Bilan en cours de la réforme de l’armée russe

27 Oct
Délaissées depuis la chute de l’Union soviétique, les forces armées russes ont fait l’objet d’une lente dégradation. Absence de ressources, manque d’entraînement, corruption massive, organisation inadéquate, les causes en sont nombreuses et ont handicapé durablement l’armée russe. Le bilan des opérations menées depuis 1991 en révèle les failles. Si la première guerre de Tchétchénie en est la démonstration la plus frappante, la guerre de Géorgie (août 2008) en constitue l’exemple le plus récent.
C’est précisément à la suite de ce conflit que le ministre de la Défense de la Fédération de Russie, Anatoly Serdyukov, annonce en octobre 2008 le lancement de la réforme militaire la plus importante depuis la création de l’Armée Rouge en 1918. Il s’agit d’une refonte radicale, concernant l’ensemble des forces armées et témoignant d’une nouvelle approche stratégique.
Cette réforme, qui a beaucoup surpris par son radicalisme et sa rapidité, vise à transformer l’armée russe, basée sur la mobilisation de masse, en une force plus compacte et professionnelle. Elle se distingue ainsi fondamentalement du modèle soviétique, qui demeure la norme jusqu’en 2008.
L’état des forces armées avant la réforme :
Les forces armées russes sont, en 2008, une version délabrée et considérablement réduite de l’appareil militaire soviétique de 1989. Elles se caractérisent notamment par :
  1. Une disproportion des échelons de commandement : 52 000 personnels sont affectés à l’administration centrale pour une force comprenant, selon les estimations, seulement 100 000 effectifs opérationnels.
  2. Une trop grande part d’officiers
  3. Une très faible proportion de troupes opérationnelles : 13% du nombre total d’unités (17% dans l’armée, 7% dans l’armée de l’air, 70% dans la marine). Cet élément ne concerne toutefois pas les troupes aéroportées et les forces stratégiques.
  4. Un matériel vétuste : de 1992 à 2008, presque aucune livraison d’équipement n’a été effectuée, si bien que 55% du matériel est inutilisable.
Les causes d’une telle dégradation sont aussi bien internes qu’externes. L’armée russe est exposée, dans les deux décennies post-Guerre Froide, à d’importants problèmes politico-militaires, liés à l’apparition d’autres priorités pour les dirigeants politiques. La place croissante de l’opinion et la situation chaotique de l’économie ont fortement écarté l’institution militaire des priorités de la classe politique. En outre, la crise démographique heurte de plein fouet l’armée russe, basée sur la conscription. Au plan externe, l’évolution de la situation internationale fait passer la place des forces conventionnelles au second rang. L’endiguement de l’OTAN ou de la Chine n’est désormais possible que par les forces stratégiques, les moyens militaires conventionnels russes n’étant pas suffisants pour faire face à ces acteurs. Ils sont donc relégués à des conflits à échelle plus réduite et, là aussi, ne sont plus une priorité pour l’Etat russe.
Contexte politico-militaire de la réforme :
La réforme de 2008 tient compte de l’évolution des menaces pesant sur la sécurité de la Russie et révèle la préoccupation de l’état-major pour certains risques relativement peu médiatisés. En effet, si la perspective d’un conflit ouvert avec l’OTAN est très improbable, celle d’une guerre conventionnelle contre un autre ennemi ne l’est pas. L’occupation des îles Kouriles et les tensions en résultant avec le Japon fait notamment craindre la perspective d’un scénario du type « guerre des Malouines », expliquant la modernisation de la flotte du Pacifique.
La CEI est également le théâtre d’un bon nombre de conflits potentiels susceptible d’entraîner une intervention russe. L’illégitimité des frontières, notamment dans le Caucase du Sud et en Asie centrale, l’islamisme, particulièrement avec le retrait de l’OTAN d’Afghanistan, la question des ressources énergétiques et hydrauliques ainsi que différents trafics sont des facteurs d’instabilité maintenant la périphérie sud de la Russie dans un état d’instabilité permanente.
La réforme doit assurer une évolution vers une force de projection, mobile et efficace aussi bien dans des opérations de contre-terrorisme que dans le cadre d’un conflit conventionnel. Elle doit par ailleurs prendre en compte l’état des ressources démographiques et financières.
Ressources démographiques :
Un des éléments déterminants de l’institution militaire russe dans les court et moyen termes est la crise démographique, sûrement même plus que la contrainte financière. Plusieurs éléments sont à considérer :
–       La baisse du nombre de conscrits : l’objectif d’un million de conscrits, souhaité par l’état-major, est clairement inatteignable. La réforme table plus sur un effectif de 550 000, mais il est probable qu’il diminue dans les années à venir autour de 300 000 conscrits par an.
–       La moindre qualité physique des conscrits : la proportion de conscrits aptes au combat ne cesse de diminuer (70,4% fin 2009, 68,4% en 2012).
–       Le manque de loyauté des conscrits : la loyauté a diminué depuis la fin de l’Union soviétique. Elle est particulièrement faible chez les conscrits du Caucase du Nord, alors que cette région est la source des conscrits les plus aptes physiquement et les mieux entrainés.
Ressources financières :
Le budget de la défense pour 2012-2013 est en hausse, en termes réels comme en part du PIB. En termes réels, il augmente de 9,1% en 2012 et doit augmenter de 26,8% en 2013. Il représente 3,1% du PIB en 2011 et doit passer à 3,4% en 2013. Il est toutefois estimé que cette hausse n’est pas suffisante pour assurer le succès de la réforme, un budget dépassant les 4% du PIB paraissant nécessaire.
Les objectifs stratégiques de la réforme :
–       Réduction des effectifs de 1,35 millions (en 2007) à 1 million (en 2012)
–       Réduction du nombre d’unités et meilleure préparation au combat
–       Transformation de la structure du personnel en une forme plus pyramidale. Pour cela, le nombre d’officiers diminuera de 335 000 à 150 000.
–       Adoption d’une nouvelle structure de commandement : au lieu des 6 districts militaires, passage à 4 commandements stratégiques multiservices. L’Etat-Major de la zone militaire « Ouest » est à Saint-Pétersbourg, celui de la zone « Sud » est à Rostov sur le Don, celui de la zone « Centre » à Ekaterinbourg, et celui de la zone « Est » à Khabarovsk (voir carte ci-dessous).
–       Réorganisation de l’armée de terre en brigades et réduction des niveaux de commandement supérieurs de quatre (district militaire/armée/division/brigade) à trois (commandement stratégique/armée/brigade)
–       Réorganisation de l’armée de l’air et de la défense antiaérienne en bases aériennes et bases de défense antiaérienne (abolition des armées, corps, divisions et régiments)
–       Centralisation du réseau d’éducation militaire. Passage de 65 institutions à 10 universités militaires
–       Réduction des effectifs de l’administration centrale de 51 300 à 13 400
–       Externalisation de la logistique
–       Augmentation du nombre d’exercices
–       Adoption d’un programme d’armement 2011-2020
–       Hausse des salaires de militaires

Военно-административное деление Российской Федерации

(Découpage militaire en 4 commandements stratégiques multiservices : Ouest, Sud, Centre et Est)
Réorganisation de l’armée de terre :
La réorganisation entérine la renonciation au modèle soviétique pour l’adoption d’un modèle restreint avec des unités professionnelles mieux préparées. Elle s’est accomplie rapidement, paradoxalement grâce à la structure de l’armée de terre du modèle soviétique. Ce dernier était basé sur une hiérarchie des unités en fonction de leur qualité. Des grades A, B, C et D étaient attribués aux unités. La réforme a donc pu directement supprimer les unités les moins performantes.
En 2009 23 divisions ont été réorganisées en 85 brigades :
–       40 brigades interarmes : 4 brigades blindées, 35 brigades de fusiliers motorisés, et une brigade de forteresse. Chacune d’elles comprend en outre deux bataillons d’artillerie et un de LRM, un bataillon de SAM, un bataillon d’artillerie antiaérienne, un du génie, un de transmissions, un de maintenance et un de logistique, et une compagnie de reconnaissance.
–       45 brigades d’appui : 9 brigades de missiles, 13 d’artillerie (y compris 4 de fusées), 9 de défense anti-missiles, 1 d’ingénieurs, 7 brigades de forces spéciales, 3 de guerre électronique et une de reconnaissance basée à Mozdok (Caucase-Nord).
Toutes ces brigades sont désormais prêtes au combat et équipées (95% de l’équipement serait utilisable). D’ici 2015, l’objectif est de transformer ces brigades en 3 types : lourd, moyen et léger. Les brigades lourdes seront les mieux préparées et les plus équipées, les brigades moyennes seront dotées de véhicules sur roues et seront employées pour des opérations de réaction rapide, et les brigades légères seront équipées de véhicules légers, notamment pour la reconnaissance.
Réorganisation de l’armée de l’air et de la défense antiaérienne :
Là aussi, la réorganisation abandonne la structure en place depuis 1938 de régiments aériens. Ces derniers sont remplacés par des bases aériennes, qui incluent une structure de commandement, entre 1 et 7 escadrons, et un bataillon de maintenance. Le principe guidant cette réorganisation est d’intégrer les éléments terrestres et aériens dans une seule base.
Dès 2009, les 72 régiments aériens, 14 bases aériennes et 12 escadrons aériens dont disposait la Fédération de Russie sont remplacés par 52 bases aériennes. Par ailleurs, le nombre total d’unités dans l’armée de l’air et la défense antiaérienne a été réduit de 340 à 180. L’objectif est d’atteindre le format de 10 bases aériennes (incluant 2 bases aéronavales). Chaque base devrait disposer de 2 à 3 aérodromes.
Les défenses antiaériennes ont elles aussi été réformées en profondeur, mais à la différence qu’elles englobent avec la réforme la défense spatiale. Il existe désormais 13 brigades de défense aérospatiale.
Organisation de la marine :
La marine ne fait pas l’objet de réorganisation particulière. La réforme cherche plus à simplifier sa structure en visant la réduction du nombre d’unités, diminuant de 240 à 123.
Etat des forces stratégiques :
Elles ne font pas non plus l’objet de réforme particulière, notamment dans la mesure où elles doivent respecter les engagements du nouveau Traité START (2010).
La dynamique du recrutement et de la conscription :
Un des enjeux majeurs de la réforme est d’augmenter la part du recrutement sous contrat (phénomène des kontraktniki) par rapport à la conscription. De 2008 à 2010, cependant, la tendance a été plutôt à ralentir cette progression. Ce n’est qu’à partir de 2011 que, grâce au soutien des hautes sphères de l’Etat, le recrutement sous contrat s’est accru. La raison de cette mise en place difficile tient à l’échec d’une première tentative, dans la période 2004-2007.
Un programme fédéral est en effet mis en place dans cette période, avec pour objectif d’élargir le recrutement sous contrat de 30% à 50%, soit 400 000 personnels. Le programme échoue, avec seulement 190 000 kontraktniki et de très mauvaise qualité. L’explication de cet échec a été imputée à l’absence d’un corps de recruteurs professionnels ou à l’histoire, la Russie n’ayant jamais eu d’armée volontaire (à l’exception de quelques semaines après la révolution d’octobre 1917).
La réforme prévoit d’arriver, fin 2012, aux effectifs suivants : 220 000 officiers, 425 000 soldats sous contrat et 350 000 conscrits. Cette tendance, qui a pour but d’améliorer l’efficacité des troupes, est aussi une conséquence des difficultés que rencontre la conscription.
Programme d’armement :
Un des éléments majeurs de la réforme est également le programme d’acquisition de matériel pour l’armée de terre et la marine. Un programme d’armement 2011-2020 a été adopté et vise à ce que 70% de l’équipement soit neuf. Il prévoit un coût estimé à 616 milliards de dollars US.
Si le programme concerne aussi des équipements conventionnels, la priorité est donnée à l’amélioration des forces nucléaires et stratégiques et au déploiement de la force aérospatiale. Au niveau conventionnel, le programme prévoit principalement l’achat de matériel C4ISR et de transport aérien. Il est à noter qu’il accorde une très faible part (10%) à la recherche et développement (notamment dû à la corruption massive dans ce secteur).
Le risque principal pour l’exécution du Programme d’armement 2011-2020 est l’incertitude macro-économique à moyen terme. La plupart des dépenses sont prévues pour la période post-2013, alors que, du fait de la grande dépendance de l’économie russe sur les prix des hydrocarbures, il est difficile de prédire quel sera le budget alloué à la défense sur cette période.
Un autre problème auquel sera confronté le programme est la capacité de l’industrie de défense russe de mener à bien de tels programmes après deux décennies d’activité faible.   
La rapidité de la mise en place de la réforme ne doit donc pas occulter les obstacles transverses auxquels les forces armées russes sont confrontées. La fragilité de l’économie russe et la crise démographique sont sans doute actuellement les principales menaces pesant sur la Russie et les contraintes majeures d’une refonte militaire.
 
Maxime Pour, diplômé de Sciences Po Aix et tuteur du master II.
 
Source : валдай международный клуб
военная реформа. на пути к новому облику российской армий
(Groupe international « Valdai ». Réforme militaire. Sur la voie d’une nouvelle image de l’armée russe)
 
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8 Réponses to “Bilan en cours de la réforme de l’armée russe”

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    Les brigades de fusées sont elles celles équipés de LRM ?

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