Les enseignements de l’intervention en Libye de 2011 sur la stratégie aérienne et sur la doctrine d’emploi des moyens aériens français

3 Nov

Au terme de l’intervention en Libye de 2011, il nous paraît possible de tirer des enseignements utiles pour l’avenir. Cet exercice s’avère d’autant plus souhaitable que cet engagement représente un véritable tournant dans l’emploi de la troisième dimension. Il convient de distinguer les préceptes à retenir selon qu’ils se trouvent être de portée générale, de ceux à appliquer dans l’éventualité de futurs conflits présentant des caractéristiques proches. Il nous faut aussi apprécier dans quelle mesure l’emploi des moyens aériens ont représenté un progrès. C’est pourquoi nous examinons successivement les forces et les faiblesses qui peuvent être relevées à l’issue de ce conflit au regard des campagnes aériennes passées et des théories admises de la guerre aérienne.

Le contexte particulier dans lequel survient la crise libyenne de 2011, ainsi que la Résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations Unies, exécutoire, inédite et restrictive, imposent une utilisation dominante de la puissance aérienne et conditionnent les modes d’action dans l’intervention de la coalition. Le conflit offre une fenêtre d’opportunité à la France. Pour notre pays existent alors de nombreux enjeux spécifiques à un moment où les États-Unis procèdent à une politique étrangère en retrait. Dans ces conditions, nous devons nous interroger sur les formes de coercition qu’il convient d’appliquer dans l’utilisation de la troisième dimension, dans une problématique qui nous paraît paradoxale. En effet, il s’agit ici de rendre compatible une combinaison qui allie, d’une part, le respect de contraintes indispensables au maintien de la légalité de l’intervention coalisée, et d’autre part l’obtention d’une efficacité militaire apte à atteindre les objectifs recherchés. Cette problématique constitue aussi bien un dilemme pour le commandement que pour les équipages, car en dernier ressort, ils s’imposent toujours de garantir l’efficacité d’un tir en évitant les dommages collatéraux. Il convient en conséquence de mettre en œuvre de manière adaptée une stratégie aérienne et de fixer le mode d’utilisation de chacun des moyens aériens à mobiliser.

En matière de stratégie, la campagne aérienne en Libye de 2011 s’appuie sur un mélange de principes anciens et nouveaux et n’apparaît pas véritablement novatrice. Nous relevons toutefois que, si la validité des théories de John Warden, de Robert Pape et de John Boyd ne sont aucunement remises en cause, leur application mérite absolument d’être actualisée. En effet, les principes de Warden consistent à obtenir la paralysie stratégique de l’adversaire en neutralisant son centre de gravité. Ce dernier est matérialisé par cinq cercles concentriques (direction, fonctions vitales, infrastructures, population, forces armées). Cette méthode paraît incompatible avec le mandat de l’ONU qui destine strictement l’action aérienne à la protection des populations, et non pas à cibler ou à exercer des pressions sur un système étatique. Cette campagne révèle que les cercles concentriques semblent aujourd’hui dépassés. Les opérations de 2011 s’apparentent plus à la notion d’approche globale matérialisée par le découpage systémique PEMSII (Politique, Economique, Militaire, Social, Infrastructure et Information), qui est beaucoup plus large. A l’inverse, Robert Pape, qui examine différentes options de mise en œuvre de la coercition, considère que la seule utilisation susceptible d’amener l’aviation au succès est d’attaquer uniquement les forces militaires de l’adversaire. En Libye, il semble que ce type de campagne est effectivement conduit. Cependant, après avoir subi de lourdes pertes, les troupes loyalistes s’adaptent à cette stratégie en recherchant l’imbrication, et en pratiquant le camouflage ou encore la dispersion. John Boyd, quant à lui, analyse les processus permettant de détruire une cible par un bombardement aérien. Il en déduit une « boucle OODA » (observation, orientation, décision et action). Ces quatre principes conservent toute leur actualité. Toutefois, lors de la campagne libyenne, leur mise en séquence n’est plus valable car l’observation et l’orientation s’accomplissent en permanence, tandis que la décision et l’action se gèrent à très court terme.

En revanche, nous observons une évolution notable dans la doctrine d’emploi des moyens aériens, notamment par la France. Les conditions particulières de l’intervention en Libye invitent, en effet, à pratiquer de nouvelles formes de coercition dans l’utilisation des forces aériennes. C’est pourquoi, la coalition opte pour une stratégie du déni selon un rythme gradué qui consacre une approche européenne de la guerre aérienne. Cette démarche est rendue possible par les progrès significatifs enregistrés dans les processus de ciblage qui tendent à plus de précision, ainsi que par l’emploi particulier de certains moyens aériens.

En termes de compétences, un certain nombre d’éléments écrits et pensés par les armées françaises, et pour lesquels elles s’entraînent, confirment ici leur validité. C’est notamment le cas de la complémentarité entre toutes les composantes, des raids aéromobiles de nuit, de la projection de puissance, du ciblage d’opportunité, du tir contre terre par les bâtiments de la Marine, ou encore de l’emploi des sous-marins-nucléaires d’attaque et des Atlantique 2 pour le renseignement. Des lacunes capacitaires importantes subsistent toutefois. Elles concernent principalement les drones, les avions-ravitailleurs et les capteurs ISR, mais également le volume des moyens en général (disponibilité des matériels, des équipages, de la maintenance). Nous pouvons ainsi considérer que la France se trouve dans l’incapacité de tenir seule ce type d’opération dans la durée. Cette constatation renforce l’idée du besoin de partager les moyens avec ceux de ses alliés, a fortiori en période de crise budgétaire. Or, à cet égard, les choix sont rendus difficiles, compte tenu des volontés politiques propres à chacun des différents pays européens. Ces divergences représentent un authentique enjeu, car l’Europe ne peut exister sur le plan stratégique qu’avec un instrument de puissance, principalement la force armée.

Concernant l’engagement des hélicoptères, nous relevons que pour la première fois dans l’histoire de l’ALAT, un groupe aéromobile à dominante destruction est projeté, à partir de la mer, pour remplir des missions de raids aéromobiles violents dans la profondeur, en l’absence de toute unité amie engagée sur la zone d’intervention. Le choix d’engager des hélicoptères de combat dotés de munitions de précision et de capteurs adaptés, évoluant de nuit et au plus près du sol, se traduit par un succès éclatant en Libye. En provoquant une forte attrition et en désorganisant les lignes ennemies, les raids ont produit des effets significatifs sur l’issue de la guerre. En effet, leur mode d’action complète parfaitement celui des avions.

Toutefois, cette guerre n’aurait pu être victorieuse sans des adaptations également significatives dans le commandement et dans l’utilisation des moyens aériens. En effet, d’un point de vue militaire, nous sommes confrontés ici à une double problématique : celle d’une opération multinationale et celle d’une intervention interarmées. A cet égard, en plus d’une évolution des structures de commandement, il nous est apparu primordial de nous questionner sur la pertinence d’une cohabitation de différentes chaînes de commandement avec celle de l’OTAN. En effet, la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis conservent sur place des moyens propres qu’ils ne mettent pas à disposition de l’Alliance. Ces pays peuvent ainsi faire valoir leurs priorités politiques et accélérer le tempo des opérations.

Au-delà de ces éléments qui nous paraissent essentiels, nous avons pris le soin d’évaluer sur le terrain la coopération interarmées française. Nous nous sommes également efforcé de tirer des enseignements de portée plus générale, en identifiant des déficiences éventuelles, en appréciant le niveau d’intégration de la France à l’OTAN et en considérant les perspectives pour l’Europe de la défense. Ainsi, des lacunes capacitaires importantes subsistent. Elles concernent principalement les drones, les avions-ravitailleurs et les capteurs ISR, mais également le volume des moyens en général (disponibilité des matériels, des équipages, de la maintenance). Nous pouvons ainsi considérer que la France se trouve dans l’incapacité de tenir seule ce type d’opération très longtemps.

Cette constatation renforce l’idée du besoin de partager les moyens avec ceux de ses alliés européens, a fortiori en période de crise budgétaire. Or, à cet égard, les choix sont rendus difficiles, compte tenu des volontés politiques propres à chacun des différents pays. Les Européens ont eu des difficultés pour définir le commandement de l’opération. En outre, une division est apparue entre ceux qui acceptent de frapper au sol et ceux qui se contentent d’observer ou de défendre. Par ailleurs, cette intervention renforce a posteriori le bien fondé du retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN. Cependant, ainsi que nous l’avons analysé, ce retour demeure incomplet. Un travail doit notamment être accompli pour que des personnels français accèdent à des postes stratégiques dans les structures de l’Alliance. La France et la Grande-Bretagne confirment également leur leadership militaire en Europe.

Le bilan de cette intervention de plus faible intensité que d’autres conflits récents – en Irak, au Kosovo ou en Afghanistan – nous apparaît globalement positif. Cette campagne aérienne incarne en effet, à n’en pas douter, une réussite militaire. Les enseignements tirés devraient assurément participer à l’orientation de nos choix doctrinaux ainsi qu’à notre politique de défense, à l’effet d’éviter des erreurs prévisibles.

Raphy SZTERNBERG, diplômé du Master II d’Histoire militaire en 2012

D’après son mémoire de recherche sous la direction d’Eric Nicod

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