Réflexions sur la guerre motorisée

14 Nov

Durant l’intervalle fécond de l’entre-deux-guerres se produit une circulation des idées techniques et doctrinales entre la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne. Celle-ci peut être retracée de manière précise en passant au crible une abondante littérature. L’information militaire circule en effet essentiellement par l’écrit, même s’il ne faut pas négliger la transmission par des réseaux plus ou moins informels et transnationaux. La prégnance du passé, glorifié, nié ou réécrit, se fait sentir chez tous les anciens belligérants qui émergent péniblement de la Grande Guerre. La diabolisation de l’ennemi subsistant alors que les canons se sont tus fait partie des cicatrices durables laissées par chaque conflit intra-européen. En ce qui concerne la dynamique de modernisation des armées, parmi les armements inédits suscités par les impasses tactiques de ce conflit atteignant une échelle et une intensité industrielles, le char de combat, invention concomitante des Français et des Britanniques, occupe une place singulière dans le spectre des innovations militaires. L’itinéraire de ses promoteurs comme de ses détracteurs apporte un éclairage souvent original sur les conditions de la genèse d’une arme, l’intégration des enseignements de la guerre passée et la fabrique de la suivante. Avant l’embrasement de 1914, les leçons de la guerre de Sécession sont assez peu tirées sur le Vieux Continent, comme par la suite les enseignements de la guerre des Boers et de la guerre russo-japonaise. Tous les pays européens ne prêtent pas vraiment attention aux exemples d’enlisement dans une logique d’attrition. Les effets considérables des réseaux de fils de fer barbelés, employés de manière systématique pour aménager des positions lors des guerres balkaniques et dont le franchissement impose aux Bulgares en 1913 un coût exorbitant en vies humaines, sont largement négligés par les armées européennes. Il y a corrélativement sous-estimation du pouvoir de destruction et du caractère utilisable de la mitrailleuse, l’arme des conquêtes coloniales. Pour sortir de la guerre de tranchées qui s’installe sur le front ouest dès septembre 1914,  « les inventeurs cherchaient fiévreusement dans leurs images, dans les annales des guerres d’autrefois, les moyens de se défaire des fils de fer barbelés »,  se souvient le philosophe Paul Valéry, dans La Crise de l’esprit en 1919.

On se concentrera ici sur les premières années du char. Il apparaît initialement sur le champ de bataille un peu à la manière des éléphants d’Hannibal : engin massif, inédit, techniquement peu fiable, objet de scepticisme dans son propre camp. Il fonctionne surtout initialement comme arme de terreur face aux fantassins allemands. Sa capacité à franchir les réseaux de barbelés, fortification provisoire dotée d’un pouvoir meurtrier inattendu, et les nids de mitrailleuses constitue néanmoins l’un des facteurs qui permet aux Alliés d’emporter la décision. Leurs adversaires ne possèdent pas d’héritage dans le domaine des cuirassés terrestres, le haut-commandement ayant très tardivement encouragé la construction de ces engins. Seule une vingtaine d’A7V, fortins peu maniables, sont mis en service à partir de mars 1918. Les Beute-Panzerkampfwagen, de rustiques Mark IV ou V britanniques capturés puis retournés contre leurs concepteurs, rendent davantage service à l’armée du Reich. Il n’existe pas d’équivalent de l’expérience fondatrice française de la bataille de Berry-au-Bac du 16 avril 1917. Des chars, les Allemands retiennent le « Jour noir de l’Armée allemande devant Amiens », le 8 août 1918, attribuant leur défaite au brouillard qui tourne à l’avantage des Alliés et surtout à l’utilisation massive des tanks Mark V étoile par les Britanniques.

Ersnt Kabisch décrit, a posteriori, en 1933, « les Allemands disséminés à l’avant, dans la zone de couverture de nos positions, tout d’abord aplatis sur le sol pour échapper aux terribles effets de l’artillerie ennemie, et puis, l’instant d’après, abordés par des lignes massives de fantassins ou par les colosses d’acier des compagnies de chars qui, à 4 ou 5 mètres devant eux, sortaient brusquement de la muraille sombre qui les entourait.  Le 2 octobre de la même année, le représentant du Grand Quartier Impérial déclare à la tribune du Reichstag que la situation s’est modifiée actuellement de fond en comble et il n’y a plus de possibilité de vaincre l’ennemi par suite de l’apparition sur le champ de bataille d’un facteur décisif, les chars ».Ces engins monstrueux sont destinés à connaître des perfectionnements et des évolutions décisives en ce qui concerne les matériaux, les formes et les volumes, un arbre généalogique assez touffu se développant de l’immédiat après-guerre à l’orée de la conflagration suivante. Dans son roman dénonçant l’absurdité meurtrière de la guerre, paru pour la première fois en 1929, Erich Marie Remarque décrit ainsi leur apparition durant la dernière année du conflit : « Les tanks, qui étaient autrefois un objet de raillerie, sont devenus une arme terrible. Ils se déroulent en de longues lignes blindées et incarnent pour nous, plus qu’autre chose, l’horreur de la guerre. Ces canons qui déversent sur nous leurs feux roulants, nous ne les voyons pas ; les lignes offensives des adversaires sont composées d’êtres humains, comme nous ; mais ces tanks sont des machines, leurs chenilles sont infinies, comme la guerre : elles apportent la destruction, lorsque impassiblement elles descendent dans les entonnoirs et en ressortent sans s’arrêter, véritables flotte de cuirasses mugissantes et crachant la fumée, bêtes d’acier invulnérables écrasant les morts et les blessés… Devant elles, nous nous faisons aussi petits que nous pouvons dans notre peau trop mince ; en face de leur puissance colossale, nos bras sont des fétus et nos grenades des allumettes. Obus, vapeurs de gaz et flottilles de tanks : choses qui vous écrasent, vous dévorent et vous tuent. » (À l’Ouest rien de nouveau, Paris, Le Livre de Poche, 1991, 287 p., pp.275-276).

Il s’agit d’une réaction spontanée qui a dû être celle de nombre de soldats et d’officiers appartenant à la sphère germanique. Ils perçoivent d’abord une sorte de Juggernaut, au moyen duquel les Alliés s’apprêteraient à les écraser, traversant enfin leurs dispositifs de tranchées et de fortifications de campagne. Il s’agit également de minimiser les erreurs de leur propre commandement. Si la guerre des mines et celle des gaz sont des initiatives proprement allemandes, Français et Britanniques expérimentent, au prix de bien des difficultés, ce que l’on nomme initialement tanks et artillerie d’assaut. Les tentatives de compréhension des doctrines d’emploi propres à ce type d’engin sont ultérieures. Leur utilisation suppose des ajustements et provoque des interrogations quant au modèle de citoyen qu’une nation est idéalement censée secréter. Réponse apportée dans l’urgence afin de dépasser une situation inextricable résultant de la supériorité de la puissance de feu sur la mobilité, ils incitent par la suite praticiens et planificateurs à imaginer des variantes, à l’échelle européenne, dans le cadre constitué par l’espace, le temps et les forces. De manière générale, les états-majors préfèrent le considérer comme une arme supplémentaire, complémentaire de l’infanterie, compatible avec les habitudes tactiques éprouvées.

En ce qui concerne l’armée française, il est spécifié dès 1921 que « les chars de combat facilitent la progression de l’infanterie en brisant les obstacles passifs et les résistances actives opposés par l’ennemi et constituent une subdivision de l’arme de l’infanterie. » (Ministère de la guerre, État-major de l’armée, Instruction provisoire sur l’emploi tactique des grandes unités, Paris, Imprimerie nationale, 1921, 137 p., p.13 et p.25). Militar-Wochenblatt, l’hebdomadaire semi-officiel de l’armée de 100 000 hommes concédée à la jeune République allemande, se fait régulièrement l’écho des débats qui agitent les états-majors en France et en Grande-Bretagne. Même si les troupes surencadrées et surentraînées sont privées de matériel moderne par une clause spécifique du traité de Versailles, l’article 171, qui proscrit la possession, la production ainsi que l’import ou l’export de véhicules blindés, tanks et toutes constructions semblables susceptibles d’être utilisées pour faire la guerre, les développements à l’étranger sont suivis très attentivement. Les officiers d’outre-Rhin placent parfois un espoir supérieur en tel ou tel modèle de char ou d’automitrailleuse français que les hommes des unités dans lesquelles ils sont intégrés. Des Panzerattrappen, reproductions en matériaux léger des engins possédés par les autres forces européennes, représentent les blindés interdits lors des manœuvres, de façon à inclure la force mécanique dans l’organisation future de la Reichwehr.

Les armements nouveaux sont également pris en compte dans les exercices sur carte. Ces pratiques suscitent d’abord les railleries des Français, puis l’inquiétude s’immisce peu à peu. On se rend compte du dynamisme de cette petite armée, soutenue par des larges franges de la population et stimulée par l’aiguillon de la Revanche. La France, affichant son pacifisme, choisit cependant de placer sa confiance dans le système de fortification connu sous le nom de ligne Maginot. Le vainqueur de Verdun tend à s’assurer une suprématie en ce qui concerne la pensée militaire et dans le champ des représentations collectives, à défaut d’occuper physiquement le terrain de l’ennemi principal. La présence française, mal supportée, s’étend aux territoires rhénans de 1918 à 1930, à la Haute Silésie de 1920 à 1922, à la Ruhr de 1923 à 1924, régions auxquelles s’ajoute le mandat confié par la Société des Nations sur le territoire du Bassin de la Sarre de 1920 à 1935. Il s’agit essentiellement d’une prise de gage symbolique rassurant l’opinion. L’Allemagne n’est plus dans la perspective conquérante d’avant 1914, le rapport des forces politiques et militaires lui est nettement défavorable, même si elle possède par rapport à son voisin français une indéniable supériorité démographique.

Chez les anciens belligérants, le débat sur la modernisation de l’appareil militaire révèle et fait évoluer les lignes de fracture au sein des instances décisionnelles, politiques et techniques. Des fragilités et des réticences se manifestent dans les états-majors, chez les cavaliers en France par exemple. Certaines des structures antérieures sont également remises en question au sein même des sociétés des puissances anciennes. Tout mon travail doctoral consistera à dégager les continuités et les ruptures de cette période de paradoxale maturation, car ce n’est pas dans leurs heures de gloire et de supériorité technique que les armées réfléchissent le plus. La dynamique de l’innovation militaire dépend de facteurs complexes, ces mouvements de flux et de reflux dans la conception et concrétisation des idées novatrices se remarquant tout au long du XXe siècle et à l’orée du suivant. On réalise des tableaux comparatifs croisés à partir de la substance extraite de périodiques significatifs : la Revue de cavalerie, la Revue militaire française, La Revue d’infanterie ; Militär-Wochenblatt, Wissen und Wehr ; Army Quarterly, The Royal Tank Corps Journal, Journal of The Royal Unites Service Institution.

Cette approche chrono-thématique, s’inscrivant dans une démarche d’histoire militaire comparée, permet de dégager des perspectives inédites, se démarquant d’études plus linéaires. Il s’agit également de reconstituer un panorama de la genèse et de l’évolution des familles d’engins blindés en France, en Grande-Bretagne et marginalement en Allemagne en utilisant notamment les illustrations parues dans les publications de l’époque. Les armes anti-char, les obstacles, actifs ou passifs que l’on peut y opposer, se perfectionnent parallèlement. En effet, conformément au schéma dialectique du glaive et du bouclier, toute arme nouvelle se voit à plus ou moins long terme opposer une parade qui la prive au moins partiellement de sa supériorité exorbitante. On se propose de traiter de manière systématique les comptes rendus dans la presse par les observateurs des trois pays, assistant aux mêmes manœuvres mais n’en tirant pas forcément les mêmes interprétations et conclusions. En étudiant le processus de motorisation des armées, on s’efforce d’analyser les choses avec le regard d’un lecteur contemporain des faits qui se produisent, sans préjuger de ce que l’on sait de la suite du cours de l’Histoire. À travers l’exemple de l’intégration des chars de combat au tissu doctrinal préexistant en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne – seule nation à opter pour le regroupement des blindés en une arme autonome – on s’efforcera de discerner les racines historiques et géographiques communes des cultures militaires européennes.

 

Candice Menat

Doctorante en Histoire au CHERPA (Sciences Po Aix) sous la direction de Rémy Porte

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