Insurgé, rebelle ou cible ?

21 Déc

Dans ce conflit si particulier où il faut à la fois tendre la main aux populations, assurer sa propre sécurité et poursuivre ceux qui vous tirent dessus, un soldat occidental est souvent gêné quand on lui demande de définir l’ennemi. À l’inverse de la guerre d’Algérie, parmi les témoins français interrogés, aucune connotation raciste n’est perceptible, tout au plus fait-il preuve d’une propension à vouloir dénigrer l’adversaire, assimilé à un « bandit ». Certains se retranchent derrière un acronyme de l’OTAN, OMF (opposing military force), qui ne correspond que de loin à la réalité, tant les taliban sont tout sauf une force militaire classique. En découle le terme de « GAO » ou « groupe(s) armé(s) de l’opposition », qui traduit la complexité afghane où les fidélités sont à géométrie variable. Ainsi, le Tadjik Ghulam Yahya Akbari, ancien membre de l’Alliance du Nord qui a combattu les taliban, est, jusqu’en septembre 2008, ministre des Travaux publics dans le gouvernement avec lequel il ne s’entend pas. Contraint à démissionner, il prend alors le maquis et meurt dans un bombardement aérien dans la province d’Herat en avril 2009.
Perdure l’appellation « insurgent » (« insurgé », en abrégé « ins »), bien avant que la coalition ne désigne le théâtre d’opérations afghan comme zone insurrectionnelle en 2006. En raison de l’influence des jeux vidéo et de la nécessité de manier l’euphémisme lors des actions guerrières dans une société occidentale hypocrite qui rêve d’une guerre aseptisée, l’adversaire est aussi qualifié par un terme anglais issu du langage radio et aéronautique : « target » ou « cible ». Dans les témoignages apparaît également une désignation née de l’expérience américaine en Irak : « bad guy » (mauvais gars et encore plus mauvais quand il devient un « inside killer » (tueur de l’intérieur) quand, infiltré dans les rangs français il tue ses instructeurs, parfois en se transformant en « bouteille d’Orangina » (corps déformé à la taille par des explosifs), ou « suicide bomber », parce que le « screening » ou procédure d’admission des soldats afghans afin d’éviter les taliban infiltrés, n’a pas été mené à bien.
Un autre terme – presque dans nos fibres pour désigner l’ennemi non reconnu –, « rebelle », est employé aussi bien par les Français que par les autres coalisés et l’administration Karzaï. Dans l’histoire des guérillas, l’Afghanistan présente, beaucoup mieux que la Colombie, des guérilleros riches de l’argent de la drogue. Ils peuvent s’offrir les services momentanés d’informateurs, de poseurs de mines improvisées ou de lanceurs de roquettes artisanales contre une base de la coalition. Il devient ainsi difficile de distinguer les « rebelles », de ceux qui sont « récupérables » si on leur donne un emploi, des irrémédiables « bad guys », tout en essayant de convaincre les « modérés » de quitter la « rébellion ». On retrouve ici un peu la même problématique que lors du conflit algérien, encore que, dans ce cas, pour les contemporains vivant sur un territoire de souveraineté française, le terme de « rebelle » pouvait se concevoir – à condition de n’être pas soi-même un « rebelle ». Dans le cas afghan, c’est plus discutable. Si on se fait l’avocat du diable, les taliban n’ont jamais cessé le combat. De leur point de vue, leur pays, l’Émirat islamique d’Afghanistan, a été envahi et ils dénigrent toute légitimité au président Karzaï et à la FIAS.
Dans tous les cas de figure, plus on progresse dans la chronologie du conflit et plus l’« ADIR se durcit » (ADIR : adversaire irrégulier). Il est furtif, fanatique, endurant, imprévisible. Devenu « ennemi de l’intérieur » qui prend pour cible les instructeurs français, il instrumentalise la population, sait se servir du réseau terroriste. Pratiquant le harcèlement, il sait fort bien médiatiser ses actions.

Jean-Charles Jauffret, Professeur des universités et Directeur du Master II

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