La French Touch

21 Déc

 

Mot tombé un peu en désuétude depuis l’été 2011 où, sur ordre de l’Elysée après des pertes sévères (11 tués à l’été 2011), la « protection de la force » l’a finalement emporté sur les opérations de contre-insurrection en « bunkérisant » les dernières troupes actives, la « french touch » a caractérisé le comportement des soldats français en Afghanistan. Il s’agit de gestes fraternels envers les Afghans, d’un savoir-faire particulier venu de l’héritage colonial et des interventions en Afrique.Cette longue expérience outre-mer donne une faculté d’adaptation qui dénote par rapport à d’autres armées trop rigides dans leurs règlements datant de la Guerre froide. Cette plus grande présence sur le terrain est aussi partagée par l’autre ex-grande puissance coloniale, la Grande-Bretagne.

Spécificité française, les patrouilles ont lieu à pied après débarquement des VAB à proximité de l’objectif. Elles ne sont pas sans risques. Dans la plupart des cas rencontrés par les paras-colos par exemple, treize accrochages majeurs de juillet 2008 à décembre 2009 ont eu lieu à moins de 200 m[1]. A l’orée d’un village, lorsque la population vient à votre rencontre, le fait de ne pas sortir armé de pied en cap de son VAB, de ne pas pointer son arme sur le premier quidam rencontré, d’ôter son casque, est apprécié en terre d’islam où le courage et l’honneur peuvent servir de bouclier. En 2009, le général Marcel Druart, commandant la Task Force La Fayette, ordonne que les deux tireurs placés en sécurité à l’arrière des VAB cessent les « warning shots » (coups de semonce) pour tout véhicule s’approchant à moins de dix mètres, distance de sécurité indiquée par un pictogramme rouge très explicite que le général fait aussi retiré[2]. En ce sens, cette « french touch » incarne ce qu’il faut entendre par « soldat de la paix ». On comprend mieux, dès lors, une remarque du jeune auteur afghan, Atiq Rahimi. Dans un entretien accordé à L’Express du 13 novembre 2008 après l’obtention du prix Goncourt, il remarque que si les Américains ont commis des horreurs qui renforcent la propagande de l’adversaire : « Les Allemands, les Français et les Turcs sont les seuls à être crédibles auprès de la population. Même si on peut se poser des questions sur la stratégie de la force internationale, elle doit rester ».

Tirant les leçons de l’engagement de la 2e Brigade blindée de décembre 2006 à avril 2007, le lieutenant-colonel Benoît Paris note qu’il s’agit avant tout de « gagner le combat de la confiance auprès de la population afghane et de ses chefs locaux », car « chaque fois que la coalition tue un innocent, elle crée cinq insurgés »[3]. Les unités de la FIAS voient arriver un nouveau type d’officier, l’off com qui évoque par certains côtés les cadres du 5e bureau de la guerre psychologique du conflit algérien. Parfois distinct de l’officier de presse ou de l’officier CIMIC, il a un triple rôle. Equivalent français du PIO ou Public Information Officer américain, il doit montrer le meilleur côté de son unité auprès des journalistes « accrédités ». Il est chargé de « l’environnement humain » et reste en contact avec les familles en France. Il intervient enfin auprès des populations locales pour expliquer, via un interprète, une opération en cours. Les soldats français donnent par exemple des « kits » scolaires. On voit même des paras-colos en 2008 distribuer des… poules dans un village.

L’AMG (assistance médicale gratuite sur le modèle algérien) est déjà comprise dans ces missions civilo-militaires, illustration de la volonté affichée par le général Petraeus et dans les traditions de nos troupes de marine « d’humaniser notre présence en apportant un peu d’aide et de développement là où l’on passe ». Lyautey disait déjà « Donnez-moi un médecin, je vous rendrai un bataillon ». Cette recette coloniale, citée parmi les troupes françaises, est illustrée par les sections médicales des unités engagées sur le terrain. Ainsi, si celle du 8e RPIMa, en 2008, traite cinq soldats français polycriblés par des IED, effectue 37 EVASAN (évacuation sanitaire), et donne mille consultations au profit de la population[4].

En bref, du muscle associé à la diplomatie, à la sociologie et à l’économie de marché. Pacifier au XXIe siècle coûte cher : pour le seul village de Surobi, la garnison française de Tora verse 5$/jour à tout paysan qui accepte de creuser, à l’aide de pioches et de pelles généreusement distribuées, des rigoles destinées à capturer l’eau de pluie afin de planter des amandiers en terrasse[5]. Il s’agit d’encourager les initiatives locales en matière de développement, dès lors qu’elles résistent à la tentation du détournement de l’aide internationale. Le simple fait d’acheter sur place des fruits, légumes, eau minérale, œufs et autres produits, à l’inverse des Américains qui font tout venir de leur pays, est un geste simple qui facilite le contact[6]. C’est la tradition française de prendre en compte l’environnement socio-culturel, afin de convaincre la population que son intérêt n’est pas le retour des taliban au pouvoir. Le contact se fait village par village, selon la méthode de la tache d’huile de Gallieni et de Lyautey, c’est-à-dire gagner la confiance des chefs locaux et des imans, sécuriser la vie économique…. Et ce, au nez des taliban et du Hizb-e-Islami de Gulbuddin Hekmatyar, tandis que des troupes de l’ANA et des policiers de l’ANP effectuent, auprès des populations locales, ce qui ressemble fort au modèle colonial des tournées de police et de recensement de population sous la protection, à distance, des mortiers français et de deux hélicoptères de l’OTAN. En près de huit mois les Français distribuent en Kapisa 60 t d’aide humanitaire, assurent 2 200 consultations médicales et dépensent 85 000 euros dans des chantiers de reconstruction (clinique, école, mosquée)[7].

Jean-Charles Jauffret, Professeur des universités et Directeur du Master II


[1] Reportage du Figaro Magazine du 4 octobre 2009, p. 55.

[2] Témoignage du commissaire-commandant Xavier Durand, directeur-adjoint du Commissariat pour les forces armées françaises en Afghanistan, au camp de Warehouse de juillet à novembre 2009.

[3] “La 2e BB en Afghanistan. Retour d’expérience”, Doctrine. Revue d’études générales, n° 15, septembre 2008, p. 78-81, p. 78.

[4] Ibid., p. 59.

[5] Le Monde.fr, 21 juin 2009, p. 1-3.

[6] Témoignage cité du commissaire-commandant Xavier Durand.

[7] Le colonel Le Nen estime que les taliban dans cette vallée en sont réduits au banditisme et sont rejetés par la population : « Afghanistan : la progression des Alliés en Kapisa », Le Figaro, 7 juin 2009, p. 8.

 

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