Perceptions et conséquences régionales de l’intervention française au Mali : le cas du Nigéria

24 Jan

L’Etat nigérian affronte depuis plusieurs années des acteurs locaux qui mettent en péril l’unité et la stabilité du pays. Nous pensons notamment au groupe MEND (Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger) avec qui le gouvernement entretient depuis 2009 une paix précaire, mais surtout à la secte islamiste Boko Haram qui est responsable de la mort de plus d’un millier de personnes. L’exécution de leur leader Mohammed Yusuf en 2009 par les services de police a plongé les membres de la secte dans un désir de vengeance et de lutte acharnée contre le pouvoir central. Les attentats sanglants perpétrés par cette secte islamiste se concentrent dans le nord du pays et notamment à Maiduguri, Etat du Borno (nord-est). Human Right Watch estime à plus de 1 500 le nombre de personnes tuées par Boko Haram entre juillet 2009 et octobre 2012 .

Dans un contexte d’islamisation générale de la bande sahélienne, le Nigéria n’échappe pas à cette contagion islamiste malgré sa position géographique en marge du Sahel. Boko Haram entretient en effet des liens privilégiés avec AQMI (Al Qaeda au Maghreb Islamique) et les différents groupes islamistes (Ansar Dine, Mujao). Le groupe Boko Haram s’internationalise du fait de ses liens avec ces organisations terroristes, il n’est plus uniquement tourné vers des questions intérieures, régionales et locales comme il pouvait l’être à ses débuts. Ce revirement se lit pour la première fois dans l’attentat perpétré contre les bureaux de l’Organisation des Nations-Unies à Abuja le 26 août 2011, signe de la volonté de Boko Haram de menacer la communauté internationale et d’exprimer des revendications globales . Il semble aujourd’hui certain que de nombreux membres de Boko Haram soient sur le sol malien. Un rapport de l’ONU de décembre 2011 fait état d’une centaine de combattants nigérians et tchadiens appartenant à Boko Haram ayant reçu une formation militaire dans les camps d’AQMI au Mali . Dans le contexte géopolitique actuel, Boko Haram s’est naturellement engagé aux côtés d’AQMI et des islamistes maliens. Laurent de Castelli, spécialiste de Boko Haram à l’IRIS, explique que la relation entre AQMI et Boko Haram est probablement a double-sens : AQMI ayant formé et entraîné des membres de la secte nigériane, c’est aujourd’hui au tour de Boko Haram d’aider AQMI en lui fournissant des combattants au Mali. Laurent de Castelli écrit à ce propos que « les membres des milices islamistes d’AQMI, d’Ansar Dine, du Mujao et de Boko Haram ont montré qu’ils savaient se synchroniser pour lancer des opérations communes, ce qui ne présage rien de bon » . Qui plus est, malgré un manque d’informations officielles sur le sujet, il semblerait qu’Ansaru soit également engagé aux côtés des islamistes maliens. Ce groupe djihadiste nigérian, apparu pour la première fois en juin 2012, est une branche dissidente de Boko Haram à qui il reproche de s’en prendre aux musulmans modérés et de ne pas être pas assez féroce envers les positions occidentales. Le mouvement Ansaru a notamment revendiqué l’enlèvement de l’ingénieur français Francis Colump le mercredi 19 décembre 2012 à Rimi dans l’Etat de Katsina. Dans un communiqué à la presse locale, des membres du groupe expliquent leur geste comme une réaction à la position de la France envers les musulmans et l’islam et par le rôle majeur qu’elle joue dans la préparation de l’intervention au Mali. Le groupe Ansaru affirme dans le même communiqué qu’il va « continuer à lancer des attaques contre le gouvernement français et les citoyens français […] en particulier en Afrique noire, tant qu’il ne changera pas sa position sur ces deux sujets » . Le samedi 19 janvier, Ansaru revendique un nouvel attentat perpétré contre des forces armées nigérianes regroupées dans la ville de Okene, Etat de Kogi. Ces militaires nigérians préparaient leur départ pour le Mali. Deux militaires ont été tués dans l’explosion et cinq autres ont été blessés. Le dimanche 20, le groupe islamiste nigérian déclare que cet attentat est une réponse directe au déploiement des troupes nigérianes au Mali et que leur objectif était simple, il s’agissait de tuer et blesser ces soldats afin qu’ils ne puissent pas se rendre sur le conflit malien . Cela fait donc peu de doute que les membres d’Ansaru ont rejoint les rangs des islamistes au Mali pour faire face aux forces françaises. L’intervention au Mali a donc pour conséquence première de mobiliser les réseaux islamistes au Nigéria et notamment la secte Boko Haram et le groupe Ansaru.

De l’autre côté, le gouvernement nigérian se mobilise pour soutenir l’intervention française au Mali afin de repousser la menace islamiste et empêcher qu’AQMI ne fasse le lien avec Boko Haram . Pour le président nigérian Goodluck Jonathan, il s’agit avant tout de faire face à un risque de contagion islamiste et de porter un coup fatal à la secte nigériane en les privant de leur allié le plus puissant au Sahel. Pascal Chaigneau, spécialiste de l’Afrique et professeur à l’université Paris-Descartes, explique dans un entretien accordé au Monde que le Nigéria est sans doute le pays le plus favorable à cette intervention puisque porter un coup aux islamistes du Mali revient à combattre la secte Boko Haram qui « a fait du nord Mali son sanctuaire » . Cette intervention au Mali semble donc être perçue par les leaders nigérians comme une véritable aubaine qui permettrait, sous l’égide de l’ONU, de contrer le péril islamiste au Nigéria et plus globalement au Sahel. C’est ainsi que lundi 14 janvier, au cours d’une réunion des membres du corps diplomatique à Abuja, Goodluck Jonathan a choisi de se positionner officiellement en faveur de l’intervention au Mali et a déclaré que le Nigéria apporterait un soutien militaire à la MISMA (Mission internationale de soutien au Mali). Le président a donc apporté son aide à la communauté internationale affirmant que « l’on ne pouvait plus laisser des parties du globe aux mains des extrémistes, parce que cela ne porte pas ses fruits et nous ne savons pas qui sera la prochaine victime » . Il était très important que le Nigéria réagisse rapidement à cette intervention française au Mali car ce pays a une place prépondérante au sein de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) et il est donc essentiel dans ce conflit que la CEDEAO bénéficie de son soutien, de son aide et de son leadership. Le Nigéria, siège de la CEDEAO, est en effet la plus grande puissance militaire membre de ce groupe et il dispose des plus gros effectifs humains et militaires de l’Afrique de l’ouest. Le Nigéria fait également figure de pays expérimenté puisqu’il a déjà participé à de nombreuses missions de maintien de la paix au sein de l’UA (Union Africaine) et de la CEDEAO notamment dans les années 1990 au Libéria et en Sierra Leone et est actuellement engagé au Darfour au sein de l’UA . Dans un communiqué de presse du 10 janvier 2013, le président de la Commission de la CEDEAO, Kadré Désiré Ouédraogo, a d’ailleurs salué l’engagement du Nigéria dans les missions de la CEDEAO en Afrique et dans sa future participation au Mali . Le Nigéria a envoyé une centaine de combattants au Mali dès le 17 janvier et devrait en envoyer 1 200 au total, soit 600 de plus que ce qui était initialement prévu ; en outre le général nigérian Shehu Usman Abdulkadir obtient le commandement de cette force africaine, une force qui devrait compter au moins 5 800 hommes (en comptabilisant les forces tchadiennes) . Le Nigéria devient donc le principal contributeur étranger en hommes de la CEDEAO dans cette mission d’intervention au Mali, et occupe la troisième place des participants étrangers derrière la France (2 500 hommes) et le Tchad (2 000 hommes) . Le Nigéria réaffirme ainsi sa position de leader au sein de la CEDEAO.
Il est pourtant évident que l’intervention française a eu pour effet de précipiter la décision de Goodluck Jonathan de s’engager militairement au Mali, alors qu’au cours de ces derniers mois le Nigéria se « préparait à reculons » selon certains spécialistes. En effet, alors que le processus était jusqu’alors bloqué entre les différents pays de la CEDEAO, l’intervention française au Mali a forcé le Nigéria à prendre position et à participer aux opérations militaires. Marc-Antoine Pérouse de Montclos, politologue et spécialiste de Boko Haram, va même jusqu’à affirmer que le Nigéria était tout d’abord assez réticent à l’idée d’intervenir militairement au Mali avant d’avoir réglé la question du pouvoir politique malien. En effet, le 22 mars 2012 le Mali était victime d’un coup d’Etat militaire perpétré par le militaire Amadou Haya Sanogo. Suite à des pressions internationales, Sanogo se voit obligé de remettre le pouvoir entre les mains de Dioncounda Traoré, qui devient alors président par intérim pour quarante jours selon la loi malienne. Selon le politologue français, le Nigéria ne souhaitait intervenir militairement au Mali qu’après avoir réglé la question du pouvoir politique malien et après la tenue d’élections libres destinées à désigner un nouveau président. Cependant, la réaction immédiate de la France à l’avancée des islamistes au Mali aurait forcé Goodluck Jonathan à passer plus rapidement que prévu à l’action militaire en laissant de côté l’aspect politique . Ainsi le samedi 19 janvier, au cours d’une réunion de la CEDEAO à Abidjan, la France a appelé la force africaine à se déployer le plus rapidement possible afin que la France, qui n’a pas vocation à rester au Mali, ne soit pas seule dans le conflit. Conséquence de cette réunion extraordinaire, les chefs d’Etat de la CEDEAO ont signé l’ordre de déploiement de la MISMA. Outre le Nigéria, sept autres pays de la CEDEAO se sont ainsi engagés à participer à la MISMA : le Bénin, le Burkina Faso, le Ghana, la Guinée, Niger, le Sénégal et le Togo. La Côte d’Ivoire et la Mauritanie, membres de la CEDEAO, n’ont pourtant pas choisi de participer à la MISMA. En revanche le Tchad, pays non membre de la CEDEAO, a annoncé qu’il enverrait un contingent de 2 000 hommes au Mali.
La décision de s’engager lourdement au Mali semble tout de même faire consensus au Nigéria, et le gouvernement ne cesse d’augmenter le nombre de soldats engagés dans la MISMA. Pourtant des questions restent en suspend. Goodluck Jonathan a-t-il fait le bon choix en envoyant 1 200 militaires au Mali, réduisant ainsi les effectifs sur son propre territoire ? Le Nigéria a t-il les moyens de cet engagement au Mali ? Boko Haram et Ansaru ne risquent-t-ils pas de profiter de cet affaiblissement sur le territoire nigérian ? Engager le combat au Mali, n’est-ce pas risquer qu’AQMI et les groupes islamistes nigérians ne « fassent définitivement le lien » ? Reste donc à savoir si les conséquences de cet engagement militaire sur le long seront eux aussi positives pour le pays.

Pauline Guibbaud, diplômée de Sciences Po Aix et actuellement étudiante en Master II d’Histoire militaire.

Bibliographie

Revues et périodiques

Entretien avec Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Nord-Mali: le Nigeria ne sortira pas indemne de l’opération Serval », Slate Afrique, 22 janvier 2013
http://www.slateafrique.com/102003/mali-operation-serval-consequences-nigeria-islamistes-interview-perouse

Entretien avec le Professeur Pascal Chaigneau, « Empêchons la création d’une ‘Sahelistan’ », Le Monde, 14 janvier 2013

GONIN Patrick et Marc-Antoine PEROUSE de MONTCLOS, « Mali, l’intervention difficile », Le Monde, 9 juillet 2012

Entretien avec Pierre Boilley, directeur du Centre d’Etudes des mondes africains et spécialiste du Sahel, « Le risque est grand de voir Bamako mener de larges représailles contre les Touaregs », Le Monde, 16 janvier

Source AFP, « CEDEAO : réunion à Abidjan pour accélérer le déploiement de la force africaine », France 24, 21 janvier 2013
http://www.france24.com/fr/20130119-abidjan-cedeao-accelerer-deploiement-force-africaine-misma-armee-francaise-mali-bamako

« Une secte islamiste revendique l’attentat contre le siège de l’ONU à Abuja », France 24, 26 août 2011
http://www.france24.com/fr/20110826-nigeria-attentat-suicide-secte-islamiste-boko-haram-revendication-abuja-siege-onu-nations-unies

ROGER Benjamin, « Qui se cache derrière le groupe djihadiste nigérian Ansaru ? », Jeune Afrique, 24 décembre 2012

« L’état des forces militaires étrangères déployées au Mali », RFI, 21 janvier 2013
http://www.rfi.fr/afrique/20130120-etat-forces-militaires-etrangeres-deployees-mali

AGANDE Ben, « Nigeria deploys troops to Mali », The Vanguard, 14 janvier 2013. « We can no longer surrender any part of the globe to extremism, because it doesn’t pay and we don’t know the next victim »
http://www.vanguardngr.com/2013/01/nigeria-to-deploy-troop-to-mali/

« Ansaru claims attack that killed 2 Mali-bound soldiers », The Vanguard, 20 janvier 2013
http://www.vanguardngr.com/2013/01/ansaru-claims-attack-that-killed-2-mali-bound-soldiers/

Ressources électroniques

De CASTELLI Laurent, « Mali : des combattants nigérians de Boko Haram soutiennent les groupes islamistes », site officiel de l’IRIS http://www.affaires-strategiques.info/, 14 janvier 2013

Rapports et communiqué de presse

Rapport Human Right Watch, « Spiraling Violence
Boko Haram Attacks and Security Force Abuses in Nigeria », octobre 2012, p. 5

Conseil de sécurité des Nations-Unies, « Rapport de la mission d’évaluation des incidences de la crise libyenne sur la région du Sahel », 7-23 décembre 2011, p. 15
http://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/N1220864.pdf

Communiqué de presse CEDEAO, « La CEDEAO salue les forces armées nigérianes pour leur contribution en faveur de la paix régionale », 10 janvier 2013
http://news.ecowas.int/presseshow.php?nb=001&lang=fr&annee=2013

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