Quel bilan pour la politique de la « main tendue » envers la Russie en ce début de second mandat de Barack Obama ?

10 Fév

Le 22 janvier 2013, Barack Obama prêtait serment à Washington pour un second mandat à la présidence des Etats-Unis, une occasion de revenir sur le bilan et les perspectives de sa politique de la « main tendue » envers la Fédération de Russie.

 

La politique de la « main tendue » : échec de la stratégie d’Obama ?

            Lors de sa première rencontre avec son homologue russe Sergueï Lavrov à Genève le 6 mars 2009, la secrétaire d’Etat américaine Hilary Clinton avait apporté un bouton rouge sur lequel tous deux avaient appuyé symboliquement devant l’œil attentif des photographes et des caméras en guise de « reset » des relations bilatérale entre les deux puissances. Cette remise à zéro des compteurs ou encore ce « great bargain » s’inscrivait dans la ligne directe de la nouvelle politique étrangère de l’administration démocrate, à savoir l’insistance sur un multilatéralisme partenarial. L’objet central de ce nouveau départ serait de faire accepter à la Fédération de Russie le très controversé projet américain de bouclier anti-missile en Europe centrale. D’abord mis en pause par Barack Obama, l’idée d’un projet commun sembla susciter l’optimisme des deux parties lors du sommet de l’OTAN à Lisbonne les 19 et 20 novembre 2010.

            Sauf qu’aujourd’hui, plus de deux ans après, les discussions sont au point mort, sonnant ainsi l’échec du redémarrage prôné par Barack Obama. D’une part, les deux pays ne sont jamais parvenus à s’accorder sur une architecture concrète en raison des réticences américaines à partager certaines informations D’autre part, bien qu’il soit évident que ce projet vise d’abord à se parer contre la menace iranienne, les Etats-Unis se refusent toujours à garantir que le futur bouclier ne sera pas dirigé contre le potentiel nucléaire russe. Ainsi c’est en plein quiproquo et dans un climat de crispations que l’OTAN, par l’entremise de son secrétaire général Anders Fogh Rasmussen, annonçait le 21 mai 2012 lors du sommet de l’OTAN à Chicago, que la phase initiale du déploiement du bouclier était terminée. En signe de protestation, la Fédération de Russie s’était faite remarquer par l’absence de ses hauts responsables. En effet, d’ici à 2020, trois autres phases devraient se succéder afin de terminer l’installation d’un projet dont les coûts ont déjà largement dépassé les prévisions. L’architecture finale prévoit l’installation d’un puissant radar en bande-X en Anatolie turque, des missiles SM-3 déployés sur des frégates grâce au système Aegis ainsi que d’intercepteurs basés en Pologne et en Roumanie, le tout étant piloté depuis la base de Ramstein en Allemagne.

            Les dirigeants de la Fédération de Russie ont donc trouvé l’occasion de renouer avec une rhétorique maintenant bien connue des dirigeants occidentaux. Ils se disent toujours ouverts au dialogue et à la coopération. En témoignent le maintien des exercices conjoints en matière de lutte contre le terrorisme et de transports aériens qui auront lieu durant le second semestre de 2013. En revanche, en ce qui concerne le bouclier anti-missile, ils conditionnent ce dialogue à des conditions intangibles (partage d’informations accru et garantie pour sa force de dissuasion nucléaire). Cette cristallisation des rapports s’en trouve exacerbée puisque, pour montrer sa détermination, le Kremlin n’hésite pas à renouer avec ses pratiques classiques en menaçant en mai 2012 d’installer des missiles Iskander dans l’enclave de Kaliningrad. Les crispations sont également alimentées par d’autres dossiers sensibles tels que celui de la crise syrienne. Alors que, pour protéger l’intégrité des frontières turques, l’OTAN a déployé des batteries de missiles Patriot, la Fédération de Russie s’est inquiétée d’un « entreposage d’armements » dans une zone qui flirte avec son « étranger proche » pour reprendre les propos tenus par Sergueï Lavrov le 5 décembre 2012.

Faut-il y voir le succès de la politique d’indépendance stratégique russe ?

            Dans ce contexte, la diplomatie américaine a tout à perdre dans ses relations bilatérales avec la Fédération de Russie. Rappelons à cet égard que l’application du nouveau traité START a été conditionnée par le Moscou à un accord sur le dossier du bouclier anti-missile. De même, l’annonce faite par le Kremlin à la Maison Blanche pour ce qui est du refus de prolonger le programme américain de désarmement Nunn-Lugar initié en 1991, montre bien l’état de la situation. Ce programme CTR qui porte le nom des deux sénateurs américains à l’origine de l’initiative consistait à gérer l’implosion de l’URSS en s’efforçant, grâce à des dollars américains, de reconvertir les industries militaires russes, de protéger les technologies sensibles. Il vise également à assurer la surveillance et la destruction des armements nucléaires et chimiques dans les pays de l’ex-URSS. La relance proposée par Barack Obama le 4 décembre 2012 est restée sans effet puisque quelques jours plus tard le vice-ministre des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov, maintenait que « cet accord ne nous convient pas, à fortiori si l’on tient compte du fait que la situation a changé en Russie, que nos capacités financières se sont nettement renforcées ».

            L’intransigeance sur la question du nucléaire en générale et du bouclier anti-missile en particulier traduit indubitablement l’ambition russe de conserver son indépendance. Ce qu’elle recherche, et ses dirigeants ne font que le répéter, c’est l’assurance que le bouclier sera inefficace contre sa force de dissuasion. Pour ce faire et en prévision du déploiement d’un bouclier auquel la Fédération de Russie ne participerait pas, les stratèges russes s’affèrent déjà à la restauration de trains-lanceurs de missiles d’ici les années 2018-2020, période à laquelle le bouclier anti-missile otanien devrait être opérationnel. De telles plateformes ferroviaires de lancement offrent en effet un moyen de rendre plus difficile la détection d’un tir de missile balistique nucléaire (modèle Boulava). De la même manière, le dossier du radar de Gabala au Kazakhstan, que la Fédération de Russie continuait de louer depuis l’accord de 2002 et qui a expiré en décembre 2012, est une preuve supplémentaire de la quête d’indépendance stratégique de la Fédération de Russie. Coup de bluff pour abaisser les exigences pharaoniques en terme de prix des dirigeants kazakhs ou ambition réelle, en tout cas la Fédération de Russie se permet aujourd’hui d’envisager de se passer d’un radar qui fut jusqu’à présent un des éléments clés de sa défense anti-missile.

            En fait, grâce à la manne pétrolière et gazière, Moscou a pu relancer un vaste programme de modernisation de ses armées. A la fin du mois d’août 2012, le président Vladimir Poutine confirmait un effort d’environ 600 milliards de dollars sur dix ans. Il s’inscrit lui aussi dans la conduite d’une politique stratégique d’indépendance. Grâce à sa récente adhésion à l’OMC qui n’aurait pu être actée sans la bonne volonté des Etats-Unis (abrogation de l’amendement Jackson-Vanick), la Fédération de Russie peut désormais faire entendre sa voix et faire valoir ses intérêts au sein d’une institution internationale qui incarne mieux que toute autre l’économie mondialisée.

            Enfin, diplomatiquement, la Fédération de Russie a donné la preuve que les Etats-Unis n’avaient plus grand chose à attendre d’elle dans ce contexte. En Syrie, par crainte d’un effet domino, en souvenir de la blessure tchétchène et de la pilule amère de l’indépendance du Kosovo, la Russie préserve sa neutralité et protège surtout ses intérêts. Car ce sont bien ses intérêts militaires et son débouché en Méditerranée qu’elle cherche à préserver.

            Ainsi, en tendant la main, Barack Obama a donné les clefs qui manquaient à la Fédération de Russie pour impulser un renouveau géopolitique. C’est pourquoi il faudra de plus en plus compter sur la pleine résurgence de l’orgueil russe sur la scène des relations internationales. La revanche sur le traumatisme de l’effondrement de l’URSS est en passe d’être obtenue.

Benjamin Bord, diplômé du Master II en 2012 et auteur de  Du Bouclier antimissile aux nouvelles relations américano-russes (2000-2011), Paris, L’Harmattan, 2012, 208 p.

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