COMPTE RENDU DE LECTURE – « Terreur dans l’hexagone. Genèse du djihad à la française », de Gilles KEPEL

13 Jan

Gilles KEPEL, avec Antoine Jardin, Terreur dans l’hexagone. Genèse du djihad à la française, Gallimard, décembre 2015, 340 p., 21 euros.

Le salafisme et son kit de solutions toutes faites, bref l’islam « intégral » radicalisé, voilà l’ennemi, celui du Contrat social français et de la laïcité.

Il était temps qu’un universitaire de grand renom démontre la nécessité de relever le défi. Par ailleurs, il faut rappeler que Gilles Kepel est interdit de diriger des thèses depuis plus de cinq ans par des munichois qui ont peur, comme dans Soumission de Michel Houellebecq, de contrarier les barbus. Ces derniers se servent de la surexcitation identitaire et du communautarisme pour le transformer en stratégie de conquête politique, y compris par la violence, dont la jeunesse issue de l’immigration postcoloniale constitue l’enjeu. L’ouvrage permet de comprendre comment la France est devenue le premier pourvoyeur occidental de djihadistes au bénéfice du « califat du Levant ». Assisté du sociologue Antoine Jardin, l’auteur distingue, évidemment, l’islam de ces dérives intégristes. A l’inverse de ce que pensent de pseudos philosophes proches d’un Tarik Ramadan qui expliquait aux Anglais, en janvier 2015, que la laïcité n’était qu’une forme de catholicisme, Gilles Kepel mène la charge. A juste titre, il rappelle que le salafisme, injure à la civilisation musulmane, est l’antithèse de la liberté, de la dignité (surtout celle des femmes) et du libre-arbitre, parce qu’il nie, y compris dans sa variante dite « piétiste », les valeurs de la démocratie, les principes de 1789 et la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il faut le dénoncer, ne plus rien accepter de cette « victimisation » postcoloniale qu’utilisent des prêcheurs exaltés s’adressant à de jeunes ignares. D’où la nécessité, et c’est un des apports essentiels de cet ouvrage, qui a des allures de manifeste des indignés de la République, de l’instruction civique, de la maternelle à l’université. Et ce, afin que la société et le monde politique comprennent enfin que les massacres de 2015 ne sont pas le fruit du hasard ou de quelques « loups solitaires ».

La rigueur de la démonstration, coutumière dans les autres ouvrages de l’auteur, dont Les Banlieues de l’islam (1987), permet de remonter aux sources depuis les émeutes des banlieues de 2005. Les victimes de janvier et novembre 2015 sont l’aboutissement d’un long processus de haine, où l’antisémitisme côtoie le rejet des fondements même de la démocratie. Le théoricien de l’horreur, le Syrien Abu Musab al-Suri, émule d’Al Qaida, publie en janvier 2005 sur Internet les 1 600 pages de son Appel à la résistance islamique mondiale. Ce salmigondis, aux accents antisémites, est bien le Mein Kampf du totalitarisme islamique, un véritable mode d’emploi pour abattre le monde des  mécréants, en commençant par le « ventre mou », l’Europe. C’est la naissance du troisième terrorisme. Gilles Kepel distingue en effet le premier, né en Afghanistan en 1979 contre les Soviétiques et mort dans les atrocités de la seconde guerre d’Algérie (1992-1999), hélas exportées en France lors des attentats du GIA en 1995. Le second, celui d’Al-Qaida , apparaît en 1998 lors des attentats de Nairobi et Dar es-Salaam. Il est organisé comme un service secret stalinien disposant de grands moyens financiers. Utilisant toutes les ressources des médias et du 2.0 d’Internet et des réseaux sociaux, il fonctionne de façon pyramidale. D’où sa faiblesse après la mort de Ben Laden, le 2 mai 2011, au Pakistan. A l’inverse, le 3e terrorisme, « théorisé » par Al-Suri, est un système et non une organisation. En s’adressant en priorité à une jeunesse mal intégrée issue de l’immigration, il s’agit de détruire l’Occident de l’intérieur. En se servant des conflits entre communautés, le but est de provoquer des « guerres d’enclaves ». Elles signeront la fin les sociétés et des Etats peuplés de « kouffars » (mécréants) par une guerre civile aboutissant à l’implosion du vieux continent européen. Il faut aussi rétablir le califat sur ses terres historiques, dans la Grande Syrie, avant de débarrasser les lieux saints de la dynastie impie des Saoud et défier l’Occident pour la bataille finale au Proche-Orient. Dans ce délire aux accents eschatologiques et ses travaux pratiques sur le terrain depuis la proclamation de Daech en juillet 2014, Gilles Kepel souligne à maintes reprises la lourde responsabilité de l’Arabie saoudite et du wahhabisme. Les Saoudiens, si généreux pour construire des mosquées à la condition d’y placer des intégristes, ont accordé des bourses à des jeunes désorientés venus étudiés dans des séminaires salafistes du Yémen ou d’Egypte, tout comme des visas pour le pèlerinage à La Mecque (mais aucun visa d’installation sur la terre du Prophète…). A ce propos, la prédication est aussi une forme de modernité grâce aux ressources du web qui permet une propagande efficace. De sorte que l’iman du quartier est le plus souvent dépassé par la prolifération des sites Internet et de réseaux sociaux prenant en charge les nouveaux convertis. S’ensuit la mise en place d’une contre-société. Elle édicte tout ce qui est « hallal » (licite), tout ce qui est « haram » (interdit), sorte d’apartheid culturel aboutissant au rejet de la société mécréante. C’est le retour à l’âge de pierre pour les femmes, la négation de toutes nos valeurs. Par des revues comme Dabiq, magazine anglophone, et le périodique en français Dar al-Islam, l’Etat islamique propose des « prêt-à-prier » et des « prêt-à-penser » conduisant au « prêt-à-sauter ». En découlent des ralliements spontanés par un fanatisme qui tient de la lobotomisation de jeunes esprits où on annone quelques hadiths en arabe sans les comprendre. Certaines recrues, issues de milieux aisés, croient jouer Star Wars contre les méchants en Syrie ou sur notre propre sol. C’est ce que l’auteur appelle « la génération Y », du nom des fils des écouteurs de sites intégristes qui les relient au monde virtuel de la haine.

L’ouvrage propose aussi une descente aux enfers de l’extrême-droite française (et corse, voir l’avatar VNC (Vigilance nationale corse) née en octobre 2015), en même temps qu’il revient sur le succès électoral du Front national. Et ce, des guerres picrocholines de la « Dieudosphère », via Dieudonné, Soral et consorts, jusqu’au Béziers de Robert Ménard. Il démontre comment l’islamophobie droitière et raciste est à l’aune du discours djihadiste. Comment, également, une partie du vote musulman qui s’était portée sur la candidature de François Hollande au moment des présidentielles puis des législatives de 2012, a fini par basculer dans le conservatisme le plus étroit en raison de la question du « mariage pour tous ». C’est une des origines, par homophobie entre autres, du basculement vers l’islam intégral qui ne fait que souligner la marginalisation de jeunes, prêts à suivre n’importe quel prédicateur illuminé. L’auteur démontre comment les gauchistes, qui ne comprennent plus la gouaille et l’anticléricalisme de Charlie Hebdo, sont devenus les « collabos » des islamistes. Gilles Kepel dénonce aussi les impérities de notre système carcéral : la prison est le meilleur des sergents recruteurs, une sorte d’autocuiseur islamiste où mitonnent les complicités et les savoir-faire. Mehdi Nemmouche, fils de harki, le tueur du Musée juif de Bruxelles en mai 2014, comme d’autres terroristes, a bien été radicalisé en prison en y apprenant les théories d’Al-Suri. Et l’auteur de montrer les limites des services de renseignement, trop cloisonnés, croyant trop longtemps que le système centralisé d’Al-Qaida perdurait, ceci sans comprendre la puissance du « cyberdjihad ». Gilles Kepel et Antoine Jardin proposent aussi une enquête très documentée à propos des réseaux islamiques en France, des Buttes-Chaumont à Lunel en passant par Artigat dans l’Ariège.

En bref, un ouvrage magistral, à fortement conseiller à tous ceux qui sont las de subir, à tous ceux qui rejettent cette mécanique de la haine élargissant les failles de notre société établie sur la laïcité, la liberté et une fraternité à reconstruire.

Jean-Charles Jauffret

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