LA PUISSANCE FRANÇAISE FACE AU CHOLÉRA EN MEDITERRANEE (1823-1860) : GÉOSTRATÉGIE, FORCES NAVALES ET EPIDEMIES

22 nov

La construction d’un objet de recherche historique
Au XIXème siècle, plus que jamais « dans son paysage physique comme dans son paysage humain, la Méditerranée carrefour, la Méditerranée hétéroclite se présente dans nos souvenirs comme une image cohérente, comme un système où tout se mélange et se recompose en une unité originale» (1). Espace morphologiquement clos, qui peut être militairement aisément verrouillé par qui tient Gibraltar, Suez, les détroits des Dardanelles et du Bosphore, la Méditerranée est divisée en deux bassins, occidental et oriental (ce dernier est prolongé au Nord-Est par le bassin de la mer Noire), de tailles inégales, le passage de l’un à l’autre étant contrôlé par les détroits de Messine et de Sicile (2). Elle n’en constitue pas moins une charnière, pensée selon le géographe Jean Gottmann (3) comme connectant lieux et réseaux. Située au point de rencontre de civilisations majeures dans une perspective de temps long, la Méditerranée se laisse définir par un réseau sophistiqué de villes-ports commandant des flux commerciaux, financiers et humains tous azimuts, lui-même articulé à d’autres réseaux à l’échelle infra-régionale dans une mise en abîme des dynamiques spatiales. Espace de confrontations directes ou indirectes entre forces locales, régionales et globales, la Méditerranée est le produit de cette dialectique subtile et non-mécaniste entre les échelles de la puissance et des circulations multiples (4).
Complémentairement à cette conception réticulaire de l’espace, la Méditerranée peut être examinée à l’aune d’un second concept gottmannien (5). Il postule que le territoire est défini par le rapport dialectique de deux catégories de forces, agissant comme deux aspects de la même réalité. Les circulations, polymorphes, procèdent comme autant de forces de décloisonnement, créatrices de changement à l’ordre établi. Elles se heurtent à l’iconographie constituée par toutes les forces de résistances au changement (6). L’iconographie se développe à partir de carrefours dont l’existence est due à la circulation. En suivant cette grille d’analyse, la pandémie de choléra, qui surgit du Bengale en 1817 et vient toucher pour la première fois la Méditerranée en 1823, est alors à considérer comme la force de changement dont la progression « suit les lignes de moindre effort définies par l’espace physique, la technologie, les réseaux déjà constitués, etc. » (7). Si, ponctuellement, elle peut renforcer le cloisonnement en suscitant des pratiques de quarantaines et de mise en œuvre de cordons sanitaires supposées briser son élan, l’épidémie de choléra agit généralement plus comme un catalyseur de changement qui aurait tendance à défaire les cloisons existantes. Face à ce flux déstabilisant, la projection de la puissance française en Méditerranée dans le foreland, ou avant-pays ainsi défini, territoire aux contours forcément fluctuants, agit comme une force « d’auto-défense » d’une « politique établie » (8). « S’il suffit de penser que les iconographies se développent à partir de carrefours dont l’existence est due à la circulation, et, qu’inversement, l’unification de l’espace produit par l’iconographie facilite la circulation» (9), la puissance française en Méditerranée, suivant le raisonnement de Jean Gottmann, a contribué à créer les réseaux sur lesquels prend aussi appui l’épidémie de choléra pour circuler. En retour, les circulations du «bacille virgule» » entre le Levant et Gibraltar, la pressent à se réinventer.
Cet effort d’adaptation est multidimensionnel. Adaptation géographique d’abord. Il s’agit d’opposer à la progression réticulaire du choléra des réseaux facteurs de résilience, reposant sur un maillage renouvelé de l’espace de projection de puissance. La lutte se fait alors acharnée sur la « frontier » (10) dans un « Go East » en direction d’un Orient, aussi insalubre que désiré. Adaptation institutionnelle et opérationnelle ensuite. Il s’agit pour la France, en tant qu’Etat constitué, de construire une réponse cohérente à la fois réglementaire et organisationnelle à l’obstacle que représente le choléra pour son ambitieuse politique méditerranéenne. Cet effort concerne au premier chef les forces navales. Il doit être pensé dans une perspective de coopération entre des composantes de la Marine en pleine (re)-structuration (flotte, commandement opérationnel, administration centrale et service de santé) ainsi que comme une coproduction entre tous les acteurs français, qu’ils soient militaires, diplomates ou civils engagés en Méditerranée. Adaptation géopolitique enfin. L’objectif est clair : profiter de la cinétique du choléra pour se positionner en force motrice de la lutte internationale contre l’épidémie. La lutte contre le choléra en Méditerranée donne à voir la puissance française dans la diversité de ses acteurs et de ses dimensions. Hard power, soft power (11) et smart power (12) se déclinent et s’entremêlent dans la partition française, avant même leur conceptualisation et avec toutes les limites d’une lecture à postériori. Force d’initiative et instrument indispensable au service de la projection de la puissance française en Méditerranée, le Sea Power, entendu comme « la puissance sur mer des Etats et des Nations » (13) est au diapason d’une conception extensive et protéiforme du concept de puissance, donnant l’occasion de tempérer le très déterministe « atavisme terrien » (14) de la France. « Par les facilités qu’elle offre au commerce et à la projection de force un formidable, la mer est un formidable multiplicateur de puissance » dont le noyau initial est à terre (15). Au final, ces efforts multiples d’adaptation conjuguant empirisme et volontarisme sont à appréhender dans la dynamique géostratégique globale d’une France qui souhaite après 1815 retrouver une place centrale dans le concert des nations.

Problématique générale et pistes de réflexion
« Le 10 juin 1823 [l’épidémie de choléra] se manifesta à Lattaquié et le 20 du même mois à Antioche […] La première de ces villes, qui est l’ancienne Laodicée, gît à 30 lieues d’Alep, sur la côte de Syrie ; et le choléra pestilentiel, en atteignant ce port, s’y établit en face des rivages de l’Europe, à 1500 lieues de son point de départ du Bengale, et en contact immédiat avec les équipages de nos bâtiments de guerre et de commerce, ainsi qu’avec les marchandises débarquées moins de 15 jours après dans nos entrepôts de la Méditerranée » (16). Alexandre Moreau de Jonnès est interpellé dès l’apparition du choléra en Méditerranée par le danger qu’il représente pour les intérêts stratégiques et commerciaux français et l’intégrité sanitaire du territoire national. En observateur avisé, il ne peut que constater l’irrésistible progression de l’épidémie vers l’est. Ses écrits sont une invitation à penser la rencontre entre la projection de puissance française en Méditerranée et la mortelle marche du «bacille virgule» en privilégiant une analyse géostratégique. Entre 1815 et les années 1860 la France vient chercher sur le théâtre méditerranéen un nouvel élan pour réintégrer pleinement le concert des Nations. Son implication dans les contractions de l’Histoire qui continuent au XIXème siècle de secouer cette « mer toujours recommencée » (17) la met en première ligne pour encaisser le choc de l’arrivée du « fléau invisible ». Ce « choc de circulations » est conçu en suivant la logique de Jean Gottmann comme la déstabilisation de la projection de puissance française par la course fulgurante de la maladie qui la contraint à une indispensable adaptation. En proposant une réflexion sur le défi qu’impose le choléra à la puissance française en Méditerranée, il s’agit donc de voir comment la France en œuvrant à repousser le choléra hors de l’espace méditerranéen tente de s’imposer à nouveau comme une puissance incontournable. Dans ce conflit irrégulier, la puissance du feu compte peu. La contre-proposition est essentiellement supportée par l’élaboration d’un « doux commerce » sanitaire, seul efficace face à un ennemi invisible.
La confrontation entre la puissance française et le choléra impose aux forces navales françaises, positionnées aux avants postes, de produire une réponse stratégique, tactique et logistique suffisamment efficace pour tenir sur le «front épidémique». Elles mettent ainsi en œuvre une stratégie sanitaire duale. A la défense maritime statique héritée de pratiques multiséculaires, une approche plus dynamique aboutit à la mise en place d’un « territoire circulatoire sanitaire ».
Au cœur du dispositif naval de défense contre le «bacille virgule», le service de santé de la Marine contribue fortement à l’émergence d’une proposition de front médical avec pour objectif minimal de fixer le «front épidémique» avant de l’éteindre. Il doit être en mesure de donner aux autorités de tutelle des nouvelles du front, tout en étant en situation de mobiliser les ressources médicales disponibles à l’arrière afin de projeter en opération une puissance médicale capable d’apporter une réponse thérapeutique la plus efficiente possible aux malades du choléra dont il a la charge.
Face à ce « fléau invisible », les forces navales françaises ne mènent pas seules la lutte. Le combat mobilise une diversité d’acteurs, concerne des échelles d’actions multiples et participe à la formulation d’une diplomatie sanitaire française active adossée à l’internationalisation de la lutte contre les épidémies. Il est alors question pour la puissance française et ses partenaires européens de s’appuyer sur ce front sanitaire coproduit pour repousser le plus à l’est possible le choléra tout en étendant leurs zones d’influences respectives en Méditerranée. Cette élaboration d’un front sanitaire est matérialisée à l’échelle locale par les multiples collaborations médicales et portée à l’échelle internationale par un processus de coopérations entre les Etats concernés.
En s’appuyant sur une documentation composite, et des stratégies de lecture privilégiant la recherche des points de convergences et des éléments de contradiction, la proposition de réflexion se veut qualitative et souhaite se démarquer d’une étude exhaustive qui épuiserait tous les détails du sujet.
Et chercher par ce travail de mettre à l’épreuve le postulat d’Albert Camus : « Ce qui est naturel, c’est le microbe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, c’est un effet de la volonté et d’une volonté qui ne doit jamais s’arrêter » (18).
par Benoît Pouget (Professeur Agrégé – Doctorant Sciences-Po Aix / CHERPA -Thèse sous la direction de Walter Bruyère-Ostells ) – Communication présentée lors de l’atelier doctoral du 13/11/2014 – IEP d’Aix-en-Provence/CHERPA

1 Braudel Fernand, La Méditerranée, L’Espace et l’Histoire, 1977.
Les Britanniques contrôlent au XIXème siècle les verrous de Gibraltar et de Malte, la Sublime Porte tient les détroits des Dardanelles et du Bosphore ainsi que l’isthme de Suez.
2 Gottmann Jean, « Capital Cities », Ekistics, vol.50, n° 229, March-April 1983, p. 88-93. Le concept de charnière a été utilisé récemment par François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIème-XXIème siècle, CNRS éditions, Paris 2009.
4 L’analyse d’Yves Lacoste sur la situation géopolitique de la Méditerranée au début du XXIème siècle propose une réflexion géo-historique qui fait la part belle au XIXème siècle. Lacoste Yves « La Méditerranée », Hérodote, 2001/4 N°103, p. 3-39.
5 Gottmann Jean, « Les frontières et les marches : cloisonnement et dynamique du monde » in H. Kishimoto (éditeur), Geography and its Frontiers : in memory of Hans Boesch,Berne, Kummerly und Frei, 1980, p. 53-58. Nous nous référons ici à la définition de la notion de territoire proposée par Jean Gottmann. Voir Prévélakis Georges, 1996, « La notion de territoire dans la pensée de Jean Gottmann », Géographie et Cultures, no 20, pp.81-92 & Prévélakis Georges., 2001, “Circulation/Iconographie contre Homme/Nature: Jean Gottmann et la «délicatesse de la causalité»” in P.-J. Thumerelle, Explications en géographie. Démarches, stratégies et modèles, Paris, SEDES, 2001, pp. 40-55.
6 Prévélakis Georges, « La notion de territoire dans la pensée de Jean Gottmann », Géographie et Cultures, no 20, pp.81-92, 1996.
7 Prévélakis Georges, « La notion de territoire dans la pensée de Jean Gottmann », Géographie et Cultures, no 20, pp.81-92, 1996.
8 Gottmann Jean, Éléments de géographie politique, Paris, Les cours de Droit, Fascicules I et II, 1955.
9 Prévélakis Georges, « La notion de territoire dans la pensée de Jean Gottmann », Géographie et Cultures, no 20, pp.81-92, 1996.
10 Turner Frederik, Jackson, The Frontier in American History, 1935, New York.
11 Voir la définition de la puissance déclinée en hard et soft power proposée par Baud Pascal, Bourgeat Serge et Bras Catherine, Dictionnaire de géographie, Hatier, Paris 2008 p. 256.
12 Le smart power est défini par le Center for Strategic and International Studies comme « une approche qui souligne la nécessité d’une armée forte, mais aussi d’alliances, de partenariats et d’institutions à tous les niveaux pour étendre l’influence américaine et établir la légitimité du pouvoir américain ».
13 Louvier Patrick, «Puissance et impuissance navales en Europe et en Asie orientale : histoire, perceptions et débats», Revue d’histoire maritime n°16, Paris, PUPS, 2013.
14 Taillemite Etienne, Histoire ignorée de la Marine française, Paris, Perrin, 2003, p. 9-10, 43 et 87.
15 Martin Motte : la « Jeune Ecole » de la géopolitique, propos recueillis par Pascal Gauchon, Conflits, n°3, octobre-novembre-décembre 2014, p.12-15.
16 Moreau de Jonnès Alexandre (1778-1870), Rapport au Conseil supérieur de santé sur le choléra-morbus pestilentiel : les caractères pathologiques de cette maladie, les moyens curatifs et hygiéniques qu’on lui oppose, sa mortalité, son mode de propagation et ses irruptions dans l’Indoustan, l’Asie Orientale, l’Empire de Russie et la Pologne, 1831, p. 267-268.
17 Valéry Paul, Le cimetière marin, 1920.
18 Camus Albert, La peste, 1947.

GENIE EN AFGHANISTAN

7 nov

Le blog Etudes géostratégiques est très heureux de se faire le relais du communiqué de presse ci-dessous rendant compte de la prochaine remise du prix d’Histoire militaire à Christophe Lafaye qui a soutenu sa thèse  au CHERPA, auquel il est désormais associé comme chercheur:
COMMUNIQUE DE PRESSE

Prix d’histoire militaire 2014 : l’armée française en Afghanistan à l’honneur
Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense va remettre le Prix d’histoire militaire 2014 au docteur en histoire et lieutenant de réserve Christophe Lafaye, du 19e régiment du génie (19e RG) de Besançon, le mercredi 26 novembre 2014 à 18h45 (Hôtel de Brienne).

Décerné par le Conseil scientifique de la recherche historique de la Défense, ce prix récompense sa thèse intitulée « Le génie en Afghanistan. Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection (2001-2012).Hommes, matériels, emploi », réalisée sous la direction du lieutenant-colonel Rémy Porte, seul militaire d’active à posséder une habilitation à diriger les recherches en histoire. Fruit de trois ans de recherche universitaire et d’entretiens menés au sein de l’armée de Terre, cette thèse en histoire immédiate a été soutenue le 29 janvier 2014 à l’école militaire et va faire l’objet d’une prochaine publication en 2015 (CNRS éditions / DMPA).

Domicilié à Chevigny dans le Jura, le lieutenant de réserve Christophe Lafaye est historien, docteur en histoire de l’université d’Aix-Marseille et chercheur associé au laboratoire CHERPA de l’Institut d’études politiques (IEP) d’Aix-en-Provence. Chef de section au sein de la 5ème compagnie du 19e RG, il commande une trentaine de réservistes. Il a participé notamment à la mission Vigipirate à Paris cet été.

Cette thèse est la première recherche historique de troisième cycle menée sur l’engagement de l’armée française en Afghanistan.

LTN LAFAYE 3

Les sociétés militaires privées : de l’intérêt de la qualification

16 oct

Dès lors qu’on évoque les sociétés militaires privées (SMP), une des premières questions qui se pose est celle de leur qualification. C’est une question fondamentale et il est impossible de trouver de la littérature sur le sujet qui ne prenne position. Beaucoup qualifient abusivement les SMP de mercenaires ; certains éludent la question en affirmant qu’elles opèrent dans un vide juridique ; d’autres, plus au fait de la science juridique, perçoivent leurs employés – quand ces sociétés sont employées par des États – comme des civils suivant les forces armées, voire dans certaines situations comme des membres des forces armées irrégulières.
La question de la qualification est intéressante pour le juriste en raison de la complexité de l’exercice. Les SMP désignent en effet un panel de sociétés et de fonctions très diverses. Si les SMP sont souvent associées dans l’imaginaire collectif à des mercenaires, elles offrent un panel de services bien plus large que les seules fonctions de combats qui ne représentent finalement que la portion congrue des activités des SMP. Il est vrai que le domaine d’intervention des SMP est très étendu puisqu’il couvre pour l’essentiel des missions de soutien, d’appui et de logistique. Ce que Peter W. Singer nomme « les firmes militaires de soutien » par opposition aux firmes militaires prestataires qui sont employées pour des activités plus militaires dans son sens belliciste et qui peuvent les amener à conduire ou participer aux hostilités ; et aux firmes militaires de consultation, composées de conseillers en matière de défense et de sécurité ainsi que d’instructeurs1. À tire d’exemple il est possible de regarder la situation en Irak en mars 2011 : le « base support » autrement dit l’entretien des bases, la gestion de la restauration et de l’habillement représentait 61% du total des agents des SMP, quand la sécurité ne représentait que 18% des effectifs2. Mais derrière cet aspect purement juridique – presque technique – de la qualification stricto sensu, une autre question se pose, celle des enjeux de cette qualification.
Au-delà des SMP, de manière générale, la qualification juridique va entrainer des conséquences importantes, notamment dans la détermination de statuts et de régimes applicables. En l’espèce, la qualification juridique d’une SMP ou de ses employés permettra


de définir leurs droits, leurs obligations et leurs responsabilités, ainsi que ceux qui incombent à l’État qui les emploie ou duquel elles ont la nationalité.
La question de la qualification ne se limite pas à une seule discipline juridique ; elle concerne un ensemble de de branches du droit qui peuvent connaitre des mêmes qualifications ou au contraire diverger. La qualification juridique se fait dans chaque discipline en fonction des définitions et des éléments propres à celle-ci. Néanmoins, ces différentes matières ne doivent pas être perçues comme cloisonnées entre elles car la qualification dans l’une d’elle peut influencer les autres. On le constate à travers les définitions utilisées dans ces différentes matières. Ainsi la Convention de New York de 1989 contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction de mercenaires3, comme la Convention de l’Organisation de l’Union Africaine de 1977 sur l’élimination du mercenariat en Afrique4 reprend – exception faite d’un alinéa sur la participation directe aux hostilités – la définition du mercenaire en droit humanitaire5. Par ailleurs l’étude de jurisprudences de Cours statuant dans des domaines différents permet également d’observer cette influence. A titre d’exemple la Cour internationale de Justice, statuant sur l’affaire relative à l’application de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, vise les conclusions «hautement convaincantes » du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie6.
La qualification retenue en droit humanitaire par exemple ne va pas se limiter à cette discipline et pourra s’étendre au droit pénal ou au droit de la responsabilité. Mais il est important de garder à l’esprit que si une branche du droit peut influencer une autre, elles restent distinctes et sont parfois hermétiques, proposant leur propre définition. Prenons la définition du mercenaire : cette dernière est très restrictive en droit humanitaire puisqu’elle énonce six critères cumulatifs dont certains, comme le fait de prendre part aux hostilités « en vue d’obtenir un avantage personnel », sont pour le moins subjectif. Le professeur Éric David, spécialiste du droit humanitaire et de la question du mercenariat et du volontariat international, écrit d’ailleurs à propos de ces critères que « les conditions requises pour qu’un combattant apparaisse comme mercenaire sont tellement restrictives qu’il faudrait être


suicidaire pour réussir à les remplir »7 ; cette volonté de réduire au minimum la définition s’explique par la ratio legis du droit humanitaire. Ce dernier a en effet pour vocation de régir les conflits armés et d’offrir une protection juridique aux acteurs de ces conflits. Or, les mercenaires représentent la seule catégorie juridique à être privée de protection en droit humanitaire. Afin que la qualification de mercenaire ne puisse être entendue trop largement – ce qui aurait pu exclure un nombre important de personnes de la protection du droit humanitaire – sa définition a été voulue la plus limitée possible. En revanche en droit pénal, le droit n’a pas cette vocation humaniste ; il n’a pas pour but de préserver les personnes des souffrances inutiles de la guerre mais pour réprimer une activité considérée comme répréhensible. Sa définition a donc pour objectif de comprendre l’ensemble des activités qui doivent être sanctionnées. Si la Convention des Nation unies de 1989 et celle de l’OUA de 1977 ont repris la définition du premier Protocole additionnel aux Conventions de Genève de 1949, elles l’ont également étendue à des activités plus larges que des activités armées. La Convention de l’OUA inclut les activités de financement dans la définition du mercenariat, et ces deux conventions ont étendu la définition à des situations qui se situent hors du champ de compétence ratione materiae du droit humanitaire car en dehors d’un conflit armé comme « les actes de violences concertés visant à renverser un gouvernement ».
De même, malgré des renvois réciproques entre la CIJ et le TPIY, on note des divergences d’interprétation dans leurs jurisprudences. La plus connue de ces oppositions est sans doute celle portant sur la qualification de conflit armé international de la guerre de Bosnie. En partant des mêmes faits et de la même notion de contrôle, les deux juridictions sont parvenues à des conclusions différentes : le Tribunal a qualifié la situation de conflit armé international en développant l’idée d’un contrôle global de la Serbie sur les milices serbes de Bosnie alors que la Cour a, quant à elle, préféré le concept d’un contrôle effectif, plus restreignant, et a qualifié le conflit de non international. Cette divergence peut s’expliquer par les différences qui existent entre les juridictions. Pour le TPIY qui statue en matière pénale, qualifier un groupe armé d’organe d’un État lui permet de qualifier le conflit d’international et donc d’étendre sa compétence à un plus grand nombre d’infractions. En revanche, la CIJ met en jeu la responsabilité des États – États qui consentent librement à sa juridiction – et la qualification des groupes armés va donc déterminer si l’État est responsable des comportements de ces groupes, ce qui en plus de la réparation d’un éventuel dommage va emporter d’importantes répercussions diplomatiques.


À travers ces clivages, on voit apparaitre les enjeux que porte la question de la qualification. Sans entrer dans les détails de la qualification, il est nécessaire de présenter rapidement les conséquences importantes que peut entrainer la qualification des SMP.
Le premier cas concerne le droit humanitaire. S’il n’est pas le plus important en termes géopolitique et de relations internationales, il l’est par sa nature et par le nombre de personnes qu’il va concerner. Le droit humanitaire distingue entre deux grandes catégories d’acteurs dans les conflits, les combattants qui ont le droit de prendre part aux hostilités et qui peuvent être visés par les attaques et les civils qui a contrario sont exclus des hostilités et qui doivent être épargnés autant que faire se peut par les parties aux conflits. Il existe bien évidemment dans chacune de ces catégories des sous-divisions mais qui pour le moment ne demandent pas que l’on s’y attarde. Si les employés des SMP sont considérés comme des civils, ce qui est le cas dans la plupart des cas situations si l’on en croit les commentaires du CICR sur le document de Montreux8, alors ils n’ont pas le droit de participer directement aux hostilités. Cela signifie qu’ils ne bénéficient pas du privilège du combattant qui l’exonère de répondre de sa responsabilité tant pénale que civile pour les faits qu’ils ont mené dans la conduite des hostilités. En l’absence de ce privilège, les civils qui participent aux hostilités – et donc les SMP le cas échéant – peuvent être poursuivis pour les infractions qu’ils ont pu commettre (meurtre, homicide involontaire, destruction de biens…) et peuvent être amenés à réparer les dommages et préjudices causés.
À côté de cette responsabilité des personnes physiques se pose également la question de la responsabilité de la SMP en tant que personne morale. Si les premières peuvent bénéficier d’une immunité judiciaire, les secondes ne le peuvent en aucun cas. En l’état actuel des choses il n’existe pas de juridiction internationale compétente pour juger les personnes morales. Cependant cela ne signifie pas qu’elles ne peuvent pas être sanctionnées en raison de violation du droit international par une Cour nationale, soit en raison de l’effet direct de la norme, soit par la voie d’une transposition en droit interne. La France, en matière de crime de mercenariat sanctionne non seulement les mercenaires mais également toutes les personnes qui entrainent ou permettent les activités de mercenariat. La Convention de New York de 1989 relative au mercenariat n’a pas été signée et ratifiée par la France, ainsi la question de son application directe ne se pose pas. Néanmoins la loi 14 avril


2003 relative à la répression de l’activité de mercenaire9, introduisant et pénalisant le crime de mercenariat en droit français est pour le moins inspirée de la Convention de New York. Sans qu’il s’agisse réellement d’une transposition, on peut y voir l’exemple d’une norme internationale appliquée par le truchement d’une norme nationale dans l’ordre interne.
Enfin la qualification de la SMP va lui prêter un lien plus ou moins étroit avec l’État qui l’emploi. L’imputabilité du fait d’un agent d’une SMP à l’État va dépendre pour l’essentiel de la qualification de ce personnel. Si la SMP est considérée comme appartenant aux forces armées, ou si elle agit sous le contrôle ou en suivant les directives et instructions de l’État, elle pourra être associée à un organe de facto de l’État10 et en tant que tel les actions de ce dernier pourront engager la responsabilité de l’État. L’État est responsable de ses propres actions et omissions, mais il l’est aussi pour les violations de ses subdivisions et de ses organes qui en tant que représentants de l’État vont engager sa responsabilité. Si la SMP est un organe de l’État ce dernier sera donc responsable, y compris en cas d’action ultra vires de la SMP ou de ses membres. L’État pourrait être alors amené à réparer les préjudices causés par la SMP agissant pour son compte, y compris si cette dernière outrepasse les attributions qui lui ont été fixées dans le cadre de sa mission, « toute autre solution permettrait aux Etats d’échapper à leur responsabilité internationale en choisissant d’agir par le
truchement de personnes ou d’entités dont l’autonomie à leur égard serait une pure fiction »11.
Cependant cela ne doit pas faire oublier qu’en dehors de toute question de qualification, l’État qui emploie une SMP est débiteur d’obligations. Il découle notamment de l’article 1er commun aux Conventions de Genève et de l’article 1 paragraphe 1 du Premier protocole additionnel que l’État a l’obligation de respecter le droit humanitaire. La même obligation existe en matière de Droit international des droits de l’Homme dans les préambules des deux Pactes de 1966. Le Comité International de la Croix-Rouge – initiateur et gardien des Conventions de Genève – voit dans le devoir de l’État de respecter les conventions celui de « les faire respecter par ses autorités civiles et militaires, les membres de ses forces armées et, de façon générale, l’ensemble de la population »12. Cette obligation de faire respecter les


conventions ratifiées par l’État n’est pas spécifique aux droits humains, elle trouve son fondement dans le principe général du pacta sunt servanda13, c’est-à-dire l’obligation d’exécuter les conventions de bonne foi. Il incombe ainsi à l’État de veiller au respect de ses obligations internationales par les SMP qu’il emploie. Cette obligation prend notamment la forme d’un devoir de due diligence « afin de prévenir et, le cas échéant, réprimer les actes des entreprises privées ou de leurs employés qui attentent aux droits humains »14.
Enfin la qualification des SMP peut également influer sur la qualification de la nature d’un conflit et donc sur le droit applicable dans celui-ci. Dans la mesure où une SMP est constituée en un groupe armé organisé, la question qui se pose sur la nature du conflit est la même que celle qui se posait au TPIY et la CPI sur les milices serbes durant la guerre de Bosnie. Certains États utilisent en effet des SMP afin d’intervenir de manière indirecte dans un conflit généralement interne. La question s’est déjà posée en Bosnie ou au Sierra Leone. Si une SMP peut être assimilée à un organe de facto de l’État ou si elle agit sous sa conduite alors le conflit qui était jusque-là non international devient international avec une extension importante des règles applicables, mais surtout l’État viole le principe de non-recours à la force et de non-ingérence de la Charte des Nation unies avec toutes les
incidences diplomatiques qu’une telle violation peut engendrer.
sécurité privées et le droit international humanitaire », Revue internationale de la Croix-Rouge, 2006, vol. 88, p.202. Sans reconnaitre que cette obligation s’applique à toute la population, l’auteur affirme « Ces personnes peuvent de toute évidence inclure aussi les employés des SMP/SSP engagées par un État qui ne sont pas membres de ses forces armées ».

1 SINGER Paul W.,Corporate Warriors, 2003, in DUFORT Philippe, Typologies des acteurs de l’industrie des services militaires, Centre d’études des politiques étrangères et de sécurité Université du Québec à Montréal, Octobre 2007, p.15-16
2 Moshe Schwartz, Joyprada Swain, Congressional Research Service, Department of Defense Contractors inAfghanistan and Iraq: Background and Analysis, R40764, p. 15-17
3 article 1, paragraphe 1, Convention de New York de 1989 contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction de mercenaires
4 article 1, paragraphe 1, Convention de l’Organisation de l’Union Africaine de 1977 sur l’élimination du mercenariat en Afrique
5 article 47 du protocole 1 aux conventions de Genève
6 Application de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (Bosnie-Herzégovine c. Serbie-et-Monténégro), arrêt, C.I.J. Recueil 2007, p.134, §223
7 DAVID Éric, principes de droits des conflits armés, Bruxelles, Bruylant, 4ème éd., 2008, p494
8 CICR, Le document de Montreux, Commentaires explicatifs, p.36
9 Article 436-1 du code pénal
10 Article 8 du projet d’article de la commission du droit international
11 Application de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, op. cit, p.205, par.392 12 SANDOZ Yves, SWINARSKI Christophe, ZIMMERMANN Bruno, Commentaire des Protocoles additionnels du 8 juin 1977 aux Conventions de Genève du 12 août 1949, Genève : CICR, Martinus Nijhoff, 1986, p.35, par.41. et GILLARD Emanuela-Chiara, « Quand l’entreprise s’en va-t-en guerre : les sociétés militaires et sociétés de sécurité privées et le droit international humanitaire », Revue internationale de la Croix-Rouge, 2006, vol. 88, p.202. Sans reconnaitre que cette obligation s’applique à toute la population, l’auteur affirme « Ces personnes peuvent de toute évidence inclure aussi les employés des SMP/SSP engagées par un État qui ne sont pas membres de ses forces armées ».
13 SANDOZ Yves, SWINARSKI Christophe, ZIMMERMANN Bruno, op cit, p.36, par.42.
14 COTTIER Michael, « Attribution de mandats aux entreprises de sécurité et militaire privées et régulation de leurs activités : éléments à considérer », Revue internationale de la Croix-Rouge, 2006, vol. 88, p.228.

Thibaut Lanteri, étudiant du Master Histoire Militaire, Géostratégie, Défense et Sécurité (promotion 2014-2015)

Les faiblesses de la réponse occidentale face aux dérives islamistes fondamentalistes

8 oct

Malgré des efforts certains et une réelle implication dans la lutte contre le djihad global, force est de constater les lacunes des mesures actuellement mises en oeuvres par la communauté internationale pour lutter contre ce phénomène. Cette insuffisance se retrouve non seulement au niveau coercitif puisqu’un vide juridique évident persiste en matière de terrorisme empêchant une répression efficace (A), mais également en amont, rendant nécessaire une politique de prévention complémentaire à toute coercition (B).
A) Le djihad face au Droit interne et international: de la lacune juridique au vide sécuritaire

Le phénomène terroriste n’est pas sans poser de véritables difficultés quant à sa définition eu égard à l’équivoque entourant la nature de ses actions. Les actes de tels mouvements, au vu des méthodes bien particulières qu’ils emploient, ne présentent pas les caractéristiques d’une guerre classique, ce qui complexifie non seulement leur approche mais également leur qualification. On peut dire qu’avec l’avènement du terrorisme, il y a eu un changement radical non seulement des causes et de la nature de la guerre par rapport au modèle classique, mais aussi et surtout de ses effets: pour les terroristes, le combat et la violence sont une fin, un but en soi et non un simple moyen, tandis que pour les sociétés occidentales, il s’agit de l’ultime recours à mettre en oeuvre seulement après épuisement et échec de toutes les autres voies de règlement possibles. Autrement dit, les mouvements terroristes actuels se caractérisent par  »l’extrémisme de leurs objectifs et par l’ampleur, la coordination et le caractère impitoyable de leurs opérations »30. A cet égard, on peut dire que  »le terrorisme est une activité de temps de paix dont l’objectif est la guerre »31 tandis que les nations occidentales s’emploient à l’inverse à  »préserver les générations futures du fléau de la guerre »32.

Ainsi, l’ambivalence et l’ambigüité du terme de guerre contre le terrorisme semblent laisser subsister un réel flou quant à la conduite à tenir en la matière, et le fait que le terrorisme ne puisse pas être qualifié de guerre à proprement parler soulève des problèmes juridique inédits. Puisque les règles du Droit international humanitaire et des conflits armés ne peuvent s’appliquer qu’en temps de guerre, la première question qui se pose est donc de savoir quel bloc normatif doit régir les combats contre les réseaux islamistes et quel statut attribuer à ces combattants de la foi puisque la lutte contre ce phénomène comme le phénomène lui-même ne peuvent être qualifiés de  »guerre » au sens propre. De ce point de vue, les Etats occidentaux se trouvent déstabilisés face aux moyens utilisés par les mouvements terroristes, et la conception de la belligérance qui, en vertu notamment des normes édictées par le Droit international, prévalait jusqu’alors dans nos sociétés apparaît largement obsolète et inadaptée à régir de telles situations.

Les groupes à caractère terroriste ne respectent aucune règle juridique internationale et agissent de manière absolument contraire aux valeurs d’humanité, de proportionnalité et de discrimination dans l’attaque soutenues par les pays occidentaux et résultant du Droit humanitaire et des conflits armés. C’est finalement, en filigrane, toute la problématique du statut des membres des mouvements à caractère terroriste qui se pose, ces derniers n’entrant dans aucune catégorie existante des textes actuellement en vigueur, ce qui n’est pas sans causer de multiples difficultés quant à leur appréhension et leur répression en termes juridiques. En effet, le Droit international humanitaire et des conflits armés a un champ d’application bien défini et les terroristes ne tombent pour l’heure aucunement sous le coup des règles qu’il édicte, soit parce-que les spécificités de cette mouvance ne correspondent pas aux critères définis par ces normes, soit encore en raison d’une exclusion expresse de ces groupes du domaine du Droit international comme c’est notamment le cas pour les Conventions de Genève ou le Statut de Rome. C’est ainsi la répression elle-même des auteurs d’actes terroristes qui est perturbée et menacée par l’absence de définition consensuelle du statut des membres de ces groupes. Le flou juridique qui entoure les mouvements djihadistes gangrène assurément la mise en oeuvre des mesures coercitives prévues par les textes pour réprimer la commission de crimes internationaux. Puisque ces groupes n’entrent pas dans le champ d’application des Droits de Genève et de La Haye, il n’est pas possible de sanctionner leurs actes sur le fondement de ces règles. L’ambivalence du statut des auteurs d’actes de terrorisme, entre combattants et criminels, pose ainsi inévitablement la question du bloc normatif à même de régir leurs actions, et l’alternative binaire entre Droit pénal interne et règles internationales inspirées de la justice militaire semble pour le moins inadaptée33. Pourtant, l’existence d’un cadre juridique dans la lutte antiterroriste apparaît fondamentale tant dans le but de rallier l’opinion collective autour d’une conception favorable des interventions occidentales que pour accroître la légitimité de telles opérations au sein de la communauté internationale. En effet,  »le respect de certaines limites peut être juridiquement nécessaire et politiquement souhaitable, même dans une guerre contre des terroristes impitoyables »34.

Si le Droit humanitaire et le Droit des conflits armés prévoient des incriminations pouvant à première vue correspondre aux actes à caractère terroriste, comme celles de crime de guerre, de crime contre l’humanité, de crime de génocide et de crime d’agression figurant dans le Statut de Rome, force est de constater leur inapplicabilité à la réalité des situations de terrorisme en raison notamment de l’exclusion de cette menace du domaine de compétence de la Cour pénale internationale (CPI). L’inapplicabilité des normes internationales aux actes de terrorisme et l’absence d’incrimination spécifique qui en découle nuisent non seulement à la répression des acteurs du djihad mais préjudicient également aux populations civiles et aux victimes. En effet, en l’absence de crime défini par un texte, il n’est pas possible de prononcer des mesures coercitives pour punir cette action. Par conséquent, sans incrimination applicable aux attaques de la nébuleuse, il est interdit de sanctionner les crimes commis par ses membres35. Ce vide juridique est actuellement extrêmement pénalisant et dangereux pour la sécurité juridique internationale puisqu’il laisse impunis les auteurs d’actes à caractère terroriste ou les sanctionne sur le fondement de textes et d’incriminations inadaptés.

Il apparaît donc plus que jamais nécessaire, au vu de l’inflation des crimes terroristes et de l’envergure croissante de telles actions, d’oeuvrer à la mise en place d’une juridiction internationale spécialisée en la matière. L’absence d’organe juridiquement compétent, au niveau international, pour réprimer les attaques djihadistes renforce encore davantage le vide juridique résultant de l’absence d’incrimination correspondant aux crimes terroristes à proprement parler. Le terrorisme étant un crime aux particularités très marquées l’empêchant de tomber sous le coup des incriminations déjà existantes, la création d’une juridiction spécialisée expressément compétente dans ce domaine apparaît comme une mesure plus que salutaire pour la sécurité internationale. Ce faisant, il importe de s’interroger sur le type de juridiction le plus approprié à ces actions, à savoir un tribunal ad hoc ou une cour internationale permanente. Si le tribunal ad hoc semble difficile à mettre en oeuvre et ne correspond pas exactement aux spécificités de l’action terroriste en raison de son étendue spatio-temporelle par essence indéterminée et, pourrait-on dire, indéterminable, en revanche une juridiction permanente à l’image de la Cour pénale internationale nous paraîtrait davantage adaptée.

Car si l’on s’en réfère au Statut de Rome, bien qu’il exclue les actions terroristes de son domaine de compétence, les incriminations pour lesquelles la Cour est compétente pourraient aisément être adaptées aux spécificités de la nébuleuse, sur le fondement notamment de la prochaine définition du crime d’agression qui laisse entrevoir un espoir quant à l’inclusion des attaques djihadistes dans le champ d’action de la Cour. Ainsi, il est prévu que  »la Cour exercera sa compétence à l’égard du crime d’agression quand une disposition aura été adoptée […] qui définira ce crime et fixera les conditions de l’exercice de la compétence de la Cour à son égard »36. Il est donc nécessaire qu’un avenant soit apporté au Statut de Rome existant. Suite à la conférence de révision du Statut qui s’est tenue à Kampala le 11 juin 2010 il ressort, aux termes de l’article 8 bis que la Cour pourra exercer sa compétence à l’égard de ces crimes à compter du 1er janvier 201737.
Toutefois, il nous semble opportun d’insister également sur le fait qu’un nouveau problème se fait jour qui concerne, quant à lui, directement notre ordre national avec la récente montée en puissance du phénomène des français partis combattre en Syrie. Si des mesures ont été prises, avec entre autres la mise en place du plan anti-djihad par le Ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve en avril 2014 ou encore l’avènement des états généraux contre le radicalisme par l’Union des Mosquées de France à Avignon suite à la fusillade de Bruxelles au mois de juin, l’engouement de la jeunesse pour un combat supposé idéologique qui les dépasse reste tenace. Si les services de renseignement, et notamment la DCRI (la Direction Centrale du Renseignement Intérieur), surveillent sans relâche les individus présumés  »à risque », les lacunes de notre système sont criantes, ainsi qu’en témoigne par exemple la disparition de Souad Merah, la soeur de Mohammed Merah responsable des tueries de Montauban et Toulouse en 2012, ou encore celle d’une famille entière en septembre 2014. Dans la même optique, on peut faire état de la révélation, par le quotidien Libération, de la volonté affirmée par Mehdi Nemmouche, le tueur présumé du Musée juif de Bruxelles en mai 2014, de  »faire cinq fois Merah au 14 Juillet »38, intention dont les services de veille auraient prétendument eu connaissance. Le risque représenté pour les citoyens apparaît ainsi de manière encore plus flagrante puisque c’est un emblème de la Nation qui aurait pu être touché.

Le problème principal demeure là encore l’appréhension de ces combattants de la foi, cette fois à leur retour en France, car aucune incrimination ne permet de les condamner pour leur simple départ, laissant donc dans une impunité quasi-totale de véritables  »bombes humaines » ayant suivi une formation confessionnelle et opérationnelle spécifique, radicalisées et désormais aguerries à l’art du combat et au sacrifice ultime. Le Premier ministre britannique David Cameron a annoncé, suite à la décapitation des deux journalistes américains James Foley et Steven Sotloff vraisemblablement par un ressortissant de Grande-Bretagne en septembre 2014, son projet de confisquer le passeport des citoyens anglais partis pour le djihad. Un première hypothèse qui n’a pas, pour l’heure encore, trouvé d’écho en France. Toutefois, face à la décapitation de David Haines, un autre ressortissant britannique par les membres de l’EI ce dimanche 14 septembre ainsi que la menace de récidive sur un autre otage, Allan Henning, et la décapitation du français Hervé Gourdel par un groupe algérien lié à l’EI, une réponse harmonisée de la communauté internationale semble se faire jour, illustrée notamment par la mise en place de frappes aériennes en Irak.

Dès lors, au vu des lacunes criantes de l’appareil coercitif et du vide juridique qui persiste en matière de terrorisme islamiste, tant au niveau international qu’interne, force est de constater que la lutte contre ce phénomène sous le seul angle répressif semble vouée à l’échec. Aussi, c’est un travail en amont qui s’impose, c’est-à-dire la mise en oeuvre d’une politique de prévention efficace complémentaire et coordonnée avec la mise en place de sanctions juridiques effectives.

B) Terrorisme islamiste et politiques de prévention: une complémentarité nécessaire

Le Droit s’est révélé impuissant à réglementer efficacement la menace terroriste et combattre le fléau djihadiste au seul moyen d’un appareil coercitif s’est avéré absolument insuffisant. Les faiblesses et les incohérences de l’instrument juridique ont imposé aux Défenses occidentales de revoir leur stratégie en matière antiterroriste, ce qui a notamment abouti à un accroissement des missions en amont de toute intervention militaire. L’approche préventive est ainsi apparue comme une alternative incontournable pour tenter de lutter au mieux et de se prémunir de la manière la plus efficace possible contre les attaques islamistes fondamentalistes. Cette logique de prévention est d’autant plus indispensable que la caractéristique première des actes de terrorisme est justement leur imprévisibilité: la nébuleuse peut frapper n’importe où et n’importe quand, et c’est justement cet effet de surprise qui effraie les Etats occidentaux en mettant en déroute leurs armées suréquipées face à un adversaire aux techniques aussi primitives qu’anachroniques.

En effet,  »alors que les arsenaux occidentaux sont prévus pour faire face à une armée «classique», en ordre de bataille sur un terrain d’opérations clairement défini, la menace a muté pour devenir largement infra-étatique, voire individuelle, sans perdre pour autant en dangerosité »39. L’initiative des démocraties occidentales de parfaire leur appareil de renseignement peut donc s’analyser comme le reflet de leur implication réelle et concrète dans la lutte contre le djihad islamiste mondial. Il s’agit d’infiltrer les milieux terroristes afin de déceler leurs intentions, permettant ainsi une meilleure protection contre les attaques dépistées.

Si à première vue l’initiative peut sembler opportune, les services de renseignement se sont rapidement heurtés à des difficultés. La spécificité des attaques terroristes comme la particularité d’un milieu hostile, montagneux ou désertique, peu connu des forces occidentales, ont largement paralysé ces missions et mis en exergue l’inadaptation des méthodes en vigueur pour anticiper les actes islamistes radicaux. L’emprise des armées occidentales en milieu montagneux suppose en effet une véritable capacité à mener efficacement des manoeuvres plus complexes dans un environnement qui impose, du fait de sa rudesse et de sa rusticité, de très fortes contraintes jusqu’alors peu coutumières de nos forces. La spécialisation des troupes, qui doit passer par une préparation tant physique que mentale, apparaît dès lors comme absolument indispensable pour former des belligérants à même de mener une lutte effective sur ces territoires. De même, les conditions climatiques posent également problème et mettent en exergue les contraintes imposées par ce milieu. En dépit de notre large supériorité technologique, et peut-être pourrait-on même dire à cause d’elle, la difficulté du combat sur de tels terrains perturbe aussi bien les opérations militaires menées par les forces armées occidentales que l’action en amont des services de renseignement. En ce sens, ce qui change  »c’est la «tyrannie du milieu», c’est-à-dire du terrain et de la météorologie »40. Cela signifie qu’au traditionnel cadre espace-temps vient se greffer une troisième dimension qu’il importe de ne pas négliger, celle du relief, et avec elle son corollaire météorologique, permettant ainsi de parler de la montagne ou du désert comme d’un terrain tri-dimensionnel. On peut finalement dire que  »cette nouvelle variable, véritable déterminant de la manoeuvre, va donc conditionner le raisonnement tactique »41 et stratégique de nos services de renseignement engagés dans la prévention de la menace terroriste.

De ce point de vue, le milieu dans lequel évoluent les membres de ces groupes apparaît comme un véritable facteur dimensionnant pour la communauté internationale, et tout particulièrement en matière de renseignement puisque ces services doivent collecter l’information dans l’environnement naturel des terroristes, c’est-à-dire le terrain montagneux et, depuis peu, désertique. Si leurs attentats ne se déroulent pas en zone montagneuse ou aride mais davantage en milieu urbain, en revanche la préparation a lieu dans cet environnement hostile, berceau de la très grande majorité des organisations djihadistes connues à ce jour. Ces espaces offrent non seulement une discrétion sans précédent mais regorge également de cachettes quasi-inaccessibles sans une connaissance précise et minutieuse du terrain, permettant ainsi aux terroristes d’échapper sans trop de peine aux forces occidentales. Cela impose donc aux services de renseignement une lecture de la situation au travers du prisme déformant de l’environnement ainsi que la prise en compte de  »topo-principes », c’est-à-dire de principes liés à la topographie du milieu. Cela suppose ainsi une modification complète des grilles classiques d’acquisition de l’information et du déroulement des opérations puisqu’il faut désormais adapter ces règles traditionnelles aux particularités de l’environnement abritant les conflits islamistes contemporains.

Le rôle du renseignement apparaît de ce fait absolument fondamental dans la lutte antiterroriste car c’est grâce aux informations ainsi recueillies que les opérations peuvent être adaptées et améliorées en fonction des exigences du terrain. En effet, les conditions extrêmes de ces milieux rudes, changeants et exigeants ne sont pas sans générer une certaine incertitude quant aux situations locales et c’est justement  »la connaissance des spécificités du milieu [...] [qui] permet d’y adapter au mieux la manoeuvre et d’en exploiter toutes les opportunités »42. De ce point de vue, il convient de prendre en considération le rôle fondamental des contraintes du milieu sur la manoeuvre et le déploiement des troupes, ce qui rend absolument nécessaire une bonne évaluation de l’environnement et de ses contingences notamment grâce au travail fourni en amont par les services de renseignement qui  »sondent le terrain pour en déceler toutes les potentialités et les limites d’emploi afin d’y engager ensuite rationnellement les forces »43. En définitive, la  »bataille du renseignement » repose sur une stratégie globale permettant de pallier les contraintes du milieu au moyen de l’acquisition d’informations aidant les armées occidentales à faire face aux multiples difficultés inhérentes à l’environnement. Car sous-estimer ce facteur reviendrait en somme à conférer à l’ennemi, autochtone rustique et entraîné à se mouvoir sur un terrain si hostile, un avantage non négligeable et une longueur d’avance certaine. La connaissance du milieu apparaît donc comme une condition sine qua non de la réussite de nos interventions militaires, confirmant ainsi l’importance du renseignement dans la lutte antiterroriste prise sous l’angle préventif, bien qu’il soit nécessaire de revoir la grille de lecture occidentale pour repenser profitablement la stratégie de ces services.

Une autre approche s’est alors imposée et une analyse davantage centrée sur les motivations psychologiques des terroristes est apparue comme une alternative indispensable en matière de prévention des actes djihadistes. Une capacité de décèlement précoce aidée par une connaissance plus  »intime » des terroristes permettrait de mieux comprendre les ressorts de leurs actions et donc de s’en prémunir plus efficacement. Car si le djihad, la guerre sainte, c’est-à-dire en définitive  »tout type d’action, individuelle ou commune, entreprise par des musulmans pour suivre le chemin de Dieu »44, trouve indéniablement son fondement dans les difficultés politiques, économiques et sociales rencontrées actuellement par les sociétés arabo-musulmanes, les comportements propres à l’individu ne sont pas non plus étrangers à la rancoeur farouche manifestée par ces groupes extrémistes.

L’attisement d’une haine globale anti-occidentale et plus particulièrement anti-américaine a ainsi conduit à une radicalisation progressive du combat pour la foi qui, plus qu’une simple opposition idéologique, a muté en une véritable lutte à mort contre les démocraties de la coalition internationale. Le terrorisme  »peut manifester les souffrances et les désarrois d’un monde arabo-musulman qui se pense humilié, opprimé et maltraité par l’Occident et qui a globalement échoué au bout de cinquante ans de décolonisation »45 et  »le djihadisme contemporain est ainsi caractérisé par une aversion extrême vis-à-vis des normes et des valeurs occidentales, de l’économie de marché, du mercantilisme, du matérialisme, du culte du corps et de l’hédonisme d’une société permissive »46. Dès lors,  »tuer les américains et leurs alliés, qu’ils soient civils ou militaires, est un devoir qui s’impose à tout musulman qui le pourra »47.

Ce faisant, un profil psychologique des djihadistes se dessine et laisse entrevoir en filigrane le processus d’enrôlement complexe dans lequel l’individu est fanatisé, converti à un Islam extrémiste réinterprété à l’aune des contingences du djihad et formaté au sacrifice suprême. Les terroristes  »n’agissent pas à la suite d’une impulsion comme le ferait le serial killer mais au terme d’un processus mûrement réfléchi »48. D’ailleurs, on peut dire que  »pour les fanatiques et les terroristes, les victimes ne comptent pas. Elles sont désincarnées, déshumanisées, au regard de ce dont ils se réclament. Le remords et la culpabilité sont absents »49.

Cette potentielle dangerosité est encore davantage accrue par une formation spécifique dispensée aux nouvelles recrues djihadistes afin que leur énergie soit  »contrôlée, canalisée, orientée vers des tâches particulières servant le but de l’organisation terroriste »50. Grâce à un processus pourrait-on dire  »pédagogique » basé sur un embrigadement massif dispensé par les recruteurs, les terroristes nouvellement engagés subissent un lavage de cerveau bien rôdé qui ôte à l’individu sa personnalité pour en faire un élément vidé de toute existence propre en-dehors du groupe qu’il a rejoint. Ainsi, ce versant mental et religieux de la préparation ne doit pas être sous-estimé puisque finalement  »le coeur de la stratégie, l’arme absolue, n’est pas militaire mais spirituelle et psychologique »51. Toute humanité doit dès lors être soustraite à l’individu, qui se mue en une arme tant offensive que défensive car, dépouillé de tout esprit critique et fanatisé à la cause, il devient désormais un combattant sans faille que plus rien ne peut arrêter. En d’autres termes,  »si nous parvenons à immuniser l’individu sur le plan confessionnel et opérationnel, il sera habillé d’une cuirasse sécuritaire. Grâce à cette cuirasse, l’individu musulman se transforme en citadelle solide et imprenable, impossible à infiltrer et fière de mourir pour la défense de sa foi »52.

La préparation de l’esprit, autant psychologique que confessionnelle, apparaît donc primordiale et absolument complémentaire de la formation opérationnelle des nouvelles recrues djihadistes et tend à être largement facilitée par les nouvelles technologies. De ce point de vue, la diffusion massive de la propagande islamiste sur les réseaux Internet et l’extention des cibles de recrutement potentielles s’est accompagnée d’un corollaire inévitable: l’élargissement de l’espace opérationnel sur lequel peuvent dorénavant agir ces mouvements. Les moyens de communication de masse jouent donc un rôle absolument fondamental dans la stratégie des djihadistes contemporains. En exagérant à peine le trait, on peut sans doute affirmer que  »il n’y aurait pas d’Al-Qaïda sans Internet »53. En d’autres termes,  »le Web est devenu au fil des années le média le plus populaire et également le plus efficace vecteur de communication à la fois le plus développé et le plus difficile à contrôler »54. En ce sens, de multiples sites font l’apologie du combat pour la foi islamiste et diffusent massivement l’idéologie de ces groupes à la planète entière. Des forums spécialisés dispensent une éducation religieuse aux futurs combattants en leur inculquant des préceptes erronés et abusivement réinterprétés du Coran. D’autres sites proposent encore une formation au maniement d’explosifs ou à la préparation d’attentats à travers des consignes très pédagogiques et des vidéos pour le moins explicites. En naviguant sur des sites Web djihadistes, des forums de discussion et autres listes de diffusion islamistes, il est désormais possible pour tout internaute désireux de rejoindre les rangs du combat pour la foi de se former en ligne tant au niveau idéologique qu’opérationnel. La vulgarisation des préceptes et des techniques terroristes, désormais facilement accessibles au plus grand nombre via la toile, ouvre la voie à un recrutement extrêmement important et diversifié qui n’est pas sans largement préoccuper la communauté internationale.

La prévention des attaques djihadistes doit donc s’analyser comme un élément essentiel de la lutte contre ces mouvements fanatiques et la connaissance précise d’un adversaire sans visage apparaît aussi essentielle que complexe. Si le renseignement demeure le pivot de toute mission en amont, l’approche psychologique ne constitue pourtant pas, quant à elle, une voie à négliger et plus qu’alternatifs ces deux instruments doivent davantage s’entendre comme des moyens pleinement complémentaires, voire même cumulatifs, permettant de concourir à une prévention plus efficace.

Conclusion: le terrorisme, une menace qui dure?

En dépit des solutions proposées, la menace islamiste radicale reste encore extrêmement vive et la résilience des mouvements terroristes ainsi que leur exaltation de la violence les rendent toujours plus dangereux. L’harmonisation de ces diverses pistes de réflexion, tant préventives que répressives, devrait permettre de mener une lutte plus adéquate pour tenter de contenir le fléau fondamentaliste. La massification du phénomène ainsi que sa radicalisation imposent de mettre en oeuvre une politique active contre le djihad global contemporain, tant au niveau international qu’interne.

Toutefois, la lutte contre le djihad global ne parvient aujourd’hui pas à éradiquer cette menace ni même seulement à la limiter. Malgré un engagement évident pour tenter d’endiguer le risque terroriste, force est de constater que sa disparition est à notre sens encore illusoire. De ce point de vue, il semble davantage opportun de contenir le phénomène plutôt que de chercher à l’éliminer en totalité, cette dernière hypothèse confinant à la candeur la plus totale et s’apparentant, eu égard à l’étendue de la menace et à sa massification préoccupante, plus à une  »chasse aux puces », à un travail de Sisyphe qu’à une réalité probable et tangible. L’intervention de la communauté internationale pour combattre l’EI en Irak témoigne de l’implication des démocraties dans la lutte contre le terrorisme, nouvelle forme de barbarie moderne. Pour autant, si l’intention est bien présente, il est encore trop tôt pour gager de l’efficacité d’une telle opération.

Si Camus affirmait, dans son oeuvre Les Justes, qu’il n’est pas possible de discuter avec une idéologie, il nous semble malgré tout que la compréhension du phénomène djihadiste, de sa complexité et de ses subtilités, constitue une avancée certaine vers l’endiguement d’un tel fléau et que comprendre le terrorisme est un premier pas pour le réduire. S’il convient de ne pas se laisser aller à une candeur visant la disparition totale de ces groupes, il n’est en revanche pas vain d’espérer circonscrire et freiner leurs actions.  »Car le terrorisme, difficile, voire quasiment impossible à éradiquer totalement, se contient. Contenir le terrorisme, c’est presque le détruire. Comprendre ce que veulent les terroristes, comprendre comment ils opèrent, est le fondement de la lutte antiterroriste »55. En d’autres termes, on peut dire  »qu’une lutte effective et durable contre le terrorisme passe d’abord par sa déconstruction physique et psychologique et que cette dernière, la plus importante des deux à long terme, ne peut s’effectuer qu’à travers une connaissance approfondie du phénomène, en quelque sorte un apprivoisement méthodique de tous ses tenants et aboutissants »56.

En toutes hypothèses, lutter contre le terrorisme demande plus que de lutter contre les terroristes. Le combat contre le djihad islamiste mondial dépasse en effet largement le conflit militaire et le poids des armes; c’est au fond un combat impossible, une utopie qui revient en filigrane à se battre contre la psychologie humaine et son penchant inné pour la violence. Cette inclinaison à la brutalité qui caractérise l’individu transcende les cultures et les civilisations et demeure, aussi dérangeant que cela puisse paraître, une propension naturelle de l’être humain profondément tiraillé dans sa lutte intérieure, selon la théorie freudienne, entre Eros et Thanatos, c’est-à-dire entre ses pulsions de vie et de mort.

 »Il y a en l’homme de la noirceur. Une extrême noirceur qu’il faut regarder en face. »
Yves Michaud, Changements dans la violence

 

 Florence Vitte

Doctorante contractuelle au CHERPA, diplômée du Master II Histoire militaire en 2014

 

30Gilles AndréanietPierre Hassner(dir.), op.cit.,p.173
31Gilles Andréani et Pierre Hassner (dir.), Ibid., p.173 (tiré de André Glucksmann,  »Nihilisme ou civilisation », Politique
internationale, n°97, automne 2002)
32Préambule de la Charte des Nations Unies, signée à San Francisco le 26 juin 1945 et entrée en vigueur le 24 octobre
1945
33Gilles Andréani et Pierre Hassner, op. cit., p.241 34Gilles Andréani et Pierre Hassner, Ibid., p.180
35C’est le principe fondamental dit de la légalité des délits et des peines (Nullum crimen, nulla poena sine lege: il n’y a pas de crime, il n’a y pas de peine sans loi).
36Statut de Rome de la Cour pénale internationale du 17 juillet 1998, article 5, alinéa 237Coalition pour la Cour pénale internationale – Réaliser les promesses d’une Cour juste, efficace et indépendante – Crime d’agression http://www.iccnow.org/?mod=agression&lang=fr
38Patricia Tourancheau, »Mehdi Nemmouche: «Je vais faire cinq fois Merah au 14 Juillet », Libération, 7 septembre 2014

http://www.liberation.fr/societe/2014/09/07/je-vais-faire-cinq-fois-merah-au-14-juillet_1095637

39Bruno Delamotte, Question(s) d’intelligence – Le renseignement face au terrorisme, Editions Michalon, Paris, 2005, 132p, p.11
40Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Guerre en montagne, Economica, Paris, 2010 (2ème édition), 176p, p.12
41Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Ibid., p.12
42Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Ibid., p.23 43Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Ibid., p.3844Marc Sageman, Le vrai visage des terroristes – Psychologie et sociologie des acteurs du djihad, Autrement Editions, Paris, 2010, 156p, p.18
45Jean-François Daguzan, Terrorisme(s): abrégé d’une violence qui dure, CNRS, Paris, 2006, 189p, p.26 46Jean-Michel Dasque, op.cit., p.71
47 »Déclaration du Front islamique mondial pourle jihad contre les Juifs et les croisés » in Gilles Kepel, op. cit., p.67 48Jean-Michel Dasque, op. cit., p.66
49Philippe Faucon,  »Quelque-chose en-dehors de toute compréhension humaine », Le Monde, 24 mars 2012
http://www.lemonde.fr/societe/article/2012/03/24/quelque-chose-en-dehors-de-toute-comprehension- humaine_1675134_3224.html
50François Géré, Pourquoi le terrorisme, Larousse, Paris, 2006, 160p, p.110
51Mathieu Guidère, Le manuel de recrutement d’Al-Qaïda, Editions André Versailles, Paris, 2007, 267p, p.74 52Mathieu Guidère, Ibid., p.75
53Gilles Kepel,  »Il n’y aurait pas d’Al-Qaïda sans Internet », Le Monde, 19 janvier 2006 http://www.lemonde.fr/proche-
orient/article_interactif/2006/01/19/gilles-kepel-il-n-y-aurait-pas-d-al-qaida-sans-l- internet_693546_3218.html 54Barthélémy Courmont, L’après Ben Laden – L’ennemi sans visage,François Bourin Editeur, Paris, 2011, 271p, p.92
55ArnaudBlin, op.cit.,p.35 56ArnaudBlin, op.cit.,p.35

Florence Vitte, étudiante du Master Histoire Militaire, Géostratégie, Défense et Sécurité (promotion 2013-2014)

Le terrorisme islamiste, un enjeu sécuritaire majeur aux caractéristiques particulières

6 oct

L’environnement international actuel est confronté, depuis plus d’une décennie, à une mutation des menaces qui pèsent sur la sécurité mondiale et, plus particulièrement depuis les attentats du 11 septembre 2001, le terrorisme islamiste a pris un essor considérable en termes de dangerosité, acquérant ainsi une capacité de nuisance certaine pour les démocraties occidentales et outre-atlantiques. Aux guerres dites classiques qui prévalaient jusqu’alors, c’est-à-dire conventionnées et précisément définies, a ainsi succédé un genre de conflit absolument déstructuré et anachronique, plus proche d’une guérilla que d’une guerre traditionnelle, qui a bouleversé l’ensemble de la doctrine militaro-stratégique de la communauté internationale. En d’autres termes, on est passé d’une guerre insurrectionnelle à une guerre contre-insurrectionnelle, et ce nouveau défi pour le monde de la Défense n’est pas sans avoir un impact évident sur l’approche du phénomène guerrier contemporain.

Depuis quelques années pourtant, un terrorisme davantage organisé et tendant à se rapprocher d’un modèle militaire voit le jour avec un but bien précis: dominer un Etat et imposer sur ce territoire déterminé un Islam rigoriste et fondamentaliste. Ainsi, c’est dans ce monde nouveau, éclaté, turbulent et agité, aussi mouvant qu’instable, qu’a pris progressivement racine un terrorisme massif, irrationnel, mutant, fluide et criminalisé: la menace islamiste radicale, illustrée notamment par la nébuleuse Al-Qaïda, figure de proue du djihadisme, aujourd’hui concurrencée par des groupes africains de création récente à l’instar de Boko Haram ou de l’EI (ex-EIIL).

Catalyseur de facteurs politiques, sociaux et économiques fragiles et inégalitaires, le djihad contemporain fonde son action sur son exclusion de la mondialisation et rend responsable de l’ensemble des maux et de la décadence du monde musulman les démocraties occidentales, et plus particulièrement la puissance américaine. Le retour à un Islam des origines, à la pureté de la religion telle qu’enseignée par le Prophète, apparaît alors comme la seule alternative à même de pallier la crise que traverse la communauté des croyants, la Oumma. Le terrorisme, jusqu’alors non religieux, se teinte à présent inéluctablement d’un penchant spirituel où l’idéologie dépasse et transcende désormais les seuls objectifs politiques. De ce point de vue, le terrorisme peut finalement apparaître comme la cristallisation de querelles ethniques autour du facteur religieux, à l’image de l’opposition récurrente entre sunnites et chiites.

Dès lors, les particularités de cette action radicale ne sont pas sans avoir d’importantes répercussions sur le terrain et notamment sur les modalités de la lutte que mènent les armées des deux rives de l’Atlantique. Nos forces sont en effet largement inadaptées au combat qu’impose la traque des membres de tels groupes, qui usent de méthodes à l’opposé de la culture stratégique occidentale et américaine, laquelle postule sur la supériorité technologique comme réponse à tous les problèmes, terrorisme inclus. Or, en la matière, cette prééminence technique apparaît plus comme une faiblesse que comme un avantage, et ces mouvements armés rapidement adaptables tirent souvent profit de l’inadéquation de nos moyens à la situation. La convergence de tous ces éléments, dangerosité, particularités et massification des attaques islamistes fondamentalistes, appelle donc à la mise en place d’une lutte effective contre le phénomène djihadiste, qui représente aujourd’hui la menace la plus prégnante pour nos démocraties.

Charles Pasqua1 affirmait qu’il faut  »terroriser les terroristes »2, mais force est de constater qu’actuellement, malgré les efforts sécuritaires et stratégiques mis en oeuvre, les acteurs de l’Islam radical continuent de s’attaquer presque impunément aux régimes démocratiques occidentaux et outre-atlantiques. Les particularités de ce conflit anachronique, devenu un défi sécuritaire majeur, creusent encore le vide juridique persistant en la matière, empêchant ainsi la mise en oeuvre d’une politique de lutte et de prévention efficace. En effet, les spécificités du combat pour la foi (I) gangrènent la mise en oeuvre d’une réponse occidentale adaptée à cette violence sans limite (II). Décryptage d’une menace qui dure.

En dépit de certains abus sémantiques, le djihad visant à l’application d’une théocratie islamiste fondamentaliste ne présente pas les caractéristiques des conflits dits classiques. Pour l’heure encore, ces groupes terroristes semblent en position de force face à nos Défenses occidentales, dont l’action est aujourd’hui encore gangrénée par la nature éminemment floue de ce type de conflit (A) et la mutabilité accrue des modes opératoires utilisés, mise en lumière notamment depuis le conflit malien de 2012 (B).

A) Le djihad, une guerre comme les autres?

Le paradigme international actuel est caractérisé par la massification inquiétante d’un défi de première importance pour la sécurité à l’échelle de la planète entière: les attaques terroristes islamistes. Plus particulièrement encore depuis les attentats du World Trade Center, l’Islam fondamentaliste a su faire preuve, à maintes reprises et malgré des moyens anachroniques et limités, de sa capacité de nuisance contre certaines des armées les plus puissantes du globe. L’impact de ces attentats, tant médiatique que psychologique et humain, n’a cessé de s’amplifier cette dernière décennie puisque, à titre d’exemple, le 11 septembre 2001 a fait autant de morts que l’ensemble des attaques terroristes islamistes perpétrées depuis les années 1970. Aujourd’hui, si les pouvoirs publics comme les citoyens sont conscients du risque que représente la croissance préoccupante des factions islamistes radicales revendiquant l’instauration d’un régime théocratique des plus rétrogrades fondé sur une application stricte de la loi musulmane, la Charia, les moyens dont disposent les cibles prioritaires de ces attaques sont, plus qu’insuffisants, largement inadaptés face à une telle menace.

Le principal clivage qu’il convient de mettre en avant et qui concède une supériorité de fait aux djihadistes est sans nul doute l’appréhension, dans toutes ses acceptions, des parties face à la mort. Si l’on s’en réfère à la théorie freudienne,  »l’indéniable tendance est chez nous à écarter la mort, l’éliminer de la vie. Nous avons tenté de l’annihiler en la taisant »3. La mort, finalement considérée comme un échec et une injustice, effraie les civilisations occidentales et choque la conscience populaire encore influencée par le concept édulcoré et hautement antinomique de conflit sans pertes humaines, plus communément désigné par l’oxymore de  »guerre propre ». A l’inverse, les mouvements terroristes reposent sur une instrumentalisation de la violence comme ciment de la solidarité entre les membres du groupe et mourir en martyr est, plus qu’un simple moyen, le but ultime vécu comme une fin glorieuse et héroïque, comme l’expression de la plus haute religiosité. Le sacrifice expiatoire est l’objectif ultime des kamikazes djihadistes, ce qui les rend potentiellement extrêmement dangereux:  »mourir sur la voie de Dieu est un honneur souhaité par ceux de ma communauté qui luttent; nous aimons la mort sur la voie de Dieu autant que vous aimez la vie, nous ne craignons rien, nous espérons une telle mort »4. En d’autres termes, on peut dire que cette brutalité inouïe est fédératrice du terrorisme et que cette idéologie  »décline toutes les variantes du meurtre et de la violence: se tuer, se faire tuer, tuer, tuer en se tuant ou en se faisant tuer »5. L’acte violent, rendu possible par la réification de l’adversaire, est donc un acte absolument volontaire et réfléchi, ce qui permet notamment de distinguer les terroristes des tueurs en série; car si ces derniers agissent sous une impulsion désordonnée et incontrôlée, les djihadistes sont quant à eux incontrôlables mais agissent de manière parfaitement contrôlée et dans un but bien déterminé. La véhémence qui caractérise l’action terroriste peut ainsi s’analyser tant comme un savoir-faire que comme un résultat permettant finalement de dire, de manière imagée, que  »le terrorisme est un métier »6. Le choix du sacrifice comme technique privilégiée met dès lors en exergue l’ambiguïté fondamentale de tels mouvements, qui confondent but et méthode, et paralyse encore davantage l’action des armées occidentales et outre-atlantiques. Enfin, l’exemplarité des attaques comme le caractère hautement macabre qui les accompagne doit aussi se comprendre comme l’expression des revendications des membres du djihad, car le terrorisme est avant tout un moyen de communication. En ce sens, on peut parler en la matière de  »tératologie symbolique »7 où l’exemplarité se fait le vecteur d’un message idéologique, politique et sociétal sous-jacent. La logique des groupes islamistes fondamentalistes apparaît donc comme un processus tout à fait particulier qui empêche d’assimiler la menace djihadiste aux guerres dites classiques en raison des spécificités constitutives de telles actions.

En effet, le terrorisme islamiste ne saurait être considéré comme une guerre à proprement parler, c’est-à-dire prise dans son acception traditionnelle. La guerre est, plus qu’un simple terme, un véritable concept dont la définition n’a jamais fait l’unanimité. Pour autant un consensus, au niveau des Nations Unies notamment, s’est établi pour définir traditionnellement la guerre de manière négative comme une rupture de la paix. La paix apparaît ainsi non seulement comme l’état de normalité des Etats, mais également comme la situation dans laquelle ils doivent se trouver. De manière plus précise, on peut définir la guerre classique comme une lutte armée présentant une certaine amplitude et se déroulant sur une certaine durée de temps, entre des collectivités organisées ayant une autonomie politique au moins relative. Or les conflits terroristes contemporains bafouent en permanence cette approche puisqu’à l’origine, ils se déroulent non seulement sur un espace spatio-temporel indéterminé ou du moins non défini précisément, mais aussi parce-que les groupes djihadistes ne disposent réellement ni de structure de commandement effective, ni d’autonomie, ni même d’un territoire qui leur est propre. Les attentats peuvent donc avoir lieu n’importe où et n’importe quand, au gré des cibles préférentielles désignées arbitrairement comme des oppresseurs de la foi musulmane dans son expression la plus radicale, c’est-à-dire construite sur  »le rejet de toute forme d’occidentalisation »8.
Ce faisant, le terrorisme ne saurait être qualifié de guerre au sens propre. Et si, abusivement, on a pu parler de guerre contre le terrorisme, il s’agit davantage d’une méprise lexicale et d’un phénomène de mode tendant à qualifier de guerre toute situation plus ou moins conflictuelle (on a ainsi pu parler de guerre économique, de guerre contre la faim, contre les médias…) que d’une exactitude juridique. Se méprenant de cet usage sémantique inadapté, les pays occidentaux et notamment les Etats-Unis n’ont pas hésité à employer le terme de  »guerre contre le terrorisme », sûrement de manière abusive. L’expression de guerre contre le terrorisme9 a ainsi été employée dès septembre 2001 par l’administration du Président Georges W. Bush pour définir les opérations militaires menées par les Etats-Unis contre Al-Qaïda en réponse aux attentats du 11 septembre. Toutefois, depuis l’arrivée au pouvoir de Barack Obama en 2009, cette expression tendancieuse a finalement été abandonnée par les autorités américaines. Il s’agit d’une tournure sémantique largement contestée car non seulement rares ont été les dirigeants de l’autre rive de l’Atlantique à se penser réellement en guerre, mais cette expression ne correspond pas non plus à la réalité de la définition juridique de la guerre en Droit international. En ce sens, l’ex-Premier ministre français Dominique de Villepin n’a pas hésité à fustiger cette qualification excessive dans la mesure où la lutte contre le terrorisme ne met pas face à face deux entités étatiques mais des Etats avec des groupuscules dépourvus de tout caractère institutionnel, même s’ils se réclament d’un territoire. Dans la même optique Terry Jones, écrivain britannique, n’hésite pas à dénoncer, non sans ironie, l’emploi erroné de ce terme: pour lui,  »la première victime de la guerre, c’est la grammaire »10. Enfin, Jean-Pierre Steinhofer, officier supérieur de l’Armée de terre diplômé de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, va quant à lui plus loin en affirmant encore que la guerre contre le terrorisme est  »une perversion sémantique, stratégique, militaire et juridique » qui fausse le raisonnement, une  »aberration intellectuelle » puisque  »le terrorisme n’est pas un ennemi, c’est une méthode de combat »11. D’autres, enfin, justifieront l’utilisation du terme de guerre par l’allégorie:  »la guerre contre le terrorisme est avant tout une métaphore, comme la guerre contre la drogue ou la guerre contre le crime. A ce titre, son emploi appartient à l’emphase normale du vocabulaire politique et reflète l’énormité de l’enjeu et de la mobilisation que représente, depuis le 11 septembre, la répression du terrorisme djihadiste international »12. Pourtant, force est de constater que la lutte menée contre les mouvements terroristes depuis le 11 septembre 2001 a largement dépassé le seuil de la simple hyperbole. En effet, les dégâts et la violence lors des attaques ont atteint une ampleur tout à fait comparable aux dommages que peut causer une véritable guerre.
De ce point de vue, puisque le terrorisme est un conflit contemporain qui n’oppose pas seulement des Etats mais des idéologies, qui ne présente aucune limite géographique et ne dispose à l’origine d’aucun territoire déterminé, d’aucune autonomie politique ni d’aucun ennemi clairement et surtout précisément identifié, il doit dès lors se comprendre non pas comme une insurrection globalisée mais plutôt comme une multitude de conflits distincts. Il s’agit finalement d’un conflit asymétrique mettant face à face des acteurs non étatiques désorganisés et réduits en nombre qui déclarent la guerre au reste du monde, à une pluralité de cibles hétérogènes en même temps, reflétant ainsi la nature bien particulière de l’action djihadiste actuelle. De manière synthétique, on peut dire que le terrorisme est une  »anti-guerre dont le but ultime est de sectionner les fondations et les repères sociaux, économiques et politiques »13 d’une société en s’attaquant à ses symboles, puisque c’est une  »arme qui vise le coeur même de l’individu au sein de la collectivité, en d’autres termes sa liberté, sa sécurité, sa propriété, soit tout ce que, traditionnellement, l’Etat – tout au moins démocratique – est censé lui garantir »14.

Ces spécificités qui caractérisent les mouvements terroristes s’accompagnent depuis peu d’une mutation des méthodes utilisées par ces factions fondamentalistes, renforçant encore davantage leur dangerosité. Depuis 2012 en effet et notamment le conflit malien encore en cours, les groupes terroristes s’organisent de plus en plus selon une structuration inspirée du modèle militaire dont le but est, pour la première fois, non plus seulement d’imposer un régime théocratique fondé sur l’application stricte de la loi musulmane, mais aussi voire surtout de s’emparer d’un Etat et d’imposer sa domination religieuse et politique sur ce territoire.

B) Les mutations de l’action terroriste depuis l’intervention française au Mali (2012)

Depuis 2012, le conflit au Mali pour lequel la France est intervenue a mis en lumière une mutation récente de l’activité terroriste islamiste ayant pris racine principalement dans les groupes africains. Dorénavant, il semble que les mouvements fondamentalistes se revendiquent être un Etat et veuillent, pour la première fois, acquérir une assise territoriale afin d’y imposer leur autorité et, ce faisant, leur propre conception de la Charia. Ainsi, aux groupes déterritorialisés succèdent désormais des mouvances bien localisées souhaitant s’implanter sur une terre précise.

Les groupes terroristes sont également beaucoup plus organisés qu’avant et cette structuration nouvelle permettrait presque de les rapprocher d’une véritable armée. En ce sens, les raids militaires sont fréquents et succèdent aux attentats-suicides qui, bien qu’encore d’actualité, tendant à se raréfier. Pour l’heure, la question qui se pose désormais est de savoir si cette tendance va se pérenniser et si elle va s’étendre à l’ensemble des mouvements djihadistes ou pas.

A titre d’exemple, il nous semble opportun de s’intéresser plus avant aux deux groupes armés islamistes africains qui semblent illustrer cette tendance, pourrait-on dire  »avant-gardiste », de l’action terroriste: le groupe nigérian Boko Haram et l’Etat Islamique (l’EI, ex-EIIL) principalement implanté en Irak et en Syrie.

Boko Haram, dont la traduction littérale signifie que  »l’enseignement occidental est impur », est un groupe sunnite pour la prédication et le djihad, fondé au Nigeria en 2002. Son objectif est clairement sous-tendu dans sa dénomination éloquente: instaurer une application stricte de la loi musulmane telle qu’enseignée par le Prophète pour l’étendre à l’ensemble du pays et combattre l’éducation occidentale, considérée comme un véritable pêché et comme le point de départ du déclin des sociétés islamiques. De ce point de vue, les attaques sanglantes de Boko Haram contre les chrétiens se multiplient et sèment un climat de terreur dans un Etat aujourd’hui déchiré par une véritable  »guerre de religion »15. D’ailleurs, l’enlèvement de plus de deux-cent lycéennes à Chibok le 14 avril 2014, destinées à être  »traitées en esclaves, vendues et mariées »16, exprime la haine du mouvement envers les principes pédagogiques occidentaux et particulièrement contre l’accès des jeunes filles à la scolarité.

Aujourd’hui, l’estimation des effectifs de ce mouvement terroriste varient:  »selon un rapport de l’organisation britannique Chatham House, Boko Haram compterait 8000 hommes »17, tandis que pour Mathieu Guidère, spécialiste des questions relatives au monde arabo-musulman, le groupe est  »un mouvement insurrectionnel islamiste qui compte aujourd’hui près de 30 000 membres »18. Boko Haram, dont la notoriété a été accrue depuis le rapt des jeunes lycéennes, souhaite instaurer un califat au Nigeria et tend, de ce fait, à se rapprocher d’un autre mouvement similaire: l’Etat islamique, auquel le groupe nigérian a clairement exprimé son soutien19.
L’EI, ou Etat islamique, ancien Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) est une organisation armée djihadiste active depuis 2002. En avril 2013, le groupe sunnite proclame le rétablissement du califat sur les territoires d’Irak et de Syrie qu’il contrôle et abandonne son appellation d’EIIL pour adopter désormais celle d’EI20. L’EI se considère en effet comme un véritable Etat, l’Etat islamique, non reconnu internationalement et en guerre en Syrie et en Irak, pays desquels il contrôle une partie du territoire, de chaque côté de leur frontière commune21.

Actuellement, comme pour Boko Haram, les effectifs réels du groupe sont encore mal connus, mais toutes les estimations concordent sur un point: la massification des recrutements. Globalement, le nombre de membres du mouvement est compris entre 10 000 et 50 00022. Yves Boyer, Professeur de relations internationales à l’Ecole polytechnique et directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique, estime quant à lui entre 20 000 et 30 000 ceux ayant rejoint les rangs de l’EI23. Plus effrayant encore, selon l’Observatoire des Droits de l’Homme, en août 2014 les combattants auraient dépassé le seuil des 50 000 en Syrie, dont 6 000 recrutés pour le seul mois de juillet24. Autre point inquiétant pour la communauté internationale, l’EI attire de nombreux français partis pour le djihad, à l’image de Mehdi Nemmouche25. Aujourd’hui, on peut même affirmer qu’en Syrie, un djihadiste occidental sur trois est français26.

Ce groupe ultra-radical serait encore plus violent qu’Al-Qaïda et entretiendrait avec la nébuleuse des relations tendues, rivales et très ambigües. D’ailleurs, l’opposition persistante entre ces deux organisations terroristes pourrait, à terme, conduire à un  »schisme au sein du djihad global »27. En ce sens l’EI, lorsqu’il a instauré son califat sur les provinces syriennes et irakiennes qu’il contrôle, a demandé à la nébuleuse et autres organisations djihadistes de se soumettre à son autorité, confirmant ainsi le désir de puissance et de rayonnement tant politique que religieux du groupe, qui dispose désormais de trois arguments de poids  »à faire valoir pour obtenir l’allégeance des combattants du jihad: l’étendue de son territoire, la puissance militaire et financière qui en découle, et sur le plan idéologique, la création hautement symbolique de ce califat »28.

Dès lors, la réaction et le type d’intervention qu’il convient de mener pour lutter contre cette nouvelle tendance des groupes terroristes, pour l’heure encore cloisonnée mais qui pourrait peut-être, dans les mois ou les années à venir, s’étendre à l’ensemble des activistes du djihad mondial, sont totalement différents de celles que la communauté internationale a pu mettre en place jusqu’à présent. Cette stratégie se caractérise par des missions ponctuelles qui visent pour l’heure exclusivement à limiter l’expansion, à réfréner l’avancée de ces groupes, comme l’illustre notamment l’intervention française au Mali en 2012. Toutefois, il est encore trop tôt pour avancer une analyse exacte quant à la pertinence de la réponse occidentale et outre-atlantique à ces attaques. Actuellement, les démocraties occidentales et outre-atlantiques oeuvrent à la mise en place d’une politique extérieure concordante et adaptée, et une récente coalition a pu être mise en place pour tenter de répondre à la conjoncture chaotique syro-irakienne, devenue aujourd’hui un défi sécuritaire majeur puisque l’Organisation des Nations Unies parle désormais de  »crime de guerre en Irak »29.

Aussi, en dépit d’un large consensus quant à la nécessité d’adapter la réponse stratégique et tactique aux particularités de ce conflit d’une violence sans nom, les démocraties occidentales et outre-atlantiques peinent, en raison des spécificités et des mutations extrêmement rapides de ces groupes, à mettre en place une politique de lutte efficace et les lacunes de nos Défenses préjudicient largement à la sécurité de l’environnement mondial tout entier.

 

 Florence Vitte

Doctorante contractuelle au CHERPA, diplômée du Master II Histoire militaire en 2014

Projet de recherche soutenu financièrement par la Région PACA

 

1L’activité ministérielle de Charles Pasqua, deux fois ministre de l’Intérieur (1986-1988 et 1993-1995), est notamment marquée par ses actions en matière de lutte contre le terrorisme.
2Alain Chouet, Au coeur des services spéciaux – La menace islamiste: fausses pistes et vrais dangers, La Découverte, Paris, 2013, 349p, p.50
3Sigmund Freud, Anthropologie de la guerre, Fayard, Paris, édition 2010, 384p, p.289
4Ben Laden,  »Extraits d’un entretien avec CNN » in Gilles Kepel, Al-Qaïda dans le texte, PUF, Paris, 2008, 474p, p.59 5Hélène L’Heuillet, Aux sources du terrorisme – De la petite guerre aux attentats-suicides, Fayard, Paris, 2009, 246p, p.2086Jean-Luc Marret, Techniques du terrorisme, PUF, Paris, 2002, 177p, p.31
7Pierre Mannoni, Les logiques du terrorisme, Editions In Press, Paris, 2004, 227p, p.153 8Jean-Michel Dasque, Géopolitique du terrorisme, Ellipses, Paris, 2013, 303p, p.27
9En américain, on a ainsi pu parler de War on terrorism, War on terror ou encore Global war on terror http://fr.wik ipedia.org/wiki/Guerre_contre_le_terrorisme
10Terry Jones, Préambule de Ma guerre contre la guerre au terrorisme, Flammarion, Paris, 2006, 229p 11Jean-Pierre Steinhofer,  »L’ennemi innomé », Défense nationale,n°712, octobre2008
12Gilles AndréanietPierre Hassner(dir.), Justifierlaguerre?Del’humanitaireaucontre-terrorisme,Pressesde Sciences Po, Paris, 2013, 485p, p.197
13Arnaud Blin, Al-Qaïda – Manuel pratique du terrorisme, Editions André Versailles, Paris, 2009, 190p, p.13
14ArnaudBlin, Ibid.,p.1315Jean-Philippe Rémy,  »Le Nigeria face au spectre d’une guerre de religion », Le Monde, 29 décembre 2011
http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/12/29/le-nigeria-face-au-spectre-d-une-guerre-de- religion_1623966_3212.html
16 »Nigeria: leslycéennesenlevéesseronttraitéesen«esclaves»,«vendues»et«mariées» »,LeFigaro,05mai2014
http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/05/05/97001-20140505FILWWW00120-nigeriarapt-revendication-de-boko- haram.php
17Tanguy Berthemet,  »L’ambition grandissante de Boko Haram », Le Figaro, 04 septembre 2014
http://www.lefigaro.fr/international/2014/09/04/01003-20140904ARTFIG00338-l-ambition-grandissante-de-boko- haram.php
18Mathieu Guidère,  »Boko Haram: la mobilisation médiatique est-elle efficace ou contre-productive? », Le Figaro, 13 mai 2014
http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2014/05/13/31002-20140513ARTFIG00104-boko-haram-la-mobilisation-mediatique- est-elle-efficace-ou-contre-productive.php19 »Nigeria: le chef de Boko Haram soutient al-Baghdadi, le «calife» de l’EIIL », France 24, 13 juillet 2014
http://www.france24.com/fr/20140713-nigeria-syrie-irak-shekau-chef-boko-haram-soutien-al-baghdadi-calife-eiil- djihad/
20 »L’EIIL annonce un «califat islamique en Syrie et en Irak» », Le Nouvel Observateur, 29 juin 2014
http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140629.OBS2132/l -eiil-etablit-un-califat-islamique-en-syrie-et-en-irak.html 21http://fr.wikipedia.org/wiki/État_islamique_(État)
22 »L’Etat islamique, combien de combattants? », Le Monde, 22 août 2014 http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/08/22/l-etat-islamique-combien-de-combattants_4475352_3218.html 23Yves Boyer,  »L’Etat islamique d’Irak et du Levant, «ennemi n°1 de l’Islam» », Le Figaro, 21 août 2014 http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2014/08/21/31002-20140821ARTFIG00342-l-etat-islamique-d-irak-et-du-levant-
ennemi-n1-de-l-islam.php
24 »Syrie: les combattants de l’Etat islamique ont dépassé les 50 000 », L’Orient le jour, 19 août 2014

http://www.lorientlejour.com/article/881654/syrie-les-combattants-de-letat-islamique-ont-depasse-les-50000.html

25Marie Le Douaran,  »L’Etat islamique en Irak et au Levant, incubateur de djihadis tes français », L’Express, 3 juin 2014
http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/l-etat-islamique-en-irak-et-au-levant-incubateur-de- djihadistes-francais_1548183.html
26Edouard deMareschal,  »En Syrie, un djihadiste occidental surtrois serait français », Le Figaro, 5 septembre 2014
http://www.lefigaro.fr/international/2014/09/05/01003-20140905ARTFIG00012-en-syrie-un-djihadiste-occidental-sur- trois-serait-francais.php?pagination=2#nbcomments
27Romain Caillet,  »Avec l’EIIL, «Al-Qaïda est peu à peu ringardisée» », Le Point, 12 avril 2014http://www.lepoint.fr/monde/avec-l-eiil-al-qaida-est-peu-a-peu-ringardisee-12-04-2014-1812481_24.php
28RFI,  »Irak: l’EIIL proclame le califat islamique, avec al-Baghdadi en calife », Les voix du monde, 29 juin 2014

http://www.rfi.fr/moyen-orient/20140629-irak-eiil-proclame-creation-califat-islamique-tikrit-al-qaida-syrie/

29 »L’ONU évoque des crimes de guerre en Irak », Le Monde, 16 juin 2014
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/06/16/l-onu-evoque-des-crimes-de-guerre-en- irak _4438736_3218.html

Florence Vitte, étudiante du M2 Histoire Militaire, Géostratégie, Défense et Sécurité (promotion 2013-2014)

VOUS AVEZ DIT « CHAR D’ASSAUT » ?

20 sept

L’objet de l’archéologie est l’étude des civilisations humaines passées à partir des monuments et objets qui en subsistent. En tant que telle, cette science devrait bientôt connaître une importante modification de son centre d’intérêt en incluant dans son champ de recherche une grande partie de la cavalerie blindée, et notamment sa subdivision d’arme « lourde ».

Considérée à tort ou à raison comme étant le reliquat d’une ère révolue, la cavalerie blindée aborde le monde post URSS de façon dérobée. Ce ne sont pas tant les innovations matérielles et la réflexion doctrinale à son égard qui la mettent en valeur, mais plutôt, de façon négative, des reproches constants quant à son prix (tant d’acquisition que de maintien en condition opérationnelle), à sa vulnérabilité (prolifération des armements antichars portables individuels) et, in fine, à son inutilité (faible déploiement en opération, hormis pour la cavalerie légère et médiane). Dès lors, quels seraient pour l’armée l’intérêt et la justification de conserver un armement couteux et difficile à employer ?

Osons mettre en avant que cette vision des choses est non seulement caricaturale et incomplète, mais surtout fausse.

L’arme blindée cavalerie est l’héritière historique de l’arme cavalerie (de l’italien cavalo – cheval – donnant cavalleria – cavalerie[1]). Elle regroupe en son sein des chars d’assaut, des ERC (engins roues canon) et des véhicules blindés légers. Elle est à ce titre l’une des neuf[2] armes de l’armée de terre et se caractérise, à l’instar de ses pairs, par des unités homogènes aux capacités similaires qui produisent des gammes précises d’effets au moyen de certains types d’actions. À chaque arme appartient donc un rôle et un socle de compétences qu’elle reste la plus à même de réaliser. Sa forme actuelle, ensuite, découle de la période technologique dominante dans laquelle nous nous trouvons. Des chars tractés primitifs de la bataille de Qadesh (1285 av. JC) aux cavaliers sans étriers sous Alexandre le Grand, des grenadiers à cheval de la garde jusqu’aux chars d’assaut, la cavalerie n’a de cesse d’adapter ses moyens à l’« âge[3] » présent afin de toujours être en mesure de remplir ses missions. En ce sens, il n’est possible de parler d’inadéquation des engins de la cavalerie blindée à la conflictualité moderne que si ces derniers ne sont plus en mesure de remplir leur fonction, c’est à dire d’assurer les missions de l’arme. De tels exemples marquent alors une mutation de l’arme vers un nouveau modèle (matériel, organisationnel…), comme le furent la chevalerie au tournant du XVIe siècle et la cavalerie équestre lors de la Première Guerre Mondiale. A ce jour, si l’art de la guerre a évolué depuis 1945, il n’en reste pas moins qu’il n’a pas été bouleversé au point de dénier toute efficacité aux engins roues-canon et aux chars d’assaut. En effet, dans une stricte optique militaire, il serait absolument faux de soutenir que depuis les années 1990 la cavalerie blindée n’a plus sa place sur le champ de bataille car, s’il est indéniable que la prolifération des armements antichars portatifs ainsi que l’intégration technologique ont fortement contribué à la remise en cause de la toute puissance supposée de ces engins, elles ne sont pas pour autant annonciatrices de leur fin. À cet égard, il est de bon ton de revisiter le discours émis à propos de l’arme, et ce notamment en Europe où la dimension militaire de cette équation tend à être totalement écrasée sous le poids des dimensions politiques, idéologiques et psychologiques.

 

         Au plan militaire, il est couramment mis en avant que les divers engagements de la cavalerie blindée depuis la chute de l’URSS montreraient son inefficacité sur le terrain. Cet argument repose sur trois postulats :

         1/ les blindés (tant des ERC que des chars d’assaut) ont atteint un très grand seuil de vulnérabilité dans les guerres récentes et sont très souvent à la merci des armements antichars portables ainsi que plus généralement de tout système d’armes « intelligent » embarqué sur une plateforme terrestre ou aérienne. Le temps des grandes chevauchées pour sidérer l’ennemi (que celles-ci soient réelles ou supposées, respectivement Sedan et la trouée de Fulda) relèverait à présent de l’Histoire.

         2/ Le premier postulat se verrait empiriquement confirmé par les batailles récentes où, quand des blindés furent engagés, ceux-ci se firent étriller, donnant alors une image concrète de ce déclin annoncé de la cavalerie blindée. Ainsi, Grozny serait tout autant le symbole de la décadence post soviétique que celui de l’échec manifeste des chars. Plus récemment, la guerre qu’Israël mena en 2006 contre le Hezbollah dans le sud du Liban ne ferait que confirmer cette démonstration.

         3/ Enfin, la cavalerie blindée en général (les chars d’assaut en particulier) serait un instrument inadéquat du fait des formes que revêt à ce jour la conflictualité. L’hypothèse d’un grand chelem entre les deux grands vainqueurs de 1945 s’étant pour le moment dissipée, les armées occidentales ont principalement à lutter contre des guérillas, des adversaires infra- ou proto étatiques menant des guerres asymétriques, irrégulières. Or, dans ces cas précis, les blindés, matériel d’agression, conçus pour le choc du fort au fort, se voient mis en défaut face à un ennemi évanescent, et surtout, ne possèdent pas la mobilité adéquate (vitesse et mobilité au plan opératif, ce que possède l’aviation légère de l’armée de terre par exemple) pour combattre efficacement.

 

         Passons au crible cet argument et ses trois postulats.

         Premièrement, la vulnérabilité de la cavalerie blindée n’a, en effet, jamais été aussi grande. Cela a pour conséquence d’astreindre cette arme à un fort contrôle préalable de l’espace où elle va être déployée ainsi qu’à une détection et une élimination précoce des menaces. Aujourd’hui un char à découvert est, mutatis mutandis, une carcasse en sursis, pour autant cette menace n’est pas, en l’état, susceptible de condamner à court ou moyen terme la cavalerie blindée. L’évolution des armements dépend pour partie de l’évolution de la technologie. Ce faisant, la façon de faire la guerre ne peut rester totalement figée. Il y a une marche des éléments créant avancées et découvertes, puis innovations, qui seront indubitablement suivies de contre innovations (à l’épée le bouclier, aux charges à cheval la formation en carré, aux armes à feu le gilet pare balles, aux missiles les systèmes de défense anti missiles…). Ce processus, que FULLER nomme le « facteur tactique constant », permet de comprendre mieux que tout autre que rien n’est figé, rien n’est absolu (hormis sur un certain laps de temps : le délai de la mise en œuvre de la contre innovation). Les chars, malgré le tableau peu flatteur qu’en brosse l’argument précité, restent des prédateurs avant d’être des proies. Bardés de systèmes intégrant de la haute technologie (acquisition rapide de cibles, détection accrue, action en tout temps…), équipés d’armes lourdes, possédant un fort blindage (voire un sur blindage) ainsi qu’une grande mobilité tactique, ils sont, à l’instar des navires pour les espaces maritimes, une addition de capacités pour les espaces terrestres car combinant puissance, protection, mobilité et intégration technologique, ce qui fait d’eux un atout de premier ordre. En somme, la vulnérabilité actuelle des blindés aux armements modernes n’a rien de surdéterminante pour leur avenir. D’ailleurs, nombre de systèmes de protection active et passive commencent à poindre. Du blindage réactif, connu depuis la seconde moitié du XXe siècle, la technologie évolue vers des systèmes d’auto défense du véhicule (les plus aboutis semblent être les systèmes israéliens « Trophy » et « Iron fist »). Certes, ceux-ci sont, comme toute innovation à ses débuts, emplis de défauts, mais cela ne compromet en rien leur futur[4].

         Deuxièmement, la prestation de la cavalerie blindée sur le terrain depuis 1991 ne peut nullement se résumer, cela va sans dire, à un ou plusieurs engagements précis dans la mesure où ceux-ci, outre le fait qu’ils dépendent souvent de données conjoncturelles non généralisables, relèvent surtout d’un type d’emploi choisi par une armée donnée. En cela, chaque pays, et incidemment chaque armée, possède une doctrine d’emploi des forces qui lui est propre, ce qui implique une appréhension différente des situations, et ainsi, de l’issue de ce qu’aurait été ledit engagement. En l’espèce, l’exemple de la première bataille de Grozny (décembre 1994 – mars 1995) est révélateur de biens de lacunes et d’erreurs, mais pas de l’inefficacité de la cavalerie blindée, et surtout pas, dans ce cas précis, des chars d’assaut[5]. Joseph Henrotin analyse d’ailleurs cette bataille comme un cumul d’erreurs, entouré de fausses perceptions, grevé de dilettantisme et de gabegies. En clair, les raisons de l’hécatombe que produisirent les forces rebelles tchétchènes sont à rechercher en premier lieu dans l’impréparation militaire des forces armées russes (armée en état de total délabrement depuis la chute de l’URSS), puis, au plan tactique, dans la dissociation des colonnes d’infanterie de leurs appuis dans les rues de la ville. Privées de moyens d’appui-feu direct mobile (les chars d’assaut), celles-ci furent décimées avant que les groupes de chars ne le soient à leur tour anéantis. Loin de constituer la tombe de la cavalerie blindée, Grozny est la sanction de l’absence de coopération des forces de mêlée, de la perte de la synergie interarmes.

La guerre de 2006 dans le sud du Liban, ensuite, où les forces du Hezbollah affichent un impressionnant tableau de chasse (52 chars Merkava au tapis !) n’est pas pour autant une oraison funèbre pour les chars et les ERC. Outre la sous estimation flagrante de l’adversaire que fit Tsahal (le Hezbollah est une puissante techno guérilla[6]), l’utilisation qui fut fait des chars représente le pendant inverse de la première bataille de Grozny. En effet, si ceux-ci furent en général utilisés intelligemment, en combinaison avec de l’infanterie portée, créant alors une bulle interarmes ou fantassins et cavaliers jouissent du cumul de leurs facultés respectives, les derniers jours de la guerre virent cet emploi bouleversé, les chars étant même engagés en autonome pour … prendre une ville du secteur de Marjayoun. Bilan sans appel : sur les 21 chars de la colonne, environ 11 sont détruits dans des embuscades. Cette guerre, une fois encore, ne traduit pas l’impuissance de la cavalerie blindée mais les risques, voire parfois l’ineptie, de faire endosser à la seule cavalerie le rôle de l’infanterie (et vice versa). Chaque arme possède un milieu et des missions pour lesquelles elle est « reine », les autres armes travaillant alors autour d’elle pour concourir à son action. Donner à une arme un rôle qui n’est pas le sien reste possible, mais les objectifs, si tant est qu’ils soient atteints, le seront plus difficilement et avec plus de pertes.

Notons, de manière subsidiaire, que nous avons fait le choix de prendre ici l’exemple d’engagements infructueux ou indécis pour les blindés. Nous aurions pu tout autant traiter d’engagements réussis dans lesquels la cavalerie joue un rôle sinon déterminant, du moins premier (Irak 1991 & 2003, opération Serval 2013).

         Troisièmement, dans un monde où la guerre, à défaut d’avoir disparue (!), est perçue (notamment par les Européens) comme un archaïsme[7], une chose du passé qui, n’en déplaise à Clausewitz, ne serait plus un des mécanismes de la politique mais un phénomène apolitique et immoral, la cavalerie blindée est sur la sellette. Cette vision des choses, fortement teintée d’idéalisme, est pourtant fausse. De manière générale, la guerre conventionnelle (interétatique) a été, est et sera une constante dans le jeu des relations internationales. Ce n’est donc pas parce que l’Europe occidentale n’a pas connu ses ravages sur son sol depuis plus de deux générations humaines que celle-ci n’aura plus lieu. Ce n’est pas non plus parce que depuis plus de vingt ans la majorité des interventions militaires nous ayant concerné furent de type dissymétriques ou asymétriques qu’il faille aujourd’hui faire une croix sur la cavalerie blindée. Technologiquement, aucun système d’arme ne peut à ce jour reprendre le spectre entier de compétence des ERC et chars d’assaut. S’en défaire signifie alors non pas une simple perte de matériels mais la perte d’un ensemble de capacités. De manière plus précise, il faut enfin mettre un point d’honneur à enterrer l’idée, devrait-on dire l’incongruité, que la cavalerie blindée, et surtout les chars d’assaut, seraient inutiles dans les guerres asymétriques (car c’est bien ici que se joue en filigrane l’idée de l’inutilité[8]). Peut être que l’expérience historique de contre guérilla des armées de la France en Indochine puis, dans une moindre mesure, en Algérie contribue à cette idée d’inutilité, il n’en reste pas moins que dès que les mouvements rebelles sont assez forts pour faire exploser la lutte armée (ou quand ils ne s’enferment pas dans une stricte logique d’action par attentat suicide), dès le moment où ceux-ci entreprennent des actions de conquête (cf. l’opération Serval), la cavalerie ne redevient pas utile, elle devient indispensable ! En lieu et place d’écrits théoriques prenons acte de la guerre civile syrienne. Face à une nébuleuse de groupes rebelles, l’armée syrienne est pleinement engagée dans une âpre lutte. Combattant un ennemi infra étatique, elle possède au plan tactique une double supériorité : celle de la combinaison des capacités des engins blindés à celles de l’infanterie (intégration interarmes) ainsi qu’une sur capacité face à un adversaire ne disposant pas de tels moyens. Il ne faut ici faire aucune faute de raisonnement pour déduire une prétendue équation « char = victoire » mais simplement reconnaître ce qui a été entrevu plus haut (et que l’Histoire confirme depuis les premiers engagements des chars dans la bataille de la Somme), c’est à dire qu’à situations égales, une opération où des forces interarmes interviendront se déroulera avec moins de périls et de difficultés qu’une opération où seule une arme de mêlée est engagée.

De même, retourner le  problème permet de mettre définitivement à bas l’idée de l’inutilité de la cavalerie dans les guerres asymétriques. Les entités infra étatiques sont perçues comme des forces possédant de faibles moyens et une logistique défaillante, ce qui leur interdit de facto le combat de haute intensité, le choc du fort au fort ainsi que la détention de tout matériel impliquant à la fois une chaîne logistique importante et une dépendance à certains lieux. Le char d’assaut serait alors le matériel type que ces organisations seraient en grande peine d’entretenir et d’utiliser (chaîne logistique et maintenance + écoles de formation à leur emploi + formation des groupes militaires à la coopération interarmes). Et pourtant ! Le groupe rebelle syrien Jaysh al-islam fait ici figure de contre exemple appréciable. S’étant, comme la majorité des groupes rebelles, aguerri après trois ans de lutte, et s’étant sophistiqué grâce aux prises de guerre et aux soutiens extérieurs, ce dernier a fait une démonstration de puissance, et surtout de compréhension de l’utilité des types de matériels militaires dans les combats, lors du blocus de Mléha, le trois août 2014[9]. Ce groupe a, avec d’autres, attaqué des postes de l’armée syrienne loyaliste en ayant au préalable comblé son déficit en appui feu. Ne disposant pas de pièces d’artillerie en quantité et de qualité, celui-ci utilisa des chars (T-72 et T-55 de diverses versions) et des véhicules blindés de prise (artillerie antiaérienne automotrice ZSU-23/4, véhicules blindés de combat de l’infanterie BMP 1) pour mécaniser son infanterie et la doter d’appui-feu directs mobiles. Utilisant tous ces matériels avec parcimonie car étant conscient de leur valeur militaire, les rebelles ont même créé une école de la guerre mécanisée pour contribuer à leur meilleur emploi !

         Le char d’assaut et les ERC ont donc un avenir militaire pérenne à court et moyen terme. Techniquement ceux-ci sont un moyen abouti et sans équivalent terrestre. Technologiquement, la recrudescence des armements modernes les contraint à tempérer leurs ardeurs mais ne remet en question ni leur idée de système d’arme ni leur emploi. Historiquement, les engagements récents où ces derniers eurent à pâtir de la confrontation soulignent avant tout des erreurs dans les stratégies et tactiques mises en œuvre et non une quelconque inadéquation de ces matériels. Militairement, l’idée de l’inutilité de l’arme cavalerie dans des guerres asymétriques est un leurre.

 

         En somme il s’opère bien une remise en cause de cette arme, mais celle-ci se limite aux dimensions politiques, idéologiques et psychologiques. Le lecteur avisé saura trancher la question de savoir quelle situation paraît la plus ubuesque : celle de prendre la bannière des critiques sur l’inutilité de la cavalerie blindée sur la période récente ou bien celle de voir un groupe rebelle se doter d’un embryon de cavalerie blindée ainsi que d’une partie des infrastructures nécessaires à son emploi.

 

Simon Baumert, diplômé du Master en 2014

[1] « 1/ Ensemble de troupes  à cheval, d’unités de cavaliers.     

      2/ L’un des corps de l’armée comprenant, à l’origine, des troupes à cheval ».

Le Petit Robert, 2011

[2] Infanterie, arme blindée et cavalerie, troupes de marine, artillerie, train, génie, transmission, matériel et aviation légère de l’armée de terre.

[3] John Frederick Charles FULLER, L’Influence de l’armement sur l’histoire, Paris, 1948, Payot, 239 p.

[4] La guerre terrestre reste très en deçà du niveau technologique auquel sont arrivées la guerre aérienne et la guerre maritime, notamment quant aux systèmes de neutralisation des systèmes ennemis. Pour prendre un exemple concret, qui plus est ayant trait aux missiles, les systèmes de défense rapprochée des navires (englobés par l’acronyme anglo-américain CCWS pour close combat weapon system) représentent un avancée significative de la recherche en matière de lutte contre les missiles et imposent, pour neutraliser le bâtiment en étant équipé, de délivrer une salve d’armements intelligents pour obtenir un effet de saturation et alors frapper la cible. Tirer un seul de ces armements, ou tirer au coup par coup, est dans ce cas synonyme d’échec.

[5] Histoire et stratégie, n° 11, juillet-septembre 2012, « Combattre en ville, les fondamentaux de la guerre en zone urbaine », 98 p, pp. 68-72.

[6] Centre de documentation et d’emploi des forces, La Guerre de juillet, analyse à chaud de la guerre Israelo-Hezbollah (juillet-août 2006), Les cahiers du RETEX, 60 p, p. 35. Disponible à l’adresse suivante : http://www.cdef.terre.defense.gouv.fr/publications/anciennes-publications/cahier-du-retex/la-guerre-de-juillet.

[7] VOUILLOUX Jean-Baptiste, La Démilitarisation de l’Europe, un suicide stratégique ?, Paris, 2013, éditions Argos, collection Stratégies, 162 p.

[8] D’une action reconnue dans les guerres conventionnelles, la cavalerie blindée souffre d’un déni général de ses capacités dans les guerres asymétriques. Les lui reconnaître dans ce cadre aurait alors comme incidence de mettre à bas l’argument de son inutilité conjoncturelle sur la période courant depuis 1991.

[9] Article sur le blog de Stéphane MANTOUX :

http://historicoblog3.blogspot.fr/2014/08/exemple-doperation-de-linsurrection_22.html.

 

VOLONTAIRES ET MERCENAIRES EN UKRAINE: UNE NOUVELLE BOSNIE ?

7 sept

L’attention de l’opinion et des autorités françaises est volontiers focalisée sur les jeunes volontaires musulmans, les « djihadistes », qui gagnent la Syrie. Cette préoccupation est entièrement justifiée par le nombre significatif des départs vers le Proche-Orient. Une seconde destination doit cependant également attirer l’attention de l’Europe occidentale : l’Est de l’Ukraine. Sur le plan numérique, les deux situations ne sont nullement comparables. En revanche, il convient de se pencher sur ces engagements en Ukraine car on peut les relier à la situation qu’a connue l’Europe dans les années 1990 avec les conflits de l’ex-Yougoslavie. Ces liens se manifestent par des acteurs combattants communs au temps de la Bosnie et à celui de la bataille de Marioupol. Ils se traduisent aussi par des logiques de représentations collectives qui avaient expliqué les blocs communautaires et leurs filières de recrutement transnationales dont certaines émergent à nouveau aujourd’hui.

 

Des souvenirs de Yougoslavie….

            Les rangs des « forces d’autodéfense » favorables à Kiev sont alimentés par des filières de volontaires internationaux. Le bataillon Azov s’appuie ainsi sur un ancien soldat français Gaston Besson. Engagé à 17 ans au 1er RPIMa, il rejoint ensuite les Karen dans leur combat contre le pouvoir central birman[1]. Il se fait surtout connaître au sein des forces croates de défense (HOS) entre 1991 et 1993[2]. Encore aujourd’hui installé en Croatie, il garde des liens privilégiés avec ses anciens camarades de combat et avec des mouvements ultra-nationalistes européens. C’est pourquoi il assure le recrutement pour le bataillon Azov. Formé à Marioupol en mai dernier et comprenant vraisemblablement 300 combattants, ce groupe paramilitaire est financé par l’oligarque ukrainien Igor Kolomoïski et son noyau dur s’est organisé autour d’éléments de l’extrême-droite ukrainienne (Pravy Sektor ou Secteur droit) très combatifs lors de l’Euromaïdan.  Particulièrement actif dans la zone de Marioupol, ile bataillon Azov a gardé des bâtiments administratifs au début de l’insurrection puis a participé à la reprise de Marioupol ainsi qu’à l’arrestation de rebelles ayant une certaine notoriété politique (le maire rebelle de la ville notamment) avant de connaître des revers avec la poussée récente des forces séparatistes.

 

Le nombre d’étrangers y serait compris entre 20 et 30 hommes. Parmi eux, deux cas illustrent assez bien cette nébuleuse des extrêmes-droites européennes mobilisées en Ukraine. Le premier est un ancien soldat de l’armée suédoise. S’il se présente comme nationaliste, l’homme serait plutôt, selon la BBC, un néo-nazi[3]. Mikael Skilt fait profiter le bataillon d’Azov de son expérience tireur d’élite avant d’être capturé par les forces séparatistes pro-russes lors de leur offensive récente sur Marioupol. Le second est un Italien âgé de 54 ans, Francesco Falcone. Son grand-père a appartenu aux troupes fascistes envoyées par Mussolini pour soutenir les nazis sur le front de l’Est en 1942 où il a été tué. Son petit-fils nourrit une haine viscérale envers la Russie. Il rejoint d’abord les manifestants de la place Maïdan à Kiev puis les rangs du Secteur droit. Il aurait ainsi déclaré à des journalistes occidentaux : « J’ai rêvé toute ma vie d’une expérience comme celle-ci. Il n’y a pas de place pour les sentiments. C’est la guerre. Je suis ici pour tuer »[4].

 

Comme au temps de la guerre de Bosnie, l’extrême-droite italienne représente un vivier pour le recrutement de volontaires. Simone de Stefano, l’un des leaders du mouvement de droite radicale Casa Pound, affirme que les départs de gens qui avaient des liens avec des formations comme la sienne en Italie dépassent la dizaine ; certains d’entre eux pouvant avoir des origines ukrainiennes[5]. La présence de quelques Kosovars au sein du bataillon Azov montre également bien le poids de l’expérience bosnienne (notamment pour un Gaston Besson) et la reconstitution de l’ancienne coalition antiserbe entre forces irrégulières croates et combattants bosniaques musulmans. Les anciens ennemis des Serbes sont aujourd’hui solidaires face au « grand-frère » des Serbes, la Russie.

 

…. Et poids des représentations sur l’époque soviétique

Le sentiment russophobe est également un facteur qui explique la forte présence de Polonais parmi ces volontaires étrangers du bataillon Azov. Une quarantaine de Polonais auraient rejoint la troupe. Certains d’entre eux seraient en réalité des contractors de la société ASBS Othago. L’un des dirigeants de cette société, Jerzy Dziewulski, aurait été pris en photo par des journalistes ukrainiens en compagnie du président du Parlement Alexandre Tourtchinov, lors de son déplacement en juin à Slaviansk[6]. D’autres seraient employés par des sociétés américaines. Ainsi, en arrière-plan, des engagements de volontaires et de contractors se dessine le rapport de force entre Etats-Unis et Russie. S’il était en filigrane dans la guerre de Bosnie derrière l’opposition entre Croato-bosniaques et Serbes, il est au cœur des affrontements dans l’Est de l’Ukraine. Il s’agit désormais ouvertement d’un rapport de force entre Occidentaux et Russes et de l’installation de l’OTAN aux frontières immédiates du pays de Vladimir Poutine. A la logique des affrontements balkaniques mal cicatrisés se superpose une logique de crainte de l’impérialisme russo-soviétique en Europe de l’Est et inversement d’impérialisme américain mal perçu par des populations russophones.

 

Les mêmes logiques expliquent les engagements du côté des séparatistes pro-russes de la Novorossiya (Nouvelle Russie). Relancé par le géopoliticien russe Alexandre Douguine, l’eurasisme est revendiqué par certains volontaires solidaires avec les russophones de l’Est de l’Ukraine. Cette doctrine souhaite l’émergence d’un bloc eurasiatique continental animé par la Russie et qui ferait contrepoids à la puissance américaine. Renversant la théorie de Mackinder, l’eurasisme défend l’idée que l’ « atlantisme » agressif serait déstabilisateur pour le monde. L’appel à former une civilisation continentale, russe et eurasienne, orthodoxe et musulmane, éventuellement d’esprit socialiste permet à la Russie de mobiliser les nostalgiques des temps soviétiques dans son environnement (plus ou moins) proche et de canaliser des forces nationalistes. Il est également un outil pour mobiliser certaines formes de solidarités orthodoxes comme au temps des guerres de Yougoslavie.

 

Au nom de l’eurasisme, les forces pro-russes mobilisent indifféremment orthodoxes et musulmans de l’ancien empire soviétique. Les mobilisations récurrentes de communautés russophones du Caucase ou des bords de la Mer noire (Transnistrie) par Moscou contre les Etats qui manifestent des évolutions pro-occidentales trop marquées ont créé des viviers dans lesquels les séparatistes pro-russes peuvent aujourd’hui recruter des combattants. Des volontaires venus de Belarus, du Haut-Karabagh ou d’Ossétie croisent à Donetz des Tchetchènes. Ces derniers sont notamment regroupés au sein du bataillon Vostok[7].

 

Une unité serbe a également rejoint la Crimée sous les ordres de Bratislav Zivkovic. Comme lui, une poignée des volontaires de cette troupe revendique avoir combattu dans les rangs des milices serbes des années 1990[8]. De jeunes Français ont également gagné les rangs des séparatistes. Quatre d’entre eux ont ainsi fait la une des journaux ces derniers jours. Ancien chasseur alpin, l’engagement de Nikola Perovic pourrait s’expliquer par ses origines serbes. Ancien caporal du 3e RPIMa, Victor Lenta a cependant été également militant au sein des Jeunesses identitaires de Serge Ayoub. « Victor Lenta explique que sa petite troupe est l’ »avant-garde » de troupes plus nombreuses de leur groupuscule, « Unité continentale », un « réseau d’avant-garde géopolitique et continentale », lit-on sur sa page Facebook », nous un article du Point. « Son sigle, arboré sur la casquette de Nikola Perovic, des flèches qui sortent d’un cercle, ne laisse guère de doute sur la filiation idéologique des quatre garçons, âgés de 20 à 25 ans environ. Viktor Lenta, qui arbore une moustache à la Hercule Poirot, se décrit comme « eurasiste », déteste qu’on lui parle d’extrême droite »[9].

 

En réalité, comme au temps des volontaires proserbes de Bosnie, le sentiment antimusulman chez ces jeunes Franco-Serbes coexiste avec l’eurasisme revendiqué par les quatre hommes : « Si on est toujours en vie, une fois cette guerre finie, on ira aider les chrétiens d’Irak et dessouder de l’islamiste », confie Nikola Perovic[10]. Ainsi la superposition d’imaginaires politiques issus des conflits balkaniques à des représentations issues de la Guerre froide en Europe de l’Est brouille les logiques. Gaston Besson confesse ainsi connaître des « nationalistes » qui ont fait le choix de combattre dans le camp d’en face. Le cas de la communauté juive illustre assez bien ces contradictions. Au nom du combat contre les néo-nazis qui servent comme irréguliers dans le camp ukrainien, des Juifs russes ou russophones ont formé le bataillon Aliya. Le bataillon compterait également quelques anciens soldats israéliens, souvent des immigrés juifs récemment installés en Israël[11]. A leur tête, Roman Katzer défendait jusque-là les colonies illégales de la bande de Gaza[12]. Au contraire, l’envoi de fidèles d’Alexander Barkashov, chef de l’Unité nationale russe, mouvement néo-nazi et le souvenir de l’antisémitisme de la période stalinienne mobilisent d’autres communautés juives dans le camp ukrainien. Ainsi, un Bataillon Matilan aurait été mis sur pied par la communauté de Kiev[13].

 

 

 

            En bref, on peut considérer que les effectifs de volontaires et de contractors partis combattre en Ukraine demeurent aujourd’hui limités. Toutefois, ils touchent des nationalités et des communautés très diverses. Les mobilisations s’opèrent sur fond de vieilles blessures mal cicatrisées (conflits de l’ex-Yougoslavie) et de représentations fortement ancrées (souvenirs de l’époque soviétique voire multiséculaires). Les mobilisations s’effectuent également à partir de personnalités ou de groupes bien identifiés dans différentes nébuleuses d’extrême-droite. Mais faut-il considérer que l’idéologie est essentielle ? Les groupes qui constituent des filières vers l’Ukraine vendent surtout de l’aventure et promettent une identité communautaire ancrée dans la camaraderie politique. Ces ingrédients sont finalement assez proches de ceux qui font le succès des engagements islamistes en Syrie. Comme on l’observe également avec l’Etat islamique, l’internet est un nouveau front où chaque groupe tente de séduire de jeunes fragilisés et séduits par les armes ou la violence. Un peu plus de vingt après Sarajevo, il ne faudrait pas que la crise ukrainienne ne dure trop longtemps aux portes d’une Europe où les extrêmes-droites pèsent de plus en plus dans les opinions et où une part de la jeunesse est en panne de perspectives et d’enthousiasme.

 

Walter Bruyère-Ostells

MCF en Histoire à Sciences Po Aix

[1] Voir l’article qua lui a consacré Pascal Madonna (http://etudesgeostrategiques.com/2013/11/09/gaston-besson-parcours-dun-volontaire-arme/). 

[2] Walter Bruyère-Ostells, Histoire des mercenaires, Paris, Tallandier, 2011.

[3] http://www.bbc.com/news/world-europe-28329329 consulté le 4 septembre 2014.

[4] http://fr.ria.ru/presse_russe/20140813/202127571.html consulté le 4 septembre 2014.

[5] http://www.ilgiornale.it/news/esteri/io-volontario-italiano-fronte-ucraino-contro-i-ribelli-1031832.html consulté le 5 septembre 2014.

[6] Information fourni par l’agence de presse russe Interfax (http://fr.ria.ru/presse_russe/20140807/202062811.html consulté le 4 septembre 2014).

[7] http://fr.rbth.com/ps/2014/06/03/kadyrov_affirme_contenir_les_tchetchenes_voulant_combattre_en_ukraine_29407.html consulté le 5 septembre 2014.

[8] http://www.bbc.com/news/world-europe-26503476 consulté le 4 septembre 2014.

[9] http://www.lepoint.fr/monde/ukraine-quatre-francais-avec-les-prorusses-du-donbass-03-09-2014-1859854_24.php consulté le 5 septembre 2014.

[10] Ibid.

[11] http://www.globalterrorwatch.ch/?p=49214 consulté le 6 septembre 2014.

[12] http://www.lefigaro.fr/international/2006/03/22/01003-20060322ARTFIG90059-cette_petite_russie_qui_peine_a_s_integrer.php consulté le 6 septembre 2014.

[13] http://maidantranslations.com/2014/07/13/jewish-ukrainian-volunteer-battalion-matilan/ consulté le 6 septembre 2014.

TP AJAX : LES TROIS JOURS OÙ LA CIA A RENVERSE MOSSADEGH

1 sept

Selon l’historien Douglas Little, l’objectif de l’opération TPAjax serait de « causer la chute de Mossadegh et de son gouvernement et le remplacer par un régime militaire qui serait favorable à un accord équitable sur la question du pétrole et poursuivrait sans relâche le Parti Communiste »[1]. De mai à août 1953, la CIA va travailler de concert avec le SIS britannique, au renversement du Premier Ministre iranien Mossadegh. C’est la première mission de ce type qu’elle est amenée à réaliser. Au centre de l’opération se trouvent Kermit Roosevelt et Donald Wilber, deux officiers de la CIA spécialistes du Moyen-Orient. Comment la CIA va-t-elle mettre sur pied cette opération au caractère inédit, et jusqu’à quel point va-t-elle réussir ?

 

La planification

Qui sont les différents protagonistes de l’opération ? L’homme au cœur de l’opération TP-Ajax est Kermit Roosevelt. Né en 1916, petit-fils de Théodore Roosevelt, il est en 1953 un haut gradé de la division de la CIA au Moyen-Orient. Il est choisi par ses supérieurs pour diriger l’opération TP-Ajax sur le terrain. Il sera donc chargé de prendre contact avec les différentes parties, garantir le bon déroulement des évènements, exécuter l’opération et s’assurer de son succès. L’architecte de l’opération est Donald Wilber, un spécialiste de l’architecture du Moyen-Orient. Lui et son homologue britannique Woodhouse sont chargés de la planification. Choisi pour sa connaissance de la région, acquise après des années de recherches de terrain, Wilber ne sera pas sollicité pour d’autres opérations, à son grand regret. Il sera néanmoins chargé de rédiger pour le département d’Histoire de la CIA une chronique de l’opération. Le successeur de Mossadegh a été choisi en la personne du général Zahedi. Général de la division d’Ispahan durant la Seconde Guerre Mondiale, puis chef de la police de Téhéran au début du règne de Mohammed Reza Shah, il a pris sa retraite en 1950, mais jouit encore d’une grande popularité auprès des officiers. Enfin, les frères Rashidian incarnent les éléments iraniens de l’opération. Grâce à leur vaste réseau d’informateurs, ils constituent un atout indispensable au bon déroulement de l’opération.

 

En juin 1953, est mis en place un premier projet, intitulé Initial operational plan for TP Ajax. Il y est décidé qu’en matière d’actions préliminaires, l’opposition à Mossadegh sera financée à hauteur de 35 000 dollars par la CIA, et de 25 000 dollars par le SIS. L’argent sera convoyé par des réseaux clandestins pour parvenir jusqu’à Zahedi qui aura à acheter le soutien d’officiers iraniens. Une part importante des actions préliminaires consiste à convaincre le Shah d’accepter de jouer un rôle central dans l’opération. Pour cela, il faudra le convaincre que l’intérêt des Britanniques et des Américains à renverser Mossadegh ne réside pas dans le pétrole, mais dans la prévention de la menace communiste. Roosevelt devra brandir l’argument des aides financières américaines, qui cesseront tant que Mossadegh restera au pouvoir. Si le Shah accepte de prendre part à l’opération, son rôle consistera à désigner Zahedi comme Premier Ministre une fois le gouvernement de Mossadegh renversé. Pour Wilber et Woodhouse, il est important que l’opération revête un caractère légal. Les Majlis doivent donc pencher en faveur de la destitution de Mossadegh. Il appartiendra à Roosevelt et aux frères Rashidian de s’assurer qu’un quorum de 53 députés se prononcera en faveur de la destitution de Mossadegh. Les chefs religieux devront aussi prendre parti au mouvement en faisant entendre leurs fermes condamnations du gouvernement Mossadegh et en organisant des manifestations politiques sous prétexte religieux. Les frères Rashidian devront également mettre de leur côté le Bazar de Téhéran, y faire bruire des rumeurs anti-Mossadegh, et y encourager des manifestations. Enfin, le Tudeh sera neutralisé par l’arrestation préalable d’une centaine de ses membres, et le Sud de Téhéran sera bouclé pour éviter que les membres restants ne s’y réunissent. Ainsi, l’Initial Operational Plan met en place une action quasi-légitime, car essentiellement fondée sur les manifestations de mécontentement des différents groupes sociaux[2].

 

Ce premier projet est approfondi par le London Draft. Le rôle du Shah y est plus amplement précisé. Sa sœur, la princesse Ashraf, devrait obtenir de lui qu’il signe deux documents indispensables pour entretenir le semblant de légitimité du coup. Le premier prendrait la forme d’une lettre ouverte ordonnant au lecteur de coopérer avec le porteur de ce courrier. Le second prendrait la forme d’un décret royal appelant les officiers à se rallier à Zahedi. Celui-ci, muni du premier document, devra recruter des alliés parmi les rangs de l’armée. L’antenne de la CIA à Téhéran conserverait scrupuleusement le second document, et ne l’utiliserait que si les évènements venaient à prendre une tournure inattendue. Le plan envisage trois situations possibles le jour J[3]. C’est vers cette situation A que les organisateurs du coup tendent, car elle est la plus propice pour une action nette et efficace. Les manifestations religieuses et des commerçants du Bazar de Téhéran prendraient une ampleur telle qu’à leur apogée, elles seraient suivies d’une action militaire menée par Zahedi et les alliés recrutés grâce au décret. Il prendrait la tête de l’état-major et nommerait ses compagnons aux postes stratégiques de façon à sécuriser sa position. Les Majlis voteraient la déchéance de Mossadegh, et Zahedi, muni des décrets royaux, sera nommé Premier Ministre[4]. Le London Draft précise qu’il est nécessaire, avant le coup, de faire escalader les tensions au sein de la société civile. Des attaques contre les leaders religieux seraient mises en scène, et dénoncées par les victimes comme imputables à Mossadegh. Les leaders religieux se fendraient de violentes déclarations sur l’impiété de Mossadegh et ses mesures anticléricales. Les frères Rashidian se chargeraient de faire circuler un tract alléguant d’un prétendu accord entre Mossadegh et le Tudeh. Une fois la colère des dignitaires religieux et de la population de Téhéran portée à son paroxysme, il serait facile pour Zahedi de s’emparer du pouvoir[5].

 

Le dernier document rédigé sur la planification de l’opération TP Ajax, Campaign to Install a Pro-Western government in Iran récapitule les objectifs et les différentes phases de l’opération. Il s’agit « d’utiliser des méthodes légales ou quasi légales afin de provoquer la chute de Mossadegh et de son gouvernement et de le remplacer par un gouvernement favorable aux intérêts US avec Zahedi comme Premier Ministre»[6]. La réussite de l’opération dépend de l’obtention des deux décrets signés de la main du Shah, de la coordination des forces anti-Mossadegh, de la réussite de la campagne de propagande menée contre le Premier Ministre, et de l’efficacité de la guerre des nerfs visant à faire plier Mossadegh à l’aide de déclarations publiques de dignitaires américains sur l’inquiétante situation en Iran, et de la réduction des subventions américaines.

 

Wilber et Woodhoose sont conscients de la fragilité de leur plan et de la grande probabilité d’un échec. Beaucoup de facteurs déterminants de l’opération sont imprévisibles, comme la réaction du Shah, ou celle du Bazar de Téhéran. L’opération est d’autant plus délicate qu’elle est une première pour les deux services. Mais malgré tout, elle doit être menée, car, comme le conclut le London Draft, « si l’opération n’est pas menée, les Etats-Unis seront de toute façon expulsés d’Iran, puisque l’effondrement économique certain sous le présent gouvernement serait probablement accompagné par un chaos interne et une prise de pouvoir du Tudeh sous la mainmise de l’URSS »[7].

 

 

Les premiers temps de l’opération.

Telle que décidée par le London Draft, l’opération se met peu à peu en place. Donald Wilber, l’un des principaux artisans de l’opération, est chargé en 1954 par le département d’Histoire de la CIA de rédiger la chronique de l’opération. Son travail constitue la source la plus complète en la matière. C’est là-dessus que nous nous appuierons pour relater les évènements de l’été 1953 à Téhéran.

 

Dès juin 1953 la North East and African division (NEA) de la CIA répartit les différentes tâches selon les compétences personnelles de chacun de ses officiers. Roosevelt restera à Téhéran tout le long de l’opération pour en assurer le commandement, Lewitt, un autre officier, assurera les liaisons entre l’antenne de la CIA à Téhéran et l’antenne de la SIS à Nicosie. Le colonel Meade est envoyé comme délégué à Paris auprès de la princesse Ashraf, pour la conseiller dans ses relations avec son frère. Godwin est nommé directeur de l’équipe de Roosevelt à Téhéran. Le colonel Carrol est chargé de la planification militaire à Téhéran, et Wieber de la propagande. Les activités de propagande faisant partie des actions préliminaires à l’opération, le 29 juin, des articles et des cartoons anti-Mossadegh ainsi qu’un poster du général Zahedi présenté au peuple iranien par le Shah, préparés au préalable par l’équipe de Wilber, sont acheminés vers Téhéran[8]. La phase préparatoire semble donc se dérouler comme prévu. Cependant, le plus gros du travail reste à accomplir. Il s’agit de convaincre le Shah de participer à l’opération. La NEA compte sur l’intervention de sa soeur, la princesse Ashraf, alors en exil à Paris, pour le convaincre. Malheureusement, lorsque celle-ci atterrit à Téhéran le 25 juillet, la rumeur de sa présence déchaîne de violents troubles. Le Shah, d’abord réticent à la recevoir, finit par lui accorder une entrevue, qui s’avère stérile. Asadollah Rashidian cherche alors à inspirer confiance au Shah en lui proposant de faire diffuser sur les ondes de la BBC un message dont tous deux auraient précédemment convenu du contenu. Le Shah accepte, mais bien que le message soit effectivement diffusé le 31 juillet, il ne change pas sa position[9].

 

La NEA fait alors entrer le général Schwarzkopf en scène. Grand ami du Shah depuis 1942, lorsque Schwarzkopf avait été dépêché en Iran pour réorganiser la police de Téhéran, il est un des rares à posséder assez d’influence sur le souverain pour obtenir sa coopération. Sa mission est de faire signer par le Shah un décret nommant Zahedi chef d’état-major, une lettre assurant Zahedi de sa confiance, et un décret enjoignant les rangs de l’armée à se rallier à Zahedi[10]. Le Général se fait lui aussi éconduire, au prétexte que le Shah n’a pas confiance en l’armée et que les chances de réussite de l’opération sont trop faibles. Mossadegh, sentant la situation évoluer en sa défaveur, demande l’organisation d’un referendum pour dissoudre les Majlis. Le 4 août, il obtient 99,9% d’opinions favorables. La NEA décide de profiter de ce score suspect pour en faire un objet de propagande contre Mossadegh. Par conséquent, la nature des documents à soutirer au Shah change, et il lui est à présent demander de signer un décret nommant Zahedi premier Ministre, et une lettre dénonçant la dissolution des Majlis comme illégale, car seul le Shah peut dissoudre les Majlis[11]. Le 10 août, lors d’une entrevue entre le Shah et Rashidian, le souverain accepte enfin de signer les décrets. Il décide de se retirer à Ramsar, une station balnéaire sur le littoral de la mer Caspienne, le temps que l’opération soit exécutée. Le 12 août, les décrets royaux démettant Mossadegh et nommant Zahedi Premier ministres, rédigés par la NEA, y sont acheminés pour que le Shah y appose sa signature[12]. Ils parviennent à Téhéran le lendemain.

 

Une fois la question de l’approbation du Shah réglée, la guerre psychologique contre Mossadegh reprend de plus belle. Les frères Rashidian ont réussi à rallier à la CIA toute la presse d’opposition. Les plans concernant les menaces et tentatives d’attentat contre les leaders religieux sont mis à exécution et les tracts faisant état d’une prétendue alliance entre Mossadegh et le Tudeh sont diffusés. Le 13 août, la phase préliminaire de l’opération arrive à son terme. Tous les protagonistes sont réunis afin de passer une dernière fois en revue le déroulement de l’opération, prévue dans la nuit du 15 août. Ce qui se produit cette nuit-là ne peut être qualifié autrement que comme un échec. Deux facteurs sont cités par Wilber pour expliquer le désastre : un officier aurait révélé l’éminence d’un coup d’état, et une fois l’opération éventée, les participants n’auraient pas su prendre les initiatives nécessaires pour retourner la situation à leur avantage[13]. Selon Riahi, le chef d’état-major de Mossadegh, le Premier Ministre était au courant de ce qui se tramait dès 17H, dans l’après-midi du 15. Pourtant, il s’abstient de toute action jusqu’à 23h30, lorsque le colonel chargé de lui remettre le décret royal annonçant son renvoi est arrêté à proximité de sa résidence[14]. La suite des évènements semble placée sous de mauvais hospices. Riahi déploie des détachements de soldats à des points stratégiques de Téhéran, de façon à prendre les troupes pro-Zahedi à revers. De plus, le chef d’état-major de Zahedi, supposé prendre possession du quartier général de l’Etat-Major, prend peur et abandonne l’opération[15]. A 02h30, l’opération paraît perdue[16].

 

Un revirement de situation inattendu.

Cette opération, si longuement préparée, aux rouages si bien huilés, paraît condamnée dans la nuit du 15 au 16 août. Quelles auraient été les conséquences d’un arrêt brutal de l’opération et d’une retraite des Américains et des Britanniques ? Il n’est pas question de refaire l’Histoire avec des « si », mais il est certain que l’implication des Américains était encore secrète à ce moment précis. Si les évènements de l’année écoulée pouvaient éveiller les suspicions iraniennes à l’égard des Britanniques, seuls les officiers de l’armée iranienne ralliés à Zahedi et les frères Rashidian avaient la connaissance du rôle joué par Kermit Roosevelt et ses hommes dans l’opération. Or, aucun des Iraniens impliqués n’avait intérêt à parler. Pourquoi donc s’entêter à poursuivre l’opération coûte que coûte, comme Roosevelt le fit?

 

Le 16 août à 05h 45, Radio Téhéran diffuse un communiqué du gouvernement informant les Iraniens qu’une tentative de coup d’état contre Mossadegh a été déjouée dans la nuit. Les chances de voir l’opération menée à bien sont infimes, mais la NEA décide de les saisir. Pour cela, Carrol effectue un tour de reconnaissance à travers la ville, et note la concentration de troupes et de tanks autour du domicile de Mossadegh. Un coup de force militaire est donc inenvisageable. L’opération ne peut être sauvée qu’en s’assurant de la présence de Zahedi et en convaincant l’opinion publique iranienne que le coup a été en réalité orchestré par Mossadegh, et que Zahedi est le premier ministre légitime. Pour ce faire, la NEA fait parvenir à la New York Associated Press un communiqué selon lequel des rapports non-officiels rapporteraient que les leaders du coup seraient munis de deux décrets du Shah, l’un démettant Mossadegh de sa fonction de premier ministre, et l’autre nommant Zahedi à sa place[17]. La rumeur selon laquelle le coup d’Etat aurait en réalité été orchestré par Mossadegh pour renverser le Shah se répand dans les rues de Téhéran. Le quotidien Keyhan, en contact avec la CIA, fait pour la première fois mention du traité nommant Zahedi. En réponse aux rumeurs, le Tudeh se mobilise, accompagné par des nationalistes fidèles à Mossadegh. Alors que rien n’est encore joué, Mossadegh commet alors deux erreurs fatales. A midi, il annonce sur Radio Téhéran la dissolution des Majlis. Il fait également publier dans un quotidien nationaliste un éditorial dans lequel il conspue le Shah et son père, Reza Shah[18]. Des deux erreurs commises ce jour-là, c’est certainement celle-ci la plus grave. En effet, Reza Shah est encore une figure extrêmement populaire en Iran, et le peuple est très attaché à la dynastie Pahlavi. Additionné à la dissolution des Majils, cet éditorial vient corroborer les rumeurs de tentatives de destitution du Shah. En fin de journée, la foule est massée sur la place des Majlis pour entendre de la bouche des députés le récit des évènements. Les orateurs sont des pro-Mossadegh qui demandent la démission du Shah. Roosevelt comprend que s’il veut mener l’opération à bien, il doit obtenir du Shah que ce dernier se fende d’un discours décisif. Le 17 août, l’intervention tant espérée du souverain a lieu. Le Shah déclare sur Radio Bagdad que « ce qui a eu lieu en Iran ne peut être considéré comme un coup d’état » et reconnaît avoir émis les décrets. Cette allocution provoque parmi l’opinion publique une défiance accrue vis-à- vis de Mossadegh : pourquoi Mossadeh ment-il si les décrets sont authentiques ? Le ralliement de l’armée à Zahedi s’opère lorsque la liste des arrestations des officiers impliqués dans le coup est diffusée. Les détenus risquent la pendaison. La police et la gendarmerie de Téhéran, les unités de la Garde Impériale et les officiers de l’armée iranienne décident de les sauver de la potence. Il est à présent temps pour Roosevelt de solliciter l’appui des leaders religieux, afin qu’ils lancent une fatwa contre les Communistes et appellent les Iraniens à soutenir la religion et le trône des Pahlavi. Le 18 août, Sahed, un journal pro-Shah, publie le décret démettant Mossadegh de ses fonctions, tandis que Shojat, un quotidien pro-Tudeh, dénonce un complot angloaméricain et appelle à mettre à bas la monarchie24. Zahedi prononce un discours face aux officiers de l’armée iranienne : « Soyez prêts au sacrifice de vos vies pour protéger l’indépendance et la monarchie en Iran, et la sainte religion islamique aujourd’hui menacée par les Infidèles communistes »[19].

 

La journée du 19 août s’avère décisive. Très tôt le matin, des copies des décrets royaux sont publiées dans la presse pro-Shah. Y est jointe une interview de Zahedi dans laquelle il affirme que son gouvernement est le seul légitime. A 9 heures, des groupes de militants pro-Shah se rassemblent dans les rues de Téhéran aussi bien pour s’opposer à Mossadegh que pour protester contre le Tudeh, qui a la veille saccagé des statues de la dynastie Pahlavi. Il ne manque plus à cette foule qu’un leader, afin de la conduire à exiger la démission de Mossadegh. Des colonels de l’état-major de Zahedi saisissent l’opportunité, et dirigent le groupe vers les Majlis, en les incitant à saccager les locaux de journaux pro-Tudeh sur leur passage. A présent qu’une partie de la foule est de leur côté, il faut prendre possession de Radio Téhéran, et retourner les forces de sécurité contre Mossadegh. Des officiers pro-Shah s’emparent de camions et de chars, et deviennent maîtres des points stratégiques de Téhéran. Pendant ce temps, la foule dirigée par les colonels alliés de Zahedi se dirige toujours vers les Majlis. Pendant sa progression, des forces pro-Mossadegh ouvrent le feu, mais la foule se disperse puis se reforme de plus belle au son de « Longue vie au Shah ». A midi, le gouvernement de Mossadegh ne contrôle donc plus ni la rue, ni l’armée. A 14h, Radio Téhéran, le bastion stratégique indispensable à la réussite de l’opération tombe aux mains des royalistes. A 17h25 très précisément, Zahedi entre en scène et livre une adresse à la nation dans laquelle il se revendique comme seul et unique Premier Ministre légitime d’Iran[20]. La résistance au coup d’état s’affaiblit d’heures en heures. Les militants pro-Mossadegh se dissipent, et l’état-major se rend. A 19h, la résidence de Mossadegh tombe aux mains des royalistes. Le colonel Carrol clôture l’opération. Les participants au coup d’Etat sont nommés aux postes clés, les derniers bastions stratégiques sont sécurisés, les arrestations débutent. Le seul et dernier régime démocratique que n’ait jamais connu l’Iran est tombé en ce 19 août 1953.

 

Sophie Gueudet, monitrice du Master II en 2014-2015

(d’après son mémoire pour l’obtention du diplôme de Sciences Po Aix soutenu en juin 2014 sous la direction de Walter Bruyère-Ostells)

 

[1] LITTLE Douglas, « Mission : Impossible, the cult of covert action in the Middle-East », Diplomatic

History, Volume 28, Issue 5, pages 663–701, Novembre 2004, p 669.

[2] Initial Operational Plan for TPAjax.

[3] London Draft, p 10.

[4] Ibid, p 13.

[5] Ibid, p 25.

[6] Campaign to Install a Pro-Western Government in Iran.

[7] London Draft, p 27.

[8] WILBER Donald, CIA, Clandestine Services History, Overthrow of Premier Mossadeq of Iran:

November 1952 – August 1953,p 20.

[9] Ibid., p 24.

[10] Ibid., p 25-26.

[11] Ibid., p 30.

[12] WILBER Donald, op. cit., p 36.

[13] Ibid., p 39.

[14] Ibid., p 41-42.

[15] Ibid., p 42.

[16] Ibid., p 43.

[17] Ibid., p 45.

[18] Ibid., p 49.

[19] Ibid., p 60.

[20] Ibid., p 72.

LA GENESE DE L’OPERATION TP-AJAX: MOSSADEGH ET LA CRISE DE L ‘AIOC

30 août

 Cet article est la première partie d’une analyse de l’opération Ajax mise en oeuvre en 1953 par la CIA pour consolider le pouvoir du Shah en Iran. Elle devient une référence des actions clandestines dans la Guerre froide.

 

L’année 1947 est une année charnière à la fois pour le monde et pour l’Iran. Le premier vient de pénétrer irréversiblement dans la Guerre Froide, et le second doit à présent faire face à son avenir politique. La question de la gestion des ressources iraniennes s’impose comme un problème central. Longtemps sujet de compétition entre les Britanniques et les Russes, le pétrole iranien est alors tout entier aux mains des Britanniques, grâce au système des concessions accordées au XXème siècle par la dynastie Qajar. Une grève des ouvriers de la raffinerie d’Abadan, lieu clé du complexe pétrolier de l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC), est durement réprimée par les Britanniques. Des émeutes sanglantes font rage, à l’issue desquelles les dirigeants de l’AIOC acceptent de se plier au droit iranien. Cependant, ils n’en font rien, et pour prévenir de nouvelles émeutes, l’armée britannique poste des navires dans la baie d’Abadan[1]. La compagnie est la cible de la vindicte populaire. En dépit de la renégociation des termes de son contrat menée en 1933 par Reza Shah, les Iraniens continuent d’être les grands perdants de l’accord. En 1947, la compagnie a engendré 40 millions de livres de profit, or seulement 7 millions ont été reversés à l’Iran[2]. Le sentiment d’exploitation est croissant parmi le peuple iranien et la rancœur qu’il nourrit à l’égard de la compagnie est tenace. Les Britanniques s’opposent ouvertement à toute renégociation de l’accord, et à toute recherche de compromis, ce qui encourage le mécontentement général. L’arrivée de Fraser à la tête de l’AIOC débouche sur une proposition d’Accord Supplémentaire à l’Accord de 1933 négocié par Mohammed Reza Shah. Ce geste conciliateur ne représente pas un réel progrès, puisqu’il ne prévoit que l’établissement d’un seuil minimal de quatre millions de livres pour le versement des royalties. Cette somme paraît bien faible par rapport aux profits réalisés par l’AIOC. Bien que le Shah et Qavam, alors Premier Ministre, saluent cet accord, les Majlis[3] refusent de le ratifier. Le Shah compte sur les prochaines élections pour établir une majorité de députés pro-britanniques, qui cette fois-ci ne rechignerait pas à le ratifier. Les manœuvres électorales du Shah écartent des Majlis plusieurs candidats nationalistes, dont leur leader, le docteur Mossadegh. Celui-ci encourage les protestations du peuple iranien qui suivent l’annonce des élections et demande aux opposants de se rassembler chez lui le 13 octobre. De là, les manifestants vont marcher jusqu’au Palais impérial devant lequel ils vont rester trois jours et trois nuits. Les opposants nationalistes s’organisent en un véritable parti politique, le Front National, dirigé par le docteur Mossadegh. Décrit par l’historien et journaliste américain Stephen Kinzer comme « un bloc d’opposition organisé, sophistiqué, nourri par la veine nationaliste et confiant dans le vaste soutien des Iraniens »[4], il est « une coalition de différents partis politiques, de syndicats, de groupes civils et d’autres organisations consacrées au renforcement de la démocratie et à la limitation de l’emprise des puissances étrangères en Iran »[5]. Sa base d’adhérents est principalement issue des classes moyenne et populaire urbaines. S’y regroupent le Parti d’Iran, nationaliste, progressiste et hostile à l’URSS, et le Parti des Tôliers composé d’ouvriers et de sympathisants de gauche[6]. Il constitue donc un obstacle de taille à la volonté du Shah d’appuyer son pouvoir sur la Grande-Bretagne, qui est l’ennemi désigné du Front National. Il va sans dire que la signature de l’Accord Supplémentaire est plus que compromise. Le sentiment nationaliste iranien prend des proportions inédites. Non seulement, il est institutionnalisé, donc a gagné en légitimité, mais l’Accord Supplémentaire et la politique intransigeante des Britanniques à l’égard de l’Iran apportent du poids à ses revendications. Un nouvel événement va contribuer à aggraver la situation. En décembre 1950, la nouvelle selon laquelle l’Arabian-American Oil Company (AAOC) a conclu un accord sur la base d’un partage des profits à hauteur de 50%[7]. Cette annonce provoque un tôlé au sein des Majlis et de la société iranienne. En janvier 1951, le Front National est à son apogée, et l’indignation qu’ont soulevée les termes de l’accord de l’AAOC lui permet de faire campagne auprès du peuple iranien pour la nationalisation de l’AIOC. Cette idée est accueillie avec chaleur par les Iraniens, de plus en plus convaincus que les Britanniques n’accorderont jamais des clauses favorables à l’Iran. L’assassinat de Ramzara, le successeur de Qavam, qui représentait selon Stephen Kinzer, « le dernier espoir pour la conciliation » marque un point de non-retour dans la crise de l’AIOC[8]. Pour succéder à Razmara, deux solutions se présentent. Le Shah peut choisir d’instaurer un gouvernement favorable aux Britanniques, préférablement dirigé par Zia, qui mettra un terme à la crise en acceptant les propositions de l’AIOC, mais exaltera la colère du peuple. A contrario, il peut choisir d’accompagner la mouvance populaire et porter au pouvoir Mossadegh, le leader du Front National, ce qui revient cependant à s’attirer les foudres des Britanniques.

 

Selon Stephen Kinzer, Mossadegh incarne « la Némésis, le tourmenteur, l’ennemi implacable de l’Anglo-Iranian Oil Company »8. Ces qualificatifs illustrent à merveille la ligne politique que le docteur Mohammad Mossadegh a suivi tout au long de sa vie politique. Il a consacré son combat à faire de l’Iran un état souverain et indépendant, libre de toute intervention, ingérence ou pression des puissances extérieures. Né en 1882, il est dès sa naissance immergé dans le milieu de l’élite politique Qajar. Il débute sa carrière à 16 ans, au poste de directeur des impôts de sa province natale. Lorsque la Révolution Constitutionnelle est réprimée dans le sang en 1907, il part étudier à ce qui était encore l’Ecole Libre de Sciences Politiques de Paris, puis en Suisse, où il obtient un doctorat de droit. Il publie Iran and the Capitulation Agreements, un ouvrage dans lequel il prône la mise en place d’un système politique moderne, fondé sur le modèle des systèmes démocratiques européens, au cœur duquel se trouverait l’égalité de chacun devant la loi[9]. Lorsque celui qui n’était encore que Reza Khan arrive au pouvoir, il tient à s’allier Mossadegh et sa verve nationaliste. Il le nomme d’abord Ministre des Finances, puis gouverneur d’Azerbaïdjan, où les Russes avaient tendance à inciter les dissidents ethniques à la rébellion. Le Shah refuse à Mossadegh le contrôle des troupes iraniennes en stationnement dans la province afin de pouvoir maintenir l’ordre dans la province. Mossadegh démissionne, excédé de ne pouvoir exercer sa fonction correctement. S’ensuit une brève expérience comme Ministre des Affaires Etrangères, qui se conclut sur une nouvelle démission. Déçu par la personnalité de Reza Shah, en qui il avait cru trouvé un modernisateur et un fervent défenseur de la souveraineté iranienne, Mossadegh se présente donc à l’élection des Majlis de 1924, et est élu en se revendiquant comme un farouche opposant au Shah. L’élection de 1928 signe la revanche du Shah car désireux de réduire les Majlis au rang d’institution fantoche, il donne l’ordre que les votes soient décomptés d’une telle manière que seuls ses partisans soient élus. Mossadegh décide donc de se retirer de la vie politique, comprenant qu’instituer un Iran démocratique demeure un projet irréalisable sous le joug de Reza Shah. Ce n’est que lors des élections législatives de 1943 que Mossadegh réapparait sur la scène politique. Il est élu aux Majlis avec un nombre incalculable de voix, bien décidé à faire entrer l’Iran dans une nouvelle ère politique, sociale et économique. Maintenant que son ennemi de toujours, Reza Shah, n’est plus au pouvoir, il lui faut une nouvelle cause à défendre. Il choisira celle de la défense de la souveraineté iranienne, désignant les Britanniques et l’AIOC comme ses ennemis.

  

Les Etats-Unis face à la crise de l’AIOC ou l’entrée de l’Iran dans la Guerre Froide.

La crise de l’AIOC n’est pas qu’une crise impliquant l’Iran et la Grande-Bretagne. De par ses nombreux enjeux internationaux, notamment la question du pétrole et de la stabilité au Moyen-Orient, elle va entrainer l’intervention des Etats-Unis, qui vont activement tenter de la résoudre. D’abord favorable à Mossadegh, qu’il juge indispensable au maintien d’un régime non-soviétique, Truman sera contraint de revoir sa position dès lors que la crise s’enlise. A partir du moment où les Etats-Unis décident de se faire les arbitres de la crise, elle cesse d’être un affrontement entre une puissance aux velléités colonialistes et un état cherchant à défendre sa souveraineté sur ses propres ressources, mais devient un enjeu de la Guerre Froide.

 

Même si les mois précédant l’assassinat du Général Razmara avaient été particulièrement conflictuels entre la Grande-Bretagne et l’Iran, la crise de l’AIOC débute véritablement lorsqu’au lendemain de la mort du Premier Ministre, la commission parlementaire sur le pétrole se prononce en faveur de la nationalisation de la compagnie. Puisque Mossadegh est la seule personnalité éminente capable de s’imposer sur la scène politique et qu’il n’y a personne capable de s’élever contre lui, il convient pour les Majlis d’agir vite en votant la nationalisation. C’est chose faite le 15 mars 1951, jour où 96 députés des Majlis se prononcent en faveur de la nationalisation. Parmi eux se trouvent des députés qui avaient pourtant promis au Shah de s’abstenir. Le Front National occupe une place hégémonique dans le champ politique iranien, et Mossadegh est considéré par le peuple comme « un héros colossal »[10]. Le parti aurait naturellement dû rentrer au gouvernement, dont Mossadegh aurait été nommé Premier Ministre. Mais face à la vague nationaliste, le Shah fait le choix de soutenir ouvertement la Grande-Bretagne et décide de nommer Zia. En réaction, le 28 avril les Majlis nomment unilatéralement Mossadegh Premier Ministre. Son premier acte est de faire voter un texte rédigé de sa main, visant à rendre effective la nationalisation[11]. Les Majlis approuvent l’acte l’après-midi même. Le 1er mai 1951, le Shah signe la loi révoquant l’AIOC et instaurant la National Iranian Oil Company.

 

Alors que la Grande-Bretagne envisage la crise de l’AIOC comme un conflit colonial, les Etats-Unis, qui vont prendre part à la crise dès ses premiers temps, la conçoivent différemment. Il faut dire que lorsque la nationalisation de l’AIOC est prononcée et que Mossadegh devient Premier Ministre, les Etats-Unis sont embourbés en Corée. Leur peur panique de l’encerclement les pousse donc à voir l’Iran comme une victime potentielle de la subversion soviétique, et donc à envisager la crise selon le paradigme de la Guerre Froide. A l’inverse des Britanniques, les Etats-Unis n’ont nullement cherché à se débarrasser de Mossadegh. Aux yeux de Grady, l’ambassadeur américain à Téhéran, constitue le meilleur rempart contre le communisme. En effet, il a été nommé démocratiquement, bénéficie d’une grande popularité et a déjà une solide expérience politique, ce qui offre la garantie d’un régime stable et légitime. De plus, la férocité qu’il déploie à défendre la souveraineté de l’Iran sur ses propres ressources rassure les Américains. Si les Soviétiques se risquaient à imiter la politique impérialiste des Britanniques, ils ne seraient pas plus chanceux. Ainsi, afin de lui apporter son soutien, Dean Acheson, Secrétaire d’Etat, publie le 18 mai 1951 une déclaration publique dans laquelle les Etats-Unis « reconnaissent pleinement les droits souverains de l’Iran, et comprennent le désir iranien d’augmenter les bénéfices qui lui proviennent de l’exploitation du pétrole »[12].

 

Cependant, face à l’escalade des tensions en Iran, les analystes du NSC informent Truman de l’impératif de trouver rapidement une solution à la crise, sous peine qu’elle ne dégénère en conflit armé[13]. Cette hypothèse serait désastreuse, puisque, afin de lutter contre la menace soviétique, le Monde Libre se doit de rester uni. Truman propose alors une médiation américaine pour résoudre la crise, car il veut à tout prix éviter que l’Iran de Mossadegh soit exclu, ou s’exclut délibérément, du monde libre. De plus, en juin 1951, c’est-à-dire un mois après la nationalisation, la perte occasionnée par les sanctions économiques britanniques s’élève pour l’Iran à 10 millions de livres sterling[14]. Un chaos économique conduirait nécessairement au chaos politique, au renversement de Mossadegh, et potentiellement à une prise de pouvoir du Tudeh[15]. La Grande-Bretagne va, inconsciemment, en portant l’affaire devant l’Organisation des Nations Unies, donner à Mossadegh l’opportunité d’asseoir son autorité. La recommandation rendue, si elle n’est une victoire pour aucune des parties, n’en reste pas moins une défaite pour les Britanniques. En effet, elle en appelle à la bonne volonté des parties, et repousse le débat à une date inconnue. Mossadegh, qui a fait le déplacement à New-York en personne, se rend ensuite à Washington pour rencontrer Truman, qui l’assure de sa sympathie, mais lui fait également part de ses craintes relatives au possible basculement de l’Iran dans la sphère soviétique si la crise ne prenait pas rapidement fin15. Néanmoins, Truman sait que la situation politique et économique de l’Iran est fragile, et il commence à douter de la bonne foi de Mossadegh. La menace communiste plane sur l’Iran, puisque le Tudeh s’impose comme le seul parti politique capable de prendre la succession de Mossadegh[16].

 

Mais il ne peut se résoudre à accepter une intervention militaire, car, en vertu du traité d’amitié de 1921 entre l’Iran et l’URSS, en cas de présence militaire étrangère en Iran, l’URSS peut déployer ses troupes. C’est donc risquer une guerre globale, entre deux Etats possédant la bombe atomique. C’est précisément ce que Truman veut éviter à tout prix. Le dilemme auquel est confronté l’administration Truman est résumé dans un rapport de l’intelligence aérienne « en l’absence d’un règlement de la crise du pétrole, la probabilité de perdre l’Iran au profit des Soviétiques deviendrait imminente. Cette perspective confronte l’Ouest à trancher entre deux alternatives : laisser l’Iran passer aux mains des Soviétiques, ou payer le prix nécessaire pour le maintenir dans le camp occidental »[17]. Le 4 novembre 1952, Dwight Eisenhower est élu, et entre en fonction le 20 janvier 1953. Son administration hérite de l’épineux dossier iranien. L’arrivée à la présidence d’Eisenhower va marquer un changement radical dans la lutte des Etats-Unis contre l’expansion communiste. Le New Look sur lequel Einsenhower va fonder sa politique extérieure est une application beaucoup plus sévère de la doctrine de containment précédemment énoncée par Truman. Les fondements du New Look sont exposés par Eisenhower dans son discours d’investiture. « Les forces du Bien et du Mal sont rassemblées et armées. Elles s’opposent comme rarement auparavant dans l’histoire »[18]. Sous la présidence d’Eisenhower il ne s’agira pas seulement de contenir le communisme, mais aussi de reconquérir les territoires perdus pour le Monde Libre. Il faut franchir le Rideau de fer pour libérer les pays du joug soviétique. Cet objectif résume la New Look, c’est-à-dire une version plus dure, plus sévère, plus intransigeante de la doctrine Truman[19].

 

L’un des ressorts du New Look repose sur le recours accru aux expertises du NSC et aux actions de la CIA. Ayant subi de plein fouet le traumatisme de Pearl Harbor, imputé a posteriori à un manquement en matière de renseignement, Eisenhower œuvre à l’instauration d’un service de renseignement fort et puissant, capable d’éviter aux Etats-Unis un nouveau Pearl Harbor[20]. Sa vision du paradigme de Guerre Froide le rend particulièrement lucide quant au rôle à jouer par la CIA, et la place de ses actions dans la stratégie de Guerre Froide. Sous sa présidence, les Etats-Unis sont véritablement en guerre, une guerre larvée, latente, couverte, mais une guerre malgré tout. Il juge indispensable d’agir en conséquence, et de recourir à des actions adaptées, exécutées par l’organe compétent en la matière. Eisenhower a donc beaucoup moins de réticences que son prédécesseur à recourir au renseignement et aux activités clandestines pour mener à bien sa croisade contre le communisme. Ce qui était chez Truman un dernier recours devient chez Eisenhower une pratique courante. Dans cette démarche, Eisenhower est soutenu par les frères Dulles. John Foster, qui occupe dès le 21 janvier 1953 le poste de Secrétaire d’État, est l’artisan de la doctrine du New Look et surtout du roll back, c’est-à-dire le refoulement de l’expansion communiste, et plus seulement son containment. Si la rupture entre la politique de Truman et celle d’Eisenhower est franche, celle entre Dean Acheson et John Foster Dulles l’est encore plus. Alors qu’Acheson encourageait l’émergence du nationalisme dans les pays du Tiers-Monde, John Foster Dulles s’en méfie, et souhaite plutôt la mise en place de régimes nettement pro-occidentaux. Bien évidemment, ce changement de politique au sein du Secrétariat d’Etat va avoir pour Mossadegh des conséquences décisives. La nomination de John Foster Dulles au poste de Secrétaire d’État est accompagnée de la nomination de son frère, Allen, au poste de DCI. Lui est aussi convaincu que l’administration Truman a été trop coulante, et que la CIA est amenée à jouer un rôle plus important dans l’affrontement entre les deux blocs. Il décide de mettre le renseignement et les actions clandestines au cœur de la stratégie américaine de Guerre Froide, car il est intimement persuadé qu’ils sont indispensables à l’accomplissement des objectifs américains.

 

Le durcissement de la crise de l’AIOC.

S’il restait encore un espoir de voir la crise de l’AIOC prendre fin avec un accord négocié, cet espoir est à présent dissipé. Le jour de l’élection d’Eisenhower, peu de temps après la rupture des relations diplomatiques entre l’Iran et la Grande- Bretagne, Kermit Roosevelt, alors chargé d’orchestrer les opérations de la CIA au Moyen-Orient, se trouve à Téhéran. Il a pu constater à quel point le réseau clandestin de renseignement développé par les Britanniques était parfaitement organisé et efficace. Il représente une opportunité en or pour la CIA, dont les antennes au Moyen-Orient sont récentes, et qui n’a donc pas eu le temps de développer des réseaux d’une telle ampleur. Sachant Eisenhower féru de renseignement et devinant que sa politique à l’égard de Mossadegh serait beaucoup plus ferme que celle de Truman, Roosevelt décide de rentrer à Washington pour s’entretenir avec le Président. Sur le chemin du retour, il prend soin de s’arrêter à Londres pour s’entretenir avec ses camarades du SIS, lesquels lui exposent leur nouveau plan pour renverser Mossadegh. Kermit Roosevelt, intéressé, invite Woodhouse, un haut officier du SIS, à Washington afin de rencontrer des homologues de la CIA et discuter du projet de coup d’Etat[21]. Woodhouse sait bien que les Etats-Unis ne sont guère sensibles aux revendications britanniques sur l’AIOC. Lorsqu’il rencontre Allen Dulles, il veille donc à mettre l’accent sur la menace que représente Mossadegh pour le maintien de l’Iran dans le Bloc occidental[22]. Allen Dulles n’est guère difficile à convaincre, d’autant plus que son frère a précédemment identifié l’Iran comme l’une des futures victimes potentielles de la menace soviétique. Loy W. Henderson, le successeur de Grady au poste d’Ambassadeur américain en Iran, presse Eisenhower d’intervenir. Bedell Smith, sous-Secrétaire d’Etat, lui répond que les Etats-Unis « ne peuvent plus approuver le gouvernement de Mossadegh et préfèreraient qu’un nouveau gouvernement lui succède»[23]. Toute l’administration américaine est aux aguets. Seul Eisenhower demeure étonnamment réticent à donner son approbation.

 

Plusieurs éléments vont contribuer à le faire changer d’avis. Tout d’abord, le 28 février 1953, la foule de Téhéran, après une campagne de désinformation savamment orchestrée par les frères Rashidian, marche vers la résidence de Mossadegh et l’en déloge. Le retournement de la foule contre le Premier Ministre qu’elle avait rappelé au pouvoir dans le sang moins d’un an auparavant traduit une instabilité grandissante qui inquiète Eisenhower[24]. Le 4 mars, lors d’une réunion du NSC, un rapport dramatique sur la situation en Iran est présenté au Président. Si Mossadegh venait à démissionner ou à être assassiné, « l’Iran tomberait alors dans un vide politique et les Communistes pourraient aisément en profiter »[25]. Afin de faire prendre conscience à Eisenhower de la nécessité d’intervenir en Iran, les frères Rashidian font tout pour mettre les prévisions des rapports du NSC en application. Ils s’appliquent à isoler Mossadegh sur la scène politique et à accroître l’instabilité. Leurs efforts sont vite récompensés puisque Kashani, Baqai, le chef du Parti des Tôliers, et Makki, l’allié de toujours de Mossadegh et son potentiel successeur quittent le Front National. Ces trois personnalités permettaient à Mossadegh de bénéficier d’une large base de soutien. A présent, il est particulièrement vulnérable, seulement entouré de quelques irréductibles. Les frères Rashidian organisent en parallèle des enlèvements de personnalités publiques et politiques afin de semer la terreur et le chaos à Téhéran. L’opinion publique est alarmée, le milieu politique rend Mossadegh responsable de ce marasme. Déboussolé, abandonné, Mossadegh demande en dernier recours une aide financière des Etats-Unis. La réponse d’Eisenhower est sans appel. Aucune aide ne sera versée à l’Iran tant que la crise de l’AIOC ne sera pas résolue. A la fin du mois de mars 1953, Donald Wilber pour la CIA et Norman Derbyshire pour le SIS sont chargés par leurs agences respectives de mettre sur pieds le renversement de Mossadegh, baptisé Opération TPAjax pour les Américains, opération Boot pour les Britanniques. En vertu du roll back et du New Look, il s’agit de prévenir la menace soviétique, et donc de recourir à une action préventive afin de sécuriser les intérêts américains en Iran, et de damer le pion aux communistes. L’opération TPAjax doit être perçue comme un virage dans la politique américaine de containment. Les actions clandestines de nature politique visant à renverser des régimes hostiles ou présumés hostiles s’imposeront dans sa continuité comme un levier privilégié de lutte contre l’expansion communiste.

 

Sophie Gueudet, monitrice du Master II en 2014-2015

(d’après son mémoire pour l’obtention du diplôme de Sciences Po Aix soutenu en juin 2014 sous la direction de Walter Bruyère-Ostells)

[1] KINZER Stephen, All the Shah’s men, New-York, John Wiley&Sons, 2003, p 52.

[2] Ibid p 68.

[3] Chambre basse du corps législatif (bicaméral au temps du Shah) iranien.

[4] « An organized, sophisticated, opposition bloc fired with national zeal and confident of broad public

support » (traduction personnelle), KINZER Stephen, op. cit. p. 71.

[5] « New coalition of political parties, trade unions, civil groups and other organisations devoted to

strenghtening democracy and limiting the powers of the foreigners in Iran » (traduction personnelle)

Ibid. p.71.

[6] GASIOROWSKI Marc, « The 1953 coup in Iran », in The International Journal of Middle East

Studies, volume 19, numéro 3, août 1987, p 662.

[7] Ibid., p 76.

[8]  « Awakening nationalism and political consciousness of the people of Asia » (traduction personnelle), GASIOROWSKI Marc, op. cit., p 79.

[9] Ibid., p 55.

[10] KINZER Stephen, op. cit., p 80.

[11] Ibid., p 82.

[12] Ibid., p 93.

[13] Ibid., p.97

[14] Ibid., p.104

[15] Parti communiste iranien fondé en 1941.

[16] KINZER Stephen, op. cit., p 129.

[17] « In the absence of some oil settlement, the probability of losing Iran to the Soviets would become

increasingly imminent. This prospect confronts the Western Allies with a choice of alternatives: to

allow Iran to pass into Soviet hands by default, or to pay the price for retaining it in the Western

camp”, Air Intelligence Production Memo, « The Implications of the Soviet-Communist Threat in Iran, »

dated August 13, 1952, CCS 092, Iran (4-23-48), RG 218, USNA, in GAVIN, James, op. cit, p.27,

http://www.fas.harvard.edu/~hpcws/gavin.pdf, visité le 4 janvier 2014

[18] Discours d’investiture de Dwight Eisenhower, 20 janvier 1952, in AMBROSE, Stephen,

Eisenhower, Paris : Flammarion, 1986, p 335.

[19] NOUAILHAT, Yves-Henri, Les Etats-Unis et le Monde au XXème siècle, Paris : Armand Collin,

2003, p 190.

[20] ANDREW Christopher, op. cit, p 99.

[21] KINZER Stephen, op. cit., p 149.

[22] Ibid, p 151.

[23] “ The US could no loger apporve of Mossadegh’s governmentand would prefer a successor

government » (traduction personnelle), Service History, op. cit., p  2.

[24] « The Iran situation has been shown disintegrating and a communist takeover is becoming more and more of a possibility », Foreign Relations of the United-States, 1952-1954, vol X ; p 693.

[25] KINZER Stephen, op. cit. p 158.

RENTRÉE

26 août

Etudes géostratégiques fait sa rentrée un peu en avance avec des réflexions tirées de mémoires soutenus en juin. Les opérations américaines (drones, opération de la CIA en Iran en 1953) seront à l’honneur en attendant de revenir à la très riche actualité géopolitique et militaire. Bonne rentrée à tous !

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