GUERRE DE BOSNIE : LES VOLONTAIRES ARMES FRANÇAIS MUSULMANS, L’EXEMPLE D’OMAR DJELLIL

18 jan

Dans un café près de la gare Saint-Charles à Marseille, trois vieillards parlent des guerres d’Indochine et d’Algérie en les comparant. Ils ont fait l’Indochine dans les rangs de l’armée française et l’Algérie dans ceux du FLN. C’est ici qu’Omar Djellil a souhaité nous accorder un entretien sur son passé militaire dans l’armée bosniaque. Le jeune quarantaine, issu d’une famille dont des membres ont servi la France, a acquis ces dernières années une certaine reconnaissance politique au niveau local. Il a notamment participé à la médiatisation de l’affaire de la BAC Nord à Marseille.
Autant l’écrire tout de suite, l’homme est un vrai personnage et peut être joue-t-il de l’image qu’il a créée pour charmer ceux à qui il s’adresse. Gilles Kepel dans son ouvrage : « Passion française » lui a consacré un chapitre entier.
Le parcours de ce Rémois est atypique : né dans une cité difficile, rejoignant un gang à l’adolescence, participant à plusieurs actes de petite et moyenne délinquance, il participe au début des années 90 aux affrontements entre skinheads et gangs des cités dans le centre-ville de Reims. Ces premières expériences sont importantes pour comprendre par la suite l’engagement volontaire d’Omar Djellil. En 1989 la mort d’un jeune français d’origine maghrébine, Ali Rafa, tué par une boulangère à qui il avait volé des croissants constitua le traumatisme initial. Il se souvient encore du climat de « guerre civile » qui règne dans la cité champenoise. Les affrontements sont quotidiens avec les skinheads et Omar Djellil organise les « commandos » de jeunes des cités pour reprendre le centre-ville des mains de groupes de jeunes identitaires. Les affrontements se poursuivent durant des mois : « c’était de la guerre urbaine » se souvient il. Par deux fois, il frôle la mort et décide de prendre du recul sur cette situation. Le service militaire constitue une rupture dans son parcours. Après ses classes, il entre au sein de la Xe DB puis quitte l’armée fin 1992 après deux refus d’engagement volontaire au sein des forces régulières.
C’est également l’époque des premiers raisonnement politiques et religieux : il rejoint l’association « Boulevard des potes » (proche du PS) et rencontre des militants du secours islamique près de la mosquée al-huda (à Bordeaux) en train de distribuer des rations alimentaires aux plus démunis. Dans ce groupe, un homme attire son attention, un certain Daoud, en fait il se nomme David, c’est un néo-converti, seulement 3 ans plus tard il sera impliqué dans les attentats islamiques de 1995. Après quelques échanges amicaux, les deux jeunes hommes se rendent compte qu’ils ont la même envie : partir en Bosnie pour se battre au sein de la toute jeune armée nationale bosniaque. Seulement aucun d’eux ne sait comment y parvenir, ils prendront quelques semaines plus tard deux chemins différents.
A cette époque Omar ne se considère pas du tout comme une personne religieuse. Il ne va pas à la mosquée, ne prie pas et ne participe pas aux fêtes religieuses. Néanmoins le conflit en Bosnie le touche, comme beaucoup de Français et d’Européens de cette époque. Il n’y voit pas un moyen de lutter contre le communisme, il veut juste « faire quelque chose » et « apporter un soutien humain » à ceux qui se battent en Bosnie ; il est certain qu’un esprit un peu aventurier n’est pas étranger à ces décisions. En 1992, un ami d’extrême gauche le présente à son père, un habitué des filières de volontaires dans différents conflits. Cette rencontre est le sésame qui permet enfin à Omar Djellil de partir pour la Bosnie. Pour quelques centaines de francs, on lui donne de faux papiers, ceux d’un certain « Franck X », il a rendez vous quelques jours plus tard à Split en Croatie dans un vieil hôtel du centre-ville. Omar ne considère pas du tout qu’il s’agisse d’un véritable « réseau » d’acheminement, il y voit davantage la réunion d’« amateurs s’entraidant pour y parvenir ».
A ce rendez-vous il rencontre quatre autres personnes, elles aussi sont désireuses de rejoindre l’armée bosniaque, deux sont de nationalité française sans origine arabo-musulmane. Le passeur les emmène rejoindre un autre groupe avec encore quelques Français à l’intérieur. Ils sont une quinzaine à passer la frontière en car. Dans la nuit qui suit le passage de la frontière le groupe arrive près de Mostar, ils sont pris en charge par un officier bosniaque parlant français, anglais et serbo-croate, celui-ci leur donne différentes affectations. Sans aucune connaissance du terrain, Omar est emmené avec un groupe de 4 nouveaux arrivants vers un groupe d’appui qui est en train de se former. Ce groupe sera une force de réserve et de soutien dans lequel les troupes fraiches prendront le temps de se former. La très grande majorité des volontaires ont une expérience militaire significative. Au bout d’environ un mois, un vieux général bosniaque les passe en revue. A l’issue, les nouvelles recrues sont envoyées en première ligne.
Il intègre très vite la 108e BIVB (Brigade Internationale de Volontaires Etrangers) constituée sur le modèle des Brigades internationales de la guerre d’Espagne; elle est composée quasiment intégralement de volontaires étrangers. On lui fournit l’équipement standard, un AK-47 avec 4 chargeurs et on le place directement sous les ordres d’un Français : « Gaston », ancien légionnaire, et il va au combat aux cotéx de deux autres volontaires français, Nicolas et François, au sein de son unité. Il fait également la rencontre d’un Jamaïcain, de plusieurs Britanniques et d’un Allemand. Pendant les quelques mois qu’il passe sur le terrain, il se bat presque exclusivement aux alentours de Mostar.
De 1992 à 1995, Mostar est le théâtre d’un affrontement à trois parties. Dès 1992, la ville est prise par l’armée populaire yougoslave (JNA) et les milices serbes de Bosnie. La ville est en partie reprise par les troupes du conseil de défense croate (HVO) et des forces armées croates (HOS) en juin 1992. Un modus vivendi semble s’installer entre les troupes croates et serbes, cette situation engendre diverses suppositions sur un accord secret de partage de la Bosnie entre la Croatie et la Serbie, ce qui amplifie encore le caractère de « ville martyre » de Mostar. En 1993 les nouvelles troupes de l’armée de la république de Bosnie et d’Herzégovine prennent le contrôle de la partie orientale de la ville. C’est à peu près à cette période-là qu’Omar Djellil arrive sur place.
Omar découvre l’extrême précarité dans laquelle se trouvent les troupes bosniaques : peu d’artillerie, aucun soutien aérien et un armement sommaire. Tous les jours les forces croates balaient la ligne de front d’une longue préparation d’artillerie avant de se lancer à l’assaut des positions avancées bosniaques. Omar se rappelle son casernement : un trou dans le sol assez grand pour contenir 4 ou 5 personnes avec une bache militaire pour éviter au vent de s’engouffrer dans le modeste abri : « La stratégie ? C’était simple : encaisser les coups, plier mais ne pas rompre, on n’avait pas les moyens d’en faire plus ».
Omar se souvient de la séparation de la ville par une ligne de front appelée « bulevar ». « Dans l’esprit on est proche des tranchées de la première guerre mondiale » se rappelle-t-il. Il participe à l’opération Neretva 93 en septembre 1993 du nom de cette rivière « couleur émeraude » qui l’a tant marqué. A l’issue de cette opération, les voies de communication autour de Mostar sont libérées. En mars et mai 1994 un accord est signé entre les Croates de Bosnie et le gouvernement de Bosnie-Herzégovine mettant fin aux affrontements dans la ville.
A peu près au même moment, plus de six mois après son arrivée, Omar Djellil ressent une certaine lassitude, la haine et la colère ont été ses moteurs pendant tout ce temps et il désire rentrer en France. Il passe à nouveau la frontière avec l’accord de ses supérieurs, pour arriver à Split ; de là il prend à nouveau un bateau jusqu’en Italie et rejoint la France en train.
Il admet qu’il lui a fallu plus d’un an pour se remettre de cette guerre. Il n’en a parlé à pratiquement personne durant 9 ans, il se sentait déphasé. Les semaines, les mois et les années s’écoulent et l’on oublie facilement cette guerre lointaine à la périphérie de l’Europe et pourtant dans le Nord le gang de Roubaix s’est constitué sur la base du retour de volontaires français en Bosnie. Dans le sud son ami David/Daoud s’est retrouvé impliqué dans les réseaux terroristes qui frappent la France dans les années 90.
Avec le recul Omar Djellil ne regrette rien, il n’a pas participé aux dérives de la brigade El Mudjahid et voit toujours ce conflit comme « une bonne guerre, on ne partait pas dans des délires d’égorgement ou pour poser des bombes en rentrant. Pas comme en Irak ou en Syrie où ils sont juste là pour faire les beaux et actualiser leurs statuts facebook ! ». Aujourd’hui Omar est devenu un personnage important dans sa communauté religieuse. Il prône un retour à la spiritualité, tout en se revendiquant nationaliste français. Un temps proche du Front national, il est aujourd’hui membre de l’UMP.
La France, comme les autres Etats européens, a cru pendant de longues années que les prémices du volontariat international musulman, constatés en Bosnie, n’étaient qu’un conglomérat d’actes individuels sans référence sociétale. Aujourd’hui encore devant la situation en Irak et en Syrie, avec plus d’un millier de ressortissants français engagés volontairement dans ces conflits, les pouvoirs publics refusent d’y voir un mouvement de fond. Pourtant les réseaux d’aujourd’hui sont héritiers de ceux de Bosnie et mieux les comprendre serait un bon point de départ pour envisager le problème actuel dans son ensemble.

 

Pascal Madonna, diplômé du Master II Histoire militaire et doctorant en Histoire au CHERPA

L’ARMEE FRANCAISE ET LES MUTATIONS DU COMBAT TERRESTRE DANS LA GUERRE DU RIF 1925-1926

11 jan

Si, en histoire militaire, la guerre du Rif est souvent étudiée sous l’angle des opérations aériennes, puisqu’elle représente un tournant dans le développement d’une jeune arme qui tend peu à peu à s’affirmer, elle est aussi l’occasion d’expérimentations dans le champ plus classique de la guerre terrestre. Dans un espace peuplé de « paysans-guerriers au sentiment identitaire très fort »[1], difficile d’accès aux forces extérieures, les forces françaises affrontent un climat rude, dans un environnement peu familier de moyennes et hautes montagnes. À partir de juillet 1921 le charismatique Abd el-Krim tente de constituer dans sa zone un État autonome, l’intervention des troupes espagnoles, qui n’hésitent pas à recourir aux gaz, se montrant incapable de mater la rébellion. Administrateur du Maroc, Lyautey réclame des renforts dès janvier 1924. Le 22 août 1925, malgré son absence d’expérience coloniale, Pétain lui-même doit s’impliquer pour contrer les ambitions du chef rifain, habile meneur d’hommes, dont les talents tactiques acquis sur le terrain mettent en difficulté les brevetés de l’École supérieure de guerre. Comme le constate immédiatement après la fin officielle des hostilités un officier d’infanterie y ayant participé, « les combats qui viennent de se dérouler sur l’Ouergha ont nécessité l’intervention de 150 000 hommes[2] de troupe, d’une vingtaine d’escadrilles, d’une artillerie importante, d’unités de chars de combat, de services de toute nature. Les opérations menées contre les Rifains n’affectent donc plus les caractères d’une petite expédition lointaine. Il s’agit d’une véritable guerre[3]. » Sous le regard intéressé des observateurs internationaux, en particulier allemands, une mobilisation conjointe, d’un type inédit, de compétences et d’armements récents[4] est nécessaire pour réduire un adversaire d’une ténacité hors du commun.

 

Des effectifs importants doivent être mobilisés, et donc distraits d’autres théâtres – de la Rhénanie occupée par exemple, suscitant des doutes quant à la sécurité nationale. L’emploi d’armes dont sont dépourvus les Rifains, tel l’avion, mais aussi le char, permet de faire pencher la balance en faveur des Français. L’entraînement de leurs fantassins n’est en effet guère axé sur les méthodes de contre-insurrection. Soldats et officiers sont formés et équipés en fonction essentiellement de leurs homologues germaniques. L’institution militaire ne développe pas, à proprement parler, de matériels nouveaux mais s’efforce d’adapter l’existant aux exigences locales d’une guérilla qui évolue dans un espace aride, hostile. Les tranchées sont remplacées par une pierraille qui use prématurément les chenilles, les pneumatiques et épuisent les fantassins soumis à des embuscades imprévisibles d’ « un ennemi brave, dont l’invisibilité est la principale caractéristique et qui, la plupart du temps, se montre insaisissable « comme la poussière qui vole[5]. » La nature particulière du terrain, qui semble aux troupes métropolitaines aussi étrange que la surface de la planète Mars, est fréquemment relevée. « Aucune carte militaire exacte n’existe encore pour cette région »[6], relève Gemeau en 1927.

 

La puissance d’écrasement et de franchissement des chars débarqués en hâte sur le sol du Maghreb est conçue avant tout pour la guerre de tranchées. Ces appareils sont peu aptes à la lutte contre des partisans dans un conflit de haute intensité dépassant les tâches traditionnelles de police coloniale auxquelles les emploient aussi les Britanniques, fonctionnant surtout par la crainte inspirée aux populations locales.  Il s’agit de combattre en terrain montagneux, spécialité militaire quelque peu à part, l’utilisation des matériels modernes dans ce type d’environnement ayant fait l’objet de réflexions préalables[7] en Europe, mais de peu d’expérimentations concluantes[8]. Les forces terrestres s’engagent avant tout dans un processus de recyclage créatif du robuste FT, qui est le seul modèle transportable par voie maritime. L’engin conçu par Renault reçoit des améliorations, en particulier des chenilles Kégresse. Le conflit au Maroc donne une impulsion décisive au système de bandes de caoutchouc moulé, creusées de sculptures reproduisant la forme des patins, comme cela se pratique sur les pneumatiques. Le système présente l’avantage d’être adaptable aux châssis existant. Les FT à train de roulement Kégresse-Histin à chenilles caoutchoutées version 1923 sont pourtant peu performants dans le Rif. Seuls treize exemplaires prennent part aux opérations[9]. Rapidement déchiquetées par les aspérités coupantes des affleurements rocheux des pistes, les bandes souples tendant à handicaper des machines par ailleurs solides[10], sans leur procurer le surcroît de mobilité escompté. Leur emploi est d’abord considéré comme expérimental, comme l’indique un passage d’un article anonyme dans la Revue militaire française[11]. Le « bruit médiatique » autour de cette invention capable de progresser de manière relativement silencieuse dépasse certainement son efficacité réelle. Le « nouveau char avec chenilles souples »[12] français fait l’objet d’un article très documenté de Fritz Heigl dans Militär-Wochenblatt. L’attentif expert autrichien souligne que l’engin novateur « a été débarqué au Maroc, et que ses dernières occasions d’emploi montrent que celui-ci existe en plus grand nombre, et que les exemplaires sont vraisemblablement destinés à se multiplier. » Cette assertion ne correspond en rien à la situation réelle de l’arsenal national. « Les Français étant temporairement incapables, pour des raisons financières, d’envisager l’introduction d’un modèle nouvellement construit (…), ils ont réussi à moderniser, en masse considérable, leurs anciens chars légers datant de l’année 1917[13]. » Les efforts de mise en valeur du Rif n’ont guère porté sur les infrastructures, nul ne songeait à y faire rouler des chars, des automitrailleuses, ou à y poser des avions.

 

La rébellion d’Abd el-Krim offre surtout l’occasion aux Français de déroger à la stricte subordination des chars à l’infanterie prescrite par la doctrine. Les contingences matérielles en terrain colonial obligent certains à s’enhardir et à briser temporairement l’association organique entre fantassins et blindés[14]. « Depuis la guerre, les engins blindés n’ont été effectivement employés qu’aux colonies. Au Maroc, dans la campagne 1925-1926, ils se sont aussi bien comportés dans l’offensive que dans la défensive » affirme de manière un peu présomptueuse le sérieux Journal des Débats. Ce quotidien synthétise plus adéquatement : « Sans doute, l’emploi qui en a été fait n’a pas toujours été parfaitement orthodoxe et conforme aux indications réglementaires : rien d’étonnant, puisque celles-ci ont été établies à la suite des expériences d’une guerre européenne[15]. » Ce ne sont pas seulement les chars, mais les véhicules motorisés qui permettent de prendre l’avantage en déplaçant les troupes avec rapidité pour autant que le permet le réseau routier. L’adversaire étant privé des moyens automobiles symétriques, l’armée française ne dédaigne pas d’utiliser comme lui les traditionnels mulets. In medias res, un journaliste constate que « nous sommes aujourd’hui en présence d’un adversaire tel que nous n’en avons encore jamais rencontré au cours des campagnes coloniales. C’est d’une vraie guerre moderne, mettant en action toutes les armes scientifiques, qu’il s’agit désormais[16]. »

 

Les travaux universitaires contemporains évaluent néanmoins que, parmi les plus de 50 000 combattants placés sous les ordres d’Abd el-Krim, seuls 30 000 au maximum sont équipés de fusils modernes. En dépit de leur maintenance parfois difficile, les armements motorisés jouent un rôle de premier plan dans les hostilités asymétriques du Rif. Plus étonnant, la rigidité, la fidélité aux enseignements de la Grande Guerre inscrite dans les textes se prêtent à des aménagements dans une situation d’urgence. L’intervention française au Maroc du 13 avril 1925 au 27 mai 1926 dynamise à la fois l’innovation et la réflexion, sans toutefois conférer un élan durable à la pensée et la pratique militaires nationale. Si les aspects aéronautiques sont les plus remarquables, grâce notamment à l’action efficace du futur colonel Paul Armengaud, la partie se déroule aussi au sol, présentant un début d’adaptation des formes traditionnelles de la guerre terrestre, sinon une vague de modernisation. La guerre du Rif joue un rôle de laboratoire, comme ultérieurement la guerre d’Espagne. Les anciens combattants de 1914-1918 – comme leur matériel – se retrempent dans la guerre, de nouveaux officiers se forment et couchent sur le papier leurs expériences. Cependant, les conséquences pratiques de cet intense effort militaire, puis du travail de théorisation qui s’ensuit, restent limitées. Les forces françaises, soumises à des contraintes tant budgétaires que sociales – les  « classes creuses » dues à l’hémorragie de la Grande Guerre se profilent – et politiques, demeurant globalement engoncées dans leur carcan d’après-Armistice. Si les formes prises par les opérations coloniales connaissent une certaine évolution à partir du début de la décennie 1930, aucun char conçu exclusivement pour elles ne se concrétise jamais en France, malgré une succession de projets. L’espace des colonies et des protectorats représente pour la métropole à la fois un champ d’expérimentations militaires en terrain peu connu, mais aussi l’occasion de dévoiler d’éventuelles faiblesses à la fois aux rebelles autochtones et au vigilant adversaire allemand.

Candice Menat, doctorante au CHERPA sous la direction du lieutenant-colonel Rémy Porte

[1]. COURCELLE-LABROUSSE Vincent, MARMIÉ Nicolas, La Guerre du Rif, Paris, Tallandier, 2008, 364 p., p.17.

[2]. Les chiffres varient selon les modalités du décompte des personnels. Les travaux universitaires actuels évoquent plutôt 100 ou 120 000 hommes environ.

[3] GOUBERNARD René, chef de bataillon, « Les chars de combat au Maroc en 1925 » 1/3, Revue d’infanterie mai 1926 n°404, p.619 à 649, p.619.

[4]. ANONYME, « Neues über Kampfwagen », Militär Wochenblatt n°22 11 décembre 1925, p.776 à 778, p.776 expose par exemple les étapes du redéploiement du 517e régiment de chars, de l’armée du Rhin au Maroc en passant par la France.

[5]. GOUBERNARD René, op. cit., p.620.

[6] GEMEAU André, lieutenant-colonel, « L’emploi des feux dans la guerre du Rif », Revue militaire française, janvier 1927, p.112 à 117., p.112.

[7]. ABADIE Maurice, lieutenant-colonel, Étude sur les opérations de guerre en montagne, Paris, Lavauzelle, 1924, 362 p., p.120. « En ce qui concerne l’emploi des chars en montagne, aucune expérience n’a été faite jusqu’à ce jour. Par suite de circonstances diverses, les chars n’ont été utilisés ni à l’armée d’Orient ni sur le front austro-italien. Les conditions dans lesquelles de petites unités de chars ont été employées au Maroc et au Levant sont encore insuffisamment précisées et aucune conclusion utile ne peut être fournie par ces modestes essais ».

[8]. On capitalise sur les expériences de la Grande Guerre, selon le mécanisme habituel à l’armée française. Deux ans après l’Armistice paraît DARDE commandant, Étude sur la guerre de montagne d’après les enseignements de la campagne d’Orient. Sous la direction du général de Lobit et du colonel Dosse, 1920, 134 p. Devenu général, Dosse s’illustrera ensuite dans le Rif.

[9]. VAUVILLIER François, Histoire de Guerre, Blindés & Matériel n°100 avril-mai 2012, p.29.

[10]. Ce n’est pas avant 1928 que les chenilles métallo-caoutchoutées obtiennent des performances plus satisfaisantes.

[11]. ANONYME, « Les chars de combat au Maroc en 1925 », Revue militaire française décembre 1925, p.398 à 416, p.407. Cet article est longuement commenté, et partiellement traduit, dans ANONYME, « Kampfwagen in Marocco », Militär-Wochenblatt n°28 25 janvier 1926, p.997 à 998.

[12]. HEIGL Fritz, « Frankreich : Le nouveau char « avec chenilles souples » », Militär-Wochenblatt n°22 11 décembre 1925, p.779 à 780.

[13]. Ibid., p.780.

[14]. Le Britannique COSTIN-NIAN Charles Barry, commandant, « Rough on Riffs : Tanks in Hill Warfare in Morocco – 1925 », The Royal Tank Corps Journal n°97 mai 1927, p.10 à 12, p.12 relève cette entorse au règlement, ainsi que la pratique consistant à faire démarrer les chars une demi-heure avant l’infanterie, afin de leur conférer une certaine avance compensant leur lenteur. Les aspérités du terrain, quand elles ne les entravent pas totalement, ne permettent pas aux FT d’atteindre leur vitesse maximale. Les véhicules chenillés sont aussi utilisés pour tracter de l’artillerie.

[15]. BOURGET Jean-Marie, « Les chars de combat », Journal des Débats, 11 décembre 1926, p.3.

[16]. MONJOU Guy de, « La guerre du Rif  », Revue de Paris, 1er août 1925, p.574 à 601, p.577.

 

LA BUNDESWEHR, UN OUTIL MILITAIRE EN QUÊTE D’UNE VOLONTÉ POLITIQUE

17 déc

« L’armée allemande, trop délabrée pour combattre? ». ce titre d’article tiré de L’express du 30 septembre, résume assez bien l’ensemble des comptes-rendus ayant été publiés en automne dernier dans la presse sur l’armée fédérale. A l’heure où les budgets des armées européennes ne cessent de diminuer, réduisant leurs capacités de projection, il n’est guère étonnant que l’on prête désormais autant d’attention à l’état des forces armées de nos alliés, espérant vainement par ce moyen compenser les budgets nationaux de défense s’étiolant, ne serait-ce qu’afin de remplir tant bien que mal les engagements pris dans le cadre de la PESC, de la PSDC et de l’OTAN.

Reprenant les thèses défendues dans l’ouvrage, La Bundeswehr. De la pertinence des réformes à l’aune des opérations extérieures[i] paru en 2014, cet article présente une analyse concise de la situation de la Bundeswehr en traitant des interventions de celle-ci de ces quinze dernières années, ainsi que des nombreuses réformes qu’elle a connues depuis les gouvernements Schröder. Un certain nombre de critiques faciles peuvent à première vue être adressées à cette armée fédérale quand on aborde la question de son fonctionnement sur les théâtres d’opération. Outre l’application de règlements absurdes (à titre d’exemple, au début de l’intervention en Afghanistan, la Bundeswehr ne pouvait riposter à une attaque ennemie sans tirs de sommation de sa part, devant indiquer ainsi à ses assaillants son intention de répliquer), certaines décisions des gouvernements allemands laissent à désirer en termes de logique stratégique et tactique[ii]. Au-delà de ces faits peu glorieux, plusieurs traits caractéristiques mais aussi aptitudes peuvent être notés, constituant deux ensembles d’explications permettant une étude précise des réformes et des opérations extérieures de la Bundeswehr, outil militaire d’un système parlementaire à l’opposé de la V ͤ  République.

En effet, la décision allemande de prendre part à l’intervention en Afghanistan ainsi que la manière dont celle-ci fut menée pendant plus de dix ans, révèle de la part de Berlin des politiques et décisions plus dictées par des rôles que l’Allemagne s’attribuerait, que par des choix rationnels se référant à une analyse stratégique objective. Plusieurs entretiens menées ainsi que des articles du journal Der Spiegel mettent en lumière le rôle moteur joué par l’Allemagne lors du déclenchement de l’intervention en Afghanistan, celle-ci agissant avant tout dans l’objectif de se conformer à l’image qu’elle souhaitait donner d’elle, à savoir d’une part celle d’un alliée des Etats-Unis, remboursant la dette symbolique qu’elle leur devait pour leur protection durant la Guerre froide, et d’autre part, celle d’un état intégrant désormais le cercle restreint des pays les plus puissants, et demandant un traitement semblable aux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette même image de puissance mondiale égale à la France ou au Royaume-Uni, autrement dit capable d’accomplir autant de missions à l’étranger que ces derniers, se retrouve également dans les premières réformes de la Bundeswehr des années 2000. De la même manière, l’incapacité de Berlin à faire évoluer l’engagement de la Bundeswehr en Afghanistan jusqu’en 2009 s’explique par son fort attachement au rôle qu’il souhaitait endosser, à savoir celui d’un pays, expert dans la reconstruction avant tout économique et civile d’une société d’un Etat défaillant.

 

Nombre d’incidents ou de critiques adressées par les alliées de l’Allemagne trouvent quant à eux leur origine dans les traditions et cultures organisationnelles des administrations civiles et militaires allemandes. Il en va ainsi de l’application stricte de règles d’engagement (caveats) souvent décriées, observées tant lors des opérations en Afghanistan qu’au large des côtes somaliennes dans le cadre de la mission Eunavfor Atalanta. La prise du cargo allemand Hansa Stavanger en 2009 par des pirates peut servir ici d’exemple. En effet, bien qu’un navire militaire allemand se trouvait à proximité lors de la prise d’otage, il fut dans l’incapacité de porter secours aux otages, seul le GSG 9 (équivalent allemand du GIGN) étant autorisé par la loi allemande à intervenir lors de telles circonstances. Ce frein à la réactivité et à l’innovation peut également être mis en exergue lorsque l’on analyse la manière dont la doctrine de contre-insurrection fut adoptée par l’armée allemande, en particulier par l’état-major à Potsdam (cette doctrine étant considérée comme temporaire et à ne pas retenir à l’avenir pour toute autre intervention militaire de la Bundeswehr), ou encore lorsque l’on compare l’évolution des spécificités et commandes françaises et allemandes d’hélicoptère Tigre.

 

En ce qui concerne l’intervention en Afghanistan, outre l’impact des postures[i] prises par les gouvernements allemands, les disfonctionnements d’ordre administratif qui sont relatés, mettent en exergue les conséquences des rivalités bureaucratiques entre ministères et services, ce qu’illustre le fonctionnement des PRT (Provincial Reconstruction Team). Pour autant l’étude des opérations conduites par les militaires allemands met en évidence des soldats bien éloignés des visions caricaturales d’armée de parade ou encore de « croix rouge renforcée ». En effet, malgré les réticences de l’état-major à adopter une véritable politique de contre-insurrection, certaines des missions réalisées en Afghanistan[ii] montrent des individus parfaitement capables de mener des opérations difficiles de traque et de contre-guérilla plusieurs jours durant loin de leurs bases et dans des conditions de vie difficile. Plusieurs errements stratégiques sont malheureusement manifestes, que cela soit en Afghanistan, lors de l’opération en République Démocratique du Congo en 2006[iii], ou encore au cours de l’opération Eunavfor Atalanta (polémique sur l’extension au rivage de l’opération et sur la limite exigée par les parlementaires de deux kilomètres, au-delà desquels aucune action ne serait autorisée pour les troupes allemandes). Ces différentes missions montrent également le développement des entreprises allemandes de sécurité privée et le recours fréquent à des prestataires privés par la Bundeswehr, et ce parfois de manière inconséquente[iv].

 

Parallèlement aux opérations extérieures menées, diverses réformes furent entreprises par les gouvernements allemands depuis Gerhard Schröder. Or dans la conduite de celles-ci, on ne peut que noter à nouveau l’impact du rôle souhaité par Berlin au début des années 2000, id. est de puissance égale aux « cinq grands » du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette perception de son nouveau rôle et rang poussa l’Allemagne à adopter des principes directeurs pour sa politique de défense en 2003 allant bien au-delà de ses capacités. Ces derniers prévoyaient notamment de doter l’Allemagne d’une force de projection permanente de 14 000 hommes. Cependant au cours de la décennie écoulée, Berlin ne fut capable de déployer que quelques mois durant un total de 10 000 militaires, la moyenne haute s’établissant plus entre 7 000 à 8 000 soldats. Le rythme des réformes s’accélérant au cours du deuxième mandat d’Angela Merkel, le service militaire fut définitivement suspendu et la carte militaire modifiée. Les effectifs diminuèrent ainsi que les commandes d’équipements militaires, faisant craindre durant le ministère de Karl-Theodor zu Guttenberg des réformes de nature seulement financière, avant que son successeur ne donne à nouveau une orientation stratégique à ces bouleversements. L’analyse effectuée ici des commandes[v] permet de souligner l’absence d’adéquation entre celles-ci et les réductions des effectifs planifiées depuis plus de vingt ans, ainsi que la manque de réactivité des responsables tant militaires que civils. Par ailleurs, il est frappant de constater l’absence d’évolution de la version allemande du Tigre, a contrario de son homologue français, le modèle allemand demeurant conçu avant tout pour la lutte anti-char, ainsi que les plans datant de la fin des années 1980 le prévoyaient.

 

La décision allemande lors de la crise libyenne et la stupéfaction qu’elle engendra sont plus qu’intéressant à souligner ici, car contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce faux-pas de la diplomatie allemande, loin d’être une première, ressemble fortement à la décision unilatérale allemande de 1991, reconnaissant l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie, décision ayant jeté pour quelques mois l’opprobre sur Berlin. Afin de faire oublier cet écart, le gouvernement du chancelier Helmut Kohl contribua par la suite fortement aux premières missions en Bosnie-herzégovine[vi]. Le déploiement de batterie de missiles Patriot par l’Allemagne en Turquie en 2012 peut ainsi être interprété tel un acte de contrition de la part du gouvernement de la chancelière Angela Merkel envers ses alliés. Il démontre de manière d’autant plus frappante que les errements stratégiques et tactiques de l’Allemagne[vii] trouvent leur origine dans le comportement de sa classe politique. Outre une sensibilité exacerbée de sa part vis-à-vis de la politique intérieure[viii] lors de prise de décisions relevant des domaines des Affaires étrangères et de la défense, une déformation de l’esprit de la loi de 2005 encadrant les opérations extérieures par certains députés voire groupes politiques au Bundestag est plus qu’observable. La faible expérience des parlementaires de la précédente législature sur les questions de défense et de relations internationales[ix] est sans doute une des raisons à l’origine de cette défaillance manifeste de la classe politique allemande.

 

Néanmoins, l’absence de vrais débats publics de fond sur les questions stratégiques en matière de défense et de relations internationales semble être l’élément le plus préjudiciable pour Berlin et la Bundeswehr. Il s’agit là presque d’un paradoxe pour un système politique accordant tant de pouvoir en politique étrangère à son parlement. On ne peut en effet que constater la non participation des parlementaires lors des rédactions des documents stratégiques. Ainsi, à l’inverse de la commission pour le livre blanc français de 2013, nul député allemand ne prit part aux réflexions ayant précédé la publication des principes directeurs de la politique de défense allemande de 2011. Ceci favorise les polémiques ubuesques[x], mais aussi contribue à maintenir un décalage entre les discours volontaristes des ministres allemands de la défense (tels ceux de Monsieur Thomas de Maizière lors de la conférence sur la sécurité de Munich, ou encore ceux de l’actuelle ministre de la Défense Madame Ursula von der Leyen sur l’engagement allemand en Afrique) et les décisions finales prises par le gouvernement fédéral, lorsqu’il s’agit de mettre en application ces discours et donc de défendre la politique choisie devant le Bundestag. Or le risque à moyen terme de ce décalage est de renforcer l’exaspération et l’incompréhension des alliées occidentaux de Berlin.

 

Borzillo Laurent
Doctorant en cotutelle entre l’Université de Montpellier I et l’Université de Montréal, diplômé du Master II Histoire militaire en 2012.

[i] Ouvrage issu d’un mémoire de recherche réalisé dans le cadre du master d’histoire militaire de l’IEP d’Aix-en-Provence, lauréat du prix Ihedn 2013 (mention Traité de l’Elysée) et du prix en histoire militaire de l’Irsem 2013.

[ii] Cf. Décision allemande lors de la crise libyenne en 2011.

[i] Cf. Rôles.

[ii] Cf. Opération Jadid.

[iii] Maintien d’un calendrier de retrait des troupes en décalage avec les dates des élections, élections dont ces mêmes troupes avaient pour mission d’assurer le bon déroulement.

[iv] Cf. Opération Eufor RDC, théâtre afghan.

[v] En hélicoptères ou encore en A400M.

[vi] Cf. Ifor, Sfor.

[vii] Voir supra.

[viii] Elections des gouvernements des Länder.

[ix] Surtout au sein des libéraux et des verts.

[x] A l’instar de celle ayant touché l’ancien président allemand Horst Köhler en 2010 et l’ayant partiellement contraint à la démission.

La Bundeswehr. De la pertinence des réformes à l’aune des opérations extérieures

Borzillo Laurent

Editions L’Harmattan, 2014, 232 pages

 

9782343021928r

LES RECHERCHES SUR L’INTERVENTION EN AFGHANISTAN PRIMEES

17 déc

Prix

De gauche à droite : Julie le Gac, Per Endling, Arnaud Guinier, le secrétaire d’Etat Jean-Marc Todeschini, Professeur Maurice Vaïsse, Laurent Borzillo, Christophe Lafaye et Mathieu Gotteland.

Le 26 novembre dernier, le secrétaire d’Etat auprès du Ministère de la Défense, chargé des anciens combattants et de la mémoire, Jean-Marc Todeschini, a remis les prix d’histoire militaire 2012, 2013 et 2014 aux lauréats de ces trois années consécutives, suite à un discours de présentation des recherches primées par le Professeur Maurice Vaïsse, président du conseil pour la recherche historique du Ministère de la Défense.

Lauréats 2014 : Christophe Lafaye et Mathieu Gotteland.
Lauréats 2013 : Arnaud Guinier et Laurent Borzillo.
Lauréats 2012 : Julie le Gac et Per Endling.

A cette occasion, deux travaux de recherches issus d’étudiants rattachés à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence ont été primés :

• Prix de la meilleure thèse en histoire militaire en 2014, le travail du lieutenant de réserve Christophe Lafaye portant sur le génie en Afghanistan. Docteur en histoire de l’université d’Aix-Marseille, Christophe Lafaye est chercheur associé au laboratoire du Cherpa de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, rédacteur au bureau de recherche du CDEF (Centre de Doctrine d’Emploi des Forces) et également lieutenant de réserve du 19e régiment du génie de Besançon. Intitulé Le génie en Afghanistan. Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection (2001-2012). Hommes, matériels, emploi, et rédigé sous la direction du lieutenant-colonel Remy Porte, ce travail traite rigoureusement et exhaustivement de l’engagement de l’armée française en Afghanistan, à travers une analyse centrée sur l’arme du génie. Une prochaine publication en 2015 aux éditions du CNRS (DMPA) est d’ores et déjà prévue.

• Meilleur mémoire de master de recherche en histoire militaire en 2013, le travail de Laurent Borzillo portant sur les réformes et les opérations extérieures de la Bundeswehr des vingt dernières années. Diplômé de l’IEP d’Aix-en-Provence et du master II en histoire militaire dirigé par le Professeur Jean-Charles Jauffret, Laurent Borzillo poursuit des études de doctorat en cotutelle entre les universités de Montpellier I (Cepel) et de Montréal (Cepsi) sur la défense européenne. Intitulé La Bundeswehr, de la pertinence des réformes à l’aune des opérations extérieurs de la dernière décennie, ce mémoire analyse en détail les causes et le déroulement de l’intervention allemande en Afghanistan, tout en replaçant celle-ci dans le cadre des tentatives des gouvernements allemands de doter l’Allemagne d’un nouveau rôle sur la scène internationale, égal à son poids économique. Primé également par l’Ihedn en 2013, ce travail de recherche est désormais disponible en libraire, ayant été publié cette année aux éditions L’Harmattan.

LES AFFREUX : MERCENAIRES FRANCAIS DE 1960 à 1989

11 déc

Etudes géostrategiques est heureux de reprendre ici le compte-rendu de lecture de l’excellent guerres-et-conflits.over-blog.com consacré au dernier ouvrage de Walter Bruyère-Ostells :

« Une étude académique et scientifique du phénomène du mercenariat français entre la guerre d’Algérie et la chute du mur de Berlin, le pari de Walter Bruyères-Ostells était osé, et il est réussi.
A travers cette étude particulièrement documentée de « La main gauche de la France en Afrique » (titre de la deuxième partie), l’auteur nous entraîne du Congo belge à l’Afrique australe et aux Comores. On apprécie surtout que Walter Bruyères-Ostells prenne du recul par rapport aux événements plus ou moins sensationnels et à discours moralisateur habituel. Sur la base d’un vaste ensemble archivistique (dont les papiers personnels de Bob Denard), de documents officiels, de publications, d’articles de presse et d’entretiens, il nous livre une étude absolument essentielle pour quiconque s’intéresse au sujet. Passant intelligemment de la description des événements à l’étude des hommes, du cadre géopolitique aux manoeuvres quasi-maffieuses, de l’analyse de l’environnement à celle des réseaux, des causes et des conséquences, de Rhodésie du Sud au Gabon, d’Angola au Tchad, il nous fait traverser le continent africain dans toutes ses diagonales, sans oublier les liaisons anciennes (amitiés issues de l’Algérie française), les différences et tensions internes dans ces groupes hétérogènes, ni les instrumentalisations ultérieures des très respectables gouvernements de la Ve République dans le contexte général de la guerre froide. Il souligne également l’évolution « sémantique », qui glisse progressivement vers la notion de « volontaire armé », sans doute plus propre et présentable. Ce thème, d’ailleurs, ne pourrait-il pas faire l’objet d’un tome 2, qui traiterait des situations libanaises, balkaniques et autres ?
En tout cas, on en redemande. Un livre précis, soigné, complet ».
Nouveau Monde éditions, 2014, 480 pages, 22 euros.

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ET SI LA CRISE UKRAINIENNE APPELAIT A UN RENFORCEMENT DE L’EUROPE DE LA DÉFENSE ?

27 nov

La crise ukrainienne apparaît comme le symptôme, pour l’Europe de la Défense, de son absence de crédibilité. Si, dès le début de la crise, une ligne Paris-Berlin-Varsovie a su déployer, dans le cadre du Triangle de Weimar, une initiative diplomatique cohérente et soutenue par l’ensemble de l’Union européenne, la réponse militaire en réaction aux tensions russes demeure celle de l’OTAN. Dès la fin du mois de février, c’est l’OTAN qui se réunit et augmente son niveau d’alerte et ce sont les moyens de l’OTAN qui sont déployés progressivement à partir du mois de mars, des bords de la Mer noire aux rivages des pays baltes. Cela alors même que cette crise se déroule à la frontière immédiate de l’Union et qu’elle concerne un Etat candidat à la rejoindre et engagé dans un programme de coopération régionale, le Partenariat oriental, qui peut même apparaître comme le plus abouti des programmes développés dans le cadre de la politique européenne de voisinage. De même, aux prémices des crises ukrainienne et géorgienne se trouvent, partagée avec la demande d’adhésion à l’Union européenne, une candidature à l’OTAN : en 2008, lors du sommet de Bucarest, l’Ukraine et la Géorgie figuraient parmi les 5 pays candidatant au MAP; avant toutefois que leur candidature, tout comme celle de la Macédoine, ne soit ajournée sur demande de la France et de l’Allemagne, soucieuses de ne pas fâcher Moscou. Pourquoi, dès lors, lier l’adhésion à l’Union européenne avec celle à l’Alliance atlantique ? Quelle attractivité peut susciter l’OTAN sur les pays de la sphère d’influence russe alors même qu’une composante militaire complète et opérationnelle existe au sein même de l’Union européenne ?
Certes, l’implication des Etats-Unis dans l’Alliance atlantique continue de rassurer les Etats d’Europe orientale, inquiets, à juste titre, des ambitions de la Russie. Mais cet argument est aussi celui de la faillite de l’Europe de la Défense : pourquoi les instruments européens de défense ne permettraient-ils pas d’assurer la sécurité de ces Etats ? Pourquoi l’assurance américaine est-elle également recherchée ?
Il est vrai toutefois que l’Europe de la Défense, malgré un intérêt renouvelé affiché par les Etats-membres depuis plus d’une quinzaine d’années, peinent à s’imposer dans la sécurité européenne face à l’OTAN. Si les accords de « Berlin + » en 2002 ont permis de convenir d’un modus vivendi, avec une Alliance atlantique disposant d’un droit de premier refus, le refus d’une « duplication » des moyens dans un contexte budgétaire restreint et qui ne semble pas prêt à croître, appelle aujourd’hui à faire un choix, alors même que l’Europe cherche à se doter, de manière institutionnelle notamment, d’une politique extérieure commune qui, pour être ambitieuse, nécessite de reposer sur une véritable autonomie stratégique que seule peut fournir l’Europe de la Défense. Développer des capacités militaires autonomes lui permettant de se passer de l’OTAN constitue même le maître mot qui présida à l’initiative européenne d’une défense commune. En 1992, l’Eurocorps est constitué. En 1998, au sommet de Saint-Malo, la France et le Royaume-Uni, les deux principales puissances militaires européennes, créent la PESD, fondée sur une « capacité autonome d’action » et des « forces militaires crédibles ». En 1999, à Helsinki, tirant les leçons de son incapacité dans les Balkans, l’Union européenne se fixe l’objectif d’une capacité d’intervention de 60 000 hommes, déployables pour un an sur un théâtre éloigné (Headline goal). En 2001, à Nice, l’Union se dote d’un comité politique et de sécurité (COPS) et d’un comité militaire. En 2010, un Headline Goal prévoit la création de groupements tactiques interarmes rapidement déployables et il en existe près d’une vingtaine aujourd’hui, souvent même issus d’initiatives multilatérales (germano-néerlandais ou GTIA de Visegrad). Au niveau militaire, il est indéniable que l’Union européenne dispose des moyens nécessaires puisque parmi ses Etats-membres figurent des puissances militaires de premier plan (France, Royaume-Uni, Allemagne) et de nombreux membres de l’OTAN (21 des 29 membres de l’OTAN appartiennent également à l’UE).
Si l’argument est celui de l’exigence d’une industrie d’armement dynamique nécessaire au développement de capacités militaires européennes autonomes, là aussi le bât blesse : de fait, la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne présente de solides atouts avec des groupes nationaux (Dassault, Saab, Thyssen Krupp) et transnationaux (BAE Systems, EADS, Thalès) de premier plan. Mais, globalement, l’industrie européenne reste dispersée entre groupes concurrents sur des créneaux identiques. Cette dispersion des efforts européens constitue une faiblesse face à la concurrence étrangère, malgré les tentatives d’harmonisation recherchées (création de l’OCCAR en 1996, directive MPDS en 2009, création de l’ADE en 2004).
Enfin, l’Union européenne doit surmonter un « mur budgétaire » : ses budgets de défense ne lui permettent pas de développer un outil militaire à la hauteur de ses ambitions. En baisse depuis la fin de la guerre froide, les dépenses militaires subissent également le nouveau cadre budgétaire imposé par la crise économique, à l’exception de quelques pays, et sont, de plus, davantage orienté vers les dépenses de fonctionnement que vers des dépenses d’investissements. Par ailleurs, la fragmentation des marchés nationaux de la défense pèse aussi lourdement sur les capacités européennes : coûteuse pour les Etats qui achètent alors chers leurs équipements, cette fragmentation empêche la rationalisation du secteur. Cela d’autant plus que l’article 296 du Traité de Rome, transposé en article 346 du TFUE, permet aux Etats de déroger aux règles du marché commun pour les achats d’armements, à condition qu’ils affectent la sécurité nationale et entrent dans une liste de domaines non révisée depuis 1958.
Surtout, l’Europe de la défense manque d’une doctrine et de projets concrets de coopération. Sollicitée régulièrement par certains Etats-membres qui tentent de partager un effort budgétaire en imposant un cadre européen (intervention française au Mali en 2013 et création d’EUTM/ pareil en 2014 en RCA) dans lequel agissent des opérations nationales, l’Europe de la Défense manque avant tout d’un cadre d’action. Certains ont raison lorsqu’ils affirment que « si la défense européenne est aujourd’hui en souffrance, cette situation n’est plus guère imputable à l’obstruction des Etats-Unis ou de leurs plus proches alliés mais bien à l’apathie européenne en matière militaire en général et à l’opposition britannique en matière de défense européenne en particulier ». Sur fond de faiblesses capacitaires marquées, la comparaison avec l’OTAN est intéressante à plus d’un point : l’OTAN, depuis la guerre froide, a su se réinventer dans un cadre politique et doctrinaire marquée. En 1999, le « concept stratégique » de l’OTAN adopté en 2002 au sommet de Reykjavik, a apporté une réponse dans la globalisation géographique et fonctionnelle d’une Alliance qui s’interrogeait sur sa pertinence après la guerre froide. L’émergence de nouvelles menaces et la guerre en Afghanistan, qui tranche avec les opérations de maintien de la paix de Bosnie et du Kosovo, ont élargi le spectre stratégique d’une Alliance qui s’adapte une nouvelle fois. Certes, la présence des Etats-Unis est un argument qui rassure et/ou permet de faire poids, mais il est aussi un aveu de faiblesse de la part des pays européens.
A l’heure où les tensions se font à nouveau plus vives avec la Russie, sorti du champ diplomatique, l’OTAN semble être, pour les Etats européens, un bouclier bien plus protecteur que celui de l’Europe, alors même qu’ils y sont aussi proactifs et aussi décideurs. Mais ils partagent cette responsabilité avec d’autres alors qu’ils en sont les seuls décideurs dans le cadre européen. Pour la crédibilité de l’Union européenne autant que pour son image, la crise ukrainienne appelle à un renforcement de l’Europe de la Défense mais il semblerait plutôt que s’impose le constat d’un observateur avisé, pour qui la réponse réside plutôt dans une faillite morale :
« Mais peu nombreux sont ceux qui sont prêts à investir dans l’Europe une volonté de puissance, en particulier dans sa forme miliaire. La plupart des nations européennes n’en voient guère la nécessité, associant la puissance au nationalisme et à ses abus, à la Machtpolitik aux funestes conséquences, aux tragédies qui ont affligé leur continent au XXème siècle. Spectre hantant la conscience historique des Européens, traumatisée par les deux conflits mondiaux, la puissance reste frappée d’illégitimité et d’immoralité ».

Pierre-Olivier Eglemme, diplômé du Master II en 2014. 

LA PUISSANCE FRANÇAISE FACE AU CHOLÉRA EN MEDITERRANEE (1823-1860) : GÉOSTRATÉGIE, FORCES NAVALES ET EPIDEMIES

22 nov

La construction d’un objet de recherche historique
Au XIXème siècle, plus que jamais « dans son paysage physique comme dans son paysage humain, la Méditerranée carrefour, la Méditerranée hétéroclite se présente dans nos souvenirs comme une image cohérente, comme un système où tout se mélange et se recompose en une unité originale» (1). Espace morphologiquement clos, qui peut être militairement aisément verrouillé par qui tient Gibraltar, Suez, les détroits des Dardanelles et du Bosphore, la Méditerranée est divisée en deux bassins, occidental et oriental (ce dernier est prolongé au Nord-Est par le bassin de la mer Noire), de tailles inégales, le passage de l’un à l’autre étant contrôlé par les détroits de Messine et de Sicile (2). Elle n’en constitue pas moins une charnière, pensée selon le géographe Jean Gottmann (3) comme connectant lieux et réseaux. Située au point de rencontre de civilisations majeures dans une perspective de temps long, la Méditerranée se laisse définir par un réseau sophistiqué de villes-ports commandant des flux commerciaux, financiers et humains tous azimuts, lui-même articulé à d’autres réseaux à l’échelle infra-régionale dans une mise en abîme des dynamiques spatiales. Espace de confrontations directes ou indirectes entre forces locales, régionales et globales, la Méditerranée est le produit de cette dialectique subtile et non-mécaniste entre les échelles de la puissance et des circulations multiples (4).
Complémentairement à cette conception réticulaire de l’espace, la Méditerranée peut être examinée à l’aune d’un second concept gottmannien (5). Il postule que le territoire est défini par le rapport dialectique de deux catégories de forces, agissant comme deux aspects de la même réalité. Les circulations, polymorphes, procèdent comme autant de forces de décloisonnement, créatrices de changement à l’ordre établi. Elles se heurtent à l’iconographie constituée par toutes les forces de résistances au changement (6). L’iconographie se développe à partir de carrefours dont l’existence est due à la circulation. En suivant cette grille d’analyse, la pandémie de choléra, qui surgit du Bengale en 1817 et vient toucher pour la première fois la Méditerranée en 1823, est alors à considérer comme la force de changement dont la progression « suit les lignes de moindre effort définies par l’espace physique, la technologie, les réseaux déjà constitués, etc. » (7). Si, ponctuellement, elle peut renforcer le cloisonnement en suscitant des pratiques de quarantaines et de mise en œuvre de cordons sanitaires supposées briser son élan, l’épidémie de choléra agit généralement plus comme un catalyseur de changement qui aurait tendance à défaire les cloisons existantes. Face à ce flux déstabilisant, la projection de la puissance française en Méditerranée dans le foreland, ou avant-pays ainsi défini, territoire aux contours forcément fluctuants, agit comme une force « d’auto-défense » d’une « politique établie » (8). « S’il suffit de penser que les iconographies se développent à partir de carrefours dont l’existence est due à la circulation, et, qu’inversement, l’unification de l’espace produit par l’iconographie facilite la circulation» (9), la puissance française en Méditerranée, suivant le raisonnement de Jean Gottmann, a contribué à créer les réseaux sur lesquels prend aussi appui l’épidémie de choléra pour circuler. En retour, les circulations du «bacille virgule» » entre le Levant et Gibraltar, la pressent à se réinventer.
Cet effort d’adaptation est multidimensionnel. Adaptation géographique d’abord. Il s’agit d’opposer à la progression réticulaire du choléra des réseaux facteurs de résilience, reposant sur un maillage renouvelé de l’espace de projection de puissance. La lutte se fait alors acharnée sur la « frontier » (10) dans un « Go East » en direction d’un Orient, aussi insalubre que désiré. Adaptation institutionnelle et opérationnelle ensuite. Il s’agit pour la France, en tant qu’Etat constitué, de construire une réponse cohérente à la fois réglementaire et organisationnelle à l’obstacle que représente le choléra pour son ambitieuse politique méditerranéenne. Cet effort concerne au premier chef les forces navales. Il doit être pensé dans une perspective de coopération entre des composantes de la Marine en pleine (re)-structuration (flotte, commandement opérationnel, administration centrale et service de santé) ainsi que comme une coproduction entre tous les acteurs français, qu’ils soient militaires, diplomates ou civils engagés en Méditerranée. Adaptation géopolitique enfin. L’objectif est clair : profiter de la cinétique du choléra pour se positionner en force motrice de la lutte internationale contre l’épidémie. La lutte contre le choléra en Méditerranée donne à voir la puissance française dans la diversité de ses acteurs et de ses dimensions. Hard power, soft power (11) et smart power (12) se déclinent et s’entremêlent dans la partition française, avant même leur conceptualisation et avec toutes les limites d’une lecture à postériori. Force d’initiative et instrument indispensable au service de la projection de la puissance française en Méditerranée, le Sea Power, entendu comme « la puissance sur mer des Etats et des Nations » (13) est au diapason d’une conception extensive et protéiforme du concept de puissance, donnant l’occasion de tempérer le très déterministe « atavisme terrien » (14) de la France. « Par les facilités qu’elle offre au commerce et à la projection de force un formidable, la mer est un formidable multiplicateur de puissance » dont le noyau initial est à terre (15). Au final, ces efforts multiples d’adaptation conjuguant empirisme et volontarisme sont à appréhender dans la dynamique géostratégique globale d’une France qui souhaite après 1815 retrouver une place centrale dans le concert des nations.

Problématique générale et pistes de réflexion
« Le 10 juin 1823 [l’épidémie de choléra] se manifesta à Lattaquié et le 20 du même mois à Antioche […] La première de ces villes, qui est l’ancienne Laodicée, gît à 30 lieues d’Alep, sur la côte de Syrie ; et le choléra pestilentiel, en atteignant ce port, s’y établit en face des rivages de l’Europe, à 1500 lieues de son point de départ du Bengale, et en contact immédiat avec les équipages de nos bâtiments de guerre et de commerce, ainsi qu’avec les marchandises débarquées moins de 15 jours après dans nos entrepôts de la Méditerranée » (16). Alexandre Moreau de Jonnès est interpellé dès l’apparition du choléra en Méditerranée par le danger qu’il représente pour les intérêts stratégiques et commerciaux français et l’intégrité sanitaire du territoire national. En observateur avisé, il ne peut que constater l’irrésistible progression de l’épidémie vers l’est. Ses écrits sont une invitation à penser la rencontre entre la projection de puissance française en Méditerranée et la mortelle marche du «bacille virgule» en privilégiant une analyse géostratégique. Entre 1815 et les années 1860 la France vient chercher sur le théâtre méditerranéen un nouvel élan pour réintégrer pleinement le concert des Nations. Son implication dans les contractions de l’Histoire qui continuent au XIXème siècle de secouer cette « mer toujours recommencée » (17) la met en première ligne pour encaisser le choc de l’arrivée du « fléau invisible ». Ce « choc de circulations » est conçu en suivant la logique de Jean Gottmann comme la déstabilisation de la projection de puissance française par la course fulgurante de la maladie qui la contraint à une indispensable adaptation. En proposant une réflexion sur le défi qu’impose le choléra à la puissance française en Méditerranée, il s’agit donc de voir comment la France en œuvrant à repousser le choléra hors de l’espace méditerranéen tente de s’imposer à nouveau comme une puissance incontournable. Dans ce conflit irrégulier, la puissance du feu compte peu. La contre-proposition est essentiellement supportée par l’élaboration d’un « doux commerce » sanitaire, seul efficace face à un ennemi invisible.
La confrontation entre la puissance française et le choléra impose aux forces navales françaises, positionnées aux avants postes, de produire une réponse stratégique, tactique et logistique suffisamment efficace pour tenir sur le «front épidémique». Elles mettent ainsi en œuvre une stratégie sanitaire duale. A la défense maritime statique héritée de pratiques multiséculaires, une approche plus dynamique aboutit à la mise en place d’un « territoire circulatoire sanitaire ».
Au cœur du dispositif naval de défense contre le «bacille virgule», le service de santé de la Marine contribue fortement à l’émergence d’une proposition de front médical avec pour objectif minimal de fixer le «front épidémique» avant de l’éteindre. Il doit être en mesure de donner aux autorités de tutelle des nouvelles du front, tout en étant en situation de mobiliser les ressources médicales disponibles à l’arrière afin de projeter en opération une puissance médicale capable d’apporter une réponse thérapeutique la plus efficiente possible aux malades du choléra dont il a la charge.
Face à ce « fléau invisible », les forces navales françaises ne mènent pas seules la lutte. Le combat mobilise une diversité d’acteurs, concerne des échelles d’actions multiples et participe à la formulation d’une diplomatie sanitaire française active adossée à l’internationalisation de la lutte contre les épidémies. Il est alors question pour la puissance française et ses partenaires européens de s’appuyer sur ce front sanitaire coproduit pour repousser le plus à l’est possible le choléra tout en étendant leurs zones d’influences respectives en Méditerranée. Cette élaboration d’un front sanitaire est matérialisée à l’échelle locale par les multiples collaborations médicales et portée à l’échelle internationale par un processus de coopérations entre les Etats concernés.
En s’appuyant sur une documentation composite, et des stratégies de lecture privilégiant la recherche des points de convergences et des éléments de contradiction, la proposition de réflexion se veut qualitative et souhaite se démarquer d’une étude exhaustive qui épuiserait tous les détails du sujet.
Et chercher par ce travail de mettre à l’épreuve le postulat d’Albert Camus : « Ce qui est naturel, c’est le microbe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, c’est un effet de la volonté et d’une volonté qui ne doit jamais s’arrêter » (18).
par Benoît Pouget (Professeur Agrégé – Doctorant Sciences-Po Aix / CHERPA -Thèse sous la direction de Walter Bruyère-Ostells ) – Communication présentée lors de l’atelier doctoral du 13/11/2014 – IEP d’Aix-en-Provence/CHERPA

1 Braudel Fernand, La Méditerranée, L’Espace et l’Histoire, 1977.
Les Britanniques contrôlent au XIXème siècle les verrous de Gibraltar et de Malte, la Sublime Porte tient les détroits des Dardanelles et du Bosphore ainsi que l’isthme de Suez.
2 Gottmann Jean, « Capital Cities », Ekistics, vol.50, n° 229, March-April 1983, p. 88-93. Le concept de charnière a été utilisé récemment par François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIème-XXIème siècle, CNRS éditions, Paris 2009.
4 L’analyse d’Yves Lacoste sur la situation géopolitique de la Méditerranée au début du XXIème siècle propose une réflexion géo-historique qui fait la part belle au XIXème siècle. Lacoste Yves « La Méditerranée », Hérodote, 2001/4 N°103, p. 3-39.
5 Gottmann Jean, « Les frontières et les marches : cloisonnement et dynamique du monde » in H. Kishimoto (éditeur), Geography and its Frontiers : in memory of Hans Boesch,Berne, Kummerly und Frei, 1980, p. 53-58. Nous nous référons ici à la définition de la notion de territoire proposée par Jean Gottmann. Voir Prévélakis Georges, 1996, « La notion de territoire dans la pensée de Jean Gottmann », Géographie et Cultures, no 20, pp.81-92 & Prévélakis Georges., 2001, “Circulation/Iconographie contre Homme/Nature: Jean Gottmann et la «délicatesse de la causalité»” in P.-J. Thumerelle, Explications en géographie. Démarches, stratégies et modèles, Paris, SEDES, 2001, pp. 40-55.
6 Prévélakis Georges, « La notion de territoire dans la pensée de Jean Gottmann », Géographie et Cultures, no 20, pp.81-92, 1996.
7 Prévélakis Georges, « La notion de territoire dans la pensée de Jean Gottmann », Géographie et Cultures, no 20, pp.81-92, 1996.
8 Gottmann Jean, Éléments de géographie politique, Paris, Les cours de Droit, Fascicules I et II, 1955.
9 Prévélakis Georges, « La notion de territoire dans la pensée de Jean Gottmann », Géographie et Cultures, no 20, pp.81-92, 1996.
10 Turner Frederik, Jackson, The Frontier in American History, 1935, New York.
11 Voir la définition de la puissance déclinée en hard et soft power proposée par Baud Pascal, Bourgeat Serge et Bras Catherine, Dictionnaire de géographie, Hatier, Paris 2008 p. 256.
12 Le smart power est défini par le Center for Strategic and International Studies comme « une approche qui souligne la nécessité d’une armée forte, mais aussi d’alliances, de partenariats et d’institutions à tous les niveaux pour étendre l’influence américaine et établir la légitimité du pouvoir américain ».
13 Louvier Patrick, «Puissance et impuissance navales en Europe et en Asie orientale : histoire, perceptions et débats», Revue d’histoire maritime n°16, Paris, PUPS, 2013.
14 Taillemite Etienne, Histoire ignorée de la Marine française, Paris, Perrin, 2003, p. 9-10, 43 et 87.
15 Martin Motte : la « Jeune Ecole » de la géopolitique, propos recueillis par Pascal Gauchon, Conflits, n°3, octobre-novembre-décembre 2014, p.12-15.
16 Moreau de Jonnès Alexandre (1778-1870), Rapport au Conseil supérieur de santé sur le choléra-morbus pestilentiel : les caractères pathologiques de cette maladie, les moyens curatifs et hygiéniques qu’on lui oppose, sa mortalité, son mode de propagation et ses irruptions dans l’Indoustan, l’Asie Orientale, l’Empire de Russie et la Pologne, 1831, p. 267-268.
17 Valéry Paul, Le cimetière marin, 1920.
18 Camus Albert, La peste, 1947.

GENIE EN AFGHANISTAN

7 nov

Le blog Etudes géostratégiques est très heureux de se faire le relais du communiqué de presse ci-dessous rendant compte de la prochaine remise du prix d’Histoire militaire à Christophe Lafaye qui a soutenu sa thèse  au CHERPA, auquel il est désormais associé comme chercheur:
COMMUNIQUE DE PRESSE

Prix d’histoire militaire 2014 : l’armée française en Afghanistan à l’honneur
Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense va remettre le Prix d’histoire militaire 2014 au docteur en histoire et lieutenant de réserve Christophe Lafaye, du 19e régiment du génie (19e RG) de Besançon, le mercredi 26 novembre 2014 à 18h45 (Hôtel de Brienne).

Décerné par le Conseil scientifique de la recherche historique de la Défense, ce prix récompense sa thèse intitulée « Le génie en Afghanistan. Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection (2001-2012).Hommes, matériels, emploi », réalisée sous la direction du lieutenant-colonel Rémy Porte, seul militaire d’active à posséder une habilitation à diriger les recherches en histoire. Fruit de trois ans de recherche universitaire et d’entretiens menés au sein de l’armée de Terre, cette thèse en histoire immédiate a été soutenue le 29 janvier 2014 à l’école militaire et va faire l’objet d’une prochaine publication en 2015 (CNRS éditions / DMPA).

Domicilié à Chevigny dans le Jura, le lieutenant de réserve Christophe Lafaye est historien, docteur en histoire de l’université d’Aix-Marseille et chercheur associé au laboratoire CHERPA de l’Institut d’études politiques (IEP) d’Aix-en-Provence. Chef de section au sein de la 5ème compagnie du 19e RG, il commande une trentaine de réservistes. Il a participé notamment à la mission Vigipirate à Paris cet été.

Cette thèse est la première recherche historique de troisième cycle menée sur l’engagement de l’armée française en Afghanistan.

LTN LAFAYE 3

Les sociétés militaires privées : de l’intérêt de la qualification

16 oct

Dès lors qu’on évoque les sociétés militaires privées (SMP), une des premières questions qui se pose est celle de leur qualification. C’est une question fondamentale et il est impossible de trouver de la littérature sur le sujet qui ne prenne position. Beaucoup qualifient abusivement les SMP de mercenaires ; certains éludent la question en affirmant qu’elles opèrent dans un vide juridique ; d’autres, plus au fait de la science juridique, perçoivent leurs employés – quand ces sociétés sont employées par des États – comme des civils suivant les forces armées, voire dans certaines situations comme des membres des forces armées irrégulières.
La question de la qualification est intéressante pour le juriste en raison de la complexité de l’exercice. Les SMP désignent en effet un panel de sociétés et de fonctions très diverses. Si les SMP sont souvent associées dans l’imaginaire collectif à des mercenaires, elles offrent un panel de services bien plus large que les seules fonctions de combats qui ne représentent finalement que la portion congrue des activités des SMP. Il est vrai que le domaine d’intervention des SMP est très étendu puisqu’il couvre pour l’essentiel des missions de soutien, d’appui et de logistique. Ce que Peter W. Singer nomme « les firmes militaires de soutien » par opposition aux firmes militaires prestataires qui sont employées pour des activités plus militaires dans son sens belliciste et qui peuvent les amener à conduire ou participer aux hostilités ; et aux firmes militaires de consultation, composées de conseillers en matière de défense et de sécurité ainsi que d’instructeurs1. À tire d’exemple il est possible de regarder la situation en Irak en mars 2011 : le « base support » autrement dit l’entretien des bases, la gestion de la restauration et de l’habillement représentait 61% du total des agents des SMP, quand la sécurité ne représentait que 18% des effectifs2. Mais derrière cet aspect purement juridique – presque technique – de la qualification stricto sensu, une autre question se pose, celle des enjeux de cette qualification.
Au-delà des SMP, de manière générale, la qualification juridique va entrainer des conséquences importantes, notamment dans la détermination de statuts et de régimes applicables. En l’espèce, la qualification juridique d’une SMP ou de ses employés permettra


de définir leurs droits, leurs obligations et leurs responsabilités, ainsi que ceux qui incombent à l’État qui les emploie ou duquel elles ont la nationalité.
La question de la qualification ne se limite pas à une seule discipline juridique ; elle concerne un ensemble de de branches du droit qui peuvent connaitre des mêmes qualifications ou au contraire diverger. La qualification juridique se fait dans chaque discipline en fonction des définitions et des éléments propres à celle-ci. Néanmoins, ces différentes matières ne doivent pas être perçues comme cloisonnées entre elles car la qualification dans l’une d’elle peut influencer les autres. On le constate à travers les définitions utilisées dans ces différentes matières. Ainsi la Convention de New York de 1989 contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction de mercenaires3, comme la Convention de l’Organisation de l’Union Africaine de 1977 sur l’élimination du mercenariat en Afrique4 reprend – exception faite d’un alinéa sur la participation directe aux hostilités – la définition du mercenaire en droit humanitaire5. Par ailleurs l’étude de jurisprudences de Cours statuant dans des domaines différents permet également d’observer cette influence. A titre d’exemple la Cour internationale de Justice, statuant sur l’affaire relative à l’application de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, vise les conclusions «hautement convaincantes » du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie6.
La qualification retenue en droit humanitaire par exemple ne va pas se limiter à cette discipline et pourra s’étendre au droit pénal ou au droit de la responsabilité. Mais il est important de garder à l’esprit que si une branche du droit peut influencer une autre, elles restent distinctes et sont parfois hermétiques, proposant leur propre définition. Prenons la définition du mercenaire : cette dernière est très restrictive en droit humanitaire puisqu’elle énonce six critères cumulatifs dont certains, comme le fait de prendre part aux hostilités « en vue d’obtenir un avantage personnel », sont pour le moins subjectif. Le professeur Éric David, spécialiste du droit humanitaire et de la question du mercenariat et du volontariat international, écrit d’ailleurs à propos de ces critères que « les conditions requises pour qu’un combattant apparaisse comme mercenaire sont tellement restrictives qu’il faudrait être


suicidaire pour réussir à les remplir »7 ; cette volonté de réduire au minimum la définition s’explique par la ratio legis du droit humanitaire. Ce dernier a en effet pour vocation de régir les conflits armés et d’offrir une protection juridique aux acteurs de ces conflits. Or, les mercenaires représentent la seule catégorie juridique à être privée de protection en droit humanitaire. Afin que la qualification de mercenaire ne puisse être entendue trop largement – ce qui aurait pu exclure un nombre important de personnes de la protection du droit humanitaire – sa définition a été voulue la plus limitée possible. En revanche en droit pénal, le droit n’a pas cette vocation humaniste ; il n’a pas pour but de préserver les personnes des souffrances inutiles de la guerre mais pour réprimer une activité considérée comme répréhensible. Sa définition a donc pour objectif de comprendre l’ensemble des activités qui doivent être sanctionnées. Si la Convention des Nation unies de 1989 et celle de l’OUA de 1977 ont repris la définition du premier Protocole additionnel aux Conventions de Genève de 1949, elles l’ont également étendue à des activités plus larges que des activités armées. La Convention de l’OUA inclut les activités de financement dans la définition du mercenariat, et ces deux conventions ont étendu la définition à des situations qui se situent hors du champ de compétence ratione materiae du droit humanitaire car en dehors d’un conflit armé comme « les actes de violences concertés visant à renverser un gouvernement ».
De même, malgré des renvois réciproques entre la CIJ et le TPIY, on note des divergences d’interprétation dans leurs jurisprudences. La plus connue de ces oppositions est sans doute celle portant sur la qualification de conflit armé international de la guerre de Bosnie. En partant des mêmes faits et de la même notion de contrôle, les deux juridictions sont parvenues à des conclusions différentes : le Tribunal a qualifié la situation de conflit armé international en développant l’idée d’un contrôle global de la Serbie sur les milices serbes de Bosnie alors que la Cour a, quant à elle, préféré le concept d’un contrôle effectif, plus restreignant, et a qualifié le conflit de non international. Cette divergence peut s’expliquer par les différences qui existent entre les juridictions. Pour le TPIY qui statue en matière pénale, qualifier un groupe armé d’organe d’un État lui permet de qualifier le conflit d’international et donc d’étendre sa compétence à un plus grand nombre d’infractions. En revanche, la CIJ met en jeu la responsabilité des États – États qui consentent librement à sa juridiction – et la qualification des groupes armés va donc déterminer si l’État est responsable des comportements de ces groupes, ce qui en plus de la réparation d’un éventuel dommage va emporter d’importantes répercussions diplomatiques.


À travers ces clivages, on voit apparaitre les enjeux que porte la question de la qualification. Sans entrer dans les détails de la qualification, il est nécessaire de présenter rapidement les conséquences importantes que peut entrainer la qualification des SMP.
Le premier cas concerne le droit humanitaire. S’il n’est pas le plus important en termes géopolitique et de relations internationales, il l’est par sa nature et par le nombre de personnes qu’il va concerner. Le droit humanitaire distingue entre deux grandes catégories d’acteurs dans les conflits, les combattants qui ont le droit de prendre part aux hostilités et qui peuvent être visés par les attaques et les civils qui a contrario sont exclus des hostilités et qui doivent être épargnés autant que faire se peut par les parties aux conflits. Il existe bien évidemment dans chacune de ces catégories des sous-divisions mais qui pour le moment ne demandent pas que l’on s’y attarde. Si les employés des SMP sont considérés comme des civils, ce qui est le cas dans la plupart des cas situations si l’on en croit les commentaires du CICR sur le document de Montreux8, alors ils n’ont pas le droit de participer directement aux hostilités. Cela signifie qu’ils ne bénéficient pas du privilège du combattant qui l’exonère de répondre de sa responsabilité tant pénale que civile pour les faits qu’ils ont mené dans la conduite des hostilités. En l’absence de ce privilège, les civils qui participent aux hostilités – et donc les SMP le cas échéant – peuvent être poursuivis pour les infractions qu’ils ont pu commettre (meurtre, homicide involontaire, destruction de biens…) et peuvent être amenés à réparer les dommages et préjudices causés.
À côté de cette responsabilité des personnes physiques se pose également la question de la responsabilité de la SMP en tant que personne morale. Si les premières peuvent bénéficier d’une immunité judiciaire, les secondes ne le peuvent en aucun cas. En l’état actuel des choses il n’existe pas de juridiction internationale compétente pour juger les personnes morales. Cependant cela ne signifie pas qu’elles ne peuvent pas être sanctionnées en raison de violation du droit international par une Cour nationale, soit en raison de l’effet direct de la norme, soit par la voie d’une transposition en droit interne. La France, en matière de crime de mercenariat sanctionne non seulement les mercenaires mais également toutes les personnes qui entrainent ou permettent les activités de mercenariat. La Convention de New York de 1989 relative au mercenariat n’a pas été signée et ratifiée par la France, ainsi la question de son application directe ne se pose pas. Néanmoins la loi 14 avril


2003 relative à la répression de l’activité de mercenaire9, introduisant et pénalisant le crime de mercenariat en droit français est pour le moins inspirée de la Convention de New York. Sans qu’il s’agisse réellement d’une transposition, on peut y voir l’exemple d’une norme internationale appliquée par le truchement d’une norme nationale dans l’ordre interne.
Enfin la qualification de la SMP va lui prêter un lien plus ou moins étroit avec l’État qui l’emploi. L’imputabilité du fait d’un agent d’une SMP à l’État va dépendre pour l’essentiel de la qualification de ce personnel. Si la SMP est considérée comme appartenant aux forces armées, ou si elle agit sous le contrôle ou en suivant les directives et instructions de l’État, elle pourra être associée à un organe de facto de l’État10 et en tant que tel les actions de ce dernier pourront engager la responsabilité de l’État. L’État est responsable de ses propres actions et omissions, mais il l’est aussi pour les violations de ses subdivisions et de ses organes qui en tant que représentants de l’État vont engager sa responsabilité. Si la SMP est un organe de l’État ce dernier sera donc responsable, y compris en cas d’action ultra vires de la SMP ou de ses membres. L’État pourrait être alors amené à réparer les préjudices causés par la SMP agissant pour son compte, y compris si cette dernière outrepasse les attributions qui lui ont été fixées dans le cadre de sa mission, « toute autre solution permettrait aux Etats d’échapper à leur responsabilité internationale en choisissant d’agir par le
truchement de personnes ou d’entités dont l’autonomie à leur égard serait une pure fiction »11.
Cependant cela ne doit pas faire oublier qu’en dehors de toute question de qualification, l’État qui emploie une SMP est débiteur d’obligations. Il découle notamment de l’article 1er commun aux Conventions de Genève et de l’article 1 paragraphe 1 du Premier protocole additionnel que l’État a l’obligation de respecter le droit humanitaire. La même obligation existe en matière de Droit international des droits de l’Homme dans les préambules des deux Pactes de 1966. Le Comité International de la Croix-Rouge – initiateur et gardien des Conventions de Genève – voit dans le devoir de l’État de respecter les conventions celui de « les faire respecter par ses autorités civiles et militaires, les membres de ses forces armées et, de façon générale, l’ensemble de la population »12. Cette obligation de faire respecter les


conventions ratifiées par l’État n’est pas spécifique aux droits humains, elle trouve son fondement dans le principe général du pacta sunt servanda13, c’est-à-dire l’obligation d’exécuter les conventions de bonne foi. Il incombe ainsi à l’État de veiller au respect de ses obligations internationales par les SMP qu’il emploie. Cette obligation prend notamment la forme d’un devoir de due diligence « afin de prévenir et, le cas échéant, réprimer les actes des entreprises privées ou de leurs employés qui attentent aux droits humains »14.
Enfin la qualification des SMP peut également influer sur la qualification de la nature d’un conflit et donc sur le droit applicable dans celui-ci. Dans la mesure où une SMP est constituée en un groupe armé organisé, la question qui se pose sur la nature du conflit est la même que celle qui se posait au TPIY et la CPI sur les milices serbes durant la guerre de Bosnie. Certains États utilisent en effet des SMP afin d’intervenir de manière indirecte dans un conflit généralement interne. La question s’est déjà posée en Bosnie ou au Sierra Leone. Si une SMP peut être assimilée à un organe de facto de l’État ou si elle agit sous sa conduite alors le conflit qui était jusque-là non international devient international avec une extension importante des règles applicables, mais surtout l’État viole le principe de non-recours à la force et de non-ingérence de la Charte des Nation unies avec toutes les
incidences diplomatiques qu’une telle violation peut engendrer.
sécurité privées et le droit international humanitaire », Revue internationale de la Croix-Rouge, 2006, vol. 88, p.202. Sans reconnaitre que cette obligation s’applique à toute la population, l’auteur affirme « Ces personnes peuvent de toute évidence inclure aussi les employés des SMP/SSP engagées par un État qui ne sont pas membres de ses forces armées ».

1 SINGER Paul W.,Corporate Warriors, 2003, in DUFORT Philippe, Typologies des acteurs de l’industrie des services militaires, Centre d’études des politiques étrangères et de sécurité Université du Québec à Montréal, Octobre 2007, p.15-16
2 Moshe Schwartz, Joyprada Swain, Congressional Research Service, Department of Defense Contractors inAfghanistan and Iraq: Background and Analysis, R40764, p. 15-17
3 article 1, paragraphe 1, Convention de New York de 1989 contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction de mercenaires
4 article 1, paragraphe 1, Convention de l’Organisation de l’Union Africaine de 1977 sur l’élimination du mercenariat en Afrique
5 article 47 du protocole 1 aux conventions de Genève
6 Application de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (Bosnie-Herzégovine c. Serbie-et-Monténégro), arrêt, C.I.J. Recueil 2007, p.134, §223
7 DAVID Éric, principes de droits des conflits armés, Bruxelles, Bruylant, 4ème éd., 2008, p494
8 CICR, Le document de Montreux, Commentaires explicatifs, p.36
9 Article 436-1 du code pénal
10 Article 8 du projet d’article de la commission du droit international
11 Application de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, op. cit, p.205, par.392 12 SANDOZ Yves, SWINARSKI Christophe, ZIMMERMANN Bruno, Commentaire des Protocoles additionnels du 8 juin 1977 aux Conventions de Genève du 12 août 1949, Genève : CICR, Martinus Nijhoff, 1986, p.35, par.41. et GILLARD Emanuela-Chiara, « Quand l’entreprise s’en va-t-en guerre : les sociétés militaires et sociétés de sécurité privées et le droit international humanitaire », Revue internationale de la Croix-Rouge, 2006, vol. 88, p.202. Sans reconnaitre que cette obligation s’applique à toute la population, l’auteur affirme « Ces personnes peuvent de toute évidence inclure aussi les employés des SMP/SSP engagées par un État qui ne sont pas membres de ses forces armées ».
13 SANDOZ Yves, SWINARSKI Christophe, ZIMMERMANN Bruno, op cit, p.36, par.42.
14 COTTIER Michael, « Attribution de mandats aux entreprises de sécurité et militaire privées et régulation de leurs activités : éléments à considérer », Revue internationale de la Croix-Rouge, 2006, vol. 88, p.228.

Thibaut Lanteri, étudiant du Master Histoire Militaire, Géostratégie, Défense et Sécurité (promotion 2014-2015)

Les faiblesses de la réponse occidentale face aux dérives islamistes fondamentalistes

8 oct

Malgré des efforts certains et une réelle implication dans la lutte contre le djihad global, force est de constater les lacunes des mesures actuellement mises en oeuvres par la communauté internationale pour lutter contre ce phénomène. Cette insuffisance se retrouve non seulement au niveau coercitif puisqu’un vide juridique évident persiste en matière de terrorisme empêchant une répression efficace (A), mais également en amont, rendant nécessaire une politique de prévention complémentaire à toute coercition (B).
A) Le djihad face au Droit interne et international: de la lacune juridique au vide sécuritaire

Le phénomène terroriste n’est pas sans poser de véritables difficultés quant à sa définition eu égard à l’équivoque entourant la nature de ses actions. Les actes de tels mouvements, au vu des méthodes bien particulières qu’ils emploient, ne présentent pas les caractéristiques d’une guerre classique, ce qui complexifie non seulement leur approche mais également leur qualification. On peut dire qu’avec l’avènement du terrorisme, il y a eu un changement radical non seulement des causes et de la nature de la guerre par rapport au modèle classique, mais aussi et surtout de ses effets: pour les terroristes, le combat et la violence sont une fin, un but en soi et non un simple moyen, tandis que pour les sociétés occidentales, il s’agit de l’ultime recours à mettre en oeuvre seulement après épuisement et échec de toutes les autres voies de règlement possibles. Autrement dit, les mouvements terroristes actuels se caractérisent par  »l’extrémisme de leurs objectifs et par l’ampleur, la coordination et le caractère impitoyable de leurs opérations »30. A cet égard, on peut dire que  »le terrorisme est une activité de temps de paix dont l’objectif est la guerre »31 tandis que les nations occidentales s’emploient à l’inverse à  »préserver les générations futures du fléau de la guerre »32.

Ainsi, l’ambivalence et l’ambigüité du terme de guerre contre le terrorisme semblent laisser subsister un réel flou quant à la conduite à tenir en la matière, et le fait que le terrorisme ne puisse pas être qualifié de guerre à proprement parler soulève des problèmes juridique inédits. Puisque les règles du Droit international humanitaire et des conflits armés ne peuvent s’appliquer qu’en temps de guerre, la première question qui se pose est donc de savoir quel bloc normatif doit régir les combats contre les réseaux islamistes et quel statut attribuer à ces combattants de la foi puisque la lutte contre ce phénomène comme le phénomène lui-même ne peuvent être qualifiés de  »guerre » au sens propre. De ce point de vue, les Etats occidentaux se trouvent déstabilisés face aux moyens utilisés par les mouvements terroristes, et la conception de la belligérance qui, en vertu notamment des normes édictées par le Droit international, prévalait jusqu’alors dans nos sociétés apparaît largement obsolète et inadaptée à régir de telles situations.

Les groupes à caractère terroriste ne respectent aucune règle juridique internationale et agissent de manière absolument contraire aux valeurs d’humanité, de proportionnalité et de discrimination dans l’attaque soutenues par les pays occidentaux et résultant du Droit humanitaire et des conflits armés. C’est finalement, en filigrane, toute la problématique du statut des membres des mouvements à caractère terroriste qui se pose, ces derniers n’entrant dans aucune catégorie existante des textes actuellement en vigueur, ce qui n’est pas sans causer de multiples difficultés quant à leur appréhension et leur répression en termes juridiques. En effet, le Droit international humanitaire et des conflits armés a un champ d’application bien défini et les terroristes ne tombent pour l’heure aucunement sous le coup des règles qu’il édicte, soit parce-que les spécificités de cette mouvance ne correspondent pas aux critères définis par ces normes, soit encore en raison d’une exclusion expresse de ces groupes du domaine du Droit international comme c’est notamment le cas pour les Conventions de Genève ou le Statut de Rome. C’est ainsi la répression elle-même des auteurs d’actes terroristes qui est perturbée et menacée par l’absence de définition consensuelle du statut des membres de ces groupes. Le flou juridique qui entoure les mouvements djihadistes gangrène assurément la mise en oeuvre des mesures coercitives prévues par les textes pour réprimer la commission de crimes internationaux. Puisque ces groupes n’entrent pas dans le champ d’application des Droits de Genève et de La Haye, il n’est pas possible de sanctionner leurs actes sur le fondement de ces règles. L’ambivalence du statut des auteurs d’actes de terrorisme, entre combattants et criminels, pose ainsi inévitablement la question du bloc normatif à même de régir leurs actions, et l’alternative binaire entre Droit pénal interne et règles internationales inspirées de la justice militaire semble pour le moins inadaptée33. Pourtant, l’existence d’un cadre juridique dans la lutte antiterroriste apparaît fondamentale tant dans le but de rallier l’opinion collective autour d’une conception favorable des interventions occidentales que pour accroître la légitimité de telles opérations au sein de la communauté internationale. En effet,  »le respect de certaines limites peut être juridiquement nécessaire et politiquement souhaitable, même dans une guerre contre des terroristes impitoyables »34.

Si le Droit humanitaire et le Droit des conflits armés prévoient des incriminations pouvant à première vue correspondre aux actes à caractère terroriste, comme celles de crime de guerre, de crime contre l’humanité, de crime de génocide et de crime d’agression figurant dans le Statut de Rome, force est de constater leur inapplicabilité à la réalité des situations de terrorisme en raison notamment de l’exclusion de cette menace du domaine de compétence de la Cour pénale internationale (CPI). L’inapplicabilité des normes internationales aux actes de terrorisme et l’absence d’incrimination spécifique qui en découle nuisent non seulement à la répression des acteurs du djihad mais préjudicient également aux populations civiles et aux victimes. En effet, en l’absence de crime défini par un texte, il n’est pas possible de prononcer des mesures coercitives pour punir cette action. Par conséquent, sans incrimination applicable aux attaques de la nébuleuse, il est interdit de sanctionner les crimes commis par ses membres35. Ce vide juridique est actuellement extrêmement pénalisant et dangereux pour la sécurité juridique internationale puisqu’il laisse impunis les auteurs d’actes à caractère terroriste ou les sanctionne sur le fondement de textes et d’incriminations inadaptés.

Il apparaît donc plus que jamais nécessaire, au vu de l’inflation des crimes terroristes et de l’envergure croissante de telles actions, d’oeuvrer à la mise en place d’une juridiction internationale spécialisée en la matière. L’absence d’organe juridiquement compétent, au niveau international, pour réprimer les attaques djihadistes renforce encore davantage le vide juridique résultant de l’absence d’incrimination correspondant aux crimes terroristes à proprement parler. Le terrorisme étant un crime aux particularités très marquées l’empêchant de tomber sous le coup des incriminations déjà existantes, la création d’une juridiction spécialisée expressément compétente dans ce domaine apparaît comme une mesure plus que salutaire pour la sécurité internationale. Ce faisant, il importe de s’interroger sur le type de juridiction le plus approprié à ces actions, à savoir un tribunal ad hoc ou une cour internationale permanente. Si le tribunal ad hoc semble difficile à mettre en oeuvre et ne correspond pas exactement aux spécificités de l’action terroriste en raison de son étendue spatio-temporelle par essence indéterminée et, pourrait-on dire, indéterminable, en revanche une juridiction permanente à l’image de la Cour pénale internationale nous paraîtrait davantage adaptée.

Car si l’on s’en réfère au Statut de Rome, bien qu’il exclue les actions terroristes de son domaine de compétence, les incriminations pour lesquelles la Cour est compétente pourraient aisément être adaptées aux spécificités de la nébuleuse, sur le fondement notamment de la prochaine définition du crime d’agression qui laisse entrevoir un espoir quant à l’inclusion des attaques djihadistes dans le champ d’action de la Cour. Ainsi, il est prévu que  »la Cour exercera sa compétence à l’égard du crime d’agression quand une disposition aura été adoptée […] qui définira ce crime et fixera les conditions de l’exercice de la compétence de la Cour à son égard »36. Il est donc nécessaire qu’un avenant soit apporté au Statut de Rome existant. Suite à la conférence de révision du Statut qui s’est tenue à Kampala le 11 juin 2010 il ressort, aux termes de l’article 8 bis que la Cour pourra exercer sa compétence à l’égard de ces crimes à compter du 1er janvier 201737.
Toutefois, il nous semble opportun d’insister également sur le fait qu’un nouveau problème se fait jour qui concerne, quant à lui, directement notre ordre national avec la récente montée en puissance du phénomène des français partis combattre en Syrie. Si des mesures ont été prises, avec entre autres la mise en place du plan anti-djihad par le Ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve en avril 2014 ou encore l’avènement des états généraux contre le radicalisme par l’Union des Mosquées de France à Avignon suite à la fusillade de Bruxelles au mois de juin, l’engouement de la jeunesse pour un combat supposé idéologique qui les dépasse reste tenace. Si les services de renseignement, et notamment la DCRI (la Direction Centrale du Renseignement Intérieur), surveillent sans relâche les individus présumés  »à risque », les lacunes de notre système sont criantes, ainsi qu’en témoigne par exemple la disparition de Souad Merah, la soeur de Mohammed Merah responsable des tueries de Montauban et Toulouse en 2012, ou encore celle d’une famille entière en septembre 2014. Dans la même optique, on peut faire état de la révélation, par le quotidien Libération, de la volonté affirmée par Mehdi Nemmouche, le tueur présumé du Musée juif de Bruxelles en mai 2014, de  »faire cinq fois Merah au 14 Juillet »38, intention dont les services de veille auraient prétendument eu connaissance. Le risque représenté pour les citoyens apparaît ainsi de manière encore plus flagrante puisque c’est un emblème de la Nation qui aurait pu être touché.

Le problème principal demeure là encore l’appréhension de ces combattants de la foi, cette fois à leur retour en France, car aucune incrimination ne permet de les condamner pour leur simple départ, laissant donc dans une impunité quasi-totale de véritables  »bombes humaines » ayant suivi une formation confessionnelle et opérationnelle spécifique, radicalisées et désormais aguerries à l’art du combat et au sacrifice ultime. Le Premier ministre britannique David Cameron a annoncé, suite à la décapitation des deux journalistes américains James Foley et Steven Sotloff vraisemblablement par un ressortissant de Grande-Bretagne en septembre 2014, son projet de confisquer le passeport des citoyens anglais partis pour le djihad. Un première hypothèse qui n’a pas, pour l’heure encore, trouvé d’écho en France. Toutefois, face à la décapitation de David Haines, un autre ressortissant britannique par les membres de l’EI ce dimanche 14 septembre ainsi que la menace de récidive sur un autre otage, Allan Henning, et la décapitation du français Hervé Gourdel par un groupe algérien lié à l’EI, une réponse harmonisée de la communauté internationale semble se faire jour, illustrée notamment par la mise en place de frappes aériennes en Irak.

Dès lors, au vu des lacunes criantes de l’appareil coercitif et du vide juridique qui persiste en matière de terrorisme islamiste, tant au niveau international qu’interne, force est de constater que la lutte contre ce phénomène sous le seul angle répressif semble vouée à l’échec. Aussi, c’est un travail en amont qui s’impose, c’est-à-dire la mise en oeuvre d’une politique de prévention efficace complémentaire et coordonnée avec la mise en place de sanctions juridiques effectives.

B) Terrorisme islamiste et politiques de prévention: une complémentarité nécessaire

Le Droit s’est révélé impuissant à réglementer efficacement la menace terroriste et combattre le fléau djihadiste au seul moyen d’un appareil coercitif s’est avéré absolument insuffisant. Les faiblesses et les incohérences de l’instrument juridique ont imposé aux Défenses occidentales de revoir leur stratégie en matière antiterroriste, ce qui a notamment abouti à un accroissement des missions en amont de toute intervention militaire. L’approche préventive est ainsi apparue comme une alternative incontournable pour tenter de lutter au mieux et de se prémunir de la manière la plus efficace possible contre les attaques islamistes fondamentalistes. Cette logique de prévention est d’autant plus indispensable que la caractéristique première des actes de terrorisme est justement leur imprévisibilité: la nébuleuse peut frapper n’importe où et n’importe quand, et c’est justement cet effet de surprise qui effraie les Etats occidentaux en mettant en déroute leurs armées suréquipées face à un adversaire aux techniques aussi primitives qu’anachroniques.

En effet,  »alors que les arsenaux occidentaux sont prévus pour faire face à une armée «classique», en ordre de bataille sur un terrain d’opérations clairement défini, la menace a muté pour devenir largement infra-étatique, voire individuelle, sans perdre pour autant en dangerosité »39. L’initiative des démocraties occidentales de parfaire leur appareil de renseignement peut donc s’analyser comme le reflet de leur implication réelle et concrète dans la lutte contre le djihad islamiste mondial. Il s’agit d’infiltrer les milieux terroristes afin de déceler leurs intentions, permettant ainsi une meilleure protection contre les attaques dépistées.

Si à première vue l’initiative peut sembler opportune, les services de renseignement se sont rapidement heurtés à des difficultés. La spécificité des attaques terroristes comme la particularité d’un milieu hostile, montagneux ou désertique, peu connu des forces occidentales, ont largement paralysé ces missions et mis en exergue l’inadaptation des méthodes en vigueur pour anticiper les actes islamistes radicaux. L’emprise des armées occidentales en milieu montagneux suppose en effet une véritable capacité à mener efficacement des manoeuvres plus complexes dans un environnement qui impose, du fait de sa rudesse et de sa rusticité, de très fortes contraintes jusqu’alors peu coutumières de nos forces. La spécialisation des troupes, qui doit passer par une préparation tant physique que mentale, apparaît dès lors comme absolument indispensable pour former des belligérants à même de mener une lutte effective sur ces territoires. De même, les conditions climatiques posent également problème et mettent en exergue les contraintes imposées par ce milieu. En dépit de notre large supériorité technologique, et peut-être pourrait-on même dire à cause d’elle, la difficulté du combat sur de tels terrains perturbe aussi bien les opérations militaires menées par les forces armées occidentales que l’action en amont des services de renseignement. En ce sens, ce qui change  »c’est la «tyrannie du milieu», c’est-à-dire du terrain et de la météorologie »40. Cela signifie qu’au traditionnel cadre espace-temps vient se greffer une troisième dimension qu’il importe de ne pas négliger, celle du relief, et avec elle son corollaire météorologique, permettant ainsi de parler de la montagne ou du désert comme d’un terrain tri-dimensionnel. On peut finalement dire que  »cette nouvelle variable, véritable déterminant de la manoeuvre, va donc conditionner le raisonnement tactique »41 et stratégique de nos services de renseignement engagés dans la prévention de la menace terroriste.

De ce point de vue, le milieu dans lequel évoluent les membres de ces groupes apparaît comme un véritable facteur dimensionnant pour la communauté internationale, et tout particulièrement en matière de renseignement puisque ces services doivent collecter l’information dans l’environnement naturel des terroristes, c’est-à-dire le terrain montagneux et, depuis peu, désertique. Si leurs attentats ne se déroulent pas en zone montagneuse ou aride mais davantage en milieu urbain, en revanche la préparation a lieu dans cet environnement hostile, berceau de la très grande majorité des organisations djihadistes connues à ce jour. Ces espaces offrent non seulement une discrétion sans précédent mais regorge également de cachettes quasi-inaccessibles sans une connaissance précise et minutieuse du terrain, permettant ainsi aux terroristes d’échapper sans trop de peine aux forces occidentales. Cela impose donc aux services de renseignement une lecture de la situation au travers du prisme déformant de l’environnement ainsi que la prise en compte de  »topo-principes », c’est-à-dire de principes liés à la topographie du milieu. Cela suppose ainsi une modification complète des grilles classiques d’acquisition de l’information et du déroulement des opérations puisqu’il faut désormais adapter ces règles traditionnelles aux particularités de l’environnement abritant les conflits islamistes contemporains.

Le rôle du renseignement apparaît de ce fait absolument fondamental dans la lutte antiterroriste car c’est grâce aux informations ainsi recueillies que les opérations peuvent être adaptées et améliorées en fonction des exigences du terrain. En effet, les conditions extrêmes de ces milieux rudes, changeants et exigeants ne sont pas sans générer une certaine incertitude quant aux situations locales et c’est justement  »la connaissance des spécificités du milieu […] [qui] permet d’y adapter au mieux la manoeuvre et d’en exploiter toutes les opportunités »42. De ce point de vue, il convient de prendre en considération le rôle fondamental des contraintes du milieu sur la manoeuvre et le déploiement des troupes, ce qui rend absolument nécessaire une bonne évaluation de l’environnement et de ses contingences notamment grâce au travail fourni en amont par les services de renseignement qui  »sondent le terrain pour en déceler toutes les potentialités et les limites d’emploi afin d’y engager ensuite rationnellement les forces »43. En définitive, la  »bataille du renseignement » repose sur une stratégie globale permettant de pallier les contraintes du milieu au moyen de l’acquisition d’informations aidant les armées occidentales à faire face aux multiples difficultés inhérentes à l’environnement. Car sous-estimer ce facteur reviendrait en somme à conférer à l’ennemi, autochtone rustique et entraîné à se mouvoir sur un terrain si hostile, un avantage non négligeable et une longueur d’avance certaine. La connaissance du milieu apparaît donc comme une condition sine qua non de la réussite de nos interventions militaires, confirmant ainsi l’importance du renseignement dans la lutte antiterroriste prise sous l’angle préventif, bien qu’il soit nécessaire de revoir la grille de lecture occidentale pour repenser profitablement la stratégie de ces services.

Une autre approche s’est alors imposée et une analyse davantage centrée sur les motivations psychologiques des terroristes est apparue comme une alternative indispensable en matière de prévention des actes djihadistes. Une capacité de décèlement précoce aidée par une connaissance plus  »intime » des terroristes permettrait de mieux comprendre les ressorts de leurs actions et donc de s’en prémunir plus efficacement. Car si le djihad, la guerre sainte, c’est-à-dire en définitive  »tout type d’action, individuelle ou commune, entreprise par des musulmans pour suivre le chemin de Dieu »44, trouve indéniablement son fondement dans les difficultés politiques, économiques et sociales rencontrées actuellement par les sociétés arabo-musulmanes, les comportements propres à l’individu ne sont pas non plus étrangers à la rancoeur farouche manifestée par ces groupes extrémistes.

L’attisement d’une haine globale anti-occidentale et plus particulièrement anti-américaine a ainsi conduit à une radicalisation progressive du combat pour la foi qui, plus qu’une simple opposition idéologique, a muté en une véritable lutte à mort contre les démocraties de la coalition internationale. Le terrorisme  »peut manifester les souffrances et les désarrois d’un monde arabo-musulman qui se pense humilié, opprimé et maltraité par l’Occident et qui a globalement échoué au bout de cinquante ans de décolonisation »45 et  »le djihadisme contemporain est ainsi caractérisé par une aversion extrême vis-à-vis des normes et des valeurs occidentales, de l’économie de marché, du mercantilisme, du matérialisme, du culte du corps et de l’hédonisme d’une société permissive »46. Dès lors,  »tuer les américains et leurs alliés, qu’ils soient civils ou militaires, est un devoir qui s’impose à tout musulman qui le pourra »47.

Ce faisant, un profil psychologique des djihadistes se dessine et laisse entrevoir en filigrane le processus d’enrôlement complexe dans lequel l’individu est fanatisé, converti à un Islam extrémiste réinterprété à l’aune des contingences du djihad et formaté au sacrifice suprême. Les terroristes  »n’agissent pas à la suite d’une impulsion comme le ferait le serial killer mais au terme d’un processus mûrement réfléchi »48. D’ailleurs, on peut dire que  »pour les fanatiques et les terroristes, les victimes ne comptent pas. Elles sont désincarnées, déshumanisées, au regard de ce dont ils se réclament. Le remords et la culpabilité sont absents »49.

Cette potentielle dangerosité est encore davantage accrue par une formation spécifique dispensée aux nouvelles recrues djihadistes afin que leur énergie soit  »contrôlée, canalisée, orientée vers des tâches particulières servant le but de l’organisation terroriste »50. Grâce à un processus pourrait-on dire  »pédagogique » basé sur un embrigadement massif dispensé par les recruteurs, les terroristes nouvellement engagés subissent un lavage de cerveau bien rôdé qui ôte à l’individu sa personnalité pour en faire un élément vidé de toute existence propre en-dehors du groupe qu’il a rejoint. Ainsi, ce versant mental et religieux de la préparation ne doit pas être sous-estimé puisque finalement  »le coeur de la stratégie, l’arme absolue, n’est pas militaire mais spirituelle et psychologique »51. Toute humanité doit dès lors être soustraite à l’individu, qui se mue en une arme tant offensive que défensive car, dépouillé de tout esprit critique et fanatisé à la cause, il devient désormais un combattant sans faille que plus rien ne peut arrêter. En d’autres termes,  »si nous parvenons à immuniser l’individu sur le plan confessionnel et opérationnel, il sera habillé d’une cuirasse sécuritaire. Grâce à cette cuirasse, l’individu musulman se transforme en citadelle solide et imprenable, impossible à infiltrer et fière de mourir pour la défense de sa foi »52.

La préparation de l’esprit, autant psychologique que confessionnelle, apparaît donc primordiale et absolument complémentaire de la formation opérationnelle des nouvelles recrues djihadistes et tend à être largement facilitée par les nouvelles technologies. De ce point de vue, la diffusion massive de la propagande islamiste sur les réseaux Internet et l’extention des cibles de recrutement potentielles s’est accompagnée d’un corollaire inévitable: l’élargissement de l’espace opérationnel sur lequel peuvent dorénavant agir ces mouvements. Les moyens de communication de masse jouent donc un rôle absolument fondamental dans la stratégie des djihadistes contemporains. En exagérant à peine le trait, on peut sans doute affirmer que  »il n’y aurait pas d’Al-Qaïda sans Internet »53. En d’autres termes,  »le Web est devenu au fil des années le média le plus populaire et également le plus efficace vecteur de communication à la fois le plus développé et le plus difficile à contrôler »54. En ce sens, de multiples sites font l’apologie du combat pour la foi islamiste et diffusent massivement l’idéologie de ces groupes à la planète entière. Des forums spécialisés dispensent une éducation religieuse aux futurs combattants en leur inculquant des préceptes erronés et abusivement réinterprétés du Coran. D’autres sites proposent encore une formation au maniement d’explosifs ou à la préparation d’attentats à travers des consignes très pédagogiques et des vidéos pour le moins explicites. En naviguant sur des sites Web djihadistes, des forums de discussion et autres listes de diffusion islamistes, il est désormais possible pour tout internaute désireux de rejoindre les rangs du combat pour la foi de se former en ligne tant au niveau idéologique qu’opérationnel. La vulgarisation des préceptes et des techniques terroristes, désormais facilement accessibles au plus grand nombre via la toile, ouvre la voie à un recrutement extrêmement important et diversifié qui n’est pas sans largement préoccuper la communauté internationale.

La prévention des attaques djihadistes doit donc s’analyser comme un élément essentiel de la lutte contre ces mouvements fanatiques et la connaissance précise d’un adversaire sans visage apparaît aussi essentielle que complexe. Si le renseignement demeure le pivot de toute mission en amont, l’approche psychologique ne constitue pourtant pas, quant à elle, une voie à négliger et plus qu’alternatifs ces deux instruments doivent davantage s’entendre comme des moyens pleinement complémentaires, voire même cumulatifs, permettant de concourir à une prévention plus efficace.

Conclusion: le terrorisme, une menace qui dure?

En dépit des solutions proposées, la menace islamiste radicale reste encore extrêmement vive et la résilience des mouvements terroristes ainsi que leur exaltation de la violence les rendent toujours plus dangereux. L’harmonisation de ces diverses pistes de réflexion, tant préventives que répressives, devrait permettre de mener une lutte plus adéquate pour tenter de contenir le fléau fondamentaliste. La massification du phénomène ainsi que sa radicalisation imposent de mettre en oeuvre une politique active contre le djihad global contemporain, tant au niveau international qu’interne.

Toutefois, la lutte contre le djihad global ne parvient aujourd’hui pas à éradiquer cette menace ni même seulement à la limiter. Malgré un engagement évident pour tenter d’endiguer le risque terroriste, force est de constater que sa disparition est à notre sens encore illusoire. De ce point de vue, il semble davantage opportun de contenir le phénomène plutôt que de chercher à l’éliminer en totalité, cette dernière hypothèse confinant à la candeur la plus totale et s’apparentant, eu égard à l’étendue de la menace et à sa massification préoccupante, plus à une  »chasse aux puces », à un travail de Sisyphe qu’à une réalité probable et tangible. L’intervention de la communauté internationale pour combattre l’EI en Irak témoigne de l’implication des démocraties dans la lutte contre le terrorisme, nouvelle forme de barbarie moderne. Pour autant, si l’intention est bien présente, il est encore trop tôt pour gager de l’efficacité d’une telle opération.

Si Camus affirmait, dans son oeuvre Les Justes, qu’il n’est pas possible de discuter avec une idéologie, il nous semble malgré tout que la compréhension du phénomène djihadiste, de sa complexité et de ses subtilités, constitue une avancée certaine vers l’endiguement d’un tel fléau et que comprendre le terrorisme est un premier pas pour le réduire. S’il convient de ne pas se laisser aller à une candeur visant la disparition totale de ces groupes, il n’est en revanche pas vain d’espérer circonscrire et freiner leurs actions.  »Car le terrorisme, difficile, voire quasiment impossible à éradiquer totalement, se contient. Contenir le terrorisme, c’est presque le détruire. Comprendre ce que veulent les terroristes, comprendre comment ils opèrent, est le fondement de la lutte antiterroriste »55. En d’autres termes, on peut dire  »qu’une lutte effective et durable contre le terrorisme passe d’abord par sa déconstruction physique et psychologique et que cette dernière, la plus importante des deux à long terme, ne peut s’effectuer qu’à travers une connaissance approfondie du phénomène, en quelque sorte un apprivoisement méthodique de tous ses tenants et aboutissants »56.

En toutes hypothèses, lutter contre le terrorisme demande plus que de lutter contre les terroristes. Le combat contre le djihad islamiste mondial dépasse en effet largement le conflit militaire et le poids des armes; c’est au fond un combat impossible, une utopie qui revient en filigrane à se battre contre la psychologie humaine et son penchant inné pour la violence. Cette inclinaison à la brutalité qui caractérise l’individu transcende les cultures et les civilisations et demeure, aussi dérangeant que cela puisse paraître, une propension naturelle de l’être humain profondément tiraillé dans sa lutte intérieure, selon la théorie freudienne, entre Eros et Thanatos, c’est-à-dire entre ses pulsions de vie et de mort.

 »Il y a en l’homme de la noirceur. Une extrême noirceur qu’il faut regarder en face. »
Yves Michaud, Changements dans la violence

 

 Florence Vitte

Doctorante contractuelle au CHERPA, diplômée du Master II Histoire militaire en 2014

 

30Gilles AndréanietPierre Hassner(dir.), op.cit.,p.173
31Gilles Andréani et Pierre Hassner (dir.), Ibid., p.173 (tiré de André Glucksmann,  »Nihilisme ou civilisation », Politique
internationale, n°97, automne 2002)
32Préambule de la Charte des Nations Unies, signée à San Francisco le 26 juin 1945 et entrée en vigueur le 24 octobre
1945
33Gilles Andréani et Pierre Hassner, op. cit., p.241 34Gilles Andréani et Pierre Hassner, Ibid., p.180
35C’est le principe fondamental dit de la légalité des délits et des peines (Nullum crimen, nulla poena sine lege: il n’y a pas de crime, il n’a y pas de peine sans loi).
36Statut de Rome de la Cour pénale internationale du 17 juillet 1998, article 5, alinéa 237Coalition pour la Cour pénale internationale – Réaliser les promesses d’une Cour juste, efficace et indépendante – Crime d’agression http://www.iccnow.org/?mod=agression&lang=fr
38Patricia Tourancheau, »Mehdi Nemmouche: «Je vais faire cinq fois Merah au 14 Juillet », Libération, 7 septembre 2014

http://www.liberation.fr/societe/2014/09/07/je-vais-faire-cinq-fois-merah-au-14-juillet_1095637

39Bruno Delamotte, Question(s) d’intelligence – Le renseignement face au terrorisme, Editions Michalon, Paris, 2005, 132p, p.11
40Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Guerre en montagne, Economica, Paris, 2010 (2ème édition), 176p, p.12
41Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Ibid., p.12
42Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Ibid., p.23 43Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Ibid., p.3844Marc Sageman, Le vrai visage des terroristes – Psychologie et sociologie des acteurs du djihad, Autrement Editions, Paris, 2010, 156p, p.18
45Jean-François Daguzan, Terrorisme(s): abrégé d’une violence qui dure, CNRS, Paris, 2006, 189p, p.26 46Jean-Michel Dasque, op.cit., p.71
47 »Déclaration du Front islamique mondial pourle jihad contre les Juifs et les croisés » in Gilles Kepel, op. cit., p.67 48Jean-Michel Dasque, op. cit., p.66
49Philippe Faucon,  »Quelque-chose en-dehors de toute compréhension humaine », Le Monde, 24 mars 2012
http://www.lemonde.fr/societe/article/2012/03/24/quelque-chose-en-dehors-de-toute-comprehension- humaine_1675134_3224.html
50François Géré, Pourquoi le terrorisme, Larousse, Paris, 2006, 160p, p.110
51Mathieu Guidère, Le manuel de recrutement d’Al-Qaïda, Editions André Versailles, Paris, 2007, 267p, p.74 52Mathieu Guidère, Ibid., p.75
53Gilles Kepel,  »Il n’y aurait pas d’Al-Qaïda sans Internet », Le Monde, 19 janvier 2006 http://www.lemonde.fr/proche-
orient/article_interactif/2006/01/19/gilles-kepel-il-n-y-aurait-pas-d-al-qaida-sans-l- internet_693546_3218.html 54Barthélémy Courmont, L’après Ben Laden – L’ennemi sans visage,François Bourin Editeur, Paris, 2011, 271p, p.92
55ArnaudBlin, op.cit.,p.35 56ArnaudBlin, op.cit.,p.35

Florence Vitte, étudiante du Master Histoire Militaire, Géostratégie, Défense et Sécurité (promotion 2013-2014)

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