VOLONTAIRES ET MERCENAIRES EN UKRAINE: UNE NOUVELLE BOSNIE ?

7 sept

L’attention de l’opinion et des autorités françaises est volontiers focalisée sur les jeunes volontaires musulmans, les « djihadistes », qui gagnent la Syrie. Cette préoccupation est entièrement justifiée par le nombre significatif des départs vers le Proche-Orient. Une seconde destination doit cependant également attirer l’attention de l’Europe occidentale : l’Est de l’Ukraine. Sur le plan numérique, les deux situations ne sont nullement comparables. En revanche, il convient de se pencher sur ces engagements en Ukraine car on peut les relier à la situation qu’a connue l’Europe dans les années 1990 avec les conflits de l’ex-Yougoslavie. Ces liens se manifestent par des acteurs combattants communs au temps de la Bosnie et à celui de la bataille de Marioupol. Ils se traduisent aussi par des logiques de représentations collectives qui avaient expliqué les blocs communautaires et leurs filières de recrutement transnationales dont certaines émergent à nouveau aujourd’hui.

 

Des souvenirs de Yougoslavie….

            Les rangs des « forces d’autodéfense » favorables à Kiev sont alimentés par des filières de volontaires internationaux. Le bataillon Azov s’appuie ainsi sur un ancien soldat français Gaston Besson. Engagé à 17 ans au 1er RPIMa, il rejoint ensuite les Karen dans leur combat contre le pouvoir central birman[1]. Il se fait surtout connaître au sein des forces croates de défense (HOS) entre 1991 et 1993[2]. Encore aujourd’hui installé en Croatie, il garde des liens privilégiés avec ses anciens camarades de combat et avec des mouvements ultra-nationalistes européens. C’est pourquoi il assure le recrutement pour le bataillon Azov. Formé à Marioupol en mai dernier et comprenant vraisemblablement 300 combattants, ce groupe paramilitaire est financé par l’oligarque ukrainien Igor Kolomoïski et son noyau dur s’est organisé autour d’éléments de l’extrême-droite ukrainienne (Pravy Sektor ou Secteur droit) très combatifs lors de l’Euromaïdan.  Particulièrement actif dans la zone de Marioupol, ile bataillon Azov a gardé des bâtiments administratifs au début de l’insurrection puis a participé à la reprise de Marioupol ainsi qu’à l’arrestation de rebelles ayant une certaine notoriété politique (le maire rebelle de la ville notamment) avant de connaître des revers avec la poussée récente des forces séparatistes.

 

Le nombre d’étrangers y serait compris entre 20 et 30 hommes. Parmi eux, deux cas illustrent assez bien cette nébuleuse des extrêmes-droites européennes mobilisées en Ukraine. Le premier est un ancien soldat de l’armée suédoise. S’il se présente comme nationaliste, l’homme serait plutôt, selon la BBC, un néo-nazi[3]. Mikael Skilt fait profiter le bataillon d’Azov de son expérience tireur d’élite avant d’être capturé par les forces séparatistes pro-russes lors de leur offensive récente sur Marioupol. Le second est un Italien âgé de 54 ans, Francesco Falcone. Son grand-père a appartenu aux troupes fascistes envoyées par Mussolini pour soutenir les nazis sur le front de l’Est en 1942 où il a été tué. Son petit-fils nourrit une haine viscérale envers la Russie. Il rejoint d’abord les manifestants de la place Maïdan à Kiev puis les rangs du Secteur droit. Il aurait ainsi déclaré à des journalistes occidentaux : « J’ai rêvé toute ma vie d’une expérience comme celle-ci. Il n’y a pas de place pour les sentiments. C’est la guerre. Je suis ici pour tuer »[4].

 

Comme au temps de la guerre de Bosnie, l’extrême-droite italienne représente un vivier pour le recrutement de volontaires. Simone de Stefano, l’un des leaders du mouvement de droite radicale Casa Pound, affirme que les départs de gens qui avaient des liens avec des formations comme la sienne en Italie dépassent la dizaine ; certains d’entre eux pouvant avoir des origines ukrainiennes[5]. La présence de quelques Kosovars au sein du bataillon Azov montre également bien le poids de l’expérience bosnienne (notamment pour un Gaston Besson) et la reconstitution de l’ancienne coalition antiserbe entre forces irrégulières croates et combattants bosniaques musulmans. Les anciens ennemis des Serbes sont aujourd’hui solidaires face au « grand-frère » des Serbes, la Russie.

 

…. Et poids des représentations sur l’époque soviétique

Le sentiment russophobe est également un facteur qui explique la forte présence de Polonais parmi ces volontaires étrangers du bataillon Azov. Une quarantaine de Polonais auraient rejoint la troupe. Certains d’entre eux seraient en réalité des contractors de la société ASBS Othago. L’un des dirigeants de cette société, Jerzy Dziewulski, aurait été pris en photo par des journalistes ukrainiens en compagnie du président du Parlement Alexandre Tourtchinov, lors de son déplacement en juin à Slaviansk[6]. D’autres seraient employés par des sociétés américaines. Ainsi, en arrière-plan, des engagements de volontaires et de contractors se dessine le rapport de force entre Etats-Unis et Russie. S’il était en filigrane dans la guerre de Bosnie derrière l’opposition entre Croato-bosniaques et Serbes, il est au cœur des affrontements dans l’Est de l’Ukraine. Il s’agit désormais ouvertement d’un rapport de force entre Occidentaux et Russes et de l’installation de l’OTAN aux frontières immédiates du pays de Vladimir Poutine. A la logique des affrontements balkaniques mal cicatrisés se superpose une logique de crainte de l’impérialisme russo-soviétique en Europe de l’Est et inversement d’impérialisme américain mal perçu par des populations russophones.

 

Les mêmes logiques expliquent les engagements du côté des séparatistes pro-russes de la Novorossiya (Nouvelle Russie). Relancé par le géopoliticien russe Alexandre Douguine, l’eurasisme est revendiqué par certains volontaires solidaires avec les russophones de l’Est de l’Ukraine. Cette doctrine souhaite l’émergence d’un bloc eurasiatique continental animé par la Russie et qui ferait contrepoids à la puissance américaine. Renversant la théorie de Mackinder, l’eurasisme défend l’idée que l’ « atlantisme » agressif serait déstabilisateur pour le monde. L’appel à former une civilisation continentale, russe et eurasienne, orthodoxe et musulmane, éventuellement d’esprit socialiste permet à la Russie de mobiliser les nostalgiques des temps soviétiques dans son environnement (plus ou moins) proche et de canaliser des forces nationalistes. Il est également un outil pour mobiliser certaines formes de solidarités orthodoxes comme au temps des guerres de Yougoslavie.

 

Au nom de l’eurasisme, les forces pro-russes mobilisent indifféremment orthodoxes et musulmans de l’ancien empire soviétique. Les mobilisations récurrentes de communautés russophones du Caucase ou des bords de la Mer noire (Transnistrie) par Moscou contre les Etats qui manifestent des évolutions pro-occidentales trop marquées ont créé des viviers dans lesquels les séparatistes pro-russes peuvent aujourd’hui recruter des combattants. Des volontaires venus de Belarus, du Haut-Karabagh ou d’Ossétie croisent à Donetz des Tchetchènes. Ces derniers sont notamment regroupés au sein du bataillon Vostok[7].

 

Une unité serbe a également rejoint la Crimée sous les ordres de Bratislav Zivkovic. Comme lui, une poignée des volontaires de cette troupe revendique avoir combattu dans les rangs des milices serbes des années 1990[8]. De jeunes Français ont également gagné les rangs des séparatistes. Quatre d’entre eux ont ainsi fait la une des journaux ces derniers jours. Ancien chasseur alpin, l’engagement de Nikola Perovic pourrait s’expliquer par ses origines serbes. Ancien caporal du 3e RPIMa, Victor Lenta a cependant été également militant au sein des Jeunesses identitaires de Serge Ayoub. « Victor Lenta explique que sa petite troupe est l'"avant-garde" de troupes plus nombreuses de leur groupuscule, "Unité continentale", un "réseau d’avant-garde géopolitique et continentale", lit-on sur sa page Facebook », nous un article du Point. « Son sigle, arboré sur la casquette de Nikola Perovic, des flèches qui sortent d’un cercle, ne laisse guère de doute sur la filiation idéologique des quatre garçons, âgés de 20 à 25 ans environ. Viktor Lenta, qui arbore une moustache à la Hercule Poirot, se décrit comme "eurasiste", déteste qu’on lui parle d’extrême droite »[9].

 

En réalité, comme au temps des volontaires proserbes de Bosnie, le sentiment antimusulman chez ces jeunes Franco-Serbes coexiste avec l’eurasisme revendiqué par les quatre hommes : « Si on est toujours en vie, une fois cette guerre finie, on ira aider les chrétiens d’Irak et dessouder de l’islamiste », confie Nikola Perovic[10]. Ainsi la superposition d’imaginaires politiques issus des conflits balkaniques à des représentations issues de la Guerre froide en Europe de l’Est brouille les logiques. Gaston Besson confesse ainsi connaître des « nationalistes » qui ont fait le choix de combattre dans le camp d’en face. Le cas de la communauté juive illustre assez bien ces contradictions. Au nom du combat contre les néo-nazis qui servent comme irréguliers dans le camp ukrainien, des Juifs russes ou russophones ont formé le bataillon Aliya. Le bataillon compterait également quelques anciens soldats israéliens, souvent des immigrés juifs récemment installés en Israël[11]. A leur tête, Roman Katzer défendait jusque-là les colonies illégales de la bande de Gaza[12]. Au contraire, l’envoi de fidèles d’Alexander Barkashov, chef de l’Unité nationale russe, mouvement néo-nazi et le souvenir de l’antisémitisme de la période stalinienne mobilisent d’autres communautés juives dans le camp ukrainien. Ainsi, un Bataillon Matilan aurait été mis sur pied par la communauté de Kiev[13].

 

 

 

            En bref, on peut considérer que les effectifs de volontaires et de contractors partis combattre en Ukraine demeurent aujourd’hui limités. Toutefois, ils touchent des nationalités et des communautés très diverses. Les mobilisations s’opèrent sur fond de vieilles blessures mal cicatrisées (conflits de l’ex-Yougoslavie) et de représentations fortement ancrées (souvenirs de l’époque soviétique voire multiséculaires). Les mobilisations s’effectuent également à partir de personnalités ou de groupes bien identifiés dans différentes nébuleuses d’extrême-droite. Mais faut-il considérer que l’idéologie est essentielle ? Les groupes qui constituent des filières vers l’Ukraine vendent surtout de l’aventure et promettent une identité communautaire ancrée dans la camaraderie politique. Ces ingrédients sont finalement assez proches de ceux qui font le succès des engagements islamistes en Syrie. Comme on l’observe également avec l’Etat islamique, l’internet est un nouveau front où chaque groupe tente de séduire de jeunes fragilisés et séduits par les armes ou la violence. Un peu plus de vingt après Sarajevo, il ne faudrait pas que la crise ukrainienne ne dure trop longtemps aux portes d’une Europe où les extrêmes-droites pèsent de plus en plus dans les opinions et où une part de la jeunesse est en panne de perspectives et d’enthousiasme.

 

Walter Bruyère-Ostells

MCF en Histoire à Sciences Po Aix

[1] Voir l’article qua lui a consacré Pascal Madonna (http://etudesgeostrategiques.com/2013/11/09/gaston-besson-parcours-dun-volontaire-arme/). 

[2] Walter Bruyère-Ostells, Histoire des mercenaires, Paris, Tallandier, 2011.

[3] http://www.bbc.com/news/world-europe-28329329 consulté le 4 septembre 2014.

[4] http://fr.ria.ru/presse_russe/20140813/202127571.html consulté le 4 septembre 2014.

[5] http://www.ilgiornale.it/news/esteri/io-volontario-italiano-fronte-ucraino-contro-i-ribelli-1031832.html consulté le 5 septembre 2014.

[6] Information fourni par l’agence de presse russe Interfax (http://fr.ria.ru/presse_russe/20140807/202062811.html consulté le 4 septembre 2014).

[7] http://fr.rbth.com/ps/2014/06/03/kadyrov_affirme_contenir_les_tchetchenes_voulant_combattre_en_ukraine_29407.html consulté le 5 septembre 2014.

[8] http://www.bbc.com/news/world-europe-26503476 consulté le 4 septembre 2014.

[9] http://www.lepoint.fr/monde/ukraine-quatre-francais-avec-les-prorusses-du-donbass-03-09-2014-1859854_24.php consulté le 5 septembre 2014.

[10] Ibid.

[11] http://www.globalterrorwatch.ch/?p=49214 consulté le 6 septembre 2014.

[12] http://www.lefigaro.fr/international/2006/03/22/01003-20060322ARTFIG90059-cette_petite_russie_qui_peine_a_s_integrer.php consulté le 6 septembre 2014.

[13] http://maidantranslations.com/2014/07/13/jewish-ukrainian-volunteer-battalion-matilan/ consulté le 6 septembre 2014.

TP AJAX : LES TROIS JOURS OÙ LA CIA A RENVERSE MOSSADEGH

1 sept

Selon l’historien Douglas Little, l’objectif de l’opération TPAjax serait de « causer la chute de Mossadegh et de son gouvernement et le remplacer par un régime militaire qui serait favorable à un accord équitable sur la question du pétrole et poursuivrait sans relâche le Parti Communiste »[1]. De mai à août 1953, la CIA va travailler de concert avec le SIS britannique, au renversement du Premier Ministre iranien Mossadegh. C’est la première mission de ce type qu’elle est amenée à réaliser. Au centre de l’opération se trouvent Kermit Roosevelt et Donald Wilber, deux officiers de la CIA spécialistes du Moyen-Orient. Comment la CIA va-t-elle mettre sur pied cette opération au caractère inédit, et jusqu’à quel point va-t-elle réussir ?

 

La planification

Qui sont les différents protagonistes de l’opération ? L’homme au cœur de l’opération TP-Ajax est Kermit Roosevelt. Né en 1916, petit-fils de Théodore Roosevelt, il est en 1953 un haut gradé de la division de la CIA au Moyen-Orient. Il est choisi par ses supérieurs pour diriger l’opération TP-Ajax sur le terrain. Il sera donc chargé de prendre contact avec les différentes parties, garantir le bon déroulement des évènements, exécuter l’opération et s’assurer de son succès. L’architecte de l’opération est Donald Wilber, un spécialiste de l’architecture du Moyen-Orient. Lui et son homologue britannique Woodhouse sont chargés de la planification. Choisi pour sa connaissance de la région, acquise après des années de recherches de terrain, Wilber ne sera pas sollicité pour d’autres opérations, à son grand regret. Il sera néanmoins chargé de rédiger pour le département d’Histoire de la CIA une chronique de l’opération. Le successeur de Mossadegh a été choisi en la personne du général Zahedi. Général de la division d’Ispahan durant la Seconde Guerre Mondiale, puis chef de la police de Téhéran au début du règne de Mohammed Reza Shah, il a pris sa retraite en 1950, mais jouit encore d’une grande popularité auprès des officiers. Enfin, les frères Rashidian incarnent les éléments iraniens de l’opération. Grâce à leur vaste réseau d’informateurs, ils constituent un atout indispensable au bon déroulement de l’opération.

 

En juin 1953, est mis en place un premier projet, intitulé Initial operational plan for TP Ajax. Il y est décidé qu’en matière d’actions préliminaires, l’opposition à Mossadegh sera financée à hauteur de 35 000 dollars par la CIA, et de 25 000 dollars par le SIS. L’argent sera convoyé par des réseaux clandestins pour parvenir jusqu’à Zahedi qui aura à acheter le soutien d’officiers iraniens. Une part importante des actions préliminaires consiste à convaincre le Shah d’accepter de jouer un rôle central dans l’opération. Pour cela, il faudra le convaincre que l’intérêt des Britanniques et des Américains à renverser Mossadegh ne réside pas dans le pétrole, mais dans la prévention de la menace communiste. Roosevelt devra brandir l’argument des aides financières américaines, qui cesseront tant que Mossadegh restera au pouvoir. Si le Shah accepte de prendre part à l’opération, son rôle consistera à désigner Zahedi comme Premier Ministre une fois le gouvernement de Mossadegh renversé. Pour Wilber et Woodhouse, il est important que l’opération revête un caractère légal. Les Majlis doivent donc pencher en faveur de la destitution de Mossadegh. Il appartiendra à Roosevelt et aux frères Rashidian de s’assurer qu’un quorum de 53 députés se prononcera en faveur de la destitution de Mossadegh. Les chefs religieux devront aussi prendre parti au mouvement en faisant entendre leurs fermes condamnations du gouvernement Mossadegh et en organisant des manifestations politiques sous prétexte religieux. Les frères Rashidian devront également mettre de leur côté le Bazar de Téhéran, y faire bruire des rumeurs anti-Mossadegh, et y encourager des manifestations. Enfin, le Tudeh sera neutralisé par l’arrestation préalable d’une centaine de ses membres, et le Sud de Téhéran sera bouclé pour éviter que les membres restants ne s’y réunissent. Ainsi, l’Initial Operational Plan met en place une action quasi-légitime, car essentiellement fondée sur les manifestations de mécontentement des différents groupes sociaux[2].

 

Ce premier projet est approfondi par le London Draft. Le rôle du Shah y est plus amplement précisé. Sa sœur, la princesse Ashraf, devrait obtenir de lui qu’il signe deux documents indispensables pour entretenir le semblant de légitimité du coup. Le premier prendrait la forme d’une lettre ouverte ordonnant au lecteur de coopérer avec le porteur de ce courrier. Le second prendrait la forme d’un décret royal appelant les officiers à se rallier à Zahedi. Celui-ci, muni du premier document, devra recruter des alliés parmi les rangs de l’armée. L’antenne de la CIA à Téhéran conserverait scrupuleusement le second document, et ne l’utiliserait que si les évènements venaient à prendre une tournure inattendue. Le plan envisage trois situations possibles le jour J[3]. C’est vers cette situation A que les organisateurs du coup tendent, car elle est la plus propice pour une action nette et efficace. Les manifestations religieuses et des commerçants du Bazar de Téhéran prendraient une ampleur telle qu’à leur apogée, elles seraient suivies d’une action militaire menée par Zahedi et les alliés recrutés grâce au décret. Il prendrait la tête de l’état-major et nommerait ses compagnons aux postes stratégiques de façon à sécuriser sa position. Les Majlis voteraient la déchéance de Mossadegh, et Zahedi, muni des décrets royaux, sera nommé Premier Ministre[4]. Le London Draft précise qu’il est nécessaire, avant le coup, de faire escalader les tensions au sein de la société civile. Des attaques contre les leaders religieux seraient mises en scène, et dénoncées par les victimes comme imputables à Mossadegh. Les leaders religieux se fendraient de violentes déclarations sur l’impiété de Mossadegh et ses mesures anticléricales. Les frères Rashidian se chargeraient de faire circuler un tract alléguant d’un prétendu accord entre Mossadegh et le Tudeh. Une fois la colère des dignitaires religieux et de la population de Téhéran portée à son paroxysme, il serait facile pour Zahedi de s’emparer du pouvoir[5].

 

Le dernier document rédigé sur la planification de l’opération TP Ajax, Campaign to Install a Pro-Western government in Iran récapitule les objectifs et les différentes phases de l’opération. Il s’agit « d’utiliser des méthodes légales ou quasi légales afin de provoquer la chute de Mossadegh et de son gouvernement et de le remplacer par un gouvernement favorable aux intérêts US avec Zahedi comme Premier Ministre»[6]. La réussite de l’opération dépend de l’obtention des deux décrets signés de la main du Shah, de la coordination des forces anti-Mossadegh, de la réussite de la campagne de propagande menée contre le Premier Ministre, et de l’efficacité de la guerre des nerfs visant à faire plier Mossadegh à l’aide de déclarations publiques de dignitaires américains sur l’inquiétante situation en Iran, et de la réduction des subventions américaines.

 

Wilber et Woodhoose sont conscients de la fragilité de leur plan et de la grande probabilité d’un échec. Beaucoup de facteurs déterminants de l’opération sont imprévisibles, comme la réaction du Shah, ou celle du Bazar de Téhéran. L’opération est d’autant plus délicate qu’elle est une première pour les deux services. Mais malgré tout, elle doit être menée, car, comme le conclut le London Draft, « si l’opération n’est pas menée, les Etats-Unis seront de toute façon expulsés d’Iran, puisque l’effondrement économique certain sous le présent gouvernement serait probablement accompagné par un chaos interne et une prise de pouvoir du Tudeh sous la mainmise de l’URSS »[7].

 

 

Les premiers temps de l’opération.

Telle que décidée par le London Draft, l’opération se met peu à peu en place. Donald Wilber, l’un des principaux artisans de l’opération, est chargé en 1954 par le département d’Histoire de la CIA de rédiger la chronique de l’opération. Son travail constitue la source la plus complète en la matière. C’est là-dessus que nous nous appuierons pour relater les évènements de l’été 1953 à Téhéran.

 

Dès juin 1953 la North East and African division (NEA) de la CIA répartit les différentes tâches selon les compétences personnelles de chacun de ses officiers. Roosevelt restera à Téhéran tout le long de l’opération pour en assurer le commandement, Lewitt, un autre officier, assurera les liaisons entre l’antenne de la CIA à Téhéran et l’antenne de la SIS à Nicosie. Le colonel Meade est envoyé comme délégué à Paris auprès de la princesse Ashraf, pour la conseiller dans ses relations avec son frère. Godwin est nommé directeur de l’équipe de Roosevelt à Téhéran. Le colonel Carrol est chargé de la planification militaire à Téhéran, et Wieber de la propagande. Les activités de propagande faisant partie des actions préliminaires à l’opération, le 29 juin, des articles et des cartoons anti-Mossadegh ainsi qu’un poster du général Zahedi présenté au peuple iranien par le Shah, préparés au préalable par l’équipe de Wilber, sont acheminés vers Téhéran[8]. La phase préparatoire semble donc se dérouler comme prévu. Cependant, le plus gros du travail reste à accomplir. Il s’agit de convaincre le Shah de participer à l’opération. La NEA compte sur l’intervention de sa soeur, la princesse Ashraf, alors en exil à Paris, pour le convaincre. Malheureusement, lorsque celle-ci atterrit à Téhéran le 25 juillet, la rumeur de sa présence déchaîne de violents troubles. Le Shah, d’abord réticent à la recevoir, finit par lui accorder une entrevue, qui s’avère stérile. Asadollah Rashidian cherche alors à inspirer confiance au Shah en lui proposant de faire diffuser sur les ondes de la BBC un message dont tous deux auraient précédemment convenu du contenu. Le Shah accepte, mais bien que le message soit effectivement diffusé le 31 juillet, il ne change pas sa position[9].

 

La NEA fait alors entrer le général Schwarzkopf en scène. Grand ami du Shah depuis 1942, lorsque Schwarzkopf avait été dépêché en Iran pour réorganiser la police de Téhéran, il est un des rares à posséder assez d’influence sur le souverain pour obtenir sa coopération. Sa mission est de faire signer par le Shah un décret nommant Zahedi chef d’état-major, une lettre assurant Zahedi de sa confiance, et un décret enjoignant les rangs de l’armée à se rallier à Zahedi[10]. Le Général se fait lui aussi éconduire, au prétexte que le Shah n’a pas confiance en l’armée et que les chances de réussite de l’opération sont trop faibles. Mossadegh, sentant la situation évoluer en sa défaveur, demande l’organisation d’un referendum pour dissoudre les Majlis. Le 4 août, il obtient 99,9% d’opinions favorables. La NEA décide de profiter de ce score suspect pour en faire un objet de propagande contre Mossadegh. Par conséquent, la nature des documents à soutirer au Shah change, et il lui est à présent demander de signer un décret nommant Zahedi premier Ministre, et une lettre dénonçant la dissolution des Majlis comme illégale, car seul le Shah peut dissoudre les Majlis[11]. Le 10 août, lors d’une entrevue entre le Shah et Rashidian, le souverain accepte enfin de signer les décrets. Il décide de se retirer à Ramsar, une station balnéaire sur le littoral de la mer Caspienne, le temps que l’opération soit exécutée. Le 12 août, les décrets royaux démettant Mossadegh et nommant Zahedi Premier ministres, rédigés par la NEA, y sont acheminés pour que le Shah y appose sa signature[12]. Ils parviennent à Téhéran le lendemain.

 

Une fois la question de l’approbation du Shah réglée, la guerre psychologique contre Mossadegh reprend de plus belle. Les frères Rashidian ont réussi à rallier à la CIA toute la presse d’opposition. Les plans concernant les menaces et tentatives d’attentat contre les leaders religieux sont mis à exécution et les tracts faisant état d’une prétendue alliance entre Mossadegh et le Tudeh sont diffusés. Le 13 août, la phase préliminaire de l’opération arrive à son terme. Tous les protagonistes sont réunis afin de passer une dernière fois en revue le déroulement de l’opération, prévue dans la nuit du 15 août. Ce qui se produit cette nuit-là ne peut être qualifié autrement que comme un échec. Deux facteurs sont cités par Wilber pour expliquer le désastre : un officier aurait révélé l’éminence d’un coup d’état, et une fois l’opération éventée, les participants n’auraient pas su prendre les initiatives nécessaires pour retourner la situation à leur avantage[13]. Selon Riahi, le chef d’état-major de Mossadegh, le Premier Ministre était au courant de ce qui se tramait dès 17H, dans l’après-midi du 15. Pourtant, il s’abstient de toute action jusqu’à 23h30, lorsque le colonel chargé de lui remettre le décret royal annonçant son renvoi est arrêté à proximité de sa résidence[14]. La suite des évènements semble placée sous de mauvais hospices. Riahi déploie des détachements de soldats à des points stratégiques de Téhéran, de façon à prendre les troupes pro-Zahedi à revers. De plus, le chef d’état-major de Zahedi, supposé prendre possession du quartier général de l’Etat-Major, prend peur et abandonne l’opération[15]. A 02h30, l’opération paraît perdue[16].

 

Un revirement de situation inattendu.

Cette opération, si longuement préparée, aux rouages si bien huilés, paraît condamnée dans la nuit du 15 au 16 août. Quelles auraient été les conséquences d’un arrêt brutal de l’opération et d’une retraite des Américains et des Britanniques ? Il n’est pas question de refaire l’Histoire avec des « si », mais il est certain que l’implication des Américains était encore secrète à ce moment précis. Si les évènements de l’année écoulée pouvaient éveiller les suspicions iraniennes à l’égard des Britanniques, seuls les officiers de l’armée iranienne ralliés à Zahedi et les frères Rashidian avaient la connaissance du rôle joué par Kermit Roosevelt et ses hommes dans l’opération. Or, aucun des Iraniens impliqués n’avait intérêt à parler. Pourquoi donc s’entêter à poursuivre l’opération coûte que coûte, comme Roosevelt le fit?

 

Le 16 août à 05h 45, Radio Téhéran diffuse un communiqué du gouvernement informant les Iraniens qu’une tentative de coup d’état contre Mossadegh a été déjouée dans la nuit. Les chances de voir l’opération menée à bien sont infimes, mais la NEA décide de les saisir. Pour cela, Carrol effectue un tour de reconnaissance à travers la ville, et note la concentration de troupes et de tanks autour du domicile de Mossadegh. Un coup de force militaire est donc inenvisageable. L’opération ne peut être sauvée qu’en s’assurant de la présence de Zahedi et en convaincant l’opinion publique iranienne que le coup a été en réalité orchestré par Mossadegh, et que Zahedi est le premier ministre légitime. Pour ce faire, la NEA fait parvenir à la New York Associated Press un communiqué selon lequel des rapports non-officiels rapporteraient que les leaders du coup seraient munis de deux décrets du Shah, l’un démettant Mossadegh de sa fonction de premier ministre, et l’autre nommant Zahedi à sa place[17]. La rumeur selon laquelle le coup d’Etat aurait en réalité été orchestré par Mossadegh pour renverser le Shah se répand dans les rues de Téhéran. Le quotidien Keyhan, en contact avec la CIA, fait pour la première fois mention du traité nommant Zahedi. En réponse aux rumeurs, le Tudeh se mobilise, accompagné par des nationalistes fidèles à Mossadegh. Alors que rien n’est encore joué, Mossadegh commet alors deux erreurs fatales. A midi, il annonce sur Radio Téhéran la dissolution des Majlis. Il fait également publier dans un quotidien nationaliste un éditorial dans lequel il conspue le Shah et son père, Reza Shah[18]. Des deux erreurs commises ce jour-là, c’est certainement celle-ci la plus grave. En effet, Reza Shah est encore une figure extrêmement populaire en Iran, et le peuple est très attaché à la dynastie Pahlavi. Additionné à la dissolution des Majils, cet éditorial vient corroborer les rumeurs de tentatives de destitution du Shah. En fin de journée, la foule est massée sur la place des Majlis pour entendre de la bouche des députés le récit des évènements. Les orateurs sont des pro-Mossadegh qui demandent la démission du Shah. Roosevelt comprend que s’il veut mener l’opération à bien, il doit obtenir du Shah que ce dernier se fende d’un discours décisif. Le 17 août, l’intervention tant espérée du souverain a lieu. Le Shah déclare sur Radio Bagdad que « ce qui a eu lieu en Iran ne peut être considéré comme un coup d’état » et reconnaît avoir émis les décrets. Cette allocution provoque parmi l’opinion publique une défiance accrue vis-à- vis de Mossadegh : pourquoi Mossadeh ment-il si les décrets sont authentiques ? Le ralliement de l’armée à Zahedi s’opère lorsque la liste des arrestations des officiers impliqués dans le coup est diffusée. Les détenus risquent la pendaison. La police et la gendarmerie de Téhéran, les unités de la Garde Impériale et les officiers de l’armée iranienne décident de les sauver de la potence. Il est à présent temps pour Roosevelt de solliciter l’appui des leaders religieux, afin qu’ils lancent une fatwa contre les Communistes et appellent les Iraniens à soutenir la religion et le trône des Pahlavi. Le 18 août, Sahed, un journal pro-Shah, publie le décret démettant Mossadegh de ses fonctions, tandis que Shojat, un quotidien pro-Tudeh, dénonce un complot angloaméricain et appelle à mettre à bas la monarchie24. Zahedi prononce un discours face aux officiers de l’armée iranienne : « Soyez prêts au sacrifice de vos vies pour protéger l’indépendance et la monarchie en Iran, et la sainte religion islamique aujourd’hui menacée par les Infidèles communistes »[19].

 

La journée du 19 août s’avère décisive. Très tôt le matin, des copies des décrets royaux sont publiées dans la presse pro-Shah. Y est jointe une interview de Zahedi dans laquelle il affirme que son gouvernement est le seul légitime. A 9 heures, des groupes de militants pro-Shah se rassemblent dans les rues de Téhéran aussi bien pour s’opposer à Mossadegh que pour protester contre le Tudeh, qui a la veille saccagé des statues de la dynastie Pahlavi. Il ne manque plus à cette foule qu’un leader, afin de la conduire à exiger la démission de Mossadegh. Des colonels de l’état-major de Zahedi saisissent l’opportunité, et dirigent le groupe vers les Majlis, en les incitant à saccager les locaux de journaux pro-Tudeh sur leur passage. A présent qu’une partie de la foule est de leur côté, il faut prendre possession de Radio Téhéran, et retourner les forces de sécurité contre Mossadegh. Des officiers pro-Shah s’emparent de camions et de chars, et deviennent maîtres des points stratégiques de Téhéran. Pendant ce temps, la foule dirigée par les colonels alliés de Zahedi se dirige toujours vers les Majlis. Pendant sa progression, des forces pro-Mossadegh ouvrent le feu, mais la foule se disperse puis se reforme de plus belle au son de « Longue vie au Shah ». A midi, le gouvernement de Mossadegh ne contrôle donc plus ni la rue, ni l’armée. A 14h, Radio Téhéran, le bastion stratégique indispensable à la réussite de l’opération tombe aux mains des royalistes. A 17h25 très précisément, Zahedi entre en scène et livre une adresse à la nation dans laquelle il se revendique comme seul et unique Premier Ministre légitime d’Iran[20]. La résistance au coup d’état s’affaiblit d’heures en heures. Les militants pro-Mossadegh se dissipent, et l’état-major se rend. A 19h, la résidence de Mossadegh tombe aux mains des royalistes. Le colonel Carrol clôture l’opération. Les participants au coup d’Etat sont nommés aux postes clés, les derniers bastions stratégiques sont sécurisés, les arrestations débutent. Le seul et dernier régime démocratique que n’ait jamais connu l’Iran est tombé en ce 19 août 1953.

 

Sophie Gueudet, monitrice du Master II en 2014-2015

(d’après son mémoire pour l’obtention du diplôme de Sciences Po Aix soutenu en juin 2014 sous la direction de Walter Bruyère-Ostells)

 

[1] LITTLE Douglas, « Mission : Impossible, the cult of covert action in the Middle-East », Diplomatic

History, Volume 28, Issue 5, pages 663–701, Novembre 2004, p 669.

[2] Initial Operational Plan for TPAjax.

[3] London Draft, p 10.

[4] Ibid, p 13.

[5] Ibid, p 25.

[6] Campaign to Install a Pro-Western Government in Iran.

[7] London Draft, p 27.

[8] WILBER Donald, CIA, Clandestine Services History, Overthrow of Premier Mossadeq of Iran:

November 1952 – August 1953,p 20.

[9] Ibid., p 24.

[10] Ibid., p 25-26.

[11] Ibid., p 30.

[12] WILBER Donald, op. cit., p 36.

[13] Ibid., p 39.

[14] Ibid., p 41-42.

[15] Ibid., p 42.

[16] Ibid., p 43.

[17] Ibid., p 45.

[18] Ibid., p 49.

[19] Ibid., p 60.

[20] Ibid., p 72.

LA GENESE DE L’OPERATION TP-AJAX: MOSSADEGH ET LA CRISE DE L ‘AIOC

30 août

 Cet article est la première partie d’une analyse de l’opération Ajax mise en oeuvre en 1953 par la CIA pour consolider le pouvoir du Shah en Iran. Elle devient une référence des actions clandestines dans la Guerre froide.

 

L’année 1947 est une année charnière à la fois pour le monde et pour l’Iran. Le premier vient de pénétrer irréversiblement dans la Guerre Froide, et le second doit à présent faire face à son avenir politique. La question de la gestion des ressources iraniennes s’impose comme un problème central. Longtemps sujet de compétition entre les Britanniques et les Russes, le pétrole iranien est alors tout entier aux mains des Britanniques, grâce au système des concessions accordées au XXème siècle par la dynastie Qajar. Une grève des ouvriers de la raffinerie d’Abadan, lieu clé du complexe pétrolier de l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC), est durement réprimée par les Britanniques. Des émeutes sanglantes font rage, à l’issue desquelles les dirigeants de l’AIOC acceptent de se plier au droit iranien. Cependant, ils n’en font rien, et pour prévenir de nouvelles émeutes, l’armée britannique poste des navires dans la baie d’Abadan[1]. La compagnie est la cible de la vindicte populaire. En dépit de la renégociation des termes de son contrat menée en 1933 par Reza Shah, les Iraniens continuent d’être les grands perdants de l’accord. En 1947, la compagnie a engendré 40 millions de livres de profit, or seulement 7 millions ont été reversés à l’Iran[2]. Le sentiment d’exploitation est croissant parmi le peuple iranien et la rancœur qu’il nourrit à l’égard de la compagnie est tenace. Les Britanniques s’opposent ouvertement à toute renégociation de l’accord, et à toute recherche de compromis, ce qui encourage le mécontentement général. L’arrivée de Fraser à la tête de l’AIOC débouche sur une proposition d’Accord Supplémentaire à l’Accord de 1933 négocié par Mohammed Reza Shah. Ce geste conciliateur ne représente pas un réel progrès, puisqu’il ne prévoit que l’établissement d’un seuil minimal de quatre millions de livres pour le versement des royalties. Cette somme paraît bien faible par rapport aux profits réalisés par l’AIOC. Bien que le Shah et Qavam, alors Premier Ministre, saluent cet accord, les Majlis[3] refusent de le ratifier. Le Shah compte sur les prochaines élections pour établir une majorité de députés pro-britanniques, qui cette fois-ci ne rechignerait pas à le ratifier. Les manœuvres électorales du Shah écartent des Majlis plusieurs candidats nationalistes, dont leur leader, le docteur Mossadegh. Celui-ci encourage les protestations du peuple iranien qui suivent l’annonce des élections et demande aux opposants de se rassembler chez lui le 13 octobre. De là, les manifestants vont marcher jusqu’au Palais impérial devant lequel ils vont rester trois jours et trois nuits. Les opposants nationalistes s’organisent en un véritable parti politique, le Front National, dirigé par le docteur Mossadegh. Décrit par l’historien et journaliste américain Stephen Kinzer comme « un bloc d’opposition organisé, sophistiqué, nourri par la veine nationaliste et confiant dans le vaste soutien des Iraniens »[4], il est « une coalition de différents partis politiques, de syndicats, de groupes civils et d’autres organisations consacrées au renforcement de la démocratie et à la limitation de l’emprise des puissances étrangères en Iran »[5]. Sa base d’adhérents est principalement issue des classes moyenne et populaire urbaines. S’y regroupent le Parti d’Iran, nationaliste, progressiste et hostile à l’URSS, et le Parti des Tôliers composé d’ouvriers et de sympathisants de gauche[6]. Il constitue donc un obstacle de taille à la volonté du Shah d’appuyer son pouvoir sur la Grande-Bretagne, qui est l’ennemi désigné du Front National. Il va sans dire que la signature de l’Accord Supplémentaire est plus que compromise. Le sentiment nationaliste iranien prend des proportions inédites. Non seulement, il est institutionnalisé, donc a gagné en légitimité, mais l’Accord Supplémentaire et la politique intransigeante des Britanniques à l’égard de l’Iran apportent du poids à ses revendications. Un nouvel événement va contribuer à aggraver la situation. En décembre 1950, la nouvelle selon laquelle l’Arabian-American Oil Company (AAOC) a conclu un accord sur la base d’un partage des profits à hauteur de 50%[7]. Cette annonce provoque un tôlé au sein des Majlis et de la société iranienne. En janvier 1951, le Front National est à son apogée, et l’indignation qu’ont soulevée les termes de l’accord de l’AAOC lui permet de faire campagne auprès du peuple iranien pour la nationalisation de l’AIOC. Cette idée est accueillie avec chaleur par les Iraniens, de plus en plus convaincus que les Britanniques n’accorderont jamais des clauses favorables à l’Iran. L’assassinat de Ramzara, le successeur de Qavam, qui représentait selon Stephen Kinzer, « le dernier espoir pour la conciliation » marque un point de non-retour dans la crise de l’AIOC[8]. Pour succéder à Razmara, deux solutions se présentent. Le Shah peut choisir d’instaurer un gouvernement favorable aux Britanniques, préférablement dirigé par Zia, qui mettra un terme à la crise en acceptant les propositions de l’AIOC, mais exaltera la colère du peuple. A contrario, il peut choisir d’accompagner la mouvance populaire et porter au pouvoir Mossadegh, le leader du Front National, ce qui revient cependant à s’attirer les foudres des Britanniques.

 

Selon Stephen Kinzer, Mossadegh incarne « la Némésis, le tourmenteur, l’ennemi implacable de l’Anglo-Iranian Oil Company »8. Ces qualificatifs illustrent à merveille la ligne politique que le docteur Mohammad Mossadegh a suivi tout au long de sa vie politique. Il a consacré son combat à faire de l’Iran un état souverain et indépendant, libre de toute intervention, ingérence ou pression des puissances extérieures. Né en 1882, il est dès sa naissance immergé dans le milieu de l’élite politique Qajar. Il débute sa carrière à 16 ans, au poste de directeur des impôts de sa province natale. Lorsque la Révolution Constitutionnelle est réprimée dans le sang en 1907, il part étudier à ce qui était encore l’Ecole Libre de Sciences Politiques de Paris, puis en Suisse, où il obtient un doctorat de droit. Il publie Iran and the Capitulation Agreements, un ouvrage dans lequel il prône la mise en place d’un système politique moderne, fondé sur le modèle des systèmes démocratiques européens, au cœur duquel se trouverait l’égalité de chacun devant la loi[9]. Lorsque celui qui n’était encore que Reza Khan arrive au pouvoir, il tient à s’allier Mossadegh et sa verve nationaliste. Il le nomme d’abord Ministre des Finances, puis gouverneur d’Azerbaïdjan, où les Russes avaient tendance à inciter les dissidents ethniques à la rébellion. Le Shah refuse à Mossadegh le contrôle des troupes iraniennes en stationnement dans la province afin de pouvoir maintenir l’ordre dans la province. Mossadegh démissionne, excédé de ne pouvoir exercer sa fonction correctement. S’ensuit une brève expérience comme Ministre des Affaires Etrangères, qui se conclut sur une nouvelle démission. Déçu par la personnalité de Reza Shah, en qui il avait cru trouvé un modernisateur et un fervent défenseur de la souveraineté iranienne, Mossadegh se présente donc à l’élection des Majlis de 1924, et est élu en se revendiquant comme un farouche opposant au Shah. L’élection de 1928 signe la revanche du Shah car désireux de réduire les Majlis au rang d’institution fantoche, il donne l’ordre que les votes soient décomptés d’une telle manière que seuls ses partisans soient élus. Mossadegh décide donc de se retirer de la vie politique, comprenant qu’instituer un Iran démocratique demeure un projet irréalisable sous le joug de Reza Shah. Ce n’est que lors des élections législatives de 1943 que Mossadegh réapparait sur la scène politique. Il est élu aux Majlis avec un nombre incalculable de voix, bien décidé à faire entrer l’Iran dans une nouvelle ère politique, sociale et économique. Maintenant que son ennemi de toujours, Reza Shah, n’est plus au pouvoir, il lui faut une nouvelle cause à défendre. Il choisira celle de la défense de la souveraineté iranienne, désignant les Britanniques et l’AIOC comme ses ennemis.

  

Les Etats-Unis face à la crise de l’AIOC ou l’entrée de l’Iran dans la Guerre Froide.

La crise de l’AIOC n’est pas qu’une crise impliquant l’Iran et la Grande-Bretagne. De par ses nombreux enjeux internationaux, notamment la question du pétrole et de la stabilité au Moyen-Orient, elle va entrainer l’intervention des Etats-Unis, qui vont activement tenter de la résoudre. D’abord favorable à Mossadegh, qu’il juge indispensable au maintien d’un régime non-soviétique, Truman sera contraint de revoir sa position dès lors que la crise s’enlise. A partir du moment où les Etats-Unis décident de se faire les arbitres de la crise, elle cesse d’être un affrontement entre une puissance aux velléités colonialistes et un état cherchant à défendre sa souveraineté sur ses propres ressources, mais devient un enjeu de la Guerre Froide.

 

Même si les mois précédant l’assassinat du Général Razmara avaient été particulièrement conflictuels entre la Grande-Bretagne et l’Iran, la crise de l’AIOC débute véritablement lorsqu’au lendemain de la mort du Premier Ministre, la commission parlementaire sur le pétrole se prononce en faveur de la nationalisation de la compagnie. Puisque Mossadegh est la seule personnalité éminente capable de s’imposer sur la scène politique et qu’il n’y a personne capable de s’élever contre lui, il convient pour les Majlis d’agir vite en votant la nationalisation. C’est chose faite le 15 mars 1951, jour où 96 députés des Majlis se prononcent en faveur de la nationalisation. Parmi eux se trouvent des députés qui avaient pourtant promis au Shah de s’abstenir. Le Front National occupe une place hégémonique dans le champ politique iranien, et Mossadegh est considéré par le peuple comme « un héros colossal »[10]. Le parti aurait naturellement dû rentrer au gouvernement, dont Mossadegh aurait été nommé Premier Ministre. Mais face à la vague nationaliste, le Shah fait le choix de soutenir ouvertement la Grande-Bretagne et décide de nommer Zia. En réaction, le 28 avril les Majlis nomment unilatéralement Mossadegh Premier Ministre. Son premier acte est de faire voter un texte rédigé de sa main, visant à rendre effective la nationalisation[11]. Les Majlis approuvent l’acte l’après-midi même. Le 1er mai 1951, le Shah signe la loi révoquant l’AIOC et instaurant la National Iranian Oil Company.

 

Alors que la Grande-Bretagne envisage la crise de l’AIOC comme un conflit colonial, les Etats-Unis, qui vont prendre part à la crise dès ses premiers temps, la conçoivent différemment. Il faut dire que lorsque la nationalisation de l’AIOC est prononcée et que Mossadegh devient Premier Ministre, les Etats-Unis sont embourbés en Corée. Leur peur panique de l’encerclement les pousse donc à voir l’Iran comme une victime potentielle de la subversion soviétique, et donc à envisager la crise selon le paradigme de la Guerre Froide. A l’inverse des Britanniques, les Etats-Unis n’ont nullement cherché à se débarrasser de Mossadegh. Aux yeux de Grady, l’ambassadeur américain à Téhéran, constitue le meilleur rempart contre le communisme. En effet, il a été nommé démocratiquement, bénéficie d’une grande popularité et a déjà une solide expérience politique, ce qui offre la garantie d’un régime stable et légitime. De plus, la férocité qu’il déploie à défendre la souveraineté de l’Iran sur ses propres ressources rassure les Américains. Si les Soviétiques se risquaient à imiter la politique impérialiste des Britanniques, ils ne seraient pas plus chanceux. Ainsi, afin de lui apporter son soutien, Dean Acheson, Secrétaire d’Etat, publie le 18 mai 1951 une déclaration publique dans laquelle les Etats-Unis « reconnaissent pleinement les droits souverains de l’Iran, et comprennent le désir iranien d’augmenter les bénéfices qui lui proviennent de l’exploitation du pétrole »[12].

 

Cependant, face à l’escalade des tensions en Iran, les analystes du NSC informent Truman de l’impératif de trouver rapidement une solution à la crise, sous peine qu’elle ne dégénère en conflit armé[13]. Cette hypothèse serait désastreuse, puisque, afin de lutter contre la menace soviétique, le Monde Libre se doit de rester uni. Truman propose alors une médiation américaine pour résoudre la crise, car il veut à tout prix éviter que l’Iran de Mossadegh soit exclu, ou s’exclut délibérément, du monde libre. De plus, en juin 1951, c’est-à-dire un mois après la nationalisation, la perte occasionnée par les sanctions économiques britanniques s’élève pour l’Iran à 10 millions de livres sterling[14]. Un chaos économique conduirait nécessairement au chaos politique, au renversement de Mossadegh, et potentiellement à une prise de pouvoir du Tudeh[15]. La Grande-Bretagne va, inconsciemment, en portant l’affaire devant l’Organisation des Nations Unies, donner à Mossadegh l’opportunité d’asseoir son autorité. La recommandation rendue, si elle n’est une victoire pour aucune des parties, n’en reste pas moins une défaite pour les Britanniques. En effet, elle en appelle à la bonne volonté des parties, et repousse le débat à une date inconnue. Mossadegh, qui a fait le déplacement à New-York en personne, se rend ensuite à Washington pour rencontrer Truman, qui l’assure de sa sympathie, mais lui fait également part de ses craintes relatives au possible basculement de l’Iran dans la sphère soviétique si la crise ne prenait pas rapidement fin15. Néanmoins, Truman sait que la situation politique et économique de l’Iran est fragile, et il commence à douter de la bonne foi de Mossadegh. La menace communiste plane sur l’Iran, puisque le Tudeh s’impose comme le seul parti politique capable de prendre la succession de Mossadegh[16].

 

Mais il ne peut se résoudre à accepter une intervention militaire, car, en vertu du traité d’amitié de 1921 entre l’Iran et l’URSS, en cas de présence militaire étrangère en Iran, l’URSS peut déployer ses troupes. C’est donc risquer une guerre globale, entre deux Etats possédant la bombe atomique. C’est précisément ce que Truman veut éviter à tout prix. Le dilemme auquel est confronté l’administration Truman est résumé dans un rapport de l’intelligence aérienne « en l’absence d’un règlement de la crise du pétrole, la probabilité de perdre l’Iran au profit des Soviétiques deviendrait imminente. Cette perspective confronte l’Ouest à trancher entre deux alternatives : laisser l’Iran passer aux mains des Soviétiques, ou payer le prix nécessaire pour le maintenir dans le camp occidental »[17]. Le 4 novembre 1952, Dwight Eisenhower est élu, et entre en fonction le 20 janvier 1953. Son administration hérite de l’épineux dossier iranien. L’arrivée à la présidence d’Eisenhower va marquer un changement radical dans la lutte des Etats-Unis contre l’expansion communiste. Le New Look sur lequel Einsenhower va fonder sa politique extérieure est une application beaucoup plus sévère de la doctrine de containment précédemment énoncée par Truman. Les fondements du New Look sont exposés par Eisenhower dans son discours d’investiture. « Les forces du Bien et du Mal sont rassemblées et armées. Elles s’opposent comme rarement auparavant dans l’histoire »[18]. Sous la présidence d’Eisenhower il ne s’agira pas seulement de contenir le communisme, mais aussi de reconquérir les territoires perdus pour le Monde Libre. Il faut franchir le Rideau de fer pour libérer les pays du joug soviétique. Cet objectif résume la New Look, c’est-à-dire une version plus dure, plus sévère, plus intransigeante de la doctrine Truman[19].

 

L’un des ressorts du New Look repose sur le recours accru aux expertises du NSC et aux actions de la CIA. Ayant subi de plein fouet le traumatisme de Pearl Harbor, imputé a posteriori à un manquement en matière de renseignement, Eisenhower œuvre à l’instauration d’un service de renseignement fort et puissant, capable d’éviter aux Etats-Unis un nouveau Pearl Harbor[20]. Sa vision du paradigme de Guerre Froide le rend particulièrement lucide quant au rôle à jouer par la CIA, et la place de ses actions dans la stratégie de Guerre Froide. Sous sa présidence, les Etats-Unis sont véritablement en guerre, une guerre larvée, latente, couverte, mais une guerre malgré tout. Il juge indispensable d’agir en conséquence, et de recourir à des actions adaptées, exécutées par l’organe compétent en la matière. Eisenhower a donc beaucoup moins de réticences que son prédécesseur à recourir au renseignement et aux activités clandestines pour mener à bien sa croisade contre le communisme. Ce qui était chez Truman un dernier recours devient chez Eisenhower une pratique courante. Dans cette démarche, Eisenhower est soutenu par les frères Dulles. John Foster, qui occupe dès le 21 janvier 1953 le poste de Secrétaire d’État, est l’artisan de la doctrine du New Look et surtout du roll back, c’est-à-dire le refoulement de l’expansion communiste, et plus seulement son containment. Si la rupture entre la politique de Truman et celle d’Eisenhower est franche, celle entre Dean Acheson et John Foster Dulles l’est encore plus. Alors qu’Acheson encourageait l’émergence du nationalisme dans les pays du Tiers-Monde, John Foster Dulles s’en méfie, et souhaite plutôt la mise en place de régimes nettement pro-occidentaux. Bien évidemment, ce changement de politique au sein du Secrétariat d’Etat va avoir pour Mossadegh des conséquences décisives. La nomination de John Foster Dulles au poste de Secrétaire d’État est accompagnée de la nomination de son frère, Allen, au poste de DCI. Lui est aussi convaincu que l’administration Truman a été trop coulante, et que la CIA est amenée à jouer un rôle plus important dans l’affrontement entre les deux blocs. Il décide de mettre le renseignement et les actions clandestines au cœur de la stratégie américaine de Guerre Froide, car il est intimement persuadé qu’ils sont indispensables à l’accomplissement des objectifs américains.

 

Le durcissement de la crise de l’AIOC.

S’il restait encore un espoir de voir la crise de l’AIOC prendre fin avec un accord négocié, cet espoir est à présent dissipé. Le jour de l’élection d’Eisenhower, peu de temps après la rupture des relations diplomatiques entre l’Iran et la Grande- Bretagne, Kermit Roosevelt, alors chargé d’orchestrer les opérations de la CIA au Moyen-Orient, se trouve à Téhéran. Il a pu constater à quel point le réseau clandestin de renseignement développé par les Britanniques était parfaitement organisé et efficace. Il représente une opportunité en or pour la CIA, dont les antennes au Moyen-Orient sont récentes, et qui n’a donc pas eu le temps de développer des réseaux d’une telle ampleur. Sachant Eisenhower féru de renseignement et devinant que sa politique à l’égard de Mossadegh serait beaucoup plus ferme que celle de Truman, Roosevelt décide de rentrer à Washington pour s’entretenir avec le Président. Sur le chemin du retour, il prend soin de s’arrêter à Londres pour s’entretenir avec ses camarades du SIS, lesquels lui exposent leur nouveau plan pour renverser Mossadegh. Kermit Roosevelt, intéressé, invite Woodhouse, un haut officier du SIS, à Washington afin de rencontrer des homologues de la CIA et discuter du projet de coup d’Etat[21]. Woodhouse sait bien que les Etats-Unis ne sont guère sensibles aux revendications britanniques sur l’AIOC. Lorsqu’il rencontre Allen Dulles, il veille donc à mettre l’accent sur la menace que représente Mossadegh pour le maintien de l’Iran dans le Bloc occidental[22]. Allen Dulles n’est guère difficile à convaincre, d’autant plus que son frère a précédemment identifié l’Iran comme l’une des futures victimes potentielles de la menace soviétique. Loy W. Henderson, le successeur de Grady au poste d’Ambassadeur américain en Iran, presse Eisenhower d’intervenir. Bedell Smith, sous-Secrétaire d’Etat, lui répond que les Etats-Unis « ne peuvent plus approuver le gouvernement de Mossadegh et préfèreraient qu’un nouveau gouvernement lui succède»[23]. Toute l’administration américaine est aux aguets. Seul Eisenhower demeure étonnamment réticent à donner son approbation.

 

Plusieurs éléments vont contribuer à le faire changer d’avis. Tout d’abord, le 28 février 1953, la foule de Téhéran, après une campagne de désinformation savamment orchestrée par les frères Rashidian, marche vers la résidence de Mossadegh et l’en déloge. Le retournement de la foule contre le Premier Ministre qu’elle avait rappelé au pouvoir dans le sang moins d’un an auparavant traduit une instabilité grandissante qui inquiète Eisenhower[24]. Le 4 mars, lors d’une réunion du NSC, un rapport dramatique sur la situation en Iran est présenté au Président. Si Mossadegh venait à démissionner ou à être assassiné, « l’Iran tomberait alors dans un vide politique et les Communistes pourraient aisément en profiter »[25]. Afin de faire prendre conscience à Eisenhower de la nécessité d’intervenir en Iran, les frères Rashidian font tout pour mettre les prévisions des rapports du NSC en application. Ils s’appliquent à isoler Mossadegh sur la scène politique et à accroître l’instabilité. Leurs efforts sont vite récompensés puisque Kashani, Baqai, le chef du Parti des Tôliers, et Makki, l’allié de toujours de Mossadegh et son potentiel successeur quittent le Front National. Ces trois personnalités permettaient à Mossadegh de bénéficier d’une large base de soutien. A présent, il est particulièrement vulnérable, seulement entouré de quelques irréductibles. Les frères Rashidian organisent en parallèle des enlèvements de personnalités publiques et politiques afin de semer la terreur et le chaos à Téhéran. L’opinion publique est alarmée, le milieu politique rend Mossadegh responsable de ce marasme. Déboussolé, abandonné, Mossadegh demande en dernier recours une aide financière des Etats-Unis. La réponse d’Eisenhower est sans appel. Aucune aide ne sera versée à l’Iran tant que la crise de l’AIOC ne sera pas résolue. A la fin du mois de mars 1953, Donald Wilber pour la CIA et Norman Derbyshire pour le SIS sont chargés par leurs agences respectives de mettre sur pieds le renversement de Mossadegh, baptisé Opération TPAjax pour les Américains, opération Boot pour les Britanniques. En vertu du roll back et du New Look, il s’agit de prévenir la menace soviétique, et donc de recourir à une action préventive afin de sécuriser les intérêts américains en Iran, et de damer le pion aux communistes. L’opération TPAjax doit être perçue comme un virage dans la politique américaine de containment. Les actions clandestines de nature politique visant à renverser des régimes hostiles ou présumés hostiles s’imposeront dans sa continuité comme un levier privilégié de lutte contre l’expansion communiste.

 

Sophie Gueudet, monitrice du Master II en 2014-2015

(d’après son mémoire pour l’obtention du diplôme de Sciences Po Aix soutenu en juin 2014 sous la direction de Walter Bruyère-Ostells)

[1] KINZER Stephen, All the Shah’s men, New-York, John Wiley&Sons, 2003, p 52.

[2] Ibid p 68.

[3] Chambre basse du corps législatif (bicaméral au temps du Shah) iranien.

[4] « An organized, sophisticated, opposition bloc fired with national zeal and confident of broad public

support » (traduction personnelle), KINZER Stephen, op. cit. p. 71.

[5] « New coalition of political parties, trade unions, civil groups and other organisations devoted to

strenghtening democracy and limiting the powers of the foreigners in Iran » (traduction personnelle)

Ibid. p.71.

[6] GASIOROWSKI Marc, « The 1953 coup in Iran », in The International Journal of Middle East

Studies, volume 19, numéro 3, août 1987, p 662.

[7] Ibid., p 76.

[8]  « Awakening nationalism and political consciousness of the people of Asia » (traduction personnelle), GASIOROWSKI Marc, op. cit., p 79.

[9] Ibid., p 55.

[10] KINZER Stephen, op. cit., p 80.

[11] Ibid., p 82.

[12] Ibid., p 93.

[13] Ibid., p.97

[14] Ibid., p.104

[15] Parti communiste iranien fondé en 1941.

[16] KINZER Stephen, op. cit., p 129.

[17] « In the absence of some oil settlement, the probability of losing Iran to the Soviets would become

increasingly imminent. This prospect confronts the Western Allies with a choice of alternatives: to

allow Iran to pass into Soviet hands by default, or to pay the price for retaining it in the Western

camp”, Air Intelligence Production Memo, "The Implications of the Soviet-Communist Threat in Iran,"

dated August 13, 1952, CCS 092, Iran (4-23-48), RG 218, USNA, in GAVIN, James, op. cit, p.27,

http://www.fas.harvard.edu/~hpcws/gavin.pdf, visité le 4 janvier 2014

[18] Discours d’investiture de Dwight Eisenhower, 20 janvier 1952, in AMBROSE, Stephen,

Eisenhower, Paris : Flammarion, 1986, p 335.

[19] NOUAILHAT, Yves-Henri, Les Etats-Unis et le Monde au XXème siècle, Paris : Armand Collin,

2003, p 190.

[20] ANDREW Christopher, op. cit, p 99.

[21] KINZER Stephen, op. cit., p 149.

[22] Ibid, p 151.

[23] “ The US could no loger apporve of Mossadegh’s governmentand would prefer a successor

government » (traduction personnelle), Service History, op. cit., p  2.

[24] « The Iran situation has been shown disintegrating and a communist takeover is becoming more and more of a possibility », Foreign Relations of the United-States, 1952-1954, vol X ; p 693.

[25] KINZER Stephen, op. cit. p 158.

RENTRÉE

26 août

Etudes géostratégiques fait sa rentrée un peu en avance avec des réflexions tirées de mémoires soutenus en juin. Les opérations américaines (drones, opération de la CIA en Iran en 1953) seront à l’honneur en attendant de revenir à la très riche actualité géopolitique et militaire. Bonne rentrée à tous !

LES DRONES ARMES AU CŒUR DES DÉBATS ETHIQUES

26 août

Tout au long de l’histoire, la tendance naturelle de l’humanité à pratiquer la guerre ne s’est jamais démentie. Selon Emmanuel Kant, pour qui « la guerre n’a que faire de motivation, mais semble indissociable de la nature humaine et se voit même attribuée valeur de noblesse », le principal danger de l’homme est lui même. Si l’innovation technologique a toujours été au cœur de l’activité humaine – permettant parfois des ruptures dans l’art de la guerre – les conflits sont aussi des moments privilégiés de l’inventivité scientifique. Ainsi, les deux guerres mondiales de 1914-1918 et 1940-1944 sont à l’origine de multiples innovations : lance flamme, grenades, gaz de combat etc.

 

Que représente, dès lors, l’arrivé des drones dans le paysage stratégique contemporain ? Sont-ils la « nouvelle figure aérienne du mal » comme le laisse penser J. Henrotin[1] ?

Le sujet bénéficie d’une couverture médiatique importante et les drones américains, notamment dans le cadre des targeted killing conduits par la Central Intelligence Agency (CIA) pour lutter contre Al-Qaïda, sont l’objet de vives polémiques. En effet, l’emploi létal des UAV par quelques États nations occidentaux, principalement les Etats-Unis, s’est accru au fil des années sur plusieurs théâtres d’opérations – Pakistan, Yémen, Afghanistan, Somalie – et l’émergence de cette technologie a suscité un vaste débat autour de la justification éthique de son emploi. Certains estiment par exemple que les drones armés créent une situation de conflit asymétrique particulièrement vile et déshonorante et que l’efficacité de leur emploi dans le cadre de la lutte anti-terroriste n’est pas prouvée. D’autres soulignent les répercussions psychologiques sur les opérateurs – qui sont souvent à des milliers de kilomètres du théâtre d’opération – qui peuvent provoquer une dissonance cognitive grave chez le combattant. Enfin, des auteurs affirment que le droit de la guerre – dans sa conception contemporaine par le jus ad bellum et surtout le jus in bello -  n’est pas respecté.

 

Bien que la drone warfare soit relativement récente, les problèmes qu’elle soulève ne le sont pas et correspondent à des interrogations éthiques sur la conduite de la guerre tout à fait traditionnelles. En effet, appliquer à la pratique contemporaine de la guerre à distance  la théorie de la guerre juste, qui trouve ses origines chez Saint Augustin[2]. Les théoriciens de la guerre juste, dont Michael Walzer est l’un des penseurs modernes[3], partagent avec les forces armées une même vision du rôle que peuvent jouer les innovations technologiques dans la conduite de la guerre. Pour eux, les états-majors doivent adapter leur cadre éthique aux problèmes posés par les innovations technologiques, problèmes liés aussi bien à la théorie de la guerre juste qu’à l’approche militaire de la guerre à distance ou encore à la conduite elle-même de la guerre. Surtout, le danger vient du fait qu’on accorde trop souvent d’importance à ce qu’apporte la technologie, notamment l’avantage d’écarter les risques de mort du combattant en l’éloignant du champ de bataille, alors qu’on oublie de considérer le sens que le combattant qui est éloigné du champ de bataille va donner à cette technologie[4].

 

La technologie permettrait une plus grande discrimination que par le passé puisque les technologies militaires les plus avancées ne mettraient plus leurs utilisateur en danger tout en imposant des coûts très élevés à leurs cibles. Dans cette guerre des drones, il ne s’agit donc plus d’une relation agresseur/victime mais bel et bien d’une relation utilisateur de technologie/cible. Selon la théorie de la guerre juste, les victimes d’une agression doivent toujours être protégées contre la souffrance que cette agression engendre. Selon cette vision donc, la technologie militaire doit être perçue comme un simple outil permettant d’aider l’agresseur ou d’aider la victime. C’est ainsi que Walzer affirme que « les avantages technologiques nous permettent de combattre avec une plus grande discrimination et que si ces avancées sont dépourvues de risques pour l’utilisateur, cette possibilité d’une plus grande discrimination peut entrainer un risque pour celui-ci »[5].

 

La technologie est-elle « la promesse d’une guerre sans effusion de sang »[6] ? Le développement des véhicules militaires non habités  peut en effet être compris comme la réponse à des pertes trop élevées.  C’est ce que Ralph Peters, officier de l’US Army en retraite et analyste militaire évoque en parlant de la « quête, essentiellement américaine, du Graal, à savoir les croyances selon lesquelles la technologie résoudra tous les problèmes humains »[7]. Il semble donc que les véhicules inhabités offrent un niveau de sécurité jamais égalé auparavant.

 

Mais est-ce également le cas sur l’aspect psychologique ? Certains auteurs comme David Grossman[8] soulignent en effet le fait que la distance entre l’agresseur et la victime est inversement proportionnelle au degré de résistance devant l’acte de tuer et donc au taux de dommages psychiatriques du coté de l’agresseur. Ainsi un combattant qui combat en corps à corps souffrira plus facilement d’un stress post-traumatique qu’un pilote d’avion de chasse. Il indique également que lorsque le tueur est à distance  avec « une assistance mécanique » comme un radar, une caméra ou des jumelles, non seulement le tueur ne refuse pas de tuer mais en plus il ne subit aucun traumatisme psychiatrique. Il convient donc d’insister sur l’importance du facteur de la distance émotionnelle ou emphatique.

Pour d’autres analystes, les opérateurs de véhicules inhabités souffrent autant si ce n’est plus que les combattants présents physiquement dans la zone de guerre au niveau fatigue, épuisement émotionnel et surmenage[9]. Nolen Gertz[10] par exemple, affirme que si la réponse à cette question est compliquée, c’est peut-être parce que la technologie joue un rôle que l’on n’a pas encore identifié dans la relation entre l’éloignement et le traumatisme. Conduisant son analyse essentiellement à travers les positions de Freud, Gertz rappelle que le psychanalyste considérait qu’avoir conscience du fait qu’agir selon son désir conduirait à un danger extérieur de punition engendre une angoisse qui ne peut être soulagée qu’en éliminant ce désir et, dès lors, la menace qu’il a fait naître.  Un adulte peut également éprouver de l’angoisse lorsqu’il ressent du plaisir par des procédés socialement inacceptables. Cette angoisse est due à ce que Freud appelle « des modifications contemporaines [des] situations anciennes du danger »[11].  Selon lui ce que redoute l’individu c’est la perte de la source de son plaisir : dans notre cas l’arme.  Ainsi « la « résistance devant l’acte de tuer » qui, d’après Grossman est naturelle et correspond au traumatisme induit par la proximité physique avec l’ennemi, serait selon Freud, une résistance aux conséquences du fait de tuer et d’en prendre plaisir d’une manière inacceptable »[12].

 

 

Quoiqu’il en soit, la tendance pressentie par certains est que « les guerres vont perdurer et à terme,  ce sont des robots autonomes qui seront déployés, pour en assurer la conduite »[13]. On peut alors se poser la question de savoir si les systèmes automatisés sont capables de se plier aux lois de la guerre actuellement en vigueur « aussi bien, voire mieux, que nos soldats ».[14] Le résultat visé par une telle démarche est bien évidemment la diminution des dommages collatéraux et notamment des victimes civiles. La question à se poser est alors de savoir si les robots, qui sont déjà plus rapides, plus forts et dans certains cas, plus intelligents que les êtres humains, seront capables un jour de faire preuve de davantage d’humanité sur le champ de bataille qu’eux[15]. « Dans le brouillard de la guerre, il est bien difficile pour un être humain de déterminer concrètement si une cible donnée est bel et bien légitime »[16]. C’est donc pour pallier à cela que les chercheurs espèrent que les robots autonomes seront un jour capable de mieux se comporter que les êtres humains. Si les chercheurs fondent leurs espoirs dans ce « mieux » c’est d’abord parce que les robots  n’ont pas besoin de se protéger, et peuvent même être programmés pour se sacrifier. L’instinct de survie n’intervient donc pas dans leurs décisions, ils peuvent être équipés de matériels bien plus performants que ceux dont l’être humain dispose actuellement. De plus, ils sont capables, plus rapidement que l’homme, d’intégrer beaucoup plus d’informations pour une prise de décision optimale. Par ailleurs, ils peuvent être programmés pour ne pas éprouver d’émotions qui pourraient perturber leur capacité de jugement. Ils ne sont donc pas affectés, dans des situations de stress intense, et ne sont donc pas conduits, comme l’est l’être humain, au phénomène de  refus de prendre en compte des nouvelles informations. Enfin, si des systèmes autonomes sont mêlés à un groupe mixte on imagine qu’ils seront capables de surveiller le comportement éthique des êtres humains ce qui pourrait amener le nombre des infractions à diminuer.

 

Que devrait être, dès lors, les orientations de la recherche dans le domaine de l’intelligence artificielle ? Ronald Arkin affirme par exemple que « rien ne justifie, ni ne devrait justifier, que les systèmes autonomes armés soient programmés pour adopter, sous quelque forme que ce soit, l’un de ces modes de rationalisation ou d’action inacceptables, et propres aux êtres humains »[17]. Le danger est en effet l’accroissement régulier de ces atrocités commises sur le champ de bataille à la vue d’une utilisation croissante de la technologie. Il faut donc stopper cette escalade en imposant des limites à la technologie elle-même. Pour cela il conviendrait par exemple d’inviter tous les scientifiques à se rassembler afin « de faire en sorte que les machines que [les] ingénieurs en robotique [créent] répondent de façon optimale aux attentes et aux besoins de la communauté internationale et de la société contemporaine ».[18]

 

S’interroger sur les drones armés semble d’autant plus pertinent que ceux-ci seront sans doute de plus en plus présents dans les opérations militaires, à tous les niveaux. Toute technologie nouvelle, protégeant mieux le combattant, devrait a priori constituer une amélioration éthique et son emploi s’imposerait donc d’un point de vue moral, à moins que « de forte raisons compensatoires existent pour renoncer à cette protection »[19]. Si l’utilisation actuelle des UAV, notamment dans le cadre de la lutte anti-terroriste américaine, apparaît comme très discutable d’un point de vue moral, notamment au regard de la responsabilité légale ou de la violation dans certaines circonstances du jus ad bellum et du jus in bello, d’autres principes moraux sous-tendraient néanmoins l’obligation éthique qu’il y a à opérer des UAV pour des actions justes[20]. Surtout, les préoccupations morales et éthiques liées aux drones armés doivent davantage être tournées vers la remise en cause des décisions politiques et des cas particuliers de mise en œuvre de la force – notamment les targeted killing, les dommages collatéraux éventuels ou l’opacité de l’encadrement et de la responsabilité légale de certaines situations – et ne doivent pas devenir des « objections de principe » à l’égard des drones[21].

Ceci étant dit, le débat public devrait se concentrer sur une plus grande transparence des prises de décisions politiques. Aux Etats-Unis, l’encadrement automatique des frappes de drones de la CIA par une commission sénatoriale par exemple, ou tout simplement le transfert pur et simple des prérogatives de cette agence vers le Pentagone, sont en cours de discussion[22]. Si les politiques et les états-majors ont un rôle primordial à jouer dans la normalisation – nationale mais aussi internationale – ou dans la redéfinition de principes moraux de responsabilité et d’éthique, la société civile s’invite et doit continuer à s’inviter au débat. Si les UAV continuent d’être déployés sur des théâtres d’opérations, il devra exister tôt ou tard une responsabilité des conséquences prévisibles et imprévisibles, responsabilité partagée dans nos démocraties par chaque citoyen au sein de la nation souveraine. C’est pour cette raison que le débat sur l’emploi des UAV ne doit pas être limité aux cercles institutionnels d’experts mais doit être ouvert.

 

Charles Devesse, diplômé de Sciences Po Aix en 2014 (d’après son mémoire de fin d’études)

[1] « Le drone, figure aérienne du mal ? », DSI, Hors-série, n°30, juin-juillet 2013, p. 50-52.

[2] Daniel Brunstetter et Jean-Vincent Holeindre, « La guerre juste au prisme de la théorie politique », article consulté sur internet : <http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=RAI_045_0005&gt;.

[3] Michael Walzer, Arguing about war, New Haven, Yale University Press, 2004, p.174.

[4] Michael Walzer, Arguing about war, op. cit., p.174.

[5] Ibid.

[6] Peter W. Singer, Wired for War, New York, The Penguin Press, 2009, p.291.

[7] Peter W. Singer, Wired for War, op. cit., p.291.

[8] David Grossman, On killing, Boston, Brown and Company, 1995, P.107-108.

[9] Peter W. Singer, Wired for War, New York, op. cit. p.291.

[10] Nolen Gertz est docteur en philosophie et ses travaux portent entre autres sur l’éthique appliquée, la philosophie sociale et la phénoménologie.

[11] Sigmund Freud, Lecture XXXII : Anxiety and instinctual Life, in The Freud Reader, translated by Peter Gay, New York, W.W.Norton & Co,1989, P.779.

[12] Nolen Gertz, Les drones aériens : passé, présent et avenir, op. cit., p.579.

[13] Cité dans Les drones aériens : passé, présent et avenir, op. cit., p. 587.

[14] Ibid.

[15] Ronald Arkin, Regent’s professor et vice-doyen en charge de la recherche au College of Computing au Georgia Institute of Technology, Professeur invité à la KTH Royal Institute of Technology de Stockholm, au Sony Intelligence Dynamics Laboratoires de Tokyo et à l’Artificial Intelligence Group du LAAS/CNRS de Toulouse.

[16] Les drones aériens : passé, présent et avenir, op. cit., p.587.

[17] Cité dans Les drones aériens : passé, présent et avenir, op.cit., p.596.

[18] Ibid.

[19] Bradley J. Strawser, Les drones aériens, passé, présent et avenir, op. cit., chapitre 6 Moral Predators : le devoir d’opérer des véhicules inhabités, p. 397.

[20] Bradley Strawser, Moral Predators : le devoir d’opérer des véhicules inhabités, in Les drones aériens, passé, présent, futur, approche globale, op. cit. p.369.

[21] Ibid.

[22] Philipe Bernard, « Barack Obama veut encadrer l’usage des drones », Le Monde, 7 décembre 2012

CONFERENCE SUR LA SECURITE AU SAHEL

29 juin

Etudes géostratégiques vous rappelle qu’une conférence consacrée aux groupes armés de Boko Haram aux Shebaab somaliens et animée par Walter Bruyère-Ostells (MCF à Sciences Po Aix), Pauline Guibbaud (consultante diplômée du Master 2) et Matthieu Guidère (professeur des universités spécialiste de la géopolitique du monde arabe et musulman) qui se tiendra à la faculté de droit de Toulon le 3 juillet. Pour toute information, voir ci-joint Toulon Sahel.

UNE LIBERTE UKRAINIENNE SOUS CONDITIONS

20 juin

« Il s’ensuit donc que les marxistes russes ne pourront pas se passer du droit des nations à disposer d’elles-mêmes. », Joseph Staline dans Le Marxisme et la Question Nationale et Coloniale. Dès 1913, les bolchéviques ont conscience des difficultés que représente la potentielle création d’une Grande Russie. A l’aide de recherches sur le terrain ainsi que des discours du Parti ou bien encore de correspondances entre ses membres, Staline mène une réflexion sur la manière de fédéraliser toutes les entités qui formeront l’URSS. Pour cela, de nombreuses comparaisons avec les transformations qui ont secoué les empires occidentaux au XIXe siècle – suite à de nombreuses velléités indépendantistes – appuient son propos. Si l’objectif soviétique principal est de créer une Grande Russie où la langue unique serait le russe, gommant ainsi petit à petit les identités régionales, Staline met pourtant en garde face aux risques d’une telle soviétisation : les revendications régionales n’épargneront pas la Russie à chaque crise du pouvoir central. Ainsi statue-t-il sur la meilleure voie pour maintenir l’URSS unie : « la seule solution juste, c’est l’autonomie régionale, l’autonomie d’unités déjà cristallisées, telles que la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine, le Caucase… ». Malgré tout, même en tenant compte des problématiques posées par les nombreuses ethnies majoritaires ou minoritaires peuplant les régions à soviétiser, le découpage territorial dans l’ensemble des quinze républiques de l’Union n’a pas su respecter le droit de ces peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce phénomène a été d’autant plus remarquable lors du déclin de l’URSS entrainant avec lui une série de revendications violentes au sein même des républiques de l’Union (1). Les opportunités d’indépendance nationale n’ont ainsi pas pu empêcher les nombreuses tensions et conflits générés par ce découpage arbitraire. Dans cette phase de transition fragile entamée il y a seulement une vingtaine d’années, rien n’indique que cette période de transition soit achevée dans l’ensemble des quinze ex Républiques socialistes soviétiques. Ainsi, les crises successives secouant l’Ukraine en sont l’exemple le plus marquant de l’actualité et qu’il convient donc d’analyser avec autant de recul possible face à un dense flot d’évènements et d’informations. Cependant, outre les répercussions engendrées par l’annexion de la Crimée et les désordres qui secouent l’Ukraine, l’ensemble des pays membres de la CEI expriment leurs inquiétudes face aux prises de décisions tranchées de la Russie. Au regard de la Guerre des cinq jours en Géorgie, le Caucase, autre aire stratégique pour la Russie, pourrait lui aussi subir les conséquences de la politique de Vladimir Poutine.

Si l’espoir subsistait encore en faveur d’une possible adhésion de l’Ukraine à l’Union Européenne à quelques jours du sommet de Vilnius le 28 novembre 2013, désormais l’affirmation efficiente d’une souveraineté ukrainienne face à l’influence de son voisin russe semble bien précaire. Après des mois d’instabilité et la fuite de Viktor Ianoukovitch, l’élection démocratique du nouveau président ukrainien, Petro Porochenko, à la tête du pouvoir pourrait-elle apporter de véritables solutions pour ce pays en constante recherche d’indépendance ?
Si l’on associe à juste titre les déséquilibres récents en Ukraine à la politique étrangère menée par le chef de la Fédération de Russie, les raisons historiques sont une bonne grille de lecture pour comprendre les justifications de l’annexion de la Crimée. Kiev ainsi que Sébastopol figurent parmi les symboles inébranlables dans la mémoire collective russe : Kiev, à la fois capitale du premier Etat des slaves de l’Est, la Rous, considérée par les ukrainiens comme la première entité nationale et par les russes comme le berceau de la Grande Russie, fait l’objet d’une instrumentalisation de l’Histoire. Il en va de même pour Sébastopol qui a marqué les esprits au nom du sacrifice russe et de l’héroïsme national lors de la Grande Guerre patriotique – se rapprochant ainsi de l’importance accordée aux villes de Leningrad et de Stalingrad. Mais les arguments historiques n’éclipsent pas pour autant les grands intérêts russes en Mer Noire, un objectif d’Empire auquel les puissances occidentales ont très souvent mis un coup d’arrêt… jusqu’au 21 mars 2014. Malgré un vaste littoral bordant la mer Noire, la Russie tenait particulièrement à la Crimée, presqu’île où elle louait d’ailleurs l’emplacement de sa flotte militaire et aérienne à l’Etat ukrainien. La répartition des puissances dans la Mer Noire a été en effet brusquement modifiée dès 1991 poussant désormais la Russie dans une position minoritaire face à l’ensemble des Etats membres de l’OTAN la bordant – Roumanie, Bulgarie, Turquie. A ceci il faut donc rajouter la détermination de l’Ukraine et de la Géorgie, à la recherche d’une reconnaissance territoriale, dans un rapprochement avec l’Union Européenne. Jusqu’au sommet de Vilnius, la Russie avait toujours trouvé le moyen de maintenir son influence dans la prise de décision ukrainienne de manière plus ou moins appuyée. Ainsi, la signature de la reconduite d’un accord en 2010 pour la location des bases criméennes jusqu’à 2042 avait permis une nouvelle fois de mettre à mal la liberté décisionnelle de l’Ukraine en la rendant dépendante des prix avantageux sur l’approvisionnement et le transit de gaz vers l’Europe.
Les défis du nouveau président sont donc cruciaux pour la sécurité énergétique de l’Europe mais surtout pour régler les troubles internes à l’Ukraine. La lutte contre la corruption, les réformes des structures institutionnelles, le respect des choix socio-économiques et linguistiques à l’Est comme à l’Ouest du pays sont au nombre des questions urgentes et sensibles après cette élection du 26 mai 2014, validée par les observateurs en place. En effet, la révision du système politique était une des revendications phares du Maïdan et Porochenko s’est directement engagé à provoquer des élections législatives pour assurer une représentativité des opinions issues de l’élection présidentielle. Pour ceci, une dissolution de la Rada devrait subvenir faisant suite à un retour à la constitution de 2004. La solution la plus simple parmi celles réalisables en accord avec cette dernière serait un retrait des membres de la coalition antérieure malgré leurs intérêts contradictoires face à ces nouvelles législatives. Une réforme de fond semble donc nécessaire pour calmer certaines revendications de la population ukrainienne. Bien que ce point soit le premier défi, le règlement de la question à l’Est semble beaucoup plus problématique et compromis. Avec une situation qui a évolué de mobilisations protestataires semblables à celles de Maïdan à une réaction armée, la stabilisation de la région du Donbass reste assez imprévisible. Le parti des régions semble affaibli suite aux résultats de l’élection présidentielle mais les revendications séparatistes persistent et se radicalisent. La disqualification des habitants de l’Ouest par ceux de l’Est ont atteint un point critique avec la non reconnaissance du président par intérim qualifié de fasciste, toujours en référence à la Grande Guerre patriotique. Mais si aucune voie n’est laissée au dialogue et aux négociations, comment Monsieur Porochenko pourra-t-il répondre aux demandes formulées à l’Est ?

Le cas de l’Ukraine permet non seulement de faire ressortir la relation particulière de la Russie avec ce pays mais aussi avec l’ensemble des territoires perdus lors de la disparition de l’URSS (2) . Ainsi ces régions devenues indépendantes en raison de cet événement doivent faire maintenant face aux mêmes enjeux structurels causés par une sortie d’empire.
La construction d’une indépendance effective face à des méthodes coloniales est déjà en soi le plus grand défi que doivent relever ces nouveaux Etats. A cet égard, la frontière entre le Caucase du Nord – inclus dans la Fédération de Russie – et le Caucase du Sud met en évidence toute la difficulté à conserver son intégrité territoriale face à l’influence réelle d’une partie tierce (3). La deuxième guerre d’Ossétie du Sud permet d’illustrer les modes d’action de la puissance russe, capable, de l’extérieur, d’inciter les russophones à exprimer leurs revendications autonomistes dans des régions désormais autonomes. Il en va de même pour le conflit opposant la Géorgie et l’Abkhazie créant ainsi un Etat de facto et uniquement reconnu par la Russie, le Nicaragua, le Venezuela et le Nauru. Les conflits gelés ou non réglés – au regard du droit international – pourraient être considérés comme un moyen pour maintenir le pouvoir de décision et l’emprise dans les zones instables. Avec des frontières mal redéfinies, la Géorgie est le premier à craindre pour son intégrité territoriale après l’annexion de la Crimée (4). Vivement intéressée par un rapprochement avec l’Union européenne et massivement mobilisée pour la démocratisation du pays, la population géorgienne perçoit un nouveau risque en provenance de son voisin immédiat. De nombreuses comparaisons peuvent être faites entre la situation en Ukraine et celle en Géorgie mais il serait préférable de souligner que, dans le Caucase, les intérêts économiques et stratégiques russes prévalent sur les racines historiques. Le littoral de l’Abkhazie complète la préoccupation constante en faveur d’une large ouverture russe sur la mer mais permet surtout d’afficher sa puissance aux portes du Caucase, stratégie que les Jeux Olympiques de Sotchi ont pu récemment confirmer. Face à une telle menace, les Géorgiens ne sont pas les seuls à s’inquiéter pour l’avenir de leur patrie (5). Tous ces jeunes Etats n’auraient pas la capacité individuellement de s’imposer en cas d’attaque militaire soutenue par la Russie sur leur territoire. Le territoire du Nagorno-Karabakh, régi par un cessez-le-feu entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, pourrait aussi servir de relais pour permettre aux Russes de renforcer leur autorité dans le Caucase du Sud. Après avoir forcé les Arméniens à adhérer à l’Union Eurasiatique, il existe d’autres moyens d’attiser les tensions entre ces deux peuples pour déclencher une nouvelle guerre, tels que jouer avec les rancunes des Arméniens contre les Turcs et les Azerbaïdjanais. Peut-être serait-ce une option envisagée par le Kremlin pour éviter que l’Union Européenne ne bénéficie des ressources en hydrocarbures de la Mer Caspienne ?
Avec la crise ukrainienne, les inquiétudes sont vives tant la sécurité de l’approvisionnement en Europe dépend de la stabilité de la relation entre l’Ukraine et la Russie, tel que l’a démontré à petite échelle les pénuries de 2006 et de 2009. Il est donc pertinent d’envisager de nouvelles coopérations et infrastructures pour permettre l’acheminement des ressources en Europe malgré cette zone de crise. En créant une nouvelle ouverture de coopération pour les pays du Sud Caucase, l’Europe et les Etats-Unis provoquent un choc des intérêts : la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont dans l’obligation désagréable de devoir faire un choix. Même si Bakou ne considère pas l’Union Européenne comme partie intégrante des forces régionales, la poursuite des accords d’approvisionnement en gaz et en pétrole vers l’Ouest – via le TAP et le TANAP – prouve une détermination à développer de nouvelles relations (6). L’Azerbaïdjan pourrait être le pays de transit entre l’Asie Centrale et l’Europe aussi bien en ce qui concerne le transfert de marchandises et les ressources énergétiques tout en contournant la Russie. Il est nécessaire de souligner que ce dernier objectif semble faire consensus dans l’ensemble des ex républiques soviétiques, pour la plupart majoritairement dépendantes de Moscou. Il s’agit d’un moment important pour les pays du Caucase qui ont peut-être ici l’occasion de se réunir – dans une certaine limite – en tentant de mettre un terme aux conflits qui les opposent afin de faire valoir leur liberté vis-à-vis de l’emprise russe toujours déterminante.

« Il est exact qu’un vaste mouvement a commencé et se développe en Ukraine pour la culture et la vie sociale ukrainiennes. Il est exact qu’on ne doit en aucun cas livrer ce mouvement aux mains d’éléments qui nous sont étrangers. » (Extrait de la lettre de Joseph Staline adressée au camarade Kaganovitch et aux autres membres du Comité Central du Parti Communiste en 1926)

 

Claudia Lostanlen, étudiante en 3e année de l’IEP

 

1 Aude MERLIN, Silvia SERRANO, Ordres et Désordres au Caucase, Bruxelles, Edition de l’Université de Bruxelles, 2010.

2 Jean RADVANYI, « Moscou entre jeux d’influence et démonstration de force », Le Monde diplomatique, Mai 2014.

http://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/RADVANYI/50420

3 Alda ENGOIAN« La Crimée, un précédent pour les ex Républiques soviétiques ? », Courrier International, 25 Mars 2014.

http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/2014/03/25/la-crimee-un-precedent-pour-les-ex-republiques-sovietiques

4 « Eastern Partnership leaders discuss crisis in Ukraine during debate at EPP congress in Dublin », Wilfried Martens Centre for European Studies, 07 Mars 2014.

http://martenscentre.eu/news/eastern-partnership-leaders-discuss-crisis-ukraine-during-debate-epp-congress-dublin

5 Margarita ASSENOVA, « Ukrainian crisis Sparks worries in the South Caucasus », The Jamestown Foundation, Eurasia Daily Monitor, Volume 11, Numéro 77, 25 Avril 2014. http://www.jamestown.org/regions/thecaucasus/single/?tx_ttnews%5Btt_news%5D=42268&tx_ttnews%5BbackPid%5D=642&cHash=3028e39fcd269a18f143acb708024d0d#.U5BXg6Cw5yN

6 ENP Country Progress Report 2013 – Azerbaijan, Commission Européeenne, Bruxelles, 27 Mars 2014.

http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-14-221_en.htm

 

BOKO HARAM: COMPTE-RENDU

3 juin

9782343028484m

Pauline Guibbaud, Boko Haram, histoire d’un islamisme sahélien, Paris, L’Harmattan, 2014, 22 euros

C’est un ouvrage de synthèse que Pauline Guibbaud propose aujourd’hui. Ce travail était nécessaire, dans la mesure où le groupe terroriste Boko Haram a émergé ces dernières années comme un acteur central de la géostratégie sahélienne voire mondiale. Connu du grand public depuis les premiers enlèvements d’Occidentaux perpétrés en 2013, Boko Haram pose des problèmes beaucoup plus anciens et complexes au Nigéria et aux pays de la région. Le grand mérite de cet ouvrage est de fournir les clefs d’analyse nécessaires à la compréhension des orientations stratégiques et des actes du mouvement, dans une période où l’actualité qui lui est liée est brûlante.
Les capacités du groupe en matière de frappe ont augmenté de manière exponentielle depuis sa création en 2009 et plus particulièrement ces derniers mois. A cet égard, la perspective historique de cet ouvrage est extrêmement intéressante puisqu’elle permet de resituer Boko Haram dans le temps long de l’histoire nigériane et de celle de l’islam au Nigéria. Cela permet de dépasser les explications trop simplistes et les postures occidentalo-centrées trop souvent véhiculées par les analyses rapides, notamment médiatiques.
Depuis l’enlèvement de plus de 200 lycéennes au Nord-Nigéria en avril dernier, une vague de mobilisation internationale a gagné les sphères politique, artistiques et de la société civile. Mais par-delà cet événement, certes majeur par son ampleur, ce sont les grandes lignes de fracture qu’il faut saisir, et seule une compréhension des logiques d’ensemble peut permettre de réellement appréhender la situation et dépasser la légitime mais stérile émotion première liée à ces enlèvements. Or, il manquait dans le champ académique et médiatique une réelle somme des informations et expertises disponibles sur Boko Haram. En France particulièrement, le Nigéria, qui est pourtant un acteur géopolitique majeur en Afrique de l’Ouest et plus largement en Afrique subsaharienne, est trop peu étudié. Ce sont autant de lacunes que ce livre se proposait de combler, et l’exercice est réussi.
Le traitement de Boko Haram manque en effet généralement de profondeur et d’expertise, un travers encouragé par le traitement décousu et réduit à des "dépêches" caricaturales de l’actualité internationale. Voilà donc une lacune dans notre rapport à l’histoire du temps présent que cet ouvrage propose de combler, pour le cas particulier du Nigéria contemporain. Dans la mesure où Boko Haram représente un enjeu international majeur, cette démarche et son aboutissement promettent d’être très profitables pour les milieux académiques et médiatiques.

Le livre est dense et bien construit, écrit dans un style clair et précis. Cela sert le propos, qui réclame une grande acuité dans la présentation des faits, pour ne pas tomber dans le travers d’une compilation journalistique des attaques qui se succèdent. Cette rigueur dans le traitement des informations et la problématisation des enjeux, mis en perspective de manière intelligente, permettent au lecteur d’élever sa réflexion au-dessus des condamnations aveugles et anathèmes simplistes.
Au service de sa démarche, l’auteur convoque des sources diverses, nombreuses et les utilise à bon escient, pour croiser les points de vue, comprendre les enjeux et mettre en évidence les points de tension qui sont névralgiques.
Bien que l’on remarque un très net effort de refonte des thématiques dans un objectif de clarté et d’accessibilité au grand public, cet ouvrage demeure le fruit d’un travail de recherche universitaire, ce qui se ressent notamment dans l’importante subdivision du propos. Pour autant, le caractère académique du travail se révèle également positif car il induit une très grande rigueur dans le traitement des informations et dans le rapport aux sources.

Après une introduction qui pose les jalons de l’histoire du Nigéria et des enjeux géopolitiques liés à ce pays au début du XXIe siècle, l’ouvrage est divisé en deux parties dont la progression permet de bien saisir les enjeux liés à Boko Haram et plus généralement à l’islamisme au Sahel.
La première partie présente la menace islamiste au Nigéria. Un tableau de l’émergence et des héritages de Boko Haram est ainsi dressé, avec notamment une étude de l’islam sub-saharien, de ses particularités et de son influence sur la création de la secte. Les enjeux sécuritaires liés au groupe, les méthodes utilisées par Boko Haram, les enjeux humanitaires qui leur sont liés et les tentatives de réponse du gouvernement nigérian sont ensuite évoqués. Cette partie s’achève sur une présentation du cycle de la violence provoqué par le "tout sécuritaire" des réponses gouvernementales nigérianes.
La seconde partie effectue un travelling arrière et présente l’internationalisation des problématiques posées par Boko Haram et les groupes qui lui sont associés. L’éventuelle inscription de Boko Haram dans l’arc islamiste sahélien est analysée, ce qui permet de mieux comprendre les problématiques liées à l’établissement de liens ou d’allégeances entre différents groupes terroristes. Les évolutions dans les techniques et la stratégie du groupe sont ensuite présentés et mis en perspective avec les apports extérieurs et avec l’élargissement géographique et idéologique des revendications. Enfin, les éléments de réponse apportés par la communauté internationale sont détaillés, tant à l’échelle régionale qu’internationale.

La posture adoptée par l’auteur permet donc de prendre du recul sur le "phénomène" Boko Haram et de mieux saisir les questions liées aux liens entre les différents groupes terroristes et les enjeux que cela représente. Cela permet une compréhension des enjeux géostratégiques en Afrique subsaharienne et notamment de l’imbrication des problématiques aux échelles macro-locale et régionale.

 

Agathe Plauchut, doctorante en Histoire contemporaine au CHERPA, diplômée de Sciences Po Aix et du Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité.

HOMMES ET MACHINES DANS LES ARMEES DES GRANDES PUISSANCES EUROPENNES : LES MUTATIONS DE L’APRES 1918

25 mai

Durant les premières décennies du XXe siècle, la place croissante de la machine remet en question le primat des soldats à pied et à cheval qui avaient façonné l’histoire de l’Europe. De même que la mitrailleuse avait suscité, avant 1914, un certain scepticisme dans les états-majors européens, l’intégration du moteur aux équipements des armées ne va pas de soi. Progressivement, la répugnance des troupes pour le corps à corps stimule l’ingéniosité technique, qu’il s’agisse d’accroître la distance du tir ou de se protéger des feux de l’ennemi. Comme le colonel Ardant du Picq, auteur classique de la pensée militaire, le formule avant la confrontation franco-prussienne de 1870, le perfectionnement continu de tous les engins de guerre n’a point d’autre cause : anéantir l’ennemi en restant debout (1). Simultanément s’exprime la crainte de l’invention d’équipements capables de démultiplier la cruauté inhérente à la guerre. Entre l’homme et la machine s’esquisse, puis s’intensifie, un pas de deux dont l’amplitude va croissant à mesure que l’on s’avance dans les premières décennies du XXe siècle (2). L’usage militaire du moteur est relativement bien accepté tant qu’il sert les armes consacrées dans un rôle de transport. La polémique surgit surtout quand il s’agit de faire évoluer les formes traditionnelles du combat. Cette mutation est en effet susceptible d’induire des changements dans le triptyque fonctionnel de l’armée constitué des valeurs fondamentales que sont le respect, la discipline et l’esprit de sacrifice. Dans la fresque ininterrompue des progrès de l’art militaire, la Grande Guerre produit un phénomène de coalescence créatrice des énergies et des savoir-faire. Elle donne naissance à une machine inédite, le char de combat. Si son emploi peut conduire, à terme, à repenser la conduite des troupes, ce n’est pas ainsi qu’il est immédiatement perçu lors de sa création quasi-concomitante, mais sans coordination préalable, en France et en Grande-Bretagne. Bien qu’elle ne concerne qu’une frange limitée de personnels, une relation complexe, faite de confiance et de défiance, se tisse entre les cuirassés terrestres et les hommes qui entrent en contact avec eux, qu’ils servent sous leur blindage ou dans leur environnement. Dès l’été 1917, le pionnier britannique des chars Fuller a l’intuition d’un changement radical, estimant que la « guerre mécanique » (3) est en train de se substituer à la force musculaire des hommes et des chevaux. La réalisation de cette vision prophétique s’échelonne néanmoins sur plusieurs décennies. Les engins terrestres que sont les chars et les automitrailleuses suscitent un volume de littérature sans proportion avec leur importance réelle au sein des forces. Les aptitudes manuelles et techniques particulières requises par le maniement des chars engendrent des formes d’évolution culturelle inédites. Selon les sensibilités nationales et individuelles se déploient de multiples positionnements face à la modernité, du rejet simple à l’enthousiasme, en passant par une acceptation conditionnelle et prudente. Interdits aux Allemands, qui spéculent pragmatiquement sur leurs aptitudes et leurs faiblesses, les envisageant en rapport avec les hommes qui les servent et qui, fantassins ou artilleurs, interagissent avec eux, les chars sont tenus dans la plus exacte subordination de l’infanterie par les Français. Les Britanniques sont les seuls à les consacrer comme une arme à part, possédant son école, ses implantations géographiques particulières ; un périodique lui est entièrement consacré. L’après-guerre voit le retour de Paris à un certain conservatisme qui, loin de se limiter à la composition politique de la Chambre  (4), irradie dans diverses strates du corps social. Les Allemands, si leur expérience en tant que constructeurs de chars ne dépasse pas la limite de l’anecdotique, sont conscients de la mutation entraînée par la part de plus en plus grande prise par les machines sur les champs de bataille, qu’il s’agisse d’armes automatiques ou des applications diverses de la technique du moteur. Ils perfectionnent les rudiments d’une efficace lutte anti-char élaborée durant les hostilités. Il s’agit de surmonter le phénomène d’effroi initialement provoqué par les appareils nouveaux. Un officier britannique le caractérise ainsi : les tanks ! Pour les non-initiés (…) ce terme évoque l’image d’un monstre d’acier, à la respiration de feu, tirant des balles et des obus contre l’ennemi, inexpugnable par l’homme et imperméable à la plupart des engins de guerre ; sublime, en vérité, dans son attitude de puissance et de détermination indomptable (5). Concrètement, le tir bien ajusté d’un canon peut détruire totalement un char, vouant ses occupants à mourir bien souvent calcinés, du fait notamment de l’inflammabilité du carburant. Même hors d’usage, le blindé occasionne des sentiments violents chez ceux qui y sont confrontés pour la première fois. Il apparaît à certains égards comme une transfiguration du cheval (6), compagnon séculaire de l’homme de guerre. Depuis la phase matricielle de la Grande Guerre, des mécanismes de symbiose s’amorcent entre la machine, encore imparfaite, et les hommes qui la servent. L’équipage des chars manœuvre dans un univers différent de celui des fantassins. Les aviateurs, souvent considérés comme des privilégiés, évoluent eux dans une dimension encore différente. Face à l’artillerie et à l’infanterie adverses, fantassins et tankistes (7) ne bénéficient pas du même degré de protection. L’armure, employée sous une forme moderne, réinventée, collective et non plus individuelle comme à l’époque des chevaliers, produit cependant un impact psychologique non-négligeable. L’extrême inconfort, voire la suffocation et les nombreuses occasions de blessures à bord font que l’aptitude des tankistes au combat prolongé est néanmoins nettement inférieure à celle des soldats à pied. Une forte cohésion s’établit néanmoins entre les membres de l’équipage, qui partagent un certain sens de l’aventure. Les tankistes sont cimentés par un esprit de corps particulier, différent de celui qui prévaut dans les unités d’automitrailleuses. L’intégration de la machine aux armées fait naître de nouvelles constellations symboliques qui transparaissent notamment dans la sphère de l’iconographie. Le substrat démographique existant est cependant très disparate, en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, que ce soit du côté de ceux qui fabriquent les équipements de guerre ou de ceux qui les manient. Vitesse, mobilité remettent en question les rythmes traditionnels du combat, bousculant les routines de la pensée militaire. Les écrits d’Ernst Jünger témoignent de la manière dont est intégrée cette phase de transition. Au début de la guerre, à l’époque des grands mouvements (…) on ne percevait pas encore entièrement la différence avec le passé; cette perception n’a eu lieu que lorsque l’esprit de la machine s’est également emparé des champs de bataille d’Europe centrale, et que sont apparus les grands pilotes, les tankistes et le chef des Stoßtruppen ayant reçu une formation de technicien (8). Il établit un lien très net entre engins, innovations tactiques et avènement d’un type de combattant encore inédit dans l’histoire militaire. Alors qu’un cavalier comme le général Weygand (9) fait preuve d’une compréhension profonde des possibilités de la machine, le général Estienne, pionnier des blindés, synthétise les enseignements de son expérience des combats, insistant sur la nécessité d’une culture technique pour l’ensemble des combattants. L’appétence pour les applications pratiques des progrès scientifiques, marquée et déjà ancienne dans le monde germanique, sectorielle dans la société militaire britannique, est assez limitée versant français. Le général Estienne estime indispensable de pallier d’éventuels débuts de panique parmi des conscrits peu formés en démystifiant les objets qui en sont la cause. Sans distinction de grade, un enseignement adapté devrait permettre à l’homme de maîtriser sa crainte irraisonnée des engins mécaniques, afin de mettre en échec les légendes génératrices de découragement (10) . Il suggère de soigner l’éducation des cadres, sans aller jusqu’à préconiser la formation d’une armée de métier – sans doute en partie parce que son naturel républicain le porte à croire en la possibilité d’une amélioration générale de larges franges de la population. Cette préoccupation de la polyvalence et de l’ouverture n’est pas entièrement éloignée du programme assigné par le général von Seeckt à l’armée allemande réduite à 100 000 hommes, privée de chars, dominée par les fantassins et les cavaliers, mais tendue vers l’avenir. L’avènement du char de combat induit une potentielle ré-articulation des rapports entre l’officier et ses hommes. L’élément de base traditionnel du combat se déplace du groupe de fantassins à la combinaison de l’équipage et de la machine. Ce qui correspond à l’homme du rang, c’est le char de combat manié, dirigé tactiquement et techniquement par un officier ou un gradé (11). La technicité croissante de l’armement conduit à un éloignement, douloureusement vécu par les Français attachés au principe de la conscription, de l’idéal de l’homme de troupe polyvalent commandé par un officier théoriquement omniscient. Même en Grande-Bretagne, nation vue depuis Paris et Berlin comme le paradis de la mécanisation militaire, la familiarité des cadres de l’Army avec les chars est considérée comme insatisfaisante. Les appareils sont des objets de fierté, condensant les avancées technologiques dues au génie industriel national. Il devient nécessaire de prévoir un entraînement intensif (drill) particulier aux formations blindées. Seuls les Britanniques réussissent à mettre en pratique un programme de ce type. L’objectif ne se réduit pas à cultiver des comportements standardisés, induisant par une réponse de type robotique l’accomplissement des ordres, mais vise le développement d’une certaine intelligence dans les interactions entre les hommes et les machines. Le programme de l’École militaire de Saint-Maixent est moins ambitieux, n’étant pas centré autour du char et de l’exploitation poussée de ses possibilités. Les Allemands, eux, ne peuvent entraîner qu’une frange très réduite de leur Reichswehr de 100 000 hommes, en décentralisant quelques officiers en Suède par exemple, ou par des mécanismes occultes de coopération avec la Russie soviétique. Globalement, la fascination exercée par les moyens de la guerre mécanisée au sein des forces terrestres est assez limitée côté français, très rationnelle (12) – et circonscrite aux professionnels des armes – côté britannique. Dans le monde germanique, elle est généralement importante, mais sujette à controverse. La littérature militaire, de l’Armistice à 1935 environ, montre une inquiétude palpable en ce qui concerne l’intégration du char dans l’architecture générale des forces, même si celui-ci se place nettement dans l’histoire millénaire de l’usage de la cuirasse au combat. De manière générale, le fantassin se pense toujours par rapport à son arme individuelle, tous deux formant un binôme traditionnel, étroitement soudé. Idéalement, il serait souhaitable que le militaire fasse corps avec l’engin dans lequel il sert comme le cavalier avec sa monture, possédant une entière maîtrise de la machine. La stratification traditionnelle de la pensée militaire empêche le développement d’une conception panoramique des forces, dans laquelle les composantes terrestres, aériennes et navales seraient étroitement imbriquées. Les querelles interarmes, n’expliquent pas entièrement pourquoi les armées européennes ne tirent pas pleinement partie des possibilités de la machine. Le coût des engins motorisés peut être certes très élevé, leur angoissante dépendance au carburant est fréquemment mise en avant. Les freins à une familiarisation plus poussée entre les soldats et les blindés sont avant tout d’ordre moral, puisque les chars impliquent des ajustements importants au sein des appareils politico-militaires. Le Britannique Rowan-Robinson écrit par exemple que la mécanisation, nécessitera une plus grande intelligence, une plus large répartition de la responsabilité et une fierté investie dans les activités individuelles dépassant le niveau requis autrefois (13). Au-delà de ses capacités humaines, techniques et industrielles, chaque pays réagit aux innovations nées de la Grande Guerre en fonction de sa culture propre, secrétée à partir de l’expérience accumulée, cet ensemble de représentations influant la détermination de la politique militaire.

 

Candice Menat, doctorante en Histoire au CHERPA

 

(1) ARDANT DU PICQ, Charles, colonel, Études sur le combat, Paris, Hachette, 1880, VII et 296 p., p.75. Le colonel Ardant du Picq est un praticien autant qu’un penseur militaire.
(2) LAFON, Alexandre, MIÈGE, Colin, Une Guerre d’hommes et de machines, Désiré Sic, un photographe du génie 1914-1918, Toulouse, Privat, 2014, 151 p. rend par exemple l’atmosphère particulière du front français, l’entrelacement des hommes et du matériel dans un univers où la mort est omniprésente.
(3) Il développe ce thème dans l’essai qui lui vaut le RUSI Prize en 1919.

(4) On évoque une « Chambre bleu horizon », par allusion à la couleur des uniformes de l’armée française.
(5) HAIGH, Richard, capitaine, Life in a Tank, Cambridge, The Riverside Press, 1918, 141 p., p.1.
(6) BALDIN, Damien, « De la contiguïté anthropologique entre le combattant et le cheval », Revue historique des armées n°249 2007, p.75 à 87 décline ce thème à travers un brillant entrelacs de sources orales et écrites, ainsi que de travaux universitaires contemporains.

(7) Bien que combattu avec ardeur par le général Estienne, « tankiste » est le vocable qui s’impose pour désigner tout membre de l’équipage d’un char.
(8) JÜNGER, Ernst, Das Wäldchen 125 : eine Chronik aus den Grabenkämpfen 1918, Berlin, Mittler, 1925, XII et 254 p., p.3.
(9) WEYGAND, Maxime, général, « La Cavalerie et la Revue de Cavalerie », Revue de Cavalerie n°1 janvier-février 1921, p. 2 à 8

(10) ESTIENNE, Jean-Baptiste Eugène, général, « Les forces matérielles de la guerre », Revue de Paris 15 janvier 1922, p. 225 à 238, p.227.
(11) ANONYME, « L’instruction dans les unités de chars de combat », Revue d’infanterie n°415 avril 1927, p.496 à 522, p.496.
(12) Le colonel Fuller excepté, si des envolées lyriques à propos du char existent dans la littérature militaire britannique, aucune véritable mystique de la machine ne se développe au Royaume-Uni.

(13) ROWAN-ROBINSON, Henry, Brigadier-General, « Panic in war », Journal of the Royal United Service Institution n°496 novembre 1929, p.732 à 737, p.732.

 

LE CORRIDOR MARITIME DE LA "MEDITERRANEE ASIATIQUE", AXE MAJEUR DE LA MONDIALISATION

19 mai

Espace singulier entre terre, mer et ciel qui voit une guirlande d’archipels (Japon, Philippines, Indonésie …) faire face à la masse continentale de l’Asie tout en délimitant des mers bordières qui forment autant de bassins interconnectés (mer du Japon, mer aune, Mers de Chine orientale et méridionale, mer de Sulu, mer des Célèbes …), le corridor maritime de la « Méditerranée Asiatique » 1 est fermé au sud par les détroits indonésiens et vient s’essouffler au nord entre Vladivostock, l’archipel japonais (Honshu et Hokkaido) et l’île de Sakhaline dans la Manche de Tartarie. Loin de constituer un espace clos, la notion de corridor maritime présume un axe de transport principal (auquel peuvent être associés des axes secondaires) le long duquel se déploient des carrefours urbains (en l’espèce des ports associés à des chaînes de production hinterlandisées ou non) interdépendants et connectés en réseaux qui participent à dynamiser des voies de circulation à différentes échelles2. Il se définit alors plus par des flux que par des frontières immobiles. Creuset où se fondent les initiatives industrielles et entrepreneuriales couplées à l’activité d’innovation, « la Méditerranée asiatique » a connu depuis les années 1980 une croissance économique exceptionnelle, en grande partie fondée sur les exportations vers l’Amérique du Nord et l’Europe. « Workshop of the world », les pays riverains de la « Méditerranée asiatique » se sont spécialisés dans l’exportation de produits manufacturés en fonction de leur rôle dans la division régionale et internationale du travail. Espace multiplicateur des échanges, interface entre les différentes aires de civilisations se référant à des systèmes économiques et sociaux très hétérogènes, le corridor maritime de la « Méditerranée asiatique » constitue une véritable « épine dorsale de la mondialisation »3, définie par Laurent Carroué4 comme le « processus de diffusion du système d’économie marchande dans l’espace mondial ». Dans la dernière décennie, si son insertion dans la mondialisation des échanges ne s’est pas démentie, on assiste à une régionalisation dont témoigne la très forte croissance du commerce asiatique intra-régional5.
Notre démonstration se propose d’étudier les tensions pesant sur l’espace du corridor maritime de la « Méditerranée asiatique », produites par des combinaisons complexes associant les jeux d’acteurs divers (organisation inter-étatiques, États, acteurs privés, groupes criminels,…) et le processus de mondialisation, qui font s’entrechoquer les intérêts, particuliers ou partagés, et les échelles géographiques.
Après avoir constaté la domination du CMMA sur l’artère circumterrestre des circulations de marchandises et les conséquences spatiales induites par cette insertion dans la mondialisation, il s’agira de le penser comme un espace de compétition autour duquel s’articulent et se répondent un « Jeu de go » régional » et un « Grand Jeu » planétaire. Enfin, dans un exercice plus prospectif, il sera question de réfléchir aux perspectives d’avenir du CMMA.

1. Le CMMA domine l’artère circumterrestre des circulations de marchandises
1.1 Archéologie d’une voie de circulation bimillénaires
Le rôle du corridor maritime de l’Asie orientale dans les circulations des marchandises est ancien. L’existence de la route maritime du Sud-Est Asiatique est attestée aux IIème et Ier siècle av. J.-C. Le commerce chinois direct avec Ceylan a commencé au début de l’ère chrétienne. A la même période, le cabotage de bateaux de commerce indien le long des côtes de la Malaisie puis de l’Indochine contribue à mettre en relation Asie du Sud et Asie de l’Est. Les Chinois « exportent » déjà soie, céramique, papier et cuivre, prioritairement vers le Japon et l’Asie du Sud-Est, tandis que les Indiens font commerce de tissus (cotonnades, mousselines), cauris (coquillage servant de monnaie ramassés aux Maldives et entassés au Gujarat), perles (coralines) et épices. Entre le VIIème et le XVIIème siècle, notre espace d’étude est le théâtre du déploiement successif ou concomitant d’acteurs maritimes dynamiques. La thalassocratie de Srivijaya (dont la capitale Palembang est située au sud de l’île de Sumatra) commande notamment les détroits de Malacca et de la Sonde entre le Xème et le XIIIème siècle. A partir du XIVème siècle, la ville-Etat de Malacca prend son relais en bâtissant un empire commercial maritime reposant sur un réseau marchand connecté tous azimuts à l’Inde, la Perse, la Syrie, l’Afrique de l’Est et la Méditerranée mais aussi avec la côte birmane, le Siam, la Chine et le Japon jusqu’à constituer « le plus grand système commercial de l’époque »6. Véritable « hub », il concentre des épices de toute l’Asie du Sud-Est et assure dans le même temps la distribution des textiles indiens. L’apogée de la puissance maritime chinoise est – quant à elle- à situer entre le XIIIème et le XVIème siècle (fin des dynasties Song et Yuan et période de la dynastie des Ming). Il suffit de rappeler la gloire de la « Flotte au Trésor » chinoise placée au XIVème siècle sous le commandement de l’amiral eunuque et musulman Zheng He (1371-1433). Disposant d’une flotte de 3500 navires servie 37000 marins, elle sillonne les mers de l’estuaire du Yangzigjiang jusqu’à Zanzibar. Elle prenait appui sur une structure réticulaire complexe déployée en Asie du Sud et du sud-Est mêlant réseaux de marchands et réseaux officiels. Cette grande politique maritime chinoise était l’objet de l’hostilité des lettrés confucianistes, jaloux de leur pouvoir et composant l’essentiel de la bourgeoisie impériale. Ils s’opposaient à une bourgeoisie commerçante tournée vers la mer dont ils jugeaient les activités trop dispendieuses pour les finances impériales. Ils préféraient le tribut au commerce. Si le repli continental chinois fut acté aux XVème et XVIème siècles, si les circulations maritimes autorisées périclitèrent, en revanche la contrebande connut un florissant essor. Plus au nord, des réseaux maritimes et les circulations associées connurent des fortunes comparables. L’archipel japonais des Ryûkyû fut par exemple tout au long de la période Edo (1603-1868) la plaque tournante du commerce entre la Chine et le Japon, avant que le Japon ne se ferme à son tour. Une bourgeoisie japonaise, encore embryonnaire installa des comptoirs en Asie du Sud-Est7.
L’arrivée des Européens dans la zone suivit l’ouverture de la route des Indes par Vasco de Gama (1497-1498). Aux navires espagnols et portugais8 croisant en « Méditerranée asiatique », s’ajoutèrent successivement les Hollandais9, les Anglais10 et les Français11, prolongeant les routes commerciales jusqu’en Chine puis au Japon. Dans les premiers temps, ces circulations « mondialisées » fonctionnaient à sens unique (cale vide au départ de l’Europe puis approvisionnement dans les comptoirs de Malacca, Macao ou encore Batavia servant comme autant de points d’appui dans leur stratégie mondiale). Au XIXème siècle, de la fondation de Singapour en 1819 et des Straits Settlements britanniques jusqu’au « 55 jours de Pékin » pendant la guerre des Boxers, (1899-1901), des guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) à l’expédition du Commodore Peary au Japon en 1854, les puissances européennes et occidentales lancées dans un « Grand Jeu » colonial (au premier rang desquelles le Royaume Uni) n’ont eu de cesse de forcer les grands ports est-asiatiques à s’ouvrir. Aux 5 treaty port initiaux ouverts par le traité de Nankin en 1842 s’ajoutent 87 ports maritimes, fluviaux, villes frontières et nœuds ferroviaires jusqu’en 1917 ; Shanghai et Hong Kong assumant des fonctions centrales. Si les puissances occidentales parviennent à s’imposer comme les maîtres d’une « Méditerranée asiatique » conçue comme un des plaques tournantes du grand commerce international12, le commerce maritime intra-asiatique poursuit son développement et bénéficie notamment du dynamisme -jamais démenti- des diasporas négociantes chinoises et malaisiennes. Au final, il s’agissait pour les puissances extra-asiatique autant de s’approvisionner en épices, thé ou opium que -dans un contexte de promotion du libre-échange- de forcer la porte des marchés asiatiques afin de pouvoir trouver des débouchés pour les produits manufacturés usinés sur le Vieux Continent.
Au XXème siècle, le corridor de la « Méditerranée asiatique » est demeuré à la confluence des enjeux politiques et économiques régionaux et globaux. Les États-Unis s’imposant peu à peu comme l’acteur extérieur majeur depuis leur installation en 1898 aux Philippines. De la guerre russo-japonaise de 1905, à la « Guerre de 15 ans » (1931-1945) qui vit s’opposer l’impérialisme nippon au continent puis aux Etats-Unis avec comme projet de faire de la « Méditerranée asiatique » une véritable « Mare Nostrum » dominée par l’Empire du Soleil Levant, des conflits de Corée ou du Vietnam sur fond de Guerre Froide aux tensions actuelles avec la Corée du Nord, l’espace maritime du CMMA reste aux centre des préoccupations géostratégiques des puissances régionales et mondiales. A partir des années 1970-1980, la croissance économique de l’Asie de l’Est et du Sud-Est portée successivement par le dynamisme industriel et commercial du Japon, des Dragons, des Tigres puis de la Chine a bouleversé la géographie économique de la région et réorienté le commerce international. Le CMMA se positionne alors comme un pôle majeur sinon hégémonique pour la circulation des marchandises dans un contexte de mondialisation des échanges.

1.2 Le CMMA ou l’apogée la mondialisation par la conteneurisation
La mondialisation se caractérise depuis les années 1980 par une explosion des flux de marchandises. Près de 90 % des marchandises empruntent au moins une fois une voie maritime au cours de leur trajet. Ce trafic maritime mondial est ordonné autour d’une artère circumterrestre centrée sur l’Asie, en particulier sur la « Méditerranée asiatique ». Sur cette artère circulent pétroliers, vraquiers et autres porte-conteneurs géants. La conteneurisation est l’outil maritime essentiel qui rend possible cet accroissement des échanges par voie maritime et au delà, le développement exponentiel du commerce mondial des échanges de biens manufacturés. A la charnière des échanges mondiaux, le CMMA s’articule donc avec les grandes routes maritimes mondiales. La Route Pacifique le relie aux États-Unis en empruntant les chemins les plus courts entre les deux rives13. Elle est prolongée par la route du canal de Panama qui permet de desservir la côte est des États-Unis ou l’Europe occidentale. La liaison Asie-Europe est assurée essentiellement par des lignes régulières qui mettent en relation la Northern Range (du Havre à Hambourg) avec le CMMA en suivant la route maritime de l’Ouest (Malacca, Aden, Mer Rouge, Suez, Méditerranée, Gibraltar, manche, Mer du Nord). Par exemple, la CMA-CGM (souvent en coopération avec d’autres opérateurs : Evergreen, Maersk, MSC …) propose 10 liaisons assurées pour chacune d’entre elles par 10 porte-conteneurs de taille équivalente14 pour un trajet compris entre 60 et 80 jours. Ces liaisons FAL (French Asia Line) desservent entre 10 et 20 ports selon les formats. A ces flux mondialisés, se superposent des routes maritimes régionales qui structurent l’espace du CMMA. Elles révèlent un commerce interne à la région dynamique qui agit par complémentarité des économies et de la division régionale du travail. Ainsi, l’Australie exporte vers ses partenaires asiatiques des matières premières et leur achète des biens manufacturés. Enfin, l’essentielle route maritime des hydrocarbures relie le Golfe Persique et la mer Rouge (pétrole soudanais) à l’Asie de l’Est en empruntant le détroit de Malacca afin de couvrir les besoins énergétiques de la Chine (premier importateur mondial de pétrole), du Japon ou encore de l’Indonésie, qui malgré sa production et sa qualité de membre fondateur de l’Opep est aujourd’hui un importateur net de pétrole.
Pivot des échanges mondiaux, le CMMA est parcouru par une grappe impressionnante qui s’étire de Port Kelang15 à Tokyo regroupant les principaux ports mondiaux16. Ils dominent le tonnage global des marchandises et commandent les trafics de conteneurs17. Huit des dix premiers ports mondiaux pour les tonnages sont chinois. Ils profitent d’une façade maritime favorisée depuis la fin des années 1970 par la politique des ZES (Zone économiques Spéciales). Ces grands ports du CMMA sont de véritables plate-formes multimodales qui redistribuent les flux. Ce fonctionnement en hub and spoke18 participe d’un maillage de l’espace du CMMA qui compte bien plus que des frontières géographiques pour en délimiter les contours. Ce maillage est lui même hiérarchisé. Il est fait de plate-formes principales (hubs) et de flux régionalisés (feeders19) qui collaborent autant qu’elles se concurrencent. François Gipouloux décrit ce maillage comme en perpétuelle recomposition en fonction de la volatilité des flux en question (celui des biens physiques, des capitaux, des informations et des personnels)20. Cette stratégie de hub and spoke est soumise à la conjoncture économique mondiale (baisse de 20% du trafic en 2008 et 2009 pour le port de Shanghai). Reliés à des hinterlands concentrant des fonctions productives, ces ports polarisent non seulement l’activité mondiale et régionale mais aussi réorganisent les territoires à une échelle infra-régionale. L’attractivité du port de Shanghai – véritable plate-forme vers l’Asie du Nord- profite au port de Ningbo voisin de 125 km au sud. Lorsqu’il s’agit d’accroître les capacités de chargement de déchargement du port de Shanghai, d’éviter les problèmes de tirant d’eau et d’ensablement du port ancien de Waigaoqiao, les activités portuaires sont en partie transférées sur une île artificielle -Yangshan- abritant un port en eau profonde et située à l’issue d’un pont de 33 km de long. Le port de Singapour rend compte d’une même organisation de l’espace portuaire régional. Disputant à Shanghai la première place mondiale pour le trafic de marchandises, il participe de la même logique de hub and spoke vers l’Asie du Sud ainsi que pour les trafics liés à l’économie singapourienne (importations de matières premières et exportations de produits finis), confirmant sa vocation de grand emporium du sud du CMMA. Conjuguant les effets de la mondialisation, de la littoralisation et de la métropolisation, l’espace du CMMA apparaît comme fortement polarisé, l’organisation réticulaire des principaux pôles -Singapour, Hong Kong, Shanghai, Séoul, Tokyo – autour d’axes de circulations maritimes dynamiques et intégrés à l’Archipel Mégalopolitain Mondial décrit en 1996 par O. Dolfuss21, accentue les disparités pré-existantes avec les espaces intérieurs. Le défi pour les États riverains de « la Méditerranée asiatique » est de résoudre l’aporie entre la nécessité de peser sur le jeu régional et mondial tout en maintenant la cohésion de leurs territoires.
2. Le CMMA : entre "jeu de go" régional et "Grand Jeu" planétaire
2. 1 Le CMMA au centre des subtils jeux asiatiques
Axe de circulation vital pour les pays riverains, et au delà, colonne d’eau recelant des ressources halieutiques, fonds marins offrant des possibilités pour des activités offshores d’exploitation d’hydrocarbures, le CMMA attise les convoitises. Les tensions potentielles ou avérées entre les différents protagonistes sont amplifiées par les nombreuses difficultés à élaborer des frontières stables et consensuelles dans cet espace complexe qui voit s’imbriquer espaces maritimes et îles, et les logiques géographiques ou géologiques se heurter à des revendications parfois séculaires.
Le CMMA peut être considéré comme une mer intérieure ouverte sur l’extérieur par des détroits qui sont autant de « portes océanes »22 stratégiques. Détroits indonésiens (Malacca, Sonde, Lombock, Macassar, Mindoro,…), détroit de Taïwan entre la RPC et Taïwan, détroit de Tsushima entre Japon et Corée, la pression sur ces verrous est d’autant plus exacerbée que le trafic maritime connaît une croissance exponentielle. L’ouverture de ces détroits est vitale pour les économies de la zone, en particulier pour le Japon (41% de ses importations dont 80 % de son pétrole transitent par le détroit de Malacca) et la Chine. Le détroit de Malacca relie la mer d’Andanam à la mer de Chine orientale Avec plus de 75000 navires par an, il capte 30 à 40% du trafic mondial (40% du trafic d’hydrocarbures) ainsi qu’un très important trafic intrarégional. S’il se déploie sur 900 km de long et de 50 à 300 km de large, il se termine par un goulet de moins de 3 km où les fonds s’élèvent à 25 m au dessous du niveau des eaux. Sujet aux tentatives d’appropriation entre les États riverains23, la Convention de Montego Bay en 1982 a définit, pour le détroit, un régime de passage en transit, moyen terme entre « le droit de passage inoffensif » et « la libre circulation maritime et aérienne en haute mer », garantissant la liberté d’accès au détroit.
Le règlement des frontières maritimes entre les États riverains de la CMMA demeure suspendu à la résolution de conflits gelés. Malgré la ratification de la Convention des Nations Unies pour le Droit de la Mer (CNUDUM)24 par la plupart des États concernés25, les tensions se cristallisent en particulier sur la souveraineté des îles. Du nord au sud de « la Méditerranée asiatique » les litiges sont nombreux. Japon et Russie se disputent les Kouriles du Sud, groupes de 4 îles habités. Le Japon et les deux Corées s’opposent sur la question de l’île Takeshima/Tok-do dans la mer du Japon26, un deuxième contentieux entre le Japon et la Corée du Sud et concerne les îles de Danjô-guntô et Tori-shima27. Le Japon, la Chine et Taïwan revendiquent chacun leur souveraineté sur l’archipel des Senkaku-shotô/ Diaoyutai28. Au sud du CMMA, la Chine, Taiwan et le Vietnam se disputent la souveraineté territoriale et l’instauration d’une ZEE sur les archipels coralliens inhabités des Spratleys et des Paracels. Les Philippines, la Malaisie et Brunei ont également des prétentions partielles sur ces espaces. Cette zone est d’autant plus stratégique pour la Chine qu’une nouvelle base de sous-marins nucléaires a été récemment positionnée sur l’île de Hainan, dans le sud du pays. Fidèle à sa stratégie d’occupation de la zone, Pékin avait déjà annoncé début 2010 sa ferme intention de développer le tourisme dans l’archipel des Paracels, suscitant alors de vives réactions de la part des pays voisins alors qu’en 2011 un navire d’étude sismographique de la compagnie nationale Petro Vietnam a vu son matériel endommagé par trois patrouilleurs chinois alors qu’il se trouvait à peine à 120 miles des côtes vietnamiennes. Le 18 mai 2014, les autorités de Pékin décident l’évacuation de 3000 ressortissants chinois du Vietnam, suite aux violentes prises à partie par des manifestants vietnamiens de ses intérêts économiques et diplomatiques dans le pays, manifestations provoquées par l’annonce par les autorités chinoises de forages à venir dans la zone des Paracels29. Les tensions entre les deux voisins ne sont pour l’heure pas prêtes de retomber. Aujourd’hui moins médiatique, le cas du Timor-Leste semble sur la voie de l’apaisement L’indépendance du Timor-Leste, territoire de petite taille au sein de l’archipel indonésien, rattaché en 1975 malgré une tradition lusophone et catholique, a été obtenue suite à un référendum en 1999 donnant une majorité aux indépendantistes suivi de l’accès à l’indépendance en 200230.

 

2.2 La Chine, entre « Jeu de go » régional et « Grand Jeu mondial »
Ces multiples écueils rencontrés en « Méditerranée asiatique » pour définir des frontières maritimes consensuelles, pour isolés qu’ils apparaissent au premier regard, s’inscrivent dans un « Grand Jeu » régional, impliquant au premier chef la République Populaire de Chine. Dopée depuis trente ans par une croissance économique impressionnante et un sentiment de la fierté nationale retrouvé, la Chine mène une ambitieuse stratégie maritime régionale31, reprenant à son compte la citation de Sir W. Raleigh32 : « Quiconque contrôle la mer contrôle le commerce ; quiconque contrôle le commerce mondial contrôle les richesses du monde, et conséquemment le monde en soi ». Les autorités de Pékin de poursuivre trois objectifs : sécuriser des routes maritimes empruntées par 90% du commerce international chinois (en particulier l’approvisionnement pétrolier), exploiter les ressources pétrolifères off-shore et halieutiques (les ambitions de souveraineté maritime de la Chine s’expliquent donc aussi par la volonté de disposer des ressources des fonds marins) et accéder au grand large, l’océan Pacifique, pour devenir réellement une puissance de dimension mondiale (ce qui implique non seulement de contrôler le détroit de Formose et Taïwan, objectif premier de la réunification chinoise, mais aussi de franchir les chaînes d’îles qui s’étendent du Japon jusqu’aux Philippines ; ce qui commande la volonté de développer une Blue Water Navy et non plus seulement une Brown Water Navy.)
Ces trois objectifs géopolitiques expliquent que la Chine ait pu déclarer officiellement, en 2010, que la mer de Chine devait désormais être considérée comme étant du même niveau d’intérêt stratégique que Taïwan, le Tibet ou le Xinjiang. L’ampleur de la demande en matière de souveraineté maritime est immense. Alors que la ZEE chinoise ne couvre aujourd’hui que 800 000 km2 (contre plus de 11 millions pour la France), il convient de prendre la mesure de ce que la Chine ambitionne de recouvrir : en comptant les îles disputées en mer de Chine du Sud (Spratleys et Paracels) ou avec le Japon et la Corée du Sud, ce sont plus de 3 millions de km2 de zones économiques exclusives et d’extension du plateau continental qui sont revendiqués.
Le problème est que cette ambition est en contradiction flagrante avec les intérêts géopolitiques d’au moins cinq puissances rivales :
- Le Japon est sans doute le principal problème maritime de la Chine. Outre le fait qu’il ne faut jamais oublier que Taïwan a été arraché à la Chine continentale par le Japon (traité de Shimonoseki de 1895), ces deux pays ont en commun la même préoccupation principale : sécuriser des routes du commerce international et d’approvisionnement en matières premières qui sont les mêmes ? La stratégie maritime des Forces maritimes japonaises d’auto-défense est commandée par trois cercles concentriques ayant pour centre le Japon. Le premier anneau concerne la sphère d’influence immédiate du Japon, comprenant la mer de Chine orientale, la mer du Japon, certaines parties de la mer Jaune et du Pacifique Nord. La priorité japonaise y est de protéger les îles de toute attaque pouvant venir de la Corée du Sud (îles Takeshima pour les Japonais, Dokdo pour les Sud Coréens) comme de la Chine (îles Senkaku pour les Japonais, Diaoyu pour les Chinois). Sur le plan maritime, la Corée du Nord n’est pas considérée comme une menace aussi importante que la Corée du Sud ou la Chine, car elle ne pose pas le problème de l’accès à l’énergie et aux ressources minérales off-shore. Au-delà du problème de la souveraineté sur les îles revendiquées, de part et d’autre, la volonté chinoise de traverser la chaîne d’îles japonaises au-delà de la fosse d’Okinawa (notamment dans le passage entre les îles Okinawa et Miyako) et ce afin d’atteindre le Pacifique, constitue aussi, aux yeux du Japon, une menace stratégique directe. Le deuxième anneau stratégique japonais intéresse la mer de Chine méridionale. Par celle-ci passe 90% du commerce japonais et ses riverains accueillent une part importante de la base industrielle japonaise. Pour s’assurer que les Chinois ne soit en situation d’être la puissance hégémonique de la zone et s’accapare les ressources (hydrocarbures off-shore et richesse halieutique des Paracels et des Spratleys), les Japonais renforcent leur coopération avec le Vietnam et les Philippines. Au-delà de la mer de Chine méridionale (troisième anneau), les ambitions japonaises sont encore limitées, même si le pays participe aux opérations internationales de lutte contre la piraterie au large de la Somalie. Tokyo n’est pas encore entré dans la logique de construire une capacité significative de projection de force lointaine.
- L’Inde est le second obstacle aux velléités chinoises d’accès à la puissance maritime. Depuis la fin de la Guerre Froide, l’Inde développe son influence en Asie du Sud-est, en prenant appui sur des relations privilégiées tissées avec le Vietnam et les Philippines et poursuivant comme objectif principal de bloquer la projection chinoise vers l’océan Indien. La priorité maritime de l’Inde est de maintenir son leadership régional sur l’océan Indien. La stratégie chinoise du collier de perles qui vise à aménager le long des routes maritimes des facilités portuaires (Birmanie, Bangladesh, Sri Lanka, Maldives, Pakistan) est perçue comme une menace par New-Delhi. La sur-activité indienne en mer de Chine méridionale est donc à interpréter comme une réponse à la sur-activité chinoise dans l’océan Indien.
- Quoique bien plus faible que l’Inde, le Vietnam constitue le troisième obstacle sérieux aux ambitions maritimes de la Chine. Fin ruban de terre tendu entre les bassins de la Rivière Rouge et du Mékong, la mer et ses ressources sont indispensables au développement du pays. Les activités maritimes représentent la moitié du PIB de ce pays. Le pétrole brut sorti de Cuu Long Bay génère près 5 milliards de dollars annuels et couvre les importations de pétrole raffiné. Exploité depuis 1975, le site arrive en fin de course. Le Vietnam doit impérativement trouver une solution de substitution au risque de devenir à brève échéance importateur net de pétrole et de voir son modèle de croissance menacé. L’activisme naval chinois dans les Paracels et les Spratleys est donc ressenti par les Vietnamiens comme une menace grave pesant sur la souveraineté même du pays autant que sur son accès à des ressources halieutiques et énergétiques vitale. Ce qui explique le rapprochement méfiant engagé par les autorités d’Hanoï avec les autorités américaines.
- Alliées historiques des Etats-Unis, Philippines disputent elles aussi les Spratleys à la Chine . Au mois de septembre 2013, des marins chinois ont posé des structures en dur sur l’atoll de Scarborough situé à un peu plus de 200 km des Philippines à l’intérieur de sa ZEE revendiquée et à 650 km de l’île chinoise de Hainan, entraînant les protestations les plus vives du gouvernement de Manille33.
- En arrière plan, les États-Unis, qui entendent conserver la domination sur le Pacifique (domination qu’ils ont obtenue en brisant au XXe siècle l’ascension du Japon) déploient une stratégie indirecte, qui n’est pas sans rappeler les grandes heures du «containment » qui suivent implique selon une échelle décroissante de la menace, le Japon, l’Inde et le Vietnam.

L’affirmation de la présence chinoise sur d’autres mers (la Méditerranée reçoit depuis 2007 des navires chinois, l’implication chinoise dans la lutte contre piraterie en particulier pour sécuriser les routes maritimes de la corne de l’Afrique) confirme la montée en gamme de la puissance navale chinoise. Cependant, la Chine est encore bien seule dans ses ambitions maritimes au moins de la mer Jaune jusqu’à la mer de Chine méridionale (car dans l’océan Indien elle peut s’appuyer sur tous les rivaux de l’Inde). Si quelques convergences (qui entend bien maintenir, au détriment du Japon, sa souveraineté sur les Kouriles, condition de sa projection vers le Pacifique depuis la mer d’Okhotsk) pourraient être trouvées avec la Russie, de même que le champ de compétence du Groupe de Shanghai pourrait être élargi à la dimension maritime, sur le long terme Moscou reste méfiant face à la toute-puissance de la Chine d’autant que sa coopération militaire avec Hanoï et New-Delhi entre en contradiction avec l’idée d’un rapprochement trop étroit avec Pékin.
Pour assurer sa sécurité et sa croissance et en dépit des obstacles énumérés, la Chine entend bien se frayer un chemin libre vers les océans Pacifique et Indien. Cette « envie de large » de la Chine a pour réplique une montée en puissance des programmes d’armement naval dans la région. Les autorités chinoises ont d’ailleurs compris que jouer uniquement sur les rapports de force navals et géopolitiques ne suffira pas pour atteindre leurs objectifs. Comment ne pas voir dans la « tournée de charme » du nouveau Président chinois Xi Jinping en octobre 2013 en Malaisie, en Indonésie et aux Philippines 34, qui profita de l’annulation de la tournée du Président Obama35 dans la région (retenu à Washington par la crise du Shutdown), la volonté de positionner la Chine en puissance « responsable » et « pacifique » disposée à régler les contentieux frontaliers et à investir dans les États riverains du CMMA ?

3. Quel avenir pour le CMMA ?
3.1 "Une mer en partage"36 ?
Une voie pour la coopération s’ouvre-t-elle en « Méditerranée asiatique » ? Les dossiers ne manquent pas qui nécessitent à minima un traitement régional. La lutte contre la piraterie au même titre que celles contre les trafics illicites (armes, stupéfiants, êtres humains, migrations clandestines ou encore les pêches illégales) sont des préoccupations communes à tous les États riverains du CMMA. Les abcès de fixation de l’antimonde sont y nombreux. Macao demeure la capitale mondiale du jeu et des trafics en tous genres (4 fois plus de mise qu’à Las Vegas en 2011). Les paradis fiscaux sont pléthores sur les bords de la « Méditerranée asiatique ». Singapour est considérée comme une véritable « Suisse asiatique » jalouse de son secret bancaire puisque sa législation permet l’existence de donneurs d’ordres non identifiables depuis des sociétés implantées dans le micro-Etat. En Malaisie, l’île de Labuan37 garantit aux clients de ses établissements bancaires, le refus de communiquer le nom des titulaires des comptes abrités et un taux d’imposition à 3 %. Bien positionnée entre Chine et Inde, elle a vocation à développer ses activités de hub bancaire et financier du sud-est asiatique. Dans un autre secteur, l’Asie du Sud-Est demeure le troisième foyer au monde de piraterie avec une recrudescence récente des attaques après quelques années de moindres activités (141 attaques en 2013)38. Cette situation s’explique par un contexte de mafias puissantes, de pauvreté endémique auxquelles se superposent des revendications indépendantistes et un irrédentisme religieux actif. Depuis une vingtaine d’années, la lutte contre la piraterie est un intéressant laboratoire pour la coopération entre les États riverains (et au delà d’ailleurs) de la « Méditerranée asiatique » qui initient des collaborations autour de la défense d’intérêts partagés. Dès 1992, un centre régional de lutte contre la piraterie est crée avec le concours de l’Organisation Maritime Internationale (OMI, qui dépend de l’ONU). Un Forum des armateurs régionaux, basé à Kuala Lumpur et mis en place à l’initiative du Japon, est géré conjointement par la Chambre internationale de commerce et l’OMI. L’augmentation des capacités de surveillance, l’organisation de patrouilles coordonnées (par exemple entre Singapour et l’Indonésie, l’Indonésie et la Malaisie, la Malaisie et la Thaïlande pour le détroit de Malacca), l’amélioration de la communication entre les différents centres opérationnels sont autant de mesures prises au niveau national et bilatéral. Progressivement une réponse plus globale a été organisée dans un cadre multilatéral : opération Malsindo39, Eyes in the Sky40, L’Intelligence Exchange Group41. L’ensemble de ces actions sont coordonnées par un Joint Coordination Committee. De plus deux structures multilatérales sont chargées de partager l’information d’intérêt maritime ont été inaugurées au début des années 2000 : l’Information Sharing Centre (ISC) et de l’Information Fusion Centre (IFC)42. Dans le prolongement de la lutte contre la piraterie en « Méditerranée asiatique », les exercices conjoints entre forces navales permettent de développer la coopération mais aussi une interopérabilité entre les différentes forces des pays participants. La lutte contre la piraterie et le terrorisme maritime, contre les trafics illicites ou plus récemment les opérations civilo-militaires43 sont autant de domaines dans lesquels une communauté de doctrine permet une plus grande capacité de coopération. Ces exercices auxquels participent des acteurs extérieurs comme l’Inde ou les États-Unis constituent un chantier majeur de l’ASEAN dans le domaine de la coopération sécuritaire. L’ASEAN joue une part de sa crédibilité sur son aptitude à formuler une réponse régionale à ces problématiques sécuritaires. Comme l’a reconnu le 11 mai 2014 le chef de la diplomatie indonésienne, Marty Natalegawa, à occasion du sommet de l’organisation à Naypyidaw (Birmanie), « la mer de Chine méridionale reste une épreuve pour l’Asean»44. Les litiges frontaliers en Mer de chine méridionale sont autant de freins à la mise en place du projet de marché économique commun de 600 millions d’habitants (regroupant Thaïlande, Malaisie, Singapour, Indonésie, Philippines, Brunei, Vietnam, Laos, Birmanie, Cambodge) porté par l’ASEAN et ambitionnant de peser face à la Chine et à l’Inde. De plus, ils illustrent les difficultés de la construction du dialogue avec les voisins chinois, japonais et coréen (ASEAN + 3). L’objectif d’une mise en œuvre effective en 2015 semble aujourd’hui difficilement tenable45. Cette coopération entre États riverains de la « Méditerranée asiatique » est donc à construire ou à renforcer selon les échelles et les organisations. Aire du « Grand Mékong »46, zones de coopération de la mer du Japon47 et de la Chine du Sud48 , partenariat de la mer Jaune49, zone de croissance de l’Est de l’ASEAN ou BIMP50, triangle de SIJORI51, de Medan52 ou de Tumen53 sont autant d’initiatives à l’échelle infra-régionale pour favoriser l’intégration économique et la coopération en Asie de l’Est. A l’échelle supra régionale, l’ASEAN cherche depuis le milieu des années 90 à élargir l’implication de partenaires extérieurs notamment par le biais de l’Asean Regional Forum (auquel participent les Etats-unis, le Japon, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, l’UE et depuis une dizaine d’année la Chine et la Russie). Portée sur les fonds baptismaux en 1989, l’APEC54 s’est donnée comme objectif en 1994 de favoriser « la libération des échanges et des investissements dans la région Pacifique »55. La compétition Chine/ États-Unis est au cœur des enjeux de ces organisations à une échelle macro-régionale. Au mois d’avril 2014, Pékin a proposé de mettre sur pied un "groupe de travail" pour étudier la faisabilité d’un "Accord de libre-échange Asie-Pacifique"56 (FTAAP), a annoncé à des journalistes Wang Shouwen, ministre adjoint du Commerce. Cette proposition intervient avant une rencontre en Chine, le mois suivant, des ministres du Commerce des États membres de l’APEC (Forum de Coopération économique pour l’Asie-Pacifique)57. Cette proposition chinoise arrive sur la table alors que les négociations sur le TPP58 (Partenariat trans-Pacifique ou TPP), défendu par les États-Unis et qui regrouperait 12 États dont le Japon, l’Australie, la Malaisie et le Mexique – tous membres de l’APEC) restent suspendues à la position du Japon, Tokyo ne voulant rien lâcher sur ses cinq "vaches sacrées": sucre, riz, blé et produits à base de céréales, viande de bœuf et de porc, produits laitiers. Traités de libre-échange et enjeux sécuritaires sont des dossiers majeurs alors que les dangers pesant sur la navigation et la stabilité de la région demeurent assez prégnants tout au long du CMMA pour que la question de routes maritimes alternatives revienne régulièrement au premier plan 59

3.2 La mondialisation peut-elle s’écarter du CMMA ?
La superposition des tensions géopolitiques internes aux États riverains du CMMA combinées aux rivalités régionales, la montée en régime de la concurrence sino-américaine dans la région et à l’échelle globale, les défis toujours aigus posés à la navigation maritime que sont la piraterie, le terrorisme maritime et les trafics en tous genres, la recomposition potentielle des routes maritimes sous l’effet du réchauffement climatique annoncé et les conséquences géopolitiques de l’indépendance énergétique nouvelle des Etats-Unis, fondée en particulier sur les gaz de schistes, posent la question de l’avenir du CMMA comme axe majeur de la mondialisation. Des alternatives régionales ou plus globales à l’axe Malacca- Hong Kong – Shanghai- Tokyo sont ou ont été envisagées. Le détroit de Malacca pourrait être concurrencé dans son rôle de pivot du trafic maritime entre la « Méditerranée asiatique » et l’océan Indien par d’autres détroits « voisins ». Le détroit de La Sonde semble être une option à écarter en raison du faible seuil (30 mètres) qui limite ses capacités. D’ailleurs ses débouchés vers la mer de Chine méridionale via le détroit de Karimata au nord, et vers la mer de Java, à l’est, passent à travers des champs assez denses de plate-formes pétrolières peu propices à la navigation de « géants des mers ». Seconde alternative, le détroit de Lombok est situé entre les îles de Bali et de Lombok. Route préférentielle des supertankers dont les calaisons ne sont pas compatibles avec Malacca, son axe avec le détroit de Makassar suit un trajet court et profond, bien ouvert au nord, tout en offrant les meilleures conditions avec la possibilité de profiter du droit international de transit sans entrave. Parmi les trajets alternatifs par voie de terre, il existe depuis plusieurs décennies un projet de bâtir un canal à travers l’isthme thaïlandais de Kra qui est point le plus étroit de la Thaïlande (seule solution crédible alternative envisagée par rapport à Malacca). La crise économique et l’accroissement de la taille des navires ont eu raison de ce projet pharaonique à la rentabilité incertaine malgré le raccourci de 1000 km. Parallèlement à ces voies alternatives, la Chine développe son propre projet de conduites (oléoduc / gazoduc) entre la côte birmane où les Chinois équipent plusieurs ports et ont obtenu des permis de recherche en hydrocarbures et la province du Yunnan. Il s’agit de couvrir 2000 km pour relier à Kunming une part importante des approvisionnements gaziers et pétroliers provenant d’Afrique et du MO afin de ne plus être tributaire du détroit de Malacca et ainsi épargner aux navires un trajet de 3000 km jusqu’à Hong-Kong aller-retour. Suivant un trajet proche, le projet de réhabiliter la « Route Stilwell » entre Inde et ouest de la Chine par le Nord de la Birmanie est régulièrement évoqué. Il est suspendu à la décision par les porteurs du projet d’assumer d’investissements colossaux et à l’apaisement des tensions entre minorités ethniques et religieuses.
Finalement, le risque de marginalisation de Singapour -et donc du détroit de Malacca – comme grand hub industrialo-portuaire est faible. Les porte-conteneurs sont encore loin du tirant d’eau maximal et les installations pétrolières de Singapour (stockage, raffinage) seraient difficiles à éviter en raison de leurs importantes capacités.
Au nord du CMMA, deux trajets alternatifs semblent être possibles. Activée par les conséquences du réchauffement, la route de l’Arctique offre de nouveaux horizons pour le transport maritime. Deux options sont ouvertes. La route canadienne apparaît comme difficile à exploiter et rentabiliser. Ce n’est qu’un immense labyrinthe avec une multitude de seuils, d’îles et de détroits. Elle raccourcit de « seulement » 20 % de la distance Asie-Europe et oblige à une limitation des gabarits (le détroit de Dease n’a que 13 m de profondeur). La navigation est rendue plus ardue par le danger permanent que constituent les débris de banquises flottants le long d’une voie, pour l’heure, sans équipements de balisage ou de remorquage. La route la plus prometteuse semble bien plus correspondre à celle qui longe les côtes russes et redescend dans le Pacifique par le détroit de Béring. Elle bénéficie de pôles côtiers régulièrement positionnés ainsi que de la présence d’une véritable flotte de brise glace, En 2009 La Russie a décidé un investissement de 5 milliards de $ pour améliorer les dessertes ferroviaires de ces régions enclavées du grand Nord (en particulier de Mourmansk et d’Arkhangelsk). Le gain de temps ainsi que la distance raccourcie avec Northern Range (divisée par 3) et l’absence de piraterie sont des atouts majeurs pour une route qui n’est cependant pas praticable toute l’année et oblige à une navigation difficile dans la zone du Pacifique nord. Pour se préparer à cette option les chantiers navals Hyundai ont testé en 2011 en bassin une maquette de minéralier brise glace prévu pour 310 m de long et 190 000 t de port lourd. La Chine s’est récemment équipée d’un brise glace moderne capable de lui ouvrir les routes maritimes de l’Arctique60. Décidément, pour vital que soit le CMMA pour la RPC et les autres puissances asiatiques, le « Grand jeu » mondial n’est jamais très éloigné des préoccupations des dirigeants.

Conclusion

Artère majeure de la mondialisation, l’insertion dans le temps long du CMMA dans les grandes circulations maritimes internationales entraîne une recomposition de l’espace est-asiatique aux échelles régionales et infra-régionales. Espace polarisé par les grands ports, espace défini plus par ses flux et ses réseaux que par une géographie fixiste, espace dynamique en recomposition permanente, le CMMA cristallise les ambitions régionales et mondiales et ne semble pas pour l’heure en voie de marginalisation.

Benoît Pouget, professeur agrégé d’Histoire-Géographie, étudiant en Master II.
1François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009
2 Jean Debrie, Claude Comtois, Une relecture du concept de corridors de Transport : illustration comparéeEurope/Amérique du Nord, Les Cahiers Scientifiques du Transport, N° 58/2010 – Pages 127-144
3Antoine Frémont, Les réseaux maritimes conteneurisés : épine dorsale de la mondialisation, Festival International de Géographie, 2005
4La mondialisation. Genèse, acteurs et enjeux", 2e édition, Édition Bréal, Paris, 2009
5Laëtitia Guilhot, Le régionalisme commercial en Asie orientale Un impact sur les flux commerciaux ? , Revue économique 2012/6 (Vol. 63)

6M.C. Ricklefs, A History of Moderne Indonesia, Bloomington, Indiana University Press, 1981, p 18-19 (cité par François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009 p.77)
7 Les « cités japonaises ou nihommachi » installées aux Philippines, en Thaïlande, au Vietnam ou au Cambodge)
8On pourrait évoquer le rôle éminent des jésuites en particuliers portugais dans la mise en relation de l’Asie de l’Est avec l’Europe
9 La Compagnie des indes orientale ou VOC fut fondée en 1602 à Amsterdam
10 Fondation de la East India Company
11 Politique de compagnies de commerce menée par Colbert sous le règne de Louis XIV
12On ne peut que recommander la lecture de l’œuvre de Joseph Conrad, en particulier le magistral Typhon
13 Elle concerne en priorité le transit de céréales et de vrac conteneurisé
14Entre 8000 et 16000 evp. L’équivalent vingt pieds ou EVP (en anglais, twenty-foot equivalent unit : TEU)
15En Malaisie
16 31 sur les 50 premiers ports mondiaux sont situés en Asie-Pacifique
17 Rotterdam est seulement le 11ème port mondial pour le trafic de conteneur et le premier non-asiatique
18Pour une définition voir : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/hub-and-spoke
hub and spoke signifie moyeu et rayons. Le hub ou moyeu est le point vers lequel convergent les différentes lignes, assimilées à des rayons. Le réseau en hub and spoke privilégie un trafic en étoile autour d’un nœud. Par rapport au réseau totalement maillé, ce système a l’avantage de permettre des économies d’échelle dans un contexte de massification des flux.La technique du hub and spoke a d’abord été employée par le transport aérien. C’est la compagnie de fret express FedEx qui l’a d’abord expérimentée pour les colis aux Etats-Unis en utilisant le hub de Memphis.Le système s’est largement diffusé dans les années 1980. Le système a été adopté par le transport maritime dans les années 1990.
19Le feedering est une action de transbordement entre les grands navires de ligne (navires-mères) qui font escale dans un nombre limité de grands ports (hubs), et les plus petits navires (feeders) qui acheminent les marchandises vers des ports de plus petite taille que les armateurs ne desservent pas en ligne directe.
Le feeder est un navire de petit tonnage, permettant l’éclatement, sur différents ports à courte distance, d’une cargaison apportée dans un port principal par un gros navire faisant peu d’escales. Inversement, il assure la collecte de marchandises vers le port principal. Le feeder assure des rotations de courte distance complémentaires des services au long cours. ( voir http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/feeder-feedering )
20François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009, p 313
21 Olivier Dollfus, La mondialisation, Presses de Sciences Po,‎ 1996, p. 25-27, chapitre 2, « Le monde dans ses lieux ».

22Voir l’article de Nathalie Fau, Le détroit de Malacca : porte océane, axe maritime, enjeux stratégiques sur le site de géoconfluences, 2004 http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/transv/Mobil/MobilScient4.htm
23 Le 16 novembre 1971, « les gouvernements indonésiens et malais (soutenus par la Chine et suscitant l’opposition des Etats-Unis et de l’URSS) déclarent conjointement que le détroit de Malacca n’est pas un détroit international mais en autorise son franchissement »
24Elle met en place les Zone Économique Exclusive (ZEE) de 200 miles [eaux territoriales 12 miles ; zone contiguë 12/24 miles ; reste ZEE jusqu'au 200miles ; au delà haute mer considérée comme internationale]
25 La Chine a ratifié la convention en CNUDUM au milieux des années 90
26 Îlots inhabités, intégrés par Japon en 1905, militairement occupés par Corée du Sud depuis 1954, symbole nationaliste pour la Corée et emblème de non-repentance pour le Japon
27 Îlots inhabités, contrôlés par le Japon, mais placés sur le plateau continental revendiqué par la Corée du Sud et la Chine
28 Îlots inhabités contrôlés par le Japon depuis 1885. Situés sur le plateau continental et séparés des îles d’Okinawa par une fosse sous-marine. Appartenance à l’ancien royaume des Ryûkû intégré par le Japon en 1879. le litige avec Chine fut relancé dans années 70 par la découverte de gisements de pétroles en mers de Chine orientale et par l’instauration des ZEE
29http://www.lepoint.fr/monde/tensions-pekin-hanoi-le-vietnam-calme-le-jeu-la-chine-evacue-ses-ressortissants-18-05-2014-1824843_24.php
30http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/10/29/le-timor-oriental-revient-de-loin_3504992_3216.html
31Eric Denécé, Géostratégie de la mer de Chine et des bassins adjacents, L’Harmattan, collection "Recherches asiatiques", Paris, 1999.
32http://www.bbc.co.uk/history/historic_figures/raleigh_walter.shtml
33 La coopération américaine avec les Philippines est active. L’avion espion P3-Orion de l’US Navy fournit à Manille des renseignements sur l’activité militaire chinoise dans la zone. Quant aux Japonais, ils financent (par prêt) l’achat par Manille de patrouilleurs nippons. Un navire américain a également été vendu en août 2013 à la marine des Philippines dans le but d’intensifier la protection navale.
34 http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/10/04/20002-20131004ARTFIG00298-obama-annule-sa-tournee-en-asie-en-raison-de-la-crise-budgetaire.php

http://actu-monde.nouvelobs.com/asie-president.html

35Tournée reportée et effectuée fin avril 2014. http://www.challenges.fr/monde/20140517.REU4603/les-promesses-d-obama-en-asie-a-l-epreuve-des-ambitions-chinoises.html?xtor=RSS-25
36Bethemont J., La Méditerranée en partage, documentation photographique, dossier n° 8039, Paris, La Documentation Française, 2004.
37Face à l’île de Bornéo
38http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs/infos-pratiques-20973/risques/piraterie-maritime-20996/
39 Malacca Straits Patrols inaugurées par la Malaisie, Singapour et Indonésie rejoints en 2009 par la Thaïlande
40 EIS – patrouilles aériennes autorisées à voler au dessus des eaux de tous les pays participants au dispositif destinées à repérer les bâtiments suspects et à dissuader les pirates
41 IEG- formé en 2006, il consiste en un système de partage de l’information
42Lire sur le sujet : Questions maritimes en Asie du sud-est. Problématiques locales, enjeux régionaux et implications globales, Mémoire de recherche présenté par M. Alexandre BESSON. Directeur de recherche : Dr. Olivier GUILLARD, directeur de recherche Asie, IRIS
43 Exemple de l’aide des Etats-unis aux Philippines suite aux travages du typhon Haiyan en 2013 : http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20131110-philippines-typhon-haiyan-aide-urgence-ong-ue/
44http://www.liberation.fr/monde/2014/05/11/asean-sommet-historique-en-birmanie-des-nations-d-asie-du-sud-est_1014989
45AFTA : zone asiatique de libre échange.
46 coopération économique
47 Elle concerne plusieurs provinces japonaises du « Japon de l’Envers »,, certains oblast russes, des département de la orée et quatre provinces chinoises ; lancée en 1988-1989, la coopération reste limitée
48 Provinces chinoises de Guangdong et du Fujian, Hong Kong, Taïwan ; La coopération concerne les activités industrielles à forte valeur ajoutée
49 Régions occidentale de Corée, provinces chinoises du Liaoning -du Shandong- du Zhejiang, île japonaise d Kyûshû ; coopération économique et industrielle avec accélération des délocalisation de la production vers le littoral chinois
50 Brunei-Indonésie-Malaisie-Philippines, coopération largement freinée par la crise asiatique de 1997-1998
51 Singapour-Johore-Riau ; depuis 1989, mise en œuvre d’une autorité administrative transnationale, Singapour en est le moteur
52 Etat de Sumatra-Nord et Aceh en Indonésie – Etats malais de Perak, Pinang, Kedah, Perlis et Etats thaïlandais de Satun Songkhla, Yala, Pattani, Narathiwat ; valorisation des ressources locales, résultats limités en dehors des secteurs textiles et de la sous-traitance électronique, zone d’insécurité avec rébellion musulmane à Aceh
53 Il regroupe les villes de Tumen et Hunchun (Chine), de Chongjin (Corée du Nord) et l’Oblast de Vladivostock (Russie). Crée en 1995 sous le parrainage du PNUD, il avait pour objectif de promouvoir la stabilité de la région en favorisant le développement industriel et commercial à partir de l’exploitation des ressources sibérienne. Cette coopération se révèle décevante.
54Elle regroupe 27 pays membres qui représentent plus du tiers de la population mondiale, 60% du PIB mondial et la moitié des échanges planétaires. Elle consiste sur la recherche du consensus plus que sur la négociation de traités contraignants.
55 Déclaration de Bogor. Voir http://www.apec.org/Meeting-Papers/Leaders-Declarations/1994/1994_aelm.aspx
56http://french.xinhuanet.com/economie/2014-04/30/c_133301867.htm
57http://quebec.huffingtonpost.ca/2014/04/30/la-chine-soutient-un-trai_n_5237864.html
58http://www.international.gc.ca/trade-agreements-accords-commerciaux/agr-acc/tpp-ptp/index.aspx?lang=fra
59Alban Sciascia, « La sécurité maritime en Asie du Sud-est : la voie des exercices multinationaux », note de recherche de l’IAO, Institut d’Asie Orientale, septembre 2010, Lyon.
60http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/24/la-chine-prepare-methodiquement-une-extension-de-ses-dessertes-maritimes_3465891_3234.html

 

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