LES LIENS ENTRE LE TERRORISME SHEBAB ET LA PIRATERIE SOMALIENNE

1 mai

Etudes géostratégiques s’ouvre aux étudiants de Sciences Po pour quelques exposés. Cet article est issu d’un travail fourni dans le cadre du cours optionnel de seconde année de Géopolitique des espaces maritimes. 

La Somalie est souvent considérée comme une caisse de résonance des imaginaires sécuritaires, en effet plusieurs discours présentent l’ « Etat effondré somalien » comme un creuset qui alimente de nombreuses synergies entre les menaces criminelle et terroriste. De telles représentations se rencontrent parfois dans des sources écrites comme l’atteste cet extrait de Baconnet A., « La Corne de l’Afrique : un carrefour stratégique »: « la Somalie est un Etat failli, où guerre civile, islamisme et piraterie présentent un fort potentiel de connexions et d’émulation ».

Il s’agira ici d’analyser et de clarifier les liens entre la piraterie somalienne et le terrorisme Shebab mais avant tout nous devons définir ces termes.

Qu’entend-on par piraterie ? L’article 101 de la Convention des Nation-Unies sur le droit de la mer de Montego Bay (1982) la définit comme l’exercice de « tout acte illicite de violence ou de détention ou toute dépravation commis par l’équipage ou des passagers d’un navire, agissant à des fins privées, et dirigé contre un autre navire ou aéronef, ou contre des personnes ou des biens à leur bord, en haute mer ou dans un lieu ne relevant de la juridiction d’aucun Etat. Cette définition permet de distinguer la piraterie maritime du terrorisme maritime, qui lui poursuit des objectifs politiques et non criminels de la piraterie. Surtout, elle apporte une précision fondamentale car cette définition et le dispositif prévu pour sa répression ne s’appliquent qu’aux attaques en haute mer ou dans les ZEE, soit au-delà de la limite des 12 milles marins. Dans les eaux territoriales, les attaques de pirates sont alors considérées comme des actes de brigandage qui relèvent de la juridiction de l’Etat côtier.

La piraterie somalienne pose, de par son contexte, une problématique particulière aux Etats et organisations de la communauté internationale qui cherchent à lutter contre elle car elle émane d’un Etat dit « effondré » et plongé dans une situation de guerre civile depuis la fin des années quatre-vingt. En effet, c’est à cette époque qu’éclate une guerre civile entre le dictateur Siyad Barre au pouvoir et une coalition d’opposants  appartenant à des clans différents et qui aboutit à la chute du régime, à la disparition des structures de l’Etat central et progressivement à la fragmentation politique et spatiale du territoire en 3 entités distinctes : le Somaliland, au nord-ouest qui proclame son indépendance, le Puntland au nord-est qui devient autonome tandis que le centre et le sud de la Somalie s’enfoncent dans une période d’affrontements violents menés par les War Lords (chefs de guerre). Dans cette zone, cette situation de guerre permanente s’accompagne d’un développement du banditisme, plongeant le pays dans un véritable désordre et perdure après l’échec des interventions humanitaire et militaire des Nations Unies de 1992 à 1995. La situation semble s’apaiser lorsque l’UTI (Union des Tribunaux Islamiques) prend le pouvoir en juin 2006 à Mogadiscio. Il s’agit d’une institution mi-politique, mi-judiciaire composée de chefs religieux, d’hommes d’affaires et de militaires qui repousse à la marge les warlords et qui rétablit un semblant d’ordre en imposant la charia qui instaure un ordre moral et religieux (interdiction du qat, peines très sévères contre le vol et le viol…). Les Etats-Unis vont alors soutenir une intervention militaire éthiopienne en Somalie qui entraîne la chute des Tribunaux islamiques en décembre 2006. Pour combler le vide du pouvoir, c’est le GFT (Gouvernement Fédéral Transitoire) créé en 2004 au moment de la Conférence de Nairobi avec l’appui de la communauté internationale qui s’installe à Mogadiscio en janvier 2007. Mais son fragile gouvernement est confronté à une reprise des violences menée en partie par l’ARS (Alliance pour la re-libération de la Somalie), un mouvement né de la dissolution de l’UTI. Mais en juin 2008, les efforts déployés par la communauté internationale depuis le début de l’année, à travers le Processus de Djibouti, aboutissent à un accord entre le GFT et une faction considérée comme plus modérée de l’ARS menée par Sheikh Sharif Ahmed, ce dernier arrivant à se faire élire à la tête du gouvernement en janvier 2009. Pourtant, les combats ont encore repris de plus belle depuis mai 2009, opposant l’actuel gouvernement de Sheikh Sharif Ahmed à deux groupes armés d’obédience islamiste qui constituaient les éléments les plus radicaux de l’UTI : le Hizbul Islam et surtout Al-Shabab qui affiche sa proximité idéologique avec Al Qaïda et qui pratique le terrorisme, multipliant des attentats meurtriers pour arriver à ses fins.

Si les activités principales de la piraterie somalienne inclut tous types de trafics (armes, drogues, humains) alors elles les lient plus ou moins directement avec toutes sortes d’organisations non étatiques. Cependant certains indices nous laissent croire qu’entre les enjeux de pouvoirs propres à la Somalie, comme les relations claniques ou familiales, et la faiblesse des autorités gouvernementales, une étude plus approfondie des représentations qui est faite de ces liens peut apporter un regard nouveau sur ces relations.

Ainsi, comment, depuis la chute de l’Etat central somalien, la considération de nombreux enjeux locaux influe-t-elle sur la compréhension des relations entre terrorisme et piraterie pour la communauté internationale ?

Si les représentations des liens entre terrorisme et piraterie en somalie sont aux normes de l’imaginaire sécuritaire propre aux nouvelles menaces non conventionnelles de l’ère globale, sans pour autant être combattu exactement de la même manière, une approche pragmatique de cette relations apparaît sous les considérations d’enjeux propres à la Somalie.

Les perceptions du terrorisme et de la piraterie comme menaces liés dans l’ère globale.

Une synergie possible entre piraterie et terrorisme ?

 

Les nouvelles menaces dans l’ère globale, comme le terrorisme ou le crime organisé, sont souvent caractérisées par le terme de « menaces non conventionnelles ». En effet, ces nouvelles menaces sont toutes deux caractérisées par l’absence d’une distinction claire entre moments de guerre et de paix.

Bruno Schiemsky  qui développe davantage cet argument dans Unholy High Seas Alliance en affirmant l’existence de liens structurels entre les pirates et la milice Al-Shabab. Il estime que cette collaboration réciproque s’effectue dans trois domaines. Tout d’abord, selon Bruno Schiemsky, les pirates fourniraient en armes la milice Al-Shabab à partir d’un trafic maritime organisé depuis l’Erythrée et apporteraient leur aide logistique pour faire venir des combattants étrangers sur le sol somalien. Ensuite, Al-Shabab prélèverait un pourcentage compris entre 20 et 50 % des rançons captées par les pirates et en échange, la milice entraînerait les pirates au maniement des armes : 2 500 pirates auraient ainsi reçu un tel entraînement. Enfin, les pirates formeraient les membres du groupe islamiste aux différentes techniques navales : navigation, abordage, notamment dans le but de constituer une petite force maritime au service d’Al-Shabab, sur le modèle de celle qui existe pour la rébellion des Tigres de libération de l’Îlam Tamoul au Sri Lanka

Les amalgames entre piraterie et terrorisme semblent aussi nourrir la presse quotidienne. Les analyses d’un article du Wall Street Journal est particulièrement révélateur de cette représentation. Pour cet article sur la Somalie, qui sonne l’alarme d’un risque de djihad maritime dans le golfe d’Aden, issu de la piraterie somalienne, il est nécessaire de réfléchir à l’utilisation des mêmes armes que celle de la lutte contre le terrorisme contre la piraterie.

L’intervention de la communauté internationale sur la compréhension des nouvelles menaces
La réponse à ces menaces asymétriques par l’administration américaine s’appuie sur la définition d’un Full Spectrum Dominance, c’est-à-dire un spectre des conflits qui est divisé en trois niveaux d’intensité : basse, moyenne et haute. Ce spectre des conflits correspond à un « continuum opérationnel allant des opérations en temps de paix jusqu’au conflit conventionnel majeur» et « vise le contrôle des crises et conflits, grâce au développement des capacités de flexibilité, de versatilité et de projection rapide », soit un « continuum stratégique du contrôle de la violence par la prévention-préemption-dissuasion et la coercition ». Cette doctrine se base également sur la création d’un Etat fort, capable d’exercer son autorité a l’intérieur de son territoire et d’empêcher l’émergence de diverses factions, ainsi que des réseaux de crimes organisés, or les applications de ces consignes sont difficiles à mettre en place dans les états en proie à une grande pauvreté et à la corruption, comme notamment le Puntland.

Aussi l’intervention d’acteurs locaux est souvent privilégiée dans la résolution des conflits. En effet, si les opérations Restore Hope  furent des échecs, la récente coopération entre l’ONU et les Etats de Puntland et du Somaliland commence à porter ses fruits. Cela montre qu’une considération plus pragmatique des problématiques locales permet une meilleure action en Somalie.

Une approche pragmatique basée sur la considération d’enjeux de pouvoirs locaux

 

Une relation mis à mal par des preuves factuelles

Tout d’abord, certains acteurs qui combattent la piraterie somalienne utilisent un argument géographique en précisant les zones ou la piraterie somalienne est présente, qui ne correspondent pas forcement à celles sous l’influence des groupes rebelles islamistes. En effet, les Shebab tiennent le sud de la Somalie et Mogadiscio tandis que les pirates plutôt le centre de la somalie et le nord-est (voir carte en annexe), il ne reste plus qu’Haradere, qui est un port très occupé, où les pirates peuvent faire face directement avec quelques mobilisations islamistes somalienne.

Ensuite un second argument est l’incompatibilité idéologique : les pirates et les milices islamistes sont deux entités différentes. Les pirates ont des objectifs purement lucratifs tandis que les Shebab ont des vues politiques. Cette incompatibilité atteint son paroxysme lorsque l’union des tribunaux islamiques prend le pouvoir en 2006 et initie les hostilités en réprimant violemment la piraterie et en combattant les pirates spécifiquement a Garacad et Haradere

Même si ces éléments permettent de nuancer les représentations que l’on a évoquées des liens entre piraterie et terrorisme, il faut également prendre en compte des variables propres à la Somalie.
 Des enjeux de pouvoirs propres à la somalie

 

Les pirates ont des objectifs purement mercantiles, si leur but est la croissance de leur business, un lien potentiel avec le terrorisme changerait l’échelle de répression, et n’aurait aucun intérêt à avoir a affronté le même type de combattant que les coalitions internationales qui luttent contre le terrorisme. Ainsi les pirates n’ont aucun intérêt à se connecter stratégiquement avec les pirates.

Par pragmatisme on ne peut négliger une possible coopération basée sur des liens de business pour les pirates qui opèrent à Mogadiscio et au sud de la Somalie. Selon le Quai d’Orsay, les pirates achèteraient souvent le silence des milices islamistes qui les ont combattus par le passé, ce qui autoriserait une certaine porosité, notamment concernant le trafic d’armes. La piraterie somalienne a également une longue tradition de division des rançons, 10% de ces rançons sont en moyenne redirigées vers les communautés locales, mais il est possible que les Shebab reçoivent ce subside à travers les relations claniques et familiales très fortes en Somalie.

Cela montre que les pirates se doivent d’être en bons termes avec les détenteurs du pouvoir, que ce soit au sein de leurs clans, mais aussi dans le cadre des autorités locales.

Si nous prenons l’ensemble des arguments évoqués nous obtenons une approche mesurée de potentielle synergie qui existerait entre les pirates somaliens et les groupes d’obédiences islamistes, les premiers ont d’abord des objectifs mercantiles et sont combattus majoritairement à l’échelle locale, de par la définition de juridiction essentiellement, tandis que les islamistes ont une ambition politique avant tout.

L’usage de la terreur politique est d’autant plus à éviter car elle leur coûterait leur relative impunité envers les autorités locales affaiblies depuis l’effondrement de l’Etat somalien. Enfin les diverses connexions entre les clans locaux et l’institution que représente la famille en Somalie sont cruciaux pour comprendre les relations entre la pauvreté, la corruption des autorités locales et les phénomènes de piraterie et de terrorisme islamiste.

Thomas Ramonda, étudiant à l’IEP d’Aix en 2e année

L’ECRITURE DE LA GRANDE GUERRE: LE GENERAL BUAT LECTEUR DE LUDENDORFF, UN EXEMPLE DE REGARD SUR L’ADVERSAIRE D’HIER

2 avr

Dans le contexte du centenaire de la Première Guerre mondiale, la parution d’une série de livres (1) visant à des degrés divers à questionner la « responsabilité » de l’Allemagne dans le déclenchement de celle-ci témoigne des controverses vivaces suscitées par cette question. Les prises de position d’auteurs contemporains n’offrent néanmoins qu’un très pâle écho de la virulence des débats qui parcourent les sociétés allemande et française durant les années 1920. Inspiré au premier chef par les élites politico-militaires du vainqueur français, l’article n°231 du traité de Versailles établissait comme une vérité historique le rôle déterminant de Berlin dans le déclenchement de la Grande Guerre, en dérivant son « devoir » de réparer financièrement les torts causés. Le personnage qui incarne le plus exemplairement peut-être, dans les années de l’immédiat après-Armistice, le refus résolu, absolu, de la Kriegschuld (2) est le général Erich Ludendorff, alors en semi-disgrâce. Figure éminente de la guerre mondiale, œuvrant initialement sur le front oriental, il formait à partir de septembre 1916 avec le général Hindenburg le tandem de « Dioscures » présidant aux destinées de l’armée et de la nation allemandes, au-delà même de l’autorité de l’empereur. Il publie avec succès dès 1919(3) ses souvenirs de guerre(4), dont le nationalisme inconditionnel est apprécié dans sa patrie, et qui connaissent de nombreuses éditions. Ce phénomène à la confluence des sphères civiles et militaires ne laisse pas indifférent le vainqueur français, alors en plein travail d’écriture, de structuration et de fixation des expériences de la Grande Guerre. Ludendorff pointe divers boucs émissaires : le gouvernement et le Reichstag, la révolution intérieure fomentée par les socialistes, la faiblesse des alliés, l’esprit défaitiste au sein des troupes dans le but affiché de dédouaner les militaires de toute erreur décisionnelle. Lui qui a eu une part déterminante dans le déclenchement de la guerre sous-marine à outrance (5) dénonce l’habileté de l’état-major adverse qui met le génie technique national au service de l’effort de guerre, faisant intervenir les chars sur le champ de bataille, avec un succès qui va grandissant durant les derniers actes de la conflagration. Cette reconnaissance de l’importance de la modernité du matériel de combat terrestre fait partie des aspects les moins explorés de la rhétorique de Ludendorff, dont on retient surtout le tonitruant et visionnaire La Guerre totale(6). Le général Edmond Buat, artilleur, esprit brillant, devenu chef d’état-major général de l’armée française en janvier 1920, ouvre la traduction(7) de ses mémoires de guerre par une préface plutôt admirative, reconnaissant son génie tactique. Il consacre également à Ludendorff un ouvrage entier (8) bien documenté qui atteint une renommée européenne. Figure aujourd’hui éclipsée par les quelques grandes statues (Pétain, Weygand) émergeant encore dans l’oubli général qui caractérise l’entre-deux-guerres, Buat pose un regard d’une étonnante modernité sur un personnage paradoxal que l’on pourrait qualifier de passéiste dynamique, voire remuant(9). Engagé dans une large démarche de veille stratégique, l’officier général français s’efforce d’intégrer les efforts de conceptualisation de l’ennemi dans le travail d’interprétation des événements politico-militaires récents. (…) Les « Souvenirs de guerre » (…) offrent un intérêt évident pour les lecteurs de tous les pays. Les pages qu’on va lire n’en sont qu’une présentation sous forme spéciale, c’est-à-dire condensée, accessible à tous les publics, accompagnée de commentaires destinés à projeter quelque lumière aussi bien sur le caractère du héros du livre que sur les causes de ses succès et de ses revers. Peut-être y trouvera-t-on, par surcroît, des occasions de rapprochement avec les événements qui se sont passés, pendant quatre années, dans notre propre pays(10). Buat présente ainsi un livre de bonne vulgarisation à destination d’un lectorat qui n’aurait pas le courage, la curiosité ou l’envie de se plonger dans les deux tomes touffus des mémoires de guerre. Il s’adresse certes au corps des officiers et des sous-officiers du monde francophone et au-delà(11). Mais il écrit aussi pour le grand public cultivé, puisqu’il publie régulièrement dans des périodiques généralistes(12) qui apprécient sa plume et son expertise. Moderne(13) dans son action à la tête de l’état-major, il souligne aussi, dans la sphère publique, l’importance de comprendre la rationalité de l’adversaire dans la conception de la conduite de la guerre, d’analyser ses écrits de manière à comprendre ses mobiles les plus mystérieux. Sans doute, les pensées ou prévisions qui hantèrent l’esprit de l’auteur et que les faits n’ont pas vérifié nous sont, en partie du moins, dissimulées ; (…) tout ce qu’il révèle est bien de nature à nous fixer sur sa mentalité(14). Nous allons avoir affaire à un homme, à coup sûr éminent, et, plus certainement encore, très différent de nous(15). L’appréciation portée sur Ludendorff est plutôt équilibrée, distanciée, Buat résumant pédagogiquement (16) les Kriegserinnerungen avec une certaine impartialité. Il indique le tournant(17) que représente a posteriori la bataille d’Amiens, « le jour le plus sombre de l’armée allemande » attribué à l’intervention massive de chars français et britanniques, événement qui, dans l’ensemble de la Première Guerre mondiale, fait l’objet d’une construction culturelle autonome. Une facette représentative de la réception allemande du livre de Buat sur Ludendorff est un long article signé – fait relativement inhabituel – dans la revue militaire et généraliste Wissen und Wehr. Le point de vue du chef d’état-major général de l’armée du vainqueur est analysé avec sérieux, l’antipathie éprouvée envers le camp adverse n’altérant pas la volonté de comprendre son attitude. Ce livre est écrit par un Français ; en aucune page, il n’est possible de l’oublier, relève Wolfgang Peters, soulignant (…) C’est lorsqu’il parle du soldat en soldat que l’auteur est le plus pertinent(18). Le chroniqueur estime que Buat se livre – injustement – à une critique acérée de la conduite de la guerre par Ludendorff durant le printemps et l’été 1918. Peters insiste sur le rôle déterminant de l’intervention américaine cette année-là, aspect que les Français tendent à minimiser, voire parfois à passer sous silence. Autant il apprécie les parties du livre strictement consacrées à l’art de la guerre, autant le reste des jugements portés sur les hommes, leur politique et leurs idées lui paraissent teintés de préjugés haineux, même s’il admet que Buat ne méconnaît nullement la « grandeur » de Ludendorff. Ce dernier semble considéré en France comme une autorité sur la conduite de la guerre, malgré son aura légèrement scandaleuse. Lors de son intervention parlementaire du 14 mars 1922 visant à convaincre les instances décisionnelles françaises de procéder à une motorisation extensive de l’armée, en accroissant en particulier la part des chars de combat, le député Jacques Duboin se place sous le double parrainage symbolique de Buat et de Ludendorff. Le premier est invoqué pour son modernisme assumé, le second pour une déclaration publique, reprise dans ses mémoires, selon laquelle ce n’est pas la faiblesse numérique des divisions qui rend la situation inquiétante, mais plutôt les tanks qui apparaissent par surprise en très grand nombre(19). En plus d’être pris en compte par l’état-major à travers une série de livres, le point de vue du représentant du commandement suprême ennemi s’invite donc occasionnellement dans la vie politique française. Il existe aussi un phénomène de rétroaction : lors du décès prématuré du général Buat, de maladie et d’épuisement, en décembre 1923, l’hebdomadaire semi-officiel de l’armée allemande Militär-Wochenblatt(20) rend hommage à ses études sur la stratégie de Hindenburg(21) et Ludendorff. Le texte est presque aussi chaleureux que celui que lui consacre l’état-major de l’allié britannique dans une revue équivalente(22). Durant les années 1920, malgré une très vive animosité franco-allemande, se tisse ce que François Cochet nomme une « Europe des militaires ». À travers son effort de compréhension, de diffusion, de vulgarisation des idées de Ludendorff, le général Buat montre comment les conceptions nationales peuvent passer les frontières, voire essaimer et faire souche loin de leur lieu géographique de naissance. Ne se positionnant pas, contrairement au personnage qu’il étudie, dans une démarche d’auto-justification et d’appel quasi-mystique au relèvement de la puissance nationale, Buat est lucide sur les facteurs qui ont mené la France à la victoire, sur ce qui peut obscurcir l’avenir de l’armée française – qui est encore la première du monde – et les mesures à prendre pour assurer sa pérennité. Il accorde une grande importance à la formation des officiers supérieurs et généraux et à leur métier, leur statut de manière générale, préconisant de s’inspirer d’exemples étrangers. Face aux analyses mesurées de Buat, le ressentiment créatif de Ludendorff possède néanmoins une force de persuasion très supérieure sur les forces vives de sa nation.

Candice Menat, docteur en Histoire (CHERPA)

1 On peut citer par exemple le titre provoquant de Philippe Simonnot publié simultanément en français et en allemand, Non, l’Allemagne n’était pas coupable.
2 Responsabilité, voire culpabilité de la guerre.
3 LUDENDORFF, Erich, général, Meine Kriegserinnerungen 1914-1918, Berlin, Mittler, 1919, 628 et VIII p.
4 Kriegserinnerungen.
5 LINDEMANN, Thomas, « Ludendorff et la guerre totale. Une approche perceptuelle » in GÉRÉ, François, WIDEMANN, Thierry, La Guerre totale, Paris, Economica, 2001, 210 p., p.23 à 53, p.33-36.
6 LUDENDORFF, Erich, général, Der totale Krieg, Ludendorffs Verlag, Munich, 128 p. Une traduction française paraît deux ans plus tard, La Guerre totale, Paris, Flammarion, 1937, 138 p.
7 LUDENDORFF, Erich, général, Souvenirs de guerre (1914-1918), Paris, Payot, 1921, 443 p. et 408 p. Comparée à l’original, la traduction prête à Ludendorff une plume plus élégante, plus mesurée qu’elle ne l’est en version originale, mettant en quelque sorte ses mémoires dans le goût français.
8 BUAT, Edmond, général, Ludendorff, Lausanne, Payot, 1920, 298 p.
9 Lorsque Kapp, un haut fonctionnaire prussien aiguillé par des militaires, tente en mars 1920 un coup de force à Berlin, Ludendorff y participe dans l’espoir de reprendre la situation de l’Allemagne en main. Il sera également aux côtés d’Hitler lors du putsch de la Brasserie le 8 novembre 1923, avant de perdre peu à peu foi en l’action politique, phagocyté par les nazis en lesquels il avait foi initialement.
10 BUAT, Edmond, général, op. cit., p.8.
11 BUAT, Edmond, général, « L’État-major », Revue de Paris, 15 juillet 1921, p.248 à 260 est par exemple traduit sous le titre « The Staff », Army Quarterly, avril 1922, p.35 à 45.
12 Le général Buat est par exemple un collaborateur régulier de la Revue de France d’une tonalité plutôt littéraire.
13 Le général Buat lance par exemple en janvier 1921 une commission d’études portant son nom dont la mission principale est de rédiger un programme de chars de combat. Il prévoit aussi la création d’une force d’intervention constituée de divisions aériennes de bombardement et de divisions terrestres comportant camions et blindés, projet tué dans l’œuf par son successeur, le plus conservateur général Debeney.
14 Un spécialiste en littérature et histoire de l’art (s’exprimant sur un support pour lequel Buat n’est pas un étranger), juge plus sévèrement les Kriegserinnerungen. GILET, Louis, « Les mémoires de Ludendorff », La Revue des deux mondes, octobre 1919, p.927 à 948, p.930 En fait, ce gros volume n’est pas un livre de souvenirs ni un livre d’histoire, écrit pour le plaisir de revivre le passé ou d’en éclaircir les points obscurs ; c’est un long plaidoyer (…) pro domo, habile, passionné, éloquent, où l’auteur argumente encore plus qu’il ne raconte, où les faits cèdent à tout instant la place aux discussions, où la controverse domine chaque page l’histoire, où le récit tourne en ergotages, où l’auteur exhale pêle-mêle ses regrets, ses plaintes, ses rancunes, où il accuse à son tour et dresse contre ses critiques et contre ses adversaires un violent réquisitoire.
15 BUAT, Edmond, général, op. cit., p.9.
16 Son talent de vulgarisateur est reconnu par le camp adverse. PETERS, Wolfgang, Wissen und Wehr n°4 1921, rubrique Literatur, p.295. Cette analyse écrite clairement est susceptible de fournir au lecteur qui ne connaît pas les Kriegserinnerungen une impression adéquate de l’action de l’homme [Ludendorff].
17 BUAT, Edmond, général, op. cit., p.222-224.
18 PETERS, Wolfgang, op. cit., p.295-296.
19 Cette déclaration – Ludendorff étant coutumier des formules – est très fréquemment citée par les Français, notamment dans l’article BLOCH, Darius Paul, « L’avenir du char de combat », Revue militaire française, janvier 1922, p.90 à 102, p.90-91.
20 ANONYME, Militär-Wochenblatt, n°11 10 décembre 1923, rubrique Verschiedenes, p.309.
21 BUAT, Edmond, général, Hindenburg et Ludendorff stratèges, Paris, Berger-Levrault, 1923, 252 et VIII p.
22 ANONYME, Army Quarterly n°2 juillet 1924, rubrique Notes on foreign war books, p.418-419 loue ses ouvrages écrits depuis la fin de la guerre, Ludendorff, Hindenburg, L’Armée allemande, Hindenburg et Ludendorff stratèges, [qui] ont fait l’objet de recensions dans ces colonnes.

« L’évolution de la doctrine d’utilisation des Forces spéciales françaises »

21 mar

FS

L’ouvrage paru aux éditions « L’Harmattan », intitulé « L’évolution de la doctrine d’utilisation des Forces spéciales françaises »i, a pour objet : la mutation et l’évolution des FS, à travers la stratégie politico-militaire de l’Etat français.

« La victoire sourit à ceux qui anticipent les mutations des caractéristiques de la guerre, et non à ceux qui attendent de s’adapter une fois les mutations devenues réalité »ii. D’un concept nouveau et contesté, à l’aguerrissement de ce dernier au cours de la première décennie, pour atteindre une certaine maturité au début des années 2000, tout en maintenant une philosophie organisée et pensée autour du « agir autrement », telles ont été les Forces spéciales françaises lors de leurs vingt première années d’existence.

1) Genèse

Les unités spéciales existent depuis que l’homme se définit par son appartenance à la cité, depuis qu’il est un animal féroce, corrompu par la morale du fort qui domine le faible. On retrouvera à travers les pages de l’Histoire universelle de la « guerre », nombre d’opérations relevant de la définition de « l’action spéciale ». Mais l’écriture n’étant qu’apparue tardivement, la première trace de cette dernière est à lire de par les lignes de « l’Ancien Testament ». On rapporte au personnage Gédéon, la création de la notion de troupes d’élite, et le « Livre des juges » explicite l’exploit de ce dernier, qui, appelé par Dieu, vaincra les Madianites, suite au « Miracle de la rosée ». Plus de 300 hommes, soldats, furent sélectionnés parmi des dizaines de milliers. L’attaque fut guidée par ce chef élu des dieux. Ainsi, par une nuit bien noire (80% des actions spéciales se déroulent la nuit), la lumière des torches en feu aveugla l’ennemi, quant aux épées et aux lances, elles s’abattirent sur les visages et cœurs battants, condamnant à la mort, les adversaires de Gédéon.

Nombreuses seront par le temps, les lignes retraçant et illustrant les opérations spéciales (il suffit de relire les ouvrages de l’aède Homère pour confirmer les dires), mais le XXe siècle en est symbolique, avec la Seconde Guerre mondiale, de par sa proximité, les études écrites et les traces laissées par les films, des exploits notamment, des parachutistes Allemands, sans omettre ceux des « Alliés » sur la Normandie et la Bretagne. Du côté Germain, c’est l’unité Brandebourg de Skorzeny qui se démarque particulièrement, au Danemark, en Norvège, au Luxembourg (action en profondeur) … En Grande-Bretagne, ce sont les Jedburghs qui usèrent de la troisième dimension, de nuit, pour mener leur action spéciale derrière les lignes ennemies. Le « Lion Britannique » (Churchill) dira par ailleurs : « jamais de personnes n’ont du autant à un nombre aussi réduit ». Du côté français, ce sera Philippe Kieffer qui ajoutera au wagon européen de l’action spéciale, son unité, les Commandos-marine, qui débarqueront à Ouistreham, et reprendront le mythique Casino de la ville. La guerre d’Indochine et la Guerre d’Algérie, poursuivront la mise au pas des opérations spéciales, moyen nécessaire à la lutte contre les guérilleros. Seulement, la « Guerre du Golfe » démontrera l’inefficacité des forces spéciales françaises à mener de véritables actions spéciales, avec l’illustration d’un lourd handicap dans la coordination et la coopération des unités sous uniforme tricolore. De cette opération « Desert Storm », naitra le « Commandement des Opérations Spéciales » (COS), en date du 24 juin 1992.

2) Le COS

Lors de sa première décennie, le COS ne regroupe que quelques unités. On peut recenser le 1eRPIMA (Terre), les Commandos-marines (Mer), et le CPA 10 (Air). Ces unités, mêlant les trois

cultures armées, agissent sous la maxime du « faire autrement ». Le politique et l’institution militaire, ont en effet cherché à édifier un groupement d’unités, sous un commandement unique, afin de s’octroyer un panel de capacités à haute valeur ajoutée, leurs permettant de faire autrement que le conventionnel. De plus, l’unicité de commandement démontrera en Somalie, au Rwanda, et sur le reste des théâtres d’opération sur lesquels seront déployés les FS, l’effet multiplicateur d’une coalition d’unités françaises bien commandées. Les effets, qu’ils soient spirituels, moraux, et physiques, démontrent une plus-value certaine, qui nécessite cependant, une maturation et un aguerrissement impératif, afin de contribuer au maintien et à l’effervescence du « faire autrement ».

L’évolution des forces spéciales, se démontrera par la maturation du concept, la croissance des formations, la transformation du matériel, de l’organisation, et de l’ajout de nouvelles unités (13eRDP en 2002 ; Kieffer en 2008 ; EH. 1/67 « Pyrénées » en 2015). Au COS, on fait la guerre, on réfléchit la guerre de par les retours d’expériences (Retex), et on pense l’avenir de par le passé et les probabilités futures. On use tout simplement de la pensée militaire historique, pour la reformuler et la réadapter aux nouvelles formes de conflits. La guerre de front est mise de côté, pour la guerre urbaine, le retour de la guerre de Montagne (Bourcet)… en bref, la guerre irrégulière dans son ensemble (Hervé-Couteau Bégarie).

3) Le COS : une force pour le XXIe siècle

La grandeur du COS réside dans la philosophie militaire « d’avoir toujours un temps d’avance ». Cela passe par l’acquisition d’un savoir-faire tactique et technique, suivit d’un esprit force spéciale, relevant d’une haute intensité et d’une haute technicité. Il faut être capable de penser, anticiper et développer de nouvelles techniques de guerre, pour combattre un ennemi direct ou potentiel.

Les hommes du COS sont formés et entrainés pour « maitriser l’usage de la violence ». Or, la fin du XXe siècle a été novatrice en la matière, puisque le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) de 1994, a établit comme nouveau concept, la « sécurité humaine ». Il faudra dés lors, « guerroyer » avec une morale humaniste. Or, doués de certaines qualités telles que le sens des responsabilités, d’une capacité de discernement et d’une maitrise psychologique, les FS maitrisent la violence afin de prévenir, contenir, contrôler l’escalade de cette dernière.

De plus, les FS vont devenir la force utile du politique : « pour le pouvoir politique, faire intervenir les forces spéciales, c’est réduire le risque d’un très fort écho dans l’opinion publique. On pense alors que la mort d’un commando ne sera pas autant répercutée que celle d’un jeune engagé d’un régiment conventionnel.»iii. Elles sont médiatiquement appréciées, politiquement adorées, et leur utilisation rappelle une image utilisée par Napoléon III, s’exclamant sur l’importance des préfets : elles sont un marteau, dont on a raccourci le manche. En effet, la boucle décisionnelle est simplifiée, le Chef des armées peut jouir de ces dernières en répondant à la notion de projection, sans de grandes limites techniques (les véritables vices de cet usage, sont à trouver dans l’usure de l’homme).

Conclusion :

Comprenons que les Forces spéciales sont une force essentielle, utile, évolutive et inhérente à la nouvelle stratégie de Défense et de Sécurité nationale, établie par le « Livre blanc » de 2013. Elles résultent d’un dessein politico-militaire, pensé pour la guerre du XXIème siècle, dont le visage est en constante mutation.

Mais attention aux mythes, à l’usage massif et aux négligences, car comme l’avait écrit le Général de Gaulle, « notre pays s’est trop souvent, dans le passé, endormi dans la sécurité trompeuse que lui donnaient les belles constructions de l’esprit, en apparence irréfutables, jusqu’au moment où le choc de la réalité les faisait voler en éclat »iv.

THOMAS HERNAULT

i http://livre.fnac.com/a8143736/Thomas-Hernault-L-evolution-de-la-doctrine-d-utilisation-des-forces-speciales- francaises; http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=45855
ii Adage du général Giulio Douhet
iii TANGUY Jean-Marc, « La division des opérations spéciales ouvre le terrain de Mazar-E-Sharif », RAIDS Hors-série n°42, op.cit., p.13.

iv DE GAULLE Charles, « Fil de l’épée », in VAISSE Maurice, Diplomatie et outil militaire, op.cit, p.649.

Patrice Gueniffey biographe de Bonaparte : une réflexion sur la volonté de puissance dans l’Histoire

13 mar

Disciple de François Furet Patrice Gueniffey l’est une fois encore selon son propre aveu lorsqu’il commence à travailler à une biographie de Bonaparte en 2004. Suivant la suggestion de son mentor, son intérêt se porte d’abord sur l’épisode des Cents-Jours. Dans l’article qu’il a donné à la revue le Débat en 2008 et intitulé Les « Napoléons de François Furet »[1], il rend déjà compte du projet de l’auteur de Penser la Révolution d’écrire une biographie de Napoléon, projet interrompu par sa brusque disparition. Dans ce même article Patrice Gueniffey rappelle d’ailleurs la thèse que développait déjà François Furet dans le Dictionnaire critique de la Révolution française dans le prolongement de la thèse libérale qui « depuis Benjamin Constant oppose Bonaparte Premier consul à Napoléon empereur, le temps de la nécessité à celui de l’aventure, la construction de l’État aux guerres de conquêtes… »[2]. Selon Furet donc, la Révolution française «a eu, l’espace de quelques années, son Washington en Bonaparte. Dix ans après, c’était un roi […]. Dès qu’il devient héréditaire, son pouvoir renonce à son principe, et il inaugure un autre cours que celui de la Révolution, où le hasard de la guerre a repris tous ses droits: en voulant fixer son règne dans la loi des royautés, l’empereur lui enlève ce qui en a fait à la fois le charme et la nécessité ».

L’article se poursuit par une analyse de la longue tradition historiographique qui oppose derrière Taine notamment les tenants « de l’interprétation de l’histoire de Napoléon comme aventure » au camp d’en face, selon qui « tout, de 1799 à 1814, aura été l’œuvre de la nécessité. L’histoire de Napoléon est [alors] un drame de la fatalité, une tragédie, celle de la volonté aux prises avec la fatalité ». Cette école de la nécessité trouve en Jacques Bainville un héraut dont le talent d’historien est à la dimension de son sujet. Dans la préface à la réédition par la maison Gallimard du Napoléon de Bainville, Patrice Gueniffey écrit à cet égard « qu’avec Bainville l’histoire cessait d’être de l’histoire ; elle s’imprégnait du présent et de ses enjeux ; elle devenait un « arsenal d’arguments » à l’usage des disputes d’actualité »[3]. Disciple de Sorel, défenseur d’une relecture de l’histoire de France au travers du prismes des relations franco-allemande, ferraillant avec Benda, Bainville défend la thèse stimulante d’ « un Napoléon victime d’une logique implacable, à la fois héritier et prisonnier de la Révolution, condamné à tourner dans un cercle dont il ne pouvait sortir : contraindre l’Europe à reconnaître les annexions françaises, signer, comme on disait une « paix glorieuse », mais sans disposer des moyens matériels de le faire ». C’est à la confluence de ces deux thèses extrêmes que l’auteur situe l’interprétation libérale défendue par Furet, associant l’aventure et la nécessité, « plus proche de Taine que de Bainville puisqu’elle frappe l’œuvre intérieure du sceau de la nécessité tandis qu’elle explique la guerre par l’esprit d’aventure ». Fortement marqué par la lecture de Chateaubriand qui fut le premier à dresser un parallèle entre Bonaparte et Washington, François Furet analyse le Consulat comme « l’époque des noces de Bonaparte avec la France née de la Révolution ».

Patrice Gueniffey poursuit son analyse de la thèse de Furet par l’association à la figure de Bonaparte du pouvoir d’incarner (dont il explique que Bonaparte le tenait « à la fois de lui-même et des circonstances ») et d’accomplir enfin la Révolution en institutionnalisant ses principes et ses intérêts. Pouvoir charismatique, pouvoir démocratique fondé sur le consentement populaire, comment alors ne pas penser au travail de Ian Kershaw sur le charisme en politique et à son immense biographie consacrée à Adolf Hitler[4]. Eliminant par avance toute convergence philosophique et idéologique entre les deux hommes, ne serait-il pas intéressant de relire la geste napoléonienne à la lumière de ces travaux récents sur l’incarnation et la mise en scène du pouvoir suprême ? Si Hitler est un Léviathan, aussi piètre stratège que bouffon chaplinesque, Napoléon Bonaparte campe à l’opposé un Prométhée moderne, dont Gueniffey rappelle à propos qu’il fascinait Bainville même s’il ne l’aimait pas. Il lui faisait grief d’avoir ramené la France à ses frontières d’Ancien Régime alors que « Richelieu, Mazarin ou Vergennes avaient tous augmenté le prestige et la force de la France ; aucun ne les avaient diminués, aucun, surtout ne s’était, comme l’exilé de l’île d’Elbe, lancé dans une dernière et meurtrière aventure, en quête d’une fin digne de sa légende ».

Si Bonaparte fut un roi, il fut d’abord le « roi de la Révolution ». « Le délégué de la souveraineté populaire » que fut Bonaparte de 1800 à 1814, le monarque républicain que décrit François Furet, prolongateur de Mirabeau, était aussi l’héritier de l’Ancien Régime dont Patrice Gueniffey explique « qu’il reproduit, en le renouvelant, le modèle du despotisme éclairé […] dont il reprend la politique de centralisation administrative et rationalisation de l’Etat, mais avec une liberté d’action incomparablement plus grande que celle dont disposaient les rois avant 1789″. Et Furet de tempérer son enthousiasme pour le fondateur de l’Etat moderne lorsqu’à la suite de Bainville il estime qu’ « au fond seule la réorganisation administrative est solide, c’est à dire inscrite dans la nécessité ; c’est la partie bourgeoise de sa vie. Le reste est l’improvisation d’un incomparable artiste, qui laboure l’histoire de l’Europe, mais ramène finalement la France à ses frontières de 1789″. Dans l’analyse de la vision que propose François Furet de Napoléon Bonaparte, Patrice Gueniffey considère qu’il surestime le double caractère civil et libéral de la République consulaire. « Les deux époques, révolutionnaires puis napoléonienne, font coexister les principes de la liberté des Modernes et ceux de la liberté des Anciens, les valeurs aristocratiques et les principes démocratiques, la propriété et la gloire, le bonheur domestique et la sacrifice de la patrie « . Il défend la thèse d’un Bonaparte qui aurait réussi là où échoua Barras, radicalisant après le 18 Brumaire « les moyens dont il a hérité du Directoire », depuis la mise en œuvre d’un régime d’exception après le 18 fructidor. Il fait du désarmement des factions et de la « dépolitisation » d’une société divisée par 10 ans de révolution au bénéfice d’un seul homme qui monopolise la sphère publique la condition de la réussite de Bonaparte. Gueniffey insiste sur le fait que « tout ce que Furet reproche à l’empire existe déjà pendant le consulat : la fin de la liberté de la presse, le quadrillage de la société par la police, les prisons d’Etat et les déportations ». Si Patrice Gueniffey a choisi 1802 comme borne à ce premier volume, c’est bien qu’il considère que c’est « la proclamation du Consulat à vie qui consacre une incroyable ascension »[5]. 1802 doit alors être envisagé comme le point de bascule l’histoire de Bonaparte, « car le sacre de 1804 ne sera que l’une des conséquences de la reprise de la guerre avec l’Angleterre ». L’auteur à ce titre s’interroge au terme de ce premier volume sur le fait que « la guerre était peut-être indispensable à Bonaparte » qu’il cite alors : « Mon pouvoir tient à ma gloire et ma gloire aux victoires que j’ai remportées. Ma puissance tomberait, si je ne lui donnais pour base encore la gloire et des victoires nouvelles ». C’est bien la guerre qui l’occupe principalement après 1802. « Reconstruction de l’Etat, recomposition sociale, codification des principes de la Révolution, créations institutionnelles, ce travail est, pour l’essentiel, achevé au moment de la proclamation du consulat à vie ». Et l’historien de conclure en affirmant que « le mandat confié à Bonaparte a été rempli. La Révolution est terminée … au moins dans les institutions ». Cependant il y aurait alors loin à considérer que la politique du consulat fut seulement dédiée à la construction de l’Etat moderne[6]. « Son but, c’est de rétablir l’ordre, dans tous les domaines, pour mettre le pays en ordre de bataille et de lui permettre de continuer la guerre dans les meilleurs conditions possibles ». Patrice Gueniffey plaide alors pour une reconsidération de l’histoire de l’Empire, articulant ses guerres aux formes politiques.

Dès les première pages du Bonaparte l’auteur se risque à affirmer que « le personnage ne se prête pas aisément à l’exercice biographique »[7]. Il concède qu’à l’évidence « toute biographie de Napoléon est, peu ou prou, une histoire de son règne, et réciproquement », multipliant alors les référence aux Histoires du Consulat et de l’Empire de Thiers et de Louis Madelin, ainsi qu’au Napoléon de Georges Lefebvre. Ne pourrait-on d’ailleurs ajouter à cette liste le Napoléon de Jean Tulard ? Patrice Guennifey énumère à la suite de ce constat les griefs portés contre le genre biographique qui a « longtemps souffert d’une assez mauvaise réputation ». Jacques Le Goff n’affirmait-il pas à la fin du XXème siècle : « le personnage, pourquoi pas, mais pas au centre des préoccupations » alors que Pierre Bourdieu dénonçait « l’illusion biographique ». Gueniffey n’hésite pas alors à disqualifier le rejet de ce « genre impur » en argumentant que « les évènements du tragique XXème siècle se sont chargés, finalement de détruire les illusions qui l’avaient marqué quant à la soumission de l’histoire à l’action de lois impérieuses ou à celle, exclusive des forces sociales ». Il reprend à son compte l’observation de François Furet qui pointe l’aporie d’ « une singulière époque où le matérialisme historique a atteint son plus vaste rayonnement d’influence au moment précis où sa capacité d’explication était la plus réduite ». Cette nouvelle biographie de Bonaparte est-elle alors un véritable contrepied à ce que l’on nomme « la biographie totale », incarnée par le Saint-Louis de J. Le Goff[8] qui marque l’aboutissement de cette démarche ? Celui-ci donne à son personnage une épaisseur chronologique qui le dépasse, il le situe dans ses rapports au monde et dans les étapes de la construction de son mythe. Non seulement, Louis IX est abordé dans le cadre de sa propre histoire mais il est aussi étudié en tant qu’image, symbole et mythe dans un temps long de la construction de la monarchie en France. C’est cette démarche qui fait se poser la question suivante à J. Le Goff : « Saint-Louis a-t-il existé ? ». L’objet de ce travail est donc de retrouver le « vrai » Saint-Louis en tentant de déconstruire puis de reconstruire la véritable identité de ce personnage. Dès lors, le personnage devient un vrai objet d’histoire. Non seulement, le personnage possède sa propre histoire mais il est lui-même source d’histoire et de mémoire. Patrice Gueniffey s’il concède que « Napoléon est un mythe, une légende ; mieux une époque », s’il rapporte que « l’idée de l’inexistence de Napoléon n’est pas neuve », il souligne d’autant plus le caractère paradoxal d’une telle position. Contrepied à « la biographie totale », ce travail se démarque aussi de la micro historia qui, à la suite des travaux de C. Ginzburg, cherche à valoriser les muets de l’histoire, ces hommes qui n’ont pas laissé de trace. Avec L.-F. Pinagot[9], A. Corbin entreprend « l’histoire en creux » d’un personnage dont on ne sait rien. Celui-ci est reconstruit grâce à la reconstitution d’un univers mental dans lequel Pinagot a vécu. Il part de son univers, la forêt, pour en déduire le rapport de l’homme au temps. Il lui connaît une identité régionale (Percheron type). Patrice Gueniffey se réclame bien d’une histoire libérale dans la veine d’un Tocqueville, souscrivant à son analyse de la dialectique subtile en jeu dans l’exercice biographique entre une aristocratie (la droite ?) qui incline à privilégier les causes particulières et la démocratie (la gauche ?) qui inversement a tendance à trouver de grandes causes générales avant de conclure sur la nécessité faite au genre biographique de « céder le pas pour que l’histoire , d’étude morale des intentions de ses acteurs » pour se transformer en une science des résultats de leur action jusqu’à devenir parfois un récit sans sujet ». Tout en prenant acte que « la biographie a retrouvé depuis son rang », Gueniffey pointe la désaffection dont Napoléon Bonaparte fut l’objet ces dernières décennies de la part des historiens professionnels[10]. « L’histoire de tous les hommes de son temps » se substituant depuis une trentaine d’année à « l’histoire de Napoléon ». Peut-être est-ce le cœur de ce projet éditorial que de réhabiliter le héros de Stendhal et de Nietzsche, et donner corps à la croyance du jeune Bonaparte « que notre sort ne résistera pas à notre volonté ». Nous reprenons alors à notre compte la formule d’Antoine de Baecque dans le compte rendu qu’il fit de votre ouvrage dans Le Monde: [parlant de Patrice Gueniffey] « Il revendique le canon du genre et est écrit par un directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales en pleine possession de ses moyens. Cette maturité et ce classicisme n’empêchent en rien un côté subtilement provocateur : c’est précisément en usant de l’outil historiographique le plus conventionnel que des hypothèses réellement neuves, voire iconoclastes, sont ici avancées »[11].

Classique cette biographie du vainqueur d’Arcole l’est certainement pour qui jetterait un regard trop rapide sur son plan de bataille. Si la progression est chronologique, la vision de Bonaparte n’a de cesse d’être problématique. Sans jamais quitter son sujet des yeux, Gueniffey propose au lecteur une vision panoramique qui sans proclamation ne néglige ni le tourbillon de l’épopée du général puis Premier Consul de la République Française ni le temps long de la construction de la personnalité exceptionnelle du futur Premier Consul de la République Française, les pages sur Napoléon et la Corse permettent à ce titre de saisir la complexité des enjeux politiques et géopolitiques insulaires et plus globalement ouest-méditerranéen. Bonaparte devient sous la plume de Patrice Gueniffey un héros quasi-picaresque et pré-stendahlien, jeune homme venu d’une périphérie à peine intégrée et qui s’assimile à une nation en devenir par la carrière des armes, mais aussi agent hors norme d’une stratégie familiale d’ascension sociale à laquelle n’aurait pu qu’applaudir Maximilien de Habsbourg. Soutien de famille puis chef de clan, Corse en France puis Français en Europe, Enfant des Lumières et de la Révolution formée dans les armées du roi, rien d’étonnant alors que de voir l’auteur dessiner le portrait d’un jacobin qui «n’épousa pas la cause de la Montagne mais celle de l’armée », puisqu’il « qu’il fit un choix de raison, non un choix dicté par des passions qu’il n’éprouvait pas ». Ambitieux et génial, homme amoureux et pragmatique, il est tout à la fois et successivement Hannibal, Alexandre et Jules César. Goinfre de vie, patiné par les cavalcades folles à travers l’Orient et l’Occident, lui qui admirait tant Plutarque, su dans cette ascension exceptionnelle rendre son destin possible. Et l’on retrouve en Bonaparte, le génie tactique d’Hannibal, la vision civilisationnelle d’Alexandre et l’implacable sens politique de Jules César. Dionysiaque plus qu’apollinien, le petit lieutenant corse gravit à la sueur de sa propre volonté les marches de la gloire pour atteindre le firmament des Grands Hommes où ils ne sont qu’une poignée à pouvoir lui en disputer le sommet. D’ailleurs est-ce une ironie ou le révélateur de l’existence d’invariables dans l’Histoire mondiale que de le voir mettre ses pas sur les mêmes traces, de franchir les mêmes fleuves et les mêmes cols, de naviguer sur les mêmes mers, de se rêver à leur suite général d’armée, consul, roi, empereur ou encore Pharaon. Peut-être se niche-t-elle dans l’articulation entre l’impulsion individuelle et la mise en mouvement de masses gigantesque, l’explication de cette trajectoire météorique que fut la vie de Bonaparte, lui dont le principal trait de caractère était ainsi formulée par Kléber « d’oser et d’oser encore » ?

                        Benoît Pouget
Professeur Agrégé d’Histoire-Géographie
Doctorant IEP Aix-en-Provence – CHERPA (ED 355)
Chargé de cours à l’IEP d’Aix-en-Provence et à l’Ecole de l’Air de Salon-de-Provence
Chercheur associé UMR 7268 – ADES Anthropologie bioculturelle Droit Ethique et Santé – Aix-Marseille Université- EFS – CNRS

[1] Gueniffey Patrice, « Les « Napoléon » de François Furet »,

Le Débat, 2008/3 n° 150, p. 162-174. DOI : 10.3917/deba.150.0162

[2] François Furet et Mona Ozouf, Dictionnaire critique de la Révolution française, Flammarion, 1988.

[3] Jacques Bainville, Napoléon, Gallimard, Tel n°333, Paris, 2005.

[4] Ian Kershaw, Hitler – Essai sur le charisme en politique, Gallimard, Paris, 1995 et Hitler, tome 1 : 1889-1936, Flammarion, 1999 & Hitler, tome 2 : 1936-1945, Flammarion, 2000.

[5] Patrice Gueniffey, Bonaparte : 1769-1802, Paris, Gallimard, 2013, p. 682.

[6] Gueniffey Patrice, « Les « Napoléon » de François Furet », Le Débat, 2008/3 n° 150, p. 162-174. DOI : 10.3917/deba.150.0162

[7] Patrice Gueniffey, Bonaparte : 1769-1802, Paris, Gallimard, 2013, p. 15.

[8] Jacques Le Goff, Saint Louis, Gallimard, 1996

[9] Alain Corbin, Louis François Pinagot, sur les traces d’un inconnu, 1998

[10]  Patrice Gueniffey, Bonaparte : 1769-1802, Paris, Gallimard, 2013, p. 17.

[11] Antoine de Baecque – Le Monde du 10 octobre 2013

PATRICE GUENIFFEY, BIOGRAPHE DE BONAPARTE : UNE REFLEXION SUR LA VOLONTE DE PUISSANCE DANS L’HISTOIRE

10 mar

Disciple de François Furet Patrice Gueniffey l’est une fois encore selon son propre aveu lorsqu’il commence à travailler à une biographie de Bonaparte en 2004. Suivant la suggestion de son mentor, son intérêt se porte d’abord sur l’épisode des Cents-Jours. Dans l’article qu’il a donné à la revue le Débat en 2008 et intitulé Les « Napoléons de François Furet »1, il rend déjà compte du projet de l’auteur de Penser la Révolution d’écrire une biographie de Napoléon, projet interrompu par sa brusque disparition. Dans ce même article Patrice Gueniffey rappelle d’ailleurs la thèse que développait déjà François Furet dans le Dictionnaire critique de la Révolution française dans le prolongement de la thèse libérale qui « depuis Benjamin Constant oppose Bonaparte Premier consul à Napoléon empereur, le temps de la nécessité à celui de l’aventure, la construction de l’État aux guerres de conquêtes… »2. Selon Furet donc, la Révolution française «a eu, l’espace de quelques années, son Washington en Bonaparte. Dix ans après, c’était un roi […]. Dès qu’il devient héréditaire, son pouvoir renonce à son principe, et il inaugure un autre cours que celui de la Révolution, où le hasard de la guerre a repris tous ses droits: en voulant fixer son règne dans la loi des royautés, l’empereur lui enlève ce qui en a fait à la fois le charme et la nécessité ».

L’article se poursuit par une analyse de la longue tradition historiographique qui oppose derrière Taine notamment les tenants « de l’interprétation de l’histoire de Napoléon comme aventure » au camp d’en face, selon qui « tout, de 1799 à 1814, aura été l’œuvre de la nécessité. L’histoire de Napoléon est [alors] un drame de la fatalité, une tragédie, celle de la volonté aux prises avec la fatalité ». Cette école de la nécessité trouve en Jacques Bainville un héraut dont le talent d’historien est à la dimension de son sujet. Dans la préface à la réédition par la maison Gallimard du Napoléon de Bainville, Patrice Gueniffey écrit à cet égard « qu’avec Bainville l’histoire cessait d’être de l’histoire ; elle s’imprégnait du présent et de ses enjeux ; elle devenait un « arsenal d’arguments » à l’usage des disputes d’actualité »3. Disciple de Sorel, défenseur d’une relecture de l’histoire de France au travers du prismes des relations franco-allemande, ferraillant avec Benda, Bainville défend la thèse stimulante d’ « un Napoléon victime d’une logique implacable, à la fois héritier et prisonnier de la Révolution, condamné à tourner dans un cercle dont il ne pouvait sortir : contraindre l’Europe à reconnaître les annexions françaises, signer, comme on disait une « paix glorieuse », mais sans disposer des moyens matériels de le faire ». C’est à la confluence de ces deux thèses extrêmes que l’auteur situe l’interprétation libérale défendue par Furet, associant l’aventure et la nécessité, « plus proche de Taine que de Bainville puisqu’elle frappe l’œuvre intérieure du sceau de la nécessité tandis qu’elle explique la guerre par l’esprit d’aventure ». Fortement marqué par la lecture de Chateaubriand qui fut le premier à dresser un parallèle entre Bonaparte et Washington, François Furet analyse le Consulat comme « l’époque des noces de Bonaparte avec la France née de la Révolution ».

Patrice Gueniffey poursuit son analyse de la thèse de Furet par l’association à la figure de Bonaparte du pouvoir d’incarner (dont il explique que Bonaparte le tenait à la fois de lui-même et des circonstances ») et d’accomplir enfin la Révolution en institutionnalisant ses principes et ses intérêts. Pouvoir charismatique, pouvoir démocratique fondé sur le consentement populaire, comment alors ne pas penser au travail de Ian Kershaw sur le charisme en politique et à son immense biographie consacrée à Adolf Hitler4. Eliminant par avance toute convergence philosophique et idéologique entre les deux hommes, ne serait-il pas intéressant de relire la geste napoléonienne à la lumière de ces travaux récents sur l’incarnation et la mise en scène du pouvoir suprême ? Si Hitler est un Léviathan, aussi piètre stratège que bouffon chaplinesque, Napoléon Bonaparte campe à l’opposé un Prométhée moderne, dont Gueniffey rappelle à propos qu’il fascinait Bainville même s’il ne l’aimait pas. Il lui faisait grief d’avoir ramené la France à ses frontières d’Ancien Régime alors que « Richelieu, Mazarin ou Vergennes avaient tous augmenté le prestige et la force de la France ; aucun ne les avaient diminués, aucun, surtout ne s’était, comme l’exilé de l’île d’Elbe, lancé dans une dernière et meurtrière aventure, en quête d’une fin digne de sa légende ».

Si Bonaparte fut un roi, il fut d’abord le « roi de la Révolution ». « Le délégué de la souveraineté populaire » que fut Bonaparte de 1800 à 1814, le monarque républicain que décrit François Furet, prolongateur de Mirabeau, était aussi l’héritier de l’Ancien Régime dont Patrice Gueniffey explique « qu’il reproduit, en le renouvelant, le modèle du despotisme éclairé […] dont il reprend la politique de centralisation administrative et rationalisation de l’Etat, mais avec une liberté d’action incomparablement plus grande que celle dont disposaient les rois avant 1789″. Et Furet de tempérer son enthousiasme pour le fondateur de l’Etat moderne lorsqu’à la suite de Bainville il estime qu’ « au fond seule la réorganisation administrative est solide, c’est à dire inscrite dans la nécessité ; c’est la partie bourgeoise de sa vie. Le reste est l’improvisation d’un incomparable artiste, qui laboure l’histoire de l’Europe, mais ramène finalement la France à ses frontières de 1789″. Dans l’analyse de la vision que propose François Furet de Napoléon Bonaparte, Patrice Gueniffey considère qu’il surestime le double caractère civil et libéral de la République consulaire. « Les deux époques, révolutionnaires puis napoléonienne, font coexister les principes de la liberté des Modernes et ceux de la liberté des Anciens, les valeurs aristocratiques et les principes démocratiques, la propriété et la gloire, le bonheur domestique et la sacrifice de la patrie « . Il défend la thèse d’un Bonaparte qui aurait réussi là où échoua Barras, radicalisant après le 18 Brumaire « les moyens dont il a hérité du Directoire », depuis la mise en œuvre d’un régime d’exception après le 18 fructidor. Il fait du désarmement des factions et de la « dépolitisation » d’une société divisée par 10 ans de révolution au bénéfice d’un seul homme qui monopolise la sphère publique la condition de la réussite de Bonaparte. Gueniffey insiste sur le fait que « tout ce que Furet reproche à l’empire existe déjà pendant le consulat : la fin de la liberté de la presse, le quadrillage de la société par la police, les prisons d’Etat et les déportations ». Si Patrice Gueniffey a choisi 1802 comme borne à ce premier volume, c’est bien qu’il considère que c’est « la proclamation du Consulat à vie qui consacre une incroyable ascension »5. 1802 doit alors être envisagé comme le point de bascule l’histoire de Bonaparte, « car le sacre de 1804 ne sera que l’une des conséquences de la reprise de la guerre avec l’Angleterre ». L’auteur à ce titre s’interroge au terme de ce premier volume sur le fait que « la guerre était peut-être indispensable à Bonaparte » qu’il cite alors : « Mon pouvoir tient à ma gloire et ma gloire aux victoires que j’ai remportées. Ma puissance tomberait, si je ne lui donnais pour base encore la gloire et des victoires nouvelles ». C’est bien la guerre qui l’occupe principalement après 1802. « Reconstruction de l’Etat, recomposition sociale, codification des principes de la Révolution, créations institutionnelles, ce travail est, pour l’essentiel, achevé au moment de la proclamation du consulat à vie ». Et l’historien de conclure en affirmant que « le mandat confié à Bonaparte a été rempli. La Révolution est terminée … au moins dans les institutions ». Cependant il y aurait alors loin à considérer que la politique du consulat fut seulement dédiée à la construction de l’Etat moderne6. « Son but, c’est de rétablir l’ordre, dans tous les domaines, pour mettre le pays en ordre de bataille et de lui permettre de continuer la guerre dans les meilleurs conditions possibles ». Patrice Gueniffey plaide alors pour une reconsidération de l’histoire de l’Empire, articulant ses guerres aux formes politiques.

Dès les première pages du Bonaparte l’auteur se risque à affirmer que « le personnage ne se prête pas aisément à l’exercice biographique »7. Il concéde qu’à l’évidence « toute biographie de Napoléon est, peu ou prou, une histoire de son règne, et réciproquement », multipliant alors les référence aux Histoires du Consulat et de l’Empire de Thiers et de Louis Madelin, ainsi qu’au Napoléon de Georges Lefebvre. Ne pourrait-on d’ailleurs ajouter à cette liste le Napoléon de Jean Tulard ? Patrice Guennifey énumère à la suite de ce constat les griefs portés contre le genre biographique qui a « longtemps souffert d’une assez mauvaise réputation ». Jacques Le Goff n’affirmait-il pas à la fin du XXème siècle : « le personnage, pourquoi pas, mais pas au centre des préoccupations » alors que Pierre Bourdieu dénonçait « l’illusion biographique ». Gueniffey n’hésite pas alors à disqualifier le rejet de ce « genre impur » en argumentant que « les évènements du tragique XXème siècle se sont chargés, finalement de détruire les illusions qui l’avaient marqué quant à la soumission de l’histoire à l’action de lois impérieuses ou à celle, exclusive des forces sociales ». Il reprend à son compte l’observation de François Furet qui pointe l’aporie d’ « une singulière époque où le matérialisme historique a atteint son plus vaste rayonnement d’influence au moment précis où sa capacité d’explication était la plus réduite ». Cette nouvelle biographie de Bonaparte est-elle alors un véritable contrepied à ce que l’on nomme « la biographie totale », incarnée par le Saint-Louis de J. Le Goff8 qui marque l’aboutissement de cette démarche ? Celui-ci donne à son personnage une épaisseur chronologique qui le dépasse, il le situe dans ses rapports au monde et dans les étapes de la construction de son mythe. Non seulement, Louis IX est abordé dans le cadre de sa propre histoire mais il est aussi étudié en tant qu’image, symbole et mythe dans un temps long de la construction de la monarchie en France. C’est cette démarche qui fait se poser la question suivante à J. Le Goff : « Saint-Louis a-t-il existé ? ». L’objet de ce travail est donc de retrouver le « vrai » Saint-Louis en tentant de déconstruire puis de reconstruire la véritable identité de ce personnage. Dès lors, le personnage devient un vrai objet d’histoire. Non seulement, le personnage possède sa propre histoire mais il est lui-même source d’histoire et de mémoire. Patrice Gueniffey s’il concède que « Napoléon est un mythe, une légende ; mieux une époque », s’il rapporte que « l’idée de l’inexistence de Napoléon n’est pas neuve », il souligne d’autant plus le caractère paradoxal d’une telle position. Contrepied à « la biographie totale », ce travail se démarque aussi de la micro historia qui à la suite des travaux de C. Ginzburg cherche à valoriser les muets de l’histoire, ces hommes qui n’ont pas laissé de trace. Avec L.-F. Pinagot9, A. Corbin entreprend « l’histoire en creux » d’un personnage dont on ne sait rien. Celui-ci est reconstruit grâce à la reconstitution d’un univers mental dans lequel Pinagot a vécu. Il part de son univers, la forêt, pour en déduire le rapport de l’homme au temps. Il lui connaît une identité régionale (Percheron type). Patrice Gueniffey se réclame bien d’une histoire libérale dans la veine d’un Tocqueville, souscrivant à son analyse de la dialectique subtile en jeu dans l’exercice biographique entre une aristocratie (la droite ?) qui incline à privilégier les causes particulières et la démocratie (la gauche ?) qui inversement a tendance à trouver de grandes causes générales avant de conclure sur la nécessité faite au genre biographique de « céder le pas pour que l’histoire , d’étude morale des intentions de ses acteurs » pour se transformer en une science des résultats de leur action jusqu’à devenir parfois un récit sans sujet ». Tout en prenant acte que « la biographie a retrouvé depuis son rang », Gueniffey pointe la désaffection dont Napoléon Bonaparte fut l’objet ces dernières décennies de la part des historiens professionnels10. « L’histoire de tous les hommes de son temps » se substituant depuis une trentaine d’année à « l’histoire de Napoléon ». Peut-être est-ce le cœur de ce projet éditorial que de réhabiliter le héros de Stendhal et de Nietzsche, et donner corps à la croyance du jeune Bonaparte « que notre sort ne résistera pas à notre volonté ». Nous reprenons alors à notre compte la formule d’Antoine de Baecque dans le compte rendu qu’il fit de votre ouvrage dans Le Monde: [parlant de Patrice Gueniffey] « Il revendique le canon du genre et est écrit par un directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales en pleine possession de ses moyens. Cette maturité et ce classicisme n’empêchent en rien un côté subtilement provocateur : c’est précisément en usant de l’outil historiographique le plus conventionnel que des hypothèses réellement neuves, voire iconoclastes, sont ici avancées »11.

Classique cette biographie du vainqueur d’Arcole l’est certainement pour qui jetterait un regard trop rapide sur son plan de bataille. Si la progression est chronologique, la vision de Bonaparte n’a de cesse d’être problématique. Sans jamais quitter son sujet des yeux, Gueniffey propose au lecteur une vision panoramique qui sans proclamation ne néglige ni le tourbillon de l’épopée du général puis Premier Consul de la République Française ni le temps long de la construction de la personnalité exceptionnelle du futur Premier Consul de la République Française, les pages sur Napoléon et la Corse permettent à ce titre de saisir la complexité des enjeux politiques et géopolitiques insulaires et plus globalement ouest-méditerranéen. Bonaparte devient sous la plume de Patrice Gueniffey un héros quasi-picaresque et pré-stendahlien, jeune homme venu d’une périphérie à peine intégrée et qui s’assimile à une nation en devenir par la carrière des armes, mais aussi agent hors norme d’une stratégie familiale d’ascension sociale à laquelle n’aurait pu qu’applaudir Maximilien de Habsbourg. Soutien de famille puis chef de clan, Corse en France puis Français en Europe, Enfant des Lumières et de la Révolution formée dans les armées du roi, rien d’étonnant alors que de voir l’auteur dessiner le portrait d’un jacobin qui «n’épousa pas la cause de la Montagne mais celle de l’armée », puisqu’il « qu’il fit un choix de raison, non un choix dicté par des passions qu’il n’éprouvait pas ». Ambitieux et génial, homme amoureux et pragmatique, il est tout à la fois et successivement Hannibal, Alexandre et Jules César. Goinfre de vie, patiné par les cavalcades folles à travers l’Orient et l’Occident, lui qui admirait tant Plutarque, su dans cette ascension exceptionnelle rendre son destin possible. Et l’on retrouve en Bonaparte, le génie tactique d’Hannibal, la vision civilisationnelle d’Alexandre et l’implacable sens politique de Jules César. Dyonisiaque plus qu’appolinien, le petit lieutenant corse gravit à la sueur de sa propre volonté les marches de la gloires pour atteindre le firmament des Grands Hommes où il ne sont qu’une poignée à pouvoir lui en disputer le sommet. D’ailleurs est-ce une ironie ou le révélateur de l’existence d’invariables dans l’Histoire mondiale que de le voir mettre ses pas sur les mêmes traces, de franchir les mêmes fleuves et les mêmes cols, de naviguer sur les mêmes mers, de se rêver à leur suite général d’armée, consul, roi, empereur ou encore Pharaon. Peut-être se niche-t-elle dans l’articulation entre l’impulsion individuelle et la mise en mouvement de masses gigantesque, l’explication de cette trajectoire météorique que fut la vie de Bonaparte, lui dont le principal trait de caractère était ainsi formulée par Kléber « d’oser et d’oser encore » ?

Benoît Pouget – Professeur Agrégé d’Histoire-Géographie – Doctorant IEP Aix-en-Provence – CHERPA (ED 355)
Chargé de cours à l’IEP d’Aix-en-Provence et à l’Ecole de l’Air de Salon-de-Provence

Chercheur associé UMR 7268 – ADES Anthropologie bioculturelle Droit Ethique et SantéAix-Marseille Université- EFS – CNRS

1 Gueniffey Patrice, « Les « Napoléon » de François Furet »,Le Débat, 2008/3 n° 150, p. 162-174. DOI : 10.3917/deba.150.0162

2 François Furet et Mona Ozouf, Dictionnaire critique de la Révolution française, Flammarion, 1988.

3 Jacques Bainville, Napoléon, Gallimard, Tel n°333, Paris, 2005.

4 Ian Kershaw, Hitler – Essai sur le charisme en politique, Gallimard, Paris, 1995 et Hitler, tome 1 : 1889-1936, Flammarion, 1999 & Hitler, tome 2 : 1936-1945, Flammarion, 2000.

5 Patrice Gueniffey, Bonaparte : 1769-1802, Paris, Gallimard, 2013, p. 682.

6 Gueniffey Patrice, « Les « Napoléon » de François Furet », Le Débat, 2008/3 n° 150, p. 162-174. DOI : 10.3917/deba.150.0162

7 Patrice Gueniffey, Bonaparte : 1769-1802, Paris, Gallimard, 2013, p. 15.

8 Jacques Le Goff, Saint Louis, Gallimard, 1996

9 Alain Corbin, Louis François Pinagot, sur les traces d’un inconnu, 1998

10 Patrice Gueniffey, Bonaparte : 1769-1802, Paris, Gallimard, 2013, p. 17.

11 Antoine de Baecque – Le Monde du 10 octobre 2013

Patrice Gueniffey : une oeuvre d’historien sur le processus révolutionnaire

23 fév

Etudes géostratégiques a fait le choix de publier les textes d’une séance de séminaire du CHERPA au cours de laquelle deux doctorants, anciens étudiants du Master II Histoire militaire ont eu le grand plaisir d’analyser et de discuter le travail de l’historien Patrice Gueniffey, Directeur de recherches à l’EHESS et ancien Directeur du Centre de recherches politiques Raymond Aron. La première partie consacrée aux travaux de Patrice Gueniffey sur la Révolution française a été prise en charge par Agathe Plauchut, tandis que la partie sur la période napoléonienne et l’écriture d’une biographie l’est par Benoît Pouget.

 

PATRICE GUENIFFEY, UNE RÉFLEXION SUR TORRENT RÉVOLUTIONNAIRE

S’il fallait présenter en deux mots Patrice Gueniffey, je le qualifierais d’historien politiste. Vous utilisez en effet une démarche qui emprunte des outils à la fois à l’histoire et à la science politique.
L’éclairage politique de l’Histoire qu’il réalise a deux vertus, qui se rapportent chacune à l’une des deux disciplines concernées. Ses travaux permettent en effet d’approfondir les études historiques simplement factuelles de la période révolutionnaire, et en cela ils sont un apport essentiel pour l’Histoire. Mais ils permettent également de percevoir l’histoire des phénomènes politiques, de dresser un tableau de ce qui fut pour comprendre ce qui est. Dans cette mesure, ses études ont beaucoup à apporter aux politistes qui étudient des sujets comme le vote ou la terreur comme instrument politique.
Nous allons donc discuter de questions à la fois historiques et actuelles, liées au vote, à la Révolution et à la Terreur mais aussi à leur legs. Mais avant cela, nous allons évoquer rapidement son parcours académique.
Patrice Gueniffey a soutenu en 1989 une thèse de doctorat en Histoire intitulée La Révolution française et les élections: suffrage, participation et élections pendant la période constitutionnelle: 1790-1792, sous la direction de François Furet à l’EHESS. Le sujet de cette thèse laisse déjà voir la grande caractéristique de son travail que nous venons d’évoquer, puisqu’il se trouve à la confluence de l’Histoire et de la science politique.
Cette thèse de doctorat en Histoire adopte en effet un angle résolument politique, puisque c’est une étude du suffrage et de sa mise en oeuvre qui est menée, s’attachant à l’étude :
– du droit de suffrage
– puis à celle de la participation dans les assemblées primaires
– et enfin à celle de l’élection des députés par les assemblées électorales de départements
C’est donc une histoire du processus politique de la période constitutionnelle qui est proposée.
A la suite de ce travail et sur cette thématique du vote, Patrice Gueniffey a publié plusieurs écrits importants, dont il faut citer ici le colossal ouvrage Le Nombre et la raison: La Révolution française et les élections de 1993. Cet ouvrage a fait date dans l’étude de la période révolutionnaire, parce qu’il apportait un éclairage sur un sujet peu voire pas étudié en tant que tel, celui des élections, pourtant déterminant dans cette période et pour sa compréhension.
En présentant la réalité des élections de la période de l’Assemblée constituante, il offre aux lecteurs non seulement un focus historique sur cet élément politique majeur, mais il va plus loin en soulignant les divergences entre la démocratie d’alors et la démocratie actuelle. Selon lui, les différences entre les élections de l’époque constitutionnelle et les élections que nous connaissons aujourd’hui sont, à ce point, notables qu’elles interdisent toute revendication de l’héritage direct de la démocratie révolutionnaire par la démocratie moderne.
Patrice Gueniffey explique notamment pourquoi la considération de la volonté de la majorité comme légitime à déterminer l’orientation des politiques de la nation est nouvelle. A l’époque révolutionnaire en effet, l’illusion de la « voix unique » de la nation était dominante. Des intérêts divergents ne pouvaient coexister ou débattre entre eux; toute opposition était une sécession. L’illusion de la cohésion nationale, si caractéristique de l’époque révolutionnaire, n’existe plus aujourd’hui et c’est en cela que notre démocratie s’est bien éloignée de son ancêtre. Le fait que les électeurs soient appelés à voter non pour des programmes ou même à l’issue d’une délibération ou d’un débat d’idées est révélateur des lacunes de cette conception monolithique de la nation. Les élus étaient imaginés, dans cette époque de la démocratie balbutiante, non comme dépositaires et représentants des intérêts de leurs électeurs, mais comme des personnalités qui auraient à juger des orientations profitables à l’intérêt général. L’homme était clairement mis en avant, sa personnalité passait avant sa politique, et la nation devait passer avant ses électeurs.
Selon Patrice Gueniffey, l’exercice démocratique lui-même de l’époque révolutionnaire était caractérisé par des limites majeures, dont l’absence de publicité des candidatures n’est que l’un des exemples les plus frappants. Ce qui reposait sur la doctrine de la volonté générale résultait finalement en une dispersion des votes, qui leur ôtait toute efficacité. C’est dans cette mesure qu’il parle d’ « élections dépossession » pour caractériser les élections de la période révolutionnaire car, je cite, « tout, dans le régime électoral de la Révolution française, tend à entourer les élections d’un vide politique » (« L’invention du vote »). A ce propos, l’absence de mandat impératif dans la démocratie contemporaine traduit-elle une perpétuation de ce que vous appelez l’ « élection-dépossession » durant la période révolutionnaire, malgré la publicité des candidatures, l’utilisation de l’élection directe et la possibilité de délibérer?
Après ce détour par les grandes idées de sa thèse de doctorat et des travaux qui lui sont associés, revenons à à son parcours. Comme je l’ai dit, il a soutenu sa thèse sous la direction de François Furet, dont il est un éminent disciple. François Furet a joué un rôle déterminant dans son parcours et notamment dans le développement de ses théories.
Pour ceux qui ne le connaissent pas, ou pas suffisamment, François Furet est un historien français qui a marqué l’histoire de l’étude de la Révolution française, sur laquelle il a travaillé pendant près de 4 décennies. En 1965, il publie son premier ouvrage sur le sujet, La Révolution.
Les théories de François Furet sur la Révolution française ont ouvert une période de débat dans le monde de la recherche sur la Révolution. Pour les historiens marxistes comme Georges Lefebvre ou Albert Soboul, qui tenaient le haut du pavé jusqu’alors, la Révolution française était issue d’un mouvement populaire qui s’était éteint le 9 Thermidor. François Furet fait le pari de dépoussiérer les études sur cette période en élargissant son champ d’étude chronologique. Au fil des ans, Furet affine son analyse et publie des ouvrages qui sont restés des références en la matières, notamment Penser la Révolution française en 1978, et bien sûr le colossal Dictionnaire critique de la Révolution française qu’il a codirigé avec Mona Ozouf en 1988.
François Furet innove dans son étude de la Révolution française en la présentant comme une révolution des élites qui aurait été perturbée par la Terreur, les masses populaires confisquant alors le pouvoir. Ce qui est intéressant pour nous aujourd’hui est l’idée que François Furet n’avait fait qu’esquisser et que vous avez approfondi, documenté et illustré, à savoir la possible consubstantialité qui unirait Révolution et Terreur. Patrice Gueniffey écrit notamment que la Terreur « est le produit de la dynamique révolutionnaire et, peut-être, de toute dynamique révolutionnaire. En cela, elle tient à la nature même de la Révolution, de toute révolution », une idée sur laquelle il serait intéressant que vous reveniez.
Les travaux de Patrice Gueniffey sur la Terreur s’inscrivent dans l’héritage direct des idées de François Furet. Il voulait, lui aussi, vous distinguer des analyses partisanes sur la Terreur, que ce soit celles qui sont biaisées par des grilles de lecture marxistes ou celles qui sont marquées du sceau antirévolutionnaire. Cela l’a entraîné, comme cela avait entraîné François Furet avant lui, dans des débats historiographiques, qui l’ont notamment « opposé », si je peux employer ce terme, à Claude Mazauric, héritier intellectuel de l’approche marxiste de la Révolution de Soboul.
Patrice Gueniffey donc voulu inscrire son approche de cette période dans une optique scientifique s’attachant à l’étude du domaine politique. On retrouve ici ses premières amours et son talent pour l’alliance des deux disciplines. Selon lui, « la Terreur n’est pas un événement culturel, mais politique » (La Politique de la Terreur), et c’est en tant que telle qu’il a souhaité l’étudier.
Je dois dire que j’ai été particulièrement intéressée par son ouvrage sur la Terreur. Il montre une finesse d’analyse et une capacité à conceptualiser et à mettre en dialogue les événements qui devraient passionner tout étudiant non seulement en histoire mais aussi en science politique et dans l’ensemble des sciences sociales.
C’est un travail très original, qui a pu être critiqué par des historiens, notamment ses opposants que j’ai précédemment cités, pour ne pas être crispé sur le factuel, mais c’est bien là son intérêt. Le factuel est mis au service de l’analyse, et le rôle de l’historien prend tout son sens dans ces écrits: celui de comprendre et d’expliquer, de saisir les relations entre les faits, les manipulations des coulisses de l’histoire, afin d’expliquer, enseigner et transmettre plutôt que seulement énumérer, narrer et décrire.
Il décrypte la Terreur, la lit, l’analyse et la présente sans la diaboliser, au contraire de ce qui était fait jusqu’en 1945, mais sans non plus l’idéaliser comme certains historiens de la deuxième moitié du XXe siècle ont pu le faire. Pour le citer, Patrice Gueniffey porte sur la Terreur un « jugement dépassionné ». Il s’agit de remettre la Terreur à la place qui est la sienne, celle d’une période historique majeure, dont la rationalité politique peut être comprise pour peu qu’on prenne le temps de l’étudier. C’est un livre qui a fait du bruit, à juste titre, et qui a fait date dans l’étude de la Terreur.
Les idées contenues dans cet ouvrage sont nombreuses, je vais essayer d’en isoler les principales.
Il faut commencer par préciser que Patrice Gueniffey n’envisage pas la Terreur comme la période historique que ce mot désigne habituellement, mais comme « une forme de la politique révolutionnaire: l’emploi de la contrainte et de la violence à des fins politiques et dans le silence des lois ». C’est cette forme de politique qu’il étudie. Ainsi, il étend l’étude de la Terreur hors de bornes chronologiques qu’on lui assignait précédemment, comme François Furet l’avait fait en son temps pour la Révolution française. Patrice Gueniffey écrit ainsi que la Terreur était préfigurée par des mesures datant de 1791 et 1792 orientées contre les émigrés et les prêtres, et même par des discours de 1789 réclamant des lois d’exception. Quant à la borne chronologique de fin communément admise, il la réfute également, affirmant que « le 9 thermidor tourne une page de l’histoire de la Terreur plus qu’il n’en signe la fin » et que la « politique de la Terreur » se poursuit bien au-delà. Ainsi, « l’histoire de la Terreur commence avec celle de la Révolution pour ne finir qu’avec elle ».
Cette définition politique de la Terreur lui permet de présenter une hypothèse intéressante et centrale dans l’ouvrage, qui est que la Terreur « est le produit de la dynamique révolutionnaire et, peut-être, de tout dynamique révolutionnaire. En cela, elle tient à la nature même de la Révolution, de toute révolution ».
Dans cet ouvrage Patrice Gueniffey explique également la relation à trois acteurs qui est à l’œuvre dans la Terreur et dans toute terreur, à savoir une relation qui met en présence le terroriste, le destinataire de la violence et la victime, les deux derniers étant distincts. C’est cette distinction, ainsi que le caractère stratégique ou non de l’action, qui différencie la terreur de la violence. L’objectif d’une politique terroriste est « de créer un climat de peur si intense que toute opposition se trouverait neutralisée », que ce soit par le recours effectif à la violence ou par la menace d’un tel recours.
La terreur est un instrument politique très ancien, caractérisé par sa rationalité. Au sein de cette rationalité, l’existence crédible d’un ennemi est centrale; elle est la justification même du recours à des mesures d’exception terroriste (bien que toute mesure d’exception ne soit pas terroriste, évidemment). Dans le contexte révolutionnaire, l’ennemi toujours renouvelé et réactivé est le comploteur, complice de l’étranger et des forces réactionnaires. Au fur et à mesure que la Terreur se développe en une « conception absolue du conflit politique », l’étau du soupçon se resserre autour de ceux-là même qui constituaient le cœur de la traque, car il s’agissait à la fois « de préserver des positions de pouvoir, mais également des intérêts nés de l’exercice de la répression ». En ce sens, la Terreur est auto génératrice.
Il insiste à la fois sur le rôle des hommes et sur l’importance des représentations des circonstances que les acteurs en avaient plutôt que celles des circonstances elles-mêmes. Il étudie la question qui a été un débat récurrent de l’étude de cette période, à savoir la relation entre nécessité et circonstances dans l’apparition et le déroulement de la Terreur. Il parle ainsi, entre autres du rôle d’aiguillon du soupçon que joua Marat, de celui de promoteur de la violence extrême du Gén Turreau en Vendée, de Brissot et de sa posture belliciste ou encore de celui de puriste et fin stratège politique de Robespierre.
L’image récurrente du torrent ou du cours du fleuve est la synthèse des conceptions de Patrice Gueniffey des origines de la Terreur, à la confluence de la rivière de la nécessité de la « montée aux extrêmes » des révolutions (empl.5206) et des ruisselets des « circonstances », événements et personnalités. C’est une métaphore intéressante qui concilie deux types de causes, et qu’il serait intéressant de mieux comprendre.
Est évoquée la filiation directe qui existe entre l’Ancien régime et le régime révolutionnaire, en parlant notamment de l’archaïsme des mentalités et de l’influence des mœurs aristocratiques sur l’exercice démocratique des premières années révolutionnaires. Patrice Gueniffey évoque également la proximité entre le fondement religieux de l’Ancien régime et le fondement idéologique du nouveau. C’est donc une étude historique à portée politique que Patrice Gueniffey a produite, en s’appuyant Rousseau, Montesquieu, Locke, Tocqueville, Burke ou Pufendorf, pour comprendre soit leur influence sur la Révolution soit les clefs de lecture que leurs œuvres peuvent offrir.

Par Agathe Plauchut
Doctorante chargé d’enseignement Sciences Po Aix – IREMAM

ETAT ISLAMIQUE

1 fév

Etudes géostratégiques est heureux de vous faire de la parution du nouvel article de Patrice Gourdin, professeur de géopolitique à l’Ecole de l’Air et chargé de cours dans le Master II Histoire militaire :
http://www.diploweb.com/Daesh-restaure-le-Califat.html

GUERRE DE BOSNIE : LES VOLONTAIRES ARMES FRANÇAIS MUSULMANS, L’EXEMPLE D’OMAR DJELLIL

18 jan

Dans un café près de la gare Saint-Charles à Marseille, trois vieillards parlent des guerres d’Indochine et d’Algérie en les comparant. Ils ont fait l’Indochine dans les rangs de l’armée française et l’Algérie dans ceux du FLN. C’est ici qu’Omar Djellil a souhaité nous accorder un entretien sur son passé militaire dans l’armée bosniaque. Le jeune quarantaine, issu d’une famille dont des membres ont servi la France, a acquis ces dernières années une certaine reconnaissance politique au niveau local. Il a notamment participé à la médiatisation de l’affaire de la BAC Nord à Marseille.
Autant l’écrire tout de suite, l’homme est un vrai personnage et peut être joue-t-il de l’image qu’il a créée pour charmer ceux à qui il s’adresse. Gilles Kepel dans son ouvrage : « Passion française » lui a consacré un chapitre entier.
Le parcours de ce Rémois est atypique : né dans une cité difficile, rejoignant un gang à l’adolescence, participant à plusieurs actes de petite et moyenne délinquance, il participe au début des années 90 aux affrontements entre skinheads et gangs des cités dans le centre-ville de Reims. Ces premières expériences sont importantes pour comprendre par la suite l’engagement volontaire d’Omar Djellil. En 1989 la mort d’un jeune français d’origine maghrébine, Ali Rafa, tué par une boulangère à qui il avait volé des croissants constitua le traumatisme initial. Il se souvient encore du climat de « guerre civile » qui règne dans la cité champenoise. Les affrontements sont quotidiens avec les skinheads et Omar Djellil organise les « commandos » de jeunes des cités pour reprendre le centre-ville des mains de groupes de jeunes identitaires. Les affrontements se poursuivent durant des mois : « c’était de la guerre urbaine » se souvient il. Par deux fois, il frôle la mort et décide de prendre du recul sur cette situation. Le service militaire constitue une rupture dans son parcours. Après ses classes, il entre au sein de la Xe DB puis quitte l’armée fin 1992 après deux refus d’engagement volontaire au sein des forces régulières.
C’est également l’époque des premiers raisonnement politiques et religieux : il rejoint l’association « Boulevard des potes » (proche du PS) et rencontre des militants du secours islamique près de la mosquée al-huda (à Bordeaux) en train de distribuer des rations alimentaires aux plus démunis. Dans ce groupe, un homme attire son attention, un certain Daoud, en fait il se nomme David, c’est un néo-converti, seulement 3 ans plus tard il sera impliqué dans les attentats islamiques de 1995. Après quelques échanges amicaux, les deux jeunes hommes se rendent compte qu’ils ont la même envie : partir en Bosnie pour se battre au sein de la toute jeune armée nationale bosniaque. Seulement aucun d’eux ne sait comment y parvenir, ils prendront quelques semaines plus tard deux chemins différents.
A cette époque Omar ne se considère pas du tout comme une personne religieuse. Il ne va pas à la mosquée, ne prie pas et ne participe pas aux fêtes religieuses. Néanmoins le conflit en Bosnie le touche, comme beaucoup de Français et d’Européens de cette époque. Il n’y voit pas un moyen de lutter contre le communisme, il veut juste « faire quelque chose » et « apporter un soutien humain » à ceux qui se battent en Bosnie ; il est certain qu’un esprit un peu aventurier n’est pas étranger à ces décisions. En 1992, un ami d’extrême gauche le présente à son père, un habitué des filières de volontaires dans différents conflits. Cette rencontre est le sésame qui permet enfin à Omar Djellil de partir pour la Bosnie. Pour quelques centaines de francs, on lui donne de faux papiers, ceux d’un certain « Franck X », il a rendez vous quelques jours plus tard à Split en Croatie dans un vieil hôtel du centre-ville. Omar ne considère pas du tout qu’il s’agisse d’un véritable « réseau » d’acheminement, il y voit davantage la réunion d’« amateurs s’entraidant pour y parvenir ».
A ce rendez-vous il rencontre quatre autres personnes, elles aussi sont désireuses de rejoindre l’armée bosniaque, deux sont de nationalité française sans origine arabo-musulmane. Le passeur les emmène rejoindre un autre groupe avec encore quelques Français à l’intérieur. Ils sont une quinzaine à passer la frontière en car. Dans la nuit qui suit le passage de la frontière le groupe arrive près de Mostar, ils sont pris en charge par un officier bosniaque parlant français, anglais et serbo-croate, celui-ci leur donne différentes affectations. Sans aucune connaissance du terrain, Omar est emmené avec un groupe de 4 nouveaux arrivants vers un groupe d’appui qui est en train de se former. Ce groupe sera une force de réserve et de soutien dans lequel les troupes fraiches prendront le temps de se former. La très grande majorité des volontaires ont une expérience militaire significative. Au bout d’environ un mois, un vieux général bosniaque les passe en revue. A l’issue, les nouvelles recrues sont envoyées en première ligne.
Il intègre très vite la 108e BIVB (Brigade Internationale de Volontaires Etrangers) constituée sur le modèle des Brigades internationales de la guerre d’Espagne; elle est composée quasiment intégralement de volontaires étrangers. On lui fournit l’équipement standard, un AK-47 avec 4 chargeurs et on le place directement sous les ordres d’un Français : « Gaston », ancien légionnaire, et il va au combat aux cotéx de deux autres volontaires français, Nicolas et François, au sein de son unité. Il fait également la rencontre d’un Jamaïcain, de plusieurs Britanniques et d’un Allemand. Pendant les quelques mois qu’il passe sur le terrain, il se bat presque exclusivement aux alentours de Mostar.
De 1992 à 1995, Mostar est le théâtre d’un affrontement à trois parties. Dès 1992, la ville est prise par l’armée populaire yougoslave (JNA) et les milices serbes de Bosnie. La ville est en partie reprise par les troupes du conseil de défense croate (HVO) et des forces armées croates (HOS) en juin 1992. Un modus vivendi semble s’installer entre les troupes croates et serbes, cette situation engendre diverses suppositions sur un accord secret de partage de la Bosnie entre la Croatie et la Serbie, ce qui amplifie encore le caractère de « ville martyre » de Mostar. En 1993 les nouvelles troupes de l’armée de la république de Bosnie et d’Herzégovine prennent le contrôle de la partie orientale de la ville. C’est à peu près à cette période-là qu’Omar Djellil arrive sur place.
Omar découvre l’extrême précarité dans laquelle se trouvent les troupes bosniaques : peu d’artillerie, aucun soutien aérien et un armement sommaire. Tous les jours les forces croates balaient la ligne de front d’une longue préparation d’artillerie avant de se lancer à l’assaut des positions avancées bosniaques. Omar se rappelle son casernement : un trou dans le sol assez grand pour contenir 4 ou 5 personnes avec une bache militaire pour éviter au vent de s’engouffrer dans le modeste abri : « La stratégie ? C’était simple : encaisser les coups, plier mais ne pas rompre, on n’avait pas les moyens d’en faire plus ».
Omar se souvient de la séparation de la ville par une ligne de front appelée « bulevar ». « Dans l’esprit on est proche des tranchées de la première guerre mondiale » se rappelle-t-il. Il participe à l’opération Neretva 93 en septembre 1993 du nom de cette rivière « couleur émeraude » qui l’a tant marqué. A l’issue de cette opération, les voies de communication autour de Mostar sont libérées. En mars et mai 1994 un accord est signé entre les Croates de Bosnie et le gouvernement de Bosnie-Herzégovine mettant fin aux affrontements dans la ville.
A peu près au même moment, plus de six mois après son arrivée, Omar Djellil ressent une certaine lassitude, la haine et la colère ont été ses moteurs pendant tout ce temps et il désire rentrer en France. Il passe à nouveau la frontière avec l’accord de ses supérieurs, pour arriver à Split ; de là il prend à nouveau un bateau jusqu’en Italie et rejoint la France en train.
Il admet qu’il lui a fallu plus d’un an pour se remettre de cette guerre. Il n’en a parlé à pratiquement personne durant 9 ans, il se sentait déphasé. Les semaines, les mois et les années s’écoulent et l’on oublie facilement cette guerre lointaine à la périphérie de l’Europe et pourtant dans le Nord le gang de Roubaix s’est constitué sur la base du retour de volontaires français en Bosnie. Dans le sud son ami David/Daoud s’est retrouvé impliqué dans les réseaux terroristes qui frappent la France dans les années 90.
Avec le recul Omar Djellil ne regrette rien, il n’a pas participé aux dérives de la brigade El Mudjahid et voit toujours ce conflit comme « une bonne guerre, on ne partait pas dans des délires d’égorgement ou pour poser des bombes en rentrant. Pas comme en Irak ou en Syrie où ils sont juste là pour faire les beaux et actualiser leurs statuts facebook ! ». Aujourd’hui Omar est devenu un personnage important dans sa communauté religieuse. Il prône un retour à la spiritualité, tout en se revendiquant nationaliste français. Un temps proche du Front national, il est aujourd’hui membre de l’UMP.
La France, comme les autres Etats européens, a cru pendant de longues années que les prémices du volontariat international musulman, constatés en Bosnie, n’étaient qu’un conglomérat d’actes individuels sans référence sociétale. Aujourd’hui encore devant la situation en Irak et en Syrie, avec plus d’un millier de ressortissants français engagés volontairement dans ces conflits, les pouvoirs publics refusent d’y voir un mouvement de fond. Pourtant les réseaux d’aujourd’hui sont héritiers de ceux de Bosnie et mieux les comprendre serait un bon point de départ pour envisager le problème actuel dans son ensemble.

 

Pascal Madonna, diplômé du Master II Histoire militaire et doctorant en Histoire au CHERPA

L’ARMEE FRANCAISE ET LES MUTATIONS DU COMBAT TERRESTRE DANS LA GUERRE DU RIF 1925-1926

11 jan

Si, en histoire militaire, la guerre du Rif est souvent étudiée sous l’angle des opérations aériennes, puisqu’elle représente un tournant dans le développement d’une jeune arme qui tend peu à peu à s’affirmer, elle est aussi l’occasion d’expérimentations dans le champ plus classique de la guerre terrestre. Dans un espace peuplé de « paysans-guerriers au sentiment identitaire très fort »[1], difficile d’accès aux forces extérieures, les forces françaises affrontent un climat rude, dans un environnement peu familier de moyennes et hautes montagnes. À partir de juillet 1921 le charismatique Abd el-Krim tente de constituer dans sa zone un État autonome, l’intervention des troupes espagnoles, qui n’hésitent pas à recourir aux gaz, se montrant incapable de mater la rébellion. Administrateur du Maroc, Lyautey réclame des renforts dès janvier 1924. Le 22 août 1925, malgré son absence d’expérience coloniale, Pétain lui-même doit s’impliquer pour contrer les ambitions du chef rifain, habile meneur d’hommes, dont les talents tactiques acquis sur le terrain mettent en difficulté les brevetés de l’École supérieure de guerre. Comme le constate immédiatement après la fin officielle des hostilités un officier d’infanterie y ayant participé, « les combats qui viennent de se dérouler sur l’Ouergha ont nécessité l’intervention de 150 000 hommes[2] de troupe, d’une vingtaine d’escadrilles, d’une artillerie importante, d’unités de chars de combat, de services de toute nature. Les opérations menées contre les Rifains n’affectent donc plus les caractères d’une petite expédition lointaine. Il s’agit d’une véritable guerre[3]. » Sous le regard intéressé des observateurs internationaux, en particulier allemands, une mobilisation conjointe, d’un type inédit, de compétences et d’armements récents[4] est nécessaire pour réduire un adversaire d’une ténacité hors du commun.

 

Des effectifs importants doivent être mobilisés, et donc distraits d’autres théâtres – de la Rhénanie occupée par exemple, suscitant des doutes quant à la sécurité nationale. L’emploi d’armes dont sont dépourvus les Rifains, tel l’avion, mais aussi le char, permet de faire pencher la balance en faveur des Français. L’entraînement de leurs fantassins n’est en effet guère axé sur les méthodes de contre-insurrection. Soldats et officiers sont formés et équipés en fonction essentiellement de leurs homologues germaniques. L’institution militaire ne développe pas, à proprement parler, de matériels nouveaux mais s’efforce d’adapter l’existant aux exigences locales d’une guérilla qui évolue dans un espace aride, hostile. Les tranchées sont remplacées par une pierraille qui use prématurément les chenilles, les pneumatiques et épuisent les fantassins soumis à des embuscades imprévisibles d’ « un ennemi brave, dont l’invisibilité est la principale caractéristique et qui, la plupart du temps, se montre insaisissable « comme la poussière qui vole[5]. » La nature particulière du terrain, qui semble aux troupes métropolitaines aussi étrange que la surface de la planète Mars, est fréquemment relevée. « Aucune carte militaire exacte n’existe encore pour cette région »[6], relève Gemeau en 1927.

 

La puissance d’écrasement et de franchissement des chars débarqués en hâte sur le sol du Maghreb est conçue avant tout pour la guerre de tranchées. Ces appareils sont peu aptes à la lutte contre des partisans dans un conflit de haute intensité dépassant les tâches traditionnelles de police coloniale auxquelles les emploient aussi les Britanniques, fonctionnant surtout par la crainte inspirée aux populations locales.  Il s’agit de combattre en terrain montagneux, spécialité militaire quelque peu à part, l’utilisation des matériels modernes dans ce type d’environnement ayant fait l’objet de réflexions préalables[7] en Europe, mais de peu d’expérimentations concluantes[8]. Les forces terrestres s’engagent avant tout dans un processus de recyclage créatif du robuste FT, qui est le seul modèle transportable par voie maritime. L’engin conçu par Renault reçoit des améliorations, en particulier des chenilles Kégresse. Le conflit au Maroc donne une impulsion décisive au système de bandes de caoutchouc moulé, creusées de sculptures reproduisant la forme des patins, comme cela se pratique sur les pneumatiques. Le système présente l’avantage d’être adaptable aux châssis existant. Les FT à train de roulement Kégresse-Histin à chenilles caoutchoutées version 1923 sont pourtant peu performants dans le Rif. Seuls treize exemplaires prennent part aux opérations[9]. Rapidement déchiquetées par les aspérités coupantes des affleurements rocheux des pistes, les bandes souples tendant à handicaper des machines par ailleurs solides[10], sans leur procurer le surcroît de mobilité escompté. Leur emploi est d’abord considéré comme expérimental, comme l’indique un passage d’un article anonyme dans la Revue militaire française[11]. Le « bruit médiatique » autour de cette invention capable de progresser de manière relativement silencieuse dépasse certainement son efficacité réelle. Le « nouveau char avec chenilles souples »[12] français fait l’objet d’un article très documenté de Fritz Heigl dans Militär-Wochenblatt. L’attentif expert autrichien souligne que l’engin novateur « a été débarqué au Maroc, et que ses dernières occasions d’emploi montrent que celui-ci existe en plus grand nombre, et que les exemplaires sont vraisemblablement destinés à se multiplier. » Cette assertion ne correspond en rien à la situation réelle de l’arsenal national. « Les Français étant temporairement incapables, pour des raisons financières, d’envisager l’introduction d’un modèle nouvellement construit (…), ils ont réussi à moderniser, en masse considérable, leurs anciens chars légers datant de l’année 1917[13]. » Les efforts de mise en valeur du Rif n’ont guère porté sur les infrastructures, nul ne songeait à y faire rouler des chars, des automitrailleuses, ou à y poser des avions.

 

La rébellion d’Abd el-Krim offre surtout l’occasion aux Français de déroger à la stricte subordination des chars à l’infanterie prescrite par la doctrine. Les contingences matérielles en terrain colonial obligent certains à s’enhardir et à briser temporairement l’association organique entre fantassins et blindés[14]. « Depuis la guerre, les engins blindés n’ont été effectivement employés qu’aux colonies. Au Maroc, dans la campagne 1925-1926, ils se sont aussi bien comportés dans l’offensive que dans la défensive » affirme de manière un peu présomptueuse le sérieux Journal des Débats. Ce quotidien synthétise plus adéquatement : « Sans doute, l’emploi qui en a été fait n’a pas toujours été parfaitement orthodoxe et conforme aux indications réglementaires : rien d’étonnant, puisque celles-ci ont été établies à la suite des expériences d’une guerre européenne[15]. » Ce ne sont pas seulement les chars, mais les véhicules motorisés qui permettent de prendre l’avantage en déplaçant les troupes avec rapidité pour autant que le permet le réseau routier. L’adversaire étant privé des moyens automobiles symétriques, l’armée française ne dédaigne pas d’utiliser comme lui les traditionnels mulets. In medias res, un journaliste constate que « nous sommes aujourd’hui en présence d’un adversaire tel que nous n’en avons encore jamais rencontré au cours des campagnes coloniales. C’est d’une vraie guerre moderne, mettant en action toutes les armes scientifiques, qu’il s’agit désormais[16]. »

 

Les travaux universitaires contemporains évaluent néanmoins que, parmi les plus de 50 000 combattants placés sous les ordres d’Abd el-Krim, seuls 30 000 au maximum sont équipés de fusils modernes. En dépit de leur maintenance parfois difficile, les armements motorisés jouent un rôle de premier plan dans les hostilités asymétriques du Rif. Plus étonnant, la rigidité, la fidélité aux enseignements de la Grande Guerre inscrite dans les textes se prêtent à des aménagements dans une situation d’urgence. L’intervention française au Maroc du 13 avril 1925 au 27 mai 1926 dynamise à la fois l’innovation et la réflexion, sans toutefois conférer un élan durable à la pensée et la pratique militaires nationale. Si les aspects aéronautiques sont les plus remarquables, grâce notamment à l’action efficace du futur colonel Paul Armengaud, la partie se déroule aussi au sol, présentant un début d’adaptation des formes traditionnelles de la guerre terrestre, sinon une vague de modernisation. La guerre du Rif joue un rôle de laboratoire, comme ultérieurement la guerre d’Espagne. Les anciens combattants de 1914-1918 – comme leur matériel – se retrempent dans la guerre, de nouveaux officiers se forment et couchent sur le papier leurs expériences. Cependant, les conséquences pratiques de cet intense effort militaire, puis du travail de théorisation qui s’ensuit, restent limitées. Les forces françaises, soumises à des contraintes tant budgétaires que sociales – les  « classes creuses » dues à l’hémorragie de la Grande Guerre se profilent – et politiques, demeurant globalement engoncées dans leur carcan d’après-Armistice. Si les formes prises par les opérations coloniales connaissent une certaine évolution à partir du début de la décennie 1930, aucun char conçu exclusivement pour elles ne se concrétise jamais en France, malgré une succession de projets. L’espace des colonies et des protectorats représente pour la métropole à la fois un champ d’expérimentations militaires en terrain peu connu, mais aussi l’occasion de dévoiler d’éventuelles faiblesses à la fois aux rebelles autochtones et au vigilant adversaire allemand.

Candice Menat, doctorante au CHERPA sous la direction du lieutenant-colonel Rémy Porte

[1]. COURCELLE-LABROUSSE Vincent, MARMIÉ Nicolas, La Guerre du Rif, Paris, Tallandier, 2008, 364 p., p.17.

[2]. Les chiffres varient selon les modalités du décompte des personnels. Les travaux universitaires actuels évoquent plutôt 100 ou 120 000 hommes environ.

[3] GOUBERNARD René, chef de bataillon, « Les chars de combat au Maroc en 1925 » 1/3, Revue d’infanterie mai 1926 n°404, p.619 à 649, p.619.

[4]. ANONYME, « Neues über Kampfwagen », Militär Wochenblatt n°22 11 décembre 1925, p.776 à 778, p.776 expose par exemple les étapes du redéploiement du 517e régiment de chars, de l’armée du Rhin au Maroc en passant par la France.

[5]. GOUBERNARD René, op. cit., p.620.

[6] GEMEAU André, lieutenant-colonel, « L’emploi des feux dans la guerre du Rif », Revue militaire française, janvier 1927, p.112 à 117., p.112.

[7]. ABADIE Maurice, lieutenant-colonel, Étude sur les opérations de guerre en montagne, Paris, Lavauzelle, 1924, 362 p., p.120. « En ce qui concerne l’emploi des chars en montagne, aucune expérience n’a été faite jusqu’à ce jour. Par suite de circonstances diverses, les chars n’ont été utilisés ni à l’armée d’Orient ni sur le front austro-italien. Les conditions dans lesquelles de petites unités de chars ont été employées au Maroc et au Levant sont encore insuffisamment précisées et aucune conclusion utile ne peut être fournie par ces modestes essais ».

[8]. On capitalise sur les expériences de la Grande Guerre, selon le mécanisme habituel à l’armée française. Deux ans après l’Armistice paraît DARDE commandant, Étude sur la guerre de montagne d’après les enseignements de la campagne d’Orient. Sous la direction du général de Lobit et du colonel Dosse, 1920, 134 p. Devenu général, Dosse s’illustrera ensuite dans le Rif.

[9]. VAUVILLIER François, Histoire de Guerre, Blindés & Matériel n°100 avril-mai 2012, p.29.

[10]. Ce n’est pas avant 1928 que les chenilles métallo-caoutchoutées obtiennent des performances plus satisfaisantes.

[11]. ANONYME, « Les chars de combat au Maroc en 1925 », Revue militaire française décembre 1925, p.398 à 416, p.407. Cet article est longuement commenté, et partiellement traduit, dans ANONYME, « Kampfwagen in Marocco », Militär-Wochenblatt n°28 25 janvier 1926, p.997 à 998.

[12]. HEIGL Fritz, « Frankreich : Le nouveau char « avec chenilles souples » », Militär-Wochenblatt n°22 11 décembre 1925, p.779 à 780.

[13]. Ibid., p.780.

[14]. Le Britannique COSTIN-NIAN Charles Barry, commandant, « Rough on Riffs : Tanks in Hill Warfare in Morocco – 1925 », The Royal Tank Corps Journal n°97 mai 1927, p.10 à 12, p.12 relève cette entorse au règlement, ainsi que la pratique consistant à faire démarrer les chars une demi-heure avant l’infanterie, afin de leur conférer une certaine avance compensant leur lenteur. Les aspérités du terrain, quand elles ne les entravent pas totalement, ne permettent pas aux FT d’atteindre leur vitesse maximale. Les véhicules chenillés sont aussi utilisés pour tracter de l’artillerie.

[15]. BOURGET Jean-Marie, « Les chars de combat », Journal des Débats, 11 décembre 1926, p.3.

[16]. MONJOU Guy de, « La guerre du Rif  », Revue de Paris, 1er août 1925, p.574 à 601, p.577.

 

LA BUNDESWEHR, UN OUTIL MILITAIRE EN QUÊTE D’UNE VOLONTÉ POLITIQUE

17 déc

« L’armée allemande, trop délabrée pour combattre? ». ce titre d’article tiré de L’express du 30 septembre, résume assez bien l’ensemble des comptes-rendus ayant été publiés en automne dernier dans la presse sur l’armée fédérale. A l’heure où les budgets des armées européennes ne cessent de diminuer, réduisant leurs capacités de projection, il n’est guère étonnant que l’on prête désormais autant d’attention à l’état des forces armées de nos alliés, espérant vainement par ce moyen compenser les budgets nationaux de défense s’étiolant, ne serait-ce qu’afin de remplir tant bien que mal les engagements pris dans le cadre de la PESC, de la PSDC et de l’OTAN.

Reprenant les thèses défendues dans l’ouvrage, La Bundeswehr. De la pertinence des réformes à l’aune des opérations extérieures[i] paru en 2014, cet article présente une analyse concise de la situation de la Bundeswehr en traitant des interventions de celle-ci de ces quinze dernières années, ainsi que des nombreuses réformes qu’elle a connues depuis les gouvernements Schröder. Un certain nombre de critiques faciles peuvent à première vue être adressées à cette armée fédérale quand on aborde la question de son fonctionnement sur les théâtres d’opération. Outre l’application de règlements absurdes (à titre d’exemple, au début de l’intervention en Afghanistan, la Bundeswehr ne pouvait riposter à une attaque ennemie sans tirs de sommation de sa part, devant indiquer ainsi à ses assaillants son intention de répliquer), certaines décisions des gouvernements allemands laissent à désirer en termes de logique stratégique et tactique[ii]. Au-delà de ces faits peu glorieux, plusieurs traits caractéristiques mais aussi aptitudes peuvent être notés, constituant deux ensembles d’explications permettant une étude précise des réformes et des opérations extérieures de la Bundeswehr, outil militaire d’un système parlementaire à l’opposé de la V ͤ  République.

En effet, la décision allemande de prendre part à l’intervention en Afghanistan ainsi que la manière dont celle-ci fut menée pendant plus de dix ans, révèle de la part de Berlin des politiques et décisions plus dictées par des rôles que l’Allemagne s’attribuerait, que par des choix rationnels se référant à une analyse stratégique objective. Plusieurs entretiens menées ainsi que des articles du journal Der Spiegel mettent en lumière le rôle moteur joué par l’Allemagne lors du déclenchement de l’intervention en Afghanistan, celle-ci agissant avant tout dans l’objectif de se conformer à l’image qu’elle souhaitait donner d’elle, à savoir d’une part celle d’un alliée des Etats-Unis, remboursant la dette symbolique qu’elle leur devait pour leur protection durant la Guerre froide, et d’autre part, celle d’un état intégrant désormais le cercle restreint des pays les plus puissants, et demandant un traitement semblable aux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette même image de puissance mondiale égale à la France ou au Royaume-Uni, autrement dit capable d’accomplir autant de missions à l’étranger que ces derniers, se retrouve également dans les premières réformes de la Bundeswehr des années 2000. De la même manière, l’incapacité de Berlin à faire évoluer l’engagement de la Bundeswehr en Afghanistan jusqu’en 2009 s’explique par son fort attachement au rôle qu’il souhaitait endosser, à savoir celui d’un pays, expert dans la reconstruction avant tout économique et civile d’une société d’un Etat défaillant.

 

Nombre d’incidents ou de critiques adressées par les alliées de l’Allemagne trouvent quant à eux leur origine dans les traditions et cultures organisationnelles des administrations civiles et militaires allemandes. Il en va ainsi de l’application stricte de règles d’engagement (caveats) souvent décriées, observées tant lors des opérations en Afghanistan qu’au large des côtes somaliennes dans le cadre de la mission Eunavfor Atalanta. La prise du cargo allemand Hansa Stavanger en 2009 par des pirates peut servir ici d’exemple. En effet, bien qu’un navire militaire allemand se trouvait à proximité lors de la prise d’otage, il fut dans l’incapacité de porter secours aux otages, seul le GSG 9 (équivalent allemand du GIGN) étant autorisé par la loi allemande à intervenir lors de telles circonstances. Ce frein à la réactivité et à l’innovation peut également être mis en exergue lorsque l’on analyse la manière dont la doctrine de contre-insurrection fut adoptée par l’armée allemande, en particulier par l’état-major à Potsdam (cette doctrine étant considérée comme temporaire et à ne pas retenir à l’avenir pour toute autre intervention militaire de la Bundeswehr), ou encore lorsque l’on compare l’évolution des spécificités et commandes françaises et allemandes d’hélicoptère Tigre.

 

En ce qui concerne l’intervention en Afghanistan, outre l’impact des postures[i] prises par les gouvernements allemands, les disfonctionnements d’ordre administratif qui sont relatés, mettent en exergue les conséquences des rivalités bureaucratiques entre ministères et services, ce qu’illustre le fonctionnement des PRT (Provincial Reconstruction Team). Pour autant l’étude des opérations conduites par les militaires allemands met en évidence des soldats bien éloignés des visions caricaturales d’armée de parade ou encore de « croix rouge renforcée ». En effet, malgré les réticences de l’état-major à adopter une véritable politique de contre-insurrection, certaines des missions réalisées en Afghanistan[ii] montrent des individus parfaitement capables de mener des opérations difficiles de traque et de contre-guérilla plusieurs jours durant loin de leurs bases et dans des conditions de vie difficile. Plusieurs errements stratégiques sont malheureusement manifestes, que cela soit en Afghanistan, lors de l’opération en République Démocratique du Congo en 2006[iii], ou encore au cours de l’opération Eunavfor Atalanta (polémique sur l’extension au rivage de l’opération et sur la limite exigée par les parlementaires de deux kilomètres, au-delà desquels aucune action ne serait autorisée pour les troupes allemandes). Ces différentes missions montrent également le développement des entreprises allemandes de sécurité privée et le recours fréquent à des prestataires privés par la Bundeswehr, et ce parfois de manière inconséquente[iv].

 

Parallèlement aux opérations extérieures menées, diverses réformes furent entreprises par les gouvernements allemands depuis Gerhard Schröder. Or dans la conduite de celles-ci, on ne peut que noter à nouveau l’impact du rôle souhaité par Berlin au début des années 2000, id. est de puissance égale aux « cinq grands » du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette perception de son nouveau rôle et rang poussa l’Allemagne à adopter des principes directeurs pour sa politique de défense en 2003 allant bien au-delà de ses capacités. Ces derniers prévoyaient notamment de doter l’Allemagne d’une force de projection permanente de 14 000 hommes. Cependant au cours de la décennie écoulée, Berlin ne fut capable de déployer que quelques mois durant un total de 10 000 militaires, la moyenne haute s’établissant plus entre 7 000 à 8 000 soldats. Le rythme des réformes s’accélérant au cours du deuxième mandat d’Angela Merkel, le service militaire fut définitivement suspendu et la carte militaire modifiée. Les effectifs diminuèrent ainsi que les commandes d’équipements militaires, faisant craindre durant le ministère de Karl-Theodor zu Guttenberg des réformes de nature seulement financière, avant que son successeur ne donne à nouveau une orientation stratégique à ces bouleversements. L’analyse effectuée ici des commandes[v] permet de souligner l’absence d’adéquation entre celles-ci et les réductions des effectifs planifiées depuis plus de vingt ans, ainsi que la manque de réactivité des responsables tant militaires que civils. Par ailleurs, il est frappant de constater l’absence d’évolution de la version allemande du Tigre, a contrario de son homologue français, le modèle allemand demeurant conçu avant tout pour la lutte anti-char, ainsi que les plans datant de la fin des années 1980 le prévoyaient.

 

La décision allemande lors de la crise libyenne et la stupéfaction qu’elle engendra sont plus qu’intéressant à souligner ici, car contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce faux-pas de la diplomatie allemande, loin d’être une première, ressemble fortement à la décision unilatérale allemande de 1991, reconnaissant l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie, décision ayant jeté pour quelques mois l’opprobre sur Berlin. Afin de faire oublier cet écart, le gouvernement du chancelier Helmut Kohl contribua par la suite fortement aux premières missions en Bosnie-herzégovine[vi]. Le déploiement de batterie de missiles Patriot par l’Allemagne en Turquie en 2012 peut ainsi être interprété tel un acte de contrition de la part du gouvernement de la chancelière Angela Merkel envers ses alliés. Il démontre de manière d’autant plus frappante que les errements stratégiques et tactiques de l’Allemagne[vii] trouvent leur origine dans le comportement de sa classe politique. Outre une sensibilité exacerbée de sa part vis-à-vis de la politique intérieure[viii] lors de prise de décisions relevant des domaines des Affaires étrangères et de la défense, une déformation de l’esprit de la loi de 2005 encadrant les opérations extérieures par certains députés voire groupes politiques au Bundestag est plus qu’observable. La faible expérience des parlementaires de la précédente législature sur les questions de défense et de relations internationales[ix] est sans doute une des raisons à l’origine de cette défaillance manifeste de la classe politique allemande.

 

Néanmoins, l’absence de vrais débats publics de fond sur les questions stratégiques en matière de défense et de relations internationales semble être l’élément le plus préjudiciable pour Berlin et la Bundeswehr. Il s’agit là presque d’un paradoxe pour un système politique accordant tant de pouvoir en politique étrangère à son parlement. On ne peut en effet que constater la non participation des parlementaires lors des rédactions des documents stratégiques. Ainsi, à l’inverse de la commission pour le livre blanc français de 2013, nul député allemand ne prit part aux réflexions ayant précédé la publication des principes directeurs de la politique de défense allemande de 2011. Ceci favorise les polémiques ubuesques[x], mais aussi contribue à maintenir un décalage entre les discours volontaristes des ministres allemands de la défense (tels ceux de Monsieur Thomas de Maizière lors de la conférence sur la sécurité de Munich, ou encore ceux de l’actuelle ministre de la Défense Madame Ursula von der Leyen sur l’engagement allemand en Afrique) et les décisions finales prises par le gouvernement fédéral, lorsqu’il s’agit de mettre en application ces discours et donc de défendre la politique choisie devant le Bundestag. Or le risque à moyen terme de ce décalage est de renforcer l’exaspération et l’incompréhension des alliées occidentaux de Berlin.

 

Borzillo Laurent
Doctorant en cotutelle entre l’Université de Montpellier I et l’Université de Montréal, diplômé du Master II Histoire militaire en 2012.

[i] Ouvrage issu d’un mémoire de recherche réalisé dans le cadre du master d’histoire militaire de l’IEP d’Aix-en-Provence, lauréat du prix Ihedn 2013 (mention Traité de l’Elysée) et du prix en histoire militaire de l’Irsem 2013.

[ii] Cf. Décision allemande lors de la crise libyenne en 2011.

[i] Cf. Rôles.

[ii] Cf. Opération Jadid.

[iii] Maintien d’un calendrier de retrait des troupes en décalage avec les dates des élections, élections dont ces mêmes troupes avaient pour mission d’assurer le bon déroulement.

[iv] Cf. Opération Eufor RDC, théâtre afghan.

[v] En hélicoptères ou encore en A400M.

[vi] Cf. Ifor, Sfor.

[vii] Voir supra.

[viii] Elections des gouvernements des Länder.

[ix] Surtout au sein des libéraux et des verts.

[x] A l’instar de celle ayant touché l’ancien président allemand Horst Köhler en 2010 et l’ayant partiellement contraint à la démission.

La Bundeswehr. De la pertinence des réformes à l’aune des opérations extérieures

Borzillo Laurent

Editions L’Harmattan, 2014, 232 pages

 

9782343021928r

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