CONFERENCE SUR LA SECURITE AU SAHEL

29 juin

Etudes géostratégiques vous rappelle qu’une conférence consacrée aux groupes armés de Boko Haram aux Shebaab somaliens et animée par Walter Bruyère-Ostells (MCF à Sciences Po Aix), Pauline Guibbaud (consultante diplômée du Master 2) et Matthieu Guidère (professeur des universités spécialiste de la géopolitique du monde arabe et musulman) qui se tiendra à la faculté de droit de Toulon le 3 juillet. Pour toute information, voir ci-joint Toulon Sahel.

UNE LIBERTE UKRAINIENNE SOUS CONDITIONS

20 juin

« Il s’ensuit donc que les marxistes russes ne pourront pas se passer du droit des nations à disposer d’elles-mêmes. », Joseph Staline dans Le Marxisme et la Question Nationale et Coloniale. Dès 1913, les bolchéviques ont conscience des difficultés que représente la potentielle création d’une Grande Russie. A l’aide de recherches sur le terrain ainsi que des discours du Parti ou bien encore de correspondances entre ses membres, Staline mène une réflexion sur la manière de fédéraliser toutes les entités qui formeront l’URSS. Pour cela, de nombreuses comparaisons avec les transformations qui ont secoué les empires occidentaux au XIXe siècle – suite à de nombreuses velléités indépendantistes – appuient son propos. Si l’objectif soviétique principal est de créer une Grande Russie où la langue unique serait le russe, gommant ainsi petit à petit les identités régionales, Staline met pourtant en garde face aux risques d’une telle soviétisation : les revendications régionales n’épargneront pas la Russie à chaque crise du pouvoir central. Ainsi statue-t-il sur la meilleure voie pour maintenir l’URSS unie : « la seule solution juste, c’est l’autonomie régionale, l’autonomie d’unités déjà cristallisées, telles que la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine, le Caucase… ». Malgré tout, même en tenant compte des problématiques posées par les nombreuses ethnies majoritaires ou minoritaires peuplant les régions à soviétiser, le découpage territorial dans l’ensemble des quinze républiques de l’Union n’a pas su respecter le droit de ces peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce phénomène a été d’autant plus remarquable lors du déclin de l’URSS entrainant avec lui une série de revendications violentes au sein même des républiques de l’Union (1). Les opportunités d’indépendance nationale n’ont ainsi pas pu empêcher les nombreuses tensions et conflits générés par ce découpage arbitraire. Dans cette phase de transition fragile entamée il y a seulement une vingtaine d’années, rien n’indique que cette période de transition soit achevée dans l’ensemble des quinze ex Républiques socialistes soviétiques. Ainsi, les crises successives secouant l’Ukraine en sont l’exemple le plus marquant de l’actualité et qu’il convient donc d’analyser avec autant de recul possible face à un dense flot d’évènements et d’informations. Cependant, outre les répercussions engendrées par l’annexion de la Crimée et les désordres qui secouent l’Ukraine, l’ensemble des pays membres de la CEI expriment leurs inquiétudes face aux prises de décisions tranchées de la Russie. Au regard de la Guerre des cinq jours en Géorgie, le Caucase, autre aire stratégique pour la Russie, pourrait lui aussi subir les conséquences de la politique de Vladimir Poutine.

Si l’espoir subsistait encore en faveur d’une possible adhésion de l’Ukraine à l’Union Européenne à quelques jours du sommet de Vilnius le 28 novembre 2013, désormais l’affirmation efficiente d’une souveraineté ukrainienne face à l’influence de son voisin russe semble bien précaire. Après des mois d’instabilité et la fuite de Viktor Ianoukovitch, l’élection démocratique du nouveau président ukrainien, Petro Porochenko, à la tête du pouvoir pourrait-elle apporter de véritables solutions pour ce pays en constante recherche d’indépendance ?
Si l’on associe à juste titre les déséquilibres récents en Ukraine à la politique étrangère menée par le chef de la Fédération de Russie, les raisons historiques sont une bonne grille de lecture pour comprendre les justifications de l’annexion de la Crimée. Kiev ainsi que Sébastopol figurent parmi les symboles inébranlables dans la mémoire collective russe : Kiev, à la fois capitale du premier Etat des slaves de l’Est, la Rous, considérée par les ukrainiens comme la première entité nationale et par les russes comme le berceau de la Grande Russie, fait l’objet d’une instrumentalisation de l’Histoire. Il en va de même pour Sébastopol qui a marqué les esprits au nom du sacrifice russe et de l’héroïsme national lors de la Grande Guerre patriotique – se rapprochant ainsi de l’importance accordée aux villes de Leningrad et de Stalingrad. Mais les arguments historiques n’éclipsent pas pour autant les grands intérêts russes en Mer Noire, un objectif d’Empire auquel les puissances occidentales ont très souvent mis un coup d’arrêt… jusqu’au 21 mars 2014. Malgré un vaste littoral bordant la mer Noire, la Russie tenait particulièrement à la Crimée, presqu’île où elle louait d’ailleurs l’emplacement de sa flotte militaire et aérienne à l’Etat ukrainien. La répartition des puissances dans la Mer Noire a été en effet brusquement modifiée dès 1991 poussant désormais la Russie dans une position minoritaire face à l’ensemble des Etats membres de l’OTAN la bordant – Roumanie, Bulgarie, Turquie. A ceci il faut donc rajouter la détermination de l’Ukraine et de la Géorgie, à la recherche d’une reconnaissance territoriale, dans un rapprochement avec l’Union Européenne. Jusqu’au sommet de Vilnius, la Russie avait toujours trouvé le moyen de maintenir son influence dans la prise de décision ukrainienne de manière plus ou moins appuyée. Ainsi, la signature de la reconduite d’un accord en 2010 pour la location des bases criméennes jusqu’à 2042 avait permis une nouvelle fois de mettre à mal la liberté décisionnelle de l’Ukraine en la rendant dépendante des prix avantageux sur l’approvisionnement et le transit de gaz vers l’Europe.
Les défis du nouveau président sont donc cruciaux pour la sécurité énergétique de l’Europe mais surtout pour régler les troubles internes à l’Ukraine. La lutte contre la corruption, les réformes des structures institutionnelles, le respect des choix socio-économiques et linguistiques à l’Est comme à l’Ouest du pays sont au nombre des questions urgentes et sensibles après cette élection du 26 mai 2014, validée par les observateurs en place. En effet, la révision du système politique était une des revendications phares du Maïdan et Porochenko s’est directement engagé à provoquer des élections législatives pour assurer une représentativité des opinions issues de l’élection présidentielle. Pour ceci, une dissolution de la Rada devrait subvenir faisant suite à un retour à la constitution de 2004. La solution la plus simple parmi celles réalisables en accord avec cette dernière serait un retrait des membres de la coalition antérieure malgré leurs intérêts contradictoires face à ces nouvelles législatives. Une réforme de fond semble donc nécessaire pour calmer certaines revendications de la population ukrainienne. Bien que ce point soit le premier défi, le règlement de la question à l’Est semble beaucoup plus problématique et compromis. Avec une situation qui a évolué de mobilisations protestataires semblables à celles de Maïdan à une réaction armée, la stabilisation de la région du Donbass reste assez imprévisible. Le parti des régions semble affaibli suite aux résultats de l’élection présidentielle mais les revendications séparatistes persistent et se radicalisent. La disqualification des habitants de l’Ouest par ceux de l’Est ont atteint un point critique avec la non reconnaissance du président par intérim qualifié de fasciste, toujours en référence à la Grande Guerre patriotique. Mais si aucune voie n’est laissée au dialogue et aux négociations, comment Monsieur Porochenko pourra-t-il répondre aux demandes formulées à l’Est ?

Le cas de l’Ukraine permet non seulement de faire ressortir la relation particulière de la Russie avec ce pays mais aussi avec l’ensemble des territoires perdus lors de la disparition de l’URSS (2) . Ainsi ces régions devenues indépendantes en raison de cet événement doivent faire maintenant face aux mêmes enjeux structurels causés par une sortie d’empire.
La construction d’une indépendance effective face à des méthodes coloniales est déjà en soi le plus grand défi que doivent relever ces nouveaux Etats. A cet égard, la frontière entre le Caucase du Nord – inclus dans la Fédération de Russie – et le Caucase du Sud met en évidence toute la difficulté à conserver son intégrité territoriale face à l’influence réelle d’une partie tierce (3). La deuxième guerre d’Ossétie du Sud permet d’illustrer les modes d’action de la puissance russe, capable, de l’extérieur, d’inciter les russophones à exprimer leurs revendications autonomistes dans des régions désormais autonomes. Il en va de même pour le conflit opposant la Géorgie et l’Abkhazie créant ainsi un Etat de facto et uniquement reconnu par la Russie, le Nicaragua, le Venezuela et le Nauru. Les conflits gelés ou non réglés – au regard du droit international – pourraient être considérés comme un moyen pour maintenir le pouvoir de décision et l’emprise dans les zones instables. Avec des frontières mal redéfinies, la Géorgie est le premier à craindre pour son intégrité territoriale après l’annexion de la Crimée (4). Vivement intéressée par un rapprochement avec l’Union européenne et massivement mobilisée pour la démocratisation du pays, la population géorgienne perçoit un nouveau risque en provenance de son voisin immédiat. De nombreuses comparaisons peuvent être faites entre la situation en Ukraine et celle en Géorgie mais il serait préférable de souligner que, dans le Caucase, les intérêts économiques et stratégiques russes prévalent sur les racines historiques. Le littoral de l’Abkhazie complète la préoccupation constante en faveur d’une large ouverture russe sur la mer mais permet surtout d’afficher sa puissance aux portes du Caucase, stratégie que les Jeux Olympiques de Sotchi ont pu récemment confirmer. Face à une telle menace, les Géorgiens ne sont pas les seuls à s’inquiéter pour l’avenir de leur patrie (5). Tous ces jeunes Etats n’auraient pas la capacité individuellement de s’imposer en cas d’attaque militaire soutenue par la Russie sur leur territoire. Le territoire du Nagorno-Karabakh, régi par un cessez-le-feu entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, pourrait aussi servir de relais pour permettre aux Russes de renforcer leur autorité dans le Caucase du Sud. Après avoir forcé les Arméniens à adhérer à l’Union Eurasiatique, il existe d’autres moyens d’attiser les tensions entre ces deux peuples pour déclencher une nouvelle guerre, tels que jouer avec les rancunes des Arméniens contre les Turcs et les Azerbaïdjanais. Peut-être serait-ce une option envisagée par le Kremlin pour éviter que l’Union Européenne ne bénéficie des ressources en hydrocarbures de la Mer Caspienne ?
Avec la crise ukrainienne, les inquiétudes sont vives tant la sécurité de l’approvisionnement en Europe dépend de la stabilité de la relation entre l’Ukraine et la Russie, tel que l’a démontré à petite échelle les pénuries de 2006 et de 2009. Il est donc pertinent d’envisager de nouvelles coopérations et infrastructures pour permettre l’acheminement des ressources en Europe malgré cette zone de crise. En créant une nouvelle ouverture de coopération pour les pays du Sud Caucase, l’Europe et les Etats-Unis provoquent un choc des intérêts : la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont dans l’obligation désagréable de devoir faire un choix. Même si Bakou ne considère pas l’Union Européenne comme partie intégrante des forces régionales, la poursuite des accords d’approvisionnement en gaz et en pétrole vers l’Ouest – via le TAP et le TANAP – prouve une détermination à développer de nouvelles relations (6). L’Azerbaïdjan pourrait être le pays de transit entre l’Asie Centrale et l’Europe aussi bien en ce qui concerne le transfert de marchandises et les ressources énergétiques tout en contournant la Russie. Il est nécessaire de souligner que ce dernier objectif semble faire consensus dans l’ensemble des ex républiques soviétiques, pour la plupart majoritairement dépendantes de Moscou. Il s’agit d’un moment important pour les pays du Caucase qui ont peut-être ici l’occasion de se réunir – dans une certaine limite – en tentant de mettre un terme aux conflits qui les opposent afin de faire valoir leur liberté vis-à-vis de l’emprise russe toujours déterminante.

« Il est exact qu’un vaste mouvement a commencé et se développe en Ukraine pour la culture et la vie sociale ukrainiennes. Il est exact qu’on ne doit en aucun cas livrer ce mouvement aux mains d’éléments qui nous sont étrangers. » (Extrait de la lettre de Joseph Staline adressée au camarade Kaganovitch et aux autres membres du Comité Central du Parti Communiste en 1926)

 

Claudia Lostanlen, étudiante en 3e année de l’IEP

 

1 Aude MERLIN, Silvia SERRANO, Ordres et Désordres au Caucase, Bruxelles, Edition de l’Université de Bruxelles, 2010.

2 Jean RADVANYI, « Moscou entre jeux d’influence et démonstration de force », Le Monde diplomatique, Mai 2014.

http://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/RADVANYI/50420

3 Alda ENGOIAN« La Crimée, un précédent pour les ex Républiques soviétiques ? », Courrier International, 25 Mars 2014.

http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/2014/03/25/la-crimee-un-precedent-pour-les-ex-republiques-sovietiques

4 « Eastern Partnership leaders discuss crisis in Ukraine during debate at EPP congress in Dublin », Wilfried Martens Centre for European Studies, 07 Mars 2014.

http://martenscentre.eu/news/eastern-partnership-leaders-discuss-crisis-ukraine-during-debate-epp-congress-dublin

5 Margarita ASSENOVA, « Ukrainian crisis Sparks worries in the South Caucasus », The Jamestown Foundation, Eurasia Daily Monitor, Volume 11, Numéro 77, 25 Avril 2014. http://www.jamestown.org/regions/thecaucasus/single/?tx_ttnews%5Btt_news%5D=42268&tx_ttnews%5BbackPid%5D=642&cHash=3028e39fcd269a18f143acb708024d0d#.U5BXg6Cw5yN

6 ENP Country Progress Report 2013 – Azerbaijan, Commission Européeenne, Bruxelles, 27 Mars 2014.

http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-14-221_en.htm

 

BOKO HARAM: COMPTE-RENDU

3 juin

9782343028484m

Pauline Guibbaud, Boko Haram, histoire d’un islamisme sahélien, Paris, L’Harmattan, 2014, 22 euros

C’est un ouvrage de synthèse que Pauline Guibbaud propose aujourd’hui. Ce travail était nécessaire, dans la mesure où le groupe terroriste Boko Haram a émergé ces dernières années comme un acteur central de la géostratégie sahélienne voire mondiale. Connu du grand public depuis les premiers enlèvements d’Occidentaux perpétrés en 2013, Boko Haram pose des problèmes beaucoup plus anciens et complexes au Nigéria et aux pays de la région. Le grand mérite de cet ouvrage est de fournir les clefs d’analyse nécessaires à la compréhension des orientations stratégiques et des actes du mouvement, dans une période où l’actualité qui lui est liée est brûlante.
Les capacités du groupe en matière de frappe ont augmenté de manière exponentielle depuis sa création en 2009 et plus particulièrement ces derniers mois. A cet égard, la perspective historique de cet ouvrage est extrêmement intéressante puisqu’elle permet de resituer Boko Haram dans le temps long de l’histoire nigériane et de celle de l’islam au Nigéria. Cela permet de dépasser les explications trop simplistes et les postures occidentalo-centrées trop souvent véhiculées par les analyses rapides, notamment médiatiques.
Depuis l’enlèvement de plus de 200 lycéennes au Nord-Nigéria en avril dernier, une vague de mobilisation internationale a gagné les sphères politique, artistiques et de la société civile. Mais par-delà cet événement, certes majeur par son ampleur, ce sont les grandes lignes de fracture qu’il faut saisir, et seule une compréhension des logiques d’ensemble peut permettre de réellement appréhender la situation et dépasser la légitime mais stérile émotion première liée à ces enlèvements. Or, il manquait dans le champ académique et médiatique une réelle somme des informations et expertises disponibles sur Boko Haram. En France particulièrement, le Nigéria, qui est pourtant un acteur géopolitique majeur en Afrique de l’Ouest et plus largement en Afrique subsaharienne, est trop peu étudié. Ce sont autant de lacunes que ce livre se proposait de combler, et l’exercice est réussi.
Le traitement de Boko Haram manque en effet généralement de profondeur et d’expertise, un travers encouragé par le traitement décousu et réduit à des "dépêches" caricaturales de l’actualité internationale. Voilà donc une lacune dans notre rapport à l’histoire du temps présent que cet ouvrage propose de combler, pour le cas particulier du Nigéria contemporain. Dans la mesure où Boko Haram représente un enjeu international majeur, cette démarche et son aboutissement promettent d’être très profitables pour les milieux académiques et médiatiques.

Le livre est dense et bien construit, écrit dans un style clair et précis. Cela sert le propos, qui réclame une grande acuité dans la présentation des faits, pour ne pas tomber dans le travers d’une compilation journalistique des attaques qui se succèdent. Cette rigueur dans le traitement des informations et la problématisation des enjeux, mis en perspective de manière intelligente, permettent au lecteur d’élever sa réflexion au-dessus des condamnations aveugles et anathèmes simplistes.
Au service de sa démarche, l’auteur convoque des sources diverses, nombreuses et les utilise à bon escient, pour croiser les points de vue, comprendre les enjeux et mettre en évidence les points de tension qui sont névralgiques.
Bien que l’on remarque un très net effort de refonte des thématiques dans un objectif de clarté et d’accessibilité au grand public, cet ouvrage demeure le fruit d’un travail de recherche universitaire, ce qui se ressent notamment dans l’importante subdivision du propos. Pour autant, le caractère académique du travail se révèle également positif car il induit une très grande rigueur dans le traitement des informations et dans le rapport aux sources.

Après une introduction qui pose les jalons de l’histoire du Nigéria et des enjeux géopolitiques liés à ce pays au début du XXIe siècle, l’ouvrage est divisé en deux parties dont la progression permet de bien saisir les enjeux liés à Boko Haram et plus généralement à l’islamisme au Sahel.
La première partie présente la menace islamiste au Nigéria. Un tableau de l’émergence et des héritages de Boko Haram est ainsi dressé, avec notamment une étude de l’islam sub-saharien, de ses particularités et de son influence sur la création de la secte. Les enjeux sécuritaires liés au groupe, les méthodes utilisées par Boko Haram, les enjeux humanitaires qui leur sont liés et les tentatives de réponse du gouvernement nigérian sont ensuite évoqués. Cette partie s’achève sur une présentation du cycle de la violence provoqué par le "tout sécuritaire" des réponses gouvernementales nigérianes.
La seconde partie effectue un travelling arrière et présente l’internationalisation des problématiques posées par Boko Haram et les groupes qui lui sont associés. L’éventuelle inscription de Boko Haram dans l’arc islamiste sahélien est analysée, ce qui permet de mieux comprendre les problématiques liées à l’établissement de liens ou d’allégeances entre différents groupes terroristes. Les évolutions dans les techniques et la stratégie du groupe sont ensuite présentés et mis en perspective avec les apports extérieurs et avec l’élargissement géographique et idéologique des revendications. Enfin, les éléments de réponse apportés par la communauté internationale sont détaillés, tant à l’échelle régionale qu’internationale.

La posture adoptée par l’auteur permet donc de prendre du recul sur le "phénomène" Boko Haram et de mieux saisir les questions liées aux liens entre les différents groupes terroristes et les enjeux que cela représente. Cela permet une compréhension des enjeux géostratégiques en Afrique subsaharienne et notamment de l’imbrication des problématiques aux échelles macro-locale et régionale.

 

Agathe Plauchut, doctorante en Histoire contemporaine au CHERPA, diplômée de Sciences Po Aix et du Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité.

HOMMES ET MACHINES DANS LES ARMEES DES GRANDES PUISSANCES EUROPENNES : LES MUTATIONS DE L’APRES 1918

25 mai

Durant les premières décennies du XXe siècle, la place croissante de la machine remet en question le primat des soldats à pied et à cheval qui avaient façonné l’histoire de l’Europe. De même que la mitrailleuse avait suscité, avant 1914, un certain scepticisme dans les états-majors européens, l’intégration du moteur aux équipements des armées ne va pas de soi. Progressivement, la répugnance des troupes pour le corps à corps stimule l’ingéniosité technique, qu’il s’agisse d’accroître la distance du tir ou de se protéger des feux de l’ennemi. Comme le colonel Ardant du Picq, auteur classique de la pensée militaire, le formule avant la confrontation franco-prussienne de 1870, le perfectionnement continu de tous les engins de guerre n’a point d’autre cause : anéantir l’ennemi en restant debout (1). Simultanément s’exprime la crainte de l’invention d’équipements capables de démultiplier la cruauté inhérente à la guerre. Entre l’homme et la machine s’esquisse, puis s’intensifie, un pas de deux dont l’amplitude va croissant à mesure que l’on s’avance dans les premières décennies du XXe siècle (2). L’usage militaire du moteur est relativement bien accepté tant qu’il sert les armes consacrées dans un rôle de transport. La polémique surgit surtout quand il s’agit de faire évoluer les formes traditionnelles du combat. Cette mutation est en effet susceptible d’induire des changements dans le triptyque fonctionnel de l’armée constitué des valeurs fondamentales que sont le respect, la discipline et l’esprit de sacrifice. Dans la fresque ininterrompue des progrès de l’art militaire, la Grande Guerre produit un phénomène de coalescence créatrice des énergies et des savoir-faire. Elle donne naissance à une machine inédite, le char de combat. Si son emploi peut conduire, à terme, à repenser la conduite des troupes, ce n’est pas ainsi qu’il est immédiatement perçu lors de sa création quasi-concomitante, mais sans coordination préalable, en France et en Grande-Bretagne. Bien qu’elle ne concerne qu’une frange limitée de personnels, une relation complexe, faite de confiance et de défiance, se tisse entre les cuirassés terrestres et les hommes qui entrent en contact avec eux, qu’ils servent sous leur blindage ou dans leur environnement. Dès l’été 1917, le pionnier britannique des chars Fuller a l’intuition d’un changement radical, estimant que la « guerre mécanique » (3) est en train de se substituer à la force musculaire des hommes et des chevaux. La réalisation de cette vision prophétique s’échelonne néanmoins sur plusieurs décennies. Les engins terrestres que sont les chars et les automitrailleuses suscitent un volume de littérature sans proportion avec leur importance réelle au sein des forces. Les aptitudes manuelles et techniques particulières requises par le maniement des chars engendrent des formes d’évolution culturelle inédites. Selon les sensibilités nationales et individuelles se déploient de multiples positionnements face à la modernité, du rejet simple à l’enthousiasme, en passant par une acceptation conditionnelle et prudente. Interdits aux Allemands, qui spéculent pragmatiquement sur leurs aptitudes et leurs faiblesses, les envisageant en rapport avec les hommes qui les servent et qui, fantassins ou artilleurs, interagissent avec eux, les chars sont tenus dans la plus exacte subordination de l’infanterie par les Français. Les Britanniques sont les seuls à les consacrer comme une arme à part, possédant son école, ses implantations géographiques particulières ; un périodique lui est entièrement consacré. L’après-guerre voit le retour de Paris à un certain conservatisme qui, loin de se limiter à la composition politique de la Chambre  (4), irradie dans diverses strates du corps social. Les Allemands, si leur expérience en tant que constructeurs de chars ne dépasse pas la limite de l’anecdotique, sont conscients de la mutation entraînée par la part de plus en plus grande prise par les machines sur les champs de bataille, qu’il s’agisse d’armes automatiques ou des applications diverses de la technique du moteur. Ils perfectionnent les rudiments d’une efficace lutte anti-char élaborée durant les hostilités. Il s’agit de surmonter le phénomène d’effroi initialement provoqué par les appareils nouveaux. Un officier britannique le caractérise ainsi : les tanks ! Pour les non-initiés (…) ce terme évoque l’image d’un monstre d’acier, à la respiration de feu, tirant des balles et des obus contre l’ennemi, inexpugnable par l’homme et imperméable à la plupart des engins de guerre ; sublime, en vérité, dans son attitude de puissance et de détermination indomptable (5). Concrètement, le tir bien ajusté d’un canon peut détruire totalement un char, vouant ses occupants à mourir bien souvent calcinés, du fait notamment de l’inflammabilité du carburant. Même hors d’usage, le blindé occasionne des sentiments violents chez ceux qui y sont confrontés pour la première fois. Il apparaît à certains égards comme une transfiguration du cheval (6), compagnon séculaire de l’homme de guerre. Depuis la phase matricielle de la Grande Guerre, des mécanismes de symbiose s’amorcent entre la machine, encore imparfaite, et les hommes qui la servent. L’équipage des chars manœuvre dans un univers différent de celui des fantassins. Les aviateurs, souvent considérés comme des privilégiés, évoluent eux dans une dimension encore différente. Face à l’artillerie et à l’infanterie adverses, fantassins et tankistes (7) ne bénéficient pas du même degré de protection. L’armure, employée sous une forme moderne, réinventée, collective et non plus individuelle comme à l’époque des chevaliers, produit cependant un impact psychologique non-négligeable. L’extrême inconfort, voire la suffocation et les nombreuses occasions de blessures à bord font que l’aptitude des tankistes au combat prolongé est néanmoins nettement inférieure à celle des soldats à pied. Une forte cohésion s’établit néanmoins entre les membres de l’équipage, qui partagent un certain sens de l’aventure. Les tankistes sont cimentés par un esprit de corps particulier, différent de celui qui prévaut dans les unités d’automitrailleuses. L’intégration de la machine aux armées fait naître de nouvelles constellations symboliques qui transparaissent notamment dans la sphère de l’iconographie. Le substrat démographique existant est cependant très disparate, en France, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, que ce soit du côté de ceux qui fabriquent les équipements de guerre ou de ceux qui les manient. Vitesse, mobilité remettent en question les rythmes traditionnels du combat, bousculant les routines de la pensée militaire. Les écrits d’Ernst Jünger témoignent de la manière dont est intégrée cette phase de transition. Au début de la guerre, à l’époque des grands mouvements (…) on ne percevait pas encore entièrement la différence avec le passé; cette perception n’a eu lieu que lorsque l’esprit de la machine s’est également emparé des champs de bataille d’Europe centrale, et que sont apparus les grands pilotes, les tankistes et le chef des Stoßtruppen ayant reçu une formation de technicien (8). Il établit un lien très net entre engins, innovations tactiques et avènement d’un type de combattant encore inédit dans l’histoire militaire. Alors qu’un cavalier comme le général Weygand (9) fait preuve d’une compréhension profonde des possibilités de la machine, le général Estienne, pionnier des blindés, synthétise les enseignements de son expérience des combats, insistant sur la nécessité d’une culture technique pour l’ensemble des combattants. L’appétence pour les applications pratiques des progrès scientifiques, marquée et déjà ancienne dans le monde germanique, sectorielle dans la société militaire britannique, est assez limitée versant français. Le général Estienne estime indispensable de pallier d’éventuels débuts de panique parmi des conscrits peu formés en démystifiant les objets qui en sont la cause. Sans distinction de grade, un enseignement adapté devrait permettre à l’homme de maîtriser sa crainte irraisonnée des engins mécaniques, afin de mettre en échec les légendes génératrices de découragement (10) . Il suggère de soigner l’éducation des cadres, sans aller jusqu’à préconiser la formation d’une armée de métier – sans doute en partie parce que son naturel républicain le porte à croire en la possibilité d’une amélioration générale de larges franges de la population. Cette préoccupation de la polyvalence et de l’ouverture n’est pas entièrement éloignée du programme assigné par le général von Seeckt à l’armée allemande réduite à 100 000 hommes, privée de chars, dominée par les fantassins et les cavaliers, mais tendue vers l’avenir. L’avènement du char de combat induit une potentielle ré-articulation des rapports entre l’officier et ses hommes. L’élément de base traditionnel du combat se déplace du groupe de fantassins à la combinaison de l’équipage et de la machine. Ce qui correspond à l’homme du rang, c’est le char de combat manié, dirigé tactiquement et techniquement par un officier ou un gradé (11). La technicité croissante de l’armement conduit à un éloignement, douloureusement vécu par les Français attachés au principe de la conscription, de l’idéal de l’homme de troupe polyvalent commandé par un officier théoriquement omniscient. Même en Grande-Bretagne, nation vue depuis Paris et Berlin comme le paradis de la mécanisation militaire, la familiarité des cadres de l’Army avec les chars est considérée comme insatisfaisante. Les appareils sont des objets de fierté, condensant les avancées technologiques dues au génie industriel national. Il devient nécessaire de prévoir un entraînement intensif (drill) particulier aux formations blindées. Seuls les Britanniques réussissent à mettre en pratique un programme de ce type. L’objectif ne se réduit pas à cultiver des comportements standardisés, induisant par une réponse de type robotique l’accomplissement des ordres, mais vise le développement d’une certaine intelligence dans les interactions entre les hommes et les machines. Le programme de l’École militaire de Saint-Maixent est moins ambitieux, n’étant pas centré autour du char et de l’exploitation poussée de ses possibilités. Les Allemands, eux, ne peuvent entraîner qu’une frange très réduite de leur Reichswehr de 100 000 hommes, en décentralisant quelques officiers en Suède par exemple, ou par des mécanismes occultes de coopération avec la Russie soviétique. Globalement, la fascination exercée par les moyens de la guerre mécanisée au sein des forces terrestres est assez limitée côté français, très rationnelle (12) – et circonscrite aux professionnels des armes – côté britannique. Dans le monde germanique, elle est généralement importante, mais sujette à controverse. La littérature militaire, de l’Armistice à 1935 environ, montre une inquiétude palpable en ce qui concerne l’intégration du char dans l’architecture générale des forces, même si celui-ci se place nettement dans l’histoire millénaire de l’usage de la cuirasse au combat. De manière générale, le fantassin se pense toujours par rapport à son arme individuelle, tous deux formant un binôme traditionnel, étroitement soudé. Idéalement, il serait souhaitable que le militaire fasse corps avec l’engin dans lequel il sert comme le cavalier avec sa monture, possédant une entière maîtrise de la machine. La stratification traditionnelle de la pensée militaire empêche le développement d’une conception panoramique des forces, dans laquelle les composantes terrestres, aériennes et navales seraient étroitement imbriquées. Les querelles interarmes, n’expliquent pas entièrement pourquoi les armées européennes ne tirent pas pleinement partie des possibilités de la machine. Le coût des engins motorisés peut être certes très élevé, leur angoissante dépendance au carburant est fréquemment mise en avant. Les freins à une familiarisation plus poussée entre les soldats et les blindés sont avant tout d’ordre moral, puisque les chars impliquent des ajustements importants au sein des appareils politico-militaires. Le Britannique Rowan-Robinson écrit par exemple que la mécanisation, nécessitera une plus grande intelligence, une plus large répartition de la responsabilité et une fierté investie dans les activités individuelles dépassant le niveau requis autrefois (13). Au-delà de ses capacités humaines, techniques et industrielles, chaque pays réagit aux innovations nées de la Grande Guerre en fonction de sa culture propre, secrétée à partir de l’expérience accumulée, cet ensemble de représentations influant la détermination de la politique militaire.

 

Candice Menat, doctorante en Histoire au CHERPA

 

(1) ARDANT DU PICQ, Charles, colonel, Études sur le combat, Paris, Hachette, 1880, VII et 296 p., p.75. Le colonel Ardant du Picq est un praticien autant qu’un penseur militaire.
(2) LAFON, Alexandre, MIÈGE, Colin, Une Guerre d’hommes et de machines, Désiré Sic, un photographe du génie 1914-1918, Toulouse, Privat, 2014, 151 p. rend par exemple l’atmosphère particulière du front français, l’entrelacement des hommes et du matériel dans un univers où la mort est omniprésente.
(3) Il développe ce thème dans l’essai qui lui vaut le RUSI Prize en 1919.

(4) On évoque une « Chambre bleu horizon », par allusion à la couleur des uniformes de l’armée française.
(5) HAIGH, Richard, capitaine, Life in a Tank, Cambridge, The Riverside Press, 1918, 141 p., p.1.
(6) BALDIN, Damien, « De la contiguïté anthropologique entre le combattant et le cheval », Revue historique des armées n°249 2007, p.75 à 87 décline ce thème à travers un brillant entrelacs de sources orales et écrites, ainsi que de travaux universitaires contemporains.

(7) Bien que combattu avec ardeur par le général Estienne, « tankiste » est le vocable qui s’impose pour désigner tout membre de l’équipage d’un char.
(8) JÜNGER, Ernst, Das Wäldchen 125 : eine Chronik aus den Grabenkämpfen 1918, Berlin, Mittler, 1925, XII et 254 p., p.3.
(9) WEYGAND, Maxime, général, « La Cavalerie et la Revue de Cavalerie », Revue de Cavalerie n°1 janvier-février 1921, p. 2 à 8

(10) ESTIENNE, Jean-Baptiste Eugène, général, « Les forces matérielles de la guerre », Revue de Paris 15 janvier 1922, p. 225 à 238, p.227.
(11) ANONYME, « L’instruction dans les unités de chars de combat », Revue d’infanterie n°415 avril 1927, p.496 à 522, p.496.
(12) Le colonel Fuller excepté, si des envolées lyriques à propos du char existent dans la littérature militaire britannique, aucune véritable mystique de la machine ne se développe au Royaume-Uni.

(13) ROWAN-ROBINSON, Henry, Brigadier-General, « Panic in war », Journal of the Royal United Service Institution n°496 novembre 1929, p.732 à 737, p.732.

 

LE CORRIDOR MARITIME DE LA "MEDITERRANEE ASIATIQUE", AXE MAJEUR DE LA MONDIALISATION

19 mai

Espace singulier entre terre, mer et ciel qui voit une guirlande d’archipels (Japon, Philippines, Indonésie …) faire face à la masse continentale de l’Asie tout en délimitant des mers bordières qui forment autant de bassins interconnectés (mer du Japon, mer aune, Mers de Chine orientale et méridionale, mer de Sulu, mer des Célèbes …), le corridor maritime de la « Méditerranée Asiatique » 1 est fermé au sud par les détroits indonésiens et vient s’essouffler au nord entre Vladivostock, l’archipel japonais (Honshu et Hokkaido) et l’île de Sakhaline dans la Manche de Tartarie. Loin de constituer un espace clos, la notion de corridor maritime présume un axe de transport principal (auquel peuvent être associés des axes secondaires) le long duquel se déploient des carrefours urbains (en l’espèce des ports associés à des chaînes de production hinterlandisées ou non) interdépendants et connectés en réseaux qui participent à dynamiser des voies de circulation à différentes échelles2. Il se définit alors plus par des flux que par des frontières immobiles. Creuset où se fondent les initiatives industrielles et entrepreneuriales couplées à l’activité d’innovation, « la Méditerranée asiatique » a connu depuis les années 1980 une croissance économique exceptionnelle, en grande partie fondée sur les exportations vers l’Amérique du Nord et l’Europe. « Workshop of the world », les pays riverains de la « Méditerranée asiatique » se sont spécialisés dans l’exportation de produits manufacturés en fonction de leur rôle dans la division régionale et internationale du travail. Espace multiplicateur des échanges, interface entre les différentes aires de civilisations se référant à des systèmes économiques et sociaux très hétérogènes, le corridor maritime de la « Méditerranée asiatique » constitue une véritable « épine dorsale de la mondialisation »3, définie par Laurent Carroué4 comme le « processus de diffusion du système d’économie marchande dans l’espace mondial ». Dans la dernière décennie, si son insertion dans la mondialisation des échanges ne s’est pas démentie, on assiste à une régionalisation dont témoigne la très forte croissance du commerce asiatique intra-régional5.
Notre démonstration se propose d’étudier les tensions pesant sur l’espace du corridor maritime de la « Méditerranée asiatique », produites par des combinaisons complexes associant les jeux d’acteurs divers (organisation inter-étatiques, États, acteurs privés, groupes criminels,…) et le processus de mondialisation, qui font s’entrechoquer les intérêts, particuliers ou partagés, et les échelles géographiques.
Après avoir constaté la domination du CMMA sur l’artère circumterrestre des circulations de marchandises et les conséquences spatiales induites par cette insertion dans la mondialisation, il s’agira de le penser comme un espace de compétition autour duquel s’articulent et se répondent un « Jeu de go » régional » et un « Grand Jeu » planétaire. Enfin, dans un exercice plus prospectif, il sera question de réfléchir aux perspectives d’avenir du CMMA.

1. Le CMMA domine l’artère circumterrestre des circulations de marchandises
1.1 Archéologie d’une voie de circulation bimillénaires
Le rôle du corridor maritime de l’Asie orientale dans les circulations des marchandises est ancien. L’existence de la route maritime du Sud-Est Asiatique est attestée aux IIème et Ier siècle av. J.-C. Le commerce chinois direct avec Ceylan a commencé au début de l’ère chrétienne. A la même période, le cabotage de bateaux de commerce indien le long des côtes de la Malaisie puis de l’Indochine contribue à mettre en relation Asie du Sud et Asie de l’Est. Les Chinois « exportent » déjà soie, céramique, papier et cuivre, prioritairement vers le Japon et l’Asie du Sud-Est, tandis que les Indiens font commerce de tissus (cotonnades, mousselines), cauris (coquillage servant de monnaie ramassés aux Maldives et entassés au Gujarat), perles (coralines) et épices. Entre le VIIème et le XVIIème siècle, notre espace d’étude est le théâtre du déploiement successif ou concomitant d’acteurs maritimes dynamiques. La thalassocratie de Srivijaya (dont la capitale Palembang est située au sud de l’île de Sumatra) commande notamment les détroits de Malacca et de la Sonde entre le Xème et le XIIIème siècle. A partir du XIVème siècle, la ville-Etat de Malacca prend son relais en bâtissant un empire commercial maritime reposant sur un réseau marchand connecté tous azimuts à l’Inde, la Perse, la Syrie, l’Afrique de l’Est et la Méditerranée mais aussi avec la côte birmane, le Siam, la Chine et le Japon jusqu’à constituer « le plus grand système commercial de l’époque »6. Véritable « hub », il concentre des épices de toute l’Asie du Sud-Est et assure dans le même temps la distribution des textiles indiens. L’apogée de la puissance maritime chinoise est – quant à elle- à situer entre le XIIIème et le XVIème siècle (fin des dynasties Song et Yuan et période de la dynastie des Ming). Il suffit de rappeler la gloire de la « Flotte au Trésor » chinoise placée au XIVème siècle sous le commandement de l’amiral eunuque et musulman Zheng He (1371-1433). Disposant d’une flotte de 3500 navires servie 37000 marins, elle sillonne les mers de l’estuaire du Yangzigjiang jusqu’à Zanzibar. Elle prenait appui sur une structure réticulaire complexe déployée en Asie du Sud et du sud-Est mêlant réseaux de marchands et réseaux officiels. Cette grande politique maritime chinoise était l’objet de l’hostilité des lettrés confucianistes, jaloux de leur pouvoir et composant l’essentiel de la bourgeoisie impériale. Ils s’opposaient à une bourgeoisie commerçante tournée vers la mer dont ils jugeaient les activités trop dispendieuses pour les finances impériales. Ils préféraient le tribut au commerce. Si le repli continental chinois fut acté aux XVème et XVIème siècles, si les circulations maritimes autorisées périclitèrent, en revanche la contrebande connut un florissant essor. Plus au nord, des réseaux maritimes et les circulations associées connurent des fortunes comparables. L’archipel japonais des Ryûkyû fut par exemple tout au long de la période Edo (1603-1868) la plaque tournante du commerce entre la Chine et le Japon, avant que le Japon ne se ferme à son tour. Une bourgeoisie japonaise, encore embryonnaire installa des comptoirs en Asie du Sud-Est7.
L’arrivée des Européens dans la zone suivit l’ouverture de la route des Indes par Vasco de Gama (1497-1498). Aux navires espagnols et portugais8 croisant en « Méditerranée asiatique », s’ajoutèrent successivement les Hollandais9, les Anglais10 et les Français11, prolongeant les routes commerciales jusqu’en Chine puis au Japon. Dans les premiers temps, ces circulations « mondialisées » fonctionnaient à sens unique (cale vide au départ de l’Europe puis approvisionnement dans les comptoirs de Malacca, Macao ou encore Batavia servant comme autant de points d’appui dans leur stratégie mondiale). Au XIXème siècle, de la fondation de Singapour en 1819 et des Straits Settlements britanniques jusqu’au « 55 jours de Pékin » pendant la guerre des Boxers, (1899-1901), des guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) à l’expédition du Commodore Peary au Japon en 1854, les puissances européennes et occidentales lancées dans un « Grand Jeu » colonial (au premier rang desquelles le Royaume Uni) n’ont eu de cesse de forcer les grands ports est-asiatiques à s’ouvrir. Aux 5 treaty port initiaux ouverts par le traité de Nankin en 1842 s’ajoutent 87 ports maritimes, fluviaux, villes frontières et nœuds ferroviaires jusqu’en 1917 ; Shanghai et Hong Kong assumant des fonctions centrales. Si les puissances occidentales parviennent à s’imposer comme les maîtres d’une « Méditerranée asiatique » conçue comme un des plaques tournantes du grand commerce international12, le commerce maritime intra-asiatique poursuit son développement et bénéficie notamment du dynamisme -jamais démenti- des diasporas négociantes chinoises et malaisiennes. Au final, il s’agissait pour les puissances extra-asiatique autant de s’approvisionner en épices, thé ou opium que -dans un contexte de promotion du libre-échange- de forcer la porte des marchés asiatiques afin de pouvoir trouver des débouchés pour les produits manufacturés usinés sur le Vieux Continent.
Au XXème siècle, le corridor de la « Méditerranée asiatique » est demeuré à la confluence des enjeux politiques et économiques régionaux et globaux. Les États-Unis s’imposant peu à peu comme l’acteur extérieur majeur depuis leur installation en 1898 aux Philippines. De la guerre russo-japonaise de 1905, à la « Guerre de 15 ans » (1931-1945) qui vit s’opposer l’impérialisme nippon au continent puis aux Etats-Unis avec comme projet de faire de la « Méditerranée asiatique » une véritable « Mare Nostrum » dominée par l’Empire du Soleil Levant, des conflits de Corée ou du Vietnam sur fond de Guerre Froide aux tensions actuelles avec la Corée du Nord, l’espace maritime du CMMA reste aux centre des préoccupations géostratégiques des puissances régionales et mondiales. A partir des années 1970-1980, la croissance économique de l’Asie de l’Est et du Sud-Est portée successivement par le dynamisme industriel et commercial du Japon, des Dragons, des Tigres puis de la Chine a bouleversé la géographie économique de la région et réorienté le commerce international. Le CMMA se positionne alors comme un pôle majeur sinon hégémonique pour la circulation des marchandises dans un contexte de mondialisation des échanges.

1.2 Le CMMA ou l’apogée la mondialisation par la conteneurisation
La mondialisation se caractérise depuis les années 1980 par une explosion des flux de marchandises. Près de 90 % des marchandises empruntent au moins une fois une voie maritime au cours de leur trajet. Ce trafic maritime mondial est ordonné autour d’une artère circumterrestre centrée sur l’Asie, en particulier sur la « Méditerranée asiatique ». Sur cette artère circulent pétroliers, vraquiers et autres porte-conteneurs géants. La conteneurisation est l’outil maritime essentiel qui rend possible cet accroissement des échanges par voie maritime et au delà, le développement exponentiel du commerce mondial des échanges de biens manufacturés. A la charnière des échanges mondiaux, le CMMA s’articule donc avec les grandes routes maritimes mondiales. La Route Pacifique le relie aux États-Unis en empruntant les chemins les plus courts entre les deux rives13. Elle est prolongée par la route du canal de Panama qui permet de desservir la côte est des États-Unis ou l’Europe occidentale. La liaison Asie-Europe est assurée essentiellement par des lignes régulières qui mettent en relation la Northern Range (du Havre à Hambourg) avec le CMMA en suivant la route maritime de l’Ouest (Malacca, Aden, Mer Rouge, Suez, Méditerranée, Gibraltar, manche, Mer du Nord). Par exemple, la CMA-CGM (souvent en coopération avec d’autres opérateurs : Evergreen, Maersk, MSC …) propose 10 liaisons assurées pour chacune d’entre elles par 10 porte-conteneurs de taille équivalente14 pour un trajet compris entre 60 et 80 jours. Ces liaisons FAL (French Asia Line) desservent entre 10 et 20 ports selon les formats. A ces flux mondialisés, se superposent des routes maritimes régionales qui structurent l’espace du CMMA. Elles révèlent un commerce interne à la région dynamique qui agit par complémentarité des économies et de la division régionale du travail. Ainsi, l’Australie exporte vers ses partenaires asiatiques des matières premières et leur achète des biens manufacturés. Enfin, l’essentielle route maritime des hydrocarbures relie le Golfe Persique et la mer Rouge (pétrole soudanais) à l’Asie de l’Est en empruntant le détroit de Malacca afin de couvrir les besoins énergétiques de la Chine (premier importateur mondial de pétrole), du Japon ou encore de l’Indonésie, qui malgré sa production et sa qualité de membre fondateur de l’Opep est aujourd’hui un importateur net de pétrole.
Pivot des échanges mondiaux, le CMMA est parcouru par une grappe impressionnante qui s’étire de Port Kelang15 à Tokyo regroupant les principaux ports mondiaux16. Ils dominent le tonnage global des marchandises et commandent les trafics de conteneurs17. Huit des dix premiers ports mondiaux pour les tonnages sont chinois. Ils profitent d’une façade maritime favorisée depuis la fin des années 1970 par la politique des ZES (Zone économiques Spéciales). Ces grands ports du CMMA sont de véritables plate-formes multimodales qui redistribuent les flux. Ce fonctionnement en hub and spoke18 participe d’un maillage de l’espace du CMMA qui compte bien plus que des frontières géographiques pour en délimiter les contours. Ce maillage est lui même hiérarchisé. Il est fait de plate-formes principales (hubs) et de flux régionalisés (feeders19) qui collaborent autant qu’elles se concurrencent. François Gipouloux décrit ce maillage comme en perpétuelle recomposition en fonction de la volatilité des flux en question (celui des biens physiques, des capitaux, des informations et des personnels)20. Cette stratégie de hub and spoke est soumise à la conjoncture économique mondiale (baisse de 20% du trafic en 2008 et 2009 pour le port de Shanghai). Reliés à des hinterlands concentrant des fonctions productives, ces ports polarisent non seulement l’activité mondiale et régionale mais aussi réorganisent les territoires à une échelle infra-régionale. L’attractivité du port de Shanghai – véritable plate-forme vers l’Asie du Nord- profite au port de Ningbo voisin de 125 km au sud. Lorsqu’il s’agit d’accroître les capacités de chargement de déchargement du port de Shanghai, d’éviter les problèmes de tirant d’eau et d’ensablement du port ancien de Waigaoqiao, les activités portuaires sont en partie transférées sur une île artificielle -Yangshan- abritant un port en eau profonde et située à l’issue d’un pont de 33 km de long. Le port de Singapour rend compte d’une même organisation de l’espace portuaire régional. Disputant à Shanghai la première place mondiale pour le trafic de marchandises, il participe de la même logique de hub and spoke vers l’Asie du Sud ainsi que pour les trafics liés à l’économie singapourienne (importations de matières premières et exportations de produits finis), confirmant sa vocation de grand emporium du sud du CMMA. Conjuguant les effets de la mondialisation, de la littoralisation et de la métropolisation, l’espace du CMMA apparaît comme fortement polarisé, l’organisation réticulaire des principaux pôles -Singapour, Hong Kong, Shanghai, Séoul, Tokyo – autour d’axes de circulations maritimes dynamiques et intégrés à l’Archipel Mégalopolitain Mondial décrit en 1996 par O. Dolfuss21, accentue les disparités pré-existantes avec les espaces intérieurs. Le défi pour les États riverains de « la Méditerranée asiatique » est de résoudre l’aporie entre la nécessité de peser sur le jeu régional et mondial tout en maintenant la cohésion de leurs territoires.
2. Le CMMA : entre "jeu de go" régional et "Grand Jeu" planétaire
2. 1 Le CMMA au centre des subtils jeux asiatiques
Axe de circulation vital pour les pays riverains, et au delà, colonne d’eau recelant des ressources halieutiques, fonds marins offrant des possibilités pour des activités offshores d’exploitation d’hydrocarbures, le CMMA attise les convoitises. Les tensions potentielles ou avérées entre les différents protagonistes sont amplifiées par les nombreuses difficultés à élaborer des frontières stables et consensuelles dans cet espace complexe qui voit s’imbriquer espaces maritimes et îles, et les logiques géographiques ou géologiques se heurter à des revendications parfois séculaires.
Le CMMA peut être considéré comme une mer intérieure ouverte sur l’extérieur par des détroits qui sont autant de « portes océanes »22 stratégiques. Détroits indonésiens (Malacca, Sonde, Lombock, Macassar, Mindoro,…), détroit de Taïwan entre la RPC et Taïwan, détroit de Tsushima entre Japon et Corée, la pression sur ces verrous est d’autant plus exacerbée que le trafic maritime connaît une croissance exponentielle. L’ouverture de ces détroits est vitale pour les économies de la zone, en particulier pour le Japon (41% de ses importations dont 80 % de son pétrole transitent par le détroit de Malacca) et la Chine. Le détroit de Malacca relie la mer d’Andanam à la mer de Chine orientale Avec plus de 75000 navires par an, il capte 30 à 40% du trafic mondial (40% du trafic d’hydrocarbures) ainsi qu’un très important trafic intrarégional. S’il se déploie sur 900 km de long et de 50 à 300 km de large, il se termine par un goulet de moins de 3 km où les fonds s’élèvent à 25 m au dessous du niveau des eaux. Sujet aux tentatives d’appropriation entre les États riverains23, la Convention de Montego Bay en 1982 a définit, pour le détroit, un régime de passage en transit, moyen terme entre « le droit de passage inoffensif » et « la libre circulation maritime et aérienne en haute mer », garantissant la liberté d’accès au détroit.
Le règlement des frontières maritimes entre les États riverains de la CMMA demeure suspendu à la résolution de conflits gelés. Malgré la ratification de la Convention des Nations Unies pour le Droit de la Mer (CNUDUM)24 par la plupart des États concernés25, les tensions se cristallisent en particulier sur la souveraineté des îles. Du nord au sud de « la Méditerranée asiatique » les litiges sont nombreux. Japon et Russie se disputent les Kouriles du Sud, groupes de 4 îles habités. Le Japon et les deux Corées s’opposent sur la question de l’île Takeshima/Tok-do dans la mer du Japon26, un deuxième contentieux entre le Japon et la Corée du Sud et concerne les îles de Danjô-guntô et Tori-shima27. Le Japon, la Chine et Taïwan revendiquent chacun leur souveraineté sur l’archipel des Senkaku-shotô/ Diaoyutai28. Au sud du CMMA, la Chine, Taiwan et le Vietnam se disputent la souveraineté territoriale et l’instauration d’une ZEE sur les archipels coralliens inhabités des Spratleys et des Paracels. Les Philippines, la Malaisie et Brunei ont également des prétentions partielles sur ces espaces. Cette zone est d’autant plus stratégique pour la Chine qu’une nouvelle base de sous-marins nucléaires a été récemment positionnée sur l’île de Hainan, dans le sud du pays. Fidèle à sa stratégie d’occupation de la zone, Pékin avait déjà annoncé début 2010 sa ferme intention de développer le tourisme dans l’archipel des Paracels, suscitant alors de vives réactions de la part des pays voisins alors qu’en 2011 un navire d’étude sismographique de la compagnie nationale Petro Vietnam a vu son matériel endommagé par trois patrouilleurs chinois alors qu’il se trouvait à peine à 120 miles des côtes vietnamiennes. Le 18 mai 2014, les autorités de Pékin décident l’évacuation de 3000 ressortissants chinois du Vietnam, suite aux violentes prises à partie par des manifestants vietnamiens de ses intérêts économiques et diplomatiques dans le pays, manifestations provoquées par l’annonce par les autorités chinoises de forages à venir dans la zone des Paracels29. Les tensions entre les deux voisins ne sont pour l’heure pas prêtes de retomber. Aujourd’hui moins médiatique, le cas du Timor-Leste semble sur la voie de l’apaisement L’indépendance du Timor-Leste, territoire de petite taille au sein de l’archipel indonésien, rattaché en 1975 malgré une tradition lusophone et catholique, a été obtenue suite à un référendum en 1999 donnant une majorité aux indépendantistes suivi de l’accès à l’indépendance en 200230.

 

2.2 La Chine, entre « Jeu de go » régional et « Grand Jeu mondial »
Ces multiples écueils rencontrés en « Méditerranée asiatique » pour définir des frontières maritimes consensuelles, pour isolés qu’ils apparaissent au premier regard, s’inscrivent dans un « Grand Jeu » régional, impliquant au premier chef la République Populaire de Chine. Dopée depuis trente ans par une croissance économique impressionnante et un sentiment de la fierté nationale retrouvé, la Chine mène une ambitieuse stratégie maritime régionale31, reprenant à son compte la citation de Sir W. Raleigh32 : « Quiconque contrôle la mer contrôle le commerce ; quiconque contrôle le commerce mondial contrôle les richesses du monde, et conséquemment le monde en soi ». Les autorités de Pékin de poursuivre trois objectifs : sécuriser des routes maritimes empruntées par 90% du commerce international chinois (en particulier l’approvisionnement pétrolier), exploiter les ressources pétrolifères off-shore et halieutiques (les ambitions de souveraineté maritime de la Chine s’expliquent donc aussi par la volonté de disposer des ressources des fonds marins) et accéder au grand large, l’océan Pacifique, pour devenir réellement une puissance de dimension mondiale (ce qui implique non seulement de contrôler le détroit de Formose et Taïwan, objectif premier de la réunification chinoise, mais aussi de franchir les chaînes d’îles qui s’étendent du Japon jusqu’aux Philippines ; ce qui commande la volonté de développer une Blue Water Navy et non plus seulement une Brown Water Navy.)
Ces trois objectifs géopolitiques expliquent que la Chine ait pu déclarer officiellement, en 2010, que la mer de Chine devait désormais être considérée comme étant du même niveau d’intérêt stratégique que Taïwan, le Tibet ou le Xinjiang. L’ampleur de la demande en matière de souveraineté maritime est immense. Alors que la ZEE chinoise ne couvre aujourd’hui que 800 000 km2 (contre plus de 11 millions pour la France), il convient de prendre la mesure de ce que la Chine ambitionne de recouvrir : en comptant les îles disputées en mer de Chine du Sud (Spratleys et Paracels) ou avec le Japon et la Corée du Sud, ce sont plus de 3 millions de km2 de zones économiques exclusives et d’extension du plateau continental qui sont revendiqués.
Le problème est que cette ambition est en contradiction flagrante avec les intérêts géopolitiques d’au moins cinq puissances rivales :
- Le Japon est sans doute le principal problème maritime de la Chine. Outre le fait qu’il ne faut jamais oublier que Taïwan a été arraché à la Chine continentale par le Japon (traité de Shimonoseki de 1895), ces deux pays ont en commun la même préoccupation principale : sécuriser des routes du commerce international et d’approvisionnement en matières premières qui sont les mêmes ? La stratégie maritime des Forces maritimes japonaises d’auto-défense est commandée par trois cercles concentriques ayant pour centre le Japon. Le premier anneau concerne la sphère d’influence immédiate du Japon, comprenant la mer de Chine orientale, la mer du Japon, certaines parties de la mer Jaune et du Pacifique Nord. La priorité japonaise y est de protéger les îles de toute attaque pouvant venir de la Corée du Sud (îles Takeshima pour les Japonais, Dokdo pour les Sud Coréens) comme de la Chine (îles Senkaku pour les Japonais, Diaoyu pour les Chinois). Sur le plan maritime, la Corée du Nord n’est pas considérée comme une menace aussi importante que la Corée du Sud ou la Chine, car elle ne pose pas le problème de l’accès à l’énergie et aux ressources minérales off-shore. Au-delà du problème de la souveraineté sur les îles revendiquées, de part et d’autre, la volonté chinoise de traverser la chaîne d’îles japonaises au-delà de la fosse d’Okinawa (notamment dans le passage entre les îles Okinawa et Miyako) et ce afin d’atteindre le Pacifique, constitue aussi, aux yeux du Japon, une menace stratégique directe. Le deuxième anneau stratégique japonais intéresse la mer de Chine méridionale. Par celle-ci passe 90% du commerce japonais et ses riverains accueillent une part importante de la base industrielle japonaise. Pour s’assurer que les Chinois ne soit en situation d’être la puissance hégémonique de la zone et s’accapare les ressources (hydrocarbures off-shore et richesse halieutique des Paracels et des Spratleys), les Japonais renforcent leur coopération avec le Vietnam et les Philippines. Au-delà de la mer de Chine méridionale (troisième anneau), les ambitions japonaises sont encore limitées, même si le pays participe aux opérations internationales de lutte contre la piraterie au large de la Somalie. Tokyo n’est pas encore entré dans la logique de construire une capacité significative de projection de force lointaine.
- L’Inde est le second obstacle aux velléités chinoises d’accès à la puissance maritime. Depuis la fin de la Guerre Froide, l’Inde développe son influence en Asie du Sud-est, en prenant appui sur des relations privilégiées tissées avec le Vietnam et les Philippines et poursuivant comme objectif principal de bloquer la projection chinoise vers l’océan Indien. La priorité maritime de l’Inde est de maintenir son leadership régional sur l’océan Indien. La stratégie chinoise du collier de perles qui vise à aménager le long des routes maritimes des facilités portuaires (Birmanie, Bangladesh, Sri Lanka, Maldives, Pakistan) est perçue comme une menace par New-Delhi. La sur-activité indienne en mer de Chine méridionale est donc à interpréter comme une réponse à la sur-activité chinoise dans l’océan Indien.
- Quoique bien plus faible que l’Inde, le Vietnam constitue le troisième obstacle sérieux aux ambitions maritimes de la Chine. Fin ruban de terre tendu entre les bassins de la Rivière Rouge et du Mékong, la mer et ses ressources sont indispensables au développement du pays. Les activités maritimes représentent la moitié du PIB de ce pays. Le pétrole brut sorti de Cuu Long Bay génère près 5 milliards de dollars annuels et couvre les importations de pétrole raffiné. Exploité depuis 1975, le site arrive en fin de course. Le Vietnam doit impérativement trouver une solution de substitution au risque de devenir à brève échéance importateur net de pétrole et de voir son modèle de croissance menacé. L’activisme naval chinois dans les Paracels et les Spratleys est donc ressenti par les Vietnamiens comme une menace grave pesant sur la souveraineté même du pays autant que sur son accès à des ressources halieutiques et énergétiques vitale. Ce qui explique le rapprochement méfiant engagé par les autorités d’Hanoï avec les autorités américaines.
- Alliées historiques des Etats-Unis, Philippines disputent elles aussi les Spratleys à la Chine . Au mois de septembre 2013, des marins chinois ont posé des structures en dur sur l’atoll de Scarborough situé à un peu plus de 200 km des Philippines à l’intérieur de sa ZEE revendiquée et à 650 km de l’île chinoise de Hainan, entraînant les protestations les plus vives du gouvernement de Manille33.
- En arrière plan, les États-Unis, qui entendent conserver la domination sur le Pacifique (domination qu’ils ont obtenue en brisant au XXe siècle l’ascension du Japon) déploient une stratégie indirecte, qui n’est pas sans rappeler les grandes heures du «containment » qui suivent implique selon une échelle décroissante de la menace, le Japon, l’Inde et le Vietnam.

L’affirmation de la présence chinoise sur d’autres mers (la Méditerranée reçoit depuis 2007 des navires chinois, l’implication chinoise dans la lutte contre piraterie en particulier pour sécuriser les routes maritimes de la corne de l’Afrique) confirme la montée en gamme de la puissance navale chinoise. Cependant, la Chine est encore bien seule dans ses ambitions maritimes au moins de la mer Jaune jusqu’à la mer de Chine méridionale (car dans l’océan Indien elle peut s’appuyer sur tous les rivaux de l’Inde). Si quelques convergences (qui entend bien maintenir, au détriment du Japon, sa souveraineté sur les Kouriles, condition de sa projection vers le Pacifique depuis la mer d’Okhotsk) pourraient être trouvées avec la Russie, de même que le champ de compétence du Groupe de Shanghai pourrait être élargi à la dimension maritime, sur le long terme Moscou reste méfiant face à la toute-puissance de la Chine d’autant que sa coopération militaire avec Hanoï et New-Delhi entre en contradiction avec l’idée d’un rapprochement trop étroit avec Pékin.
Pour assurer sa sécurité et sa croissance et en dépit des obstacles énumérés, la Chine entend bien se frayer un chemin libre vers les océans Pacifique et Indien. Cette « envie de large » de la Chine a pour réplique une montée en puissance des programmes d’armement naval dans la région. Les autorités chinoises ont d’ailleurs compris que jouer uniquement sur les rapports de force navals et géopolitiques ne suffira pas pour atteindre leurs objectifs. Comment ne pas voir dans la « tournée de charme » du nouveau Président chinois Xi Jinping en octobre 2013 en Malaisie, en Indonésie et aux Philippines 34, qui profita de l’annulation de la tournée du Président Obama35 dans la région (retenu à Washington par la crise du Shutdown), la volonté de positionner la Chine en puissance « responsable » et « pacifique » disposée à régler les contentieux frontaliers et à investir dans les États riverains du CMMA ?

3. Quel avenir pour le CMMA ?
3.1 "Une mer en partage"36 ?
Une voie pour la coopération s’ouvre-t-elle en « Méditerranée asiatique » ? Les dossiers ne manquent pas qui nécessitent à minima un traitement régional. La lutte contre la piraterie au même titre que celles contre les trafics illicites (armes, stupéfiants, êtres humains, migrations clandestines ou encore les pêches illégales) sont des préoccupations communes à tous les États riverains du CMMA. Les abcès de fixation de l’antimonde sont y nombreux. Macao demeure la capitale mondiale du jeu et des trafics en tous genres (4 fois plus de mise qu’à Las Vegas en 2011). Les paradis fiscaux sont pléthores sur les bords de la « Méditerranée asiatique ». Singapour est considérée comme une véritable « Suisse asiatique » jalouse de son secret bancaire puisque sa législation permet l’existence de donneurs d’ordres non identifiables depuis des sociétés implantées dans le micro-Etat. En Malaisie, l’île de Labuan37 garantit aux clients de ses établissements bancaires, le refus de communiquer le nom des titulaires des comptes abrités et un taux d’imposition à 3 %. Bien positionnée entre Chine et Inde, elle a vocation à développer ses activités de hub bancaire et financier du sud-est asiatique. Dans un autre secteur, l’Asie du Sud-Est demeure le troisième foyer au monde de piraterie avec une recrudescence récente des attaques après quelques années de moindres activités (141 attaques en 2013)38. Cette situation s’explique par un contexte de mafias puissantes, de pauvreté endémique auxquelles se superposent des revendications indépendantistes et un irrédentisme religieux actif. Depuis une vingtaine d’années, la lutte contre la piraterie est un intéressant laboratoire pour la coopération entre les États riverains (et au delà d’ailleurs) de la « Méditerranée asiatique » qui initient des collaborations autour de la défense d’intérêts partagés. Dès 1992, un centre régional de lutte contre la piraterie est crée avec le concours de l’Organisation Maritime Internationale (OMI, qui dépend de l’ONU). Un Forum des armateurs régionaux, basé à Kuala Lumpur et mis en place à l’initiative du Japon, est géré conjointement par la Chambre internationale de commerce et l’OMI. L’augmentation des capacités de surveillance, l’organisation de patrouilles coordonnées (par exemple entre Singapour et l’Indonésie, l’Indonésie et la Malaisie, la Malaisie et la Thaïlande pour le détroit de Malacca), l’amélioration de la communication entre les différents centres opérationnels sont autant de mesures prises au niveau national et bilatéral. Progressivement une réponse plus globale a été organisée dans un cadre multilatéral : opération Malsindo39, Eyes in the Sky40, L’Intelligence Exchange Group41. L’ensemble de ces actions sont coordonnées par un Joint Coordination Committee. De plus deux structures multilatérales sont chargées de partager l’information d’intérêt maritime ont été inaugurées au début des années 2000 : l’Information Sharing Centre (ISC) et de l’Information Fusion Centre (IFC)42. Dans le prolongement de la lutte contre la piraterie en « Méditerranée asiatique », les exercices conjoints entre forces navales permettent de développer la coopération mais aussi une interopérabilité entre les différentes forces des pays participants. La lutte contre la piraterie et le terrorisme maritime, contre les trafics illicites ou plus récemment les opérations civilo-militaires43 sont autant de domaines dans lesquels une communauté de doctrine permet une plus grande capacité de coopération. Ces exercices auxquels participent des acteurs extérieurs comme l’Inde ou les États-Unis constituent un chantier majeur de l’ASEAN dans le domaine de la coopération sécuritaire. L’ASEAN joue une part de sa crédibilité sur son aptitude à formuler une réponse régionale à ces problématiques sécuritaires. Comme l’a reconnu le 11 mai 2014 le chef de la diplomatie indonésienne, Marty Natalegawa, à occasion du sommet de l’organisation à Naypyidaw (Birmanie), « la mer de Chine méridionale reste une épreuve pour l’Asean»44. Les litiges frontaliers en Mer de chine méridionale sont autant de freins à la mise en place du projet de marché économique commun de 600 millions d’habitants (regroupant Thaïlande, Malaisie, Singapour, Indonésie, Philippines, Brunei, Vietnam, Laos, Birmanie, Cambodge) porté par l’ASEAN et ambitionnant de peser face à la Chine et à l’Inde. De plus, ils illustrent les difficultés de la construction du dialogue avec les voisins chinois, japonais et coréen (ASEAN + 3). L’objectif d’une mise en œuvre effective en 2015 semble aujourd’hui difficilement tenable45. Cette coopération entre États riverains de la « Méditerranée asiatique » est donc à construire ou à renforcer selon les échelles et les organisations. Aire du « Grand Mékong »46, zones de coopération de la mer du Japon47 et de la Chine du Sud48 , partenariat de la mer Jaune49, zone de croissance de l’Est de l’ASEAN ou BIMP50, triangle de SIJORI51, de Medan52 ou de Tumen53 sont autant d’initiatives à l’échelle infra-régionale pour favoriser l’intégration économique et la coopération en Asie de l’Est. A l’échelle supra régionale, l’ASEAN cherche depuis le milieu des années 90 à élargir l’implication de partenaires extérieurs notamment par le biais de l’Asean Regional Forum (auquel participent les Etats-unis, le Japon, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, l’UE et depuis une dizaine d’année la Chine et la Russie). Portée sur les fonds baptismaux en 1989, l’APEC54 s’est donnée comme objectif en 1994 de favoriser « la libération des échanges et des investissements dans la région Pacifique »55. La compétition Chine/ États-Unis est au cœur des enjeux de ces organisations à une échelle macro-régionale. Au mois d’avril 2014, Pékin a proposé de mettre sur pied un "groupe de travail" pour étudier la faisabilité d’un "Accord de libre-échange Asie-Pacifique"56 (FTAAP), a annoncé à des journalistes Wang Shouwen, ministre adjoint du Commerce. Cette proposition intervient avant une rencontre en Chine, le mois suivant, des ministres du Commerce des États membres de l’APEC (Forum de Coopération économique pour l’Asie-Pacifique)57. Cette proposition chinoise arrive sur la table alors que les négociations sur le TPP58 (Partenariat trans-Pacifique ou TPP), défendu par les États-Unis et qui regrouperait 12 États dont le Japon, l’Australie, la Malaisie et le Mexique – tous membres de l’APEC) restent suspendues à la position du Japon, Tokyo ne voulant rien lâcher sur ses cinq "vaches sacrées": sucre, riz, blé et produits à base de céréales, viande de bœuf et de porc, produits laitiers. Traités de libre-échange et enjeux sécuritaires sont des dossiers majeurs alors que les dangers pesant sur la navigation et la stabilité de la région demeurent assez prégnants tout au long du CMMA pour que la question de routes maritimes alternatives revienne régulièrement au premier plan 59

3.2 La mondialisation peut-elle s’écarter du CMMA ?
La superposition des tensions géopolitiques internes aux États riverains du CMMA combinées aux rivalités régionales, la montée en régime de la concurrence sino-américaine dans la région et à l’échelle globale, les défis toujours aigus posés à la navigation maritime que sont la piraterie, le terrorisme maritime et les trafics en tous genres, la recomposition potentielle des routes maritimes sous l’effet du réchauffement climatique annoncé et les conséquences géopolitiques de l’indépendance énergétique nouvelle des Etats-Unis, fondée en particulier sur les gaz de schistes, posent la question de l’avenir du CMMA comme axe majeur de la mondialisation. Des alternatives régionales ou plus globales à l’axe Malacca- Hong Kong – Shanghai- Tokyo sont ou ont été envisagées. Le détroit de Malacca pourrait être concurrencé dans son rôle de pivot du trafic maritime entre la « Méditerranée asiatique » et l’océan Indien par d’autres détroits « voisins ». Le détroit de La Sonde semble être une option à écarter en raison du faible seuil (30 mètres) qui limite ses capacités. D’ailleurs ses débouchés vers la mer de Chine méridionale via le détroit de Karimata au nord, et vers la mer de Java, à l’est, passent à travers des champs assez denses de plate-formes pétrolières peu propices à la navigation de « géants des mers ». Seconde alternative, le détroit de Lombok est situé entre les îles de Bali et de Lombok. Route préférentielle des supertankers dont les calaisons ne sont pas compatibles avec Malacca, son axe avec le détroit de Makassar suit un trajet court et profond, bien ouvert au nord, tout en offrant les meilleures conditions avec la possibilité de profiter du droit international de transit sans entrave. Parmi les trajets alternatifs par voie de terre, il existe depuis plusieurs décennies un projet de bâtir un canal à travers l’isthme thaïlandais de Kra qui est point le plus étroit de la Thaïlande (seule solution crédible alternative envisagée par rapport à Malacca). La crise économique et l’accroissement de la taille des navires ont eu raison de ce projet pharaonique à la rentabilité incertaine malgré le raccourci de 1000 km. Parallèlement à ces voies alternatives, la Chine développe son propre projet de conduites (oléoduc / gazoduc) entre la côte birmane où les Chinois équipent plusieurs ports et ont obtenu des permis de recherche en hydrocarbures et la province du Yunnan. Il s’agit de couvrir 2000 km pour relier à Kunming une part importante des approvisionnements gaziers et pétroliers provenant d’Afrique et du MO afin de ne plus être tributaire du détroit de Malacca et ainsi épargner aux navires un trajet de 3000 km jusqu’à Hong-Kong aller-retour. Suivant un trajet proche, le projet de réhabiliter la « Route Stilwell » entre Inde et ouest de la Chine par le Nord de la Birmanie est régulièrement évoqué. Il est suspendu à la décision par les porteurs du projet d’assumer d’investissements colossaux et à l’apaisement des tensions entre minorités ethniques et religieuses.
Finalement, le risque de marginalisation de Singapour -et donc du détroit de Malacca – comme grand hub industrialo-portuaire est faible. Les porte-conteneurs sont encore loin du tirant d’eau maximal et les installations pétrolières de Singapour (stockage, raffinage) seraient difficiles à éviter en raison de leurs importantes capacités.
Au nord du CMMA, deux trajets alternatifs semblent être possibles. Activée par les conséquences du réchauffement, la route de l’Arctique offre de nouveaux horizons pour le transport maritime. Deux options sont ouvertes. La route canadienne apparaît comme difficile à exploiter et rentabiliser. Ce n’est qu’un immense labyrinthe avec une multitude de seuils, d’îles et de détroits. Elle raccourcit de « seulement » 20 % de la distance Asie-Europe et oblige à une limitation des gabarits (le détroit de Dease n’a que 13 m de profondeur). La navigation est rendue plus ardue par le danger permanent que constituent les débris de banquises flottants le long d’une voie, pour l’heure, sans équipements de balisage ou de remorquage. La route la plus prometteuse semble bien plus correspondre à celle qui longe les côtes russes et redescend dans le Pacifique par le détroit de Béring. Elle bénéficie de pôles côtiers régulièrement positionnés ainsi que de la présence d’une véritable flotte de brise glace, En 2009 La Russie a décidé un investissement de 5 milliards de $ pour améliorer les dessertes ferroviaires de ces régions enclavées du grand Nord (en particulier de Mourmansk et d’Arkhangelsk). Le gain de temps ainsi que la distance raccourcie avec Northern Range (divisée par 3) et l’absence de piraterie sont des atouts majeurs pour une route qui n’est cependant pas praticable toute l’année et oblige à une navigation difficile dans la zone du Pacifique nord. Pour se préparer à cette option les chantiers navals Hyundai ont testé en 2011 en bassin une maquette de minéralier brise glace prévu pour 310 m de long et 190 000 t de port lourd. La Chine s’est récemment équipée d’un brise glace moderne capable de lui ouvrir les routes maritimes de l’Arctique60. Décidément, pour vital que soit le CMMA pour la RPC et les autres puissances asiatiques, le « Grand jeu » mondial n’est jamais très éloigné des préoccupations des dirigeants.

Conclusion

Artère majeure de la mondialisation, l’insertion dans le temps long du CMMA dans les grandes circulations maritimes internationales entraîne une recomposition de l’espace est-asiatique aux échelles régionales et infra-régionales. Espace polarisé par les grands ports, espace défini plus par ses flux et ses réseaux que par une géographie fixiste, espace dynamique en recomposition permanente, le CMMA cristallise les ambitions régionales et mondiales et ne semble pas pour l’heure en voie de marginalisation.

Benoît Pouget, professeur agrégé d’Histoire-Géographie, étudiant en Master II.
1François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009
2 Jean Debrie, Claude Comtois, Une relecture du concept de corridors de Transport : illustration comparéeEurope/Amérique du Nord, Les Cahiers Scientifiques du Transport, N° 58/2010 – Pages 127-144
3Antoine Frémont, Les réseaux maritimes conteneurisés : épine dorsale de la mondialisation, Festival International de Géographie, 2005
4La mondialisation. Genèse, acteurs et enjeux", 2e édition, Édition Bréal, Paris, 2009
5Laëtitia Guilhot, Le régionalisme commercial en Asie orientale Un impact sur les flux commerciaux ? , Revue économique 2012/6 (Vol. 63)

6M.C. Ricklefs, A History of Moderne Indonesia, Bloomington, Indiana University Press, 1981, p 18-19 (cité par François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009 p.77)
7 Les « cités japonaises ou nihommachi » installées aux Philippines, en Thaïlande, au Vietnam ou au Cambodge)
8On pourrait évoquer le rôle éminent des jésuites en particuliers portugais dans la mise en relation de l’Asie de l’Est avec l’Europe
9 La Compagnie des indes orientale ou VOC fut fondée en 1602 à Amsterdam
10 Fondation de la East India Company
11 Politique de compagnies de commerce menée par Colbert sous le règne de Louis XIV
12On ne peut que recommander la lecture de l’œuvre de Joseph Conrad, en particulier le magistral Typhon
13 Elle concerne en priorité le transit de céréales et de vrac conteneurisé
14Entre 8000 et 16000 evp. L’équivalent vingt pieds ou EVP (en anglais, twenty-foot equivalent unit : TEU)
15En Malaisie
16 31 sur les 50 premiers ports mondiaux sont situés en Asie-Pacifique
17 Rotterdam est seulement le 11ème port mondial pour le trafic de conteneur et le premier non-asiatique
18Pour une définition voir : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/hub-and-spoke
hub and spoke signifie moyeu et rayons. Le hub ou moyeu est le point vers lequel convergent les différentes lignes, assimilées à des rayons. Le réseau en hub and spoke privilégie un trafic en étoile autour d’un nœud. Par rapport au réseau totalement maillé, ce système a l’avantage de permettre des économies d’échelle dans un contexte de massification des flux.La technique du hub and spoke a d’abord été employée par le transport aérien. C’est la compagnie de fret express FedEx qui l’a d’abord expérimentée pour les colis aux Etats-Unis en utilisant le hub de Memphis.Le système s’est largement diffusé dans les années 1980. Le système a été adopté par le transport maritime dans les années 1990.
19Le feedering est une action de transbordement entre les grands navires de ligne (navires-mères) qui font escale dans un nombre limité de grands ports (hubs), et les plus petits navires (feeders) qui acheminent les marchandises vers des ports de plus petite taille que les armateurs ne desservent pas en ligne directe.
Le feeder est un navire de petit tonnage, permettant l’éclatement, sur différents ports à courte distance, d’une cargaison apportée dans un port principal par un gros navire faisant peu d’escales. Inversement, il assure la collecte de marchandises vers le port principal. Le feeder assure des rotations de courte distance complémentaires des services au long cours. ( voir http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/feeder-feedering )
20François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009, p 313
21 Olivier Dollfus, La mondialisation, Presses de Sciences Po,‎ 1996, p. 25-27, chapitre 2, « Le monde dans ses lieux ».

22Voir l’article de Nathalie Fau, Le détroit de Malacca : porte océane, axe maritime, enjeux stratégiques sur le site de géoconfluences, 2004 http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/transv/Mobil/MobilScient4.htm
23 Le 16 novembre 1971, « les gouvernements indonésiens et malais (soutenus par la Chine et suscitant l’opposition des Etats-Unis et de l’URSS) déclarent conjointement que le détroit de Malacca n’est pas un détroit international mais en autorise son franchissement »
24Elle met en place les Zone Économique Exclusive (ZEE) de 200 miles [eaux territoriales 12 miles ; zone contiguë 12/24 miles ; reste ZEE jusqu'au 200miles ; au delà haute mer considérée comme internationale]
25 La Chine a ratifié la convention en CNUDUM au milieux des années 90
26 Îlots inhabités, intégrés par Japon en 1905, militairement occupés par Corée du Sud depuis 1954, symbole nationaliste pour la Corée et emblème de non-repentance pour le Japon
27 Îlots inhabités, contrôlés par le Japon, mais placés sur le plateau continental revendiqué par la Corée du Sud et la Chine
28 Îlots inhabités contrôlés par le Japon depuis 1885. Situés sur le plateau continental et séparés des îles d’Okinawa par une fosse sous-marine. Appartenance à l’ancien royaume des Ryûkû intégré par le Japon en 1879. le litige avec Chine fut relancé dans années 70 par la découverte de gisements de pétroles en mers de Chine orientale et par l’instauration des ZEE
29http://www.lepoint.fr/monde/tensions-pekin-hanoi-le-vietnam-calme-le-jeu-la-chine-evacue-ses-ressortissants-18-05-2014-1824843_24.php
30http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/10/29/le-timor-oriental-revient-de-loin_3504992_3216.html
31Eric Denécé, Géostratégie de la mer de Chine et des bassins adjacents, L’Harmattan, collection "Recherches asiatiques", Paris, 1999.
32http://www.bbc.co.uk/history/historic_figures/raleigh_walter.shtml
33 La coopération américaine avec les Philippines est active. L’avion espion P3-Orion de l’US Navy fournit à Manille des renseignements sur l’activité militaire chinoise dans la zone. Quant aux Japonais, ils financent (par prêt) l’achat par Manille de patrouilleurs nippons. Un navire américain a également été vendu en août 2013 à la marine des Philippines dans le but d’intensifier la protection navale.
34 http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/10/04/20002-20131004ARTFIG00298-obama-annule-sa-tournee-en-asie-en-raison-de-la-crise-budgetaire.php

http://actu-monde.nouvelobs.com/asie-president.html

35Tournée reportée et effectuée fin avril 2014. http://www.challenges.fr/monde/20140517.REU4603/les-promesses-d-obama-en-asie-a-l-epreuve-des-ambitions-chinoises.html?xtor=RSS-25
36Bethemont J., La Méditerranée en partage, documentation photographique, dossier n° 8039, Paris, La Documentation Française, 2004.
37Face à l’île de Bornéo
38http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs/infos-pratiques-20973/risques/piraterie-maritime-20996/
39 Malacca Straits Patrols inaugurées par la Malaisie, Singapour et Indonésie rejoints en 2009 par la Thaïlande
40 EIS – patrouilles aériennes autorisées à voler au dessus des eaux de tous les pays participants au dispositif destinées à repérer les bâtiments suspects et à dissuader les pirates
41 IEG- formé en 2006, il consiste en un système de partage de l’information
42Lire sur le sujet : Questions maritimes en Asie du sud-est. Problématiques locales, enjeux régionaux et implications globales, Mémoire de recherche présenté par M. Alexandre BESSON. Directeur de recherche : Dr. Olivier GUILLARD, directeur de recherche Asie, IRIS
43 Exemple de l’aide des Etats-unis aux Philippines suite aux travages du typhon Haiyan en 2013 : http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20131110-philippines-typhon-haiyan-aide-urgence-ong-ue/
44http://www.liberation.fr/monde/2014/05/11/asean-sommet-historique-en-birmanie-des-nations-d-asie-du-sud-est_1014989
45AFTA : zone asiatique de libre échange.
46 coopération économique
47 Elle concerne plusieurs provinces japonaises du « Japon de l’Envers »,, certains oblast russes, des département de la orée et quatre provinces chinoises ; lancée en 1988-1989, la coopération reste limitée
48 Provinces chinoises de Guangdong et du Fujian, Hong Kong, Taïwan ; La coopération concerne les activités industrielles à forte valeur ajoutée
49 Régions occidentale de Corée, provinces chinoises du Liaoning -du Shandong- du Zhejiang, île japonaise d Kyûshû ; coopération économique et industrielle avec accélération des délocalisation de la production vers le littoral chinois
50 Brunei-Indonésie-Malaisie-Philippines, coopération largement freinée par la crise asiatique de 1997-1998
51 Singapour-Johore-Riau ; depuis 1989, mise en œuvre d’une autorité administrative transnationale, Singapour en est le moteur
52 Etat de Sumatra-Nord et Aceh en Indonésie – Etats malais de Perak, Pinang, Kedah, Perlis et Etats thaïlandais de Satun Songkhla, Yala, Pattani, Narathiwat ; valorisation des ressources locales, résultats limités en dehors des secteurs textiles et de la sous-traitance électronique, zone d’insécurité avec rébellion musulmane à Aceh
53 Il regroupe les villes de Tumen et Hunchun (Chine), de Chongjin (Corée du Nord) et l’Oblast de Vladivostock (Russie). Crée en 1995 sous le parrainage du PNUD, il avait pour objectif de promouvoir la stabilité de la région en favorisant le développement industriel et commercial à partir de l’exploitation des ressources sibérienne. Cette coopération se révèle décevante.
54Elle regroupe 27 pays membres qui représentent plus du tiers de la population mondiale, 60% du PIB mondial et la moitié des échanges planétaires. Elle consiste sur la recherche du consensus plus que sur la négociation de traités contraignants.
55 Déclaration de Bogor. Voir http://www.apec.org/Meeting-Papers/Leaders-Declarations/1994/1994_aelm.aspx
56http://french.xinhuanet.com/economie/2014-04/30/c_133301867.htm
57http://quebec.huffingtonpost.ca/2014/04/30/la-chine-soutient-un-trai_n_5237864.html
58http://www.international.gc.ca/trade-agreements-accords-commerciaux/agr-acc/tpp-ptp/index.aspx?lang=fra
59Alban Sciascia, « La sécurité maritime en Asie du Sud-est : la voie des exercices multinationaux », note de recherche de l’IAO, Institut d’Asie Orientale, septembre 2010, Lyon.
60http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/24/la-chine-prepare-methodiquement-une-extension-de-ses-dessertes-maritimes_3465891_3234.html

 

Boko Haram, Histoire d’un islamisme sahélien

18 mai

9782343028484mAlors que la secte nigériane fait la Une de l’actualité et suscite une réprobation internationale qui a poussé les principaux chefs d’Etat du monde occidental, à commencer par Barack Obama, à indiquer leur volonté d’aider le Nigeria, Pauline Guibbaud livre ses jours chez L’Harmattan une analyse rigoureuse de Boko Haram en replaçant le mouvement terroriste dans son contexte nigérian mais aussi régional (AQMI notamment). Etudes géostratégiques est donc très heureux de présenter cet ouvrage tiré d’un travail effectué dans le cadre du Master II d’Histoire militaire. Pour plus d’informations, voir le document ci-joint Fdp Boko_Haram.

FAIRE LA PAIX AUTOUR DE L’AN MIL, DEJA UN OBJECTIF EN EUROPE ?

11 mai

En France, l’historiographie traditionnelle a longtemps présenté les X° et XI° siècles comme une période de déchaînement de violences, de guerres féodales, prenant place dans un contexte d’anarchie politique et de reflux du pouvoir royal succédant à la grandeur de la période carolingienne. Elle expliquait ainsi les tentatives de l’Église à travers les mouvements de Paix de Dieu pour contenir les exactions des laïcs et discipliner la chevalerie naissante. Depuis une vingtaine d’années cette vision a été remise en question par les travaux de Dominique Barthélémy1, qui, à la lumière d’un réexamen critique des sources, a démontré que cette multiplication des conflits relevait pour l’essentiel plus d’un effet documentaire que d’une véritable explosion de violence. L’étude des conflits et de leurs règlements a d’ailleurs été largement renouvelée par des historiens anglo-saxons (Cheyette2, Geary3, White4 notamment) qui en proposent une nouvelle analyse se référant à l’approche anthropologique. Ils défendent que toute société génère ses propres instances de régulation des conflits même dans un contexte d’absence ou d’affaiblissement des institutions judiciaires. L’objectif de la justice n’est alors plus la recherche de la vérité, mais plutôt la limitation de la violence et le maintien de la paix. Ils ont valorisé les pratiques de médiation et de négociation dans un monde où l’autorité supérieure n’est souvent vue que comme un ultime recours. Chercher à faire la paix, à rétablir le calme, dans cette société du « premier âge féodal » ne revient donc pas à punir à tout prix les impétrants, mais bel et bien de les amener à négocier une sortie du conflit, même éphémère, répondant aux nécessités de préservation de l’honneur de chacun. Les modalités de résolution des conflits, les chemins empruntés pour régler une situation de violence, tout comme les conflits eux-mêmes, sont comme autant de mécanismes indispensables à la fabrique des solidarités et des hiérarchies dans la société des X° et XI siècles.

S’est donc longtemps imposée l’image d’une Germanie où le roi et les princes conservaient pour l’essentiel la légitimité du pouvoir, le monopole de la violence légitime et de l’autorité, alors que la France, la Bourgogne-Provence (plus tard la Lotharingie et la Bourgogne-Transjurane) connaîtraient un éclatement des pouvoirs entraînant une situation d’anarchie et d’insécurité. En abandonnant la thèse de la recrudescence de la violence, l’historiographie récente a donc relativisé l’opposition entre les deux grands espaces hérités des temps carolingiens, bien que les conditions politiques diffèrent avec à l’Est un plus grand recours à l’arbitrage royal pour le règlement des conflits alors qu’à l’Ouest on recourait plus fréquemment à d’autres formes de résolution de conflits.

Dans un monde où la recherche de la paix ne doit plus être étudiée comme la recherche d’un état de grâce mais doit plutôt être considérée comme une effort constant pour négocier, inventer de nouvelles formules qui contraignent les adversaires et les contiennent dans les limites fixées, il s’agit de voir comment la recherche de la pacification de la société est un moyen employé par les pouvoirs pour légitimer un ordre politique et social tout en cherchant à ranimer la flamme de l’unité politique et spirituelle du continent européen.

C’est ce que nous tenterons d’analyser en étudiant d’abord les mécanismes en action dans le règlement des conflits aux X° et XI° siècles, avant d’envisager les interventions des différents détenteurs du pouvoir afin de réguler la violence et de maintenir un ordre favorable, puis nous examinerons comment l’Église, dans son effort pour discipliner les laïcs, prend de nouvelles initiatives en matière d’encadrement et de détournement de la violence.

 

Comment régler les conflits ?

La société du « premier moyen âge » est une société violente. Toutefois cette violence ne peut être assimilée à une violence aveugle. Dans une société qui exacerbe le sens de l’honneur, venger l’affront est un devoir car l’offense rejaillit sur le groupe. La vengeance privée – la faide- répond à une fonction sociale précise. Elle correspond à une violence régulée, canalisée, réglementée. Elle est un mécanisme de règlement de conflit hérité des temps carolingiens malgré l’interdiction de cette pratique par Charlemagne et son rappel par une justice royale affaiblie en 880. La réponse faidale est bien un processus complexe dont l’objectif est d’apporter une réponse proportionnelle à l’affront subi. Elle correspond à un jeu d’avertissements mutuels, de menaces graduées, qui le plus souvent pouvaient être un préalable à la négociation. Dans sa chronique, Reginon de Prüm5 rapporte la faide qui suit en 892 le meurtre du comte Menigaud apparenté au roi Eudes par le comte Albéric pour les honores du Rhin moyen. En 896 l’assassinat de Ménigaud est vengé par celui d’Albéric des mains d’un parent lui-même tué quelques temps après. Il faut attendre l’intervention du Pape et des archevêques de Cologne et de Reims, se substituant au passage à un pouvoir royal absent, pour clore le conflit. La faide, du reste, n’est pas le monopole des puissants. Au XIème siècle, un cas célèbre oppose les serfs des seigneuries ecclésiastiques de Saint Pierre de Wörms et de Lorsch causant la mort de trente cinq personnes. Alpert de Metz6 rapporte, quant à lui, un conflit qui oppose pendant vingt ans entre 997 et 1016 Wicmann et Baldéric. Les périodes de réconciliation préparent souvent la reprise de la faide. La vengeance participe donc à l’éthique de l’honneur. Il ne faut pas l’opposer à la paix. Étant mesurée, la faide est un instrument de négociation et de pacification dans une société où les combats de masses sont rares. L’objectif de chaque partie est donc de pousser l’adversaire à négocier après s’être soi-même mis en position de force.

L’appel à la justice publique est considéré comme un ultime recours pour les hommes du « premier moyen âge ». Ils privilégient les règlements extrajudiciaires. Ils préfèrent un compromis assurant la réconciliation des parties et évitant une poursuite de la vengeance sur le terrain judiciaire. Ces compromis font régulièrement appel à un intermédiaire, souvent religieux. Dans une société où prévalent les liens personnels, les rapports entre les gens de pouvoir sont donc régulés par l’engagement personnel fondé sur la valeur du serment. Les pactes d’Amicitia (très utilisés par les puissants) engagent, par exemple, la clientèle vassalique avec souvent l’objectif de pacifier des régions entières. Ainsi, Flodoard7 rappelle l’alliance entre Louis IV et Otton Ier en 942 et celle d’Herbert de Vermandois et de Giselebert de Lotharingie en 932. En tout état de cause, ces compromis et traités d’amitié n’entrent pas en contradiction avec les décisions des tribunaux publics. Au contraire il existe une complémentarité entre le judiciaire et l’extra-judiciaire : une négociation extra-judiciaire pouvait être présentée devant le juge pour être validée publiquement, inversement un jugement pouvait être parachevé par un compromis. Comment se déroulait alors la négociation et la cérémonie qui entérinait le compromis ? Les négociations sont lancées une fois que les hostilités ont cessé. Les médiateurs sont protégés par des règles tacites. Comme nous l’avons déjà évoqué, un intermédiaire peut intercéder. Richard II de Normandie joue ce rôle dans le conflit opposant Eudes de Blois au roi Robert II à propos de la Champagne en transmettant à Eudes sa convocation au plaid royal. Lors de la négociation, les conditions de réconciliation et la cérémonie de paix sont évoqués. Dans le royaume germanique la réconciliation devait être précédée par une soumission publique la deditio. En 941, Henri se jette ainsi au pied de son frère Otton Ier. En général le soumis désireux de se réconcilier se présente pieds nus, habillé en pénitent, tête basse. Le vainqueur accorde alors sa miséricorde ou prononce la disgrâce. La deditio n’est pas un acte d’humiliation mais bien un acte d’essence religieuse réconciliant le pêcheur avec Dieu. Celui qui reçoit la dedition est élevé au rang de Dieu miséricordieux en offrant son pardon. Dans les régions méridionales la paix est concrétisée par des accords bilatéraux écrits : les convenientiae. Elles s’accompagnent d’une promesse de fidélité, d’une vente, d’une donation ou de la renonciation à un droit. Les conventions conclues entre le duc d’Aquitaine Guillaume V et ses vassaux parmi lesquels Hugues de Chiliarque relèvent de ce type d’accord.

Une particularité de l’époque est le recours au combat judiciaire comme procédure admise pour trancher les litiges. Thietmar de Mersebourg8 en fournit l’exemple dans sa chronique. En 979, le comte Gero d’Alsleben fut arrêté par l’archevêque Adalbert de Magdebourg et le margrave Dietrich de la Marche du Nord en vertu d’une accusation proférée par un saxon, Waldo. L’affaire fut portée devant le tribunal d’Otton II. L’empereur convoqua les grands pour surveiller le duel judiciaire entre Gero et Waldo, qui se tint sur un île de l’Elbe. Géro reçut des coups qui le mirent hors de combat, mais Waldo mourut de ses blessures peu après avoir quitté les lieux. Après enquête, la cour royale décida que Géro avait perdu le duel et était par conséquent coupable. Malgré les protestations du duc Otton de Bavière et du comte Berthold de Schweinfurt, l’empereur ordonna que Géro soit décapité. Ce type d’ordalie resta traditionnel jusqu’au XII° siècle, en dépit des condamnations du clergé.

Maintenir l’ordre : une obligation morale et une nécessité politique  pour les détenteurs du pouvoir

Faide, appel à la justice privée ou ordalies sont autant d’instruments de régulation des conflits à la disposition d’une société fortement imprégnée des idées et valeurs chrétiennes, dans laquelle la légitimité du souverain est d’abord fondée sur sa mission de maintenir l’ordre et la paix publique. Le Pseudo-testament de Saint Rémi9 dans le royaume de l’Ouest (seconde moitié du X°s.) affirme que le roi est choisi « pour l’honneur de la Saint Église et la défense des pauvres ». A l’Est, dans sa Vie de Conrad, Wipon10 insiste sur le devoir royal de construction de la paix et de la justice. Les théologiens carolingiens appuyaient la définition d’un roi juste, prenant modèle sur les rois de l’Ancien Testament et portant les insignes de la justice. D’ailleurs à l’Est, le monarque arbore la verge de justice (sceptre) et Hugues Capet la main de justice à l’Ouest. Le roi se devait de maintenir l’ordre dans son royaume. A l’Ouest, la tâche fut rapidement compliquée par l’évolution des conditions politiques largement défavorables au roi. Les bonnes intentions de Charles le Simple sont restées longtemps lettre morte. A l’Est, pour préserver la paix publique, les souverains intervenaient dans les guerres entre Grands. Ils pouvaient d’ailleurs leur imposer de lourdes amendes comme ce fut le cas pour Hermann II de Souabe qui dût verser des compensations à l’évêque de Strasbourg pour avoir pillé sa cité pendant la crise de succession en 1002. Plus largement, le souverain est le juge suprême de tous les sujets (ecclésiastiques théoriquement mis à part). Il est la source de la loi – même si l’activité législative royale est modeste à l’ouest comme à l’est au cours de la période – et le gardien des lois écrites et des coutumes. Il rend la justice. La justice royale respecte les objectifs du temps : elle ne procède pas automatiquement de l’épreuve de force. Le jugement n’intervient que si la pacification échoue. Les peines viennent le plus souvent sanctionner le refus de faire la paix, pas la faute. Le roi devait montrer des vertus attendus chez un souverain chrétien : la clémence, la magnanimité, la miséricorde. Il remplissait ainsi son rôle d’arbitre et de principal facteur d’intégration du royaume.

A des échelles inférieures, nombre de conflits ne relevaient pas de l’intérêt ou de la compétence royale. Il y a des territoires qui bénéficient d’immunités et qui sont interdits aux agents du pouvoir, notamment pour rendre la basse justice. Au X° siècle, les communautés ecclésiastiques bénéficient d’une immunité renforcée qui s’étend à la justice de sang. Les pouvoirs laïcs peuvent toutefois contrôler la justice sur un territoire immuniste par le système de l’avouerie : l’abbé ou l’évêque ne peut exercer le pouvoir de justice sur un laïc. En investissant la fonction d’avoué, le comte obtient une influence importante sur ce type de territoire. Le comte préside quant à lui les plaids comtaux qui existent encore au X° siècle, en association parfois avec l’évêque. Les deux personnages coopèrent dans une mission commune : assurer la paix. Avec les délégations de ban, le nombre de cours de justice se multiplient : roi, princes, comtes, châtelains, évêques à la tête d’une seigneurie rendent la haute et la basse justice. A l’échelle locale, les détenteurs du ban sont les vicomtes, les viguiers et les maires. Dans le domaine royal de l’Ouest, Henri Ier introduit les prévôts à la tête des cours de justice subalternes pour concurrencer les châtelains récalcitrants. Plusieurs moyens sont mis en œuvre pour contraindre les parties à accepter le jugement. Il est notamment obligatoire de fournir des garants dès le XI°siècle. Ils garantissent sur leurs propres biens l’exécution des décisions. Les amendes et les peines semblent être surtout un moyen de pression pour que le perdant accepte son tort. Leur perception est secondaire et elle sont souvent remise, démontrant que la recherche de la paix l’emportait sur la volonté d’enrichissement. Au niveau local, on recherchait avant tout le compromis capable d’apaiser l’ordre social plutôt que le jugement qui pouvait le troubler. Au final le pouvoir de rendre la justice au niveau local devient une part de la seigneurie. Pour les plus humbles l’autorité judiciaire est un des éléments de l’autorité seigneuriale.

A l’échelle locale, le cas particulier de la justice de l’évêque mérite d’être distingué. En dehors de son possible rang de seigneur territorial, l’évêque possède dans son diocèse son propre tribunal dont les compétences recouvrent en particulier les affaires de foi et d’hérésie. Conserver et diffuser la législation conciliaire est un élément essentiel de l’activité épiscopale. L’évêque applique cette législation dans le cadre de son tribunal. Il est itinérant, lié aux visites pastorales et fonctionne selon le principe de la procédure d’inquisitio. L’évêque doit en effet mener une enquête pour que lui soit dénoncés les crimes cachés et pour lequel l’autorité publique peut agir d’office : homicide, inceste, viol, rapt, adultère. L’institution de tribunal synodal ne semble pas s’être durablement implantée dans le royaume de l’Ouest. Il fut un des fondements de la puissance épiscopale dans le royaume oriental à partir du X°siècle si on s’en réfère aux Livres des causes synodales de Réginon de Prüm et à plusieurs épisodes de la Vie de Saint Ulrich d’Augsbourg. En outre, l’évêque disposait pour accomplir sa mission de garant de la foi et de maintien de l’ordre moral d’un arsenal de sanctions qui de l’excommunication à l’interdit en passant par l’anathème lui octroyait une considérable autorité. Ces sanctions étaient prononcées à l’occasion de mise en scène liturgique dont l’objectif était d’impressionner les fidèles. Ces condamnations agissaient comme autant de moyen de pression sur les récalcitrants qu’il existait toujours la possibilité d’une réconciliation après une pénitence. Ainsi le puissant Foulque Nerra fut contraint au début du XI°siècle à un pèlerinage en Terre Sainte suite à l’assassinat du comte du Palais Hugues de Beauvais. Au delà de la défense des valeurs chrétiennes tribunal synodal et sanctions ecclésiastiques étaient à la disposition des intérêts politiques des prélats. Le pape Gregoire VII n’hésitant pas à utiliser l’arme de l’excommunication dans son conflit avec Henri IV par deux fois en 1076 et 1080 allant jusqu’à délier ses vassaux de leur serment de fidélité.

L’Eglise, entre pacification de la société et réorientation de la violence

En effet à partir de l’an mil, l’Église dans sa diversité propose à la société de nouvelles voies pour travailler à sa pacification. Encore une fois, il ne s’agit pas d’imposer un idéal de paix et de condamner toutes les formes de violences. Il s’agit plus pour les pouvoir religieux de s’accaparer le sacré en imposant des formes particulières à la violence militaire. Cet intérêt de l’Église prend racine dans un renouveau idéologique. A l’intérieur même de l’institution ecclésiastique des modèles se concurrencent. Au Xème siècle, Odon de Cluny place les monastères au centre de l’échange social, en position de modèle et de médiateur pour la société. A contrario, Flodoard considère que c’est aux évêques de contrôler les laïcs : à la tête de la province ecclésiastique l’archevêque protège l’Église contre les laïcs et organise la paix entre les princes. Autour de l’an mil les monastères de Fleury et de Cluny participent à la redéfinition de la théorie trifonctionnelles. Abbon de Fleury11 fait une distinction entre laïcs (bons), clercs (meilleurs) et moines (excellents). Odon de Cluny12 place les moines en position de guides et de modèles pour la société. Face à ces prétentions monastiques Adalbéron de Laon13 (mort en 1031) et Gérard de Cambrai14 (mort en 1051) fournissent la réponse épiscopale. Ils réaffirment que le fonctionnement harmonieux de la société est imposé par le souverain en relation avec la société. Tous ces schémas se rejoignent pour fonctionner avec la paix comme enjeu essentiel.

Prenant appui sur ces débats sur les conditions de la paix et de l’harmonie dans la société, différentes initiatives ecclésiastiques en faveur de la paix se distinguent. Autour de l’an mil, il n’est pas rare de voir les moines procéder à la résolution des conflits. Moines et chanoines ont mis au point des prières et des rituels destinées à influencer les actions des populations laïques. On peut se rappeler « l’oraison de la paix » d’Odilon de Cluny ou « la prière en cas de persécution » de la cathédrale de Tours ». Il n’est pas rare de voir les moines rassembler la population dans l’église, l’instruire du problème, puis suggérer un appel à Dieu pour contraindre le malfaiteur à faire la paix. Au son des cloches, les moines se mettent alors à professer des formules de malédiction. Patrick Geary rappelle que la clameur pouvait être accompagnée de l’humiliation de reliques ou de crucifix. Les reliques étaient alors placées à terre, elles pouvaient comme à Tours être entourées de ronces. Les saints partageaient ainsi l’humiliation. Les reliques pouvaient rester en place jusqu’à la résolution du conflit. La suspension du culte et donc de la protection des saints poussait les autres laïcs à exhorter les coupables à s’amender. Les reliques pouvaient aussi être sortie de l’église présentées à l’adversaire chrétien pour le forcer à négocier. Cette pratique pouvait concerner les différents entre laïcs et monastères à propos terres données aux moines par un défunt et que la famille souhaite récupérer.

Les membres du clergé s’investissent encore dans des mouvements de « Paix de Dieu » autour et après l’an mil. Il ne s’agit pas pour l’Église de contredire l’ordre seigneurial, d’interdire la guerre sous toutes ses formes. La paix demeure un objectif nécessaire dans une société guerrière et faidale mais la paix ne peut être que relative. Selon Dominique Barthélémy, la Paix de Dieu est un pacte conclu à l’occasion d’un concile provincial ou d’ un synode diocésain réunissant l’évêque, souvent flanqués de collègues voisins, les princes ainsi qu’une foule attirée par les reliques des Saints. On règle alors les litiges en cours, on promet de porter sans faute les futurs litiges devant la justice, on prête serment de protéger l’Église, de respecter les lieux sacrés, et d’œuvrer à la sécurité. Le premier concile de Paix avéré est celui de Charroux (989) sur les terres du duc d’Aquitaine Guillaume Fier-à-Bras. Une série d’anathèmes est alors lancée contre les fauteurs de troubles sous réserve que les fautifs fassent réparation. Il s’agit d’amener le fautif devant la justice et à la pénitence. L’objectif n’est pas la punition perpétuelle mais bien de fixer des normes à la violence, de la canaliser par le sens de l’honneur, les arbitrages et les procédures de justice. Ces conciles de paix concernent surtout l’Ouest méridional (Narbonne, le Puy) puis s’étendent vers le nord (1016 serments à Verdun sur le Doubs, Beauvais 1023 …). A partir de 1027, à Toulouges en Roussillon, de nouveaux canons instaurent la trêve de Dieu qui incite à l’arrêt des hostilités guerrières le dimanche puis entre le mercredi soir et le lundi matin ainsi que pendant les fêtes et les périodes religieuses. Dans le royaume germanique, à la fin du XIème siècle, se sont développées des associations pour garantir la paix dans un cadre territorial (Landfrieden). Elles sont articulées à des trêves garanties par le clergé sur le modèle connu en France. En Germanie le mouvement est dominé par le souverain. Henri III, notamment, encourage les traités de réconciliation locaux entre les grands notamment la paix auprès des Souabes en 1043. D’après Dominique Barthélémy, ces mouvements ne sont pas à relier à une angoisse eschatologique autour de l’an mil décrite par les mutationnistes. Il les place dans la continuité carolingienne des règlements de conflits accordant une place centrale au sacré. Ces mouvements de paix montrent la collusion d’intérêt entre les membres de l’élite et ne peuvent être considéré comme un mouvement antiféodal initié par l’Église.

L’Église loin d’interdire la guerre s’est lancée dans un processus de sacralisation de la violence. A la fin de l’antiquité Saint Ambroise et surtout Saint Augustin réfléchissaient déjà à l’établissement de critères pour une guerre juste. Pour Yves de Chartres15 la guerre est juste si elle est menée sur ordre de Dieu ou d’un pouvoir légitime. L’Église ne conteste jamais le droit des souverains à faire la guerre. On assiste plutôt à une christianisation progressive de la guerre parallèlement à celle des institutions publiques. En Germanie la sacralisation de la guerre débute au milieu du X°siècle avec le culte monastique de Saint Maurice choisit par Otton Ier comme saint patron et à qui fut dédié un monastère à Magdebourg en 937. Il faut y ajouter le culte de la Sainte Lance, les prières sur le champ de bataille, les prières sacralisant la guerre du Pontifical romano-Germanique (v. 950). En France, la sacralisation de la guerre est plus tardive. Il faut attendre le XIème siècle pour assister à une christianisation de la guerre. Lorsque Guillaume de Normandie envahit l’Angleterre en 1066, il arbore la bannière de Saint Pierre qui légitime sa prétention à succéder au roi défunt. Dans la logique de ce processus de sacralisation de la guerre, le pape Urbain II prêche à Clermont la croisade pour libérer le tombeau du christ. Depuis le milieu du XIème siècle, l’action de reconquête des chrétiens en Espagne était valorisée par les papes qui offraient aux combattants la rémission des péchés. La croisade, qui suit l’appel à l’aide des chrétiens d’orient, mêle une expédition armée à un pèlerinage. Urbain II invente pour l’occasion la guerre pénitentielle qui correspond aux aspirations spirituelles de l’époque. Il ne s’agit pas de détourner la violence de l’occident (les mouvements de Paix de Dieu légitimant une certaine forme de violence), mais bien d’une nouvelle étape dans le processus de sacralisation de la guerre, une guerre légitime, ne contredisant pas l’idéal chrétien de concorde mais devenant un des moyens de l’instauration de la paix chrétienne. L’idéal de paix de l’Église implique le maintien l’ordre chrétien .

Dans l’Europe occidentale des Xème et XIème siècles, l’exercice de la violence et de la guerre relève d’une pratique quotidienne. Cet usage n’est pas incontrôlé. Il procède de processus de régulation dont l’objectif n’est pas d’instaurer une paix immuable mais bel et bien de fournir des normes et des limites à des conflits qui participent à produire un ordre. La recherche de la paix est bel est bien un moyen de réguler la société plutôt qu’une tentative d’éteindre toutes formes de conflits. Ainsi se perpétue une société dans laquelle les phases de négociation alternent avec les phases de conflits et de calme. Société dans laquelle la guerre et la paix sont tour à tour utilisées pour produire ou légitimer un ordre politique, social et spirituel. Dans ce contexte les différents pouvoirs participent à la régulation de la violence ainsi qu’à la recherche de la paix. Ils inscrivent leur action dans l’idéal chrétien de la concorde universelle mais ne s’éloignent jamais des objectifs que leurs assignent leurs intérêts propres. L’Église, elle même répond à ces logiques, pour faire de la recherche paix, mais aussi de l’utilisation de la guerre, les instruments de sa mainmise sur les laïcs, les soutenant ainsi sur le chemin d’un salut collectif et individuel pour une Europe que Jacques Le Goff a fait naître au Moyen-Âge16.

Par Benoît Pouget, Professeur Agrégé d’Histoire-Géographie et étudiant en Master II

1. Barthélemy D., ‘La mutation féodale a-t-elle eu lieu? (Note critique)’, Annales ESC, 47 (1992), 767-777

2. Cheyette F., ‘Some Reflections on Violence, Reconciliation, and the “Feudal Revolution”’ – Conflict in Medieval Europe: Changing Perspectives on Society and Culture, ed. W. Brown & P. Górecki (Aldershot, 2003), 243-264

3. Geary P. ‘Vivre en conflit dans une France sans état: Typologie des méchanismes de règlement des conflits, 1050-1200’, Annales ESC, 41 (1986), 1107-1133

4. White S., ‘“Pactum… Legem Vincit et Amor Judicium”: The Settlement of Disputes by Compromise in Eleventh-Century Western France’, The American Journal of Legal History, 22:4 (1978), 281-308 White S., ‘From Peace to Power: the Study of Disputes in Medieval France’ – Feuding and peace-making in eleventh-century France (Aldershot, 2005), 1-15

5Réginon de Prüm, Libri duo de synodalibus causis et disciplinis ecclesiasticis, éd. et trad. Wilfried H. Hartmann, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2004

6. De diversitate lemporum

7. Flodoardi Chronicon – Chronique de Flodoard de l’an 919 à l’an 976, publiée par l’Académie impériale de Reims avec une traduction par M. l’abbé BANDEVILLE, Reims, 1855.

Les Annales de Flodoard, publiées avec une introduction et des notes par Ph. LAUER, Paris, 1905 (Collection de textes pour servir à l’étude et à l’enseignement de l’histoire).

8Die Chronik des Bischofs Thietmar von Merseburg und ihre Korveier Ueberarbeitung, herausgegeben von Holtzmann (Robert) ; Berlin, Weidmann ; 1935

9 Le Grand testament de saint Remi est probablement apocryphe

10Wiponis Gesta Chonradi II. ceteraque quae supersunt opera, Hanovre, 1878, rééd. 1915

11Acta sanctorum ordinis Sanci Benedicti

12Sermons

13Poème au roi Robert

14Voir Erik Van Mingroot, "Gérard Ier de Florennes, évêque de Cambrai », dans Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques, t. 20, Paris, 1984, col. 742-751

15 Tripartita, 1093 ; Decretum (Décret), 1094 ; Panormia, 1095 ; Fantasia , 1098

16L’Europe est-elle née au Moyen Âge ?, Seuil, 2003

 

L’HYPERPUISSANCE AMERICAINE A LA CROISEE DES CHEMINS : ENTRE RESTRUCTURATION ET SEQUESTRATION

8 mai

Après une décennie de guerre en Afghanistan et en Irak, les Etats-Unis ont décidé d’entreprendre la réforme de leur système de défense tant au niveau stratégique qu’opérationnel. Cette réforme s’inscrit dans le cadre du programme national de redressement économique et financier visant, entre autres, à réduire le budget de la défense. Mais la tâche est ardue, eu égard au décalage entre les mesures drastiques initiées par le pouvoir fédéral et les impératifs de sécurité nationale. En effet, la séquestration budgétaire décidée par le Congrès en 2011 inquiète la hiérarchie militaire qui en pressent des effets négatifs sur l’opérationnalité des forces et le leadership américain dans le monde.

En l’espace de quelques mois, l’administration fédérale a pris deux actes majeurs et contradictoires relatifs à la sécurité nationale. Le premier concerne les mesures dites de « séquestration » énoncées dans le Budget Control Act de juillet 2011. Ledit document prescrit la réduction du plafond de la dette américaine par une remise de 1,2 trillion (1200 milliards) de dollars du déficit sur une période de dix ans (2012-2022). Dans cette optique, il est envisagé des coupes automatiques sur le budget de certains programmes, projets et activités fédéraux, dont la défense nationale. Il convient de préciser que les coupes sur les budgets respectifs du Département de la Défense et des autres agences de sécurité nationale devraient absorber 50% du déficit de 1,2 trillion de dollars (soit 600 milliards de dollars).[1]

Le deuxième acte est la publication le 5 janvier 2012, par la Maison Blanche, d’un nouveau document stratégique intitulé: « Sustaining U.S. Global Leadership : Priorities for 21st Century Defense» (Maintenir le leadership mondial des Etats-Unis : priorités de la défense du 21ème siècle). Ce document prospectif définit les quatre missions principales de la défense américaine, notamment le contre-terrorisme, la dissuasion nucléaire, la sécurité intérieure, dissuader et vaincre toute agression émanant d’un ennemi potentiel.[2]

La mise en œuvre de ces missions s’accompagne d’une réorganisation des forces visant à les rendre « plus agiles, flexibles et prêtes à faire face à un nombre varié de contingences. »[3] Ainsi, il est procédé à la réduction de la présence militaire américaine en Europe, et un renforcement du dispositif en Asie, qui constitue désormais, selon le Président Obama, « la plus grande priorité »[4]. Un accent particulier est mis sur la consolidation des moyens de la guerre cybernétique (cyberwarfare) et la défense missiles.

Ce redéploiement stratégique américain, en l’occurrence le renforcement de son dispositif militaire en Asie, vise trois objectifs : maintenir la pression sur Al-Qaeda, suivre de près les enjeux sécuritaires régionaux par la surveillance de la Chine, de la Corée du Nord et de l’Iran. S’agissant spécifiquement de la Chine, son dynamisme économique et ses progrès militaires « accélérés » constituent un souci majeur pour les Etats-Unis et ses alliés. L’Iran, quant à lui, menace les circuits internationaux de pétrole et manifeste son ambition nucléaire.

De ce qui précède, il apparaît que le gouvernement fédéral entend maintenir le niveau opérationnel de l’armée et le leadership américain dans le monde à moindre coût financier. Vision réaliste ou tout simplement chantage politique ? La question divise la classe politique d’autant plus que la hiérarchie militaire a ouvertement exprimé son inquiétude face à cette situation.

Ainsi, le 15 avril 2014, le Département de la Défense (DoD) a publié son rapport sur l’impact approximatif de la séquestration budgétaire[5]. Pour l’essentiel, le rapport souligne que les coupes indésirables du budget de la défense américaine auront un impact négatif sur le format, la modernisation et  l’aptitude opérationnelle des forces à l’horizon 2019.

S’agissant du format des forces, son rétrécissement va concerner toutes les composantes. L’Armée de Terre tombera à 420 000 militaires d’active (contre 490 000 actuellement), 315 000 Gardes Nationaux (contre 350 000 actuellement) et 185 000 réservistes (contre 202 000 actuellement)[6]. Le Marines Corps, pour sa part,  se retrouvera à 175 000 militaires d’active contre 184 000 actuellement. L’Armée de   l’Air devra éliminer entièrement sa flotte de ravitailleurs K-10 et de réduire le nombre de drones. Enfin, la Marine sera contrainte de mettre sous cocon six destroyers et de retirer du service un porte-avions et tous les aéronefs associés, ramenant ainsi à dix sa flotte de porte-avions.

En ce qui concerne la modernisation des forces, elle sera significativement ralentie. Par rapport aux prévisions de l’exercice fiscal 2015,  le Département de la Défense pourra acheter 08 navires en moins au-delà de 2016, dont un sous-marin de type Virginia et 03 destroyers DDG-51. En outre, la livraison du nouveau porte-avions John F. Kennedy sera différée de deux ans. Les acquisitions d’aéronefs devront aussi être revues à la baisse ainsi qu’il suit : 17 avions de combat multifonctions en moins par rapport au plan d’acquisition initial, 5 ravitailleurs KC-46 et 6 P-8A qui ne sortiront jamais de l’usine. Les programmes d’armements légers et la construction d’infrastructures militaires en cours connaîtront un ralentissement considérable. Par ailleurs, souligne le rapport, les dépenses  d’acquisition et de recherches subiront une diminution de 66 milliards de dollars.

S’agissant, enfin, de la capacité opérationnelle, le rapport affirme qu’elle va empirer les déficits déjà enregistrés depuis le début des coupes budgétaires. L’un des effets immédiats sera le retard des programmes d’entraînement et de mise en  condition opérationnelle des forces interarmées dans le cadre des opérations multidimensionnelles.

Le rapport susvisé appelle l’attention de la classe politique sur les effets négatifs de la séquestration et des coupes budgétaires sur la stratégie et la sécurité des Etats-Unis, car une armée rétrécie ne pourra pas faire face efficacement aux menaces multiformes. Le Secrétaire de la Défense, Chuck Hagel, a souligné fort  opportunément que sous la séquestration budgétaire, les Etats-Unis se livrent à une entreprise risquée consistant à penser que l’armée peut faire face à des situations complexes avec peu de moyens.[7]

 

Au final, une armée inquiète de son avenir semble pousser les partisans de la séquestration militaire à faire des concessions fussent-elles limitées. Les Etats-Unis sont donc écartelés entre les calculs politiques et l’impératif sécuritaire dans un monde rempli d’incertitudes et de menaces multiformes. Et de se demander si les voix du redressement économique l’emporteront nécessairement sur celles du maintien de l’hyperpuissance américaine ?

 

Lieutenant-colonel Hubert Onana Mfege, ancien étudiant du Master II

 

[1] House of Representatives-Committee on the Budget, The Budget Control Act of 2011, http://budget.house.gov/budgetcontrolact2011/ (consulté le 21 avril 2014).

[2] The White House, Sustaining U.S. Global Leadership : Priorities for 21st Century Defense, 2012.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] United States Department of Defense, Estimated Impacts of Sequestration-Level Funding, April 2014.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

SITUATION EN UKRAINE

6 mai

Nous invitons nos lecteurs à aller lire l’analyse, comme toujours très rigoureuse, de Patrice Gourdin qu’on peut régulièrement lire sur Etudes géostratégiques sur le site Diploweb http://www.diploweb.com/Ukraine-geopolitique-d-un-Etat.html

La Crimée et les Tatars dans le temps long de la géopolitique russe

4 mai

Ancienne terre d’islam, la Crimée a vu émerger un nationalisme tatar qui fut par la suite soumis par le pouvoir soviétique ; et cette soumission n’est peut-être pas dénuée de parallèles avec la situation actuelle, principalement du point de vue de la stratégie russe.
C’est au XIVème siècle que la Crimée passe sous domination sunnite, sous le règne d’Özbeg, prince mongol de la Horde d’Or et qui régna comme khan de 1313 à 1341, mais c’est toutefois dès 1239 que la Horde s’installa en Crimée lorsque certains clans décidèrent d’en faire leur « yurt » (pays) (1). Les Tatars gouvernèrent ensuite le khanat de Crimée, qui s’étendait alors de l’embouchure du Dniestr à celui du Dniepr. Jusqu’au passage sous domination russe, le khanat de Crimée est, parmi tous les khanats turcs issus de l’éclatement de la Horde d’Or, celui qui exista le plus longtemps (2).
Une conquête s’inscrivant dans la logique russe de « Moscou- troisième Rome »
La conquête de la péninsule de Crimée en 1783 ne saurait se justifier par la seule ambition russe d’accéder aux mers chaudes, malgré la naissance de la flotte russe de la Mer Noire la même année (3), et apparaît plutôt comme étant le premier pas de ce que Catherine II appelait son « projet grec ». Stratégiquement, cela visait à l’émancipation de tous les peuples orthodoxes des Balkans, leur passage sous protection russe, l’expulsion des Turcs du continent européen (4) et la création d’Etats-tampons sous protectorat russe et destinés à assurer sa sécurité à ses frontières sud (5). Plus largement, il s’agissait de faire de Moscou la « Troisième Rome » en favorisant, autour des peuples slaves, l’unité de la religion orthodoxe dont Constantinople demeurait alors le berceau spirituel après le grand schisme de 1054. Pour cette raison, la domination russe, totale à partir de 1785, se caractérisa par la mise en place de politiques de colonisation et de russification qui défirent complètement l’organisation sociétale tatare (6).
L’émergence du nationalisme tatar
A la fin du XIXème siècle, soit un siècle seulement après la conquête russe, les Tatars ne constituent plus qu’une petite minorité musulmane, coupée des autres peuples turcs de l’Empire ottoman. Toutefois, l’espoir d’un renouveau « national » apparaît au sein de la minorité tatare, sous l’action d’intellectuels et de la pensée réformiste, ou « djadidiste ». Celle-ci apparaît avec Ismaïl Bey Gaspirali (7) qui, inspiré par ses études et voyages (8) ainsi que par le débat entre slavophiles et occidentalistes au milieu du XIXème siècle en Russie, développe l’idée selon laquelle seule une modernisation « nationale », marquée par le libéralisme et un ancrage résolument occidental, serait susceptible de permettre une renaissance de la nation tatare de Crimée.
A la faveur de l’année 1905, décisive pour la Russie, notamment par la révolution commencée par le « Dimanche rouge » en janvier et estompée en octobre avec la promesse d’une constitution posée par Le Manifeste d’octobre, se créé le parti modéré Union musulmane qui plaide pour un renouveau panturc et panislamique dans le cadre du pouvoir impérial contre lequel il ne veut s’opposer. Escomptant une évolution démocratique et libérale de la Russie, Union musulmane revendique l’égalité avec les Russes, la liberté religieuse ainsi qu’une réforme scolaire mais aucune de ces revendications n’aboutissent.
Après cet échec, une partie des Tatars est convaincue, alors que se développent déjà les idées révolutionnaires, que la Nation tatare ne saurait émergée que par une réduction des injustices sociales de la péninsule dont le gouvernement tsariste est rendu responsable. Dès lors, le nationalisme tatar se radicalise et évolue vers une opposition à l’autorité russe qui décline progressivement l’idéal panturc et panislamique à des formes identitaires plus nationales (9). A côté de la définition de la nation tatare, qui se retrouve territorialement (la Crimée), ethniquement (population turque) et religieusement (islam sunnite), un organe clandestin apparaît avec la Société nationale.
Le nationalisme tatare, qui émerge avec Gaspirali, parvient à développer les éléments d’appartenance à une nation et de simples revendications locales spécifiques évoluent en une volonté d’émancipation à la veille de la Révolution russe.
La soumission au bolchévisme
La chute du tsar en février 1917 et les débuts de la révolution russe sont propices au développement des tentations autonomistes tatares, le mouvement nationaliste y voyant la possibilité de faire naître un Etat tatar autonome au sein de la Russie. Une conférence des musulmans de Crimée est ainsi organisée à Simféropol en mars 1917 et à laquelle participent 1 500 délégués. Des mesures économiques, politiques, sociales et culturelles sont prises. Un gouvernement est formé, une constitution adoptée et la nouvelle autorité tatare, confiée à Celebi Cihan, s’installe à Simféropol.
Toutefois, considérant les sécessions contraires aux intérêts de la révolution prolétarienne (10), le pouvoir bolchévique s’y oppose et une autorité bolchévique est instaurée à Sébastopol et il est ordonné aux marins de la flotte de la Mer noire de marche sur Simféropol, selon le vœu de Staline que « le droit des nations à la séparation ne doit pas être confondu avec l’idée que les nations doivent obligatoirement se séparer » (11). Le nationalisme tatar est réprimé, ses responsables emprisonnés et son parti interdit.
La répression bolchévique n’achève cependant pas le nationalisme tatar et, au début de l’année 1921, la situation dans la péninsule inquiète le gouvernement bolchévique qui envoie alors Sultan Galiev, communiste musulman en charge des politiques de nationalités. De sa mission dans la péninsule, il arrive à la conclusion que la Tchéka pratique de nombreux excès et plaide pour l’instauration d’une République soviétique autonome de Crimée, ce qui sera fait le 18 octobre 1921, pour une redistribution des terres au profit des paysans tatars et pour une politique d’ouverture du Parti communiste à l’égard des Tatars.
Dès lors, le nationalisme tatar est détruit sous le double effet de la répression d’abord, d’un degré d’intégration plus poussé au sein de l’URSS ensuite. Pourtant, les années 1920 ne signifient pas pour autant la fin de la crainte bolchévique à l’égard des Tatars. La déportation dont sont victimes les Tatars de Crimée le 18 mai 1944 (12) et la prolongation des effets de la déportation par l’exclusion des Tatars des processus de réhabilitation initiés par Khroutchev dans la foulée du 20ème Congrès du PCUS en 1956 en témoigne puisque, si les Tatars de Crimée retrouvent leurs droits à titre individuel, toute existence collective leur est dès lors déniée (13).
Or, le sort des Tatars de Crimée, de la Moscou héritière de Constantinople en 1783 au renouvellement du messianisme russe par l’idéologie bolchévique, traduit la stratégie d’universalisme de Moscou. Derrière l’histoire et le vécu tatars (14) , se perçoit le caractère universaliste de la stratégie russe, caractère qui est peut être celui se retrouvant aujourd’hui dans la situation en Crimée. Ainsi, la manière dont Moscou mit en avant la solidarité orthodoxe et russophone pour justifier son intervention en Crimée et l’organisation d’un référendum d’autodétermination malgré les protestations de la communauté internationale et l’hostilité de l’Ukraine peut démontrer l’idée selon laquelle la pensée stratégique russe se positionne au-delà des revendications nationales qui lui sont contraires.
La stratégie « d’universalisme » de Moscou
La stratégie russe ne peut se concevoir que dans une double dimension : spatiale et religieuse. Dès le XVIème siècle, sous l’inspiration du moine Philothée de Pskov et la lettre qu’il adressa à Vladimir III vers 1510-1511, lettre censée « contenir » l’idée de Moscou « troisième Rome », le positionnement de la Russie dans le monde était en partie dictée par la volonté de fonder un ensemble orthodoxe et de faire de la Moscovie le « siège d’un empire universel » (15). La révolution bolchévique et l’idéologie communiste renouvelèrent le messianisme précédent par le postulat d’un conflit idéologique mondial devant aboutir à la victoire, s’inscrivant ainsi dans la continuité de la pensée tsariste développée au XIXème siècle du déclin de l’Occident et de la Russie comme « troisième voie » (16).
Toutefois, si la chute de l’URSS favorisa un rapprochement avec l’Occident qui se traduisit également dans les orientations de la politique étrangère russe avec l’élaboration de la doctrine Elstine-Kozyrev en 1993 (17) , la doctrine Primakov (18) qui lui succède rompt avec cette ligne diplomatique en plaidant pour la construction d’une empire eurasien, situé dans la sphère d’influence historique et culturelle de la Russie afin d’équilibrer la prédominance américaine par l’instauration de contrepoids dans la logique d’un monde multipolaire. A côté de la mise en place de « partenariats sélectifs » avec l’Occident, en jouant notamment sur les différends entre l’Union européenne et les Etats-Unis, l’un des piliers de la doctrine Primakov repose sur l’établissement d’un glacis, incluant les pays de la CEI et les anciennes frontières de l’URSS, au-delà duquel le développement de l’Occident, à travers un rapprochement avec l’Union européenne et/ou l’OTAN, serait perçue avec méfiance par Moscou et entrainerait des conséquences politiques (19).
Des parallèles
La soumission du nationalisme tatar en Crimée obéissait à l’exigence stratégique russe puis soviétique, et les conséquences furent dramatiques. Le décalage observé entre les revendications tatares, notamment avant la Révolution de 1917, et les réponses russes traduisent l’idée selon laquelle l’intérêt stratégique de la Russie prime.
Cette primauté des intérêts stratégiques se révèle difficilement conciliable aujourd’hui avec le droit international et des instances de gouvernance qui cherchent à favoriser la coopération. Toutefois, en continuant à se penser en empire, héritier des empires tsariste et soviétique, et donc historiquement presque « immortelle », la Russie s’impose et l’exemple du nationalisme tatar, en perspective historique, peut se percevoir comme étant de mauvais augure pour l’Ukraine.

Pierre-Olivier Eglemme, étudiant du Master II en 2013-2014.

1 B. G. Williams, The Crimean Tatars : the Diaspora Experience and the Forging of a Nation, Leyde, 2001.
2 A. Fisher, The Russian Annexion of the Crimea, Cambridge, 1970.
3 Brèves Marines, n° 166, mars 2014.
4 Le khanat de Crimée est alors une vassalité du sultan ottoman.
5 E. Morenkova Perrier, « Les principes fondamentaux de la pensée stratégique russe », Les Laboratoires de l’INSERM, n°22, pp.9-10.
6 G. Dufaud, « Le pouvoir soviétique et l’indigénisation de la République de Crimée, ou comment soumettre le nationalisme tatar criméen (1880-1922) », Hypothèses, 2005/1, p.148.
7 H. Carrère d’Encausse, Réforme et révolution chez les musulmans de Russie, Paris, 1966.
8 Il fit notamment ses études à Saint-Pétersbourg, en France et en Turquie.
9 G. Dufaud, op. cit. , p. 150
10 H. Carrère d’Encausse, Le Grand défi. Bolchéviks et Nations (1917-1930), Paris, 1987, p.92-127.
11 Cité par M.P. Rey, De la Russie à l’Union soviétique : la constuction de l’Empire (1462-1953), Paris, 2002, p.171.
12 Les Tatars de Crimée ne sont pas les seules minorités d’URSS à avoir fait l’objet de déportation. Les Allemands de la Volga, les Kalmouks, les Balkars, les Karatchaïs, les Ingouches le sont avant eux, entre 1941 et mai 1944, les Bulgares de Crimée, les Grecs de Crimée, les Coréens, les Kurdes et les Meskhètes le sont par la suite.
13 A. Campana, « La mobilisation des Tatars de Crimée pour leur réhabilitation : entre légalisme et rhétorique victimaire », Raisons politiques, 2008/2 n°30, p. 89.
14 Pour plus d’information sur la situation actuelle des Tatars, voir l’article d’Aurélie Campana, op. cit. ainsi que http://www.france24.com/fr/20140111-reporter-tatars-crimee-asie-centrale-minorites-exil-turcophones-slave-ukraine-identite/
15 M. Malia, L’Occident et l’énigme russe. Du cavalier de bronze au mausolée de Lénine, Editions du Seuil, 2003, p. 22.
16 Sur le débat entre Occidentalistes et Slavophiles, voir E. Dmitrieva, « Visions russes de l’Europe centrale occidentalistes et Slavophiles », Revue germanique internationale[En ligne], 1 | 1994.
17 Ministre des Affaires étrangères, Andrei Kozyrev développa l’idée selon laquelle la Russie post-soviétique devait être l’alliée naturelle de l’Occident. Ainsi, elle devait rejoindre le rang des pays démocratiques, se rapprocher des pays industrialisés et renoncer à son statut d’opposante au capitalisme et, à travers ce renoncement, à celui de ses propres priorités stratégiques qui, d’ailleurs, ne sont pas explicitées dans la Stratégie de 1993.
18 Du nom du Ministre des Affaires étrangères qui succéda à Andreij Kozyrev en 1996.
19 Y. E. Fedorov, « Boffins’ and ‘Buffoons’: Different Strains of Thought in Russia’s Strategic Thinking », Chatham House, Russia and Eurasia Programme, 2006, p. 4.

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