BOOK REVIEW – INTERNATIONAL RELATIONS AND HUMANITARIAN CRISIS de Fabienne Le Houérou

9 avr

L’ouvrage que vient de publier, en anglais, le Dr Le Houérou est d’une extrême densité. Il revêt un intérêt évident en ce qu’il synthétise et met en perspective les années de recherche et les diverses crises que l’auteure a étudiées en profondeur.

HUMANITARIAN

 

Issu de l’enseignement qu’elle délivre à Sciences Po Aix, ce livre est pour Fabienne Le Houérou l’occasion de condenser et de rendre accessible à tous les réflexions que lui inspire sa connaissance transversale des grandes crises humanitaires. C’est donc un travail de maturité qui est livré ici, le résultat d’une réflexion fine et d’un regard affûté qui permettent de saisir en à peine plus de 230 pages les lignes de partage et les logiques à l’œuvre dans une vie internationale d’une incroyable complexité.
La méthode employée est édifiante. Les sources classiques (ouvrages de référence, revues académiques, rapports d’organisations internationales et d’ONG, médias, etc.) sont ici convoquées et minutieusement exploitées, mais elles sont également mises en perspective avec des instruments plus originaux, comme des supports photographiques ou des enregistrements audio et vidéos réalisés par l’auteure au cours de ses nombreux terrains de recherche. La méthode historique et des outils plus novateurs sont donc ici combinés pour saisir la complexité des situations évoquées.
La question que l’auteure pose est à la fois simple et infiniment complexe : qu’est-ce qui sous-tend les interventions "humanitaires" au sens anglo-saxon du terme, c’est-à-dire militaires et se revendiquant de la sécurité collective? Qu’y a-t-il d’humain dans l’humanitaire?
Pour répondre à ce questionnement, le Dr Le Houérou a choisi d’étudier huit des grandes crises de la deuxième moitié du XXe siècle, et la réaction de la communauté internationale dans chacun de ces cas. Cela permet de saisir le caractère résolument construit, et politiquement motivé, du concept d’humanitaire, mais aussi de comprendre les soubassements du rapprochement opéré entre l’humanitaire civil et le militaire depuis la fin de la guerre froide. Le concept même d’humanitaire est ainsi défini et critiqué pour son caractère à ce point polyvalent qu’il en oublie d’être signifiant.

L’ouvrage est donc divisé en dix chapitres dont chacun, hormis le premier et le dernier qui s’attachent à dresser un arrière-plan historique et théorique, traite d’une crise humanitaire majeure. Ces exemples, traités individuellement mais dans une logique d’ensemble, permettent de saisir les caractéristiques communes entre les grandes crises humanitaires qui ont agité la vie internationale pendant la période de guerre froide et après celle-ci. Chaque cas permet en effet de saisir les grandes évolutions du principe humanitaire.
Le premier chapitre étudie les fondements de la réponse humanitaire, et notamment la notion de "charité" dans toutes ses dimensions. Ce concept, hérité de la culture antique, est présent dans les grandes religions actuelles, sous des formes visant souvent, in fine, le clientélisme. Le cas de la charité en islam, ou sadaka, est particulièrement étudié ici, de même que celui de la charité dans le christianisme, le bouddhisme et l’hindouisme. L’action humanitaire serait donc un héritage sécularisé, passé par le prisme des Lumières et de la Révolution française, de cette notion de "charité" religieuse.
Le deuxième chapitre aborde la question de la crise tibétaine de 1959 et ses suites. Une histoire de la relation entre le Tibet et la Chine est rapidement dressée et les intérêts chinois au Tibet sont exposés. La question de la qualification du conflit, et notamment de la pertinence ou non du concept de génocide, est également posée. Dans ce cas précis, Fabienne Le Houérou préfère parler de "génocide culturel" ou encore d’ "ethnocide".
Le troisième chapitre traite de la révolution en Ethiopie en 1985, préparée par des années de famine sous l’empereur Haile Selassie et par les agitations et privations des premières années de la dictature de Mengistu. Cela permet à l’auteure d’évoquer le rôle de l’économie dans la guerre, ainsi que les mutations dans la nature des crises et des réactions humanitaires opérées après ce qu’il s’est passé en Ethiopie.
Le quatrième chapitre ouvre la série des grandes crises de l’après-guerre froide, en abordant le fiasco somalien de la première moitié des années 1990. Après une description claire des lignes de fracture claniques et de l’émergence des seigneurs de la guerre, cette partie analyse les affrontements de l’immédiat après-guerre froide et les logiques géopolitiques à l’œuvre. Cela permet d’étudier la réaction internationale, notamment celle de l’ONU, et d’analyser les missions ONUSOM I et II et Restore Hope. La déroute de la diplomatie internationale est ainsi décrite et passée au crible, ce qui permet de comprendre les conditions de la descente aux enfers de la Somalie, devenue un failed state.
Le cinquième chapitre évoque la question des affrontements et des épurations ethniques en ex-Yougoslavie entre 1992 et 1995. La très grande complexité de cette région, et notamment les soubassements ethniques des conflits, est ici rendue sous une forme très claire. Les réactions internationales aux diverses crises (Croatie, Serbie puis Kosovo) sont présentées et examinées, ce qui permet de percevoir les enjeux liés à cette très célèbre "poudrière".
Le sixième chapitre étudie avec minutie et acuité le génocide rwandais, et notamment le poids de l’héritage colonial allemand puis belge dans la possibilité de mise en place de cet évènement. Les éléments de planification du génocide sont évoqués (médias à propagande raciste, établissement de listes, formation de milices). De même, cette partie présente les éléments-clés de la crise rwandaise, notamment la confusion fatale à l’époque entre le génocide et la guerre civile, le rôle de l’Eglise, l’utilisation du viol comme arme du génocide, la question du rôle de la France et des Etats-Unis, ou encore la (maigre) tentative de réaction internationale et les difficultés qu’elle a rencontrées.
Le septième chapitre s’attache à l’étude des deux guerres du Congo, qui ont (chrono)logiquement suivi les flux massifs de réfugiés rwandais hutu en direction du Zaïre voisin en 1994. Le soutien du nouveau régime rwandais, pour des raisons liées à la poursuite des anciens génocidaires, à la rébellion qui prit le pouvoir au en RDC en 1997 est ainsi étudié. La seconde guerre du Congo, qui succéda immédiatement à la première, est analysée à l’aune des jeux d’alliance régionaux qu’elle a mis en œuvre. L’impuissance de la diplomatie et des interventions internationales est soulignée, ainsi que le rôle des ressources dans la persistance des conflits dans la région.
Le huitième chapitre analyse la crise du Darfour et les conditions historiques et économiques de sa préparation, de même que les soubresauts qui ont agité le Soudan et sa région depuis l’indépendance. L’addition de politiques de l’identité violemment instrumentalisées depuis les années 1980 et d’une série de sécheresses dramatiques ont ainsi conduit à l’explosion de violence de 2003. Le terme de "génocide" est évoqué dans ce contexte particulier, mais l’auteure en critique une utilisation opportuniste et avance une étude du Darfour au prisme de la catégorie d’analyse d’ "ethnocide", prenant davantage en compte les données socio-économiques et climatiques.
Le neuvième chapitre aborde les guerres en Afghanistan depuis 1979. La guerre contre les Soviétiques de 1979 à 1991 est ainsi étudiée, puis l’organisation de la société afghane et du régime taliban des années 1990 est présentée. C’est enfin la plus large intervention militaire de l’après-guerre froide, celle de la coalition occidentale qui dure depuis les attentats du 11 septembre 2001, qui est abordée. On comprend alors les dessous de ce que les commentateurs en sont venus à appeler le "bourbier afghan".
Le dernier chapitre est l’occasion de mettre en lumière l’impact des crises sur les êtres humains qui les traversent, et pas seulement sur la géopolitique mondiale. La situation des personnes déplacées et réfugiées est ainsi évoquée, ainsi que celle des femmes victimes de violences sexuelles en temps de guerre.

Les influences d’une crise sur l’autre, les conséquences diplomatiques d’échec ou de succès dits humanitaires sont ainsi présentées et illustrées tout au long de l’ouvrage. La dimension politique de l’humanitaire est mise en exergue et les contradictions de la diplomatie occidentale sont soulignées. Mais c’est aussi le piège de l’incrimination de l’ONU qui est évité : les arcanes décisionnelles sont ici déconstruites, pas à pas, pour comprendre le (dys)fonctionnement du "machin". Au fond, l’humanitaire n’a d’humaine que la racine latine de son étymologie. Il est bien davantage un instrument géopolitique entre les mains de realpoliticiens qu’un idéal porteur d’espoir et de progrès.
Le choix des crises traitées ici aurait pu être davantage justifié et expliqué, mais est d’une pertinence certaine dans l’approche holistique adoptée par l’auteure. En effet, le coeur de l’étude étant le rapport qu’entretiennent les relations internationales et l’humanitaire, les crises étudiées ont été choisies en fonction de leur pertinence dans l’histoire de l’élaboration ou du recul de la notion d’intervention humanitaire.
Le traitement qui est fait de la notion de "génocide", critiqué comme une catégorie qui revient à relativiser les autres types de crimes (ethnocides, crimes contre l’humanité, crimes de guerre, etc.) et qui à ce titre devrait être abandonnée, me semble un débat intéressant à ouvrir. L’auteure a raison de noter qu’il y a une inégalité de traitement dans les crimes, basée sur cette distinction conceptuelle, alors que les populations concernées souffrent tout autant quel que soit le crime commis contre elle, génocide ou non. Il ne s’agit donc pas de subordonner la possibilité d’une réaction internationale à la qualification ou non d’une crise par le mot de "génocide". Cela conduirait aux dérives qui ont pu être observées dans le cas du Darfour et qui le sont, dans une moindre mesure, dans le cas de la Centrafrique, pour laquelle certains observateurs ont très rapidement parlé de "quasi-génocide" afin de mobiliser des réactions diplomatiques, alors que la situation ne correspondait pas aux critères d’un génocide selon la Convention internationale de 1948. Il ne faut pas rendre le génocide à tel point paradigmatique qu’il minimiserait les autres crimes tout en se vidant lui-même de son sens à force d’être convoqué et dévoyé pour décrire des situations qui n’en relèvent pas.
Néanmoins, le principe même du génocide est intrinsèquement différent de celui des autres crimes, et cela doit être dit. Il ne s’agit pas seulement de la destruction de tout ou partie d’une population, il s’agit d’une volonté concertée de la faire disparaître, c’est-à-dire une adhésion idéologique, philosophique, à l’anéantissement d’un groupe ethnique, racial ou religieux. Cela suppose des relais très solides, essentiellement ceux d’un Etat, à même de planifier et d’organiser les massacres. Contrairement aux autres crimes, le génocide ne laisse pas de place à l’espoir, pas de place à l’humanité. Le groupe ciblé par le génocide est déshumanisé (les Tutsi étaient des inyenzi, des cancrelats pour les Hutu), et c’est cette négation de l’humanité qui est caractéristique du génocide.

Loin de porter un regard angélique sur les questions liées à l’aide humanitaire et au travail des grandes ONG et organisations internationales, le Dr Le Houérou expose ici non seulement les vertus mais aussi les travers d’un système qui en vient, parfois, à entretenir les fléaux contre lesquels il entend lutter. Ce livre amène ainsi à saisir à et à penser les logiques qui conduisent la communauté internationale à préférer guérir les conséquences plutôt que les causes des crises humanitaires.
Les grands enjeux de pouvoir et les manoeuvres diplomatiques sont ici dévoilés. L’auteure ne se soustraie à aucun des défis que lancent les théories des relations internationales actuelles, affrontant les concepts de neutralité, de souveraineté et d’ingérence, et abordant sans tabou les questions liées aux motivations d’intervention ou de non-intervention des grandes puissances du Conseil de sécurité. Elle brosse également en creux, au-travers des cas pratiques étudiés, le rôle des médias dans les grandes crises humanitaires et dans leur perception par l’opinion publique mondiale, ce que certain ont appelé le CNN effect.
Chercheuse rompue à l’exercice de la pluridisciplinarité réussie, c’est donc un ouvrage riche et complet que Fabienne Le Houérou livre ici. Il saura être utile non seulement aux étudiants en relations internationales, en leur permettant de mieux comprendre les enjeux liés aux crises humanitaires, mais aussi aux chercheurs travaillant sur l’une ou l’autre des grandes crises abordées, notamment du fait des perspectives qu’il ouvre sur les autres conflits, ou encore au grand public, qui y trouvera des clefs d’initiation précieuses et didactiques en matière de relations internationales.

 

Agathe Plauchut
Diplômée de Sciences Po Aix et du Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité.
Doctorante en histoire contemporaine (co-direction CHERPA-CNRS).

LA POLITIQUE DE L’UNION EUROPEENNE FACE A LA CRISE EN REPUBLIQUE CENTRAFRICAINE

4 avr

L’Union européenne (UE) a annoncé mardi 1er avril 2014 le lancement officiel de son opération militaire en République centrafricaine (RCA) : EUFOR-RCA1. Celui-ci intervient après des mois de difficiles tractations, de demandes réitérées de la France et même, fait rarissime, d’un rappel à l’ordre du Secrétaire général de l’ONU. La procédure n’est pourtant pas complexe au point d’expliquer la lenteur de cette mise en œuvre. Toutefois, le mécanisme demeure méconnu et l’étude de la genèse de l’EUFOR-RCA offre l’occasion de l’expliquer.

Le préambule du traité sur l’Union européenne actuellement en vigueur, celui de Lisbonne, signé en 2007, affirme que les États membres de l’UE sont « résolus à mettre en œuvre une politique étrangère et de sécurité commune […] afin de promouvoir la paix, la sécurité et le progrès en Europe et dans le monde2.» L’UE dispose même d’une « politique de sécurité et de défense commune » (PSDC) qui « assure à l’Union une capacité opérationnelle s’appuyant sur des moyens civils et militaires3.» En dépit de ces dispositions institutionnelles dépourvues d’ambiguïté, les États membres de l’UE ne manifestent guère d’empressement à intervenir en RCA.
En réalité, l’UE fait montre d’une perception distancée des menaces sises en Afrique sub-saharienne. En atteste  le concept stratégique adopté le 12 décembre 20034 (et reconduit en 20085) à Bruxelles par les États membres. La priorité y est donnée au voisinage immédiat :
« Même à l’ère de la mondialisation, la géographie garde toute son importance. Il est dans l’intérêt de l’Europe que les pays situés à ses frontières soient bien gouvernés. Les voisins engagés dans des conflits violents, les États faibles où la criminalité organisée se répand, les sociétés défaillantes ou une croissance démographique explosive aux frontières de l’Europe constituent pour elle autant de problèmes. Si elle accroît notre sécurité, l’intégration des États adhérents aura également pour effet de rapprocher l’Union européenne des zones de troubles. Notre tâche doit être de promouvoir, à l’Est de l’Union européenne et aux frontières du bassin méditerranéen, un ensemble de pays bien gouvernés avec lesquels nous pourrons avoir des relations étroites, fondées sur la coopération6.»

L’Afrique centrale ne semble donc pas faire partie du périmètre prioritaire de la PESC. Toutefois le document précité recense, parmi les principales menaces planant sur l’UE  et contre lesquelles elle lutte : la déliquescence des États et les conflits régionaux, ainsi que le terrorisme et le crime organisé. Tous ces risques se retrouvent bien dans la crise centrafricaine. Et, comme l’explique toujours le même document,
« notre concept traditionnel d’autodéfense (jusqu’à la guerre froide et pendant toute sa durée) reposait sur la menace d’une invasion. Face aux nouvelles menaces, c’est à l’étranger que se situera souvent la première ligne de défense. Les nouvelles menaces sont dynamiques. Les risques de prolifération augmentent avec le temps ; si rien n’est entrepris contre eux, les réseaux terroristes deviendront encore plus dangereux. La faillite des États et la criminalité organisée se répandent si on néglige d’y remédier, ainsi que nous l’avons constaté en Afrique de l’Ouest. Cela signifie que nous devons être prêts à agir avant qu’une crise se produise. Il n’est jamais trop tôt pour prévenir des conflits et des menaces. »
À ces propos d’une lucidité et d’une fermeté admirables, il convient d’ajouter le volontarisme du premier paragraphe de l’article 21 du traité de Lisbonne :
« l’action de l’Union sur la scène internationale repose sur les principes qui ont présidé à sa création, à son développement et à son élargissement et qu’elle vise à promouvoir dans le reste du monde : la démocratie, l’État de droit, l’universalité et l’indivisibilité des droits de l’homme et des libertés fondamentales, le respect de la dignité humaine, les principes d’égalité et de solidarité et le respect des principes de la charte des Nations unies et du droit international. »

A priori donc, nombre de facteurs devraient amener l’UE à s’engager dans la résolution de la crise en RCA. Les menaces recensées et les principes bafoués dans ce pays font partie de ceux identifiés comme appelant une intervention : la RCA est un État failli, en proie à de graves atteintes aux droits de l’Homme et où les populations ont besoin d’être protégées. Or, comme au Mali au début de l’année 20137, l’UE se montre très réticente vis-à-vis d’une intervention militaire. En vertu de l’analyse selon laquelle développement, paix et sécurité sont interdépendants, l’UE ne croit qu’en une politique intégrée8 combinant une aide matérielle substantielle (de l’ordre de 200 millions d’euros dans le cas de la RCA9) et une participation (beaucoup plus mesurée) à la sécurité. Ce qu’elle vient de rappeler à l’occasion du 4e Sommet UE-Afrique réuni à Bruxelles les 2 et 3 avril 2014 sur le thème : Investir dans les personnes, pour la prospérité et pour la paix :
« Sans la paix et la sécurité, il ne saurait y avoir de développement ni de prospérité. En Afrique et en Europe, les conflits et l’instabilité peuvent ruiner tous les efforts que nous faisons pour réduire la pauvreté et accélérer la croissance10.»

Des mois durant, Paris tenta de mobiliser la communauté internationale en faveur de la population centrafricaine. Le Conseil de sécurité de l’ONU finit par opter pour une action significative le 5 décembre 2013 (résolution n° 2127) et la France déclencha l’opération militaire Sangaris. Les autorités françaises n’entendaient agir seules en soutien à la Mission internationale de soutien à la Centrafrique11 (MISCA) et poursuivirent leurs efforts pour impliquer les États de l’UE, faisant inlassablement valoir la conformité de la situation avec les principes et les objectifs de la PESC.
L’insistance de la France amena le Conseil européen12 à prendre – à l’unanimité, comme c’est, au terme de l’article 24 du traité de Lisbonne13, la règle sur ce type de sujets – une position claire dans le relevé de conclusions de ses travaux des 19 et 20 décembre 2013 : « Extrêmement préoccupé par la crise en République centrafricaine, qui ne cess[ait] d’empirer, et par les graves conséquences qu’elle entraîn[ait] sur le plan humanitaire et des droits de l’homme [il] se félicit[ait] de l’intervention militaire décisive de la France, fondée sur la résolution 2127 (2013) du Conseil de sécurité des Nations unies, qui vient en appui aux forces africaines afin de contribuer à rétablir la sécurité, ainsi que de la détermination sans faille de ses partenaires africains en faveur de la stabilisation de la situation.» Il affirmait « la disponibilité de l’UE à examiner l’utilisation des instruments pertinents pour contribuer aux efforts en cours visant à la stabilisation du pays, y compris dans le cadre de la PSDC, dans ses deux dimensions militaire et civile14.»
Le Conseil européen invitait «  la Haute Représentante à présenter une proposition à cet égard afin que le Conseil "Affaires étrangères" puisse prendre une décision en janvier 2014 ». Ceci, en vertu de l’article 27 du traité de Lisbonne :
« Le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, qui préside le Conseil des affaires étrangères, contribue par ses propositions à l’élaboration de la politique étrangère et de sécurité commune et assure la mise en œuvre des décisions adoptées par le Conseil européen et le Conseil15.»

La procédure était enclenchée : l’Union avait défini une politique à suivre sur le dossier centrafricain. Et ceci, conformément à la démarche prévue par le traité de Lisbonne. Pour commencer, le Conseil européen, qui « conduit la politique étrangère et de sécurité commune a) en définissant les orientations générales16», « identifie les intérêts et objectifs stratégiques de l’Union17» et « définit les orientations générales de la politique étrangère et de sécurité commune, y compris pour les questions ayant des implications en matière de défense18.» Le cas échéant, « il adopte les décisions nécessaires19.» À l’étape suivante, « les États membres se concertent au sein du Conseil européen et du Conseil20 sur toute question de politique étrangère et de sécurité présentant un intérêt général, en vue de définir une approche commune21.» Enfin, « lorsqu’une situation internationale exige une action opérationnelle de l’Union, le Conseil adopte les décisions nécessaires. Elles fixent leurs objectifs, leur portée, les moyens à mettre à la disposition de l’Union, les conditions relatives à leur mise en œuvre et, si nécessaire, leur durée22.»
En conséquence, furent adoptés, le 20 janvier 2014, une position commune et un concept de gestion de crise23. L’UE se disait à nouveau « vivement préoccupée par l’insécurité et l’instabilité extrême observées en République centrafricaine, tout particulièrement depuis les attaques du 5 décembre 2013 qui [avaient] causé de très nombreuses pertes civiles, des déplacements massifs de populations, de nombreuses violations graves de droits de l’Homme et une aggravation dramatique de la situation humanitaire24.» Elle exprimait « sa préoccupation face au risque de voir le conflit centrafricain affecter les pays voisins de la RCA25.» Elle saluait « l’action de l’Union africaine, à travers le déploiement rapide de la […] MISCA, et le soutien apporté à celle-ci par l’opération française Sangaris, conformément à la résolution 2127 (2013) du Conseil de sécurité des Nations unies26.» Elle constatait que « ces efforts conjugués [avaient] permis des progrès sécuritaires qu’il conv[enait] de consolider, condition indispensable au retour de la stabilité dans le pays27.» « Convaincu de l’importance de soutenir les efforts africains en RCA et d’y renforcer l’engagement européen dans le cadre de son approche globale28», le Conseil marquait « son accord politique sur la perspective d’une opération militaire PSDC et a[vait] approuvé le concept de gestion de crise à cette fin29.» L’opération décidée « contribuera[it] par un appui temporaire, pour une période pouvant aller jusqu’à 6 mois, à fournir un environnement sécurisé, dans la région de Bangui, en vue de passer le relais à l’UA30.»

Il s’agit d’une mission de protection des populations civiles et d’aide humanitaire ainsi que de soutien au processus politique et à la reconstruction économique du pays. Elle s’inscrit donc bien dans les objectifs de la PESC :
« L’Union définit et mène des politiques communes et des actions et œuvre pour assurer un haut degré de coopération dans tous les domaines des relations internationales afin :
a) de sauvegarder ses valeurs, ses intérêts fondamentaux, sa sécurité, son indépendance et son intégrité ;
b) de consolider et de soutenir la démocratie, l’État de droit, les droits de l’homme et les principes du droit international ;
c) de préserver la paix, de prévenir les conflits et de renforcer la sécurité internationale […]31» ;
tout comme elle correspond aux missions et aux moyens de la PSDC :
« La politique de sécurité et de défense commune fait partie intégrante de la politique étrangère et de sécurité commune. Elle assure à l’Union une capacité opérationnelle s’appuyant sur des moyens civils et militaires. L’Union peut y avoir recours dans des missions en dehors de l’Union afin d’assurer le maintien de la paix, la prévention des conflits et le renforcement de la sécurité internationale conformément aux principes de la charte des Nations unies. L’exécution de ces tâches repose sur les capacités fournies par les États membres32.»
« Les États membres mettent à la disposition de l’Union, pour la mise en œuvre de la politique de sécurité et de défense commune, des capacités civiles et militaires pour contribuer aux objectifs définis par le Conseil33.»
« Les missions […] dans lesquelles l’Union peut avoir recours à des moyens civils et militaires, incluent les actions conjointes en matière de désarmement, les missions humanitaires et d’évacuation, les missions de conseil et d’assistance en matière militaire, les missions de prévention des conflits et de maintien de la paix, les missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris les missions de rétablissement de la paix et les opérations de stabilisation à la fin des conflits. Toutes ces missions peuvent contribuer à la lutte contre le terrorisme, y compris par le soutien apporté à des pays tiers pour combattre le terrorisme sur leur territoire34.»

« L’action de l’Union sur la scène internationale repose sur […] le respect des principes de la charte des Nations unies et du droit international35» et l’UE « favorise des solutions multilatérales aux problèmes communs, en particulier dans le cadre des Nations unies36. » Aussi, pour répondre à l’obligation de conformité au droit international, EUFOR-RCA est régie par la résolution 2134 du Conseil de sécurité des Nations unies. Prise sous chapitre VII, elle fut adoptée, à la demande de l’UE, le 28 janvier 2014. EUFOR-RCA pouvait désormais voir juridiquement le jour, ce qui fut fait le 10 février 201437. Le commandement en fut confié au général français Pontiès. La planification stratégique doit en être assurée par l’état-major opérationnel européen de Larissa, en Grèce.

Fin janvier 2014 l’Union européenne avait mobilisé une aide financière totale de 200 millions d’euros au profit de la RCA (dont 25,9 millions d’euros pour la MISCA)38. Mais, comme les analystes et les parlementaires français l’ont plusieurs fois souligné depuis le 5 décembre 2013, la participation militaire des États membres demeure très limitée car il n’y a pas unanimité pour aider la France. Cela en dépit des demandes réitérées de Paris, notamment du rappel à l’ordre publié par le ministre des Affaires étrangères et le ministre de la Défense le 14 mars 2014 :
« L’Union européenne s’était engagée, le 10 février, à déployer une opération militaire en soutien aux efforts internationaux pour stabiliser la RCA. À ce jour, en dépit des contributions annoncées par quelques États européens, force est de constater que le compte n’y est pas. Si un effort supplémentaire n’est pas réalisé très rapidement, il ne sera pas possible de lancer, comme prévu, cette opération indispensable la semaine prochaine. L’Union européenne doit assumer ses responsabilités en matière de sécurité internationale. La France appelle vigoureusement ses partenaires à s’en donner les moyens39.»

Une semaine plus tard, le Secrétaire général de l’ONU se montrait tout aussi ferme à l’occasion de la réunion du Groupe de contact international pour la RCA, à Brazzaville, le 21 mars 2014 :
« L’Union européenne n’a toujours pas déployé les 1 000 effectifs promis (EUFOR RCA). J’invite instamment les États membres de l’Union européenne à fournir le reste des troupes et des moyens logistiques nécessaires au déploiement de la force40.»

L’UE lança officiellement l’EUFOR-RCA le 1er avril 201441. Le compte-rendu publié par le quotidien Le Monde est édifiant. Ce fut « un véritable chemin de croix », selon l’expression d’un diplomate à Paris, et les mécanismes institutionnels n’y sont pour rien. Cela résulte avant tout d’une absence de volonté politique partagée. Rappelons qu’il s’agit de déployer « quelque 650 hommes sur le terrain dont 120 gendarmes, 850 en tout – la différence étant versée dans les états-majors42. » Or, « la mission n’a été bouclée qu’avec l’aide de la Géorgie, non membre de l’UE, qui envoie 150 soldats, le plus gros contingent. Personne ne voulait les transporter. Ce sont finalement les Britanniques, soucieux d’adresser un signal à Vladimir Poutine dans la crise ukrainienne, qui le feront. Les grands pays européens se sont joints tardivement aux Estoniens et aux Lettons, volontaires de la première heure. Le nouveau premier ministre italien, Matteo Renzi, a fait un geste en acceptant de financer les travaux d’installation à Bangui. Réticente, l’Allemagne, sous l’impulsion de sa nouvelle ministre de la Défense, Ursula von der Leyen, mettra finalement deux avions de transport. La Suède va convoyer les soldats estoniens. La Pologne envoie des gendarmes43.» Moyennant quoi, EUFOR-RCA « se déploiera à partir de la fin avril au mieux. Elle pourra soulager la force Sangaris sur l’aéroport de Bangui. Si les effectifs sont complétés, deux quartiers de la capitale centrafricaine pourraient aussi être sécurisés comme prévu au départ44.» Il semble donc difficile de suivre la représentante de la diplomatie de l’UE, Catherine Ashton, lorsqu’elle déclare : « le lancement de cette opération démontre la volonté de l’UE de participer pleinement aux efforts internationaux pour rétablir la stabilité et la sécurité à Bangui et dans l’ensemble de la République centrafricaine45.» On n’ose imaginer ce qu’il en serait si l’UE n’avait pas la volonté de “participer pleinement“ !
Paris et Berlin semblent en avoir conscience, du moins à lire la tribune commune publiée dans Le Monde et la Frankfurter Allgemeine Zeitung, le 2 avril 2014, par les ministres de la Défense allemande, Ursula von der Leyen, et français, Jean-Yves Le Drian. Le couple franco-allemand, moteur de la construction européenne, paraît décidé à provoquer un sursaut lorsqu’ils écrivent : « en situation de crise, l’engagement de moyens militaires ne remplace certainement pas les solutions politiques, mais il contribue à stabiliser des États fragiles, à protéger les populations, et, au final, à créer ainsi les conditions essentielles pour reconstruire et démocratiser un pays46.»

Pendant que ces atermoiements perdurent, la violence et l’instabilité persistent en RCA…

 

Patrice Gourdin, professeur de géopolitique à l’Ecole de l’Air et enseignant à Sciences Po Aix
1. EUFOR est la contraction anglaise pour European Union Force (“Force de l’Union européenne“, en français). Elle sert de nom générique pour désigner certaines opérations militaires menées par des troupes de l’Union européenne mandatées par l’ONU.
2. Le paragraphe 5 de l’article 3 stipule : «  Dans ses relations avec le reste du monde, l’Union affirme et promeut ses valeurs et ses intérêts et contribue à la protection de ses citoyens. Elle contribue à la paix, à la sécurité, au développement durable de la planète, à la solidarité et au respect mutuel entre les peuples, au commerce libre et équitable, à l’élimination de la pauvreté et à la protection des droits de l’homme, en particulier ceux de l’enfant, ainsi qu’au strict respect et au développement du droit international, notamment au respect des principes de la charte des Nations unies. »
3. Traité de Lisbonne, Article 42, paragraphe 1.
4. Une Europe sûre dans un monde meilleur. Stratégie européenne de sécurité, Bruxelles, 12 décembre 2003.
URL : http://consilium.europa.eu/uedocs/cmsUpload/031208ESSIIFR.pdf
5. Rapport sur la mise en œuvre de la stratégie européenne de sécurité. Assurer la sécurité dans un monde en mutation, Bruxelles, 11 décembre 2008,
URL : http://www.consilium.europa.eu/ueDocs/cms_Data/docs/pressdata/FR/reports/104632.pdf
6. Une Europe sûre…, op. cit. Souligné par nous.
7. Cf. Patrice Gourdin, « L’Union européenne et le conflit malien », Études Géostratégiques, 30 avril 2013.
URL : http://etudesgeostrategiques.com/2013/04/30/lunion-europeenne-et-le-conflit-malien/
8. Dans le prolongement du premier sommet Afrique-Union européenne qui s’était tenu au Caire en 2000, l’Union européenne conclut en décembre 2007 un « Partenariat stratégique » avec le continent, représenté par l’Union africaine.
« Les quatre principaux objectifs du présent partenariat stratégique à long terme sont les suivants :
i) Renforcer le partenariat politique Afrique-UE […]
ii) Renforcer et promouvoir la paix, la sécurité, la gouvernance démocratique et les droits de l’homme, les libertés fondamentales, l’égalité entre les femmes et les hommes, un développement économique durable, y compris l’industrialisation, ainsi que l’intégration régionale et continentale en Afrique[…]
iii) Coopérer pour promouvoir et soutenir un système de multilatéralisme efficace […]
iv) […] habiliter les acteurs non étatiques à jouer un rôle actif dans les processus de développement, de consolidation de la démocratie, de prévention des conflits et de reconstruction après un conflit […] »
URL : http://www.africa-eu-partnership.org/sites/default/files/documents/02-eas2007_joint_strategy_fr.pdf
L’UE a décidé en 2004 de créer la “facilité de soutien à la paix pour l’Afrique“ (APF : African Peace Facility), devenue l’instrument principal de mise en œuvre du partenariat Afrique-UE pour la paix et la sécurité. L’APF associe le financement à court terme de mesures de résolution de crise à un soutien à plus long terme du renforcement des capacités africaines en matière de paix et de sécurité. L’APF soutient l’Union africaine et les organisations régionales africaines qui ont un mandat dans les domaines de la paix et de la sécurité. Ses activités se divisent entre trois catégories : le soutien financier des opérations de soutien à la paix menées sous commandement africain ; la mise en œuvre de l’“architecture africaine de paix et de sécurité“ voulue par l’Union africaine ; et le renforcement du dialogue politique sur les défis à relever en matière de paix et de sécurité.
9. Fiche d’information la Commission européenne, 25 mars 2014.
URL : http://ec.europa.eu/echo/files/aid/countries/factsheets/car_fr.pdf
10. Communiqué final, 3 avril 2014
URL : http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/fr/ec/142101.pdf
11. Le Conseil de sécurité de l’ONU, par la résolution 2121 du 10 octobre 2013, approuva sur le principe la décision prise par l’Union africaine de déployer en RCA une nouvelle opération de soutien à la paix appuyée sur des contingents africains (3 600 hommes de la Communauté économique des États d’Afrique centrale-CÉÉAC) : la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (MISCA). Alors que la situation s’était gravement détériorée et que la crise risquait de déstabiliser la région, le Conseil de sécurité de l’ONU adopta la résolution 2127, le 5 décembre 2013. Placé sous Chapitre VII (celui qui autorise le recours à la coercition), le texte préconise une solution politique, mais autorise l’appui de la France au déploiement de la MISCA, qui prit le relais de la Mission de consolidation de la paix en République Centrafricaine (MICOPAX), le 19 décembre 2013.
12. « Le Conseil européen est composé des chefs d’État ou de gouvernement des États membres, ainsi que de son président et du président de la Commission. Le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité participe à ses travaux. » Traité de Lisbonne, Article 15, paragraphe 2.
13. « […] La politique étrangère et de sécurité commune est soumise à des règles et procédures spécifiques.
Elle est définie et mise en œuvre par le Conseil européen et le Conseil, qui statuent à l’unanimité, sauf dans les cas où les traités en disposent autrement […] » Ibidem, Article 24, paragraphe 1.
14. http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/fr/ec/140267.pdf
15. Traité de Lisbonne, Article 27, paragraphe 1.
16. Ibidem, Article 25.
17. Ibidem, Article 22.
18. Ibidem, Article 26.
19. Ibidem.
20. « Le Conseil est composé d’un représentant de chaque État membre au niveau ministériel, habilité à engager le gouvernement de l’État membre qu’il représente et à exercer le droit de vote.» Ibidem. Article 15, paragraphe 2.
21. Ibidem, Article 32.
22. Ibidem, Article 28.
23. http://www.eu-un.europa.eu/articles/fr/article_14486_fr.htm
24. Ibidem.
25. Ibidem.
26. Ibidem.
27. Ibidem.
28. Ibidem.
29. Ibidem.
30. Ibidem.
31. Traité de Lisbonne, Article 21.
32. Traité de Lisbonne, Article 42, Paragraphe 1.
33. Ibidem, Paragraphe 3.
34. Ibidem, Article 43, Paragraphe 1.
35. Ibidem, Article 21.
36. Ibidem.
37. Décision 2014/73/PESC du Conseil du 10 février 2014 relative à opération militaire de l’Union européenne en République centrafricaine (EUFOR RCA)
URL : http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2014:040:0059:0062:FR:PDF
38. http://eeas.europa.eu/statements/docs/2014/140117_03_en.pdf
39. http://basedoc.diplomatie.gouv.fr/vues/Kiosque/FranceDiplomatie/kiosque.php?fichier=bafr2014-03-14.html#Chapitre1
40. http://www.un.org/News/fr-press/docs/2014/SGSM15724.doc.htm
41. http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/FR/foraff/142050.pdf
42. Nathalie GUIBERT, « La Géorgie, plus gros contingent des forces européennes en RCA », Le Monde, 2 avril 2014.
43. Ibidem. Souligné par nous.
44. Ibidem.
45. http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/FR/foraff/142050.pdf
46. « Il est de notre intérêt que l’Afrique se développe pacifiquement », Le Monde, 2 avril 2014.

 

Pratiques militaires et globalisation

31 mar

Etudes géostratégiques est heureux de vous annoncer la publication des actes du colloque Pratiques militaires et globalisation XIXe-XXIe siècles. Pratiques militaires couv_B ok

Actes colloque

 

SOUS LE FEU

23 mar

Michel GOYA, Sous le feu, La mort comme hypothèse de travail. Edition Tallandier, 2014, 266p.

 Sous le feu

Dans cet ouvrage, le colonel Michel Goya, entraine le lecteur au cœur de l’action, pour comprendre les mécanismes du combat. Il mène une analyse du comportement adopté par des Hommes au combat et distingue sur un axe représentant une loi de puissance, trois types de réaction sur les champs de bataille : certains se battent et sont acteurs du combat d’une manière comprenant différents degrés d’implication et d’héroïsme, tandis que d’autres sont pétrifiés par la peur et ne peuvent agir, incarnant une fonction de figurant. Cette approche théorique est illustrée par des récits historiques, attestant notamment qu’environ 20% des soldats effectuent 80% des actions décisives[1].

L’auteur nous délivre les impressions des premiers combats, le « dépucelage de l’horreur » selon les termes de Louis Ferdinand Céline dans Voyage au bout de la nuit, témoignant de la similitude de ces sentiments au travers des époques. La peur au départ très forte laisse place à un processus d’accoutumance, une phase très active s’en suit mais au bout d’une quarantaine de jours des troubles psychologiques se ressentent. Le champ de bataille, lieu dévasté et déformé, constitue « une zone de mort » recouverte par une voute sonore accentuant ainsi le sentiment de cloisonnement et nécessite de la part du soldat une fine analyse de chaque son afin d’en déterminer sa nature et son origine.

Dans cet environnement la mort, peut venir du ciel ou par « en bas », au moyen de mines ou plus récemment d’IDE[2], qui ont notamment été à l’origine de 40% des pertes en Irak. Ces moyens de destruction modernes accroissent le sentiment de fatalité et d’impuissance. Le combat depuis un char ou un navire de guerre n’en est pas moins éprouvant, le confinement dissociant les hommes de l’action se déroulant à l’extérieur.

L’auteur souligne que l’attente du combat, peut se révéler pour le soldat encore plus éprouvante que le combat lui-même, l’impossibilité d’action face à la gravité de la situation étant insoutenable. Le début de l’affrontement peut être perçu comme une libération, avant que le fonctionnement de l’esprit ne soit influencé par l’horreur. Au combat, l’esprit se focalise sur un seul objectif, incitant à baisser l’attention quant à la diversité des menaces environnantes. L’efficacité du commandement sur le champ de bataille est essentielle pour obtenir une obéissance du groupe au sein duquel une répartition des rôles se forme d’une façon implicite suivant les compétences de chacun. Un phénomène d’imitation, présent notamment lors des deux guerres mondiales et en Afghanistan, peut entrainer des emballements collectifs, ainsi au combat une « ivresse du feu » n’est pas nécessairement productive si les cibles ne sont pas clairement désignées et identifiées.

Au combat un soldat est amené à donner la mort dans un cadre légal, un acte froid ajoutant à la pression psychologique. Le colonel relève une différence entre les aviateurs, les artilleurs ou les marins tirant à distance et les soldats ayant davantage de contact avec leurs victimes, comme les tireurs d’élite ou les pilotes d’hélicoptère. Tuer peut cependant se révéler nécessaire pour protéger la vie de camarades, cet acte est alors mieux accepté, comme le souligne l’auteur au regard du témoignage du pilote de l’ALAT[3] Brice Erbland, ainsi la peur de mourir et la peur de tuer influencent autant les combattants.

La prise de décision dans une situation de combat revêt une importance particulière et la pression a un effet stimulant ou paralysant pour le responsable donnant des ordres. Il doit agir dans un cycle court de réflexion. Ensuite « la mission reçue, les valeurs morales, les objectifs personnels […] et le seuil de risque[4] » influencent les choix dans l’action, comme le montrent les décisions prises par le général de division de Saqui de Sannes lors d’une intervention en Somalie en 1992.

Après s’être concentré sur le déroulement du combat, cet écrit présente les moyens de sélection des combattants, notamment au regard de leur réaction face au stress et de leur résistance psychologique. La confiance que le soldat a en soi, en son commandement et en son matériel sont centrales et lui permettent d’agir. Le colonel Goya délivre dans cet ouvrage une approche anthropologique de l’organisation militaire en soulignant que la camaraderie au sein d’un petit groupe est garante d’efficacité et ce d’autant plus que les soldats ont des fonctions interdépendantes. L’esprit de corps permet à des hommes ne se connaissant pas avant de combattre efficacement ensemble.

Alors que remporter des victoires, même petites, accentue la volonté de vaincre, mener une guerre asymétrique rend les succès plus difficiles à percevoir. Il est donc important pour les soldats de savoir pourquoi ils combattent ; mais, comme le montre l’auteur, la source de motivation n’est pas forcément la notion de patrie mais le bien-fondé de la cause. Comme le rappelle l’auteur à l’appui d’exemples historiques, la puissance des armes dont disposent les soldats n’est pas forcément gage de leur réussite au regard des risques générés par leur utilisation.

La formation des soldats est abordée dans cet ouvrage, et nécessite l’apprentissage d’un fin dosage entre réflexe et réflexion. Des entrainements réalistes sont notamment plébiscités par les soldats, pouvant ainsi anticiper la rudesse des combats à venir. Mais si l’expérience tactique est positive au combat, elle peut cependant s’oublier rapidement.

Pour conclure, le colonel Goya souligne l’importance et la nécessité pour les soldats d’une reconnaissance de l’utilité de leurs actions et de leurs sacrifices par la société de l’Etat qu’ils défendent sans relâche.

 

Par Elisabeth Brue, étudiante du Master II  en 2013-2014.


[1] p. 33.

[2] Engin explosifs improvisés.

[3] Aviation Légère de l’Armée de Terre.

[4] p. 122.

POURQUOI LA CHINE S’ACCROCHE-T-ELLE AU XIANJIANG ?

13 mar

Samedi 1er Mars 2014, la gare de Kunming, dans la province chinoise du Yunnan a été le théâtre d’un attentat d’une rare violence. Un groupe d’assaillants armés de longs couteaux et de sabres s’en est pris à des passagers, tuant une trentaine de personnes. L’émotion est immense en République Populaire de Chine. Le correspondant du journal Le Monde à Pékin, Brice Pedroletti précise que « les autorités chinoises ont d’ores et déjà attribué l’attaque à des « séparatistes » et des « terroristes » du Xinjiang »[1].
Hasard du calendrier diplomatique international ou cohérence des politiques étrangères, lundi 3 Mars 2014, Sergueï Lavrov et Wang Li, respectivement ministres des Affaires étrangères de la Fédération de Russie et de la RPC (deux pays membres permanents du Conseil de Sécurité de l’O.N.U et disposant de fait d’un droit de véto) ont, comme l’annonce un communiqué du ministère des Affaires étrangères russe, constaté leurs convergences de vue sur la situation en Ukraine[2]. Faut-il à nouveau s’étonner que l’axe Pékin-Moscou fasse front comme sur le dossier syrien ou dans le cadre de l’Organisation de Coopération de Shanghai (du moins en apparence) ? Porté sur les fonds baptismaux en 2001 à l’initiative de la Chine, l’O.C.S[3] est une réponse à  l’inquiétude des dirigeants chinois concernant  la stabilité des nouveaux Etats d’Asie centrale et leur souci d’asseoir la souveraineté de Pékin sur le Xinjiang[4]. Depuis le sommet d’Astana en 2005, la coopération entre ses membres concerne notamment la lutte contre le séparatisme, le terrorisme et l’extrémisme islamiste. Comment s’étonner alors que le « Grand Jeu »  entre les puissances occidentales et la Russie à propos de l’Ukraine entre en collision, à minima médiatiquement, avec les tensions séparatistes en Chine ? Chine comme Russie défendent leurs marches et font bloc[5].
Au-delà du massacre de Kunming,  et sans présumer de l’identité des auteurs, occasion nous est donnée de tenter de comprendre pourquoi la Chine  considère le Xinjiang comme un territoire stratégique de première importance qu’elle entend impérieusement conserver sous sa domination.
 
Le Xinjiang : un cul de sac excentré sans intérêt pour la Chine ?
 
Qui saurait situer de but en blanc sur un planisphère cette province autonome de l’occident chinois appelée Xinjiang ?  Peut-être ceux qui se souviennent de Genghis Kahn et de Marco Polo, de la croisière jaune ou encore les amateurs de trekking extrême. Cerné par le désert de Gobi, le plateau tibétain, l’Himalaya et les steppes kazakhes, le Xinjiang est un immense territoire (1.650.000 km²), faiblement peuplé (près de 22 millions d’habitants) constitué par l’enchevêtrement de déserts et de montagnes. En son centre dominent les monts du Tian Shan. Culminant au-delà de 5000 m d’altitude, ils constituent un château d’eau au cœur de la province qui permet à une agriculture irriguée de prospérer, en particulier autour du désert de Takli-Makan. La province fournit 38% de la production chinoise de coton, une matière première stratégique pour un pays qui a fait de ses industries textile et de confection un fer de lance de son commerce d’exportation.
Terre d’agriculture commerciale, le Xinjiang concentre les principales richesses du sous-sol chinois. Dans un contexte de compétition pour l’accès aux matières premières énergétiques et donc de flambée des cours mondiaux, il est aisé de comprendre que la captation de ces réserves en charbon, gaz et pétrole (près de 80% des réserves chinoises avérées), auxquelles s’ajoutent des ressources minières (cuivre, fer, plomb, zinc, or, sel, uranium, platine) soit une priorité pour les autorités de Pékin[6].
Si la France a choisi d’installer ses sites d’expérimentation nucléaire et son pas de tir vers l’espace dans ses possessions d’outre-mer, la Chine a, quant à elle, positionné au Xinjiang son site d’essai nucléaire de Lop Nor [7]ainsi que l’aire de lancement de Shuangchenqzi (près du désert de Gobi) depuis laquelle elle ambitionne un retour de l’homme –chinois- sur la lune[8]. L’accès à la Chine de l’Est suit l’ancienne route de la soie, qui prolonge le chemin de Samarcande en contournant doublement le Takla-Makan, pour s’engouffrer dans le corridor du Hexi et déboucher sur la ville de Xi’an, capitale de la province du Shaanxi. Positionné sur une route majeure hier, le Xinjiang conserve au XXIème siècle une position stratégique sur les grands axes de communication qui relient la Chine de l’Est au reste de l’Asie. Par exemple, l’axe Xinjiang-Pamir-Gwadar (port du Pakistan) est considéré par les autorités chinoises comme un des trois axes majeurs à l’horizon 2030 (avec l’axe birman et l’axe des détroits de Formose et Malacca) devant offrir une fenêtre sur l’Océan Indien et les champs d’hydrocarbures du Golfe Persique.
Production de coton, extraction d’hydrocarbures et de richesses minérales, carrefour entre les grands axes de communication d’Asie centrale, présence de bases militaro-spatiales, à l’analyse la province du Xinjiang se révèle bien plus qu’une marge de la Chine au nom imprononçable pour les Occidentaux. De là à considérer qu’il est inconcevable pour les Hans de Pékin de songer à abandonner l’ancien Turkestan Oriental ….
 
Affirmer la souveraineté chinoise sur le Xinjiang, une obligation  de politique intérieure …
 
Turcisé définitivement au XIIIème siècle, annexé par la dynastie mandchoue des Qing  en 1759, théâtre d’une lutte armée menée par les Khôjas au nom de l’islam contre la présence chinoise au XIXème siècle, incorporé à l’empire chinois comme Xinjiang, c’est-à-dire « Nouvelles marches frontalières », l’ancien Turkestan Oriental est une zone de contact, sinon d’affrontement entre les civilisations. Depuis son intégration à la Chine contemporaine, un important « mouvement national de libération » anime les communautés turcophones musulmanes en particulier les Ouïghours, qui contestent la politique de sinisation menée par les Hans, l’étouffement de leur culture et le contrôle jugé excessif pesant sur leurs pratiques religieuses. A la question identitaire se superpose une question économique et sociale. Le PIB par habitant est plus faible dans les zones du Xinjiang à majorité ouïghour par rapport aux zones à majorité Han[9]. Depuis plus d’une vingtaine d’années les attentats attribués aux séparatistes Ouïghours font pièce à la répression chinoise[10].  Le massacre du 1er Mars 2014 est donc à situer dans un contexte de fortes tensions ethnico-religieuses. Pour Pékin, au-delà de la répression, il s’agit de construire pour la région une gouvernance capable de prendre en compte la diversité ethnique pour la pacifier et de promouvoir le développement économique de la région. C’est le discours officiel. En 2003 le Livre blanc pour l’histoire et le développement du Xinjiang [11] sert de support à la politique et à la propagande gouvernementale[12]. Dans les faits, l’initiative « Develop West » conduit à une arrivée massive dans la province des Hans. La dynamique de peuplement doit aboutir à faire de la population turcophones un groupe minoritaires au Xinjiang[13]. En dépit d’une élite et d’une diaspora ouïghoures qui demeurent mobilisées avec pour porte parole Rebiya Kadeer[14], dont le combat pacifique apparaît débordé par les attentats de terroristes jouant à merveille les idiots utiles, le gouvernement chinois poursuit une politique d’ancrage du Xinjiang dans l’Empire du milieu, afin de lui assurer une position ferme face à ses concurrents d’Asie centrale et au delà.
 
… et  un ticket pour la puissance régionale et mondiale
 
La politique de puissance de la République Populaire de Chine passe par le Xinjiang. L’ensemble de notre démonstration espère le démontrer. Ce ticket pour la puissance régionale et mondiale repose d’abord sur la nécessité pour Pékin d’affermir son contrôle sur les axes majeurs de communication vers l’extérieur. Autoroutes, voies ferrées, aéroports, tubes, l’objectif est de surmonter les distances afin de mettre en relation le Xinjiang avec la Chine de l’Est et au-delà de faciliter les exportations,  tout en offrant de nouvelles possibilités de capter les ressources extérieures. Depuis l’été 2013, une liaison ferroviaire relie l’Europe à la Chine laissant entrevoir la possibilité de mettre en place un véritable pont continental eurasiatique[15]. Toutefois, il faut encore relativiser le désenclavement terrestre de la Chine et de sa province occidentale. Si l’on constate une amélioration des connexions vers l’étranger proche (par exemple la liaison autoroutière Urumqi-Shihezi-Kuytun vers le Kazakhstan ou encore les connexions de l’aéroport d’Urumqi vers les grandes villes de Chine et d’Asie centrale), les difficultés à surmonter demeurent importantes (problèmes diplomatiques autour de la construction de ligne de chemin de fer centrasiatique Andijan-Kashga entre l’Ouzbékistan et le Kirghizstan, la route Xinjiang-Tibet traverse le territoire du Aksai Chin contesté par l’Inde à la Chine[16], …).
Le Xinjiang demeure donc une frontière à sécuriser face aux irrédentismes autochtones mais aussi face aux appétits des grands voisins. Se superposent au morcellement ethnique des clivages religieux qui transcendent les frontières politiques. La Chine doit donc arrimer le plus fermement possible l’ancien Turkestan Oriental. C’est tout l’objet de l’O.C.S., organisation dans laquelle se retrouvent chinois et russes dans un « je t’aime moi non plus » qui transforme en alliés (temporaires ?) des concurrents séculaires[17].
 
Xinjiang, Tibet, Ukraine, Géorgie, Syrie, Iran …. McKinder vs Mahan et l’histoire continue.

Par Benoît Pouget, professeur agrégé d’Histoire-Géographie et étudiant du Master II  en 2013-2014

[1] http://www.lemonde.fr, le 01/03/2012, mis à jour le 03/03/2014
[2] http://www.liberation.fr/monde/2014/03/03/ukraine-la-russie-et-la-chine-constatent-leur-concordance-de-vues_984118
[3] L’O.C.S. réunit la Chine, La Russie, Le Kazakhstan, Le Kirghizstan, Le Tadjikistan et L’Ouzbékistan
[4] Un accord sur l’intangibilité des frontières a été signé par les futurs membres de l’O.C.S. dans le cadre du Shangai Five en 1996
[5] Un axe Pékin-Moscou qui n’est pas une évidence géopolitique pour ceux qui se rappelle des tensions entre feu l’URSS et la RPC ou qui s’intéressent à la pression démographique chinoise qui menace la présence et les ressources de la Russie en Extrême-Orient

[6] Voir un débat intéressant de café-géo : http://cafe-geo.net/la-chine-et-ses-peripheries-de-louest-tibet-xinjiang/ et Hamide KHAMRAEV, « La Géopolitique du pétrole », Cahiers d’Etudes sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-Iranien [En ligne], 25 | 1998, mis en ligne le 05 décembre 2003
[7] Voir le dossier sur l’excellent site de l’ENS-Lyon : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/armee-armements-et-strategies
[8] http://fr.euronews.com/2013/12/18/les-chinois-sur-la-lune-dans-les-pas-des-grandes-nations-spatiales
[9] http://www.courrierinternational.com/article/2010/12/22/tout-ce-qu-il-est-imperatif-de-changer-au-xinjiang
Les Hans ne représentent  que 41% de la population totale de la province.
[10] http://rue89.nouvelobs.com/explicateur/2009/07/06/au-xinjiang-les-ouigours-resistent-a-la-colonisation
[11] http://french.beijingreview.com.cn/xj/node_27424.htm
[12] Les deux liens suivant donne des exemples explicite du travail de propagande des autorités chinoises http://www.china-embassy.org/eng/zt/zfbps/t36551.htm & http://english.gov.cn/official/2009-09/21/content_1422566.htm
[13] Ce qui n’est pas sans rappeler le dossier tibétain
[14] http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/04/24/a-paris-rebiya-kadeer-denonce-la-repression-envers-les-ouigours_3165660_3216.html
[15] http://www.challenges.fr/economie/20130521.CHA9664/ouverture-d-une-liaison-directe-de-fret-ferroviaire-chine-pologne.html et http://fr.euronews.com/2013/07/18/le-train-au-service-du-commerce-sino-allemand
[16] http://www.princeton.edu/~achaney/tmve/wiki100k/docs/Aksai_Chin.html
[17] http://www.atlantico.fr/decryptage/organisation-cooperation-shanghai-vers-axe-russie-eurasie-contre-occident-jean-sylvestre-mongrenier-384738.html  et http://www.franceculture.fr/emission-les-enjeux-internationaux-sommet-de-l-organisation-de-la-cooperation-de-shanghai-convergence

Sécurité alimentaire de la Russie : le plus vaste pays du monde est-il condamné à demeurer un importateur massif de produits agricoles ?

10 mar

«La sécurité alimentaire en Russie fait partie intégrante de la sécurité nationale du pays ».

Cette phrase résume l’ambition affichée par la Russie en matière agricole pour la période 2013-2020. L’objectif fixé dès 2010 par le Président Medvedev est d’atteindre l’autosuffisance alimentaire en 2020.

L’agriculture russe a connu au vingtième siècle une succession de bouleversements  de grande ampleur. De la réforme agraire suivant la Révolution de 1917, en passant par la collectivisation des terres débutée en 1929, de la perte subite de millions d’hectares de terres arables de grandes qualités après l’éclatement de l’URSS en 1991 (à l’image des riches tchernozioms ukrainiens) à l’ouverture brutale  de l’économie russe aux règles de l’économie de marché et la sortie -du moins théorique- des formes collectives d’organisation de l’espace rural, les mutations se sont enchaînées.  En superposant leurs effets et leurs éléments d’inertie, elles aboutissent aujourd’hui à l’émergence d’une situation originale, Denis Eckert n’hésite d’ailleurs pas à parler d’une situation brouillée. Le modèle agricole russe connaît depuis 20 ans une évolution paradoxale proposant une application de l’économie de marché sous des formes particulières, qui prend à rebours les tendances observées dans les pays occidentaux avec notamment l’importance de la toute petite agriculture sur lopin dans le produit agricole russe. L’entrée dans la transition vers l’économie de marché, qui a pris racine à partir d’une situation déjà fragilisée par les difficultés des grandes exploitations agricoles collectives du système socialiste, a eu pour conséquence une complexification des structures de production et des modes d’organisation de l’agriculture russe.

Il s’agit de comprendre  comment la Russie, qui combine les transformations inspirées par la fin de la période soviétique et l’adaptation à l’économie de marché aux éléments de continuité et de permanence légués par les périodes précédentes, pourrait répondre à cet objectif présidentiel d’assurer à moyen terme sa sécurité alimentaire ?

Le processus de libéralisation s’est avant tout traduit par une profonde crise de la production agricole. En décembre 1991  la loi imposa une réorganisation en différentes formules de privatisations. Tous les indicateurs de la production s’orientèrent à la baisse. Le secteur le plus spectaculairement touché par cette régression fut celui de l’élevage  avec une chute de 52¨% pour le cheptel bovin entre 1990 et 2002.  Les cultures ont également été affectées par la crise de la production. La superficie cultivée a connu un recul de 35%. L’espace agricole s’est rétracté. Les espaces agricoles en friche et les bâtiments laissés à l’abandon se sont multipliés. Les difficultés s’accumulèrent pour  renouveler les semences et entretenir un matériel vieillissant. L’emploi agricole lui aussi a été profondément affecté. Alors que les emplois agricoles concernaient huit millions d’actifs en 1990, en 2005 moins de trois millions de personnes travaillaient la terre. Les réseaux d’approvisionnement en intrants des structures collectives ainsi que les circuits de collecte et de distribution ont été démantelés. Les allocations de l’État ne vinrent plus combler les pertes des structures collectives déficitaires. Le pic de la crise fut atteint en 1998. Si la dévaluation du rouble qui a suivi la crise de 1998  a  permis un redémarrage de l’agriculture russe, en particulier en réduisant  la compétitivité des produits importés, la dégradation des revenus et les difficultés rencontrées dans la vie quotidienne ont encouragé les ruraux à développer une production domestique destinée à l’autoconsommation. Depuis une dizaine d’années, on constate bien un essor très rapide des industries agroalimentaires (industries laitières, transformation de produits carnés, produits de céréales…) qui constituent un aiguillon stimulant pour la production agricole mais n’empêche pas le pays de rester encore très largement déficitaire en produits alimentaires. La Russie consacre, chaque année, quelques 20  milliards de dollars à ses importations de viandes, de produits laitiers, de sucre, de fruits et légumes, et de produits à plus haute valeur ajoutée comme les vins et spiritueux. En 2002, les importations alimentaires représentaient 23,3 % du total des importations russes (5,5 % pour les seules importations de viandes), en progression de 12,4 % par rapport à l’année précédente, notamment en provenance de l’Union européenne. En 2013, en dépit du redressement amorcé, en particulier par la lente reconstitution du cheptel, la Russie reste dépendante de ses importations agricoles. La situation est particulièrement tendue  dans le secteur des produits laitiers. Les importation russes se sont accrues par exemple de 41% pour la poudre de lait écrémé, de 31% pour le beurre et de  7% pour les fromages. On est loin du  rééquilibrage de la balance commerciale agricole, première étape sur le chemin de l’auto-suffisance alimentaire. Ces efforts demandés à l’agriculture russe afin de relever le défi d’une hausse de la production sont adossés à une "diplomatie agricole" au service de l’objectif de garantir sécurité alimentaire du pays. Par exemple, un « pool céréalier  de la mer Noire» réunissant autour de la Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan a été lancé à l’automne 2013. Peut-être faut-il aussi analyser à travers le prisme des enjeux de sécurité alimentaire la détermination russe à ne pas laisser les tchernozioms d’Ukraine quitter son giron ? Autre exemple de cette dimension agricole de la politique étrangère russe :  dès le mois d’octobre 2012  le vice-ministre russe des Affaires étrangères Guennadi Gatilov annonçait que lors de sa présidence tournante du G20 et du G8, en 2013 et en 2014, la Russie accorderait la priorité à la sécurité alimentaire dans le monde et prolongerait les discussions ouvertes lors du G20 des ministres de l’agriculture à Paris en juin 2011. Malgré les effets d’annonce, la présidence russe du G20 de Saint-Pétersbourg n’a organisé aucune réunion portant sur les questions agricoles à l’occasion du sommet de septembre 2013. La politique étrangère russe n’est pas à un paradoxe près. C’est ainsi qu’à l’automne 2013 la Russie sollicite son adhésion au Fond International de Développement Agricole (FIDA), organisme spécialisé des Nations Unies qui finance des projets de développement agricole et rural innovateurs afin d’aider les agriculteurs et pécheurs des pays pauvres à accroître leur production alimentaire et leurs revenus. Quelques semaines plus tard, le 4 janvier 2014, le Sénégal arraisonnait le Oleg Neydanov – navire de pêche long de 120 m – qui menait une campagne illégale vers la frontière avec la Guinée-Bissau, dans le sud du Sénégal. L’exaspération demeure forte encore aujourd’hui  dans ce pays qui perd chaque année près 150 milliards de  francs CFA (près de 228,7 millions d’euros) en raison de pêches étrangères illégales dans sa ZEE. Le Oleg Neydanov n’en était pas à son premier arraisonnement au large des côtes de l’Afrique de l’Ouest.  La Russie n’hésite donc pas à jouer la carte de la prédation alors que dans le même temps (février 2014) elle adhère à la Convention d’assistance alimentaire (FAC), un mécanisme de coopération multilatérale visant à réduire la faim dans le monde et à assurer la sécurité alimentaire. Ne faut-il pas alors s’interroger sur les raisons véritables qui animent les autorités russes lorsqu’elles imposent un embargo sur la viande porcine en provenance de l’Union Européenne en prenant prétexte de quelques cas de peste porcine africaine ? Pourquoi alors ouvrir des négociations bilatérales avec certains états membres comme la Belgique la France, l’Italie ou le Danemark  et refuser les importations de porcs baltes ou polonais? Les autorités russes sont-elles uniquement guidées par des motivation sanitaires ? Ces mesures protectionnistes n’ont en tout cas aucun effet sur les ambitions agricoles de puissances étrangères sur le territoire russe. Si la Chine continue de faire pression démographiquement sur sa frontière avec le Primorié russe, un autre grand voisin lorgne aussi sur les immensités de l’orient russe. Meurtri par la double catastrophe de Fukushima qui a amoindri des capacités de production agricole déjà fragiles, le Japon développe des projets pour investir dans ce « Far East » qui pourrait accueillir des exploitations agricoles dont la production serait destinée à assurer l’approvisionnement  de Japonais qui n’ont toujours pas fait leur deuil des Îles Kouriles. La Russie, dont l’objectif est d’assurer sa propre sécurité alimentaire en 2020, en redressant un déficit de sa balance commerciale agricole dépassant 20 milliards de dollars,  permettrait à son vainqueur de 1905 d’assurer la sienne. Quand les paradoxes débouchent sur des risques de tensions intérieures et internationales ….

Quelle qu’en soit l’issue, la "diplomatie agricole" du couple Poutine-Medvedev ne suffira pas à assurer l’autosuffisance alimentaire de la Russe. Le principal levier demeure la capacité de l’agriculture russe à se moderniser dans un contexte mondialisé. En terme de structures d’exploitation, l’application des réformes libérales a déjà puissamment  participé à leur évolution. L’objectif affiché des réformes a été dès le départ la dé-collectivisation. Cependant,la privatisation du début des années 90 est restée de pure forme. Le modèle de la ferme privée familiale insérée dans l’économie de marché a toutes les peines du monde à s’imposer. La plupart des exploitations collectives soviétiques se sont transformées en sociétés par actions ou en coopératives, chaque membre conservant une part de l’entreprise nouvellement établie. Ces nouvelles sociétés fonctionnent sur les anciennes règles avec des bénéfices éventuels redistribués selon le poste et le travail de chacun et non pas en fonction des parts. Leurs résultats sont inégaux, certaines sont demeurées déficitaires, d’autres ont développé une meilleure organisation du travail. Il existe par ailleurs des regroupements d’entreprises agricoles sous la forme de grands trusts associant la production et la transformation et des sociétés commerciales. Ces regroupements permettent l’édification de véritables complexes agro-industriels et sont réalisés à l’initiative de sociétés extérieures à l’agriculture comme le géant Gazprom ou résultent de l’arrivée d’opérateurs étrangers comme LDN (Louis-Dreyfus Négoce) qui s’est spécialisé dans la culture industrielle du tournesol et du froment en fournissant un modèle d’intégration complète. LDN fournit la semence, les moissonneuses, négocie les crédit et la filiale, créée avec un capital partagée avec les autorités régionales ou locales, gère les autres opérations. A côté de ces grandes exploitations, les lopins individuels – constitués des jardins, potagers collectifs et individuels, et des exploitations auxiliaires personnelles constituées par les lopins des employés des grandes exploitations – ont vu leurs superficies multipliées par deux. Ils fourniraient la moitié de la production agricole russe. Les performances de l’agriculture sur lopin – en particulier ceux situés en zone urbaine-  sont liées à un environnement particulier. Elle bénéficie des moyens de production des entreprises collectives, en particulier des machines dans un rapport de mutualisation. La vente des productions privées est considérée comme une source de revenu monétaire reconnue par l’entreprise agricole voisine. Ces lopins recouvrent des situations différentes. Dans les zones de crise profonde, ils sont un moyen de survie pour la population. Près des marchés urbains, ils fonctionnent  en  complément à l’agriculture commerciale. Leur véritable avantage est  de relever d’un fonctionnement informel : les lopins ne sont pas enregistrés, aucune taxe n’est perçue sur ces productions. Cette agriculture sur lopin est le support d’une « fermisation souterraine » de l’économie rurale. Il est donc plus aisé de comprendre pourquoi la constitution de fermes privées déclarées officiellement est demeurée limitée. Les fermiers privés se retrouvent principalement dans les cultures céréalières et industrielles. Elles occupent une position marginale dans les autres domaines. Si leur profil est varié, on assiste à un phénomène de concentration : la part des grandes fermes est en augmentation. Au final trois modèles d’exploitation agricole émergent. Les exploitations agricoles moyennes familiales modernisées demeurent rares. L’exploitation paysanne en lopin occupe une place importante. Les grandes unités collectives coopératives associées à une agriculture d’entreprise prédominent.  L’écrasante majorité des terres reste en usage collectif et contribue à l’émergence d’un type d’exploitation  hybride : l’exploitation collective de terres détenues par des propriétaires privés malgré la progression des terres cultivées au sein d’exploitations individuelles. Dans ce contexte d’évolution complexe des formes d’exploitations de la terre, le gouvernement russe a réorienté sa politique agricole. 

En effet depuis le début des années 2000, le gouvernement russe semble poursuivre un double objectif : le maintien des « exploitations collectives » les plus rentables et celui des petites exploitations individuelles intensives. Il promeut un passage direct d’une agriculture collectivisée à une agro-industrie intégrée. L’objectif du gouvernement est bien de mettre en place une politique agricole capable de limiter la dépendance russe aux importations. En plus des taxes instaurées pour les produits agricoles importés (ce qui n’a pas été pas sans poser des difficultés dans le cadre des négociations en vue de l’entrée l’OMC puis après l’adhésion russe), et l’attribution d’aides spécialisées aux grandes structures agricoles jugées performantes, le secteur agricole est  soutenu par une banque d’État spécialisée, RosSelkhozBank, présente dans 77 régions  à travers un dense réseau de représentants dans les campagnes. Ses priorités sont le soutien à la grande entreprise agricole sans délaisser l’agriculture sur lopin et les fermiers. Les défis à relever pour l’agriculture russe sont importants. La chute de l’URSS a sonné la fin des expérimentations agricoles. La mise en culture des zones à risques est terminée. La loi de 2002 permettant et réglementant la vente de terrains agricoles n’a pas encore porté tous ses effets. Les problèmes les plus urgents concernent d’ailleurs plus le besoin de financements que la propriété de la terre. La clé du développement de l’agriculture réside donc dans la capacité russe à s’affranchir d’éléments de pesanteur qui continuent d’agir comme autant de frein à la modernisation 

 

En tout état de cause les difficultés de la vie paysanne dépassent l’unique question de l’accès à un équipement moderne. La population rurale russe est en déclin constant depuis les années vingt. L’exode rural a dépeuplé les campagnes tout au long de la période soviétique. A l’inverse, la période de transition a été marquée par  un retour à la terre d’urbains frappés par la crise venus chercher à la campagne un refuge face aux difficultés. Il faut d’ailleurs noter que certains bourgs urbains ont demandé leur classement en bourgs ruraux afin de bénéficier de la redistribution des terres faussant ainsi les statistiques. Face au dépeuplement des campagnes et devant l’impossibilité d’équiper correctement en infrastructures un espace rural aussi vaste, l’État soviétique a mis en œuvre des programmes de regroupement de la population rurale distinguant ainsi les villages sans avenir qui devaient être abandonnés et les villages d’avenir concentrant les moyens publics. Dans ce vaste espace rural russe en déclin démographique, la vie quotidienne est difficile pour les populations. L’isolement, la succession des catastrophes climatiques et naturelles, la médiocrité des infrastructures routières ainsi que le faible niveau d’équipement en voiture individuelle ne font que renforcer un sentiment de déclassement et renforcer encore plus un exode rural qui touche avant tout les plus jeunes et les plus dynamiques. Et comment relancer la production agricole russe sans agriculteurs ?

Parallèlement, de fortes contraintes continuent de peser sur le développement du secteur agricole. L’immensité du territoire  russe pose des problèmes évidents de transport. Les contraintes climatiques ne sont pas des plus favorables sur l’essentiel du territoire. L’hiver  dure pas  moins de cinq mois. L’intensité des pointes de froid interdit les semailles d’automne sur plus de la moitié du pays. La raspoutitsa retarde l’accès au champ au printemps. La quasi-totalité des sols très fertiles (terres noires) est localisée dans une zone d’humidité insuffisante. L’irrigation est donc une nécessité mais l’effondrement de l’État consécutive à la fin de l’URSS a entraîné le recul de près de moitié des terres irriguées entre 1990 et 2003. Sans oublier les conséquences écologiques de cet irrigation intensive  dont  la mer d’Aral est une sinistre illustration.

Face aux difficultés et à la dépréciation d’une partie des campagnes russes. Le constat de Tatiana Nefedova et Denis Eckert vaut encore 10 ans après. Le postulat était simple :  la population russe ne peut de toute façon pas  faire face à l’abondance de terres. D’autres auteurs s’opposent aux tenants du repli et s’élèvent contre la formation de « tâches blanches » sur la carte économique du pays qui pourraient finir par attirer les convoitises de pays déficitaires en ressources (la Chine par exemple). L’idée du repli est fondée sur le présupposé que le développement rural repose sur les seules épaules de l’État. Il fait fi du dynamisme des acteurs locaux qui, comme nous l’avons vu attendent plus de l’État des solutions de financement qu’une politique de rétractation de l’espace agricole. Ce projet de repli global a longtemps bénéficié de la faveur ministérielle qui raisonne encore trop souvent « à la soviétique », c’est-à-dire en terme d’archipels productifs. Mais l’enjeu est ailleurs. Selon Pascal Marchand, si la multiplication du nombre de petits fermiers ne serait pas aussi efficace que quelques centaines d’entreprises agro-industrielles concentrées, elle aurait pour conséquence la généralisation de la propriété privée, donc du droit privé, ce qui serait beaucoup plus efficace pour générer une société civile attelée au développement économique et démocratique du pays. Au delà de cet horizon démocratique, la tentation d’abandon de ce "Far East" Russe ne saurait correspondre à la défense de la souveraineté d’un territoire dont les immensités asiatiques, on l’a évoqué précédemment, aiguisent les appétits extérieurs.  

La question de la capacité  de la Russie à relever le défi de sa sécurité alimentaire reste aujourd’hui posée. Elle interroge sur son aptitude s’imposer comme un acteur international crédible  et respecté (respectable?) ainsi que sur ses capacités à concilier "pacifiquement" intégration à l’économie mondialisée et maintien  de son intégrité territoriale

La rente pétrolière et gazière n’aura qu’un temps. Le Comte de Witte n’affirmait-il pas déjà en 1898 que « la question de la terre est un problème fondamental pour la Russie et la société russe. Elle n’a pas cessé de l’être depuis ».

Benoît Pouget, professeur agrégé d’Histoire-Géographie et étudiant en Master II en 2013-2014

QUEL JEU POUR LA RUSSIE EN UKRAINE ?

3 mar

"La Russie est un pays de façades" écrivait le marquis de Custine dans La Russie en 1839, récit de ses pérégrinations au pays des Tsars, alors en pleine discussion entre occidentalistes et slavophiles. Mais cette réflexion de Custine revêt une actualité particulière, au regard de la montée des tensions en Crimée et de la position relativement inflexible de la Russie. Face aux provocations, à l’escalade des tensions et à la montée du rapport de force, la Russie de Poutine représente-elle une menace sérieuse ou bien n’est-elle qu’ « un pays de façades » ?

S’il est une constante dans la diplomatie russe, c’est bien la façon de se penser comme un empire et les héritages tsariste et soviétique sont encore prégnants dans la conception que se font les responsables politiques russes de la place et du rôle de la Russie sur la scène internationale. La chute de l’URSS, la crise économique de 1998 et les guerres de Tchétchénie ont profondément affaibli la puissance russe et l’influence de Moscou sur la scène internationale, qui s’attelle désormais à constituer une vaste empire eurasien en confortant sa zone d’influence et en préservant d’étroites relations asymétriques avec ses voisins. Pour Vladimir Poutine, héraut du « renouveau de la puissance russe », il s’agit d’agréger des Etats qui seraient liés par la culture slave au sein d’une même union économique, voire monétaire, et politico-militaire. Après l’échec de la CEI, la mise en œuvre de l’Organisation du traité de sécurité collective (2002) et de la Communauté économique eurasiatique/ Eurasec (2000) visaient à reprendre le processus d’intégration de l’espace post-soviétique et à raffermir les relations entre la Russie et ses voisins immédiats, d’Asie centrale notamment. Toutefois, certaines lignes de fractures subsistaient, essentiellement en Europe et dans le Caucase, et se résumaient à deux problématiques essentielles :

-         l’ancrage délibérément occidental de ces pays d’une part, manifesté dans les pays baltes et la Pologne dès le début des années 1990 par l’ouverture des négociations d’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne, en Ukraine à compter de la Révolution orange de 2004 et en Géorgie avec la Révolution des roses en 2003,

-         la question des revendications nationalistes qui s’affirmaient d’autre part, principalement en Tchétchénie, en Ossétie et en Ingouchie.

A cela enfin, s’ajoutait l’atlantisme affiché et revendiqué d’une majorité de pays d’Europe centrale et orientale qui favorisa une politique est-européenne de l’administration Bush qui froissa autant qu’inquiéta la diplomatie russe.

Pour plusieurs raisons, l’Ukraine, et plus particulièrement la Crimée, constitue un enjeu majeur pour la Russie. Historiquement, c’est à Kiev que naquit la nation russe chrétienne lorsque fut fondé le monastère de la Laure des Grottes en 988. Stratégiquement, la base navale de Sébastopol est importante pour la marine russe, qui dispose par celle-ci d’un port libre de glace toute l’année et où stationne la flotte russe de la mer Noire, et qui profite de cette présence militaire pour asseoir l’influence russe sur la Crimée. Importante certes mais néanmoins pas d’un intérêt vital puisque le port de Novorossisk doit, à terme, abriter la majeure partie de la flotte russe de la mer Noire.  Economiquement enfin, la Russie représente un tiers du total des exportations ukrainiennes mais l’Ukraine ne compte que pour 6% dans les échanges extérieurs russes. Le déséquilibre de cette relation commerciale permet à Moscou de bénéficier d’un important levier : ainsi, la menace brandie par Moscou de fermer son marché à l’Ukraine si Kiev signait l’accord de libre-échange avec l’Union européen a-t-elle motivé le refus in extremis de l’ancien président Ianoukovitch de signer cet accord

Mais au-delà de ce panorama, d’où découle l’idée d’un attachement de la Russie à l’Ukraine et d’une influence majeure de Moscou sur Kiev, il convient de cibler les enjeux véritables. Bien que parrain du Mémorandum de Budapest de 1992 par lequel la Russie, au côté des Etats-Unis et du Royaume-Uni, s’engage à assurer l’intégrité territoriale de l’Ukraine, Moscou a beaucoup à perdre d’un ancrage occidental de Kiev amorcé dès 1997 avec la signature de la Charte de partenariat et la création de la Commission OTAN-Ukraine, mais qui a pris davantage d’ampleur à partir de 2004 et l’arrivée au pouvoir du Président pro-européen Viktor Iouchenko. L’Ukraine, plus fréquentable que la Biélorussie, représente la pièce angulaire du jeu européen de la Russie, capable d’entretenir d’étroites relations avec l’Union européenne mais tout en demeurant dans la sphère d’influence russe. Pour ce faire, Moscou joue à la fois sur les relations commerciales entre les deux pays mais également sur la présence d’une importance minorité russophone dans les provinces orientales de l’Ukraine. Si peu de ressortissants russes vivent en Ukraine, 8 à 10 millions d’Ukrainiens en revanche se déclarent « ethniquement russes » lors des recensements, essentiellement dans les régions orientales. Or, désireuse de lutter contre sa perte d’influence, la Russie porte une attention particulière aux territoires où se concentrent les minorités russes, soutenant les sentiments pro-russes et affirmant sa doctrine de défense des minorités russes. Depuis 2012 d’ailleurs, la diplomatie russe, suivant sa stratégie de politique étrangère, s’impose un devoir d’aide et de protection aux populations russes en dehors de la Russie. Ce n’est certes pas là un fait nouveau, comme en témoigna, en 1992, l’envoi de troupes de la mission PKF des forces de maintien de la paix de la CEI en Transnistrie, province russophone et aux revendications autonomistes de Moldavie, ou, plus récemment, l’intervention russe en Géorgie en 2008, mais son officialisation souligne le désir de Moscou de maintenir sa prédominance dans ce que la diplomatie russe qualifie d’ « étranger proche ».

La présence d’une importante communauté russe en Crimée et le stationnement d’une partie de la flotte russe de la mer Noire à Sébastopol constituent des atouts pour la Russie dans son jeu ukrainien, renforcés davantage par la défection de l’état-major de la marine ukrainienne qui a décidé de rejoindre les Russes. Dès lors, outre la question des scenarii possibles, se pose également celle de la prise en compte des menaces russes. Sont-elles sérieuses ? Vladimir Poutine peut-il aller jusqu’au bout, sans craindre de réactions internationales nuisibles à la Russie ? Se dirige-t-on vers un scénario similaire à ce qui s’était produit en Moldavie en 1992 et en Géorgie en 2008 ?

A cet égard, une option probable à envisager est celle d’une Russie militairement engagée en Crimée, comme elle a pu l’être en Géorgie dans les provinces d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, faisant ainsi démonstration de sa force et de sa détermination, sans toutefois aller jusqu’à la guerre avec l’Ukraine, guerre dans laquelle elle aurait d’ailleurs beaucoup à perdre, mais désireuse plutôt d’ouvrir des négociations politiques dans lesquelles Moscou serait en position de force. Jouant dès lors sur le temps pour accentuer et soutenir le sentiment pro-russe en Crimée, arguant de la forte présence russophone, prétextant l’ancrage historique de la Crimée à la Russie et les discussions conflictuelles des années 1990 relatives à son statut, amenant la Rada à accepter l’organisation d’un référendum d’autodétermination, Vladimir Poutine parviendrait à ses fins en obtenant, si ce n’est le rattachement de la Crimée à la Russie, au moins une autonomie plus poussée, premier pas vers un processus d’annexion. Dès lors, le recours à la guerre peut être perçu comme excessif, voire illusoire et la démonstration de force opérée par Moscou ne serait qu’une « façade », pour reprendre le jugement du marquis de Custine. S’il reste difficile, pour l’instant, de déterminer quelles sont les intentions réelles de la Russie et de quelle manière évoluera la situation, il convient cependant d’espérer que Vladimir Poutine méritera une description plus flatteuse que celle qu’inspira Nicolas Ier au marquis de Custine :

« Si le tsar n’a pas plus de pitié dans son cœur qu’il n’en exprime dans sa politique, je plains la Russie. En revanche, si ses sentiments sont supérieurs à ses actes, je plains le tsar ».

Pierre-Olivier Eglemme, étudiant en Master II en 2013-2014

Afghanistan : quel avenir ?

3 mar

Il y a quelques jours, le Pr Jauffret qui préside aux destinées de notre Master II accordait une interview à la presse suisse Afghanistan, risque d’éclatement, 28-02-14

 

Un ouvrage de référence sur les prisonniers du FLN

1 mar

 

Raphaëlle BRANCHE, Prisonniers du FLN, Payot, décembre 2013, 288 p., 21 euros.

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A la suite de Dalila Aït-el-Djoudi, qui dans sa thèse sur l’ALN publiée en 2001 (p. 189-212, citée par Raphaëlle Branche p. 139), avait été la première historienne à s’intéresser au sort des militaires français prisonniers du FLN, Raphaëlle Branche commet un œuvre de tout premier plan. Et ce, sans oublier les premiers témoignages édités (René Roudy, Yves Sudry et Jean-Yves Jaffrès). Elle connaît fort bien les richesses des archives du Comité international de la Croix rouge (CICR). Avec la conscience professionnelle qui la caractérise (voir l’appareil scientifique des notes), l’historienne a croisé les sources algériennes et françaises (archives et enquête orale), sans oublier la richesse des fonds privés. En outre, elle donne, en introduction, un précieux état de la question des prisonniers de guerre en citant les ouvrages de références, tant italiens, anglo-américains que français. Des photos et des reproductions de documents accompagnent la magistrale démonstration relative à une mémoire exhumée, celle de ces anciens prisonniers français murés dans leur silence. Ce livre explore le vécu, le devenir des prisonniers, tout en s’interrogeant, en introduction, sur le sens des mots : « prisonnier » l’emporte peu à peu sur « captif », tandis qu’ « otage » a bien du mal, in fine, à apparaître. Il s’agit là, selon l’auteure, d’un « point aveugle » des négociations finales de Lugrin-Evian.

            Plus de 500 civils français (dont 283 disparus), en majorité des hommes avant le 19 mars 1962, et 430 militaires (dont 268 disparus dont une quarantaine de légionnaires déserteurs) sont enlevés par le FLN/ALN. Dans un premier temps, il s’agit de faire partir les colons et de mettre fin à la libre circulation sur les routes par crainte des enlèvements. Mais les objectifs à long terme sont plus importants. Face à un adversaire qui lui refuse le statut de combattant, faire des prisonniers c’est prouver sa détermination dans un combat psychologique sur le long terme. Ce livre explore ces « vies évanescentes » de captifs, enjeux politiques et diplomatiques, en même temps que se pose la question du droit de la guerre (article IV sur les conflits armés non nationaux des conventions de Genève ratifiées par la France en 1951).

            Le chapitre premier replace en perspective historique l’attitude des pouvoirs publics confrontés à des actes terroristes dus à des « rebelles », des « hors-la-loi » exclus du droit international. Mais les leçons de la défaite de Dien Bien Phu (un prisonnier français sur deux n’est pas revenu) font que dès le début de 1955 (gouvernement Pierre Mendès France) le CICR peut se rendre en AFN. Si Guy Mollet croit encore que le FLN tue systématiquement ses prisonniers, peu à peu, notamment en créant en 1958 les CMI (Centre de militaires internés) apparaît un statut intermédiaire qui distingue les combattants de l’ALN des terroristes et des politiques, bien que les conventions de Genève ne leur soient pas appliquées. D’où la reconduction des sévices et exactions pendant et après les interrogatoires. D’autre part, les CTT (Centre de tri et de transit) déclaraient 19 950 rations alimentaires pour la période janvier-août 1959, quand officiellement 17 440 personnes y étaient internés. Le FLN/ALN répliqua en faisant des prisonniers. Mais ces derniers, précise Raphaëlle Branche, « tombaient dans un trou noir », par volonté française de ne pas reconnaître à l’ennemi non reconnu la capacité de faire des prisonniers. C’est avec beaucoup de réticence que l’autorité militaire prévenait les proches que leur fils ou leur frère était « présumé prisonnier ». Peu de civils algériens ont été enlevés et il est difficile de savoir si sur les 500 soldats FSNA (Français de souche nord-africaine) combien sont des déserteurs ayant rejoints les unités de l’ALN. En écho de l’enlèvement puis de l’assassinat des moines de Tibhirine, en 1996, l’auteure rappelle que frère Matteo et frère Luc furent enlevés pendant la guerre d’Algérie, mais rapidement relâchés car considérés avec respect, comme d’autres religieux.

            Tout aussi intéressant, le deuxième chapitre concerne les débats internes du FLN/ALN sur l’opportunité de faire des prisonniers. Ce qui prouve que l’on existe sur le terrain, quitte à exhiber ces captifs afin de convaincre les villageois de sa force.  Est aussi évoquée la douloureuse question des disparitions de petites unités, suite aux cas, très rares, de trahisons de militaires FSNA comme pour les 20 disparus  français des Abdellys, en octobre 1956. Ces 400 prisonniers de l’armée française en 1956 (dont 186 FSNA), 200 en 1957, 300 un an plus tard, et plus de 180 en 1959, compensent la faiblesse numérique de l’ALN qui montre ainsi sa puissance, à la fois symbolique et politique, dans une volonté de se faire reconnaître comme belligérant légitime. Le troisième chapitre retrace  les rudes conditions de détention des prisonniers français, déplacés de caches en caches, mal nourris, maltraités, parfois battus et torturés, puis connaissant un sort meilleur dès lors qu’ils ont pu être exfiltrés vers les camps de l’ALN, à Oujda au Maroc et Ghardimaou en Tunisie. Le chapitre IV analyse le combat psychologique que se livre les deux adversaires à propos des exécutions des prisonniers et leur instrumentalisation par voie de presse. Le FLN se sert du courrier pour informer les familles, et donc jeter le trouble. En ce sens, par l’utilisation, déjà, de bandes-sons, de photos, de lettres de prisonniers à leurs familles, la modernité de la guerre d’Algérie est bien soulignée par l’auteure. A juste titre, elle montre en quoi la chute de la IVe République découle de l’annonce, à Tunis, lors d’une conférence de presse le 30 avril 1958, de l’exécution de trois hommes du 23e RI, Ducoutreix, Richomme et Feuillebois. C’est la réponse aux exécutions capitales après juin 1956 (200 personnes avant le 19 mars 1962) prononcées à l’encontre de patriotes algériens. Raphaëlle Branche livre une enquête minutieuse sur les dates de capture (1er novembre 1956) et de mort (avant le 30 avril 1958) de ces trois soldats, dont le sort se mêle aux 4 autres fantassins du 23e RI faits prisonniers par l’ALN près de Sakiet, en Tunisie, le 11 janvier 1958. C’est l’origine du 13 mai 1958 à Alger, mais aussi, succès politique du FLN, en août 1958 et en janvier 1959 de la grâce collective accordée par le général de Gaulle. Le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) répond de son côté en libérant des prisonniers, droit régalien, certes, mais vœu aussi de gardiens qui, dans le maquis, ont bien du mal à assurer la sécurité et la charge de captifs. Ces libérations sont mises en scène afin de prouver la magnanimité du GPRA.

            Enfin, le dernier chapitre rappelle que la moitié des prisonniers ne revint pas de captivité. En outre, lors des négociations de Lugrin-Evian, la France refusa tout échange de prisonniers. Et d’évoquer, en citant Jean-Jacques Jordi, le sort de ces Européens et des militaires enlevés après le 19 mars 1962, mais aussi la terrible loi du talion accompagnant les sanglants attentats de l’OAS en mai 62. Les dernières pages, émouvantes, racontent le traumatisme subi par ses hommes et ses femmes, et le refus du tribunal des pensions de distinguer les anciens prisonniers militaires français des autres anciens combattants. En bref, un livre qui fera date.

                                               Jean-Charles Jauffret

 

DICTATURE OU… DICTATURE ? GEOPOLITIQUE DE LA SYRIE

15 fév

Patrice Gourdin prononçait une conférence sur la situation syrienne à l’IEP d’Aix le 15 février 2014. En appui à ses propos, il offre un diaporama avec les différents éléments nécessaires à la compréhension de la situation : Géopolitique de la Syrie.pptx

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

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Études Géostratégiques

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Lignes de défense

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Guerres-et-conflits

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La voie de l'épée

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

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