Les maçonneries et leurs influences sur les projets de création des Etats nouveaux en Amérique (1815-1835)

21 Jan

Cet article rend compte des principaux points abordés lors d’une conférence en mai 2012 de Patrick Puigmal, professeur à l’université Los Lagos à Osorno (Chili), professeur invité à Sciences Po Aix :

Contexte : Recherches entamées en 2003 sur l’influence militaire et politique napoléonienne durant le processus d’indépendance des possessions espagnoles et portugaises de l’Amérique centrale et du Sud. Financement Universidad de Los Lagos y Fondecyt-Conicyt (Ministerio de Educación, Gobierno de Chile, équivalent du CNRS français). Ces recherches ont constituées la clef pour ouvrir ce thème de travail.

Introduction:

Les armées napoléoniennes ont connu un grand développement de la maçonnerie. Cette époque est également caractérisée par la montée de sociétés secrètes, notamment d’inspiration libérale. Par ailleurs, les vétérans napoléoniens qui vont décider de s’exiler sont les moins satisfaits du retour au pouvoir des monarchies conservatrices (sous l’égide du statu quo proposé, imposé par la Sainte Alliance) et sont en général membres des sociétés secrètes et du mouvement libéral. Bien entendu, il nous faut préciser ce que nous entendons par le mot libéral dans cet article. Ces circulations et les liens avec la maçonnerie ont notamment fait l’objet de travaux de Walter Bruyère-Ostells et Felipe Del Solar. 

Partout où ils vont aller, les vétérans napoléoniens vont être très actifs pour promouvoir l’installation des Etats nouveaux (expression que je préfère personnellement  à celle d’État Moderne), plus proches de leurs idéologies.

Leurs activités et leurs engagements, la plupart du temps publics et contre l’ordre établi (c’est-à-dire l’ordre reposant sur les classes sociales favorisées qui conduisirent l’indépendance) leur coûteront cher : parfois la vie, parfois la prison et, presque toujours, l’exil et le retour vers l’Europe à la fin des années 1820 et au début des années 1830.

Méthodologie de travail :  

 

1)    Documents :

–         C’est rarement dans les archives officielles (Armée, Intérieur…) que l’on découvre le rôle politique de ces hommes, parfois dans les archives judiciaires mais rarement. De plus, ces dernières sont souvent incomplètes en raison des destructions qui se sont produites lors des guerres de décolonisation puis civiles et internes. Par ailleurs, il faut noter qu’en Amérique latine, contrairement à la France, les archives maçonniques sont très difficilement accessibles.

–         Dans un premier temps, notre travail a reposé sur l’étude de la presse pour le rôle moteur que les officiers européens jouent, tant comme créateurs de périodiques que comme écrivains et journalistes.

–         Mais, la plus grande partie des informations que nous avons collectées et utilisées repose sur les documents personnels (journaux, mémoires, correspondances) que  nous avons découverts grâce à nos rencontres avec les descendants des militaires napoléoniens exilés en Amérique après 1815 : plus de 70 familles, sur tout le continent et en France. Logiquement, la liberté de plume est beaucoup plus intense et plus proche de leurs idéaux dans ces documents que dans ceux plus officiels et publics. En général, ils n’étaient pas destinés à être publiés. Cet aspect est frappant à travers les écrits personnels que j’ai pu publiés : Mémoires de Georges Beauchef en France et au Chili, Lettres de Joseph Bacler d’Albe a son père, Journaux de Frédéric de Brandsen … Les familles n’ont souvent pas conscience d’abord de ce qu’elles conservent, ensuite de l’intérêt historiographique de ces documents.     

 

2)    Chronologie : Les changements sont si fréquents et parfois si brutaux pendant l’indépendance que chaque époque correspond  à des acteurs précis et  à des actions déterminées. Il est donc très important de pouvoir connaître l’évolution de l’indépendance pour bien comprendre les actes, leurs significations et pouvoir ainsi définir le rôle de chacun des personnages et de leurs idées. Chaque personnage arrive à un moment précis, déroule ses actions dans des situations particulières qui ne sont que le reflet du contexte général.

Nous avons déterminé cinq époques qui croisent transversalement tout le continent et qui nous permettent ainsi de nous plonger dans l’histoire comparée de façon à éviter le nationalisme qui marque, en général, la conception et l’écriture des histoires des États nouveaux en Amérique latine. Nous venons de célébrer le bicentenaire de l’indépendance de l’Amérique (1810-1812) et, presque sans exception, chaque État l’a célébré comme s’il s’était agi de mouvements exclusivement nationaux, originaux ou démocratiques alors qu’en général ce fut tout le contraire : l’objet final, comme l’a écrit Gabriel Salazar, Prix National d’Histoire au Chili en 2008, « ce fut la création d’un État antidémocratique, oligarchique et de libre échange économique ». Ajoutons que comme il n’y eut pas de débat et de consensus pré établi avant l’indépendance, s’opposèrent en conséquence des idées et des modèles différents ce qui provoqua de très nombreux conflits internes.

Revenons à nos cinq époques déterminées en fonction de notre recherche initiale à partir de l’influence militaire et politique napoléonienne :

Une première période correspond aux actions et intentions de Napoléon (1807-1813):

Elles se traduisent par l’invasion de l’Espagne et les tentatives d’intégration des colonies espagnoles à l’Empire français. Ce sont également les missions de Murat et Joseph Bonaparte sur le continent. Tous les projets ont échoué : vaisseaux arrivés mais arraisonnés, équipages emprisonnés et expulsés (Rio, Carthagène, cote mexicaine…).

Elles se traduisent également par la mise en place du réseau  Desmolards des Etats-Unis vers tout le continent. On observe ensuite un changement de politique. Après les premiers échecs, la France impériale cherche à favoriser l’indépendance  à condition de ne pas signer d’accord commercial ni politique avec l’Angleterre. Ainsi sont signés des contrats d’aide avec les envoyés de Bolivar en 1813, prévoyant l’envoi d’armes, uniformes et officiers.  Cette première période est le moment des premières luttes de l’indépendance.

 

Un second temps est celui de l’indépendance menacée (1813-1818) :

Il est caractérisé par le retour de la monarchie suite  à la chute de Napoléon (et la fin des guerres européennes) ce qui met fin aux projets de contrats et de coopération. Les Espagnols et les royalistes reprennent l’initiative et presque dans tout le continent, l’indépendance est en recul et la plupart de ses chefs exilés.

 

Une troisième époque correspond à l’instauration des premiers modèles d’État (1818-1826) :

On peut noter des différences suivant les régions mais un modèle s’impose, en général fortement militarisé, personnalisé et centraliste. Ce qui a provoqué cette installation c’est le soulèvement de nouvelles forces face au retour de la monarchie espagnole. Les vainqueurs des guerres d’indépendance se transforment en chefs politiques (Bolivar, San Martín, O’Higgins, Santander, Sucre, Morazan, Iturbide…), comme l’ont fait auparavant Washington aux Etats-Unis et Bonaparte en France. Naît un débat interne sur le type d’État à construire entre république unitaire ou fédérale et monarchie constitutionnelle ; ce sont les deux premières qui s’imposent à ce moment-là. Cela provoque en particulier l’exil de San Martín.

 

La quatrième période est marquée par la déroute de la tentative libérale (1826-1835) :

Partout, se lèvent des oppositions face au premier modèle, fédéralisme contre unitarisme  par exemple au Chili et en Argentine, mais aussi en Équateur, Colombie, Vénézuéla face à la Nouvelle Grenade, le grand Etat américain imaginé par Bolivar. Souvent, les officiers napoléoniens du camp libéral sont très actifs pendant cette période. Mais le pouvoir économique des latifundistes et des premiers industriels (en particulier dans l’activité minière), ceux d’ailleurs qui ont généré l’indépendance, pour prendre le pouvoir politique plus que pour changer le système économique, reprennent le dessus face à ces libéraux dont ils étouffent militairement les tentatives.

 

Le dernier temps impose un model républicain (unitaire ou fédéral selon les zones) mais  conservateur (après 1835) :

On assiste pendant cette période à une passation du pouvoir des militaires aux civils, ceux-ci ayant assuré auparavant la conservation du modèle original établi à partir de la propriété de la terre et du vote censitaire. C’est cette victoire qui conditionne la façon dont on va s’écrire l’histoire de la naissance de ces pays  à partir de la seconde partie du XIX° siècle : Barros Arana et Vicuña Mackenna au Chili, Mitre en Argentine, Restrepo en Colombie et au Vénézuéla, Alamán au Mexique, comme le font a la même époque Mommsen et Niebur en Prusse ou Guizot, Thiers et Lamartine en France.

 

3)    Qu’est-ce qu’un libéral/conservateur au début du XIX° siècle ?

On peut prendre en considération une multitude d’identifications liées au libéralisme : libéraux progressistes face aux libéraux conservateurs, libéraux fédéralistes face aux unitaristes, républicains face aux partisans de la monarchie constitutionnelle, libéraux maçons face aux catholiques ou ecclésiastiques, libéraux espagnols face aux libéraux napoléoniens, auxquels on peut ajouter les conservateurs partisans du maintien du régime colonial, ceux qui souhaitent voir s’instaurer une monarchie constitutionnelle ou encore ceux qui luttent pour l’indépendance. Donc, il y a nécessité de préciser chaque fois pour chaque personnage quelle est son obédience. Aguilar Rivera, historien mexicain, écrit « au Mexique, le libéralisme est le plus fort mais il y a des libéraux de différents cépages ». 

En majorité, les libéraux ne sont pas profondément révolutionnaires. S’ils souhaitent changer les conditions d’accès au pouvoir, ils ne désirent pas un système économique totalement différent, bien au contraire.

Beaucoup de ces libéraux sont francs-maçons, souvent depuis l’Europe, mais ou plutôt en conséquence des affirmations précédentes, ils n’appartiennent pas tous aux mêmes loges. Nous relevons par exemple les maçons écossais et les new-yorkais au Mexique, les maçons britanniques dans le Cone Sud et au Brésil, les maçons napoléoniens… Comme, nous l’avons déjà mentionné, les archives maçonniques ne sont pas d’accès facile en Amérique, il est parfois difficile d’avoir des certitudes quant à leur appartenance. Il est également compliqué de classer les gens, surtout quand ils appartiennent au même groupe (les vétérans napoléoniens), quand par exemple, un libéral non maçon comme Georges Beauchef écrit « dans le monde civilisé, une petite partie de la société est destinée à gouverner, le reste à obéir. L’égalité est le délire du républicain fanatique   et la liberté frénétique, le sépulcre des républiques» et qu’un autre comme Pierre Chapuis, dans le journal qu’il a crée au Chili, El Verdadero Liberal , vitupère violemment contre les sénateurs conservateurs par ces mots « Je ne vois pas pourquoi  un Sénat composé, par exemple, de 24 membres, sains de corps et d’esprit, ne pourrait avoir plus de force morale que l’actuel composé par 80, si les 2/3 sont malades ou gangrenés » ou encore, élargissant les frontières du débat «le pays nécessite sa construction… pendant que les passions sont en mouvement, seul sera considéré l’intérêt particulier, alors que nous devrions nous guider par l’intérêt général ». Les deux appartiennent à l’aile libérale mais leurs déclarations expriment des concepts de société très différents ce qui indique des projets politiques pouvant aller dans des directions opposées. Le premier est un libéral conservateur et le second, un républicain faisant de l’éducation le cheval de  bataille de sa nouvelle société. Baptisé d’exalté, ce dernier a très mauvaise presse, présenté « comme un anarchiste expulsé de tous les pays d’Europe à cause de ses principes républicains et arrivé au Brésil et au Chili seulement pour fomenter la révolution ».

Maçon depuis le temps passé dans les armées de Napoléon, Pierre Chapuis a crée pendant les guerres libérales espagnoles une loge avec d’anciens militaires français et italiens, loge affiliée au Grand Orient de France. La plupart des membres de cette loge se retrouveront plus tard, après la déroute libérale en Espagne, en Amérique, particulièrement au Mexique ; nous pouvons citer par exemple les Italiens Linati, Galli, Franchini et l’espagnol Ceruti, tous libéraux et maçons appartenant au rite écossais.

Bref, il est donc très difficile d’avoir une image précise de chacun et de dissocier la maçonnerie du camp des libéraux. Nous essaierons donc au fil de cette présentation de donner les indications nécessaires pour pouvoir situer les hommes et leurs idées. En tout état de cause et en relation a ce qui a été affirmé précédemment, nous pensons qu’il est plus correct de parler de libéraux conservateurs et de (libéraux) républicains pour classer les Européens participant à l’émancipation du continent.  

  

Les maçonneries et leurs expressions. 

Loin de nous l’idée d’imaginer et d’essayer à tout prix de prouver l’existence d’un complot maçonnique international visant à l’installation d’un certain type de société en profitant de l’indépendance naissante en Amérique latine.

Plus juste, historiquement et à partir des sources rencontrées, serait de parler d’un mouvement simultané, mais pas obligatoirement organisé, de nombreux militaires libéraux et maçons ou appartenant à  d’autre sociétés secrètes comme, par exemple, le carbonarisme italien. Toutefois, nous savons que l’officier maçon Vigo Roussillon, aide de camp  du maréchal Victor et libéré en Espagne justement pour appartenir  à cette corporation, fut envoyé en mission en Angleterre en 1815 pour aller ensuite en Amérique et aider l’indépendance sans savoir si réellement il atteint son but. Nous savons aussi que Joseph, le frère de Napoléon, ancien grand maître du Grand Orient de France fut beaucoup plus actif aux États-Unis que ne le dit l’historiographie classique, aidant financièrement et grâce à ses contacts, de nombreux leaders sud-américains exilés aux Etats-Unis.

Il est ici difficile d’expliquer en détail l’origine, le rôle et le développement des sociétés secrètes, en particulier de la maçonnerie, sur l’indépendance du sous-continent de l’Amérique centrale et du sud, mais nous souhaitons simplement évoquer quatre exemples dans des zones distinctes  comme pour, a partir de chacun d’entre eux et aussi de l’ensemble qu’ils représentent, révéler ou appuyer l’importance du phénomène et l’indispensabilité de son intégration pour une meilleure compréhension  de l’émancipation américaine.

Les quatre exemples se situent en Colombie, au Brésil, au Chili et au Mexique.

La Colombie : Ce premier cas nous permet d’abord de signaler la présence française dans cette région dès avant l’indépendance mais avec un grand renforcement pendant la Révolution française. Trois phénomènes expliquent ceci : les Français employés par la couronne espagnole, les exilés des colonies françaises des Caraïbes et les très nombreux marins des Caraïbes qui profitent des conflits maritimes dus au blocus continental européen. Les uns et les autres, bien que différents tant par leurs origines géographiques que sociales, appartiennent en majorité à la maçonnerie. Ils sont partisans d’un changement politique et vont rapidement se transformer en acteurs de ce changement. C’est probablement dans cette région (quand nous parlons de Colombie, nous pensons une zone bien supérieure au pays actuel puisqu’elle inclut le Vénézuéla, l’Équateur, la Bolivie et le Panama) que la maçonnerie européenne et locale va jouer le rôle le plus notable. Des médecins comme de Rieux ou de Froes, des militaires comme Dubourg, Guillot, Bonbonon, Castelli, Codazzi, Leleux, Bernier, Courtois ou Péru de la Croix et de très nombreux marins (plus souvent d’ailleurs corsaires au service des nouveaux pays que marins de flottes nationales, encore que le passage de l’un  à  l’autre est fréquent) comme Aury, Faiquere, Joly ou Soublette, appartiennent ou créent les premières loges maçonniques, en particulier la loge Bénéficience de Carthagène, la loge Fraternité de Carthagène ou encore la Loge Providence des Iles San Andrès.  Ils participent à tous les débats politiques, se retrouvent aux cotés des principaux leaders et, souvent, suivent leur destin. Opposés au pouvoir absolu de Bolívar, proches de Miranda, souvent républicains farouches, partisans de Santander,  nous les voyons souffrir, s’exiler, être emprisonnés ou expulsés quand ceux qu’ils suivent sont écartés du pouvoir. Nous les voyons aussi très actifs dans la presse, dans l’écriture des chartes constitutionnelles, des codes civils, faisant très souvent, pour ne pas dire plus, référence aux originaux français.

Les corsaires maçons déjà cités sont très actifs dans les Caraïbes et quand ils occupent un territoire, comme Aury le fait à San Andres et Providencia en 1821, son gouvernement est composé en grande partie de maçons.  Il y crée même la Loge Providence déjà citée.  

Le Brésil, bien que suivant un processus indépendantiste différent (dans ce cas, la couronne est portugaise, la famille royale s’y est exilée lors de l’invasion napoléonienne en 1808 et c’est un des descendants, Pierre 1° qui va conduire la région jusqu’à son indépendance contre son propre pays d’origine), connaît aussi l’arrivée de nombreux officiers de la Grande Armée, très actifs comme Labatut, Mallet, Marliere, Taunay, Guion ou Bellard. Mais le plus intéressant, c’est bien le rôle de la maçonnerie locale appuyée par les maçons français qui déclenchent par exemple les révolutions républicaines et libérales de Pernambuco (Nord-est du Brésil) en 1801 et en 1817, avec pour cette dernière, l’arrivée hélas tardive, d’officiers napoléoniens, par ailleurs maçons comme Pontécoulant, Latapie ou Raulet. Comment ignorer de plus la participation massive des libéraux italiens, certains venant de la Grande Armée, dans l’instauration de la république de Rio Grande do Sul en 1835, premier coup dur porté au régime impérial brésilien.

De nombreux Portugais, anciens de la Grande Armée ou des troupes  coloniales passées a l’indépendance, sont aussi maçons et apportent leur collaboration au développement du libéralisme au Brésil.

Reste un personnage, Pierre Chapuis, maçon, capitaine des chasseurs  à cheval sous l’empire, combattant aux cotes des libéraux en Espagne (il y crée une loge maçonnique composée d’anciens officiers d’empire), expulsé de France et d’Espagne, qui, quand il arrive au Brésil en 1825, crée un journal libéral, el Verdadeiro liberal, s’oppose à  l’empereur Pierre 1° et est en conséquence expulsé, passant alors au Chili ou il reproduit la même activité. Très proche du libéral et fédéraliste Ramón Freire, il est encore expulsé après la défaite de ce dernier en 1830, bien qu’ayant de nouveau crée un journal, le Verdadero liberal.

–         Le Chili: Laissant de coté la Loge Lautaro, non affiliée à la maçonnerie bien que beaucoup de ses membres en fassent partie, qui n’a pour unique but que l’indépendance du Chili, de l’Argentine et du Pérou, le premier personnage qui se lie officiellement au mouvement, c’est José Miguel Carrera, un des premiers leaders de l’émancipation dés 1810, exilé aux Etats-Unis en 1816-1817 ou il prend contact avec Joseph Bonaparte, entre dans une loge américaine et réussit à monter une expédition financée en partie par ces deux entités. Son expédition comprend une trentaine d’officiers napoléoniens dont le général Brayer, grand-maître de la loge « Les Amis Incorruptibles » affiliée au Grand Orient de France, et proche de Napoléon. Son rôle au Chili sera polémique, s’opposant frontalement  à San Martín, le libérateur argentin, prenant partie pour le général républicain Alvear (lui aussi maçon) et terminant expulsé du Chili et de l’Argentine, se réfugiant en Uruguay avant de rentrer en France. Deux officiers napoléoniens apparaissent au Chili pour des raisons différentes: Charles Renard vient combattre pour l’indépendance et il le fait au Chili et en Argentine à partir de 1817; Jean-Francois Zeghers, lui, arrive lui en 1823 comme diplomate et traducteur, travaillant déjà en France pour le compte du gouvernement chilien. Atteignant tous deux des postes importants dans la haute administration civile ou militaire, ils feront partie des créateurs de la 1° loge maçonnique chilienne, appelée «Filantropia chilena» présidée par l’amiral et président de la République Blanco Encalada en Santiago le 15 mars 1827, et seront partisans du général Freire entre 1823 et 1830. De courte durée, cette loge jouera un grand rôle pendant une des périodes les plus troubles de la jeune histoire du Chili, période pendant laquelle se définit le futur politique du pays entre libéralisme fédéraliste et libéralisme conservateur et centralisateur. Comme c’est cette dernière idéologie qui l’emportera, les maçons, en général tous à  faveur de la première comme Renard et Zeghers, devront rentrer dans le rang pendant plusieurs années ou, pour le moins abandonner la vie politique publique.  Deux autres officiers français, Benjamin Viel et Ambroise Cramer, maçons au vu de leurs signatures incluant sans discrétion les fameux trois points identificateurs de l’ordre, vont l’un et l’autre jouer un grand rôle tant militaire que politique. Devenant général le premier et colonel le second, ils connaissent des futurs différents bien qu’étant constamment en contact. Brillants participants des premières campagnes (on attribue de fait à Cramer les honneurs de la première grande victoire de San Martín à Chacabuco en 1817), le premier, républicain libéral connaitra presque 15 ans d’exil après la chute du gouvernement de Freire en 1830, et le second, expulsé de l’armée par Freire, sans procès ni raison apparente,  terminera sa carrière mourant lors d’un combat de Chascomus luttant pour une faction libérale en Argentine en 1839. Leur correspondance laisse apparaître non seulement leur engagement politique et philosophique, mais aussi le réseau constitué par ces officiers sur le continent. Un réseau qui pourrait (cela reste à prouver) avoir un lien avec la maçonnerie.

–         Le Mexique pour finir : Il faut attendre les années 1825-1826 pour voir arriver dans ce pays les premiers officiers napoléoniens et maçons. Ceci ne signifie pas que d’autres n’aient agi avant comme Panis, Alvimart, Beneski, Greffe, Humbert ou encore Maillefer qui, tous en des moments différents luttent pour l’indépendance mexicaine. Nous ne savons dans ce cas s’ils avaient une appartenance maçonnique, ce qui est sur c’est qu’ à partir de 1825, ceux qui arrivent, en particulier les Italiens, sont tous maçons ou carbonari.  Leur exil en Amérique, plus qu’à la chute de l’Empire, est principalement due à l’échec des grandes rebellions libérales d’Italie et d’Espagne auxquelles ils ont participées.  Linati, Galli, Franchini, Santangelo, Pignatelli-Cerchiara, Ceruti et bien d’autres ne vont jouer aucun rôle militaire. Arrivés sous divers prétextes (spécialistes en activités minières, ingénieurs, entre autres), ils s’orientent tous vers l’activité journalistique créant ou s’intégrant dans des périodiques. Tous appartiennent à la branche des maçons d’York (libéraux républicains) en opposition à un autre groupe de maçons, les Écossais (libéraux conservateurs et souvent antidémocrates). A partir de 1826, la quasi intégralité du débat public et politique au Mexique se concentre dans les journaux représentant ces deux factions. C’est dire l’importance, pour ne pas dire, l’omniprésence de la maçonnerie au Mexique au moment où, justement, se définit le modèle d’état qui doit se mettre en place. Une fois de plus, et cela nous permet de revenir aux phases déterminées au début de cette présentation, les républicains et démocrates sont vaincus a la fin de la deuxième décennie du XIX° siècle et laissent place à un modèle qui ne peut se développer sans provoquer leur expulsion en général définitive du territoire. En 1827, il ne reste aucun d’entre eux au Mexique et l’on peut affirmer que de leur projet politique, il ne reste rien. 

Ce survol rapide de quatre épisodes impliquant concrètement la maçonnerie dans le débat sur le type de société que les Américains doivent imaginer une fois obtenue l’indépendance mérite d’être approfondi, pas obligatoirement dans le but de démontrer l’existence d’une organisation internationale (l’eurocentrisme n’a rien à voir avec notre volonté historiographique) influente au moment de ce changement sociétal, mais simplement d’en comprendre tous les aspects au risque, si cette ouverture thématique ne se produit pas, de retomber dans la conception d’histoires nationales en dehors de toute influence ou appartenance extérieure. L’étude des réseaux et des circulations maçonniques s’inscrit dans une approche transnationale. Au contraire, les histoires nationales qui peuvent avoir été très utiles aux différents pouvoirs politiques au moment de l’affirmation des nouvelles nations durant la seconde partie du XIX° siècle, aujourd’hui ne peuvent constituer l’unique interprétation ou explication aux systèmes qui régissent encore au présent les pays dans lesquels nous vivons.

Dernière idée sur laquelle nous souhaitons terminer cette intervention: globalement, l’action des libéraux et démocrates, des maçons et plus généralement des vétérans napoléoniens (ils étaient dans leur très grande majorité, comme nous l’avons vu l’un ou l’autre, parfois les deux) conduit à un échec qui constitue en fait leur second échec après celui soit lors de la Révolution française ou du Premier Empire, soit lors des mouvements libéraux européens. Ce qu’ils n’ont pu construire en Europe, ils n’ont pu, non plus, le réaliser en Amérique, c’est bien là le drame historique qu’il est plus qu’intéressant  de connaître et d’analyser.   

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