Le génie en Afghanistan. Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection (2001-2012). Hommes, matériels, emploi

8 Fév

La soutenance du lieutenant Christophe Lafaye  a eu lieu Le 29 janvier 2014, dans le cadre solennel de la grande salle de réunion de l’École de guerre. Le Pr. Jean-Charles Jauffret préside le jury, les Pr. François Cochet et Olivier Forcade étant rapporteurs. Le général d’armée Jean-Louis Georgelin (2S), Grand chancelier de la Légion d’honneur, intervient en tant qu’expert. La première thèse entièrement dirigée par un officier d’active titulaire de l’HDR, le lieutenant-colonel Rémy Porte, s’intitule « Le génie en Afghanistan. Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection (2001-2012). Hommes, matériels, emploi ». Menée dans la tradition de la disputatio, la séance se distingue par sa richesse et sa rigueur académique. On note la réactivité constante d’un doctorant qui se situe à la confluence des mondes militaire et universitaire, de véritables échanges se produisant entre l’impétrant et les membres du jury. Sa thèse fait partie des premiers travaux historiques publiés sur l’intervention française en Afghanistan, faisant preuve d’une certaine élévation sur cette question imparfaitement – ou trop superficiellement – connue du public. Empruntant aux méthodes de la sociologie pour la réalisation de son étude, Christophe Lafaye effectue un travail d’histoire immédiate tout en s’ancrant dans les pratiques de l’histoire contemporaine. Il a bénéficié du soutien financier de l’IRSEM et du CHERPA, sous forme respectivement d’une allocation de recherche et d’une prise en charge partielle des frais de terrain. L’impétrant souligne que son statut d’officier de réserve lui a facilité certaines démarches. Outre l’encadrement attentif de son directeur, il a reçu l’appui chaleureux d’un certain nombre de personnes au sein de l’institution militaire, de la part en particulier des commandants successifs du 19e régiment du génie. L’élaboration d’une thèse est une aventure collective, les difficultés matérielles et méthodologiques rencontrées trouvant de ce fait une résolution satisfaisante. Il s’agit de s’inscrire délibérément dans la filiation de la thèse du capitaine Ivan Cadeau[1] mettant en exergue l’importance du génie, peu d’études globales ayant été consacrées aux accomplissements et mutations de cette arme après 1945. La présence d’un chercheur au sein d’une unité constitue simultanément une plus-value à la fois pour les acteurs militaires et universitaires. Le corpus de la thèse de Christophe Lafaye se compose essentiellement d’entretiens[2] avec des membres du génie ayant été envoyés en Afghanistan. Ceux-ci se répartissent sur un très large éventail de grades et de fonctions. En plus d’un travail rigoureux de critique, le traitement des données émanant de témoins encore en activité suppose un certain sens éthique. Il convient de distinguer les sources émanant des pays de la coalition de celles qui sont produites par les antagonistes. Le doctorant a eu recours à des travaux de recherche pluridisciplinaires afin de questionner les définitions de l’adversaire. Grâce aux outils informatiques gratuits que sont Zotero et Netvibes, il a mis en place une veille d’information. Outre le travail sur un substrat récent, sont analysées les évolutions que connaît le génie français à partir de l’aventure indochinoise. S’adaptant à un contexte de guerre froide, il devient l’arme des grands corps mécanisés et amphibies. Sa contribution aux opérations de maintien de la paix lui offre l’occasion de façonner de nouveaux savoir-faire. Il s’agit de promouvoir, à travers l’élaboration d’un aperçu sur le temps long de l’expérience du feu, une meilleure compréhension de l’histoire récente, indispensable pour penser les activités de demain. Après ce discours liminaire bien structuré exposant le projet de recherche dans un français de qualité, intervient l’aréopage. Le directeur fait remarquer que la formation des officiers doit évoluer avec les transformations de la guerre. Le président du jury rappelle le modèle d’officier-historien incarné par le général Jean Delmas. 60 000 soldats français sont passés en Afghanistan, au point que l’on parle de quatrième génération du feu. Au cours de onze années s’est forgé un immense savoir pratique et théorique qui mérite d’être conservé et entretenu. Le professeur Cochet apprécie que les annexes, consubstantielles au corps de la thèse, participent de la démonstration, ne remplissant pas seulement une fonction démonstrative. Si le doctorant a su habilement manier blogs, sites internet, et littérature grise, entre l’histoire des techniques et celle des militants, il pourrait avantageusement approfondir sa recherche dans la direction des stéréotypes que représentent les témoins. La maîtrise des outils informatiques et la manipulation intelligente du virtuel marque un basculement générationnel dans les pratiques académiques. Celle-ci n’est pas exclusive de la hauteur de vue que confère l’étude méthodique des sources classiques. Le Pr. Olivier Forcade insiste sur le fonctionnement de type transnational du génie français dans le contexte d’opérations multinationales chapeautées par un commandement OTAN – et non directement étatsunien. Le général Jean-Louis Georgelin, en tant que personne ayant assuré la responsabilité politique de l’intervention française en Afghanistan, salue le travail minutieux d’interview de témoins effectué dans une vraie simplicité. À une époque où la guerre a déserté l’horizon des Français, l’interface politique peut influencer les activités sur le terrain, les sondages ayant tendance à influencer les décisions. Dans des forces aux effectifs restreints et au budget limité, il est important d’approfondir la réflexion sur la technicité des armées. Christophe Lafaye remarque que le raisonnement tactique d’un soldat français demeure fondamentalement différent de celui d’un Américain. Il existe certes une standardisation OTAN, une doctrine commune, mais la culture militaire nationale ne s’efface pas. Les phases successives de l’intervention française en Afghanistan doivent être distinguées, l’affaire de la passe d’Uzbin survenue les 18 et 19 août 2008 constituant un accélérateur, et non un tournant tactico-opérationnel. La véritable inflexion survient en fait en juin 2007, quand la décision est prise par Nicolas Sarkozy, en conseil de défense restreint, d’impliquer des soldats français dans des actes de combat. Cette expérience dans une zone du monde très éloignée démontre les capacités d’adaptation en interne de l’armée française. La guerre devient parallèlement de plus en plus médiatique, ce qui devrait induire un questionnement moral autour du métier des armes, comme sur le rôle des journalistes. Pour une thèse originale rédigée dans une configuration elle-même singulière, le candidat obtient la double consécration des félicitations du jury à l’unanimité et l’autorisation de publication immédiate.

 


[1]. La thèse d’Ivan Cadeau, L’Action du génie pendant la guerre d’Indochine (1945-1956). Une action entravée par le manque de moyens et une méconnaissance de l’arme, préparée sous la direction du Pr Jacques Frémeaux, a été soutenue à Paris IV (Sorbonne) en octobre 2010.

[2]. Avec l’accord des participants, les quatre-vingt-sept témoignages enregistrés numériquement seront déposés au Service historique de la Défense.

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