« Russie : vers une nouvelle glaciation », Galia ACKERMAN, Politique Internationale (n°159), pp. 145-157

3 Nov

Recension d’article scientifique

Les résultats des récentes élections présidentielles en Russie témoignent du prisme nationaliste de plus en plus marqué au sein de la population russe. Vladimir Poutine a en effet été réélu à la tête du pays avec 76,69% des suffrages, soit 56 millions de voix en sa faveur, contre seulement 3,49% pour le camp démocrate. Ces résultats – entachés d’irrégularités – n’ont provoqué que très peu de réactions au sein de la fraction de la population gagnée aux idées démocratiques, la faisant apparaître comme désabusée et résignée. Dès lors, un éclairage historique permet de mieux saisir les principes et les modalités de cet état de fait.

Le processus de résignation des électeurs animés par des valeurs démocratiques prend racine dans la Glasnost initiée par Gorbatchev, dans un souci de publicité et de transparence. Cette politique, en libérant la parole et en levant le voile sur les crimes du communisme, a avivé les revendications nationales dans les différents Etats satellites de l’URSS. Une fois les exactions du régime communiste rendues publiques, la désillusion fut totale pour les citoyens soviétiques, prenant conscience de la vanité des sacrifices de près de quatre générations au nom d’un système fantasmé et finalement fallacieux : ainsi la révélation des modalités du pacte Molotov-Ribbentrop. Dès lors, la première conséquence de cette publicisation fut la diffusion d’une « profonde humiliation existentielle » parmi les peuples soviétiques, elle-même à l’origine d’une vaste vague de suicides.

Cette vexation ontologique s’explique par un rapport particulier à l’Histoire et à l’universel, pétri de messianisme religieux à partir de 1453, puis idéologique avec l’avènement du communisme. Plus tard, l’effondrement du camp socialiste et l’apparent triomphe du capitalisme fut vécu comme une deuxième humiliation, et plus encore peut-être comme une trahison de la part des populations des nouvellement anciennes républiques socialistes d’Europe de l’Est, essentiellement. La situation matérielle qui s’ensuivit ne permit pas à Eltsine de mettre en place un Etat de droit garantissant les principes démocratiques : cela explique la quasi-inéluctabilité du tournant autoritaire adopté par le régime.

Vladimir Poutine quant à lui parvint à « relever la Russie qui était à genoux ». Cette expression qui fait aujourd’hui florès trouve son origine dans la frustration ressentie par la Russie face à « l’impuissance et l’impopularité » du pays dans ses anciens Etats satellites. Est venue s’ajouter à cela l’expansion de l’OTAN en Europe de l’Est, ainsi que l’attraction croissante qu’a exercée l’UE, et enfin le traumatisme qu’a constitué l’éloignement de l’Ukraine, vécu comme une énième humiliation. Pour répondre à cela, Poutine alors Premier Ministre s’est rapidement entouré de ses anciens partenaires du FSB et du KGB, tout en agissant dans le même temps au profit de la glorification de Staline, pièce maîtresse du nouveau roman national russe, permettant au gouvernement de faire oublier les effets de la Glasnost.

L’idéologie mise en place depuis a principalement évolué autour de « l’héroïsme du peuple soviétique », dont la victoire contre le nazisme est constamment mise en avant. Cela a permis de présenter le pays comme représentant du « bien absolu », troisième forme de messianisme de l’histoire de la Russie. La nouvelle idéologie consiste donc essentiellement en une réconciliation avec le passé et une ouverture sur l’avenir, comme en témoigne la nouvelle cérémonie russe célébrée le 9 mai, le défilé du « Régiment immortel ». La figure de Staline, centrale, fait écho aux figures conquérantes et expansionnistes des monarques russes, dressant un pont entre le régime tsariste et la Russie actuelle, ce qui explique son immense popularité. Dans la même perspective, Staline représente la Guerre Froide et la haine de l’Occident, réaffirmée par Poutine depuis son accession au pouvoir, dessinant à nouveau une continuité et une cohérence entre les différentes périodes historiques du pays. Cette haine de l’Occident permet au pouvoir de rejeter massivement les valeurs occidentales de démocratie, et ce « au nom d’une idéologie conservatrice ».  Les récentes ingérences russes en Europe de l’Est (Donbass et Crimée) et les réactions occidentales ont amplifié cette détestation de l’Occident tout en marquant un « refroidissement » des relations russo-occidentales.

La « glaciation » de ces relations, expression plus à même de rendre compte de l’actualité des rapports en question que celle de « nouvelle guerre froide », évolue dans un contexte géopolitique inédit. La Russie fait en effet aujourd’hui cavalier seul en termes de politique étrangère, s’entourant ponctuellement et en fonction de ses besoins de pays le plus souvent au ban des relations internationales. Dans cette perspective, elle refuse constamment de reconnaître ses torts, s’appuyant à l’intérieur et à l’extérieur sur sa supposée supériorité morale quant à l’Occident et la défense de ses intérêts suprêmes. Elle se présente ainsi comme une victime éternelle, entourée d’ennemis menaçants, et s’enferme dès lors dans un cercle vicieux où ses conceptions du monde la confinent dans une altérité excessive. Ces discours sont servis à l’intérieur par un matraquage médiatique orchestré par les « technologues politiques » mettant en avant la « vérité suprême » russe face à la déviance et aux mensonges de l’Occident. Ces conceptions sont rejetées par l’Occident qui à son tour condamne les décisions unilatérales russes, trop souvent contraires au Droit International.

Finalement, cette vie de « l’autre côté du miroir » et la position victimaire d’une Russie assiégée par ses ennemis a entraîné de facto une militarisation du pays, aussi bien d’un point de vue matériel que rhétorique. En effet, les plus hauts sphères de l’Etat multiplient les agressions verbales à l’encontre des Etats-Unis et plus largement de l’Occident. Cette attitude russe participe in fine d’une extra-ordinaire montée des tensions internationales, que seul le peuple russe semble pouvoir désamorcer en faisant voler en éclats le miroir aux alouettes que constitue la propagande du régime.


            Point de vue personnel. L’article de Galia Ackerman est extrêmement éclairant quant aux déterminants de la politique extérieure russe, puisant dans l’histoire, les conceptions du monde et dans les représentations de la Russie pour mieux comprendre sa position particulière et unique au sein du système international. Cette posture pourrait aussi être expliquée à l’aune de « L’idéologie et l’utopie : deux expressions de l’imaginaire social » de Paul Ricœur, qui y décortique les trois fonctions de l’idéologie (distorsion-dissimulation ; légitimation de la domination ; intégration dans la mémoire sociale), apparemment très bien comprises par Poutine et son équipe. De même, les Mythes et mythologies politiques de Raoul Girardet pourraient s’avérer d’une grande utilité théorique, puisque les mythes de la conspiration, du sauveur, de l’unité et de l’âge d’or transparaissent tout au long de l’article de Galia Ackerman et du roman national russe.

Etienne de Gail, Étudiant en Master II, promotion 2018-2019

 

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