LA MUTATION DU PARTENARIAT FRANCO-SAOUDIEN A L’ÈRE DES « SALMAN » :QUELS DÉFIS POUR LES INDUSTRIELS FRANÇAIS DE L’ARMEMENT ?

Fort de ses titres de Ministre de la Défense et de Président du Conseil des affaires économiques et du développement d’Arabie saoudite, Mohammed Ben Salman a annoncé le 25 avril 2016 en conseil des ministres, sa Vision 2030 : un programme de modernisation économique et sociale de long terme pour l’Arabie saoudite, aux ambitions assumées[i]. Présentée en une simple page au chapitre des investissements, la politique de localisation de l’industrie de défense saoudienne est l’une des voies choisies pour diversifier l’économie du royaume. L’objectif annoncé est de localiser 50% de la production des équipements militaires utilisés par l’Arabie saoudite, d’ici 2030[ii]. Il s’agit de développer sur le sol saoudien une industrie de défense compétitive, pour tout type de matériel militaire, notamment des équipements à haute valeur ajoutée. Coup de communication, volonté de marquer son époque, lubie d’un jeune prince charismatique porteur de changement ?  Ce projet répond en réalité à un besoin de réformes structurelles, s’expliquant par des facteurs démographiques, économiques et politiques de long terme, que le pays ne pouvait plus ignorer. Il s’inscrit, en prime, dans une logique de mutation du paradigme commercial liant la France et l’Arabie saoudite vers un paradigme de coopération impliquant de nouveaux acteurs saoudiens et présentant de nouveaux défis à prendre en compte par les industriels français de défense.

Diversification économique et émancipation politique

Créer une industrie locale de défense devrait permettre aux Saoudiens de diversifier leur économie et ainsi de s’émanciper de leur dépendance à l’or noir, principale richesse du royaume depuis le milieu des années 1930, et qui représente aujourd’hui 90% de ses revenus[iii]. Toutefois, le terme de « vision » est trompeur[iv] : c’est davantage en réaction aux difficultés budgétaires que connait l’Arabie saoudite depuis 2014, du fait de la baisse des cours pétroliers, que dans une réelle dynamique d’anticipation de l’après-pétrole que Mohammed Ben Salman lance ce projet. En effet, le risque premier qui pèse sur le royaume d’Arabie saoudite à moyen terme est davantage celui de la perte du pouvoir d’influence sur les cours mondiaux, expliqué par une diversification des pays pétrolier (Etats-Unis en tête), que celui d’un peak oil[v]. Par effet de ruissellement, l’usage croissant des technologies à double-usage dans les équipements militaires, devrait permette de stimuler d’autre secteurs comme ceux de l’équipement industriel, des technologies de l’information et de la communication ou encore de l’automobile[vi][vii].

Aux besoins économiques correspondent des besoins sociaux-politique : stimuler le secteur privé en Arabie saoudite est un moyen de lutter contre le fléau du chômage des jeunes, estimé à entre 25 et 30%  d’après la Banque mondiale (sur la période 2014-2018)[viii]. Ce défi est d’autant plus important que les moins de 30 ans représentent plus de 60% de la population saoudienne[ix]. C’est sur cette jeunesse que mise Mohammed Ben Salman pour accroitre sa popularité sur la scène interne comme sur la scène internationale dans une sorte d’ « opération séduction », au risque de s’attirer une opposition croissante de la part du clergé wahhabite, et des milieux religieux les plus conservateurs, qu’il tâche de rassurer via une politique extérieure agressive à l’égard de l’Iran et une ligne intransigeante à l’égard des chiites du royaume[x].

Faire naitre une industrie de défense saoudienne correspond également au souhait de doter l’Arabie saoudite d’une indépendance stratégique vis a vis de ses fournisseurs. En 2016, le pays importait 98% du matériel militaire nécessaire à sa Défense nationale[xi]. Il se trouve ainsi dans une situation de dépendance à l’égard de ses fournisseurs, Etats-Unis en tête[xii]. La Vision 2030 a été annoncée en 2016, dans un contexte où Riyad souffre d’un « syndrome d’abandon » de la part de son protecteur historique, les Etats-Unis, désormais dotés d’une indépendance énergétique leur permettant de se délier de leurs obligations de Quincy[xiii]. Malgré un resserrement des liens entre Washington et Ryad depuis l’accession à la présidence en 2017 de Donald Trump -dont le discours de haine à l’égard de la République islamique d’Iran converge avec celui des Saoudiens-, la volonté de construction d’une industrie de défense nationale a été maintenue par le Trône saoudien.

Vers une nouvelle philosophie pour les échanges franco-saoudiens

L’industrie de défense saoudienne est une industrie naissante qui dépend des transferts de technologie concédés par les industriels étrangers pour monter en gamme[xiv].Dans le cadre du partenariat franco-saoudien, si une politique de compensations indirectes était possible jusqu’à la fin des années 1990, répondant à la logique du « pétrole contre armement », les ambitions contemporaines de l’Arabie saoudite obligent les industriels à adopter une politique de compensations directes ou semi-directes[xv]. C’est cette mutation du processus de planification et d’acquisition de l’Arabie saoudite que la politiste Emma Soubrier décrit comme le passage à une logique de « réformes contre technologie »[xvi]. Au delà de poser la question de la prolifération des armes conventionnelles qui constitue un enjeu sécuritaire inter-gouvernemental, la généralisation des offsets implique un vrai risque pour les industriels, consistant en l’acquisition par l’Arabie saoudite d’une autonomie stratégique conduisant à une diminution des commandes adressées à la France[xvii][xviii].

La SAMI : l’Institution pilote du changement

Créée en mai 2017 dans le but d’incarner la nouvelle politique de localisation de l’industrie de l’armement, la SAMI – Saudi Arabian Military Industries company – est l’entreprise unique désignée spécifiquement par le PIF – fond souverain d’investissement saoudien- pour exécuter l’ensemble des contrats de coopération à venir[xix]. Avec l’ambition de « figurer parmi les 25 plus grandes entreprises de défense du monde », de « contribuer à hauteur de 3,7 milliards de dollars au produit intérieur brut » et « d’investir plus de 1,6 milliard de dollars dans la recherche et le développement » d’ici 2030, la SAMI est à la fois désignée comme fabricant d’équipements militaires, comme fournisseur de services de maintenance et comme intermédiaire entre les firmes locales et les firmes internationales[xx]. Pourtant, d’après une source industrielle française interrogée ayant pu visiter les locaux de la SAMI en novembre 2018 – plus d’un an après sa création-, cette entreprise n’est qu’une « coquille vide ». D’après cette source, « la réalité des locaux, tout petits, et (qui) n’hébergent pas plus d’une quinzaine de personnes, ne correspond en aucun point aux clips de présentation et de promotion de la SAMI, diffusés par le pouvoir »[xxi]. En outre, la spécificité de la SAMI est sa structure bicéphale. Tandis qu’elle est controlée par le pouvoir (elle est directement placée sous l’autorité du Ministère de la Défense) et que son Président est un Saoudien proche de Mohammed Ben Salman, son PDG est Andreas Scwher. C’est ce dernier qui endosse la responsabilité de faire rayonner la SAMI afin d’atteindre les objectifs fixés par la Vision 2030, par le développement de projets de coopération[xxii][xxiii]. Le choix d’Andreas Schwer, qui, au cours de sa carrière a dirigé les sections Défense & Space chez Airbus, et a été directeur général de l’entreprise de défense allemande Rheinmetall, traduit un besoin vital de cadres compétents recrutés essentiellement en Europe[xxiv][xxv]. La présence au sein du conseil d’administration de SAMI de deux autres grands noms de l’industrie européenne de défense que sont Giuseppe Giordo, ancien Directeur général de Leonardo (leader italien dans le secteur des hélicoptères), et Michael Ronald Cosentino, ancien Président d’Airbus Défense & Space, proche collaborateur d’Andreas Scwher, indique la formation progressive d’un double niveau de management au sein cette entreprise. En première ligne, un réseau de PDG étrangers dotés d’une expérience solide dont le degré d’endogamie est extrêmement élevé, chargés de négocier des accords de coopération avec les mêmes entreprises qu’ils ont eu l’occasion de diriger au cours de leur carrière ; en seconde ligne, un tissu de ministres et d’élites saoudiennes mais dont le pouvoir de décision l’emporte du fait de leur supériorité numérique au conseil d’administration mais également du fait de l’autorité incontestable que le Roi leur a déléguée[xxvi].

Une multiplicité d’organes impliqués

Aux côtés de la SAMI, une multitude d’acteurs rend le processus de construction de l’offre de coopération plus long et plus opaque. l’Arabie Saoudite comptait, en décembre 2018, 134 entreprises locales de défense, coordonnées par la GAMI (General Authority of Military Industries)[xxvii]. Cette entité, pouvant être considérée comme le « corps régulateur de la Défense » en Arabie saoudite, en charge notamment d’attribuer les agréments de coopération, de répartir les différents projets entre les entreprises locales, mais également de recenser les besoins militaires des forces armées saoudiennes, intervient dans les négociations aux côtés de la SAMI[xxviii]. D’après un industriel français actuellement engagé dans un processus de négociation avec l’Arabie, « la distinction entre les gens de la GAMI et ceux de la SAMI n’est pas très claire, et leurs missions semblent se recouper en partie ». Il apparait en outre, que la permanence de certaines pratiques tribales et secrètes dans les processus de négociation retarde et complique l’aboutissement de ces derniers[xxix]. Un autre acteur central à prendre en compte dans la constitution d’un projet de coopération par les industriels désireux de continuer à exporter en Arabie saoudite est la King Abdulaziz City for Science and Tchnology (KACST). Cette institution scientifique gouvernementale, dirigée par un membre de la famille royale, Turki bin Saoud bin Mohammed al-Saoud, a pour principale mission d’encourager le développement de projets de recherche appliquée permettant la montée en gamme des industries saoudiennes[xxx]. Cette ambition, réalisée notamment via des « partenariats internationaux de transferts de technologie » réalisés au nom de la Saudi Technology Development and Investment Company (TAQNIA) conduit les représentants de la KACST à être incorporés au processus de négociation du montage de coopération.

Ces entités gouvernementales constituent autant d’interlocuteurs différents pour les industriels français. Leur superposition rend difficile l’élaboration d’une offre structurée susceptible de remporter l’adhésion des décideurs saoudiens, du fait de la difficile identification du rôle qui leur est concrètement attribué. Ce manque de lisibilité est d’autant plus fort que le processus décisionnel permettant de valider le projet de coopération bilatérale est opaque, et soumis à l’autorité discrétionnaire de Mohammed Ben Salman via la Military Industries Corporationdépendant du Ministère saoudien de la Défense, à la tête duquel il se trouve depuis janvier 2015[xxxi].

Un défi de long terme à relever : l’inadaptation du capital humain.

La politique de localisation de l’industrie de défense saoudienne correspond à une conception « bourgeoise, d’une société qui serait régulée par le secteur privé et basée sur la compétence »[xxxii]. Celle-ci exige des investisseurs étrangers qu’ils participent à la création d’emplois sur le territoire saoudien, et se conjugue à une politique de « saoudisation » instaurée dès 2005 au moment de l’adhésion du royaume à l’OMC. Si ces mécanismes ont pour principal objectif de modifier le rapport des Saoudiens au travail, ils sont, pour les investisseurs étrangers, un réel obstacle[xxxiii]. L’incapacité des travailleurs saoudiens à répondre aux attentes d’une industrie à haute intensité technologique reflète l’existence de deux défis structurels pour les pouvoirs publics : la question de la formation de la jeunesse et celui de la préparation des Saoudiens à intégrer un secteur qui exige des niveaux de productivité élevés. Face à ces défis, les industriels français ont l’obligation d’adapter leur offre de coopération, et de proposer des compensations permettant de valoriser l’embauche des Saoudiens tout en ne s’exposant pas à la diminution de leur niveau de productivité. Deux options (non exclusives l’une de l’autre) semblent se dégager : proposer des formations aux jeunes amenés à investir le secteur de l’industrie de défense dans les années à venir ; et proposer des projets de construction « clé-en-main » n’exigeant qu’un niveau de compétence relatif. C’est par exemple pour cette stratégie que l’entreprise Cenco (Safran) a opté dans le cadre de sa coopération avec Saudia Aerospace Engineering Industries (SAEI), concernant la construction d’un banc d’essais de moteurs aéronautiques[xxxiv].

Un marché segmenté qui s’ouvre à une concurrence diversifiée

Au défi du capital humain s’ajoute celui d’un accroissement de la concurrence sur le marché saoudien. Tandis que la prééminence de l’acteur américain est une constante sur le marché saoudien depuis le milieu du XXème siècle, la volonté des dirigeants du royaume de diversifier leurs partenaires en matière d’armement tend à se renforcer dès la fin du règne du roi Abdallah (2015), de manière concomitante avec l’accroissement des tensions saoudo-iraniennes et la normalisation des rapports entre l’Iran et l’Occident suite à l’Accord de Vienne du 14 juillet 2015. Puis, ce phénomène de diversification connait, dans le cadre du programme Vision 2030, un mouvement de forte accentuation sous l’impulsion du Prince Mohammed Ben Salman. D’après le SIPRI, cette diversification des partenaires s’explique par une volonté de la part des dirigeants saoudiens d’amplifier leur pouvoir de négociation sur le marché de l’armement ainsi que d’élargir et d’approfondir leur réseau politique international dans le but de minimiser les effets des politiques de restriction en matière d’exportation imposées par certains de leurs fournisseurs actuels[xxxv]. Un autre facteur susceptible d’expliquer cette politique de diversification vers des acteurs « secondaires » de l’industrie de défense consiste en une prise conscience, de la part du Royaume, d’un potentiel accru de négociation de compensations technologiques auprès des Etats qui ne peuvent être classés dans la catégorie d’Etats « gardiens »[xxxvi].

Tout d’abord, c’est avec des partenaires européens que les dirigeants saoudiens cherchent à approfondir leurs relations commerciales. Dans le secteur terrestre, la firme française Nexter est principalement concurrencée par les constructeurs allemands Rheinmetal et Krauss-Maffei Wegmann. Sur le segment des missiles et munitions, les industriels français MBDA et Thales, déjà en proie à une concurrence « franco-française », se heurtent principalement à la concurrence allemande de Diehl-BGT[xxxvii]. Malgré des parts de marché qui plafonnent à 1,8% sur la période 2013-2017, l’Allemagne semble s’imposer comme un acteur de plus en plus important sur la scène saoudienne[xxxviii]. Selon Pieter Wezeman, si d’après al-Tuwaijiri l’Allemagne a été identifiée comme l’un des 7 partenaires essentiels pour l’Arabie saoudite dans le cadre de la Vision 2030, la décision d’Angela Merkel de suspendre la livraison d’armes au royaume dans la suite de l’affaire Khashoggi peut constituer, pour les industriels français, une fenêtre d’opportunité.[xxxix][xl]

Dans le domaine naval, identifié par Jean Guisnel comme un espace de choix pour les industriels français, la firme Navantia se profile comme le principal concurrent de Naval Group[xli]. Tandis qu’en 2018 l’entreprise espagnole a pu vendre au royaume cinq corvettes de type Avante 2200[xlii], elle semble également prendre place dans le domaine de la coopération. En effet, une co-entreprise, signée par Navantia et Saudi Arabian Military Industries (SAMI) en avril 2018 prévoit, au delà de la co-construction des corvettes, le développement de programmes conjoints tels que : l’intégration et l’installation de systèmes de combat aux matériaux navals, la conception de matériel et le développement de logiciels, ainsi que du prototypage, de la simulation et de la modélisation.[xliii] En outre, l’entreprise ukrainienne Antonov a présenté en décembre 2016, le premier prototype d’avion multi-missions Antonov-132 de faction saudo-ukrainienne utilisé en complément des avions E-3A, RC-135 (Boeing) et Q300 MPA (Bombardier)[xliv][xlv]. L’aboutissement de cette coopération entre les industriels et universitaires saoudiens et ukrainiens marque l’émergence d’un nouveau concurrent pour la firme Airbus Défense&Space, dont l’avion CASA-295 se situe dans une gamme comparable.

            Au delà des nouveaux partenaires européens précédemment énoncés, le mouvement de diversification que connait l’Arabie saoudite implique la pénétration dans le royaume d’acteurs non habituels entrainant une modification des équilibres géopolitiques traditionnels. La firme russe Almaz-Antei cherche à faire son entrée sur un marché saoudien traditionnellement atlantiste par la vente de batteries de missiles s-400, ceux-là même dont les dirigeants saoudiens ont  tenté de bloquer la vente au Qatar[xlvi].  Bien que l’ampleur de ce contrat russo-saoudien soit à relativiser au regard de l’importance de l’acteur américain dans le commerce avec l’Arabie, cette pénétration marque un tournant géopolitique majeur dans le système d’alliances du royaume, qu’il convient de relever[xlvii]. Cette pénétration traduit, en fait, une volonté de la part de Riyad d’ « entériner le fait que l’alliance américaine n’est plus une garantie ultime de ses intérêts » et d’encourager Moscou à faire pression sur son allié iranien sur les dossiers syrien et yéménite, de même qu’elle permet de sceller une « alliance objective sur les hydrocarbures » formalisée par le groupe OPEP+[xlviii].

La Chine quant-à-elle se caractérise par une prééminence sur le segment des drones et semble s’afficher comme un interlocuteur de choix pour Riyad avec qui les liens énergétiques, économiques et politiques ne cessent de se renforcer depuis le début des années 2000[xlix].  Tandis que l’entreprise Chengdu Aircraft Industry Group a vendu à l’Arabie saoudite des drones de type Wing Loong I et II depuis 2014, constituant une alternative aux appareils américains que Washington n’a pas souhaité délivrer, l’acteur chinois s’implante également dans le royaume dans le cadre de la coopération[l]. A ce titre, la King Abdulaziz City for Science and Technology (KACST) a développé dès 2016, conjointement avec la China Aerospace Science and Technology Corporation (CASTC) un programme de co-construction de drones CH-4, et a lancé un nouveau programme de drone sino-saoudien appelé « Saqr-1 » en mai 2017[li].  Si l’ouverture du marché saoudien à la Chine et la Russie constitue un bouleversement géopolitique important, c’est davantage face à la concurrence des industriels turcs, sud-africains et sud-coréens que la France se trouve en difficulté dans la mesure où son activité se développe dans le même secteur. En effet, dans le domaine des systèmes de surveillance, des radars et de l’espionnage, le Français Thales doit faire face à la concurrence de l’entreprise turque Aselsan qui développe depuis 2016 en Arabie saoudite des logiciels radios et des équipements d’écoute et de surveillance optique en coopération avec la Saudi défense Electronics Company (SADEC)[lii]. Puis, sur le secteur des missiles et munitions où s’illustrent MBDA et Thales, l’entreprise sud-africaine Rheinmetall Denell Munition (DNM) gagne du terrain. Cette dernière, conjointement avec SAMI, a ouvert une usine de munitions au sud de Riyad produisant des mortiers, des obus d’artillerie et des bombes embarquées[liii]. En outre, s’ajoute sur le même segment la concurrence de l’acteur sud-coréen dont la valeur des exports de bombes, grenades, torpilles, mines, missiles et autres munitions a été multipliée par plus de 3 entre 2015 et 2017[liv].

            Si les défis posés à la France par l’Arabie Saoudite dans le cadre de la mutation  stratégique de sa politique commerciale en matière de défense sont d’abord d’ordres économique et géopolitique, ceux posés aux professionnels de l’industrie de l’armement française sont d’avantage d’ordre managérial. Toute la question est finalement, pour ces derniers, de trouver un équilibre interne entre les services commerciaux et les services « offset » prenant de plus en plus de poids, dans le contexte d’un marché saoudien largement dépendant des compensations concédées, se rapprochant de la réalité des marchés de défense à l’échelle globale. Il s’agit également de répondre à un défi de ressources humaines grandissant puisque tend à devenir centrale la question de l’intégration d’une main d’oeuvre saoudienne nouvelle à plus faible taux de productivité.


Justine Van Minden, étudiante en Master 2 GDSI



[i] Sebit S., « L’Arabie saoudite dévoile son projet d’économie post-pétrole », France 24, le 25.04.16 ; « المؤتمر الصحفي لولي ولي العهد محمد بن سلمان », Al-Arabiya, Youtube, le 25.04.16,https://www.youtube.com/watch?v=32g_d7ORoSk

[ii] رؤية السعودية 2030 (Vision 2030) p.47

[iii] Dazi-Héni F., 2017,  L’Arabie saoudite, Paris, Ed. Tallandier, p.186

[iv] Le terme « رؤية » (ru’ya) en arabe renvoie à l’idée de « voir à travers »,  « voyance », « voir au delà ».

[v] Théorie développée par le géophysicien américain M.K Hubbert en 1956 selon laquelle la production de pétrole aux États-Unis atteindrait son maximum aux alentours de 1970, pour décliner ensuite. Elle a donné lieu à la naissance d’un mouvement mondial, annonçant « la fin du pétrole » comme l’ultime preuve de l’épuisement mortifère des ressources planétaires. Cette théorie est aujourd’hui dépassée. Elle a été notamment réfutée par l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) pour qui  le « peak oil » ne sera finalement qu’un « plateau pétrolier », c’est-à-dire que la hausse de la production d’hydrocarbures non-conventionnels compensera le déclin de la production conventionnelle. De la Brosse J., « Le pic pétrolier n’aura pas lieu », L’Express, 09.04.18

[vi] Béraud-Sudreau L., « Les exportations de défense dans un nouvel environnement stratégique : quels contrôles dans des marchés de défense en mutation ? », Les Champs de Mars, vol. 30 + supplément, no. 1, 2018, pp. 397-405, §9

[vii] رؤية السعودية 2030 (Vision 2030) p.47 ; Entretiens réalisés avec des acteurs économiques et institutionnels sur la période 2018-2019.

[viii] Database de la Banque mondiale « Chômage, total des jeunes (% de la population active âgée de 15 à 24 ans) (estimation modélisée OIT) »,https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SL.UEM.1524.ZS?locations=SA, [consulté le 14.09.19]

[ix] Dazi-Héni F., 2017, op.cit. p.162

[x] Rodriguez C., interviewée par Kahina Sekkai, « Le prince héritier prend des risques inconsidérés pour que l’Arabie saoudite change », Paris Match, 11.04.2018, https://www.parismatch.com/Actu/International/Clarence-Rodriguez-Mohammed-Ben-Salman-prend-des-risques-inconsideres-pour-que-son-pays-change-1385024 [consulté le 14.09.19]

[xi]  رؤية السعودية 2030 (Vision 2030) p.48

[xii] Sur la période 2013-2017, 61% de la fourniture en équipement militaire du royaume était assurée par des entreprises américaines, 23% par des entreprises ou consortiums britanniques tandis qu’une dizaine de pays, majoritairement européens se partageaient les 16% restants (France en tête avec 3,6%)

[xiii] Belkaid A., « Syndrome d’abandon à Riyad », dans « De l’Arabie saoudite aux Emirats, les monarchies mirages », Manières de voir, Le Monde diplomatique, numéro 147, juin-juillet 2016,p.44 à 46

[xiv] Ces derniers peuvent être définis par le fait que « l’État exportateur vend au destinataire un savoir-faire ou une connaissance qui peuvent être utilisés pour développer ou concevoir indépendamment des équipements ou composants militaires ou des systèmes d’armes ».

[xv] « L’Arabie saoudite débloque 9 milliards de contrats d’armement avec la France », Les Echos,02.02.94, https://www.lesechos.fr/1994/02/larabie-saoudite-debloque-9-milliards-de-contrats-darmement-avec-la-france-875661, [consulté le 14.09.19].

[xvi] Soubrier E., « L’économie de défense des pays du Golfe, entre maintien du statu quo et volonté d’affirmation. Quelles stratégies face aux mutations de l’économie de défense nationale ? » Etude n°38 IRSEM, 2015. p.26

[xvii] Béraud-Sudreau L. Les Chaps de Mars, op.cit., p.400

[xviii] Ibid. p.399

[xix] Lagneau L., « L’Arabie Saoudite veut développer son industrie de l’armement », zone militaire opex.360, 17.05.17, http://www.opex360.com/2017/05/18/larabie-saoudite-veut-developper-son-industrie-de-larmement/,[consulté le 07.06.19]

[xx] Ibid.

[xxi] Entretien avec un industriel de défense sur la période 2018-2019.

[xxii] Il s’agit de Ahmad al-Khateeb. Avant sa nomination à la tête de la SAMI, il a été Ministre de la Santé, Conseiller spécial du roi Salman à la Cour Royale et Président de l’Autorité du divertissement. Il a été démis de ses fonctions par décret royal pour avoir permis l’organisation dans le royaume d’un spectacle du cirque de Moscou jugé indécent par une partie de l’establishment religieux et de la population la plus conservatrice du royaume. Malgré cette éviction, il est  resté proche du Prince héritier Mohammed Ben Salman (nourrissant les critiques de certains de ses détracteurs) et est aujourd’hui son conseiller spécial pour les questions de défense. Dazi-Héni F., 2017, op.cit. p.135-136

[xxiii] D’après le site officiel de la SAMI,  https://www.sami.com.sa/ar, [consulté le 14.09.19]

[xxiv] D’après le site de SAMI (« about the CEO ») https://www.sami.com.sa/en/message-ceo, [consulté le 14.09.19]

[xxv] « Riyad et Doha s’arrachent les PDG européens pour construire leurs complexes de défense », Intelligence Online, 20.02.19, https://www.intelligenceonline.fr/grands-contrats/2019/02/20/riyad-et-doha-s-arrachent-les-pdg-europeens-pour-construire-leurs-complexes-de-defense,108345573-art [consulté le 14.09.19]

[xxvi]  D’après le site de SAMI (organigramme)  https://www.sami.com.sa/en/board-members [consulté le 14.09.19]

[xxvii] D’après la liste des entités ayant participé à la Armed Forces Exhibition for Diversity of Requirements and Capabilities (AFED. Liste présentée sous forme de tableau Excel, en arabe, disponible sur le site de la AFED :  http://afed.com.sa/wp-content/uploads/2018/01/%E2%80%8F%E2%80%8F%E2%80%8F%E2%80%8Fقائمة-المشاركين.xlsx [consulté le 14.09.19]

[xxviii] « Saudi establishes new authority for military industries », Gulf Business, 15.08.2017 https://gulfbusiness.com/saudi-establishes-new-authority-military-industries/[consulté le 14.09.19]

[xxix] Entretien réalisé avec un acteur institutionnel français en poste à Riyad (début 2019)

[xxx] D’après le site officiel de la KACST https://www.kacst.edu.sa/eng/about/Pages/WhoWeAre.aspx, [consulté le 14.09.19]

[xxxi] D’après le site officiel du Ministère de la Défense Saoudien, MIC, https://www.mod.gov.sa/en/Sectors/Mindustry/Pages/default.aspx [consulté le 14.09.19]

[xxxii] Dazi-Héni F., 2017,  op. cit.  p.170

[xxxiii] « Saudi NIDLP kickstart economic diversification, or missed chance ? », Verocy, 29.01.19, https://verocy.com/saudi-strategic-upd/saudi-nidlp-kickstart-economic-diversification-or-missed-chance/ [consulté le 15.09.19]

[xxxiv] Ce projet de coopération entre Cenco et SAEI, instauré en 2016, est le seul à pouvoir être présenté ici dans la mesure où nous ne disposons pas du recul nécessaire pour identifier la stratégie privilégiée par Naval et Thales, qui viennent seulement de s’engager dans des projets de coopération avec la SAMI. https://www.safran-aero-boosters.com/fr/media/20140113_cenco-remporte-un-contrat-pour-la-fourniture-dun-nouveau-banc-dessais-de-moteurs-aeronautiques-pour-saudia-aerospace-engineering-industries [consulté le 14.09.19]

[xxxv] Wezeman Pieter D., « Saudi Arabia, armaments and conflict in the Middle East », Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), 14.12.18, https://www.sipri.org/commentary/topical-backgrounder/2018/saudi-arabia-armaments-and-conflict-middle-east [consulté le 14.09.19]

[xxxvi] Contrairement aux États marchands, les États gardiens cherchent, malgré la forte dépendance à l’exportation de leur base industrielle de défense, à protéger (« garder ») leurs avancées technologiques, sans être en mesure de le faire comme l’État hégémon, du fait des contraintes économiques internes (la forte dépendance à l’exportation).

[xxxvii] Cabirol M., « Missiles : Thales sort vainqueur de la guerre franco-française dans les sables saoudiens », La Tribune, 20.09.2012 https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20120919trib000720348/missiles-thales-sort-vainqueur-de-la-guerre-franco-francaise-dans-les-sables-saoudiens.html, [consulté le 14.09.19]

[xxxviii] Wezeman Pieter D., SIPRI , op.cit.

[xxxix] « Mort de Jamal Khashoggi : l’Allemagne suspend ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite », Le Monde, 22.10.19

[xl] Interview de Wezeman P., « Ventes d’armes à l’Arabie saoudite : Paris loin derrière Washington et Londres », France 24, 10.04.18,  https://www.france24.com/fr/20180410-arabie-saoudite-vente-arme-france-mohamed-ben-salmane-visite

[xli]Guisnel J., « Armement : la France, supermarché de l’Arabie saoudite », Le Point, 20.03.17, https://www.lepoint.fr/editos-du-point/jean-guisnel/armement-la-france-supermarche-de-l-arabie-saoudite-20-03-2017-2113291_53.php [consulté le 15.09.19]

[xlii] Cabirol M., « Crise entre Madrid et Ryad : comment Juan Carlos 1er a sauvé Navantia », La Tribune 20/09/2018, https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/crise-entre-madrid-et-ryad-comment-juan-carlos-1er-a-sauve-navantia-790586.html[consulté le 14.09.19]

[xliii] Shay S,. « The Saudi Arabian Military Industries (SAMI) »,Herzliya Conference Papers, April 2018,  https://www.idc.ac.il/en/research/ips/2018/Documents/ShaulShaySAMI22.4.18.pdf  [consulté le 14.09.19]

[xliv] « First pictures show Saudi-Ukrainian electronic warfare aircraft » Al-Arabiya , 21.12.16, http://english.alarabiya.net/en/business/aviation-and-transport/2016/12/21/First-pictures-show-Saudi-Ukrainian-electronic-warfare-aircraft.html  [consulté le 14.09.19]

[xlv] « Saudi Arabia – Defense & Security Prospect », 11.05.2018 https://www.export.gov/article?id=Saudi-Arabia-Defense-and-Security, [consulté le 14.09.19]

[xlvi] Antonopoulos P., « La Russie et l’Arabie Saoudite négocient la livraison des S-400 », Réseau international 09.11.18., https://reseauinternational.net/la-russie-et-larabie-saoudite-negocient-la-livraison-des-s-400/, [consulté le 14.09.19]

[xlvii] Bret C., Parmentier F., « Vers un scénario d’alliance entre Riyad-Moscou au Moyen-Orient ? », La revue géopolitique, 11 octobre 2017. https://www.diploweb.com/Vers-un-scenario-d-alliance-entre-Riyad-Moscou-au-Moyen-Orient.html, [consulté le 14.09.19]

[xlviii] Ibid.

[xlix] Dazi-Héni F., 2017,  L’Arabie saoudite, Paris, Ed. Tallandier, p.298-300

[l] « Les drones chinois 彩虹 en Arabie Saoudite », Question Chine, 02.04.17, https://www.questionchine.net/les-drones-chinois-彩虹-en-arabie-saoudite, [consulté le 14.09.19]

[li] « Saudi Drone ‘Saqr 1’ Program Passes International Standards », Asharq al-Awsat, 11.05.17, https://eng-archive.aawsat.com/theaawsat/news-middle-east/saudi-arabia/saudi-drone-saqr-1-program-passes-international-standards, [consulté le 30.05.19, accès au site supprimé depuis] – L’information a pu toutefois être recoupée. Voir  Shay, S., op.cit.

[lii] « Turkish-Saudi Defence Production Efforts Showing Results », Quwa Defense and Analysis,08.02.17, https://quwa.org/2017/02/08/turkish-saudi-defence-production-efforts-showing-results/ [consulté le 14.09.19]

[liii] Shay S., op.cit.

[liv] « South Korea Exports to Saudi Arabia of Arms and ammunition, parts and accessories », Trading Economics, https://tradingeconomics.com/south-korea/exports/saudi-arabia/arms-ammunition-parts-accessories [consulté le 14.09.19]

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