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LES DRONES ARMES AU CŒUR DES DÉBATS ETHIQUES

26 Août

Tout au long de l’histoire, la tendance naturelle de l’humanité à pratiquer la guerre ne s’est jamais démentie. Selon Emmanuel Kant, pour qui « la guerre n’a que faire de motivation, mais semble indissociable de la nature humaine et se voit même attribuée valeur de noblesse », le principal danger de l’homme est lui même. Si l’innovation technologique a toujours été au cœur de l’activité humaine – permettant parfois des ruptures dans l’art de la guerre – les conflits sont aussi des moments privilégiés de l’inventivité scientifique. Ainsi, les deux guerres mondiales de 1914-1918 et 1940-1944 sont à l’origine de multiples innovations : lance flamme, grenades, gaz de combat etc.

 

Que représente, dès lors, l’arrivé des drones dans le paysage stratégique contemporain ? Sont-ils la « nouvelle figure aérienne du mal » comme le laisse penser J. Henrotin[1] ?

Le sujet bénéficie d’une couverture médiatique importante et les drones américains, notamment dans le cadre des targeted killing conduits par la Central Intelligence Agency (CIA) pour lutter contre Al-Qaïda, sont l’objet de vives polémiques. En effet, l’emploi létal des UAV par quelques États nations occidentaux, principalement les Etats-Unis, s’est accru au fil des années sur plusieurs théâtres d’opérations – Pakistan, Yémen, Afghanistan, Somalie – et l’émergence de cette technologie a suscité un vaste débat autour de la justification éthique de son emploi. Certains estiment par exemple que les drones armés créent une situation de conflit asymétrique particulièrement vile et déshonorante et que l’efficacité de leur emploi dans le cadre de la lutte anti-terroriste n’est pas prouvée. D’autres soulignent les répercussions psychologiques sur les opérateurs – qui sont souvent à des milliers de kilomètres du théâtre d’opération – qui peuvent provoquer une dissonance cognitive grave chez le combattant. Enfin, des auteurs affirment que le droit de la guerre – dans sa conception contemporaine par le jus ad bellum et surtout le jus in bello –  n’est pas respecté.

 

Bien que la drone warfare soit relativement récente, les problèmes qu’elle soulève ne le sont pas et correspondent à des interrogations éthiques sur la conduite de la guerre tout à fait traditionnelles. En effet, appliquer à la pratique contemporaine de la guerre à distance  la théorie de la guerre juste, qui trouve ses origines chez Saint Augustin[2]. Les théoriciens de la guerre juste, dont Michael Walzer est l’un des penseurs modernes[3], partagent avec les forces armées une même vision du rôle que peuvent jouer les innovations technologiques dans la conduite de la guerre. Pour eux, les états-majors doivent adapter leur cadre éthique aux problèmes posés par les innovations technologiques, problèmes liés aussi bien à la théorie de la guerre juste qu’à l’approche militaire de la guerre à distance ou encore à la conduite elle-même de la guerre. Surtout, le danger vient du fait qu’on accorde trop souvent d’importance à ce qu’apporte la technologie, notamment l’avantage d’écarter les risques de mort du combattant en l’éloignant du champ de bataille, alors qu’on oublie de considérer le sens que le combattant qui est éloigné du champ de bataille va donner à cette technologie[4].

 

La technologie permettrait une plus grande discrimination que par le passé puisque les technologies militaires les plus avancées ne mettraient plus leurs utilisateur en danger tout en imposant des coûts très élevés à leurs cibles. Dans cette guerre des drones, il ne s’agit donc plus d’une relation agresseur/victime mais bel et bien d’une relation utilisateur de technologie/cible. Selon la théorie de la guerre juste, les victimes d’une agression doivent toujours être protégées contre la souffrance que cette agression engendre. Selon cette vision donc, la technologie militaire doit être perçue comme un simple outil permettant d’aider l’agresseur ou d’aider la victime. C’est ainsi que Walzer affirme que « les avantages technologiques nous permettent de combattre avec une plus grande discrimination et que si ces avancées sont dépourvues de risques pour l’utilisateur, cette possibilité d’une plus grande discrimination peut entrainer un risque pour celui-ci »[5].

 

La technologie est-elle « la promesse d’une guerre sans effusion de sang »[6] ? Le développement des véhicules militaires non habités  peut en effet être compris comme la réponse à des pertes trop élevées.  C’est ce que Ralph Peters, officier de l’US Army en retraite et analyste militaire évoque en parlant de la « quête, essentiellement américaine, du Graal, à savoir les croyances selon lesquelles la technologie résoudra tous les problèmes humains »[7]. Il semble donc que les véhicules inhabités offrent un niveau de sécurité jamais égalé auparavant.

 

Mais est-ce également le cas sur l’aspect psychologique ? Certains auteurs comme David Grossman[8] soulignent en effet le fait que la distance entre l’agresseur et la victime est inversement proportionnelle au degré de résistance devant l’acte de tuer et donc au taux de dommages psychiatriques du coté de l’agresseur. Ainsi un combattant qui combat en corps à corps souffrira plus facilement d’un stress post-traumatique qu’un pilote d’avion de chasse. Il indique également que lorsque le tueur est à distance  avec « une assistance mécanique » comme un radar, une caméra ou des jumelles, non seulement le tueur ne refuse pas de tuer mais en plus il ne subit aucun traumatisme psychiatrique. Il convient donc d’insister sur l’importance du facteur de la distance émotionnelle ou emphatique.

Pour d’autres analystes, les opérateurs de véhicules inhabités souffrent autant si ce n’est plus que les combattants présents physiquement dans la zone de guerre au niveau fatigue, épuisement émotionnel et surmenage[9]. Nolen Gertz[10] par exemple, affirme que si la réponse à cette question est compliquée, c’est peut-être parce que la technologie joue un rôle que l’on n’a pas encore identifié dans la relation entre l’éloignement et le traumatisme. Conduisant son analyse essentiellement à travers les positions de Freud, Gertz rappelle que le psychanalyste considérait qu’avoir conscience du fait qu’agir selon son désir conduirait à un danger extérieur de punition engendre une angoisse qui ne peut être soulagée qu’en éliminant ce désir et, dès lors, la menace qu’il a fait naître.  Un adulte peut également éprouver de l’angoisse lorsqu’il ressent du plaisir par des procédés socialement inacceptables. Cette angoisse est due à ce que Freud appelle « des modifications contemporaines [des] situations anciennes du danger »[11].  Selon lui ce que redoute l’individu c’est la perte de la source de son plaisir : dans notre cas l’arme.  Ainsi « la « résistance devant l’acte de tuer » qui, d’après Grossman est naturelle et correspond au traumatisme induit par la proximité physique avec l’ennemi, serait selon Freud, une résistance aux conséquences du fait de tuer et d’en prendre plaisir d’une manière inacceptable »[12].

 

 

Quoiqu’il en soit, la tendance pressentie par certains est que « les guerres vont perdurer et à terme,  ce sont des robots autonomes qui seront déployés, pour en assurer la conduite »[13]. On peut alors se poser la question de savoir si les systèmes automatisés sont capables de se plier aux lois de la guerre actuellement en vigueur « aussi bien, voire mieux, que nos soldats ».[14] Le résultat visé par une telle démarche est bien évidemment la diminution des dommages collatéraux et notamment des victimes civiles. La question à se poser est alors de savoir si les robots, qui sont déjà plus rapides, plus forts et dans certains cas, plus intelligents que les êtres humains, seront capables un jour de faire preuve de davantage d’humanité sur le champ de bataille qu’eux[15]. « Dans le brouillard de la guerre, il est bien difficile pour un être humain de déterminer concrètement si une cible donnée est bel et bien légitime »[16]. C’est donc pour pallier à cela que les chercheurs espèrent que les robots autonomes seront un jour capable de mieux se comporter que les êtres humains. Si les chercheurs fondent leurs espoirs dans ce « mieux » c’est d’abord parce que les robots  n’ont pas besoin de se protéger, et peuvent même être programmés pour se sacrifier. L’instinct de survie n’intervient donc pas dans leurs décisions, ils peuvent être équipés de matériels bien plus performants que ceux dont l’être humain dispose actuellement. De plus, ils sont capables, plus rapidement que l’homme, d’intégrer beaucoup plus d’informations pour une prise de décision optimale. Par ailleurs, ils peuvent être programmés pour ne pas éprouver d’émotions qui pourraient perturber leur capacité de jugement. Ils ne sont donc pas affectés, dans des situations de stress intense, et ne sont donc pas conduits, comme l’est l’être humain, au phénomène de  refus de prendre en compte des nouvelles informations. Enfin, si des systèmes autonomes sont mêlés à un groupe mixte on imagine qu’ils seront capables de surveiller le comportement éthique des êtres humains ce qui pourrait amener le nombre des infractions à diminuer.

 

Que devrait être, dès lors, les orientations de la recherche dans le domaine de l’intelligence artificielle ? Ronald Arkin affirme par exemple que « rien ne justifie, ni ne devrait justifier, que les systèmes autonomes armés soient programmés pour adopter, sous quelque forme que ce soit, l’un de ces modes de rationalisation ou d’action inacceptables, et propres aux êtres humains »[17]. Le danger est en effet l’accroissement régulier de ces atrocités commises sur le champ de bataille à la vue d’une utilisation croissante de la technologie. Il faut donc stopper cette escalade en imposant des limites à la technologie elle-même. Pour cela il conviendrait par exemple d’inviter tous les scientifiques à se rassembler afin « de faire en sorte que les machines que [les] ingénieurs en robotique [créent] répondent de façon optimale aux attentes et aux besoins de la communauté internationale et de la société contemporaine ».[18]

 

S’interroger sur les drones armés semble d’autant plus pertinent que ceux-ci seront sans doute de plus en plus présents dans les opérations militaires, à tous les niveaux. Toute technologie nouvelle, protégeant mieux le combattant, devrait a priori constituer une amélioration éthique et son emploi s’imposerait donc d’un point de vue moral, à moins que « de forte raisons compensatoires existent pour renoncer à cette protection »[19]. Si l’utilisation actuelle des UAV, notamment dans le cadre de la lutte anti-terroriste américaine, apparaît comme très discutable d’un point de vue moral, notamment au regard de la responsabilité légale ou de la violation dans certaines circonstances du jus ad bellum et du jus in bello, d’autres principes moraux sous-tendraient néanmoins l’obligation éthique qu’il y a à opérer des UAV pour des actions justes[20]. Surtout, les préoccupations morales et éthiques liées aux drones armés doivent davantage être tournées vers la remise en cause des décisions politiques et des cas particuliers de mise en œuvre de la force – notamment les targeted killing, les dommages collatéraux éventuels ou l’opacité de l’encadrement et de la responsabilité légale de certaines situations – et ne doivent pas devenir des « objections de principe » à l’égard des drones[21].

Ceci étant dit, le débat public devrait se concentrer sur une plus grande transparence des prises de décisions politiques. Aux Etats-Unis, l’encadrement automatique des frappes de drones de la CIA par une commission sénatoriale par exemple, ou tout simplement le transfert pur et simple des prérogatives de cette agence vers le Pentagone, sont en cours de discussion[22]. Si les politiques et les états-majors ont un rôle primordial à jouer dans la normalisation – nationale mais aussi internationale – ou dans la redéfinition de principes moraux de responsabilité et d’éthique, la société civile s’invite et doit continuer à s’inviter au débat. Si les UAV continuent d’être déployés sur des théâtres d’opérations, il devra exister tôt ou tard une responsabilité des conséquences prévisibles et imprévisibles, responsabilité partagée dans nos démocraties par chaque citoyen au sein de la nation souveraine. C’est pour cette raison que le débat sur l’emploi des UAV ne doit pas être limité aux cercles institutionnels d’experts mais doit être ouvert.

 

Charles Devesse, diplômé de Sciences Po Aix en 2014 (d’après son mémoire de fin d’études)

[1] « Le drone, figure aérienne du mal ? », DSI, Hors-série, n°30, juin-juillet 2013, p. 50-52.

[2] Daniel Brunstetter et Jean-Vincent Holeindre, « La guerre juste au prisme de la théorie politique », article consulté sur internet : <http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=RAI_045_0005&gt;.

[3] Michael Walzer, Arguing about war, New Haven, Yale University Press, 2004, p.174.

[4] Michael Walzer, Arguing about war, op. cit., p.174.

[5] Ibid.

[6] Peter W. Singer, Wired for War, New York, The Penguin Press, 2009, p.291.

[7] Peter W. Singer, Wired for War, op. cit., p.291.

[8] David Grossman, On killing, Boston, Brown and Company, 1995, P.107-108.

[9] Peter W. Singer, Wired for War, New York, op. cit. p.291.

[10] Nolen Gertz est docteur en philosophie et ses travaux portent entre autres sur l’éthique appliquée, la philosophie sociale et la phénoménologie.

[11] Sigmund Freud, Lecture XXXII : Anxiety and instinctual Life, in The Freud Reader, translated by Peter Gay, New York, W.W.Norton & Co,1989, P.779.

[12] Nolen Gertz, Les drones aériens : passé, présent et avenir, op. cit., p.579.

[13] Cité dans Les drones aériens : passé, présent et avenir, op. cit., p. 587.

[14] Ibid.

[15] Ronald Arkin, Regent’s professor et vice-doyen en charge de la recherche au College of Computing au Georgia Institute of Technology, Professeur invité à la KTH Royal Institute of Technology de Stockholm, au Sony Intelligence Dynamics Laboratoires de Tokyo et à l’Artificial Intelligence Group du LAAS/CNRS de Toulouse.

[16] Les drones aériens : passé, présent et avenir, op. cit., p.587.

[17] Cité dans Les drones aériens : passé, présent et avenir, op.cit., p.596.

[18] Ibid.

[19] Bradley J. Strawser, Les drones aériens, passé, présent et avenir, op. cit., chapitre 6 Moral Predators : le devoir d’opérer des véhicules inhabités, p. 397.

[20] Bradley Strawser, Moral Predators : le devoir d’opérer des véhicules inhabités, in Les drones aériens, passé, présent, futur, approche globale, op. cit. p.369.

[21] Ibid.

[22] Philipe Bernard, « Barack Obama veut encadrer l’usage des drones », Le Monde, 7 décembre 2012

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UNE LIBERTE UKRAINIENNE SOUS CONDITIONS

20 Juin

« Il s’ensuit donc que les marxistes russes ne pourront pas se passer du droit des nations à disposer d’elles-mêmes. », Joseph Staline dans Le Marxisme et la Question Nationale et Coloniale. Dès 1913, les bolchéviques ont conscience des difficultés que représente la potentielle création d’une Grande Russie. A l’aide de recherches sur le terrain ainsi que des discours du Parti ou bien encore de correspondances entre ses membres, Staline mène une réflexion sur la manière de fédéraliser toutes les entités qui formeront l’URSS. Pour cela, de nombreuses comparaisons avec les transformations qui ont secoué les empires occidentaux au XIXe siècle – suite à de nombreuses velléités indépendantistes – appuient son propos. Si l’objectif soviétique principal est de créer une Grande Russie où la langue unique serait le russe, gommant ainsi petit à petit les identités régionales, Staline met pourtant en garde face aux risques d’une telle soviétisation : les revendications régionales n’épargneront pas la Russie à chaque crise du pouvoir central. Ainsi statue-t-il sur la meilleure voie pour maintenir l’URSS unie : « la seule solution juste, c’est l’autonomie régionale, l’autonomie d’unités déjà cristallisées, telles que la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine, le Caucase… ». Malgré tout, même en tenant compte des problématiques posées par les nombreuses ethnies majoritaires ou minoritaires peuplant les régions à soviétiser, le découpage territorial dans l’ensemble des quinze républiques de l’Union n’a pas su respecter le droit de ces peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce phénomène a été d’autant plus remarquable lors du déclin de l’URSS entrainant avec lui une série de revendications violentes au sein même des républiques de l’Union (1). Les opportunités d’indépendance nationale n’ont ainsi pas pu empêcher les nombreuses tensions et conflits générés par ce découpage arbitraire. Dans cette phase de transition fragile entamée il y a seulement une vingtaine d’années, rien n’indique que cette période de transition soit achevée dans l’ensemble des quinze ex Républiques socialistes soviétiques. Ainsi, les crises successives secouant l’Ukraine en sont l’exemple le plus marquant de l’actualité et qu’il convient donc d’analyser avec autant de recul possible face à un dense flot d’évènements et d’informations. Cependant, outre les répercussions engendrées par l’annexion de la Crimée et les désordres qui secouent l’Ukraine, l’ensemble des pays membres de la CEI expriment leurs inquiétudes face aux prises de décisions tranchées de la Russie. Au regard de la Guerre des cinq jours en Géorgie, le Caucase, autre aire stratégique pour la Russie, pourrait lui aussi subir les conséquences de la politique de Vladimir Poutine.

Si l’espoir subsistait encore en faveur d’une possible adhésion de l’Ukraine à l’Union Européenne à quelques jours du sommet de Vilnius le 28 novembre 2013, désormais l’affirmation efficiente d’une souveraineté ukrainienne face à l’influence de son voisin russe semble bien précaire. Après des mois d’instabilité et la fuite de Viktor Ianoukovitch, l’élection démocratique du nouveau président ukrainien, Petro Porochenko, à la tête du pouvoir pourrait-elle apporter de véritables solutions pour ce pays en constante recherche d’indépendance ?
Si l’on associe à juste titre les déséquilibres récents en Ukraine à la politique étrangère menée par le chef de la Fédération de Russie, les raisons historiques sont une bonne grille de lecture pour comprendre les justifications de l’annexion de la Crimée. Kiev ainsi que Sébastopol figurent parmi les symboles inébranlables dans la mémoire collective russe : Kiev, à la fois capitale du premier Etat des slaves de l’Est, la Rous, considérée par les ukrainiens comme la première entité nationale et par les russes comme le berceau de la Grande Russie, fait l’objet d’une instrumentalisation de l’Histoire. Il en va de même pour Sébastopol qui a marqué les esprits au nom du sacrifice russe et de l’héroïsme national lors de la Grande Guerre patriotique – se rapprochant ainsi de l’importance accordée aux villes de Leningrad et de Stalingrad. Mais les arguments historiques n’éclipsent pas pour autant les grands intérêts russes en Mer Noire, un objectif d’Empire auquel les puissances occidentales ont très souvent mis un coup d’arrêt… jusqu’au 21 mars 2014. Malgré un vaste littoral bordant la mer Noire, la Russie tenait particulièrement à la Crimée, presqu’île où elle louait d’ailleurs l’emplacement de sa flotte militaire et aérienne à l’Etat ukrainien. La répartition des puissances dans la Mer Noire a été en effet brusquement modifiée dès 1991 poussant désormais la Russie dans une position minoritaire face à l’ensemble des Etats membres de l’OTAN la bordant – Roumanie, Bulgarie, Turquie. A ceci il faut donc rajouter la détermination de l’Ukraine et de la Géorgie, à la recherche d’une reconnaissance territoriale, dans un rapprochement avec l’Union Européenne. Jusqu’au sommet de Vilnius, la Russie avait toujours trouvé le moyen de maintenir son influence dans la prise de décision ukrainienne de manière plus ou moins appuyée. Ainsi, la signature de la reconduite d’un accord en 2010 pour la location des bases criméennes jusqu’à 2042 avait permis une nouvelle fois de mettre à mal la liberté décisionnelle de l’Ukraine en la rendant dépendante des prix avantageux sur l’approvisionnement et le transit de gaz vers l’Europe.
Les défis du nouveau président sont donc cruciaux pour la sécurité énergétique de l’Europe mais surtout pour régler les troubles internes à l’Ukraine. La lutte contre la corruption, les réformes des structures institutionnelles, le respect des choix socio-économiques et linguistiques à l’Est comme à l’Ouest du pays sont au nombre des questions urgentes et sensibles après cette élection du 26 mai 2014, validée par les observateurs en place. En effet, la révision du système politique était une des revendications phares du Maïdan et Porochenko s’est directement engagé à provoquer des élections législatives pour assurer une représentativité des opinions issues de l’élection présidentielle. Pour ceci, une dissolution de la Rada devrait subvenir faisant suite à un retour à la constitution de 2004. La solution la plus simple parmi celles réalisables en accord avec cette dernière serait un retrait des membres de la coalition antérieure malgré leurs intérêts contradictoires face à ces nouvelles législatives. Une réforme de fond semble donc nécessaire pour calmer certaines revendications de la population ukrainienne. Bien que ce point soit le premier défi, le règlement de la question à l’Est semble beaucoup plus problématique et compromis. Avec une situation qui a évolué de mobilisations protestataires semblables à celles de Maïdan à une réaction armée, la stabilisation de la région du Donbass reste assez imprévisible. Le parti des régions semble affaibli suite aux résultats de l’élection présidentielle mais les revendications séparatistes persistent et se radicalisent. La disqualification des habitants de l’Ouest par ceux de l’Est ont atteint un point critique avec la non reconnaissance du président par intérim qualifié de fasciste, toujours en référence à la Grande Guerre patriotique. Mais si aucune voie n’est laissée au dialogue et aux négociations, comment Monsieur Porochenko pourra-t-il répondre aux demandes formulées à l’Est ?

Le cas de l’Ukraine permet non seulement de faire ressortir la relation particulière de la Russie avec ce pays mais aussi avec l’ensemble des territoires perdus lors de la disparition de l’URSS (2) . Ainsi ces régions devenues indépendantes en raison de cet événement doivent faire maintenant face aux mêmes enjeux structurels causés par une sortie d’empire.
La construction d’une indépendance effective face à des méthodes coloniales est déjà en soi le plus grand défi que doivent relever ces nouveaux Etats. A cet égard, la frontière entre le Caucase du Nord – inclus dans la Fédération de Russie – et le Caucase du Sud met en évidence toute la difficulté à conserver son intégrité territoriale face à l’influence réelle d’une partie tierce (3). La deuxième guerre d’Ossétie du Sud permet d’illustrer les modes d’action de la puissance russe, capable, de l’extérieur, d’inciter les russophones à exprimer leurs revendications autonomistes dans des régions désormais autonomes. Il en va de même pour le conflit opposant la Géorgie et l’Abkhazie créant ainsi un Etat de facto et uniquement reconnu par la Russie, le Nicaragua, le Venezuela et le Nauru. Les conflits gelés ou non réglés – au regard du droit international – pourraient être considérés comme un moyen pour maintenir le pouvoir de décision et l’emprise dans les zones instables. Avec des frontières mal redéfinies, la Géorgie est le premier à craindre pour son intégrité territoriale après l’annexion de la Crimée (4). Vivement intéressée par un rapprochement avec l’Union européenne et massivement mobilisée pour la démocratisation du pays, la population géorgienne perçoit un nouveau risque en provenance de son voisin immédiat. De nombreuses comparaisons peuvent être faites entre la situation en Ukraine et celle en Géorgie mais il serait préférable de souligner que, dans le Caucase, les intérêts économiques et stratégiques russes prévalent sur les racines historiques. Le littoral de l’Abkhazie complète la préoccupation constante en faveur d’une large ouverture russe sur la mer mais permet surtout d’afficher sa puissance aux portes du Caucase, stratégie que les Jeux Olympiques de Sotchi ont pu récemment confirmer. Face à une telle menace, les Géorgiens ne sont pas les seuls à s’inquiéter pour l’avenir de leur patrie (5). Tous ces jeunes Etats n’auraient pas la capacité individuellement de s’imposer en cas d’attaque militaire soutenue par la Russie sur leur territoire. Le territoire du Nagorno-Karabakh, régi par un cessez-le-feu entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, pourrait aussi servir de relais pour permettre aux Russes de renforcer leur autorité dans le Caucase du Sud. Après avoir forcé les Arméniens à adhérer à l’Union Eurasiatique, il existe d’autres moyens d’attiser les tensions entre ces deux peuples pour déclencher une nouvelle guerre, tels que jouer avec les rancunes des Arméniens contre les Turcs et les Azerbaïdjanais. Peut-être serait-ce une option envisagée par le Kremlin pour éviter que l’Union Européenne ne bénéficie des ressources en hydrocarbures de la Mer Caspienne ?
Avec la crise ukrainienne, les inquiétudes sont vives tant la sécurité de l’approvisionnement en Europe dépend de la stabilité de la relation entre l’Ukraine et la Russie, tel que l’a démontré à petite échelle les pénuries de 2006 et de 2009. Il est donc pertinent d’envisager de nouvelles coopérations et infrastructures pour permettre l’acheminement des ressources en Europe malgré cette zone de crise. En créant une nouvelle ouverture de coopération pour les pays du Sud Caucase, l’Europe et les Etats-Unis provoquent un choc des intérêts : la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont dans l’obligation désagréable de devoir faire un choix. Même si Bakou ne considère pas l’Union Européenne comme partie intégrante des forces régionales, la poursuite des accords d’approvisionnement en gaz et en pétrole vers l’Ouest – via le TAP et le TANAP – prouve une détermination à développer de nouvelles relations (6). L’Azerbaïdjan pourrait être le pays de transit entre l’Asie Centrale et l’Europe aussi bien en ce qui concerne le transfert de marchandises et les ressources énergétiques tout en contournant la Russie. Il est nécessaire de souligner que ce dernier objectif semble faire consensus dans l’ensemble des ex républiques soviétiques, pour la plupart majoritairement dépendantes de Moscou. Il s’agit d’un moment important pour les pays du Caucase qui ont peut-être ici l’occasion de se réunir – dans une certaine limite – en tentant de mettre un terme aux conflits qui les opposent afin de faire valoir leur liberté vis-à-vis de l’emprise russe toujours déterminante.

« Il est exact qu’un vaste mouvement a commencé et se développe en Ukraine pour la culture et la vie sociale ukrainiennes. Il est exact qu’on ne doit en aucun cas livrer ce mouvement aux mains d’éléments qui nous sont étrangers. » (Extrait de la lettre de Joseph Staline adressée au camarade Kaganovitch et aux autres membres du Comité Central du Parti Communiste en 1926)

 

Claudia Lostanlen, étudiante en 3e année de l’IEP

 

1 Aude MERLIN, Silvia SERRANO, Ordres et Désordres au Caucase, Bruxelles, Edition de l’Université de Bruxelles, 2010.

2 Jean RADVANYI, « Moscou entre jeux d’influence et démonstration de force », Le Monde diplomatique, Mai 2014.
http://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/RADVANYI/50420
3 Alda ENGOIAN« La Crimée, un précédent pour les ex Républiques soviétiques ? », Courrier International, 25 Mars 2014.
http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/2014/03/25/la-crimee-un-precedent-pour-les-ex-republiques-sovietiques
4 « Eastern Partnership leaders discuss crisis in Ukraine during debate at EPP congress in Dublin », Wilfried Martens Centre for European Studies, 07 Mars 2014.
http://martenscentre.eu/news/eastern-partnership-leaders-discuss-crisis-ukraine-during-debate-epp-congress-dublin
5 Margarita ASSENOVA, « Ukrainian crisis Sparks worries in the South Caucasus », The Jamestown Foundation, Eurasia Daily Monitor, Volume 11, Numéro 77, 25 Avril 2014. http://www.jamestown.org/regions/thecaucasus/single/?tx_ttnews%5Btt_news%5D=42268&tx_ttnews%5BbackPid%5D=642&cHash=3028e39fcd269a18f143acb708024d0d#.U5BXg6Cw5yN

6 ENP Country Progress Report 2013 – Azerbaijan, Commission Européeenne, Bruxelles, 27 Mars 2014.
http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-14-221_en.htm

 

LE CORRIDOR MARITIME DE LA « MEDITERRANEE ASIATIQUE », AXE MAJEUR DE LA MONDIALISATION

19 Mai

Espace singulier entre terre, mer et ciel qui voit une guirlande d’archipels (Japon, Philippines, Indonésie …) faire face à la masse continentale de l’Asie tout en délimitant des mers bordières qui forment autant de bassins interconnectés (mer du Japon, mer aune, Mers de Chine orientale et méridionale, mer de Sulu, mer des Célèbes …), le corridor maritime de la « Méditerranée Asiatique » 1 est fermé au sud par les détroits indonésiens et vient s’essouffler au nord entre Vladivostock, l’archipel japonais (Honshu et Hokkaido) et l’île de Sakhaline dans la Manche de Tartarie. Loin de constituer un espace clos, la notion de corridor maritime présume un axe de transport principal (auquel peuvent être associés des axes secondaires) le long duquel se déploient des carrefours urbains (en l’espèce des ports associés à des chaînes de production hinterlandisées ou non) interdépendants et connectés en réseaux qui participent à dynamiser des voies de circulation à différentes échelles2. Il se définit alors plus par des flux que par des frontières immobiles. Creuset où se fondent les initiatives industrielles et entrepreneuriales couplées à l’activité d’innovation, « la Méditerranée asiatique » a connu depuis les années 1980 une croissance économique exceptionnelle, en grande partie fondée sur les exportations vers l’Amérique du Nord et l’Europe. « Workshop of the world », les pays riverains de la « Méditerranée asiatique » se sont spécialisés dans l’exportation de produits manufacturés en fonction de leur rôle dans la division régionale et internationale du travail. Espace multiplicateur des échanges, interface entre les différentes aires de civilisations se référant à des systèmes économiques et sociaux très hétérogènes, le corridor maritime de la « Méditerranée asiatique » constitue une véritable « épine dorsale de la mondialisation »3, définie par Laurent Carroué4 comme le « processus de diffusion du système d’économie marchande dans l’espace mondial ». Dans la dernière décennie, si son insertion dans la mondialisation des échanges ne s’est pas démentie, on assiste à une régionalisation dont témoigne la très forte croissance du commerce asiatique intra-régional5.
Notre démonstration se propose d’étudier les tensions pesant sur l’espace du corridor maritime de la « Méditerranée asiatique », produites par des combinaisons complexes associant les jeux d’acteurs divers (organisation inter-étatiques, États, acteurs privés, groupes criminels,…) et le processus de mondialisation, qui font s’entrechoquer les intérêts, particuliers ou partagés, et les échelles géographiques.
Après avoir constaté la domination du CMMA sur l’artère circumterrestre des circulations de marchandises et les conséquences spatiales induites par cette insertion dans la mondialisation, il s’agira de le penser comme un espace de compétition autour duquel s’articulent et se répondent un « Jeu de go » régional » et un « Grand Jeu » planétaire. Enfin, dans un exercice plus prospectif, il sera question de réfléchir aux perspectives d’avenir du CMMA.

1. Le CMMA domine l’artère circumterrestre des circulations de marchandises
1.1 Archéologie d’une voie de circulation bimillénaires
Le rôle du corridor maritime de l’Asie orientale dans les circulations des marchandises est ancien. L’existence de la route maritime du Sud-Est Asiatique est attestée aux IIème et Ier siècle av. J.-C. Le commerce chinois direct avec Ceylan a commencé au début de l’ère chrétienne. A la même période, le cabotage de bateaux de commerce indien le long des côtes de la Malaisie puis de l’Indochine contribue à mettre en relation Asie du Sud et Asie de l’Est. Les Chinois « exportent » déjà soie, céramique, papier et cuivre, prioritairement vers le Japon et l’Asie du Sud-Est, tandis que les Indiens font commerce de tissus (cotonnades, mousselines), cauris (coquillage servant de monnaie ramassés aux Maldives et entassés au Gujarat), perles (coralines) et épices. Entre le VIIème et le XVIIème siècle, notre espace d’étude est le théâtre du déploiement successif ou concomitant d’acteurs maritimes dynamiques. La thalassocratie de Srivijaya (dont la capitale Palembang est située au sud de l’île de Sumatra) commande notamment les détroits de Malacca et de la Sonde entre le Xème et le XIIIème siècle. A partir du XIVème siècle, la ville-Etat de Malacca prend son relais en bâtissant un empire commercial maritime reposant sur un réseau marchand connecté tous azimuts à l’Inde, la Perse, la Syrie, l’Afrique de l’Est et la Méditerranée mais aussi avec la côte birmane, le Siam, la Chine et le Japon jusqu’à constituer « le plus grand système commercial de l’époque »6. Véritable « hub », il concentre des épices de toute l’Asie du Sud-Est et assure dans le même temps la distribution des textiles indiens. L’apogée de la puissance maritime chinoise est – quant à elle- à situer entre le XIIIème et le XVIème siècle (fin des dynasties Song et Yuan et période de la dynastie des Ming). Il suffit de rappeler la gloire de la « Flotte au Trésor » chinoise placée au XIVème siècle sous le commandement de l’amiral eunuque et musulman Zheng He (1371-1433). Disposant d’une flotte de 3500 navires servie 37000 marins, elle sillonne les mers de l’estuaire du Yangzigjiang jusqu’à Zanzibar. Elle prenait appui sur une structure réticulaire complexe déployée en Asie du Sud et du sud-Est mêlant réseaux de marchands et réseaux officiels. Cette grande politique maritime chinoise était l’objet de l’hostilité des lettrés confucianistes, jaloux de leur pouvoir et composant l’essentiel de la bourgeoisie impériale. Ils s’opposaient à une bourgeoisie commerçante tournée vers la mer dont ils jugeaient les activités trop dispendieuses pour les finances impériales. Ils préféraient le tribut au commerce. Si le repli continental chinois fut acté aux XVème et XVIème siècles, si les circulations maritimes autorisées périclitèrent, en revanche la contrebande connut un florissant essor. Plus au nord, des réseaux maritimes et les circulations associées connurent des fortunes comparables. L’archipel japonais des Ryûkyû fut par exemple tout au long de la période Edo (1603-1868) la plaque tournante du commerce entre la Chine et le Japon, avant que le Japon ne se ferme à son tour. Une bourgeoisie japonaise, encore embryonnaire installa des comptoirs en Asie du Sud-Est7.
L’arrivée des Européens dans la zone suivit l’ouverture de la route des Indes par Vasco de Gama (1497-1498). Aux navires espagnols et portugais8 croisant en « Méditerranée asiatique », s’ajoutèrent successivement les Hollandais9, les Anglais10 et les Français11, prolongeant les routes commerciales jusqu’en Chine puis au Japon. Dans les premiers temps, ces circulations « mondialisées » fonctionnaient à sens unique (cale vide au départ de l’Europe puis approvisionnement dans les comptoirs de Malacca, Macao ou encore Batavia servant comme autant de points d’appui dans leur stratégie mondiale). Au XIXème siècle, de la fondation de Singapour en 1819 et des Straits Settlements britanniques jusqu’au « 55 jours de Pékin » pendant la guerre des Boxers, (1899-1901), des guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) à l’expédition du Commodore Peary au Japon en 1854, les puissances européennes et occidentales lancées dans un « Grand Jeu » colonial (au premier rang desquelles le Royaume Uni) n’ont eu de cesse de forcer les grands ports est-asiatiques à s’ouvrir. Aux 5 treaty port initiaux ouverts par le traité de Nankin en 1842 s’ajoutent 87 ports maritimes, fluviaux, villes frontières et nœuds ferroviaires jusqu’en 1917 ; Shanghai et Hong Kong assumant des fonctions centrales. Si les puissances occidentales parviennent à s’imposer comme les maîtres d’une « Méditerranée asiatique » conçue comme un des plaques tournantes du grand commerce international12, le commerce maritime intra-asiatique poursuit son développement et bénéficie notamment du dynamisme -jamais démenti- des diasporas négociantes chinoises et malaisiennes. Au final, il s’agissait pour les puissances extra-asiatique autant de s’approvisionner en épices, thé ou opium que -dans un contexte de promotion du libre-échange- de forcer la porte des marchés asiatiques afin de pouvoir trouver des débouchés pour les produits manufacturés usinés sur le Vieux Continent.
Au XXème siècle, le corridor de la « Méditerranée asiatique » est demeuré à la confluence des enjeux politiques et économiques régionaux et globaux. Les États-Unis s’imposant peu à peu comme l’acteur extérieur majeur depuis leur installation en 1898 aux Philippines. De la guerre russo-japonaise de 1905, à la « Guerre de 15 ans » (1931-1945) qui vit s’opposer l’impérialisme nippon au continent puis aux Etats-Unis avec comme projet de faire de la « Méditerranée asiatique » une véritable « Mare Nostrum » dominée par l’Empire du Soleil Levant, des conflits de Corée ou du Vietnam sur fond de Guerre Froide aux tensions actuelles avec la Corée du Nord, l’espace maritime du CMMA reste aux centre des préoccupations géostratégiques des puissances régionales et mondiales. A partir des années 1970-1980, la croissance économique de l’Asie de l’Est et du Sud-Est portée successivement par le dynamisme industriel et commercial du Japon, des Dragons, des Tigres puis de la Chine a bouleversé la géographie économique de la région et réorienté le commerce international. Le CMMA se positionne alors comme un pôle majeur sinon hégémonique pour la circulation des marchandises dans un contexte de mondialisation des échanges.

1.2 Le CMMA ou l’apogée la mondialisation par la conteneurisation
La mondialisation se caractérise depuis les années 1980 par une explosion des flux de marchandises. Près de 90 % des marchandises empruntent au moins une fois une voie maritime au cours de leur trajet. Ce trafic maritime mondial est ordonné autour d’une artère circumterrestre centrée sur l’Asie, en particulier sur la « Méditerranée asiatique ». Sur cette artère circulent pétroliers, vraquiers et autres porte-conteneurs géants. La conteneurisation est l’outil maritime essentiel qui rend possible cet accroissement des échanges par voie maritime et au delà, le développement exponentiel du commerce mondial des échanges de biens manufacturés. A la charnière des échanges mondiaux, le CMMA s’articule donc avec les grandes routes maritimes mondiales. La Route Pacifique le relie aux États-Unis en empruntant les chemins les plus courts entre les deux rives13. Elle est prolongée par la route du canal de Panama qui permet de desservir la côte est des États-Unis ou l’Europe occidentale. La liaison Asie-Europe est assurée essentiellement par des lignes régulières qui mettent en relation la Northern Range (du Havre à Hambourg) avec le CMMA en suivant la route maritime de l’Ouest (Malacca, Aden, Mer Rouge, Suez, Méditerranée, Gibraltar, manche, Mer du Nord). Par exemple, la CMA-CGM (souvent en coopération avec d’autres opérateurs : Evergreen, Maersk, MSC …) propose 10 liaisons assurées pour chacune d’entre elles par 10 porte-conteneurs de taille équivalente14 pour un trajet compris entre 60 et 80 jours. Ces liaisons FAL (French Asia Line) desservent entre 10 et 20 ports selon les formats. A ces flux mondialisés, se superposent des routes maritimes régionales qui structurent l’espace du CMMA. Elles révèlent un commerce interne à la région dynamique qui agit par complémentarité des économies et de la division régionale du travail. Ainsi, l’Australie exporte vers ses partenaires asiatiques des matières premières et leur achète des biens manufacturés. Enfin, l’essentielle route maritime des hydrocarbures relie le Golfe Persique et la mer Rouge (pétrole soudanais) à l’Asie de l’Est en empruntant le détroit de Malacca afin de couvrir les besoins énergétiques de la Chine (premier importateur mondial de pétrole), du Japon ou encore de l’Indonésie, qui malgré sa production et sa qualité de membre fondateur de l’Opep est aujourd’hui un importateur net de pétrole.
Pivot des échanges mondiaux, le CMMA est parcouru par une grappe impressionnante qui s’étire de Port Kelang15 à Tokyo regroupant les principaux ports mondiaux16. Ils dominent le tonnage global des marchandises et commandent les trafics de conteneurs17. Huit des dix premiers ports mondiaux pour les tonnages sont chinois. Ils profitent d’une façade maritime favorisée depuis la fin des années 1970 par la politique des ZES (Zone économiques Spéciales). Ces grands ports du CMMA sont de véritables plate-formes multimodales qui redistribuent les flux. Ce fonctionnement en hub and spoke18 participe d’un maillage de l’espace du CMMA qui compte bien plus que des frontières géographiques pour en délimiter les contours. Ce maillage est lui même hiérarchisé. Il est fait de plate-formes principales (hubs) et de flux régionalisés (feeders19) qui collaborent autant qu’elles se concurrencent. François Gipouloux décrit ce maillage comme en perpétuelle recomposition en fonction de la volatilité des flux en question (celui des biens physiques, des capitaux, des informations et des personnels)20. Cette stratégie de hub and spoke est soumise à la conjoncture économique mondiale (baisse de 20% du trafic en 2008 et 2009 pour le port de Shanghai). Reliés à des hinterlands concentrant des fonctions productives, ces ports polarisent non seulement l’activité mondiale et régionale mais aussi réorganisent les territoires à une échelle infra-régionale. L’attractivité du port de Shanghai – véritable plate-forme vers l’Asie du Nord- profite au port de Ningbo voisin de 125 km au sud. Lorsqu’il s’agit d’accroître les capacités de chargement de déchargement du port de Shanghai, d’éviter les problèmes de tirant d’eau et d’ensablement du port ancien de Waigaoqiao, les activités portuaires sont en partie transférées sur une île artificielle -Yangshan- abritant un port en eau profonde et située à l’issue d’un pont de 33 km de long. Le port de Singapour rend compte d’une même organisation de l’espace portuaire régional. Disputant à Shanghai la première place mondiale pour le trafic de marchandises, il participe de la même logique de hub and spoke vers l’Asie du Sud ainsi que pour les trafics liés à l’économie singapourienne (importations de matières premières et exportations de produits finis), confirmant sa vocation de grand emporium du sud du CMMA. Conjuguant les effets de la mondialisation, de la littoralisation et de la métropolisation, l’espace du CMMA apparaît comme fortement polarisé, l’organisation réticulaire des principaux pôles -Singapour, Hong Kong, Shanghai, Séoul, Tokyo – autour d’axes de circulations maritimes dynamiques et intégrés à l’Archipel Mégalopolitain Mondial décrit en 1996 par O. Dolfuss21, accentue les disparités pré-existantes avec les espaces intérieurs. Le défi pour les États riverains de « la Méditerranée asiatique » est de résoudre l’aporie entre la nécessité de peser sur le jeu régional et mondial tout en maintenant la cohésion de leurs territoires.
2. Le CMMA : entre « jeu de go » régional et « Grand Jeu » planétaire
2. 1 Le CMMA au centre des subtils jeux asiatiques
Axe de circulation vital pour les pays riverains, et au delà, colonne d’eau recelant des ressources halieutiques, fonds marins offrant des possibilités pour des activités offshores d’exploitation d’hydrocarbures, le CMMA attise les convoitises. Les tensions potentielles ou avérées entre les différents protagonistes sont amplifiées par les nombreuses difficultés à élaborer des frontières stables et consensuelles dans cet espace complexe qui voit s’imbriquer espaces maritimes et îles, et les logiques géographiques ou géologiques se heurter à des revendications parfois séculaires.
Le CMMA peut être considéré comme une mer intérieure ouverte sur l’extérieur par des détroits qui sont autant de « portes océanes »22 stratégiques. Détroits indonésiens (Malacca, Sonde, Lombock, Macassar, Mindoro,…), détroit de Taïwan entre la RPC et Taïwan, détroit de Tsushima entre Japon et Corée, la pression sur ces verrous est d’autant plus exacerbée que le trafic maritime connaît une croissance exponentielle. L’ouverture de ces détroits est vitale pour les économies de la zone, en particulier pour le Japon (41% de ses importations dont 80 % de son pétrole transitent par le détroit de Malacca) et la Chine. Le détroit de Malacca relie la mer d’Andanam à la mer de Chine orientale Avec plus de 75000 navires par an, il capte 30 à 40% du trafic mondial (40% du trafic d’hydrocarbures) ainsi qu’un très important trafic intrarégional. S’il se déploie sur 900 km de long et de 50 à 300 km de large, il se termine par un goulet de moins de 3 km où les fonds s’élèvent à 25 m au dessous du niveau des eaux. Sujet aux tentatives d’appropriation entre les États riverains23, la Convention de Montego Bay en 1982 a définit, pour le détroit, un régime de passage en transit, moyen terme entre « le droit de passage inoffensif » et « la libre circulation maritime et aérienne en haute mer », garantissant la liberté d’accès au détroit.
Le règlement des frontières maritimes entre les États riverains de la CMMA demeure suspendu à la résolution de conflits gelés. Malgré la ratification de la Convention des Nations Unies pour le Droit de la Mer (CNUDUM)24 par la plupart des États concernés25, les tensions se cristallisent en particulier sur la souveraineté des îles. Du nord au sud de « la Méditerranée asiatique » les litiges sont nombreux. Japon et Russie se disputent les Kouriles du Sud, groupes de 4 îles habités. Le Japon et les deux Corées s’opposent sur la question de l’île Takeshima/Tok-do dans la mer du Japon26, un deuxième contentieux entre le Japon et la Corée du Sud et concerne les îles de Danjô-guntô et Tori-shima27. Le Japon, la Chine et Taïwan revendiquent chacun leur souveraineté sur l’archipel des Senkaku-shotô/ Diaoyutai28. Au sud du CMMA, la Chine, Taiwan et le Vietnam se disputent la souveraineté territoriale et l’instauration d’une ZEE sur les archipels coralliens inhabités des Spratleys et des Paracels. Les Philippines, la Malaisie et Brunei ont également des prétentions partielles sur ces espaces. Cette zone est d’autant plus stratégique pour la Chine qu’une nouvelle base de sous-marins nucléaires a été récemment positionnée sur l’île de Hainan, dans le sud du pays. Fidèle à sa stratégie d’occupation de la zone, Pékin avait déjà annoncé début 2010 sa ferme intention de développer le tourisme dans l’archipel des Paracels, suscitant alors de vives réactions de la part des pays voisins alors qu’en 2011 un navire d’étude sismographique de la compagnie nationale Petro Vietnam a vu son matériel endommagé par trois patrouilleurs chinois alors qu’il se trouvait à peine à 120 miles des côtes vietnamiennes. Le 18 mai 2014, les autorités de Pékin décident l’évacuation de 3000 ressortissants chinois du Vietnam, suite aux violentes prises à partie par des manifestants vietnamiens de ses intérêts économiques et diplomatiques dans le pays, manifestations provoquées par l’annonce par les autorités chinoises de forages à venir dans la zone des Paracels29. Les tensions entre les deux voisins ne sont pour l’heure pas prêtes de retomber. Aujourd’hui moins médiatique, le cas du Timor-Leste semble sur la voie de l’apaisement L’indépendance du Timor-Leste, territoire de petite taille au sein de l’archipel indonésien, rattaché en 1975 malgré une tradition lusophone et catholique, a été obtenue suite à un référendum en 1999 donnant une majorité aux indépendantistes suivi de l’accès à l’indépendance en 200230.

 

2.2 La Chine, entre « Jeu de go » régional et « Grand Jeu mondial »
Ces multiples écueils rencontrés en « Méditerranée asiatique » pour définir des frontières maritimes consensuelles, pour isolés qu’ils apparaissent au premier regard, s’inscrivent dans un « Grand Jeu » régional, impliquant au premier chef la République Populaire de Chine. Dopée depuis trente ans par une croissance économique impressionnante et un sentiment de la fierté nationale retrouvé, la Chine mène une ambitieuse stratégie maritime régionale31, reprenant à son compte la citation de Sir W. Raleigh32 : « Quiconque contrôle la mer contrôle le commerce ; quiconque contrôle le commerce mondial contrôle les richesses du monde, et conséquemment le monde en soi ». Les autorités de Pékin de poursuivre trois objectifs : sécuriser des routes maritimes empruntées par 90% du commerce international chinois (en particulier l’approvisionnement pétrolier), exploiter les ressources pétrolifères off-shore et halieutiques (les ambitions de souveraineté maritime de la Chine s’expliquent donc aussi par la volonté de disposer des ressources des fonds marins) et accéder au grand large, l’océan Pacifique, pour devenir réellement une puissance de dimension mondiale (ce qui implique non seulement de contrôler le détroit de Formose et Taïwan, objectif premier de la réunification chinoise, mais aussi de franchir les chaînes d’îles qui s’étendent du Japon jusqu’aux Philippines ; ce qui commande la volonté de développer une Blue Water Navy et non plus seulement une Brown Water Navy.)
Ces trois objectifs géopolitiques expliquent que la Chine ait pu déclarer officiellement, en 2010, que la mer de Chine devait désormais être considérée comme étant du même niveau d’intérêt stratégique que Taïwan, le Tibet ou le Xinjiang. L’ampleur de la demande en matière de souveraineté maritime est immense. Alors que la ZEE chinoise ne couvre aujourd’hui que 800 000 km2 (contre plus de 11 millions pour la France), il convient de prendre la mesure de ce que la Chine ambitionne de recouvrir : en comptant les îles disputées en mer de Chine du Sud (Spratleys et Paracels) ou avec le Japon et la Corée du Sud, ce sont plus de 3 millions de km2 de zones économiques exclusives et d’extension du plateau continental qui sont revendiqués.
Le problème est que cette ambition est en contradiction flagrante avec les intérêts géopolitiques d’au moins cinq puissances rivales :
– Le Japon est sans doute le principal problème maritime de la Chine. Outre le fait qu’il ne faut jamais oublier que Taïwan a été arraché à la Chine continentale par le Japon (traité de Shimonoseki de 1895), ces deux pays ont en commun la même préoccupation principale : sécuriser des routes du commerce international et d’approvisionnement en matières premières qui sont les mêmes ? La stratégie maritime des Forces maritimes japonaises d’auto-défense est commandée par trois cercles concentriques ayant pour centre le Japon. Le premier anneau concerne la sphère d’influence immédiate du Japon, comprenant la mer de Chine orientale, la mer du Japon, certaines parties de la mer Jaune et du Pacifique Nord. La priorité japonaise y est de protéger les îles de toute attaque pouvant venir de la Corée du Sud (îles Takeshima pour les Japonais, Dokdo pour les Sud Coréens) comme de la Chine (îles Senkaku pour les Japonais, Diaoyu pour les Chinois). Sur le plan maritime, la Corée du Nord n’est pas considérée comme une menace aussi importante que la Corée du Sud ou la Chine, car elle ne pose pas le problème de l’accès à l’énergie et aux ressources minérales off-shore. Au-delà du problème de la souveraineté sur les îles revendiquées, de part et d’autre, la volonté chinoise de traverser la chaîne d’îles japonaises au-delà de la fosse d’Okinawa (notamment dans le passage entre les îles Okinawa et Miyako) et ce afin d’atteindre le Pacifique, constitue aussi, aux yeux du Japon, une menace stratégique directe. Le deuxième anneau stratégique japonais intéresse la mer de Chine méridionale. Par celle-ci passe 90% du commerce japonais et ses riverains accueillent une part importante de la base industrielle japonaise. Pour s’assurer que les Chinois ne soit en situation d’être la puissance hégémonique de la zone et s’accapare les ressources (hydrocarbures off-shore et richesse halieutique des Paracels et des Spratleys), les Japonais renforcent leur coopération avec le Vietnam et les Philippines. Au-delà de la mer de Chine méridionale (troisième anneau), les ambitions japonaises sont encore limitées, même si le pays participe aux opérations internationales de lutte contre la piraterie au large de la Somalie. Tokyo n’est pas encore entré dans la logique de construire une capacité significative de projection de force lointaine.
– L’Inde est le second obstacle aux velléités chinoises d’accès à la puissance maritime. Depuis la fin de la Guerre Froide, l’Inde développe son influence en Asie du Sud-est, en prenant appui sur des relations privilégiées tissées avec le Vietnam et les Philippines et poursuivant comme objectif principal de bloquer la projection chinoise vers l’océan Indien. La priorité maritime de l’Inde est de maintenir son leadership régional sur l’océan Indien. La stratégie chinoise du collier de perles qui vise à aménager le long des routes maritimes des facilités portuaires (Birmanie, Bangladesh, Sri Lanka, Maldives, Pakistan) est perçue comme une menace par New-Delhi. La sur-activité indienne en mer de Chine méridionale est donc à interpréter comme une réponse à la sur-activité chinoise dans l’océan Indien.
– Quoique bien plus faible que l’Inde, le Vietnam constitue le troisième obstacle sérieux aux ambitions maritimes de la Chine. Fin ruban de terre tendu entre les bassins de la Rivière Rouge et du Mékong, la mer et ses ressources sont indispensables au développement du pays. Les activités maritimes représentent la moitié du PIB de ce pays. Le pétrole brut sorti de Cuu Long Bay génère près 5 milliards de dollars annuels et couvre les importations de pétrole raffiné. Exploité depuis 1975, le site arrive en fin de course. Le Vietnam doit impérativement trouver une solution de substitution au risque de devenir à brève échéance importateur net de pétrole et de voir son modèle de croissance menacé. L’activisme naval chinois dans les Paracels et les Spratleys est donc ressenti par les Vietnamiens comme une menace grave pesant sur la souveraineté même du pays autant que sur son accès à des ressources halieutiques et énergétiques vitale. Ce qui explique le rapprochement méfiant engagé par les autorités d’Hanoï avec les autorités américaines.
– Alliées historiques des Etats-Unis, Philippines disputent elles aussi les Spratleys à la Chine . Au mois de septembre 2013, des marins chinois ont posé des structures en dur sur l’atoll de Scarborough situé à un peu plus de 200 km des Philippines à l’intérieur de sa ZEE revendiquée et à 650 km de l’île chinoise de Hainan, entraînant les protestations les plus vives du gouvernement de Manille33.
– En arrière plan, les États-Unis, qui entendent conserver la domination sur le Pacifique (domination qu’ils ont obtenue en brisant au XXe siècle l’ascension du Japon) déploient une stratégie indirecte, qui n’est pas sans rappeler les grandes heures du «containment » qui suivent implique selon une échelle décroissante de la menace, le Japon, l’Inde et le Vietnam.

L’affirmation de la présence chinoise sur d’autres mers (la Méditerranée reçoit depuis 2007 des navires chinois, l’implication chinoise dans la lutte contre piraterie en particulier pour sécuriser les routes maritimes de la corne de l’Afrique) confirme la montée en gamme de la puissance navale chinoise. Cependant, la Chine est encore bien seule dans ses ambitions maritimes au moins de la mer Jaune jusqu’à la mer de Chine méridionale (car dans l’océan Indien elle peut s’appuyer sur tous les rivaux de l’Inde). Si quelques convergences (qui entend bien maintenir, au détriment du Japon, sa souveraineté sur les Kouriles, condition de sa projection vers le Pacifique depuis la mer d’Okhotsk) pourraient être trouvées avec la Russie, de même que le champ de compétence du Groupe de Shanghai pourrait être élargi à la dimension maritime, sur le long terme Moscou reste méfiant face à la toute-puissance de la Chine d’autant que sa coopération militaire avec Hanoï et New-Delhi entre en contradiction avec l’idée d’un rapprochement trop étroit avec Pékin.
Pour assurer sa sécurité et sa croissance et en dépit des obstacles énumérés, la Chine entend bien se frayer un chemin libre vers les océans Pacifique et Indien. Cette « envie de large » de la Chine a pour réplique une montée en puissance des programmes d’armement naval dans la région. Les autorités chinoises ont d’ailleurs compris que jouer uniquement sur les rapports de force navals et géopolitiques ne suffira pas pour atteindre leurs objectifs. Comment ne pas voir dans la « tournée de charme » du nouveau Président chinois Xi Jinping en octobre 2013 en Malaisie, en Indonésie et aux Philippines 34, qui profita de l’annulation de la tournée du Président Obama35 dans la région (retenu à Washington par la crise du Shutdown), la volonté de positionner la Chine en puissance « responsable » et « pacifique » disposée à régler les contentieux frontaliers et à investir dans les États riverains du CMMA ?

3. Quel avenir pour le CMMA ?
3.1 « Une mer en partage »36 ?
Une voie pour la coopération s’ouvre-t-elle en « Méditerranée asiatique » ? Les dossiers ne manquent pas qui nécessitent à minima un traitement régional. La lutte contre la piraterie au même titre que celles contre les trafics illicites (armes, stupéfiants, êtres humains, migrations clandestines ou encore les pêches illégales) sont des préoccupations communes à tous les États riverains du CMMA. Les abcès de fixation de l’antimonde sont y nombreux. Macao demeure la capitale mondiale du jeu et des trafics en tous genres (4 fois plus de mise qu’à Las Vegas en 2011). Les paradis fiscaux sont pléthores sur les bords de la « Méditerranée asiatique ». Singapour est considérée comme une véritable « Suisse asiatique » jalouse de son secret bancaire puisque sa législation permet l’existence de donneurs d’ordres non identifiables depuis des sociétés implantées dans le micro-Etat. En Malaisie, l’île de Labuan37 garantit aux clients de ses établissements bancaires, le refus de communiquer le nom des titulaires des comptes abrités et un taux d’imposition à 3 %. Bien positionnée entre Chine et Inde, elle a vocation à développer ses activités de hub bancaire et financier du sud-est asiatique. Dans un autre secteur, l’Asie du Sud-Est demeure le troisième foyer au monde de piraterie avec une recrudescence récente des attaques après quelques années de moindres activités (141 attaques en 2013)38. Cette situation s’explique par un contexte de mafias puissantes, de pauvreté endémique auxquelles se superposent des revendications indépendantistes et un irrédentisme religieux actif. Depuis une vingtaine d’années, la lutte contre la piraterie est un intéressant laboratoire pour la coopération entre les États riverains (et au delà d’ailleurs) de la « Méditerranée asiatique » qui initient des collaborations autour de la défense d’intérêts partagés. Dès 1992, un centre régional de lutte contre la piraterie est crée avec le concours de l’Organisation Maritime Internationale (OMI, qui dépend de l’ONU). Un Forum des armateurs régionaux, basé à Kuala Lumpur et mis en place à l’initiative du Japon, est géré conjointement par la Chambre internationale de commerce et l’OMI. L’augmentation des capacités de surveillance, l’organisation de patrouilles coordonnées (par exemple entre Singapour et l’Indonésie, l’Indonésie et la Malaisie, la Malaisie et la Thaïlande pour le détroit de Malacca), l’amélioration de la communication entre les différents centres opérationnels sont autant de mesures prises au niveau national et bilatéral. Progressivement une réponse plus globale a été organisée dans un cadre multilatéral : opération Malsindo39, Eyes in the Sky40, L’Intelligence Exchange Group41. L’ensemble de ces actions sont coordonnées par un Joint Coordination Committee. De plus deux structures multilatérales sont chargées de partager l’information d’intérêt maritime ont été inaugurées au début des années 2000 : l’Information Sharing Centre (ISC) et de l’Information Fusion Centre (IFC)42. Dans le prolongement de la lutte contre la piraterie en « Méditerranée asiatique », les exercices conjoints entre forces navales permettent de développer la coopération mais aussi une interopérabilité entre les différentes forces des pays participants. La lutte contre la piraterie et le terrorisme maritime, contre les trafics illicites ou plus récemment les opérations civilo-militaires43 sont autant de domaines dans lesquels une communauté de doctrine permet une plus grande capacité de coopération. Ces exercices auxquels participent des acteurs extérieurs comme l’Inde ou les États-Unis constituent un chantier majeur de l’ASEAN dans le domaine de la coopération sécuritaire. L’ASEAN joue une part de sa crédibilité sur son aptitude à formuler une réponse régionale à ces problématiques sécuritaires. Comme l’a reconnu le 11 mai 2014 le chef de la diplomatie indonésienne, Marty Natalegawa, à occasion du sommet de l’organisation à Naypyidaw (Birmanie), « la mer de Chine méridionale reste une épreuve pour l’Asean»44. Les litiges frontaliers en Mer de chine méridionale sont autant de freins à la mise en place du projet de marché économique commun de 600 millions d’habitants (regroupant Thaïlande, Malaisie, Singapour, Indonésie, Philippines, Brunei, Vietnam, Laos, Birmanie, Cambodge) porté par l’ASEAN et ambitionnant de peser face à la Chine et à l’Inde. De plus, ils illustrent les difficultés de la construction du dialogue avec les voisins chinois, japonais et coréen (ASEAN + 3). L’objectif d’une mise en œuvre effective en 2015 semble aujourd’hui difficilement tenable45. Cette coopération entre États riverains de la « Méditerranée asiatique » est donc à construire ou à renforcer selon les échelles et les organisations. Aire du « Grand Mékong »46, zones de coopération de la mer du Japon47 et de la Chine du Sud48 , partenariat de la mer Jaune49, zone de croissance de l’Est de l’ASEAN ou BIMP50, triangle de SIJORI51, de Medan52 ou de Tumen53 sont autant d’initiatives à l’échelle infra-régionale pour favoriser l’intégration économique et la coopération en Asie de l’Est. A l’échelle supra régionale, l’ASEAN cherche depuis le milieu des années 90 à élargir l’implication de partenaires extérieurs notamment par le biais de l’Asean Regional Forum (auquel participent les Etats-unis, le Japon, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, l’UE et depuis une dizaine d’année la Chine et la Russie). Portée sur les fonds baptismaux en 1989, l’APEC54 s’est donnée comme objectif en 1994 de favoriser « la libération des échanges et des investissements dans la région Pacifique »55. La compétition Chine/ États-Unis est au cœur des enjeux de ces organisations à une échelle macro-régionale. Au mois d’avril 2014, Pékin a proposé de mettre sur pied un « groupe de travail » pour étudier la faisabilité d’un « Accord de libre-échange Asie-Pacifique »56 (FTAAP), a annoncé à des journalistes Wang Shouwen, ministre adjoint du Commerce. Cette proposition intervient avant une rencontre en Chine, le mois suivant, des ministres du Commerce des États membres de l’APEC (Forum de Coopération économique pour l’Asie-Pacifique)57. Cette proposition chinoise arrive sur la table alors que les négociations sur le TPP58 (Partenariat trans-Pacifique ou TPP), défendu par les États-Unis et qui regrouperait 12 États dont le Japon, l’Australie, la Malaisie et le Mexique – tous membres de l’APEC) restent suspendues à la position du Japon, Tokyo ne voulant rien lâcher sur ses cinq « vaches sacrées »: sucre, riz, blé et produits à base de céréales, viande de bœuf et de porc, produits laitiers. Traités de libre-échange et enjeux sécuritaires sont des dossiers majeurs alors que les dangers pesant sur la navigation et la stabilité de la région demeurent assez prégnants tout au long du CMMA pour que la question de routes maritimes alternatives revienne régulièrement au premier plan 59

3.2 La mondialisation peut-elle s’écarter du CMMA ?
La superposition des tensions géopolitiques internes aux États riverains du CMMA combinées aux rivalités régionales, la montée en régime de la concurrence sino-américaine dans la région et à l’échelle globale, les défis toujours aigus posés à la navigation maritime que sont la piraterie, le terrorisme maritime et les trafics en tous genres, la recomposition potentielle des routes maritimes sous l’effet du réchauffement climatique annoncé et les conséquences géopolitiques de l’indépendance énergétique nouvelle des Etats-Unis, fondée en particulier sur les gaz de schistes, posent la question de l’avenir du CMMA comme axe majeur de la mondialisation. Des alternatives régionales ou plus globales à l’axe Malacca- Hong Kong – Shanghai- Tokyo sont ou ont été envisagées. Le détroit de Malacca pourrait être concurrencé dans son rôle de pivot du trafic maritime entre la « Méditerranée asiatique » et l’océan Indien par d’autres détroits « voisins ». Le détroit de La Sonde semble être une option à écarter en raison du faible seuil (30 mètres) qui limite ses capacités. D’ailleurs ses débouchés vers la mer de Chine méridionale via le détroit de Karimata au nord, et vers la mer de Java, à l’est, passent à travers des champs assez denses de plate-formes pétrolières peu propices à la navigation de « géants des mers ». Seconde alternative, le détroit de Lombok est situé entre les îles de Bali et de Lombok. Route préférentielle des supertankers dont les calaisons ne sont pas compatibles avec Malacca, son axe avec le détroit de Makassar suit un trajet court et profond, bien ouvert au nord, tout en offrant les meilleures conditions avec la possibilité de profiter du droit international de transit sans entrave. Parmi les trajets alternatifs par voie de terre, il existe depuis plusieurs décennies un projet de bâtir un canal à travers l’isthme thaïlandais de Kra qui est point le plus étroit de la Thaïlande (seule solution crédible alternative envisagée par rapport à Malacca). La crise économique et l’accroissement de la taille des navires ont eu raison de ce projet pharaonique à la rentabilité incertaine malgré le raccourci de 1000 km. Parallèlement à ces voies alternatives, la Chine développe son propre projet de conduites (oléoduc / gazoduc) entre la côte birmane où les Chinois équipent plusieurs ports et ont obtenu des permis de recherche en hydrocarbures et la province du Yunnan. Il s’agit de couvrir 2000 km pour relier à Kunming une part importante des approvisionnements gaziers et pétroliers provenant d’Afrique et du MO afin de ne plus être tributaire du détroit de Malacca et ainsi épargner aux navires un trajet de 3000 km jusqu’à Hong-Kong aller-retour. Suivant un trajet proche, le projet de réhabiliter la « Route Stilwell » entre Inde et ouest de la Chine par le Nord de la Birmanie est régulièrement évoqué. Il est suspendu à la décision par les porteurs du projet d’assumer d’investissements colossaux et à l’apaisement des tensions entre minorités ethniques et religieuses.
Finalement, le risque de marginalisation de Singapour -et donc du détroit de Malacca – comme grand hub industrialo-portuaire est faible. Les porte-conteneurs sont encore loin du tirant d’eau maximal et les installations pétrolières de Singapour (stockage, raffinage) seraient difficiles à éviter en raison de leurs importantes capacités.
Au nord du CMMA, deux trajets alternatifs semblent être possibles. Activée par les conséquences du réchauffement, la route de l’Arctique offre de nouveaux horizons pour le transport maritime. Deux options sont ouvertes. La route canadienne apparaît comme difficile à exploiter et rentabiliser. Ce n’est qu’un immense labyrinthe avec une multitude de seuils, d’îles et de détroits. Elle raccourcit de « seulement » 20 % de la distance Asie-Europe et oblige à une limitation des gabarits (le détroit de Dease n’a que 13 m de profondeur). La navigation est rendue plus ardue par le danger permanent que constituent les débris de banquises flottants le long d’une voie, pour l’heure, sans équipements de balisage ou de remorquage. La route la plus prometteuse semble bien plus correspondre à celle qui longe les côtes russes et redescend dans le Pacifique par le détroit de Béring. Elle bénéficie de pôles côtiers régulièrement positionnés ainsi que de la présence d’une véritable flotte de brise glace, En 2009 La Russie a décidé un investissement de 5 milliards de $ pour améliorer les dessertes ferroviaires de ces régions enclavées du grand Nord (en particulier de Mourmansk et d’Arkhangelsk). Le gain de temps ainsi que la distance raccourcie avec Northern Range (divisée par 3) et l’absence de piraterie sont des atouts majeurs pour une route qui n’est cependant pas praticable toute l’année et oblige à une navigation difficile dans la zone du Pacifique nord. Pour se préparer à cette option les chantiers navals Hyundai ont testé en 2011 en bassin une maquette de minéralier brise glace prévu pour 310 m de long et 190 000 t de port lourd. La Chine s’est récemment équipée d’un brise glace moderne capable de lui ouvrir les routes maritimes de l’Arctique60. Décidément, pour vital que soit le CMMA pour la RPC et les autres puissances asiatiques, le « Grand jeu » mondial n’est jamais très éloigné des préoccupations des dirigeants.

Conclusion

Artère majeure de la mondialisation, l’insertion dans le temps long du CMMA dans les grandes circulations maritimes internationales entraîne une recomposition de l’espace est-asiatique aux échelles régionales et infra-régionales. Espace polarisé par les grands ports, espace défini plus par ses flux et ses réseaux que par une géographie fixiste, espace dynamique en recomposition permanente, le CMMA cristallise les ambitions régionales et mondiales et ne semble pas pour l’heure en voie de marginalisation.

Benoît Pouget, professeur agrégé d’Histoire-Géographie, étudiant en Master II.
1François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009
2 Jean Debrie, Claude Comtois, Une relecture du concept de corridors de Transport : illustration comparéeEurope/Amérique du Nord, Les Cahiers Scientifiques du Transport, N° 58/2010 – Pages 127-144
3Antoine Frémont, Les réseaux maritimes conteneurisés : épine dorsale de la mondialisation, Festival International de Géographie, 2005
4La mondialisation. Genèse, acteurs et enjeux », 2e édition, Édition Bréal, Paris, 2009
5Laëtitia Guilhot, Le régionalisme commercial en Asie orientale Un impact sur les flux commerciaux ? , Revue économique 2012/6 (Vol. 63)

6M.C. Ricklefs, A History of Moderne Indonesia, Bloomington, Indiana University Press, 1981, p 18-19 (cité par François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009 p.77)
7 Les « cités japonaises ou nihommachi » installées aux Philippines, en Thaïlande, au Vietnam ou au Cambodge)
8On pourrait évoquer le rôle éminent des jésuites en particuliers portugais dans la mise en relation de l’Asie de l’Est avec l’Europe
9 La Compagnie des indes orientale ou VOC fut fondée en 1602 à Amsterdam
10 Fondation de la East India Company
11 Politique de compagnies de commerce menée par Colbert sous le règne de Louis XIV
12On ne peut que recommander la lecture de l’œuvre de Joseph Conrad, en particulier le magistral Typhon
13 Elle concerne en priorité le transit de céréales et de vrac conteneurisé
14Entre 8000 et 16000 evp. L’équivalent vingt pieds ou EVP (en anglais, twenty-foot equivalent unit : TEU)
15En Malaisie
16 31 sur les 50 premiers ports mondiaux sont situés en Asie-Pacifique
17 Rotterdam est seulement le 11ème port mondial pour le trafic de conteneur et le premier non-asiatique
18Pour une définition voir : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/hub-and-spoke
hub and spoke signifie moyeu et rayons. Le hub ou moyeu est le point vers lequel convergent les différentes lignes, assimilées à des rayons. Le réseau en hub and spoke privilégie un trafic en étoile autour d’un nœud. Par rapport au réseau totalement maillé, ce système a l’avantage de permettre des économies d’échelle dans un contexte de massification des flux.La technique du hub and spoke a d’abord été employée par le transport aérien. C’est la compagnie de fret express FedEx qui l’a d’abord expérimentée pour les colis aux Etats-Unis en utilisant le hub de Memphis.Le système s’est largement diffusé dans les années 1980. Le système a été adopté par le transport maritime dans les années 1990.
19Le feedering est une action de transbordement entre les grands navires de ligne (navires-mères) qui font escale dans un nombre limité de grands ports (hubs), et les plus petits navires (feeders) qui acheminent les marchandises vers des ports de plus petite taille que les armateurs ne desservent pas en ligne directe.
Le feeder est un navire de petit tonnage, permettant l’éclatement, sur différents ports à courte distance, d’une cargaison apportée dans un port principal par un gros navire faisant peu d’escales. Inversement, il assure la collecte de marchandises vers le port principal. Le feeder assure des rotations de courte distance complémentaires des services au long cours. ( voir http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/feeder-feedering )
20François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009, p 313
21 Olivier Dollfus, La mondialisation, Presses de Sciences Po,‎ 1996, p. 25-27, chapitre 2, « Le monde dans ses lieux ».

22Voir l’article de Nathalie Fau, Le détroit de Malacca : porte océane, axe maritime, enjeux stratégiques sur le site de géoconfluences, 2004 http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/transv/Mobil/MobilScient4.htm
23 Le 16 novembre 1971, « les gouvernements indonésiens et malais (soutenus par la Chine et suscitant l’opposition des Etats-Unis et de l’URSS) déclarent conjointement que le détroit de Malacca n’est pas un détroit international mais en autorise son franchissement »
24Elle met en place les Zone Économique Exclusive (ZEE) de 200 miles [eaux territoriales 12 miles ; zone contiguë 12/24 miles ; reste ZEE jusqu’au 200miles ; au delà haute mer considérée comme internationale]
25 La Chine a ratifié la convention en CNUDUM au milieux des années 90
26 Îlots inhabités, intégrés par Japon en 1905, militairement occupés par Corée du Sud depuis 1954, symbole nationaliste pour la Corée et emblème de non-repentance pour le Japon
27 Îlots inhabités, contrôlés par le Japon, mais placés sur le plateau continental revendiqué par la Corée du Sud et la Chine
28 Îlots inhabités contrôlés par le Japon depuis 1885. Situés sur le plateau continental et séparés des îles d’Okinawa par une fosse sous-marine. Appartenance à l’ancien royaume des Ryûkû intégré par le Japon en 1879. le litige avec Chine fut relancé dans années 70 par la découverte de gisements de pétroles en mers de Chine orientale et par l’instauration des ZEE
29http://www.lepoint.fr/monde/tensions-pekin-hanoi-le-vietnam-calme-le-jeu-la-chine-evacue-ses-ressortissants-18-05-2014-1824843_24.php
30http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/10/29/le-timor-oriental-revient-de-loin_3504992_3216.html
31Eric Denécé, Géostratégie de la mer de Chine et des bassins adjacents, L’Harmattan, collection « Recherches asiatiques », Paris, 1999.
32http://www.bbc.co.uk/history/historic_figures/raleigh_walter.shtml
33 La coopération américaine avec les Philippines est active. L’avion espion P3-Orion de l’US Navy fournit à Manille des renseignements sur l’activité militaire chinoise dans la zone. Quant aux Japonais, ils financent (par prêt) l’achat par Manille de patrouilleurs nippons. Un navire américain a également été vendu en août 2013 à la marine des Philippines dans le but d’intensifier la protection navale.
34 http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/10/04/20002-20131004ARTFIG00298-obama-annule-sa-tournee-en-asie-en-raison-de-la-crise-budgetaire.php
http://actu-monde.nouvelobs.com/asie-president.html
35Tournée reportée et effectuée fin avril 2014. http://www.challenges.fr/monde/20140517.REU4603/les-promesses-d-obama-en-asie-a-l-epreuve-des-ambitions-chinoises.html?xtor=RSS-25
36Bethemont J., La Méditerranée en partage, documentation photographique, dossier n° 8039, Paris, La Documentation Française, 2004.
37Face à l’île de Bornéo
38http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs/infos-pratiques-20973/risques/piraterie-maritime-20996/
39 Malacca Straits Patrols inaugurées par la Malaisie, Singapour et Indonésie rejoints en 2009 par la Thaïlande
40 EIS – patrouilles aériennes autorisées à voler au dessus des eaux de tous les pays participants au dispositif destinées à repérer les bâtiments suspects et à dissuader les pirates
41 IEG- formé en 2006, il consiste en un système de partage de l’information
42Lire sur le sujet : Questions maritimes en Asie du sud-est. Problématiques locales, enjeux régionaux et implications globales, Mémoire de recherche présenté par M. Alexandre BESSON. Directeur de recherche : Dr. Olivier GUILLARD, directeur de recherche Asie, IRIS
43 Exemple de l’aide des Etats-unis aux Philippines suite aux travages du typhon Haiyan en 2013 : http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20131110-philippines-typhon-haiyan-aide-urgence-ong-ue/
44http://www.liberation.fr/monde/2014/05/11/asean-sommet-historique-en-birmanie-des-nations-d-asie-du-sud-est_1014989
45AFTA : zone asiatique de libre échange.
46 coopération économique
47 Elle concerne plusieurs provinces japonaises du « Japon de l’Envers »,, certains oblast russes, des département de la orée et quatre provinces chinoises ; lancée en 1988-1989, la coopération reste limitée
48 Provinces chinoises de Guangdong et du Fujian, Hong Kong, Taïwan ; La coopération concerne les activités industrielles à forte valeur ajoutée
49 Régions occidentale de Corée, provinces chinoises du Liaoning -du Shandong- du Zhejiang, île japonaise d Kyûshû ; coopération économique et industrielle avec accélération des délocalisation de la production vers le littoral chinois
50 Brunei-Indonésie-Malaisie-Philippines, coopération largement freinée par la crise asiatique de 1997-1998
51 Singapour-Johore-Riau ; depuis 1989, mise en œuvre d’une autorité administrative transnationale, Singapour en est le moteur
52 Etat de Sumatra-Nord et Aceh en Indonésie – Etats malais de Perak, Pinang, Kedah, Perlis et Etats thaïlandais de Satun Songkhla, Yala, Pattani, Narathiwat ; valorisation des ressources locales, résultats limités en dehors des secteurs textiles et de la sous-traitance électronique, zone d’insécurité avec rébellion musulmane à Aceh
53 Il regroupe les villes de Tumen et Hunchun (Chine), de Chongjin (Corée du Nord) et l’Oblast de Vladivostock (Russie). Crée en 1995 sous le parrainage du PNUD, il avait pour objectif de promouvoir la stabilité de la région en favorisant le développement industriel et commercial à partir de l’exploitation des ressources sibérienne. Cette coopération se révèle décevante.
54Elle regroupe 27 pays membres qui représentent plus du tiers de la population mondiale, 60% du PIB mondial et la moitié des échanges planétaires. Elle consiste sur la recherche du consensus plus que sur la négociation de traités contraignants.
55 Déclaration de Bogor. Voir http://www.apec.org/Meeting-Papers/Leaders-Declarations/1994/1994_aelm.aspx
56http://french.xinhuanet.com/economie/2014-04/30/c_133301867.htm
57http://quebec.huffingtonpost.ca/2014/04/30/la-chine-soutient-un-trai_n_5237864.html
58http://www.international.gc.ca/trade-agreements-accords-commerciaux/agr-acc/tpp-ptp/index.aspx?lang=fra
59Alban Sciascia, « La sécurité maritime en Asie du Sud-est : la voie des exercices multinationaux », note de recherche de l’IAO, Institut d’Asie Orientale, septembre 2010, Lyon.
60http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/24/la-chine-prepare-methodiquement-une-extension-de-ses-dessertes-maritimes_3465891_3234.html

 

L’HYPERPUISSANCE AMERICAINE A LA CROISEE DES CHEMINS : ENTRE RESTRUCTURATION ET SEQUESTRATION

8 Mai

Après une décennie de guerre en Afghanistan et en Irak, les Etats-Unis ont décidé d’entreprendre la réforme de leur système de défense tant au niveau stratégique qu’opérationnel. Cette réforme s’inscrit dans le cadre du programme national de redressement économique et financier visant, entre autres, à réduire le budget de la défense. Mais la tâche est ardue, eu égard au décalage entre les mesures drastiques initiées par le pouvoir fédéral et les impératifs de sécurité nationale. En effet, la séquestration budgétaire décidée par le Congrès en 2011 inquiète la hiérarchie militaire qui en pressent des effets négatifs sur l’opérationnalité des forces et le leadership américain dans le monde.

En l’espace de quelques mois, l’administration fédérale a pris deux actes majeurs et contradictoires relatifs à la sécurité nationale. Le premier concerne les mesures dites de « séquestration » énoncées dans le Budget Control Act de juillet 2011. Ledit document prescrit la réduction du plafond de la dette américaine par une remise de 1,2 trillion (1200 milliards) de dollars du déficit sur une période de dix ans (2012-2022). Dans cette optique, il est envisagé des coupes automatiques sur le budget de certains programmes, projets et activités fédéraux, dont la défense nationale. Il convient de préciser que les coupes sur les budgets respectifs du Département de la Défense et des autres agences de sécurité nationale devraient absorber 50% du déficit de 1,2 trillion de dollars (soit 600 milliards de dollars).[1]

Le deuxième acte est la publication le 5 janvier 2012, par la Maison Blanche, d’un nouveau document stratégique intitulé: « Sustaining U.S. Global Leadership : Priorities for 21st Century Defense» (Maintenir le leadership mondial des Etats-Unis : priorités de la défense du 21ème siècle). Ce document prospectif définit les quatre missions principales de la défense américaine, notamment le contre-terrorisme, la dissuasion nucléaire, la sécurité intérieure, dissuader et vaincre toute agression émanant d’un ennemi potentiel.[2]

La mise en œuvre de ces missions s’accompagne d’une réorganisation des forces visant à les rendre « plus agiles, flexibles et prêtes à faire face à un nombre varié de contingences. »[3] Ainsi, il est procédé à la réduction de la présence militaire américaine en Europe, et un renforcement du dispositif en Asie, qui constitue désormais, selon le Président Obama, « la plus grande priorité »[4]. Un accent particulier est mis sur la consolidation des moyens de la guerre cybernétique (cyberwarfare) et la défense missiles.

Ce redéploiement stratégique américain, en l’occurrence le renforcement de son dispositif militaire en Asie, vise trois objectifs : maintenir la pression sur Al-Qaeda, suivre de près les enjeux sécuritaires régionaux par la surveillance de la Chine, de la Corée du Nord et de l’Iran. S’agissant spécifiquement de la Chine, son dynamisme économique et ses progrès militaires « accélérés » constituent un souci majeur pour les Etats-Unis et ses alliés. L’Iran, quant à lui, menace les circuits internationaux de pétrole et manifeste son ambition nucléaire.

De ce qui précède, il apparaît que le gouvernement fédéral entend maintenir le niveau opérationnel de l’armée et le leadership américain dans le monde à moindre coût financier. Vision réaliste ou tout simplement chantage politique ? La question divise la classe politique d’autant plus que la hiérarchie militaire a ouvertement exprimé son inquiétude face à cette situation.

Ainsi, le 15 avril 2014, le Département de la Défense (DoD) a publié son rapport sur l’impact approximatif de la séquestration budgétaire[5]. Pour l’essentiel, le rapport souligne que les coupes indésirables du budget de la défense américaine auront un impact négatif sur le format, la modernisation et  l’aptitude opérationnelle des forces à l’horizon 2019.

S’agissant du format des forces, son rétrécissement va concerner toutes les composantes. L’Armée de Terre tombera à 420 000 militaires d’active (contre 490 000 actuellement), 315 000 Gardes Nationaux (contre 350 000 actuellement) et 185 000 réservistes (contre 202 000 actuellement)[6]. Le Marines Corps, pour sa part,  se retrouvera à 175 000 militaires d’active contre 184 000 actuellement. L’Armée de   l’Air devra éliminer entièrement sa flotte de ravitailleurs K-10 et de réduire le nombre de drones. Enfin, la Marine sera contrainte de mettre sous cocon six destroyers et de retirer du service un porte-avions et tous les aéronefs associés, ramenant ainsi à dix sa flotte de porte-avions.

En ce qui concerne la modernisation des forces, elle sera significativement ralentie. Par rapport aux prévisions de l’exercice fiscal 2015,  le Département de la Défense pourra acheter 08 navires en moins au-delà de 2016, dont un sous-marin de type Virginia et 03 destroyers DDG-51. En outre, la livraison du nouveau porte-avions John F. Kennedy sera différée de deux ans. Les acquisitions d’aéronefs devront aussi être revues à la baisse ainsi qu’il suit : 17 avions de combat multifonctions en moins par rapport au plan d’acquisition initial, 5 ravitailleurs KC-46 et 6 P-8A qui ne sortiront jamais de l’usine. Les programmes d’armements légers et la construction d’infrastructures militaires en cours connaîtront un ralentissement considérable. Par ailleurs, souligne le rapport, les dépenses  d’acquisition et de recherches subiront une diminution de 66 milliards de dollars.

S’agissant, enfin, de la capacité opérationnelle, le rapport affirme qu’elle va empirer les déficits déjà enregistrés depuis le début des coupes budgétaires. L’un des effets immédiats sera le retard des programmes d’entraînement et de mise en  condition opérationnelle des forces interarmées dans le cadre des opérations multidimensionnelles.

Le rapport susvisé appelle l’attention de la classe politique sur les effets négatifs de la séquestration et des coupes budgétaires sur la stratégie et la sécurité des Etats-Unis, car une armée rétrécie ne pourra pas faire face efficacement aux menaces multiformes. Le Secrétaire de la Défense, Chuck Hagel, a souligné fort  opportunément que sous la séquestration budgétaire, les Etats-Unis se livrent à une entreprise risquée consistant à penser que l’armée peut faire face à des situations complexes avec peu de moyens.[7]

 

Au final, une armée inquiète de son avenir semble pousser les partisans de la séquestration militaire à faire des concessions fussent-elles limitées. Les Etats-Unis sont donc écartelés entre les calculs politiques et l’impératif sécuritaire dans un monde rempli d’incertitudes et de menaces multiformes. Et de se demander si les voix du redressement économique l’emporteront nécessairement sur celles du maintien de l’hyperpuissance américaine ?

 

Lieutenant-colonel Hubert Onana Mfege, ancien étudiant du Master II

 

[1] House of Representatives-Committee on the Budget, The Budget Control Act of 2011, http://budget.house.gov/budgetcontrolact2011/ (consulté le 21 avril 2014).

[2] The White House, Sustaining U.S. Global Leadership : Priorities for 21st Century Defense, 2012.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] United States Department of Defense, Estimated Impacts of Sequestration-Level Funding, April 2014.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

Pratiques militaires et globalisation

31 Mar

Etudes géostratégiques est heureux de vous annoncer la publication des actes du colloque Pratiques militaires et globalisation XIXe-XXIe siècles. Pratiques militaires couv_B ok

Actes colloque

 

QUEL JEU POUR LA RUSSIE EN UKRAINE ?

3 Mar

« La Russie est un pays de façades » écrivait le marquis de Custine dans La Russie en 1839, récit de ses pérégrinations au pays des Tsars, alors en pleine discussion entre occidentalistes et slavophiles. Mais cette réflexion de Custine revêt une actualité particulière, au regard de la montée des tensions en Crimée et de la position relativement inflexible de la Russie. Face aux provocations, à l’escalade des tensions et à la montée du rapport de force, la Russie de Poutine représente-elle une menace sérieuse ou bien n’est-elle qu’ « un pays de façades » ?

S’il est une constante dans la diplomatie russe, c’est bien la façon de se penser comme un empire et les héritages tsariste et soviétique sont encore prégnants dans la conception que se font les responsables politiques russes de la place et du rôle de la Russie sur la scène internationale. La chute de l’URSS, la crise économique de 1998 et les guerres de Tchétchénie ont profondément affaibli la puissance russe et l’influence de Moscou sur la scène internationale, qui s’attelle désormais à constituer une vaste empire eurasien en confortant sa zone d’influence et en préservant d’étroites relations asymétriques avec ses voisins. Pour Vladimir Poutine, héraut du « renouveau de la puissance russe », il s’agit d’agréger des Etats qui seraient liés par la culture slave au sein d’une même union économique, voire monétaire, et politico-militaire. Après l’échec de la CEI, la mise en œuvre de l’Organisation du traité de sécurité collective (2002) et de la Communauté économique eurasiatique/ Eurasec (2000) visaient à reprendre le processus d’intégration de l’espace post-soviétique et à raffermir les relations entre la Russie et ses voisins immédiats, d’Asie centrale notamment. Toutefois, certaines lignes de fractures subsistaient, essentiellement en Europe et dans le Caucase, et se résumaient à deux problématiques essentielles :

         l’ancrage délibérément occidental de ces pays d’une part, manifesté dans les pays baltes et la Pologne dès le début des années 1990 par l’ouverture des négociations d’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne, en Ukraine à compter de la Révolution orange de 2004 et en Géorgie avec la Révolution des roses en 2003,

         la question des revendications nationalistes qui s’affirmaient d’autre part, principalement en Tchétchénie, en Ossétie et en Ingouchie.

A cela enfin, s’ajoutait l’atlantisme affiché et revendiqué d’une majorité de pays d’Europe centrale et orientale qui favorisa une politique est-européenne de l’administration Bush qui froissa autant qu’inquiéta la diplomatie russe.

Pour plusieurs raisons, l’Ukraine, et plus particulièrement la Crimée, constitue un enjeu majeur pour la Russie. Historiquement, c’est à Kiev que naquit la nation russe chrétienne lorsque fut fondé le monastère de la Laure des Grottes en 988. Stratégiquement, la base navale de Sébastopol est importante pour la marine russe, qui dispose par celle-ci d’un port libre de glace toute l’année et où stationne la flotte russe de la mer Noire, et qui profite de cette présence militaire pour asseoir l’influence russe sur la Crimée. Importante certes mais néanmoins pas d’un intérêt vital puisque le port de Novorossisk doit, à terme, abriter la majeure partie de la flotte russe de la mer Noire.  Economiquement enfin, la Russie représente un tiers du total des exportations ukrainiennes mais l’Ukraine ne compte que pour 6% dans les échanges extérieurs russes. Le déséquilibre de cette relation commerciale permet à Moscou de bénéficier d’un important levier : ainsi, la menace brandie par Moscou de fermer son marché à l’Ukraine si Kiev signait l’accord de libre-échange avec l’Union européen a-t-elle motivé le refus in extremis de l’ancien président Ianoukovitch de signer cet accord

Mais au-delà de ce panorama, d’où découle l’idée d’un attachement de la Russie à l’Ukraine et d’une influence majeure de Moscou sur Kiev, il convient de cibler les enjeux véritables. Bien que parrain du Mémorandum de Budapest de 1992 par lequel la Russie, au côté des Etats-Unis et du Royaume-Uni, s’engage à assurer l’intégrité territoriale de l’Ukraine, Moscou a beaucoup à perdre d’un ancrage occidental de Kiev amorcé dès 1997 avec la signature de la Charte de partenariat et la création de la Commission OTAN-Ukraine, mais qui a pris davantage d’ampleur à partir de 2004 et l’arrivée au pouvoir du Président pro-européen Viktor Iouchenko. L’Ukraine, plus fréquentable que la Biélorussie, représente la pièce angulaire du jeu européen de la Russie, capable d’entretenir d’étroites relations avec l’Union européenne mais tout en demeurant dans la sphère d’influence russe. Pour ce faire, Moscou joue à la fois sur les relations commerciales entre les deux pays mais également sur la présence d’une importance minorité russophone dans les provinces orientales de l’Ukraine. Si peu de ressortissants russes vivent en Ukraine, 8 à 10 millions d’Ukrainiens en revanche se déclarent « ethniquement russes » lors des recensements, essentiellement dans les régions orientales. Or, désireuse de lutter contre sa perte d’influence, la Russie porte une attention particulière aux territoires où se concentrent les minorités russes, soutenant les sentiments pro-russes et affirmant sa doctrine de défense des minorités russes. Depuis 2012 d’ailleurs, la diplomatie russe, suivant sa stratégie de politique étrangère, s’impose un devoir d’aide et de protection aux populations russes en dehors de la Russie. Ce n’est certes pas là un fait nouveau, comme en témoigna, en 1992, l’envoi de troupes de la mission PKF des forces de maintien de la paix de la CEI en Transnistrie, province russophone et aux revendications autonomistes de Moldavie, ou, plus récemment, l’intervention russe en Géorgie en 2008, mais son officialisation souligne le désir de Moscou de maintenir sa prédominance dans ce que la diplomatie russe qualifie d’ « étranger proche ».

La présence d’une importante communauté russe en Crimée et le stationnement d’une partie de la flotte russe de la mer Noire à Sébastopol constituent des atouts pour la Russie dans son jeu ukrainien, renforcés davantage par la défection de l’état-major de la marine ukrainienne qui a décidé de rejoindre les Russes. Dès lors, outre la question des scenarii possibles, se pose également celle de la prise en compte des menaces russes. Sont-elles sérieuses ? Vladimir Poutine peut-il aller jusqu’au bout, sans craindre de réactions internationales nuisibles à la Russie ? Se dirige-t-on vers un scénario similaire à ce qui s’était produit en Moldavie en 1992 et en Géorgie en 2008 ?

A cet égard, une option probable à envisager est celle d’une Russie militairement engagée en Crimée, comme elle a pu l’être en Géorgie dans les provinces d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, faisant ainsi démonstration de sa force et de sa détermination, sans toutefois aller jusqu’à la guerre avec l’Ukraine, guerre dans laquelle elle aurait d’ailleurs beaucoup à perdre, mais désireuse plutôt d’ouvrir des négociations politiques dans lesquelles Moscou serait en position de force. Jouant dès lors sur le temps pour accentuer et soutenir le sentiment pro-russe en Crimée, arguant de la forte présence russophone, prétextant l’ancrage historique de la Crimée à la Russie et les discussions conflictuelles des années 1990 relatives à son statut, amenant la Rada à accepter l’organisation d’un référendum d’autodétermination, Vladimir Poutine parviendrait à ses fins en obtenant, si ce n’est le rattachement de la Crimée à la Russie, au moins une autonomie plus poussée, premier pas vers un processus d’annexion. Dès lors, le recours à la guerre peut être perçu comme excessif, voire illusoire et la démonstration de force opérée par Moscou ne serait qu’une « façade », pour reprendre le jugement du marquis de Custine. S’il reste difficile, pour l’instant, de déterminer quelles sont les intentions réelles de la Russie et de quelle manière évoluera la situation, il convient cependant d’espérer que Vladimir Poutine méritera une description plus flatteuse que celle qu’inspira Nicolas Ier au marquis de Custine :

« Si le tsar n’a pas plus de pitié dans son cœur qu’il n’en exprime dans sa politique, je plains la Russie. En revanche, si ses sentiments sont supérieurs à ses actes, je plains le tsar ».

Pierre-Olivier Eglemme, étudiant en Master II en 2013-2014

Singapour dans son environnement régional : hegemon ou modèle ?

19 Jan

Etudes géostratégiques rend ici compte d’une conférence  offerte par Jean-Louis Margolin à Sciences Po le 18 janvier 2013. Maître de conférence à l’AMU et directeur de l’IrAsia, Jean-Louis Margolin est connu pour ses travaux sur la violence de masse en Asie. L’armée de l’Empereur : violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945 a notamment été couronnée du prix Augustin Thierry lors des derniers RDV de l’Histoire. Jean-Louis Margolin est également un spécialiste de Singapour.

Cité-Etat de 5 millions d’habitants située à l’extrême sud de la péninsule malaise, Singapour est aujourd’hui une grande puissance économique et dispose du commerce extérieur le plus important de toute l’Asie du sud-est. Son PIB par habitant la place au même rang que les pays développés. Pourtant, à son indépendance en 1965, Singapour souffre de sous-développement économique et de menaces tant internes qu’externes sur sa viabilité comme Etat.

La menace interne repose principalement sur l’hétérogénéité de sa population : 75 des habitants sont d’origine chinoise, 15 % d’origine malaise et 10 % en provenance du sous-continent indien, notamment des Tamouls. Depuis son indépendance, Singapour est dans un rapport de force (démographique et territorial) avec ses voisins. La Malaisie et l’Indonésie jouent sur les potentielles tensions interethniques qui ont mené à deux reprises à des violences en 1964 et 1969. Au contraire, le pouvoir singapourien mène une politique depuis l’indépendance pour tâcher d’étouffer ces tensions internes. Des ministres d’origine malaise sont systématiquement désignés par exemple. L’accession du général Soeharto au pouvoir en 1967 en Indonésie rapproche cependant les deux Etats au nom de l’anticommunisme.

En effet, sur le plan géopolitique, les années 1960 se caractérisent par les fortes tensions de guerre froide (guerre du Vietnam) qui structurent les rapports dans la région. Singapour se place donc dans une perspective très hostile au communisme, pourchasse les militants du parti qui est interdit sur son territoire. Cette politique est cependant rendue compliquée par l’origine chinoise d’une grande partie de la population qui peut entretenir des liens avec la Chine populaire.

Depuis 1959, Singapour est marquée par une remarquable stabilité politique. Les Britanniques dotent alors Singapour d’une Constitution et Lee Kuan Yew est élu Premier ministre. Son parti, le People’s Action Party, a occupé le pouvoir sans discontinuer depuis lors. Actuel troisième Premier ministre seulement de l’histoire de Singapour, le fils de Lee Kuan Yew, Lee Hsien Loong, incarne  cet autoritarisme singapourien, reconduit régulièrement depuis 2004 par la population lors d’élections. Le People’s Action Party souffre d’un léger effritement de son pouvoir avec environ 61 % des voix lors des dernières élections législatives. Ce pouvoir est largement assis sur la réussite économique du pays mais aussi sur le contrôle total des médias (hors réseaux sociaux).

 

De 1965 à la fin des années 1980, la « lutte pour la survie » de la cité-Etat :

 

Au moment de la décolonisation britannique, Lee Kuan Yew propose le rattachement à la Malaisie qu’il obtient en 1963. En 1965, Singapour est obligée de quitter la fédération malaise. L’une des originalités réside donc dans cette indépendance non désirée, indépendance par expulsion de la Malaisie.

Sans armée, Singapour doit très rapidement construire un outil de défense dans ce contexte local et régional difficile. Cette urgence de la situation explique le recours à des conseillers militaires privés israéliens. Depuis, les relations dans l’industrie de l’armement, le secteur de la Défense, mais plus largement les secteurs technologiques, sont importantes entre l’Etat hébreu et Singapour. Les conseillers militaires quittent cependant progressivement Singapour à partir du milieu des années 1970.

La cité-Etat doit mener une diplomatie de la faiblesse, afficher une grande prudence face à ses mastodontes de voisins, beaucoup mieux armés qu’elle. Quand les conseillers militaires israéliens achèvent leur mission, le rapport de force militaire s’est globalement inversé. Plus exactement, Singapour a développé la stratégie de la « crevette empoisonnée ». La Malaisie et l’Indonésie pourraient envahir, « croquer » Singapour mais y laisseraient des forces suffisamment importantes, seraient suffisamment intoxiquées pour que cela les en dissuade. Particularité dans la région (avec le nord Vietnam), Singapour adopte un service militaire de longue durée sur le modèle israélien. Singapour recherche également des protecteurs : membre du Commonwealth depuis 1965, la cité-Etat est également à l’origine des accords de défense des Cinq Puissances avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie et le Royaume-Uni. Dans le cadre de la guerre froide et du lien noué avec l’Australie (ANZUS), les Etats-Unis sont également présents. Le choix pro-américain est clairement affiché à partir de 1967 par Singapour tout en s’efforçant de maintenir des liens (notamment économiques) avec le nord Vietnam ou avec la Chine (succursale de la Bank of China à Singapour). En fait, Singapour recherche le meilleur équilibre possible entre les puissances, s’inscrivant ainsi l’héritage culturel des Britanniques

La « lutte pour la survie » de Singapour signifie l’acceptation par ses voisins. C’est pourquoi Singapour qui construit dès l’origine son développement sur une économie extravertie, très ouverte aux capitaux étrangers, souhaite développer des relations économiques avec ses voisins. Ceux-ci doivent être un outil de pacification. Fondée sur un anticommunisme commun en 1967 avec l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines et la Thaïlande, l’ASEAN est au service du développement économique de ses membres mais en fonction de leurs intérêts nationaux et non avec un idéal supranational.

Le dernier élément de la construction du modèle singapourien dans cette période est la recherche de la prospérité. L’ouverture aux investissements étrangers et à l’installation de multinationales passe donc par une lutte très ferme contre le danger communiste interne (emprisonnement administratif pour des périodes indéterminées sans pratique de la torture physique et sans exécution capitale) et une implication très forte de l’Etat dans ce développement capitaliste. En réalité, l’économie est mixte avec des sociétés sous contrôle de l’Etat et/ou en partenariat avec des grands groupes étrangers.

 

Des années 1990 à nos jours : de la décennie prodigieuse au bon élève de la classe en Asie

 

Dans le contexte euphorique de la victoire sur le communisme et de la « fin de l’histoire », la diplomatie singapourienne devient moins défensive. Elle est au cœur des dynamiques régionales, avec un rôle dans la normalisation de la situation au Cambodge en 1991. La cité-Etat plaide ensuite pour l’entrée du Vietnam (1995) et du  Laos (1997) dans l’ASEAN. Singapour se présente alors comme un modèle pour les autres Etats de la région. Ce modèle repose notamment sur le concept de « défense totale » alliant un régime autoritariste avec des institutions de type démocratique et un haut degré de développement économique. Celui-ci s’accélère avec une économie de service (portuaire et aéroportuaire notamment) offrant toujours le modèle d’une économie mixte.

Singapour se présente même comme un contre-modèle face au développement de la démocratie occidentale assise sur les valeurs des droits humains. Cette période est sans doute celle où les relations avec les Etats-Unis sont les moins chaleureuses de son histoire (présidence Clinton notamment). La cité-Etat défend l’idée qu’il y aurait un modèle asiatique spécifique.

La diplomatie de Singapour agit dans toutes les directions. En 1989, elle est active dans la création du « Davos asiatique », la Coopération économique Asie-Pacifique avec l’Amérique du Nord, le Japon et la Nouvelle-Zélande. Le secrétariat de l’association est d’ailleurs installé à Singapour. En 1992, elle approuve la transformation de l’ASEAN en zone de libre-échange et propose en 1995 la mise en place de l’ASEAN+3, c’est-à-dire de l’ouverture de discussions économiques avec le Japon, la Chine et la Corée du sud. Lors du sommet de Singapour en 1997, le groupe propose un forum d’échanges avec l’UE, la Réunion Asie-Europe. Enfin, en 1996, la cité-Etat organise les premières rencontres interministérielles sur la mise en place de l’OMC.

A travers l’économie, Singapour réorganise en réalité ses rapports avec les voisins asiatiques dans la nouvelle configuration mondiale de l’après-guerre froide. En 1993, Singapour accueille ainsi les premières négociations directes entre Taïwan et la Chine.

 

            Dans les années 2000, la configuration régionale connaît de nouveaux bouleversements avec l’émergence très rapide des ambitions mondiales de la Chine et avec la montée de la problématique d terrorisme. Sur ce second point, les liens avec les Etats-Unis se renforcent. Seule Washington est considérée comme crédible pour équilibrer le rapport de force avec Pékin en Asie du sud-est. Singapour offre donc de nouvelles installations aux porte-avions américains. 200 militaires américains sont d’ailleurs en stationnement permanent sur cette base navale. Menacée par le terrorisme (plusieurs tentatives sont déjouées de justesse), Singapour renforce les coopérations policières et militaires avec l’Indonésie et la Malaisie. La piraterie connaît également un pic au début des années 2000 dans le détroit de Malacca avec un degré de complicité plus ou moins affirmé des garde-côtes indonésiens. C’est pourquoi Singapour investit dans des vedettes rapides et s’active pour une coopération resserrée mais sans mise en place d’une force multinationale.

            Singapour s’est donc imposé comme un modèle de référence en Asie du sud-est par sa stabilité politique, le succès de sa politique économique et une politique étrangère d’équilibre des puissances. Quelques interrogations peuvent cependant être signalées, comme les premières difficultés liées à l’immigration. Celle-ci est très strictement encadrée pour la main d’œuvre (carte de séjour de 3 ans, pas d’ouverture de droits sociaux et pas de possibilité de mariage avec un citoyen singapourien). Ce traitement en contraste avec le statut très protecteur des nationaux singapouriens est à l’origine des premières émeutes en décembre 2013.

Towards a post-ISAF Partnership Policy for NATO in Central Asia (Part 2)

1 Juin
Towards a post-ISAF era, a new Partnership Policy for NATO with Kabul ?
A long-lasting NATO partnership with Afghanistan
According to NATO publications, the ISAF withdrawal from Afghanistan is being achieved in an organized fashion following the notion of developing a “lasting partnership.” The Lisbon summit, held in November 2010, was aimed at redefining the main goals and initiatives of NATO to include new organizational risks to be taken into consideration. Since 2010, NATO has placed emphasis on external operations in the different main threat sectors, which it considers to be combating terrorism, proliferation of weapons of mass destruction, cyber warfare, and energy sources. With these missions in mind NATO wishes to carry on its involvement in Afghanistan, where it could foster ”enhanced cooperation” in the fields of national security and defense reform. The ISAF will progressively let the Afghan National Army (ANA), created in 2002, to shoulder more responsibility. NATO remains optimistic about the effectiveness of the NATO Training Mission in Afghanistan (NTM-A), a training mission for the Afghan National Security Forces and the people in charge of the different districts. This long-term partnership is a necessary element for NATO, which continues to believe that its commitment in Afghanistan must persist despite the troop withdrawals (as the Allies approved at the NATO Chicago Summit in May 2012). However, NATO still has a need to explain in detail its “post-2014 mission plan”. In fact NATO is putting in place a new mission, which is not well defined; all the while the troop withdrawal is making steady headway. At this moment the “long-lasting partnership” concept appears quite fuzzy in reality and hidden behind the objectives assigned by the NATO technocrats. The most prominent question is does this partnership consist of a military presence, financial assistance, or remote assistance through already existing peace-building organizations in place in Afghanistan, such as the Afghanistan Human Rights and Democracy Organization or the Cooperation for Peace and Unity? It is also important to note the uncertainty of the troop levels maintained on the ground after 2014. The options put forward by General John R. Allen, the top U.S. Commander in Afghanistan, consisted of a range from 6,000 to 20,000 U.S. troops. This bracket was subsequently revised downwards by the White House requiring a contingent between 3,000 and 9,000 troops. The expectations are that the troop phase out will speed up since January 8, 2013 as a White House spokesperson announced the withdraw of half of the remaining 66,000 troops by April 2014, the same month that the Afghan presidential elections will take place. Even though decisions have been made there remains ambiguity concerning the incremental withdrawal and the number of troops needed to remain on the ground after completion. Indeed, While the latest version of the ISAF withdraw plan was made public in January, 2013 doubt remains on how clearly the program was defined and if it is not being driven by the war debt incurred by the United States. In this particular case, such a retreat could prevent a safe democratic transition from happening in Afghanistan. For NATO this would be the first failure for the potential “long-lasting partnership.” The troop withdraws spurred disbelief among the Afghan government, which is supported by the ISAF. A spokesperson to the Afghan President, Hamid Karzaï, asked NATO to explain and justify its twelve-year intervention in the Islamic Republic. If they did not really want to make certain the transition process is completed, what did the NATO members expect to accomplish with their military presence in Afghanistan? Now, they seem to leave quite precipitately rather than completing their objectives.

Russia, China, Iran and Pakistan regard the U.S. presence in the region more as a power struggle than a genuine willingness to help the Afghan people. This explains why these countries, during the Istanbul Conference on Afghanistan in November, 2011, opposed implicitly the continued military presence of NATO forces in Afghanistan. As previously mentioned, these positions can be associated with their respective economic, energy and cultural interests in the region following the withdraw of NATO These positions emphasize the need for collective bargaining and concessions in the post-2014 era, between the United States and the regional powers. These powers also joined hands to establish a Central Asian bloc since the 1990’s. As a result there are numerous regional organizations, such as the SCO (Shanghai Cooperation Organisation) and the CSTO, need to take part in the project helping the Afghan transition after ISAF departure. The SCO membership is comprised of Russia, China and the “Stans” (former USSR satellite states in Central Asia) and four observer states, Iran, Pakistan, India and Afghanistan. The organization works toward the goal of regional stabilization, yet is marked by internal disagreements when trying to adopt a unilateral position regarding the NATO troop withdrawals. This strife comes from existing ties that Pakistan and the other Stans have with the United States leading to disagreements with the Chinese and Russian policies. The SCO aspires to appear on the international stage as a legitimate player and not as a simple anti-NATO organization. This lobby is also represented under the auspices of the CIS (Commonwealth of Independent States), which is already planning for the end of the ISAF presence, demonstrated by the agreements that were signed in December 2012 governing the management of different situations such as “external border” control. As previously discussed this provides a clear example that the Afghan transition process is at the core of the preoccupations for economic, energy and security development in the region. The CIS, just as the CSO, points out a strong Russian influence in the balance of the Central Asia. The CIS voted for the creation of common monetary area between members and look to the future to fulfill the founding basis of the Minsk Agreement to establish a single control of nuclear weapons in the region and to organize the military forces under a centralized command.) The position of Russia should be at the heart of NATO’s work on how to structure the “lasting partnership.” Reference to this can be found in the most recent NATO Report on Afghanistan, alluding to collaboration with its partners their neighboring countries. The withdraw of troops have ratcheted up the need of NATO to work in close co-operation with these international partners to ensure that it reaches the goals targeted by the international community. In Afghanistan, the role of Russia would be thus to maintain the Afghan helicopter fleet and to ensure the training of Afghan army helicopter maintenance staff. The Russian presence in Central Asia seems to be recognized internationally since NATO declared: “The NATO-Russia transit arrangements proved critical to the development of the northern supply route to Afghanistan.” The security issue is of the uppermost importance in the CSTO’s mind (Collective Security Treaty Organization) since the Central Asian players have taken the position that their borders should never be in danger of being threatened as a result of withdrawing the NATO troops. Thus, CSTO members already envisioned sending representatives to Afghanistan to ensure that the peace process prevails in the post-2014 period. The projected plans highlight the need for synergy between the regional and international organizations. This process is already moving in the right direction, as the Eurasian organizations are not ambivalent towards compromise. For instance, the Economic Cooperation Organization (ECO) is a member state of the United Nations General Assembly and it is tied with both the European Union and the Association of Southeast Asian Nations (ASEAN). Of note both the OSCE and the CSTO already worked together on a counter-narcotics mission from 2011 to 2012 and could see similar work after 2014. Even if each regional or international organization have their own specific plans for the future of Afghanistan and surrounding regions after 2014, they share a common theme: providing safety in Afghanistan, so as to secure Central Asia and to shield the member countries of the OSCE (Organization for Security and Co-operation in Europe).
Delegating some parts of the projected regional partners is seen as a suitable solution, rather than applying the hypothetical long-lasting partnership to Afghanistan. We should ensure that lessons learned are given due regard so as to avoid future failures such as those seen in Afghanistan, exemplifying the need for the regional partners like the ECO or the CSTO to be better connected with the European and other international organizations. This collaboration should be aimed to safeguard economic and political stability in Central Asia following the outcome of Afghanistan and at the same time ensure that the country does not give up to the regional powers and their associated greed.
The ISAF exit strategy could lead to major hazards.
The future of Afghanistan is still uncertain, as we should take into account that the country is classified as a “failed State” by both “The Brookings Institution” and “Foreign Policy” indexes, despite the ISAF intervention. Afghanistan is ranked as the 6th most failed state in the world. A “failed state” as defined by French International Relations specialist Serge Sur is “a state apparatus that can no longer fulfill its basic functions, especially to provide physical security to its residents.”
Afghanistan, like most failed states, is no longer a state grounded on the rule of Law and has lost the majority of its legitimate power. According to Max Weber, the State can be defined by the double monopoly of physical violence and legitimate symbolism, both functions the existing Afghan government cannot perform. Therefore, this state no longer retains the right to resort to violence since the insurgents reappeared with the announcement of NATO troop withdrawal. There is legitimate fear of a new civil war between the new Afghan government and the Taliban, after 2014. According to the Afghan constitution President Hamid Karzaï will not be able to run again for office in April 2014 because he has served two consecutive terms. NATO should take into account the political vulnerability of the state, not based on the willingness of its people, but rather the loose creation of a country that is in many realities buffer. As initially planned during training missions, internal disputes between the various ethnic groups, particularly concerning Pashtunistan, could prevent the State from guaranteeing its people safety. As a result in the current environment a truly structured and non-corrupt public service is noticeably absent in Afghanistan. The concentrated male power only continues to weaken the already weak state. In addition, with the lack of readiness of the state one can question the readiness of the Afghan forces to take on the responsibility to combat the widespread corruption, organized crime and overall prevailing insecurity. According to the recent Pentagon Report on Afghanistan (Report on Progress Toward Security and Stability in Afghanistan) dating from December 2012, corruption is predicted to have the greatest overall impact on the government, yet all the while Pakistan still appears to support the insurgency against NATO and only one of the ANSF’s twenty-three brigades is in an operational readiness condition to apply the skills taught during the different training missions. With such assertions, it seems likely that the Taliban will continue to seek refuge in Pakistan, close to the Afghan border (like Haqqani Network, Tehrik-i-Taliban or Al-Qaeda) in the forms of grouping of combatants and training camps. The CIS also considers that Afghanistan will become “the gathering point of the terrorist activities in Central Asia.”
This region is overall characterized by an informal economy much due to narcotics trafficking. Little question remains that if the country is abandoned to its own fate; it will fulfill the role of a global hub for the drug trade. The Islamic Republic of Afghanistan has been driven by this shadow economy since the 1990’s (at the end of this decade, opium poppy cultivation already represented 10% of the Afghan gross domestic product). The drug-trafficking clearly influenced the allocation of top posts in the Afghan government. Ultimately the most serious hazard for the state itself would be to become a so-called narco-state, which is to mean a state in which the drug money is used to fund public policies.
While the fate of Afghanistan is subject to numerous hazards in the post-ISAF era, each player intends to develop its own policy to prevent such huge drifts or political interference with Afghan sovereignty. Unfortunately the Afghan people’s voice has no place in the debate despite the twelve-year war to “stabilize” their country. However, hope exist that solutions can be found by the Afghans themselves, who will be responsible for the proficient use of the financial aid using the training they have been supplied with. Researchers advocate the necessity to consult the Afghan people with regards to what they expect to improve after 2014. Therefore, utopias and incoherence could re-emerge, exacerbating daily-life difficulties, but the Western powers must not impose what they believe is the better path for a country to which they are not a part of.
Claudia Lostanlen
Etudiante en 2e année à Sciences Po Aix
Pour accéder au texte des deux parties réunies avec les notes de bas de page, cliquez iciTowards a post-ISAF Partnership Policy for NATO in Central Asia – Claudia LOSTANLEN -1-2

Towards a post-ISAF Partnership Policy for NATO in Central Asia

31 Mai

Une fois n’est pas coutume (mais nous réitérerons sûrement), au moment où l’introduction de cours en anglais à l’université fait débat, Etudes géostratégiques publie son premier article dans la langue de Shakespeare. Nouvelle exception, il est rédigé par une étudiante de 2e année de Sciences Po Aix, Claudia Lostanlen mais la qualité du travail le mérite amplement. La seconde partie du texte sera mise en ligne demain avec une version pdf pour ceux qui souhaiteraient avoir bénéficié de la version avec notes de bas de page renvoyant aux sources utilisées.

Key points :

The ISAF intervention in Afghanistan from 2001 to 2013 was only a qualified sucess

Afghanistan, a country which arouses keen interest in Central Asia

Towards a post-ISAF era, a new Partnership Policy for NATO with Kabul ?

 

 

Introduction

 

If the naming « Central Asia » is a geographic abstraction from the XXth century, the fact remains that this area is arousing greed in particular among the Russians. Indeed, the territorial ambitions of Russia in Afghanistan explain why this country, acted as a « buffer » between the Russian and the British Empires, in a strategic rivalry known as the « Great Game ». This history explains why Afghanistan was formed more as a strategic battlefield than a country founded on the basis of the general will of its people. The debate over the control of Central Asia recently reopened with the announcement of NATO troop withdrawals in 2014, ending a thirteen-year-old ISAF mission. In the light of these recent developments we are going to focus our attention on the Afghan issue in this article. The objectives of this intervention, carried out under the direction of United Nations Security Council Resolutions 1368 and 1373, seemed to be distinct from the country’s past. The ISAF took part in this initiative to combat the rise of terrorism implanted under the Taliban régime and to train and advise the members of the fledgling government to stabilize their country, in turn protecting international security interests. However, the ISAF operations are inextricably linked with the creation of the Durand Line, which represents the rugged border between Afghanistan and Pakistan and has been targeted by the United States Unmanned Aerial Vehicle (UAV) program until June 2012.

 

The ISAF intervention in Afghanistan from 2001 to 2013 was only a qualified success.

 

The oversights of a quick and technocratic strategy

 

Among the errors made during the ISAF mission in Afghanistan, we could remark that international leadership most notably underestimated the durability of the Afghan political institutions. The idea was not only to protect the Afghanistan and the other countries against the threat of terrorism, but also to protect the Afghan State itself from its own excesses. The high paced, military-oriented ISAF strategy is marked most notably by the increase of troops on the ground between 2001 and 2012. During this period of time we saw the number of soldiers start from 1,500 and peak at 130,000 in 2012. While utilizing this tactic had measured successes, the international forces failed to account for the effects on the ground of corruption, Islamic fundamentalism and drug-trafficking. go add to the mix the symbol of easy money that is found with narcotics trafficking still holds strong for the Taliban. Today, the NATO technocrats still define the ISAF mission as a way “to assist the Afghan government in the establishment of a secure and stable environment” and to improve governance “for a sustainable stability by the end of the transition. » Unfortunately the government, under Hamid Karzai, is hindered by an apparent lack of readiness and continues to struggle for legitimacy after electoral fraud in 2009. Once NATO announced the progressive withdrawals, it was already too late to change the Afghan people’s mind, which is highlighted by the reappearance of inter-ethnic violence.

 According to writer and French Army Officer Jean-Pierre Steinhofer, NATO’s failure is understandable because its strategy was never clearly pinned down. At first the aim of the ISAF was to protect Kabul and the region. From there, between 2004 and 2006 the mission expanded to cover the majority of the territory. This approach was divided into four phases, each corresponding to a cardinal heading on a compass. The fact that the original objective was modified is explainable as it is very hard to define a clear enemy in such an asymmetric war. Terrorism seems to be more of a means of action than an enemy that can be defeated. Highlighted by the fact that the very definition of terrorism continues to raise problems for the United Nations even following a special commission in October of 2005 was directed to obtain and establish a precise definition for this notion/concept. It was aimed to concentrate a global policy to fight against terrorism but it produced mixed results. Indeed, the Afghan conflict is an asymmetric war thereby complicating the decision-making on how to combat the terrorist networks in this unforgiving territory.

 

Year 2011: Revealing the failure of the Reconciliation Policy

 

Facing such a mobile enemy, the United Nations and NATO, through the ISAF, attempted to achieve a Reconciliation Policy between the Taliban and the new government. To add legitimacy to this process, the High Peace Committee (HPC) was created in October 2010. The HPC, led by Burhanuddin Rabbani, was put in place to call on the insurgents to lay down their arms and start the process towards peace. However, on 21 September, 2011, Rabbani and the mainstay of the Afghan Transition Team, were killed in a suicide attack in Kabul. As a result Afghan president Hamid Karzaï lost a leader who led the program aimed at a peaceful transition in Afghanistan by means of negotiating with the Taliban. As the FT journalist, Matthew Green, said, “The death of such a well-known figure will add to tensions in Afghanistan, where the prospect of NATO combat forces leaving the country by the end of 2014 had kindled fears of a new round of civil war”.

 Following the death of Al-Qaeda leader and founder, Osama bin Laden in May, 2011, President Obama announced the planned troop withdrawals from Afghanistan with a completion goal of 2014. It was assumed that this event would lead to the decline of the terrorism in the region, but this did not prove to be true. The announced departure of the United States troops proved to restore the confidence of the Taliban regime. The untimely assassination of Rabbani demonstrated this increase in violence. According to a Pentagon Report, released in December 2012, that assessed the signs of progress in security and stability in Afghanistan, the situation had steadily worsened in the tribal belt since 2009. This report records an outbreak of high-profile attacks, especially from the Haqqani network, and affirms that the Taliban still possess the capacity to commit terrorist attacks. However, it should be kept in mind that the troop withdrawals are not only due to the death of the terrorist leader but also because of the financial crisis affecting the United States and its allies. According to an article from Courrier International, President Obama said that the United States of America could no longer face the astronomical cost of the troop’s presence in Afghanistan. The war in Central Asia and the Middle East (Iraq and Afghanistan) had already cost $1.3 trillion and had yet to achieve its goals 10 years after the beginning of the operation. High unemployment rate, critical budget deficit and national debt convinced the American president to put an end to a war he himself considered as «necessary».

 

A general assessment is that the ISAF failed to accomplish its missions since the terrorist networks remain at large in the country, there still exist extreme instability in the transitional government and there is a lack of economic, health and social development in this country. With the relatively fast withdrawal of coalition troops from this territory, an analysis of the regional stakes must be done in order to prevent history from repeating itself by leaving Afghanistan to itself to face the geopolitical aspirations its neighbors, as happened with the departure of the Russian troops in 1989.

 

Afghanistan, a country arousing keen interest in Central Asia.

Longstanding claims from neighbor states

 

Pakistan, much like Iran and Russia, is historically linked with the fate of Central Asia, and in particular with the future of Afghanistan. The dominant ethnic group in Afghanistan is the Pashtun people (which represented 42%of the Afghan population in 2007). The Pashtun tribes originate from the mountainous regions of northern Pakistan. However, when the British set up the Mortimer-Durand Line, as a border between Afghanistan and Pakistan, this ethnic group was split into two neighboring countries. The Pashtun people living in Pakistan continue to urge the country to extend its sphere of influence to Kabul. Moreover, Pakistan, which is in a longstanding conflict with India over the region of Kashmir, and ultimately fears of becoming a landlocked country between India and Afghanistan. It would be an enclave between India and Afghanistan if the latter come closer to the Indian policy. This predicament comes from the progressive merger between the Indian and Afghan governments by means of the economic expansion and developmental aid supplied by India in order to stabilize Afghanistan. Thus, Pakistan intends to retain the key-role in the Afghan political scene. Pakistan remains the leading player in the region out of necessity for obtaining the international support to cope with Afghan terrorist threats. Finally, Pakistan views Afghanistan for its geopolitical significance that in the event of an Indian attack through the Kashmir, it would provide the country strategic breathing room.

While Pakistan engages with Afghanistan based on its apparent strategic value, Iran looks at this country from another perspective, sharing an atavistic link with the Transoxiana region. In ancient times the Islamic Republic of Afghanistan was a part of the Turkish and Persian empires, which can be more aptly described as an «oikoumene», namely a longstanding cultural community. Modern day Iran wishes to rediscover its ancestral ties with the Central Asian countries that made up the ancient Silk Road. Despite the remote location of the Iranian, Afghan, Tajik, Uzbek and Turkmen people, the existing Farsi literature establishes the cement and the unity of their cultural roots. This could explain why the two million Afghani refugees are turning to Iran asylum over the past twenty years. Iran hopes to foster political stability in Afghanistan after NATO troop withdrawals, so that it brings new trade-related partners. It is also the desire of Iran to reemerge on the international stage, after its isolation provoked by the American political agenda and the UN decisions.

In the end, another country, Russia, defends its sphere of influence as a result of preexisting relations with Afghanistan and more broadly with Central Asia.. The utilization of Afghanistan as a buffer between the Russian and the British Empires dates back to the 19th century. The control of this arena would allow the Russians to reach the sea, thereby opening a sea passage, which was an obsession of the Tsars.  This initiative failed because of British interventions, which were launched anticipating the repercussions of this scenario playing out for the world and more importantly for the gem of the British Empire, India. The Russian territorial claims to these regions remain unchanged as the actual Russian president Vladimir Putin still wishes to spread Russia’s influence beyond its borders so as to safeguard its peripheral areas. According to the French specialist on Russian history, Marc Ferro, “the Russians are the only people in the whole world thinking that colonization constitutes the very essence of its history.” Indeed the Soviet period, which imposed dominance over Afghanistan between 1979 and 1988 and over the other Central Asian countries until 1991, illustrates this quest for influence. This is highlighted by regional cooperation, of which Russia and its neighboring regions are part of, such as the Shanghai Cooperation Organization (SCO). In addition Russia still supports dictatorships established in its adjoining countries, which are used as potential border guards.

 

Economic and energy interest in Central Asia

 

While Russia puts forward cultural and historical reasons to legitimize its territorial claims, one of its true interest is the energy potential of Central Asia. Among the projects dealing with gas and oil field exploitation in the Caspian Sea, it is of note that they could have passed through the Russian territory. This would have allowed Russian companies to exploit hydrocarbon deposits at relatively low prices by signing bilateral agreements with former Soviet satellite states.  Indeed, the controlling portion of oil and gas pipelines would have been extensive since Russia could have decided to block transportations of oil and gas from its periphery to the Western markets. This explains why the Russian pipeline project has been abandoned since the new Central Asian Republics no longer want to remain dependent on Russia for the movement of their goods. The current Russian energy strategy considers Central Asia as a competitor. The core goal of Russia is thus to be involved in hydrocarbon extractions in order to control the reserves of others so that it does not exceed their own. Since the international intervention in Afghanistan, this can only be achieved with the aid of the United States, which could give their endorsement, resulting in an advantage, in the energy exploitation process. Even though the United States and Russia are former enemies the possibility of bilateral agreements exists facing the economic growth of China. Thus, if Russia allows over flights during ISAF missions, the country hopes to be better positioned in the overall post-war energy scene. It is also important to note that the new line envisaged for the energy trade in Central Asia could connect Turkmenistan to India or Pakistan (preliminary agreements for the Trans-Afghanistan pipeline between the three countries were signed in May of last year) This can only be implemented if civil war ends, since oil and gas pipelines will pass through the Afghan territory. Russia is therefore extremely keen to help stabilize tense areas so as to put in place this energy industry.

For Afghanistan, China, recently mentioned above, is the second country that counteracts US reserve bases which have been settled since 2001, the debut of the American intervention. This presents a battle space of a “new Great Game” to be played out between Russia, India and China. The Chinese energy strategy plans to receive its supplies of oil and gas from the Central Asian basins. This comes as a result of a steep increase of its energy demands therefore requiring a diversified list of petroleum suppliers. To achieve this, the Chinese government already started to invest and to strengthen their partnership with Afghanistan and Kazakhstan ($3 billion has been recently invested so as to help in the development of oil extraction and refining. Its involvement in raw materials exploitation in this region might be a double-edged sword. China could transform these countries into ”functional machines”, not only by increasing their exportations, but also by reducing their current operational costs by utilization of light industries. Therefore, we could notice a willingness to open up the region to the international networks, above all under the Chinese economic and energy interests. Finally, China could also wish to control Central Asia, and particularly Kirghizstan, for fear that Islamic fundamentalism would entice Uighurs from Xinjiang and triggers possible separatists movements. Russian and Chinese visions while quite divergent are joined together by the SCO (Shanghai Cooperation Organization), which is aimed at fighting against extremisms, favoring economic cooperation and stabilizing the region. Each of them can satisfy its own needs since Russia uses it to counter NATO and OPEC, and China uses it to reinforce its presence in the energy market.

The dependence on energy from Middle-East is a great concern for global powers, such as China or the United States, the two largest importers of oil. Thus, Central Asia might prove to be the new energy base, circumventing imports from the Persian Gulf. This head-to-head competition between China and the United States urges the latter to counter Chinese and Russian energy policies with its base established during Afghanistan and Iraq interventions. This trend can be seen as early as the first Gulf War in 1991.  The United States has good ground to end the war on terror in Afghanistan (Operation Enduring Freedom) in order to permit a stabilization of the region and to build closer economic relations. The Americans, just as the Europeans, have understood the importance of Central Asia in the new international system and have decided to implement their own foreign policy for this region which is used to push the implementation of a market economy and encourage privatizations. Since the 1990‘s, Europe has been involved in energy projects through various companies, such as Unocal or British Petroleum. Thus, France considers Central Asia as a high consumer of investment funds, services and facilities. This is the background for the recent state visit of the French Minister of Foreign Affairs, Laurent Fabius, in Kazakhstan, Uzbekistan and Turkmenistan in March 2013. The trip was aimed to revitalize French relations with these countries, described by the Ministry as «a diaspora of high economic potential holding great importance for the stability of Central Asia».

 

Interests of Afghanistan’s neighboring states could hinder the establishment of a NATO partnership policy that favors the United States and Europe. For the western powers to avoid this situation, it would be necessary to provide a relative small, but consistent NATO presence through agreements between regional actors and international organizations.

 

 


Bachar Al-Assad peut-il encore gagner une guerre « perdue d’avance » (seconde partie) ?

4 Mai

Bachar Al-Assad s’est retrouvé dès le début de la guerre civile syrienne en mars 2011, dans une situation des plus précaires. Le nombre de données qui jouaient contre lui était tel que la plupart des observateurs occidentaux ont pensé que son régime était fini. Les quatre régimes arabes qui avaient eux aussi connu une révolution (Tunisie, Egypte, Yémen, Libye) étaient tous tombés et ce, assez rapidement. Toutes les grandes puissances occidentales étaient profondément hostiles au maintien du régime syrien et elles venaient de jouer un rôle diplomatico-militaire décisif dans la chute des précédents régimes (et notamment dans le cas libyen). Une donnée supplémentaire renforçait l’analyse selon laquelle la chute du régime syrien était inéluctable : le fait que Bachar Al-Assad s’appuie sur sa communauté alaouite pour résister alors que la grande majorité de la population syrienne est sunnite.
Or, contre toute attente, plus de deux ans après le début de la guerre, Bachar Al-Assad est toujours au pouvoir en Syrie et continue à combattre farouchement pour son maintien (ou du moins pour sa survie). Après avoir effectué dans un premier article un compte-rendu de la situation militaire tactique qui prévaut actuellement en Syrie, il est désormais possible d’analyser les raisons pour lesquelles le régime syrien est toujours en place et d’évaluer ses chances de gagner la guerre.
 
1. Eviter le renversement
Par sa brutalité le régime syrien a été le déclencheur des premières manifestations populaires : elles ont en effet été provoquées par l’arrestation et la torture des adolescents qui avaient écrit des slogans hostiles au régime, inspirés de la révolution égyptienne sur les murs de la ville de Deraa, le 13 mars 2011[1]. A partir du 15 mars, des manifestations de protestations ont lieu à Deraa et à Damas. Elles sont immédiatement réprimées brutalement, les forces de sécurité ouvrant systématiquement le feu sur la foule et faisant plusieurs morts à chaque reprise. Les manifestations s’étendent rapidement à tout le pays, prenant à chaque fois le prétexte des funérailles des manifestants abattus lors des jours précédents et rassemblant plusieurs centaines de milliers de personnes. Un cycle de manifestation-répression s’installe alors au quotidien en Syrie, provoquant chaque jour la mort de manifestants. Les Frères Musulmans dans la foulée de la révolution égyptienne vont immédiatement chercher à instrumentaliser ces manifestations. D’autre part ces manifestations ont probablement une dimension de protestation de la part de la majorité sunnite (75% de la population) contre sa marginalisation et contre la mainmise exercé sur le pays par la minorité alaouite (10% de la population).  Mais dans les premiers jours de la révolte syrienne le mouvement qui prend forme est un soulèvement populaire citoyen et spontané. Les slogans de mars 2011 ne sont pas des revendications religieuses ou communautaires : les manifestants demandent avant tout la chute d’un régime dictatorial.
Bachar Al-Assad, considère alors que sa seule option est de briser le soulèvement populaire. A force de tirer systématiquement dans la foule, il obtient ce qu’il recherchait, l’arrêt des manifestations de rue. Ce faisant le régime va conduire les manifestants pacifiques à se muer en rebelles armés : au cours de l’année 2011, la révolte populaire cède la place à la guérilla. Le 29 juillet 2011, est créée l’Armée Syrienne Libre (ASL) par le colonel déserteur Riyad Al-Assad. Principal groupe armé combattant l’Armée Arabe Syrienne, fidèle au régime, l’ASL regroupe de nombreux déserteurs sunnites de tous rangs venus de l’armée loyaliste mais aussi de nombreux civils. Elle compte environ 100 000 combattants, mais elle pâtit de sa division entre brigades très indépendantes et peu coordonnées. Certaines de ses brigades comme la brigade Al-Tawhid (qui opère à Alep) possèdent une forte identité islamiste : mais l’ASL se veut en théorie laïque et démocratique. De nombreux autres groupes armés, certains djihadistes, émergent en Syrie et se mettent à combattre le régime de façon plus ou moins indépendante de l’ASL. Des combattants étrangers les rejoignent tandis que de nombreuses troupes désertent, y compris des haut gradés (généraux, colonels). De même des membres du gouvernement font défection.
En parallèle à la situation intérieure, Bachar Al-Assad doit gérer une très forte pression extérieure.  Tous les gouvernements occidentaux s’attendent à ce que le régime tombe comme les quatre autres régimes victimes des Printemps arabes. Les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni et Israël souhaitent la chute de Bachar Al-Assad pour une raison géopolitique majeure : le régime syrien est en effet le premier allié de l’Iran et le lien vital entre la République Islamique et son bras armée libanais, le Hezbollah. La chute du régime syrien constituera une menace en moins pour Israël à ses frontières en cas de confrontation avec l’Iran. Elle empêchera également le ravitaillement du Hezbollah, en armes, en munitions et en logistique, de la part des Iraniens qui utilisent le territoire syrien pour ce faire.  Les Etats arabes du Golfe Persique, en particulier le Qatar et l’Arabie Saoudite, ennemis de l’Iran et hostiles aux chiites, se sont également résolument engagés dès le début de la crise aux côtés des rebelles (le courant alaouite est une dissidence du chiisme mais est fréquemment associée à cette confession). De plus, la Turquie, jusque là alliée de la Syrie, a opéré un complet renversement de position en prenant d’emblée le parti des rebelles contre le régime. En effet, le régime turc, caressant le rêve de retrouver l’influence qui était la sienne au temps de l’Empire ottoman, cherche à utiliser le Printemps arabe en soutenant toute forme de réveil d’un islamo-conservatisme sunnite.
Confronté à ces menaces extérieures, Bachar Al-Assad n’était pas dépourvu d’atouts. Une intervention extérieure prendrait probablement la forme d’une intervention aérienne ou du moins elle devrait nécessairement être précédée d’une intervention de ce type dans le but de définir une zone d’exclusion aérienne.  Or l’armée syrienne, équipée de matériel russe, a particulièrement investi dans la mise en place d’une défense anti-aérienne crédible depuis le raid israélien de 2007 sur la centrale nucléaire d’Al-Khibar. Au-delà des vieux matériels type SA-5, SA-6, SA-7 qu’elle possédait, elle disposerait désormais de missiles anti-aériens SA-17, SA-22 et SA-24 bien plus performants[2]. En abattant un avion d’entraînement turc au dessus des eaux syriennes[3], probablement au moyen d’un SA-22, la Syrie a démontré que malgré les défections dans son armée de terre, elle conservait le moyen de résister à une offensive aérienne. Les états-majors occidentaux ont réalisé qu’il serait bien plus difficile de détruire l’aviation et la DCA syrienne que lors de l’opération en Libye en 2011.
En mettant fin aux manifestations de masses dans les rues et en affirmant sa capacité à se défendre contre une intervention extérieure, Bachar Al-Assad a réussi à écarter la menace d’une chute rapide de son régime. Sa position reste cependant d’une grande fragilité. En juillet 2012, une double offensive rebelle pénètre au cœur d’Alep et de Damas. Au même moment un attentat majeur décime son état-major et son gouvernement. Le régime vacille. Mais Bachar Al-Assad réussit à stopper les avancées rebelles.
 
2. Faire évoluer le contexte géopolitique
Parallèlement à ses entreprises de résistance intérieure, Bachar Al-Assad a cherché à faire évoluer le contexte géopolitique dans un sens favorable à sa survie sinon à sa pérennité.
Sa priorité devait être d’éviter une intervention de l’OTAN qui aurait impliqué les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni, comme dans le cas libyen de 2011. Il a probablement appris des erreurs commises par Mouammar Kadhafi dans sa guerre contre les rebelles libyens. Kadhafi a cru bon de défier les puissances occidentales de lui faire la guerre (notamment la France). En outre il a d’emblée envoyé ses quelques forces aériennes bombarder les manifestations d’opposants et promis publiquement d’écraser les populations insurgées dans un bain de sang. Or, depuis des années, Kadhafi avait mené une politique consistant à vider l’armée de sa puissance militaire (par crainte d’un coup d’Etat) au profit de sa police politique. Dans ce contexte, les puissances occidentales, certaines de leur supériorité militaire et probablement intéressées par le contrôle du pétrole libyen, n’ont pas eu grand mal à convaincre leurs opinions publiques de la nécessité d’intervenir en Libye, « au nom des droits de l’homme » et en s’appuyant sur des images et des discours soigneusement choisis.
Evitant ces rodomontades Bachar Al-Assad, lui, s’est « contenté » d’en appeler à la restauration de l’ordre perturbé par les « gangs terroristes » et de ne tirer sur les foules « qu’à » l’arme légère. Le déploiement de force militaire, si on l’analyse bien, ne s’est fait que très progressivement et toujours en parallèle à la montée en puissance des rebelles. Les chars et l’artillerie n’ont été utilisés que lorsque l’ASL s’est emparée de localités d’une certaine importance. L’aviation, elle, n’a été utilisée véritablement qu’au bout d’un an de guerre civile. Ses missiles balistiques restent utilisés avec parcimonie et loin des caméras. Surtout, Bachar Al-Assad a bien compris que l’emploi de son arsenal chimique causerait sa perte et qu’il y a là une ligne rouge, tracée aussi bien par Barack Obama que par François Hollande[4]. Malgré des accusations lancées par les rebelles et confirmées par les Israéliens, l’utilisation de ces armes n’a toujours pas été prouvée à l’heure actuelle. De telles actions si elles ont lieu, se déroulent à petite échelle et loin des médias. Le régime sait que l’emploi de ces armes à grande échelle causerait sa perte. Malgré les discours médiatiques, les Occidentaux sont probablement soulagés de voir que Bachar Al-Assad ne recherche pas la montée aux extrêmes, de crainte d’être forcés d’intervenir dans un conflit qui apparaît de plus en plus épineux. En dépit des prises de paroles de certains dirigeants occidentaux, le déploiement par l’OTAN en Turquie de batteries anti-aériennes[5] (à but purement défensif donc), allemandes et hollandaises, à la frontière avec la Syrie est un signe que les puissances occidentales n’ont pas de stratégie d’intervention directe sur le territoire syrien à l’heure actuelle. La seule véritable action militaire extérieure directe qui ait été effectuée en Syrie reste pour le moment le bombardement par l’aviation israélienne d’un convoi de missiles syriens à destination du Hezbollah. De son côté, malgré ses protestations, le régime syrien sait qu’il ne peut pas riposter à une telle opération sans courir le risque d’être surclassé militairement et d’éparpiller ses forces qu’il concentre contre les rebelles.
Après avoir écarté la menace d’une intervention extérieure, Bachar Al-Assad s’est également efforcé de rechercher à l’international le soutien diplomatique nécessaire à la poursuite d’une guerre de longue haleine. Il bénéficie aujourd’hui de deux soutiens de poids avec ses alliés russe et iranien. La Russie (suivie diplomatiquement par la Chine) n’a pas digéré la « liquidation » de son partenaire libyen Mouammar Kadhafi par une intervention de l’ONU qui a, selon elle, été détournée pour servir les intérêts occidentaux. C’est pourquoi la Russie bloque toute résolution de l’ONU condamnant le régime syrien. Moscou s’est résolument engagé dans le soutien à Bachar Al-Assad pour une triple raison : il s’agit de conserver la seule base navale à l’étranger dont la Russie dispose (dans le port syrien de Tartous) ; de conserver un partenaire économique majeur (la Syrie est notamment un acquéreur important d’armes russes) ; et enfin d’éviter l’implantation d’un nouveau foyer islamiste qui se rapprocherait du Caucase. En vendant à la Syrie un grand nombre d’armes et munitions à crédit mais également en lui fournissant des renseignements décisifs sur les positions et stratégies rebelles, la Russie est devenue pleinement impliquée dans le conflit syrien.
L’Iran, lui, a clairement déclaré que la Syrie était « le premier des champs de bataille de la guerre qui s’annonce contre l’Amérique ». Allié alaouite de l’Iran chiite, le régime syrien est aussi le lien principal que l’Iran utilise pour soutenir le Hezbollah. De plus le territoire syrien étant limitrophe d’Israël, l’Iran ne peut se permettre de perdre un tel allié dans l’éventualité d’une confrontation régionale. L’Iran a donc décidé de s’engager pleinement aux côtés de Bachar Al-Assad. En formant des forces spéciales syriennes sur le sol iranien, en formant 50 000 miliciens alaouites (avec un objectif d’en former 100 000) pour les élever au niveau tactique des combattants du Hezbollah[6], en envoyant ses propres forces spéciales Al-Qods combattre sur le front, en ravitaillant largement l’armée syrienne en armes, munitions, médicaments, vivres, logistique, l’Iran est devenu progressivement un des belligérants de la guerre civile qui se déroule en Syrie.
Enfin, le Hezbollah lui-même  s’est récemment engagé lourdement dans la guerre en envoyant 7 000 de ses combattants affronter les rebelles syriens dans les campagnes entourant la ville-clé de Homs et il semblerait que son action soit décisive sur le plan tactique. Cet engagement de l’acteur libanais apparaît cependant lourd de conséquences, rendant possible une extension du conflit au Liban même.
On peut enfin noter que Bachar Al-Assad reçoit un appui inattendu provenant d’Irak. D’abord par l’envoi de combattants djihadistes chiites venu défendre les intérêts alaouites en Syrie contre les sunnites. En outre, l’Etat irakien lui-même dirigé par les chiites, fait preuve d’une souplesse appuyée quand au transfert d’armes et de matériels logistiques en provenance d’Iran qui transitent par son territoire.
Bachar Al-Assad, que les médias occidentaux disaient esseulé lors de la première année de la révolte en Syrie, apparaît finalement solidement soutenu par un cercle d’acteurs restreint mais à l’action décisive.
 
3. Modifier le rapport de forces intérieur
Sur le plan intérieur, le régime syrien se comporte avec une grande brutalité depuis le début de la guerre. Après avoir ordonné des tirs dans la foule lors des premières manifestations, arrêté des milliers d’opposants (hommes, femmes et parfois leurs enfants), torturé nombre d’entre eux et fait commettre des massacres par ses milices Chabbiha, Bachar Al-Assad semble avoir depuis opté pour une autre stratégie, tout aussi violente. Le principe en est simple : dès lors qu’un village, un quartier ou une ville passe aux mains des rebelles, l’armée syrienne bombarde lourdement ces zones de façon indiscriminée tuant à chaque fois de nombreuses victimes. Cette politique cruelle peut avoir des résultats surprenants, comme on a pu le constater à Alep : alors qu’un immeuble rempli de civils venait d’être détruit par un bombardement syrien, la réaction immédiate des habitants à été de chasser les combattants de l’ASL implantés dans le quartier[7]. Bachar Al-Assad sait que les rebelles syriens cherchent à s’appuyer sur la majorité de la population syrienne de confession sunnite : s’il veut avoir une chance de l’emporter, il doit rompre le lien entre insurgés et la majorité de la population et conduire les civils par peur des représailles militaires de l’armée syrienne à refuser d’accorder leur soutien aux rebelles. La violence et la cruauté du régime ne sont donc pas « gratuites » et correspondent à un calcul politique froid.
Par ailleurs, Bachar Al-Assad bénéficie du manque de crédibilité de l’ASL, force d’opposition la plus nombreuse. Il a été prouvé à maintes reprises que les combattants de l’ASL sont bien moins performants militairement que les groupes djihadistes. Les unités de l’ASL combattent de façon totalement indépendante voire anarchique ; elles se repartissent en bataillons très hétérogènes aussi bien au niveau de l’efficacité guerrière que de l’idéologie politique (voire religieuse dans le cas de la brigade islamiste de l’ASL Al-Tahwid qui combat à Alep). Enfin les combattants de l’ASL se livrent fréquemment au pillage et au banditisme provoquant le ressentiment des civils.
De même le manque de crédibilité de l’opposition politique en exil bénéficie au régime syrien. Sur le plan politique, le Conseil National Syrien (CNS), est la coalition d’opposants en exil. Elle est censée incarner le nouveau régime post-Bachar Al-Assad. Or cette coalition, que François Hollande a le premier reconnue comme le gouvernement syrien légitime, ne cesse de se déchirer entre diverses tendances et de changer en permanence de direction selon l’évolution des rapports de force[8]. Accusé par l’ASL d’être opportuniste et éloigné des réalités du terrain, le CNS est par ailleurs largement dominé par les Frères Musulmans.
Mais le facteur décisif qui pourrait finalement permettre à Bachar Al-Assad de sortir victorieux de cette guerre civile est l’arrivée en 2012 sur la scène syrienne du Jahbat Al-Nosra. Créé par d’anciens combattants d’Al-Qaïda en Irak, ce groupe djihadiste est composé de Syriens mais également de nombreux étrangers. Il a connu une montée en puissance fulgurante et combat désormais sur toutes les lignes de front, de manière bien plus disciplinée que l’ASL. S’abstenant de piller et de racketter les habitants, équipé d’armements performants par les mécènes du Golfe Persique, faisant preuve d’une ferveur religieuse, ce groupe est devenu une référence pour tous les djihadistes du monde entier comme pour de nombreux révolutionnaires syriens. Par son rôle lors de la prise de la base de Taftanaz et de la ville de Raqqa ou par son implication dans la bataille d’Alep, le Jahbat Al-Nosra apparaît comme un acteur militaire crédible sur le plan tactique, au point de supplanter l’ASL par endroits.
Mais ce groupe, se revendiquant du salafisme djihadiste et adhérant aux thèses d’Oussama Ben Laden a très vite démontré son caractère radical sur le plan politico-religieux. Il a d’abord commencé par refuser catégoriquement le projet futur du CNS d’instaurer une démocratie en Syrie et a promis au contraire la mise en place d’un califat fondé sur la Charia.[9] Il a ensuite démontré son bellicisme et son intolérance en s’en prenant violemment aux militants kurdes au poste-frontière de Ras Al-Aïn. Sa volonté d’imposer sa vision radicale de la pratique de l’Islam aux habitants a été la cause d’affrontements avec des habitants au nord de la Syrie. A Alep, les djihadistes du Jabhat Al-Nosra font régner la Charia dans plusieurs quartiers aux mains des rebelles et ont commencé à y faire fonctionner des institutions islamistes qui prennent notamment des décisions politiques et judiciaires au plan local. Son extrême violence, qui est la marque des djihadistes sur tous les fronts où ils opèrent, s’illustre par des exécutions systématiques de prisonniers faits au combat  et des décapitations filmées d’alaouites ou de chrétiens diffusées ensuite sur internet à grande échelle. Le Jahbat Al-Nosra a commis une erreur stratégique majeure ces dernières semaines en proclamant son allégeance à Al-Qaïda et à son chef Ayman Al-Zawahiri. Le Jahbat Al-Nosra est donc devenu de façon assumée et publique la bannière d’Al-Qaïda en Syrie. Il a également reconnu sa proximité avec Al-Qaïda en Irak mais a réfuté toute subordination à cette dernière souhaitant conserver son indépendance opérationnelle.  Bachar Al-Assad s’est donc empressé d’utiliser cette carte en appelant l’ONU à placer le Jahbat Al-Nosra sur la liste des organisations terroristes et a accusé les Etats-Unis et les puissances occidentales de duplicité et de cynisme en prétendant combattre le terrorisme tout en soutenant des djihadistes. En reprenant la propagande djihadiste et en diffusant abondamment les vidéos de décapitation, l’Etat syrien cherche également à amener sa population à penser que le maintien du régime peut s’avérer finalement préférable à une prise de pouvoir  des extrémistes. Ce faisant Bachar Al-Assad se prémunit d’une intervention militaire occidentale qui bénéficierait aux djihadistes. Comme l’annonçait un combattant tunisien du Jahbat Al-Nosra : « La vraie bataille, commencera après la chute de Bachar, entre les islamistes et l’OTAN, sous prétexte de la protection des minorités ».[10] C’est ainsi que ce développement spectaculaire a eu un premier effet concret dans la politique menée par la France, acteur majeur sur le dossier syrien. Après avoir été le premier à reconnaître le CNS et avoir promis des armes aux rebelles, François Hollande a publiquement renoncé pour le moment à de telles livraisons d’armes en raison du risque qu’elles tombent entre des mains djihadistes.[11] Ainsi, le Jhabat Al Nosra a donc permis à Bachar Al-Assad de tenter d’apparaître, aux yeux des Syriens, du monde arabe, d’Israël et des Etats occidentaux, comme un moindre mal.
 
 4. Définir une stratégie de sortie par le haut
Bachar Al-Assad se trouve donc en 2013 en bien meilleure posture qu’en 2012. Peu à peu, son armée, formée pour la guerre conventionnelle contre Israël, a dû s’adapter aux nouvelles formes de combats asymétriques, en adoptant une stratégie de contre-insurrection qui commence à porter ses fruits. Rien n’est encore joué et la situation est plus indécise que jamais. Mais les points qu’il a marqués ces derniers mois peuvent faire légitimement espérer au régime qu’il sorte victorieux de cette guerre.
Pour cela, Bachar Al-Assad doit proposer une solution de sortie de crise au peuple syrien comme à la communauté internationale. Pour que celle-ci puisse être recevable, il doit s’efforcer de poursuivre plusieurs axes. Le régime doit d’abord continuer à tout faire pour éviter une intervention militaire extérieure et cela passe avant tout par le non-franchissement de la « ligne rouge » que représente l’emploi d’armes chimiques. S’il n’utilise pas ces armes de destruction massive alors il peut espérer que le conflit se règle peu ou prou entre Syriens et à son avantage. Il est d’ailleurs révélateur que les récentes accusations quant à l’emploi de ces armes portées contre le régime arrivent au moment ou celui-ci est en train de rétablir sa situation sur le plan militaire.
Le régime peut chercher également à vider l’ASL de sa substance militaire pour ne se retrouver confronté le moment venu qu’aux combattants djihadistes. Il a donc intérêt à concentrer sa puissance de feu là où l’ASL est présente en nombre (comme à Homs que le régime est en passe de reconquérir intégralement) et à laisser momentanément le champ libre au Jahbat Al-Nosra (comme à Raqqa que le régime n’envisage pas de reconquérir à moyen terme).
Les Etats-Unis tentent actuellement d’éviter une telle configuration en ayant formé et armé plusieurs bataillons de l’ASL, qui ont récemment ouverts un nouveau front à Deraa. Le régime a contre-attaqué immédiatement. Si Bachar Al-Assad parvient à installer le Jahbat Al-Nosra comme son adversaire principal, il pourrait parvenir à dissuader les Occidentaux d’intervenir : ceux-ci hésiteront probablement encore longtemps avant de courir le risque de contribuer à installer un Etat dirigé par Al-Qaïda au cœur du Moyen-Orient et à la frontière avec Israël. 
La libération par le régime des djihadistes d’Al-Qaïda emprisonnés, dès les premières semaines de la révolte, participe pleinement à cette stratégie. En ayant commencé par disperser par la force les manifestations pacifiques du début puis en éradiquant l’opposition armée « démocrate » pour faire mener la cause de la révolution syrienne par la bannière djihadiste, Bachar Al-Assad poursuit la politique du pire : elle est peut être de son point de vue la seule valable pour lui permettre de rester au pouvoir.
Il s’agit ensuite pour le régime de convaincre une majorité sunnite a priori hostile qu’il vaut mieux malgré tout accepter le maintien d’un dictateur alaouite au pouvoir plutôt que courir le risque de voir la guerre se poursuivre. Cette stratégie odieuse aux yeux d’un Occident pacifié a  été inscrite en toutes lettres par les milices Chabbiha sur les murs de Damas : « Bachar ou on brûle le pays »[12].
Bachar Al-Assad estime être désormais en position de proposer une stratégie de sortie « par le haut ». Celle-ci qui peut se définir ainsi : tenir jusqu’aux élections de l’été 2014 et les remporter haut la main après avoir éradiqué toute opposition armée intérieure. Etant donné que l’opposition politique appellera probablement au boycott d’élections auxquelles Bachar Al-Assad participerait, ce dernier n’aurait même pas forcément besoin de truquer massivement les urnes, pouvant s’appuyer sur les franges de la population qui lui restent fidèles.  Redevenu « légitime » aux yeux des Syriens comme de la communauté internationale (pas moins en tout cas que tous les autres dictateurs se maintenant au pouvoir de la même manière) il pourrait alors se permettre de « lâcher du lest » en accordant plus de libertés à sa population, une autonomie aux kurdes et se présenter comme garant des minorités religieuses en Syrie (notamment les chrétiens).
Son discours public du 6 janvier 2013 à Damas où, acclamé par ses partisans, il est apparu calme et souriant, en costume-cravate et proposant d’une voix sereine une « solution politique » à la crise est significatif. Il contraste fortement avec les discours enflammés du colonel Kadhafi où celui-ci, en habit de bédouin, vociférait qu’il allait « exterminer les rats ».
L’une des conséquences de cette posture « raisonnable » de Bachar Al-Assad, conjuguée à l’entrée en force des djihadistes dans le conflit syrien, est que 61% des Français se déclarent aujourd’hui opposés à la livraison d’armes aux rebelles. Il y a deux ans l’opinion publique française était largement favorable à l’intervention en Libye.
Utilisant au mieux les cartes dont il dispose, Bachar Al-Assad se révèle être aussi machiavélique politiquement que tenace militairement. Comme le faisait son père, il use largement de la violence comme moyen politique privilégié. Tous les médias français prédisaient une chute rapide du dictateur syrien : elle leur paraît toujours inéluctable, même si le délai s’avère plus long que prévu initialement. Contre toute attente Bachar Al-Assad paraît capable de déjouer ces pronostics et de gagner une guerre « perdue d’avance ».
Romain Sens, diplômé du Master II en 2012

[1] B.Barthe, « Les enfants de Deraa, l’étincelle de l’insurrection », Le Monde, le 8 mars 2013 http://www.lemonde.fr/international/article/2013/03/08/les-enfants-de-deraa-l-etincelle-de-l-insurrection_1845327_3210.html
[2] J.Reed, « Mortel, l’arsenal de Bachar Al Assad ? », Slate, le 19 juillet 212
http://www.slate.fr/story/59493/syrie-arsenal-el-assad
[3] AFP, « L’avion turc abattu par la Syrie volait dans l’espace aérien international », Le Monde, le 24 juin 2012 http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/06/24/l-avion-turc-abattu-par-la-syrie-volait-dans-l-espace-aerien-international_1723775_3214.html
[4] H.Sallon, « Les armes chimiques, ligne rouge d’une intervention en Syrie », Le Monde, 26 avril 2013
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/04/26/les-armes-chimiques-ligne-rouge-d-une-intervention-en-syrie_3167124_3218.html
[5]AFP, « Turquie, les premiers missiles patriot de l’Otan sont opérationnels », Le Monde, le 26 janvier 2013
http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/01/26/turquie-les-premiers-missiles-patriot-de-l-otan-sont-operationnels_1823044_3214.html
[6]Reuters, « Les chabbiha formés en Iran comme les combattants du Hezbollah », L’Orient-Le jour, le 5 avril 2013
http://www.L’orientlejour.com/article/808454/Les_chabbiha_formes_en_Iran_comme_les_combattants_du_Hezbollah.html
[7]J-P.Rémy, « Massacre à Alep, une arme de guerre de plus », Le Monde, le 8 septembre 2012 http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/09/08/massacre-a-alep-une-arme-de-guerre-de-plus_1757597_3218.html
[8] AFP, « Démission du président du conseil national syrien, principale structure de l’oppostion », Le Monde, le 24 mars 2013
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/03/24/demission-du-president-du-conseil-national-syrien-principale-structure-de-l-opposition_1853420_3218.html
[9] A.Malo, « Syrie, Al-Nosra prépare l’Etat islamique », le 28 avril 2013 http://www.lejdd.fr/International/Moyen-Orient/Actualite/Syrie-Al-Nosra-prepare-l-Etat-islamique-604499
[10]I.Mandraud, « De retour du front syrien »,  Le Maghreb dans tous ses Etats, le 3 avril 2013 http://maghreb.blog.lemonde.fr/2013/04/03/retour-du-front-syrien/
[11] « La France recule sur la livraison d’armes aux rebelles syriens », RFI, le 29 mars 2013 http://www.rfi.fr/moyen-orient/20130329-france-syrie-livraison-armes-rebelles-hollande-khatib
[12]C.Weyer, « Ce qu’il se passe en Syrie », Marianne, le 13 juillet 2012http://www.marianne.net/Ce-qui-se-passe-en-Syrie-2-3_a220629.html
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