République démocratique du Congo: A l’Est, rien de nouveau

16 Mar
Depuis le génocide rwandais de 1994, la situation sécuritaire dans la région des Grands Lacs d’Afrique est largement compromise. Deux guerres ont en effet opposé le Rwanda et l’Ouganda au Zaïre-RDC en 1996-97 puis en 1998, Kigali et Kampala affichant une volonté de lutter contre des attaques émanant de mouvements rebelles réfugiés au Congo, et poursuivant des buts économiques moins avouables. Dans le premier cas, le conflit s’est soldé par le remplacement de Mobutu Sese Seko par Laurent-Désiré Kabila, « poulain » de Kigali et Kampala. Le second affrontement a été déclenché par les mêmes protagonistes, quelques mois à peine après la mise au pouvoir de Kabila, afin de reprendre le contrôle d’un gouvernement congolais qui s’émancipait des tutelles étrangères dans un but électoraliste. Cette guerre, sans véritable vainqueur, a entraîné une perte de contrôle d’une partie du territoire congolais par Kinshasa, au profit de groupes rebelles du Congo soutenus de l’extérieur et financés par le pillage des immenses ressources minières du pays. Depuis l’indépendance dans les années 1960 mais de façon plus récurrente, les rébellions dans l’Est de la RDC sont nombreuses, protéiformes et souvent concurrentes. Au gré des accords négociés avec Kinshasa, elles disparaissent, sont intégrées à l’armée, puis se mutinent sporadiquement et se reforment sous d’autres noms.
         C’est dans ce contexte qu’en 2006 le Conseil national pour la défense du peuple (CNDP) a été créé, né d’une mutinerie des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC). Cette mutinerie avait été menée par Laurent Nkunda, un ancien du Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD), mouvement rebelle éclaté en plusieurs factions dans l’Est du Congo. La rébellion du CNDP contre le gouvernement de Kinshasa était initialement soutenue par le Rwanda, puis a fait l’objet de deux tentatives de réintégration aux FARDC entre 2006 et 2009.
         Le 23 mars 2009, un accord final a été signé entre le gouvernement de Joseph Kabila et Bosco Ntaganda, nouveau dirigeant du CNDP qui venait d’évincer Nkunda au cours d’un putsch soutenu par le Rwanda. Cet accord prévoyait notamment qu’en échange de l’intégration des combattants du CNDP aux forces nationales, le gouvernement de Kinshasa soutiendrait Bosco Ntaganda, un « seigneur de la guerre » d’origine rwandaise sous le coup d’un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité émis par la CPI en 2006. En vertu de cet accord, Ntaganda fut propulsé général au sein des FARDC, commandant des opérations militaires dans les deux provinces du Kivu, en violation totale des statuts de Rome de la CPI, auxquels la RDC est partie.
 
         En 2012 pourtant, afin de donner des gages à la communauté internationale qui durcissait son attitude et menaçait Kinshasa de sanctions diplomatiques et économiques, le gouvernement de Joseph Kabila a cessé de soutenir Bosco Ntaganda et a annoncé son intention de coopérer avec la justice internationale. En avril-mai 2012, une partie des anciens combattants du CNDP, fraîchement assimilés aux FARDC et toujours fidèles à leur ancien chef, ont donc dénoncé l’accord de 2009. Cette nouvelle rébellion a pris de nom de M23, pour « Mouvement du 23 mars », en référence à la date de l’accord honni. Le M23 avait alors pour leaders le colonel Sultani Makenga (un proche de l’ancien chef du CNDP démis par Ntaganda, Laurent Nkunda) ainsi que des lieutenants de Ntaganda. Ils furent rapidement rejoints par Jean-Marie Runiga, chef politique du mouvement. Il est essentiel de noter et de comprendre le « recyclage » des chefs d’un mouvement rebelle à l’autre, les liens entre le CNDP et le M23 et donc les tensions internes que le M23 a reçues en héritage. Le M23 n’était en effet qu’une coalition de circonstance des mécontents de l’intégration aux FARDC, mais dont les tendances antagonistes entre pro-Nkunda et pro-Ntaganda devaient ressurgir plus tard.
         Dans la droite ligne des exactions commises par le CNDP, dès sa création, le M23 se rendit coupable d’attaques indiscriminées contre les civils et d’enrôlement forcé d’enfants soldats. Selon un rapport du Groupe d’experts des Nations Unies sur la RDC, le M23 était dès les premières semaines soutenu par le Rwanda. Cet Etat voisin lui fournissait des hommes (notamment des jeunes civils rwandais et d’anciens combattants des forces de défense rwandaises) mais également des armes et des munitions, violant ainsi l’embargo sur les armes théoriquement en vigueur en RDC. En juillet 2012, le M23 a mené des attaques qui ont étendu son emprise sur le territoire de Rutshuru à l’Est du Congo. Il a ensuite noué des alliances avec d’autres groupes rebelles. En septembre 2012, Human Rights Watch a commencé à accuser le M23 de crimes de guerre, notamment d’exécutions sommaires, de viols et de recrutements forcés. Les rebelles ont farouchement rejeté ces accusations, de même que le Rwanda, qui était accusé de les soutenir. Fort de ses avancées et de sa puissance militaire, au début du mois d’octobre dernier, le M23 a menacé de prendre la ville de Goma, sous le prétexte de protéger la population suite à de mystérieuses attaques à la grenade et à l’arme à feu contre des civils menées fin septembre.
         Malgré des négociations menées dans le cadre de la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL) et lors du 14e Sommet de la francophonie à Kinshasa mi-octobre, la situation sécuritaire s’est dramatiquement dégradée dans l’Est du Congo le 17 novembre 2012 lorsque l’offensive du M23 sur la ville de Goma a été lancée. La chute de Goma fut un symbole important qui illustra l’impuissance du gouvernement congolais. Ses forces armées abandonnèrent la ville aux mains des rebelles dès le 20 novembre, sans engager de vrais combats. Dans les jours qui suivirent, Joseph Kabila accepta formellement de dialoguer avec les rebelles, posant comme préalable le retrait du M23 de Goma. Ce retrait s’est effectué le 1er décembre 2012 et les FARDC ont repris position dans la ville le 3 décembre.
         Sur place se trouvait la MONUSCO, une mission de maintien de la paix des Nations Unies forte de 17.000 soldats que son mandat autorisait à utiliser la force armée pour protéger des civils sous menace immédiate. Pourtant, face aux nombreuses exactions commises par le M23, la MONUSCO n’a pas été à la hauteur de son mandat et a abandonné la ville de Goma. Jean-Claude Katende, figure essentielle de la société civile et de la défense des droits de l’Homme, président de l’ASADHO, nous a ainsi confié lors d’un entretien téléphonique que le sentiment dominant dans la population civile envers la MONUSCO était « la déception, surtout avec la prise de Goma ». Cette nouvelle rébellion a donc mis en évidence le hiatus qui existe entre ce que la communauté internationale attend de la mission qu’elle entretient au Congo et ses capacités réelles, accentuant la défiance des populations envers les casques bleus.
 
         Les négociations entre Kinshasa et le M23 ont débuté le 7 décembre 2012 et ont été ralenties par des ennuis logistiques des dirigeants du M23 pour se rendre à Kampala. Pourtant, après de longs pourparlers menés par les Nations Unies, un accord-cadre a été signé à Addis-Abeba le 24 février par les pays concernés (dont le Rwanda, appui essentiel du M23). Cet accord prévoyait notamment le déploiement d’une brigade d’intervention internationale pour surveiller les frontières de la région, force qui n’a toujours pas été mise en place et que la communauté internationale peine à rassembler.
         L’accord signé par les pays des Grands Lacs devait être accompagné d’un accord de paix entre Kinshasa et le M23. Mais une scission a eu lieu le 27 février 2013 au sein du M23, avec d’une part les fidèles du général Sultani Makenga, et d’autre part ceux de Bosco Ntaganda, rangés derrière le président politique du groupe rebelle, Jean-Marie Runiga. Bosco Ntaganda, recherché par la CPI et objet de toutes les attentions dans les plans de paix négociés par la communauté internationale, était devenu trop « encombrant » pour une partie du M23, aujourd’hui rangée derrière Makenga et qui a décidé de s’en dissocier. La division qui a résulté de la mise à l’écart de Ntaganda et de ses proches a créé une véritable cacophonie. Jean-Marie Runiga a finalement été démis de son poste de président du M23 au prétexte des relations qu’il continuait d’entretenir avec Bosco Ntaganda. Depuis cette scission, chaque camp se revendique comme le « vrai M23 » à l’heure où le gouvernement de Kinshasa cherche à trouver un interlocuteur fiable pour mener les dernières négociations nécessaires à la signature d’un accord politico-militaire avec les rebelles.
         Kinshasa avait annoncé au début du mois qu’un accord final devait être signé le 15 mars avec la branche du M23 dirigée par le général Makenga. Cependant, ce dernier a réagi à cette annonce relayée par la presse ; il a affirmé qu’il n’était pas question pour lui de signer un quelconque accord à cette date. C’est un nouvel échec pour Kampala, qui s’est posé en médiateur dans les négociations entre Kinshasa et le M23, ainsi que pour la communauté internationale, notamment l’ONU, qui s’est beaucoup investie dans les négociations. Le porte-parole du gouvernement congolais a déclaré le 12 mars dernier que « avec ou sans accord », les pourparlers de Kampala prendraient bien fin le 15 mars, ce qui ne laisse rien présager de bon pour la situation sécuritaire dans l’Est du Congo.
 
         A propos de l’accord d’Addis-Abeba, le défenseur des droits de l’Homme Jean-Claude Katende nous avait confié début mars: « pour ma part, je crois que compte tenu de tous les problèmes que les Congolais ont, cet accord est vraiment le bienvenu. […] L’accord peut être bon, ça dépend de la bonne volonté de toutes les parties prenantes, de la communauté internationale, des autorités congolaises et aussi des pays voisins impliqués dans la guerre au Congo ». Au regard des derniers développements, on peut légitimement questionner la bonne volonté des différents belligérants et voir d’un œil pessimiste l’accord de février dernier. Reste à savoir si le refus de Makenga n’est qu’un délai dans la signature ou s’il annihile absolument la possibilité d’une paix à l’Est à court terme.
Agathe Plauchut, diplômée de Sciences Po Aix et étudiante en Master II en 2012-2013, auteur de L’ONU face au génocide rwandais : le silence des machettes chez L’Harmattan (voir ci-dessous).
Sources
Entretien téléphonique avec Jean-Claude KATENDE, président de l’ASADHO à Kinshasa, 4 mars 2013.
Amnesty International, « Les civils doivent être protégés de l’escalade de la violence dans l’Est de la RDC », 3 mai 2012.
Conseil de sécurité des Nations Unies, Additif au rapport d’étape du Groupe d’experts sur la République démocratique du Congo (S/2012/348) concernant les violations par le Gouvernement rwandais de l’embargo sur les armes et du régime de sanctions, S/2012/348/Add.1, 27 juin 2012.
Conseil de sécurité des Nations Unies, Rapport final du Groupe d’experts sur la République démocratique du Congo, S/2012/843, 15 novembre 2012.
Presse française, congolaise et internationale: RFI, Jeune Afrique, New York Times, Great Lakes Voice.

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