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LE CONTRÔLE DE LA MER DE CHINE MÉRIDIONALE : ENJEU POLITIQUE OU GÉOSTRATÉGIQUE ?

29 Sep

   Depuis le début de l’année 2015, il ne se passe pas une semaine sans que les conflits en mer de Chine ne défraient l’actualité. Les tensions sino-américaines ont notamment atteint un sommet fin mai 2015, après qu’un avion américain P-8 Poséidon de la VIIe flotte ait survolé l’archipel des Spratly où les travaux de poldérisation (fabrication d’ilots artificiels) se sont accélérés ces dernières années.

    L’évènement a conduit à une escalade verbale entre Pékin et Washington inquiétant jusqu’en Europe. Le 25 mai, le quotidien chinois Global Times, contrôlé par le Parti Communiste Chinois (PCC) allait jusqu’à affirmer qu’une « guerre y était « inévitable » entre la Chine et les États-Unis et que, par conséquent, l’APL[1] devait s’y « préparer minutieusement ». Côté américain, le nouveau commandant de la flotte du Pacifique, déclarait dès sa prise de commandement, le 28 mai : « si on nous demandait d’agir cette nuit, nous défendrions les intérêts américains dans la zone indopacifique. Ce n’est pas une déclaration rhétorique, c’est dans notre ADN. »[2]

                                                                                    

Selon le Pentagone, les travaux de poldérisation qui concernent 5 récifs différents, ont permis de gagner pas moins de 800 hectares sur la mer, dont les trois quarts depuis le début de l’année 2015. De plus, en construisant des pistes et des installations portuaires sur ces ilots, la Chine se donne la capacité de projeter des forces dans la zone faisant craindre aux pays riverains une escalade militaire à court terme. L’évènement a de quoi étonner et pourtant, il s’inscrit dans la longue lignée des crises qui secouent la région depuis 2010. [3]

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  Jusqu’à cette date, le conflit pour le contrôle de la mer de Chine méridionale concernait surtout la Chine et ses voisins. Mais, quand en mars 2010 le conseiller d’Etat chinois, monsieur Dai Bingguo, a déclaré à deux hauts fonctionnaires américains en visite en Chine que « la mer de Chine du Sud se situe au centre des « intérêts vitaux » » chinois [4], il provoqua la stupeur des autorités américaines et asiatiques. Par cette déclaration, la Chine venait de hisser la mer de Chine méridionale au même plan que Taiwan, le Tibet et le Xinjiang. Connaissant l’intransigeance des Chinois concernant leurs « intérêts vitaux », les Américains réagirent avec vigueur. Dans les mois qui suivirent cette déclaration, ils multiplièrent les ventes d’armes aux pays de la région, renouant même avec le Vietnam (notamment avec un exercice naval dans la ZEE vietnamienne en aout 2010). En novembre 2011, Barack Obama annonça le « pivot américain » vers l’Asie, faisant de la mer de Chine un enjeu dans lequel la confrontation sino-américaine allait pouvoir commencer à se matérialiser.

    Cependant, si la mer de Chine méridionale s’inscrit dans la confrontation stratégique avec les Etats-Unis, demeure la question du fondement des revendications chinoises et de la raison pour laquelle la Pékin est capable de placer les pays de la région au bord de l’affrontement pour quelques ilots et bancs immergés. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : sur les presque 2 millions de km² revendiqués par la Chine, certaines zones sont des territoires émergés comme l’archipel des Paracels, les Spratly, des ilots ou bancs de sable comme Luconia Reef et Scarborough Reef ; d’autres hauts-fonds en revanche, sont complètement immergés comme James Shoal, le Banc Macclesfield et Truro Shoal. Cet espace revendiqué, en forme de « langue de buffle », ne laissant aux pays riverains que leurs eaux territoriales (12 nm des côtes), place la Chine dans une confrontation quasi-généralisée avec les pays de la région, que ce soit autour des iles Spratly où elle est en conflit avec le Vietnam, Taiwan, les Philippines, la Malaisie et Brunei ; sur les iles Paracels et le banc Macclesfield, avec le Vietnam et Taiwan ; sur l’atoll de Scarborough où elle s’oppose aux Philippines.

   Pourquoi donc choisir de coaliser tous les pays de la région et risquer de voir revenir la superpuissance américaine dans une région dans laquelle elle était jusqu’ici en retrait, pour des territoires qui, a priori, n’auraient d’autre valeur stratégique que le pétrole et les ressources halieutiques qu’ils renfermeraient dans leur sous-sol ? S’agit-il d’un enjeu politique national, d’un irrédentisme chinois ou d’un autre type d’enjeu ?

   Tout d’abord, l’argument politique national parait assez difficile à justifier. D’un point de vu diplomatique et légal, les prétentions chinoises s’appuient à la fois sur une réinterprétation douteuse de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et le tracé d’une ligne à 9 traits sur un atlas géographique fait par un nationaliste chinois inconnu en 1947 (juste après la conquête d’une partie des iles Paracels aux mains des Français).  Le tracé de la ligne à 9 traits sert à appuyer l’argument selon lequel la mer de Chine serait une mer territoriale adjointe à la métropole. Mieux encore, elle serait selon certains « experts » chinois une « mer historique » sur laquelle elle aurait des droits. Ce qui constitue une première entorse au droit international, puisque l’article 89 de la CNUDM dispose qu’ « aucun État ne peut légitimement prétendre soumettre une partie quelconque de la haute mer à sa souveraineté »[5]. De même, l’étude bathymétrique montre une séparation claire entre les plateaux continentaux de chaque pays concernés[6]. Aussi, du point de vue du droit international, les revendications chinoises n’ont aucune légitimité.

    Néanmoins, les Chinois ne se privent pas d’utiliser cet argument pour asseoir à chaque fois un peu plus leurs revendications. Ainsi, en réponse à l’annonce du « pivot américain », ils répliquent, le 21 juin 2012, en créant une entité administrative factice, les Iles Sansha, qu’ils placent sous l’égide de la province d’Hainan (ile à l’extrême sud de la Chine). Cette préfecture est destinée à gérer les 2 millions de km² d’espace maritime revendiqués par la Chine ce qui constitue un véritable pied de nez aux pays riverains.[7] Quelques mois plus tard, le 29 novembre 2012, par le biais de la presse nationale, Pékin informe que la province d’Hainan a décidé d’autoriser les patrouilles locales de police maritime à appréhender tout bateau étranger pénétrant illégalement dans « son secteur ».[8]

Efficace, cette décision permet aux gardes côtes chinois de patrouiller dans la zone et d’attaquer tous les navires des pays riverains (pécheurs, gardes côtes étrangers). S’ils se contentent de les éperonner, ou les attaquent au canon à eau, ces manœuvres tout en étant agressives permettent d’éviter l’escalade militaire, ce dont Pékin ne veut pas, bien entendu.

   Les affrontements sont réguliers, en particulier avec les gardes côtes vietnamiens. En 2014, ces tensions atteignent leur apogée lorsque la Chine décide l’implantation d’une plate-forme pétrolière dans le secteur 143 de la zone économique exclusive vietnamienne (à l’ouest des iles Paracels). Cette implantation se fait sous haute tension, la plate-forme est escortée par 80 navires chinois dont 7 bâtiments de guerre. Se livre à cette occasion une bataille au canon à eau avec des gardes côtes vietnamiens bien décidés à ne pas laisser la souveraineté de leur pays être ainsi violée. A Hanoi, ces affrontements déclenchent de violentes manifestations antichinoises. Après 5 jours d’émeutes, l’incendie de nombreuses usines chinoises autour de la capitale et le harcèlement continu de la plate-forme, les chinois la retirent en juillet.[9]

Cet évènement, tout en illustrant les limites de la tactique chinoise, nous donne un aperçu des moyens que le pays est prêt à mettre en œuvre pour arriver à ses fins. En 2013, il crée un corps de garde cote unifié pour mener ses incursions en mer de Chine méridionale et orientale (face au Japon et Taiwan). Celui-ci s’est depuis étoffé de bâtiments de plus en plus lourdement armés, la politique de Pékin consistant à verser des bâtiments de la marine chez les gardes-côtes.  En 2014, ils alignaient ainsi 74 bâtiments de plus de 1000t.[10] Face à une telle puissance, les pays de la région, même si ils ont considérablement renforcé leurs moyens, sont démunis et il est peu probable qu’ils puissent empêcher la Chine d’arriver à ses fins.

    De fait, le contrôle de cet espace maritime est capital pour Pékin. La « sanctuarisation » de la mer de Chine méridionale est un préalable indispensable à l’éviction de la puissance américaine dans la région. A cet égard, la stratégie de la Chine repose pour beaucoup sur sa capacité à tenir une posture de dissuasion crédible. Cela passe notamment par la capacité à faire sortir ses SNLE (classe Jin) des mers de Chine pour les mettre à distance de tir du territoire américain ou au moins de leurs bases dans le Pacifique. Une telle menace sur les intérêts américains rééquilibrerait le rapport de force qui désavantage la Chine aujourd’hui (réduite à une stratégie de dissuasion de seconde frappe). Cependant, il s’agit d’une tache des plus compliquées actuellement, la « première chaine d’îles » (Japon, Taiwan, Philippines), commandant l’accès à l’océan Pacifique, est entièrement contrôlée par les Américains et leurs alliés. Ceux-ci ont su tisser au fil des ans un réseau de bases et de stations de surveillance renseignant tous les mouvements chinois dans la région.

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 Or, pour que l’effet dissuasif des Jin soit complet, ils doivent pouvoir sortir en toute sécurité des mers de Chine, cela sans être repérés. C’est pourquoi la réunification avec Taiwan est cruciale. Proche de la Chine, l’île permettrait une fois passé le détroit de Bashi, au sud, ou le détroit de Myako, au nord, d’accéder directement à un espace océanique assez vaste pour qu’ils puissent s’y diluer.                                                                                              

    Entre ces deux points de passage, le détroit de Bashi situé à la sortie de la mer de Chine méridionale semble être la meilleure porte de sortie vers l’océan Pacifique. C’est d’ailleurs à proximité que les Chinois ont basé leurs SNLE (classe Jin). A Sanya, sur l’ile d’Hainan, ils peuvent atteindre rapidement les profondeurs en raison de la moindre extension du plateau continental. Néanmoins, les Jin[11] ont un défaut notoirement connu et capital, leur mauvaise signature acoustique, raison pour laquelle Pékin a besoin de faire de la mer de Chine méridionale « un bastion » selon D. Schaeffer, à la manière des Soviétiques sur la mer de Barents pendant la guerre froide et d’y  « exercer un contrôle sans partage ».

   Ainsi, bien plus qu’une simple lutte pour accaparer des matières premières ou pour répondre à des préoccupations de politiques intérieures, les conflits en mer de Chine méridionale révèlent leur dimension géostratégique. Elément clef dans la posture de dissuasion chinoise, la mer de Chine est également un point de passage obligé pour le commerce international et stratégique car situé en amont du détroit de Malacca. Dans cette optique, toute la dialectique développée par la Chine et ses rivaux consiste à développer des capacités à même d’emporter rapidement le contrôle de cet espace. Bien entendu, cette logique ne s’arrête pas à la dissuasion nucléaire, les moyens de surveillance (ELINT, SIGINT, ISR) sont d’une importance capitale pour assurer la permanence du contrôle et d’empêcher l’accès des forces adverses selon le principe développé par Julian Corbett de la « flotte en vie ». Les Chinois ont ainsi poursuivi la modernisation de tout l’éventail capacitaire qu’ils déployaient devant Taiwan depuis des années pour interdire l’accès de la zone à toute puissance étrangère qui aurait souhaité faire de l’ingérence dans leurs affaires. Cette doctrine appelée par les Américains Anti-Access/Aerial Denial (A2/AD) consiste à développer un ensemble de moyens déployés en réseaux (missiles balistiques conventionnels destructeurs de porte-avions, drone, sous-marins nucléaires d’attaque, avions de combat) pour progressivement pousser les forces armées américaines hors de ce que la Chine considère comme son pré-carré et prendre ainsi le contrôle des mers de Chine à moyenne échéance.                                                                                                                                                                                                                                          A cet égard, on peut se demander si l’affaiblissement (conjoncturel ou structurel) de l’économie Chinoise n’incitera pas ses dirigeants à développer une politique encore plus agressive (car mue par l’excitation du nationalisme) au cours des prochaines années.

Morgan Paglia, diplômé du M2 – promotion « Ceux de 14 »  année 2014-2015

[1] L’armée Chinoise

[2] http://www.stripes.com/news/pacific/new-pacom-chief-china-s-south-china-sea-island-claims-preposterous-1.349020

[3] photographie prise par le P-8 poséïdon américain en mai 2015 au-dessus de ce que les Américains ont appelé la « Grande Muraille » de sable

[4] « China. Tells U.S. that S. China Sea is ‘Core Interest’ in New Policy », <www.breitbart.com/article.

php?id=D9GNI5600&show_article=1>, Associated Press, 3 juillet 2010

[5] Daniel Schaeffer « Mer de Chine : une sanctuarisation chinoise » Revue de la défense nationale tribune n°14,

[6] Ibid.

[7] Le Monde « Une minuscule préfecture chinoise sort de l’eau », 20 aout 2012                            http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/07/20/une-minuscule-prefecture-chinoise-sort-de-l-eau_1736383_3216.html

[8] Op cit. Daniel Schaeffer p.378

[9] « Des flottes paramilitaires en première ligne des conflits maritimes en Asie » DSI n°106, septembre 2014, p.44

[10] Alexandre Shelton-Duplaix « Des flottes paramilitaires en première ligne des conflits maritimes en Asie » DSI n°106, septembre 2014

[11] « Les sous-marins nucléaires ne sont pas aussi capables que la Chine le prétend » Sortir du nucléaire, 21 novembre 2013 http://www.sortirdunucleaire.org/Les-sous-marins-nucleaires-chinois

LE CORRIDOR MARITIME DE LA « MEDITERRANEE ASIATIQUE », AXE MAJEUR DE LA MONDIALISATION

19 Mai

Espace singulier entre terre, mer et ciel qui voit une guirlande d’archipels (Japon, Philippines, Indonésie …) faire face à la masse continentale de l’Asie tout en délimitant des mers bordières qui forment autant de bassins interconnectés (mer du Japon, mer aune, Mers de Chine orientale et méridionale, mer de Sulu, mer des Célèbes …), le corridor maritime de la « Méditerranée Asiatique » 1 est fermé au sud par les détroits indonésiens et vient s’essouffler au nord entre Vladivostock, l’archipel japonais (Honshu et Hokkaido) et l’île de Sakhaline dans la Manche de Tartarie. Loin de constituer un espace clos, la notion de corridor maritime présume un axe de transport principal (auquel peuvent être associés des axes secondaires) le long duquel se déploient des carrefours urbains (en l’espèce des ports associés à des chaînes de production hinterlandisées ou non) interdépendants et connectés en réseaux qui participent à dynamiser des voies de circulation à différentes échelles2. Il se définit alors plus par des flux que par des frontières immobiles. Creuset où se fondent les initiatives industrielles et entrepreneuriales couplées à l’activité d’innovation, « la Méditerranée asiatique » a connu depuis les années 1980 une croissance économique exceptionnelle, en grande partie fondée sur les exportations vers l’Amérique du Nord et l’Europe. « Workshop of the world », les pays riverains de la « Méditerranée asiatique » se sont spécialisés dans l’exportation de produits manufacturés en fonction de leur rôle dans la division régionale et internationale du travail. Espace multiplicateur des échanges, interface entre les différentes aires de civilisations se référant à des systèmes économiques et sociaux très hétérogènes, le corridor maritime de la « Méditerranée asiatique » constitue une véritable « épine dorsale de la mondialisation »3, définie par Laurent Carroué4 comme le « processus de diffusion du système d’économie marchande dans l’espace mondial ». Dans la dernière décennie, si son insertion dans la mondialisation des échanges ne s’est pas démentie, on assiste à une régionalisation dont témoigne la très forte croissance du commerce asiatique intra-régional5.
Notre démonstration se propose d’étudier les tensions pesant sur l’espace du corridor maritime de la « Méditerranée asiatique », produites par des combinaisons complexes associant les jeux d’acteurs divers (organisation inter-étatiques, États, acteurs privés, groupes criminels,…) et le processus de mondialisation, qui font s’entrechoquer les intérêts, particuliers ou partagés, et les échelles géographiques.
Après avoir constaté la domination du CMMA sur l’artère circumterrestre des circulations de marchandises et les conséquences spatiales induites par cette insertion dans la mondialisation, il s’agira de le penser comme un espace de compétition autour duquel s’articulent et se répondent un « Jeu de go » régional » et un « Grand Jeu » planétaire. Enfin, dans un exercice plus prospectif, il sera question de réfléchir aux perspectives d’avenir du CMMA.

1. Le CMMA domine l’artère circumterrestre des circulations de marchandises
1.1 Archéologie d’une voie de circulation bimillénaires
Le rôle du corridor maritime de l’Asie orientale dans les circulations des marchandises est ancien. L’existence de la route maritime du Sud-Est Asiatique est attestée aux IIème et Ier siècle av. J.-C. Le commerce chinois direct avec Ceylan a commencé au début de l’ère chrétienne. A la même période, le cabotage de bateaux de commerce indien le long des côtes de la Malaisie puis de l’Indochine contribue à mettre en relation Asie du Sud et Asie de l’Est. Les Chinois « exportent » déjà soie, céramique, papier et cuivre, prioritairement vers le Japon et l’Asie du Sud-Est, tandis que les Indiens font commerce de tissus (cotonnades, mousselines), cauris (coquillage servant de monnaie ramassés aux Maldives et entassés au Gujarat), perles (coralines) et épices. Entre le VIIème et le XVIIème siècle, notre espace d’étude est le théâtre du déploiement successif ou concomitant d’acteurs maritimes dynamiques. La thalassocratie de Srivijaya (dont la capitale Palembang est située au sud de l’île de Sumatra) commande notamment les détroits de Malacca et de la Sonde entre le Xème et le XIIIème siècle. A partir du XIVème siècle, la ville-Etat de Malacca prend son relais en bâtissant un empire commercial maritime reposant sur un réseau marchand connecté tous azimuts à l’Inde, la Perse, la Syrie, l’Afrique de l’Est et la Méditerranée mais aussi avec la côte birmane, le Siam, la Chine et le Japon jusqu’à constituer « le plus grand système commercial de l’époque »6. Véritable « hub », il concentre des épices de toute l’Asie du Sud-Est et assure dans le même temps la distribution des textiles indiens. L’apogée de la puissance maritime chinoise est – quant à elle- à situer entre le XIIIème et le XVIème siècle (fin des dynasties Song et Yuan et période de la dynastie des Ming). Il suffit de rappeler la gloire de la « Flotte au Trésor » chinoise placée au XIVème siècle sous le commandement de l’amiral eunuque et musulman Zheng He (1371-1433). Disposant d’une flotte de 3500 navires servie 37000 marins, elle sillonne les mers de l’estuaire du Yangzigjiang jusqu’à Zanzibar. Elle prenait appui sur une structure réticulaire complexe déployée en Asie du Sud et du sud-Est mêlant réseaux de marchands et réseaux officiels. Cette grande politique maritime chinoise était l’objet de l’hostilité des lettrés confucianistes, jaloux de leur pouvoir et composant l’essentiel de la bourgeoisie impériale. Ils s’opposaient à une bourgeoisie commerçante tournée vers la mer dont ils jugeaient les activités trop dispendieuses pour les finances impériales. Ils préféraient le tribut au commerce. Si le repli continental chinois fut acté aux XVème et XVIème siècles, si les circulations maritimes autorisées périclitèrent, en revanche la contrebande connut un florissant essor. Plus au nord, des réseaux maritimes et les circulations associées connurent des fortunes comparables. L’archipel japonais des Ryûkyû fut par exemple tout au long de la période Edo (1603-1868) la plaque tournante du commerce entre la Chine et le Japon, avant que le Japon ne se ferme à son tour. Une bourgeoisie japonaise, encore embryonnaire installa des comptoirs en Asie du Sud-Est7.
L’arrivée des Européens dans la zone suivit l’ouverture de la route des Indes par Vasco de Gama (1497-1498). Aux navires espagnols et portugais8 croisant en « Méditerranée asiatique », s’ajoutèrent successivement les Hollandais9, les Anglais10 et les Français11, prolongeant les routes commerciales jusqu’en Chine puis au Japon. Dans les premiers temps, ces circulations « mondialisées » fonctionnaient à sens unique (cale vide au départ de l’Europe puis approvisionnement dans les comptoirs de Malacca, Macao ou encore Batavia servant comme autant de points d’appui dans leur stratégie mondiale). Au XIXème siècle, de la fondation de Singapour en 1819 et des Straits Settlements britanniques jusqu’au « 55 jours de Pékin » pendant la guerre des Boxers, (1899-1901), des guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) à l’expédition du Commodore Peary au Japon en 1854, les puissances européennes et occidentales lancées dans un « Grand Jeu » colonial (au premier rang desquelles le Royaume Uni) n’ont eu de cesse de forcer les grands ports est-asiatiques à s’ouvrir. Aux 5 treaty port initiaux ouverts par le traité de Nankin en 1842 s’ajoutent 87 ports maritimes, fluviaux, villes frontières et nœuds ferroviaires jusqu’en 1917 ; Shanghai et Hong Kong assumant des fonctions centrales. Si les puissances occidentales parviennent à s’imposer comme les maîtres d’une « Méditerranée asiatique » conçue comme un des plaques tournantes du grand commerce international12, le commerce maritime intra-asiatique poursuit son développement et bénéficie notamment du dynamisme -jamais démenti- des diasporas négociantes chinoises et malaisiennes. Au final, il s’agissait pour les puissances extra-asiatique autant de s’approvisionner en épices, thé ou opium que -dans un contexte de promotion du libre-échange- de forcer la porte des marchés asiatiques afin de pouvoir trouver des débouchés pour les produits manufacturés usinés sur le Vieux Continent.
Au XXème siècle, le corridor de la « Méditerranée asiatique » est demeuré à la confluence des enjeux politiques et économiques régionaux et globaux. Les États-Unis s’imposant peu à peu comme l’acteur extérieur majeur depuis leur installation en 1898 aux Philippines. De la guerre russo-japonaise de 1905, à la « Guerre de 15 ans » (1931-1945) qui vit s’opposer l’impérialisme nippon au continent puis aux Etats-Unis avec comme projet de faire de la « Méditerranée asiatique » une véritable « Mare Nostrum » dominée par l’Empire du Soleil Levant, des conflits de Corée ou du Vietnam sur fond de Guerre Froide aux tensions actuelles avec la Corée du Nord, l’espace maritime du CMMA reste aux centre des préoccupations géostratégiques des puissances régionales et mondiales. A partir des années 1970-1980, la croissance économique de l’Asie de l’Est et du Sud-Est portée successivement par le dynamisme industriel et commercial du Japon, des Dragons, des Tigres puis de la Chine a bouleversé la géographie économique de la région et réorienté le commerce international. Le CMMA se positionne alors comme un pôle majeur sinon hégémonique pour la circulation des marchandises dans un contexte de mondialisation des échanges.

1.2 Le CMMA ou l’apogée la mondialisation par la conteneurisation
La mondialisation se caractérise depuis les années 1980 par une explosion des flux de marchandises. Près de 90 % des marchandises empruntent au moins une fois une voie maritime au cours de leur trajet. Ce trafic maritime mondial est ordonné autour d’une artère circumterrestre centrée sur l’Asie, en particulier sur la « Méditerranée asiatique ». Sur cette artère circulent pétroliers, vraquiers et autres porte-conteneurs géants. La conteneurisation est l’outil maritime essentiel qui rend possible cet accroissement des échanges par voie maritime et au delà, le développement exponentiel du commerce mondial des échanges de biens manufacturés. A la charnière des échanges mondiaux, le CMMA s’articule donc avec les grandes routes maritimes mondiales. La Route Pacifique le relie aux États-Unis en empruntant les chemins les plus courts entre les deux rives13. Elle est prolongée par la route du canal de Panama qui permet de desservir la côte est des États-Unis ou l’Europe occidentale. La liaison Asie-Europe est assurée essentiellement par des lignes régulières qui mettent en relation la Northern Range (du Havre à Hambourg) avec le CMMA en suivant la route maritime de l’Ouest (Malacca, Aden, Mer Rouge, Suez, Méditerranée, Gibraltar, manche, Mer du Nord). Par exemple, la CMA-CGM (souvent en coopération avec d’autres opérateurs : Evergreen, Maersk, MSC …) propose 10 liaisons assurées pour chacune d’entre elles par 10 porte-conteneurs de taille équivalente14 pour un trajet compris entre 60 et 80 jours. Ces liaisons FAL (French Asia Line) desservent entre 10 et 20 ports selon les formats. A ces flux mondialisés, se superposent des routes maritimes régionales qui structurent l’espace du CMMA. Elles révèlent un commerce interne à la région dynamique qui agit par complémentarité des économies et de la division régionale du travail. Ainsi, l’Australie exporte vers ses partenaires asiatiques des matières premières et leur achète des biens manufacturés. Enfin, l’essentielle route maritime des hydrocarbures relie le Golfe Persique et la mer Rouge (pétrole soudanais) à l’Asie de l’Est en empruntant le détroit de Malacca afin de couvrir les besoins énergétiques de la Chine (premier importateur mondial de pétrole), du Japon ou encore de l’Indonésie, qui malgré sa production et sa qualité de membre fondateur de l’Opep est aujourd’hui un importateur net de pétrole.
Pivot des échanges mondiaux, le CMMA est parcouru par une grappe impressionnante qui s’étire de Port Kelang15 à Tokyo regroupant les principaux ports mondiaux16. Ils dominent le tonnage global des marchandises et commandent les trafics de conteneurs17. Huit des dix premiers ports mondiaux pour les tonnages sont chinois. Ils profitent d’une façade maritime favorisée depuis la fin des années 1970 par la politique des ZES (Zone économiques Spéciales). Ces grands ports du CMMA sont de véritables plate-formes multimodales qui redistribuent les flux. Ce fonctionnement en hub and spoke18 participe d’un maillage de l’espace du CMMA qui compte bien plus que des frontières géographiques pour en délimiter les contours. Ce maillage est lui même hiérarchisé. Il est fait de plate-formes principales (hubs) et de flux régionalisés (feeders19) qui collaborent autant qu’elles se concurrencent. François Gipouloux décrit ce maillage comme en perpétuelle recomposition en fonction de la volatilité des flux en question (celui des biens physiques, des capitaux, des informations et des personnels)20. Cette stratégie de hub and spoke est soumise à la conjoncture économique mondiale (baisse de 20% du trafic en 2008 et 2009 pour le port de Shanghai). Reliés à des hinterlands concentrant des fonctions productives, ces ports polarisent non seulement l’activité mondiale et régionale mais aussi réorganisent les territoires à une échelle infra-régionale. L’attractivité du port de Shanghai – véritable plate-forme vers l’Asie du Nord- profite au port de Ningbo voisin de 125 km au sud. Lorsqu’il s’agit d’accroître les capacités de chargement de déchargement du port de Shanghai, d’éviter les problèmes de tirant d’eau et d’ensablement du port ancien de Waigaoqiao, les activités portuaires sont en partie transférées sur une île artificielle -Yangshan- abritant un port en eau profonde et située à l’issue d’un pont de 33 km de long. Le port de Singapour rend compte d’une même organisation de l’espace portuaire régional. Disputant à Shanghai la première place mondiale pour le trafic de marchandises, il participe de la même logique de hub and spoke vers l’Asie du Sud ainsi que pour les trafics liés à l’économie singapourienne (importations de matières premières et exportations de produits finis), confirmant sa vocation de grand emporium du sud du CMMA. Conjuguant les effets de la mondialisation, de la littoralisation et de la métropolisation, l’espace du CMMA apparaît comme fortement polarisé, l’organisation réticulaire des principaux pôles -Singapour, Hong Kong, Shanghai, Séoul, Tokyo – autour d’axes de circulations maritimes dynamiques et intégrés à l’Archipel Mégalopolitain Mondial décrit en 1996 par O. Dolfuss21, accentue les disparités pré-existantes avec les espaces intérieurs. Le défi pour les États riverains de « la Méditerranée asiatique » est de résoudre l’aporie entre la nécessité de peser sur le jeu régional et mondial tout en maintenant la cohésion de leurs territoires.
2. Le CMMA : entre « jeu de go » régional et « Grand Jeu » planétaire
2. 1 Le CMMA au centre des subtils jeux asiatiques
Axe de circulation vital pour les pays riverains, et au delà, colonne d’eau recelant des ressources halieutiques, fonds marins offrant des possibilités pour des activités offshores d’exploitation d’hydrocarbures, le CMMA attise les convoitises. Les tensions potentielles ou avérées entre les différents protagonistes sont amplifiées par les nombreuses difficultés à élaborer des frontières stables et consensuelles dans cet espace complexe qui voit s’imbriquer espaces maritimes et îles, et les logiques géographiques ou géologiques se heurter à des revendications parfois séculaires.
Le CMMA peut être considéré comme une mer intérieure ouverte sur l’extérieur par des détroits qui sont autant de « portes océanes »22 stratégiques. Détroits indonésiens (Malacca, Sonde, Lombock, Macassar, Mindoro,…), détroit de Taïwan entre la RPC et Taïwan, détroit de Tsushima entre Japon et Corée, la pression sur ces verrous est d’autant plus exacerbée que le trafic maritime connaît une croissance exponentielle. L’ouverture de ces détroits est vitale pour les économies de la zone, en particulier pour le Japon (41% de ses importations dont 80 % de son pétrole transitent par le détroit de Malacca) et la Chine. Le détroit de Malacca relie la mer d’Andanam à la mer de Chine orientale Avec plus de 75000 navires par an, il capte 30 à 40% du trafic mondial (40% du trafic d’hydrocarbures) ainsi qu’un très important trafic intrarégional. S’il se déploie sur 900 km de long et de 50 à 300 km de large, il se termine par un goulet de moins de 3 km où les fonds s’élèvent à 25 m au dessous du niveau des eaux. Sujet aux tentatives d’appropriation entre les États riverains23, la Convention de Montego Bay en 1982 a définit, pour le détroit, un régime de passage en transit, moyen terme entre « le droit de passage inoffensif » et « la libre circulation maritime et aérienne en haute mer », garantissant la liberté d’accès au détroit.
Le règlement des frontières maritimes entre les États riverains de la CMMA demeure suspendu à la résolution de conflits gelés. Malgré la ratification de la Convention des Nations Unies pour le Droit de la Mer (CNUDUM)24 par la plupart des États concernés25, les tensions se cristallisent en particulier sur la souveraineté des îles. Du nord au sud de « la Méditerranée asiatique » les litiges sont nombreux. Japon et Russie se disputent les Kouriles du Sud, groupes de 4 îles habités. Le Japon et les deux Corées s’opposent sur la question de l’île Takeshima/Tok-do dans la mer du Japon26, un deuxième contentieux entre le Japon et la Corée du Sud et concerne les îles de Danjô-guntô et Tori-shima27. Le Japon, la Chine et Taïwan revendiquent chacun leur souveraineté sur l’archipel des Senkaku-shotô/ Diaoyutai28. Au sud du CMMA, la Chine, Taiwan et le Vietnam se disputent la souveraineté territoriale et l’instauration d’une ZEE sur les archipels coralliens inhabités des Spratleys et des Paracels. Les Philippines, la Malaisie et Brunei ont également des prétentions partielles sur ces espaces. Cette zone est d’autant plus stratégique pour la Chine qu’une nouvelle base de sous-marins nucléaires a été récemment positionnée sur l’île de Hainan, dans le sud du pays. Fidèle à sa stratégie d’occupation de la zone, Pékin avait déjà annoncé début 2010 sa ferme intention de développer le tourisme dans l’archipel des Paracels, suscitant alors de vives réactions de la part des pays voisins alors qu’en 2011 un navire d’étude sismographique de la compagnie nationale Petro Vietnam a vu son matériel endommagé par trois patrouilleurs chinois alors qu’il se trouvait à peine à 120 miles des côtes vietnamiennes. Le 18 mai 2014, les autorités de Pékin décident l’évacuation de 3000 ressortissants chinois du Vietnam, suite aux violentes prises à partie par des manifestants vietnamiens de ses intérêts économiques et diplomatiques dans le pays, manifestations provoquées par l’annonce par les autorités chinoises de forages à venir dans la zone des Paracels29. Les tensions entre les deux voisins ne sont pour l’heure pas prêtes de retomber. Aujourd’hui moins médiatique, le cas du Timor-Leste semble sur la voie de l’apaisement L’indépendance du Timor-Leste, territoire de petite taille au sein de l’archipel indonésien, rattaché en 1975 malgré une tradition lusophone et catholique, a été obtenue suite à un référendum en 1999 donnant une majorité aux indépendantistes suivi de l’accès à l’indépendance en 200230.

 

2.2 La Chine, entre « Jeu de go » régional et « Grand Jeu mondial »
Ces multiples écueils rencontrés en « Méditerranée asiatique » pour définir des frontières maritimes consensuelles, pour isolés qu’ils apparaissent au premier regard, s’inscrivent dans un « Grand Jeu » régional, impliquant au premier chef la République Populaire de Chine. Dopée depuis trente ans par une croissance économique impressionnante et un sentiment de la fierté nationale retrouvé, la Chine mène une ambitieuse stratégie maritime régionale31, reprenant à son compte la citation de Sir W. Raleigh32 : « Quiconque contrôle la mer contrôle le commerce ; quiconque contrôle le commerce mondial contrôle les richesses du monde, et conséquemment le monde en soi ». Les autorités de Pékin de poursuivre trois objectifs : sécuriser des routes maritimes empruntées par 90% du commerce international chinois (en particulier l’approvisionnement pétrolier), exploiter les ressources pétrolifères off-shore et halieutiques (les ambitions de souveraineté maritime de la Chine s’expliquent donc aussi par la volonté de disposer des ressources des fonds marins) et accéder au grand large, l’océan Pacifique, pour devenir réellement une puissance de dimension mondiale (ce qui implique non seulement de contrôler le détroit de Formose et Taïwan, objectif premier de la réunification chinoise, mais aussi de franchir les chaînes d’îles qui s’étendent du Japon jusqu’aux Philippines ; ce qui commande la volonté de développer une Blue Water Navy et non plus seulement une Brown Water Navy.)
Ces trois objectifs géopolitiques expliquent que la Chine ait pu déclarer officiellement, en 2010, que la mer de Chine devait désormais être considérée comme étant du même niveau d’intérêt stratégique que Taïwan, le Tibet ou le Xinjiang. L’ampleur de la demande en matière de souveraineté maritime est immense. Alors que la ZEE chinoise ne couvre aujourd’hui que 800 000 km2 (contre plus de 11 millions pour la France), il convient de prendre la mesure de ce que la Chine ambitionne de recouvrir : en comptant les îles disputées en mer de Chine du Sud (Spratleys et Paracels) ou avec le Japon et la Corée du Sud, ce sont plus de 3 millions de km2 de zones économiques exclusives et d’extension du plateau continental qui sont revendiqués.
Le problème est que cette ambition est en contradiction flagrante avec les intérêts géopolitiques d’au moins cinq puissances rivales :
– Le Japon est sans doute le principal problème maritime de la Chine. Outre le fait qu’il ne faut jamais oublier que Taïwan a été arraché à la Chine continentale par le Japon (traité de Shimonoseki de 1895), ces deux pays ont en commun la même préoccupation principale : sécuriser des routes du commerce international et d’approvisionnement en matières premières qui sont les mêmes ? La stratégie maritime des Forces maritimes japonaises d’auto-défense est commandée par trois cercles concentriques ayant pour centre le Japon. Le premier anneau concerne la sphère d’influence immédiate du Japon, comprenant la mer de Chine orientale, la mer du Japon, certaines parties de la mer Jaune et du Pacifique Nord. La priorité japonaise y est de protéger les îles de toute attaque pouvant venir de la Corée du Sud (îles Takeshima pour les Japonais, Dokdo pour les Sud Coréens) comme de la Chine (îles Senkaku pour les Japonais, Diaoyu pour les Chinois). Sur le plan maritime, la Corée du Nord n’est pas considérée comme une menace aussi importante que la Corée du Sud ou la Chine, car elle ne pose pas le problème de l’accès à l’énergie et aux ressources minérales off-shore. Au-delà du problème de la souveraineté sur les îles revendiquées, de part et d’autre, la volonté chinoise de traverser la chaîne d’îles japonaises au-delà de la fosse d’Okinawa (notamment dans le passage entre les îles Okinawa et Miyako) et ce afin d’atteindre le Pacifique, constitue aussi, aux yeux du Japon, une menace stratégique directe. Le deuxième anneau stratégique japonais intéresse la mer de Chine méridionale. Par celle-ci passe 90% du commerce japonais et ses riverains accueillent une part importante de la base industrielle japonaise. Pour s’assurer que les Chinois ne soit en situation d’être la puissance hégémonique de la zone et s’accapare les ressources (hydrocarbures off-shore et richesse halieutique des Paracels et des Spratleys), les Japonais renforcent leur coopération avec le Vietnam et les Philippines. Au-delà de la mer de Chine méridionale (troisième anneau), les ambitions japonaises sont encore limitées, même si le pays participe aux opérations internationales de lutte contre la piraterie au large de la Somalie. Tokyo n’est pas encore entré dans la logique de construire une capacité significative de projection de force lointaine.
– L’Inde est le second obstacle aux velléités chinoises d’accès à la puissance maritime. Depuis la fin de la Guerre Froide, l’Inde développe son influence en Asie du Sud-est, en prenant appui sur des relations privilégiées tissées avec le Vietnam et les Philippines et poursuivant comme objectif principal de bloquer la projection chinoise vers l’océan Indien. La priorité maritime de l’Inde est de maintenir son leadership régional sur l’océan Indien. La stratégie chinoise du collier de perles qui vise à aménager le long des routes maritimes des facilités portuaires (Birmanie, Bangladesh, Sri Lanka, Maldives, Pakistan) est perçue comme une menace par New-Delhi. La sur-activité indienne en mer de Chine méridionale est donc à interpréter comme une réponse à la sur-activité chinoise dans l’océan Indien.
– Quoique bien plus faible que l’Inde, le Vietnam constitue le troisième obstacle sérieux aux ambitions maritimes de la Chine. Fin ruban de terre tendu entre les bassins de la Rivière Rouge et du Mékong, la mer et ses ressources sont indispensables au développement du pays. Les activités maritimes représentent la moitié du PIB de ce pays. Le pétrole brut sorti de Cuu Long Bay génère près 5 milliards de dollars annuels et couvre les importations de pétrole raffiné. Exploité depuis 1975, le site arrive en fin de course. Le Vietnam doit impérativement trouver une solution de substitution au risque de devenir à brève échéance importateur net de pétrole et de voir son modèle de croissance menacé. L’activisme naval chinois dans les Paracels et les Spratleys est donc ressenti par les Vietnamiens comme une menace grave pesant sur la souveraineté même du pays autant que sur son accès à des ressources halieutiques et énergétiques vitale. Ce qui explique le rapprochement méfiant engagé par les autorités d’Hanoï avec les autorités américaines.
– Alliées historiques des Etats-Unis, Philippines disputent elles aussi les Spratleys à la Chine . Au mois de septembre 2013, des marins chinois ont posé des structures en dur sur l’atoll de Scarborough situé à un peu plus de 200 km des Philippines à l’intérieur de sa ZEE revendiquée et à 650 km de l’île chinoise de Hainan, entraînant les protestations les plus vives du gouvernement de Manille33.
– En arrière plan, les États-Unis, qui entendent conserver la domination sur le Pacifique (domination qu’ils ont obtenue en brisant au XXe siècle l’ascension du Japon) déploient une stratégie indirecte, qui n’est pas sans rappeler les grandes heures du «containment » qui suivent implique selon une échelle décroissante de la menace, le Japon, l’Inde et le Vietnam.

L’affirmation de la présence chinoise sur d’autres mers (la Méditerranée reçoit depuis 2007 des navires chinois, l’implication chinoise dans la lutte contre piraterie en particulier pour sécuriser les routes maritimes de la corne de l’Afrique) confirme la montée en gamme de la puissance navale chinoise. Cependant, la Chine est encore bien seule dans ses ambitions maritimes au moins de la mer Jaune jusqu’à la mer de Chine méridionale (car dans l’océan Indien elle peut s’appuyer sur tous les rivaux de l’Inde). Si quelques convergences (qui entend bien maintenir, au détriment du Japon, sa souveraineté sur les Kouriles, condition de sa projection vers le Pacifique depuis la mer d’Okhotsk) pourraient être trouvées avec la Russie, de même que le champ de compétence du Groupe de Shanghai pourrait être élargi à la dimension maritime, sur le long terme Moscou reste méfiant face à la toute-puissance de la Chine d’autant que sa coopération militaire avec Hanoï et New-Delhi entre en contradiction avec l’idée d’un rapprochement trop étroit avec Pékin.
Pour assurer sa sécurité et sa croissance et en dépit des obstacles énumérés, la Chine entend bien se frayer un chemin libre vers les océans Pacifique et Indien. Cette « envie de large » de la Chine a pour réplique une montée en puissance des programmes d’armement naval dans la région. Les autorités chinoises ont d’ailleurs compris que jouer uniquement sur les rapports de force navals et géopolitiques ne suffira pas pour atteindre leurs objectifs. Comment ne pas voir dans la « tournée de charme » du nouveau Président chinois Xi Jinping en octobre 2013 en Malaisie, en Indonésie et aux Philippines 34, qui profita de l’annulation de la tournée du Président Obama35 dans la région (retenu à Washington par la crise du Shutdown), la volonté de positionner la Chine en puissance « responsable » et « pacifique » disposée à régler les contentieux frontaliers et à investir dans les États riverains du CMMA ?

3. Quel avenir pour le CMMA ?
3.1 « Une mer en partage »36 ?
Une voie pour la coopération s’ouvre-t-elle en « Méditerranée asiatique » ? Les dossiers ne manquent pas qui nécessitent à minima un traitement régional. La lutte contre la piraterie au même titre que celles contre les trafics illicites (armes, stupéfiants, êtres humains, migrations clandestines ou encore les pêches illégales) sont des préoccupations communes à tous les États riverains du CMMA. Les abcès de fixation de l’antimonde sont y nombreux. Macao demeure la capitale mondiale du jeu et des trafics en tous genres (4 fois plus de mise qu’à Las Vegas en 2011). Les paradis fiscaux sont pléthores sur les bords de la « Méditerranée asiatique ». Singapour est considérée comme une véritable « Suisse asiatique » jalouse de son secret bancaire puisque sa législation permet l’existence de donneurs d’ordres non identifiables depuis des sociétés implantées dans le micro-Etat. En Malaisie, l’île de Labuan37 garantit aux clients de ses établissements bancaires, le refus de communiquer le nom des titulaires des comptes abrités et un taux d’imposition à 3 %. Bien positionnée entre Chine et Inde, elle a vocation à développer ses activités de hub bancaire et financier du sud-est asiatique. Dans un autre secteur, l’Asie du Sud-Est demeure le troisième foyer au monde de piraterie avec une recrudescence récente des attaques après quelques années de moindres activités (141 attaques en 2013)38. Cette situation s’explique par un contexte de mafias puissantes, de pauvreté endémique auxquelles se superposent des revendications indépendantistes et un irrédentisme religieux actif. Depuis une vingtaine d’années, la lutte contre la piraterie est un intéressant laboratoire pour la coopération entre les États riverains (et au delà d’ailleurs) de la « Méditerranée asiatique » qui initient des collaborations autour de la défense d’intérêts partagés. Dès 1992, un centre régional de lutte contre la piraterie est crée avec le concours de l’Organisation Maritime Internationale (OMI, qui dépend de l’ONU). Un Forum des armateurs régionaux, basé à Kuala Lumpur et mis en place à l’initiative du Japon, est géré conjointement par la Chambre internationale de commerce et l’OMI. L’augmentation des capacités de surveillance, l’organisation de patrouilles coordonnées (par exemple entre Singapour et l’Indonésie, l’Indonésie et la Malaisie, la Malaisie et la Thaïlande pour le détroit de Malacca), l’amélioration de la communication entre les différents centres opérationnels sont autant de mesures prises au niveau national et bilatéral. Progressivement une réponse plus globale a été organisée dans un cadre multilatéral : opération Malsindo39, Eyes in the Sky40, L’Intelligence Exchange Group41. L’ensemble de ces actions sont coordonnées par un Joint Coordination Committee. De plus deux structures multilatérales sont chargées de partager l’information d’intérêt maritime ont été inaugurées au début des années 2000 : l’Information Sharing Centre (ISC) et de l’Information Fusion Centre (IFC)42. Dans le prolongement de la lutte contre la piraterie en « Méditerranée asiatique », les exercices conjoints entre forces navales permettent de développer la coopération mais aussi une interopérabilité entre les différentes forces des pays participants. La lutte contre la piraterie et le terrorisme maritime, contre les trafics illicites ou plus récemment les opérations civilo-militaires43 sont autant de domaines dans lesquels une communauté de doctrine permet une plus grande capacité de coopération. Ces exercices auxquels participent des acteurs extérieurs comme l’Inde ou les États-Unis constituent un chantier majeur de l’ASEAN dans le domaine de la coopération sécuritaire. L’ASEAN joue une part de sa crédibilité sur son aptitude à formuler une réponse régionale à ces problématiques sécuritaires. Comme l’a reconnu le 11 mai 2014 le chef de la diplomatie indonésienne, Marty Natalegawa, à occasion du sommet de l’organisation à Naypyidaw (Birmanie), « la mer de Chine méridionale reste une épreuve pour l’Asean»44. Les litiges frontaliers en Mer de chine méridionale sont autant de freins à la mise en place du projet de marché économique commun de 600 millions d’habitants (regroupant Thaïlande, Malaisie, Singapour, Indonésie, Philippines, Brunei, Vietnam, Laos, Birmanie, Cambodge) porté par l’ASEAN et ambitionnant de peser face à la Chine et à l’Inde. De plus, ils illustrent les difficultés de la construction du dialogue avec les voisins chinois, japonais et coréen (ASEAN + 3). L’objectif d’une mise en œuvre effective en 2015 semble aujourd’hui difficilement tenable45. Cette coopération entre États riverains de la « Méditerranée asiatique » est donc à construire ou à renforcer selon les échelles et les organisations. Aire du « Grand Mékong »46, zones de coopération de la mer du Japon47 et de la Chine du Sud48 , partenariat de la mer Jaune49, zone de croissance de l’Est de l’ASEAN ou BIMP50, triangle de SIJORI51, de Medan52 ou de Tumen53 sont autant d’initiatives à l’échelle infra-régionale pour favoriser l’intégration économique et la coopération en Asie de l’Est. A l’échelle supra régionale, l’ASEAN cherche depuis le milieu des années 90 à élargir l’implication de partenaires extérieurs notamment par le biais de l’Asean Regional Forum (auquel participent les Etats-unis, le Japon, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, l’UE et depuis une dizaine d’année la Chine et la Russie). Portée sur les fonds baptismaux en 1989, l’APEC54 s’est donnée comme objectif en 1994 de favoriser « la libération des échanges et des investissements dans la région Pacifique »55. La compétition Chine/ États-Unis est au cœur des enjeux de ces organisations à une échelle macro-régionale. Au mois d’avril 2014, Pékin a proposé de mettre sur pied un « groupe de travail » pour étudier la faisabilité d’un « Accord de libre-échange Asie-Pacifique »56 (FTAAP), a annoncé à des journalistes Wang Shouwen, ministre adjoint du Commerce. Cette proposition intervient avant une rencontre en Chine, le mois suivant, des ministres du Commerce des États membres de l’APEC (Forum de Coopération économique pour l’Asie-Pacifique)57. Cette proposition chinoise arrive sur la table alors que les négociations sur le TPP58 (Partenariat trans-Pacifique ou TPP), défendu par les États-Unis et qui regrouperait 12 États dont le Japon, l’Australie, la Malaisie et le Mexique – tous membres de l’APEC) restent suspendues à la position du Japon, Tokyo ne voulant rien lâcher sur ses cinq « vaches sacrées »: sucre, riz, blé et produits à base de céréales, viande de bœuf et de porc, produits laitiers. Traités de libre-échange et enjeux sécuritaires sont des dossiers majeurs alors que les dangers pesant sur la navigation et la stabilité de la région demeurent assez prégnants tout au long du CMMA pour que la question de routes maritimes alternatives revienne régulièrement au premier plan 59

3.2 La mondialisation peut-elle s’écarter du CMMA ?
La superposition des tensions géopolitiques internes aux États riverains du CMMA combinées aux rivalités régionales, la montée en régime de la concurrence sino-américaine dans la région et à l’échelle globale, les défis toujours aigus posés à la navigation maritime que sont la piraterie, le terrorisme maritime et les trafics en tous genres, la recomposition potentielle des routes maritimes sous l’effet du réchauffement climatique annoncé et les conséquences géopolitiques de l’indépendance énergétique nouvelle des Etats-Unis, fondée en particulier sur les gaz de schistes, posent la question de l’avenir du CMMA comme axe majeur de la mondialisation. Des alternatives régionales ou plus globales à l’axe Malacca- Hong Kong – Shanghai- Tokyo sont ou ont été envisagées. Le détroit de Malacca pourrait être concurrencé dans son rôle de pivot du trafic maritime entre la « Méditerranée asiatique » et l’océan Indien par d’autres détroits « voisins ». Le détroit de La Sonde semble être une option à écarter en raison du faible seuil (30 mètres) qui limite ses capacités. D’ailleurs ses débouchés vers la mer de Chine méridionale via le détroit de Karimata au nord, et vers la mer de Java, à l’est, passent à travers des champs assez denses de plate-formes pétrolières peu propices à la navigation de « géants des mers ». Seconde alternative, le détroit de Lombok est situé entre les îles de Bali et de Lombok. Route préférentielle des supertankers dont les calaisons ne sont pas compatibles avec Malacca, son axe avec le détroit de Makassar suit un trajet court et profond, bien ouvert au nord, tout en offrant les meilleures conditions avec la possibilité de profiter du droit international de transit sans entrave. Parmi les trajets alternatifs par voie de terre, il existe depuis plusieurs décennies un projet de bâtir un canal à travers l’isthme thaïlandais de Kra qui est point le plus étroit de la Thaïlande (seule solution crédible alternative envisagée par rapport à Malacca). La crise économique et l’accroissement de la taille des navires ont eu raison de ce projet pharaonique à la rentabilité incertaine malgré le raccourci de 1000 km. Parallèlement à ces voies alternatives, la Chine développe son propre projet de conduites (oléoduc / gazoduc) entre la côte birmane où les Chinois équipent plusieurs ports et ont obtenu des permis de recherche en hydrocarbures et la province du Yunnan. Il s’agit de couvrir 2000 km pour relier à Kunming une part importante des approvisionnements gaziers et pétroliers provenant d’Afrique et du MO afin de ne plus être tributaire du détroit de Malacca et ainsi épargner aux navires un trajet de 3000 km jusqu’à Hong-Kong aller-retour. Suivant un trajet proche, le projet de réhabiliter la « Route Stilwell » entre Inde et ouest de la Chine par le Nord de la Birmanie est régulièrement évoqué. Il est suspendu à la décision par les porteurs du projet d’assumer d’investissements colossaux et à l’apaisement des tensions entre minorités ethniques et religieuses.
Finalement, le risque de marginalisation de Singapour -et donc du détroit de Malacca – comme grand hub industrialo-portuaire est faible. Les porte-conteneurs sont encore loin du tirant d’eau maximal et les installations pétrolières de Singapour (stockage, raffinage) seraient difficiles à éviter en raison de leurs importantes capacités.
Au nord du CMMA, deux trajets alternatifs semblent être possibles. Activée par les conséquences du réchauffement, la route de l’Arctique offre de nouveaux horizons pour le transport maritime. Deux options sont ouvertes. La route canadienne apparaît comme difficile à exploiter et rentabiliser. Ce n’est qu’un immense labyrinthe avec une multitude de seuils, d’îles et de détroits. Elle raccourcit de « seulement » 20 % de la distance Asie-Europe et oblige à une limitation des gabarits (le détroit de Dease n’a que 13 m de profondeur). La navigation est rendue plus ardue par le danger permanent que constituent les débris de banquises flottants le long d’une voie, pour l’heure, sans équipements de balisage ou de remorquage. La route la plus prometteuse semble bien plus correspondre à celle qui longe les côtes russes et redescend dans le Pacifique par le détroit de Béring. Elle bénéficie de pôles côtiers régulièrement positionnés ainsi que de la présence d’une véritable flotte de brise glace, En 2009 La Russie a décidé un investissement de 5 milliards de $ pour améliorer les dessertes ferroviaires de ces régions enclavées du grand Nord (en particulier de Mourmansk et d’Arkhangelsk). Le gain de temps ainsi que la distance raccourcie avec Northern Range (divisée par 3) et l’absence de piraterie sont des atouts majeurs pour une route qui n’est cependant pas praticable toute l’année et oblige à une navigation difficile dans la zone du Pacifique nord. Pour se préparer à cette option les chantiers navals Hyundai ont testé en 2011 en bassin une maquette de minéralier brise glace prévu pour 310 m de long et 190 000 t de port lourd. La Chine s’est récemment équipée d’un brise glace moderne capable de lui ouvrir les routes maritimes de l’Arctique60. Décidément, pour vital que soit le CMMA pour la RPC et les autres puissances asiatiques, le « Grand jeu » mondial n’est jamais très éloigné des préoccupations des dirigeants.

Conclusion

Artère majeure de la mondialisation, l’insertion dans le temps long du CMMA dans les grandes circulations maritimes internationales entraîne une recomposition de l’espace est-asiatique aux échelles régionales et infra-régionales. Espace polarisé par les grands ports, espace défini plus par ses flux et ses réseaux que par une géographie fixiste, espace dynamique en recomposition permanente, le CMMA cristallise les ambitions régionales et mondiales et ne semble pas pour l’heure en voie de marginalisation.

Benoît Pouget, professeur agrégé d’Histoire-Géographie, étudiant en Master II.
1François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009
2 Jean Debrie, Claude Comtois, Une relecture du concept de corridors de Transport : illustration comparéeEurope/Amérique du Nord, Les Cahiers Scientifiques du Transport, N° 58/2010 – Pages 127-144
3Antoine Frémont, Les réseaux maritimes conteneurisés : épine dorsale de la mondialisation, Festival International de Géographie, 2005
4La mondialisation. Genèse, acteurs et enjeux », 2e édition, Édition Bréal, Paris, 2009
5Laëtitia Guilhot, Le régionalisme commercial en Asie orientale Un impact sur les flux commerciaux ? , Revue économique 2012/6 (Vol. 63)

6M.C. Ricklefs, A History of Moderne Indonesia, Bloomington, Indiana University Press, 1981, p 18-19 (cité par François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009 p.77)
7 Les « cités japonaises ou nihommachi » installées aux Philippines, en Thaïlande, au Vietnam ou au Cambodge)
8On pourrait évoquer le rôle éminent des jésuites en particuliers portugais dans la mise en relation de l’Asie de l’Est avec l’Europe
9 La Compagnie des indes orientale ou VOC fut fondée en 1602 à Amsterdam
10 Fondation de la East India Company
11 Politique de compagnies de commerce menée par Colbert sous le règne de Louis XIV
12On ne peut que recommander la lecture de l’œuvre de Joseph Conrad, en particulier le magistral Typhon
13 Elle concerne en priorité le transit de céréales et de vrac conteneurisé
14Entre 8000 et 16000 evp. L’équivalent vingt pieds ou EVP (en anglais, twenty-foot equivalent unit : TEU)
15En Malaisie
16 31 sur les 50 premiers ports mondiaux sont situés en Asie-Pacifique
17 Rotterdam est seulement le 11ème port mondial pour le trafic de conteneur et le premier non-asiatique
18Pour une définition voir : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/hub-and-spoke
hub and spoke signifie moyeu et rayons. Le hub ou moyeu est le point vers lequel convergent les différentes lignes, assimilées à des rayons. Le réseau en hub and spoke privilégie un trafic en étoile autour d’un nœud. Par rapport au réseau totalement maillé, ce système a l’avantage de permettre des économies d’échelle dans un contexte de massification des flux.La technique du hub and spoke a d’abord été employée par le transport aérien. C’est la compagnie de fret express FedEx qui l’a d’abord expérimentée pour les colis aux Etats-Unis en utilisant le hub de Memphis.Le système s’est largement diffusé dans les années 1980. Le système a été adopté par le transport maritime dans les années 1990.
19Le feedering est une action de transbordement entre les grands navires de ligne (navires-mères) qui font escale dans un nombre limité de grands ports (hubs), et les plus petits navires (feeders) qui acheminent les marchandises vers des ports de plus petite taille que les armateurs ne desservent pas en ligne directe.
Le feeder est un navire de petit tonnage, permettant l’éclatement, sur différents ports à courte distance, d’une cargaison apportée dans un port principal par un gros navire faisant peu d’escales. Inversement, il assure la collecte de marchandises vers le port principal. Le feeder assure des rotations de courte distance complémentaires des services au long cours. ( voir http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/feeder-feedering )
20François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009, p 313
21 Olivier Dollfus, La mondialisation, Presses de Sciences Po,‎ 1996, p. 25-27, chapitre 2, « Le monde dans ses lieux ».

22Voir l’article de Nathalie Fau, Le détroit de Malacca : porte océane, axe maritime, enjeux stratégiques sur le site de géoconfluences, 2004 http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/transv/Mobil/MobilScient4.htm
23 Le 16 novembre 1971, « les gouvernements indonésiens et malais (soutenus par la Chine et suscitant l’opposition des Etats-Unis et de l’URSS) déclarent conjointement que le détroit de Malacca n’est pas un détroit international mais en autorise son franchissement »
24Elle met en place les Zone Économique Exclusive (ZEE) de 200 miles [eaux territoriales 12 miles ; zone contiguë 12/24 miles ; reste ZEE jusqu’au 200miles ; au delà haute mer considérée comme internationale]
25 La Chine a ratifié la convention en CNUDUM au milieux des années 90
26 Îlots inhabités, intégrés par Japon en 1905, militairement occupés par Corée du Sud depuis 1954, symbole nationaliste pour la Corée et emblème de non-repentance pour le Japon
27 Îlots inhabités, contrôlés par le Japon, mais placés sur le plateau continental revendiqué par la Corée du Sud et la Chine
28 Îlots inhabités contrôlés par le Japon depuis 1885. Situés sur le plateau continental et séparés des îles d’Okinawa par une fosse sous-marine. Appartenance à l’ancien royaume des Ryûkû intégré par le Japon en 1879. le litige avec Chine fut relancé dans années 70 par la découverte de gisements de pétroles en mers de Chine orientale et par l’instauration des ZEE
29http://www.lepoint.fr/monde/tensions-pekin-hanoi-le-vietnam-calme-le-jeu-la-chine-evacue-ses-ressortissants-18-05-2014-1824843_24.php
30http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/10/29/le-timor-oriental-revient-de-loin_3504992_3216.html
31Eric Denécé, Géostratégie de la mer de Chine et des bassins adjacents, L’Harmattan, collection « Recherches asiatiques », Paris, 1999.
32http://www.bbc.co.uk/history/historic_figures/raleigh_walter.shtml
33 La coopération américaine avec les Philippines est active. L’avion espion P3-Orion de l’US Navy fournit à Manille des renseignements sur l’activité militaire chinoise dans la zone. Quant aux Japonais, ils financent (par prêt) l’achat par Manille de patrouilleurs nippons. Un navire américain a également été vendu en août 2013 à la marine des Philippines dans le but d’intensifier la protection navale.
34 http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/10/04/20002-20131004ARTFIG00298-obama-annule-sa-tournee-en-asie-en-raison-de-la-crise-budgetaire.php
http://actu-monde.nouvelobs.com/asie-president.html
35Tournée reportée et effectuée fin avril 2014. http://www.challenges.fr/monde/20140517.REU4603/les-promesses-d-obama-en-asie-a-l-epreuve-des-ambitions-chinoises.html?xtor=RSS-25
36Bethemont J., La Méditerranée en partage, documentation photographique, dossier n° 8039, Paris, La Documentation Française, 2004.
37Face à l’île de Bornéo
38http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs/infos-pratiques-20973/risques/piraterie-maritime-20996/
39 Malacca Straits Patrols inaugurées par la Malaisie, Singapour et Indonésie rejoints en 2009 par la Thaïlande
40 EIS – patrouilles aériennes autorisées à voler au dessus des eaux de tous les pays participants au dispositif destinées à repérer les bâtiments suspects et à dissuader les pirates
41 IEG- formé en 2006, il consiste en un système de partage de l’information
42Lire sur le sujet : Questions maritimes en Asie du sud-est. Problématiques locales, enjeux régionaux et implications globales, Mémoire de recherche présenté par M. Alexandre BESSON. Directeur de recherche : Dr. Olivier GUILLARD, directeur de recherche Asie, IRIS
43 Exemple de l’aide des Etats-unis aux Philippines suite aux travages du typhon Haiyan en 2013 : http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20131110-philippines-typhon-haiyan-aide-urgence-ong-ue/
44http://www.liberation.fr/monde/2014/05/11/asean-sommet-historique-en-birmanie-des-nations-d-asie-du-sud-est_1014989
45AFTA : zone asiatique de libre échange.
46 coopération économique
47 Elle concerne plusieurs provinces japonaises du « Japon de l’Envers »,, certains oblast russes, des département de la orée et quatre provinces chinoises ; lancée en 1988-1989, la coopération reste limitée
48 Provinces chinoises de Guangdong et du Fujian, Hong Kong, Taïwan ; La coopération concerne les activités industrielles à forte valeur ajoutée
49 Régions occidentale de Corée, provinces chinoises du Liaoning -du Shandong- du Zhejiang, île japonaise d Kyûshû ; coopération économique et industrielle avec accélération des délocalisation de la production vers le littoral chinois
50 Brunei-Indonésie-Malaisie-Philippines, coopération largement freinée par la crise asiatique de 1997-1998
51 Singapour-Johore-Riau ; depuis 1989, mise en œuvre d’une autorité administrative transnationale, Singapour en est le moteur
52 Etat de Sumatra-Nord et Aceh en Indonésie – Etats malais de Perak, Pinang, Kedah, Perlis et Etats thaïlandais de Satun Songkhla, Yala, Pattani, Narathiwat ; valorisation des ressources locales, résultats limités en dehors des secteurs textiles et de la sous-traitance électronique, zone d’insécurité avec rébellion musulmane à Aceh
53 Il regroupe les villes de Tumen et Hunchun (Chine), de Chongjin (Corée du Nord) et l’Oblast de Vladivostock (Russie). Crée en 1995 sous le parrainage du PNUD, il avait pour objectif de promouvoir la stabilité de la région en favorisant le développement industriel et commercial à partir de l’exploitation des ressources sibérienne. Cette coopération se révèle décevante.
54Elle regroupe 27 pays membres qui représentent plus du tiers de la population mondiale, 60% du PIB mondial et la moitié des échanges planétaires. Elle consiste sur la recherche du consensus plus que sur la négociation de traités contraignants.
55 Déclaration de Bogor. Voir http://www.apec.org/Meeting-Papers/Leaders-Declarations/1994/1994_aelm.aspx
56http://french.xinhuanet.com/economie/2014-04/30/c_133301867.htm
57http://quebec.huffingtonpost.ca/2014/04/30/la-chine-soutient-un-trai_n_5237864.html
58http://www.international.gc.ca/trade-agreements-accords-commerciaux/agr-acc/tpp-ptp/index.aspx?lang=fra
59Alban Sciascia, « La sécurité maritime en Asie du Sud-est : la voie des exercices multinationaux », note de recherche de l’IAO, Institut d’Asie Orientale, septembre 2010, Lyon.
60http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/24/la-chine-prepare-methodiquement-une-extension-de-ses-dessertes-maritimes_3465891_3234.html

 

Sécurité alimentaire de la Russie : le plus vaste pays du monde est-il condamné à demeurer un importateur massif de produits agricoles ?

10 Mar

«La sécurité alimentaire en Russie fait partie intégrante de la sécurité nationale du pays ».

Cette phrase résume l’ambition affichée par la Russie en matière agricole pour la période 2013-2020. L’objectif fixé dès 2010 par le Président Medvedev est d’atteindre l’autosuffisance alimentaire en 2020.

L’agriculture russe a connu au vingtième siècle une succession de bouleversements  de grande ampleur. De la réforme agraire suivant la Révolution de 1917, en passant par la collectivisation des terres débutée en 1929, de la perte subite de millions d’hectares de terres arables de grandes qualités après l’éclatement de l’URSS en 1991 (à l’image des riches tchernozioms ukrainiens) à l’ouverture brutale  de l’économie russe aux règles de l’économie de marché et la sortie -du moins théorique- des formes collectives d’organisation de l’espace rural, les mutations se sont enchaînées.  En superposant leurs effets et leurs éléments d’inertie, elles aboutissent aujourd’hui à l’émergence d’une situation originale, Denis Eckert n’hésite d’ailleurs pas à parler d’une situation brouillée. Le modèle agricole russe connaît depuis 20 ans une évolution paradoxale proposant une application de l’économie de marché sous des formes particulières, qui prend à rebours les tendances observées dans les pays occidentaux avec notamment l’importance de la toute petite agriculture sur lopin dans le produit agricole russe. L’entrée dans la transition vers l’économie de marché, qui a pris racine à partir d’une situation déjà fragilisée par les difficultés des grandes exploitations agricoles collectives du système socialiste, a eu pour conséquence une complexification des structures de production et des modes d’organisation de l’agriculture russe.

Il s’agit de comprendre  comment la Russie, qui combine les transformations inspirées par la fin de la période soviétique et l’adaptation à l’économie de marché aux éléments de continuité et de permanence légués par les périodes précédentes, pourrait répondre à cet objectif présidentiel d’assurer à moyen terme sa sécurité alimentaire ?

Le processus de libéralisation s’est avant tout traduit par une profonde crise de la production agricole. En décembre 1991  la loi imposa une réorganisation en différentes formules de privatisations. Tous les indicateurs de la production s’orientèrent à la baisse. Le secteur le plus spectaculairement touché par cette régression fut celui de l’élevage  avec une chute de 52¨% pour le cheptel bovin entre 1990 et 2002.  Les cultures ont également été affectées par la crise de la production. La superficie cultivée a connu un recul de 35%. L’espace agricole s’est rétracté. Les espaces agricoles en friche et les bâtiments laissés à l’abandon se sont multipliés. Les difficultés s’accumulèrent pour  renouveler les semences et entretenir un matériel vieillissant. L’emploi agricole lui aussi a été profondément affecté. Alors que les emplois agricoles concernaient huit millions d’actifs en 1990, en 2005 moins de trois millions de personnes travaillaient la terre. Les réseaux d’approvisionnement en intrants des structures collectives ainsi que les circuits de collecte et de distribution ont été démantelés. Les allocations de l’État ne vinrent plus combler les pertes des structures collectives déficitaires. Le pic de la crise fut atteint en 1998. Si la dévaluation du rouble qui a suivi la crise de 1998  a  permis un redémarrage de l’agriculture russe, en particulier en réduisant  la compétitivité des produits importés, la dégradation des revenus et les difficultés rencontrées dans la vie quotidienne ont encouragé les ruraux à développer une production domestique destinée à l’autoconsommation. Depuis une dizaine d’années, on constate bien un essor très rapide des industries agroalimentaires (industries laitières, transformation de produits carnés, produits de céréales…) qui constituent un aiguillon stimulant pour la production agricole mais n’empêche pas le pays de rester encore très largement déficitaire en produits alimentaires. La Russie consacre, chaque année, quelques 20  milliards de dollars à ses importations de viandes, de produits laitiers, de sucre, de fruits et légumes, et de produits à plus haute valeur ajoutée comme les vins et spiritueux. En 2002, les importations alimentaires représentaient 23,3 % du total des importations russes (5,5 % pour les seules importations de viandes), en progression de 12,4 % par rapport à l’année précédente, notamment en provenance de l’Union européenne. En 2013, en dépit du redressement amorcé, en particulier par la lente reconstitution du cheptel, la Russie reste dépendante de ses importations agricoles. La situation est particulièrement tendue  dans le secteur des produits laitiers. Les importation russes se sont accrues par exemple de 41% pour la poudre de lait écrémé, de 31% pour le beurre et de  7% pour les fromages. On est loin du  rééquilibrage de la balance commerciale agricole, première étape sur le chemin de l’auto-suffisance alimentaire. Ces efforts demandés à l’agriculture russe afin de relever le défi d’une hausse de la production sont adossés à une « diplomatie agricole » au service de l’objectif de garantir sécurité alimentaire du pays. Par exemple, un « pool céréalier  de la mer Noire» réunissant autour de la Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan a été lancé à l’automne 2013. Peut-être faut-il aussi analyser à travers le prisme des enjeux de sécurité alimentaire la détermination russe à ne pas laisser les tchernozioms d’Ukraine quitter son giron ? Autre exemple de cette dimension agricole de la politique étrangère russe :  dès le mois d’octobre 2012  le vice-ministre russe des Affaires étrangères Guennadi Gatilov annonçait que lors de sa présidence tournante du G20 et du G8, en 2013 et en 2014, la Russie accorderait la priorité à la sécurité alimentaire dans le monde et prolongerait les discussions ouvertes lors du G20 des ministres de l’agriculture à Paris en juin 2011. Malgré les effets d’annonce, la présidence russe du G20 de Saint-Pétersbourg n’a organisé aucune réunion portant sur les questions agricoles à l’occasion du sommet de septembre 2013. La politique étrangère russe n’est pas à un paradoxe près. C’est ainsi qu’à l’automne 2013 la Russie sollicite son adhésion au Fond International de Développement Agricole (FIDA), organisme spécialisé des Nations Unies qui finance des projets de développement agricole et rural innovateurs afin d’aider les agriculteurs et pécheurs des pays pauvres à accroître leur production alimentaire et leurs revenus. Quelques semaines plus tard, le 4 janvier 2014, le Sénégal arraisonnait le Oleg Neydanov – navire de pêche long de 120 m – qui menait une campagne illégale vers la frontière avec la Guinée-Bissau, dans le sud du Sénégal. L’exaspération demeure forte encore aujourd’hui  dans ce pays qui perd chaque année près 150 milliards de  francs CFA (près de 228,7 millions d’euros) en raison de pêches étrangères illégales dans sa ZEE. Le Oleg Neydanov n’en était pas à son premier arraisonnement au large des côtes de l’Afrique de l’Ouest.  La Russie n’hésite donc pas à jouer la carte de la prédation alors que dans le même temps (février 2014) elle adhère à la Convention d’assistance alimentaire (FAC), un mécanisme de coopération multilatérale visant à réduire la faim dans le monde et à assurer la sécurité alimentaire. Ne faut-il pas alors s’interroger sur les raisons véritables qui animent les autorités russes lorsqu’elles imposent un embargo sur la viande porcine en provenance de l’Union Européenne en prenant prétexte de quelques cas de peste porcine africaine ? Pourquoi alors ouvrir des négociations bilatérales avec certains états membres comme la Belgique la France, l’Italie ou le Danemark  et refuser les importations de porcs baltes ou polonais? Les autorités russes sont-elles uniquement guidées par des motivation sanitaires ? Ces mesures protectionnistes n’ont en tout cas aucun effet sur les ambitions agricoles de puissances étrangères sur le territoire russe. Si la Chine continue de faire pression démographiquement sur sa frontière avec le Primorié russe, un autre grand voisin lorgne aussi sur les immensités de l’orient russe. Meurtri par la double catastrophe de Fukushima qui a amoindri des capacités de production agricole déjà fragiles, le Japon développe des projets pour investir dans ce « Far East » qui pourrait accueillir des exploitations agricoles dont la production serait destinée à assurer l’approvisionnement  de Japonais qui n’ont toujours pas fait leur deuil des Îles Kouriles. La Russie, dont l’objectif est d’assurer sa propre sécurité alimentaire en 2020, en redressant un déficit de sa balance commerciale agricole dépassant 20 milliards de dollars,  permettrait à son vainqueur de 1905 d’assurer la sienne. Quand les paradoxes débouchent sur des risques de tensions intérieures et internationales ….

Quelle qu’en soit l’issue, la « diplomatie agricole » du couple Poutine-Medvedev ne suffira pas à assurer l’autosuffisance alimentaire de la Russe. Le principal levier demeure la capacité de l’agriculture russe à se moderniser dans un contexte mondialisé. En terme de structures d’exploitation, l’application des réformes libérales a déjà puissamment  participé à leur évolution. L’objectif affiché des réformes a été dès le départ la dé-collectivisation. Cependant,la privatisation du début des années 90 est restée de pure forme. Le modèle de la ferme privée familiale insérée dans l’économie de marché a toutes les peines du monde à s’imposer. La plupart des exploitations collectives soviétiques se sont transformées en sociétés par actions ou en coopératives, chaque membre conservant une part de l’entreprise nouvellement établie. Ces nouvelles sociétés fonctionnent sur les anciennes règles avec des bénéfices éventuels redistribués selon le poste et le travail de chacun et non pas en fonction des parts. Leurs résultats sont inégaux, certaines sont demeurées déficitaires, d’autres ont développé une meilleure organisation du travail. Il existe par ailleurs des regroupements d’entreprises agricoles sous la forme de grands trusts associant la production et la transformation et des sociétés commerciales. Ces regroupements permettent l’édification de véritables complexes agro-industriels et sont réalisés à l’initiative de sociétés extérieures à l’agriculture comme le géant Gazprom ou résultent de l’arrivée d’opérateurs étrangers comme LDN (Louis-Dreyfus Négoce) qui s’est spécialisé dans la culture industrielle du tournesol et du froment en fournissant un modèle d’intégration complète. LDN fournit la semence, les moissonneuses, négocie les crédit et la filiale, créée avec un capital partagée avec les autorités régionales ou locales, gère les autres opérations. A côté de ces grandes exploitations, les lopins individuels – constitués des jardins, potagers collectifs et individuels, et des exploitations auxiliaires personnelles constituées par les lopins des employés des grandes exploitations – ont vu leurs superficies multipliées par deux. Ils fourniraient la moitié de la production agricole russe. Les performances de l’agriculture sur lopin – en particulier ceux situés en zone urbaine-  sont liées à un environnement particulier. Elle bénéficie des moyens de production des entreprises collectives, en particulier des machines dans un rapport de mutualisation. La vente des productions privées est considérée comme une source de revenu monétaire reconnue par l’entreprise agricole voisine. Ces lopins recouvrent des situations différentes. Dans les zones de crise profonde, ils sont un moyen de survie pour la population. Près des marchés urbains, ils fonctionnent  en  complément à l’agriculture commerciale. Leur véritable avantage est  de relever d’un fonctionnement informel : les lopins ne sont pas enregistrés, aucune taxe n’est perçue sur ces productions. Cette agriculture sur lopin est le support d’une « fermisation souterraine » de l’économie rurale. Il est donc plus aisé de comprendre pourquoi la constitution de fermes privées déclarées officiellement est demeurée limitée. Les fermiers privés se retrouvent principalement dans les cultures céréalières et industrielles. Elles occupent une position marginale dans les autres domaines. Si leur profil est varié, on assiste à un phénomène de concentration : la part des grandes fermes est en augmentation. Au final trois modèles d’exploitation agricole émergent. Les exploitations agricoles moyennes familiales modernisées demeurent rares. L’exploitation paysanne en lopin occupe une place importante. Les grandes unités collectives coopératives associées à une agriculture d’entreprise prédominent.  L’écrasante majorité des terres reste en usage collectif et contribue à l’émergence d’un type d’exploitation  hybride : l’exploitation collective de terres détenues par des propriétaires privés malgré la progression des terres cultivées au sein d’exploitations individuelles. Dans ce contexte d’évolution complexe des formes d’exploitations de la terre, le gouvernement russe a réorienté sa politique agricole. 

En effet depuis le début des années 2000, le gouvernement russe semble poursuivre un double objectif : le maintien des « exploitations collectives » les plus rentables et celui des petites exploitations individuelles intensives. Il promeut un passage direct d’une agriculture collectivisée à une agro-industrie intégrée. L’objectif du gouvernement est bien de mettre en place une politique agricole capable de limiter la dépendance russe aux importations. En plus des taxes instaurées pour les produits agricoles importés (ce qui n’a pas été pas sans poser des difficultés dans le cadre des négociations en vue de l’entrée l’OMC puis après l’adhésion russe), et l’attribution d’aides spécialisées aux grandes structures agricoles jugées performantes, le secteur agricole est  soutenu par une banque d’État spécialisée, RosSelkhozBank, présente dans 77 régions  à travers un dense réseau de représentants dans les campagnes. Ses priorités sont le soutien à la grande entreprise agricole sans délaisser l’agriculture sur lopin et les fermiers. Les défis à relever pour l’agriculture russe sont importants. La chute de l’URSS a sonné la fin des expérimentations agricoles. La mise en culture des zones à risques est terminée. La loi de 2002 permettant et réglementant la vente de terrains agricoles n’a pas encore porté tous ses effets. Les problèmes les plus urgents concernent d’ailleurs plus le besoin de financements que la propriété de la terre. La clé du développement de l’agriculture réside donc dans la capacité russe à s’affranchir d’éléments de pesanteur qui continuent d’agir comme autant de frein à la modernisation 

 

En tout état de cause les difficultés de la vie paysanne dépassent l’unique question de l’accès à un équipement moderne. La population rurale russe est en déclin constant depuis les années vingt. L’exode rural a dépeuplé les campagnes tout au long de la période soviétique. A l’inverse, la période de transition a été marquée par  un retour à la terre d’urbains frappés par la crise venus chercher à la campagne un refuge face aux difficultés. Il faut d’ailleurs noter que certains bourgs urbains ont demandé leur classement en bourgs ruraux afin de bénéficier de la redistribution des terres faussant ainsi les statistiques. Face au dépeuplement des campagnes et devant l’impossibilité d’équiper correctement en infrastructures un espace rural aussi vaste, l’État soviétique a mis en œuvre des programmes de regroupement de la population rurale distinguant ainsi les villages sans avenir qui devaient être abandonnés et les villages d’avenir concentrant les moyens publics. Dans ce vaste espace rural russe en déclin démographique, la vie quotidienne est difficile pour les populations. L’isolement, la succession des catastrophes climatiques et naturelles, la médiocrité des infrastructures routières ainsi que le faible niveau d’équipement en voiture individuelle ne font que renforcer un sentiment de déclassement et renforcer encore plus un exode rural qui touche avant tout les plus jeunes et les plus dynamiques. Et comment relancer la production agricole russe sans agriculteurs ?

Parallèlement, de fortes contraintes continuent de peser sur le développement du secteur agricole. L’immensité du territoire  russe pose des problèmes évidents de transport. Les contraintes climatiques ne sont pas des plus favorables sur l’essentiel du territoire. L’hiver  dure pas  moins de cinq mois. L’intensité des pointes de froid interdit les semailles d’automne sur plus de la moitié du pays. La raspoutitsa retarde l’accès au champ au printemps. La quasi-totalité des sols très fertiles (terres noires) est localisée dans une zone d’humidité insuffisante. L’irrigation est donc une nécessité mais l’effondrement de l’État consécutive à la fin de l’URSS a entraîné le recul de près de moitié des terres irriguées entre 1990 et 2003. Sans oublier les conséquences écologiques de cet irrigation intensive  dont  la mer d’Aral est une sinistre illustration.

Face aux difficultés et à la dépréciation d’une partie des campagnes russes. Le constat de Tatiana Nefedova et Denis Eckert vaut encore 10 ans après. Le postulat était simple :  la population russe ne peut de toute façon pas  faire face à l’abondance de terres. D’autres auteurs s’opposent aux tenants du repli et s’élèvent contre la formation de « tâches blanches » sur la carte économique du pays qui pourraient finir par attirer les convoitises de pays déficitaires en ressources (la Chine par exemple). L’idée du repli est fondée sur le présupposé que le développement rural repose sur les seules épaules de l’État. Il fait fi du dynamisme des acteurs locaux qui, comme nous l’avons vu attendent plus de l’État des solutions de financement qu’une politique de rétractation de l’espace agricole. Ce projet de repli global a longtemps bénéficié de la faveur ministérielle qui raisonne encore trop souvent « à la soviétique », c’est-à-dire en terme d’archipels productifs. Mais l’enjeu est ailleurs. Selon Pascal Marchand, si la multiplication du nombre de petits fermiers ne serait pas aussi efficace que quelques centaines d’entreprises agro-industrielles concentrées, elle aurait pour conséquence la généralisation de la propriété privée, donc du droit privé, ce qui serait beaucoup plus efficace pour générer une société civile attelée au développement économique et démocratique du pays. Au delà de cet horizon démocratique, la tentation d’abandon de ce « Far East » Russe ne saurait correspondre à la défense de la souveraineté d’un territoire dont les immensités asiatiques, on l’a évoqué précédemment, aiguisent les appétits extérieurs.  

La question de la capacité  de la Russie à relever le défi de sa sécurité alimentaire reste aujourd’hui posée. Elle interroge sur son aptitude s’imposer comme un acteur international crédible  et respecté (respectable?) ainsi que sur ses capacités à concilier « pacifiquement » intégration à l’économie mondialisée et maintien  de son intégrité territoriale

La rente pétrolière et gazière n’aura qu’un temps. Le Comte de Witte n’affirmait-il pas déjà en 1898 que « la question de la terre est un problème fondamental pour la Russie et la société russe. Elle n’a pas cessé de l’être depuis ».

Benoît Pouget, professeur agrégé d’Histoire-Géographie et étudiant en Master II en 2013-2014

Singapour dans son environnement régional : hegemon ou modèle ?

19 Jan

Etudes géostratégiques rend ici compte d’une conférence  offerte par Jean-Louis Margolin à Sciences Po le 18 janvier 2013. Maître de conférence à l’AMU et directeur de l’IrAsia, Jean-Louis Margolin est connu pour ses travaux sur la violence de masse en Asie. L’armée de l’Empereur : violences et crimes du Japon en guerre 1937-1945 a notamment été couronnée du prix Augustin Thierry lors des derniers RDV de l’Histoire. Jean-Louis Margolin est également un spécialiste de Singapour.

Cité-Etat de 5 millions d’habitants située à l’extrême sud de la péninsule malaise, Singapour est aujourd’hui une grande puissance économique et dispose du commerce extérieur le plus important de toute l’Asie du sud-est. Son PIB par habitant la place au même rang que les pays développés. Pourtant, à son indépendance en 1965, Singapour souffre de sous-développement économique et de menaces tant internes qu’externes sur sa viabilité comme Etat.

La menace interne repose principalement sur l’hétérogénéité de sa population : 75 des habitants sont d’origine chinoise, 15 % d’origine malaise et 10 % en provenance du sous-continent indien, notamment des Tamouls. Depuis son indépendance, Singapour est dans un rapport de force (démographique et territorial) avec ses voisins. La Malaisie et l’Indonésie jouent sur les potentielles tensions interethniques qui ont mené à deux reprises à des violences en 1964 et 1969. Au contraire, le pouvoir singapourien mène une politique depuis l’indépendance pour tâcher d’étouffer ces tensions internes. Des ministres d’origine malaise sont systématiquement désignés par exemple. L’accession du général Soeharto au pouvoir en 1967 en Indonésie rapproche cependant les deux Etats au nom de l’anticommunisme.

En effet, sur le plan géopolitique, les années 1960 se caractérisent par les fortes tensions de guerre froide (guerre du Vietnam) qui structurent les rapports dans la région. Singapour se place donc dans une perspective très hostile au communisme, pourchasse les militants du parti qui est interdit sur son territoire. Cette politique est cependant rendue compliquée par l’origine chinoise d’une grande partie de la population qui peut entretenir des liens avec la Chine populaire.

Depuis 1959, Singapour est marquée par une remarquable stabilité politique. Les Britanniques dotent alors Singapour d’une Constitution et Lee Kuan Yew est élu Premier ministre. Son parti, le People’s Action Party, a occupé le pouvoir sans discontinuer depuis lors. Actuel troisième Premier ministre seulement de l’histoire de Singapour, le fils de Lee Kuan Yew, Lee Hsien Loong, incarne  cet autoritarisme singapourien, reconduit régulièrement depuis 2004 par la population lors d’élections. Le People’s Action Party souffre d’un léger effritement de son pouvoir avec environ 61 % des voix lors des dernières élections législatives. Ce pouvoir est largement assis sur la réussite économique du pays mais aussi sur le contrôle total des médias (hors réseaux sociaux).

 

De 1965 à la fin des années 1980, la « lutte pour la survie » de la cité-Etat :

 

Au moment de la décolonisation britannique, Lee Kuan Yew propose le rattachement à la Malaisie qu’il obtient en 1963. En 1965, Singapour est obligée de quitter la fédération malaise. L’une des originalités réside donc dans cette indépendance non désirée, indépendance par expulsion de la Malaisie.

Sans armée, Singapour doit très rapidement construire un outil de défense dans ce contexte local et régional difficile. Cette urgence de la situation explique le recours à des conseillers militaires privés israéliens. Depuis, les relations dans l’industrie de l’armement, le secteur de la Défense, mais plus largement les secteurs technologiques, sont importantes entre l’Etat hébreu et Singapour. Les conseillers militaires quittent cependant progressivement Singapour à partir du milieu des années 1970.

La cité-Etat doit mener une diplomatie de la faiblesse, afficher une grande prudence face à ses mastodontes de voisins, beaucoup mieux armés qu’elle. Quand les conseillers militaires israéliens achèvent leur mission, le rapport de force militaire s’est globalement inversé. Plus exactement, Singapour a développé la stratégie de la « crevette empoisonnée ». La Malaisie et l’Indonésie pourraient envahir, « croquer » Singapour mais y laisseraient des forces suffisamment importantes, seraient suffisamment intoxiquées pour que cela les en dissuade. Particularité dans la région (avec le nord Vietnam), Singapour adopte un service militaire de longue durée sur le modèle israélien. Singapour recherche également des protecteurs : membre du Commonwealth depuis 1965, la cité-Etat est également à l’origine des accords de défense des Cinq Puissances avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Malaisie et le Royaume-Uni. Dans le cadre de la guerre froide et du lien noué avec l’Australie (ANZUS), les Etats-Unis sont également présents. Le choix pro-américain est clairement affiché à partir de 1967 par Singapour tout en s’efforçant de maintenir des liens (notamment économiques) avec le nord Vietnam ou avec la Chine (succursale de la Bank of China à Singapour). En fait, Singapour recherche le meilleur équilibre possible entre les puissances, s’inscrivant ainsi l’héritage culturel des Britanniques

La « lutte pour la survie » de Singapour signifie l’acceptation par ses voisins. C’est pourquoi Singapour qui construit dès l’origine son développement sur une économie extravertie, très ouverte aux capitaux étrangers, souhaite développer des relations économiques avec ses voisins. Ceux-ci doivent être un outil de pacification. Fondée sur un anticommunisme commun en 1967 avec l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines et la Thaïlande, l’ASEAN est au service du développement économique de ses membres mais en fonction de leurs intérêts nationaux et non avec un idéal supranational.

Le dernier élément de la construction du modèle singapourien dans cette période est la recherche de la prospérité. L’ouverture aux investissements étrangers et à l’installation de multinationales passe donc par une lutte très ferme contre le danger communiste interne (emprisonnement administratif pour des périodes indéterminées sans pratique de la torture physique et sans exécution capitale) et une implication très forte de l’Etat dans ce développement capitaliste. En réalité, l’économie est mixte avec des sociétés sous contrôle de l’Etat et/ou en partenariat avec des grands groupes étrangers.

 

Des années 1990 à nos jours : de la décennie prodigieuse au bon élève de la classe en Asie

 

Dans le contexte euphorique de la victoire sur le communisme et de la « fin de l’histoire », la diplomatie singapourienne devient moins défensive. Elle est au cœur des dynamiques régionales, avec un rôle dans la normalisation de la situation au Cambodge en 1991. La cité-Etat plaide ensuite pour l’entrée du Vietnam (1995) et du  Laos (1997) dans l’ASEAN. Singapour se présente alors comme un modèle pour les autres Etats de la région. Ce modèle repose notamment sur le concept de « défense totale » alliant un régime autoritariste avec des institutions de type démocratique et un haut degré de développement économique. Celui-ci s’accélère avec une économie de service (portuaire et aéroportuaire notamment) offrant toujours le modèle d’une économie mixte.

Singapour se présente même comme un contre-modèle face au développement de la démocratie occidentale assise sur les valeurs des droits humains. Cette période est sans doute celle où les relations avec les Etats-Unis sont les moins chaleureuses de son histoire (présidence Clinton notamment). La cité-Etat défend l’idée qu’il y aurait un modèle asiatique spécifique.

La diplomatie de Singapour agit dans toutes les directions. En 1989, elle est active dans la création du « Davos asiatique », la Coopération économique Asie-Pacifique avec l’Amérique du Nord, le Japon et la Nouvelle-Zélande. Le secrétariat de l’association est d’ailleurs installé à Singapour. En 1992, elle approuve la transformation de l’ASEAN en zone de libre-échange et propose en 1995 la mise en place de l’ASEAN+3, c’est-à-dire de l’ouverture de discussions économiques avec le Japon, la Chine et la Corée du sud. Lors du sommet de Singapour en 1997, le groupe propose un forum d’échanges avec l’UE, la Réunion Asie-Europe. Enfin, en 1996, la cité-Etat organise les premières rencontres interministérielles sur la mise en place de l’OMC.

A travers l’économie, Singapour réorganise en réalité ses rapports avec les voisins asiatiques dans la nouvelle configuration mondiale de l’après-guerre froide. En 1993, Singapour accueille ainsi les premières négociations directes entre Taïwan et la Chine.

 

            Dans les années 2000, la configuration régionale connaît de nouveaux bouleversements avec l’émergence très rapide des ambitions mondiales de la Chine et avec la montée de la problématique d terrorisme. Sur ce second point, les liens avec les Etats-Unis se renforcent. Seule Washington est considérée comme crédible pour équilibrer le rapport de force avec Pékin en Asie du sud-est. Singapour offre donc de nouvelles installations aux porte-avions américains. 200 militaires américains sont d’ailleurs en stationnement permanent sur cette base navale. Menacée par le terrorisme (plusieurs tentatives sont déjouées de justesse), Singapour renforce les coopérations policières et militaires avec l’Indonésie et la Malaisie. La piraterie connaît également un pic au début des années 2000 dans le détroit de Malacca avec un degré de complicité plus ou moins affirmé des garde-côtes indonésiens. C’est pourquoi Singapour investit dans des vedettes rapides et s’active pour une coopération resserrée mais sans mise en place d’une force multinationale.

            Singapour s’est donc imposé comme un modèle de référence en Asie du sud-est par sa stabilité politique, le succès de sa politique économique et une politique étrangère d’équilibre des puissances. Quelques interrogations peuvent cependant être signalées, comme les premières difficultés liées à l’immigration. Celle-ci est très strictement encadrée pour la main d’œuvre (carte de séjour de 3 ans, pas d’ouverture de droits sociaux et pas de possibilité de mariage avec un citoyen singapourien). Ce traitement en contraste avec le statut très protecteur des nationaux singapouriens est à l’origine des premières émeutes en décembre 2013.

Gaston Besson: parcours d’un volontaire armé

9 Nov

 

Depuis la parution de « l’espoir » d’André Malraux en décembre 1937 la légende des volontaires étrangers n’a cessé de s’écrire de par le monde.

Les Français ont certainement contribué à écrire plusieurs chapitres de cette histoire. En ex-Yougoslavie (dans chaque camp), chez les Karens en Birmanie, avec les chrétiens au Liban…Les théâtres d’opérations n’ont pas manqué depuis la « fin de l’histoire » prévue par Francis Fukuyama.

Mais qu’est ce qu’un volontaire ? Où se situe la ligne de démarcation entre mercenaire et volontaire ? Elle est mince et parfois elle a été franchie comme l’avouent certains, Franck Hugo fut de ceux-là, tour à tour volontaire en Birmanie et en Croatie, mercenaire aux Comores avec Bob Denard puis contractor en Irak. Ce qui fait le volontaire, c’est avant tout l’attirance pour « une cause » où l’homme qui s’engage ne pourra bénéficier d’aucun avantage matériel significatif. D’une guerre à l’autre, certains s’engagent indifféremment comme volontaire, comme mercenaire ou comme contractor. Pour certains l’aventure en ex-Yougoslavie tenait lieu de motivation, pour d’autres ce fut la religion, la lutte contre le communisme partout dans le monde, sauver la « petite Croatie » contre la « grande » Serbie…Il y eut autant de causes que de volontaires.

Certains ont fait davantage parler d’eux, Gaston Besson est de ceux là. Il est l’image du volontaire à la recherche d’une cause. Il est né le 7 avril 1967 à Mexico  et très tôt il se met à chercher ce que pourrait être l’aventure de sa vie, l’aventure…Sa cause. Il tente d’abord sa chance comme chercheur d’or en Guyanne avant de s’engager à 17 ans dans un régiment de parachutiste de l’armée française (1er RPIMa) où il apprend son métier de soldat.

A ces premières expériences succèdent le temps des engagements volontaires : Birmanie, Surinam, Laos, Thaïlande, Cambodge et à l’automne 1991, à 24 ans, il arrive en Croatie, d’abord en tant que photographe puis au sortir d’une bataille de tranchée, il reprend les armes en tant que volontaire  au sein des forces croates de défense (HOS). Petit à petit, il rassemble un bataillon de volontaires étrangers qui va évoluer dans le cadre de la 108e brigade de défense croate (HVO).

Il combat pendant deux ans les imposantes forces de la JNA (armée yougoslave) et des milices serbes. S’il ne put participer au célèbre siège de Vukovar, il fut engagé dans d’autres combats médiatisés : Vinkovci, Mostar, Brcko… Il est ainsi un témoin privilégié de l’évolution de la dernière grande guerre européenne et ses horreurs. S’il garde de bons souvenirs de ses engagements en Asie qu’il qualifie d’ « aventure militaire exceptionnelle », il n’en est pas nécessairement de même concernant l’ex-Yougoslavie, un « enfer », gris, laid, froid. Ce théâtre est d’ailleurs celui de sa dernière guerre. Sa dernière aventure, il l’a vit « à deux heures d’avion de Paris ».

Blessé trois fois au combat, il faut un banal accident de la circulation lors d’une permission à Paris pour le contraindre à déposer les armes. Mais ses souvenirs de guerre, il ne les a pas perdus, d’autant qu’aujourd’hui il est président de l’association des volontaires étrangers de la guerre d’indépendance croate. Il a accepté de revenir sur certaines étapes de cette incroyable aventure.

 

Q : A 17 ans, vous abandonnez vos études pour partir en Colombie, pourquoi ?

R : Mon frère, J-F, était parti 2 mois dans le pays, il avait adoré l’expérience et à son retour il voulait m’embarquer avec lui. Finalement il est parti sans moi et c’est ma mère qui a payé le billet.

Officiellement je partais chercher de l’or mais en réalité je voulais une aventure, je voulais vivre, la Colombie c’est un pays en plein bordel : 2000 meurtres par jour, les enlèvements, les FARC, la drogue…

Finalement on n’a presque rien gagné et après l’accident de mon frère, un accident de voiture, on est rentré en France, pas vraiment satisfait…

Q : Ensuite c’est l’armée française, pourquoi y être entré, pourquoi l’avoir quitté ?

R : A mon retour je me sentais mal, je ne m’étais rien prouvé, la Colombie c’était magnifique mais je n’avais pas vécu « mon » aventure. Ma mère, elle a été très importante dans mes aventures, a voulu me remotiver et elle m’a poussé à faire mon service, en avance, pourquoi pas ? Mon frère avait été para, mon monde était composé de beaucoup d’anciens paras, alors logiquement je me suis engagé chez eux…

En lisant certains bouquins je m’étais fait une image…fausse de ce qu’était l’armée. Mais à tout prendre j’avais besoin d’une formation militaire, de me faire un CV et il fallait en passer par là.

J’en suis sorti pour les mêmes raisons que j’y suis entré : faire quelque chose, vivre l’aventure sans idéologie préfabriquée. On ne se met pas à l’épreuve dans l’armée française.

Q : Puis ça a été l’Asie du sud-est et d’abord la Birmanie, vous avez combattu pour les Karens…

R : Mon frère était un peu sur la paille alors il s’est cherché une cause : ça a été les Karens. A la fin de mon service je l’ai suivi.

Au début on était cantonné dans le nord, pour former des troupes, ce boulot ne me plaisait guère, je n’étais pas là pour ça. Finalement on a bien été affecté au sud, pour combattre mais je suis tombé malade, la malaria, mon frère est rentré en France afin de trouver de l’argent pour me soigner, quelques temps plus tard il m’a appelé et m’a demandé de rentrer au pays, il avait de nouveaux projets…J’ai hésité, longtemps, et j’ai pris la décision de rentrer, cette décision m’a pesé énormément d’autant qu’à l’aéroport de Paris mon frère m’attendait, il m’a simplement dit que si j’avais été un homme, je serais resté…

Q : Dans votre livre, vous parlez du Surinam comme d’un nouveau départ

R : Oui, j’y ai connu ma première guerre avec mon baptême du feu, mais relativement vite on a fatigué de l’anarchie ambiante alors on est reparti pour Paris, de là nous sommes repartis en Birmanie, on voulait se battre, pour de bon, mais les Karens nous ont envoyé un message clair : on s’est organisé donc on n’a plus besoin de vous. Ils n’avaient pas apprécié notre précédent départ, comment les en blâmer ?

Q : Ensuite c’est un nouveau départ dans votre vie, vous devenez reporter de guerre ?

R : Une idée de J-F ! Moi je n’étais pas contre, on connaissait bien la guerre et l’idée d’y participer sous une autre forme, sans arme mais avec une caméra, me plaisait assez. C’était une autre manière de vivre le combat. Et j’avais besoin de revoir l’Asie, en particulier les Karens, un peuple que j’admirais.

Parfois j’avais bien l’impression d’être un spectateur, ça m’ennuyait d’autant que je savais bien que je repartirai un jour.

On a finalement réussi à revendre nos images à la Cinq mais la plupart des producteurs, des rédacteurs, n’avaient pas le sens des réalités de la guerre…

Q : Puis c’est le Laos, où vous allez chercher des images d’un maquis laotien, dont les autorités françaises se posaient des questions sur son existence réelle, au profit d’un ancien colonel de la DGSE, une expérience unique avant de partir pour la première fois en Yougoslavie, l’aventure à deux heures d’avion de Paris, d’abord comme reporter de guerre…puis en tant que combattant, pourquoi ce passage de l’un à l’autre ?

R : J’y étais allé pour faire des photos, vraiment, mais une nuit il y a eu une bataille rangée, rude, les photos c’étaient plus le moment, j’ai pris une arme et je me suis battu…Après ça comment se contenter de photos ? J’ai eu envie de participer.

Une guerre à un contre dix ça ne se refuse pas…

Q : On a fait de vous un officier et vous vous êtes battus dans un bataillon du HOS (troupes croates), il y avait pas mal d’étrangers dans cette brigade ?

R : Plusieurs centaines, environ 40% de la brigade, le reste c’était des Croates, on avait de tout : des Français, des Anglais, des Allemands…De tous les profils…Jeunes surtout, des pros et des amateurs, au début c’était quand même un beau bordel.

Q : Vous vous battiez toujours pour les mêmes raisons ?

R : Je l’ai dit : un combat à un contre dix avec un matériel ridicule en comparaison de ceux d’en face. Ca devait me rappeler les Karens et la Birmanie…Mais l’Asie c’était le paradis, le rêve indochinois, la Croatie c’était l’enfer sur terre, les paysages, la vie, la mort…

Q : A notre époque, caractérisée par les SMP et leurs contractors, existe-t-il encore une place pour les volontaires ?

R : Il y aura toujours des peuples sans argent mais qui auront besoin de se défendre…

Le volontariat a été partie prenante de la vie de Gaston Besson. En Asie, en Amérique ou en Europe, il a connu les combats acharnés qui n’ont pas pris fin avec la chute de l’URSS…Et pourtant, dans son esprit, il n’a pas soutenu par une cause particulière mais par le dénominateur commun à tous les volontaires à travers l’espace et le temps : le désir de vivre une expérience unique, celle de la guerre, moins peut être pour ce qu’elle implique de blessures et de souffrances que pour ce qu’elle révèle de l’âme humaine.

                « J’ai conscience de ma différence, de mon inappétence à vivre comme tout le monde. Je me ressens comme en dehors de la vie. La clef de Gaston Besson, c’est une sorte d’ennui mortel qui me pousse à sortir de moi-même pour me prouver que je peux, d’une manière ou d’une autre, m’intégrer à la communauté des hommes. Acteur, je me force à vivre l’extrême, la passion, le sentiment alors que je n’y crois pas du tout, avec l’espoir de découvrir ma vérité à travers celle d’autres hommes. Mais ce n’est pas vers la vie que j’ai été, c’est vers la mort. » (G.Besson, extrait « une vie en ligne de mire »).

Nous remercions M. Besson pour son aide et le temps qu’il a bien voulu nous apporter.

 

Pascal Madonna, diplômé du Master II en 2012.

Une rentrée déjà très animée

28 Août

Etudes géostratégiques reprend ses travaux avec la rentrée universitaire qui se profile. L’été a été fécond. Après avoir été distingué par l’IHEDN, le mémoire de recherche rédigé par Laurent Borzillo « La Bundeswehr. De la pertinence des réformes à l’aune des opérations extérieures de la dernière décennie. » a reçu le Prix d’histoire militaire 2013 dans la catégorie Master, décerné par l’IRSEM. Il est en cours de publication aux éditions l’Harmattan. Laurent Borzillo débutera officiellement un doctorat en cotutelle à partir de l’automne prochain entre les universités de Montpellier I et de Montréal. Ses travaux et recherches portent de la coopération structurée permanente entre les pays d’Europe de l’Ouest dans les domaines régaliens des Affaires étrangères et de la Défense. Jeune étudiant engagé, ayant à cœur la diffusion des thématiques relatives à la Défense et aux relations internationales, il porte un intérêt majeur aux capacités militaires et à la politique extérieure du partenaire d’outre Rhin de la France. Nous souhaitons bonne chance à Laurent pour cette carrière brillamment engagée en sachant qu’on le reverra puisqu’il est l’un des piliers de l’association des anciens du Master II, les « diadoques » !

Le corps professoral est également déjà plongé dans l’action. Nous pourrez lire ci-joint l’analyse du professeur Jean-Charles Jauffret sur la situation syrienne, entretien accordé à La Provence.

Syrie, 28 août 2013,La Provence, entretien de J.-Ch. Jauffret,(1)

Les maquis hmong dans la guerre d’Indochine

25 Juin

Le 27 octobre 2011, à Dinan, le colonel Jambon s’est suicidé devant le monument aux morts des guerres d’Indochine. Par ce geste, cette « dernière cartouche », il entendait défendre ses anciens compagnons d’armes en Indochine, les Hmong.
            Depuis la fin de la guerre du Vietnam, ceux-ci vivent en effet traqués sur leurs terres par les troupes communistes qui ne leur pardonnent pas d’avoir pris les armes contre elles. Leur seule issue est l’exil, les camps de réfugiés à la frontière thaïlandaise, les villages de Guyane ou les villes américaines. Pourquoi les Hmong ont-ils choisi de combattre les communistes ? Pourquoi les caciques de Hanoi ou de Vientiane ont-ils décidé d’éliminer cette peuplade montagnarde ? Comment ces planteurs-cueilleurs de la cordillère annamitique ont-ils pu représenter une telle menace pour ces régimes ? C’est à ces questions que cherche à répondre cette étude.
            En 1945 les japonais frappent en Indochine. Tout symbole de l’autorité française sur ce territoire, civils et militaires, sont arrêtés, déportés, souvent exécutés. En Haute région, ceux qui sont parvenus à fuir, trouvent refuge parmi les populations locales qui bravent le danger des représailles nippones pour cacher, nourrir et guider les militaires français vers la frontière chinoise.
Lorsque la région s’embrase à nouveau en 1950, alors que les troupes vietminh appuyées et soutenues par la toute nouvelle république populaire de Chine déferlent dans le Nord de l’Indochine, quelques officiers se souviennent de l’aide apportée par ces quelques villages. Les lignes communistes se sont considérablement distendues, leur territoire est mal contrôlé et les populations nouvellement conquises sont moins imprégnées de la propagande vietminh. Dans ce contexte, la formation de maquis anti-communistes intéresse au plus haut point l’armée française.
Parmi les habitants de cette région, les Hmong forment un vivier très favorable à l’action de contre-insurrection. Ils connaissent bien le terrain, savent se déplacer et combattre furtivement, sont épris de liberté et supportent mal une influence étrangère à leur culture. Dès lors, tous les ingrédients sont réunis pour les regrouper au sein de maquis face aux troupes communistes. Une structure est mise en place au sein de l’armée française, le Groupement de commandos mixtes aéroportés, afin d’encadrer et d’organiser les futurs points de résistance.
 
            A partir de 1952, plusieurs maquis sont mis en place faisant intervenir dans la plupart des cas une forte proportion de Hmong. Les quatre maquis les plus importants sont Chocolat et Cardamone au Tonkin et Malo-Servan au Laos. Pour la majorité, les premiers temps sont couronnés de succès. Les troupes vietminh ou Pathet Lao sont bousculées, des villes sont conquises, les prisonniers sont nombreux. A plusieurs reprises, les maquis s’illustrent dans des opérations de soutien ou de recueil. Citons par exemple le raid du maquis Cardamone afin de détruire le pont de Lao Kay ou encore l’aide apportée par le maquis Colibri lors de l’évacuation du camp retranché de Na San. Les voies de communication vietminh sont perturbées, des troupes sont mobilisées contre les maquis. Cette situation est rapidement insupportable pour le commandement sino-vietminh qui mène plusieurs opérations de grande ampleur pour résorber la menace de la contre-insurrection. Chocolat et Colibri sont ainsi annihilés par l’action conjointe des forces vietminh et de plusieurs unités chinoises.
            Les maquis, organisation secrète, ne survivent pas à la défaite de Dien Bien Phu et à la signature des accords de Genève, en juillet 1954. Toutefois, face à l’escalade du conflit au Vietnam et ses répercussions au Laos, l’armée américaine, par le biais de la CIA, va faire renaître les maquis du Nord-Laos. Pendant 14 ans, les Hmong et leur général, Vang Pao, vont peu à peu prendre une place croissante dans l’effort de guerre laotien, jusqu’à en supporter la majeure partie. Les zones de peuplement des Hmong, que traverse la piste Ho Chi Minh, sont frappées par des bombardements très importants. En 1975, lorsque les troupes communistes déferlent sur le Laos, les combattants hmong sont exsangues, on trouve dans leurs rangs de nombreux enfants. Abandonnés par la hiérarchie militaire et par la CIA, les Hmong se trouvent seuls, traqués par leur ennemi qui entend détruire toute forme d’opposition. Ils sont désarmés, parqués tandis que les notables sont internés ou exécutés.
 
            Peu à peu les Hmong prennent le chemin de l’exil notamment vers les Etats-Unis, la Guyane ou la Thaïlande. Ceux qui ne peuvent pas fuir, se réfugient dans les coins les plus reculés des forêts laotiennes, démunis, sans accès aux soins et chassés par les troupes communistes qui n’hésitant pas employer des armes chimiques afin de mieux les détruire. Face à cette situation et malgré les rapports alarmistes de nombreuses ONG ou les reportages accablants de journalistes, les pays occidentaux gardent un silence assourdissant que le colonel Jambon entendait dénoncer.
 
Louis Malézieux-Dehon, étudiant en 4e année à Sciences Po Aix
(d’après son mémoire Les maquis hmong dans la guerre d’Indochine (1945-1954) sous la direction de Walter Bruyère-Ostells)

Bachar Al-Assad peut-il encore gagner une guerre « perdue d’avance » (seconde partie) ?

4 Mai

Bachar Al-Assad s’est retrouvé dès le début de la guerre civile syrienne en mars 2011, dans une situation des plus précaires. Le nombre de données qui jouaient contre lui était tel que la plupart des observateurs occidentaux ont pensé que son régime était fini. Les quatre régimes arabes qui avaient eux aussi connu une révolution (Tunisie, Egypte, Yémen, Libye) étaient tous tombés et ce, assez rapidement. Toutes les grandes puissances occidentales étaient profondément hostiles au maintien du régime syrien et elles venaient de jouer un rôle diplomatico-militaire décisif dans la chute des précédents régimes (et notamment dans le cas libyen). Une donnée supplémentaire renforçait l’analyse selon laquelle la chute du régime syrien était inéluctable : le fait que Bachar Al-Assad s’appuie sur sa communauté alaouite pour résister alors que la grande majorité de la population syrienne est sunnite.
Or, contre toute attente, plus de deux ans après le début de la guerre, Bachar Al-Assad est toujours au pouvoir en Syrie et continue à combattre farouchement pour son maintien (ou du moins pour sa survie). Après avoir effectué dans un premier article un compte-rendu de la situation militaire tactique qui prévaut actuellement en Syrie, il est désormais possible d’analyser les raisons pour lesquelles le régime syrien est toujours en place et d’évaluer ses chances de gagner la guerre.
 
1. Eviter le renversement
Par sa brutalité le régime syrien a été le déclencheur des premières manifestations populaires : elles ont en effet été provoquées par l’arrestation et la torture des adolescents qui avaient écrit des slogans hostiles au régime, inspirés de la révolution égyptienne sur les murs de la ville de Deraa, le 13 mars 2011[1]. A partir du 15 mars, des manifestations de protestations ont lieu à Deraa et à Damas. Elles sont immédiatement réprimées brutalement, les forces de sécurité ouvrant systématiquement le feu sur la foule et faisant plusieurs morts à chaque reprise. Les manifestations s’étendent rapidement à tout le pays, prenant à chaque fois le prétexte des funérailles des manifestants abattus lors des jours précédents et rassemblant plusieurs centaines de milliers de personnes. Un cycle de manifestation-répression s’installe alors au quotidien en Syrie, provoquant chaque jour la mort de manifestants. Les Frères Musulmans dans la foulée de la révolution égyptienne vont immédiatement chercher à instrumentaliser ces manifestations. D’autre part ces manifestations ont probablement une dimension de protestation de la part de la majorité sunnite (75% de la population) contre sa marginalisation et contre la mainmise exercé sur le pays par la minorité alaouite (10% de la population).  Mais dans les premiers jours de la révolte syrienne le mouvement qui prend forme est un soulèvement populaire citoyen et spontané. Les slogans de mars 2011 ne sont pas des revendications religieuses ou communautaires : les manifestants demandent avant tout la chute d’un régime dictatorial.
Bachar Al-Assad, considère alors que sa seule option est de briser le soulèvement populaire. A force de tirer systématiquement dans la foule, il obtient ce qu’il recherchait, l’arrêt des manifestations de rue. Ce faisant le régime va conduire les manifestants pacifiques à se muer en rebelles armés : au cours de l’année 2011, la révolte populaire cède la place à la guérilla. Le 29 juillet 2011, est créée l’Armée Syrienne Libre (ASL) par le colonel déserteur Riyad Al-Assad. Principal groupe armé combattant l’Armée Arabe Syrienne, fidèle au régime, l’ASL regroupe de nombreux déserteurs sunnites de tous rangs venus de l’armée loyaliste mais aussi de nombreux civils. Elle compte environ 100 000 combattants, mais elle pâtit de sa division entre brigades très indépendantes et peu coordonnées. Certaines de ses brigades comme la brigade Al-Tawhid (qui opère à Alep) possèdent une forte identité islamiste : mais l’ASL se veut en théorie laïque et démocratique. De nombreux autres groupes armés, certains djihadistes, émergent en Syrie et se mettent à combattre le régime de façon plus ou moins indépendante de l’ASL. Des combattants étrangers les rejoignent tandis que de nombreuses troupes désertent, y compris des haut gradés (généraux, colonels). De même des membres du gouvernement font défection.
En parallèle à la situation intérieure, Bachar Al-Assad doit gérer une très forte pression extérieure.  Tous les gouvernements occidentaux s’attendent à ce que le régime tombe comme les quatre autres régimes victimes des Printemps arabes. Les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni et Israël souhaitent la chute de Bachar Al-Assad pour une raison géopolitique majeure : le régime syrien est en effet le premier allié de l’Iran et le lien vital entre la République Islamique et son bras armée libanais, le Hezbollah. La chute du régime syrien constituera une menace en moins pour Israël à ses frontières en cas de confrontation avec l’Iran. Elle empêchera également le ravitaillement du Hezbollah, en armes, en munitions et en logistique, de la part des Iraniens qui utilisent le territoire syrien pour ce faire.  Les Etats arabes du Golfe Persique, en particulier le Qatar et l’Arabie Saoudite, ennemis de l’Iran et hostiles aux chiites, se sont également résolument engagés dès le début de la crise aux côtés des rebelles (le courant alaouite est une dissidence du chiisme mais est fréquemment associée à cette confession). De plus, la Turquie, jusque là alliée de la Syrie, a opéré un complet renversement de position en prenant d’emblée le parti des rebelles contre le régime. En effet, le régime turc, caressant le rêve de retrouver l’influence qui était la sienne au temps de l’Empire ottoman, cherche à utiliser le Printemps arabe en soutenant toute forme de réveil d’un islamo-conservatisme sunnite.
Confronté à ces menaces extérieures, Bachar Al-Assad n’était pas dépourvu d’atouts. Une intervention extérieure prendrait probablement la forme d’une intervention aérienne ou du moins elle devrait nécessairement être précédée d’une intervention de ce type dans le but de définir une zone d’exclusion aérienne.  Or l’armée syrienne, équipée de matériel russe, a particulièrement investi dans la mise en place d’une défense anti-aérienne crédible depuis le raid israélien de 2007 sur la centrale nucléaire d’Al-Khibar. Au-delà des vieux matériels type SA-5, SA-6, SA-7 qu’elle possédait, elle disposerait désormais de missiles anti-aériens SA-17, SA-22 et SA-24 bien plus performants[2]. En abattant un avion d’entraînement turc au dessus des eaux syriennes[3], probablement au moyen d’un SA-22, la Syrie a démontré que malgré les défections dans son armée de terre, elle conservait le moyen de résister à une offensive aérienne. Les états-majors occidentaux ont réalisé qu’il serait bien plus difficile de détruire l’aviation et la DCA syrienne que lors de l’opération en Libye en 2011.
En mettant fin aux manifestations de masses dans les rues et en affirmant sa capacité à se défendre contre une intervention extérieure, Bachar Al-Assad a réussi à écarter la menace d’une chute rapide de son régime. Sa position reste cependant d’une grande fragilité. En juillet 2012, une double offensive rebelle pénètre au cœur d’Alep et de Damas. Au même moment un attentat majeur décime son état-major et son gouvernement. Le régime vacille. Mais Bachar Al-Assad réussit à stopper les avancées rebelles.
 
2. Faire évoluer le contexte géopolitique
Parallèlement à ses entreprises de résistance intérieure, Bachar Al-Assad a cherché à faire évoluer le contexte géopolitique dans un sens favorable à sa survie sinon à sa pérennité.
Sa priorité devait être d’éviter une intervention de l’OTAN qui aurait impliqué les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni, comme dans le cas libyen de 2011. Il a probablement appris des erreurs commises par Mouammar Kadhafi dans sa guerre contre les rebelles libyens. Kadhafi a cru bon de défier les puissances occidentales de lui faire la guerre (notamment la France). En outre il a d’emblée envoyé ses quelques forces aériennes bombarder les manifestations d’opposants et promis publiquement d’écraser les populations insurgées dans un bain de sang. Or, depuis des années, Kadhafi avait mené une politique consistant à vider l’armée de sa puissance militaire (par crainte d’un coup d’Etat) au profit de sa police politique. Dans ce contexte, les puissances occidentales, certaines de leur supériorité militaire et probablement intéressées par le contrôle du pétrole libyen, n’ont pas eu grand mal à convaincre leurs opinions publiques de la nécessité d’intervenir en Libye, « au nom des droits de l’homme » et en s’appuyant sur des images et des discours soigneusement choisis.
Evitant ces rodomontades Bachar Al-Assad, lui, s’est « contenté » d’en appeler à la restauration de l’ordre perturbé par les « gangs terroristes » et de ne tirer sur les foules « qu’à » l’arme légère. Le déploiement de force militaire, si on l’analyse bien, ne s’est fait que très progressivement et toujours en parallèle à la montée en puissance des rebelles. Les chars et l’artillerie n’ont été utilisés que lorsque l’ASL s’est emparée de localités d’une certaine importance. L’aviation, elle, n’a été utilisée véritablement qu’au bout d’un an de guerre civile. Ses missiles balistiques restent utilisés avec parcimonie et loin des caméras. Surtout, Bachar Al-Assad a bien compris que l’emploi de son arsenal chimique causerait sa perte et qu’il y a là une ligne rouge, tracée aussi bien par Barack Obama que par François Hollande[4]. Malgré des accusations lancées par les rebelles et confirmées par les Israéliens, l’utilisation de ces armes n’a toujours pas été prouvée à l’heure actuelle. De telles actions si elles ont lieu, se déroulent à petite échelle et loin des médias. Le régime sait que l’emploi de ces armes à grande échelle causerait sa perte. Malgré les discours médiatiques, les Occidentaux sont probablement soulagés de voir que Bachar Al-Assad ne recherche pas la montée aux extrêmes, de crainte d’être forcés d’intervenir dans un conflit qui apparaît de plus en plus épineux. En dépit des prises de paroles de certains dirigeants occidentaux, le déploiement par l’OTAN en Turquie de batteries anti-aériennes[5] (à but purement défensif donc), allemandes et hollandaises, à la frontière avec la Syrie est un signe que les puissances occidentales n’ont pas de stratégie d’intervention directe sur le territoire syrien à l’heure actuelle. La seule véritable action militaire extérieure directe qui ait été effectuée en Syrie reste pour le moment le bombardement par l’aviation israélienne d’un convoi de missiles syriens à destination du Hezbollah. De son côté, malgré ses protestations, le régime syrien sait qu’il ne peut pas riposter à une telle opération sans courir le risque d’être surclassé militairement et d’éparpiller ses forces qu’il concentre contre les rebelles.
Après avoir écarté la menace d’une intervention extérieure, Bachar Al-Assad s’est également efforcé de rechercher à l’international le soutien diplomatique nécessaire à la poursuite d’une guerre de longue haleine. Il bénéficie aujourd’hui de deux soutiens de poids avec ses alliés russe et iranien. La Russie (suivie diplomatiquement par la Chine) n’a pas digéré la « liquidation » de son partenaire libyen Mouammar Kadhafi par une intervention de l’ONU qui a, selon elle, été détournée pour servir les intérêts occidentaux. C’est pourquoi la Russie bloque toute résolution de l’ONU condamnant le régime syrien. Moscou s’est résolument engagé dans le soutien à Bachar Al-Assad pour une triple raison : il s’agit de conserver la seule base navale à l’étranger dont la Russie dispose (dans le port syrien de Tartous) ; de conserver un partenaire économique majeur (la Syrie est notamment un acquéreur important d’armes russes) ; et enfin d’éviter l’implantation d’un nouveau foyer islamiste qui se rapprocherait du Caucase. En vendant à la Syrie un grand nombre d’armes et munitions à crédit mais également en lui fournissant des renseignements décisifs sur les positions et stratégies rebelles, la Russie est devenue pleinement impliquée dans le conflit syrien.
L’Iran, lui, a clairement déclaré que la Syrie était « le premier des champs de bataille de la guerre qui s’annonce contre l’Amérique ». Allié alaouite de l’Iran chiite, le régime syrien est aussi le lien principal que l’Iran utilise pour soutenir le Hezbollah. De plus le territoire syrien étant limitrophe d’Israël, l’Iran ne peut se permettre de perdre un tel allié dans l’éventualité d’une confrontation régionale. L’Iran a donc décidé de s’engager pleinement aux côtés de Bachar Al-Assad. En formant des forces spéciales syriennes sur le sol iranien, en formant 50 000 miliciens alaouites (avec un objectif d’en former 100 000) pour les élever au niveau tactique des combattants du Hezbollah[6], en envoyant ses propres forces spéciales Al-Qods combattre sur le front, en ravitaillant largement l’armée syrienne en armes, munitions, médicaments, vivres, logistique, l’Iran est devenu progressivement un des belligérants de la guerre civile qui se déroule en Syrie.
Enfin, le Hezbollah lui-même  s’est récemment engagé lourdement dans la guerre en envoyant 7 000 de ses combattants affronter les rebelles syriens dans les campagnes entourant la ville-clé de Homs et il semblerait que son action soit décisive sur le plan tactique. Cet engagement de l’acteur libanais apparaît cependant lourd de conséquences, rendant possible une extension du conflit au Liban même.
On peut enfin noter que Bachar Al-Assad reçoit un appui inattendu provenant d’Irak. D’abord par l’envoi de combattants djihadistes chiites venu défendre les intérêts alaouites en Syrie contre les sunnites. En outre, l’Etat irakien lui-même dirigé par les chiites, fait preuve d’une souplesse appuyée quand au transfert d’armes et de matériels logistiques en provenance d’Iran qui transitent par son territoire.
Bachar Al-Assad, que les médias occidentaux disaient esseulé lors de la première année de la révolte en Syrie, apparaît finalement solidement soutenu par un cercle d’acteurs restreint mais à l’action décisive.
 
3. Modifier le rapport de forces intérieur
Sur le plan intérieur, le régime syrien se comporte avec une grande brutalité depuis le début de la guerre. Après avoir ordonné des tirs dans la foule lors des premières manifestations, arrêté des milliers d’opposants (hommes, femmes et parfois leurs enfants), torturé nombre d’entre eux et fait commettre des massacres par ses milices Chabbiha, Bachar Al-Assad semble avoir depuis opté pour une autre stratégie, tout aussi violente. Le principe en est simple : dès lors qu’un village, un quartier ou une ville passe aux mains des rebelles, l’armée syrienne bombarde lourdement ces zones de façon indiscriminée tuant à chaque fois de nombreuses victimes. Cette politique cruelle peut avoir des résultats surprenants, comme on a pu le constater à Alep : alors qu’un immeuble rempli de civils venait d’être détruit par un bombardement syrien, la réaction immédiate des habitants à été de chasser les combattants de l’ASL implantés dans le quartier[7]. Bachar Al-Assad sait que les rebelles syriens cherchent à s’appuyer sur la majorité de la population syrienne de confession sunnite : s’il veut avoir une chance de l’emporter, il doit rompre le lien entre insurgés et la majorité de la population et conduire les civils par peur des représailles militaires de l’armée syrienne à refuser d’accorder leur soutien aux rebelles. La violence et la cruauté du régime ne sont donc pas « gratuites » et correspondent à un calcul politique froid.
Par ailleurs, Bachar Al-Assad bénéficie du manque de crédibilité de l’ASL, force d’opposition la plus nombreuse. Il a été prouvé à maintes reprises que les combattants de l’ASL sont bien moins performants militairement que les groupes djihadistes. Les unités de l’ASL combattent de façon totalement indépendante voire anarchique ; elles se repartissent en bataillons très hétérogènes aussi bien au niveau de l’efficacité guerrière que de l’idéologie politique (voire religieuse dans le cas de la brigade islamiste de l’ASL Al-Tahwid qui combat à Alep). Enfin les combattants de l’ASL se livrent fréquemment au pillage et au banditisme provoquant le ressentiment des civils.
De même le manque de crédibilité de l’opposition politique en exil bénéficie au régime syrien. Sur le plan politique, le Conseil National Syrien (CNS), est la coalition d’opposants en exil. Elle est censée incarner le nouveau régime post-Bachar Al-Assad. Or cette coalition, que François Hollande a le premier reconnue comme le gouvernement syrien légitime, ne cesse de se déchirer entre diverses tendances et de changer en permanence de direction selon l’évolution des rapports de force[8]. Accusé par l’ASL d’être opportuniste et éloigné des réalités du terrain, le CNS est par ailleurs largement dominé par les Frères Musulmans.
Mais le facteur décisif qui pourrait finalement permettre à Bachar Al-Assad de sortir victorieux de cette guerre civile est l’arrivée en 2012 sur la scène syrienne du Jahbat Al-Nosra. Créé par d’anciens combattants d’Al-Qaïda en Irak, ce groupe djihadiste est composé de Syriens mais également de nombreux étrangers. Il a connu une montée en puissance fulgurante et combat désormais sur toutes les lignes de front, de manière bien plus disciplinée que l’ASL. S’abstenant de piller et de racketter les habitants, équipé d’armements performants par les mécènes du Golfe Persique, faisant preuve d’une ferveur religieuse, ce groupe est devenu une référence pour tous les djihadistes du monde entier comme pour de nombreux révolutionnaires syriens. Par son rôle lors de la prise de la base de Taftanaz et de la ville de Raqqa ou par son implication dans la bataille d’Alep, le Jahbat Al-Nosra apparaît comme un acteur militaire crédible sur le plan tactique, au point de supplanter l’ASL par endroits.
Mais ce groupe, se revendiquant du salafisme djihadiste et adhérant aux thèses d’Oussama Ben Laden a très vite démontré son caractère radical sur le plan politico-religieux. Il a d’abord commencé par refuser catégoriquement le projet futur du CNS d’instaurer une démocratie en Syrie et a promis au contraire la mise en place d’un califat fondé sur la Charia.[9] Il a ensuite démontré son bellicisme et son intolérance en s’en prenant violemment aux militants kurdes au poste-frontière de Ras Al-Aïn. Sa volonté d’imposer sa vision radicale de la pratique de l’Islam aux habitants a été la cause d’affrontements avec des habitants au nord de la Syrie. A Alep, les djihadistes du Jabhat Al-Nosra font régner la Charia dans plusieurs quartiers aux mains des rebelles et ont commencé à y faire fonctionner des institutions islamistes qui prennent notamment des décisions politiques et judiciaires au plan local. Son extrême violence, qui est la marque des djihadistes sur tous les fronts où ils opèrent, s’illustre par des exécutions systématiques de prisonniers faits au combat  et des décapitations filmées d’alaouites ou de chrétiens diffusées ensuite sur internet à grande échelle. Le Jahbat Al-Nosra a commis une erreur stratégique majeure ces dernières semaines en proclamant son allégeance à Al-Qaïda et à son chef Ayman Al-Zawahiri. Le Jahbat Al-Nosra est donc devenu de façon assumée et publique la bannière d’Al-Qaïda en Syrie. Il a également reconnu sa proximité avec Al-Qaïda en Irak mais a réfuté toute subordination à cette dernière souhaitant conserver son indépendance opérationnelle.  Bachar Al-Assad s’est donc empressé d’utiliser cette carte en appelant l’ONU à placer le Jahbat Al-Nosra sur la liste des organisations terroristes et a accusé les Etats-Unis et les puissances occidentales de duplicité et de cynisme en prétendant combattre le terrorisme tout en soutenant des djihadistes. En reprenant la propagande djihadiste et en diffusant abondamment les vidéos de décapitation, l’Etat syrien cherche également à amener sa population à penser que le maintien du régime peut s’avérer finalement préférable à une prise de pouvoir  des extrémistes. Ce faisant Bachar Al-Assad se prémunit d’une intervention militaire occidentale qui bénéficierait aux djihadistes. Comme l’annonçait un combattant tunisien du Jahbat Al-Nosra : « La vraie bataille, commencera après la chute de Bachar, entre les islamistes et l’OTAN, sous prétexte de la protection des minorités ».[10] C’est ainsi que ce développement spectaculaire a eu un premier effet concret dans la politique menée par la France, acteur majeur sur le dossier syrien. Après avoir été le premier à reconnaître le CNS et avoir promis des armes aux rebelles, François Hollande a publiquement renoncé pour le moment à de telles livraisons d’armes en raison du risque qu’elles tombent entre des mains djihadistes.[11] Ainsi, le Jhabat Al Nosra a donc permis à Bachar Al-Assad de tenter d’apparaître, aux yeux des Syriens, du monde arabe, d’Israël et des Etats occidentaux, comme un moindre mal.
 
 4. Définir une stratégie de sortie par le haut
Bachar Al-Assad se trouve donc en 2013 en bien meilleure posture qu’en 2012. Peu à peu, son armée, formée pour la guerre conventionnelle contre Israël, a dû s’adapter aux nouvelles formes de combats asymétriques, en adoptant une stratégie de contre-insurrection qui commence à porter ses fruits. Rien n’est encore joué et la situation est plus indécise que jamais. Mais les points qu’il a marqués ces derniers mois peuvent faire légitimement espérer au régime qu’il sorte victorieux de cette guerre.
Pour cela, Bachar Al-Assad doit proposer une solution de sortie de crise au peuple syrien comme à la communauté internationale. Pour que celle-ci puisse être recevable, il doit s’efforcer de poursuivre plusieurs axes. Le régime doit d’abord continuer à tout faire pour éviter une intervention militaire extérieure et cela passe avant tout par le non-franchissement de la « ligne rouge » que représente l’emploi d’armes chimiques. S’il n’utilise pas ces armes de destruction massive alors il peut espérer que le conflit se règle peu ou prou entre Syriens et à son avantage. Il est d’ailleurs révélateur que les récentes accusations quant à l’emploi de ces armes portées contre le régime arrivent au moment ou celui-ci est en train de rétablir sa situation sur le plan militaire.
Le régime peut chercher également à vider l’ASL de sa substance militaire pour ne se retrouver confronté le moment venu qu’aux combattants djihadistes. Il a donc intérêt à concentrer sa puissance de feu là où l’ASL est présente en nombre (comme à Homs que le régime est en passe de reconquérir intégralement) et à laisser momentanément le champ libre au Jahbat Al-Nosra (comme à Raqqa que le régime n’envisage pas de reconquérir à moyen terme).
Les Etats-Unis tentent actuellement d’éviter une telle configuration en ayant formé et armé plusieurs bataillons de l’ASL, qui ont récemment ouverts un nouveau front à Deraa. Le régime a contre-attaqué immédiatement. Si Bachar Al-Assad parvient à installer le Jahbat Al-Nosra comme son adversaire principal, il pourrait parvenir à dissuader les Occidentaux d’intervenir : ceux-ci hésiteront probablement encore longtemps avant de courir le risque de contribuer à installer un Etat dirigé par Al-Qaïda au cœur du Moyen-Orient et à la frontière avec Israël. 
La libération par le régime des djihadistes d’Al-Qaïda emprisonnés, dès les premières semaines de la révolte, participe pleinement à cette stratégie. En ayant commencé par disperser par la force les manifestations pacifiques du début puis en éradiquant l’opposition armée « démocrate » pour faire mener la cause de la révolution syrienne par la bannière djihadiste, Bachar Al-Assad poursuit la politique du pire : elle est peut être de son point de vue la seule valable pour lui permettre de rester au pouvoir.
Il s’agit ensuite pour le régime de convaincre une majorité sunnite a priori hostile qu’il vaut mieux malgré tout accepter le maintien d’un dictateur alaouite au pouvoir plutôt que courir le risque de voir la guerre se poursuivre. Cette stratégie odieuse aux yeux d’un Occident pacifié a  été inscrite en toutes lettres par les milices Chabbiha sur les murs de Damas : « Bachar ou on brûle le pays »[12].
Bachar Al-Assad estime être désormais en position de proposer une stratégie de sortie « par le haut ». Celle-ci qui peut se définir ainsi : tenir jusqu’aux élections de l’été 2014 et les remporter haut la main après avoir éradiqué toute opposition armée intérieure. Etant donné que l’opposition politique appellera probablement au boycott d’élections auxquelles Bachar Al-Assad participerait, ce dernier n’aurait même pas forcément besoin de truquer massivement les urnes, pouvant s’appuyer sur les franges de la population qui lui restent fidèles.  Redevenu « légitime » aux yeux des Syriens comme de la communauté internationale (pas moins en tout cas que tous les autres dictateurs se maintenant au pouvoir de la même manière) il pourrait alors se permettre de « lâcher du lest » en accordant plus de libertés à sa population, une autonomie aux kurdes et se présenter comme garant des minorités religieuses en Syrie (notamment les chrétiens).
Son discours public du 6 janvier 2013 à Damas où, acclamé par ses partisans, il est apparu calme et souriant, en costume-cravate et proposant d’une voix sereine une « solution politique » à la crise est significatif. Il contraste fortement avec les discours enflammés du colonel Kadhafi où celui-ci, en habit de bédouin, vociférait qu’il allait « exterminer les rats ».
L’une des conséquences de cette posture « raisonnable » de Bachar Al-Assad, conjuguée à l’entrée en force des djihadistes dans le conflit syrien, est que 61% des Français se déclarent aujourd’hui opposés à la livraison d’armes aux rebelles. Il y a deux ans l’opinion publique française était largement favorable à l’intervention en Libye.
Utilisant au mieux les cartes dont il dispose, Bachar Al-Assad se révèle être aussi machiavélique politiquement que tenace militairement. Comme le faisait son père, il use largement de la violence comme moyen politique privilégié. Tous les médias français prédisaient une chute rapide du dictateur syrien : elle leur paraît toujours inéluctable, même si le délai s’avère plus long que prévu initialement. Contre toute attente Bachar Al-Assad paraît capable de déjouer ces pronostics et de gagner une guerre « perdue d’avance ».
Romain Sens, diplômé du Master II en 2012

[1] B.Barthe, « Les enfants de Deraa, l’étincelle de l’insurrection », Le Monde, le 8 mars 2013 http://www.lemonde.fr/international/article/2013/03/08/les-enfants-de-deraa-l-etincelle-de-l-insurrection_1845327_3210.html
[2] J.Reed, « Mortel, l’arsenal de Bachar Al Assad ? », Slate, le 19 juillet 212
http://www.slate.fr/story/59493/syrie-arsenal-el-assad
[3] AFP, « L’avion turc abattu par la Syrie volait dans l’espace aérien international », Le Monde, le 24 juin 2012 http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/06/24/l-avion-turc-abattu-par-la-syrie-volait-dans-l-espace-aerien-international_1723775_3214.html
[4] H.Sallon, « Les armes chimiques, ligne rouge d’une intervention en Syrie », Le Monde, 26 avril 2013
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/04/26/les-armes-chimiques-ligne-rouge-d-une-intervention-en-syrie_3167124_3218.html
[5]AFP, « Turquie, les premiers missiles patriot de l’Otan sont opérationnels », Le Monde, le 26 janvier 2013
http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/01/26/turquie-les-premiers-missiles-patriot-de-l-otan-sont-operationnels_1823044_3214.html
[6]Reuters, « Les chabbiha formés en Iran comme les combattants du Hezbollah », L’Orient-Le jour, le 5 avril 2013
http://www.L’orientlejour.com/article/808454/Les_chabbiha_formes_en_Iran_comme_les_combattants_du_Hezbollah.html
[7]J-P.Rémy, « Massacre à Alep, une arme de guerre de plus », Le Monde, le 8 septembre 2012 http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/09/08/massacre-a-alep-une-arme-de-guerre-de-plus_1757597_3218.html
[8] AFP, « Démission du président du conseil national syrien, principale structure de l’oppostion », Le Monde, le 24 mars 2013
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/03/24/demission-du-president-du-conseil-national-syrien-principale-structure-de-l-opposition_1853420_3218.html
[9] A.Malo, « Syrie, Al-Nosra prépare l’Etat islamique », le 28 avril 2013 http://www.lejdd.fr/International/Moyen-Orient/Actualite/Syrie-Al-Nosra-prepare-l-Etat-islamique-604499
[10]I.Mandraud, « De retour du front syrien »,  Le Maghreb dans tous ses Etats, le 3 avril 2013 http://maghreb.blog.lemonde.fr/2013/04/03/retour-du-front-syrien/
[11] « La France recule sur la livraison d’armes aux rebelles syriens », RFI, le 29 mars 2013 http://www.rfi.fr/moyen-orient/20130329-france-syrie-livraison-armes-rebelles-hollande-khatib
[12]C.Weyer, « Ce qu’il se passe en Syrie », Marianne, le 13 juillet 2012http://www.marianne.net/Ce-qui-se-passe-en-Syrie-2-3_a220629.html

Mythique Diên Biên Phu

16 Jan

Voilà un combat mythique de plus qui entre dans la collection d’histoire-bataille de Tallandier. Nous reprenons la critique du livre par Rémy Porte sur http://guerres-et-conflits.over-blog.com :

Dien-Bien-Phu728-copie-1

« Depuis la soutenance de sa thèse remarquée sur le génie pendant la guerre d’Indochine, Ivan Cadeau se fait connaître comme l’un des meilleurs connaisseurs de ce conflit dans la jeune génération.

Ce Dien Bien Phu offre un récit complet des événements tout en prenant soin, par d’indispensables aller-retour réguliers, de nous entrainer aussi bien sur l’une des collines du site ou au PC du commandant du camp retranché que dans les états-majors supérieurs et jusqu’au commandant en chef. Il aborde aussi bien les questions tactiques à l’échelon du bataillon lorsque c’est nécessaire que celles liées à la situation globale sur le théâtre des opérations. Il passe du témoignage individuel et de l’extrait de correspondance privée au document d’état-major officiel. Bref, sans révolutionner la connaisssance globale que l’on a de la bataille (ce qui serait d’ailleurs bien difficile !), il pose avec rigueur les termes du dossier.

Divisé en sept chapitres,le livre présente chronologiquement la situation en Indochine jusqu’à la prise de décision de l’occupation de Dien Bien Phu (chap. 1 et 2), puis s’intéresse à la mise en place de la base aéroterrestre (ou camp retranché ?) et aux derniers jours avant l’attaque du 13 mars (chap. 3 et 4). Il traite ensuite de « La crise du moral », suite à la chute rapide de Béatrice et de Gabrielle, des problèmes de l’artillerie et de l’aviation et du « sursaut » du 28 mars après l’arrivée de Bigeard (chap. 5). Enfin, il étudie dans le chapitre 6 « La bataille des cinq collines » à proprement parler (mais aussi la crise entre Navarre et Cogny) et dans le chapitre 7 l’épilogue, sous le titre « Au revoir mon Vieux », la chute des dernières positions de Claudine, Eliane et Isabelle. L’ouvrage se termine, après un bilan quantitatif des pertes, sur cette question à première vue étonnante : « victoire stratégique et succès tactique ? ». Et si, finalement, Navarre ne s’était pas totalement trompé ?

Une très bonne synthèse, qui bénéficie de cartes, d’un appareil de notes, de deux index et d’une bibliographie de référence. Un livre bien écrit, agréable à lire sans jamais céder aux sirènes de la facilité. »

Tallandier, Paris, 2013, 207 pages. 17,90 euros.

ISBN : 979-10-210-0057-5.

Nous vous invitons également à vous rendre sur http://guerres-et-conflits.over-blog.com pour y lire l’interview accordé par Yvan Cadeau.

La montée en puissance des sociétés militaires chinoises

27 Oct

La détérioration des conditions de sécurité des travailleurs et entreprises chinoises implantées en Afrique (On parle d’une perte d’un millier de ressortissant en 2011) a favorisé depuis peu la montée en puissance des Private Security Companies nationales. L’année 2012 pourrait même être qualifiée d’ « anus horribilis » à ce niveau là avec les enlèvements successifs en début d’année de 29 travailleurs chinois au Soudan (des « privés » chinois auraient d’ailleurs apporter leur soutien au forces soudanaises pour leur libération) puis 25 autres en Egypte peu de temps plus tard. Si le gouvernement chinois a vivement réagi en renforçant son apport en troupes au sein de la MINUSS (force de l’ONU sur le Sud-Soudan), on peut estimer que l’apport est négligeable au regard des quelques 900 000 travailleurs chinois à l’étranger répartis dans 16 000 entreprises nationales.
Pourtant ce n’est qu’en février 2011 que le régime chinois à enregistrer une nouvelle législation autorisant formellement l’activité des SMP avant d’attribuer officiellement une première licence à la compagnie de sécurité « Huangjia Security Company » le 11 avril de la même année. Cette évolution dans la politique suivie par l’empire du Milieu est justifiée pour le gouvernement par la nécessité d’encadrer ce type d’affaires qui se développe.
Notons néanmoins que certains quotidiens chinois, tel Global Times, font référence à l’existence antérieure de quelques 3 000 sociétés de protection privée avant même le revirement juridique de février 2011.
Cette nouvelle législation ne serait donc qu’une transcription dans les codes de lois d’une réalité pratique ? Pas tout à fait, la situation chinoise avant février 2011 était en réalité analogue à celle de la France aujourd’hui encore. A savoir qu’aucune loi n’interdit à une société de proposer des services de protection, de type paramilitaire, néanmoins aucune ne reconnaît non plus un statut particulier aux SMP, elles sont donc assujetties aux règles communes des sociétés. Ceci implique un ensemble d’obstacles administratifs, notamment sur la détention d’armes et de matériels de guerre et cela, malgré l’enchaînement des rapports parlementaires favorables. Jusque ici la législation permettait et reconnaissait, entre autres choses, les activités des sociétés de sécurité privée (SSP) intérieure qui offrent généralement des « prestations de services » à des acteurs publics ou privés qui souhaitent déléguer leur activité de surveillance (des entreprises comme CAPITAL sécurité en France), au coté de ces activités de « gardiennage » d’autres services de sécurité sont désormais proposés : sécurité portuaire, transport de fonds, détectives privés, services pénitentiaires. En comparaison les nouvelles sociétés, autrefois désignées sous l’appellation SMP et que l’on qualifie de plus en plus en France d’ESSD, proposent des prestations de type « militaire » malgré une structure de dirigeants civils. Les contractors sont recrutés dans les milieux d’anciens militaires, ils opèrent généralement à l’extérieur des frontières nationales dans les zones hostiles et proposent des services allant de la collecte de renseignement à la formation des troupes régulières en passant par le support aux troupes régaliennes (les clients recherchent des compétences issus du domaine militaire c’est là la grande différence entre société de sécurité privée et société militaire privée). Notons tout de même qu’une SMP moderne assure parfois aussi bien des services à l’intérieur et à l’extérieur des frontières nationales regroupant ainsi deux activités encore séparées dans la plupart des législations et effaçant progressivement la ligne de démarcation entre les deux types de sociétés à l’image de Cubis Corporation fondée en 1951 qui agit dans le domaine de la défense civile du territoire notamment sur la sécurité des transports en commun, en même temps l’entreprise a participé à la formation de l’armée hongroise en 1999 pour la mettre aux normes OTAN. D’autres SMP sont davantage accès sur les « zones à risques » à l’image d’Academi-Blackwater qui a développé son activité autour des théâtres d’opérations américains (principalement).
La mise en place de l’agrément chinois a rendu les obstacles plus ou moins inopérants en Chine, principale avantage de la nouvelle législation.

A quoi ressemblent ces sociétés chinoises ?

En premier lieu, elles sont en tout point « nationales » : capitaux, administrateurs et personnels sont chinois. Les contractors sont recrutés parmi les anciens membres des services de sécurité intérieure, de police anti-émeute ou sont des soldats démobilisés.
Ces sociétés s’agrandissent à vitesse exponentielle. Une entreprise comme « Veteran Security Services », créée en 2007, dispose aujourd’hui d’un peu plus de 2 000 employés, « Shamdong Warwick Security » en aurait plusieurs centaines. Ces SMP sont essentiellement tournées vers le marché des entreprises nationales. Elles sont généralement employées par celles-ci en milieu hostile. On les trouve donc partout où les intérêts économiques chinois sont en jeu, en Afrique surtout, en Asie (jusqu’au Tibet) et au Moyen-Orient. En effet, les investissements chinois en Irak ne cessent de croître, à l’image de la China National Petroleum Corporation (CNPC) et de ces innombrables entreprises de construction qui ne cessent de s’implanter au sein d’un pays dévasté. Les agences gouvernementales à leur tour prennent conscience du potentiel de ces gardes privés, plus performants et moins coûteux que les forces de l’autorité publique, comme le note Wu Dong, un avocat de « Shanghai M and A law firm » :
« As the quality of its services is just as good as that provided by government organs and costs much less, many government agencies tend to hire security guards from private companies in order to spend less taxpayer money »

Force est de constater que leur réussite sur le marché national les poussent à démarcher le secteur de la sécurité des sociétés commerciales occidentales particulièrement exposées, notamment avec le retrait des troupes de la coalition d’Irak et d’Afghanistan. C’est en tout cas le sens d’un cycle de conférence organisé en octobre 2010 par « Shamdong Warwick Security » concernant l’exportation à l’étranger du savoir-faire chinois, lequel s’est conclu par la création d’un Overseas Service Center, chargé de la prospective de nouveaux marchés.
Et s’il y a bien un marché à conquérir, les Chinois sont admirablement placés pour cela (marché estimé entre 200 et 400 milliards de dollars par le rapport Ménard/Viollet). Actuellement les sociétés américaines et britanniques dominent le secteur. Or, le différentiel de prix joue en faveur des nouveaux arrivants. Il faut compter entre 6 000 et 10 0000 dollars par mois pour un contractor anglophone, alors que son homologue chinois se vend, selon le quotidien britannique The Diplomat, autour de 600 dollars le mois.
Le principal désavantage de telles entreprises réside dans l’inexpérience des contractors chinois, ceux-ci généralement employés à la sécurisation des villes chinoises, voire à l’encadrement des secours lors des catastrophes climatiques, n’ont habituellement pas l’expérience de théâtres de contre-insurrection largement expérimentée par les anciens militaires américains reconvertis dans les SMP comme Academi (Blackwater). Notons tout de même que les investisseurs chinois ont prévenu : les gardes privés nationaux ne seront pas employés à ce genre de mission. L’approche est clairement plus axée sur la sécurité des ressortissants et non sur des opérations de guerre.
Qu’en est-il des débordements auxquels peuvent avoir affaire les employeurs des contractors ? Si les PMC américaines ont eu à souffrir des débordements d’entreprises comme Blackwater, leurs homologues chinois souhaitent entretenir une image de sérieux. A ce titre le gouvernement a fait le choix de signer le document de Montreux, code déontologique de mise en oeuvre des SMP qui n’a cependant pas de force contraignante. Cette signature n’entretient donc guère d’illusions. Les SMP chinoises vont pouvoir se fondre discrètement dans le marché tel qu’il a été « normalisé » par les sociétés anglo-saxonnes malgré les 17 ratifications du document de Montreux par des Etats aussi dissemblables que la Suède, la France, les Etats-Unis et la Chine. Or si l’objectif affiché du document était d’instaurer des régimes tout a fait transparents concernant à la fois l’octroi de licences et le contrôle continu de l’activité des SMP, les standards affichés par les entreprises qui dominent le marché sont tristement moins élevés. Il est à craindre que le géant sécuritaire chinois se construise sur le modèle du confrère américain : l’opacité des critères de délivrance des agréments, les agissements à la frontière de la légalité (affaire du Soudan) imposent des critères résolument plus bas que ceux affichés à Montreux pour pénétrer le marché. D’ailleurs tout nouveau entrant s’insère dans un marché de la sécurité toujours globalement dans l’incapacité de condamner les errements de ses acteurs les plus sulfureux (tels Academi-Blackwater). Contrairement aux forces nationales régaliennes, les SMP n’obéissent pas toujours promptement aux réglementations concernant le respect des droits de l’homme.
Néanmoins consciente du potentiel de reconversion de ses forces de sécurité, le gouvernement chinois semble tout de même encourager ces jeunes entreprises à chercher de nouveaux débouchés internationaux. Par ailleurs la lutte contre la piraterie pourrait éventuellement devenir un de ces judicieux débouchés. La mer de Chine étant plus particulièrement touchée par cette problématique sécuritaire, le terreau semble donc fertile. Le rapport annuel 2011 de l’Organisation Maritime Internationale dénombre 1 acte pour la mer de Chine et 102 pour la mer de Chine méridionale, bien que les derniers chiffres présentent une amélioration constante de la situation du fait des programmes mis en place par les Etats côtiers (dont la Chine). Même si cette dernière a choisi de privilégier les patrouilles de garde-côtes aux équipes de protection embarquées, elle autorise l’utilisation de gardes privés sur les navires marchands battant pavillon chinois dans le cadre prescrit par les réponses que le gouvernement à bien voulu envoyer à l’OMI en retour du questionnaire MSC-FAL.1/Circ 2.
A titre d’exemple, les offres de service proposées par les SMP de protection maritime pour l’embarquement d’une équipe de 3 à 4 membres durant la traversée de zones particulièrement dangereuses oscillent entre 7 000 et 15 000 euros. Les entrepreneurs chinois sont en mesure de proposer un prix au moins 2 fois inférieur contribuant ainsi à pousser définitivement les armateurs dans le giron du lobbying pro-gardes privés.
Comme souvent en matière de SMP, le développement est rapide, reste à voir si l’adaptation aux impératifs du marché suivra le rythme imposé par les investisseurs chinois. Et la question qui demeure est celle-ci : l’envoi d’agents de sociétés de sécurité privée dans des pays défaillants ne témoignent-ils pas d’un manque de confiance empêchant ce même pays d’avancer ? La question se pose d’autant plus quand la Chine use de ses gardes comme prolongement de son influence à la place de soldats réguliers qu’elle ne peut légalement envoyée dans certaines régions. Sur ce point son analyse est analogue à celle des Etats Unis.

Pascal Madonna, diplômé du Master II en 2012.

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