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L’émir et la France

21 Juil

Ahmed BOUYERDENE, La Guerre et la paix. Abd el-Kader et la France, Paris, Vendémiaire, février 2017, 640 p., 28 euros.

 Abd el kader

            Après un premier ouvrage remarqué sur la figure tutélaire de l’émir, Abd el-Kader. L’harmonie des contraires, publié au Seuil en septembre 2008, Ahmed Bouyerdène récidive en concentrant son étude entre la jeunesse d’Abd el-Kader et son élargissement du château d’Amboise en 1852. En dépit de quelques longueurs et répétitions, cet ouvrage apporte beaucoup sur les relations complexes entre Abd el-Kader et la France. L’abondance des notes scientifiques en fin de volume, quelques cartes et les très nombreuses sources françaises et algériennes montent comment ce saint de l’islam, descendant du Prophète (il porte le titre envié de Sharif), âme de la résistance algérienne à 24 ans dès 1832, a pu intégrer l’histoire nationale française. Il devient un des personnages les plus célèbres de son temps, dont le général Desmischel en 1833 fut le premier admirateur. Elève de Thierry Lentz l’auteur s’exprime dans un français châtié et a le sens de la formule pour cette branche un peu délaissée par les jeunes historiens, la biographie dans le sens de la macro-histoire.

            Particulièrement bien documenté, cet ouvrage éclaire quelques points de la saga de l’émir, histoire déjà étudiée par l’auteur et le regretté Bruno Etienne. Abd el-Kader était effectivement en train de créer le premier Etat algérien sur le modèle de l’Egypte de Méhémet Ali, en concurrence à l’est avec le bey Ahmed de Constantine. Outre ses 35 000 hommes bien entraînés et équipés, il est un des tout premiers adversaires lors de la conquête coloniale française à disposer d’un parc d’artillerie. En 1836, le vent commence à tourner avec les « colonnes infernales » de Bugeaud qui les nomme d’un euphémisme, « colonnes agissantes ». L’auteur a raison de souligner que le fameux traité de la Tafna, en 1837, n’est qu’une trêve pour Bugeaud en séparant les fronts, d’abord battre le bey Ahmed, puis se retourner contre l’émir. Autre judicieuse remarque, à la reprise de la guerre en 1839, l’ancien de la Grande Armée qu’est Bugeaud applique des méthodes de la « petite guerre » qu’il a pratiquées en Aragon en 1809. S’en suivent les horreurs que l’on connaît, bien avant la guerre d’indépendance algérienne pour les oreilles coupées ou les tristement célèbres « enfumades ». Grand seigneur, soufi de confession et pétri de culture grecque, l’émir a, tant que faire se peut (ses lieutenants lui désobéissent comme dans l’affaire des prisonniers massacrés après la victoire de Sidi-Brahim), respecté les règles de la guerre et suscité des échanges de prisonniers. En avance sur son temps, en 1845 il élabore une charte du traitement des prisonniers qui force le respect de Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger, alors que son adversaire pratique la politique de la terre brûlée aboutissant à tous les excès de la guerre totale, jusqu’à l’enlèvement de femmes transformées en bêtes de somme. Ces représailles collectives, bien avant la guerre d’Algérie de 1945-1962, s’apparentent au « populicide de Vendée ». Après la défection de l’allié marocain devenu son ennemi, Abd -el-Kader se retrouve seul, sans que l’Angleterre ni aucune autre puissance européenne se s’intéressent à son sort.

            Ahmed Bouyerdene livre ici sans doute la meilleure analyse sur la fin de « l’insurrection » et par quels mécanismes de pensée, pour épargner son peuple, l’émir en vient à déposer les armes. Le 21 décembre 1847 il s’en remet aux « décrets de Dieu » et choisit l’exil en Orient via la reddition. Le général Lamoricière, qui la reçoit deux jours plus tard, et le duc d’Aumale sont sincères dans le traité d’aman incluant le transfert du glorieux adversaire vers Alexandrie. Mais les autorités d’Alger et surtout le ministère de la Guerre à Paris bafouent la parole donnée. Le second parjure apparaît lorsque que le gouvernement Guizot considère Abd el-Kader et sa suite de 97 personnes internées à Toulon comme des prisonniers. A la Chambre des Pairs, Hugo s’insurge contre « la parole violée ». C’est là, en France, la graduelle et immense popularité de l’émir : comment la Grande Nation peut-elle se déjuger face à un si noble ennemi ?

            Les plus belles pages sont consacrées à la captivité de « l’illustre prisonnier », à Toulon, Pau et Amboise où petit à petit l’opinion publique, la presse parisienne (Emile Girardin), ses anciens adversaires, les politiques, dont Emile Ollivier, Falloux et Montalembert, plus des étrangers comme Lord Londonnery, plaident sa cause, impressionnés par la misère et la dignité de l’émir confiné dans l’humidité du fort Lamalgue à Toulon ou les châteaux de Pau et d’Amboise en piteux état. Le moment fort est ce 16 octobre 1852 où le Prince-Président annonce en personne sa libération à Abd-el-Kader à Amboise. Louis-Napoléon-Bonaparte en sort grandit et les « vive l’Empereur » fusent sur son passage. S’ensuit une visite insolite de Paris du 20 octobre au 9 novembre 1852 avant le départ pour Brousse (Bursa, en Turquie) où le tout Paris et le peuple se pressent pour honorer l’ancien adversaire chevaleresque qui a tenu sa promesse de ne jamais refaire de la politique. Le pouvoir instrumentalise les visites de l’émir à Versailles, Notre-Dame et autres lieux de Paris pour rassurer les « colonistes » d’Alger et compromettre le descendant du Prophète aux yeux des Algériens. Abd el-Kader, quant à lui s’en tient à la parole donnée lors du « serment de Saint-Cloud » où il renouvelle sa promesse de ne pas reprendre les armes contre la France et de ne pas retourner en Algérie.  

           

            En bref, un beau livre sur un grand homme.

 

                                   Jean-Charles Jauffret

 

MORTS EN OPEX

26 Mar

Compte rendu de l’ouvrage  de Nicolas MINGASSON, 1929 jours. Le deuil de guerre au XXIe siècle, Les Belles Lettres, octobre 2016, 384 p., 23 euros.

 

Ayant séjourné dans une compagnie de combat en Kapisa, le journaliste Nicolas Mingasson dépeint la spécificité du deuil de guerre du conflit afghan pour nos 90 tués (et 3 ou 4 suicides « avérés ») sur un total de 70 000 soldats professionnels projetés sur cette « terre de l’insolence ». L’introduction retrace la chronologie de notre engagement en Afghanistan à partir d’un précieux recueil de témoignages auprès des camarades survivants des « morts pour la France » et des familles endeuillées, sans oublier les orphelins et quelques-uns des 700 blessés. On peut toutefois regretter les rares comparaisons avec les conflits antérieurs, le flou entourant parfois le nom de l’unité et l’oubli de la mort particulière, quant aux rites, des  douze légionnaires (dont un officier). Il aurait été aussi utile de clairement définir le corpus, de le quantifier afin de mieux décrire ce sentiment général d’abandon, de frustrations et d’amertume qui prédomine à la suite du rembarquement précipité de décembre 2012.

            Ces réserves mises à part, l’ouvrage est des plus remarquables quant à l’analyse minutieuse de cette fragilité devant la mort de soldats professionnels occidentaux, et de leurs familles qui ont du mal à l’accepter en tant que risque du métier. Pourtant, la perspective du combat et la volonté de mettre un garrot au terrorisme font que l’Afghanistan apparaît comme un aimant. Au départ, comme pour toutes les générations du feu, c’est le même « Fais attention à toi » des mères, joint à une certaine appréhension au 2e ou 3e départ pour un séjour de six mois, car on sait ce qui vous attend là-bas. Le chef de corps du 21e RIMA de Fréjus, en avril 2010, dit simplement à ses hommes de « faire gaffe ». A l’inverse de leurs aînés d’août 14 ou d’Algérie, ces soldats français sont conscients de là où ils vont.

            De bonnes pages sont consacrées à la vie sur une FOB (base opérationnelle avancée), aux liens par Skype, Internet, téléphone portable, avec les familles. Cette dispersion empêche quelquefois de se concentrer sur la mission, au détriment du groupe. Le militaire d’Afghanistan vit dans l’immédiat. L’odeur de la poudre la première fois (et du sang bientôt) renforce cependant les liens très forts de la famille militaire, de la section, au contact d’un ennemi imprévisible. Nicolas Mingasson, comme d’autres auteurs avant lui qu’il aurait fallu citer, souligne bien le tournant de l’embuscade d’Huzbin, 10 tués, le 18 août 2008. Un témoin direct, de la section de réserve, a le terrible sentiment, par les liaisons radio, de vivre la mort de ses camarades en direct. Le soldat du XXIe siècle reste connecté, jusque dans les derniers instants, différence avec ses prédécesseurs. Cette révolte traduisant une inaccoutumance de la mort est tempérée par le professionnalisme, les réflexes longuement acquis qui permettent d’éviter, comme en Algérie, que l’on « tire dans le tas » pour se venger des autochtones. Au retour d’Huzbin et d’autres engagements, la troupe est en état de sidération. C’est le chef de corps, coupant Internet et téléphone portable, qui annonce la mort et l’impératif de continuer la mission, tout en étant seul, le soir, pour trouver les mots justes accompagnant la mort du fils aux parents ou de l’époux à sa femme. Parmi les témoignages recueillis, celui du médecin-chef de l’hôpital de Kaia à Kaboul. Ni lui ni ses infirmiers militaires n’étaient préparés à « traiter » 13 corps de juin à octobre 2011, tout en s’occupant des blessés. Pour les dépouilles déchiquetées par l’explosion d’un IED (mine), c’est l’épreuve de la toilette et de reconstitution partielle des chairs afin de les présenter ultérieurement aux familles. Le chapitre III de l’annonce aux parents est le plus remarquable. On y retrouve le rituel à l’ancienne de deux officiers, parfois accompagnés du maire, qui viennent délivrer, de jour comme de nuit, le terrible message. L’appel du colonel depuis la FOB précède parfois en cas de blessure grave. Les nouvelles au JT de 20 h ou la dépêche AFP annonçant la mort débouchent sur l’impératif de connaître les circonstances du décès. En Afghanistan, l’armée réapprend la mort.

            L’ayant vécu sur la FOB de Tagab, l’auteur décrit l’étrange ballet rendu aux morts sur la base, puis le voyage vers Kaia, le retour à la base, le retour à l’aéroport de Kaboul pour être enfin embarqué vers la métropole. S’en suit, après Huzbin, l’hommage national aux Invalides. Arrivé en France, le corps est reçu aux Batignolles, à la morgue de l’Institut médico-légal. La reconnaissance de la dépouille enlève aux parents les derniers doutes. S’en suit une semaine de cérémonies officielles avant les obsèques familiales. Si les traumatismes post-combat sont évoqués par l’auteur, ils concernent aussi les parents des « morts pour la France », seuls face à la douleur. Tel père sombre dans l’alcoolisme, un autre songe au suicide. Pour le soldat qui était au côté de son camarade de combat, c’est la rage de n’avoir rien pu faire pour le sauver. D’autres missions, au Mali entre autres, permettent de panser cette plaie. Mais elle ne se referme pas pour les orphelins et les veuves (terme le plus souvent récusé). Certaines se réfugient dans le déni de la mort de l’époux, d’autres ne « refont pas » mais « continuent » leur vie.

            En découle l’interrogation finale sur le « héros » ou non : quel sens donner à cette mort ? Pour la majorité des témoins-parents, un sentiment d’inutilité, celui d’être parti comme les Soviétiques d’Afghanistan « la queue entre les jambes ». A cette « mort pourquoi ? », vu l’état actuel de l’Afghanistan, s’ajoutent d’autres douleurs comme la difficulté de faire inscrire le nom du fils ou de l’époux sur le monument aux Morts de la ville. S’ils ne furent peut-être pas des héros, il faut reconnaître que ces soldats professionnels sont allés au bout de leur choix, de leurs convictions, estime l’auteur à juste titre. En bref, jusque dans la mort « comme hypothèse de combat » (Michel Goya), ils ont fait leur métier.

 

                                   Jean-Charles Jauffret

OCCUPATION ? APARTHEID ? CHOC DES CIVILISATIONS ? HISTOIRE D’UN CONFLIT ET RUPTURES DE PARADIGMES DANS LA RECHERCHE ISRAÉLIENNE CONTEMPORAINE

17 Déc

 

Brève chronologie thématique

5-10 Juin 1967                                   Guerre des Six-Jours.

Juin 1967                                Début de l’occupation des Territoires palestiniens par Tsahal[1].

Mai 1977                                Premier gouvernement du Likud, parti nationaliste israélien.

1987-1993                              Première intifada («soulèvement» en arabe).

1988                                       Premières publications des «nouveaux historiens».

13 Septembre 1993                 Signature des Accords d’Oslo, inaugurant un processus de paix.

1993-2000                              «Période d’Oslo».

2000-2004                              Seconde Intifada.

11 Septembre 2001                 Attentats du World Trade Center, Etats-Unis.

2002                                       Premier appel au boycott académique d’Israël.

2003-2007                              Vaste projet de recherche de l’institut Van Leer sur l’occupation.

2005                                       Emergence des mouvements de boycott académique.

Juillet 2011                             Loi anti-boycott en Israël, suspendue par la Haute Cour de Justice.

 

 

 

Introduction

“One of the reasons I gave up political history was that it is very difficult not to direct it towards the future, towards your idea of what ought to happen. And that somehow distorts your view of what has happened.” Albert Hourani[2].

            Le diagnostic du grand historien sur le Moyen-Orient, Albert Hourani, fait singulièrement écho à la démarche historiographique que j’ai entreprise quant à la production académique israélienne. Plus que dans d’autres domaines, les chercheurs en sciences sociales, et plus particulièrement les historiens, sont amenés à questionner leur positionnement politique par rapport à leur objet d’étude. A l’aune de la cinquantième année du régime d’occupation dans les Territoires palestiniens et dans un contexte d’émergence du boycott académique[3], les historiens israéliens sont particulièrement exposés à ces suspicions, soulignant les liaisons potentielles entre histoire et politique.

            Dans ce contexte, la démarche historiographique permet de mettre en perspective les récits produits par les chercheurs israéliens, pour identifier les influences auxquelles ceux-ci sont exposés depuis les années 2000. De nombreux facteurs peuvent intervenir dans le processus historiographique et certains ont été privilégiés pour expliquer la controverse des «nouveaux historiens»[4] en Israël, notamment les facteurs dits «internes». Benny Morris, un de ses principaux représentants, affirme par exemple que le renouvellement de la méthodologie et l’accès à de nouvelles sources sont à l’origine des changements de paradigme en Israël. Cependant, une analyse prenant en compte l’environnement social des chercheurs – les facteurs «externes» – peut être révélatrice, notamment à travers la notion de «génération» privilégiée par Jean-François Sirinelli dans ses travaux sur l’histoire culturelle française.

            Une étude de la production académique israélienne depuis les années 2000 révèle que la recherche israélienne contemporaine est structurée par un conflit académique qui oppose la dénonciation de l’occupation à une promotion des mécanismes sécuritaires israéliens[5]. Tandis que les facteurs «internes» ne permettaient pas de saisir cette diversité dans la recherche israélienne[6], il s’agissait a contrario d’explorer les facteurs historiographiques «externes», et notamment celui de la génération. Dans cet article, je me propose donc d’exposer en quoi le facteur générationnel est déterminant pour comprendre les différences de perception entre les chercheurs israéliens quant au régime d’occupation.

            Dans les années 1990, le processus d’Oslo a suscité un certain espoir chez de nombreux observateurs et chercheurs israéliens, alors que les négociations de paix semblaient marquer un tournant historique, ouvrant la possibilité d’une transition vers la fin du régime d’occupation. A posteriori, ce tournant a été interprété de façon très différente par les chercheurs israéliens, révélant l’influence de leur positionnement politique, de leur identité et de leur expérience sur leur approche scientifique. Ainsi, les différents courants de la recherche en Israël pourraient résulter de facteurs générationnels, où les transformations de la société, l’émergence de nouveaux questionnements sont en prises avec les trajectoires personnelles des chercheurs.

 

 

Les chercheurs sionistes en sciences humaines face au tournant de 1967

Tout d’abord, la situation politique qui a résulté de la Guerre des Six-Jours de 1967 semble avoir marqué ses contemporains, qui ont difficilement appréhendé le processus historique qui s’en suivit. Le terme d’occupation, appliqué à la période suivant 1967, renvoyait à l’idée d’un Etat d’Israël temporairement agrandit, des suites d’un «accident» dans l’histoire politique israélienne[7]. Malgré la remise en question du caractère temporaire de l’occupation, mettant en doute la nature même de la société israélienne dans les années 1990 puis 2000, les Israéliens contemporains de 1967 semblent être restés attachés à cette représentation d’un régime d’occupation extérieur à Israël.

            Cependant, tous les auteurs contemporains de 1967 n’ont pas accepté les transformations qui ont résulté de la Guerre des Six-Jours. Au contraire, ces auteurs nés dans les années 1940 et publiant à partir des années 1980, ont développé une nostalgie de l’Israël avant 1967, dénonçant l’occupation illégale au regard du droit international[8], ainsi que les trahisons politiques et diplomatiques qui ont prolongé cette situation[9]. Les auteurs israéliens de cette génération ont parfois été des acteurs privilégiés dans les premiers temps de l’occupation, comme Shlomo Gazit qui fut directeur de l’unité de coopération des opérations dans les Territoires dès 1967. Parmi ces auteurs, un certain nombre avaient aussi réalisé leur alyah[10] dans les années 1970 où l’idéal kibbutzim[11] était attrayant, car correspondant à une certaine utopie de gauche[12]. Ces auteurs, comme les journalistes français Charles Enderlin, Sylvain Cypel et l’anthropologue américain Jeff Halper, sont devenus des observateurs privilégiés de la politique israélienne dans les années 1980.

            Ces chercheurs abordent le régime d’occupation en se focalisant sur l’environnement politique et diplomatique israélien et international, qui entrerait en interaction avec les politiques israéliennes dans les Territoires palestiniens. L’histoire du régime d’occupation aurait été ponctuée par des fenêtres d’opportunités qu’auraient laissé passer les hommes politiques israéliens[13]. Ce régime aurait empiré à cause de l’instabilité dans l’administration des territoires. Ces auteurs ne semblent pas rejeter en bloc le régime d’occupation, mais établissent plutôt une gradation entre une première décennie pleine d’hésitations et une seconde décennie marquée par l’idéal politique du Grand Israël[14]. Cette gradation, entre une décennie d’occupation gérée par les travaillistes et une suivante gérée par le Likud, semble dévoiler la sensibilité politique de ces auteurs, pour qui les travaillistes auraient été les garants d’une certaine «dignité» malgré l’occupation, limitant la colonisation et arrêtant les premiers principes de l’occupation «éclairée»[15].

            Les auteurs nostalgiques d’avant 1967 opposent donc l’Israël des frontières de 1949, issu d’un âge d’or révolu, à une situation où l’intensification du colonialisme de peuplement constituerait une trahison politique de l’idéal sioniste perpétré par le Likud[16]. Au contraire, d’autres auteurs tout aussi contemporains de 1967 ne reconnaissent pas complètement le changement de paradigme intervenu dans les années 1970, ou s’évertuent à souligner le réalisme dont auraient fait preuve les dirigeants israéliens.

 

            Ces derniers ont souvent abordé le sujet de l’occupation au travers d’une étude plus spécifique de la relation entre le Politique et le Militaire en Israël. Dans leurs ouvrages, le constat est généralement celui d’un lien fort entre les deux «establishments», politique et militaire[17], lien qui serait à l’origine du mode de gestion des Territoires[18]. Leur travail répond à un certain consensus politique sur l’objectivité des menaces extérieures auxquelles Israël doit faire face[19]. D’ailleurs, dans leur mise en récit du régime d’occupation, ces auteurs articulent les événements dans les Territoires palestiniens avec l’environnement sécuritaire plus général.

            Selon ces auteurs, l’occupation serait une étape d’un conflit qui aurait débuté entre la communauté juive installée en Palestine, le Yishouv, qui se défendait contre les «bandes armées» dès la période du mandat britannique[20]. Ce «mythe»[21] permet d’établir une continuité entre les «bandes armées» de la période mandataire et les «terroristes» contemporains, les Palestiniens ayant été continuellement habités par le rejet du sionisme et de l’Etat d’Israël[22]. Pour ces auteurs, le réjectionnisme, modéré ou non, aurait été le premier obstacle à la paix, devant celui des «implantations»[23]. Par la même, la légitimité politique de la résistance palestinienne est disqualifiée et redéfinie à travers la catégorie du «terrorisme» palestinien qui donnait une image simplifiée et manichéenne du «conflit»[24], poussant certains journalistes comme Sylvain Cypel à décrire un phénomène d’«orientalisme à l’israélienne»[25].

            Après avoir été fortement contestés dans les années 1990 – les chercheurs post-sionistes israéliens étant devenus dominants du point de vue académique – ces historiens et intellectuels orientalistes ont gagné une nouvelle légitimité académique avec l’échec d’Oslo (consommé en 2000) et la seconde intifada (2000-2004). De plus, par leur expérience militaire reconnue, certains auteurs comme Gabriel Siboni[26] ou Yaakov Amidror[27] ont eu l’opportunité de formuler les options pour les décideurs israéliens, Amidror ayant même franchi le pas en devenant membre du parti ultranationaliste «foyer juif». En articulant explicitement leur travail académique avec les impératifs politiques ou militaires, souvent dans une perspective prospective, leurs travaux répondaient au regain d’intérêt pour l’histoire politique et militaire de l’occupation dans les années 2000.

            Ce faisant, ces auteurs ont cependant commis des simplifications et amalgames aux conséquences politiques assumées. Parmi elles, l’inscription de la situation spécifique de l’occupation dans le cadre de la «guerre contre la terrorisme» plus globale, devait permettre de valoriser l’expérience israélienne en négligeant l’historicité de l’occupation. Les manichéismes et simplifications, comme le fait que Gabriel Siboni ne désigne les Palestiniens qu’à travers le terme d’ennemis, semblent également répondre à des impératifs de communication, devenus cruciaux depuis la seconde intifada[28]. Leur récit semble également correspondre au modèle idéologique du «choc des civilisations»[29] d’Huntington, leurs conclusions faisant écho à la «guerre contre le terrorisme» dans laquelle s’engageaient les Etats-Unis après les attentats du 11 Septembre 2001.

            Tout en reconnaissant la spécificité de la « nation en armes » israélienne, ces auteurs orientalistes semblent refuser de reconnaître la légitimité du nationalisme palestinien en faisant la promotion des conceptions «sécuritaires» israéliennes, contrairement aux «nostalgiques» d’avant 1967 qui postulent plutôt une légitimité symétrique des deux nationalismes, israélien et palestinien. Tous les auteurs de cette génération reconnaissent en tout cas la légitimité de la création d’un foyer national juif en Palestine. C’est la remise en cause de l’idéologie sioniste qui marque un saut générationnel et paradigmatique, les nouveaux historiens tels que G. Shafir[30] puis I. Pappe étant les premiers à mobiliser les théories postcoloniales dans les années 1980 pour décrire le régime d’occupation[31].

 

Entre sociologie critique, post-sionisme et militantisme.

Les années 1960 et 1970 en Israël ont été des années de questionnements pour la sociologie critique, qui en est venu à remettre en question la légitimité du sionisme. Cette nouvelle génération de chercheurs israéliens, plus engagés politiquement, devint dominante dans les années 1990 et semble être restée influente malgré sa marginalisation, surtout politique, dans les années 2000. Les chercheurs israéliens qui se revendiquent de la sociologie critique semblent s’être démarqués par le changement de paradigme qu’ils ont accompagné, ainsi que par l’échos de leurs actions dans la société israélienne.

            Portée par des chercheurs contemporains de 1967, mais qui ont plus massivement fait leurs études en Amérique du Nord ou en Europe, comme Gershon Shafir et Juval Portugali, la sociologie critique israélienne s’est d’abord constituée en opposition aux autres conceptions du régime d’occupation. Avec Eyal Benvenisti et Baruch Kimmerling, ces sociologues et politologues israéliens majeurs ont ouvert la voie vers la contestation de la légitimité du sionisme – d’où le terme «post-sionisme»[32] – et des méfaits du militarisme israélien.

            Pour ces auteurs, un certain militarisme se serait développé en Israël, normalisant l’usage de la violence à travers l’idéal de la «nation en arme» pour faciliter le recrutement des jeunes israéliens[33], réduisant ainsi le débat sur le problème palestinien – ceux-ci devenant simplement des ennemis[34] – et confortant la domination israélienne de type coloniale sur les Palestiniens[35]. Ces auteurs se sont emparés des théories postcoloniales pour mieux dépeindre le régime d’occupation et le comparer à d’autres situations sociopolitiques proches. L’occupation aurait révélé la véritable nature (coloniale) du sionisme en 1967, rétrospectivement[36]. Certains chercheurs caractérisèrent ainsi non seulement la situation politique post-1967, mais plus généralement la concrétisation politique du sionisme depuis les vagues d’immigration au XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui. Ces nouvelles représentations permirent à Lev Grinberg de contester la nature démocratique de l’Etat israélien[37], ou encore à Elisha Efrat d’examiner géographiquement la possibilité d’émergence d’un Etat palestinien[38].

            Après les soulèvements palestiniens dans les Territoires – appelés première intifada (1987-1993) – les négociations d’Oslo (1993) laissaient entrevoir la possibilité d’un Etat palestinien indépendant. Ce climat, favorable à la critique de l’occupation, s’est aussi manifesté par une banalisation, une normalisation des concepts de la sociologie critique israélienne dans le discours politique. Par exemple, la comparaison de la situation israélo-palestinienne avec celle de l’Algérie française ou de l’apartheid sud-africain était envisagée quasi-exclusivement par le monde académique[39], avant d’être repris par des hommes politiques, notamment Ehud Barak.

            Les sociologues critiques israéliens ont donc développé une conscience accrue de la portée politique de leurs travaux et des modèles auxquels ils font référence. La représentation sélectionnée par le chercheur peut tantôt correspondre à la représentation «populaire» de l’occupation, tantôt vouloir en contester la validité. Les chercheurs contemporains d’Oslo et proches de la sociologie critique israélienne semblent pleinement assumer ce lien entre la recherche et le militantisme. Le sociologue américain Jeff Halper, les journalistes israéliennes Amira Hass et Maya Rosenfeld, ou encore les chercheurs et militants israéliens Aeyal Gross et Orna Ben-Naftali ont d’ailleurs développé leur analyse grâce à leur expérience militante et au contact du quotidien des Territoires palestiniens occupés.

            Les premiers auteurs de la sociologie critique ont donc été novateurs en mobilisant les théories postcoloniales, mais il faut véritablement attendre la période d’Oslo (1993-2000) pour que la sociologie critique se démarque par son analyse et par sa focalisation plus systématique sur la situation des Territoires palestiniens. Les chercheurs israéliens de cette génération semblent surtout s’être démarqués par leur prise de conscience des implications politiques de leur démarche. La sociologie critique a ensuite été marginalisée politiquement avec la seconde intifada (2000-2004), qui confirmait au contraire les représentations «sécuritaires», «orientalistes» de la situation. La démarche de ces chercheurs était sujette à de profondes controverses politiques, notamment au sujet de la «fin du sionisme». Dans ce cadre d’exacerbation des positionnements politiques entre chercheurs, une dernière génération dans les années 2000 semble pouvoir être identifiée, tiraillée entre deux visions radicalement opposées de l’occupation.

 

Après le post-sionisme: « Choc des civilisations vs. Apartheid » ?

Les doctorants israéliens de la fin des années 1990 et des années 2000, sont devenus chercheurs au lendemain de la seconde intifada (2000-2004). En parallèle de cette période marquée par de grandes vagues de violences dans les Territoires palestiniens et par une répression musclée de Tsahal, la production académique israélienne de cette dernière génération semblait aussi bien viser une reformulation des réponses israéliennes à l’insécurité en Cisjordanie ou à Gaza, qu’une critique renouvelée du régime de l’occupation.

            Certains chercheurs ont d’abord repris à leur compte la vision réaliste israélienne, voire orientaliste. Le terme de «réalisme» permettait de donner la priorité aux exigences régaliennes et de placer les enjeux de défense et de sécurité au premier rang de leur analyse. Ces auteurs cherchaient parfois à accompagner la détermination des hommes politiques israéliens, dans leur opposition à tout compromis qui révèlerait une faiblesse côté israélien[40]. Tandis que cette logique semblait en tout point opposée à celle du processus d’Oslo, la continuation des violences dans les années 1990 et l’éclatement de la seconde intifada réhabilitèrent le réalisme israélien. Après les attentats du 11 Septembre 2001 et dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme», les auteurs réalistes en général auraient gagné en légitimité académique, leurs conclusions – à l’image de Huntington et son «choc des civilisations» – ayant devancées les attentats du World Trade Center, ainsi que la seconde intifada.

            Le manichéisme de la «guerre contre le terrorisme», opposant des «ennemis» ou «terroristes» aux sociétés occidentales démocratiques, est devenu l’état d’esprit dominant en Israël. Dans le cadre du «culte de la force»[41] qu’il incarnait, Ariel Sharon aurait par «réalisme» enclenché un combat contre le nationalisme palestinien, sans pour autant le reconnaître en tant que tel. C’est dans cette logique que Sylvain Cypel dénonçait une «pied-noirisation»[42] de la société israélienne, ne reconnaissant pas la légitimité du nationalisme «ennemi». Le manichéisme post-2001 en Israël semblait faire renaître l’orientalisme qui avait caractérisé certains auteurs dès la première génération.

            A l’heure où les grilles de lectures des études de sécurité semblaient prendre de l’importance, notamment par leurs implications politiques directes[43], les catégories postcoloniales semblent de leur côté ne plus faire l’unanimité dans le monde académique israélien. Le paradigme post-colonial a enregistré un recul dans les années 2000, même parmi les héritiers de la sociologie critique, le décrivant moins apte à la comparaison et le dénonçant comme un anachronisme contreproductif.

 

            Cette dernière génération de chercheurs, dans la lignée de la sociologie critique, a privilégié de nouvelles catégories, comme celle du «colonialisme interne-externe»[44], en soulignant la modernité des problématiques auxquelles Israël devait répondre. Ces auteurs ont confirmé le caractère contradictoire du régime d’occupation, en ce qu’il est par définition temporaire, alors qu’il ne cesse d’affirmer dans les faits son caractère permanent[45]. Cependant, la seconde intifada (2000-2004) semble avoir marqué le passage d’une généalogie[46] des frontières, portée notamment par le sociologue baruch Kimmerling[47] puis Lev Grinberg[48], à une généalogie des modes de contrôles et de gouvernance[49], à travers laquelle les auteurs ont progressivement considéré que le même régime gérait Israël et les Territoires palestiniens[50].

            Cette nouvelle conception permettrait une étude plus précise, plus complète et plus cohérente de la situation[51]. Les implications politiques sont pourtant assez différentes des générations précédentes, puisque les frontières postulées par le chercheur sont les mêmes que celles défendues par la droite nationaliste israélienne à travers le projet du Grand Israël, c’est-à-dire comprenant la Cisjordanie. Politiquement, ce positionnement renvoie en fait dos à dos les partis politiques israéliens, dépolitisant le sionisme et démontrant par conséquent l’obsolescence des catégories de «sionisme», «post-sionisme» ou «néo-sionisme». Alors que ces chercheurs semblent assumer et revendiquer plus nettement le fait d’être Israélien[52], la seconde intifada (2000-2004) a fragilisé la position des chercheurs critiques.

            Après l’échec de Camp David II en 2000, les auteurs critiques de cette génération ont enregistré un recul de popularité. En effet, le refus d’Arafat semblait pour certains confirmer la thèse d’un réjectionnisme palestinien latent. La popularité de cette lecture a contribué à la marginalisation politique de la sociologie critique israélienne, qui s’est pourtant attelée à déconstruire cette lecture biaisée[53]. Ces auteurs ont cherché à déceler l’influence de la gestion de l’information et des stratégies de langage sur la compréhension du phénomène de l’occupation, allant de l’ «euphémisation» de la situation[54] jusqu’aux actes de propagande[55].

            Les années 2000 ont donc vu l’émergence du paradoxe entre un regain d’intérêt scientifique pour l’occupation et un «mécanisme d’aveuglement»[56] qui empêchait d’étudier l’état présent de l’occupation. Pourtant, «jamais en Israël il n’y a eu autant d’auteurs et d’artistes qui s’intéressent à la réalité de l’occupation aujourd’hui»[57]. Les chercheurs de cette dernière génération, qui ont persisté dans l’étude des évolutions les plus récentes du régime d’occupation, ont été confrontés à la sensibilité politique de ce sujet, surtout dans le cadre de la guerre d’information à laquelle se livre Tsahal depuis 2000[58]. Ceux-ci ont dû adapter leur méthodologie, comme l’anthropologue Nir Gazit[59], ou ont pu être victime de censure indirecte, dans le cas d’Eyal Weizman et de Neve Gordon[60].

            En délaissant l’histoire institutionnelle, ces chercheurs israéliens ont accepté d’avoir un recours extensif aux sources des ONG et produites par des journalistes plus critiques envers l’occupation, parfois en assumant que leur étude s’inscrive dans une logique de résistance à l’occupation[61]. Ces chercheurs ont également fait leurs premières études alors que le «camp moral»[62] se reconstituait et se radicalisait. Même si l’ONG B’Tselem avait déjà atteint une certaine respectabilité dans la société israélienne, de nouveaux mouvements ont émergés, comme ceux des «refuzniks» (plus d’un millier en 2005[63]), ou objecteurs de conscience israéliens, rassemblant des soldats refusant de servir en Cisjordanie. Ces mouvements «refuzniks» ont été l’opportunité pour quelques chercheurs israéliens de mêler militantisme politique et recherche, au cours d’enquêtes de terrain.

            Contrairement aux générations précédentes d’anthropologues qui privilégiaient les problématiques de l’engagement et du refus du soldat[64], la nouvelle génération a également pu se concentrer sur les dispositifs de contrôles eux-mêmes, articulant observation et participation, comme Shira Havkin, Hagar Kotef ou encore Irus Braverman. Cette perspective leur permettait de ne plus forcément étudier le soldat comme élément central, mais comme acteur parmi d’autres d’un dispositif de contrôle, réévaluant la place des acteurs plus marginaux ou auparavant délaissés par ces études, comme les Palestiniens eux-mêmes, les femmes membres des ONGs comme Checkpoint Watch, etc[65]. Leur domaine d’expertise s’est aussi étoffé, alliant plus systématiquement droit humanitaire, anthropologie, féminisme et théorie politique.

            Après les années 1990, la sociologie critique israélienne a donc opéré une importante transformation, alors que les études de sécurité connaissaient un regain d’intérêt. En effet, au lendemain de Camp David II (2000), la recherche critique israélienne semble s’être plus que jamais focalisée sur la portée des discours, privilégiant une approche constructiviste quant au régime d’occupation. Cependant, après l’échec de Camp David II, la sociologie critique a été marginalisée – tout du moins politiquement – au profit des études de sécurité, dont les grilles de lectures semblaient correspondre à l’agenda politique de la «guerre contre le terrorisme» après les attentats du 11 Septembre 2001. Par la nature de leurs travaux, les chercheurs des études de sécurité et les chercheurs critiques n’ont pas bénéficié des mêmes liens avec les appareils politiques et la seconde intifada (2000-2004) n’a fait qu’amplifier cet écart.

 

 

 

Conclusion

Ainsi, la première génération identifiée – contemporaine de la conquête des Territoires palestiniens en 1967 – a vu émerger la problématique de l’occupation, sans que celle-ci ne semble pousser ces auteurs, dont certains avaient joué un rôle actif ou d’observateur privilégié dans les appareils de l’occupation, à remettre en question la nature de l’Etat d’Israël. Au contraire, la deuxième génération qui atteint son apogée dans les années 1990, voit l’émergence de la sociologie critique. Ces chercheurs ont banalisé l’usage des catégories postcoloniales pour étudier l’occupation et se sont illustrés par leur militantisme politique, dirigé contre l’occupation. La troisième génération, des suites de la seconde intifada (2000-2004), a vu le renouveau d’une lecture «réaliste», mais aussi un regain d’intérêt pour l’occupation. Le changement de génération dans la société israélienne a donc pu justifier l’apparition de nouvelles approches dans l’étude de l’occupation israélienne des Territoires palestiniens. Plus que les événements politiques eux-mêmes, ce sont les questions qu’ils ont fait émerger et les trajectoires personnelles des auteurs qui semblent avoir eu un impact sur les changements de paradigme.

            L’approche générationnelle a parallèlement souligné la relation changeante entre la politique et la recherche en sciences sociales, voyant s’opposer les deux premières générations. Dans cette perspective, les chercheurs critiques israéliens de la troisième génération semblent avoir formulé une réponse à la question fondamentale du «discours critique». En effet, certains ont pris le risque de manquer de neutralité, d’objectivité, en cherchant non seulement à analyser les contradictions d’un dispositif de contrôle – comme le checkpoint – mais aussi à déceler les responsabilités individuelles dans cette situation[66].

            Cette nouvelle démarche a suivi les transformations contemporaines de la société israélienne mais semble aujourd’hui menacée par l’émergence du boycott académique et des mouvements anti-boycott. Ces mouvements ont fragilisé la position des chercheurs israéliens en dévoilant leur engagement et leur attachement à l’institution universitaire. Aujourd’hui, plus que le facteur générationnel, la question du boycott académique semble constituer un des éléments les plus révélateurs quant à la relation entre les chercheurs israéliens, le régime occupation et les autorités israéliennes. Les répercussions de cette triangulation sont plus amplement étudiées dans une dernière sous-partie du Mémoire.

Alfred Amiot, étudiant du Master 2 en 2015-2016

 

NOTES

[1] Tsahal: Tsva Haganah Le’Israel, Forces de défense d’Israël.

[2] KARSH, Efraim (1997): Fabricating Israeli History: The New Historians. London, Portland: Frank Cass, p.  9.

[3] Depuis 2002, les auteurs israéliens sont en effet confrontés à un nouveau défi dans leur processus de recherche, né du mouvement Boycott-Désinvestissement-Sanctions. Ce mouvement a pris la forme d’une campagne internationale cherchant à promouvoir le boycott d’Israël, et notamment de ses universités, dans une volonté affichée de mettre un terme à l’occupation israélienne des TPO.

[4] Une des principales évolutions historiographiques israéliennes a pris la forme d’une véritable polémique académique, entre les «nouveaux» et «anciens» historiens (Voir PAPPE 2014; RAM 2007) à la fin des années 1980. Les désaccords entre ces historiens étaient de différente nature, aussi bien dans le contenu que dans la pratique de l’histoire, certains contestant des récits antérieurs quand d’autres mettaient l’accent sur les archives, ou encore déclaraient leur allégeance au récit national israélien. Ce débat historiographique a surtout pris la forme d’une controverse académique, qui voyait s’opposer deux générations d’historiens.

[5] Voir Mémoire, Première grande partie (1).

[6] Voir Mémoire, Deuxième grande partie, première sous-partie (2.1).

[7] SHENHAV, Yehouda (2007): Why not ‘The Occupation’. Theory and Criticism 31, Winter 2007, p. 322-332.

[8] Kretzmer, David (2002): The Occupation of JusticeThe Supreme Court of Israel and the Occupied Territories. Suny Press.

[9] Shlaim, Avi (2007):Le Mur de fer: Israël et le monde arabe. Traduction française de Demange, Odile. Paris: Buchet-Chastel ; Enderlin 2002

[10] L’alyah (littéralement «la montée» en hébreu) désigne la montée vers Sion, c’est-à-dire le retour des juifs en terre d’Israël. L’Etat d’Israël reconnait en effet un «droit au retour» des juifs en Israël et qui ont un accès privilégié à la citoyenneté israélienne.

[11] L’idéal kibbutzim (pluriel de kibbutz, littéralement «assemblée» en hébreu) a pris la forme de villages collectivistes en Israël, et dont le développement fut soutenu par les branches socialistes du mouvement sioniste.

[12] C’est dans cet idéal kibbutzim que les mouvements dits de «1968» en Amérique du Nord et en Europe semblaient d’ailleurs trouver une certaine concrétisation politique.

[13] Shlaim (2007).

[14] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press ; Shlaim (2007).

[15] GAZIT, Shlomo (2003): Trapped Fools: thirty years of Israeli policy in the territories, London, Portland OR: Frank Cass.

[16] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press.; Bevenisti 1983

[17] Cohen, Samy (2009):Tsahal à l’épreuve du terrorisme. Paris: Seuil ; RAZOUX, Pierre (2006):Tsahal: nouvelle histoire de l’armée israélienne, Paris, Perrin.

[18] Horowitz, D. (1981): Patterns of ethnic separatism. In: Comparative Studies in Society and History, 23(2), p. 165-195.

[19] van Creveld, Martin (1998): The Sword and the Olive. A Critical History of the Israeli Defense Force. 1st ed. New York : Public Affairs ; Cohen (2009); Siboni, Gabriel (2009): From the Second Intifada through the Second Lebanon War to Operation Cast Lead: Puzzle Pieces of a Single Campaign In: Military and Strategic Affairs vol.1, n°1, April 2009 ; Bar-Joseph, Uri (2000):  Towards a paradigm shift in Israel’s national security conception. In: Israel affairs6(3-4), April 2000, p. 99-114.

[20] Horowitz, D.; Lissak, M. (1989): Trouble in Utopia: The Overburdened Polity of Israel. Suny Press.

[21] Sternhell, Zeev (1997): The Founding Myths of Israel: Nationalism, Socialism, and the Making of the Jewish State. Princeton University Press.

[22] BRAHM, Gabriel, N. (2015): ‘There is a clash of civilisations’: An interview with Benny Morris. Fathom, Autumn 2015 [en ligne] accessible à:http://fathomjournal.org/there-is-a-clash-of-civilisations-an-interview-with-benny-morris/, consulté le 29/08/2016.

[23] BRAHM (2015).

[24] Siboni (2009).

[25] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte.

[26] Gabriel Siboni pris notamment part à la guerre du Liban en 1982

[27] Yaakov Amidror est une ancien général de compagnie membre du Conseil de Sécurité Nationale d’Israël.

[28] Siboni (2009).

[29] Le «Choc des civilisations» est une théorie développée par S. Huntington en 1993. Ce concept intervenait dans une période où le paradigme de la «guerre froide», opposant deux blocs distincts, ne semblait plus pertinent depuis l’effondrement de l’URSS en 1991. S. Huntington tentait donc de définir une nouvelle conceptualisation des relations internationales, où les clivages culturels, qu’il appelle «civilisationnels», jouent un rôle prépondérant. Bien que son essai ne renvoie à aucune réalité sociopolitique, certains ont vu une concrétisation, dans les attentats du 11 Septembre 2001, d’un «choc des civilisations» islamique d’un côté et occidentale de l’autre.

[30] Shafir, G. (1989): Land, Labor and the Origins of the Israeli-Palestinian Conflict, 1882-1914. Cambridge University Press.

[31] RAM, Uri (2007): The Future of the Past in Israel. A Sociology of Knowledge Approach. In: MORRIS, Benny (ed.): Making Israel. Ann Arbor, M: University of Michigan Press.

[32] idem; Pappe, Ilan (2014): The idea of Israel: a history of power and knowledge. In: Politics, religion and ideology15(3), Juillet 2014, p. 477-478.

[33] Ben-Eliezer, Uri (1998): The Making of Israeli Military. Indiana University Press.

[34] Kimmerling, Baruch (1993): Patterns of Militarism in Israel. In : European Journal of Sociology, vol. 34, n° 2.

[35] Shafir (1989).

[36] RAM (1993).

[37] GRINBERG, Lev (2010): Politics and Violence in Israel-Palestine: Democracy versus Military Rule. London, New-York: Routledge Studies in Middle Eastern Politics.

[38] Efrat, Elisha (2006): The West Bank and Gaza Strip: A geography of occupation and disengagement. New-York, London: Routledge.

[39] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press.

[40] SIBONI (2009).

[41] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte, p. 289.

[42] CYPEL (2006): p. 297.

[43] Amidror, Yaakov Mj.-Gn. (2007): Winning Counterinsurgency War: The Israeli Experience. The Jerusalem Center for Public Affairs ; SIBONI (2009).

[44] AZOULAY, Ariella; OPHIR, Adi (2013): The One-State Condition: Occupation and Democracy in Israel/Palestine. Stanford, California: Stanford University Press.

[45] Gordon, Neve (2008): Israel’s Occupation. University of Calif. Press ; Azoulay, Ophir (2013).

[46] La généalogie, méthode attribuée à Michel Foucault, permet d’analyser les déterminations historiques des discours contemporains. Ce concept est particulièrement prisé par les sociologues critiques israéliens.

[47] KIMMERLING, Baruch (1989): Boundaries and Frontiers of the Israeli Control System: Analytical Conclusions. In:  KIMMERLING, Baruch (eds.): The Israeli State and Society: Boundaries and Frontiers. New York: SUNY Press. p. 265-282.

[48] GRINBERG (2010).

[49] GORDON (2008).

[50] Voir Azoulay, Ophir (2013).

[51] OPHIR, Adi; GIVONI, Michal; HANAFI, Sari (2009): The Power of Inclusive Exclusion. Anatomy of Israeli Rule in the Occupied Palestinian Territories. Cambridge, London: MIT Press.

[52] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte.

[53] HASS, Amira (2002): Israel’s Closure Policy: An Ineffective Strategy of Containment and Repression.Journal of Palestine Studies, 31(3): p. 5-20 ; GRINBERG (2010).

[54] HASS (2002).

[55] DRAY, Joss; SIEFFERT, Denis (2002): La guerre israélienne de l’information: Désinformation et fausses symétries dans le conflit israélo-palestinien. Paris: Editions La Découverte.

[56] HANAFI, GIVONI, OPHIR (2009): 16.

[57] CYPEL (2006): p. 368.

[58] Nahoum, Sarah (2012):La doctrine d’emploi de Tsahal: entre rupture et continuité. Cahier de la recherche doctrinale, CDEF, Ministère de la Défense, janvier 2012.

[59] GAZIT, Nir; MAOZ-SHAI Yael (2010): Studying-Up and Studying-Across: At-Home Research of Governmental Violence Organizations. Qual. Sociol. (May 2010) 33, p. 275–295.

[60] SHENHAV (2007): p. 322-332.

[61] HANAFI, GIVONI, OPHIR (2009).

[62] Le camp moral, rassemblé sous le terme de Peace Now («la paix maintenant» en anglais), a été fondé en parallèle des accords de Camp David de 1979, mettant fin au conflit entre l’Egypte et Israël. Ce mouvement défend l’idée d’une paix négociée avec les Palestiniens. Une de ses émanations les plus marquées à gauche, le Gush Shalom (littéralement «bloc de la paix» en hébreu), a été fondée en 1993 et s’est illustré par son soutien aux soldats refusant de servir dans l’IDF, ainsi que par sa critique du régime de l’occupation.

[63] D’après le site français A Voix Autre, disponible en ligne: http://www.avoixautre.be/spip.php?article2408, consulté le 6/08/2016.

[64] Ben Eliezer (1998); Helman, Sara (1999): From soldiering and motherhood to citizenship: a study of four Israeli peace protest movements. In: Social politics6(3) Oct 1999, p. 292-313 ; Ben-Ari, Eyal. (2010): Introduction. In:  BEN-ARI, Eyal; LERER, Zeev; BEN-SHALOM, Uzi; VAINER, Ariel (eds.): Rethinking Contemporary Warfare. A Sociological View of the Al-Aqsa Intifada. Albany, NY: Suny Press. p. 1-16.

[65] HAVKIN, Shira (2011): La privatisation des check-points : quand l’armée rencontre le néo-libéralisme. In: LATTE ABDALLAH, Stéphanie; PARIZOT, Cédric (eds.): A l’ombre du Mur : Israéliens et Palestiniens entre séparation et occupation. Arles: Actes Sud ; KOTEF, Hagar; MERAV, Amir (2007): (En)Gendering Checkpoints: Checkpoint Watch and the Repercussions of Intervention. Signs: Journal of Women in Culture and Society, 32. p. 973-996.

[66] WEIZMAN, Eyal (2007): Hollow Land: Israel’s Architecture of Occupation, London, New York, Verso.

LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE SUR LE QUI-VIVE AVANT 1914

18 Oct

                 Habitué à s’adresser à un public dépassant le cercle restreint de la société militaire[1], le général Bonnal écrit en 1906 que les travaux de préparation à la guerre ont atteint en France et en Allemagne un degré de perfection qu’il semble difficile de dépasser[2]. Pourtant, loin de diviser nettement les deux pays en deux blocs hermétiques et hostiles[3] –  l’image d’Épinal, en la matière, étant largement erronée – ces efforts impliquent un certain entrelacement des flux et reflux de la réflexion militaire. Il règne certes une ambiance électrique, l’époque étant ponctuée d’incidents aux marges de l’Europe, dans le théâtre à la fois proche et lointain, routinier et champ d’expérimentation, que constitue l’espace colonial. Vis-à-vis de l’Allemagne, l’état-major à Paris ne s’en tient pas à un sentiment d’hostilité brutal et sans nuance. Il fait preuve au contraire, en vue de l’emporter dans un avenir plus ou moins rapproché, d’un certain instinct d’imitation et d’étonnantes capacités d’adaptation. De part et d’autre se produit un processus patient et durable de découverte, d’analyse et d’interprétation, par la magie de la traduction, de la pensée théorique et technique de l’adversaire désigné. Si le mathématicien Henri Poincaré, incarnation de la science triomphante, affirme en 1912 dans un discours que la guerre est une science expérimentale dont l’expérience ne peut se faire, le commandement estime néanmoins qu’il n’est pas vain de tenter de deviner les intentions et de se familiariser avec les pratiques militaires du voisin. Il s’agit aussi, côté français, de se sortir de la douloureuse situation de vaincu de 1870 pour se positionner comme le potentiel vainqueur. L’avant-1914 constitue une page particulière de la longue et complexe histoire d’amour-haine entre la France et l’Allemagne. Les hommes et les canons se trouvent dressés face-à-face, mais globalement, jusqu’à l’éclatement des hostilités, la relation entre états-majors demeure de type dialogique.

Confrontation brutale du régime de Napoléon III avec une Allemagne en train de se constituer en État-nation moderne, la guerre de 1870 occupe en France une fonction axiale dans la redéfinition des rapports entre armée et citoyenneté. Dépassant la sphère traditionnelle des combattants, alors perçus comme des professionnels légèrement aventuriers, méprisant l’intellectualité, la défaite consacre un certain épanchement de la société militaire dans diverses strates de la société civile. Elle donne une impulsion décisive à la mise en place d’un service militaire dit universel, alors que l’Allemagne dotée d’une démographie dynamique peut, elle, se permettre une sélection dans la masse de ses appelés, avec une durée du service s’échelonnant d’un à trois ans. Idée issue de la Révolution, réactivée dans le sillage de la mise en place de la IIIe République, la conscription devient progressivement un mécanisme considéré comme fondamental, non seulement pour la sécurité de la nation, mais aussi comme garant du bon fonctionnement du corps social. Porté à trois ans le 15 juillet 1889, il devient ensuite « universel » et égalitaire, raccourci à deux ans, le 21 mars 1905. Le 7 août 1913, une loi le rétablit à trois ans, dans une ambiance de controverse. Les possibilités d’exemptions deviennent de plus en plus rares, les forces vives de la nation se devant d’être intégralement mobilisables. La démocratie française, encore en phase d’apprentissage, tente de forger un lien idéalement quasi-indissoluble entre la nation et la jeunesse masculine dans un mouvement général de façonnement des institutions républicaines qui passe notamment par la redéfinition ce qui est « français ». L’image de l’ennemi évolue jusqu’à l’orée de la Grande Guerre, avant de connaître de nouvelles mutations durant les quatre ans d’hostilités. L’imaginaire des frontières de l’Est est un élément prépondérant, la reconquête des provinces perdues (l’Alsace et la Lorraine) fonctionnant comme un horizon censé unir des groupes sociaux aux aspirations très différentes. Les Français considèrent que les Allemands ont su naguère tirer les leçons des revers infligés par leur héros Napoléon.

Le dernier quart du XIXe siècle est marqué par la prépondérance des armées de masse dans les principales puissances d’Europe continentale[4], le modèle prussien étant imité[5], dans une optique de revanche, par la IIIe République qui cherche à s’affirmer. Depuis ses débuts, celle-ci s’efforce de tisser des liens solides entre armée et nation, avec un certain bonheur puisqu’à partir de 1914, et dans leur écrasante majorité, les Français admettent le devoir de défense nationale comme un devoir naturel à tout citoyen[6]. Prétendre confier la sécurité de la nation à une poignée de spécialistes évoque des réminiscences monarchistes, ou du moins anti-parlementaristes, comme la vie publique française en a connu au XIXe siècle. Il s’agit donc de promouvoir une excellence républicaine, via notamment de grandes écoles capables de rivaliser avec les académies militaires d’outre-Rhin. La formation intellectuelle, physique et morale des officiers est tout entière conçue dans cette perspective, puisque nous sommes encore tellement sous l’impression de nos défaites de 1870, nous attribuons à nos voisins une telle force[7] constate en 1911 le colonel Boucher. L’humiliation de 1870 a, d’une certaine manière, pu être surmontée par une habile acculturation nationale du modèle prussien, mais sans procurer à la France une sérénité durable. Le service militaire se prolonge par un processus volontariste de canalisation du sentiment national embrassant la famille, le champ des croyances et du religieux, l’éducation, la littérature.

Dans la sphère du commandement existent des passerelles, sinon de véritables réseaux de sociabilité entre Paris et Berlin, l’apprentissage des langues étrangères multipliant paradoxalement les occasions de contacts entre des groupes théoriquement dressés à se haïr. La principale différence entre les forces françaises et allemandes réside dans le degré d’encadrement des hommes[8]. La France souffre d’une pénurie de sous-officiers professionnels, si bien que les compétences des officiers se trouvent diluées dans des tâches subalternes, situation relativement peu propice aux expérimentations et au dynamisme intellectuel. Les écoles phares que sont Saint-Cyr et Polytechnique, héritages de la réorganisation militaire napoléonienne exigent de leurs élèves des compétences avancées en allemand, alors que l’anglais est absent au programme en dépit de la signature en 1904 de la série d’accords bilatéraux avec le Royaume-Uni connus sous le nom d’Entente cordiale. Les élites, dans l’Allemagne de Guillaume II, cultivent également leurs aptitudes linguistiques. La cavalerie, l’arme la plus difficile à intégrer pour les jeunes officiers, reste auréolée d’un prestige historique qui inhibe d’éventuelles interrogations sur son utilité réelle. L’état-major français, à l’instar de son homologue allemand, considère qu’elle peut encore jouer dans la guerre un rôle potentiellement décisif. En 1913, le cheptel équin français a atteint historiquement son acmé, 3 222 080 chevaux étant recensés[9]. Prestigieux socialement, le métier des armes n’est guère rémunérateur. Cette situation peu enviable fait l’objet d’un long article dans le périodique le plus représentatif de l’état-major allemand, Militär-Wochenblatt[10]. Les récriminations dans la presse française à propos des insuffisances et de la baisse de niveau de la situation de l’officier se sont multipliées dans les dernières années constate un rédacteur en 1913. Cet état de fait est illustré par un tableau comparatif mettant en évidence la décrue progressive (et semble-t-il inexorable) du nombre de candidats aux écoles de Saint-Maixent[11] et de Saint-Cyr. Les chiffres, nullement exagérés, se recoupent avec ceux des Français[12]. Les polytechniciens qui seuls maîtrisent le commandement d’une arme savante telle l’artillerie, dont l’importance n’est pas forcément reconnue à sa juste valeur, sont de plus en plus nombreux à quitter l’armée. Les ingénieurs de l’armement, limités dans leur avancement militaire, puisqu’ils ne peuvent pas dépasser le grade de colonel, tendent à se reconvertir dans l’industrie civile. C’est le cas par exemple de Rimailho[13] et Sainte-Claire Deville, dont les noms sont associés au célèbre canon de 75 mm modèle 1897. Par manque de moyens plus que par un quelconque aveuglement idéologique, la culture stratégique de l’armée française est globalement peu technologique. Munis seulement d’une formation technique assez sommaire, les saint-cyriens majoritaires sont attirés par les progrès des sciences humaines, dont le spectre s’étend du plus sérieux à un certain irrationalisme. Dans cette mouvance, les facteurs moraux sont quasi-unanimement considérés comme essentiels parmi les conditions de la victoire. L’exemplarité de l’officier, généralement fantassin, est vue comme centrale dans la conduite d’une guerre de masse, les conscrits dont le service cultive essentiellement la fougue et l’obéissance devant être galvanisés par des ordres vocaux simples. Il s’est en outre produit après la défaite française de 1870 une rupture rhétorique, l’ennemi allemand étant alors considéré comme un potentiel inventeur de monstruosités mécaniques doté d’une volonté de façonner l’histoire par la puissance technicienne. En 1879, le roman de Jules Verne, Les Cinq cents millions de la bégum avait par exemple mis en scène un Français et un Allemand initiateurs de deux villes idéales antagonistes, à une sorte de phalanstère aux principes hygiénistes s’opposant une cité-usine vouée à fondre d’énormes canons. Ce sont les deux faces de la même utopie. L’imaginaire autour de bouches à feu a considérablement évolué des campagnes napoléoniennes à l’orée de la Grande Guerre, mais la supériorité allemande en matière d’artillerie lourde est inadéquatement perçue par l’état-major français jusqu’en 1914, bien que de vifs débats agitent les cercles avertis. Il existe bien dans, certains domaines, une répartition inéquitable de part et d’autre des équipements, mais surtout un différentiel, qui se révélera non-négligeable, dans la manière dont il est prévu d’en faire usage sur le champ de bataille.

Entre la France et l’Allemagne, la Grande Guerre – ce nom lui ayant été attribué pour souligner sa singularité – n’est pas une fatalité, ce n’est que dans la sphère des imaginaires qu’existe l’idée d’un cheminement inéluctable vers un chaos intereuropéen. Il s’agit d’une reconstruction explicative élaborée a posteriori, de même qu’on a arbitrairement renommé Belle Époque l’ère d’avant 1914, qui n’avait été un âge d’or que pour une frange de privilégiés. Après 1918, l’histoire de la renaissance militaire après une humiliation cuisante se répète en sens inverse de la situation d’après 1870, puisque l’état-major français et la classe politique sont quasi-unanimes pour abaisser l’Allemagne en vue de prévenir sa résurgence comme puissance de premier plan.

Candice Menat, docteur en Histoire, CHERPA

[1]. JAUFFRET, Jean-Charles, « Les fonctions de la presse militaire française de 1871 à 1914 » in GILI, Jean-Antoine, SCHOR, Ralph (dir.), Hommes, Idées, Journaux : mélanges en l’honneur de Pierre Guiral, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, 487 p., p.51 à 56, p.53. Si le général Lewal, l’un des responsables du renouveau de la pensée militaire française, consacre quelques études stratégiques, en 1872, au conservateur Journal des Sciences militaires, le général Bonnal préfère la plus vaste audience de la Revue des Deux Mondes (…).

[2]. BONNAL, Henri, général, La prochaine guerre, Paris, Librairie Chapelot, 125 p., p.13. Le livre fait partie de la série des  Questions militaires d’actualité.

[3]. POIDEVIN, Raymond, « La question d’un rapprochement économique et financier entre la France et l’Allemagne de 1906 à 1909 » in SHAMIR, Haim, France and Germany in an Age of Crisis, 1900-1960 : Studies in Memory of Charles Bloch, Leiden, Brill, 1990, 411 et VI p., p.17 à 29.

[4]. Parmi les belligérants prenant part à la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne, acteur relativement tardif, est la seule nation d’envergure à ne posséder qu’une armée professionnelle.

[5]. BOULÈGUE, Jean, « De l’ordre militaire aux forces républicaines : deux siècles d’intégration de l’Armée dans la société française » in THIÉBLEMONT, André, colonel (dir.), Cultures et logiques militaires, Paris, PUF, 1999, 339 p. et VIII, p.261 à 288, p.272-273. « L’organisation de la conscription sous la forme du service militaire en temps de paix s’est faite progressivement, et de plus en plus « universellement », de 1872 à 1905. Le discours officiel républicain s’est efforcé de forger une légitimité démocratique, en même temps que nationale, au service militaire. Le principe invoqué est qu’il est lié à la citoyenneté, à la fois en tant que droit et en tant que devoir. Le désir de légitimation a été si fort qu’on a voulu lui assigner la Révolution française pour origine (…) Il fallait « oublier » pour cela que c’est en Prusse, quelques décennies plus tôt, que fut mis en place le système moderne de service militaire et qu’il s’étendit en deux siècles à la plupart des États d’Europe continentale, démocratiques ou non, tandis que d’autres pays, démocratiques et même républicains, en faisaient l’économie ».

[6]. ROUSSEAU, Frédéric, Service militaire au XIXe siècle : de la résistance à l’obéissance : un siècle d’apprentissage de la patrie dans le département de l’Hérault, Montpellier, ESID, 1998, 224 p., p.8.

[7]. BOUCHER, Arthur, colonel, La France victorieuse dans la guerre de demain, Paris, Berger-Levrault, 1911, 103 p., p.5.

[8]. BONNAL, Henri, général, Questions militaires d’actualité, Paris, Chapelot, 1908, 125 p, p.59-60 estime qu’en 1905, forte de cent-quarante hommes, une compagnie allemande compte quatre officiers et quatorze sous-officiers, ce qui équivaut à un taux d’encadrement de 13%. Dans la compagnie française, hors troupes de couverture, avec trois officiers et sept sous-officiers, ce taux est de 9,5% et diminue encore si on ne prend en compte que les emplois de combattants.

[9]. DIGARD, Jean-Pierre, Une Histoire du cheval, art, techniques, société, Arles, Actes Sud, 2007, 296 p., p.14.

[10]. LEHMAN, Fritz, « Offizierersatz und Beförderund im französischen Heere », Militär-Wochenblatt n°1 1er janvier 1913 p.4 à 9, p.7.

[11]. L’école militaire d’infanterie, plus accessible que Saint-Cyr à la jeunesse attirée par le métier des armes, est créée à Saint-Maixent le 22 mai 1880,

[12]. JAUFFRET, Jean-Charles, Parlement, gouvernement, commandement, l’armée de métier sous la IIIe République : 1871-1914, Vincennes, Service historique de l’armée de terre, 1987, volume 1, 650 p., volume 2, 704 p., p.517.

[13]. Le changement d’activité d’un technicien de premier plan de l’armée française est dûment enregistré par l’état-major  allemand. ANONYME, Militär-Wochenblatt n°25 22 février 1913, rubrique Kleine Mitteilungen p.571. Le rédacteur anonyme salue un artilleur de premier ordre.

L’ECRITURE DE LA GRANDE GUERRE: LE GENERAL BUAT LECTEUR DE LUDENDORFF, UN EXEMPLE DE REGARD SUR L’ADVERSAIRE D’HIER

2 Avr

Dans le contexte du centenaire de la Première Guerre mondiale, la parution d’une série de livres (1) visant à des degrés divers à questionner la « responsabilité » de l’Allemagne dans le déclenchement de celle-ci témoigne des controverses vivaces suscitées par cette question. Les prises de position d’auteurs contemporains n’offrent néanmoins qu’un très pâle écho de la virulence des débats qui parcourent les sociétés allemande et française durant les années 1920. Inspiré au premier chef par les élites politico-militaires du vainqueur français, l’article n°231 du traité de Versailles établissait comme une vérité historique le rôle déterminant de Berlin dans le déclenchement de la Grande Guerre, en dérivant son « devoir » de réparer financièrement les torts causés. Le personnage qui incarne le plus exemplairement peut-être, dans les années de l’immédiat après-Armistice, le refus résolu, absolu, de la Kriegschuld (2) est le général Erich Ludendorff, alors en semi-disgrâce. Figure éminente de la guerre mondiale, œuvrant initialement sur le front oriental, il formait à partir de septembre 1916 avec le général Hindenburg le tandem de « Dioscures » présidant aux destinées de l’armée et de la nation allemandes, au-delà même de l’autorité de l’empereur. Il publie avec succès dès 1919(3) ses souvenirs de guerre(4), dont le nationalisme inconditionnel est apprécié dans sa patrie, et qui connaissent de nombreuses éditions. Ce phénomène à la confluence des sphères civiles et militaires ne laisse pas indifférent le vainqueur français, alors en plein travail d’écriture, de structuration et de fixation des expériences de la Grande Guerre. Ludendorff pointe divers boucs émissaires : le gouvernement et le Reichstag, la révolution intérieure fomentée par les socialistes, la faiblesse des alliés, l’esprit défaitiste au sein des troupes dans le but affiché de dédouaner les militaires de toute erreur décisionnelle. Lui qui a eu une part déterminante dans le déclenchement de la guerre sous-marine à outrance (5) dénonce l’habileté de l’état-major adverse qui met le génie technique national au service de l’effort de guerre, faisant intervenir les chars sur le champ de bataille, avec un succès qui va grandissant durant les derniers actes de la conflagration. Cette reconnaissance de l’importance de la modernité du matériel de combat terrestre fait partie des aspects les moins explorés de la rhétorique de Ludendorff, dont on retient surtout le tonitruant et visionnaire La Guerre totale(6). Le général Edmond Buat, artilleur, esprit brillant, devenu chef d’état-major général de l’armée française en janvier 1920, ouvre la traduction(7) de ses mémoires de guerre par une préface plutôt admirative, reconnaissant son génie tactique. Il consacre également à Ludendorff un ouvrage entier (8) bien documenté qui atteint une renommée européenne. Figure aujourd’hui éclipsée par les quelques grandes statues (Pétain, Weygand) émergeant encore dans l’oubli général qui caractérise l’entre-deux-guerres, Buat pose un regard d’une étonnante modernité sur un personnage paradoxal que l’on pourrait qualifier de passéiste dynamique, voire remuant(9). Engagé dans une large démarche de veille stratégique, l’officier général français s’efforce d’intégrer les efforts de conceptualisation de l’ennemi dans le travail d’interprétation des événements politico-militaires récents. (…) Les « Souvenirs de guerre » (…) offrent un intérêt évident pour les lecteurs de tous les pays. Les pages qu’on va lire n’en sont qu’une présentation sous forme spéciale, c’est-à-dire condensée, accessible à tous les publics, accompagnée de commentaires destinés à projeter quelque lumière aussi bien sur le caractère du héros du livre que sur les causes de ses succès et de ses revers. Peut-être y trouvera-t-on, par surcroît, des occasions de rapprochement avec les événements qui se sont passés, pendant quatre années, dans notre propre pays(10). Buat présente ainsi un livre de bonne vulgarisation à destination d’un lectorat qui n’aurait pas le courage, la curiosité ou l’envie de se plonger dans les deux tomes touffus des mémoires de guerre. Il s’adresse certes au corps des officiers et des sous-officiers du monde francophone et au-delà(11). Mais il écrit aussi pour le grand public cultivé, puisqu’il publie régulièrement dans des périodiques généralistes(12) qui apprécient sa plume et son expertise. Moderne(13) dans son action à la tête de l’état-major, il souligne aussi, dans la sphère publique, l’importance de comprendre la rationalité de l’adversaire dans la conception de la conduite de la guerre, d’analyser ses écrits de manière à comprendre ses mobiles les plus mystérieux. Sans doute, les pensées ou prévisions qui hantèrent l’esprit de l’auteur et que les faits n’ont pas vérifié nous sont, en partie du moins, dissimulées ; (…) tout ce qu’il révèle est bien de nature à nous fixer sur sa mentalité(14). Nous allons avoir affaire à un homme, à coup sûr éminent, et, plus certainement encore, très différent de nous(15). L’appréciation portée sur Ludendorff est plutôt équilibrée, distanciée, Buat résumant pédagogiquement (16) les Kriegserinnerungen avec une certaine impartialité. Il indique le tournant(17) que représente a posteriori la bataille d’Amiens, « le jour le plus sombre de l’armée allemande » attribué à l’intervention massive de chars français et britanniques, événement qui, dans l’ensemble de la Première Guerre mondiale, fait l’objet d’une construction culturelle autonome. Une facette représentative de la réception allemande du livre de Buat sur Ludendorff est un long article signé – fait relativement inhabituel – dans la revue militaire et généraliste Wissen und Wehr. Le point de vue du chef d’état-major général de l’armée du vainqueur est analysé avec sérieux, l’antipathie éprouvée envers le camp adverse n’altérant pas la volonté de comprendre son attitude. Ce livre est écrit par un Français ; en aucune page, il n’est possible de l’oublier, relève Wolfgang Peters, soulignant (…) C’est lorsqu’il parle du soldat en soldat que l’auteur est le plus pertinent(18). Le chroniqueur estime que Buat se livre – injustement – à une critique acérée de la conduite de la guerre par Ludendorff durant le printemps et l’été 1918. Peters insiste sur le rôle déterminant de l’intervention américaine cette année-là, aspect que les Français tendent à minimiser, voire parfois à passer sous silence. Autant il apprécie les parties du livre strictement consacrées à l’art de la guerre, autant le reste des jugements portés sur les hommes, leur politique et leurs idées lui paraissent teintés de préjugés haineux, même s’il admet que Buat ne méconnaît nullement la « grandeur » de Ludendorff. Ce dernier semble considéré en France comme une autorité sur la conduite de la guerre, malgré son aura légèrement scandaleuse. Lors de son intervention parlementaire du 14 mars 1922 visant à convaincre les instances décisionnelles françaises de procéder à une motorisation extensive de l’armée, en accroissant en particulier la part des chars de combat, le député Jacques Duboin se place sous le double parrainage symbolique de Buat et de Ludendorff. Le premier est invoqué pour son modernisme assumé, le second pour une déclaration publique, reprise dans ses mémoires, selon laquelle ce n’est pas la faiblesse numérique des divisions qui rend la situation inquiétante, mais plutôt les tanks qui apparaissent par surprise en très grand nombre(19). En plus d’être pris en compte par l’état-major à travers une série de livres, le point de vue du représentant du commandement suprême ennemi s’invite donc occasionnellement dans la vie politique française. Il existe aussi un phénomène de rétroaction : lors du décès prématuré du général Buat, de maladie et d’épuisement, en décembre 1923, l’hebdomadaire semi-officiel de l’armée allemande Militär-Wochenblatt(20) rend hommage à ses études sur la stratégie de Hindenburg(21) et Ludendorff. Le texte est presque aussi chaleureux que celui que lui consacre l’état-major de l’allié britannique dans une revue équivalente(22). Durant les années 1920, malgré une très vive animosité franco-allemande, se tisse ce que François Cochet nomme une « Europe des militaires ». À travers son effort de compréhension, de diffusion, de vulgarisation des idées de Ludendorff, le général Buat montre comment les conceptions nationales peuvent passer les frontières, voire essaimer et faire souche loin de leur lieu géographique de naissance. Ne se positionnant pas, contrairement au personnage qu’il étudie, dans une démarche d’auto-justification et d’appel quasi-mystique au relèvement de la puissance nationale, Buat est lucide sur les facteurs qui ont mené la France à la victoire, sur ce qui peut obscurcir l’avenir de l’armée française – qui est encore la première du monde – et les mesures à prendre pour assurer sa pérennité. Il accorde une grande importance à la formation des officiers supérieurs et généraux et à leur métier, leur statut de manière générale, préconisant de s’inspirer d’exemples étrangers. Face aux analyses mesurées de Buat, le ressentiment créatif de Ludendorff possède néanmoins une force de persuasion très supérieure sur les forces vives de sa nation.

Candice Menat, docteur en Histoire (CHERPA)

1 On peut citer par exemple le titre provoquant de Philippe Simonnot publié simultanément en français et en allemand, Non, l’Allemagne n’était pas coupable.
2 Responsabilité, voire culpabilité de la guerre.
3 LUDENDORFF, Erich, général, Meine Kriegserinnerungen 1914-1918, Berlin, Mittler, 1919, 628 et VIII p.
4 Kriegserinnerungen.
5 LINDEMANN, Thomas, « Ludendorff et la guerre totale. Une approche perceptuelle » in GÉRÉ, François, WIDEMANN, Thierry, La Guerre totale, Paris, Economica, 2001, 210 p., p.23 à 53, p.33-36.
6 LUDENDORFF, Erich, général, Der totale Krieg, Ludendorffs Verlag, Munich, 128 p. Une traduction française paraît deux ans plus tard, La Guerre totale, Paris, Flammarion, 1937, 138 p.
7 LUDENDORFF, Erich, général, Souvenirs de guerre (1914-1918), Paris, Payot, 1921, 443 p. et 408 p. Comparée à l’original, la traduction prête à Ludendorff une plume plus élégante, plus mesurée qu’elle ne l’est en version originale, mettant en quelque sorte ses mémoires dans le goût français.
8 BUAT, Edmond, général, Ludendorff, Lausanne, Payot, 1920, 298 p.
9 Lorsque Kapp, un haut fonctionnaire prussien aiguillé par des militaires, tente en mars 1920 un coup de force à Berlin, Ludendorff y participe dans l’espoir de reprendre la situation de l’Allemagne en main. Il sera également aux côtés d’Hitler lors du putsch de la Brasserie le 8 novembre 1923, avant de perdre peu à peu foi en l’action politique, phagocyté par les nazis en lesquels il avait foi initialement.
10 BUAT, Edmond, général, op. cit., p.8.
11 BUAT, Edmond, général, « L’État-major », Revue de Paris, 15 juillet 1921, p.248 à 260 est par exemple traduit sous le titre « The Staff », Army Quarterly, avril 1922, p.35 à 45.
12 Le général Buat est par exemple un collaborateur régulier de la Revue de France d’une tonalité plutôt littéraire.
13 Le général Buat lance par exemple en janvier 1921 une commission d’études portant son nom dont la mission principale est de rédiger un programme de chars de combat. Il prévoit aussi la création d’une force d’intervention constituée de divisions aériennes de bombardement et de divisions terrestres comportant camions et blindés, projet tué dans l’œuf par son successeur, le plus conservateur général Debeney.
14 Un spécialiste en littérature et histoire de l’art (s’exprimant sur un support pour lequel Buat n’est pas un étranger), juge plus sévèrement les Kriegserinnerungen. GILET, Louis, « Les mémoires de Ludendorff », La Revue des deux mondes, octobre 1919, p.927 à 948, p.930 En fait, ce gros volume n’est pas un livre de souvenirs ni un livre d’histoire, écrit pour le plaisir de revivre le passé ou d’en éclaircir les points obscurs ; c’est un long plaidoyer (…) pro domo, habile, passionné, éloquent, où l’auteur argumente encore plus qu’il ne raconte, où les faits cèdent à tout instant la place aux discussions, où la controverse domine chaque page l’histoire, où le récit tourne en ergotages, où l’auteur exhale pêle-mêle ses regrets, ses plaintes, ses rancunes, où il accuse à son tour et dresse contre ses critiques et contre ses adversaires un violent réquisitoire.
15 BUAT, Edmond, général, op. cit., p.9.
16 Son talent de vulgarisateur est reconnu par le camp adverse. PETERS, Wolfgang, Wissen und Wehr n°4 1921, rubrique Literatur, p.295. Cette analyse écrite clairement est susceptible de fournir au lecteur qui ne connaît pas les Kriegserinnerungen une impression adéquate de l’action de l’homme [Ludendorff].
17 BUAT, Edmond, général, op. cit., p.222-224.
18 PETERS, Wolfgang, op. cit., p.295-296.
19 Cette déclaration – Ludendorff étant coutumier des formules – est très fréquemment citée par les Français, notamment dans l’article BLOCH, Darius Paul, « L’avenir du char de combat », Revue militaire française, janvier 1922, p.90 à 102, p.90-91.
20 ANONYME, Militär-Wochenblatt, n°11 10 décembre 1923, rubrique Verschiedenes, p.309.
21 BUAT, Edmond, général, Hindenburg et Ludendorff stratèges, Paris, Berger-Levrault, 1923, 252 et VIII p.
22 ANONYME, Army Quarterly n°2 juillet 1924, rubrique Notes on foreign war books, p.418-419 loue ses ouvrages écrits depuis la fin de la guerre, Ludendorff, Hindenburg, L’Armée allemande, Hindenburg et Ludendorff stratèges, [qui] ont fait l’objet de recensions dans ces colonnes.

Patrice Gueniffey : une oeuvre d’historien sur le processus révolutionnaire

23 Fév

Etudes géostratégiques a fait le choix de publier les textes d’une séance de séminaire du CHERPA au cours de laquelle deux doctorants, anciens étudiants du Master II Histoire militaire ont eu le grand plaisir d’analyser et de discuter le travail de l’historien Patrice Gueniffey, Directeur de recherches à l’EHESS et ancien Directeur du Centre de recherches politiques Raymond Aron. La première partie consacrée aux travaux de Patrice Gueniffey sur la Révolution française a été prise en charge par Agathe Plauchut, tandis que la partie sur la période napoléonienne et l’écriture d’une biographie l’est par Benoît Pouget.

 

PATRICE GUENIFFEY, UNE RÉFLEXION SUR TORRENT RÉVOLUTIONNAIRE

S’il fallait présenter en deux mots Patrice Gueniffey, je le qualifierais d’historien politiste. Vous utilisez en effet une démarche qui emprunte des outils à la fois à l’histoire et à la science politique.
L’éclairage politique de l’Histoire qu’il réalise a deux vertus, qui se rapportent chacune à l’une des deux disciplines concernées. Ses travaux permettent en effet d’approfondir les études historiques simplement factuelles de la période révolutionnaire, et en cela ils sont un apport essentiel pour l’Histoire. Mais ils permettent également de percevoir l’histoire des phénomènes politiques, de dresser un tableau de ce qui fut pour comprendre ce qui est. Dans cette mesure, ses études ont beaucoup à apporter aux politistes qui étudient des sujets comme le vote ou la terreur comme instrument politique.
Nous allons donc discuter de questions à la fois historiques et actuelles, liées au vote, à la Révolution et à la Terreur mais aussi à leur legs. Mais avant cela, nous allons évoquer rapidement son parcours académique.
Patrice Gueniffey a soutenu en 1989 une thèse de doctorat en Histoire intitulée La Révolution française et les élections: suffrage, participation et élections pendant la période constitutionnelle: 1790-1792, sous la direction de François Furet à l’EHESS. Le sujet de cette thèse laisse déjà voir la grande caractéristique de son travail que nous venons d’évoquer, puisqu’il se trouve à la confluence de l’Histoire et de la science politique.
Cette thèse de doctorat en Histoire adopte en effet un angle résolument politique, puisque c’est une étude du suffrage et de sa mise en oeuvre qui est menée, s’attachant à l’étude :
– du droit de suffrage
– puis à celle de la participation dans les assemblées primaires
– et enfin à celle de l’élection des députés par les assemblées électorales de départements
C’est donc une histoire du processus politique de la période constitutionnelle qui est proposée.
A la suite de ce travail et sur cette thématique du vote, Patrice Gueniffey a publié plusieurs écrits importants, dont il faut citer ici le colossal ouvrage Le Nombre et la raison: La Révolution française et les élections de 1993. Cet ouvrage a fait date dans l’étude de la période révolutionnaire, parce qu’il apportait un éclairage sur un sujet peu voire pas étudié en tant que tel, celui des élections, pourtant déterminant dans cette période et pour sa compréhension.
En présentant la réalité des élections de la période de l’Assemblée constituante, il offre aux lecteurs non seulement un focus historique sur cet élément politique majeur, mais il va plus loin en soulignant les divergences entre la démocratie d’alors et la démocratie actuelle. Selon lui, les différences entre les élections de l’époque constitutionnelle et les élections que nous connaissons aujourd’hui sont, à ce point, notables qu’elles interdisent toute revendication de l’héritage direct de la démocratie révolutionnaire par la démocratie moderne.
Patrice Gueniffey explique notamment pourquoi la considération de la volonté de la majorité comme légitime à déterminer l’orientation des politiques de la nation est nouvelle. A l’époque révolutionnaire en effet, l’illusion de la « voix unique » de la nation était dominante. Des intérêts divergents ne pouvaient coexister ou débattre entre eux; toute opposition était une sécession. L’illusion de la cohésion nationale, si caractéristique de l’époque révolutionnaire, n’existe plus aujourd’hui et c’est en cela que notre démocratie s’est bien éloignée de son ancêtre. Le fait que les électeurs soient appelés à voter non pour des programmes ou même à l’issue d’une délibération ou d’un débat d’idées est révélateur des lacunes de cette conception monolithique de la nation. Les élus étaient imaginés, dans cette époque de la démocratie balbutiante, non comme dépositaires et représentants des intérêts de leurs électeurs, mais comme des personnalités qui auraient à juger des orientations profitables à l’intérêt général. L’homme était clairement mis en avant, sa personnalité passait avant sa politique, et la nation devait passer avant ses électeurs.
Selon Patrice Gueniffey, l’exercice démocratique lui-même de l’époque révolutionnaire était caractérisé par des limites majeures, dont l’absence de publicité des candidatures n’est que l’un des exemples les plus frappants. Ce qui reposait sur la doctrine de la volonté générale résultait finalement en une dispersion des votes, qui leur ôtait toute efficacité. C’est dans cette mesure qu’il parle d’ « élections dépossession » pour caractériser les élections de la période révolutionnaire car, je cite, « tout, dans le régime électoral de la Révolution française, tend à entourer les élections d’un vide politique » (« L’invention du vote »). A ce propos, l’absence de mandat impératif dans la démocratie contemporaine traduit-elle une perpétuation de ce que vous appelez l’ « élection-dépossession » durant la période révolutionnaire, malgré la publicité des candidatures, l’utilisation de l’élection directe et la possibilité de délibérer?
Après ce détour par les grandes idées de sa thèse de doctorat et des travaux qui lui sont associés, revenons à à son parcours. Comme je l’ai dit, il a soutenu sa thèse sous la direction de François Furet, dont il est un éminent disciple. François Furet a joué un rôle déterminant dans son parcours et notamment dans le développement de ses théories.
Pour ceux qui ne le connaissent pas, ou pas suffisamment, François Furet est un historien français qui a marqué l’histoire de l’étude de la Révolution française, sur laquelle il a travaillé pendant près de 4 décennies. En 1965, il publie son premier ouvrage sur le sujet, La Révolution.
Les théories de François Furet sur la Révolution française ont ouvert une période de débat dans le monde de la recherche sur la Révolution. Pour les historiens marxistes comme Georges Lefebvre ou Albert Soboul, qui tenaient le haut du pavé jusqu’alors, la Révolution française était issue d’un mouvement populaire qui s’était éteint le 9 Thermidor. François Furet fait le pari de dépoussiérer les études sur cette période en élargissant son champ d’étude chronologique. Au fil des ans, Furet affine son analyse et publie des ouvrages qui sont restés des références en la matières, notamment Penser la Révolution française en 1978, et bien sûr le colossal Dictionnaire critique de la Révolution française qu’il a codirigé avec Mona Ozouf en 1988.
François Furet innove dans son étude de la Révolution française en la présentant comme une révolution des élites qui aurait été perturbée par la Terreur, les masses populaires confisquant alors le pouvoir. Ce qui est intéressant pour nous aujourd’hui est l’idée que François Furet n’avait fait qu’esquisser et que vous avez approfondi, documenté et illustré, à savoir la possible consubstantialité qui unirait Révolution et Terreur. Patrice Gueniffey écrit notamment que la Terreur « est le produit de la dynamique révolutionnaire et, peut-être, de toute dynamique révolutionnaire. En cela, elle tient à la nature même de la Révolution, de toute révolution », une idée sur laquelle il serait intéressant que vous reveniez.
Les travaux de Patrice Gueniffey sur la Terreur s’inscrivent dans l’héritage direct des idées de François Furet. Il voulait, lui aussi, vous distinguer des analyses partisanes sur la Terreur, que ce soit celles qui sont biaisées par des grilles de lecture marxistes ou celles qui sont marquées du sceau antirévolutionnaire. Cela l’a entraîné, comme cela avait entraîné François Furet avant lui, dans des débats historiographiques, qui l’ont notamment « opposé », si je peux employer ce terme, à Claude Mazauric, héritier intellectuel de l’approche marxiste de la Révolution de Soboul.
Patrice Gueniffey donc voulu inscrire son approche de cette période dans une optique scientifique s’attachant à l’étude du domaine politique. On retrouve ici ses premières amours et son talent pour l’alliance des deux disciplines. Selon lui, « la Terreur n’est pas un événement culturel, mais politique » (La Politique de la Terreur), et c’est en tant que telle qu’il a souhaité l’étudier.
Je dois dire que j’ai été particulièrement intéressée par son ouvrage sur la Terreur. Il montre une finesse d’analyse et une capacité à conceptualiser et à mettre en dialogue les événements qui devraient passionner tout étudiant non seulement en histoire mais aussi en science politique et dans l’ensemble des sciences sociales.
C’est un travail très original, qui a pu être critiqué par des historiens, notamment ses opposants que j’ai précédemment cités, pour ne pas être crispé sur le factuel, mais c’est bien là son intérêt. Le factuel est mis au service de l’analyse, et le rôle de l’historien prend tout son sens dans ces écrits: celui de comprendre et d’expliquer, de saisir les relations entre les faits, les manipulations des coulisses de l’histoire, afin d’expliquer, enseigner et transmettre plutôt que seulement énumérer, narrer et décrire.
Il décrypte la Terreur, la lit, l’analyse et la présente sans la diaboliser, au contraire de ce qui était fait jusqu’en 1945, mais sans non plus l’idéaliser comme certains historiens de la deuxième moitié du XXe siècle ont pu le faire. Pour le citer, Patrice Gueniffey porte sur la Terreur un « jugement dépassionné ». Il s’agit de remettre la Terreur à la place qui est la sienne, celle d’une période historique majeure, dont la rationalité politique peut être comprise pour peu qu’on prenne le temps de l’étudier. C’est un livre qui a fait du bruit, à juste titre, et qui a fait date dans l’étude de la Terreur.
Les idées contenues dans cet ouvrage sont nombreuses, je vais essayer d’en isoler les principales.
Il faut commencer par préciser que Patrice Gueniffey n’envisage pas la Terreur comme la période historique que ce mot désigne habituellement, mais comme « une forme de la politique révolutionnaire: l’emploi de la contrainte et de la violence à des fins politiques et dans le silence des lois ». C’est cette forme de politique qu’il étudie. Ainsi, il étend l’étude de la Terreur hors de bornes chronologiques qu’on lui assignait précédemment, comme François Furet l’avait fait en son temps pour la Révolution française. Patrice Gueniffey écrit ainsi que la Terreur était préfigurée par des mesures datant de 1791 et 1792 orientées contre les émigrés et les prêtres, et même par des discours de 1789 réclamant des lois d’exception. Quant à la borne chronologique de fin communément admise, il la réfute également, affirmant que « le 9 thermidor tourne une page de l’histoire de la Terreur plus qu’il n’en signe la fin » et que la « politique de la Terreur » se poursuit bien au-delà. Ainsi, « l’histoire de la Terreur commence avec celle de la Révolution pour ne finir qu’avec elle ».
Cette définition politique de la Terreur lui permet de présenter une hypothèse intéressante et centrale dans l’ouvrage, qui est que la Terreur « est le produit de la dynamique révolutionnaire et, peut-être, de tout dynamique révolutionnaire. En cela, elle tient à la nature même de la Révolution, de toute révolution ».
Dans cet ouvrage Patrice Gueniffey explique également la relation à trois acteurs qui est à l’œuvre dans la Terreur et dans toute terreur, à savoir une relation qui met en présence le terroriste, le destinataire de la violence et la victime, les deux derniers étant distincts. C’est cette distinction, ainsi que le caractère stratégique ou non de l’action, qui différencie la terreur de la violence. L’objectif d’une politique terroriste est « de créer un climat de peur si intense que toute opposition se trouverait neutralisée », que ce soit par le recours effectif à la violence ou par la menace d’un tel recours.
La terreur est un instrument politique très ancien, caractérisé par sa rationalité. Au sein de cette rationalité, l’existence crédible d’un ennemi est centrale; elle est la justification même du recours à des mesures d’exception terroriste (bien que toute mesure d’exception ne soit pas terroriste, évidemment). Dans le contexte révolutionnaire, l’ennemi toujours renouvelé et réactivé est le comploteur, complice de l’étranger et des forces réactionnaires. Au fur et à mesure que la Terreur se développe en une « conception absolue du conflit politique », l’étau du soupçon se resserre autour de ceux-là même qui constituaient le cœur de la traque, car il s’agissait à la fois « de préserver des positions de pouvoir, mais également des intérêts nés de l’exercice de la répression ». En ce sens, la Terreur est auto génératrice.
Il insiste à la fois sur le rôle des hommes et sur l’importance des représentations des circonstances que les acteurs en avaient plutôt que celles des circonstances elles-mêmes. Il étudie la question qui a été un débat récurrent de l’étude de cette période, à savoir la relation entre nécessité et circonstances dans l’apparition et le déroulement de la Terreur. Il parle ainsi, entre autres du rôle d’aiguillon du soupçon que joua Marat, de celui de promoteur de la violence extrême du Gén Turreau en Vendée, de Brissot et de sa posture belliciste ou encore de celui de puriste et fin stratège politique de Robespierre.
L’image récurrente du torrent ou du cours du fleuve est la synthèse des conceptions de Patrice Gueniffey des origines de la Terreur, à la confluence de la rivière de la nécessité de la « montée aux extrêmes » des révolutions (empl.5206) et des ruisselets des « circonstances », événements et personnalités. C’est une métaphore intéressante qui concilie deux types de causes, et qu’il serait intéressant de mieux comprendre.
Est évoquée la filiation directe qui existe entre l’Ancien régime et le régime révolutionnaire, en parlant notamment de l’archaïsme des mentalités et de l’influence des mœurs aristocratiques sur l’exercice démocratique des premières années révolutionnaires. Patrice Gueniffey évoque également la proximité entre le fondement religieux de l’Ancien régime et le fondement idéologique du nouveau. C’est donc une étude historique à portée politique que Patrice Gueniffey a produite, en s’appuyant Rousseau, Montesquieu, Locke, Tocqueville, Burke ou Pufendorf, pour comprendre soit leur influence sur la Révolution soit les clefs de lecture que leurs œuvres peuvent offrir.

Par Agathe Plauchut
Doctorante chargé d’enseignement Sciences Po Aix – IREMAM

GUERRE DE BOSNIE : LES VOLONTAIRES ARMES FRANÇAIS MUSULMANS, L’EXEMPLE D’OMAR DJELLIL

18 Jan

Dans un café près de la gare Saint-Charles à Marseille, trois vieillards parlent des guerres d’Indochine et d’Algérie en les comparant. Ils ont fait l’Indochine dans les rangs de l’armée française et l’Algérie dans ceux du FLN. C’est ici qu’Omar Djellil a souhaité nous accorder un entretien sur son passé militaire dans l’armée bosniaque. Le jeune quarantaine, issu d’une famille dont des membres ont servi la France, a acquis ces dernières années une certaine reconnaissance politique au niveau local. Il a notamment participé à la médiatisation de l’affaire de la BAC Nord à Marseille.
Autant l’écrire tout de suite, l’homme est un vrai personnage et peut être joue-t-il de l’image qu’il a créée pour charmer ceux à qui il s’adresse. Gilles Kepel dans son ouvrage : « Passion française » lui a consacré un chapitre entier.
Le parcours de ce Rémois est atypique : né dans une cité difficile, rejoignant un gang à l’adolescence, participant à plusieurs actes de petite et moyenne délinquance, il participe au début des années 90 aux affrontements entre skinheads et gangs des cités dans le centre-ville de Reims. Ces premières expériences sont importantes pour comprendre par la suite l’engagement volontaire d’Omar Djellil. En 1989 la mort d’un jeune français d’origine maghrébine, Ali Rafa, tué par une boulangère à qui il avait volé des croissants constitua le traumatisme initial. Il se souvient encore du climat de « guerre civile » qui règne dans la cité champenoise. Les affrontements sont quotidiens avec les skinheads et Omar Djellil organise les « commandos » de jeunes des cités pour reprendre le centre-ville des mains de groupes de jeunes identitaires. Les affrontements se poursuivent durant des mois : « c’était de la guerre urbaine » se souvient il. Par deux fois, il frôle la mort et décide de prendre du recul sur cette situation. Le service militaire constitue une rupture dans son parcours. Après ses classes, il entre au sein de la Xe DB puis quitte l’armée fin 1992 après deux refus d’engagement volontaire au sein des forces régulières.
C’est également l’époque des premiers raisonnement politiques et religieux : il rejoint l’association « Boulevard des potes » (proche du PS) et rencontre des militants du secours islamique près de la mosquée al-huda (à Bordeaux) en train de distribuer des rations alimentaires aux plus démunis. Dans ce groupe, un homme attire son attention, un certain Daoud, en fait il se nomme David, c’est un néo-converti, seulement 3 ans plus tard il sera impliqué dans les attentats islamiques de 1995. Après quelques échanges amicaux, les deux jeunes hommes se rendent compte qu’ils ont la même envie : partir en Bosnie pour se battre au sein de la toute jeune armée nationale bosniaque. Seulement aucun d’eux ne sait comment y parvenir, ils prendront quelques semaines plus tard deux chemins différents.
A cette époque Omar ne se considère pas du tout comme une personne religieuse. Il ne va pas à la mosquée, ne prie pas et ne participe pas aux fêtes religieuses. Néanmoins le conflit en Bosnie le touche, comme beaucoup de Français et d’Européens de cette époque. Il n’y voit pas un moyen de lutter contre le communisme, il veut juste « faire quelque chose » et « apporter un soutien humain » à ceux qui se battent en Bosnie ; il est certain qu’un esprit un peu aventurier n’est pas étranger à ces décisions. En 1992, un ami d’extrême gauche le présente à son père, un habitué des filières de volontaires dans différents conflits. Cette rencontre est le sésame qui permet enfin à Omar Djellil de partir pour la Bosnie. Pour quelques centaines de francs, on lui donne de faux papiers, ceux d’un certain « Franck X », il a rendez vous quelques jours plus tard à Split en Croatie dans un vieil hôtel du centre-ville. Omar ne considère pas du tout qu’il s’agisse d’un véritable « réseau » d’acheminement, il y voit davantage la réunion d’« amateurs s’entraidant pour y parvenir ».
A ce rendez-vous il rencontre quatre autres personnes, elles aussi sont désireuses de rejoindre l’armée bosniaque, deux sont de nationalité française sans origine arabo-musulmane. Le passeur les emmène rejoindre un autre groupe avec encore quelques Français à l’intérieur. Ils sont une quinzaine à passer la frontière en car. Dans la nuit qui suit le passage de la frontière le groupe arrive près de Mostar, ils sont pris en charge par un officier bosniaque parlant français, anglais et serbo-croate, celui-ci leur donne différentes affectations. Sans aucune connaissance du terrain, Omar est emmené avec un groupe de 4 nouveaux arrivants vers un groupe d’appui qui est en train de se former. Ce groupe sera une force de réserve et de soutien dans lequel les troupes fraiches prendront le temps de se former. La très grande majorité des volontaires ont une expérience militaire significative. Au bout d’environ un mois, un vieux général bosniaque les passe en revue. A l’issue, les nouvelles recrues sont envoyées en première ligne.
Il intègre très vite la 108e BIVB (Brigade Internationale de Volontaires Etrangers) constituée sur le modèle des Brigades internationales de la guerre d’Espagne; elle est composée quasiment intégralement de volontaires étrangers. On lui fournit l’équipement standard, un AK-47 avec 4 chargeurs et on le place directement sous les ordres d’un Français : « Gaston », ancien légionnaire, et il va au combat aux cotéx de deux autres volontaires français, Nicolas et François, au sein de son unité. Il fait également la rencontre d’un Jamaïcain, de plusieurs Britanniques et d’un Allemand. Pendant les quelques mois qu’il passe sur le terrain, il se bat presque exclusivement aux alentours de Mostar.
De 1992 à 1995, Mostar est le théâtre d’un affrontement à trois parties. Dès 1992, la ville est prise par l’armée populaire yougoslave (JNA) et les milices serbes de Bosnie. La ville est en partie reprise par les troupes du conseil de défense croate (HVO) et des forces armées croates (HOS) en juin 1992. Un modus vivendi semble s’installer entre les troupes croates et serbes, cette situation engendre diverses suppositions sur un accord secret de partage de la Bosnie entre la Croatie et la Serbie, ce qui amplifie encore le caractère de « ville martyre » de Mostar. En 1993 les nouvelles troupes de l’armée de la république de Bosnie et d’Herzégovine prennent le contrôle de la partie orientale de la ville. C’est à peu près à cette période-là qu’Omar Djellil arrive sur place.
Omar découvre l’extrême précarité dans laquelle se trouvent les troupes bosniaques : peu d’artillerie, aucun soutien aérien et un armement sommaire. Tous les jours les forces croates balaient la ligne de front d’une longue préparation d’artillerie avant de se lancer à l’assaut des positions avancées bosniaques. Omar se rappelle son casernement : un trou dans le sol assez grand pour contenir 4 ou 5 personnes avec une bache militaire pour éviter au vent de s’engouffrer dans le modeste abri : « La stratégie ? C’était simple : encaisser les coups, plier mais ne pas rompre, on n’avait pas les moyens d’en faire plus ».
Omar se souvient de la séparation de la ville par une ligne de front appelée « bulevar ». « Dans l’esprit on est proche des tranchées de la première guerre mondiale » se rappelle-t-il. Il participe à l’opération Neretva 93 en septembre 1993 du nom de cette rivière « couleur émeraude » qui l’a tant marqué. A l’issue de cette opération, les voies de communication autour de Mostar sont libérées. En mars et mai 1994 un accord est signé entre les Croates de Bosnie et le gouvernement de Bosnie-Herzégovine mettant fin aux affrontements dans la ville.
A peu près au même moment, plus de six mois après son arrivée, Omar Djellil ressent une certaine lassitude, la haine et la colère ont été ses moteurs pendant tout ce temps et il désire rentrer en France. Il passe à nouveau la frontière avec l’accord de ses supérieurs, pour arriver à Split ; de là il prend à nouveau un bateau jusqu’en Italie et rejoint la France en train.
Il admet qu’il lui a fallu plus d’un an pour se remettre de cette guerre. Il n’en a parlé à pratiquement personne durant 9 ans, il se sentait déphasé. Les semaines, les mois et les années s’écoulent et l’on oublie facilement cette guerre lointaine à la périphérie de l’Europe et pourtant dans le Nord le gang de Roubaix s’est constitué sur la base du retour de volontaires français en Bosnie. Dans le sud son ami David/Daoud s’est retrouvé impliqué dans les réseaux terroristes qui frappent la France dans les années 90.
Avec le recul Omar Djellil ne regrette rien, il n’a pas participé aux dérives de la brigade El Mudjahid et voit toujours ce conflit comme « une bonne guerre, on ne partait pas dans des délires d’égorgement ou pour poser des bombes en rentrant. Pas comme en Irak ou en Syrie où ils sont juste là pour faire les beaux et actualiser leurs statuts facebook ! ». Aujourd’hui Omar est devenu un personnage important dans sa communauté religieuse. Il prône un retour à la spiritualité, tout en se revendiquant nationaliste français. Un temps proche du Front national, il est aujourd’hui membre de l’UMP.
La France, comme les autres Etats européens, a cru pendant de longues années que les prémices du volontariat international musulman, constatés en Bosnie, n’étaient qu’un conglomérat d’actes individuels sans référence sociétale. Aujourd’hui encore devant la situation en Irak et en Syrie, avec plus d’un millier de ressortissants français engagés volontairement dans ces conflits, les pouvoirs publics refusent d’y voir un mouvement de fond. Pourtant les réseaux d’aujourd’hui sont héritiers de ceux de Bosnie et mieux les comprendre serait un bon point de départ pour envisager le problème actuel dans son ensemble.

 

Pascal Madonna, diplômé du Master II Histoire militaire et doctorant en Histoire au CHERPA

L’ARMEE FRANCAISE ET LES MUTATIONS DU COMBAT TERRESTRE DANS LA GUERRE DU RIF 1925-1926

11 Jan

Si, en histoire militaire, la guerre du Rif est souvent étudiée sous l’angle des opérations aériennes, puisqu’elle représente un tournant dans le développement d’une jeune arme qui tend peu à peu à s’affirmer, elle est aussi l’occasion d’expérimentations dans le champ plus classique de la guerre terrestre. Dans un espace peuplé de « paysans-guerriers au sentiment identitaire très fort »[1], difficile d’accès aux forces extérieures, les forces françaises affrontent un climat rude, dans un environnement peu familier de moyennes et hautes montagnes. À partir de juillet 1921 le charismatique Abd el-Krim tente de constituer dans sa zone un État autonome, l’intervention des troupes espagnoles, qui n’hésitent pas à recourir aux gaz, se montrant incapable de mater la rébellion. Administrateur du Maroc, Lyautey réclame des renforts dès janvier 1924. Le 22 août 1925, malgré son absence d’expérience coloniale, Pétain lui-même doit s’impliquer pour contrer les ambitions du chef rifain, habile meneur d’hommes, dont les talents tactiques acquis sur le terrain mettent en difficulté les brevetés de l’École supérieure de guerre. Comme le constate immédiatement après la fin officielle des hostilités un officier d’infanterie y ayant participé, « les combats qui viennent de se dérouler sur l’Ouergha ont nécessité l’intervention de 150 000 hommes[2] de troupe, d’une vingtaine d’escadrilles, d’une artillerie importante, d’unités de chars de combat, de services de toute nature. Les opérations menées contre les Rifains n’affectent donc plus les caractères d’une petite expédition lointaine. Il s’agit d’une véritable guerre[3]. » Sous le regard intéressé des observateurs internationaux, en particulier allemands, une mobilisation conjointe, d’un type inédit, de compétences et d’armements récents[4] est nécessaire pour réduire un adversaire d’une ténacité hors du commun.

 

Des effectifs importants doivent être mobilisés, et donc distraits d’autres théâtres – de la Rhénanie occupée par exemple, suscitant des doutes quant à la sécurité nationale. L’emploi d’armes dont sont dépourvus les Rifains, tel l’avion, mais aussi le char, permet de faire pencher la balance en faveur des Français. L’entraînement de leurs fantassins n’est en effet guère axé sur les méthodes de contre-insurrection. Soldats et officiers sont formés et équipés en fonction essentiellement de leurs homologues germaniques. L’institution militaire ne développe pas, à proprement parler, de matériels nouveaux mais s’efforce d’adapter l’existant aux exigences locales d’une guérilla qui évolue dans un espace aride, hostile. Les tranchées sont remplacées par une pierraille qui use prématurément les chenilles, les pneumatiques et épuisent les fantassins soumis à des embuscades imprévisibles d’ « un ennemi brave, dont l’invisibilité est la principale caractéristique et qui, la plupart du temps, se montre insaisissable « comme la poussière qui vole[5]. » La nature particulière du terrain, qui semble aux troupes métropolitaines aussi étrange que la surface de la planète Mars, est fréquemment relevée. « Aucune carte militaire exacte n’existe encore pour cette région »[6], relève Gemeau en 1927.

 

La puissance d’écrasement et de franchissement des chars débarqués en hâte sur le sol du Maghreb est conçue avant tout pour la guerre de tranchées. Ces appareils sont peu aptes à la lutte contre des partisans dans un conflit de haute intensité dépassant les tâches traditionnelles de police coloniale auxquelles les emploient aussi les Britanniques, fonctionnant surtout par la crainte inspirée aux populations locales.  Il s’agit de combattre en terrain montagneux, spécialité militaire quelque peu à part, l’utilisation des matériels modernes dans ce type d’environnement ayant fait l’objet de réflexions préalables[7] en Europe, mais de peu d’expérimentations concluantes[8]. Les forces terrestres s’engagent avant tout dans un processus de recyclage créatif du robuste FT, qui est le seul modèle transportable par voie maritime. L’engin conçu par Renault reçoit des améliorations, en particulier des chenilles Kégresse. Le conflit au Maroc donne une impulsion décisive au système de bandes de caoutchouc moulé, creusées de sculptures reproduisant la forme des patins, comme cela se pratique sur les pneumatiques. Le système présente l’avantage d’être adaptable aux châssis existant. Les FT à train de roulement Kégresse-Histin à chenilles caoutchoutées version 1923 sont pourtant peu performants dans le Rif. Seuls treize exemplaires prennent part aux opérations[9]. Rapidement déchiquetées par les aspérités coupantes des affleurements rocheux des pistes, les bandes souples tendant à handicaper des machines par ailleurs solides[10], sans leur procurer le surcroît de mobilité escompté. Leur emploi est d’abord considéré comme expérimental, comme l’indique un passage d’un article anonyme dans la Revue militaire française[11]. Le « bruit médiatique » autour de cette invention capable de progresser de manière relativement silencieuse dépasse certainement son efficacité réelle. Le « nouveau char avec chenilles souples »[12] français fait l’objet d’un article très documenté de Fritz Heigl dans Militär-Wochenblatt. L’attentif expert autrichien souligne que l’engin novateur « a été débarqué au Maroc, et que ses dernières occasions d’emploi montrent que celui-ci existe en plus grand nombre, et que les exemplaires sont vraisemblablement destinés à se multiplier. » Cette assertion ne correspond en rien à la situation réelle de l’arsenal national. « Les Français étant temporairement incapables, pour des raisons financières, d’envisager l’introduction d’un modèle nouvellement construit (…), ils ont réussi à moderniser, en masse considérable, leurs anciens chars légers datant de l’année 1917[13]. » Les efforts de mise en valeur du Rif n’ont guère porté sur les infrastructures, nul ne songeait à y faire rouler des chars, des automitrailleuses, ou à y poser des avions.

 

La rébellion d’Abd el-Krim offre surtout l’occasion aux Français de déroger à la stricte subordination des chars à l’infanterie prescrite par la doctrine. Les contingences matérielles en terrain colonial obligent certains à s’enhardir et à briser temporairement l’association organique entre fantassins et blindés[14]. « Depuis la guerre, les engins blindés n’ont été effectivement employés qu’aux colonies. Au Maroc, dans la campagne 1925-1926, ils se sont aussi bien comportés dans l’offensive que dans la défensive » affirme de manière un peu présomptueuse le sérieux Journal des Débats. Ce quotidien synthétise plus adéquatement : « Sans doute, l’emploi qui en a été fait n’a pas toujours été parfaitement orthodoxe et conforme aux indications réglementaires : rien d’étonnant, puisque celles-ci ont été établies à la suite des expériences d’une guerre européenne[15]. » Ce ne sont pas seulement les chars, mais les véhicules motorisés qui permettent de prendre l’avantage en déplaçant les troupes avec rapidité pour autant que le permet le réseau routier. L’adversaire étant privé des moyens automobiles symétriques, l’armée française ne dédaigne pas d’utiliser comme lui les traditionnels mulets. In medias res, un journaliste constate que « nous sommes aujourd’hui en présence d’un adversaire tel que nous n’en avons encore jamais rencontré au cours des campagnes coloniales. C’est d’une vraie guerre moderne, mettant en action toutes les armes scientifiques, qu’il s’agit désormais[16]. »

 

Les travaux universitaires contemporains évaluent néanmoins que, parmi les plus de 50 000 combattants placés sous les ordres d’Abd el-Krim, seuls 30 000 au maximum sont équipés de fusils modernes. En dépit de leur maintenance parfois difficile, les armements motorisés jouent un rôle de premier plan dans les hostilités asymétriques du Rif. Plus étonnant, la rigidité, la fidélité aux enseignements de la Grande Guerre inscrite dans les textes se prêtent à des aménagements dans une situation d’urgence. L’intervention française au Maroc du 13 avril 1925 au 27 mai 1926 dynamise à la fois l’innovation et la réflexion, sans toutefois conférer un élan durable à la pensée et la pratique militaires nationale. Si les aspects aéronautiques sont les plus remarquables, grâce notamment à l’action efficace du futur colonel Paul Armengaud, la partie se déroule aussi au sol, présentant un début d’adaptation des formes traditionnelles de la guerre terrestre, sinon une vague de modernisation. La guerre du Rif joue un rôle de laboratoire, comme ultérieurement la guerre d’Espagne. Les anciens combattants de 1914-1918 – comme leur matériel – se retrempent dans la guerre, de nouveaux officiers se forment et couchent sur le papier leurs expériences. Cependant, les conséquences pratiques de cet intense effort militaire, puis du travail de théorisation qui s’ensuit, restent limitées. Les forces françaises, soumises à des contraintes tant budgétaires que sociales – les  « classes creuses » dues à l’hémorragie de la Grande Guerre se profilent – et politiques, demeurant globalement engoncées dans leur carcan d’après-Armistice. Si les formes prises par les opérations coloniales connaissent une certaine évolution à partir du début de la décennie 1930, aucun char conçu exclusivement pour elles ne se concrétise jamais en France, malgré une succession de projets. L’espace des colonies et des protectorats représente pour la métropole à la fois un champ d’expérimentations militaires en terrain peu connu, mais aussi l’occasion de dévoiler d’éventuelles faiblesses à la fois aux rebelles autochtones et au vigilant adversaire allemand.

Candice Menat, doctorante au CHERPA sous la direction du lieutenant-colonel Rémy Porte

[1]. COURCELLE-LABROUSSE Vincent, MARMIÉ Nicolas, La Guerre du Rif, Paris, Tallandier, 2008, 364 p., p.17.

[2]. Les chiffres varient selon les modalités du décompte des personnels. Les travaux universitaires actuels évoquent plutôt 100 ou 120 000 hommes environ.

[3] GOUBERNARD René, chef de bataillon, « Les chars de combat au Maroc en 1925 » 1/3, Revue d’infanterie mai 1926 n°404, p.619 à 649, p.619.

[4]. ANONYME, « Neues über Kampfwagen », Militär Wochenblatt n°22 11 décembre 1925, p.776 à 778, p.776 expose par exemple les étapes du redéploiement du 517e régiment de chars, de l’armée du Rhin au Maroc en passant par la France.

[5]. GOUBERNARD René, op. cit., p.620.

[6] GEMEAU André, lieutenant-colonel, « L’emploi des feux dans la guerre du Rif », Revue militaire française, janvier 1927, p.112 à 117., p.112.

[7]. ABADIE Maurice, lieutenant-colonel, Étude sur les opérations de guerre en montagne, Paris, Lavauzelle, 1924, 362 p., p.120. « En ce qui concerne l’emploi des chars en montagne, aucune expérience n’a été faite jusqu’à ce jour. Par suite de circonstances diverses, les chars n’ont été utilisés ni à l’armée d’Orient ni sur le front austro-italien. Les conditions dans lesquelles de petites unités de chars ont été employées au Maroc et au Levant sont encore insuffisamment précisées et aucune conclusion utile ne peut être fournie par ces modestes essais ».

[8]. On capitalise sur les expériences de la Grande Guerre, selon le mécanisme habituel à l’armée française. Deux ans après l’Armistice paraît DARDE commandant, Étude sur la guerre de montagne d’après les enseignements de la campagne d’Orient. Sous la direction du général de Lobit et du colonel Dosse, 1920, 134 p. Devenu général, Dosse s’illustrera ensuite dans le Rif.

[9]. VAUVILLIER François, Histoire de Guerre, Blindés & Matériel n°100 avril-mai 2012, p.29.

[10]. Ce n’est pas avant 1928 que les chenilles métallo-caoutchoutées obtiennent des performances plus satisfaisantes.

[11]. ANONYME, « Les chars de combat au Maroc en 1925 », Revue militaire française décembre 1925, p.398 à 416, p.407. Cet article est longuement commenté, et partiellement traduit, dans ANONYME, « Kampfwagen in Marocco », Militär-Wochenblatt n°28 25 janvier 1926, p.997 à 998.

[12]. HEIGL Fritz, « Frankreich : Le nouveau char « avec chenilles souples » », Militär-Wochenblatt n°22 11 décembre 1925, p.779 à 780.

[13]. Ibid., p.780.

[14]. Le Britannique COSTIN-NIAN Charles Barry, commandant, « Rough on Riffs : Tanks in Hill Warfare in Morocco – 1925 », The Royal Tank Corps Journal n°97 mai 1927, p.10 à 12, p.12 relève cette entorse au règlement, ainsi que la pratique consistant à faire démarrer les chars une demi-heure avant l’infanterie, afin de leur conférer une certaine avance compensant leur lenteur. Les aspérités du terrain, quand elles ne les entravent pas totalement, ne permettent pas aux FT d’atteindre leur vitesse maximale. Les véhicules chenillés sont aussi utilisés pour tracter de l’artillerie.

[15]. BOURGET Jean-Marie, « Les chars de combat », Journal des Débats, 11 décembre 1926, p.3.

[16]. MONJOU Guy de, « La guerre du Rif  », Revue de Paris, 1er août 1925, p.574 à 601, p.577.

 

LES AFFREUX : MERCENAIRES FRANCAIS DE 1960 à 1989

11 Déc

Etudes géostrategiques est heureux de reprendre ici le compte-rendu de lecture de l’excellent guerres-et-conflits.over-blog.com consacré au dernier ouvrage de Walter Bruyère-Ostells :

« Une étude académique et scientifique du phénomène du mercenariat français entre la guerre d’Algérie et la chute du mur de Berlin, le pari de Walter Bruyères-Ostells était osé, et il est réussi.
A travers cette étude particulièrement documentée de « La main gauche de la France en Afrique » (titre de la deuxième partie), l’auteur nous entraîne du Congo belge à l’Afrique australe et aux Comores. On apprécie surtout que Walter Bruyères-Ostells prenne du recul par rapport aux événements plus ou moins sensationnels et à discours moralisateur habituel. Sur la base d’un vaste ensemble archivistique (dont les papiers personnels de Bob Denard), de documents officiels, de publications, d’articles de presse et d’entretiens, il nous livre une étude absolument essentielle pour quiconque s’intéresse au sujet. Passant intelligemment de la description des événements à l’étude des hommes, du cadre géopolitique aux manoeuvres quasi-maffieuses, de l’analyse de l’environnement à celle des réseaux, des causes et des conséquences, de Rhodésie du Sud au Gabon, d’Angola au Tchad, il nous fait traverser le continent africain dans toutes ses diagonales, sans oublier les liaisons anciennes (amitiés issues de l’Algérie française), les différences et tensions internes dans ces groupes hétérogènes, ni les instrumentalisations ultérieures des très respectables gouvernements de la Ve République dans le contexte général de la guerre froide. Il souligne également l’évolution « sémantique », qui glisse progressivement vers la notion de « volontaire armé », sans doute plus propre et présentable. Ce thème, d’ailleurs, ne pourrait-il pas faire l’objet d’un tome 2, qui traiterait des situations libanaises, balkaniques et autres ?
En tout cas, on en redemande. Un livre précis, soigné, complet ».
Nouveau Monde éditions, 2014, 480 pages, 22 euros.

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LA PUISSANCE FRANÇAISE FACE AU CHOLÉRA EN MEDITERRANEE (1823-1860) : GÉOSTRATÉGIE, FORCES NAVALES ET EPIDEMIES

22 Nov

La construction d’un objet de recherche historique
Au XIXème siècle, plus que jamais « dans son paysage physique comme dans son paysage humain, la Méditerranée carrefour, la Méditerranée hétéroclite se présente dans nos souvenirs comme une image cohérente, comme un système où tout se mélange et se recompose en une unité originale» (1). Espace morphologiquement clos, qui peut être militairement aisément verrouillé par qui tient Gibraltar, Suez, les détroits des Dardanelles et du Bosphore, la Méditerranée est divisée en deux bassins, occidental et oriental (ce dernier est prolongé au Nord-Est par le bassin de la mer Noire), de tailles inégales, le passage de l’un à l’autre étant contrôlé par les détroits de Messine et de Sicile (2). Elle n’en constitue pas moins une charnière, pensée selon le géographe Jean Gottmann (3) comme connectant lieux et réseaux. Située au point de rencontre de civilisations majeures dans une perspective de temps long, la Méditerranée se laisse définir par un réseau sophistiqué de villes-ports commandant des flux commerciaux, financiers et humains tous azimuts, lui-même articulé à d’autres réseaux à l’échelle infra-régionale dans une mise en abîme des dynamiques spatiales. Espace de confrontations directes ou indirectes entre forces locales, régionales et globales, la Méditerranée est le produit de cette dialectique subtile et non-mécaniste entre les échelles de la puissance et des circulations multiples (4).
Complémentairement à cette conception réticulaire de l’espace, la Méditerranée peut être examinée à l’aune d’un second concept gottmannien (5). Il postule que le territoire est défini par le rapport dialectique de deux catégories de forces, agissant comme deux aspects de la même réalité. Les circulations, polymorphes, procèdent comme autant de forces de décloisonnement, créatrices de changement à l’ordre établi. Elles se heurtent à l’iconographie constituée par toutes les forces de résistances au changement (6). L’iconographie se développe à partir de carrefours dont l’existence est due à la circulation. En suivant cette grille d’analyse, la pandémie de choléra, qui surgit du Bengale en 1817 et vient toucher pour la première fois la Méditerranée en 1823, est alors à considérer comme la force de changement dont la progression « suit les lignes de moindre effort définies par l’espace physique, la technologie, les réseaux déjà constitués, etc. » (7). Si, ponctuellement, elle peut renforcer le cloisonnement en suscitant des pratiques de quarantaines et de mise en œuvre de cordons sanitaires supposées briser son élan, l’épidémie de choléra agit généralement plus comme un catalyseur de changement qui aurait tendance à défaire les cloisons existantes. Face à ce flux déstabilisant, la projection de la puissance française en Méditerranée dans le foreland, ou avant-pays ainsi défini, territoire aux contours forcément fluctuants, agit comme une force « d’auto-défense » d’une « politique établie » (8). « S’il suffit de penser que les iconographies se développent à partir de carrefours dont l’existence est due à la circulation, et, qu’inversement, l’unification de l’espace produit par l’iconographie facilite la circulation» (9), la puissance française en Méditerranée, suivant le raisonnement de Jean Gottmann, a contribué à créer les réseaux sur lesquels prend aussi appui l’épidémie de choléra pour circuler. En retour, les circulations du «bacille virgule» » entre le Levant et Gibraltar, la pressent à se réinventer.
Cet effort d’adaptation est multidimensionnel. Adaptation géographique d’abord. Il s’agit d’opposer à la progression réticulaire du choléra des réseaux facteurs de résilience, reposant sur un maillage renouvelé de l’espace de projection de puissance. La lutte se fait alors acharnée sur la « frontier » (10) dans un « Go East » en direction d’un Orient, aussi insalubre que désiré. Adaptation institutionnelle et opérationnelle ensuite. Il s’agit pour la France, en tant qu’Etat constitué, de construire une réponse cohérente à la fois réglementaire et organisationnelle à l’obstacle que représente le choléra pour son ambitieuse politique méditerranéenne. Cet effort concerne au premier chef les forces navales. Il doit être pensé dans une perspective de coopération entre des composantes de la Marine en pleine (re)-structuration (flotte, commandement opérationnel, administration centrale et service de santé) ainsi que comme une coproduction entre tous les acteurs français, qu’ils soient militaires, diplomates ou civils engagés en Méditerranée. Adaptation géopolitique enfin. L’objectif est clair : profiter de la cinétique du choléra pour se positionner en force motrice de la lutte internationale contre l’épidémie. La lutte contre le choléra en Méditerranée donne à voir la puissance française dans la diversité de ses acteurs et de ses dimensions. Hard power, soft power (11) et smart power (12) se déclinent et s’entremêlent dans la partition française, avant même leur conceptualisation et avec toutes les limites d’une lecture à postériori. Force d’initiative et instrument indispensable au service de la projection de la puissance française en Méditerranée, le Sea Power, entendu comme « la puissance sur mer des Etats et des Nations » (13) est au diapason d’une conception extensive et protéiforme du concept de puissance, donnant l’occasion de tempérer le très déterministe « atavisme terrien » (14) de la France. « Par les facilités qu’elle offre au commerce et à la projection de force un formidable, la mer est un formidable multiplicateur de puissance » dont le noyau initial est à terre (15). Au final, ces efforts multiples d’adaptation conjuguant empirisme et volontarisme sont à appréhender dans la dynamique géostratégique globale d’une France qui souhaite après 1815 retrouver une place centrale dans le concert des nations.

Problématique générale et pistes de réflexion
« Le 10 juin 1823 [l’épidémie de choléra] se manifesta à Lattaquié et le 20 du même mois à Antioche […] La première de ces villes, qui est l’ancienne Laodicée, gît à 30 lieues d’Alep, sur la côte de Syrie ; et le choléra pestilentiel, en atteignant ce port, s’y établit en face des rivages de l’Europe, à 1500 lieues de son point de départ du Bengale, et en contact immédiat avec les équipages de nos bâtiments de guerre et de commerce, ainsi qu’avec les marchandises débarquées moins de 15 jours après dans nos entrepôts de la Méditerranée » (16). Alexandre Moreau de Jonnès est interpellé dès l’apparition du choléra en Méditerranée par le danger qu’il représente pour les intérêts stratégiques et commerciaux français et l’intégrité sanitaire du territoire national. En observateur avisé, il ne peut que constater l’irrésistible progression de l’épidémie vers l’est. Ses écrits sont une invitation à penser la rencontre entre la projection de puissance française en Méditerranée et la mortelle marche du «bacille virgule» en privilégiant une analyse géostratégique. Entre 1815 et les années 1860 la France vient chercher sur le théâtre méditerranéen un nouvel élan pour réintégrer pleinement le concert des Nations. Son implication dans les contractions de l’Histoire qui continuent au XIXème siècle de secouer cette « mer toujours recommencée » (17) la met en première ligne pour encaisser le choc de l’arrivée du « fléau invisible ». Ce « choc de circulations » est conçu en suivant la logique de Jean Gottmann comme la déstabilisation de la projection de puissance française par la course fulgurante de la maladie qui la contraint à une indispensable adaptation. En proposant une réflexion sur le défi qu’impose le choléra à la puissance française en Méditerranée, il s’agit donc de voir comment la France en œuvrant à repousser le choléra hors de l’espace méditerranéen tente de s’imposer à nouveau comme une puissance incontournable. Dans ce conflit irrégulier, la puissance du feu compte peu. La contre-proposition est essentiellement supportée par l’élaboration d’un « doux commerce » sanitaire, seul efficace face à un ennemi invisible.
La confrontation entre la puissance française et le choléra impose aux forces navales françaises, positionnées aux avants postes, de produire une réponse stratégique, tactique et logistique suffisamment efficace pour tenir sur le «front épidémique». Elles mettent ainsi en œuvre une stratégie sanitaire duale. A la défense maritime statique héritée de pratiques multiséculaires, une approche plus dynamique aboutit à la mise en place d’un « territoire circulatoire sanitaire ».
Au cœur du dispositif naval de défense contre le «bacille virgule», le service de santé de la Marine contribue fortement à l’émergence d’une proposition de front médical avec pour objectif minimal de fixer le «front épidémique» avant de l’éteindre. Il doit être en mesure de donner aux autorités de tutelle des nouvelles du front, tout en étant en situation de mobiliser les ressources médicales disponibles à l’arrière afin de projeter en opération une puissance médicale capable d’apporter une réponse thérapeutique la plus efficiente possible aux malades du choléra dont il a la charge.
Face à ce « fléau invisible », les forces navales françaises ne mènent pas seules la lutte. Le combat mobilise une diversité d’acteurs, concerne des échelles d’actions multiples et participe à la formulation d’une diplomatie sanitaire française active adossée à l’internationalisation de la lutte contre les épidémies. Il est alors question pour la puissance française et ses partenaires européens de s’appuyer sur ce front sanitaire coproduit pour repousser le plus à l’est possible le choléra tout en étendant leurs zones d’influences respectives en Méditerranée. Cette élaboration d’un front sanitaire est matérialisée à l’échelle locale par les multiples collaborations médicales et portée à l’échelle internationale par un processus de coopérations entre les Etats concernés.
En s’appuyant sur une documentation composite, et des stratégies de lecture privilégiant la recherche des points de convergences et des éléments de contradiction, la proposition de réflexion se veut qualitative et souhaite se démarquer d’une étude exhaustive qui épuiserait tous les détails du sujet.
Et chercher par ce travail de mettre à l’épreuve le postulat d’Albert Camus : « Ce qui est naturel, c’est le microbe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, c’est un effet de la volonté et d’une volonté qui ne doit jamais s’arrêter » (18).
par Benoît Pouget (Professeur Agrégé – Doctorant Sciences-Po Aix / CHERPA -Thèse sous la direction de Walter Bruyère-Ostells ) – Communication présentée lors de l’atelier doctoral du 13/11/2014 – IEP d’Aix-en-Provence/CHERPA

1 Braudel Fernand, La Méditerranée, L’Espace et l’Histoire, 1977.
Les Britanniques contrôlent au XIXème siècle les verrous de Gibraltar et de Malte, la Sublime Porte tient les détroits des Dardanelles et du Bosphore ainsi que l’isthme de Suez.
2 Gottmann Jean, « Capital Cities », Ekistics, vol.50, n° 229, March-April 1983, p. 88-93. Le concept de charnière a été utilisé récemment par François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIème-XXIème siècle, CNRS éditions, Paris 2009.
4 L’analyse d’Yves Lacoste sur la situation géopolitique de la Méditerranée au début du XXIème siècle propose une réflexion géo-historique qui fait la part belle au XIXème siècle. Lacoste Yves « La Méditerranée », Hérodote, 2001/4 N°103, p. 3-39.
5 Gottmann Jean, « Les frontières et les marches : cloisonnement et dynamique du monde » in H. Kishimoto (éditeur), Geography and its Frontiers : in memory of Hans Boesch,Berne, Kummerly und Frei, 1980, p. 53-58. Nous nous référons ici à la définition de la notion de territoire proposée par Jean Gottmann. Voir Prévélakis Georges, 1996, « La notion de territoire dans la pensée de Jean Gottmann », Géographie et Cultures, no 20, pp.81-92 & Prévélakis Georges., 2001, “Circulation/Iconographie contre Homme/Nature: Jean Gottmann et la «délicatesse de la causalité»” in P.-J. Thumerelle, Explications en géographie. Démarches, stratégies et modèles, Paris, SEDES, 2001, pp. 40-55.
6 Prévélakis Georges, « La notion de territoire dans la pensée de Jean Gottmann », Géographie et Cultures, no 20, pp.81-92, 1996.
7 Prévélakis Georges, « La notion de territoire dans la pensée de Jean Gottmann », Géographie et Cultures, no 20, pp.81-92, 1996.
8 Gottmann Jean, Éléments de géographie politique, Paris, Les cours de Droit, Fascicules I et II, 1955.
9 Prévélakis Georges, « La notion de territoire dans la pensée de Jean Gottmann », Géographie et Cultures, no 20, pp.81-92, 1996.
10 Turner Frederik, Jackson, The Frontier in American History, 1935, New York.
11 Voir la définition de la puissance déclinée en hard et soft power proposée par Baud Pascal, Bourgeat Serge et Bras Catherine, Dictionnaire de géographie, Hatier, Paris 2008 p. 256.
12 Le smart power est défini par le Center for Strategic and International Studies comme « une approche qui souligne la nécessité d’une armée forte, mais aussi d’alliances, de partenariats et d’institutions à tous les niveaux pour étendre l’influence américaine et établir la légitimité du pouvoir américain ».
13 Louvier Patrick, «Puissance et impuissance navales en Europe et en Asie orientale : histoire, perceptions et débats», Revue d’histoire maritime n°16, Paris, PUPS, 2013.
14 Taillemite Etienne, Histoire ignorée de la Marine française, Paris, Perrin, 2003, p. 9-10, 43 et 87.
15 Martin Motte : la « Jeune Ecole » de la géopolitique, propos recueillis par Pascal Gauchon, Conflits, n°3, octobre-novembre-décembre 2014, p.12-15.
16 Moreau de Jonnès Alexandre (1778-1870), Rapport au Conseil supérieur de santé sur le choléra-morbus pestilentiel : les caractères pathologiques de cette maladie, les moyens curatifs et hygiéniques qu’on lui oppose, sa mortalité, son mode de propagation et ses irruptions dans l’Indoustan, l’Asie Orientale, l’Empire de Russie et la Pologne, 1831, p. 267-268.
17 Valéry Paul, Le cimetière marin, 1920.
18 Camus Albert, La peste, 1947.

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