Archive | Défense et Sécurité RSS feed for this section

LA QUESTION DES RESSOURCES EN HYDROCARBURES DANS LA POLITIQUE EXTERIEURE DE LA RUSSIE EN EUROPE

19 Fév

Le secteur énergétique est, depuis l’avènement de l’ère industrielle, un secteur primordial pour l’économie russe, en effet il représente la moitié des apports en devises du pays et participe de l’ordre d’un tiers aux recettes de l’état tout en représentant une frange prépondérante dans la balance extérieure de la Russie (les exportations sont ainsi constituées à plus de 60% par les hydrocarbures). Dans cette perspective il est apparaît pertinent de prendre en compte le fait que l’appareil industriel et les dirigeants des grandes entreprises des secteurs gaziers et nucléaires notamment, sont des proches du pouvoir en place et entretiennent des relations d’interdépendances centrées autour de jeux de pouvoir complexes que T. Gustafon a tenté de présenter dans une approche globale et éclairée[1].

Néanmoins, ce caractère stratégique s’étend bien au delà des frontières du seul état fédéral, le secteur énergétique constitue également un pan majeur de la politique extérieure du pays, pan qui a connu sous l’ère Poutine une évolution considérable qui a conduit à une remise en cause de la pertinence d’une trop grande focalisation sur ce pilier de pression dans l’échiquier mondial. Dans un contexte de profonds changements dans le secteur de l’énergie, et en parallèle de la crise ukrainienne, les états de l’ex Union Soviétique et les gouvernants occidentaux se coordonnent à différentes échelles pour tenter de gagner en autonomie face au géant russe. Se dévoile alors toute l’ambiguïté de la position du président russe, tiraillé entre la pérennisation d’une politique autrefois couronnée d’un succès indéniable et les réalités d’un contexte géopolitique défavorable, l’action du dirigeant fédéral paraît s’inscrire dans une forme d’ambiguïté qui ne peut être comprise qu’en s’attardant sur l’évolution complexe de l’importance de la politique énergétique dans les relations extérieures de la Russie.

L’objet principal de cet article sera de fournir une analyse globale de la politique extérieure de la Russie en matière énergétique et ce plus spécifiquement en ce qui a trait à sa dimension européenne. En ce qui concerne les implications politiques interne du secteur de l’énergie, outre l’article de Th. Gustafson, il peut être pertinent de se rapprocher des études fournies par Pael Baev, professeur et chercheur à l’institut de recherche sur la paix (PRIO, Oslo)[2].

Il ne s’agira pas non plus de présenter toute l’importance des jeux d’acteurs et des processus présumés ou avérés de corruption dans le jeu énergétique russe, étant bien entendu que les rapports d’influence demeurent parmi les principaux leviers d’action dont font usages ses dirigeants et ce, qu’il s’agisse de s’imposer dans les anciens états satellites ou de négocier avec les plus importantes entreprises du secteur de l’énergie en Europe. Cette question s’inscrit dans une logique, aujourd’hui centrale, de guerre hybride et nécessiterait à elle seule un développement plus spécifique[3].  

Anatomie d’un héritage

La compréhension des enjeux les plus contemporains de la question de la politique énergétique extérieure de la Russie doit se faire dans la perspective de l’économie globale de ce qui constitue cet  » Empire » majoritairement hérité des infrastructures de l’Union Soviétique. L’économie russe dispose, selon un rapport du Sénat français sur l’énergie en Russie, des deuxièmes plus importantes réserves de charbon au monde et elle demeure encore aujourd’hui parmi les plus grands exportateurs avec une production de plus de 150 millions de tonnes équivalent pétrole à l’année. Cependant le secteur du charbon a davantage fait la richesse de l’économie soviétique ainsi, depuis la fin du XIXe ce sont les hydrocarbures qui prédominent et la Russie était en 2014, le deuxième producteur mondial de gaz et le troisième pour ce qui est du pétrole[4]. Dans le contexte de la commercialisation des matières premières énergétiques le pendant nécessaire et probablement le plus « stratégique » est celui de l’approvisionnement.

Cette question est centrale dans l’étude de cet aspect de la politique extérieure de la Russie dans la mesure où elle conditionne de manière significative ses actions politiques et qu’elle conduit à privilégier certains pays riverains au détriment d’autres. Ces préférences et ces actions orientées spécifiquement s’effectuent en fonction de facteurs tels que la position des pays consommateurs ou les tracés envisagés ou réalisés des gazoducs. Un des exemples les plus pertinents de cette considération se trouve dans l’attitude de la Russie vis-à-vis du Turkménistan, en effet ce pays a longtemps été totalement tributaire du bon vouloir de Gazprom pour exporter le gaz de la Caspienne dans la mesure où les seules voies d’approvisionnement vers l’ouest transitaient exclusivement par le territoire russe (pipeline Bakou-Novorossiisk, Bakou-Supsa et Tengiz-Novorossiisk[5]). La dimension stratégique de la mainmise sur les ressources de la Caspienne s’illustre par diverses actions telles que des manœuvres militaires d’envergure comme en 2002 ou la conclusion d’accord sécuritaire tel que l’Organisation du Traité de Sécurité Collective établi en avril 2003. Sans dresser une liste exhaustive des manœuvres de contrôle et de pression opérées par la Russie, on peut néanmoins présenter le fait que de nombreux états on subit des actions d’influence protéiformes, ce fut notamment le cas de la Lituanie dans le cadre de la vente d’une de ses raffineries aux Polonais ou encore celui de la Biélorussie en 2010[6].  

La Russie pouvait donc se reposer sur un maillage de corridors d’approvisionnement bien institués, autour d’infrastructures établies durant l’URSS et qui lui permettaient de se focaliser sur la pérennisation de ce réseau et de son usage en tant que solide moteur de son économie.

Diviser pour mieux régner: la nouvelle donne énergétique dans un contexte post guerre froide

 » Pas de gaz pour l’Ukraine, pas de gaz pour l’Europe » telles furent les mots prononcés en 1993 par un cadre ukrainien du secteur de l’énergie lorsque les Russes décidèrent de couper l’approvisionnement de son pays et alors que la pression dans les arrivées de gaz de l’Europe de l’ouest chutait dramatiquement[7]. Cette phrase incarne à elle seule toute l’imbrication entre les différents pays consommateurs du fait des voies d’approvisionnement par pipeline. Si la stratégie de constructions de dérivations comme le Nord Stream (effectif depuis 2012, via la mer Baltique) procure aujourd’hui d’autres alternatives possibles à la Russie, elle demeurait jusqu’alors dans une position de domination en demi-teinte. Lors des décisions d’action sur les approvisionnement gaziers des années 90 comme lors de celles de 2005, la Russie a pris la décision de reprendre l’approvisionnement sans attendre la conclusion des négociations en cours, car une trop forte action sur les ressources allouées à l’Ukraine aurait irrémédiablement eu des répercussions sur les ressources disponibles pour les consommateurs tels que l’Allemagne ou la France qui demeurent certes moins dépendants mais qui le restent néanmoins ( en 2014 la consommation française de gaz russe représentait environ 15% de son usage total).

Une des causes principales de cette apparente faiblesse dans la décision russe réside dans la réalité de l’interdépendance qui lie Moscou et l’Ouest. Les pays occidentaux, et en particulier les états voisins de la Russie, sont très profondément dépendants des apports russes et ce malgré des efforts majeurs de diversifications (en particulier via le jeu norvégien), cependant cette dépendance en crée une autre également proportionnelle du côté russe. Dans un contexte de fragilisation de l’économie russe, lié à la baisse du cours des matières premières notamment, la nécessité de vendre ses hydrocarbures selon un flux régulier et assuré apparaît vital et supplante donc même, parfois, les volontés politiques d’influence. En considérant ce facteur, le choix du projet de Nord Stream prend davantage de sens, ce gazoduc a permis de réduire la part des hydrocarbures passant par l’Ukraine et la Pologne de 80% à 50% seulement, mais quel avantage pour la Russie quand celui-ci a coûté jusqu’à cinq fois ce qu’aurait coûté un second pipeline à travers terres? L’avantage est double, en premier lieu, cela permet d’isoler les pays frontaliers d’un soutien européen centré sur la dépendance énergétique ce qui renforce les possibilités d’action d’influence de la Russie ; en second lieu cela permet une fidélisation des consommateurs les plus à l’ouest[8].

De la subtilité des termes de l’échanges: D’une Europe prise en tenaille vers une Europe qui perturbe la polarisation.

Ce dernier aspect est lui-même un facteur déterminant de la nouvelle donne énergétique et il repose sur un équilibre subtil que la dualité acheter/ou ne pas acheter Russe ne permet pas d’appréhender pleinement. La fidélisation des partenaires majeurs que sont des états comme l’Allemagne ou la France passe par la négociation de contrats bilatéraux spécifiques en opposition d’une certaine manière avec la logique promue par le traité sur la Charte de l’énergie signé en 1994 que les autorités russes se refusent toujours de ratifier et ce, malgré le vote du parlement en faveur d’une position de ratification. Ce traité entendait rationaliser les politiques d’approvisionnement énergétique entre les différents états signataires au travers d’accords généraux. Cependant, pour la Russie, fragiliser le lien de confiance avec les états de l’ouest européen en les rendant tributaires de l’attitude des pays de l’est n’est pas stratégiquement viable dans la mesure où cela conduirait à renforcer le lien que ces états entretiennent avec la Norvège par notamment (plus de 40% des importations de gaz françaises[9]).

A cet aspect global vient s’ajouter un processus économique complexe que l’on pourrait résumer de la sorte: la filière énergétique russe est monopolistique pour sa plus large partie depuis le mouvement de renationalisation opéré par Poutine et concentré sur l’expansion du géant Gazprom, mais les filières gazières du reste de l’Europe, notamment dans  le cadre de l’Union Européenne, se libéralisent et s’ouvrent à de nouveaux acteurs. Cette dualité induit une situation singulière dans laquelle s’opposent alors la volonté d’ouverture et de concurrence des autorités européennes d’une part et la puissance et la fougue conquérante du géant gazier russe d’autre part. La contrepartie principale que devrait concéder le Kremlin pour espérer prendre sa part du gâteau résiderait alors dans deux perspectives que seraient une ouverture du marché national (difficilement envisageable pour ses dirigeants) ou l’acceptation de la remise en cause des situations monopolistiques dans une partie de la sphère eurasienne (ce qui paraît plus cohérent mais ce qui signifierait un ébranlement d’une part de l’influence de Moscou).

Les implication de cet équilibre sont d’autant plus importantes qu’elles s’inscrivent dans un contexte de moyen terme selon lequel, d’ici 20 à 30 ans environ, 70% des besoins énergétiques de la communauté européenne seront assurés par des importations alors qu’aujourd’hui ce pourcentage ne s’élève qu’à 50%[10].

De l’hypothèse d’un exode oriental

En parallèle des tentatives plus ou moins fructueuses de Moscou pour s’emparer des entreprises responsables de l’approvisionnement gazier dans les marchés occidentaux, s’esquisse une attitude de secours centrée sur un revirement de la focalisation des efforts d’investissement et de développement. Dans la perspective d’une Europe où la russophobie économique semble croître, la Russie pourrait se tourner vers de nouveaux débouchés pour s’affranchir d’une vulnérabilité qui continuerait à s’accroître rapidement.  Néanmoins des analystes tel que Vladimir Milov fournissent une grille de compréhension beaucoup plus nuancée dont la pertinence semble davantage en accord avec la réalité des contraintes russes[11].

La Russie a massivement communiqué sur les accords conclus depuis 2013 avec la Chine autour de ce qui faisait alors figure de « contrat du siècle »[12]. Ces accords avaient pour pierre angulaire le projet « Vladivostok LNG » dans lequel la China National Petroleum Corporation ( CNPC) était invitée à prendre part à hauteur de 49% ce qu’elle se refusa de faire. Sans être l’unique symptôme de la réalité mitigée du succès de ces accords, ce fait témoigne du recul qu’il est nécessaire de présenter face à ce qu’il serait facile d’appréhender comme étant un virage brusque et considérable de la Russie vers l’Est. Il semble indéniable de constater que la Russie tend et tendra probablement à diversifier ses débouchés autour de puissances majeurs à l’est et au sud en la personne de la Chine ou de la Turquie, néanmoins la tendance actuelle à la surestimation de ces partenariats balbutiants paraît davantage être liée à une volonté de montrer aux consommateurs occidentaux qu’ils pourraient, dans un futur hypothétiques, ne plus être si irremplaçables, avec tous les leviers d’influence que cela fournirait alors à Moscou.

                                 D. M., étudiant du Master 2 en 2016-2017

[1] 1 Th.Gustafson, «Putin’s PetroleumProblem», Foreign Affairs, novembre-décembre 2012.

 

[2] Pavel Baev « Rosneft, Gazprom et l’État : qui décide de la politique énergétique russe ? » « Russie.Nei.Visions », n° 75, mars 2014

[3]Michael Rühle and Julijus Grubliauskas,  ”Energy as a Tool of Hybrid Warfare », Research Division – NATO Defense College, Research Paper 113, Rome, Avril 2015.

[4] Bp Statical Review of World Energy.

[5] L’usage de la terminologie anglaise de « pipeline » permet d’éviter une éventuelle confusion entre oléoduc et gazoduc dans la mesure où l’anglicisme regroupe dans sa définition  l’ensemble des formes possibles.

 

[6] AFP, « Le conflit gazier entre la Russie et la Biélorussie s’envenime », en collaboration avec L’Express, Juin 2010.

[7]  A ce titre voir : Avioutskii Viatcheslav, « La guerre du gaz : gestion d’une rivalité commerciale russo-ukrainienne », Outre-Terre, 2007-2, n° 19, p. 249-267.

 

[8] « He who pays for the pipelines calls the tune », The Economist,‎ 17 juillet 2009.

[9] http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Energy_production_and_imports/fr

[10] Commission des communautés européennes, Livre Vert, Une stratégie européenne pour une énergie sûre, compétitive et durable, Bruxelles, 8 mars 2006

 

[11] Vladimir Milov est un économiste spécialiste reconnu des questions énergétiques, opposant au Kremlin, ancien vice-ministre de l’Energie de la Fédération de Russie en 2002 et chef du département de la stratégie à la Commission fédérale pour l’Energie entre 1999 et 2001.

 

[12] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/05/21/20002-20140521ARTFIG00228-moscou-conclut-un-enorme-contrat-de-fourniture-de-gaz-a-la-chine.php

LE NOUVEAU MEMORANDUM ISRAELO-AMERICAIN : UN ACCORD D’ASSISTANCE REELLEMENT POSITIF POUR L’ETAT D’ISRAEL ?

16 Jan

« The new Memorandum of Understanding constitutes the single largest pledge of military assistance in U.S. history » : c’est ainsi que Barack Obama décrit le nouvel accord américano-israélien d’assistance militaire, signé par son administration le 14 septembre 2016, renouvelant et renforçant pour une période de dix ans l’engagement financier de son pays en faveur de la sécurité de l’État hébreu[1]. Le président américain se présente ainsi comme le fidèle continuateur de la « relation spéciale » unissant depuis de nombreuses années son pays à l’État d’Israël. Cette démarche doit bien entendu être mise en perspective avec le fait que Barack Obama a été vivement critiqué tout au long de sa présidence pour sa politique vis-à-vis de l’État hébreu[2]. D’ailleurs, cette volonté du président américain de reconquérir l’électorat pro-israélien, en pleine période de campagne présidentielle pour la démocrate Hillary Clinton, a plutôt bien fonctionné médiatiquement dans la mesure où le nouvel accord a été très majoritairement présenté comme une preuve sans précédent de l’engagement américain envers l’allié israélien[3].

Pourtant, peu de temps après la conclusion de ce mémorandum d’entente, de nombreuses voix, aussi bien américaines qu’israéliennes, se sont élevées afin d’en dénoncer les conséquences potentiellement désastreuses pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité. En effet, derrière la somme inédite de 38 milliards de dollars d’assistance militaire promise au gouvernement israélien, le nouvel accord comporte des clauses remettant profondément en cause les avantages obtenus précédemment par l’État hébreu[4]. Si les Israéliens ne sont pas les seuls à bénéficier d’une assistance militaire de la part de Washington, leur statut est en revanche unique au sein de cette politique américaine : ils sont par exemple les seuls à pouvoir réinvestir une partie de cette aide financière dans leur propre industrie d’armement[5]. Or, c’est notamment cette possibilité, qui a permis à l’industrie militaire israélienne de se hisser parmi les leaders mondiaux, qui est aujourd’hui remise en cause par le nouvel accord d’assistance militaire. De ce fait, nombreux sont ceux qui accusent l’administration Obama de mettre en péril la sécurité d’Israël, mais aussi sur le long terme son économie et sa politique étrangère[6]. Cependant, comme nous le verrons, les précédents accords d’assistance militaire n’étaient pas non plus entièrement bénéfiques pour l’État hébreu, remettant tout particulièrement en cause son indépendance stratégique[7].

Finalement, dans quelle mesure le nouveau mémorandum d’entente américano-israélien risque-t-il d’accentuer des effets pervers, à l’œuvre depuis déjà quelques décennies, pouvant fortement affaiblir l’État d’Israël ? Tout d’abord, à travers un retour historique sur l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, nous montrerons que cette politique a eu sur ce dernier des effets plutôt contrastés (I). Puis, analysant le nouvel accord d’assistance militaire conclu entre les deux pays, nous évaluerons ses conséquences potentiellement très négatives pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, mais aussi sur le long terme pour la sécurité, la politique étrangère et l’économie de l’État hébreu (II).  

 

Retour historique sur une assistance militaire américaine aux effets plutôt contrastés pour l’État d’Israël

            Afin de mieux appréhender les conséquences relatives au nouveau mémorandum d’entente américano-israélien, nous devons au préalable nous pencher sur l’histoire de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, de ses origines jusqu’à nos jours.

Origine, fonctionnement et évolution de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu : une relation unique au sein de l’histoire diplomatique américaine 

            Se rendant compte qu’Israël pourrait constituer un précieux allié contre l’expansion soviétique au Moyen-Orient et constatant la fin de l’alliance franco-israélienne, les États-Unis entament, à partir de la guerre des Six Jours (1967), un important rapprochement avec l’État hébreu[8]. Très rapidement, les deux pays constituent une réelle alliance stratégique et développent même une véritable relation d’amitié dans la mesure où l’opinion publique américaine soutient massivement le jeune État d’Israël[9]. Puis, soucieux d’assurer la sécurité de son allié israélien, surtout après la guerre du Kippour (1973), Washington s’engage dès 1974 à aider l’État hébreu dans son objectif de « Qualitative Military Edge » : la nécessité d’acquérir ou de produire des armes nettement supérieures à celles de ses voisins. Afin de remplir cet objectif, les États-Unis décident alors d’attribuer au gouvernement israélien une aide financière annuelle destinée au renforcement de ses capacités militaires[10]. Comment fonctionne alors cette aide financière à vocation militaire ?

            En fait, cette dernière s’incarne principalement dans le programme FMF (Foreign Military Financing), instrument à travers lequel Washington attribue annuellement à Israël, mais aussi à d’autres pays, une somme destinée à être dépensée dans l’acquisition de matériels militaires américains[11]. Une fois cette somme reçue, le gouvernement israélien se retrouve face à plusieurs possibilités afin de procéder à ses achats. Premièrement, les autorités israéliennes peuvent passer par le programme FMS (Foreign Military Sales) : il s’agit de contrats d’armement conclus indirectement à travers le gouvernement américain[12]. Deuxièmement, elles ont un accès privilégié à l’industrie d’armement américaine à travers le programme DCS (Direct Commercial Sales) : il s’agit cette fois-ci de contrats d’armement conclus directement auprès des entreprises[13]. A tous ces dispositifs, s’ajoutent les fonds attribués occasionnellement au gouvernement israélien pour certains projets d’armement conjoints ou non[14]. L’État hébreu est donc au cœur d’un système d’aide financière à vocation militaire institutionnalisé et stable à même de renforcer ses capacités militaires.

            Cependant, l’assistance militaire américaine en faveur d’Israël n’est pas restée figée depuis 1974 : elle a en fait connu de nombreuses évolutions. Tout d’abord, concernant la somme attribuée annuellement au gouvernement israélien, cette dernière n’a cessé d’augmenter, atteignant 3,1 milliards de dollars en 2016, soit 20% des dépenses militaires israéliennes[15]. Ensuite, à partir de 1985, la totalité de cette aide financière à vocation militaire prend la forme d’une subvention et non plus partiellement d’un prêt[16]. Enfin, évènement majeur, à partir de 1988, l’État hébreu devient le seul partenaire des États-Unis à bénéficier du programme OSP (Off-Shore Procurement), lui permettant de dépenser 26,3% de cette aide financière dans sa propre industrie d’armement[17]. En tout, les Israéliens ont alors reçu à travers l’assistance militaire américaine plus de 70,5 milliards de dollars et ont attiré à eux-seuls en 2016 plus de 53% de l’aide financière américaine à vocation militaire[18]. Finalement, l’État hébreu bénéficie clairement d’un statut spécial au sein de l’histoire diplomatique des États-Unis.

Une assistance militaire américaine aux effets contrastés pour l’État d’Israël : entre renforcement militaro-industriel et perte d’indépendance stratégique

Quel bilan peut-on tirer de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu ? Tout d’abord, nous pouvons affirmer que l’engagement financier des États-Unis a été jusqu’à nos jours très positif pour la sécurité de l’État d’Israël. En effet, utilisant l’aide financière de Washington afin de se fournir en armements « made in U.S. » de très haute qualité, les Israéliens ont pu équiper leur armée à moindres frais et respecter leur sacro-saint objectif de « Qualitative Military Edge »[19]. Sans le soutien financier des États-Unis, dans la mesure où il n’aurait pas pu supporter un niveau de dépenses militaires suffisant, l’État hébreu aurait certainement connu de très importantes difficultés à maintenir des capacités militaires nettement supérieures à celles de ses voisins[20]. De ce fait, l’assistance militaire américaine a réellement permis aux Israéliens de se renforcer militairement. Ensuite, cela leur a aussi permis de poursuivre le développement de leur propre industrie d’armement. En effet, réalisant des économies budgétaires grâce à l’aide financière américaine et pouvant investir localement une partie de cette dernière à travers le programme OSP, les autorités israéliennes ont pu injecter d’importantes sommes dans leur industrie de défense et de sécurité, conduisant cette dernière à réaliser des économies d’échelle et à développer des équipements très sophistiqués sur des marchés de niche[21]. Il faut aussi ajouter à cela les nombreux projets d’armement conjoints israélo-américains qui ont permis à l’industrie d’armement israélienne de recevoir des financements supplémentaires et des transferts de technologie[22]. Ainsi, l’assistance militaire américaine a considérablement contribué au développement du complexe militaro-industriel israélien, aujourd’hui de renommée mondiale.

Cependant, le soutien financier américain a aussi eu des conséquences très négatives pour Israël, remettant tout particulièrement en cause son objectif d’indépendance stratégique, fondé sur le développement d’une industrie d’armement locale capable de subvenir à tous les besoins de Tsahal[23]. Pourquoi cela ? Premièrement, perfusé gratuitement en armements pendant de nombreuses années, le gouvernement israélien ne peut plus réellement se passer de l’aide financière américaine afin d’équiper Tsahal, sous peine de faire exploser son budget militaire[24]. Deuxièmement, en réduisant considérablement le nombre de ses commandes locales au profit de l’industrie d’armement américaine, le gouvernement israélien a en fait poussé sa propre industrie militaire à se spécialiser dans quelques secteurs de pointe et à délaisser la production de systèmes d’armes complets, le rendant finalement dépendant des États-Unis afin de s’équiper en armements stratégiques, tels que les avions de combat[25]. En réalité, grand habitué de la diplomatie des armes, Washington a tout mis en œuvre afin que l’État hébreu développe une relation de dépendance à son égard, dans le but de mieux contrôler sa politique, à la fois intérieure et extérieure[26]. Finalement, cette dépendance aux décisions américaines remet véritablement en cause l’indépendance stratégique d’Israël et le rend de surcroît vulnérable à un potentiel revirement diplomatique de la part des États-Unis. Au regard de tous ces éléments, nous pouvons dès lors nous questionner sur les futures conséquences du nouvel accord d’assistance militaire.

 

Un nouvel accord d’assistance militaire aux conséquences de long terme potentiellement désastreuses pour l’État d’Israël

            Montrant tout d’abord que ce nouveau mémorandum d’entente constitue un coup dur pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, nous verrons ensuite que cela peut avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie d’Israël.

Une somme inédite masquant pourtant un avenir fortement assombri pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité

            Comme nous l’avons vu précédemment, dès la signature du nouvel accord d’assistance militaire entre Israël et les États-Unis, tous les yeux étaient rivés sur le montant inédit promis au gouvernement israélien pour la période 2018-2028 : 38 milliards de dollars. Ainsi, avec une augmentation de 8 milliards de dollars par rapport au précédent mémorandum d’entente conclu par l’administration Bush en 2007, le Premier ministre Benyamin Netanyahou peut véritablement être satisfait[27]. En effet, le ministère de la défense peut désormais programmer sa politique sur le long terme, tout en sachant qu’il aura à sa disposition, bien que dans une période de fortes restrictions budgétaires, des moyens financiers accrus afin de relever les défis à venir[28]. Pourtant, de nombreuses voix se sont élevées afin de dénoncer ce nouvel accord d’assistance militaire, l’accusant de mettre en danger l’industrie israélienne de défense et de sécurité : qu’en est-il ?

            Au sein du nouveau mémorandum d’entente, deux éléments risquent de mettre à mal l’industrie d’armement israélienne. Premièrement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, il est probable que le ministère de la défense se détourne un peu plus de l’industrie militaire locale, préférant plutôt passer commande aux États-Unis[29]. Deuxièmement, dans la mesure où le programme OSP est amené à disparaître progressivement au cours des dix prochaines années, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est certaine de se retrouver confrontée prochainement à une réduction drastique de ses financements[30]. Pour ces deux raisons, une crise au sein du secteur israélien de l’armement semble inévitable. Le complexe militaro-industriel israélien pourrait-il néanmoins s’en relever ? 

            Les plus grandes entreprises parviendront certainement à s’adapter mais cela risque de ne pas être le cas pour la myriade d’entreprises de plus petite taille[31]. Tout d’abord, concernant les plus grandes entreprises, plusieurs éléments sont en leur faveur. En effet, leurs revenus reposant principalement sur l’exportation, une réduction des commandes locales pourrait être finalement assez bien surmontée. De plus, de telles entreprises pourraient ouvrir des filiales aux États-Unis ou bien faire de la sous-traitance pour les entreprises américaines. En revanche, concernant les petites et moyennes entreprises, dépendant grandement du marché local et n’ayant pas les capacités nécessaires à la création de filiales, environ 50% d’entre elles pourraient disparaître. Cependant, le programme OSP prenant fin progressivement, le gouvernement israélien et le secteur de l’armement ont une chance de s’organiser afin d’amortir le choc. Mais dans tous les cas, le complexe militaro-industriel israélien est amené à profondément changer de visage.

Des conséquences potentiellement graves sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu

             Au-delà du secteur de l’armement, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu. Pourquoi cela ? Commençons tout d’abord par la dimension sécuritaire. Premièrement, un complexe militaro-industriel fortement réduit signifierait pour Israël un affaiblissement quasi-irréversible de sa base industrielle et technologique de défense et donc de sa capacité à produire une partie de ses besoins militaires. Deuxièmement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, l’État hébreu semble irrémédiablement destiné à ne se reposer principalement que sur un seul fournisseur d’armements. Développant ainsi une dépendance accrue envers l’industrie d’armement américaine, les Israéliens perdraient ce qu’il leur reste d’indépendance stratégique et pourraient à tout moment se retrouver victimes d’un revirement diplomatique de la part de Washington, ce qui aurait bien entendu des conséquences sécuritaires dramatiques.

            Ensuite, concernant la dimension diplomatique, un fort affaiblissement de l’industrie de défense et de sécurité pourrait remettre en cause toute la politique étrangère israélienne. Cette dernière reposant en effet essentiellement sur la diplomatie des armes, une perte de vitesse de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement faire perdre à l’État hébreu certains de ses principaux partenaires internationaux[32]. De plus, dans la mesure où Israël semble destiné à développer une dépendance accrue envers Washington, ce dernier pourra accentuer son contrôle sur la diplomatie des armes israélienne, cherchant par exemple à mettre fin aux relations israélo-chinoises en matière d’armement[33]. Finalement, le nouvel accord d’assistance représente un véritable danger pour la politique étrangère israélienne.

            Enfin, concernant la dimension économique, dans la mesure où le secteur de l’armement se trouve être un moteur essentiel de l’économie israélienne, cette dernière pourrait durablement souffrir d’une crise au sein de l’industrie de défense et de sécurité. En effet, le secteur de l’armement représente à lui seul une part importante de l’économie israélienne : 12,1% des exportations, 32% de la production industrielle, 4,3% du PIB et enfin 50 000 travailleurs[34]. Cependant, l’importance du secteur de l’armement ne se limite pas seulement à son poids économique. En fait, porteur d’externalités positives pour de nombreux secteurs économiques de nature civile, notamment celui des hautes technologies, il se trouve plus ou moins directement à l’origine de 60% du PIB israélien[35]. Ainsi, en portant atteinte à l’industrie israélienne de défense et de sécurité, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait irréversiblement remettre en cause le modèle économique de l’État hébreu.

 

Considérer l’assistance militaire américaine comme une politique totalement innocente, bénéficiant considérablement à la sécurité et au bien-être de l’État hébreu, n’est pas une position réaliste. En fait, véritable diplomatie des armes, l’assistance militaire américaine est avant tout destinée à accroître le contrôle de Washington sur les agissements de son allié israélien. Cependant, dans la mesure où ce dernier tirait tout de même fortement bénéfice de l’aide financière américaine, une certaine perte d’indépendance stratégique restait clairement acceptable. Néanmoins, nous pouvons aujourd’hui penser que cet équilibre a été remis en cause par le nouveau mémorandum d’entente, accentuant ainsi les effets pervers déjà présents au sein des précédents accords. Finalement, nous pouvons raisonnablement affirmer que le nouvel accord d’assistance militaire représente un véritable danger sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État d’Israël. Toutefois, compte tenu de l’élection de Donald Trump, la stricte application de ce nouveau mémorandum d’entente reste incertaine[36].

Benjamin Bignon, étudiant en Master 2 en 2016-2017

 

[1] « Statement by the President on the Memorandum of Understanding Reached with Israel », The White House, 14 septembre 2016, https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2016/09/14/statement-president-memorandum-understanding-reached-israel (accès le 28/11/2016).

[2] Entretien de Tristan Hurel avec Frédéric Encel, « Quel avenir pour les relations israélo-américaines ? », Diplomatie, n°75, Juillet-Août 2015, pp.74-76.

[3] Bernard Avishai, « A Significant Deal between the U.S. and Israel », The New Yorker, 23 septembre 2016, http://www.newyorker.com/news/news-desk/a-significant-deal-between-the-u-s-and-israel (accès le 28/11/2016).

[4] Sam Sokol, « How Will Israeli Defense Firms Fare Under the New $38 Billion US Arms Deal ? », The Algemeiner, 5 octobre 2016, https://www.algemeiner.com/2016/10/05/how-will-israeli-defense-firms-fare-under-the-new-38-billion-us-arms-deal/ (accès le 28/11/2016).

[5] Jeremy M. Sharp, « U.S. Foreign Aid to Israel », Congressional Research Service, 2015, p.10.

[6] Julian Pecquet, « US aid to Israel takes a partisan turn », Al-Monitor, 20 septembre 2016, http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/09/us-aid-israel-partisan-turn.html (accès le 28/11/2016).

[7] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire de l’armée israélienne, Perrin, 2008, pp.354-355.

[8] Frédéric Encel et François Thual, Géopolitique d’Israël, Seuil, 2011, p.141.

[9] Ibid. pp.143-145.

[10] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.5-8.

[11] Curt Tarnoff et Larry Nowels, « Foreign Aid : An Introductory Overview of U.S. Programs and Policy », Congressional Research Service, 2005, pp.12-13.

[12] Harvey G. Sherzer, Michael T. Janik et Allen B. Green, « Foreign Military Sales : a guide to the United States bureaucracy », The Journal of International Law and Economics, vol. 13, 1979, pp.560-563.

[13] « FMS vs. DCS », LMDefense, http://lmdefense.com/foreign-military-sales/fms-vs-dcs/ (accès le 28/11/2016).

[14] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.11-18.

[15] Ibid. p.9 et pp.33-35.

[16] Ibid. pp.33-35.

[17] Ibid. pp.10-11.

[18] Ibid. p.9 et p.33.

[19] Frida Berrigan, « Made in the U.SA. : American Military Aid to Israel », Journal of Palestine Studies, vol.38, n°3, 2009, p.9.

[20] Ceci est particulièrement vrai au milieu des années 1970 dans la mesure où l’État hébreu connaît une grave crise économique et voit ses dépenses militaires passer de 22 à 30% du PIB : représentant 50% de son budget militaire, l’aide financière américaine a donc véritablement été essentielle pour la poursuite de l’objectif de « Qualitative Military Edge », cf. Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., p.354.

[21] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.10-11.

[22] Ibid. pp.12-18.

[23] Ce choix des dirigeants israéliens de développer une industrie d’armement locale forte afin d’acquérir une véritable indépendance stratégique fait suite à la déception causée par la fin de l’alliance franco-israélienne et par l’embargo français sur les armes de 1967, cf. Timothy D. Hoyt, Military Industry and Regional Defense Policy : India, Iraq and Israel, Routeledge, 2006, p.135.

[24] Sharon Sadeh, « Israel’s Beleaguered Defense Industry », Middle East Review of International Affairs Journal, vol.5, n°1, 2001, p.69.

[25] Ibid. pp.70-71.

[26] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., pp.354-355.

[27] Jeremy M. Sharp, op.cit., p.8.

[28] Le budget militaire israélien connaît en effet d’importantes restrictions depuis 2014, cf. « Israel defence & security report », Business Monitor International, rapport n°1, 2015, pp.13-15.

[29] Plus l’aide financière américaine est importante, plus le ministère de la défense israélien se détourne de l’industrie d’armement locale. Pour une description de ce phénomène, cf. Yoad Shefi et Asher Tishler, « The effects of the World defense industry and US military aid to Israel on the israeli defense industry : a differentiated products model », Defence and Peace Economics, vol.16, n°6, 2005, pp.427-448.

[30] Avec la fin du programme OSP, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est amenée à perdre plus de 815 millions de dollars par an, cf. Zvi Zrahiya, « For Better or for Worse, the U.S.-Israel Military Aid Deal Was Netanyahu’s Baby », Haaretz, 20 septembre 2016, http://www.haaretz.com/israel-news/business/1.742772 (accès le 02/12/2016).

[31] Pour ce paragraphe, cf. Sam Sokol, op.cit.

[32] Par exemple, les relations israélo-azéries reposant essentiellement sur l’exportation d’armements par Israël, un affaiblissement de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement remettre en cause l’intérêt de l’Azerbaïdjan pour une telle alliance. Pour une analyse de la diplomatie des armes israélienne, cf. Aaron S. Klieman, « Israel’s Global Reach : Arms Sales as Diplomacy », Pergamon/Brassey’s, 1985.

[33] Plusieurs scandales aux États-Unis ont entouré la diplomatie des armes israélienne en direction de la Chine à partir de la fin de la Guerre froide : Washington décida alors de faire pression sur Israël afin de mettre un terme à ses relations avec la Chine en matière d’armement, cf. P.R. Kumaraswamy, « The Sino-Israeli Marriage : Washington, the Third ‘Other’ », China Report, vol.42, n°4, 2006, pp.393-403.

[34] Jacques Bendelac, « du dirigisme militaro-industriel au libéralisme civil : l’économie israélienne dans tous ses états », Politique étrangère, Printemps 2013, p.42 et Sarah Perez, Iran-Israël : une guerre technologique. Les coulisses d’un conflit invisible, Éditions François Bourin, 2015, p.78.

[35] Sarah Perez, op.cit., pp.79-82 et Frédéric Encel et François Thual, op.cit., p.109.

[36] Alors candidat à la présidentielle américaine, Donald Trump a en effet tenu des propos ambigus concernant ce nouveau mémorandum d’entente, laissant entendre une possible remise en cause de certaines clauses, cf. Jacob Kornbluh, « Trump’s Israel Advisers Issue Position Paper on Israel, Middle East Conflict », Haaretz, 2 novembre 2016, http://www.haaretz.com/world-news/u-s-election-2016/1.750692 (accès le 03/12/2016).

LA DETERRITORIALISATION DES MENACES BOUSCULE-T-ELLES AGENCES DE RENSEIGNEMENT ?

8 Jan

Au cours des dernières décennies, la globalisation s’est imposée comme un changement majeur des sociétés humaines. Ce concept « privilégie l’espace des relations et échanges en dehors de toute référence aux frontières nationales : la globalisation peut a priori se lire comme un processus de déterritorialisation[1]. » Notion initialement développée par les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari pour désigner le processus par lequel un concept ou un objet est privé de ou échappe à son sens originel[2], on choisira de la définir comme le processus par lequel un objet, un individu, un groupe ou une menace s’affranchissent des barrières traditionnelles que représentaient les Etats, pour évoluer plutôt dans des espaces globaux, transnationaux ou virtuels.  

Un certain nombre de menaces se sont développées en parallèle au mouvement de globalisation, utilisant à leur avantage l’interdépendance croissante des sociétés, le développement d’internet et la fluidité des échanges de biens et de personnes. Paradoxalement, certains mouvements terroristes s’opposant au phénomène de mondialisation ont eux-mêmes bénéficié de celui-ci.  Al Qaeda par exemple apparait comme « le symptôme d’une maladie dont il prétend être le remède », en utilisant des outils modernes (Internet et les réseaux sociaux) pour promouvoir son idéologie[3]. La déterritorialisation modifie les menaces qui pèsent sur les sociétés occidentales et représente en ce sens un changement majeur pour les agences de renseignement.

Face à l’ampleur du phénomène, on peut se demander si la déterritorialisation des menaces bouscule les agences de renseignement ? En d’autres termes, leur fait-elle perdre pied ? Occasionne-t-elle un renversement brutal de celles-ci ?

Définissons un cadre plus précis à notre étude. Afin d’étudier l’impact de la déterritorialisation des menaces sur les agences, on se concentrera sur le cas particulier du cyberespace et des menaces qui lui sont liées. Son développement croissant dans des sociétés toujours plus connectées aux réseaux informatiques permet en effet à des acteurs hétérogènes de poursuivre des objectifs variés, mettant en danger la sécurité nationale. Le cyberespace représente une bonne illustration du phénomène de déterritorialisation en ce que l’espace virtuel semble, à première vue, ne pas répondre à une logique territoriale. C’est donc à travers le prisme du cyberespace qu’on étudiera l’impact de la déterritorialisation des menaces sur les agences de renseignement. Deux aspects essentiels seront évoqués : d’une part l’existence de cybermenaces, d’autre part la présence de certains acteurs dans le cyberespace, ces derniers l’utilisant comme un moyen de communication pour promouvoir leurs intérêts.

L’importance du cyberespace est allée croissante dans nos sociétés et en conséquent les agences de renseignement ont été directement confrontées aux menaces qui lui sont liées (I). En réaction, les services tentent de s’adapter, développant de nouvelles structures et de nouvelles activités pour faire face aux menaces déterritorialisées (II). Néanmoins le cyberespace représente sous certains aspects un défi majeur pour les agences et risque de bousculer celles-ci (III).

 

Le développement du cyberespace s’est, en effet, accompagné de l’apparition de cybermenaces(A), tandis que de nombreux acteurs l’utilisent comme un moyen de communication  (B). L’importance de ce nouvel espace est aujourd’hui bien reconnue par les agences qui considèrent désormais la cinquième dimension comme un enjeu majeur de la sécurité des nations (C).

            De nos jours, dans un monde interconnecté, les systèmes d’informations jouent un rôle fondamental, ils sont « les véritables centres nerveux de nos sociétés, sans lesquels elles ne pourraient plus fonctionner »[4].  Définissons-les comme un ensemble de ressources permettant de recevoir, traiter et diffuser de l’information. S’ils peuvent représenter des cibles, d’autres menaces peuvent concerner les systèmes de gestion du trafic aérien, les systèmes de réponse urgente, les marchés financiers ou encore les réseaux électriques[5]. Ces enjeux ont pour point commun d’être informatisés et accessibles par le réseau Internet, les attaques les visant pouvant provenir de n’importe où dans le monde.  De plus, l’établissement d’une typologie des ‘agents de la menace’ par l’OTAN montre bien la multiplicité des acteurs : Etats, groupes terroristes, groupes mafieux, pirates informatiques ou encore multinationales[6]. En parallèle à cette hétérogénéité des acteurs, on peut distinguer quatre types de confrontation dans la dimension virtuelle. La cybercriminalité  a pour but d’extraire de l’argent des institutions sans chercher à perturber les réseaux informatiques[7]. Le cyberterrorisme quand à lui se définit comme « une attaque préméditée et politiquement motivée contre l’information, les systèmes informatiques et les données de cibles non combattantes ou combattantes par des groupes subnationaux ou des agents clandestins »[8].  Le cyberespionnage  consiste en l’obtention illégale d’information à partir d’internet, des réseaux sociaux et des systèmes d’informations.  Enfin, les craintes concernant la cyberguerre restent élevées, même si celle-ci ne serait sans doute qu’un aspect d’un conflit interétatique utilisant également une attaque militaire conventionnelle[9].                                En pratique les attaques contre les infrastructures informatiques n’ont cessé de croître au cours des dernières années. Stuxnet par exemple est un virus construit pour attaquer  les infrastructures nucléaires qui a principalement touché l’Iran.  Cette attaque informatique a eu des conséquences bien concrètes, retardant de plusieurs mois ou années le développement du programme militaire iranien[10]. D’autres exemples de confrontation dans le cyberespace vont du piratage des drones américains par des insurgés irakiens en décembre 2009 à la pénétration en mars 2011 des systèmes français par des hackers recherchant des informations sensibles sur le G20[11] . Le Department of Homeland Security (DHS) américain soulignait quant à lui l’existence de plus de 80 000 attaques contre des systèmes informatiques américains en 2007.

            De plus, certains acteurs ont vu dans l’avènement du cyberespace un moyen utile de promouvoir leurs intérêts. Mentionnons l’utilisation par les réseaux terroristes du cyberespace et plus particulièrement des réseaux sociaux pour répandre leur idéologie et recruter de nouveaux adeptes. Ainsi, « Dabiq » est le magazine de Daech, légitimant ses actions terroristes et contribuant à la propagande. Le cyberespace joue ici un rôle important puisqu’il donne aux réseaux terroristes une audience bien plus grande que s’ils devaient publier leur journal sur format papier.                          Le cyberespace représente aussi un moyen facile pour des individus attirés par un groupe terroriste de se renseigner, d’échanger et d’obtenir davantage d’informations avant de passer à l’action. Le phénomène des lone wolves, individus solitaires, désocialisés et en perte de repères, est largement favorisé par Internet. La radicalisation des futurs terroristes peut commencer sur internet, où ils peuvent virtuellement côtoyer des terroristes plus aguerris.                                                                                                                                       

Les Etats ont pris la mesure du phénomène de déterritorialisation des menaces dans l’espace virtuel. Ils ont ainsi accordé une importance croissante à cet enjeu de sécurité nationale.   En France, le livre blanc de la Défense de 2013 mentionne bien les menaces déterritorialisées : « Le terrorisme, la cybermenace, le crime organisé, la dissémination des armes conventionnelles, la prolifération des armes de destruction massives […] peuvent affecter gravement la sécurité de la Nation[12]. » Cela fait écho aux points déjà développés dans le livre blanc de 2008. Ainsi, concernant le cyberespace : « Dans les quinze ans à venir, la multiplication des tentatives d’attaques menées par des acteurs non étatiques, pirates informatiques, activistes ou organisations criminelles, est une certitude. Certaines d’entre elles pourront être de grande ampleur[13]. » Déjà, en 1994, le livre blanc mentionnait l’existence d’une telle menace : « Des menaces pèsent ainsi sur nos systèmes informatiques (intrusion) comme sur nos installations de production d’énergie ou l’ensemble des réseaux de communication ». De même, le DNI James Clapper mentionne la menace déterritorialisée du cyber espace comme la menace principale pesant sur les Etats-Unis, avant le terrorisme[14].  Ces exemples montrent bien que les puissances publiques ont pris conscience de l’importance des cybermenaces.

 

Le développement rapide de l’espace virtuel a permis le développement de nouveaux dangers, menaçant la sécurité nationale et provenant d’acteurs diverses, difficilement identifiables, aux motivations différentes. Ces risques apparaissent aujourd’hui bien identifiés par les services de renseignement et en réaction, ceux-ci  sont amenés à renouveler et à réinventer leurs pratiques afin de s’adapter à ces nouvelles menaces.   Ils ont développé de nouvelles pratiques et capacités (A) et ont adapté leur organisation (B) tout en cherchant à poser les bases d’une coopération interservices dans ce domaine (C).

Leurs adversaires devenant difficilement localisables, les agences cherchent d’abord à construire des capacités en termes de cyberdéfense afin de pouvoir résister aux attaques extérieures, à l’espionnage, mais aussi pour mener des missions plus offensives. Le budget et le personnel alloués aux opérations de cyberdéfense illustrent cette tendance. Aux Royaume-Uni, environ 700 agents s’occupent de ce domaine et « malgré le contexte budgétaire, le Premier ministre David Cameron a annoncé en 2010 un effort supplémentaire de 650 millions de livres (750 millions d’euros) sur les quatre prochaines années[15]. » Quant aux Etats-Unis,  « de 2010 à 2015 elles devraient consacrer 50 milliards de dollars à la cyber défense et plusieurs dizaines de milliers d’agents travaillent sur ce sujet [16]. » Formation et prévention deviennent aussi des aspects clés de ce nouveau rôle des services, et cela les amène à se rapprocher du secteur privé, susceptible d’être attaqué. La question de la cybersécurité apparait donc comme l’affaire de tous, les agences de renseignement jouant un rôle essentiel de sensibilisation de la population civile, des organismes publics et du secteur privé pour leur permettre de se protéger au mieux.                                                                                                     De plus, afin de lutter contre la présence des réseaux terroristes sur internet et sur les réseaux sociaux, les services  ont cherché à accroitre leur capacité de détection des individus sur le réseau, se livrant à une surveillance bien plus intrusive des individus dans le cyberespace. Dans un monde globalisé, les liens visités par les internautes, les contacts ajoutés et les commentaires postés sur les réseaux sociaux représentent des indices importants permettant de reconstituer le profil des individus et leurs intentions. Le programme PRISM est à cet égard emblématique. Si le cyberespionnage n’est pas une pratique surprenante, c’est l’ampleur du contrôle et la quantité des données collectées qui sort de l’ordinaire.

Les agences de renseignement ont également développé de nouvelles structures pour s’adapter au cyberespace. En France, l’Agence Nationale de Sécurité des Systèmes d’Informations (ANSSI) a été créée en 2008 avec pour mission de développer des capacités de protection, de prévention et de réaction face aux attaques informatiques. Ses missions incluent la détection et la réaction face à une attaque informatique, la prévention de la menace, le conseil et soutien aux administrations et operateurs d’importance vitale ainsi que l’information régulière du public sur ces menaces[17]. Si la cyberdéfense est l’apanage de l’ANSSI, les missions offensives sont du ressort de la DGSE. Au Royaume-Uni, le Center for the Protection of National Infrastructure (CPNI) surveille les infrastructures essentielles du pays, tandis que la protection de l’informatique gouvernementale contre les cyberattaques est confiée au Communications and Electronic Security Group (CESG). Enfin, le Government Communications Headquarter (GCHQ) est chargé depuis 1946 des activités de renseignement électronique. Depuis 2010, deux pôles existent: le Cyber Security Operations Center (CSOC) dédié à la surveillance du trafic internet et l’Office for Cyber Security, harmonisant les politiques gouvernementales en matière de cybersécurité. Au niveau national, ces différentes organisations coopèrent afin de répondre au mieux aux menaces déterritorialisées, et ce d’autant plus que la distinction entre renseignement intérieur et extérieur s’efface. Il n’existe donc pas un cloisonnement très stricte et les agences nationales échangent en permanence afin d’être plus efficaces.

Enfin, dans ce contexte de déterritorialisation des menaces, les agences ont renforcé leurs partenariats avec leurs homologues étrangers. Cette coopération s’est fortement développée après les attentats du 11 Septembre dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, les services ayant des intérêts convergents. Dans le cadre de PRISM par exemple, la NSA a fortement coopéré avec les services anglais (GCHQ)[18]. D’autres initiatives ont vu le jour au niveau de la coopération multilatérale. Ainsi l’agence européenne chargée de la sécurité des réseaux et de l’information (ENISA) cherche à faciliter l’échange de meilleures pratiques, et à faciliter le contact entre les institutions (nationales, européennes) et les entreprises. Elle supporte les institutions de l’UE mais également Europol et le European Cybercrime center (EC3)[19].  Enfin, face à la montée de la cybercriminalité, Interpol, organisation de lutte contre la criminalité regroupant 188 Etat membres, s’est dotée en 2008 d’une unité informatique légale. Le développement de cette coopération, bilatérale, régionale ou internationale permet le partage de bonnes pratiques et la mise en commun des expériences des différents Etats membres.

           

Les agences cherchent à développer leurs capacités pour faire face aux menaces liées au cyberespace, se réorganisent et mettent en place une amorce de coopération internationale afin d’assurer une plus grande efficacité. On serait donc tenté d’affirmer qu’elles ne sont pas bousculées par la déterritorialisation des menaces et qu’elles s’adaptent sans heurts à ces évolutions. Plusieurs faits viennent cependant remettre en cause cette vision optimiste : l’absence de contrôle des agences dans le cyberespace (A), l’absence de règles et de conventions entre elles (B) ainsi que la vitesse avec laquelle les menaces virtuelles évoluent (C).

            Tout d’abord, la présence croissante des services dans le cyberespace et leur contrôle croissant des  activités des internautes se sont déroulés plus rapidement que le développement des structures de contrôle leur donnant un cadre dans lequel agir. Dans un espace déterritorialisé et virtuel, où la distinction classique entre territoire intérieur et espace extérieur s’efface, quelles peuvent être les contrôles sur les activités des agences ? Cette question est fondamentale, pourtant les changements des pratiques des agences ont largement précédé la mise en place de structures de contrôle adaptées. En France par exemple, le contrôle parlementaire sur les agences de renseignement est de manière générale embryonnaire si on le compare aux autres pays occidentaux. Le contrôle des activités des agences françaises dans le cyberespace est également très faible. Cette faille dans le système de contrôle des services pose un problème de légitimité pour celles-ci, de nombreuses voix se font entendre et critiquent le manque de transparence de leurs actions. La disparition progressive de la distinction entre surveillance intérieure et extérieure pose aussi problème en ce que les agences sont amenées à surveiller davantage les citoyens nationaux, faisant craindre à l’opinion publique le développement d’un contrôle total des faits et gestes de tous les individus.  Les réactions face au dévoilement du programme PRISM sont à cet égard emblématiques.

Malgré des tentatives de coopération internationale face au terrorisme ou aux réseaux criminels, l’un des principaux problèmes pour les agences est l’absence de doctrine claire et de règles établies dans ce domaine. Pour M. Lowenthal, « un problème majeur du cyberspace est sa nouveauté relative et la nature toute récente de la politique et de la doctrine liée au cyber conflit[20].» Ainsi, « l’usage croissant des capacités dans le cyberspace pour atteindre des objectifs stratégiques dépasse également le développement de normes de comportement partagées, accroissant les chances pour des erreurs de calculs et de compréhension qui pourraient mener à une escalade incontrôlée[21].» D’autres questions se posent-également et doivent-être définies par les pouvoirs politiques et les agences de renseignement : comment réagir face à une attaque ? Quelle réaction mettre en place ? La codification des pratiques dans le cyberespace n’en est qu’à ses débuts, mais elle est essentielle et les agences doivent rapidement parvenir à définir un cadre pour leurs activités dans la cinquième dimension. Sans remettre en cause l’existence de pratiques comme le cyberespionnage, l’accent devrait donc être mis sur « le genre de cadre international  de compréhension qu’on devrait développer afin de limiter ces activités pour que l’espionnage n’atteigne pas des niveaux intolérables[22]

Enfin, le rythme des changements dans le domaine virtuel apparaît bien plus rapide que la capacité des agences à s’adapter, à modifier leurs organisations et à développer de nouvelles capacités. Pour le DNI James Clapper, « le monde met en œuvre les technologies numériques plus rapidement que notre capacité à comprendre les conséquences sécuritaires et à atténuer les éventuels risques »[23].  Les menaces se complexifient rapidement, et il devient par exemple de plus en plus difficile pour les agences d’identifier et d’attribuer les intrusions que subissent les systèmes informatiques des Etats ou des grandes entreprises. De plus, de nouveaux outils apparaissent à un rythme rapide, modifiant les menaces qui pèsent sur les sociétés. Actuellement le cloud computing révolutionne les systèmes d’informations et les comportements des individus sur internet. Cette technique consiste à accéder à des données disponibles sur un serveur distant, géré par une tierce partie. Or ce nouveau phénomène présente un certain nombre de risques concernant la sécurité des données. Les agences sont alors contraintes de continuer à s’adapter à un environnement qui évolue plus vite qu’elles ne le peuvent. Stay ahead of the curve, ou l’idée de rester à l’avant-garde des évolutions sociétales et ne pas subir celles-ci, apparait donc de plus en plus difficile face aux menaces déterritorialisées s’exprimant dans le cyberespace.

            Il convient donc de nuancer une vision trop optimiste selon laquelle les agences de renseignement s’adapteraient sans heurts à la déterritorialisation des menaces. Celle-ci leur des problèmes, concernant principalement l’absence de structures de contrôle  bien établies pour les actions des services dans le cyberespace ou l’absence de normes partagées. Mais surtout, la vitesse avec laquelle les menaces évoluent dans le cyberespace semble aller plus vite que la capacité des agences à s’adapter à celles-ci.

           

Les agences sont-elles bousculées par la déterritorialisation des menaces ? L’exemple des menaces liées au cyberespace montre que si les menaces déterritorialisées se sont bien imposées aux agences de renseignement, celles-ci ont réagi en mettant en place de nouvelles structures et activités pour leur faire face.  Mais l’absence de règles bien établies de ce domaine assez récent et la vitesse avec laquelle les menaces déterritorialisées évoluent les prennent de cours. Il apparait donc essentiel que les agences de renseignement réussissent rapidement à se reformer, tant dans la mise en place de structures de contrôle adaptées que dans la création de normes de comportements partagées, afin de ne pas totalement perdre pied face à ces menaces déterritorialisées. Si elles n’ont pas encore perdu pied, la déterritorialisation des menaces met néanmoins les services sous une pression importante pour qu’ils accélèrent le rythme de leur évolution et de leur adaptation.                                                            On aurait néanmoins tort de sous-estimer la capacité d’adaptation des agences dont les activités apparaissent aujourd’hui plus indispensables que jamais. Une solution pourrait venir de la reterritorialisation du cyberespace. On peut en effet constater la volonté de certains Etats d’accroitre leur contrôle sur cette dimension virtuelle. « Un modèle de management étatique aurait pour conséquence des régulations internationales sur le contenu en ligne […] et des opportunités croissantes pour les opérations de surveillances et de renseignement  d’Internet ».[24] La remise en cause de la gouvernance actuelle d’Internet et la volonté de reformer celle-ci aura une importance majeure pour les cybermenaces et pourrais faciliter le travail des agences de renseignement. 

 

      N.Z., étudiant du Master 2 en 2016-2017

 

[1] Cynthia Ghorra-Gobin, Dictionnaire des mondialisations, A. Colin, Paris, 2006, page 12

[2] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénieAnti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972, et Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980 cité in “Déterritorialisation” [en ligne] [ page consultée le 02/11/2016]

[3] John Gray, 2003 cité in Richard J. Aldrich (2009) “Global Intelligence Co-operation versus

Accountability: New Facets to an Old Problem”, Intelligence and National Security, 24:1, 26-56, [en ligne] [page consultée le 02/11/2016]

[4] Jean-Marie Bockel, « La cyberdéfense : un enjeu mondial, une priorité nationale », Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées n° 681 (2011-2012) – 18 juillet 2012 [ en ligne ] [ page consultee le 15 octobre 2016 ].

[5] E. Rosenbach et A. Peritz. « Cyber Security and the Intelligence Community. » Memorandum, « Confrontation or Collaboration? Congress and the Intelligence Community, » Belfer Center for Science and International Affairs, Harvard Kennedy School, July 2009 [en ligne] [page consultée le 24/11/2016]

[6] Stella Marie (pseudonyme), « La menace déterritorialisée et désétatisée : le cyberconflit », Revue internationale et stratégique, n°49, 2003/1 [en ligne] [page consultée le 05/11/2016]

[7] James A.Lewis, «Rethinking Cybersecurity – A Comprehensive Approach» – CSIS – septembre 2011 [en ligne] [page consultée le 30/10/2016]

[8] Stella Marie (pseudonyme), « La menace déterritorialisée et désétatisée : le cyberconflit », Revue internationale et stratégique, n°49, 2003/1 [en ligne] [page consultée le 05/11/2016]

[9] James A.Lewis, «Rethinking Cybersecurity – A Comprehensive Approach» – CSIS – septembre 2011 [en ligne] [page consultée le 30/10/2016]

[10] Mark M. Lowenthal, Intelligence: From Secrets to Policy, SAGE Publications, 2011-10-11.

[11] CSIS, Significant cyber incidents since 2006 [en ligne] [page consultée le 12/11/2016]

[12] Ministère de la Défense, Livre Blanc de la Défense 2013, page 10 [en ligne] [page consultée le 24/10/2016]

[13] Ministère de la Défense, Livre blanc de la Défense 2008, page 53 [en ligne] [page consultée le 24/10/2016]

[14] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

[15] Jean-Marie Bockel, « La cyberdéfense : un enjeu mondial, une priorité nationale », Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées n° 681 (2011-2012) – 18 juillet 2012 [ en ligne ] [ page consultée le 15 octobre 2016 ].

[16] Ibid.

[17] ANSSI, « Missions » [en ligne] [page consultée le 12/11/2016]

[18] « Comprendre le programme PRISM », Le Monde, 11/06/2013 [en ligne] [ page consultée le 24/10/2016]

[19] ENISA, “Cybersecurity Cooperation, defending the digital frontline” [en ligne] [page consultée le 02/11/2016]

[20] , Mark M. Lowenthal, Intelligence: From Secrets to Policy, SAGE Publications, 2010-2011.

[21] Ibid.

[22] James Lewis, “Conflict and Negotiation in Cyberspace”, February 2013 [en ligne] [page consultée le 23/10/2016]

[23] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

[24] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

Les guerres françaises du XXIe siècle

24 Août

En attendant la rentrée et la retour des analyses des étudiants du Master II sur la (malheureusement) très riche actualité des conflits internationaux, nous avons le plaisir d’annoncer la publication d’un nouvel ouvrage de Thomas Hernault, ancien étudiant du Master qui continue de faire honneur à sa formation en poursuivant sa réflexion sur la conflictualité contemporaine. Quelques mots de présentation de l’ouvrage :

« A une époque où les puissances occidentales privilégient forces spéciales, groupements commandos et forces de projection, l’auteur nous emmène, à travers une étude historico-descriptive, dans les étendues sableuses d’Afghanistan, du Mali, mais aussi dans les ciels libyen et irakien pour suivre les troupes françaises à travers deux décennies de guerres modernes. Un écrit de 312 pages façonné de pensées militaires et de rétrospectives. En effet, l’auteur nous embarque, à la lueur d’interviews et de carnets mémoriels, dans les premiers pas de l’aviation militaire. On observe méthodiquement la fulgurante rupture stratégique apportée par l’alchimie des moyens terrestres et aériens dans la Première et Seconde guerre mondiale, mais également l’édification des premières doctrines d’emploi des forces françaises en Indochine et en Algérie. Le tout, sans omettre les opérations aéroportées de plus petite envergure telles que les sauts sur Kolwezi et Birao. A cela s’ajoute une partie détaillée de présentation des Forces spéciales du COS, des unités commandos, de la composante aérienne, des escadrons héliportés, ainsi que de la 11 BP« .T. Hernault

Encore bravo à Thomas Hernault (Les guerres françaises du XXIe siècle, Paris, Atelier Fol Fer, 2016,  312 p, 24 euros) !

MILITAIRES FRANÇAIS ET JOURNALISTES SUR LES THÉÂTRES D’OPÉRATION EN AFRIQUE : SERVAL, SANGARIS ET BARKHANE À L’ÉPREUVE DE L’INFORMATION

22 Déc

De la « guerre sans images » au Mali à l’opération « inédite » de la France au Sahel, en passant par le « piège » centrafricain, autant de titres provocateurs qui rappellent la place des médias dans l’actualité de Défense : en première ligne !

Toute guerre est en effet un moment propice à la fabrique de l’information médiatique. Pressés par une opinion publique de plus en plus désireuse d’en connaître, les journalistes, acteurs de l’information, et les militaires, maîtres des opérations, sont amenés à cohabiter sur les mêmes théâtres d’intervention. Pourtant, l’aspect confidentiel des missions militaires s’avère peu compatible avec un traitement médiatique qui se voudrait totalement transparent. La conflictualité qui découle a priori de cette divergence dans le rapport à l’information nous amène naturellement à nous demander pourquoi il est nécessaire de montrer la guerre et que faut-il en montrer ? En sus de ces questions, quels sont les mécanismes mis en œuvre pour favoriser la collaboration entre journalistes et militaires sur les théâtres d’opération, au regard des contraintes et besoins de chacun ?

Journalistes et militaires en zone de guerre : l’héritage d’une relation complexe

 

Depuis la naissance du reportage de guerre en Europe, lors de la Guerre de Crimée (1853-1856) et la Campagne d’Italie (1858-1860) et aux États-Unis, durant la Guerre de Sécession (1861-1865), des photographes sont invités à suivre les unités combattantes afin de rapporter des nouvelles du front à l’opinion publique. La fonction de « reporter », devenue par la suite « Grand Reporter », est pourtant apparue sous la plume de Stendhal dès 1829, pour désigner un journaliste ayant acquis une certaine notoriété et dont le métier consiste à collecter des informations utiles au public visé. En outre, les révolutions continues des Technologies de l’information et de la communication (TIC) ont permis aux reporters envoyés sur le terrain dans le cadre des différents conflits d’accroître considérablement leur production et diffusion d’informations. Mais dans le même temps naissait le débat sur la « manière » de rapporter les faits, avec une question sous-jacente : quelle place accorder à l’interprétation personnelle dans la retranscription de la réalité ?

Pendant les deux guerres mondiales, la mise en place d’une censure systématique par les autorités politiques et militaires témoigne de la dimension stratégique de l’information en période de conflit. La liberté de la presse est suspendue au profit des services d’information et de relations publiques pilotés par les gouvernements, faisant des journalistes des relais de la propagande de guerre. C’est aussi à cette période que le reportage filmé naît. Sa capacité à révéler la réalité des événements, notamment lors de la guerre du Vietnam, en fait un outil majeur d’information de l’opinion publique. Il est aussi à l’origine de la détérioration des relations entre les journalistes et les militaires puisque les médias américains sont alors accusés d’avoir trahi l’armée, en particulier lors de l’offensive du Têt en 1968[1], pour avoir montré en direct l’horreur de la guerre.

Dès lors, les acteurs principaux de l’information, les journalistes en l’occurrence, n’ont plus jamais pu accéder librement aux zones de combat. Ils doivent dorénavant systématiquement obtenir l’aval des autorités militaires ou gouvernementales pour pouvoir pratiquer leur profession sur les théâtres d’opération par le biais d’accréditations. Ils sont également soumis à des « mécanismes de contrôle », comme le système de pool inventé par l’armée américaine lors de la première guerre du Golfe (1990-1991), un encadrement qui aurait pour vocation de contrôler les flux d’informations, tout en entraînant un sentiment d’assimilation des médias aux troupes avec lesquelles ils étaient embarqués. L’objectivité de l’agent médiatique s’en est trouvée inévitablement remise en cause.

Ainsi, lorsque la France lance sa vaste offensive au Mali le 11 janvier 2013, dans le cadre de l’opération Serval, elle intervient, forte de ses expériences en ex-Yougoslavie et en Afghanistan et des observations de ses alliés. C’est pourquoi l’armée française réitère le principe de l’encadrement des journalistes. Il en est de même pour les opérations Sangaris, en République centrafricaine (RCA), et Barkhane qui prend la suite de Serval en août 2014 et englobe les pays de la Bande sahélo-saharienne (BSS) : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad.

Armées et médias : quels rapports à l’information ?

 

L’évolution des moyens de production et de diffusion avec l’affirmation de la société de l’information au tournant des années 1970, consacre la notion de « guerre en direct »[2]. L’impression d’un « triomphe de l’information »[3] est néanmoins contrebalancée par une remise en cause de la qualité même de cette information qui doit sans cesse s’adapter à la contraction de l’espace-temps. Les médias, émancipés de la tutelle militaire et armés des nouveaux moyens de communication, peuvent à présent dénoncer voire anticiper les conflits, portés par la liberté de la presse insufflée par la démocratie. Mais face à cette logique de libéralisation, le danger majeur est bel et bien de tomber dans une forme d’« hystérisation de l’événement »[4]. Les forces armées, quant à elles, sont contraintes de s’adapter à cette société de l’information, tout en maintenant la discrétion et l’« effet de surprise » intrinsèques à leurs missions.

Les médias, les acteurs de l’information en général, ont acquis un rôle de contre-pouvoir essentiel au terme d’un long processus de professionnalisation, comme le prédisait Edmund Burke en 1787. Ils doivent écrire « l’histoire au présent », pour reprendre la formule d’Albert Camus, avec la volonté « d’expliquer, de mettre en situation, d’interroger et de critiquer »[5]. C’est d’ailleurs en cela qu’elle s’avère « l’outil le plus efficace pour imposer la transparence aux pouvoirs et pour les obliger à rendre compte à l’opinion »[6]. Les médias sont ainsi des acteurs incontournables du débat démocratique puisqu’ils assurent le relais des informations nécessaires aux citoyens dans la prise de décisions communes. Leur responsabilité éthique va donc de soi[7].

Mais la pratique journalistique ne peut s’exercer véritablement que si la liberté de l’information est effective. L’indépendance des médias est effectivement indispensable au bon fonctionnement de la démocratie, ce que confirme l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 en France : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre des abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » L’ONG Reporters sans frontières (RSF), fondée en 1985, s’inscrit d’ailleurs dans la lignée du principe de liberté d’expression et d’information. Toutefois, l’objectivité et la liberté de la presse sont remises en question du fait de l’accélération du temps médiatique. Ainsi, les chaînes d’information en continu sont forcées de prendre en compte les contraintes économiques et le souci d’immédiateté consacrant « l’instantané », le « scoop », le « buzz », le marketing et le sensationnel.

Dans le même temps, les forces armées ont rapidement saisi l’enjeu qu’il y avait à « Conquérir les cœurs et les esprits » des populations locales lors des interventions à l’étranger, pour reprendre les termes du général américain David Petraeus dans le COIN[8] Field Manual de 2007. La conquête de l’opinion publique est une condition de la légitimation d’une Opération extérieure (OPEX). Les autorités militaires sont donc dépendantes de l’image que les médias vont véhiculer d’une mission. En bref, l’adhésion de l’opinion publique à une intervention réside dans la compréhension des enjeux qu’elle en a. Le rôle des médias paraît alors substantiel.

Entre médiatisation et conduite des opérations, la gestion des représentations dans l’opinion publique

 

La « conquête » de l’opinion publique n’a pas forcément lieu en amont d’une opération. Si la dégradation d’une situation est souvent observée et dénoncée par les médias, l’immédiateté de la réaction militaire ne permet pas de bâtir une légitimité d’intervention. Celle-ci se fera a posteriori, au regard de l’évolution des événements sur le terrain. Ainsi, lorsque la France entre en guerre au Mali en janvier 2013, la surprise est totale pour l’opinion publique internationale. Dans d’autres circonstances, les médias ont joué un rôle majeur dans la dénonciation des exactions commises en RCA et ont favorisé l’engagement de la France avec l’opération Sangaris, bien que l’opinion publique française n’ait soutenu réellement l’armée française qu’après la couverture médiatique des lynchages à Bangui, dans la nuit du 4 au 5 décembre 2013[9]. Force est de constater que le fait de convaincre l’opinion du bien-fondé d’une opération se fait nécessairement dans le temps long, tandis que le soutien populaire a tendance à se déliter facilement ou à réagir vivement aux images qui choquent. Mais puisque « perdre la population revient à perdre la guerre »[10], l’armée, cette « Grande Muette », est définitivement confrontée à la « planète médiatique ».

S’adapter aux nouveaux modes de fonctionnement impulsés par la société de l’information a été une volonté constante de la part du ministère de la Défense français depuis la fin des années 1990. C’est dans ce sens et par souci de visibilité que l’armée française s’est donné les moyens de construire un dispositif de relations publiques à même de répondre à ses besoins. Cet usage officiel des TIC est le témoin de la modernisation des forces armées qui veulent répondre à au moins trois impératifs : rompre avec l’idée d’une communication militaire systématiquement assimilée à la propagande, assumer une politique d’ouverture avec la volonté de transparence, tout en maintenant un degré nécessaire de confidentialité pour ne pas compromettre les opérations. Si la communication institutionnelle de la Défense est gérée par la DICoD (Délégation à l’information et à la communication de la Défense) et les SIRPA (Services d’informations et de relations publiques des armées) des différentes armées et des services de la Défense, elle s’accompagne d’une Communication opérationnelle (COMOPS), spécifique aux défis de l’information en temps de guerre. Elle est directement pilotée par l’État-major des armées.

L’« abaissement » des contraintes techniques et des barrières géographiques favorise l’explosion médiatique qui est caractérisée par un flux continu, instantané et global. C’est dans ce même champ dématérialisé que se joue la bataille pour « conquérir les cœur et les esprits »[11]. En outre, le contexte d’insécurité propre aux zones et à la nature des conflits contraint la liberté de mouvement des acteurs de l’information et donc le recueil et la diffusion des données à l’attention du public. À cet égard, le contexte des guerres asymétriques[12], comme au Mali notamment, et plus généralement dans la région du Sahel, rend difficile toute collecte d’informations objectives puisque les journalistes ne peuvent rejoindre les zones insurgées.

Malgré les risques qu’encourent les journalistes en zones de conflit, leur en interdire totalement l’accès n’est pas une option acceptable car la guerre ne peut se dérouler à huis clos, en toute impunité et à l’abri du regard des médias et donc de l’opinion publique. Si la mise en place de dispositifs « d’encadrement » des journalistes peut paraître opportune d’un point de vue sécuritaire et de confidentialité des missions, ce compromis n’en demeure pas moins « une manière » peu satisfaisante de couvrir un conflit et ne saurait, bien évidemment, se substituer à la nécessité d’une presse libre.

Comment informer face au « black-out militaire » ?

 

Plus que jamais, le risque de prises d’otages de journalistes témoigne d’un modèle de guerre qui cherche à susciter la psychose, en particulier parmi les populations occidentales. Il s’agit d’une véritable arme, également d’un commerce, pour les insurgés qui veulent obtenir l’arrêt des opérations militaires. C’est pourquoi, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, avait justifié le « verrouillage » de la communication militaire lors de Serval[13] en avançant l’argument de la crainte de voir les prisonniers d’AQMI[14] faire l’objet de représailles d’autant que, du 16 au 19 janvier 2013, l’organisation terroriste avait réalisé une prise d’otages de vaste ampleur, à In Amenas, au sud de l’Algérie, en plein Sahara. L’organisation terroriste réclamait entre autres, l’arrêt immédiat de l’intervention française au Mali. Ainsi, l’insécurité régnante justifie les mesures prises par les autorités militaires pour dissuader les journalistes de se rendre dans des zones non maîtrisées par l’armée. La mort de Camille Lepage le 12 mai 2014 à Bangui, et avant elle, celle de ses collègues de Radio France Internationale (RFI), Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 2 novembre 2013 dans la région de Kidal, au Mali, rappellent la difficulté pour la presse d’exercer son métier.

Le principe de la censure a profondément marqué négativement les relations entre militaires et journalistes. C’est pourquoi Rudyard Kipling pouvait affirmer que « la première victime d’une guerre, c’est [toujours] la vérité ». Fred Halliday, dans The Media of Conflict, note par ailleurs qu’« il n’y a rien de tel qu’une guerre pour générer la controverse […] sur le rôle des médias dans la couverture des événements internationaux. Chaque conflit moderne a engendré des polémiques sur sa couverture médiatique »[15]. Ainsi, les militaires justifient leur contrôle au motif de « préserver la sécurité des troupes et des opérations »[16], alors que les journalistes considèrent que le principe de liberté de l’information ne peut être remis en question puisqu’il est « inscrit[e] dans les fondements démocratiques »[17]. Chaque conflit a entraîné d’importants changements sur la gestion des médias. Parmi les mutations majeures, le dispositif « d’encadrement » des journalistes sur les théâtres d’opération a cherché à trouver un compromis entre la liberté quasi totale (guerre du Vietnam) et le contrôle trop ferme des agents de l’information, qui s’inscrirait alors dans la pratique de la censure (première guerre du Golfe).

D’un point de vue journalistique, la mise en place de dispositifs « d’encadrement » des médias repose sur un accord de confiance avec l’armée. Cette dernière doit naturellement prendre en compte le respect des principes démocratiques, dans ce cas précis, l’accès à l’information. Peu disposée à réitérer les systèmes de pool[18] mis en place par les Américains lors de la guerre en Irak en 2003, l’armée française a fait le choix dès son déploiement au Mali, puis en RCA, du « journalisme embedded » ou journalisme dit « embarqué » ou « inséré »[19]. Après avoir fait leurs demandes auprès du ministère de la Défense, les médias sont autorisés à suivre les missions à bord ou non des véhicules militaires. Pour les reporters, l’embedding permet ou donne effectivement l’accès aux zones de combats en fonction, encore une fois, des conditions réelles du théâtre d’opération en question. Cependant, dans les cas où les journalistes n’obtiennent pas de reportage « embarqué », il leur reste la possibilité d’engager un « fixeur » (de l’anglais to fix, fixer, arranger…), un accompagnateur local qui connaît la région et qui fera office de guide, de chauffeur et d’interprète.

Dans un contexte de haute tension, « l’encadrement » des journalistes par les militaires peut sembler être un « moindre mal », voire une « solution de facilité » à moindres frais, car il permet aux acteurs de l’information d’accéder à des zones de combat, qui leur seraient fermées et de continuer à informer. L’indépendance d’esprit n’est pas nécessairement remise en cause, en revanche, la dépendance physique induite peut vraiment devenir problématique. Elle l’est notamment pour les militaires. En effet, il convient de rappeler qu’un reporter « embarqué » dans un véhicule avec son cameraman sont autant de combattants en moins. En outre, cette prise en compte des journalistes représente « une charge » pour ces militaires qui doivent non seulement remplir leur mission mais aussi assurer la protection de leurs passagers, ce qui renforce d’autant leur vulnérabilité. Cette vulnérabilité concédée, d’un point de vue militaire, est acceptable car la présence de médias en 1er échelon, directement au contact, est un véritable moyen pour valoriser la progression militaire. Mais cela se fait sans aucun doute au détriment de l’indépendance de la presse, d’autant que la COMOPS a une tendance à privilégier certains médias plutôt que d’autres, comme les grandes chaînes télévisées nationales ou ouvertes sur le monde qui donnent une plus grande visibilité médiatique. Les autres médias et les indépendants doivent couvrir un théâtre par leurs propres moyens et se livrent à une concurrence effrénée.

La cohabitation militaires-journalistes sur les théâtres d’opération : un mariage de nécessité ?

 

La cohabitation entre journalistes et militaires en milieu hostile est une réalité, bien qu’ils entretiennent une méfiance réelle les uns vis-à-vis des autres. Pourtant, certaines actions majeures viennent remettre en question ce climat de tension. Amenés à travailler ensemble, pour ne pas dire « condamnés », l’institution militaire et les médias doivent trouver un terrain d’entente en amont des missions qui leur sont confiées ou qu’ils ont à couvrir. Les stages de sensibilisation des journalistes aux zones de conflit organisés par le ministère de la Défense au Centre national d’entraînement commando (CNEC) en sont un exemple.

Par ailleurs, la présence d’un officier de presse ou OffCom aux côtés des unités combattantes et chargé de faire le lien avec les médias est un élément majeur dans le dispositif global de la COMOPS. L’OffCom doit donc s’efforcer de comprendre les médias. Dans le cadre de l’embedding, en particulier, il s’assure de la protection des journalistes et fait en sorte que ceux-ci ne nuisent pas à la conduite des opérations. Cela implique de sa part un grand sens de la pédagogie. L’OffCom, en tant que premier communicant militaire, répond pleinement à ce que l’ancien chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Irastorza en dit : « communiquer est un acte de combat ». Le déploiement systématique des communicants militaires lors des opérations, du Mali au Sahel, en passant par la RCA, s’est institutionnalisé. Sur le théâtre malien en particulier, les journalistes ne pouvaient interpeller directement un soldat pour obtenir son témoignage sans l’approbation des OffCom et étaient constamment réorientés vers les centres opérationnels. En revanche, la gestion médiatique de Sangaris en RCA ne transitait pas autour de l’OffCom puisqu’il s’agissait de combler la frustration qu’avaient rencontrée les journalistes lors de Serval et donc de les laisser libres de tout mouvement.

L’OffCom, sur le terrain, est un élément indispensable de la COMOPS puisqu’il assure la gestion des relations avec les médias. Il est aussi un « facilitateur » qui permettra aux reporters de remplir leur devoir d’information, tout en veillant au maintien de la confidentialité des missions. « Communiquer sans trop en dire »[20], tel est l’exercice auquel se livrent les communicants de la Défense avec l’appui des équipes images.

Pourquoi montrer la guerre et qu’en montrer ?

 

« Montrer la guerre », c’est considérer qu’il y a naturellement une utilité à transmettre des images du front. Cette information vise à expliquer les circonstances d’un conflit. Elle s’accompagne d’images qui sont réellement capables de mobiliser les individus autour d’une cause. En effet, c’est par, pour ou à cause de l’émotion qu’elles suscitent que l’opinion découvre et appréhende la supposée « réalité » de la guerre. Les journalistes estiment donc que leur prise de risques est nécessaire, voire un « devoir », selon Nahida Nakad, Grand Reporter chez TF1 et ancienne directrice de la rédaction de France 24, que c’est « l’essence » même du métier de reporter, ajoute Martine Laroche Joubert. Cette prise de risques constituerait la condition incontournable pour que l’opinion publique soit informée et consciente des réalités de la guerre ; une opinion publique qui sera alors en mesure de soutenir, d’adhérer ou de révoquer une intervention militaire.

L’information est un enjeu crucial au cœur des guerres contemporaines. Ce constat, qui fait état d’une rencontre obligée entre les mondes journalistique et militaire sur les théâtres d’opération, rappelle surtout le rapport divergent que chacune de ces professions entretient vis-à-vis de cette information. Si la fonction première des médias consiste à sensibiliser l’opinion publique sur les événements, au nom de la liberté de l’information et du « droit de savoir », à l’opposé, dans le cas des armées, l’information est davantage considérée comme faisant partie intégrante de la planification opérationnelle. Il en découle, par conséquent, pour les armées, un besoin de confidentialité inhérent au succès des missions que le pouvoir politique leur confie. Or les conflits actuels se déroulent au beau milieu de la « société de l’information », ce qui implique naturellement pour la Grande Muette une obligation d’adaptation. Pour ne pas être condamnée à perdre en visibilité au cœur de ce paradigme sociétal selon lequel « tout se voit, se dit et se sait ». 

La normalisation des relations entre militaires et journalistes est donc contrainte par les circonstances de la guerre. En effet, « les deux structures ont appris à coexister ». Au-delà de la réalité d’une cohabitation, il y a bien l’exigence d’un « mariage de raison ». Les stages de sensibilisation comme au CNEC ou le rôle d’intermédiaire que tient l’OffCom sur les théâtres d’opération, apparaissent comme des pistes intéressantes pour créer, ou au mieux, au moins initier, une relation de confiance durable. D’ailleurs, c’est au travers de cette « entente professionnelle » que les militaires et les journalistes seront en mesure de déterminer, en conscience, pourquoi il faut absolument montrer la guerre et ce qu’il faut en montrer. Ces problématiques, qui constituent finalement le cœur de la conflictualité, ne peuvent être résolues qu’en considérant la responsabilité qu’ont les journalistes, parce que c’est leur vocation, et les militaires, parce qu’ils sont également les témoins actifs du conflit, à informer l’opinion publique. La responsabilisation de ces acteurs suppose une prise de conscience contrôlée du poids émotionnel que génèrent les images de guerre et la nécessité de les expliquer afin de rappeler la complexité inhérente à tout conflit. Ce mariage de raison doit en outre impérativement reposer sur un respect de la dignité humaine. Il n’est pas utile de « tout » montrer surtout quand cela est difficilement acceptable au regard de l’éthique. Finalement, montrer la guerre, c’est faire des choix afin de ne pas être tenté d’instrumentaliser l’émotion de l’opinion publique.

 

À l’évidence, militaires français et journalistes présents sur les théâtres d’opération de Serval à Barkhane en passant par Sangaris, sont des témoins de la guerre. En partant de la relation a priori conflictuelle qui les oppose, un « mariage de raison » semble nécessaire pour offrir une meilleure information. Pourtant, la méfiance persiste. Elle s’explique notamment parce que journalistes et militaires ne font pas partie de la même « unité ». En effet, à la différence des soldats qui forment un « esprit de corps »[21], une entité propre caractérisée par la cohésion nécessaire entre « frères d’armes », la diversité journalistique et les impératifs commerciaux brisent en quelque sorte la solidarité entre les médias. Ces derniers doivent « rapporter » de l’information tout en subissant les pressions médiatiques et économiques de leurs rédactions, l’insécurité qui pèse sur l’exercice de leur métier et les différents compromis qui doivent, malgré tout, leur permettre d’exercer leur profession. Cette différence entre l’unité et la pluralité nous semble fondamentale puisqu’elle peut expliquer pourquoi, l’institution militaire déploie souvent des mécanismes de « repli » sur elle-même. Tout système cherche fatalement à se protéger… Or, ce besoin de sécurité ne doit pas couper les liens établis par le triangle relationnel militaires-journalistes-opinion publique et entraver la transparence souhaitée par les médias. En effet, bien qu’une transparence absolue du champ de bataille ne soit pas envisageable, la guerre ne doit pas pour autant se dérouler à huis clos. Cette pratique favoriserait assurément des actes et des dérives répréhensibles et, au-delà, un sentiment d’impunité insupportable. Les journalistes doivent lutter pour recouvrer ou gagner leur liberté d’information sans toutefois exiger des militaires qu’ils renient leur identité. Certes, « la guerre est passionnante par la force des choses », comme l’affirme Jean-Pierre Perrin[22], mais on aurait tort de manipuler la vérité au profit d’une des entités. L’enjeu de cette relation repose donc sur la recherche d’un compromis, une confiance professionnelle réciproque et le respect de l’opinion publique qui demeure et demeurera, in fine, le seul véritable curseur de la démocratie.

Hélène Rolet, d’après son mémoire d’IEP soutenu en juin 2015

[1] BARBÉRIS, Patrick (réal.). Vietnam, la trahison des médias. Zadie Productions, ARTE France, 2009. 90 min. Documentaire.

[2] WOLTON, Dominique. « Traitement de la guerre par les médias, guerre et déontologie ». CNRS THEMA [En ligne]. 2004, n° 2, p. 58 [Consulté le 2 janvier 2015]. Disponible à l’adresse : http://www2.cnrs.fr/sites/thema/fichier/numero_002.pdf

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] LEPRETTE, Jacques, PIGEAT, Henri (sous la dir. de). Éthique et qualité de l’information. 1re éd. Paris : Presses universitaires de France. 2004, p. 4 (Coll. « Cahier des sciences morales et politiques »).

[6] Ibid.

[7] L’éthique et la déontologie des journalistes se construit progressivement au cours du temps avec la Charte des devoirs professionnels des journalistes français de 1918, revue en 1938, puis, finalement en 1971, avec la Charte de Munich. Cette dernière est rebaptisée en 2011 « Charte d’éthique professionnelle des journalistes ».

[8] COIN est l’acronyme de Counter-insurgency.

[9] LAGNEAU, Laurent. « L’opération Sangaris est peu soutenue par l’opinion publique ». Blog Zone militaire, opex360.com [En ligne]. 2013, mis en ligne le 9 décembre [Consulté le 10 mai 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.opex360.com/2013/12/09/loperation-sangaris-est-peu-soutenue-par-lopinion-publique/

[10] HECKER, Marc, RID, Thomas. « Communication en opérations extérieures : évolution du traitement médiatique des opérations ». Les Documents du C2SD [En ligne]. 2009, n°102, p. 6 [Consulté le 4 janvier 2015]. Disponible à l’adresse : http://fr.calameo.com/books/000419540f20f62f3ed5b

[11] FRANCART Loup, Général (2s), « La gestion de l’environnement psychologique dans les opérations extérieures », Synthèse, Institut de relations internationales et stratégiques, 2000, p. 2.

[12] ZERBIB, Romain. « La guerre asymétrique : matrice des conflits du futur ? ». Les Echos  [En ligne]. 2014, mis en ligne le 1er décembre [Consulté le 21 mars 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-119350-la-guerre-asymetrique-matrice-des-conflits-du-futur-1070020.php#. La guerre asymétrique est caractérisée par « une recherche davantage tactique à travers des moyens irréguliers, autrement dit, en dehors du cadre culturel, technologique et procédural de la partie rivale ».

[13] Le « verrouillage » s’est étendu sur une durée courte, le temps de libérer les otages et non pas durant la totalité de la mission.

[14] Envoyé spécial, Mali : gestion de crise, reportage de A. Burel, P.-J. Perrin et al., diffusé sur France 2, le 31 janvier 2013. Disponible à l’adresse : http://www.dailymotion.com/video/xx6p22_dans-les-coulisses-de-la-gestion-de-crise-au-mali-envoye-special-france-2_news

[15] LALIZOU, Amandine. Le traitement de l’information par les journalistes et les correspondants de guerre dans les zones de conflit armé. [En ligne]. Mémoire de droit de la communication. Paris : Université Panthéon-Assas, 2010, p. 5. Format PDF. Disponible sur : https://docassas.u-paris2.fr/nuxeo/site/esupversions/03ef7447-7542-4f06-b485-c25460c802d1 [Consulté le 12 mars 2015].

[16] BOUBÈYE MAIGA, Tiégoum. « L’Information en temps de guerre : la vérité, première victime ». Maliweb [En ligne]. 2013, mis en ligne le 26 février [Consulté le 10 mars 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.maliweb.net/insecurite/linformation-en-temps-de-guerre-la-verite-premiere-victime-130177.html

[17] BOUBÈYE MAIGA, Tiégoum, op. cit.

[18] « Cette organisation des reportages collectifs, encadrés par les militaires, autour d’une seule caméra, donc d’une unique source d’images ». BUFFI, Olivia. « Guerre du Golfe : le précédent de 1991 ». LeMonde.fr [En ligne]. 2003, mis en ligne le 22 février [Consulté le 15 mai 2015]. Disponible à l’adresse : http://abonnes.lemonde.fr/actualite-medias/article/2003/02/22/guerre-du-golfe-le-precedent-de-1991_310368_3236.html

[19] Les deux traductions sont possibles. L’armée française préférera le terme « embarqué » qui traduit bien sa vision de la coopération avec le milieu journalistique.

[20] Envoyé spécial, Mali : gestion de crise, reportage de A. Burel, P.-J. Perrin et al., diffusé sur France 2, le 31 janvier 2013. Disponible à l’adresse : http://www.dailymotion.com/video/xx6p22_dans-les-coulisses-de-la-gestion-de-crise-au-mali-envoye-special-france-2_news

[21]  OGER, Claire. « De l’esprit de corps au corps du texte : cohésion militaire et dissolution journalistique ». Langage et société [En ligne]. 2000, n° 94, p. 9-43 [Consulté le 26 décembre 2014]. Disponible à l’adresse : http://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2000-4-page-9.htm

[22] PÉCOUT, Gilles, ZVI, Ben-Dor (sous la dir. de). « Les reporters de guerre entre observation et engagement ». SAVOIRS ENS [En ligne]. 13 avril 2012, Paris. Disponible à l’adresse : http://savoirs.ens.fr//expose.php?id=900

ETAT ISLAMIQUE : AUTOPSIE D’UNE PUISSANCE NOUVELLE

8 Déc

Etudes géostratégiques vous propose un compte-rendu à partir des notes de Claude-Henry Dinand, étudiant en Master 1 à l’IEP et membre de l’ANAJ, de la conférence donnée par le Pr PATRICE GOURDIN, professeur de géopolitique à l’Ecole de l’Air, membre de l’équipe pédagogique du Master II Histoire militaire et auteur de Géopolitiques : manuel pratique, ce samedi 5 décembre en partenariat avec l’IHEDN (association régionale Marseille-Provence), ainsi que le diaporama de la conférence.

0 Califat.pptx

Introduction

            Par définition, la puissance  se caractérise comme la «  capacité de faire ou d’empêcher de faire » (Serge Sur). De la même façon, un État se définit sur la base du triptyque : « autorité politique, population, territoire ». Or, traditionnellement un État, au sens d’État nation, ne peut être reconnu comme tel au sens juridique sans reconnaissance de la communauté internationale. Par conséquent, l’État Islamique pourrait être considéré comme un État de fait et non de droit. Il convient de l’analyser selon trois critères : son assise territoriale, sa population et ses références idéologiques.

 

Son assise territoriale (Source : carte ISW : ISIS Sanctuary, 15/09/2015)

            Le territoire de Daech est à cheval sur l’Irak et la Syrie et se caractérise par des reliefs variés.  Il constitue un carrefour majeur sur un axe Europe – Asie en passant par le Croissant fertile. Il s’agit d’un point de passage entre Mer Méditerranée et Golfe Arabo-persique. La prise de contrôle des principaux axes de communication permet de couper l’« Artère vitale » de la Syrie de Bachar Al Assad. Ainsi Daech contrôle un certain nombre de ressources. Tout d’abord, la gestion de l’eau et des ressources agricoles permettent d’assurer l’approvisionnement et la viabilité économique de son territoire avec le contrôle d’une partie importante de la production des deux pays. Les ressources agricoles, notamment le coton utilisé par les industries textiles turques, permettent à Daech d’alimenter les populations et d’exporter. En septembre 2015, le ministre des Affaires étrangères irakien annonçait ainsi que 40% de la production agricole du pays était sous contrôle de Daech. En matière de ressources hydrocarbures, celles-ci représenteraient environ 50% des revenus de Daech (Source : Financial Times, World Energy Atlas et Thomas Van Linger) réparties entre exportations et utilisation pour l’armement mécanisé de Daech. Cette autosuffisance en matière pétrolière permet ainsi à Daech d’exister en tant qu’entité politique et militaire. Enfin, les richesses archéologiques avec 4 000 sites sous contrôle permettent d’entretenir un vaste réseau de contrebande. En conclusion, Daech dispose d’un capital inédit en matière de ressources matérielles estimé à environ 2 200 milliards d’euros. Selon l’un des responsable de l’Organisation État Islamique, Daech disposerait d’un budget annuel de 2,6 milliards d’euros par an ce qui témoigne de sa capacité à assurer les fonctions régaliennes d’un État classique en matière de gestion financière.

Sa population

            D’une manière générale, les populations ont accueilli Daech avec une certaine passivité car ces dernières étaient en général marginalisées par leur pouvoir central. Représentant entre 8 et 10 millions sur les deux pays, il s’agit essentiellement de populations jeunes (Source : Graphique Perspective Monde : U.S. Census Bureau International Data). Les zones contrôlées sont majoritairement de peuplement faible en raison d’un espace étendu en milieu aride et désertique. Ces populations sont en dessous du seuil de pauvreté (cf : PIB et IDH de l’ONU qui situent Irak et Syrie sous le seuil inférieur 2$/jour/habitant) et soumis au régime financier du Califat qui leur inflige impôts et amendes. Le noyau de cette population est arabe de confession sunnite et cohabite avec de nombreuses communautés ethniques et religieuses telles que les chiites et les Kurdes. On constate également une survivance de la logique tribale avec une allégeance traditionnelle des tribus irakiennes et syriennes à des systèmes de fonctionnement autonome en résistance à l’autorité politique centrale.

Ses références idéologiques.

La zone de jonction entre la Syrie et l’Irak constitue un carrefour privilégié au Proche Orient. Cet espace se distingue comme celui de l’Islam des origines et, réciproquement, comme celui du clivage originel de cette confession religieuse. Le projet de Daech, porté par son calife Abou Bakr al-Baghdadi, est de restaurer le régime califal, de procéder à un retour aux origines avant le massacre de 1258 par les Mongols. La restauration du califat abbasside salafiste, pris en 1258 par les Turcs permettrait d’envisager le retour à l’unité du Maghreb à la Transaxiane. En effet, suite aux Accords Sykes -Picot signés par les Français et les Anglais en 1916, l’imaginaire collectif des populations locales a majoritairement rejeté le tracé des frontières reconnues par la communauté internationale comme en témoigne le cas des communautés kurdes réparties sur plusieurs États. Ainsi les indépendances récentes de l’Irak (en 1932 ou 1958) et de la Syrie (en 1946 ou 1963) ont contribué à la tentative de formation d’une mémoire collective qui reste encore très jeune. Ayant construit des projets différents par leur approche, des mouvements ont effectué des tentatives politiques dans les années 1950 comme en témoigne le projet laïc et socialiste, faisant de l’islam une référence culturelle du Baas en 1947 ou encore celui de Nasser par sa nationalisation du canal de Suez en 1956. Ces voies ont fini dans l’impasse, renforçant l’idée d’une impossible modernisation du monde arabe. Ainsi, ces différentes tentatives ayant échoué, Daech tente, à son tour, de créer une perspective pour le monde arabe, celui d’un retour à la puissance califale. Rejetant le modèle de l’État Nation reconnu par l’ordre international, Daech tente dès lors d’imposer son propre modèle avant de conquérir en vue de l’affrontement final annoncé dans la prophétie initiale.

Des acteurs extérieurs inefficaces

            En termes de gestion de cette nouvelle crise, la Ligue Arabe apparaît, tout d’abord, comme impuissante et divisée avec l’absence d’une ligne politique claire et efficace. Dans un contexte de guerre froide régionale, Iran et Arabie Saoudite continuent de s’opposer comme en témoigne le cas de la relance du conflit yéménite et l’envoi de troupes de l’Arabie Saoudite craignant d’être pris en étau par l’Iran pour s’imposer comme puissance régionale en alimentant les tensions avec les communautés chiites locales ce qui favorise la consolidation de Daech. À cela s’ajoute, le « trouble jeu » turc qui semble « aussi fiable que le Pakistan dans la crise de l’Afghanistan ». En effet, la Turquie d’Erdogan entretient des sympathies avec les États Unis mais semble également avoir des affinités avec le régime de Daech. S’agit d’une entente idéologique ou d’un choix par défaut pour occulter le risque de la question kurde ? Le fait est qu’à l’heure actuelle les Kurdes proposent un projet territorial et géopolitique (avec autonomie en ressources, dont l’eau et le pétrole) tout à fait viable, projet qui inquiète le gouvernement turc. Enfin, la question du rôle d’Israël doit également être considérée dans la mesure où le plateau de Golan, zone de déploiement de l’actuelle Finul sous mandat onusien, reste une zone de jonction avec la Syrie. Dans ce contexte, Israël reste nerveux à l’idée d’un potentiel approvisionnement du Hezbollah dans le Sud Liban. Sur fond d’internationalisation du conflit (Sources : Carte dans le New York Times), l’ONU reste à l’heure actuelle paralysée. Les États Unis, quant à eux, restent dans le statu quo conforme aux promesses de campagne du programme électoral du président Obama en matière d’implication des forces armées au Moyen Orient après les échecs et enlisements de l’administration Bush en Afghanistan (2001) et Irak (2003). Enfin, en ce qui concerne la Russie, celle-ci ne semble pas considérer Daech comme sa priorité. Le premier objectif semble à l’heure actuelle de « sauver le soldat Assad » en protégeant l’un ses seuls alliés stables après la chute de l’URSS. En effet par la réinstallation de troupes sur le site du port de Lattaquié, la Russie se recentre sur la logique entretenue par l’URSS, qui possédait le port de Tartous comme base navale depuis 1971, de conservation d’une fenêtre littorale en Méditerranée, ce qui contribue à l’implantation de la Russie au Proche Orient et à la réaffirmation de sa puissance sur la scène internationale. Or, la Russie semble à l’heure actuelle plus soucieuse de préserver la « Syrie vitale » en bombardant sur la façade littorale que sur les zones occupées réellement par Daech. (Sources : cartes ISW : Russian Airstrikes).

 

Conclusion : une entreprise totalitaire

            En conclusion, Daech pourrait répondre à la définition d’État ou d’entreprise totalitaire. Tout d’abord, la première condition est celle du chef unique (Abou Bakr al-Baghdadi) et du parti unique. À ce critère s’ajoute une série de pratiques comme l’embrigadement, la propagande et les massacres de masse de minorités ethniques ou religieuses. Daech s’inscrit dans le déni et la destruction des cultures autres que celles du parti dominant. Le régime et ses partisans entretiennent le culte de la mort, du sacrifice et du martyr (Slogan : « Yodo. You only die once. Why not make it martyroom ») et du rejet de la démocratie (Slogan : « No to Democracy. No to nationalism. No to arabism, No to arabism. Yes to Khilafah islamiyah »). Ainsi, le véritable problème semble aujourd’hui l’absence de culture démocratique dans les anciennes ou actuelles dictatures de Saddam Hussein en Irak et de Bachar Al Assad en Syrie. (cf : Caricature en date du 2 octobre 2015 : « Nous organiserons des élections libres dès que nous aurons terminé d’éradiquer les opposants. »). Par conséquent, il n’existe pas à l’heure actuelle de solution « clé en main » pour permettre une résolution du conflit qui passe obligatoirement par un processus de longue durée qui implique de penser la Guerre mais surtout l’Après Guerre. En attendant, on pourrait voir dans le combat mené par la coalition autour des Eats-Unis comme une guerre d’attrition pour contenir l’Etat islamique.

 

 

EN SYRIE, LA FRANCE DOIT-ELLE VRAIMENT S’APPUYER SUR LES TROUPES KURDES CONTRE DAESH ?

26 Nov

Etudes géostratégiques vous invite à lire l’article du Huffington Post consacré la question où Walter Bruyère-Ostells  propose aux côtés d’Olivier Roy des pistes d’analyse des évolutions dans le jeu d’alliance dans la lutte contre l’Organisation Etat islamique :

http://www.huffingtonpost.fr/2015/11/26/syrie-france-troupes-kurdes-daech_n_8648444.html?utm_hp_ref=france

 

LE FRONT POLISARIO : RECONVERSION DANS LE NARCOTRAFIC ET LE FONDAMENTALISME ISLAMISTE ?

11 Nov

Le problème sahraoui date des années 1970 et empoisonne les rapports du Maroc avec ses voisins, principalement l’Algérie. Pourtant, aujourd’hui la lutte pour l’indépendance semble laisser place à d’autres activités. D’après Olivier Guitta, expert en matière de sécurité, de contre-terrorisme et de stratégie des relations internationales, les premiers accords entre narcotrafiquants sud – américains et groupes armées d’Afrique de l’Ouest et de la bande saharo-sahélienne seraient du aux liens privilégiés et « liaisons dangereuses » entretenues par les FARC de Colombie et les katibas du Front Polisario au Sahara occidental, deux mouvements de guérillas révolutionnaires membres de l’ « Internationale marxiste », parmi les seules encore en activité dans le monde[1]. On peut donc se demander dans quelle mesure le Front Polisario, comme d’autres groupes combattants, devient une menace hybride dans cette zone grise qu’est le Sahel.

Tableau des mutations qui impactent le Front Polisario

La dérive intégrationniste du Front Polisario vers l’ex-GSPC algérien devenu AQMI est aujourd’hui significative, comme en atteste la reconversion emblématique de Lamine Boucheneb, ancien combattant du Polisario, d’abord dans la contrebande au Sahel, puis dans les cellules des « Signataires par le Sang » de Mokhtar Belmokhtar, dit « le borgne »[2].

La transformation idéologique de ce mouvement révolutionnaire progressiste vers l’islamisme radical et fondamentaliste remonte aux années 1980, selon Mustapha Bouh dit « Al Barazani », ex-Commissaire politique de l’armée du Polisario, qui a rallié le Maroc en 1991 : «Certes, nous ne vivons pas dans une île et tout ce qui touche l’Afrique, le monde arabe et le Maghreb nous touche! Il se peut que l’attente, les déceptions, ainsi que les idées ayant cours au Maghreb puissent toucher quelque peu notamment la jeunesse. Il se peut qu’il puisse se trouver de jeunes Sahraouis intéressés par l’islamisme radical (…) En réalité tout a commencé à la fin des années 1980. Des étudiants venus des camps de Tindouf et présents dans les universités d’Alger ou d’autres villes du nord y ont rencontré des membres du FIS (Front Islamique du Salut) qui tenaient le haut du pavé dans les facultés à cette époque. Ils ont été contaminés et sont revenus animés par l’idéologie islamiste [3]. »

             En 2005, Hametti Rabani, un des anciens leaders emblématiques du Polisario, établit un piteux constat relatif à l’état d’esprit général prédominant au sein des camps sahraouis : «Le Polisario est en situation d’échec. La majorité des anciens combattants l’ont quitté et se sont reconvertis dans les affaires en Mauritanie. De nombreux dirigeants historiques sont partis également. Restent pas mal de jeunes. Que peut leur dire la direction? Quel espoir peut-elle leur donner? Aucun, le mouvement étant dans l’impasse, alors certains, pour ne pas désespérer, se tournent vers la religion, vers Dieu. Ils n’attendent plus rien des chefs du Polisario mais tout de Dieu. Dieu remplit le vide laissé par l’idéologie passéiste de la direction du Polisario».[4]

Ainsi, l’on constate depuis deux décennies la reconversion progressive de nombreux soldats du Polisario dans l’islamisme radical, celui–ci venant combler l’abîme économique, politique, moral et social de l’enlisement de l’idéologie marxiste au cœur du combat mené par le Front Polisario. Spectatrice passive de ces évolutions, la Communauté internationale peine encore à appréhender les désintérêts multiples toujours plus croissants à son égard, au cœur de ces dynamiques actuellement à l’œuvre. Cela se caractérise par des générations de réfugiés sans travail, sans argent, et sans logement, mourant de faim dans les immensités désertes du Sahara : le fondamentalisme islamique prospère ainsi fortement sur ces terres en enrôlant des légions entières de main d’œuvre désœuvrées et sans horizons.

Concernant les mutations en cours au sein du Front Polisario, Aymeric Chauprade affirme que «500 ou 600 vétérans maghrébins d’Afghanistan se baladent, après la chute du régime des Talibans, dans cette vaste zone que j’appelle ‘l’arc intégriste du Sahara’… Depuis quelques années, un certain nombre de mouvements identitaires locaux, qui avaient, du temps de la guerre froide, adopté le marxisme-léninisme comme idéologie transnationale, changent de référentiel idéologique et optent pour l’islamisme radical (…) l’essentiel des troupes d’Al-Qaïda dans le Sahel est constitué de transfuges du Polisario… le véritable danger reste la possibilité pour les djihadistes de faire de la région un nouvel Afghanistan ». [5]

Les nouvelles générations désœuvrées sont ainsi enlisées dans une situation de statu quo permanent en vigueur depuis le cessez–le–feu de 1991, qui semble figer pour de bon les positions de cette « guerre des tranchées » de par et d’autre du « Mur des sables ». Cette situation place la victoire désormais hors de portée du Front Polisario. Cela se caractérise par la désertion de multiples dirigeants emblématiques : certains ont finalement rallié la position diplomatique officielle du Maroc, en échange de contreparties matérielles, financières, si ce n’est juridiques, alors même que les tutelles algérienne et cubaine, traditionnellement au cœur des combats tout au long des décennies 1970 et 1980, périclitent. L’influence de la Libye s’est également éteinte avec la chute du leader emblématique qu’était Kadhafi dans le cadre de l’intervention de l’ONU et de l’OTAN en 2011. Laissées à l’abandon, les katibas du Polisario tombent dès lors aisément sous le joug du terrorisme islamiste et de la criminalité organisée transnationale. [6]

Un acteur en voie d’hybridation : vers une convergence avec le narco-terrorisme

Dans les faits, le désert transfrontalier à cheval sur la Mauritanie, l’Algérie et le Mali a toujours été contrôlé par les combattants du Front Polisario depuis le Sahara – occidental (Maroc), ceux – ci établissant une véritable souveraineté territoriale officieuse sur l’ensemble de la zone. Il n’y a en effet aucune différence ethnico-culturelles et linguistiques entre les maures de Mauritanie et les sahraouis du Sud –  Maroc, de même qu’entre les ressortissants du Sud – ouest algérien et ceux du Nord – Mali, du fait de leurs liens tribaux et familiaux pérennisés des siècles durant. Concrètement, rien de ce qui peut advenir dans cette zone ne peut échapper à la vigilance ou à la complicité du Front Polisario, spécifiquement dans l’intégralité des territoires à l’Est du « Mur des sables » marocain.

Ses milices désœuvrées géreraient dans le domaine narcotique le trafic du kif marocain du nord vers le sud du continent, et de la cocaïne latino – américaine du sud vers le nord, et de l’Ouest vers l’Est, à destination finale du marché européen. Dans cette perspective, les relations entre le Front Polisario et les autorités gouvernementales maliennes se sont profondément dégradées, ces dernières allant jusqu’à supprimer en 2009 leur reconnaissance officielle de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD). Le gouvernement malien accuse délibérément le Front Polisario d’œuvrer pour le compte d’AQMI, et d’être les « principaux vecteurs » du narcotrafic de drogue, de séquestres de touristes et de ressortissants occidentaux dans la bande saharo – sahélienne, dans le sillage des accusations prononcées par les autorités gouvernementales marocaines[7].

Les milices du Front Polisario s’affirment ainsi comme un bras armé allié d’AQMI dans l’Ouest de la frange saharo – sahélienne, caractérisant la dégénérescence d’une guérilla indisciplinée et ingérable, à l’heure actuelle impliquée dans de nombreux trafics (armes, émigration clandestine, drogues, terrorisme, contrebande, carburants, et même l’aide alimentaire des camps de réfugiés) en tout genre afin de s’autofinancer, entachant d’autant plus son intégrité, et donc sa légitimité, aux yeux des autorités internationales et des bailleurs de fonds. Cela alors même qu’elle était déjà largement entamée du fait de l’appui officiel de nombreux membres du Polisario aux forces de Kadhafi avant son renversement. Le Maroc dénonce ainsi la mainmise du Front Polisario avec les cartels latino-américains à travers le rôle du Colonel Ould Laarik, depuis Tifariti, une zone contrôlée par le Polisario à l’Est du Maroc.

Dans cette perspective, les autorités gouvernementales mauritaniennes et maliennes, opérant conjointement dans le Sahara, ont mis à jour et arrêté en le 7 décembre 2010 une vaste filière du narcotrafic de cocaïne dans la zone. Cela conduisit à l’arrestation du chef du réseau, un Sahraoui nommé Soultani Ould Ahmadou Ould Baddi, alias « Sléitine », en compagnie de ses sous-lieutenants, Farha Ould Hmoud Ould Maâtallah, ancien militaire vivant dans les camps de la région de Tindouf (sud-ouest de l’Algérie), Breika Ould Cheikh, un ancien général du Front Polisario, Lahcen Ali Ould Brahim, né en 1970 à Tiaret en Algérie et lié à la tribu sahraouie Reguibate, et Mohamed Ould Laârik, chef de la police militaire du Front Polisario. Une source sécuritaire malienne, sous couvert d’anonymat, indiqua à ce propos que « le réseau a transporté de nombreuses tonnes de cocaïne pour le compte d’expéditeurs sud-américains à travers le Sahara en direction de commanditaires européens (…) Il s’agit là de l’un des trois plus gros réseaux de narcotrafiquants de cocaïne et de cannabis, qui transite la drogue du Sahara vers l’Europe, composé à plus de 90% d’éléments issus des camps du Polisario, et ayant des relais dans chacun des pays de la bande saharo – sahélienne ». Ould Baddi constituait en pratique une cheville ouvrière indispensable au réseau, une sorte de lien permanent entre AQMI, le Front Polisario, et les réseaux de narcotrafiquants locaux et étrangers opérant dans la zone.

En mars 2011, la justice malienne juge l’affaire du vol « Air cocaïne », un Boeing transportant une dizaine de tonnes de cocaïne en provenance de Colombie. L’avion s’est crashé dans le Nord-Mali en 2009, ouvrant la voie à une enquête au cours de laquelle est inculpé un ancien cadre du Front Polisario. Malgré les efforts du gouvernement algérien allié, les investigations démontrent qu’il n’est plus possible d’occulter l’implication des combattants du Front Polisario dans de nombreux trafics de la sous-région. Et plus expressément le narcotrafic de cocaïne, en particulier dans les Camps de Tindouf où résident depuis 1975 plus de 90 000 réfugiés sahraouis selon le Haut-commissariat des Nations-unies pour les Réfugiés (HCR) – plus de 165 000 selon le gouvernement algérien – à l’extrême pointe sud [8]– ouest de l’Algérie, dans la région naturelle de Saoura, à moins de 50 kilomètres de la frontière du Sahara occidental et moins de 65 kilomètres de la frontière mauritanienne.

En somme, au cœur du No man’s land qui caractérise le territoire à cheval sur le Sahara occidental, le sud-ouest algérien et le grand nord mauritanien, les combattants du Front Polisario ont bel et bien  noué des contacts avec les narcotrafiquants d’Amérique Latine, mettant à disposition leurs interconnexions multiples avec AQMI et  permettant une véritable voie alternative à l’acheminement de la cocaïne en Europe.

Robin Guillon, d’après le mémoire de fin d’études de l’IEP d’Aix, 2015.

[1] « Les sources du financement des bandes armées au Sahel », Compagnie Méditerranéenne d’Analyse et d’Intelligence Stratégique (CMAIS), 2013).

[2] « Mokhtar Belmokthar et la Katiba « Al Mouakaoun Be Dam », Note d’actualité n°298, Alain Rodier et Eric Denécé, CF2R, 20/01/2013.

[3] « Sécurité au Sahel et désarmement du Polisario », Lounès Saâd, Tribune Libre, Institut Hoggar, 24/11/2009

[4] Idem.

[5] Géopolitique, constantes et changements dans l’histoire, Aymeric Chauprade, Ellipses, Paris, 2003.

[6] « Comment le Polisario et les bandes armées maliennes s’affrontent pour le contrôle de la drogue au Sahel », Frédéric Powelton, Sahel Intelligence, 13/09/2011

[7] « Polisario – Sahel : les dessous de l’agacement de Bamako », Sahel Intelligence, 28/12/2011

[8] « Recensement des réfugiés à Tindouf : L’Impuissance du HCR », Info Sahara, 2014.

NI YOUGOSLAVIE, NI GRANDE SERBIE : LA QUESTION NATIONALE SERBE EN SUSPENS EN 1995

25 Oct

«  D’immenses cimetières et des amas de corps nous séparaient. » [1]

Prononcée par Alija Izetbegovic lors des négociations précédant les Accords de Dayton, cette phrase ne manque pas de lucidité. Comment les trois communautés de Bosnie-Herzégovine pourront-elle recréer un semblant d’unité après les déchirements et les massacres de la guerre ? Les Serbes de Bosnie-Herzégovine ne peuvent s’estimer satisfaits par le règlement du conflit malgré la création d’une entité serbe fédérée, eux à qui l’on avait fait miroiter le rattachement à la Serbie. Le seul grand gagnant des Accords de paix se trouve donc être Slobodan Milosevic, parvenu à s’imposer, assez paradoxalement, comme l’artisan de la paix dans l’ex-Yougoslavie, l’unique représentant du peuple serbe, et le continuateur de la Yougoslavie.

§ La Republika Srpska : l’amer fruit de la guerre

            « Je me considère comme serbe et je n’aime pas que l’on me désigne comme bosnienne. C’est un terme territorial, pas un terme ethnique. »[2]

Le ton catégorique adopté par Sanda Vukojevic et la teneur de son propos pour répondre à une question sur la nationalité bosnienne se révèlent lourd de sens. La Bosnie-Herzégovine d’après-guerre n’est rien d’autre qu’une construction territoriale vidée de son sens par quatre années de guerre, raccommodée tant bien que mal par les Accords de Dayton et considérée par ses citoyens serbes comme l’incarnation de leurs espoirs déçus. La Republika Sprska ne règle pas la question nationale serbe.

            Ayant combattu pendant quatre ans dans l’espoir de pouvoir être incorporés dans la RFY, les Serbes de BiH rêvaient, avec les Serbes de Serbie, de Voïvodine, du Kosovo et de Croatie, d’ un nouvel état yougoslave au sein duquel ils occuperaient la place qui leur ait dû et exerceraient le droit à l’autodétermination qui leur est aujourd’hui refusé. Il ne faut pas se méprendre sur ces propos de Jovica Rudic. Il ne prône pas la sécession, il ne se revendique pas comme séparatiste. Toutefois, il considère que l’issue de la guerre n’a pas contribué à apporter une solution satisfaisante et honorable aux Serbes hors de Serbie. Pour comprendre l’amertume du peuple serbe de Bosnie, il faut d’abord se pencher sur ce qu’est la Republika Sprska. Territoire nationalement homogène, à 98% serbe, la Republika Sprska a connu durant la guerre une véritable recomposition de sa population. Alors que durant l’offensive du printemps 1992, les Musulmans quittent le Nord et le Nord-Est du pays pour se réfugier en Bosnie centrale, tenue par le gouvernement d’Izetbegovic, les populations serbes opèrent le chemin inverse[3]. Avant la signature des Accords de Dayton, une nouvelle vague d’expulsion des populations non-serbes finit de faire de la RS une entité nationalement homogène. Il faut souligner que ce phénomène n’est pas propre aux populations serbes et à la RS. En comparant une carte de 1991 et une carte de 1996, la composition ethnique de l’ensemble du territoire bosnien a été radicalement bouleversée. Le pays qui constituait, en 1991, une Yougoslavie miniature et une véritable mosaïque nationale, se découpe à l’issue de la guerre en zones nationales quasiment pures. Sur le document 8, les zones quadrillées ou ponctuées de pois, qui matérialisent les opstine d’où aucune majorité ne parvenait à se dégager, représentent environ la moitié du pays. Or, elles ont totalement disparues sur le document 9.

Repartiition de la population ethnique de la Bosnie-Herzégovine en 1991

Figure 1 : Répartition de la population ethnique de Bosnie-Herzégovine en 1991 [4]

Répartion de la population ethnique de Bosnie-Herzégovine en 1996

Figure 2: Répartition de la population ethnique de Bosnie-Herzégovine en 1996 [5]

Les Accords de Dayton ont définitivement consacré le partage de la Bosnie-Herzégovine selon des lignes ethniques. En dépit de l’annexe 7 des Accords dont le but est d’inverser les effets du nettoyage ethnique, à la fin de la guerre, le retour des réfugiés dans leur foyer d’origine constitue plus souvent l’exception que la règle. L’article 1 de l’Annexe 7 prévoit le droit au retour de tous les réfugiés et déplacés, droit qui doit être garanti par les signataires des accords. Ces derniers ne peuvent pas interférer dans le choix de la destination des réfugiés, ne peuvent les forcer à rester ou à partir[6]. Alors que les modalités de la mise en application de l’Annexe 7 sont définies par l’article 2, il faudra attendre 1998 pour que les deux entités se dotent d’une législation conforme. Le principal problème quant au retour des réfugiés demeure le retour des « minoritaires », c’est-à-dire des déplacés dont la zone d’origine se trouve à présent sous le contrôle d’une autre nationalité. En Republika Srpska, cette réalité se traduit par la quasi-nullité des retours dans des villes qui comptaient avant la guerre une forte population musulmane ou croate. C’est que le cas de Bijeljina, où 30 000 non-Serbes vivaient avant la guerre, dont 9% sont restés[7]. Le maintien d’une petite communauté non-serbe aurait pu encourager le retour de populations réfugiées, mais tel n’a pas été le cas à l’issue de la guerre. Tout d’abord, les réfugiés croates ou musulmans établis en Fédération ne souhaitent pas revenir dans une zone où ils ne seraient qu’une minorité[8]. Les perspectives d’intégration sociale se trouveraient particulièrement limitées, notamment en matière d’emploi et d’éduction[9]. Enfin, les volontés politiques en Republika Srpska se montrent peu favorables à un retour des réfugiés, qui nuirait immanquablement à la cohésion que les autorités sont parvenues à instaurer[10]. L’homogénéité nationale est le seul avantage que les Bosno-serbes estiment avoir tiré de la guerre et ils sont donc réticents à la remettre en question.

                Du point de vue de l’intégration politique au sein de la République de Bosnie-Herzégovine, le bilan de la Republika Srpska s’avère plutôt mitigé. Les Bosno-serbes disposent à présent de leur propre Parlement, de leur propre système de défense et la RS exerce toutes les compétences qui ne sont pas déjà attribuées à l’Etat fédéral par les Accords de Dayton[11]. Somme toute, la Constitution de 1992, amendée par l’Assemblée nationale de Republika Srpska en 2002 pour répondre aux dispositions des Accords de Dayton et par le Haut-Représentant des Nations Unies, n’a que peu été modifiée dans le fond. Seules les compétences en matière de politique étrangère, de commerce extérieur, de politique monétaire, d’immigration et de douanes échappent à la RS, tout comme à la Fédération[12]. Dans le chapitre 7 de la Constitution de la Republika Sprska, article 104, les compétences en matière de défense allouées à la RS n’ont pas été modifiées, si ce n’est pour supprimer les mots de « souveraineté » et d’ « indépendance »[13]. L’Etat fédéral ne dispose donc pas d’une armée unique, ce qui témoigne de l’incapacité d’unir véritablement les différentes communautés à l’issue de la guerre, puisque le domaine le plus sensible parmi les compétences régaliennes reste aux mains des entités.

Toutefois, les citoyens de Republika Srpska ne parviennent pas à se sentir pleinement intégrés à la société civile bosnienne. Pour eux, celle-ci n’existe d’ailleurs pas. Selon Predrag Lozo, « la Bosnie est divisée en trois sociétés. Les institutions communes sont de nature uniquement bureaucratique, car il est de toute façon impossible d’adopter une politique commune alors que chacun possède une vision différente en matière de politique, d’économie, de culture, voire en ce qui concerne la vie quotidienne. Pour nous, le gouvernement fédéral n’est pas notre gouvernement. La plupart des Serbes ne considèrent pas la Bosnie-Herzégovine comme leur état »[14]. L’émergence d’une conscience politique en Bosnie-Herzégovine, et surtout en Republika Srpska, est rendue presque impossible par le cloisonnement établi par les Accords de Dayton entre les communautés. Si le phénomène est un peu moins prononcé chez les Musulmans et les Croates, amenés à travailler ensemble au sein de la Fédération, le principe de clé nationale est toujours en vigueur au sein des institutions bosniennes, et ne fait que creuser le fossé entre communautés puisque chacun peut invoquer l’intérêt vital de sa nation pour s’opposer ou au contraire mettre en avant une politique[15]. Chaque institution est formée selon le principe de représentation égale des trois nations[16]. Une telle architecture institutionnelle entraîne immanquablement une composition de la vie politique du pays selon des critères nationaux. En effet, la loi électorale instituée par la Communauté internationale prévoit que chaque communauté élise son président. Les premières élections d’après-guerre, en 1996, donnent vainqueurs le SDA, le SDS et le HDZ[17], dont les représentants restent les mêmes que pendant la guerre. Ainsi, dotée de compétences qui lui permettent de jouir d’une large autonomie, insatisfaite de la Bosnie-Herzégovine de Dayton, la Republika Srpska, en 1995, reste donc en marge de la Bosnie-Herzégovine.

            Peut-elle, à l’issue de la guerre, se tourner vers la Serbie ? Après les Accords de Dayton, la politique de Milosevic à l’égard des Serbes de Bosnie-Herzégovine s’avère particulièrement prudente. Sorti des guerres de dissolution comme le seul grand vainqueur, devenu aux yeux de la Communauté internationale le meilleur garant de la stabilité et de la paix dans la région, il a tout intérêt à préserver son statut. Toutefois, il ne peut pas abandonner les Bosno-serbes à leur sort, lui qui s’est érigé comme le champion de la question nationale serbe. Il va donc œuvrer à la fois comme un soutien à la communauté serbe de Bosnie et à la fois comme un soutien de la Communauté internationale pour la mise en application des Accords de Dayton, ce qui lui permet dans les deux cas de pouvoir interférer dans la vie politique bosnienne.

Le meilleur exemple de la mainmise de Belgrade sur la communauté serbe en Bosnie-Herzégovine reste celui de la gestion de la crise qui oppose les deux franges du SDS entre les intransigeants de Pale qui poursuivaient la ligne de Karadzic, démis de ses fonctions de Président de la RS en 1996 avec l’aide d’un Milosevic pressé par la Communauté internationale, et les très relativement modérés menés par Biljana Plavlic, successeuse de Karadzic à la Présidence[18]. Alors qu’entre 1995 et 1996, Karadzic avait tout fait pour imposer sa vision restrictive des Accords de Dayton et freiner le processus de paix, Plavlic, consciente de la nécessité pour la RS de sortir de son isolement décide de coopérer. En 1997, Plavlic est exclue du SDS et fonde son propre parti, l’Union du Peuple Serbe (SNS)[19]. Milosevic, qui s’était d’abord rapproché des leaders de Pale, va être sollicité par la Communauté internationale afin de ramener l’ordre parmi les Bosno-serbes, qui déstabilisaient l’ensemble des institutions bosniennes, et de consolider la position de Plavlic[20]. Au début réticent, Milosevic, sous la pression occidentale, finit par accepter et négocie le 24 septembre 1997 avec les protagonistes un accord qui prévoit la tenue de nouvelles élections législatives et présidentielles en novembre et le partage des réseaux radio-télévisées entre Banja Luka et Pale, afin d’introduire le pluralisme politique en RS[21]. Aux élections de novembre, le SNS s’impose. Milosevic consolide encore une fois, aux yeux de la Communauté internationale, sa position de garant de la paix. Pourtant, il y a un revers dans cette politique. En voyant Milosevic intervenir sans cesse, sous demande de la Communauté internationale qui plus est, dans ses propres affaires, la RS peine à se détacher de la Serbie et à se lancer dans un processus de rapprochement avec la Fédération afin de permettre aux institutions fédérales de fonctionner.

§ La RFY : une Serboslavie

            La situation de Slobodan Milosevic et de sa République Fédérale de Yougoslavie taillée sur mesure est assez paradoxale en 1995. Des deux guerres entreprises pour la défense du peuple serbe en Croatie et en Bosnie-Herzégovine, encouragées, financées et soutenues quoi qu’il en dise par la Serbie de Slobodan Milosevic, aucune n’a permis de mener à bien son objectif premier, c’est-à-dire le rattachement de la RSK et de la RS à la RFY. Nous avons déjà analysé son revirement dans la guerre de Bosnie-Herzégovine et l’abandon de Karadzic. En ce qui concerne les Serbes de Krajina, ils n’ont guère plus bénéficié de son soutien. Dès le 3 janvier 1992, jour où le quinzième cessez-le-feu depuis mars 1991 entre en vigueur, Milosevic s’était prononcé en faveur du plan Vance. Selon ce plan, signé le 2 janvier à Sarajevo par le ministre de la Défense croate et le commandant du cinquième corps d’armée de la JNA, le cessez-le-feu s’accompagnait de l’envoi de l’UNPROFOR dans les zones disputées par les Serbes, c’est-à-dire en Krajina, en Slavonie occidentale et en Slavonie orientale[22]. L’accord donné par Milosevic pour la signature du Plan ne signifiait pas qu’il renonçait à voir les territoires tenus par les Serbes intégrés à terme la RFY, mais plutôt qu’il espérait voir la ligne de front se figer en Croatie afin de pouvoir redéployer la JNA en Bosnie-Herzégovine. Le Plan Vance lui permettait de sécuriser les acquis serbes en Croatie tout en déjouant la théorie de ses détracteurs, qui l’accusait de vouloir réaliser une Grande Serbie. Pourtant, Milan Babic, Président de la RSK, conçoit la signature du Plan Vance comme l’abandon par Milosevic des Serbes de Krajina. Il est donc écarté au profit de Goran Hadzic, qui prend la tête de la Slavonie orientale et ratifie le Plan une fois élu Président de la RSK par l’Assemblée[23]. En réussissant à se présenter comme favorable à un règlement pacifique de la question serbe en Croatie, Milosevic cherche à se dédouaner de la politique menée en Bosnie-Herzégovine, dont un des objectifs militaires reste l’obtention d’un corridor reliant la RFY à la Krajina.

Cette habile manœuvre politique culmine lorsque Milosevic choisit de sacrifier la Krajina croate en échange de la reconnaissance du partage de la BiH selon des lignes ethniques. Comme il le reconnaît à la fin de l’année 1993 face à un émissaire de Tudjman, « avec la République serbe de Bosnie-Herzégovine, 90% de la question nationale serbe est réglée »[24]. Pour trouver un accord acceptable pour les Serbes en Bosnie-Herzégovine, il lui fallait se détacher des Serbes de Krajina. En instaurant un blocus économique sur la RSK en 1994, qui va forcer les Serbes de Croatie à signer un accord de normalisation des relations économiques avec Zagreb, Milosevic ouvre la voie à un règlement négocié de la question serbe en Croatie, et donc une progressive reprise en main par Tudjman des territoires de la RSK[25]. Le plan Z-4, proposé par la communauté internationale, reposait sur l’octroi aux Serbes de la RSK d’une autonomie conséquente en échange de la réintégration des territoires dans le giron croate. Milosevic, tout en faisait mine de soutenir le plan, refuse de céder sur un point, qu’il partage avec Tudjman : les Serbes de Croatie ne pourront vivre sous l’autorité de Zagreb. Milosevic et Tudjman ont donc élaboré, entre eux, un plan qui prévoit la réinstallation des Serbes de Croatie en Republika Sprska[26]. Pourtant, le gouvernement de la RSK refuse à la fois de se soumettre à Zagreb, et d’abandonner ses terres. Pour Milosevic, la seule issue à l’embarrassante question nationale serbe en Croatie est d’autoriser l’intervention armée. Le déclenchement de l’Opération Oluja le 1er mai 1995 permet la reconquête par l’armée croate de la Slavonie occidentale. En dépit d’une tentative d’alliance avec Karadzic, lui aussi désavoué par Belgrade, afin d’instaurer un « Etat unifié des Serbes de l’Ouest de la Drina », la Krajina tombe le 5 août. Les populations serbes sont alors jetées sur les routes, dans un long exode vers la Serbie. La reconquête croate est dénoncée dans la bouche de Martic et de Karadzic comme une trahison de la part de Belgrade.

Ainsi, si Milosevic avait réellement voulu réaliser une Grande Serbie, il a indubitablement échoué. S’il prétendait résoudre la question nationale serbe à nouveau soulevée par l’effondrement de la Yougoslavie, il a tout autant échoué. Il ne reste, des conflits de dissolution de la RFSY, qu’une Yougoslavie que les détracteurs de Milosevic surnomment « Serboslavie »[27]. La RFY consiste en fin de compte, du point de vue institutionnel, en une Serbie étroite alliée au Monténégro dans un système de confédération relativement souple. Du point de vue politique, elle se révèle une construction artificielle réalisée par Milosevic pour Milosevic. Comptant dix millions de Serbes pour 600 000 Monténégrins, elle est dominée par le poids politique écrasant de la Serbie de Milosevic, qui se fait introniser président de la Fédération en 1997. Depuis 1992, elle a toujours été dirigée par le SPS, sans connaître d’alternance. La Présidence serbe, représentée par Milosevic, a entièrement la main sur la Présidence de la Fédération, élisant Cosic puis en 1993 Lilic, fidèle parmi les fidèles de Milosevic. Ainsi, par exemple, lors des accords de Dayton, la RFY est représentée par Milosevic, et pas par Lilic. Le non-respect des résultats des élections municipales de novembre 1996 entraine d’ailleurs des mouvements de protestation à Belgrade pendant plusieurs semaines. Milosevic finit par céder et par reconnaître la victoire des candidats de l’opposition en février 1997, mais le front d’opposition, miné par les luttes internes, faiblit rapidement, offrant la preuve que sans force politique véritablement solide, le SPS demeure intouchable[28]. Officiellement, deux niveaux de pouvoir cohabitent au sein de la Fédération. Chaque république possède un président, un gouvernement, et une assemblée. Les mêmes institutions se retrouvent à l’échelle fédérale, mais restent une coquille vide, que Milosevic s’approprie définitivement en 1997, en se faisant élire Président de la Fédération[29].

            Nous avons précédemment réfuté les nombreuses théories expliquant l’échec des deux premières Yougoslavie par leur caractère artificiel. Toutefois, ce postulat devient entièrement légitime à partir du 27 avril 1992. L’alliance avec le Monténégro, acceptée par son président Bulakovic qui avait été placé au pouvoir par la Révolution antibureaucratique, ne repose en aucun cas sur un principe d’égalité des deux composantes. De plus, au Monténégro, dès 1993, un courant visant à revendiquer une nation monténégrine différente de la nation serbe fait son chemin. Elle se traduit sur le plan culturel par la création d’une Eglise orthodoxe autocéphale en 1993 et par la publication d’un Who’s who qui qualifie certains éminents écrivains serbes du XIXème siècle comme yougoslaves et non serbes par la Duklanjska akademika, dont le nom fait référence à la principauté monténégrine du XIème siècle. Ce phénomène « d’attraction-répulsion » envers la Serbie menace donc dès le départ la viabilité du projet « serboslave » de Milosevic[30].

            En fin de compte, analyser la situation de l’ex-Yougoslavie en 1995 permet de réaliser que le projet national de Milosevic n’était pas plus grand-serbe qu’il n’était yougoslave. Mobiliser le peuple serbe autour de la question de son devenir dans une Yougoslavie éclatée a constitué un formidable levier politique qu’a savamment su manipuler le leader serbe afin de parvenir à maintenir au pouvoir les apparatchiks d’un régime finissant et sclérosé en leur apportant le souffle nouveau du nationalisme. Même en 1995, il parvient à demeurer la figure tutélaire du peuple serbe qu’il a pourtant précipité dans la guerre, grâce à son ingérence constante dans la vie de la Republika Srpska et son rôle de représentant de l’ensemble des Serbes dans les processus de négociations. Nicolas Mall le souligne parfaitement en déclarant que pour parler des guerres de dissolution d’ex-Yougoslavie, il ne parlera jamais de la volonté du peuple serbe, mais de la volonté du gouvernement Milosevic[31]. En faisant sien le principe de libération et d’unification qui régit toute forme de réponse à la question nationale serbe, il a sciemment manœuvré entre projet yougoslave et grand-serbe afin de pouvoir élargir une RFY artificielle à l’ensemble des territoires serbes. Dès lors que ce plan s’est avéré irréalisable et risquait de lui porter préjudice, il n’a pas hésité à sacrifier ceux dont il embrassait la cause la veille.

En Serbie même, la question nationale serbe est pourtant considérée comme irrésolue. Le discours nationaliste des Sesejl et Draskovic, est discrédité, mais l’unité du peuple serbe reste un motif de préoccupation récurrent. La question nationale serbe ne peut se résoudre dans la violence, les guerres de dissolution l’ont prouvé. Dans un ouvrage publié par l’Université de Belgrade en 1995, Jovan Ilic reformule la question nationale serbe[32]. Sa résolution est toujours conditionnée par l’union dans la mesure du possible des Serbes au sein d’un même état, mais cet état doit être démocratique, entretenir de bonnes relations avec les Etats voisins et assurer que leurs minorités vivant sur le territoire serbes puissent jouir de droits égaux aux Serbes et inversement[33]. Au lieu d’encourager la polarisation des communautés serbes en dehors de Serbie, Ilic considère que la résolution de la question nationale serbe passera également par la coopération avec les autres communautés, notamment au niveau économique et culturel[34]. Les Serbes doivent cependant disposer de structures gouvernementales et administratives propres afin de pouvoir exercer leur droit à l’autodétermination[35]. Ce constat, qui fait état de la nécessité de continuer à œuvrer pour la résolution de la question nationale serbe, suppose pour autant une solution compréhensive, ce qu’a refusé Milosevic auparavant.

            Ainsi, l’après-guerre fait état d’un gouffre entre la solution apportée à la question nationale bosno-serbe et le projet initial que Milosevic leur avait fait miroiter. Frustrés, déçus, mais résignés, les citoyens de la Republika Srpska espèrent encore en 1995, qu’ils pourront un jour accéder à une plus grande autonomie et pourquoi pas à la réintégration de leur république dans un état national serbe. De son côté, Milosevic, depuis sa « Serboslavie » savoure sa victoire, car la RS lui semble être une solution tout à fait satisfaisante aux revendications des Bosno-serbes, d’autant plus qu’il conserve une influence indéniable auprès d’eux. A Belgrade, il se retrouve à la tête d’une Fédération construite à sa mesure et selon sa volonté, majoritairement serbe. En 1992, trois solutions se présentaient à la RSFY de Milosevic [36]. En 1995, il est possible d’affirmer qu’il a irrémédiablement choisi la troisième option, celle d’une Serbie étroite, rejetant à la fois la confédération souple de peuples yougoslaves et la Yougoslavie qui tendrait à infléchir les autres peuples yougoslaves à la volonté serbe.

Ainsi, la guerre de Bosnie-Herzégovine a été menée par un camp serbe qui poursuit au départ un objectif commun, c’est-à-dire le rattachement de la RS à la RFY, puis qui se divise au fur et à mesure que les intérêts de Belgrade deviennent contraires à ceux de Pale. Du point de vue militaire, la campagne a été menée par les Bosno-serbes dans l’objectif de parvenir à conquérir les territoires à majorité serbe et ceux qui se révélaient d’importance stratégique capitale comme le corridor le long de la Drina et de les rendre nationalement homogènes afin de pouvoir effectuer son intégration au sein de la RS. Belgrade apporte au départ son soutien à cette entreprise, d’abord ouvertement grâce à la JNA, sous le prétexte de protéger la Yougoslavie, puis officieusement pas le biais des milices. Une fracture ne tarde pas à s’opérer entre réalité militaire et réalité diplomatique, lorsque Milosevic se détache de plus en plus des Bosno-serbes afin de sécuriser sa propre position mise à mal par l’isolation de la Serbie sur la scène internationale. Ainsi, au lieu d’œuvrer pour le rattachement de la RS à la RFY, il commence à encourager l’octroi d’une autonomie plus large aux Bosno-serbes à partir du Plan Vance-Owen. Il va contraindre Karadzic à accepter le processus de paix en soumettant la RS à un embargo, cherchant à prouver qu’il est, lui, Slobodan Milosevic, le seul garant du peuple serbe. Peu importe que Dayton soit vécu par les Bosno-serbes comme un renoncement et une trahison, les Accords le servent tout en offrant une solution qui reste acceptable à la Republika Srpska. En fin de compte, l’issue de la guerre de Bosnie, la capitulation de la RSK et l’acceptation de la RFY comme héritière de la Yougoslavie de Tito laisse la question nationale serbe irrésolue. Le projet yougoslave ne peut plus lui convenir, la guerre, les massacres et les luttes politiques l’ont définitivement enterré. Le projet grand-serbe, si tant est qu’il n’ait jamais constitué un véritable programme politique autre que pour des partis ultranationalistes, est irréalisable sans guerre, dans une région où les nations sont entremêlées. La réalisation d’un état national serbe, en 1995, semble compromise puisque RS et RSK ont toutes deux rejoint le giron des états croates et bosniens. Cet état national serbe finira par voir le jour en 2006, sur les ruines de la troisième Yougoslavie. Contenu à la Serbie étroite, toujours sensible aux discours nationalistes, il finit pourtant par se détourner de la question du peuple serbe hors de Serbie.

Sophie Gueudet, diplômée du Master II en 2015 et doctorante CHERPA Sciences Po Aix-Ludwig-Maximilians University de Munich 

[1] L. Silber et A. Little, The death of Yugoslavia, op. cit., p. 374

[2] Entretien avec Lozo Predrag, Jovica Rudic et Sanda Vukojevic, Université de Banja Luka, 4 février 2014

[3] L. Robin-Hunter, « Le nettoyage ethnique en Bosnie-Herzégovine : buts atteints ? », Revue Géographique de l’Est, 1 janvier 2005, vol. 45, no 1, p. 40

[4]  L. Robin-Hunter, « Le nettoyage ethnique en Bosnie-Herzégovine : buts atteints ? », Revue Géographique de l’Est., p. 37

[5] Ibid., p. 41

[6] ROZIERE, Stéphane, « La communauté internationale face au nettoyage ethnique : Dayton dans une perspective historique », dans A.-L. Sanguin, A. Cattaruzza, E. Chaveneau-Le Brun, et J.-A. Dérens, L’ex-Yougoslavie dix ans après Dayton: de nouveaux États entre déchirements communautaires et intégration européenne, Paris Budapest Kinshasa [etc.], l’Harmattan, 2005, p. 35

[7] Unfinished Business: Return of Displaced Persons and Other Human Rights Issues in Bijeljina, 2000, p. 38

[8] R. BRUKBAKER, From the unmixing to the remixing of people: UNHCR and the minority returns in Bosnia, UNHCR, coll. « New issues on refugees research », p. 5

[9] Ibid., p.6

[10] Unfinished Business, op. cit., p. 44

[11] Voir Annexe 15

[12] ROBIN-HUNTER, Laurence, « Présent et avenir de la BH : la préservation souhaitable d’un état multinational ou le choix réaliste de la partition d’un pays », dans A.-L. Sanguin, A. Cattaruzza, E. Chaveneau-Le Brun, et J.-A. Dérens, L’ex-Yougoslavie dix ans après Dayton, op. cit., p. 157

  • [13] REPUBLIKA SRPSKA, Constitution of Republika Srpska, Official Gazette, 6/92, 8/92, 15/92, 19/92, 21/92, 28/94, 8/96, 13/96, 15/96, 16/96 and 21/96.

[14] Entretien avec Lozo Predrag, Jovica Rudic et Sanda Vukojevic, Université de Banja Luka, 4 février 2014

[15] Groupe interparlementaire d’amitié France-Balkans occidentaux, La Bosnie-Herzégovine quinze ans après Dayton: combler les retards d’avenir, Sénat, 2009

[17] P. Boulanger, La Bosnie-Herzégovine, op. cit., p. 65

[18] P. Boulanger, La Bosnie-Herzégovine, op. cit, p.65

[19] Conseil de l’Europe, Résultat des élections en Bosnie-Herzégovine, accessible sur https://wcd.coe.int/ViewDoc.jsp?id=887243&Site=COE

[20] R.C. Holbrooke, To end a war, New York, Etats-Unis, Modern Library, 1999, p. 347

[21] Ibid., p. 355

[22] Vance Plan, accessible sur http://wayback.archive.org/web/20130521223325/http://sca.lib.liv.ac.uk/collections/owen/boda/vanc1.pdf

[23] F. Hartmann, Milosevic, op. cit., p. 310

[24] Ibid., p. 316

[25] Ibid., p. 321

[26]  F. Hartmann, Milosevic, op. cit., p. 322

[27] T. Judah, The Serbs, op. cit., p. 198

[28] C. Lutard, Géopolitique de la Serbie-Monténégro, op. cit., p. 88‑89

[29] Ibid.

[30] LECOMTE, Aleksandar, « Le Monténégro : séparation ou intégration » dans A. Troude, Géopolitique de la Serbie, Paris, France, Ellipses, 2006, p. 141

[31] Entretien avec le Professeur Nicolas Mall, Sarajevo, 5 février 2015.

[32] J. Ilić, The Serbian question in the Balkans, traduit par Ivanka Grdović, Belgrade, Yougoslavie, Faculty of Geography University of Belgrade, 1995

[33] Ibid.

[34] Ibid.

[35] Ibid.

[36] Voir infra, Partie II Chapitre I, section 3, paragraphe 3

L’ETAT ISLAMIQUE ET SON AUDIENCE : un ciblage sciemment déployé à la conquête des cœurs et des esprits

19 Oct

Il est évidemment essentiel de comprendre que le contenu du message diffusé par l’EI, notamment sa cyber-littérature djihadiste,  s’inscrit dans une stratégie de communication élaborée et sophistiquée jouant un rôle primordial dans ce qui pourrait être considéré comme une vraie « guerre des idées ». Lorsqu’il est question de sophistication, il doit être entendu comme utilisant les méthodes de communication modernes, ainsi que celles de relations publiques, tout en ajoutant une segmentation précise et efficace de l’audience. Cette segmentation présente l’intérêt d’une division des individus ciblés, permettant à l’EI de pouvoir adapter les outils en fonction des destinataires choisis. Par cette hiérarchisation des « Oumma » (communauté de fidèle), l’EI est capable de cibler parfaitement les audiences qu’il souhaite atteindre, augmentant ainsi ses chances de persuasion ou d’influence. En effet, il adapte les moyens déployés en fonction du public visé, pour parvenir à faire pénétrer efficacement son message dans les cœurs et les esprits de celui ci. Conscient du potentiel illimité des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) et des réseaux sociaux, il manie avec agilité et sophistication les outils de diffusion de l’information du XXIe siècle, en totale contradiction avec sa vision califale moyenâgeuse. En effet, en perpétuelle recherche de symboles provenant de l’époque du Prophète, l’EI les incorpore dans ses productions macabres, où sa singularité s’illustre par une esthétique djihadiste de l’horreur. Ainsi, les leaders du groupe et ses membres développent une propagande redoutable, fondée sur un aspect tant rationnel, qu’irrationnel. Il manipule les « faits pour démontrer, de façon rationnelle, la supériorité de son système et la réalité prétendue de son utopie imaginée [1]». Toute la communication mise en œuvre répond à des buts politico-religieux et idéologiques définis, où l’homme est à la fois l’enjeu et le moteur de l’action. C’est ainsi que l’entité se fixe l’objectif de conquérir affectivement et intellectuellement ses cibles, par une diversité de moyens déployés. L’information apparaît au cœur des techniques utilisées, étant la communication de tous les faits, les nouvelles, les explications, destinée à donner aux individus ou aux groupes auxquelles elle s’adresse, les moyens de fonder leur opinion[2].

            D’autre part, il est intéressant de relever la marque de fabrique du groupe, illustrée par la binarité de son message, qui oscille entre action et guerre psychologique. En effet, l’action psychologique, vise ainsi à fortifier l’adhésion volontaire aux idéaux et objectifs généraux de la communauté, ainsi que de maintenir une compréhension et une collaboration avec les alliés, l’action psychologique revêt alors souvent les techniques de la propagande. Tout cet effort est mis en œuvre afin d’éclairer l’opinion, d’orienter les sentiments, l’attitude et les comportements des adhérents afin de réaliser les objectifs stratégiques ou tactiques attendus par l’EI. Le combat de l’EI s’illustre également par la notion de guerre psychologique, destinée à influencer l’opinion, les sentiments, l’attitude et les comportements des adversaires de manière à les modifier dans un sens favorable à la réalisation des objectifs de la guerre.

            Ainsi, la notion de djihad virtuel (djihad sur les réseaux, internet ou en ligne) prend alors tout son sens dans cette conquête des cœurs et des esprits et apparaît comme un formidable outil permettant de viser les populations les plus éloignées ou la diaspora musulmane. Les djihadistes permettant ces actions peuvent être considérés comme des « digital natives » [3] maîtrisant parfaitement les codes culturels des jeunes générations, où le numérique est un élément central de ce siècle. En effet, le numérique a offert à ce groupe une perspective nouvelle et des ressources inépuisables pour la prolifération de leur influence en ligne.

            Section 1: l’Oumma locale et l’Oumma proche.

 

  1. Entre valorisation d’une nouvelle « colonie de peuplement » et vision autoritaire du gouvernement.

            L’objectif ultime de ce proto-État étant de bénéficier de la légitimité de tout État, se doit d’obtenir le soutien de sa population, de confession musulmane sunnite, à cheval entre la Syrie et l’Irak. La volonté de crédibilité est recherchée par tous moyens afin d’ancrer dans les esprits que leur vision califale et le projet politico-religieux qui l’accompagne est le remède à tous les maux des populations locales. Cependant, comme tout État à tendance totalitaire, l’EI doit affirmer son autorité, ce qu’il réussi particulièrement bien en faisait régner l’ordre par la crainte, la peur et la terreur au regard du sort réservé aux transfuges, aux prisonniers, aux homosexuels, aux femmes ou aux minorités religieuses. Dès lors, l’EI vacille entre la valorisation de son image comme entité politique, sociale et religieuse capable de recevoir le soutien de sa population, tout en restant intransigeant voire extrémiste quand à la rétribution de la Justice en son sein.

            Le groupe a mis en place un véritable système de presse locale diffusant un flash info du jour des événements de l’État Islamique[4]. Il existe une importante stratégie d’endoctrinement des populations car s’inscrivant dans une stratégie durable et ayant des objectifs à long terme, il est primordial pour l’entité d’obtenir l’adhésion et le soutien des populations locales notamment par des allégeances souvent forcées. L’argumentaire déployé s’articule notamment autour des thèmes de la sécurité, de la pratique d’un islam pur et véridique du temps du Prophète, de la fin de la corruption des États arabes, du retour de la stabilité des prix. En d’autres termes, tout est mis en place pour accorder une vision positive de l’ « arrière front » de l’EI, de cette nouvelle colonie de peuplement. L’obsession de l’image et la volonté de rassurer les djihadistes désireux de rejoindre les rangs et de s’y installer durablement est flagrante. Pour se faire, furent crées par Al Hayat Media Center, une série de huit mujatweets[5] de mai 2014 à juin 2014. Ces mujatweets, terme provenant du néologisme mettant en corrélation les termes mujaheed et « tweet », sont des séquences vidéos très brèves de quelques minutes, vantant les vertus de la vie au sein de EI, diffusées sur Youtube notamment. Le premier épisode par exemple, met en scène une recrue européenne chantant une chanson en allemand louant l’EI. Le second clip vidéo met en scène des enfants partageant un bon moment avec les combattants et militants, quant au troisième, il met en évidence un chef syrien dans sa vie quotidienne et explique comment la vie se déroule depuis que l’Organisation contrôle la région. Le quatrième réalisé en juin 2014, est d’un modèle un peu différent. La vidéo accompagne un membre allemand de l’EI visitant un hôpital et qui s’adresse aux destinataires en ces mots « Come to the land of honor and search for shabada (martyrdom) », la vidéo est sous-titrée en Anglais pour permettre au plus grand nombre de comprendre le dialogue. De plus, l’esprit de nation combattante est amplement cultivé dans la communication du groupe pour ce type de population.

            Cependant, contraint d’imposer son autorité et son intransigeance salafiste, le groupe pratique l’exemplarité de la peine avec ardeur et le fait savoir au monde entier. Cette exemplarité de la peine est particulièrement visible lorsqu’il s’agit de punir les homosexuels. Par exemple, le 13 août 2015[6], la province de Homs de l’État Islamique a diffusé une vidéo sur Internet montrant l’exécution de deux hommes de Palmyre, en Syrie, reconnus coupables de s’être livrés à des actes homosexuels. Les hommes ont été projetés du haut d’un immeuble, puis lapidés. Au début de la vidéo, d’une durée d’un peu plus de six minutes, un homme masqué de l’EI lit à voix haute la sentence des homosexuels devant un rassemblement d’hommes et d’enfants. De plus, le magazine Dabiq est également un outil utilisé pour mettre en évidence la punition collective comme étant l’une des sentences les plus appropriées pour dissuader les opposants, les milices du réveil ou toutes personnes dissidentes. Toute une série de photographies des massacres et d’exécutions sont disponibles pour prévenir toute rébellion contre le groupe et persuader de sa suprématie finale sur toute forme de résistance. Ainsi, opérant une dichotomie et une segmentation de son message l’EI a su instaurer une politique de la terreur assurant son autorité, tout en valorisant son image d’État alternatif à un système antérieur corrompu. Il a obtenu une certaine légitimité au sein de sa population lui permettant par la suite d’étendre son califat au delà de ses frontières initiales.

  1. Le système d’allégeance à l’EI: une vision expansionniste du Califat.

            Ayant à l’esprit les débats existants au sein des penseurs djihadistes autour du concept de bay’a, il ne sera en aucun cas question de choisir l’une ou l’autre des thèses, mais de comprendre la notion générale[7]. En effet, certains penseurs considèrent que l’EI n’est pas un État sous la forme d’un califat mais plutôt un champ de bataille pour le djihad qui ne nécessite qu’une allégeance restreinte et non totale comme certains le revendique. Pour exemple, c’est une allégeance restreinte qui est faite au leader d’Al Qaïda Al- Zarwahiri, ne concernant que les questions du djihad. En revanche, pour l’EI c’est une l’allégeance non restreinte donnée au pouvoir politique du mouvement, où la communauté toute entière doit obéissance au calife et ce, pour toutes questions, et non celles seulement cantonnées au djihad.

            De ce fait, dans la doctrine salafiste, dès lors que le Califat fut proclamé, il enjoint une obligation religieuse pour tous les salafistes de prêter allégeance, de répondre à l’appel du calife comme il fut mentionné précédemment. Cette allégeance est le système de base de la gouvernance islamique. D’autre part, cette allégeance érige un triptyque et un lien entre le domaine politique, religieux et militaire qui est un trait de caractère du califat. L’EI s’est focalisé sur cette allégeance en présentant un véritable outil marketing autour de l’investiture de ces « Bay’a »[8] et de l’obéissance au calife Ibrahim. Ces allégeances, aussi bien énoncées en ligne que matériellement exprimées, ont pour objectif d’établir un leadership tant territorial, que politique, qu’idéologique et virtuel. Elles permettent également de reconstituer les structures traditionnelles d’autorité et le leadership dans les régions locales sous le contrôle de l’Organisation, explique Philipp Holtmann. L’auteur décrit les différentes allégeances et le but de chacune d’elles, ce qui explique le nombre si important et la prolifération du phénomène. Il nomme pour commencer ce qui pourrait être traduit comme la plus petite allégeance « smaller bay’at » qui sont des allégeances faites par la communauté entière qui reconnaît obéissance à son chef, elle a donc une portée générale. Ensuite il nomme la seconde sous la dénomination « greater bay’ah » pour considérer celle de l’élection du calife Al-Baghdadi. L’auteur laisse ressortir la pratique judicieuse de l’EI pour contourner les restrictions théologiques concernant une allégeance forcée. En effet, les juristes islamiques expliquent qu’une investiture forcée ou par l’utilisation de la force armée est illégale. Le calife ne doit en aucun cas forcer la communauté à se soumettre à son autorité, ce qui est pourtant le cas en Irak et en Syrie. C’est pourquoi l’Organisation insiste sur le côté marketing de la cérémonie prônant le caractère volontaire de ces décisions.

            Ensuite l’EI met également en place deux autres types d’allégeance l’une pour forger des alliances locales et l’autre pour établir des alliances d’envergure internationale. Dès lors, la première poursuit un objectif d’expansion territoriale et d’endoctrinement, tandis que la seconde consiste à adopter un terrorisme de dissuasion et de représailles stratégiques. Au niveau local, il s’agit de forger des alliances avec les tribus et les communautés sous le contrôle de l’EI. En revanche, la vision internationale de ces cérémonies lui permet, comme pour Al Qaïda, d’élaborer une hiérarchie, un commandement stratégique et de créer des obligations pour les groupes affiliés. Contrairement à la pratique de l’ancienne organisation confirmant par ses relais médiatiques les allégeances portées à son égard, l’EI n’opère pas de la même manière, considérant ce processus trop long et inefficace. En effet, toute la stratégie de l’EI étant fondée sur le dynamisme, la réactivité et la rapidité, il utilise les allégeances populaires afin de forger rapidement de nouvelles alliances internationales par la mise en place d’un leadership « longue portée » par le biais d’Internet. Ses destinataires ne sont pas seulement des groupes terroristes de grande envergure mais également des individus, des petites communautés ainsi que des réseaux dispersés. Là encore, on observe réellement le caractère universaliste et généraliste du mouvement. Le facteur primordial, selon l’EI, ne semble pas être forcement la reconnaissance officielle de l’affiliation mais plutôt les convictions idéologiques des groupes qui souhaitent rallier le mouvement en honorant leur allégeance comme un contrat transcendantal islamique, explique Philipp Holtmann. Ainsi la vision de l’EI peut se résumer par ces dires « if you cannot perform hijrah for whatever extraordinaire reason, then try in your location to organize baya’at to the Khalifah Ibrahim. Publicize them as much as possible. Gather people in the masajid, Islamic centers, and Islamic organizations, for exemple, and make public announcements of bay’ah. Try to record these bay’ah. Try to record these bay’at and then distribue them through all forms of media including Internet». Enfin, un autre type de serment est mis en évidence pour son attrait fonctionnel afin de motiver les combattants à remplir des buts tactiques spécifiques. Ceux ci sont intitulés « Fighting-pledges » (Bay’at qital) ou « death-pledges », provenant des combattants avant une bataille par exemple. Tout ce processus permet à l’EI de faire rentrer ses combattants dans une sorte de transe face au combat, de les radicaliser. Cette pratique se retrouve également chez les enfants pour les endoctriner.

            Enfin, le serment en ligne fait également partie de la structure de pouvoir de l’EI. En effet, il permet de solidifier et de connecter le monde réel au monde virtuel. Ainsi, de nombreux sympathisants ont pu par l’intermédiaire des médias sociaux prêter allégeance au Calife. Ce serment en ligne est supposé stimuler les adhésions en augmentant le sentiment de fraternité, de communauté, d’obéissance allant même jusqu’à faire émerger de futurs supporters actifs sur le net voire des acteurs à part entière du mouvement. D’autre part, l’auteur explique que l’EI espère que ce sentiment d’obligation va exercer une pression physiologique suffisante sur ces individus pour les pousser à agir seul. Tout ce « online Bay’at » fut expérimenté depuis 2006 par l’État Islamique en Irak, notamment en 2010 où une campagne fut menée sur les forums djihadistes qui appellent les membres à confirmer l’élection du leader du mouvement de l’époque à savoir Abou Omar Al-Bagdhadi. L’EI utilise ce système présent dans l’Islam afin de créer un lien virtuel de légitimité ainsi qu’un « leadership longue portée » autour de « sa marque », une sorte de concept marketing. Ainsi, entrelaçant des acteurs réels, des événements, des campagnes en ligne et des discussions sur les médias sociaux, le concept devient connecté à l’autorité idéologique de l’EI, allant jusqu’à considérer le jihad jusqu’à la mort. Dès lors, ce procédé s’inscrit dans le paradigme du leadership virtuel, qui n’est à proprement parlé pas un véritable leadership mais néanmoins psychologiquement très efficace.

            Certains exemples peuvent être soulignés matérialisant concrètement la portée de ces allégeances et la stratégie expansionniste du groupe. Il faut cependant garder à l’esprit la volatilité de certaines d’entre-elles, pouvant se modifier au cours du temps. Cependant, plusieurs wilayats furent durablement fondées notamment en Arabie Saoudite, au Yemen, en Egypte, en Libye ou encore en Algérie, Dabiq #5. En effet, l’EI avait déclaré sa volonté, très clairement reprise dans un article du New York Times, en ces termes « the group is expanding beyond its base in Syria and Iraq to establish militant affiliates in Afghanistan, Algeria, Egypt and Libya… raising the prospect of a new global war on terror » (New York Times 14 février 2015). D’autre part, dans un enregistrement audio, le calife Al-Baghdadi avait annoncé, en novembre 2014, avoir accepté plusieurs allégeances de groupes djihadistes, notamment en Algérie « Jund Al-Khilafah », en Libye « Majlis Shura Shabab Al-Islam » et dans le Sinaï, en Egypte « Ansar Beït Al-Maqdis », et quelques autres au Yémen et en Arabie Saoudite[9]. Le point commun de ces organisations s’illustre par le fait qu’elles opèrent dans des territoires qui échappent au contrôle de l’État, où dans des espaces où le pouvoir politique est inexistant tel qu’en Libye ou au Yémen (ISW Décembre 2014). Autre caractéristique commune pour l’essentiel d’entre-elles, le canal médiatique est largement utilisé pour les diffuser. Le direct et Internet permettent une accessibilité en temps réel et une diffusion massive de celles ci. Ces allégeances ont une sorte de « rythme », de rituel afin d’exprimer leur soumission au Calife et se présentent sous le même format, mais peuvent diverger quant à leur contenu ou leur portée[10]. Par exemple, l’allégeance faite au calife Ibrahim par le leader de Boko Haram, Abubakar Shekau, le 7 mars 2015, n’impliquait pas à son commencement une collaboration logistique ou opérationnelle. D’autre part, selon le reporter David Thomson[11], cette allégeance sert également les intérêts de Boko Haram qui ne se résigne plus qu’à une simple assise nigériane. Il est notable que le groupe sort de ses frontières pour drainer des combattants venus de l’extérieur, notamment dans les États frontaliers du Nigéria. Par une sophistication de ses vidéos et des supports utilisés, Boko Haram bénéficie désormais du coup de publicité et des compétences techniques nécessaires afin de séduire de nouvelles recrues. En revanche, elle peut être considérée comme une coopération idéologique qui renvoie, selon le journaliste d’RFI, à un message fort sur les intentions futures de ce groupe, pouvant par la suite se concrétiser par une collaboration plus étroite entre les deux groupes ce qui fut réalisé en avril 2015. En effet, à cette date Boko Haram devient l’EI en Afrique de l’Ouest sous l’anacronyme anglais ISWAP. Un autre exemple peut être cité, celui de la Libye. D. Thomson explique, que l’EI a envoyé des combattants notamment médiatiques provenant de Syrie, pour « prendre souche » dans le territoire, on assiste à une véritable externalisation de l’EI et de ses compétences. En date du 9 mai 2015, une nouvelle allégeance est portée à EI par la brigade algérienne Skikda par un message audio reprenant un discours du calife relayé par la radio Al-Bayan.

            Ensuite, Dabiq #5 informe les intéressées sur les conditions à remplir afin d’obtenir la validation de l’allégeance. Une fois l’allégeance acceptée, le groupe affilié doit désigner un wali ou un gouverneur, un conseil de la Shura, selon les explications là encore fournies par le magazine. Les leaders doivent ensuite prouver leur volonté d’appliquer la Charia selon la ligne directrice de l’EI dans chacune de leur région. Ce n’est qu’à partir de cet instant que l’aspect militaire et la stratégie qui en découle pourra être élaborée au sein de la nouvelle Wilayat. Le groupe ne se limite plus à la sphère régionale. Grâce à l’avènement et l’emploi des nouvelles technologies de communication et d’information (NTIC), des réseaux et d’Internet, l’EI dispose d’une portée internationale pour cibler ses nouvelles recrues.

Section 2: L’Oumma lointaine

 

            Ce type particulier de communauté, dénommée « l’Oumma lointaine » regroupe la diaspora musulmane ainsi que les potentielles recrues. C’est une cible essentiellement non arabophone, ce qui explique les sous titrages et l’adaptation culturelle afin de séduire et de persuader ce segment d’audience. De plus, les combattants étrangers sont particulièrement visés au sein de cette catégorie[12] auxquels un message stratégique leur est envoyé. En effet, dans un premier temps il leur est demandé de réaliser la Hijra (Dabiq, Messages et vidéos de martyrs, vidéos de combattants étrangers) en laissant sous entendre une obligation sous-jacente. Ensuite, ils sont appelés à déclarer Bay’a, et enfin, pour ceux dans l’impossibilité de se rendre sur place, de conduire des attaques de « loups solitaires », (Dabiq Issue 5, « Direct result of the Shaykh’s call to action » et le discours du porte parole Adnani du 21/09/2014). Enfin, il faut également noter l’existence de certaines cibles privilégiées retenant l’attention particulière du groupe telles que le Canada, la France, l’Allemagne, l’Indonésie, le Kazakhstan, la Moldavie, la Russie et la Grande Bretagne.

  1. De la Hijra au terrorisme individuel.

            Les caractéristiques principales de toute la cyber production djihadiste salafiste à destination des futures recrues d’Occident reposent sur les notions de quête de cause et du besoin d’appartenance. Ces deux thèmes sont constamment repris dans le contenu qui leur est destiné afin de répondre à leurs besoins, ce qui explique le succès de l’entité. Le salafisme y est présenté comme une solution et la religion, les croyances ainsi que la spiritualité sont mis en avant. De plus, le besoin d’autorité, de règles et l’abdication de la liberté sont également des thèmes attrayants pour influencer et convaincre les individus ciblés. Dans cette étape de la communication, nous sommes au cœur de l’endoctrinement, définit comme l’exploitation d’une radicalisation au profit du but recherché, faire la Hijra, combattre sous l’étendard noir ou passer à l’acte sous l’angle du terrorisme individuel. La méritocratie, doctrine suivie par le groupe, offre également à ces jeunes, l’espoir que tout est possible, ce qui n’était pas souvent le cas dans l’Organisation Al Qaïda. L’exemple le plus notable semble être celui du commandant en chef de l’État Islamique sur le théâtre syrien Omar al-Shishani, un géorgien d’origine tchétchène qui a servi dans l’armée géorgienne lors de l’affrontement avec la Russie en 2008 et s’est rendu en Syrie en 2011. Il fut observé antérieurement la mise en place d’une stratégie par les leaders du mouvement afin de séduire, convaincre et persuader les potentiels adhérents au mouvement, tout en utilisant des vecteurs adaptés à ces jeunes. En effet, l’EI est un prédateur redoutable pour ces jeunes candidats car ses membres manient avec prouesse les codes contemporains et occidentaux susceptibles de toucher ces jeunes individus (18- 30 ans). Les membres de la branche médiatique de l’Organisation mettent en œuvre des moyens considérables d’adaptation culturelle afin de toucher par le meilleur vecteur les ciblées choisies. Ils se sont institués comme des « gardiens et intermédiaires de l’information », intériorisant le rôle de disséminateurs[13] et de rabatteurs. Ils ont pour objectif précis d’instiller les messages et les contenus émanant de EI auprès des potentielles recrues (Shamis Witness, Ibrahim alias crush nos ennemis / Ichigo turn), ils ne proviennent pas forcement d’Irak ou de Syrie mais souvent originaires d’Europe où ils s’autoproclament porte parole de EI. Ils permettent d’accorder l’accès à une information inaccessible aux utilisateurs de base et agissent comme des intermédiaires. Ainsi, ils diffusent une propagande non-arabe et facilitent l’accès au contenu arabophone. Le but étant d’attirer leur attention, d’embellir l’image et la puissance du groupe afin d’encourager leur soutien à EI. La prise de conscience du public occidental, de ses codes et de ses faiblesses, permet aujourd’hui à l’EI d’atteindre un panel d’individus bien plus étendu et diversifié, que ce qu’avait pu réaliser AQ avant lui. De plus, grâce à l’essor des NTIC et des réseaux, l’EI dispose d’une portée planétaire dans la diffusion ciblée de son message et peut aisément ajuster celui ci en fonction des individus ciblés derrière leurs interfaces. Ainsi plusieurs combattants ont, depuis plus d’un an, documenté sur leurs réseaux leur djihad afin de le rendre accessible à tous, comme par exemple, le compte Twitter d’Abu Ayub maldifi qui avait posté « par la grâce d’Allah, nous profitons de sites et de paysages magnifiques et tout ceci est gratuit. Il vous suffit d’être moudjahidin ». En effet, le chercheur El Difraoui expliquait qu’il a « toujours un aspect très boy-scout dans la communication des islamistes. A ces jeunes qui se morfondent en banlieue, on montre des images de combattants en pleine nature. C’est une façon de présenter le djihad comme une aventure romantique »[14]. Une autre vidéo populaire et diffusée sur Twitter et Facebook, intitulée « Khairah Ummah », avait pour objectif de montrer aux potentielles recrues, la création de la meilleure Oumma produite par l’humanité. Elle est réalisée en plusieurs versions pour atteindre un public occidental avec des sous-titrages multilingues, anglais, français, russe et turque. Le but de la majeure partie des productions citées étant de construire une image d’un « djihad normal » en accentuant les actes de la vie quotidienne des combattants, s’efforçant de minimiser les contraintes du djihad en publiant des photos de leur petit déjeuner, des moments de camaraderie, des repas pris en commun, ou encore par l’intermédiaire de la vidéo qui prône les vertus d’une vie rythmée par le djihad« There is no life without jihad »[15]produite par Al Hayat Media Center le 19 juin 2014. Ainsi, plusieurs combattants interviennent toujours au cours de ce type de vidéos en témoignant de leur expérience sur place et en lançant un appel à les rejoindre afin de mener une vie digne. Ces « brothers », selon l’appellation du groupe, apparaissent comme des idoles et des exemples à suivre pour ces jeunes. Abu Yahyaash Shami ou Yilmaz, ancien soldat allemand, qui entraîne les combattants dans différentes factions en Syrie, a documenté son expérience syrienne en postant des photos sur Instragram sous le pseudo « Chechclear » en référence à une vidéo violente de l’insurrection tchétchène décapitant un soldat russe dans les années 1990. De plus, la revue Dar al-islam illustre véritablement cette volonté de pousser ces musulmans à rejoindre le califat. Elle fait état de « l’immense bienfait qu’est celui de vivre sous la foi d’Allah au milieu des croyants. Et pour rappeler à ceux qui n’ont pas accompli l’obligation d’émigrer de la terre de mécréance et de guerre vers celle de l’Islam qu’ils sont en immense danger dans ce monde et dans l’autre ». Cette vision utopiste de la vie sous le Califat offre une alternative plausible aux individus déçus par une laïcité et une démocratie ne prenant pas en compte leur religiosité. Ils réconfortent ceux qui ne se retrouvent pas dans les systèmes occidentaux leur ouvrant la porte vers un nouveau monde empreint de Foi et de « liberté ». Une autre vidéo en date du 7 juin 2015 d’une durée de 13 minutes, réalisée par la branche médiatique de la province de Raqqa, est une interview d’un combattant français connu sous le nom Abou Salman Al-Faransi. Il y explique sa conversion à l’Islam et comment il a rejoint EI en Syrie. Mais à travers cette vidéo il appelle les français musulmans à rejoindre l’EI pour y pratiquer le djihad. De plus, il menace également les pays de la coalition étrangère et précise que les combattants sont prêts à frapper n’importe où et n’importe quand. La vidéo est réalisée en français et sous titrée en arabe ce qui montre bien la portée et l’audience visée de ce type de vidéo. Elle est distribuée par les branches médiatiques de l’EI ainsi que par ses partisans sur Twitter et se trouve hébergée sur des sites de partages de vidéos tel que Youtube, archive.org ou encore senvid.com. Les réalisateurs filment le protagoniste dans plusieurs endroits de la ville et durant sa vie quotidienne montrant ses activités routinières. La vidéo est accompagnée par un nasheed français de recrutement intitulé « Extend your hand to pledge allegiance ». Une vidéo de juillet 2014 « the chosen few of different lands » produite par Al Hayat Media Center, met en scène à son tour un canadien nommé André Poulin, connu sous le nom d’Abu Muslim. Il était une pièce maîtresse de la propagande extrémiste. Il appelait dans sa vidéo de nouveaux djihadistes: docteurs, ingénieurs, professionnels, volontaires et bailleur de fonds, tout en donnant un compte rendu sur sa vie quotidienne. Au regard de ces techniques d’approche culturelle, le chercheur El Difraoui expliquait que « ce discours personnalisé donne un visage plus humain du djihad, une forme de normalité que l’on ne voyait pas dans les vidéos d’Al Qaïda ». Ces exemples motivent les jeunes recherchant un modèle à suivre, une inspiration les poussant à agir par la suite. La familiarité du message permet d’approcher au plus près ces jeunes sans les effrayer puisqu’ils sont persuadés de déjà connaître la vie qui les attend sur place. Par une communication prolixe autour de ce quotidien, les jeunes sont persuadés de laisser derrière eux une vie de mécréant au profit d’une vie simple et heureuse. Le groupe a fait preuve d’imagination allant jusqu’à publier un « guide touristique de l’État Islamique [16]» intitulé « Vacances au Sham, le guide touristique » ou encore « a brief guide to Islamic state » par le djihadiste britannique Abou Rumaysah. Cependant, même si la volonté première de l’EI était d’obtenir l’adhésion du plus grand nombre, ce n’est que pour parvenir par la suite au but ultime; la « guerre dans le sentier de Dieu » par le djihad.

            En conséquence, l’incitation à prendre les armes est sans cesse rappelée et martelée dans l’esprit de ces jeunes. Des faits « d’armes » ou « des actes terroristes » leur sont relatés afin qu’ils puissent s’en inspirer ou copier de tels agissements (copycat) à l’image des attentats commis par Medhi Nemmouche ou Mohammed Merah. D’autres occidentaux sont également pris pour modèles, mais cette fois pour la valorisation du statut des occidentaux au sein de l’entité, à savoir « Jihadi John » ou encore Maxime Hauchard. En revanche, l’EI inspiré par les écrits d’Al Suri influence et recommande à ses membres d’agir seul, selon leur propres moyens, s’ils sont dans l’impossibilité de rejoindre les terres d’Islam. C’est ainsi qu’apparaît la notion très médiatique et controversée de « loups solitaires ». Dans le présent développement, le terme de terrorisme individuel ou celui du djihad individuel seront préférés, en tant que nouveau processus poussant à une individualisation du terrorisme. Le terme « loup solitaire » des années quatre vingt dix de Tom Metzger et Alexis Curtis désignait le mouvement des « white supremacists » agissant par une violence politique. Il était précisé une différence entre une « cellule dormante » et les « loups solitaires ». Ces derniers sont des individus agissant de leur propre chef sans aucun ordre ou connexion avec une organisation ou groupe d’individus. Alain Rodier[17] explique que cette notion englobe plutôt quatre catégories d’individus qui peuvent répondre à ce concept assez fou. Cependant, afin de respecter au mieux les dires des membres de l’EI et leur vision il sera préférable d’éviter de garder à l’esprit cette notion trop médiatique de loup solitaire. En s’intéressant à la publication de la revue Dar al-islam #2, il est essentiel de relever que les auteurs dénigrent ces « loups solitaires », mais qui n’est autre qu’une critique déguisée à l’encontre de l’organisation rivale AQ[18] et de sa stratégie.  La revue exprime cette critique en énonçant que « son acte (référence au martyr Abou Basir Abdallah Al ifriqi) en totale conformité avec le Qour’ân et la Sounnah, met fin aux théories humaines innovées du loup solitaire promues par certains groupes égarés. La base du djihad est qu’il est mené en groupe sous les ordres du Calife comme il l’était  à l’époque du Prophète Allah ». Selon les salafistes djihadistes de l’EI aucune innovation n’est permise car elle sous entend qu’elle n’a pas été donnée par Allah. Cette affirmation permet de comprendre le mécanisme de l’EI dans sa vision du djihad global et sa volonté de relayer AQ au rang d’Organisation non-islamique. Ainsi, le concept de « résistance sans leader » (Louis Beam) reprise pour le terrorisme islamiste en un « jihad sans leader » (Sageman), permet de comprendre l’évolution actuelle du terrorisme passant du groupuscule au « terrorisme individuel ». Cette vision du terrorisme fut également prônée par Abou Moussab Al-Suri. Pour reprendre la typologie établie par Marc Sageman, Al Suri appartient à la première génération de djihadistes, il a enseigné l’art du djihad à la deuxième génération et a théorisé le processus de décentralisation ayant donné naissance à la troisième génération. Il considérait  les individus tels que des éléments privilégiés car ils sont imprévisibles et difficilement détectables, notamment lorsqu’ils agissent selon la Taqiyya ou l’art de la dissimulation.  Le chercheur Marc Hecker (IFRI) reprenait les idées principales de ce dernier, en expliquant qu’il était conscient que face à un adversaire matériellement supérieur, la concentration des moyens peut s’avérer fatale. Sa théorie sonne donc comme un appel à la dispersion, à la décentralisation maximale, processus largement utilisé dans tous les domaines par l’EI. Des « camps d’entraînement mobiles » doivent être créés et le djihad mondial, réunissant potentiellement toute l’oumma, doit s’organiser autour de petites cellules, limitées parfois à une seule personne, indépendantes les unes des autres et susceptibles de s’auto-générer. Al- Suri résume sa théorie en un slogan: « nizam la tanzim », c’est à-dire « un système, pas une organisation». Il précisait également qu’« il n’y a pas de liens organisationnels entre les membres des unités de la résistance islamique globale.  Les seuls liens sont  [… ] un système d’ action , un nom et un  but communs ». En effet, Gilles Kepel[19] explique que selon lui« cette résistance ne saurait être menée par des groupes structurés, pyramidaux, trop facile à démanteler par la répression, mais par des réseaux souples de djihadistes bien formés, voire des individus isolés endoctrinés par le biais de sites spécialisés d’Internet ». Il s’avère que cette tendance semble se généraliser changeant le visage du djihadisme et du terrorisme avec de tristes illustrations telles que celles de Mohammed Merah, Medhi Nemmouche, ou dernièrement Amedy Coulibaly, où la pathologie de la violence fut sans nul doute dissimulée sous une cause plus noble, la défense d’un Islam humilié. Le changement de profil des candidats au djihad marque aussi la dimension inédite du groupe qui réussi à cibler tous types d’individus.

  1. Diversité des profils visés.

            La particularité du phénomène actuel s’illustre par la diversité des profils des candidats au djihad ne permettant pas d’établir de profil type. En effet, John Horgan, directeur du Center for Terrorism and Security Studies affirme également que depuis quatre décennies de recherches psychologiques aucun profil terroriste n’a encore pu être établi. L’anthropologue Dounia Bouzar[20] a pu observer un changement notoire dans les candidats au djihad, car il ne s’agit plus aujourd’hui, comme ce fut le cas durant les années précédentes, de jeunes de banlieues ou issus de l’immigration. Aujourd’hui, la radicalité salafiste djihadiste touche n’importe quel jeune, sans rapport direct avec son milieu social. Selon les études et les enquêtes réalisées, plusieurs traits communs sont tout de même décelés. Selon Yannick Bressan, la fragilité psychique des candidats, un profond détachement envers leur pays, leur communauté ou de leur famille et un désir de récits d’aventures sont autant de facteurs, qui tous s’inscrivent dans le cadre d’une problématique identitaire. A titre d’exemple, Samuel Laurent avait recueilli les propos du Cheik Omar Al-Bacri (libanais proche de l’EI), qui expliquait tout l’attrait de ce nouveau concept radicalisée de l’Islam, à savoir le salafisme djihadiste. Selon ses propres dires « Quand vous devenez salafiste, tout devient rassurant, le Coran vous guide en toutes circonstances. Il vous explique quand et comment agir: couper la main au voleur, donner cent coups de fouet aux fornicateurs, quatre-vingt aux buveurs d’alcool.. tout est clair! ». Ainsi, cette déclaration met en évidence la volonté d’une soumission totale à la religion, et par conséquent à son chef. Toute leur vie s’achemine au service de Dieu, l’Islam n’est alors que la seule réponse aux questions que ces individus peuvent se poser. D’autre part, le salafisme repose sur la communauté de croyants, l’Oumma, une masse indivisible laissant peu de place à l’individualisme et impossible d’en contester les ordres. C’est ce schéma qui est la plus part du temps recherché par ces jeunes en quête d’une cause, d’une identité, d’autorité, d’une famille ou d’un nouveau départ. D’autre part, deux argumentaires ont été répertoriés afin d’identifier les motivations de ces jeunes : l’un est fondé sur des motivations internes, l’autre sur des motivations externes. Ces derrières sont représentés comme les événements qui se produisent dans l’environnement de ces jeunes tel que la faiblesse étatique, l’éducation, des inégalités sociales et économiques, les conflits dans le monde. Les djihadistes par le biais de leur propagande se nourrissent de ce type d’informations, notamment en usant de la désinformation en remployant et en détournant des images ou des récits diffusés dans les médias occidentaux. Cependant, des motivations dites internes peuvent être citées, correspondant souvent à des motivations religieuses, qui souvent ne sont pas le seul facteur déterminant pour le passage à l’acte. S’ajoute également à cette motivation, un sentiment politique ainsi que certaines circonstances personnelles. Donner un sens à leur vie ou pour certains la recherche de rédemption sont également des facteurs répertoriés comme des sources d’incitation. Le criminologue Alain Bauer, a baptisé ce type de profil sous le vocable « gangsterroristes » ou jihadistes « hybrides » : « Ces délinquants qui pratiquent le vol à main armée, le trafic de voitures, continuent sous couvert d’Al-Qaeda. A un moment, dans leur esprit confus, au lieu de se renier, ces êtres trouvent une cause qui leur permet de poursuivre leur activité criminelle, façon d’atteindre croient-ils la rédemption.[21]». Ces individus sont le plus souvent la recherche de pénitence par le djihadisme qui séduit de nombreux musulmans européens et convertis, victimes d’une culture qui les incite selon eux à de tels actes. D’autres, selon l’otage français libéré Nicolas Hénin (Novembre 2014), « sont le produit de nos sociétés occidentales et ils avaient déjà une inclinaison à la violence pendant leur recherche d’identité. Maintenant, enfin, ils ont trouvé un prétexte pour laisser libre cours à ces tendances », décrivant ses tortionnaires, dont l’un était Medhi Nemmouche. Cependant, selon Scott Atran, les profils identifiés sont souvent des jeunes bloqués dans des étapes de transition de leurs vies, soit parce qu’ils sont devenus récemment français après une immigration, soit encore étudiant, soit entre deux emplois à la recherche d’une famille à construire, d’amis ou entretiennent un désir de voyager. Ce type de profil s’inscrit dans une volonté de changement et de prendre son destin en main. D’autre part, il faut également souligner que la majeure partie d’entre eux n’ont pas reçu une éducation religieuse mais se sont radicalisés par la suite à l’issue de l’appel militant du djihad diffusé par les groupes djihadistes. Vincent Geisser explique[22] qu’il s’agit soit d’individus de culture musulmane ayant découvert une idéologie radicale et attrayante, soit de convertis, convaincus par le binarisme réducteur de l’Organisation, comme une solution simple à leurs problème d’identité et de sens. Selon les études menées, la majeure partie de ces individus n’ont pas côtoyé ni des mosquées, ni même un gourou, mais se sont documentés et laissés séduire par un contenu téléchargeable et accessible sur internet ou par l’intermédiaire de « prédicateurs numériques » aux connaissances et compétences religieuses non-avérées. Les messages diffusés par le groupe trouvent un écho favorable chez les personnes qui le rejoignent, il leur offre clés en main  une chance d’exister, une cause à défendre, une rédemption, une terre d’accueil, une famille et parfois même la voie « royale pour atteindre le Paradis ». Plusieurs partisans s’expriment sur les réseaux témoignant de leur engagement et du bienfait de leur changement. Là encore, le rôle des prosélytes en ligne et le ciblage qu’ils accomplissent sont des outils essentiels pour le rabattre de tels individus. Ils identifient particulièrement les personnes vulnérables et cherchent activement à les « absorber » en renforçant leurs doutes sur leur situation actuelle tout en les convaincant de les rejoindre pour une vie meilleure. Des personnes marginalisées, ou en quête de visibilité parce qu’elles ne sont pas reconnues, deviennent alors des « proies » facilement atteignables. Certains récits provenant des « frères » ou des « sœurs » du djihad leur sont rapportés afin de les pousser à rejoindre les terres d’Islam, comme par exemple cet extrait; « That’s why I pledged alliance, in order to help the brothers and sisters of ISIS and teach them how to make da’wa to people who have long lived in humiliation and do not know the laws of Allah. We are, and we make da’wa to the children, to the elderly, to all people ».

 

            Cependant, l’afflux important de combattants étrangers et de leurs familles vers le califat est une réalité, mais cette communauté ne se cantonne pas aux frontières terrestres du Moyen Orient. La volonté universaliste et cosmopolite du groupe transparaît dans ses intentions, notamment par sa volonté de créer un lien direct entre sa communauté réelle et sa communauté virtuelle. En effet, le paradigme numérique lui offre la possibilité de créer une Oumma virtuelle, regroupant l’ensemble la diaspora musulmane sunnite inter-connectée aux quatre coins du monde. Un nouveau type de djihadiste voit ainsi le jour, tout comme un nouveau rôle attribué aux femmes dans ce djihad en ligne.

Section 3: L’Oumma virtuelle : les e-djihadistes et le djihad au féminin.

 

  1. La dé-territorialisation de la communauté des fidèles: l’Oumma

            Pourquoi une telle présence en ligne? Pourquoi cette volonté de créer une communauté virtuelle de fidèles soutenant l’EI et ses idées? Serait ce parce qu’elle permet de concrétiser de leur vision globale, cosmopolite et universaliste?

            L’évidence des faits suggère une réelle prise de conscience de l’opportunité de la e-sphère par les membres de l’EI, permettant de passer outre les frontières physiques et étatiques afin d’établir une sorte de « sanctuaire djihadiste numérique ». En effet, face à une société de plus en plus individualiste, certains individus développent un besoin vital de trouver refuge au sein d’une communauté. Cette communauté virtuelle devient alors une sorte de communauté de substitution dans une société en perte de repères identitaires. Celle ci n’est autre que le pendant d’une réalité sociale, clanique et communautaire. Il s’agit de reconstituer, dans le monde virtuel, sa communauté réelle, menant à une sorte de « tribalisme virtuel » pour reprendre les termes de Mathieu Guidère. Dounia Bouzar ajoute, qu’il est question pour ces individus de retrouver leurs « pairs virtuels », de reconstituer un espace sacré, qui renforce cependant l’isolement du groupe « purifié ». La virtualité offerte par les réseaux et les NTIC permet de constituer un tel sanctuaire. L’EI, conscient de cet enjeu, mise cette carte en recréant des liens communautaires dans cet espace virtuel religieux, où chaque internaute peut bénéficier d’une oreille attentive. En effet, ils établissent un échappatoire et une cause à soutenir, offert par la religion musulmane, à des laissés pour compte, en marge d’une société trop individualiste et inégalitaire à leurs yeux. La e-sphère leur offre également la possibilité de se construire une identité virtuelle propre, la construction et la définition de soi virtuellement. L’oumma virtuelle donne une seconde chance à ses adhérents, d’être celui que l’on ne peut être dans le monde réel et octroie une tribune pour s’exprimer, militer et échanger. L’EI exacerbe et instrumentalisme ces ressentis et se joue des émotions et des sentiments des e-djihadistes, afin de créer une cohésion virtuelle autour d’un but commun. Gilles Kepel parle même de « cluster », de tribu virtuelle, construite selon une vision horizontale. D’autre part, selon lui, ce monde numérique est une « bombe diasporique » qui occasionne un repli sur son groupe à une dimension inédite. En effet, cet enfermement communautaire peut s’effectuer à distance, nul besoin d’être proche, il suffit d’utiliser un réseau, créant une cette nouvelle forme tribale : la « tribu numérique ». En effet, les groupes Pro-EI jouent un rôle primordial dans la diffusion du message et dans l’expansion de la sphère d’influence du groupe.

            En revanche, par cette activité immatérielle proliférante, le groupe aurait-il la prétention de dresser une « armée numérique » au service du califat, notamment sous une dénomination aujourd’hui bien connue du « Cyber-califat »? Le menace d’un cyber-terrorisme pourrait-elle se concrétiser avec l’ascension du groupe sur les réseaux?

            Avant de s’intéresser à une quelconque cyber-conflictualité, il est nécessaire de noter l’avènement d’un nouvel acteur dans la e-sphère. En effet, les femmes jusqu’alors marginalisées du combat physique et militaire, trouvent une place dans le djihad médiatique et numérique. Elles y jouent un rôle important et actif, mobilisant les foules, séduisant les futures femmes de djihadistes, tout en répondant aux questions des plus hésitantes. Elles servent la cause salafiste djihadiste par un militantisme numérique et attirent de nouvelles recrues féminines dans les rangs de l’Organisation.

  1. e-djihad: une partition aussi féminine.

            L’anthropologue Dounia Bouzar explique la place des femmes au sein de la communauté musulmane précisant qu’il existe une séparation traditionnelle des sexes. Les hommes et les femmes évoluent dans deux univers distincts, l’un tourné vers le monde extérieur, la sphère publique, et l’autre, vers un monde intérieur celui de la sphère privée réservé aux femmes. Cette dichotomie allait de paire avec les tâches et les fonctions dévolues à chacun. Sans entrer avec plus de précisions sur le statut actuel de la femme dans la religion musulmane, il est seulement question ici, d’observer l’opportunité de ce monde virtuel pour ces jeunes femmes et filles qui peuvent exprimer leurs idées et militer, tout en restant dans la sphère qui leur est le plus souvent dédiée. Là encore, il n’est pas question de généraliser la situation féminine dans l’Islam, seulement d’apporter des éléments de réflexion sur la constitution d’une Oumma virtuelle et la place de celles ci en son sein. En revanche, une tendance actuelle doit être soulignée afin de comprendre le paradoxe que représente leur implication dans le djihad médiatique. En effet, les salafistes djihadistes, ont crée une sorte « apartheid racial pour se protéger des femmes et les neutraliser », explique D. Bouzar[23]. Ils créent une sorte de réduction de l’être humain à cette seule caractéristique identitaire, celui d’être une femme. En effet, cette anthropologue explique une tendance remarquée chez les radicaux qui vont en quelque sorte « effacer » celle-ci. «  le fait de refuser d’échanger avec elle la nie en la réduisant à un sexe. Assigné à une dimension sexuelle dans laquelle est n’est pas actrice, elle devient objet ». Mais pire encore, elle devient « l’objet diabolique ». Ainsi, Asma Guenifi[24] expliquait même qu’il existe une réelle frustration sexuelle exprimée envers les femmes, un objet qui se doit d’être caché des yeux de tous. Enfin, Dounia Bouzar ajoutait que le fait pour ces nouveaux radicaux de distinguer de manière si extrême une femme permettait de l’extraire de la communauté des humains. De plus, l’EI raffolant d’une lecture non conceptualisée des textes coraniques accentue cette déshumanisation de la femme légitimant son exclusion et les exactions subies par ces dernières.

            Mais alors comment expliquer leur implication au sein du djihad médiatique? Comment deviennent elles des actrices à part entière? Afin de cerner l’esprit dans lequel évolue ce paradoxe, il s’avère nécessaire de revenir à la vision « jusqu’au-boutiste » du mouvement de l’EI. En effet, selon l’expression empruntée à M. de Saint-Victor, l’EI utilise tous les moyens et les outils à sa disposition pour servir sa cause et ses intérêts, même s’il faut pour se faire il faut contredire quelques idéaux. D’autres exemples reprendront cette stratégie de maximisation, légitimant n’importe quelle pratique pourvu qu’elle soit bénéfique aux actions menées par l’Organisation. Après s’être arrangé pour détourner l’iconoclasme musulman, les membres de l’EI font de même avec le statut de la femme et son implication dans le djihad, leur offrant une « partition à jouer » Ainsi, la femme apparaît sur la scène du djihad global dans une lutte médiatique où la sphère privée chevauche la sphère publique, ouvrant une fenêtre sur le monde à ces jeunes femmes en quête d’un monde meilleur. Là encore, la supercherie d’égalité homme femme est instrumentalisée afin de créer une cause commune et faire émerger l’adhésion de ces jeunes femmes à leur vision du Califat. Deux figures légendaires et charismatiques du Coran sont également utilisées afin de légitimer et d’encourager les jeunes femmes; Fatima la fille du Prophète et Aïcha sa plus jeune femme. De plus, pendant les révolutions arabes, les femmes égyptiennes sympathisantes des Frères Musulmans ont joué un rôle considérable dans le soulèvement contre le régime égyptien. Mais les femmes étaient déjà revenues en force dans le terrorisme à partir de 2003 sur les sites islamistes, notamment au cours de la guerre d’Irak puis de Tchétchénie en 2008, commente le juge Marc Trévedic[25]. Le web a permis la libéralisation et l’émancipation de la femme salafiste, car nul besoin de porter la Burqa sur Internet. A l’époque d’Al Qaïda, on parlait de « veuves noires » pour les désigner. Une figure emblématique de ce type djihad était Malika El Aroud[26], qui énonça une phrase très parlante quant au rôle que ces jeunes sont amenées à jouer; « Mon arme, c’est l’écriture. C’est mon djihad, vous pouvez faire beaucoup avec les mots. Écrire est aussi une bombe »[27]. Poster un texte de propagande revient à poser une bombe dans l’esprit et le psychique des internautes, ce que l’EI a parfaitement cerné et utilisé. Ainsi, les femmes djihadistes du mouvement « pro-Islamic State » du groupe médiatique al-Battra Media Foundation a réactivé sa division « al-Khansa’Media Battalion[28] ». La leader de ce recrutement en ligne est une vétérance du djihad en ligne déjà active durant l’époque d’Al Qaïda où elle utilisait le pseudo « Al-khansa » pour couvrir ses opérations. Ce nom signifiant la « mère des martyrs » était celui d’une poétesse avant le début de la Révélation qui se converti à l’Islam. Après la disparition du Prophète elle stimulera ses fils pour qu’ils embrasent l’Islam et affrontent l’ennemi en leur tenant ces propos « Ô mes fils ! Vous avez embrassé l’Islam et émigré de plein gré. Par Dieu, en dehors Duquel il n’y a pas d’autre dieu, vous êtes les fils d’une femme qui n’a jamais trahi votre père, ni déshonoré votre oncle, ni mélangé votre lignée, ni changé votre famille. Vous savez ce que Dieu a réservé aux musulmans comme récompenses dans la lutte contre les infidèles ; sachez que la vraie vie commence après la mort. Dieu dit : « O vous qui croyez ! Armez-vous de patience ! Rivalisez de constance ! Soyez vigilants et craignez Dieu, si vous désirez atteindre le bonheur ! »[29]. Tout ceci explique la ligne de conduite recherchée par les membres de l’EI envers ces femmes recrutées à l’échelle planétaire. Ce recrutement mondial ouvre une possibilité incroyable pour la construction de la future génération de djihadiste mise en place par l’EI, qui pourrait s’apparenter au processus observé à l’époque nazie du Lebensborn expliqué précédemment.

            Le groupe avait initialement annoncé sa création en décembre 2013 et notifié la réactivation d’un compte Twitter le 4 septembre 2014 (@al_khansaa2). S’ajoutant au rôle de militante aguerrie voire de propagandistes djihadistes, ces dernières construisent également des « e-agences matrimoniales pour jeunes salafistes djihadistes ». Elles agissent telles que le font les « mentors » et tentent de trouver des femmes susceptibles d’ immigrer vers les terres du Califat, pour produire la future génération de djihadistes. Dès lors, elles servent d’intermédiaires et de « rabatteurs » virtuels auprès de ces jeunes recrues et prodigue une écoute attentive face aux questionnements de certaines. Le procédé le plus simple et le plus efficace selon l’EI était d’employer des jeunes femmes qui elles aussi avaient rejoint le Califat et témoignaient de leur expérience[30].  La huitième édition de Dabiq, contient un article écrit par une femme arabe ayant réalisé la Hijra et exhorte les autres musulmanes du monde à venir la rejoindre. Là encore, la manipulation coranique bat son plein. Elle persuade les jeunes candidates de l’obligation qui pèse sur elles et cite le Prophète en ces termes « les femmes sont les moitiés jumelles des hommes » ce qui revient à dire qu’elles aussi doivent faire la Hijra.  Une autre figure dénommée Aqsa Mahmood[31] détaille à son tour sous le pseudo Umm Layth, sur son compte Twitter ainsi que sur son blog, sa transformation. Elle y explique comment une jeune adolescente provenant d’un pays laïc et vivant selon un mode de vie séculaire s’est radicalisée. Depuis, elle séjourne en Syrie où elle continue ses activités en ligne et tente de montrer l’exemple aux autres jeunes filles. Le 28 juin 2015, elle publie un poème d’éloge aux attaques de l’EI du 26 juin en Tunisie, au Koweït et en France, intitulé « «Vendredi noir » sur son blog Tumblr. On peut y lire certaines lignes consacrées à la vengeance : « vengeance. C’est une réponse à notre emprisonnement. Ils essaient de nous rendre sourds, muets, aveugles face à la lumière d’Allah, mais elle brillera toujours » ; ou encore à des menaces voilées : « Peut-être comprenez-vous, peut-être pas, sachez seulement cela ; si vous n’avez aucune pitié pour nous, alors pourquoi devrions-nous en avoir pour vous », laissant transparaître l’implication de cette djihadiste dans le rôle qui lui est dévolu au sein de l’Organisation. Umm Abdullatif, étant connu comme Zehra Dumann, originaire de Melbourne, communique avec de potentielles recrues féminines via sa page sur Ask.fm et y décrit son « lifestyle » en louant les joies d’une telle vie. Elle y cite notamment certaines phrases telles que « c’est quelque chose que tu as besoin pour te connaître toi même »[32] et répond aux questions des jeunes femmes intéressées. De plus, un autre exemple peut être cité pour appâter les futures épouses. Un document mis en ligne, intitulé les « Femmes de l’État islamique : manifeste et étude de cas »[33], publié par la brigade Al-Khansaa[34] offre une vision de leur nouvelle vie afin qu’elle en connaisse les détails avent de s’engager.

            Le ciblage mis en place par l’EI lui permet d’ajuster le message transmis en fonction du destinataire visé. Les outils et les méthodes sont également adaptés afin d’atteindre efficacement les esprits. Il en va de même lorsqu’il est question de construire l’identité de son ennemi. La construction médiatique de l’ennemi est une donnée primordiale afin d’identifier clairement les adversaires à atteindre pour les combattants de l’EI. Les leaders mettent tout en œuvre afin de les discréditer, de les stigmatiser et de les déshumaniser, rendant le recours à la force nécessaire et outrageusement violent voire barbare. L’ambiance des supports constitués à cet effet, gravite autour du retour de la notion Guerre Sainte, justifiant la guerre et ses atrocités au nom d’une cause estimée juste : la défense de l’Islam contre les oppresseurs, les mécréants et les hérétiques. L’EI replace au cœur des débats l’ancienne guerre de religion, où les ennemis sont nommés « croisés » et où le but de la guerre est avant tout masqué par une revendication religieuse. Le groupe souhaite à terme voir l’étendard noir se profiler à l’horizon, convertir le plus grand nombre à l’Islam et soumettre l’ensemble de monde à ses prétentions. S’agirait-il d’un retour de la Guerre Sainte modernisée à l’aune du XXIe siècle?

Julie LINARES, diplômée Master II en 2015.

[1] Charlie WINTER « The virtual caliphate; Understanding Islamic States Propaganda strategy », juillet 2015, Quilliam Foundation.

[2]  TTA 117, p9.

[3] Marc Prensky « Digital Natives, Digital Immigrants » publié en 2001.  Selon lui, l’an 2000 n’a pas seulement marqué le passage d’un siècle à l’autre. Cette date constitue une rupture fondamentale dans la façon dont les nouvelles générations, nées à partir des années 80, apprennent. « l’hypertexte, la musique téléchargée, le téléphone dans la poche, les bibliothèques sur leurs ordis » ont vu leurs cerveaux se structurer différemment par rapport à celui de leurs aînés. Du moins, que leur « schéma de pensée » serait différent.

[4] https://ia601502.us.archive.org/0/items/AlbaYan_109/Mercredi%2017%20Rajab%20de%20l’année%201436.pdf

[5] http://jihadology.net/?s=mujatweets

[6] http://www.memri.fr/2015/08/18/avertissement-photos-graphiques-une-video-de-lei-montre-lexecution-de-deux-homosexuels-a-homs/

[7] Aller plus loin: Cole Bunzel « Paper state to caliphate: the ideology of Islamic State », p 26,19 mars 2015, Center for Middle East Policy at Brookings.

[8] « The different functions of IS online and offline Pledges (Bayat): creating a multifaceted nexus of authority », by Philipp Holtmann, Novembre 1(, 2014, on Jihadology.

[9] Aaron Y.ZELIN « The Islamic States archipelago of Provinces », in the Washington Institute, 14 novembre 2014. http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/the-islamic-states-archipelago-of-provinces.

[10] Exemples sur archives.org https://ia600307.us.archive.org/14/items/bay3aa_201505/bay3aa.mp3

[11] Entretien téléphonique du 8 mai 2015.

[12] ISW global messaging strategy, december 2014.

[13] Terme employé par ICSR de Londres.

[14] France TV info du 1 octobre 2014.

[15]  https://news.vice.com/article/pro-isis-recruitment-video-encourages-foreign-fighters-to-join-jihad

[16] 12 mai 2015, https://Twitter.com/AbouZilleur_/status/598082514733797376/photo/1

[17] Alain Rodier « Quest ce quun loup solitaire ? », janvier 2015, note d’actualité N°378, Cf2R.

[18] Nouvelle brochure de l’État Islamique  en français intitulée « quAllah maudisse la France », 12 février 2015, MEMRI FR.

[19] Gilles Kepel, Terreur et martyre, Relever le défi de civilisation, Flammarion, Paris, 2008, p189.

[20] http://www.bouzar-expertises.fr/images/docs/METAMORPHOSE.pdf

[21] http://www.liberation.fr/societe/2013/05/20/le-jihad-nouvelle-generation_904308

[22] Vincent Geisser « Eduquer à la laïcité, rééduquer au « bon islam »?, migrations société 27 (157), janvier-février 2015.

[23] Dounia BOUZAR, Désamorcer lIslam radical, Paris, 2014, Editions de l’Atelier/Editions Ouvrières.

[24] « Dans la tête des terroristes. Profils psychologiques et ingrédients de la terreur ». Asma GUENIFI, le 2 avril 2015, Conférence IHEDN.

[25] Marc TREVIDIC, Terroristes: les 7 piliers de la déraison, 2013, Editions Jean-Claude Lattès.

[26] Activiste radicale belge d’origine marocaine née en 1959/1960, qui avait pour premier mari Abdessatar Dahmane qui a trouvé la mort en assassinant le commandant Massoud. Elle fut ensuite mariée à un second mari parti faire le djihad au Wazaristan. Elle est l’auteur du livre « Soldats de lumières » qui glorifiait les moudjahidines afghans. C’est avec son deuxième mari qu’elle devient très active sur internet, animant tous deux le site MINBAR SOS.

[27] Expression déclarée en mai 2008 dans le journal Herald Tribune.

[28] https://azelin.files.wordpress.com/2015/01/al-khansc481-media-battalion-22women-in-the-islamic-state22.pdf

[29] Coran Sourate III verset 200.

[30]  MEMRI FR, 3 avril 2015.

[31] Jeune fille provenant de Glasgow en Ecosse. https://Twitter.com/hashtag/aqsamahmood partie en Syrie pour épouser un combattant tunisien.

[32] http://www.rferl.org/content/islamic-state-jihadi-brides/26932055.html

[33] Document traduit en anglais par le chercheur Charlie WInter du Think Tank Quilliam foundation. http://www.quilliamfoundation.org/wp/wp-content/uploads/publications/free/women-of-the-islamic-state3.pdf.

[34] Egalement le nom de la brigade composée d’une cinquantaine de femmes chargées de patrouiller dans les rues de Raqqa, en Syrie, pour faire respecter l’idéologie de l’État islamique (EI), et parfois punir les récalcitrantes aux diktats de l’organisation djihadiste.

Études Géostratégiques

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Latin America Watch

Latin America Watch est un blog de veille et d’analyse de la situation des pays d’Amérique Latine.

Theatrum Belli

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Diploweb.com, revue geopolitique, articles, cartes, relations internationales

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Foreign Affairs

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

CFR.org -

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Historicoblog (3)

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Lignes de défense

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Guerres-et-conflits

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

La voie de l'épée

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix