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LE TERRORISME NIGERIAN, UNE EXTENSION DE LA MENACE AU-DELÀ DU NIGERIA ?

18 Fév

L’Etat Islamique et les attentats en Europe ont pu occulter des esprits une menace toute aussi dangereuse et toute aussi proche qu’est la secte nigériane Boko Haram. Cette dernière reste peu connue alors que le conflit l’opposant aux forces de sécurités nigérianes aurait causé la mort de plus de 17 000 personnes depuis 2009, et provoqué une grave crise humanitaire touchant 14 millions de personnes dans la sous-région du bassin du Lac Tchad[i]. Responsable d’attaques terroristes et de nombreux enlèvements, François Hollande jugeait le groupe, en mai 2016, comme « […]  le groupe terroriste le plus meurtrier au monde »[ii]. Si à plusieurs reprises le président nigérian Muhammadu Buhari a annoncé que le groupe était « techniquement défait », ce dernier est toujours en capacité de mener des attaques et les a multipliées au cours du dernier trimestre 2017[iii].

Apparu dans les années 2000 dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’Awati Wal-Jihad (« Les disciples du Prophète pour la propagation de l’islam et de la guerre sainte ») critique un système politique corrompu qui ne reposerait pas pleinement sur la sharia. A partir de 2009, le groupe bascule dans le terrorisme-djihadisme et lance des actions violentes dans tout le Nord-Est du Nigeria, et jusqu’à la capitale fédérale, Abuja. Outre son expansion à l’intérieur du Nigeria, Boko Haram a réussi à dépasser les frontières nigérianes et mène de nombreuses attaques dans les pays riverains, au point de n’être plus considéré comme une menace uniquement intra-nigériane. De plus, la secte aurait réussi à nouer des contacts avec des groupes islamistes sahéliens, et aurait prêté allégeance en 2015 à l’Etat Islamique. Par ailleurs, il existe différentes factions au sein du groupe dont les agendas varient du national au régional voire à l’international. Enfin, l’apparition du groupe dissident Ansaru, principalement anti-occidental, renforce la peur d’une coopération et d’un partenariat avec les terroristes sahéliens pour mener des opérations contre les intérêts occidentaux. Tous ces éléments amènent à s’interroger sur une éventuelle extension de cette menace terroriste islamiste au-delà du Nigeria et ses conséquences à la fois régionales et internationales.

 

 

                                                                                                                    

Boko Haram, un nouveau groupe terroriste international ?

 

            La régionalisation et/ou l’internationalisation de Boko Haram peut s’expliquer par une influence terroriste islamiste djihadiste internationale comme Al-Qaïda, ou plus récemment l’Etat Islamique qui voient dans Boko Haram un relai de leur propagande. Ces influences mettent en évidence une menace qui ne concernerait plus uniquement le Nigeria.

Dès 1991, Oussama Ben Laden s’intéresse à l’Afrique. Plusieurs groupes vont devenir des « franchises » d’Al-Qaïda. Ainsi, en 2007 le Groupe pour la prédication et le combat (GSPC) qui devient Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en 2007, et en 2012 le groupe terroriste somalien Al-Shabaab prête allégeance à Al-Qaïda[iv]. En Afrique de l’Ouest le Nigeria apparaît tout naturellement comme une place stratégique pour la pénétration d’Al-Qaïda. Si Boko Haram s’est construit en dehors de son giron, dès 2008 des premiers contacts auraient été établis entre les deux groupes. C’est ce que révèle le diplomate canadien Robert Fowler enlevé au Niger par AQMI en 2008 et qui raconta avoir été témoin de la visite d’un commandant de Boko Haram auprès d’AQMI lors de sa captivité[v]. Cependant c’est véritablement à partir de 2010 que l’on peut supposer une influence d’Al-Qaïda sur Boko Haram car on observe une évolution de ses modes opératoires et ses cibles. Désormais les insurgés s’attaquent à des cibles traditionnelles du terrorisme islamiste en s’en prenant aux « mauvais » musulmans, à la communauté chrétienne, à des Occidentaux et à des cibles internationales. Le groupe a également recours à des engins explosifs improvisés (IED) pour commettre des attentats à la bombe, technique non utilisée avant 2010, et des attentats-suicides. Cela sous-entend que le groupe a pu certainement recevoir une formation dans des camps d’entraînement d’AQMI ou d’Al-Shabaab[vi]. Ainsi, l’attentat-suicide contre le siège des Nations Unies à Abuja le 26 août 2011 serait un symbole de l’évolution de Boko Haram vers un terrorisme international[vii]. De plus, même si cela n’est pas vérifiable, certains spécialistes vont plus loin en affirmant que cet attentat serait une suite des attaques contre le quartier général des Nations Unies en 2003 en Irak et en 2007 contre son siège à Alger[viii]. Cette hypothèse peut être confirmée par deux vidéos reçues par l’AFP du kamikaze où il fait référence à Oussama Ben Laden tué par les Etats-Unis et explique que son attentat est un message aux « infidèles » internationaux[ix]. Toutefois, il faut souligner que ces vidéos n’ont pas été identifiées.

 

            Concernant l’Etat Islamique (EI), Boko Haram peut également constituer un point d’appui stratégique en Afrique et permettrait l’ouverture d’un nouveau front. En effet, à partir du Nigeria, l’EI pourrait s’étendre à d’autres pays et pourquoi pas réussir à relier le Nord-Est nigérian avec ses positions en Libye. De plus, un rapprochement avec l’EI pourrait permettre d’augmenter les moyens de la secte et donc étendre son périmètre d’action. Dès 2014, dans ses vidéos, Abubakar Shekau félicite la création d’un Califat de l’EI et en 2015 il prête allégeance à l’EI. Néanmoins, il ne faut pas considérer cette allégeance comme une fusion, il s’agit plutôt pour le journaliste à France 24, Wassim Nasr spécialiste des mouvements djihadistes, d’un rapprochement idéologique[x]. C’est alors une manière pour Boko Haram de s’inscrire dans un djihad globalisé. Aujourd’hui il est très difficile de connaître la nature de ce rapprochement. Pourtant, en avril 2016 l’armée américaine a déclaré que la relation Boko Haram-EI se serait renforcée au point que les deux groupes partageraient les même stratégies et tactiques[xi]. Le commandant des opérations américaines en Afrique de l’époque, Donald Bolduc, avait également expliqué qu’un soutien matériel de l’EI à Boko Haram est une hypothèse fortement probable car le Tchad aurait arrêté un convoi d’armes à sa frontière avec le Nigeria provenant de Libye où l’EI est assez bien implanté[xii]. A son tour, le Conseil des Nations Unies en mai 2016 a émis des inquiétudes quant au rapprochement de ces deux entités[xiii]. Enfin, des sources sécuritaires ont indiqué en 2016 qu’un recruteur de l’EI avait été arrêté par les forces de sécurité nigérianes à Kano.

Pour certains spécialistes, l’EI irait même jusqu’à s’immiscer dans le fonctionnement du groupe. En effet, le 2 août 2016, la presse révèle le limogeage d’Abubakar Shekau en faveur d’Abou Musab Al-Barnawi, choisi par l’EI et qu’il considère comme le chef de l’Etat Islamique en Afrique de l’Ouest[xiv]. Cela pourrait sous-entendre que désormais l’EI validerait ou invaliderait les décisions prises par le groupe, et souhaiterait une extension de ce dernier. Toutefois, il est essentiel de prendre ces informations avec prudence à la vue de l’opacité de fonctionnement de Boko Haram. De fait, en 2017, le degré d’une coopération opérationnelle et d’une influence entre les deux groupes fait encore débat parmi les experts.

 

            C’est dans ce contexte de tentatives d’influences par des groupes terroristes internationaux que différentes factions de la secte semblent s’orienter vers des actions plus internationales, au point de devenir de véritables menaces régionales.

En effet, Boko Haram n’est pas un groupe homogène. Si jusqu’en 2009, son fondateur Mohammed Yusuf semblait faire consensus, depuis sa mort on peut mettre en évidence deux tendances idéologiques qui fractionnent le mouvement, chacune regroupant plusieurs factions[xv]. A une branche que l’on peut qualifier d’historique et ayant un agenda plus national, on peut lui opposer une tendance qui serait plus internationaliste. Cette dernière souhaiterait orienter ses attaques contre des cibles occidentales. Cette branche préfigurerait la naissance d’une faction dissidente à partir de 2012, Ansaru s’inscrivant davantage dans un terrorisme islamiste international. Signifiant « L’avant-garde pour la protection des Musulmans en Afrique noire »[xvi], Ansaru s’oriente dans la défense de tous les musulmans et pas uniquement les Nigérians et considère que les attaques doivent être dirigées contre des cibles internationales[xvii]. Ainsi, plusieurs enlèvements d’étrangers ont pu être attribués à ce groupe parmi lesquels celui de l’ingénieur français Francis Collomp en 2012[xviii], ou de la famille Moulin-Fournier en 2012 au Cameroun[xix]. A chaque fois Ansaru justifie ses rapts comme des réponses aux « atrocités » commises par les Occidentaux contre les musulmans en Afghanistan et au Mali[xx]. Ses objectifs et son mode opératoire s’associent parfaitement à la doctrine des groupes islamistes sahéliens suivant l’idéologie d’Al-Qaïda. À ce titre, Bat-el Ohayon, co-fondatrice de l’Afrique Consulting Group, affirme qu’Ansaru et Al-Qaïda ont développé une « relation de travail » consistant en une aide financière d’Al-Qaïda et une formation militaire dans les camps d’entraînement d’islamistes sahéliens en échange de la participation de membres d’Ansaru à des opérations auprès d’AQMI[xxi]. L’un des fondateurs d’Ansaru, Khaled al-Barnawi, se serait entraîné dans des camps d’AQMI en Algérie[xxii] après la grande répression de 2009 et aurait été sensibilisé à la rhétorique djihadiste internationale[xxiii].

Ansaru relève donc d’une dimension extra-nigériane car il ne s’agit plus de revendications locales et constitue une vraie menace régionale. A ce propos Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du terrorisme nigérian, considère qu’Ansaru est « une menace plus grave, plus radicale, plus extrémiste » que Boko Haram[xxiv].

 

L’extension de Boko Haram dans les pays voisins et au-delà

 

            En mars 2012 à la suite du sommet de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le chef d’état major des armées nigérian a déclaré que Boko Haram n’était plus un problème uniquement endogène mais qu’il concernait l’ensemble des pays du Lac Tchad, autrement dit le Cameroun, le Tchad et le Niger. Cela suppose une extension de la menace hors des frontières. Cependant, la présence de Boko Haram dans ces pays n’est pas nouvelle et remonterait à son origine. Le groupe a pu profiter de l’extrême proximité géographique mais aussi culturelle entre ces pays et son bastion le Nord-Est du Nigeria. En effet, celui-ci partage 3 200 kilomètres de frontières avec le Niger, le Tchad et le Cameroun et la porosité de celles-ci rend les déplacements faciles. Ainsi, dans les premières années de la secte, il n’était pas rare que des Camerounais, des Tchadiens et des Nigériens traversent la frontière pour aller écouter les prêches de Mohammed Yusuf à Maiduguri. Ce dernier aurait même installé des amirs au Cameroun et au Tchad[xxv]. Les pays voisins constituaient alors des bases-arrières pour échapper aux raids des forces de sécurité nigérianes. Néanmoins, à partir de 2012-2013, le groupe va lancer des attaques transfrontalières de plus en plus nombreuses, étendant sa zone d’action. A titre d’exemple, entre 2014 et 2016, on observe une escalade de la violence au Cameroun avec plus d’une centaine d’attaques de la secte qui aurait causé la mort d’au moins 1 400 civils et l’enlèvement de plus de 1 000 personnes[xxvi]. Boko Haram ne se contente plus d’attaques locales mais « s’extra-territorialise ».

Par ailleurs, le rayon d’action des insurgés ne se limite probablement pas à la sous-région du bassin du lac Tchad mais est plus étendu. En effet, en 2012, selon des responsables maliens une centaine de militants de Boko Haram auraient combattu au côté du MUJAO à Gao, et en avril, ceux-ci auraient aussi participé à l’attaque contre le Consulat algérien de cette ville et à l’enlèvement de sept diplomates algériens dont le consul. Une interview de la RFI d’un commandant d’une faction du MUJAO corrobore ces faits en révélant que des membres de Boko Haram sont présents en nombre à Gao[xxvii]. Des déplacés de la ville révèlent eux aussi que ceux-ci s’entraîneraient dans des camps du MUJAO[xxviii]. Des combattants auraient aussi participé à d’autres combats en 2012 et en 2013 au Mali aux côtés du MUJAO, AQMI et Ansar-al-Dine[xxix]. Enfin en 2013, des combattants du groupe dissident Ansaru auraient participé avec Mokhtar Belmokhtar aux attaques contre le site gazier d’In Amenas en Algérie en janvier et contre la mine d’uranium d’Arlit au Niger en juin[xxx].

En outre, les pays occidentaux sont également concernés par la menace d’une extension du terrorisme nigérian. En effet, Boko Haram et Ansaru s’en prennent désormais aux Occidentaux, notamment par le biais des enlèvements. Potentiellement en lien avec d’autres groupes islamistes sahéliens, même si des doutes subsistent, les deux entités nigérianes participent à la déstabilisation sécuritaire de la zone sahélienne où les Occidentaux possèdent des intérêts économiques et stratégiques. Les puissances occidentales auraient peur que la région ne devienne une nouvelle base de départ pour des attaques en Occident.  Ainsi, à partir de 2010, Boko Haram va proférer des menaces contre les Etats-Unis en les désignant comme une nouvelle cible. À ce titre, la commission sur la sécurité intérieure du Congrès publie un document intitulé « Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland » dans lequel elle relaie les inquiétudes de certaines agences sécuritaires qui considèrent que Boko Haram va se transformer en une menace internationale pouvant toucher le territoire américain[xxxi]. En 2013, les inquiétudes sont réaffirmées dans un second rapport sur une potentielle menace sur le territoire américain[xxxii].

Même si les menaces contre les pays occidentaux sont réelles, il est néanmoins possible d’émettre des doutes sur la capacité de Boko Haram d’attaquer ces pays sur leur territoire national. La véritable menace concerne l’enlèvement de ressortissants étrangers et l’apparition d’Ansaru ayant pour cibles les Occidentaux.

 

 

 

            Né dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe terroriste Boko Haram a réussi à s’étendre territorialement et à sortir de son rayon d’action originel. Le groupe se pare désormais d’une dimension régionale. Longtemps considérée comme purement nigériane, la menace devient progressivement globale. La régionalisation de la secte s’étend au-delà de la « sous-région » du lac Tchad. La proximité avec le Sahel peut faire craindre d’une extension et de la création d’un arc islamiste avec d’autres groupes djihadistes sahéliens. Néanmoins, une coopération opérationnelle reste de l’ordre de l’hypothèse mais il est indéniable qu’il y a eu des échanges de conseils et de matériels ce qui auraient permis à la secte de s’étendre territorialement. De plus, l’allégeance à l’Etat islamique en 2015 donne à Boko Haram une dimension globale car l’Afrique de l’Ouest pourrait alors constituer un nouveau front pour l’Etat islamique. En effet, ces derniers en perte de vitesse en Syrie et en Irak pourraient trouver au Nord-Est du Nigeria un nouveau point d’appui pour lancer des attaques. Malgré tout, les revendications de Boko Haram restent majoritairement locales, et son extension se trouve principalement au niveau de la sous-région du bassin du lac Tchad. Si la branche historique conserverait donc un agenda plus national et/ou sous régional, Ansaru, plus proche des groupes terroristes internationaux, serait en mesure d’agir en dehors de la sous-région du Lac Tchad. La principale menace d’une globalisation viendrait plutôt de cette branche dissidente. Le terrorisme islamiste nigérian peut alors être considéré comment un danger extra-nigérian et appelle de facto à une réponse anti-terroriste plus globale.

                             Marie-Charlotte Varennes, étudiante du Master 2 en 2017-2018

 

[i] Site internet d’Amnesty International, « Le Nigeria. Les chiffres de l’horreur », Disponible sur : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2015/06/nigeria-horror-in-numbers/

[ii] « Boko Haram: bientôt un accord de défense entre la France et le Nigeria », RFI, 15 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160515-boko-haram-bientot-accord-defense-france-nigeria-buhari-hollande-sommet-abuja

[iii] « Un an après l’affirmation de Buhari, Boko Haram toujours présent », RFI, 24 décembre 2017, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20171224-nigeria-an-affirmation-buhari-boko-haram-present

[iv] « Somali militant group al-Shabaab formally joins al-Qaida », The Guardian, 9 février 2012, [en ligne], Disponible sur : https://www.theguardian.com/world/2012/feb/09/somali-al-shabaab-join-al-qaida

[v] FOWLER Robert, Ma saison en enfer : 130 jours de captivité aux mains d’Al-Qaïda, Montréal, Québec Amérique, 2013, p. 398.

[vi] Nigeria. Les crimes de masse de Boko Haram, Fédération internationale des ligues des Droits de l’Homme, 2015 p. 21.

[vii] TRAN NGOC Laetitia, « Boko Haram », Groupe de recherche et d’information de la paix et de la sécurité (GRIP), note d’analyse, 4 octobre 2012, p. 8.

[viii] DENECE Eric, « Nigeria : accroissement et internationalisation des actions terroristes de Boko Haram », CF2R, note d’actualité n°25, septembre 2011.

[ix] « Nigeria UN bomb: Video of ‘Boko Haram bomber’ released », BBC News, 28 août 2011, [en ligne], Disponible sur :   http://www.bbc.com/news/world-africa-14964554

[x] « Que signifie l’allégeance de Boko Haram à l’EI ? », France 24, 12 mars 2015, [en ligne]

Disponible sur : http://www.france24.com/fr/20150308-allegeance-boko-haram-etat-islamique-consequence-analyse-nigeria-shekau

[xi] « Boko haram and ISIS are collaborating more : Us military » The NewYork Times, 20 avril 2016,  [en ligne],

Disponible sur : https://www.nytimes.com/2016/04/21/world/africa/boko-haram-and-isis-are-collaborating-more-us-military-says.html?_r=0

[xii] « Qu’en est-il des liens entre Boko Haram et le groupe Etat islamique? », RFI, 22 avril 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160421-tchad-nigeria-liens-etat-islamique-boko-haram

[xiii] « UN Security Council expresses alarm over links between Boko Haram and Isis » Independant, 14 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.independent.co.uk/news/world/africa/un-security-council-expresses-alarm-over-links-between-boko-haram-and-isis-a7029166.html

[xiv] « L’organisation Etat islamique tente de reprendre en main Boko Haram », Le Monde, 4 aout 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/08/04/l-etat-islamique-tente-de-reprendre-en-main-boko-haram_4978410_3212.html

[xv] TRAN NGOC (2012), Op. Cit. p. 4.

[xvi] Rapport FIDH (2015), Op. Cit. p. 22

[xvii] COMOLLI Virginia, Boko Haram : Nigeria’s Islamist Insurgency, London, Hurts and Company, 2015, p. 65

[xviii] « Nigeria : Comment Francis Collomp a réussi son évasion », Le Monde, 13 mars 2015, [en ligne], [consulté le 26/12/17],  Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/03/13/nigeria-comment-francis-collomp-a-reussi-son-evasion_4593400_3212.html

[xix] « Boko Haram affirme détenir les otages français au Cameroun », L’Express, 21 mars 2013, [en ligne], Disponible sur : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/boko-haram-affirme-detenir-les-otages-francais-au-cameroun_1233470.html

[xx] « Bauchi Deadly Kidnapping: Gaping Bullet Holes in Expatriates’ Live Camp, » Vanguard, 23 février 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.vanguardngr.com/2013/02/bauchi-deadly-kidnapping-gaping-bullet-holes-in-expatriates-live-camp/

[xxi] « What is Ansaru, the other militant islamist group in Nigeria besides Boko Haram? », Newsweek, 4 avril 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.newsweek.com/what-ansaru-nigerias-other-militant-group-443785

[xxii] « Curbing violence in Nigeria (II) : The Boko Haram Insrugency » Rapport Afrique, International Crisis Group, n°216, 3 avril 2014, p.26

[xxiii] En 2009, les forces de sécurités nigérianes lancent une répression violente contre les membres de la secte au cours de l’Opération Flush. Le leader Mohammed Yusuf est exécuté de manière extra-judiciaire et les survivants du groupe s’enfuient dans les pays voisins. Cette répression marque un tournant décisif de la secte la faisant basculer réellement dans le terrorisme islamiste.

[xxiv]« Qui étaient les ravisseurs de Francis Collomp ? » Europe 1, 18 novembre 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.europe1.fr/international/qui-etaient-les-ravisseurs-de-francis-collomp-1712317

[xxv] COMOLLI (2015), Op. Cit., p. 86.

[xxvi] « Cameroun : faire face à Boko Haram », Rapport Afrique, International Crisis Group, n°241, 16 novembre 2016, p. 11.

[xxvii] « Boko Haram en renfort des islamistes armés dans le nord du Mali, » RFI, 10 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20120410-mali-bamako-gao-tombouctou-boko-haram-ansar-dine

[xxviii] « Des islamistes de la secte Boko Haram présents au nord du Mali », Le Monde, 9 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/04/09/des-islamistes-de-la-secte-boko-aram-sont-presents-au-nord-mali_1682846_3212.html

[xxix] COMOLLI (2015), Op. Cit. p. 103.

[xxx] ZENN Jacob, « Nigerian al-Qaedaism », Hudson Institute, Mars 2014, p. 111.

[xxxi] Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland US House Representative, 2011, p. 5.

[xxxii] Boko Haram. Growing Threat to the Us Homeland, US House Representative, 2013

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LA DEFENSE FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE

10 Fév

Au début du 20ème siècle, Ellsworth Huntington développe une théorie du climat expliquant une partie de l’Histoire du continent asiatique, qu’il étend ensuite à l’ensemble des civilisations humaines. Au cœur de son analyse, il forge la notion de « pouls » des continents. Le rythme de ce pouls serait cadencé par des événements climatiques, amenant différents empires à se confronter au cours des siècles pour le contrôle des ressources naturelles à la rareté fluctuante[i]. Cette théorie, très ambitieuse, a depuis longtemps été relativisée, mais continue à faire écho à nos préoccupations actuelles vis-à-vis de l’ensemble des phénomènes que nous rassemblons sous le terme de « changement climatique » [ii]. La relation « guerre-climat » est étudiées de nouveau, dans le but pour le militaire d’anticiper les défis qui lui seront proposés demain.

C’est ainsi que, déjà, au Royaume-Uni, certains hélicoptères de combat sont en voie d’être modifiés pour que leurs rotors supportent davantage les fortes chaleurs[iii]. En France, l’idée d’une vulnérabilité des armées face au changement climatique a été prise en compte seulement plus récemment. En 2012, un rapport parlementaire en propose pour la première fois une analyse[iv]. Aux Etats-Unis, un scénario complet de ses implications pour de la défense nationale a été écrit pour le Pentagone américain par Peter Schwartz et Doug Randall dès 2003. Ce scénario, assez en avance sur son temps à en juger par sa date de publication, propose alors d’anticiper toute les implications du changement climatique du point de vue géopolitique à partir de 2003 et jusqu’en 2030[v]. Ses propositions semblent aujourd’hui un peu datées, notamment la prévision de vagues de réfugiés climatiques massives pour 2015, mais la démarche a eu le mérite d’exister.

L’initiative la plus marquante dans ce domaine date cependant de 2007, lorsque onze généraux et amiraux américains signent un document à l’attention de la Maison-Blanche dans lequel ils expriment leurs doutes et leurs craintes vis-à-vis de la sécurité et de l’indépendance des Etats-Unis face au changement climatique. Dans ce document, le général Gordon R. Sulivan explique quelle est sa motivation à y associer son nom : « Nous ne sommes jamais sûr à 100% […] Si vous attendez d’être sûr à 100%, quelque chose de terrible va arriver sur le champ de bataille. Nous devons agir avec une information incomplète. » Plus loin, il qualifie le changement climatique d’ « événement à probabilité faible/conséquence élevée » sur lequel, selon lui, le militaire doit au moins porter son intention. Il ajoute que ne pas s’inscrire dans une démarche de politique écologique revient à transformer le changement climatique en un « événement à probabilité élevée/conséquence élevée »[vi] Depuis 2007 et la parution de ce document, le regard porté sur le changement climatique a perdu en optimisme et ne considère souvent plus sa réalisation comme une éventualité, mais comme une réalité à priori observable. Les conséquences du phénomène ne seraient plus vraiment évitables par de simples politiques publiques à l’échelle « qui compte »[vii].

Dès lors, une réflexion sur l’impact du changement climatique sur le travail du militaire a émergé. Parmi ses conclusions, on pourra citer : démultiplication des interventions d’ordre humanitaire, dépendance énergétique accrue, ou encore augmentation des mobilisations en réponse aux catastrophes naturelles[viii]. Si les défis à relever semblent souvent tomber sous le sens, la manière de les relever est assez peu évoquée. Souvent, d’autres préoccupations écologiques sont abordées, comme le fait de préserver l’environnement sur un théâtre d’opération, ou de diminuer l’empreinte carbone du secteur de la défense en construisant une « défense durable »[ix]. Ecologie et risque climat sont confondus. En France, à l’heure où nous écrivons ses lignes, ces conclusions sont utilisées davantage pour justifier une politique écologique que pour en tirer des lignes directrices d’adaptation des forces armées.

Pourtant le militaire n’est pas seulement acteur et défenseur, il pourrait aussi être victime. On peut supposer que les infrastructures côtières telles que des bases, ports, centres spatiaux, puissent être mis en danger pas la montée des eaux et/ou l’augmentation des occurrences de tempêtes et évènements climatiques sur les zones côtières[x]. Des infrastructures militaires pourraient ainsi être directement compromises à l’avenir en raison de phénomènes naturels directement liés au changement climatique. Cela complexifierait grandement l’accès des militaires français à des théâtres d’opérations générés par d’éventuels « conflits climatiques ».

Cette notion de conflits provoqués par le climat a été pensée principalement pour le conflit de 2003 au Darfour, au cours duquel l’abondance des précipitations avait causé l’inondation de grands espaces agricoles et la mise en concurrence de différentes communautés menacées par la famine, le tout participant au déclenchement des violences[xi]. Le président Nicolas Sarkozy avait alors lâché le terme de « conflit climatique »[xii]. Aujourd’hui, cette notion peut être mobilisée dans l’analyse du conflit syrien.

En effet, la période entre 2006 et 2011 a constitué la plus longue sécheresse et la plus importante perte de récoltes jamais enregistrée dans l’histoire de la Syrie[xiii]. 1,5 million d’habitants ont été touchés par la désertification, soit près de 15% de la population totale du pays[xiv], provoquant l’exode massif des agriculteurs et éleveurs fuyant la disette[xv]. Selon Agnès Sinaï, cet exode aurait « attisé les tensions provoquées par l’afflux de réfugiés irakiens qui avait suivi l’invasion américaine de 2003. »[xvi] Par ailleurs, pendant des décennies précédentes, le gouvernement syrien aurait compromis les richesses naturelles du pays en subventionnant prioritairement des cultures extrêmement hydrophages telles que le coton et le blé. A ceci est venu s’ajouter la politique de surpâturage pratiquée jusqu’à aujourd’hui et une croissance démographique de près de 2,5% en moyenne jusqu’en 2010[xvii]. En conséquence de ces facteurs, les réserves en eau douce du pays auraient chuté de moitié entre 2002 et 2008[xviii]. De cette manière, les violences ont été probablement aggravées par des enjeux liés aux conditions climatiques[xix]. Par extension, le conflit syrien serait donc en partie un « conflit climatique ».

Afin de mieux anticiper comment le climat peut contribuer à provoquer de tels conflits, une étude publiée en 2013 propose l’analyse de 181 pays afin de déterminer leur vulnérabilité en particulier au stress hydrique. 37 Etats sont jugés dans une situation préoccupante, regroupés principalement en Afrique, Asie, Océanie, et au Moyen-Orient. Ce constat risque d’être fortement aggravé par le changement climatique, alors que dans certains pays, l’augmentation des températures moyennes risque de provoquer d’importants épisodes de sécheresse. Par exemple, en Afrique du Nord, une augmentation de la température annuelle moyenne de 2 à 4% d’ici 2030 devrait avoir pour conséquence une diminution de la pluviométrie de jusqu’à 30% d’ici 2050, avec des conséquences dramatiques pour la population[xx]. Dans la bande délimitée par le Sahara au Nord et le Kalahari au sud, par exemple, l’élevage transhumant et les cultures « aléatoires » sont les modes principaux de production alimentaire. On parle même de « culture loterie », en raison de la très forte dépendance de ce type de culture à l’intensité des précipitations, elle-même très fluctuante[xxi]. Encore une fois, une augmentation des températures, donc des chances la sécheresse, tout comme une plus large variabilité des précipitions pourrait avoir des conséquences terribles sur les populations concernées.

Le changement climatique risque de poser des problèmes humanitaires étroitement liés à des enjeux sécuritaires. Par exemple, avec l’augmentation du niveau des mers, de leur température et de leur acidité, les récifs de corail risquent la destruction, emportant avec eux des écosystèmes entiers qui permet jusqu’à présent les activités de pèches, parfois seules source de revenu pour les villages côtiers. En plus de favoriser le développement de la piraterie maritime comme source annexe de rémunération, des mouvements de population risquent d’être observés, favorisant la transmission et le développement de maladies. Abondance de l’eau, faisant suite aux inondations, et fortes températures devraient dès lors favoriser le développement des moustiques, qui sont d’importants vecteurs de contamination. La maladie du sommeil transmise par certaines espèces de mouches, le paludisme transmis par les moustiques, ou l’onchocercose transmise par certaines mouches porteuse du parasite sont des exemples de maladies qui ont connu un certain déclin ces dernières années en Afrique, mais qui pourraient profiter d’un climat plus chaud et humide pour se développer[xxii]. De tels scénarios de montée des eaux et de modification de leur chimie ne sont pas aussi distants qu’ils le paraissent, et certaines recherches récentes les anticipent même pour le milieu de ce siècle[xxiii].

C’est ici que nous devons nous questionner sur la place de l’armée française dans cette liste de scenarii. Celle-ci est en effet impliquée dans quantité d’interventions qui revêtent aujourd’hui un aspect non-seulement strictement militaire, mais aussi humanitaire. Dans le cas de l’intervention Sangaris en République Centrafricaine, un des objectifs était de prévenir les exactions entre populations chrétiennes et musulmanes, et de protéger autant que faire se peut les ONG d’aides aux populations sur place[xxiv]. Par ailleurs, le rôle des armées ne se limite pas à celui d’un appui dans les conflits, il peut également être strictement humanitaire. Ainsi, dans la lutte contre Ebola, le service de santé des armées a également été impliqué comme une aide aux populations touchées[xxv]. La multiplication des opérations extérieures n’est pas le seul paradigme dans lequel le corps militaire risque d’être mis davantage à contribution en raison du changement climatique. Le rôle de l’armée en dehors de son « cœur de métier » s’exprime également sur le territoire national par le biais de missions de préventions et d’appui aux hommes de la sécurité civile, comme l’illustre la mission Harpie en Guyane[xxvi] ou la mission Héphaïstos de lutte contre les feux de forêt[xxvii].  Le service de santé des armées qui l‘accompagne joue également un grand rôle dans la sécurité sanitaire des militaires et de la population, par exemple en contribuant à la prévention et au traitement du paludisme, maladie qui profite des climats humides et chauds tropicaux et pouvant être renforcée par le changement climatique[xxviii]. D’ailleurs, le système de surveillance spatiale des épidémies au sein des forces armées en Guyane (2SEFAG) par réseau satellitaire a été mis en place dans cet objectif de soins et de prévention[xxix].

Face à la multiplication des phénomènes liés au changement climatiques, tels que les feux de forêts, les inondations, ou encore le développement des maladies, le militaire est donc un acteur de première ligne ; d’autant plus si on ajoute à cela la perspective de voir le nombre d’opérations extérieures augmenter en raison de l’éclatement de nouveaux conflits ayant un facteur de déclenchement lié au climat.

Cependant, si le changement climatique risque de solliciter davantage le militaire, il risque également de lui rendre la tâche plus compliquée. Il est important de rappeler ici que le déploiement de troupes se fait par le biais de bases qui ne sont souvent elles-mêmes que des relais pour déployer les hommes stationnées en métropole. Si certaines de ces bases sont compromises par des inondations ou divers phénomènes climatiques, l’implantation de la France dans la région concernée le sera tout autant, et cela pourra également complexifier le maintien de la capacité de projection française en elle-même. 

            Cette préoccupation a déjà été prise en main par certains de nos voisins, et notamment le Royaume-Uni, au sein duquel un rapport a été produit sur la vulnérabilité de ses bases militaires. Le ministère britannique de la Défense a ainsi estimé que 13 des principales bases terrestres, navales et aériennes de Sa Majesté risquent d’être fréquemment inondées par les pluies torrentielles ou par la montée des eaux d’ici 2020.[xxx]

            La carte réalisée ci-dessous s’inscrit dans le même type de démarche que l’étude anglaise, même si elle se veut bien plus modeste. Nous avons ici simplement essayé de confronter différentes données sur les espaces vulnérables aux phénomènes liés au changement climatiques aux positions des troupes françaises dans le monde à l’heure actuelle, ceci en nous aidant d’un logiciel de modélisation de la montée des eaux. Le constat n’est guère optimiste : Les bases d’Abou Dhabi, de Djibouti, de Dakar, et d’Abidjan sont toutes situées dans des zones sensibles aux inondations et qui sont des grands foyers de population. Les troupes stationnées à Libreville ne se situent pas, quant à elles, directement sur une zone sensible, mais malgré tout à proximité de l’une d’entre elle. Cayenne se trouve également dans une situation analogue : si la ville ne semble pas directement concernée par une montée des eaux éventuelle, un pays frontalier et un grand centre urbain proche font l’objet d’un risque majeur dans ce domaine. Plus généralement, la zone qui semble la plus vulnérable face au changement climatique tout en comportant des bases françaises se trouve dans l’Ouest de l’Afrique. Elle concerne des pays tels que le Sénégal, la Mauritanie, La Côte d’Ivoire, la Guinée ou encore le Burkina Faso. Cela donne à l’ensemble l’aspect d’une bombe à retardement climatique, avec un agrégat de pays africains qui sont tous vulnérables de différentes manières au changement climatique, et sur lesquels l’implantation française sur le continent repose pourtant.

 Carte défense CC

                                            Tangi Tabuteau, étudiant du Master 2 en 2017-2018

[i] Ellsworth Huntington, The pulse of Asia : a journey in central Asia illustrating the geographical basis of history, Houghton, Mifflin and co, 1907 et Ellsworth Huntington, Civilisation and climat, Yale university press, 1915 dans : Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[ii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[iii] Julien Brazier, cité par Valéry de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

[iv] André Schneider et Philippe Tourtelier, Rapport d’information déposé par la commission des affaires européennes sur l’impact du changement climatique en matière de sécurité et de défense, Assemblée Nationale, 28 février 2012.

[v] Peter Schwartz et Doug Randall, An Abrupt Climate Change Scenario and its Implications for United States National Security, US Department of defence, Defence technical information center, numéro d’accès ADA469325, octobre 2003, p.15-16

[vi] Ibid. « low probability/high consequence event » et « high probability/high consequence event”

[vii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010

[viii] Allocution du général d’armée Pierre de Villiers à l’occasion de la table ronde « Quelles implications pour la politique de défense ? » Ecole militaire, 14 octobre 2015.

[ix] Ibid.

[x] Ibid.

[xi] Jeffrey Mazzo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p.74-81.

[xii] France warns climate change driving war, hunger, AFP, 18 avril 2008.

[xiii] IRIN News, Syria : Drought driving farmers to the cities, 2 septembre 2009, url : http://www.irinnews.org/feature/2009/09/02/drought-driving-farmers-cities

[xiv] Ibid et (22/15*100=44/3)

[xv] Gary Nabhan, Drought drives Middle Eastern pepper farmers out of business, threatens prized heirloom chiles, Grist.org, 16 janvier 2010, url : http://grist.org/article/2010-01-15-drought-drives-middle-eastern-peppers/

[xvi] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xvii] Index Mundi, Evolution de la croissance démographique syrienne, consulté le 13 février 2017, url : http://www.indexmundi.com/g/g.aspx?c=sy&v=24&l=fr

[xviii] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xix] Ibid.

[xx] Franck Galand, entretien pour le journal Libération, propos recueillis par Belinda Mathieu, 3 janvier 2017, url : http://www.liberation.fr/evenements-libe/2017/01/03/franck-galland-ces-regions-en-stress-hydrique-sont-encore-plus-en-tension-depuis-le-printemps-arabe_1538789

[xxi] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, « Afrique, la fin de l’euphorie ? », janvier 2016, p.12.

[xxii] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, Afrique, la fin de l’euphorie ?, janvier 2016, p.13.

[xxiii] Robert DeConto et David Polard, “Contribution of Antarctica to past and future sea level rise”, Nature n°531, 31 mars 2016.

[xxiv] Équipe relations médias de l’État-major des armées, Dossier de presse – Opération Sangaris, Ministère de la défense, juillet 2016.

[xxv] Ministère des armées, Missions humanitaires, 15/12/2015, url : http://www.defense.gouv.fr/sante/sante-publique/les-missions-humanitaires/les-missions-humanitaires

[xxvi] Ministère des armées, Opérations, 8 juillet 2010, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie

[xxvii] Ministère des armées, Armée de terre, 5 août 2014. url : http://www.defense.gouv.fr/terre/actu-terre/mission-hephaistos

[xxviii] EMA, Harpie, les missions du service de santé, Ministère de la défense, 15 juin 2009, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/15-06-09-fag-harpie-les-missions-du-service-de-sante

[xxix] EMA, Guyane : opération Harpie, le service de santé des armées en première ligne, Ministère de la défense, 8 juillet 2013, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/06-05-08-guyane-operation-harpie-le-service-de-sante-des-armees-en-premiere-ligne

[xxx] Valéry Laramée de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

LES ENJEUX DE LA PROJECTION MILITAIRE FRANÇAISE

2 Fév

Sous le Premier Empire, alors que les Britanniques peinaient à mobiliser plus de 200 000 hommes de troupes au début des années 1810, la France en envoya près d’un demi-million en Russie en 1812. Pourtant, elle se révèle incapable de traverser 20 km de mer pour attaquer son ennemi juré, alors que ce dernier coule sa flotte à Trafalgar en 1805, tient les mers sans partage à travers le monde et envoie contre elle, dans la péninsule ibérique et, en 1815, en Belgique, des corps expéditionnaires. La projection est un art de la guerre à part entière, et pour le maîtriser il faut en avoir les outils. L’esprit aussi, sans doute. La nature insulaire du Royaume Uni le prédestine à la projection maritime. Là-dessus, il semble que les nations insulaires et péninsulaires, comme l’Espagne ou le Portugal, aient en commun une culture de cette projection particulière. Elle se trouve moins forte dans une nation isthmique comme la France, ouverte aux plaines aisément praticables du nord de l’Europe, et donc plus vulnérable aux assauts continentaux. Néanmoins le pays fait preuve, au cours du XIXème siècle, d’une qualité de projection surprenante, vers l’Algérie en 1830, ou la Crimée en 1854. Cette capacité, elle la développe dans le contexte de stabilité politique offert par le congrès de Vienne de 1815. Elle la développe également car, de la Restauration au Second Empire, une même volonté politique s’est exprimée : rendre à la France la grandeur géopolitique perdue au sortir des guerres napoléoniennes. Elle la développe cependant au détriment d’une armée de terre suffisamment solide pour résister aux forces allemandes emmenées par Bismarck en 1870. Viennent alors, après celles de Vauban au XVIIème siècle, les fortifications Séré de Rivière à partir de 1874, imitées dans l’entre-deux guerres par celles de la ligne Maginot. La projection d’une armée qui avait su développer l’agilité au détriment de la force brute cède la place au repli défensif. Après le choc de la seconde guerre mondiale, la France se dote de l’arme atomique et préserve la conscription pour parer à la menace soviétique. Sa projection, quoique forte au moment des guerres de décolonisation, se limite rapidement à des interventions restreintes dans son « pré carré[1] » africain, et des opérations de maintien de la paix. En janvier 1991, l’opération Desert storm mobilise une coalition internationale menée par les Etats Unis pour envahir l’Irak et le forcer à retirer ses troupes du Koweït. La France et le Royaume Uni participent à cette opération. La première va, au prix d’efforts conséquents, y déployer environ 12 000 hommes, la seconde en déploie 35 000 sans bouleverser son organisation interne[2]. La menace soviétique disparue la même année en Europe, la France est dans une position inédite dans son histoire. Par sa place aux nations unies, sa force de frappe nucléaire et sa solidité économique, elle peut prétendre au statut de puissance mondiale. Avec la disparition de toute menace continentale conventionnelle, elle doit relever le défi, ou saisir l’opportunité, de changer en profondeur sa doctrine militaire. Or, l’art de la guerre de prédilection d’une puissance aux ambitions mondiales et préservée de toute menace directe est celui de la projection. Bien entendu depuis le XIXème siècle, l’outil de projection s’est diversifié ; au maritime s‘ajoute désormais l’aérien. Et les velléités de conquêtes territoriales sont révolues et remplacées par la quête de stabilité internationale. En revanche la maîtrise de cet outil, quelle que soit l’époque, est avant tout permise par la combinaison d’un contexte stratégique favorable et d’une volonté politique. Dans le monde post-guerre froide, la maîtrise de la projection constitue donc un enjeu majeur pour la France. Ainsi, cet article propose d’une part, d’établir brièvement le bilan de la transition de la tradition militaire continentale vers l’inconnu qui a suivi la dissolution du bloc soviétique. D’autre part, il expliquera en quoi la France a su développer une réelle capacité de projection de puissance, sans parvenir à la rendre permanente. Enfin, il montrera que la capacité de projection de force du pays, réelle également, reste incomplète. Il convient d’ajouter que cet article ne saurait traiter de la projection de façon exhaustive. En étudiant les moyens de projection de puissance et de force il se concentrera sur les bâtiments et avions d’intérêt opérationnel direct, sans aborder les flottes de soutien logistique[3]. Pour la projection navale nous traiterons donc de navires de la catégorie « bâtiments de combat[4] ». Pour la projection aérienne nous aborderons uniquement le cas des avions de la catégorie « transport[5] ».

Au lendemain de la guerre froide, le constat d’un retard

« La chute du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS firent reculer la menace de 1500 km vers l’Est. Une menace d’ailleurs considérablement amoindrie, la Russie n’ayant plus les moyens d’entretenir son armée» affirme Jean-Dominique Merchet[6] . Ce bouleversement stratégique rend caduque la posture de défense continentale édictée dans le Livre Blanc sur la Défense de 1972. L’armée y était réduite comme garante de la crédibilité de la dissuasion nucléaire. Ainsi, au chapitre 1 on peut lire à propos de la force conventionnelle : « Trop faible, elle ne pourrait remplir son rôle et la crédibilité de la dissuasion en serait réduite ; trop forte, elle pourrait laisser croire que nous sommes prêts à subir les aléas d’une guerre de grande ampleur[7]». Pour se faire, elle se reposait essentiellement sur une organisation défensive, notamment par son déploiement, avec la présence en Allemagne des FFA (Forces Françaises en Allemagne), que Jean-Dominique Merchet estime à 60 000 hommes[8]. Ces forces sont rapidement démantelées, comme le montre un rapport d’information sénatorial de 1990 qui présente une dissolution planifiée des forces dans les deux ans[9]. Elle se reposait également sur une armée de conscrits, pas encore professionnelle. Ainsi, au chapitre 6 du Livre Blanc sur la Défense de 1994, on remarque que le taux de professionnalisation de l’armée française est de 51% en 1993, dont 43% seulement pour l’armée de terre alors que la Marine est déjà professionnalisée à 71%[10]. De son côté, l’armée britannique affiche un taux de professionnalisation de 100% toutes armées confondues[11]. Or, cette différence va jouer lors du déploiement dans la coalition de 1991. En effet, cette opération se déroulant à l’extérieur, l’Etat français exclut immédiatement d’envoyer des appelés du contingent, sans doute pour ne pas rouvrir les cicatrices laissées par leur emploi lors de la guerre d’Algérie[12]. Cependant, cette décision implique une déstabilisation totale de la plupart des régiments. La FAR (Force d’Action Rapide) par exemple, seule force réellement projetable de l’époque ne représente qu’une part minoritaire de l’ensemble des troupes, et, en son sein, elle compte un grand nombre d’appelés dont la mobilisation ne peut être automatique. En effet, les appelés doivent nécessairement être volontaires pour les opérations à l’étranger[13]. Ainsi, alors que l’armée de terre de l’époque compte environ 290 000 hommes, elle parvient à mobiliser avec la division Daguet seulement 5% de ses effectifs[14]. La non-professionnalisation constitue donc le premier obstacle à la projection de forces au sortir de la guerre froide. De surcroît, l’armée française est confrontée à des difficultés de transport. André Martel affirme que la France doit affréter précipitamment « 30 navires marchands », civils, pour compenser son déficit de moyens de transports maritimes militaires, une pratique néanmoins courante[15]. C’est particulièrement dans le domaine du transport aérien que la France souffre d’une carence importante. En effet elle ne dispose alors d’aucun gros transporteur de fret long courrier. Seul le Transall C160, dont le premier vol fut effectué en 1963, est en mesure d’emporter du matériel, mais avec un rayon d’action très limité. André Martel le décrit comme « un moyen insuffisant de transport stratégique en raison d’un faible rayon d’action et d’une capacité limitée de transport[16] ». Dans un rapport sénatorial de 1994 est indiqué que les plus gros porteurs dont la France dispose ont deux défauts principaux : d’une part ils sont civils, et n’ont donc pas un format adapté à certains matériels militaires, notamment des véhicules blindés et des hélicoptères. Elle emploie alors des avions de type DC8 et 747. D’autre part, ils sont de conception américaine[17]. Ainsi, le déficit de matériel de transport aérien et maritime constitue, au sortir de la guerre froide, le deuxième obstacle à la projection de forces.

En réaction à ce constat de retard, la France prépare sa mue. Bien que le Livre Blanc sur la Défense de 1994 ne l’évoque pas encore, à la suite de la décision du président de la République Jacques Chirac en 1996[18], la loi de programmation 1997-2002 qui le suit planifie la professionnalisation complète des armées françaises[19]. Elle améliore sa projection de force, et le transport militaire maritime, qui repose dans les années 1990 sur les transports de chalands de débarquement (les TCD), va être considérablement renforcé par l’arrivée des bâtiments de projection et de commandement (BPC), dont le nom même évoque la volonté d’améliorer les capacités de projection du pays. Le premier BPC, le Mistral, mis sur cale en 2003, sera admis au service actif en 2006[20]. Après que les porte-avions à propulsion conventionnelle Foch et Clémenceau aient fait la preuve de leur efficacité, notamment le Foch lors de l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999 comme nous le verrons plus loin, le porte-avions à propulsion nucléaire Charles de Gaulle est admis au service actif au début de l’année 2001 après près de 12 ans de construction, améliorant du même coup la projection de puissance française[21]. Néanmoins, la flotte aérienne de transport ne connaît pas une évolution aussi rapide, et le programme ATF (avion de transport futur) évoqué dans le rapport sénatorial n°272, qui deviendra l’A400M que l’on connaît, n’en est qu’à ses balbutiements[22].

La projection de puissance : un savoir-faire par intermittence

D’aucuns affirment que la projection de puissance revêt toutes les formes d’emploi du feu par une flotte de guerre sans débarquer de troupes au sol.

Dans le cadre d’une projection de puissance (…) Les avions du porte-avion et les hélicoptères de l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT) projetés à partir d’un bâtiment de projection et de commandement (BPC) ont ainsi joué un rôle clé, tandis que des frégates ont participé à ces opérations en effectuant des tirs d’artillerie à partir de la mer[23],

peut-on lire dans le rapport d’information de l’assemblée nationale n°2777 à propos de l’opération Harmattan au large de la Libye en 2011. Historiquement, l’artillerie navale a en effet longtemps été la seule forme de projection de puissance. Cependant sa portée est limitée à quelques dizaines de kilomètres, elle constitue donc une projection de puissance côtière, par conséquent vulnérable aux batteries que l’ennemi pourrait disposer sur le littoral. L’arrivée du missile MDCN Scalp naval sur les FREMM (Frégates Multi Missions) d’une portée d’environ 1000 km et d’une précision métrique lui redonnera de l’importance. Mais ces missiles sont en nombre limité. En outre le rayon d’action des hélicoptères et leur puissance de feu souffrent également de limites contre des cibles durcies dans la profondeur[24]. La puissance aéronavale, incarnée par le porte-avions et son groupe aéronaval (GAN) constitue donc la pièce maîtresse de la projection de puissance. Le Charles de Gaulle, navire amiral de la flotte française, a également l’avantage de ne souffrir d’aucun manque de carburant en opération grâce à sa propulsion nucléaire. Avant lui, le binôme des porte-avions Foch et Clémenceau avait démontré l’importance significative de la force aéronavale. Accompagné d’un SNA (sous-marin nucléaire d’attaque), le GAN du Foch, en 1999 lors de l’opération OTAN au Kosovo, interdit la sortie des forces navales yougoslaves de ses bases[25]. La projection de puissance d’un GAN implique en effet nécessairement le déplacement d’un porte avion avec plusieurs bâtiments : à minima un SNA, une frégate antiaérienne, une frégate anti-sous-marine (ASM) et un pétrolier ravitailleur. Mais surtout, le Foch a conduit un tiers des missions de bombardement françaises, et a du même coup démontré la supériorité opérationnelle d’un porte-avions équipé de catapultes et de brins d’arrêt[26], capable de projeter des avions plus lourds et donc d’un rayon d’action et d’un armement supérieur à des avions à décollage court comme les Harrier britanniques. Sur ce point, la France a l’avantage par rapport à la Grande Bretagne dont la Royal Navy se transforme avec peine dans le monde post-guerre froide[27]. En outre, le nouveau porte-avions Charles de Gaulle apporte une supériorité accrue dans la projection de puissance avec l’admission au service actif des Rafale Marine (Rafale M). Ces appareils sont omni-rôles, dans la mesure où ils peuvent effectuer tous types de mission, de la lutte air-air en passant par le renseignement jusqu’à des missions de bombardement. Le Charles de Gaulle joue par ailleurs un rôle majeur lors de l’opération Harmattan en 2011. Cependant la proximité géographique de la France avec la Libye (surtout depuis la base aérienne 126 de Solenzara en Corse), et l’usage de bases aériennes de l’OTAN, notamment celle de Sigonella en Sicile et de La Suda en Crète, par les chasseurs de l’armée de l’Air en limitèrent l’importance[28]. Il y effectue tout de même près de la moitié des sorties de combat de l’aviation française[29]. Il joue un rôle déterminant dans le cadre de l’opération Chammal, à partir de la fin de l’année 2015 lorsqu’il est déployé au large de la Syrie en Méditerranée orientale cinq jours seulement après les attentats de Paris du 13 novembre. Lors d’un redéploiement de deux mois et demi effectué à partir de début octobre 2016, pour la première fois, le Charles de Gaulle évolue en mode « tout Rafale » avec 24 appareils de ce type à son bord à la suite du retrait du service actif des derniers Super étendards modernisés (SEM) en juillet de la même année[30]. Ce déploiement a permis, en quelques jours, de tripler les capacités aériennes de la France qui, depuis septembre 2014, déploie en permanence des chasseurs de l’armée de l’Air depuis la Jordanie et sa base d’Abu Dhabi, la base aérienne 104 de l’armée de l’Air[31]. On mesure donc l’importance considérable du porte-avions comme outil de projection de puissance. Un outil que la France est, avec les Etats Unis le seul pays au monde à maîtriser[32]. Mais cette projection souffre d’une carence majeure : elle n’est pas permanente. En effet, comme tout appareil, les porte-avions doivent subir des travaux de maintenance pour être maintenu en condition opérationnelle, ce qu’on appelle le MCO (pour maintien en condition opérationnelle). Or, le MCO d’un porte-avion nucléaire n’a rien de commun avec aucun autre navire : il est long et particulièrement complexe. A titre de comparaison, la durée moyenne d’un arrêt technique intermédiaire (ATI) est de 6 mois pour le porte-avion et de plus de 15 mois pour un arrêt technique majeur (ATM)[33], tandis que l’ATI d’un BPC dure entre 6 et 8 semaines, et 2 à 4 mois pour un ATM[34]. Le déploiement du Charles de Gaulle évoqué précédemment s’expliquait par la volonté de la France de mettre à la disposition de la coalition contre Daesh son outil le plus puissant au moment où la mainmise de cette organisation terroriste islamiste à Mossoul s’affaiblissait[35]. Mais il a obligé la Marine Nationale à repousser de plusieurs mois le second ATM du bâtiment[36]. Et pour cause, celui-ci doit durer 18 mois[37], ce qui prive la France de son principal outil de projection de puissance pendant près de deux ans. Car il faut prendre en compte le fait que chaque arrêt technique nécessite une période dite de « remontée en puissance » pour rendre au navire sa pleine capacité et permettre aux pilotes de se réadapter. Cette carence est liée au fait que la France ne possède qu’un seul porte-avions. Elle avait déjà été observée sur le plan opérationnel lorsque dans l’opération au Kosovo que nous évoquions plus haut, le Foch, après quatre mois de manœuvre, avait été contraint de rentrer à Toulon, alors même que la crise n’était pas achevée[38]. « L’impossibilité de relayer le Foch, tenu de retourner à Toulon, illustre les conséquences, en cas de crise, de l’absence d’un second porte-avions » peut-on lire dans le rapport n°358 du sénateur André Boyer[39]. Précisons que cette impossibilité s’explique alors par le désarmement du Clémenceau le 1er octobre 1997 et le fait que le Charles de Gaulle n’avait pas encore été admis au service actif. Ainsi la projection de puissance de la France souffre, jusqu’à aujourd’hui, d’une faiblesse liée à l’intermittence de la disponibilité de son navire amiral. Par conséquent, la question du second porte-avions suscite, depuis le début des années 2000[40], un vif débat qui est toujours en cours bien que le dernier Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2013 n’aborde pas la question du second porte-avions dans le modèle d’armée qu’il détaille, un modèle d’armée confirmé par la revue stratégique de 2017. Par ailleurs, depuis le Livre Blanc de 2008, la projection de puissance française redonne l’accent à l’artillerie navale avec le lancement des programmes d’équipement de missiles de croisière navals[41].

La projection de force : maîtrisée en mer, encore carencée dans les airs

La projection de force est une forme de projection progressive, transitoire. Sa finalité n’est pas l’ouverture du feu, mais le déploiement d’une force qui sera, elle, potentiellement amenée à le faire. Cependant, elle peut englober des missions bien plus diverses. Les moyens de la projection de force permettent par exemple l’évacuation de ressortissants, ou encore l’acheminement de matériels et de nourriture pour des missions humanitaires. Cela s’explique par la grande capacité d’emport de ces véhicules. Cette force se distingue aujourd’hui en deux outils principaux. La force amphibie d’une part, qui permet le déploiement de matériels lourds et en grande quantité par la voie maritime, mais progressivement, sur plusieurs jours ou semaines à cause des durées d’acheminement et/ou de la nécessité de plusieurs voyages. La force aérienne de transport d’autre part qui permet le déploiement de moyens lourds mais en faible quantité et beaucoup plus rapidement, en quelques heures, avec une capacité de roulement elle aussi plus rapide, d’où la métaphore du « pont aérien ». La force amphibie française s’est considérablement renforcée depuis l’arrivée des BPC. Leurs excellentes capacités ont rendu obsolètes les TCD Foudre et Sirocco que la Marine a cédé, respectivement à la Marine chilienne en 2011 et à la Marine brésilienne en 2015. La première intervention opérationnelle d’un BPC a lieu au cours de l’été 2006, dans le cadre de l’opération Baliste. Cette opération vise à évacuer les ressortissants français présents au Liban alors qu’Israël lance une offensive contre le pays. Le BPC Mistral, qui n’est pas encore admis au service actif, reçoit l’ordre, le samedi 15 juillet 2006, d’appareiller pour le lundi 17[42] afin d’y participer. Malgré son inexpérience il se révèle être un parfait outil de projection et de soutien, notamment par sa capacité médicale embarquée[43] et par ses dimensions. Ces dernières lui permettent d’accueillir beaucoup de matériel ainsi que plusieurs milliers de passagers (jusqu’à 4000 personnes), et les lits et matelas pour les héberger, grâce aux espaces des hangars et des coursives, particulièrement larges pour un navire de guerre[44]. L’opération est un succès et « la marine valide le concept du BPC[45] ». Le navire s’est également illustré récemment, dans la gestion d’une crise humanitaire en lien avec une catastrophe naturelle, aux Antilles en septembre 2017. Le BPC Tonnerre y achemine plus de 1000 tonnes de matériel et 116 véhicules de construction pour venir en aide aux populations à la suite du passage des ouragans Irma et Maria[46]. Grace à ses EDAR (engin de débarquement amphibie rapide), il est en mesure de débarquer ce matériel directement depuis une plage, ce qui dans une zone sinistrée se révèle particulièrement adapté en raison des dégâts essuyés par les infrastructures portuaires. Véritables outils de souveraineté, les BPC contribuent aussi pleinement à la défense des intérêts français dans le monde. L’un d’eux est ainsi déployé de façon permanente dans le Golfe de Guinée dans le cadre de l’opération Corymbe activée en 1990 : « L’opération Corymbe consiste à maintenir des moyens navals dans le Golfe de Guinée comme forces capables de réagir rapidement à une crise face à un littoral où les intérêts français sont nombreux[47]. » Il est à souligner que ces navires affichent un taux de disponibilité exceptionnel, situé entre 70 et 90% de disponibilité technique (DT) depuis l’admission au service actif du Mistral[48], une DT qui s’explique notamment par la courte durée de ces arrêts techniques comme nous l’évoquions précédemment. Enfin, les BPC ont également fait la preuve de leur valeur lors de l’opération Serval au cours de laquelle ils ont mis en œuvre pour la première fois leur capacité de projection de force. Complété par 3 navires civils de transport de fret, dont le roulier MN Eider qui emportait essentiellement du matériel logistique[49], le BPC Dixmude emporte 1823 tonnes de fret, essentiellement des véhicules blindés et des chars légers[50]. Cependant, bien qu’étant également conçu comme porte-hélicoptères, il n’en transporte aucun, ceux-ci ont été acheminés par voie aérienne[51]. Car l’opération Serval présentait une double-contrainte pour la projection de force navale : elle nécessitait une intervention rapide, et elle se situait dans une région enclavée, éloignée de plus d’un millier de kilomètres des côtes atlantiques. Cela explique pourquoi sur l’ensemble du fret militaire traité pour cette opération, 61% l’ait été par voie aérienne[52]. Dans ce domaine, la France a alors affiché une carence majeure. En effet, en l’absence de l’avion de transport A400M, dont les livraisons ont été retardées, elle ne disposait au moment de lancer l’intervention d’aucun avion de transport aérien gros porteur[53]. La France a donc dû faire appel à des sociétés de transport privées étrangères. Ainsi Antoine d’Evry affirme dans un rapport de l’IFRI que « l’armée de l’Air ne disposant alors d’aucun gros porteur pour acheminer des véhicules blindés et autres matériels pondéreux : il a fallu recourir aux services de sociétés privées ukrainiennes et russes affrétant à grand frais des avions-cargo AN-124 et IL-76[54]. » D’autre part elle a dû se « reposer » sur les flottes de gros porteurs militaires alliés de type Boeing C-17, notamment britanniques, américaines et canadiennes. Leur contribution n’a cependant représenté que 25% des 362 vols logistiques nécessaire à l’acheminement des 10 000 tonnes de fret projetées, le reste ayant été pris en charge par les sociétés privées[55]. La France a donc souffert d’une grave faiblesse de souveraineté dans sa projection de force par voie aérienne. Ses Transall qui étaient déjà insuffisants pour le transport extra-théâtre lors de la guerre du Golfe l’étaient toujours au moment de Serval. Ils remplirent néanmoins avec succès des opérations tactiques intra-théâtre telles que des « poser d’assaut » et des opérations aéroportées[56]. L’A400M dont le 13ème exemplaire a été admis dans l’armée de l’Air le 20 décembre 2017, a depuis pallié ce déficit, mais il faudra s’assurer que son MCO soit performant[57]. En effet, l’autre problème majeur dont souffre la flotte aérienne de transport est son MCO, avec moins d’un quart de la flotte en capacité de voler[58]. Cela s’explique notamment par l’environnement aride, sablonneux et poussiéreux de la bande sahélo saharienne dans lequel ils évoluent et qui fait par exemple souffrir les hélices des moteurs du Transall[59]. En outre, l’âge de la flotte n’est sans doute pas étranger à ces difficultés (le C-160 Transall a fêté en juillet 2017 40 ans de service actif[60]). Cette situation a conduit Florence Parly, ministre des Armées, à s’exprimer sur ce sujet le 11 décembre dernier sur la base 105 d’Evreux, où elle a présenté sa réforme du MCO aéronautique. La disponibilité des flottes d’avion de transport est devenue une priorité pour le ministère des armées, révélant ainsi que la projection est un enjeu majeur pour la France.

Conclusion

Au crépuscule du monde bipolaire et à l’aube du XXIème siècle, la France a saisi l’enjeu que représente la projection. En professionnalisant son armée elle a réorganisé ses forces pour les tourner entièrement vers l’opérationnel qui, depuis la disparition de la menace continentale, ne peut se dérouler que sur des théâtres extérieurs. En outre, elle s’est dotée de puissants outils de projection. Le tandem Rafale M/Porte-avions Charles de Gaulle lui assure la capacité de projection de puissance la plus importante d’Europe. Ses trois BPC lui permettent une projection de force globale et conséquente. Cependant, en l’absence de sistership, le Charles de Gaulle ne peut assurer une projection de puissance massive permanente. Les choix budgétaires semblent privilégier une option moins onéreuse qui s’incarne au travers du missile de croisière naval. Le débat est désormais ouvert pour savoir qui, de l’avion ou du missile, aura l’impact psychologique le plus important lors d’un bras de fer diplomatique, et la meilleure efficacité opérationnelle. La projection de force navale semble parfaitement dimensionnée, mais la composante aérienne de cette projection est encore en chantier. Elle a constitué pourtant un enjeu majeur depuis plus d’un quart de siècle. Néanmoins les exigences techniques demandées à l’A400M ainsi que la collaboration industrielle européenne complexe qui l’a engendré ne l’ont pas rendu disponible aux forces françaises dans les temps voulus. La Royal Navy paraît de son côté voir le « bout du tunnel » de la transformation de ses capacités de projection de puissance. Le nouveau navire amiral de la flotte, le HMS Queen Elizabeth a été admis au service actif le 7 décembre dernier, ouvrant une nouvelle page de la projection maritime du Royaume Uni. L’arrivée prochaine de son sistership, le HMS Prince of Wales garantira la permanence à la mer d’une force aéronavale britannique. Cependant à l’heure du Brexit, le contexte stratégique est devenu encore un peu plus favorable à la France, désormais première puissance militaire incontestable de l’Union Européenne. Or, comme nous l’affirmions en introduction, la maîtrise de la projection n’est permise que par la combinaison d’un contexte stratégique favorable et d’une volonté politique. L’armée française, qui a su faire évoluer sa doctrine vers une projection plus performante au lendemain de la guerre du Golfe de 1991, doit désormais à nouveau repenser ses capacités de projection. Car l’évolution qualitative n’a pas été suivie d’une évolution quantitative suffisante qu’une mutualisation européenne des outils, ou des crédits de défense aurait permis. La construction de la défense européenne sur la période a souffert à la fois d’un contexte laissant croire à une stabilité internationale durable et d’un « lobbying » otanien de la Grande Bretagne dans l’UE. Mais aujourd’hui, face à la Chine qui développe ses capacités aéronavales[61], et la Russie, qui a fait la démonstration de ses capacités de projection de force et de puissance dans le conflit Syrien depuis 2015[62], et alors que les Etats Unis oscillent entre désengagement[63] et posture offensive[64], la France, qui ne peut faire face seule, semble avoir toutes les cartes en main pour être l’instigatrice d’une défense, et plus particulièrement d’une capacité de projection européenne forte et indépendante.

 

Quentin Pruvot, étudiant en M2 Histoire Militaire, géostratégie défense et sécurité 2017-2018

 

[1] L’expression est utilisée pour la première fois par Sébastien le Prestre, dit Maréchal de Vauban pour désigner l’espace au sein duquel la France serait en capacité de s’étendre. Il le définit ainsi « Toutes les ambitions de la France doivent se renfermer entre le sommet des Alpes et des Pyrénées, des Suisses et des deux mers » (cf. article d’Olivier KEMPF, « Le maréchal de Vauban, premier géopoliticien français ? », Stratégique 2010/1 (N°99) p.45)

[2] Jean-Sylvestre Mongrenier, « L’armée britannique, projection de puissance et géopolitique euratlantique », Hérodote 2005/1 (no 116), p.50

[3] Ainsi la question du ravitaillement ne sera pas traitée, qu’il s’agisse du ravitaillement en vol pour les aéronefs ou du ravitaillement à la mer pour la projection navale. Cependant il convient de ne pas en sous-estimer l’importance. En effet, la flotte logistique joue un rôle capital dans la capacité de projection ultramarine de la France. La plupart des appareils de la chasse aérienne ne pourrait mener à bien sa mission au-dessus de théâtres d’opération souvent éloignés de ses bases, sans avions ravitailleurs. La France est en train de renouveler cette flotte et remplace progressivement ses C-135 FR de conception américaine par des Airbus A330MRTT qui disposeront également de capacités d’emport de fret. En outre, qu’il s’agisse du groupe aéronaval ou du déploiement d’une force amphibie, les bâtiments ne pourraient pas tenir à la mer dans les délais imposés et sur de longues distances sans le concours des bâtiments de soutien que forment les trois pétroliers ravitailleurs de la Marine Nationale.

[4] Sources Ministère des Armées, http://www.defense.gouv.fr/marine/equipements, site consulté le 02 janvier 2018

[5] Sources Ministère des Armées, http://www.defense.gouv.fr/air/technologies/aeronefs/transport/transport, site consulté le 02 janvier 2018

[6] Jean-Dominique Merchet, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), pp. 66-67

[7] Livre Blanc sur la Défense, « Chapitre 1 : La politique de défense de la France », 1972

[8] Jean-Dominique MERCHET, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), p. 66

[9] Jean Pierre BAYLE, Guy CABANEL et Xavier VILLEPIN, Rapport d’information n°206 du Sénat sur les modalités et les conséquences du retrait des F.F.A. (Forces Françaises en Allemagne), 20 décembre 1990, pp.18-19

[10] Livre Blanc sur la Défense, « Chapitre 6 : Les ressources humaines », 1994, p97

[11] Ibid, information visible sur un tableau comparatif des taux de professionnalisation des forces en 1993, en annexe du chapitre 6 du Livre Blanc.

[12] Jean-Dominique MERCHET, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), p. 67

[13] Les appelés volontaires de la force d’action rapide : portrait, document INA de France Régions 3 Bordeaux du 25 octobre 1983

[14] Jean-Dominique MERCHET, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), p. 67

[15] André Martel, « 4 – De 1940 à nos jours », dans André Corvisier, Histoire Militaire de la France, Paris, Presses Universitaires de France, 1ère édition, 1994, p.553

[16] Ibid, p.553

[17] Albert VOILQUIN, Rapport d’information n°272 du Sénat sur les perspectives d’avenir du transport aérien militaire, 26 janvier 1994, pp.19-20

[18] Allocution de Jacques Chirac sur le service militaire, document INA de France 2, le Journal de 20h du 28 mai 1996 dans laquelle il fait référence à son annonce du 23 février 1996 à l’Ecole militaire du projet de suppression du service national

[19] LOI no 96-589 du 2 juillet 1996 relative à la programmation militaire pour les années 1997 à 2002, section 1.4.1 du rapport annexe « La professionnalisation »

[20] Sources ministère des armées, http://www.defense.gouv.fr/marine/equipements/batiments-de-combat/bpc-type-mistral/mistral-l-9013, site consulté le 31 décembre 2017

[21] André BOYER, Rapport d’information n°358 du sénat sur l’avenir du groupe aéronaval, 25 mai 2000, p.33 (on y trouve un historique du programme du porte-avion Charles de Gaulle)

[22] Albert VOILQUIN, Rapport d’information n°272 du Sénat sur les perspectives d’avenir du transport aérien militaire, 26 janvier 1994, pp.22-32. (Le rapporteur fait état de multiples difficultés économiques et politiques sur ce programme, des difficultés qui plus tard deviendront également techniques et financières, l’A400M ayant pâti de nombreux défauts de fabrication et d’augmentation des coûts de production.)

[23] Guy-Michel CHAUVEAU et Hervé GAYMARD, Rapport d’information n°2777 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur « engagement et diplomatie : quelle doctrine pour nos interventions militaires ? », 20 mai 2015, p.14

[24] Comprendre des cibles bétonnées, à la structure résistante, et situées loin du littoral.

[25] André BOYER, Rapport d’information n°358 du sénat sur l’avenir du groupe aéronaval, 25 mai 2000, p.17

[26] La catapulte est un système d’aide au décollage des avions sur la piste du porte-avion. Elle utilise l’énergie produite par la vapeur d’eau pour tirer violemment l’avion et accentuer fortement sa vitesse pour l’arracher du pont d’envol du navire. Les brins d’arrêt sont les câbles tendus perpendiculairement par rapport à la piste et sur lesquels les avions « s’accrochent » pour freiner lors de l’atterrissage.

[27] Les capacités de projection de force et de puissance du Royaume Uni se sont fortement dégradées dans les années 2000. Vincent GROIZELEAU a écrit plusieurs articles sur ce sujet sur le site d’actualité maritime Mer et Marine. Il affirmait par exemple le 26 août 2005, dans l’article « La Grande-Bretagne perd un porte-aéronefs » que la marine britannique était « réduite à la portion congrue » après le désarmement du porte-aéronefs HMS Invincible. Il souligne également l’affaiblissement considérable de la Navy, notamment par rapport à la Marine National : « Celle qui était encore la première marine du monde à la veille de la seconde guerre mondiale n’est plus que l’ombre d’elle-même et vient de se faire dépasser par son éternelle rivale, la Marine nationale. ». Le 17 décembre 2010, dans l’article « La Royal Navy boit le bouillon » il relève le désarmement du porte-aéronefs HMS Ark Royal et le retrait prochain du service d’un Transport de chalands de débarquement, le RFA Largs Bay. Ajoutant que les Harrier, seuls avions de combat aéronavals de la flotte britannique, avaient été retirés le 23 novembre 2010, il montrait alors que la marine britannique ne disposait plus, à partir de 2010, de capacités aéronavales, ce qui amputait fortement ses capacités de projection de puissance. Quant à sa capacité maritime de projection de force, elle se trouvait diminuée par le retrait du TCD Largs Bay. Ainsi écrit-il « Le moins que l’on puisse dire, c’est que la Royal Navy ne sera plus, en 2011, que l’ombre de ce qu’elle était encore il y a quelques années. »

[28] Camille GRAND, « Chapter Seven: The French Experience: Sarkozy’s War? » dans Karl P. MUELLER, Precision and Purpose : Airpower in the Libyan Civil War, Santa Monica, Calif., RAND Corporation, 2015, p.192

[29] Vincent GROIZELEAU, « Le GAN achève sa mission contre Daech », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-gan-acheve-sa-mission-contre-daech, site consulté le 01 janvier 2018

[30] Ibid

[31] Ibid

[32] D’autres pays que la France et les Etats Unis disposent de porte-avions. Cependant, la France est le seul pays en dehors des Etats Unis à posséder un porte-avion à propulsion nucléaire qui, de surcroît, utilise un système dit « CATOBAR » (pour « Catapult Assisted Take-Off But (ou Barrier) Arrested Recovery »), c’est-à-dire doter de catapultes et de brins d’arrêts comme expliqué précédemment.

[33] Gilbert LE BRIS, Avis n°1433 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale fait au nom de la commission nationale et des forces armées sur le projet de loi de finances pour 2014 sur préparation et emploi des forces : Marine, 10 octobre 2013, pp.35-36

[34] Ibid p.37

[35] Vincent GROIZELEAU, « Le GAN achève sa mission contre Daech », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-gan-acheve-sa-mission-contre-daech, site consulté le 01 janvier

[36] Vincent GROIZELEAU, « Interview : L’amiral Lebas, commandant du groupe aéronaval français », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/interview-lamiral-lebas-commandant-du-groupe-aeronaval-francais, site consulté le 01 janvier (voir à la troisième question)

[37] Vincent GROIZELEAU, « Le GAN achève sa mission contre Daech », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-gan-acheve-sa-mission-contre-daech, site consulté le 01 janvier

[38] André BOYER, Rapport d’information n°358 du sénat sur l’avenir du groupe aéronaval, 25 mai 2000, p.19

[39] Ibid

[40] On peut par exemple lire dans le rapport d’information n°3317 de l’Assemblée National du député Jean-Yves le Drian daté du 10 octobre 2001, futur ministre de la Défense, une sous-partie titrée « L’inévitable nécessité d’un second porte-avions » p.27. André Boyer consacre également, dans le rapport d’information n°358 du sénat, une sous-partie titrée « Un second porte-avions : le choix de la cohérence » p.48.

[41]   Le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2008 repousse la décision de construction du second porte-avion pour 2011-2012. Il évoque dans un encadré intitulé « Un deuxième porte-avions ? », p.214, la disponibilité partielle de l’outil aéronaval : « le porte-avion Charles de Gaulle n’est disponible actuellement que 65% du temps, en raison de périodes d’entretien ». Il justifie le report de cette décision d’une part par le choix d’accentuer les efforts sur la protection des forces au combat et le renseignement, à un moment où les soldats rencontrent des difficultés sur le théâtre contre-insurrectionnel afghan. D’autre part, en accentuant l’importance d’un autre moyen de projection de puissance, l’artillerie navale, par le biais des missiles de croisières dont il annonce la dotation pour les futures frégates : « un accent nouveau sera mis sur les moyens de frappe à distance de sécurité par missiles de croisière navals, qui seront développés et acquis. ». Ces choix seront confirmés par le Livre Blanc de 2013 et la revue stratégique de 2017 qui évacuent complètement la question du second porte-avion de leur modèle d’armée.

[42] Jean-Louis Venne, « Avec le Liban, la marine valide le concept du BPC », Mer et Marine, 19 septembre 2006, https://www.meretmarine.com/fr/content/avec-le-liban-la-marine-valide-le-concept-du-bpc-0, site consulté le 01 janvier 2018

[43] Le BPC possède à son bord un hôpital doté de plusieurs blocs chirurgicaux et de 69 lits répartis sur 850 m²

[44]   Jean-Louis Venne, « Avec le Liban, la marine valide le concept du BPC », Mer et Marine, 19 septembre 2006, https://www.meretmarine.com/fr/content/avec-le-liban-la-marine-valide-le-concept-du-bpc-0, site consulté le 01 janvier 2018

[45] Ibid

[46] Vincent GROIZELEAU, « Le Tonnerre de retour à Toulon après sa mission à Saint-Martin », Mer et Marine, 27 octobre 2017, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-tonnerre-de-retour-toulon-apres-sa-mission-saint-martin, site consulté le 01 janvier 2018

[47] Guy-Michel CHAUVEAU et Hervé GAYMARD, Rapport d’information n°2777 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur « engagement et diplomatie : quelle doctrine pour nos interventions militaires ? », 20 mai 2015, p.118

[48] Alain MARTY et Marie RÉCALDE, Rapport d’Information n°3323 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur les conséquences du rythme des opérations extérieures sur le maintien en condition opérationnelle des matériels, 9 décembre 2015, p.67. Les graphiques montrent des courbes de « disponibilité technique réalisée » presque systématiquement équivalentes aux courbes de « disponibilité technique programmée » révélant l’excellente disponibilité des BPC, et par conséquent leur excellente opérabilité.

[49] Vincent GROIZELEAU, « Le MN Eider embarque une grosse cargaison de fret militaire à destination du Mali », Mer et Marine, 28 janvier 2013, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-mn-eider-embarque-une-grosse-cargaison-de-fret-militaire-destination-du-mali, site consulté le 01 janvier 2018

[50] Christophe GUILLOTEAU et Philippe NAUCHE, Rapport d’information n°1288 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur l’opération Serval au Mali, 18 juillet 2013, p.44

[51] Vincent GROIZELEAU, « Le Dixmude achemine une importante force blindée au Mali », Mer et Marine, 23 janvier 2013, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-dixmude-achemine-une-importante-force-blindee-au-mali, site consulté le 01 janvier 2018

[52] Christophe GUILLOTEAU et Philippe NAUCHE, Rapport d’information n°1288 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur l’opération Serval au Mali, 18 juillet 2013, p.44

[53] Nicolas GROS-VERHEYDE, « L’Airbus A400M : un projet en retard, les faits, les causes (dossier) », Bruxelles2, 30 avril 2009

[54] Antoine D’EVRY, « L’opération Serval à l’épreuve du doute, vrais succès et fausses leçons », Focus stratégique, n°59, juillet 2015, p.31

[55] Ibid

[56] Ibid

[57] Justine BOQUET, « L’Armée de l’Air reçoit son 13ème A400M », Air&Cosmos, 20 décembre 2017, http://www.air-cosmos.com/l-armee-de-l-air-recoit-son-13eme-a400m-104849, site consulté le 01 janvier 2018

[58] Florence PARLY, Discours du 11 décembre 2017 sur le « Plan de modernisation du MCO aéronautique », page YouTube du Ministère des Armées, vidéo ajoutée le 12 décembre 2017, visionner à partir de 11min08, https://www.youtube.com/watch?v=TGbrJgwr-Jc, site consulté le 01 janvier 2018

[59] Alain MARTY et Marie RÉCALDE, Rapport d’Information n°3323 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur les conséquences du rythme des opérations extérieures sur le maintien en condition opérationnelle des matériels, 9 décembre 2015, p.39

[60] Sources Ministère des Armées, http://www.defense.gouv.fr/air/technologies/aeronefs/transport/transport, site consulté le 02 janvier 2018

[61] Laurent LAGNEAU, « Le ministère chinois de la Défense confirme la construction d’un second porte-avions », Zone Militaire OPEX360, 31 décembre 2015, http://www.opex360.com/2015/12/31/le-ministere-chinois-de-la-defense-confirme-la-construction-dun-second-porte-avions/, site consulté le 02 janvier 2018

[62] Vincent, GROIZELEAU, « Syrie: La Russie éprouve son groupe aéronaval », Mer et Marine, 30 novembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/syrie-la-russie-eprouve-son-groupe-aeronaval, site consulté le 02 janvier 2018

[63] Il avait annoncé que l’OTAN était une alliance « obsolète » au cours de la campagne présidentielle américaine en 2016.

[64] Notamment vis-à-vis de la Corée du Nord.

LE PROCESSUS DE DÉMOCRATISATION DE LA SOCIÉTÉ BRÉSILIENNE : LA DÉMILITARISATION DES FORCES DE L’ORDRE DANS UN CONTEXTE D’EXACERBATION DES VIOLENCES

11 Jan

Entre 2009 et 2013 au Brésil, 11 197 personnes auraient été tuées par les forces de police brésiliennes[1]. En moyenne, 6 personnes par jour meurent sous les coups des policiers. La société brésilienne souffre encore aujourd’hui beaucoup des conséquences du système militaire mis en place durant la dictature, dont le système policier de la démocratie instaurée en 1985 a directement hérité. La police, au lieu d’être un moyen de médiation et d’interposition entre les violences, serait elle-même un organe générateur de violence sur le modèle autoritaire des années 1960 à 1980[2].

La transition démocratique d’un Etat est le processus de libéralisation de la société et des institutions après la chute d’un régime autoritaire. Elle passe par la mise en œuvre et le respect de grands principes démocratiques, tels que la mise en place de contre-pouvoirs ou de la liberté d’expression, mais aussi par un changement de rapport entre la population et le pouvoir central. Il faut pour cela une certaine démarche de réconciliation et une réduction drastique du système de répression. A la suite d’une junte militaire et d’un système de répression surmilitarisé, la démocratisation passe par une réduction du pouvoir militaire et la mise en place d’un système de sécurité civile. Dans un régime démocratique, l’Armée doit agir pour la protection de la souveraineté de l’Etat, à ses frontières ou en dehors, mais son intervention sur le territoire national est censée rester exceptionnelle. La transition démocratique ne peut être complète dans un Etat où le système de sécurité intérieure est dominé par les Forces armées. C’est le cas dans les systèmes latino-américains post-dictatoriaux, dans lesquels une démilitarisation du système fut et reste nécessaire[3]. Au Brésil, ce processus est toujours en cours, et le débat sur l’intensification de cette démilitarisation est même relancé face à une violence policière qui ne décroît pas.

 

Contextualisation historique

Le Brésil est sorti de vingt-et-un an de dictature militaire répressive et violente en 1985. Les militaires au pouvoir avaient la mainmise sur l’appareil d’Etat et bien sûr sur tout le système sécuritaire et répressif. La torture et les disparitions étaient monnaie courante, bien que les chiffres soient légèrement inférieurs à ceux observés au Chili et en Argentine. Les militaires brésiliens avaient réussi à redresser l’économie en crise du pays, avec un taux de croissance du PNB de 11% entre 1968 et 1973, jusqu’à ce que le choc pétrolier crée une gigantesque inflation et une nouvelle crise qui leur fait prendre conscience qu’il faut quitter le pouvoir. A partir de ce moment, l’ouverture démocratique sera très progressive. Des civils sont petit à petit inclus dans le maintien du pouvoir. L’acte institutionnel n°5 instauré en 1968, celui qui avait institué la majorité des plus strictes clauses autoritaires, est abrogé en 1979. En 1982 a lieu l’élection directe des gouverneurs d’Etat ;  en 1988 est adoptée une nouvelle constitution et, en 1989, ont lieu des élections présidentielles au suffrage universel direct[4]. Cependant, au moment-même où l’Acte n°5 est abrogé, une loi d’amnistie est adoptée et reste en vigueur encore aujourd’hui. Ainsi, les responsables de violation des Droits de l’Homme durant les années de répression n’ont jamais été jugés. Les militaires à la tête de ce système n’ont jamais été condamnés, ce qui ne rend ni officiellement ni symboliquement l’armée coupable.

 

Evolution du rôle de l’armée : une démilitarisation en apparence

Avec la fin de la dictature puis la fin de la menace communiste d’une manière générale dans le monde et au Brésil, l’armée et sa doctrine de sécurité nationale, qui a prévalu pendant toute la période autoritaire, perdent leur légitimité à assurer l’ordre à l’intérieur des frontières du pays. Les menaces pour l’ordre public sont désormais d’un autre type et relèvent de la criminalité, notamment dans les localités les plus pauvres, telles que les favelas. Il apparaît désormais difficile, dans un Etat en pleine transition démocratique, d’assurer la sécurité interne « de tous les jours » officiellement par l’Armée et non par les forces de police.

Pour autant, le statut des Forces armées brésiliennes n’est pas tout à fait défini. Dans les années 1990, elles participaient encore à des opérations de sécurité publique. Aujourd’hui, l’armée se considère comme « dernier rempart de la Nation contre les menaces les plus graves », à la fois à l’intérieur et à l’extérieur. Les seules interventions à caractère proprement militaire et concernant la souveraineté directe du Brésil aujourd’hui se situent en Amazonie. Il s’agit là d’étendre la présence militaire sur une région sensible, qui regroupe de nombreuses ressources naturelles convoitées par l’extérieur et des frontières poreuses avec sept autres pays, sujettes à des conflits entre groupes paramilitaires et à des trafics de drogues. Les Forces armées brésiliennes consacrent également une partie de leurs effectifs à des missions de maintien de la paix sous mandat de l’ONU, ou encore à des missions qui ne relèvent pas exclusivement du domaine militaire telle que la protection de l’environnement[5].

 

Un problème persistant : la Polícia Militar

Bien que les Forces armées comme telles soient plutôt écartées du maintien de l’ordre public, des forces de police affiliées à l’armée ont pris le relais. L’actuel modèle de police brésilien s’est constitué sous le régime militaire dictatorial. Aux côtés des Forces armées se trouvaient des forces de police civile et une force de police dite militaire, ou Polícia Militar, chargée de maintenir l’ordre public. C’est l’équivalent d’une police administrative chargée d’une action de présence manifeste dans les rues et de prévention des crimes. La Polícia Civil et la Polícia Federal ont pour leur part un statut de police judiciaire, et sont chargées de l’investigation et de la résolution des crimes l’une au niveau des Etats et l’autre à l’échelle fédérale[6]. La Polícia Militar est subordonnée, comme la Polícia Civil, au gouverneur de chaque Etat, mais la première est sous tutelle du ministère de l’armée depuis 1969 et agit en uniforme militaire. Elle fonctionne comme des forces auxiliaires et de réserve aux Forces armées. Le policier militaire est subordonné à une justice militaire et possède un statut semblable à celui des militaires[7].

Aujourd’hui, presque tout le travail de police urbaine et de sécurité publique au Brésil est réalisé par cette Police, fortement critiquée pour sa violence. La formation de ses policiers ne correspondrait pas à l’exercice du maintien de l’ordre du quotidien. Il y aurait une culture de la violence au sein des institutions et des écoles chargées de former les policiers d’une part, et d’autre part une culture militaire bien trop stricte, avec un respect de la hiérarchie violent et abusif qui ne préparerait pas les policiers à la proximité avec le citoyen[8].  Il apparaît que les policiers sont peu formés et ne possèdent pas une base de connaissances adéquate à la résolution des conflits du quotidien[9]. Par définition, le militaire est formé pour lutter contre un ennemi qui met en danger la souveraineté nationale, voire pour tuer cet ennemi.

 

L’émergence d’un nouvel ennemi intérieur 

L’ennui de ce maintien d’organisation policière au Brésil est que le contexte, lui, a fortement changé. Le régime politique s’est transformé parce que l’ancien avait perdu sa principale source de légitimité, à savoir le risque communiste. Bien que ce dernier était finalement très limité, les militaires craignaient la formation d’une guérilla d’inspiration marxiste. Le système policier était organisé afin de lutter contre cet ennemi intérieur. Cependant, à partir des années 1980, s’opère un glissement vers de nouvelles tensions liées à la criminalité croissante notamment dans les zones pauvres et urbaines. Finalement, le criminel est considéré comme le nouvel ennemi intérieur. L’émergence de celui-ci permettait au pouvoir de reprendre la recette de la doctrine de sécurité nationale, pour la transformer en une doctrine de sécurité publique[10]. L’existence de la Police Militaire ne peut qu’alors se trouver justifiée par cette « militarisation idéologique de la sécurité publique »[11]. Dans un premier temps, l’opinion publique et les militants des droits de l’homme sont relativement favorables à la violence policière et à l’organisation telle qu’elle est, afin de lutter contre cette criminalité. A partir de 1992, il y a une certaine prise de conscience par la population que la violence policière n’arrange rien au taux de criminalité et qu’il est nécessaire de modifier la formation des policiers. Une première expérience de police de proximité appelée Police Communautaire dans le quartier de Copacabana à Rio en 1996 voit le jour mais est rapidement mise en échec par les secteurs les plus conservateurs[12]. La réflexion dans la société brésilienne sur la manière de voir la criminalité et de lutter contre elle chemine très doucement. En 2003, Jean-François Deluchey met en avant le vocabulaire utilisé par les médias et les autorités pour parler de l’action policière envers la criminalité. Le terme de « guerre contre la criminalité » est utilisé, bien qu’il soit difficile d’identifier un ennemi bien précis membre d’un camp adverse armé. Les favelas sont des zones de non-droit à « reconquérir », les actions menées sont des « batailles »[13]. En 2007, le gouverneur de l’Etat de Rio avait même qualifié le trafic de drogue de « terrorisme »[14].

 

Une évolution

En 2008 sont créées les Unités de Police Pacificatrice, envoyées dans les favelas de Rio de Janeiro afin de s’y établir durablement, d’abord en tant que police neutralisante puis de police de proximité censée établir des programmes sociaux locaux. Cependant, malgré le succès de la « pacification » dans certaines favelas et une certaine formation spéciale pour la préservation des droits du citoyen, ces UPP sont connues pour leur violence, voire leur cruauté, ainsi que leur corruption. En effet, elles n’en restent pas moins affiliées à la Police Militaire, donc aux Forces Armées, avec une formation de base effectuée selon un modèle traditionnel[15]. Les exactions commises par ces UPP ont remis le débat sur la démilitarisation au goût du jour.

Pour les détracteurs de ce processus, il est essentiel d’orienter la police vers une défense de la société et non plus de l’Etat. Il faut reconsidérer l’appréhension de ce nouvel ennemi intérieur, comme un danger non pas envers la souveraineté de l’Etat brésilien, censée être défendue par l’armée, mais comme un danger pour l’ordre social, censé pour sa part être défendu par les forces de police civile[16]. Il existe donc une remise en cause de la médiation par l’armée des conflits du quotidien. La démilitarisation de la Police Militaire doit passer par une amélioration de la relation avec le citoyen, par un questionnement sur l’usage de la force et des armes à feu et par une remise en cause de la formation des policiers. L’organisation interne doit se doter d’une plus grande horizontalité et le jugement systématique de membres impliqués dans des violations des droits de l’Homme. Enfin, l’enjeu est le passage d’un simple maintien de l’ordre public à un maintien des droits des citoyens, criminels ou non, dans une action qui doit être plus préventive que répressive[17]. Des pétitions contre les violences policières sont mises en circulation et un projet voit le jour depuis 2011 : la PEC102 (Proposta de Emenda a Constitução n°102), une proposition d’amendement de la Constitution, qui autoriserait les Etats à unifier Police Militaire et Police Civile en faveur d’une démilitarisation du système[18]. Ainsi, au niveau des Etats fédérés, les fonctions de police judiciaire, de police administrative, de prévention et de maintien de l’ordre public seraient remplies par une seule institution, sous le contrôle d’un Conseil National de Police indépendant de l’Armée brésilienne. Cette proposition est malgré tout restée en suspens, ce que laisse penser le manque de couverture médiatique, tandis qu’une nouvelle a fait son apparition en juin dernier. Celle-ci suggère la mise à l’échelle fédérale de tous les organes de police, civile comme militaire, afin de favoriser une meilleure coopération et rationalisation des polices de chaque Etat du Brésil et lutter contre la violence. Cette proposition est arrivée en commission constitutionnelle ; cependant même si elle venait à être adoptée, la police garderait son caractère militaire[19].

Parallèlement, en 2011, la Présidente de la République Dilma Rousseff avait instauré une Commission de la Vérité qui préconisait à la fois une démilitarisation de la police et une fin de l’amnistie avec jugement des coupables, même à titre posthume, montrant que les blessures datant de la dictature ne sont pas encore fermées et ne le seront pas tant que le système mis en place en majorité en 1969 ne sera pas totalement condamné et aboli[20].

Enfin, dans une perspective de comparaison et d’ouverture, une telle analyse peut mettre en valeur le paradoxe auquel assiste la France actuellement, où le territoire national est devenu le premier théâtre d’engagement du ministère des Armées depuis le déploiement de l’opération Sentinelle. Cette mission, créée afin de lutter contre le terrorisme, peut donner l’idée d’une certaine « militarisation » de la France. Elle succède au plan Vigipirate en vigueur depuis 1995 et dure elle-même depuis 2015, dépassant ainsi le cadre de l’exception. A l’heure où des Etats comme le Brésil continuent leur démilitarisation, de nombreuses interrogations se font sur le sens et l’effectivité d’un tel déploiement, qui, sans remettre en cause pour l’instant le système démocratique, contredit malgré tout la séparation des rôles entre armée et police.


Anne-Céline Pinauldt, étudiante du Master 2 en 2017-2018

 

[1] « La police brésilienne tue en moyenne six personnes par jour », L’Express, publié le 13/11/2014 [consulté le 28/11/2017]. https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-sud/la-police-bresilienne-tue-en-moyenne-six-personnes-par-jour_1621452.html

[2] Aglaé de CHALUS, « Le Brésil fait la lumière sur les crimes commis sous la dictature », La Croix, publié le 14/12/2014 [consulté le 28/11/2017]. https://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Le-Bresil-fait-la-lumiere-sur-les-crimes-commis-durant-la-dicture-2014-12-14-1253447

[3] Charles T. CALL, « War Transitions and the New Civilian Security in Latin America », Comparative Politics, Vol 35, n° 1, October 2002.

[4] James N. Green, « Paradoxes de la dictature brésilienne », Brésil(s), 2014-5, p 7-16.

[5] Renée FREGOSI, Armées et pouvoirs en Amérique latine, Paris, éditions de l’IHEAL, 2004, p 8.

[6] Gilberto GASPARETTO, « Polícia : Instituição se divide em diferentes tipos e funções », Educação, publié le 08/02/2008 [consulté le 29/11/2017]. https://educacao.uol.com.br/disciplinas/cidadania/policia-instituicao-se-divide-em-diferentes-tipos-e-funcoes.htm

[7] Murilo RONCOLATO, « A desmilitarização e o melhor modelo para polícia brasileira?”, Revista Galileu, publié le 08/02/2017 [consulté le 28/11/2017]. http://revistagalileu.globo.com/Sociedade/noticia/2017/02/desmilitarizacao-e-o-melhor-modelo-para-policia-brasileira.html

[8] Ciro BARROS, « Formação da PM é baseada em absusos, dizem policiais », Exame, publié le 24/06/2014 [consulté le 29/11/2017]. https://exame.abril.com.br/brasil/formacao-da-pm-e-baseada-em-abusos-dizem-policiais/

[9] Márcio PEREIRA BASÍLIO, O Desafio da Formação do Policial Militar do Estado do Rio de Janeiro : Utopia ou Realidade Possível? , Fundação Getulio Vargas, Rio de Janeiro, 2007, p160. http://bibliotecadigital.fgv.br/dspace/bitstream/handle/10438/3463/ACFD95.pdf?sequence=1&isAllowed=y

[10] Jean-François DELUCHEY, « De la « guerre contre le crime » au Brésil : culture autoritaire et politiques publiques de la sécurité », Autre part, vol. 26, no. 2, 2003, pp. 173-186.

[11] Jorge DA SILVA, « Militarização da Segurança Pública e a Reforma da Polícia : um depoimento », in Ricardo Bustamante, Paulo César Sodré (coord.), Ensaios Jurídicos : O Direito em Revista, Instituto Brasileiro de Atualização Jurídica, Rio de Janeiro, 1996, pp497-519.

[12] Angelina PERALVA, “Violence urbaine, démocratie et changement culturel : l’expérience brésilienne (partie 1)”, Cultures & Conflits, 1998, p 8.

[13] Jean-François DELUCHEY, « De la « guerre contre le crime » au Brésil : culture autoritaire et politiques publiques de la sécurité », Autre part, vol. 26, no. 2, 2003, p. 173-186.

[14] Sabira de ALENCAR CZERMAK, Maria Inês GARCIA DE FREITAS BITTENCOURT, « Entre la guerre et la paix : l’Unité de police pacificatrice dans une favela de Rio », Nouvelle revue de psychosociologie, 2016/2 (N° 22), p. 169-180. URL : https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2016-2-page-169.htm

[15] Id.

[16] Murilo RONCOLATO, « A desmilitarização e o melhor modelo para polícia brasileira?”, Revista Galileu, publié le 08/02/2017 [consulté le 28/11/2017].

[17] Jorge Luiz Paz BENGOCHEA; Luiz Brenner GUIMARAES; Martin Luiz  GOMES et Sérgio Roberto de ABREU, A transição de uma polícia de controle para uma polícia cidadã. São Paulo Perspec., 2004, vol.18, n.1, pp.119-131. http://dx.doi.org/10.1590/S0102-88392004000100015

[18] GlobalVoices, « Sans violence : Démilitariser la police au Brésil ? », Global Voices, publié le 14/07/2013 [consulté le 27/11/2017]. https://fr.globalvoices.org/2013/07/14/149765/

[19] SENADO FEDERAL, « PEC prevê a federalização do Sistema de segurança públia do país”, Senado Notícias, publié le 06/03/2017 [consulté le 29/11/2017] https://www12.senado.leg.br/noticias/materias/2017/03/06/pec-preve-a-federalizacao-do-sistema-de-seguranca-publica-do-pais

[20] Aglaé de CHALUS, « Le Brésil fait la lumière sur les crimes commis sous la dictature », La Croix, publié le 14/12/2014 [consulté le 28/11/2017].

LE RISQUE DJIHADISTE DANS LES BALKANS

17 Déc

Depuis les récentes pertes territoriales de l’État Islamique en Irak et en Syrie, le retour des djihadistes inquiète nombre d’États. Pour ceux qui ont formé les plus gros contingents d’étrangers, le risque majeur est une intensification des actions terroristes sur leur sol[1], qui peut être également l’objet d’une implantation territoriale car la différence majeure apportée par l’État Islamique par rapport à Al-Qaïda est que la territorialité, au travers de l’établissement d’un califat, est au centre de l’idéologie et de l’action djihadiste[2]. A ce propos, certaines zones sont soumises à une surveillance particulière comme l’Asie Centrale qui demeure un foyer important de djihadistes comme le montrent les dernières attaques sur le sol américain[3]. L’Asie du Sud-Est, à l’image des Philippines et de la Malaisie, constitue déjà un terrain d’action pour les terroristes islamistes[4]. Même si elle n’a pas connu d’actions d’une telle ampleur, une autre région du monde suscite la crainte et la méfiance des organisations internationales et des grandes puissances. En effet, les Balkans ont constitué dès 2015 une des principales zones de départ des combattants étrangers en Irak et en Syrie[5]. La France par exemple, au sein de la Revue Stratégique d’Octobre 2017, s’inquiète de la situation dans les Balkans. Deux paragraphes synthétiques, à défaut d’être précis, relient les difficultés des États balkaniques avec le risque du djihadisme :

            « Les Balkans représentent un enjeu majeur pour l’Europe et pour la sécurité de l’ensemble du continent. La région reste divisée par son histoire et par des trajectoires économiques très contrastées. Ainsi, cette zone souffre de faiblesses qui peuvent être utilisées à des fins de déstabilisation par des mouvements radicaux (notamment jihadistes), des groupes criminels ou des États tiers. Le retour de troubles dans les Balkans représenterait un lourd échec des efforts réalisés par l’UE et l’OTAN pour la stabilisation de cette région. Il aurait également un impact sérieux sur la sécurité intérieure des pays européens »[6].

            Mais de quelles faiblesses s’agit-il ? La succession de phrases dans ce résumé laisse à penser que le djihadisme pourrait progresser sur la base des contentieux nationalistes issus des conflits des années 1990 et sur la situation économique. Or, malgré la perpétuation de ces problématiques, aucun attentat majeur ni menace d’un califat dans les Balkans n’est pas apparue. Il convient donc d’être plus précis sur la nature du danger que peut représenter le djihadisme dans les Balkans, surtout s’il est question d’une éventuelle réimplantation territoriale ou d’une intensification des actions de nature terroriste. A l’heure où les retours au pays constituent une problématique internationale, nous allons voir dans cet article si les Balkans peuvent constituer à terme une zone d’actions à grande échelle de groupes terroristes ou une nouvelle implantation territoriale du djihadisme tel qu’il est aujourd’hui pratiqué par l’État Islamique. Pour répondre à cette interrogation, un état des lieux du djihadisme balkanique s’impose, afin d’analyser ses formes et sa nature. A cela, l’analyse des risques au vu de la situation respective de chaque pays peut être réalisée, afin de voir si une implantation territoriale djihadiste est à craindre pour les Balkans.

 

Un islam régional qui n’échappe pas aux dynamiques radicales

            Les chiffres du djihad international en Irak et en Syrie signalent une présence originaire des Balkans, région qui est décrite comme un des points de départs des principaux flux de combattants. Selon le rapport d’Octobre 2017 de l’organisation The Soufan Center intitulé « Beyond The Caliphate : Foreign Fighters and The Threat Of Returnees »[7], il y aurait eu jusqu’à aujourd’hui environ 845 combattants originaires des Balkans en Irak et en Syrie depuis la création de l’État Islamique[8], dont l’immense majorité (800) venant de quatre pays (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine)[9]. Aucun Roumain, Croate, Monténégrin ou Slovène n’est répertorié dans cette analyse (le nombre de musulmans en Roumanie étant déjà de base assez faible par rapport au total de la population[10]), et seuls moins de 10 Bulgares ont été identifiés[11]. La Serbie, quant à elle, a vu 50 de ses ressortissants s’envoler vers l’Irak et la Syrie depuis 2013[12]. Pour les pays où les musulmans représentent une part importante de la population, les chiffres sont donc plus significatifs. L’Albanie compterait aux environs de 90 djihadistes passés vers le Levant, 140 pour la Macédoine, 248 pour la Bosnie-Herzégovine, et encore plus inquiétant encore le Kosovo avec 317 combattants[13]. Les flux djihadistes sont quasiment absents des Balkans Orientaux (Roumanie, Bulgarie), ainsi que des pays à majorité orthodoxe ou catholique. Une relation subsiste donc entre la présence de l’islam dans les Balkans et le djihadisme. Pour un œil averti, une telle affirmation ne pose pas de soucis tant toutes les formes d’islam à travers le monde sont traversées par des influences radicales pouvant mener des individus au djihad. Cependant, l’islam des Balkans a souvent joui d’une différenciation, en partie justifiée, mais qui aujourd’hui peut constituer un tropisme trompeur.

            En effet, au sein des élites intellectuelles françaises, les postures ont eu tendance à idéaliser l’islam des Balkans, notamment lors de la Guerre en Bosnie de 1992 à 1995. Un certain « fantasme occidental » pour reprendre le titre d’un article du Monde Diplomatique[14], règne autour de la perception française de l’islam dans les Balkans. Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin y rappellent que « les réalités de l’islam vécu et pratiqué dans les Balkans restent bien sûr plus complexes que le binôme réducteur opposant radicalité et modération, et cet islam restera toujours traversé par les contradictions et les tensions qui affectent l’ensemble du monde musulman, tout en étant riche de son histoire spécifique »[15]. L’image d’un islam des Balkans tolérant et ouvert, s’intégrant dans une société pluri-culturelle, est à relativiser. Des décennies de communisme ont désintégré les instances religieuses traditionnelles, porteuse d’un islam éloigné des influences wahhabites et salafistes[16]. Face à cette désagrégation, la fin de la Yougoslavie comme de la dictature communiste en Albanie ont ouvert la voie à des influences religieuses étrangères. Outre l’implantation de Moudjahidines en Bosnie-Herzégovine après 1995, de nombreuses mosquées à travers la région ont échappé aux autorités traditionnelles mais aussi au contrôle assez faible d’États parfois à la forme encore embryonnaire. Les financements venus du Golfe pour des mosquées, la formation d’imams à l’étranger (Égypte, Arabie Saoudite) ainsi que l’installation d’imams salafistes[17], sont des caractéristiques de ce phénomène qui a permis de créer des conditions favorables à la diffusion d’un islam radical, puis plus tard au recrutement de futurs djihadistes. A tel point que la radicalité religieuse est parfois considéré comme endogène à certaines sociétés, comme en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. En Bosnie-Herzégovine, 67 mosquées sont considérées comme des lieux de radicalisation notamment dans les zones rurales et montagneuses[18]. Le nombre de combattants djihadistes ne représenterait donc en conséquence qu’une petite partie de la population partisane de l’idéologie islamiste. Les pays qui ont connu la guerre récemment comme la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo sont donc les principaux pourvoyeurs de combattants, mais ce sont également des pays qui n’ont pas la réputation d’être parmi les plus stables, et qui de surcroît ont les institutions religieuses les moins aptes à contrôler les mosquées extrémistes. Si les chiffres semblent dérisoires comparés à ceux de la Russie, de la France ou de la Jordanie[19], ces données doivent être recontextualisées par rapport à la situation intérieure au vu de la perspective du retour des djihadistes. Par conséquent, l’instabilité, cause probable du départ de combattants, peut à présent se transformer en moteur pour un passage à l’acte sur le territoire de ces États.

 

Fragilité et perméabilité des pays de la région

            Le nombre de combattants venus des Balkans est à mettre en perspective avec le nombre d’habitants de chaque pays, mais aussi par rapport à la situation des États. En comparaison avec la Russie, la France ou la Jordanie, un contexte socio-économique fécond pour toute forme de dérive règne dans les Balkans occidentaux. L’idéologie islamiste peut prospérer compte tenu de la faiblesse structurelle des institutions islamiques locales, mais aussi à cause d’une situation fragile sur le plan économique et politique. En Bosnie-Herzégovine, 62,7% des jeunes sont au chômage[20]. Au total, plus de 800 000 personnes n’ont pas d’emploi dans ce pays, soit près d’un quart de la population[21]. Pour l’ensemble de la région, la crise financière de 2008 a été fortement ressentie. Or, le contexte socio-économique ne peut évoluer que si des conditions sine qua non de stabilité politique sont respectées. Nombre de pays de la région présentent encore de fortes difficultés à conduire des politiques efficaces, parfois même à maintenir une cohésion et une unité entre les différentes entités au sein de leurs frontières. La Macédoine, comprenant une forte minorité musulmane, a connu de nombreux mouvements sociaux ces dernières années, dont certains portant le sceau des nationalismes, en particulier avec la minorité albanaise[22]. En Bosnie-Herzégovine, le pays reste fracturé entre les différents cantons et les différentes nationalités, provoquant un manque d’harmonisation (entre autres) des politiques économiques et sécuritaires, ne pouvant alors permettre à l’État central de gérer les causes et les conséquences du djihadisme. Au Kosovo, pays le plus pauvre de la région, les soupçons de détournements des fonds européens et de corruption dans les sphères du pouvoir ne sont pas de nature à rassurer les observateurs internationaux[23]. La fragilité politique se conçoit aussi dans la relation avec l’Europe. Même si pour nombre de politiques locaux, l’adhésion au sein de l’Union Européenne reste un horizon indépassable et que d’anciens courants nationalistes se sont transformés en partis pro-européens (le cas le plus éloquent étant celui de la Serbie), à court terme, difficile d’envisager une nouvelle adhésion dans les Balkans. L’adhésion à l’OTAN de l’Albanie et du Monténégro venant démontrer au passage qu’une telle démarche ne s’accompagne plus d’une adhésion à l’Union Européenne comme ce fut le cas dans les années 2000. Le Brexit vient également complexifier la donne. Outre le fait que les institutions européennes soient focalisées sur ce sujet, la Grande-Bretagne est le pays qui possédait l’expertise la plus poussée sur les Balkans, et qui portait une attention toute particulière aux questions contemporaines balkaniques[24]. La distanciation du lien entre les pays des Balkans et l’Union Européenne brouille donc les perspectives politiques et économiques de la région. L’aide européenne demeure néanmoins essentielle pour la prospérité de ces États.

            Fragilité donc, mais aussi perméabilité. Nous avons évoqué le nombre de combattants partis. Mais combien sont revenus ? Si une certaine opacité règne autour des chiffres, apportant une nouvelle preuve de la difficulté de ces États à ne serait-ce qu’à évaluer la portée du phénomène, nous avons quelques données pour la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. La Bosnie-Herzégovine a 115 individus restant en Irak et en Syrie pour 46 retours, tandis que le Kosovo a 138 personnes restant pour 117 retours. La proportion de retours pour le Kosovo est inquiétante. Presque la moitié des combattants sont revenus et en l’absence de structure opérationnelle pour les prendre en charge, ceux qui sont toujours radicalisés ont pu redévelopper leur influence sur place[25]. En Bosnie-Herzégovine, les autorités ne semblent pas s’alourdir de procédures, puisqu’elles considèrent de facto ces individus comme dangereux[26]. Ce qui ne signifie en aucun cas qu’il existe une surveillance efficace. D’ailleurs, en 2016, Interpol avait déjà signalé deux individus aux autorités à ce sujet[27], preuve de la dépendance de la Bosnie-Herzégovine aux services de renseignements étrangers et internationaux. Au-delà de la présence numérique, l’aspect qualitatif de ces individus nourrit également l’inquiétude. La moyenne d’âge des combattants balkaniques est la plus élevée des principales régions pourvoyeuses de djihadistes.[28] Certains d’entre eux ont déjà combattu en Bosnie-Herzégovine au sein des Moudjahidines entre 1992 et 1995, et après Dayton, nombre d’entre eux ont pris racine et se sont vus attribuer la nationalité bosniaque[29]. Ces combattants se sont donc aguerris à la suite de plusieurs conflits, mais il est néanmoins difficile d’estimer leur importance numérique au sein des individus susceptibles de revenir parmi les données à notre disposition concernant la Bosnie-Herzégovine. Le tableau n’est pas cependant complètement noir, puisque les autorités religieuses tentent de reprendre le contrôle, avec tout de même des fortunes diverses. L’Albanie est la plus rassurante à ce sujet, où les autorités religieuses reprennent progressivement la main sur des mosquées radicales, en lien très étroit avec l’État qui, de son coté, a renforcé en 2014 l’arsenal juridique contre les départs au djihad[30]. D’autres pays ont cependant des roches plus poreuses. Toujours en Bosnie-Herzégovine, l’attentat de Zvornik en 2015[31], en Republika Srpska, a déjà démontré ô combien la séparation de chaque entité est dangereuse pour la sécurité du pays. Des cantons non-serbes, ainsi que les services de sécurité à Sarajevo, ont eu l’information quelques jours avant l’attentat de Zvornik qu’une menace planait sur cette ville. Les autorités de la Republika Srpska n’ont jamais été informées[32]. Autre illustration de cette perméabilité, la trajectoire du « Boucher des Balkans », le Kosovar Lavdrim Muhaxeri, s’autorisant une halte par la Macédoine lors d’un aller-retour depuis le Moyen-Orient selon les autorités italiennes à la fin de l’année 2016, sans être inquiété[33]. Il est mort en juin dernier, mais son passage dans les Balkans entre deux voyages au Levant rappelle toute l’impuissance des États face aux flux de circulation de combattants djihadistes, mais aussi son implantation locale et pluri-nationale, puisque son réseau était suspecté de vouloir commettre un attentat lors d’un match Albanie-Israël[34]. Ces individus revenant de conflit ont tout le loisir de rester dans un conditionnement au mieux radical et salafiste, au pire djihadiste, au sein des nombreuses mosquées hors de contrôle qui essaiment sur les territoires bosniaques, albanais et kosovars en particulier. Qu’ils se situent en amont ou en aval de la radicalisation et du passage à l’acte, un petit nombre d’individus ont une marge de manœuvre pour déstabiliser la région. D’autant plus que le soutien populaire ou structurel que peut obtenir l’islam radical sur place est très important dans des pays comme la Bosnie-Herzégovine ou le Kosovo.

 

Peut-on craindre un scénario irako-syrien ?

            Toute récupération des problèmes nationaux ou ethniques dans les discours de l’État Islamique peut faire basculer des populations locales (notamment en Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine et Kosovo) d’une perspective nationale à une perspective religieuse. A ce sujet, les pays qui nourrissent le plus d’inquiétudes sont toujours la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. La concurrence avec les populations serbes s’accompagne aussi d’un aspect confessionnel. Or, en cas d’attaque la situation peut rapidement déraper, comme le rappelle la Commission des Affaires Étrangères à propos de la Bosnie-Herzégovine : « En revanche, les conséquences d’une attaque qui viendrait toucher la Republika Srpska seraient dévastatrices sur la stabilité du pays »[35]. Les tensions ethniques et nationales sont toujours vives avec la Republika Srpska. D’ailleurs, celle-ci n’a pas hésité ces derniers mois à reconstituer ces propres troupes[36], principalement à des fins d’intimidation face aux autres formes de pouvoir dans le pays. Néanmoins, aucun de ces phénomènes ne s’est confondu pour le moment avec celui du djihadisme. Les confrontations nationales entre Croates, Musulmans[37] et Serbes de la Republika Srpska ne se sont pas intensifiées à cause du terrorisme, y compris après l’attentat de Zvornik en 2015 qui reste un cas isolé de passage à l’acte. Pour l’instant donc, il n’y a pas de mélange des problématiques, en particulier avec la question nationale. La propagande des djihadistes dans les Balkans vise des cibles générales et n’utilise pas pour le moment un discours reprenant les divisions de l’histoire. L’Albanais Ebu Belkisa, de son vrai nom Almir Daci, l’un des chefs principaux de l’État Islamique pour les Balkans, a appelé depuis le Moyen-Orient à commettre des attentats contre les Albanais qui ne rejoindraient pas l’organisation[38]. La menace djihadiste dans les Balkans est globale, vise musulmans comme non-musulmans. Les dernières attaques en Égypte qui ont fait plus de 300 morts, rappellent que les autres branches de l’islam sont visées, notamment le Soufisme[39], présent aussi traditionnellement en Albanie.

            Autre caractéristique du conflit au Moyen-Orient, le rôle des puissances étrangères. Qu’en est-il des Balkans, carrefour des cultures, historiquement zone d’affrontement des grandes puissances ? Tout d’abord, l’influence russe, souvent évoquée du fait de la solidarité slave, relève d’une part de fantasme[40]. Quand elle se montre réelle, le résultat obtenu n’est pas toujours positif pour la Russie, comme au Monténégro avec les conséquences désastreuses pour le pays d’un soutien russe au secteur de l’énergie[41]. De plus, le Southern Stream étant remplacé par le Turkish Stream, l’approvisionnement en gaz de l’Europe ne représente plus un moyen d’influence majeur dans la région. L’acteur le plus dépendant des Russes s’avère en vérité être la Republika Srpska en Bosnie-Herzégovine. La relation avec Belgrade s’est quelque peu distendue, les Serbes relevant le double jeu des Russes sur la question de la souveraineté des États (les cas de l’Abkhazie, de l’Ossétie du Sud et du Donbass inspirent aux Serbes une certaine méfiance vis-à-vis de la position russe sur le Kosovo[42]). La Turquie est l’acteur extérieur qui a le plus renforcé son influence. Outre les relations culturelles et historiques, la Turquie est un pôle majeur, notamment auprès des étudiants venant des Balkans, et les minorités de tous les pays de la région s’y concentrent[43]. L’influence turque contemporaine ne se matérialise pas seulement auprès des populations musulmanes, mais également avec la Serbie[44]. La figure d’Erdogan connaît une forte popularité auprès des musulmans bosniaques notamment, mais le poids de la Turquie, avec les récentes évolutions constitutionnelles n’entraînent pas pour le moment de confrontations avec d’autres acteurs internationaux dans les Balkans. D’ailleurs, en cas de réchauffement de la tension entre Serbes et Bosniaques en Bosnie-Herzégovine, le rapprochement entre la Russie et la Turquie peut représenter un moyen de résolution au vu des influences respectives. En 1995 déjà, la délégation américaine conduite par Richard Holbrooke avait pris soin d’activer ces leviers d’influence pour peser sur la situation en Bosnie-Herzégovine[45]. Ce rappel historique nous permet de faire la transition vers l’acteur international principal de la région qu’est l’OTAN, et par voie de conséquence, des États-Unis. Disposant d’une base au Kosovo, l’Alliance Atlantique reste physiquement et politiquement présente. Si un scénario catastrophe embrase les pays les plus sensibles (Bosnie-Herzégovine, Kosovo), l’établissement de l’Alliance dans les Balkans peut permettre de contenir une propagation des conflictualités. Pour l’instant, l’OTAN reste donc le seul acteur international doué de capacités coercitives dans la région.

            L’espace balkanique est un espace de concurrence entre des influences étrangères. Cependant, en aucun cas ; elles ne sont de la même intensité qu’au Moyen-Orient. De plus, les enjeux économiques et énergétiques sont faibles, et réduits depuis la modification du tracé des gazoducs. Les influences en jeu dans les Balkans sont plus de l’ordre du Soft Power. Hormis pour un acteur comme la Republika Srpska, la perspective à moyen terme, y compris pour les pays sensibles, reste l’adhésion à l’UE ou à l’OTAN.

 

Le djihadisme dans les Balkans : un problème à part entière qui nécessite une grande vigilance

            Les risques de terrorisme dans les Balkans sont réels et non négligeables. Les constats sont inégaux, et quatre pays sont sérieusement exposés. En Albanie, en Macédoine, mais surtout en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, des conditions sont réunies pour une implantation territoriale du djihadisme au vu de l’importance de ses réseaux et de la faiblesse des structures étatiques et religieuses. Néanmoins, la propagande des combattants balkaniques de l’État Islamique ne fait pas état d’une telle perspective pour le moment.

            Le bilan individuel de chaque État, y compris pour les moins menacés, n’est guère rassurant. Pourtant, le changement d’échelle permet d’évacuer certaines craintes. Les Balkans n’apparaissent pas dans les rapports officiels comme l’une des premières hypothèses pour une prochaine émergence d’un islam radical et djihadiste territorial. Ceci est justifié, car les problématiques de la région à propos des nationalités notamment, ne sont pas couplées aux éléments du djihadisme local. Une évolution dans ce sens cependant représenterait une élévation de la menace d’un conflit, notamment en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. Surtout, les influences et les enjeux internationaux ne sont pas aussi importants qu’au Moyen-Orient. Les oppositions entre grandes puissances, régionales ou internationales, se situent majoritairement dans la catégorie du Soft Power, la maîtrise du Hard Power revenant à l’OTAN, qui reste l’acteur décisif pour la sécurité de la région.

            Cependant, la stabilité des Balkans ne sera assurée que par un traitement sérieux des causes qui nourrissent aussi bien le djihadisme que la corruption ou encore l’émigration. L’amélioration des perspectives politiques et économiques de ces pays reste l’élément principal de l’avenir des Balkans. Ce rôle-là, il échoit à l’Union Européenne, qui à défaut d’être une puissance militaire et diplomatique, reste une puissance économique et politique. Malgré les désillusions, les controverses et les doutes, elle est encore aux yeux de tous ces pays la seule perspective valable pour le futur.

                                Maxime Jorand, Étudiant du Master 2 en 2017-2018

[1]    The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Sous la direction de Richard BARRETT, The Soufan Center, The Global Strategy Network, New York, 31 octobre 2017, p. 5.

[2]    Idem.

[3]    http://www.rtl.fr/actu/international/attentat-a-new-york-comment-l-ouzbekistan-est-devenu-un-foyer-de-jihadistes-7790766168

[4]    http://www.lefigaro.fr/international/2017/05/26/01003-20170526ARTFIG00239-daech-veut-creer-un-califat-aux-philippines.php

[5]    The Soufan Center, « Foreign Fighters, An Updated Assessment Of The Flow of Foreign Fighters into Syria and Iraq ». The Soufan Center, New York, Décembre 2015, p. 5, pp. 17-18

[6]    Revue Stratégique de Défense et de Sécurité Nationale 2017. Ministère des Armées, sous la direction d’Arnaud DANJEAN. p. 25

[7]    The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 11

[8]    Ibid., pp. 12-13

[9]                 Idem.

[10]  https://www.courrierdesbalkans.fr/la-roumanie-musulmane-le-tableau-complet-de-l-islam-pres-de-chez-nous. Moins de 100 000 musulmans vivent en Roumanie, étrangers compris (variations des chiffres selon les sources, 70 000 selon cet article).

[11]           The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., pp. 12-13

[12]  Idem.

[13]  Il faut également rappeler que ces chiffres ne prennent pas en compte les combattants partis pour d’autres organisations comme Al-Qaida ou Al-Nosra, l’implantation territoriale ne faisant pas partie de leur idéologie.

[14]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe : Fantasmes Occidentaux », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 13

[15]  Idem.

[16]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 1, p. 12-13

[17]  Nathalie CLAYER, « Les musulmans des Balkans. Ou l’islam de « l’autre Europe » », Le Courrier des pays de l’Est, 2004/5 (n° 1045), pp. 21-23

[18]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq ». BIRN, BIRN’s Strengthening Media Reporting and Public Understanding of Extremism in the Western Balkans project, Balkan Insight, Grande-Bretagne, 2016, p. 13

[19]  The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 10.

[20]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».   Rapporté par Pierre-Yves LE BORGN’ et Jean-Claude MIGNON, 22 février 2017, n°4450, p. 51

[21]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters

      in Syria and Iraq », Ibid., p. 14

[22]  Ibid., pp. 25-31

[23]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».   Ibid., p. 57

[24]  Ibid., p. 66

[25]  The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 12

[26]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », Ibid., p. 12

[27]  Ibid., p. 11

[28]  http://www.iris-france.org/69948-developpement-de-lislam-radical-dans-les-balkans-quelle-realite/

[29]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 12-13

[30]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », Ibid., pp. 8-9

[31]  https://www.courrierinternational.com/une/republika-srpska-une-attaque-terroriste-abjecte-qui-vise-letat-de-bosnie-herzegovine

[32]  Ibid., p. 12

[33]  http://www.opex360.com/2017/06/15/le-chef-de-lei-pour-les-balkans-aurait-ete-tue/

[34]  https://www.i24news.tv/fr/actu/international/147897-170614-attentat-dejoue-avant-un-match-albanie-israel-quatre-inculpations-au-kosovo

[35] Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».  Ibid., p. 102

[36]  Ibid., p. 88

[37]  http://www.opex360.com/2017/06/15/le-chef-de-lei-pour-les-balkans-aurait-ete-tue/

[38]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », p. 9

[39]  https://www.i24news.tv/fr/actu/international/147897-170614-attentat-dejoue-avant-un-match-albanie-israel-quatre-inculpations-au-kosovo

[40]  Nous utilisons ici la majuscule en référence à la catégorisation titiste

[41]  http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/24/attaque-meurtriere-contre-une-mosquee-du-nord-sinai_5219889_3212.html

[42]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».  Ibid., p. 102

[43]  Ibid., p. 97

[44]  Idem.

[45]  Richard HOLBROOKE, To End A War, New York, Random House Publishing Group, 1998, p. 129 (Turquie) et pp. 143-144 (Russie)

GEOPOLITIQUE DE LA REGION BALTE :LA FRONTIERE OTAN-RUSSIE

22 Nov

Au lendemain de l’exercice russe Zapad 2017 qui eut lieu à la frontière de la Lituanie, les déclarations d’officiels sur le nombre de soldat participants se multiplient. Alors que la Russie avait annoncé 12 700 participants[1], le Général Ben Hodges, commandant de l’US Army in Europe, n’est pas convaincu[2]. Pourquoi alors cette focalisation des Russes et de l’OTAN sur la région balte ? L’objet principal de cet article sera d’expliquer les craintes des Etats baltes, dont l’influence sur l’OTAN provoque une surenchère sécuritaire dans la région.

 

La région balte représente 175 015 km2, elle est composée de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie. Essentiellement marécageuse et forestière, la région sert de zone tampon entre la Russie et l’Europe. Cernée à l’est par la Russie, au sud-est par la Biélorussie, à l’ouest par l’oblast de Kaliningrad, enclave Russe en terre européenne, et au sud-ouest par la Pologne, elle a accès à la mer Baltique au nord. La région, dénuée d’hydrocarbures, est dépendante de son voisin russe pour son approvisionnement.

Sa population représente un peu moins de 7 millions d’habitants, essentiellement ruraux. Elle doit faire face depuis plusieurs années à une fuite de la jeunesse vers l’ouest[3]. Les trois Etats font état d’une démographie différente. Sur le plan ethnique, la Lituanie est composée à 8% de russophones, alors que la Lettonie en compte 30%, et l’Estonie 25%[4], qui vivent en majorité à la frontière avec leur grand voisin et dans les grandes villes industrielles.

 

Il faut remonter à Pierre le Grand, fondateur de Saint Pétersbourg, puis à Catherine II, pour comprendre l’expansion de la Russie. Ces tsars de la dynastie des Romanov ont ainsi mené une politique expansionniste dans la quête d’accès aux mers chaudes[5] : la Mer Noire et plus généralement la Mer Méditerranée, mais aussi la Mer du Japon à l’est car c’est bien connu, « Qui domine les mers, domine le monde ». Dès lors, dès 1710 la Russie lance la Guerre du Nord contre la Suède et récupère l’Estonie et une grande partie de la Lettonie pour deux siècles[6]. Il faudra attendre 1795, pour que la Lituanie soit à son tour complètement annexée par la Russie. Cet agrandissement territorial s’effectue à la suite du troisième partage de la Pologne[7] avec la Prusse de Frédéric II qui cherchait à détourner les ambitions de Catherine II sur l’Empire Ottoman. Historiquement le Grand-Duché de Lituanie s’est créé pour contrer les chevaliers teutoniques à l’Ouest mais aussi la « Horde d’or » devenue russe à l’Est, mais ce n’est que dans l’entre-deux-guerres qu’elle récupère possession de son territoire en créant une République de Lituanie. Ce fut de courte durée puisqu’elle fut occupée par l’URSS au moment de l’invasion de la Pologne par le IIIème Reich allemand en septembre 1939[8]. Le 22 juin 1941, la Wehrmacht envahit la Lituanie, qui ne sera récupérée par les soviétiques qu’en 1945[9]. Dès lors il faudra attendre 1990, la chute de l’URSS, pour voir émerger la Seconde République de Lituanie.

 

            Mais qu’en est-il aujourd’hui ? L’invasion de la Crimée par la Russie en 2014 a fait renaître le spectre de l’invasion dans les Etats baltes. Alors que la base de Sébastopol et la sécurisation de la Crimée donnaient aux Russes l’accès aux mers chaudes, les Etats baltes eux ne semblent pas être d’une importance stratégique, puisque l’accès à la Mer Baltique est déjà accordé par les oblasts de Kaliningrad et de Leningrad. Pourtant l’inquiétude règne chez les Baltes. En effet un rapport de la Rand Corporation établit à travers ses War Games en 2015 que la Russie serait en mesure d’envahir complètement la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie en moins de 48 heures[10]. Il est nécessaire de rappeler que ces Etats sont membres de l’Union Européenne et de l’OTAN depuis 2004, or en vertu de l’Article 5 du traité de l’Atlantique :

 

« Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord ».

 

Cela devrait suffire à rassurer les Etats baltes, mais ce n’est pas le cas et il y a plusieurs raisons à cela. La première est que la Russie dispose d’un système de défense sol-air Anti-Access/Area Denial (A2/AD) équipé de missiles S-400 et S-300 dans les oblasts de Leningrad et de Kaliningrad[11]. Kaliningrad où d’ailleurs sont positionnés un bataillon d’infanterie mécanisée et un régiment de parachutistes[12]. Une aide militaire otanienne devrait alors passer par la Pologne, mais là encore il existe une problématique. Entre la Biélorussie, alliée Russe, et Kaliningrad il existe un corridor appelé Suwalki qui longe la frontière polonaise. Cette route est perpendiculaire à la seule route praticable par des forces armées or elle est limitée à 7,5 tonnes[13]. Il est alors aisé d’imaginer un accident entre deux poids lourds bloquant toute aide aux Etats baltes. Ainsi l’armée lituanienne et ses 20 000 soldats[14] devraient faire face, sans aide, à la puissante armée russe. Mais un paradoxe prend place ici, les Baltes sont persuadés que ces facteurs géostratégiques sont la preuve qu’une attaque russe est imminente à la manière de celle ayant eu lieu en Crimée. Pourtant, le conflit en Ukraine s’est déroulé de manière non conventionnelle.

 

            L’OTAN se prépare donc à deux éventualités dans la région, celle d’un conflit conventionnel mais aussi celle d’une conflictualité asymétrique, par l’exacerbation des minorités russophones, ajoutée à des cyberattaques par des hackers russes comme ce fut le cas en Estonie en 2007[15] en réponse au retrait d’une statue de bronze commémorant la résistance russe aux attaques allemandes de la Seconde Guerre Mondiale, sur la place principale de Tallin. La possibilité de débarquement de « Little green mens » sur les plages de la Baltique ou à travers les forêts sont des sujets courants dans la presse[16] de la région. L’Alliance s’est donc réunie en 2014 à Newport au Pays de Galles pour prendre des mesures extraordinaires pour réassurer ses membres, garants de la frontière est. Alors que depuis 2004, l’OTAN assure une mission de police de l’air[17] depuis les bases de Šiauliai et d’Amari, il a été décidé de créer à la fois un plan de réaction rapide otanien mais aussi des mesures de réassurances américaines : l’European Reassurance Initiative. Ce plan de réassurance de 3,4 milliards de dollars, auxquels devraient s’ajouter 1,4 milliards de dollars après proposition du président Donal Trump en mai 2017[18], comprend l’Opération Atlantic Resolve, qui prévoyait le déploiement de 150 militaires américains à Pabrade en Lituanie. La Russie considère cependant ce plan comme contraire au pacte Otan-Russie de 1997[19]. Le Plan de réaction du Pays de Galles n’a pas apaisé les tensions, bien au contraire, puisqu’il prévoyait la mise en place de Nato Forces Integrations Units[20], dont l’utilité est de faciliter l’intervention de la Nato Response Force, mise en place depuis 2002 et le Sommet de Prague, et de son groupe d’intervention rapide la VJTF (Very High Readiness Joint Task Force) placée sous le commandement du SACEUR (Supreme Allied Commander Europe) le Général Curtis Scaparotti, qui est en parallèle le Commandant des forces des Etats-Unis en Europe (EUCOM).

 

            Cependant, la surenchère ne s’est pas arrêtée là. En effet, les provocations ont continué de toutes parts : les avions russes franchissant l’espace aérien estonien pour quelques minutes[21], alors que certains vaisseaux américains flirtaient avec les eaux territoriales russes de Kaliningrad[22]. En 2016 ce fut acté, l’OTAN décide en juillet à Varsovie le déploiement d’une Enhance Forward Presence qui prend la forme de 4 bataillons multinationaux, un dans chaque Etat balte et un en Pologne[23]. Ces bataillons sont composés généralement de 3 pays, une nation-cadre, les Etats-Unis en Pologne, l’Allemagne en Lituanie, le Canada en Lettonie et la Grande Bretagne en Estonie, et 2 autres pays membres de l’alliance présent sur une base rotationnelle de 4 à 6 mois. La France en est déjà à 2 participations, une en Lituanie (début 2018) et une en Estonie (2nd semestre 2017). En parallèle les Etats baltes demandaient que la Baltic Air Policing évolue en Air Defence[24], avec des règles d’engagement très strictes, ce qu’ont refusé les membres de l’OTAN. En réponse, les armées de Vladimir Poutine ont déployé de manière permanente des missiles S-400 et Iskander à Kaliningrad[25]. De plus, le district militaire ouest a été renforcé de 3 divisions[26] pour « contrecarrer le renforcement des forces de l’OTAN ».

 

Les Etats baltes eux tentent aussi de se renforcer. L’Estonie est l’un des rare pays à atteindre le 2% de dépense en matière de défense de son PIB, alors qu’elle accueille depuis 2008 le Centre d’Excellence de l’OTAN contre les attaques cyber qui lui ont fait si mal en 2007. La Lituanie a, quant à elle, rétabli une forme de conscription de 3500 à 4000 appelés par an[27]. En parallèle, son parlement, le Seimas, a fait voter une loi autorisant la possession d’armes à feu par les membres des associations paramilitaires tels la Lithuanian Rifflemen Union[28], afin de transformer une défaite militaire contre les russes en combat asymétrique type « combat de partisans ». Ils développent aussi des partenariats à trois tel BALBAT[29] (le bataillon balte) mais sans grand succès.

 

Ainsi la région balte semble être au cœur d’une crise qui s’auto-entretient. La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie sont persuadées de l’attaque imminente de la Russie : leur histoire et les provocations russes tendent à le prouver. En réponse l’OTAN déploie de plus en plus de forces à ses frontières ce qui dégrade les relations avec la Russie et entraîne de plus en plus de provocations. Cependant tous les Etats de l’OTAN ne sont pas persuadés des bienfaits de cette politique, c’est ce que laisse transparaître la phrase de l’ancien président François Hollande au Sommet de Varsovie en juillet 2016 : « La Russie n’est pas un adversaire, pas une menace »[30].

 David Uzan, Master 2 Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité

[1] « Les exercices Zapad, menace pour l’Occident ? La Défense russe met les points sur les i », Sputnik France (En ligne), consulté le 13/11/17.

[2] « Les exercices russes Zapad ont mobilisé plus de troupes qu’annoncé par Moscou », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[3] Site https://www.populationdata.net/pays/lituanie/, consulté le 13/11/17

[4] NIES Susanne, Les Etats Baltes, une longue dissidence, Paris, Armand Colin, 2004, p.58

[5] RIASANOVSKY Nicholas, Histoire de la Russie, des origines à 1996, Paris, Robert Laffont, 1994, p.19

[6] Ibid., p.248

[7] Ibid., p.296-297

[8] SOULET Jean-François, Histoire de l’Europe de l’est, de la Seconde Guerre Mondiale à nos jours, Paris, Armand Colin, p.21.

[9] Ibid., p.47

[10] Site https://www.rand.org/pubs/research_reports/RR1253.html, consulté le 13/11/17

[11] Site https://foreignpolicyblogs.com/2016/10/25/bubble-trouble-russia-a2-ad/, consulté le 13/11/17

[12] BRES Romain, Défendre et armer une petite puissance, le cas des Etats Baltes, Mémoire de Master sous la direction de Walter Bruyère-Ostells, Sciences Po Aix-Université d’Aix Marseille, 2017, p.63

[13] Site http://www.opex360.com/2017/06/20/lotan-se-concentre-sur-le-passage-de-suwalki-point-faible-de-la-defense-des-pays-baltes/, consulté le 13/11/17

[14] Site du ministère de la Défense lituanien : http://kariuomene.kam.lt/en/home.html, consulté le 13/11/17

[15] « L’Estonie tire les leçons des cyberattaques massives lancées contre elle pendant la crise avec la Russie, Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[16] Site http://observer.com/2017/04/russian-little-green-men-lithuania-invasion/, consulté le 13/11/17

[17] Site http://www.airn.nato.int/archive/2017/safeguarding-alliance-airspace-continues-as-allies-rotate-the-nato-baltic-air-policing-mission-, consulté le 13/11/17

[18] Site du Département de la Défense américain : https://www.defense.gov/News/Article/Article/1199828/2018-budget-request-for-european-reassurance-initiative-grows-to-47-billion/, consulté le 13/11/17

[19] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/cps/fr/natolive/topics_109141.htm, consulté le 13/11/17

[20] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/nato_static_fl2014/assets/pdf/pdf_2015_09/20150901_150901-factsheet-nfiu_en.pdf, consulté le 13/11/17

[21]« La Finlande et l’Estonie accusent Moscou de violations de l’espace aérien », Le Figaro (En ligne), consulté le 13/11/17

[22] « Des vols russes agressifs effectués près d’un navire américain en mer Baltique », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[23] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/cps/fr/natohq/official_texts_133169.htm, consulté le 13/11/17

[24] Site http://www.heritage.org/defense/report/time-the-baltic-air-policing-mission-become-the-baltic-air-defense-mission, consulté le 13/11/17

[25] Site https://www.globalsecurity.org/wmd/library/news/russia/2012/russia-120409-rianovosti03.htm, consulté le 13/11/17

[26] « Russie : trois nouvelles divisions militaires créées pour contrecarrer l’OTAN », Le Parisien (En ligne), consulté le 13/11/17

[27] « Face aux Russes, la Lituanie rétablit le service militaire », Le Point (En ligne), consulté le 13/11/17

[28] « Amid growing EU control, Lithuania keeps semi-automatic guns with riflemen », Delfi (En ligne), consulté le 13/11/17

[29] Site du ministère des Affaires Etrangères Letton : http://www.mfa.gov.lv/en/security-policy/co-operation-with-nato-member-states-and-candidate-countries/cooperation-des-etats-baltes-en-matiere-de-defense-principaux-projets-conjoints, consulté le 13/11/17

[30] « Sommet de l’OTAN : la Russie n’est pas un adversaire, pas une menace, selon Hollande », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

LA QUESTION DES RESSOURCES EN HYDROCARBURES DANS LA POLITIQUE EXTERIEURE DE LA RUSSIE EN EUROPE

19 Fév

Le secteur énergétique est, depuis l’avènement de l’ère industrielle, un secteur primordial pour l’économie russe, en effet il représente la moitié des apports en devises du pays et participe de l’ordre d’un tiers aux recettes de l’état tout en représentant une frange prépondérante dans la balance extérieure de la Russie (les exportations sont ainsi constituées à plus de 60% par les hydrocarbures). Dans cette perspective il est apparaît pertinent de prendre en compte le fait que l’appareil industriel et les dirigeants des grandes entreprises des secteurs gaziers et nucléaires notamment, sont des proches du pouvoir en place et entretiennent des relations d’interdépendances centrées autour de jeux de pouvoir complexes que T. Gustafon a tenté de présenter dans une approche globale et éclairée[1].

Néanmoins, ce caractère stratégique s’étend bien au delà des frontières du seul état fédéral, le secteur énergétique constitue également un pan majeur de la politique extérieure du pays, pan qui a connu sous l’ère Poutine une évolution considérable qui a conduit à une remise en cause de la pertinence d’une trop grande focalisation sur ce pilier de pression dans l’échiquier mondial. Dans un contexte de profonds changements dans le secteur de l’énergie, et en parallèle de la crise ukrainienne, les états de l’ex Union Soviétique et les gouvernants occidentaux se coordonnent à différentes échelles pour tenter de gagner en autonomie face au géant russe. Se dévoile alors toute l’ambiguïté de la position du président russe, tiraillé entre la pérennisation d’une politique autrefois couronnée d’un succès indéniable et les réalités d’un contexte géopolitique défavorable, l’action du dirigeant fédéral paraît s’inscrire dans une forme d’ambiguïté qui ne peut être comprise qu’en s’attardant sur l’évolution complexe de l’importance de la politique énergétique dans les relations extérieures de la Russie.

L’objet principal de cet article sera de fournir une analyse globale de la politique extérieure de la Russie en matière énergétique et ce plus spécifiquement en ce qui a trait à sa dimension européenne. En ce qui concerne les implications politiques interne du secteur de l’énergie, outre l’article de Th. Gustafson, il peut être pertinent de se rapprocher des études fournies par Pael Baev, professeur et chercheur à l’institut de recherche sur la paix (PRIO, Oslo)[2].

Il ne s’agira pas non plus de présenter toute l’importance des jeux d’acteurs et des processus présumés ou avérés de corruption dans le jeu énergétique russe, étant bien entendu que les rapports d’influence demeurent parmi les principaux leviers d’action dont font usages ses dirigeants et ce, qu’il s’agisse de s’imposer dans les anciens états satellites ou de négocier avec les plus importantes entreprises du secteur de l’énergie en Europe. Cette question s’inscrit dans une logique, aujourd’hui centrale, de guerre hybride et nécessiterait à elle seule un développement plus spécifique[3].  

Anatomie d’un héritage

La compréhension des enjeux les plus contemporains de la question de la politique énergétique extérieure de la Russie doit se faire dans la perspective de l’économie globale de ce qui constitue cet  » Empire » majoritairement hérité des infrastructures de l’Union Soviétique. L’économie russe dispose, selon un rapport du Sénat français sur l’énergie en Russie, des deuxièmes plus importantes réserves de charbon au monde et elle demeure encore aujourd’hui parmi les plus grands exportateurs avec une production de plus de 150 millions de tonnes équivalent pétrole à l’année. Cependant le secteur du charbon a davantage fait la richesse de l’économie soviétique ainsi, depuis la fin du XIXe ce sont les hydrocarbures qui prédominent et la Russie était en 2014, le deuxième producteur mondial de gaz et le troisième pour ce qui est du pétrole[4]. Dans le contexte de la commercialisation des matières premières énergétiques le pendant nécessaire et probablement le plus « stratégique » est celui de l’approvisionnement.

Cette question est centrale dans l’étude de cet aspect de la politique extérieure de la Russie dans la mesure où elle conditionne de manière significative ses actions politiques et qu’elle conduit à privilégier certains pays riverains au détriment d’autres. Ces préférences et ces actions orientées spécifiquement s’effectuent en fonction de facteurs tels que la position des pays consommateurs ou les tracés envisagés ou réalisés des gazoducs. Un des exemples les plus pertinents de cette considération se trouve dans l’attitude de la Russie vis-à-vis du Turkménistan, en effet ce pays a longtemps été totalement tributaire du bon vouloir de Gazprom pour exporter le gaz de la Caspienne dans la mesure où les seules voies d’approvisionnement vers l’ouest transitaient exclusivement par le territoire russe (pipeline Bakou-Novorossiisk, Bakou-Supsa et Tengiz-Novorossiisk[5]). La dimension stratégique de la mainmise sur les ressources de la Caspienne s’illustre par diverses actions telles que des manœuvres militaires d’envergure comme en 2002 ou la conclusion d’accord sécuritaire tel que l’Organisation du Traité de Sécurité Collective établi en avril 2003. Sans dresser une liste exhaustive des manœuvres de contrôle et de pression opérées par la Russie, on peut néanmoins présenter le fait que de nombreux états on subit des actions d’influence protéiformes, ce fut notamment le cas de la Lituanie dans le cadre de la vente d’une de ses raffineries aux Polonais ou encore celui de la Biélorussie en 2010[6].  

La Russie pouvait donc se reposer sur un maillage de corridors d’approvisionnement bien institués, autour d’infrastructures établies durant l’URSS et qui lui permettaient de se focaliser sur la pérennisation de ce réseau et de son usage en tant que solide moteur de son économie.

Diviser pour mieux régner: la nouvelle donne énergétique dans un contexte post guerre froide

 » Pas de gaz pour l’Ukraine, pas de gaz pour l’Europe » telles furent les mots prononcés en 1993 par un cadre ukrainien du secteur de l’énergie lorsque les Russes décidèrent de couper l’approvisionnement de son pays et alors que la pression dans les arrivées de gaz de l’Europe de l’ouest chutait dramatiquement[7]. Cette phrase incarne à elle seule toute l’imbrication entre les différents pays consommateurs du fait des voies d’approvisionnement par pipeline. Si la stratégie de constructions de dérivations comme le Nord Stream (effectif depuis 2012, via la mer Baltique) procure aujourd’hui d’autres alternatives possibles à la Russie, elle demeurait jusqu’alors dans une position de domination en demi-teinte. Lors des décisions d’action sur les approvisionnement gaziers des années 90 comme lors de celles de 2005, la Russie a pris la décision de reprendre l’approvisionnement sans attendre la conclusion des négociations en cours, car une trop forte action sur les ressources allouées à l’Ukraine aurait irrémédiablement eu des répercussions sur les ressources disponibles pour les consommateurs tels que l’Allemagne ou la France qui demeurent certes moins dépendants mais qui le restent néanmoins ( en 2014 la consommation française de gaz russe représentait environ 15% de son usage total).

Une des causes principales de cette apparente faiblesse dans la décision russe réside dans la réalité de l’interdépendance qui lie Moscou et l’Ouest. Les pays occidentaux, et en particulier les états voisins de la Russie, sont très profondément dépendants des apports russes et ce malgré des efforts majeurs de diversifications (en particulier via le jeu norvégien), cependant cette dépendance en crée une autre également proportionnelle du côté russe. Dans un contexte de fragilisation de l’économie russe, lié à la baisse du cours des matières premières notamment, la nécessité de vendre ses hydrocarbures selon un flux régulier et assuré apparaît vital et supplante donc même, parfois, les volontés politiques d’influence. En considérant ce facteur, le choix du projet de Nord Stream prend davantage de sens, ce gazoduc a permis de réduire la part des hydrocarbures passant par l’Ukraine et la Pologne de 80% à 50% seulement, mais quel avantage pour la Russie quand celui-ci a coûté jusqu’à cinq fois ce qu’aurait coûté un second pipeline à travers terres? L’avantage est double, en premier lieu, cela permet d’isoler les pays frontaliers d’un soutien européen centré sur la dépendance énergétique ce qui renforce les possibilités d’action d’influence de la Russie ; en second lieu cela permet une fidélisation des consommateurs les plus à l’ouest[8].

De la subtilité des termes de l’échanges: D’une Europe prise en tenaille vers une Europe qui perturbe la polarisation.

Ce dernier aspect est lui-même un facteur déterminant de la nouvelle donne énergétique et il repose sur un équilibre subtil que la dualité acheter/ou ne pas acheter Russe ne permet pas d’appréhender pleinement. La fidélisation des partenaires majeurs que sont des états comme l’Allemagne ou la France passe par la négociation de contrats bilatéraux spécifiques en opposition d’une certaine manière avec la logique promue par le traité sur la Charte de l’énergie signé en 1994 que les autorités russes se refusent toujours de ratifier et ce, malgré le vote du parlement en faveur d’une position de ratification. Ce traité entendait rationaliser les politiques d’approvisionnement énergétique entre les différents états signataires au travers d’accords généraux. Cependant, pour la Russie, fragiliser le lien de confiance avec les états de l’ouest européen en les rendant tributaires de l’attitude des pays de l’est n’est pas stratégiquement viable dans la mesure où cela conduirait à renforcer le lien que ces états entretiennent avec la Norvège par notamment (plus de 40% des importations de gaz françaises[9]).

A cet aspect global vient s’ajouter un processus économique complexe que l’on pourrait résumer de la sorte: la filière énergétique russe est monopolistique pour sa plus large partie depuis le mouvement de renationalisation opéré par Poutine et concentré sur l’expansion du géant Gazprom, mais les filières gazières du reste de l’Europe, notamment dans  le cadre de l’Union Européenne, se libéralisent et s’ouvrent à de nouveaux acteurs. Cette dualité induit une situation singulière dans laquelle s’opposent alors la volonté d’ouverture et de concurrence des autorités européennes d’une part et la puissance et la fougue conquérante du géant gazier russe d’autre part. La contrepartie principale que devrait concéder le Kremlin pour espérer prendre sa part du gâteau résiderait alors dans deux perspectives que seraient une ouverture du marché national (difficilement envisageable pour ses dirigeants) ou l’acceptation de la remise en cause des situations monopolistiques dans une partie de la sphère eurasienne (ce qui paraît plus cohérent mais ce qui signifierait un ébranlement d’une part de l’influence de Moscou).

Les implication de cet équilibre sont d’autant plus importantes qu’elles s’inscrivent dans un contexte de moyen terme selon lequel, d’ici 20 à 30 ans environ, 70% des besoins énergétiques de la communauté européenne seront assurés par des importations alors qu’aujourd’hui ce pourcentage ne s’élève qu’à 50%[10].

De l’hypothèse d’un exode oriental

En parallèle des tentatives plus ou moins fructueuses de Moscou pour s’emparer des entreprises responsables de l’approvisionnement gazier dans les marchés occidentaux, s’esquisse une attitude de secours centrée sur un revirement de la focalisation des efforts d’investissement et de développement. Dans la perspective d’une Europe où la russophobie économique semble croître, la Russie pourrait se tourner vers de nouveaux débouchés pour s’affranchir d’une vulnérabilité qui continuerait à s’accroître rapidement.  Néanmoins des analystes tel que Vladimir Milov fournissent une grille de compréhension beaucoup plus nuancée dont la pertinence semble davantage en accord avec la réalité des contraintes russes[11].

La Russie a massivement communiqué sur les accords conclus depuis 2013 avec la Chine autour de ce qui faisait alors figure de « contrat du siècle »[12]. Ces accords avaient pour pierre angulaire le projet « Vladivostok LNG » dans lequel la China National Petroleum Corporation ( CNPC) était invitée à prendre part à hauteur de 49% ce qu’elle se refusa de faire. Sans être l’unique symptôme de la réalité mitigée du succès de ces accords, ce fait témoigne du recul qu’il est nécessaire de présenter face à ce qu’il serait facile d’appréhender comme étant un virage brusque et considérable de la Russie vers l’Est. Il semble indéniable de constater que la Russie tend et tendra probablement à diversifier ses débouchés autour de puissances majeurs à l’est et au sud en la personne de la Chine ou de la Turquie, néanmoins la tendance actuelle à la surestimation de ces partenariats balbutiants paraît davantage être liée à une volonté de montrer aux consommateurs occidentaux qu’ils pourraient, dans un futur hypothétiques, ne plus être si irremplaçables, avec tous les leviers d’influence que cela fournirait alors à Moscou.

                                 D. M., étudiant du Master 2 en 2016-2017

[1] 1 Th.Gustafson, «Putin’s PetroleumProblem», Foreign Affairs, novembre-décembre 2012.

 

[2] Pavel Baev « Rosneft, Gazprom et l’État : qui décide de la politique énergétique russe ? » « Russie.Nei.Visions », n° 75, mars 2014

[3]Michael Rühle and Julijus Grubliauskas,  ”Energy as a Tool of Hybrid Warfare », Research Division – NATO Defense College, Research Paper 113, Rome, Avril 2015.

[4] Bp Statical Review of World Energy.

[5] L’usage de la terminologie anglaise de « pipeline » permet d’éviter une éventuelle confusion entre oléoduc et gazoduc dans la mesure où l’anglicisme regroupe dans sa définition  l’ensemble des formes possibles.

 

[6] AFP, « Le conflit gazier entre la Russie et la Biélorussie s’envenime », en collaboration avec L’Express, Juin 2010.

[7]  A ce titre voir : Avioutskii Viatcheslav, « La guerre du gaz : gestion d’une rivalité commerciale russo-ukrainienne », Outre-Terre, 2007-2, n° 19, p. 249-267.

 

[8] « He who pays for the pipelines calls the tune », The Economist,‎ 17 juillet 2009.

[9] http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Energy_production_and_imports/fr

[10] Commission des communautés européennes, Livre Vert, Une stratégie européenne pour une énergie sûre, compétitive et durable, Bruxelles, 8 mars 2006

 

[11] Vladimir Milov est un économiste spécialiste reconnu des questions énergétiques, opposant au Kremlin, ancien vice-ministre de l’Energie de la Fédération de Russie en 2002 et chef du département de la stratégie à la Commission fédérale pour l’Energie entre 1999 et 2001.

 

[12] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/05/21/20002-20140521ARTFIG00228-moscou-conclut-un-enorme-contrat-de-fourniture-de-gaz-a-la-chine.php

LE NOUVEAU MEMORANDUM ISRAELO-AMERICAIN : UN ACCORD D’ASSISTANCE REELLEMENT POSITIF POUR L’ETAT D’ISRAEL ?

16 Jan

« The new Memorandum of Understanding constitutes the single largest pledge of military assistance in U.S. history » : c’est ainsi que Barack Obama décrit le nouvel accord américano-israélien d’assistance militaire, signé par son administration le 14 septembre 2016, renouvelant et renforçant pour une période de dix ans l’engagement financier de son pays en faveur de la sécurité de l’État hébreu[1]. Le président américain se présente ainsi comme le fidèle continuateur de la « relation spéciale » unissant depuis de nombreuses années son pays à l’État d’Israël. Cette démarche doit bien entendu être mise en perspective avec le fait que Barack Obama a été vivement critiqué tout au long de sa présidence pour sa politique vis-à-vis de l’État hébreu[2]. D’ailleurs, cette volonté du président américain de reconquérir l’électorat pro-israélien, en pleine période de campagne présidentielle pour la démocrate Hillary Clinton, a plutôt bien fonctionné médiatiquement dans la mesure où le nouvel accord a été très majoritairement présenté comme une preuve sans précédent de l’engagement américain envers l’allié israélien[3].

Pourtant, peu de temps après la conclusion de ce mémorandum d’entente, de nombreuses voix, aussi bien américaines qu’israéliennes, se sont élevées afin d’en dénoncer les conséquences potentiellement désastreuses pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité. En effet, derrière la somme inédite de 38 milliards de dollars d’assistance militaire promise au gouvernement israélien, le nouvel accord comporte des clauses remettant profondément en cause les avantages obtenus précédemment par l’État hébreu[4]. Si les Israéliens ne sont pas les seuls à bénéficier d’une assistance militaire de la part de Washington, leur statut est en revanche unique au sein de cette politique américaine : ils sont par exemple les seuls à pouvoir réinvestir une partie de cette aide financière dans leur propre industrie d’armement[5]. Or, c’est notamment cette possibilité, qui a permis à l’industrie militaire israélienne de se hisser parmi les leaders mondiaux, qui est aujourd’hui remise en cause par le nouvel accord d’assistance militaire. De ce fait, nombreux sont ceux qui accusent l’administration Obama de mettre en péril la sécurité d’Israël, mais aussi sur le long terme son économie et sa politique étrangère[6]. Cependant, comme nous le verrons, les précédents accords d’assistance militaire n’étaient pas non plus entièrement bénéfiques pour l’État hébreu, remettant tout particulièrement en cause son indépendance stratégique[7].

Finalement, dans quelle mesure le nouveau mémorandum d’entente américano-israélien risque-t-il d’accentuer des effets pervers, à l’œuvre depuis déjà quelques décennies, pouvant fortement affaiblir l’État d’Israël ? Tout d’abord, à travers un retour historique sur l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, nous montrerons que cette politique a eu sur ce dernier des effets plutôt contrastés (I). Puis, analysant le nouvel accord d’assistance militaire conclu entre les deux pays, nous évaluerons ses conséquences potentiellement très négatives pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, mais aussi sur le long terme pour la sécurité, la politique étrangère et l’économie de l’État hébreu (II).  

 

Retour historique sur une assistance militaire américaine aux effets plutôt contrastés pour l’État d’Israël

            Afin de mieux appréhender les conséquences relatives au nouveau mémorandum d’entente américano-israélien, nous devons au préalable nous pencher sur l’histoire de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, de ses origines jusqu’à nos jours.

Origine, fonctionnement et évolution de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu : une relation unique au sein de l’histoire diplomatique américaine 

            Se rendant compte qu’Israël pourrait constituer un précieux allié contre l’expansion soviétique au Moyen-Orient et constatant la fin de l’alliance franco-israélienne, les États-Unis entament, à partir de la guerre des Six Jours (1967), un important rapprochement avec l’État hébreu[8]. Très rapidement, les deux pays constituent une réelle alliance stratégique et développent même une véritable relation d’amitié dans la mesure où l’opinion publique américaine soutient massivement le jeune État d’Israël[9]. Puis, soucieux d’assurer la sécurité de son allié israélien, surtout après la guerre du Kippour (1973), Washington s’engage dès 1974 à aider l’État hébreu dans son objectif de « Qualitative Military Edge » : la nécessité d’acquérir ou de produire des armes nettement supérieures à celles de ses voisins. Afin de remplir cet objectif, les États-Unis décident alors d’attribuer au gouvernement israélien une aide financière annuelle destinée au renforcement de ses capacités militaires[10]. Comment fonctionne alors cette aide financière à vocation militaire ?

            En fait, cette dernière s’incarne principalement dans le programme FMF (Foreign Military Financing), instrument à travers lequel Washington attribue annuellement à Israël, mais aussi à d’autres pays, une somme destinée à être dépensée dans l’acquisition de matériels militaires américains[11]. Une fois cette somme reçue, le gouvernement israélien se retrouve face à plusieurs possibilités afin de procéder à ses achats. Premièrement, les autorités israéliennes peuvent passer par le programme FMS (Foreign Military Sales) : il s’agit de contrats d’armement conclus indirectement à travers le gouvernement américain[12]. Deuxièmement, elles ont un accès privilégié à l’industrie d’armement américaine à travers le programme DCS (Direct Commercial Sales) : il s’agit cette fois-ci de contrats d’armement conclus directement auprès des entreprises[13]. A tous ces dispositifs, s’ajoutent les fonds attribués occasionnellement au gouvernement israélien pour certains projets d’armement conjoints ou non[14]. L’État hébreu est donc au cœur d’un système d’aide financière à vocation militaire institutionnalisé et stable à même de renforcer ses capacités militaires.

            Cependant, l’assistance militaire américaine en faveur d’Israël n’est pas restée figée depuis 1974 : elle a en fait connu de nombreuses évolutions. Tout d’abord, concernant la somme attribuée annuellement au gouvernement israélien, cette dernière n’a cessé d’augmenter, atteignant 3,1 milliards de dollars en 2016, soit 20% des dépenses militaires israéliennes[15]. Ensuite, à partir de 1985, la totalité de cette aide financière à vocation militaire prend la forme d’une subvention et non plus partiellement d’un prêt[16]. Enfin, évènement majeur, à partir de 1988, l’État hébreu devient le seul partenaire des États-Unis à bénéficier du programme OSP (Off-Shore Procurement), lui permettant de dépenser 26,3% de cette aide financière dans sa propre industrie d’armement[17]. En tout, les Israéliens ont alors reçu à travers l’assistance militaire américaine plus de 70,5 milliards de dollars et ont attiré à eux-seuls en 2016 plus de 53% de l’aide financière américaine à vocation militaire[18]. Finalement, l’État hébreu bénéficie clairement d’un statut spécial au sein de l’histoire diplomatique des États-Unis.

Une assistance militaire américaine aux effets contrastés pour l’État d’Israël : entre renforcement militaro-industriel et perte d’indépendance stratégique

Quel bilan peut-on tirer de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu ? Tout d’abord, nous pouvons affirmer que l’engagement financier des États-Unis a été jusqu’à nos jours très positif pour la sécurité de l’État d’Israël. En effet, utilisant l’aide financière de Washington afin de se fournir en armements « made in U.S. » de très haute qualité, les Israéliens ont pu équiper leur armée à moindres frais et respecter leur sacro-saint objectif de « Qualitative Military Edge »[19]. Sans le soutien financier des États-Unis, dans la mesure où il n’aurait pas pu supporter un niveau de dépenses militaires suffisant, l’État hébreu aurait certainement connu de très importantes difficultés à maintenir des capacités militaires nettement supérieures à celles de ses voisins[20]. De ce fait, l’assistance militaire américaine a réellement permis aux Israéliens de se renforcer militairement. Ensuite, cela leur a aussi permis de poursuivre le développement de leur propre industrie d’armement. En effet, réalisant des économies budgétaires grâce à l’aide financière américaine et pouvant investir localement une partie de cette dernière à travers le programme OSP, les autorités israéliennes ont pu injecter d’importantes sommes dans leur industrie de défense et de sécurité, conduisant cette dernière à réaliser des économies d’échelle et à développer des équipements très sophistiqués sur des marchés de niche[21]. Il faut aussi ajouter à cela les nombreux projets d’armement conjoints israélo-américains qui ont permis à l’industrie d’armement israélienne de recevoir des financements supplémentaires et des transferts de technologie[22]. Ainsi, l’assistance militaire américaine a considérablement contribué au développement du complexe militaro-industriel israélien, aujourd’hui de renommée mondiale.

Cependant, le soutien financier américain a aussi eu des conséquences très négatives pour Israël, remettant tout particulièrement en cause son objectif d’indépendance stratégique, fondé sur le développement d’une industrie d’armement locale capable de subvenir à tous les besoins de Tsahal[23]. Pourquoi cela ? Premièrement, perfusé gratuitement en armements pendant de nombreuses années, le gouvernement israélien ne peut plus réellement se passer de l’aide financière américaine afin d’équiper Tsahal, sous peine de faire exploser son budget militaire[24]. Deuxièmement, en réduisant considérablement le nombre de ses commandes locales au profit de l’industrie d’armement américaine, le gouvernement israélien a en fait poussé sa propre industrie militaire à se spécialiser dans quelques secteurs de pointe et à délaisser la production de systèmes d’armes complets, le rendant finalement dépendant des États-Unis afin de s’équiper en armements stratégiques, tels que les avions de combat[25]. En réalité, grand habitué de la diplomatie des armes, Washington a tout mis en œuvre afin que l’État hébreu développe une relation de dépendance à son égard, dans le but de mieux contrôler sa politique, à la fois intérieure et extérieure[26]. Finalement, cette dépendance aux décisions américaines remet véritablement en cause l’indépendance stratégique d’Israël et le rend de surcroît vulnérable à un potentiel revirement diplomatique de la part des États-Unis. Au regard de tous ces éléments, nous pouvons dès lors nous questionner sur les futures conséquences du nouvel accord d’assistance militaire.

 

Un nouvel accord d’assistance militaire aux conséquences de long terme potentiellement désastreuses pour l’État d’Israël

            Montrant tout d’abord que ce nouveau mémorandum d’entente constitue un coup dur pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, nous verrons ensuite que cela peut avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie d’Israël.

Une somme inédite masquant pourtant un avenir fortement assombri pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité

            Comme nous l’avons vu précédemment, dès la signature du nouvel accord d’assistance militaire entre Israël et les États-Unis, tous les yeux étaient rivés sur le montant inédit promis au gouvernement israélien pour la période 2018-2028 : 38 milliards de dollars. Ainsi, avec une augmentation de 8 milliards de dollars par rapport au précédent mémorandum d’entente conclu par l’administration Bush en 2007, le Premier ministre Benyamin Netanyahou peut véritablement être satisfait[27]. En effet, le ministère de la défense peut désormais programmer sa politique sur le long terme, tout en sachant qu’il aura à sa disposition, bien que dans une période de fortes restrictions budgétaires, des moyens financiers accrus afin de relever les défis à venir[28]. Pourtant, de nombreuses voix se sont élevées afin de dénoncer ce nouvel accord d’assistance militaire, l’accusant de mettre en danger l’industrie israélienne de défense et de sécurité : qu’en est-il ?

            Au sein du nouveau mémorandum d’entente, deux éléments risquent de mettre à mal l’industrie d’armement israélienne. Premièrement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, il est probable que le ministère de la défense se détourne un peu plus de l’industrie militaire locale, préférant plutôt passer commande aux États-Unis[29]. Deuxièmement, dans la mesure où le programme OSP est amené à disparaître progressivement au cours des dix prochaines années, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est certaine de se retrouver confrontée prochainement à une réduction drastique de ses financements[30]. Pour ces deux raisons, une crise au sein du secteur israélien de l’armement semble inévitable. Le complexe militaro-industriel israélien pourrait-il néanmoins s’en relever ? 

            Les plus grandes entreprises parviendront certainement à s’adapter mais cela risque de ne pas être le cas pour la myriade d’entreprises de plus petite taille[31]. Tout d’abord, concernant les plus grandes entreprises, plusieurs éléments sont en leur faveur. En effet, leurs revenus reposant principalement sur l’exportation, une réduction des commandes locales pourrait être finalement assez bien surmontée. De plus, de telles entreprises pourraient ouvrir des filiales aux États-Unis ou bien faire de la sous-traitance pour les entreprises américaines. En revanche, concernant les petites et moyennes entreprises, dépendant grandement du marché local et n’ayant pas les capacités nécessaires à la création de filiales, environ 50% d’entre elles pourraient disparaître. Cependant, le programme OSP prenant fin progressivement, le gouvernement israélien et le secteur de l’armement ont une chance de s’organiser afin d’amortir le choc. Mais dans tous les cas, le complexe militaro-industriel israélien est amené à profondément changer de visage.

Des conséquences potentiellement graves sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu

             Au-delà du secteur de l’armement, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu. Pourquoi cela ? Commençons tout d’abord par la dimension sécuritaire. Premièrement, un complexe militaro-industriel fortement réduit signifierait pour Israël un affaiblissement quasi-irréversible de sa base industrielle et technologique de défense et donc de sa capacité à produire une partie de ses besoins militaires. Deuxièmement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, l’État hébreu semble irrémédiablement destiné à ne se reposer principalement que sur un seul fournisseur d’armements. Développant ainsi une dépendance accrue envers l’industrie d’armement américaine, les Israéliens perdraient ce qu’il leur reste d’indépendance stratégique et pourraient à tout moment se retrouver victimes d’un revirement diplomatique de la part de Washington, ce qui aurait bien entendu des conséquences sécuritaires dramatiques.

            Ensuite, concernant la dimension diplomatique, un fort affaiblissement de l’industrie de défense et de sécurité pourrait remettre en cause toute la politique étrangère israélienne. Cette dernière reposant en effet essentiellement sur la diplomatie des armes, une perte de vitesse de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement faire perdre à l’État hébreu certains de ses principaux partenaires internationaux[32]. De plus, dans la mesure où Israël semble destiné à développer une dépendance accrue envers Washington, ce dernier pourra accentuer son contrôle sur la diplomatie des armes israélienne, cherchant par exemple à mettre fin aux relations israélo-chinoises en matière d’armement[33]. Finalement, le nouvel accord d’assistance représente un véritable danger pour la politique étrangère israélienne.

            Enfin, concernant la dimension économique, dans la mesure où le secteur de l’armement se trouve être un moteur essentiel de l’économie israélienne, cette dernière pourrait durablement souffrir d’une crise au sein de l’industrie de défense et de sécurité. En effet, le secteur de l’armement représente à lui seul une part importante de l’économie israélienne : 12,1% des exportations, 32% de la production industrielle, 4,3% du PIB et enfin 50 000 travailleurs[34]. Cependant, l’importance du secteur de l’armement ne se limite pas seulement à son poids économique. En fait, porteur d’externalités positives pour de nombreux secteurs économiques de nature civile, notamment celui des hautes technologies, il se trouve plus ou moins directement à l’origine de 60% du PIB israélien[35]. Ainsi, en portant atteinte à l’industrie israélienne de défense et de sécurité, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait irréversiblement remettre en cause le modèle économique de l’État hébreu.

 

Considérer l’assistance militaire américaine comme une politique totalement innocente, bénéficiant considérablement à la sécurité et au bien-être de l’État hébreu, n’est pas une position réaliste. En fait, véritable diplomatie des armes, l’assistance militaire américaine est avant tout destinée à accroître le contrôle de Washington sur les agissements de son allié israélien. Cependant, dans la mesure où ce dernier tirait tout de même fortement bénéfice de l’aide financière américaine, une certaine perte d’indépendance stratégique restait clairement acceptable. Néanmoins, nous pouvons aujourd’hui penser que cet équilibre a été remis en cause par le nouveau mémorandum d’entente, accentuant ainsi les effets pervers déjà présents au sein des précédents accords. Finalement, nous pouvons raisonnablement affirmer que le nouvel accord d’assistance militaire représente un véritable danger sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État d’Israël. Toutefois, compte tenu de l’élection de Donald Trump, la stricte application de ce nouveau mémorandum d’entente reste incertaine[36].

Benjamin Bignon, étudiant en Master 2 en 2016-2017

 

[1] « Statement by the President on the Memorandum of Understanding Reached with Israel », The White House, 14 septembre 2016, https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2016/09/14/statement-president-memorandum-understanding-reached-israel (accès le 28/11/2016).

[2] Entretien de Tristan Hurel avec Frédéric Encel, « Quel avenir pour les relations israélo-américaines ? », Diplomatie, n°75, Juillet-Août 2015, pp.74-76.

[3] Bernard Avishai, « A Significant Deal between the U.S. and Israel », The New Yorker, 23 septembre 2016, http://www.newyorker.com/news/news-desk/a-significant-deal-between-the-u-s-and-israel (accès le 28/11/2016).

[4] Sam Sokol, « How Will Israeli Defense Firms Fare Under the New $38 Billion US Arms Deal ? », The Algemeiner, 5 octobre 2016, https://www.algemeiner.com/2016/10/05/how-will-israeli-defense-firms-fare-under-the-new-38-billion-us-arms-deal/ (accès le 28/11/2016).

[5] Jeremy M. Sharp, « U.S. Foreign Aid to Israel », Congressional Research Service, 2015, p.10.

[6] Julian Pecquet, « US aid to Israel takes a partisan turn », Al-Monitor, 20 septembre 2016, http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/09/us-aid-israel-partisan-turn.html (accès le 28/11/2016).

[7] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire de l’armée israélienne, Perrin, 2008, pp.354-355.

[8] Frédéric Encel et François Thual, Géopolitique d’Israël, Seuil, 2011, p.141.

[9] Ibid. pp.143-145.

[10] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.5-8.

[11] Curt Tarnoff et Larry Nowels, « Foreign Aid : An Introductory Overview of U.S. Programs and Policy », Congressional Research Service, 2005, pp.12-13.

[12] Harvey G. Sherzer, Michael T. Janik et Allen B. Green, « Foreign Military Sales : a guide to the United States bureaucracy », The Journal of International Law and Economics, vol. 13, 1979, pp.560-563.

[13] « FMS vs. DCS », LMDefense, http://lmdefense.com/foreign-military-sales/fms-vs-dcs/ (accès le 28/11/2016).

[14] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.11-18.

[15] Ibid. p.9 et pp.33-35.

[16] Ibid. pp.33-35.

[17] Ibid. pp.10-11.

[18] Ibid. p.9 et p.33.

[19] Frida Berrigan, « Made in the U.SA. : American Military Aid to Israel », Journal of Palestine Studies, vol.38, n°3, 2009, p.9.

[20] Ceci est particulièrement vrai au milieu des années 1970 dans la mesure où l’État hébreu connaît une grave crise économique et voit ses dépenses militaires passer de 22 à 30% du PIB : représentant 50% de son budget militaire, l’aide financière américaine a donc véritablement été essentielle pour la poursuite de l’objectif de « Qualitative Military Edge », cf. Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., p.354.

[21] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.10-11.

[22] Ibid. pp.12-18.

[23] Ce choix des dirigeants israéliens de développer une industrie d’armement locale forte afin d’acquérir une véritable indépendance stratégique fait suite à la déception causée par la fin de l’alliance franco-israélienne et par l’embargo français sur les armes de 1967, cf. Timothy D. Hoyt, Military Industry and Regional Defense Policy : India, Iraq and Israel, Routeledge, 2006, p.135.

[24] Sharon Sadeh, « Israel’s Beleaguered Defense Industry », Middle East Review of International Affairs Journal, vol.5, n°1, 2001, p.69.

[25] Ibid. pp.70-71.

[26] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., pp.354-355.

[27] Jeremy M. Sharp, op.cit., p.8.

[28] Le budget militaire israélien connaît en effet d’importantes restrictions depuis 2014, cf. « Israel defence & security report », Business Monitor International, rapport n°1, 2015, pp.13-15.

[29] Plus l’aide financière américaine est importante, plus le ministère de la défense israélien se détourne de l’industrie d’armement locale. Pour une description de ce phénomène, cf. Yoad Shefi et Asher Tishler, « The effects of the World defense industry and US military aid to Israel on the israeli defense industry : a differentiated products model », Defence and Peace Economics, vol.16, n°6, 2005, pp.427-448.

[30] Avec la fin du programme OSP, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est amenée à perdre plus de 815 millions de dollars par an, cf. Zvi Zrahiya, « For Better or for Worse, the U.S.-Israel Military Aid Deal Was Netanyahu’s Baby », Haaretz, 20 septembre 2016, http://www.haaretz.com/israel-news/business/1.742772 (accès le 02/12/2016).

[31] Pour ce paragraphe, cf. Sam Sokol, op.cit.

[32] Par exemple, les relations israélo-azéries reposant essentiellement sur l’exportation d’armements par Israël, un affaiblissement de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement remettre en cause l’intérêt de l’Azerbaïdjan pour une telle alliance. Pour une analyse de la diplomatie des armes israélienne, cf. Aaron S. Klieman, « Israel’s Global Reach : Arms Sales as Diplomacy », Pergamon/Brassey’s, 1985.

[33] Plusieurs scandales aux États-Unis ont entouré la diplomatie des armes israélienne en direction de la Chine à partir de la fin de la Guerre froide : Washington décida alors de faire pression sur Israël afin de mettre un terme à ses relations avec la Chine en matière d’armement, cf. P.R. Kumaraswamy, « The Sino-Israeli Marriage : Washington, the Third ‘Other’ », China Report, vol.42, n°4, 2006, pp.393-403.

[34] Jacques Bendelac, « du dirigisme militaro-industriel au libéralisme civil : l’économie israélienne dans tous ses états », Politique étrangère, Printemps 2013, p.42 et Sarah Perez, Iran-Israël : une guerre technologique. Les coulisses d’un conflit invisible, Éditions François Bourin, 2015, p.78.

[35] Sarah Perez, op.cit., pp.79-82 et Frédéric Encel et François Thual, op.cit., p.109.

[36] Alors candidat à la présidentielle américaine, Donald Trump a en effet tenu des propos ambigus concernant ce nouveau mémorandum d’entente, laissant entendre une possible remise en cause de certaines clauses, cf. Jacob Kornbluh, « Trump’s Israel Advisers Issue Position Paper on Israel, Middle East Conflict », Haaretz, 2 novembre 2016, http://www.haaretz.com/world-news/u-s-election-2016/1.750692 (accès le 03/12/2016).

LA DETERRITORIALISATION DES MENACES BOUSCULE-T-ELLES AGENCES DE RENSEIGNEMENT ?

8 Jan

Au cours des dernières décennies, la globalisation s’est imposée comme un changement majeur des sociétés humaines. Ce concept « privilégie l’espace des relations et échanges en dehors de toute référence aux frontières nationales : la globalisation peut a priori se lire comme un processus de déterritorialisation[1]. » Notion initialement développée par les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari pour désigner le processus par lequel un concept ou un objet est privé de ou échappe à son sens originel[2], on choisira de la définir comme le processus par lequel un objet, un individu, un groupe ou une menace s’affranchissent des barrières traditionnelles que représentaient les Etats, pour évoluer plutôt dans des espaces globaux, transnationaux ou virtuels.  

Un certain nombre de menaces se sont développées en parallèle au mouvement de globalisation, utilisant à leur avantage l’interdépendance croissante des sociétés, le développement d’internet et la fluidité des échanges de biens et de personnes. Paradoxalement, certains mouvements terroristes s’opposant au phénomène de mondialisation ont eux-mêmes bénéficié de celui-ci.  Al Qaeda par exemple apparait comme « le symptôme d’une maladie dont il prétend être le remède », en utilisant des outils modernes (Internet et les réseaux sociaux) pour promouvoir son idéologie[3]. La déterritorialisation modifie les menaces qui pèsent sur les sociétés occidentales et représente en ce sens un changement majeur pour les agences de renseignement.

Face à l’ampleur du phénomène, on peut se demander si la déterritorialisation des menaces bouscule les agences de renseignement ? En d’autres termes, leur fait-elle perdre pied ? Occasionne-t-elle un renversement brutal de celles-ci ?

Définissons un cadre plus précis à notre étude. Afin d’étudier l’impact de la déterritorialisation des menaces sur les agences, on se concentrera sur le cas particulier du cyberespace et des menaces qui lui sont liées. Son développement croissant dans des sociétés toujours plus connectées aux réseaux informatiques permet en effet à des acteurs hétérogènes de poursuivre des objectifs variés, mettant en danger la sécurité nationale. Le cyberespace représente une bonne illustration du phénomène de déterritorialisation en ce que l’espace virtuel semble, à première vue, ne pas répondre à une logique territoriale. C’est donc à travers le prisme du cyberespace qu’on étudiera l’impact de la déterritorialisation des menaces sur les agences de renseignement. Deux aspects essentiels seront évoqués : d’une part l’existence de cybermenaces, d’autre part la présence de certains acteurs dans le cyberespace, ces derniers l’utilisant comme un moyen de communication pour promouvoir leurs intérêts.

L’importance du cyberespace est allée croissante dans nos sociétés et en conséquent les agences de renseignement ont été directement confrontées aux menaces qui lui sont liées (I). En réaction, les services tentent de s’adapter, développant de nouvelles structures et de nouvelles activités pour faire face aux menaces déterritorialisées (II). Néanmoins le cyberespace représente sous certains aspects un défi majeur pour les agences et risque de bousculer celles-ci (III).

 

Le développement du cyberespace s’est, en effet, accompagné de l’apparition de cybermenaces(A), tandis que de nombreux acteurs l’utilisent comme un moyen de communication  (B). L’importance de ce nouvel espace est aujourd’hui bien reconnue par les agences qui considèrent désormais la cinquième dimension comme un enjeu majeur de la sécurité des nations (C).

            De nos jours, dans un monde interconnecté, les systèmes d’informations jouent un rôle fondamental, ils sont « les véritables centres nerveux de nos sociétés, sans lesquels elles ne pourraient plus fonctionner »[4].  Définissons-les comme un ensemble de ressources permettant de recevoir, traiter et diffuser de l’information. S’ils peuvent représenter des cibles, d’autres menaces peuvent concerner les systèmes de gestion du trafic aérien, les systèmes de réponse urgente, les marchés financiers ou encore les réseaux électriques[5]. Ces enjeux ont pour point commun d’être informatisés et accessibles par le réseau Internet, les attaques les visant pouvant provenir de n’importe où dans le monde.  De plus, l’établissement d’une typologie des ‘agents de la menace’ par l’OTAN montre bien la multiplicité des acteurs : Etats, groupes terroristes, groupes mafieux, pirates informatiques ou encore multinationales[6]. En parallèle à cette hétérogénéité des acteurs, on peut distinguer quatre types de confrontation dans la dimension virtuelle. La cybercriminalité  a pour but d’extraire de l’argent des institutions sans chercher à perturber les réseaux informatiques[7]. Le cyberterrorisme quand à lui se définit comme « une attaque préméditée et politiquement motivée contre l’information, les systèmes informatiques et les données de cibles non combattantes ou combattantes par des groupes subnationaux ou des agents clandestins »[8].  Le cyberespionnage  consiste en l’obtention illégale d’information à partir d’internet, des réseaux sociaux et des systèmes d’informations.  Enfin, les craintes concernant la cyberguerre restent élevées, même si celle-ci ne serait sans doute qu’un aspect d’un conflit interétatique utilisant également une attaque militaire conventionnelle[9].                                En pratique les attaques contre les infrastructures informatiques n’ont cessé de croître au cours des dernières années. Stuxnet par exemple est un virus construit pour attaquer  les infrastructures nucléaires qui a principalement touché l’Iran.  Cette attaque informatique a eu des conséquences bien concrètes, retardant de plusieurs mois ou années le développement du programme militaire iranien[10]. D’autres exemples de confrontation dans le cyberespace vont du piratage des drones américains par des insurgés irakiens en décembre 2009 à la pénétration en mars 2011 des systèmes français par des hackers recherchant des informations sensibles sur le G20[11] . Le Department of Homeland Security (DHS) américain soulignait quant à lui l’existence de plus de 80 000 attaques contre des systèmes informatiques américains en 2007.

            De plus, certains acteurs ont vu dans l’avènement du cyberespace un moyen utile de promouvoir leurs intérêts. Mentionnons l’utilisation par les réseaux terroristes du cyberespace et plus particulièrement des réseaux sociaux pour répandre leur idéologie et recruter de nouveaux adeptes. Ainsi, « Dabiq » est le magazine de Daech, légitimant ses actions terroristes et contribuant à la propagande. Le cyberespace joue ici un rôle important puisqu’il donne aux réseaux terroristes une audience bien plus grande que s’ils devaient publier leur journal sur format papier.                          Le cyberespace représente aussi un moyen facile pour des individus attirés par un groupe terroriste de se renseigner, d’échanger et d’obtenir davantage d’informations avant de passer à l’action. Le phénomène des lone wolves, individus solitaires, désocialisés et en perte de repères, est largement favorisé par Internet. La radicalisation des futurs terroristes peut commencer sur internet, où ils peuvent virtuellement côtoyer des terroristes plus aguerris.                                                                                                                                       

Les Etats ont pris la mesure du phénomène de déterritorialisation des menaces dans l’espace virtuel. Ils ont ainsi accordé une importance croissante à cet enjeu de sécurité nationale.   En France, le livre blanc de la Défense de 2013 mentionne bien les menaces déterritorialisées : « Le terrorisme, la cybermenace, le crime organisé, la dissémination des armes conventionnelles, la prolifération des armes de destruction massives […] peuvent affecter gravement la sécurité de la Nation[12]. » Cela fait écho aux points déjà développés dans le livre blanc de 2008. Ainsi, concernant le cyberespace : « Dans les quinze ans à venir, la multiplication des tentatives d’attaques menées par des acteurs non étatiques, pirates informatiques, activistes ou organisations criminelles, est une certitude. Certaines d’entre elles pourront être de grande ampleur[13]. » Déjà, en 1994, le livre blanc mentionnait l’existence d’une telle menace : « Des menaces pèsent ainsi sur nos systèmes informatiques (intrusion) comme sur nos installations de production d’énergie ou l’ensemble des réseaux de communication ». De même, le DNI James Clapper mentionne la menace déterritorialisée du cyber espace comme la menace principale pesant sur les Etats-Unis, avant le terrorisme[14].  Ces exemples montrent bien que les puissances publiques ont pris conscience de l’importance des cybermenaces.

 

Le développement rapide de l’espace virtuel a permis le développement de nouveaux dangers, menaçant la sécurité nationale et provenant d’acteurs diverses, difficilement identifiables, aux motivations différentes. Ces risques apparaissent aujourd’hui bien identifiés par les services de renseignement et en réaction, ceux-ci  sont amenés à renouveler et à réinventer leurs pratiques afin de s’adapter à ces nouvelles menaces.   Ils ont développé de nouvelles pratiques et capacités (A) et ont adapté leur organisation (B) tout en cherchant à poser les bases d’une coopération interservices dans ce domaine (C).

Leurs adversaires devenant difficilement localisables, les agences cherchent d’abord à construire des capacités en termes de cyberdéfense afin de pouvoir résister aux attaques extérieures, à l’espionnage, mais aussi pour mener des missions plus offensives. Le budget et le personnel alloués aux opérations de cyberdéfense illustrent cette tendance. Aux Royaume-Uni, environ 700 agents s’occupent de ce domaine et « malgré le contexte budgétaire, le Premier ministre David Cameron a annoncé en 2010 un effort supplémentaire de 650 millions de livres (750 millions d’euros) sur les quatre prochaines années[15]. » Quant aux Etats-Unis,  « de 2010 à 2015 elles devraient consacrer 50 milliards de dollars à la cyber défense et plusieurs dizaines de milliers d’agents travaillent sur ce sujet [16]. » Formation et prévention deviennent aussi des aspects clés de ce nouveau rôle des services, et cela les amène à se rapprocher du secteur privé, susceptible d’être attaqué. La question de la cybersécurité apparait donc comme l’affaire de tous, les agences de renseignement jouant un rôle essentiel de sensibilisation de la population civile, des organismes publics et du secteur privé pour leur permettre de se protéger au mieux.                                                                                                     De plus, afin de lutter contre la présence des réseaux terroristes sur internet et sur les réseaux sociaux, les services  ont cherché à accroitre leur capacité de détection des individus sur le réseau, se livrant à une surveillance bien plus intrusive des individus dans le cyberespace. Dans un monde globalisé, les liens visités par les internautes, les contacts ajoutés et les commentaires postés sur les réseaux sociaux représentent des indices importants permettant de reconstituer le profil des individus et leurs intentions. Le programme PRISM est à cet égard emblématique. Si le cyberespionnage n’est pas une pratique surprenante, c’est l’ampleur du contrôle et la quantité des données collectées qui sort de l’ordinaire.

Les agences de renseignement ont également développé de nouvelles structures pour s’adapter au cyberespace. En France, l’Agence Nationale de Sécurité des Systèmes d’Informations (ANSSI) a été créée en 2008 avec pour mission de développer des capacités de protection, de prévention et de réaction face aux attaques informatiques. Ses missions incluent la détection et la réaction face à une attaque informatique, la prévention de la menace, le conseil et soutien aux administrations et operateurs d’importance vitale ainsi que l’information régulière du public sur ces menaces[17]. Si la cyberdéfense est l’apanage de l’ANSSI, les missions offensives sont du ressort de la DGSE. Au Royaume-Uni, le Center for the Protection of National Infrastructure (CPNI) surveille les infrastructures essentielles du pays, tandis que la protection de l’informatique gouvernementale contre les cyberattaques est confiée au Communications and Electronic Security Group (CESG). Enfin, le Government Communications Headquarter (GCHQ) est chargé depuis 1946 des activités de renseignement électronique. Depuis 2010, deux pôles existent: le Cyber Security Operations Center (CSOC) dédié à la surveillance du trafic internet et l’Office for Cyber Security, harmonisant les politiques gouvernementales en matière de cybersécurité. Au niveau national, ces différentes organisations coopèrent afin de répondre au mieux aux menaces déterritorialisées, et ce d’autant plus que la distinction entre renseignement intérieur et extérieur s’efface. Il n’existe donc pas un cloisonnement très stricte et les agences nationales échangent en permanence afin d’être plus efficaces.

Enfin, dans ce contexte de déterritorialisation des menaces, les agences ont renforcé leurs partenariats avec leurs homologues étrangers. Cette coopération s’est fortement développée après les attentats du 11 Septembre dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, les services ayant des intérêts convergents. Dans le cadre de PRISM par exemple, la NSA a fortement coopéré avec les services anglais (GCHQ)[18]. D’autres initiatives ont vu le jour au niveau de la coopération multilatérale. Ainsi l’agence européenne chargée de la sécurité des réseaux et de l’information (ENISA) cherche à faciliter l’échange de meilleures pratiques, et à faciliter le contact entre les institutions (nationales, européennes) et les entreprises. Elle supporte les institutions de l’UE mais également Europol et le European Cybercrime center (EC3)[19].  Enfin, face à la montée de la cybercriminalité, Interpol, organisation de lutte contre la criminalité regroupant 188 Etat membres, s’est dotée en 2008 d’une unité informatique légale. Le développement de cette coopération, bilatérale, régionale ou internationale permet le partage de bonnes pratiques et la mise en commun des expériences des différents Etats membres.

           

Les agences cherchent à développer leurs capacités pour faire face aux menaces liées au cyberespace, se réorganisent et mettent en place une amorce de coopération internationale afin d’assurer une plus grande efficacité. On serait donc tenté d’affirmer qu’elles ne sont pas bousculées par la déterritorialisation des menaces et qu’elles s’adaptent sans heurts à ces évolutions. Plusieurs faits viennent cependant remettre en cause cette vision optimiste : l’absence de contrôle des agences dans le cyberespace (A), l’absence de règles et de conventions entre elles (B) ainsi que la vitesse avec laquelle les menaces virtuelles évoluent (C).

            Tout d’abord, la présence croissante des services dans le cyberespace et leur contrôle croissant des  activités des internautes se sont déroulés plus rapidement que le développement des structures de contrôle leur donnant un cadre dans lequel agir. Dans un espace déterritorialisé et virtuel, où la distinction classique entre territoire intérieur et espace extérieur s’efface, quelles peuvent être les contrôles sur les activités des agences ? Cette question est fondamentale, pourtant les changements des pratiques des agences ont largement précédé la mise en place de structures de contrôle adaptées. En France par exemple, le contrôle parlementaire sur les agences de renseignement est de manière générale embryonnaire si on le compare aux autres pays occidentaux. Le contrôle des activités des agences françaises dans le cyberespace est également très faible. Cette faille dans le système de contrôle des services pose un problème de légitimité pour celles-ci, de nombreuses voix se font entendre et critiquent le manque de transparence de leurs actions. La disparition progressive de la distinction entre surveillance intérieure et extérieure pose aussi problème en ce que les agences sont amenées à surveiller davantage les citoyens nationaux, faisant craindre à l’opinion publique le développement d’un contrôle total des faits et gestes de tous les individus.  Les réactions face au dévoilement du programme PRISM sont à cet égard emblématiques.

Malgré des tentatives de coopération internationale face au terrorisme ou aux réseaux criminels, l’un des principaux problèmes pour les agences est l’absence de doctrine claire et de règles établies dans ce domaine. Pour M. Lowenthal, « un problème majeur du cyberspace est sa nouveauté relative et la nature toute récente de la politique et de la doctrine liée au cyber conflit[20].» Ainsi, « l’usage croissant des capacités dans le cyberspace pour atteindre des objectifs stratégiques dépasse également le développement de normes de comportement partagées, accroissant les chances pour des erreurs de calculs et de compréhension qui pourraient mener à une escalade incontrôlée[21].» D’autres questions se posent-également et doivent-être définies par les pouvoirs politiques et les agences de renseignement : comment réagir face à une attaque ? Quelle réaction mettre en place ? La codification des pratiques dans le cyberespace n’en est qu’à ses débuts, mais elle est essentielle et les agences doivent rapidement parvenir à définir un cadre pour leurs activités dans la cinquième dimension. Sans remettre en cause l’existence de pratiques comme le cyberespionnage, l’accent devrait donc être mis sur « le genre de cadre international  de compréhension qu’on devrait développer afin de limiter ces activités pour que l’espionnage n’atteigne pas des niveaux intolérables[22]

Enfin, le rythme des changements dans le domaine virtuel apparaît bien plus rapide que la capacité des agences à s’adapter, à modifier leurs organisations et à développer de nouvelles capacités. Pour le DNI James Clapper, « le monde met en œuvre les technologies numériques plus rapidement que notre capacité à comprendre les conséquences sécuritaires et à atténuer les éventuels risques »[23].  Les menaces se complexifient rapidement, et il devient par exemple de plus en plus difficile pour les agences d’identifier et d’attribuer les intrusions que subissent les systèmes informatiques des Etats ou des grandes entreprises. De plus, de nouveaux outils apparaissent à un rythme rapide, modifiant les menaces qui pèsent sur les sociétés. Actuellement le cloud computing révolutionne les systèmes d’informations et les comportements des individus sur internet. Cette technique consiste à accéder à des données disponibles sur un serveur distant, géré par une tierce partie. Or ce nouveau phénomène présente un certain nombre de risques concernant la sécurité des données. Les agences sont alors contraintes de continuer à s’adapter à un environnement qui évolue plus vite qu’elles ne le peuvent. Stay ahead of the curve, ou l’idée de rester à l’avant-garde des évolutions sociétales et ne pas subir celles-ci, apparait donc de plus en plus difficile face aux menaces déterritorialisées s’exprimant dans le cyberespace.

            Il convient donc de nuancer une vision trop optimiste selon laquelle les agences de renseignement s’adapteraient sans heurts à la déterritorialisation des menaces. Celle-ci leur des problèmes, concernant principalement l’absence de structures de contrôle  bien établies pour les actions des services dans le cyberespace ou l’absence de normes partagées. Mais surtout, la vitesse avec laquelle les menaces évoluent dans le cyberespace semble aller plus vite que la capacité des agences à s’adapter à celles-ci.

           

Les agences sont-elles bousculées par la déterritorialisation des menaces ? L’exemple des menaces liées au cyberespace montre que si les menaces déterritorialisées se sont bien imposées aux agences de renseignement, celles-ci ont réagi en mettant en place de nouvelles structures et activités pour leur faire face.  Mais l’absence de règles bien établies de ce domaine assez récent et la vitesse avec laquelle les menaces déterritorialisées évoluent les prennent de cours. Il apparait donc essentiel que les agences de renseignement réussissent rapidement à se reformer, tant dans la mise en place de structures de contrôle adaptées que dans la création de normes de comportements partagées, afin de ne pas totalement perdre pied face à ces menaces déterritorialisées. Si elles n’ont pas encore perdu pied, la déterritorialisation des menaces met néanmoins les services sous une pression importante pour qu’ils accélèrent le rythme de leur évolution et de leur adaptation.                                                            On aurait néanmoins tort de sous-estimer la capacité d’adaptation des agences dont les activités apparaissent aujourd’hui plus indispensables que jamais. Une solution pourrait venir de la reterritorialisation du cyberespace. On peut en effet constater la volonté de certains Etats d’accroitre leur contrôle sur cette dimension virtuelle. « Un modèle de management étatique aurait pour conséquence des régulations internationales sur le contenu en ligne […] et des opportunités croissantes pour les opérations de surveillances et de renseignement  d’Internet ».[24] La remise en cause de la gouvernance actuelle d’Internet et la volonté de reformer celle-ci aura une importance majeure pour les cybermenaces et pourrais faciliter le travail des agences de renseignement. 

 

      N.Z., étudiant du Master 2 en 2016-2017

 

[1] Cynthia Ghorra-Gobin, Dictionnaire des mondialisations, A. Colin, Paris, 2006, page 12

[2] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénieAnti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972, et Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980 cité in “Déterritorialisation” [en ligne] [ page consultée le 02/11/2016]

[3] John Gray, 2003 cité in Richard J. Aldrich (2009) “Global Intelligence Co-operation versus

Accountability: New Facets to an Old Problem”, Intelligence and National Security, 24:1, 26-56, [en ligne] [page consultée le 02/11/2016]

[4] Jean-Marie Bockel, « La cyberdéfense : un enjeu mondial, une priorité nationale », Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées n° 681 (2011-2012) – 18 juillet 2012 [ en ligne ] [ page consultee le 15 octobre 2016 ].

[5] E. Rosenbach et A. Peritz. « Cyber Security and the Intelligence Community. » Memorandum, « Confrontation or Collaboration? Congress and the Intelligence Community, » Belfer Center for Science and International Affairs, Harvard Kennedy School, July 2009 [en ligne] [page consultée le 24/11/2016]

[6] Stella Marie (pseudonyme), « La menace déterritorialisée et désétatisée : le cyberconflit », Revue internationale et stratégique, n°49, 2003/1 [en ligne] [page consultée le 05/11/2016]

[7] James A.Lewis, «Rethinking Cybersecurity – A Comprehensive Approach» – CSIS – septembre 2011 [en ligne] [page consultée le 30/10/2016]

[8] Stella Marie (pseudonyme), « La menace déterritorialisée et désétatisée : le cyberconflit », Revue internationale et stratégique, n°49, 2003/1 [en ligne] [page consultée le 05/11/2016]

[9] James A.Lewis, «Rethinking Cybersecurity – A Comprehensive Approach» – CSIS – septembre 2011 [en ligne] [page consultée le 30/10/2016]

[10] Mark M. Lowenthal, Intelligence: From Secrets to Policy, SAGE Publications, 2011-10-11.

[11] CSIS, Significant cyber incidents since 2006 [en ligne] [page consultée le 12/11/2016]

[12] Ministère de la Défense, Livre Blanc de la Défense 2013, page 10 [en ligne] [page consultée le 24/10/2016]

[13] Ministère de la Défense, Livre blanc de la Défense 2008, page 53 [en ligne] [page consultée le 24/10/2016]

[14] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

[15] Jean-Marie Bockel, « La cyberdéfense : un enjeu mondial, une priorité nationale », Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées n° 681 (2011-2012) – 18 juillet 2012 [ en ligne ] [ page consultée le 15 octobre 2016 ].

[16] Ibid.

[17] ANSSI, « Missions » [en ligne] [page consultée le 12/11/2016]

[18] « Comprendre le programme PRISM », Le Monde, 11/06/2013 [en ligne] [ page consultée le 24/10/2016]

[19] ENISA, “Cybersecurity Cooperation, defending the digital frontline” [en ligne] [page consultée le 02/11/2016]

[20] , Mark M. Lowenthal, Intelligence: From Secrets to Policy, SAGE Publications, 2010-2011.

[21] Ibid.

[22] James Lewis, “Conflict and Negotiation in Cyberspace”, February 2013 [en ligne] [page consultée le 23/10/2016]

[23] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

[24] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

Les guerres françaises du XXIe siècle

24 Août

En attendant la rentrée et la retour des analyses des étudiants du Master II sur la (malheureusement) très riche actualité des conflits internationaux, nous avons le plaisir d’annoncer la publication d’un nouvel ouvrage de Thomas Hernault, ancien étudiant du Master qui continue de faire honneur à sa formation en poursuivant sa réflexion sur la conflictualité contemporaine. Quelques mots de présentation de l’ouvrage :

« A une époque où les puissances occidentales privilégient forces spéciales, groupements commandos et forces de projection, l’auteur nous emmène, à travers une étude historico-descriptive, dans les étendues sableuses d’Afghanistan, du Mali, mais aussi dans les ciels libyen et irakien pour suivre les troupes françaises à travers deux décennies de guerres modernes. Un écrit de 312 pages façonné de pensées militaires et de rétrospectives. En effet, l’auteur nous embarque, à la lueur d’interviews et de carnets mémoriels, dans les premiers pas de l’aviation militaire. On observe méthodiquement la fulgurante rupture stratégique apportée par l’alchimie des moyens terrestres et aériens dans la Première et Seconde guerre mondiale, mais également l’édification des premières doctrines d’emploi des forces françaises en Indochine et en Algérie. Le tout, sans omettre les opérations aéroportées de plus petite envergure telles que les sauts sur Kolwezi et Birao. A cela s’ajoute une partie détaillée de présentation des Forces spéciales du COS, des unités commandos, de la composante aérienne, des escadrons héliportés, ainsi que de la 11 BP« .T. Hernault

Encore bravo à Thomas Hernault (Les guerres françaises du XXIe siècle, Paris, Atelier Fol Fer, 2016,  312 p, 24 euros) !

Études Géostratégiques

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