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LA DEFENSE FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE

10 Fév

Au début du 20ème siècle, Ellsworth Huntington développe une théorie du climat expliquant une partie de l’Histoire du continent asiatique, qu’il étend ensuite à l’ensemble des civilisations humaines. Au cœur de son analyse, il forge la notion de « pouls » des continents. Le rythme de ce pouls serait cadencé par des événements climatiques, amenant différents empires à se confronter au cours des siècles pour le contrôle des ressources naturelles à la rareté fluctuante[i]. Cette théorie, très ambitieuse, a depuis longtemps été relativisée, mais continue à faire écho à nos préoccupations actuelles vis-à-vis de l’ensemble des phénomènes que nous rassemblons sous le terme de « changement climatique » [ii]. La relation « guerre-climat » est étudiées de nouveau, dans le but pour le militaire d’anticiper les défis qui lui seront proposés demain.

C’est ainsi que, déjà, au Royaume-Uni, certains hélicoptères de combat sont en voie d’être modifiés pour que leurs rotors supportent davantage les fortes chaleurs[iii]. En France, l’idée d’une vulnérabilité des armées face au changement climatique a été prise en compte seulement plus récemment. En 2012, un rapport parlementaire en propose pour la première fois une analyse[iv]. Aux Etats-Unis, un scénario complet de ses implications pour de la défense nationale a été écrit pour le Pentagone américain par Peter Schwartz et Doug Randall dès 2003. Ce scénario, assez en avance sur son temps à en juger par sa date de publication, propose alors d’anticiper toute les implications du changement climatique du point de vue géopolitique à partir de 2003 et jusqu’en 2030[v]. Ses propositions semblent aujourd’hui un peu datées, notamment la prévision de vagues de réfugiés climatiques massives pour 2015, mais la démarche a eu le mérite d’exister.

L’initiative la plus marquante dans ce domaine date cependant de 2007, lorsque onze généraux et amiraux américains signent un document à l’attention de la Maison-Blanche dans lequel ils expriment leurs doutes et leurs craintes vis-à-vis de la sécurité et de l’indépendance des Etats-Unis face au changement climatique. Dans ce document, le général Gordon R. Sulivan explique quelle est sa motivation à y associer son nom : « Nous ne sommes jamais sûr à 100% […] Si vous attendez d’être sûr à 100%, quelque chose de terrible va arriver sur le champ de bataille. Nous devons agir avec une information incomplète. » Plus loin, il qualifie le changement climatique d’ « événement à probabilité faible/conséquence élevée » sur lequel, selon lui, le militaire doit au moins porter son intention. Il ajoute que ne pas s’inscrire dans une démarche de politique écologique revient à transformer le changement climatique en un « événement à probabilité élevée/conséquence élevée »[vi] Depuis 2007 et la parution de ce document, le regard porté sur le changement climatique a perdu en optimisme et ne considère souvent plus sa réalisation comme une éventualité, mais comme une réalité à priori observable. Les conséquences du phénomène ne seraient plus vraiment évitables par de simples politiques publiques à l’échelle « qui compte »[vii].

Dès lors, une réflexion sur l’impact du changement climatique sur le travail du militaire a émergé. Parmi ses conclusions, on pourra citer : démultiplication des interventions d’ordre humanitaire, dépendance énergétique accrue, ou encore augmentation des mobilisations en réponse aux catastrophes naturelles[viii]. Si les défis à relever semblent souvent tomber sous le sens, la manière de les relever est assez peu évoquée. Souvent, d’autres préoccupations écologiques sont abordées, comme le fait de préserver l’environnement sur un théâtre d’opération, ou de diminuer l’empreinte carbone du secteur de la défense en construisant une « défense durable »[ix]. Ecologie et risque climat sont confondus. En France, à l’heure où nous écrivons ses lignes, ces conclusions sont utilisées davantage pour justifier une politique écologique que pour en tirer des lignes directrices d’adaptation des forces armées.

Pourtant le militaire n’est pas seulement acteur et défenseur, il pourrait aussi être victime. On peut supposer que les infrastructures côtières telles que des bases, ports, centres spatiaux, puissent être mis en danger pas la montée des eaux et/ou l’augmentation des occurrences de tempêtes et évènements climatiques sur les zones côtières[x]. Des infrastructures militaires pourraient ainsi être directement compromises à l’avenir en raison de phénomènes naturels directement liés au changement climatique. Cela complexifierait grandement l’accès des militaires français à des théâtres d’opérations générés par d’éventuels « conflits climatiques ».

Cette notion de conflits provoqués par le climat a été pensée principalement pour le conflit de 2003 au Darfour, au cours duquel l’abondance des précipitations avait causé l’inondation de grands espaces agricoles et la mise en concurrence de différentes communautés menacées par la famine, le tout participant au déclenchement des violences[xi]. Le président Nicolas Sarkozy avait alors lâché le terme de « conflit climatique »[xii]. Aujourd’hui, cette notion peut être mobilisée dans l’analyse du conflit syrien.

En effet, la période entre 2006 et 2011 a constitué la plus longue sécheresse et la plus importante perte de récoltes jamais enregistrée dans l’histoire de la Syrie[xiii]. 1,5 million d’habitants ont été touchés par la désertification, soit près de 15% de la population totale du pays[xiv], provoquant l’exode massif des agriculteurs et éleveurs fuyant la disette[xv]. Selon Agnès Sinaï, cet exode aurait « attisé les tensions provoquées par l’afflux de réfugiés irakiens qui avait suivi l’invasion américaine de 2003. »[xvi] Par ailleurs, pendant des décennies précédentes, le gouvernement syrien aurait compromis les richesses naturelles du pays en subventionnant prioritairement des cultures extrêmement hydrophages telles que le coton et le blé. A ceci est venu s’ajouter la politique de surpâturage pratiquée jusqu’à aujourd’hui et une croissance démographique de près de 2,5% en moyenne jusqu’en 2010[xvii]. En conséquence de ces facteurs, les réserves en eau douce du pays auraient chuté de moitié entre 2002 et 2008[xviii]. De cette manière, les violences ont été probablement aggravées par des enjeux liés aux conditions climatiques[xix]. Par extension, le conflit syrien serait donc en partie un « conflit climatique ».

Afin de mieux anticiper comment le climat peut contribuer à provoquer de tels conflits, une étude publiée en 2013 propose l’analyse de 181 pays afin de déterminer leur vulnérabilité en particulier au stress hydrique. 37 Etats sont jugés dans une situation préoccupante, regroupés principalement en Afrique, Asie, Océanie, et au Moyen-Orient. Ce constat risque d’être fortement aggravé par le changement climatique, alors que dans certains pays, l’augmentation des températures moyennes risque de provoquer d’importants épisodes de sécheresse. Par exemple, en Afrique du Nord, une augmentation de la température annuelle moyenne de 2 à 4% d’ici 2030 devrait avoir pour conséquence une diminution de la pluviométrie de jusqu’à 30% d’ici 2050, avec des conséquences dramatiques pour la population[xx]. Dans la bande délimitée par le Sahara au Nord et le Kalahari au sud, par exemple, l’élevage transhumant et les cultures « aléatoires » sont les modes principaux de production alimentaire. On parle même de « culture loterie », en raison de la très forte dépendance de ce type de culture à l’intensité des précipitations, elle-même très fluctuante[xxi]. Encore une fois, une augmentation des températures, donc des chances la sécheresse, tout comme une plus large variabilité des précipitions pourrait avoir des conséquences terribles sur les populations concernées.

Le changement climatique risque de poser des problèmes humanitaires étroitement liés à des enjeux sécuritaires. Par exemple, avec l’augmentation du niveau des mers, de leur température et de leur acidité, les récifs de corail risquent la destruction, emportant avec eux des écosystèmes entiers qui permet jusqu’à présent les activités de pèches, parfois seules source de revenu pour les villages côtiers. En plus de favoriser le développement de la piraterie maritime comme source annexe de rémunération, des mouvements de population risquent d’être observés, favorisant la transmission et le développement de maladies. Abondance de l’eau, faisant suite aux inondations, et fortes températures devraient dès lors favoriser le développement des moustiques, qui sont d’importants vecteurs de contamination. La maladie du sommeil transmise par certaines espèces de mouches, le paludisme transmis par les moustiques, ou l’onchocercose transmise par certaines mouches porteuse du parasite sont des exemples de maladies qui ont connu un certain déclin ces dernières années en Afrique, mais qui pourraient profiter d’un climat plus chaud et humide pour se développer[xxii]. De tels scénarios de montée des eaux et de modification de leur chimie ne sont pas aussi distants qu’ils le paraissent, et certaines recherches récentes les anticipent même pour le milieu de ce siècle[xxiii].

C’est ici que nous devons nous questionner sur la place de l’armée française dans cette liste de scenarii. Celle-ci est en effet impliquée dans quantité d’interventions qui revêtent aujourd’hui un aspect non-seulement strictement militaire, mais aussi humanitaire. Dans le cas de l’intervention Sangaris en République Centrafricaine, un des objectifs était de prévenir les exactions entre populations chrétiennes et musulmanes, et de protéger autant que faire se peut les ONG d’aides aux populations sur place[xxiv]. Par ailleurs, le rôle des armées ne se limite pas à celui d’un appui dans les conflits, il peut également être strictement humanitaire. Ainsi, dans la lutte contre Ebola, le service de santé des armées a également été impliqué comme une aide aux populations touchées[xxv]. La multiplication des opérations extérieures n’est pas le seul paradigme dans lequel le corps militaire risque d’être mis davantage à contribution en raison du changement climatique. Le rôle de l’armée en dehors de son « cœur de métier » s’exprime également sur le territoire national par le biais de missions de préventions et d’appui aux hommes de la sécurité civile, comme l’illustre la mission Harpie en Guyane[xxvi] ou la mission Héphaïstos de lutte contre les feux de forêt[xxvii].  Le service de santé des armées qui l‘accompagne joue également un grand rôle dans la sécurité sanitaire des militaires et de la population, par exemple en contribuant à la prévention et au traitement du paludisme, maladie qui profite des climats humides et chauds tropicaux et pouvant être renforcée par le changement climatique[xxviii]. D’ailleurs, le système de surveillance spatiale des épidémies au sein des forces armées en Guyane (2SEFAG) par réseau satellitaire a été mis en place dans cet objectif de soins et de prévention[xxix].

Face à la multiplication des phénomènes liés au changement climatiques, tels que les feux de forêts, les inondations, ou encore le développement des maladies, le militaire est donc un acteur de première ligne ; d’autant plus si on ajoute à cela la perspective de voir le nombre d’opérations extérieures augmenter en raison de l’éclatement de nouveaux conflits ayant un facteur de déclenchement lié au climat.

Cependant, si le changement climatique risque de solliciter davantage le militaire, il risque également de lui rendre la tâche plus compliquée. Il est important de rappeler ici que le déploiement de troupes se fait par le biais de bases qui ne sont souvent elles-mêmes que des relais pour déployer les hommes stationnées en métropole. Si certaines de ces bases sont compromises par des inondations ou divers phénomènes climatiques, l’implantation de la France dans la région concernée le sera tout autant, et cela pourra également complexifier le maintien de la capacité de projection française en elle-même. 

            Cette préoccupation a déjà été prise en main par certains de nos voisins, et notamment le Royaume-Uni, au sein duquel un rapport a été produit sur la vulnérabilité de ses bases militaires. Le ministère britannique de la Défense a ainsi estimé que 13 des principales bases terrestres, navales et aériennes de Sa Majesté risquent d’être fréquemment inondées par les pluies torrentielles ou par la montée des eaux d’ici 2020.[xxx]

            La carte réalisée ci-dessous s’inscrit dans le même type de démarche que l’étude anglaise, même si elle se veut bien plus modeste. Nous avons ici simplement essayé de confronter différentes données sur les espaces vulnérables aux phénomènes liés au changement climatiques aux positions des troupes françaises dans le monde à l’heure actuelle, ceci en nous aidant d’un logiciel de modélisation de la montée des eaux. Le constat n’est guère optimiste : Les bases d’Abou Dhabi, de Djibouti, de Dakar, et d’Abidjan sont toutes situées dans des zones sensibles aux inondations et qui sont des grands foyers de population. Les troupes stationnées à Libreville ne se situent pas, quant à elles, directement sur une zone sensible, mais malgré tout à proximité de l’une d’entre elle. Cayenne se trouve également dans une situation analogue : si la ville ne semble pas directement concernée par une montée des eaux éventuelle, un pays frontalier et un grand centre urbain proche font l’objet d’un risque majeur dans ce domaine. Plus généralement, la zone qui semble la plus vulnérable face au changement climatique tout en comportant des bases françaises se trouve dans l’Ouest de l’Afrique. Elle concerne des pays tels que le Sénégal, la Mauritanie, La Côte d’Ivoire, la Guinée ou encore le Burkina Faso. Cela donne à l’ensemble l’aspect d’une bombe à retardement climatique, avec un agrégat de pays africains qui sont tous vulnérables de différentes manières au changement climatique, et sur lesquels l’implantation française sur le continent repose pourtant.

 Carte défense CC

                                            Tangi Tabuteau, étudiant du Master 2 en 2017-2018

[i] Ellsworth Huntington, The pulse of Asia : a journey in central Asia illustrating the geographical basis of history, Houghton, Mifflin and co, 1907 et Ellsworth Huntington, Civilisation and climat, Yale university press, 1915 dans : Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[ii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[iii] Julien Brazier, cité par Valéry de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

[iv] André Schneider et Philippe Tourtelier, Rapport d’information déposé par la commission des affaires européennes sur l’impact du changement climatique en matière de sécurité et de défense, Assemblée Nationale, 28 février 2012.

[v] Peter Schwartz et Doug Randall, An Abrupt Climate Change Scenario and its Implications for United States National Security, US Department of defence, Defence technical information center, numéro d’accès ADA469325, octobre 2003, p.15-16

[vi] Ibid. « low probability/high consequence event » et « high probability/high consequence event”

[vii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010

[viii] Allocution du général d’armée Pierre de Villiers à l’occasion de la table ronde « Quelles implications pour la politique de défense ? » Ecole militaire, 14 octobre 2015.

[ix] Ibid.

[x] Ibid.

[xi] Jeffrey Mazzo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p.74-81.

[xii] France warns climate change driving war, hunger, AFP, 18 avril 2008.

[xiii] IRIN News, Syria : Drought driving farmers to the cities, 2 septembre 2009, url : http://www.irinnews.org/feature/2009/09/02/drought-driving-farmers-cities

[xiv] Ibid et (22/15*100=44/3)

[xv] Gary Nabhan, Drought drives Middle Eastern pepper farmers out of business, threatens prized heirloom chiles, Grist.org, 16 janvier 2010, url : http://grist.org/article/2010-01-15-drought-drives-middle-eastern-peppers/

[xvi] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xvii] Index Mundi, Evolution de la croissance démographique syrienne, consulté le 13 février 2017, url : http://www.indexmundi.com/g/g.aspx?c=sy&v=24&l=fr

[xviii] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xix] Ibid.

[xx] Franck Galand, entretien pour le journal Libération, propos recueillis par Belinda Mathieu, 3 janvier 2017, url : http://www.liberation.fr/evenements-libe/2017/01/03/franck-galland-ces-regions-en-stress-hydrique-sont-encore-plus-en-tension-depuis-le-printemps-arabe_1538789

[xxi] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, « Afrique, la fin de l’euphorie ? », janvier 2016, p.12.

[xxii] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, Afrique, la fin de l’euphorie ?, janvier 2016, p.13.

[xxiii] Robert DeConto et David Polard, “Contribution of Antarctica to past and future sea level rise”, Nature n°531, 31 mars 2016.

[xxiv] Équipe relations médias de l’État-major des armées, Dossier de presse – Opération Sangaris, Ministère de la défense, juillet 2016.

[xxv] Ministère des armées, Missions humanitaires, 15/12/2015, url : http://www.defense.gouv.fr/sante/sante-publique/les-missions-humanitaires/les-missions-humanitaires

[xxvi] Ministère des armées, Opérations, 8 juillet 2010, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie

[xxvii] Ministère des armées, Armée de terre, 5 août 2014. url : http://www.defense.gouv.fr/terre/actu-terre/mission-hephaistos

[xxviii] EMA, Harpie, les missions du service de santé, Ministère de la défense, 15 juin 2009, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/15-06-09-fag-harpie-les-missions-du-service-de-sante

[xxix] EMA, Guyane : opération Harpie, le service de santé des armées en première ligne, Ministère de la défense, 8 juillet 2013, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/06-05-08-guyane-operation-harpie-le-service-de-sante-des-armees-en-premiere-ligne

[xxx] Valéry Laramée de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

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LA POLITIQUE MISE EN OEUVRE PAR L’ONU FACE A LA CRISE EN REPUBLIQUE CENTRAFRICAINE

16 Avr

 

Depuis la fin des années 1990, l’ONU est associée aux tentatives de stabilisation de la République centrafricaine-RCA. En mars 1998, une Mission des Nations-Unies en RCA (MINURCA), fut envoyée superviser les élections (législatives en novembre-décembre 1998 ; présidentielles en septembre 1999). Les Casques bleus furent retirés en février 2000, mais demeura à Bangui un Bureau des Nations-Unies pour la consolidation de la paix en RCA (BONUCA), transformé en Bureau intégré des Nations-Unies pour la consolidation de la paix en RCA (BINUCA) au mois d’avril 2009. Jusqu’à la crise actuelle, de par le manque d’empressement des principaux États, les résultats ne furent guère probants. La ténacité de la France et du Secrétaire général de l’ONU ont peut-être permis une percée décisive : le 10 avril 2014, « constatant que la situation en République centrafricaine appelle une approche unifiée et intégrée, notamment par le déploiement d’une opération de maintien de la paix multidimensionnelle des Nations Unies » le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté la résolution n° 2149[1], créant la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en RCA (MINUSCA), qui mobilisera un effectif de 12.000 personnes.

 

Cette décision sanctionne l’échec des initiatives africaines. La Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale-CÉMAC mit sur pied la Force multinationale en RCA-FOMUC, déployée en décembre 2002 pour remplacer les soldats libyens envoyés à la rescousse du président Patassé en mai 2001, après la tentative de putsch du général Kolingba. La Communauté économique des États d’Afrique centrale-CÉÉAC, grâce à sa Force multinationale des États d’Afrique centrale-FOMAC, participe à l’Architecture africaine de paix et de sécurité mise en place par l’Union africaine-UA en 2003. Elle tenta de régler par la médiation les troubles récurrents de la RCA. Elle relaya la FOMUC, en juin 2008, pour une mission de maintien de la paix, baptisée pour la circonstance Mission de consolidation de la paix en RCA-MICOPAX. Au mois de mars 2013, le président Djotodia réclama une augmentation des effectifs de la MICOPAX pour assurer la sécurité des populations contre les bandes armées qu’il ne contrôlait plus, ou feignait de ne plus contrôler. La CÉÉAC promit une hausse de 700 à 2 000 hommes, qui tarda à se concrétiser, en dépit de la décision prise en juillet par l’UA de remplacer la MICOPAX par la Mission internationale de soutien à la Centrafrique-MISCA. Cette force d’interposition devait compter à terme 2 475 militaires (dont ceux de la MICOPAX), 1 025 policiers et 152 civils. La MISCA reçut pour mission de contribuer à la protection des civils et à la restauration de la sécurité et de l’ordre public ; à la stabilisation du pays et la restauration de l’autorité de l’État ; à la réforme et la restructuration du secteur de la défense et de la sécurité ; et à la création de conditions propices à la fourniture d’une assistance humanitaire aux populations dans le besoin. Mais les moyens faisant cruellement défaut, les États africains concernés se tournèrent vers l’ONU.

 

Conformément aux directives de la résolution 2088 du 24 janvier 2013[2], le Secrétaire général des Nations unies remit au Conseil de sécurité un rapport en date du 5 août 2013. Cela s’inscrivait dans le cadre institutionnel régulier de la Charte de San Francisco : le Secrétaire général, qui « est le plus haut fonctionnaire de l’Organisation[3] », « agit en cette qualité à toutes les réunions de l’Assemblée générale, du Conseil de sécurité, du Conseil économique et social et du Conseil de tutelle. Il remplit toutes autres fonctions dont il est chargé par ces organes[4]. » Le rapport constatait la « faillite totale de l’ordre public[5] » en RCA et jugeait        « indispensable de mettre un terme aux souffrances de la population[6] », ce qui ouvrait la possibilité d’invoquer la “responsabilité de protéger la population“, conformément au texte adopté en 2005 par l’Assemblée générale des Nations unies[7] : « c’est à chaque État qu’il incombe de protéger les populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité. Ce devoir comporte la prévention de ces crimes, y compris l’incitation à les commettre, par les moyens nécessaires et appropriés. Nous acceptons cette responsabilité et agirons de manière à nous y conformer. La communauté internationale devrait, si nécessaire, encourager et aider les États à s’acquitter de cette responsabilité et aider l’Organisation des Nations Unies à mettre en place un dispositif d’alerte rapide. Il incombe également à la communauté internationale, dans le cadre de l’Organisation des Nations Unies, de mettre en œuvre les moyens diplomatiques, humanitaires et autres moyens pacifiques appropriés, conformément aux Chapitres VI et VIII de la Charte des Nations Unies, afin d’aider à protéger les populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité. Dans ce contexte, nous sommes prêts à mener en temps voulu une action collective résolue, par l’entremise du Conseil de sécurité, conformément à la Charte, notamment son Chapitre VII, au cas par cas et en coopération, le cas échéant, avec les organisations régionales compétentes, lorsque ces moyens pacifiques se révèlent inadéquats et que les autorités nationales n’assurent manifestement pas la protection de leurs populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité. Nous soulignons que l’Assemblée générale doit poursuivre l’examen du devoir de protéger les populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité et des conséquences qu’il implique, en ayant à l’esprit les principes de la Charte des Nations Unies et du droit international. Nous entendons aussi nous engager, selon qu’il conviendra, à aider les États à se doter des moyens de protéger leurs populations du génocide, des crimes de guerre, du nettoyage ethnique et des crimes contre l’humanité et à apporter une assistance aux pays dans lesquels existent des tensions avant qu’une crise ou qu’un conflit n’éclate. » Engagement solennel consacré par la résolution n° 1674 du 28 avril 2006, dans laquelle le Conseil de sécurité « réaffirm[ait] les dispositions des paragraphes 138 et 139 du ”Document final du Sommet mondial de 2005” relatives à la responsabilité de protéger les populations du génocide, des crimes de guerre, de la purification ethnique et des crimes contre l’humanité[8]. » Cela révolutionne le droit international : conçu pour tenter de répondre aux conflits inter-étatiques, il s’avérait inopérant en cas de guerres civiles. Confronté à ces dernières, il se heurtait au mur du principe de non ingérence dans les affaires intérieures d’un État souverain. La première invocation de ce nouveau devoir se fit en faveur des populations du Darfour. Néanmoins, il ne fut pas mis en œuvre, puisque la résolution n° 1706 du 31 août 2006[9] ne fut pas exécutée. Il réapparut au printemps 2011 et connut alors sa première application, au profit des populations civiles de Libye. Le 26 février 2011, le Conseil de sécurité se déclarait « gravement préoccupé par la situation en Jamahiriya arabe libyenne et condamn[ait] la violence et l’usage de la force contre des civils[10]. » À cette occasion, il rappelait que « les autorités libyennes [avaient] la responsabilité de protéger le peuple libyen[11] », formule réitérée dans la résolution n° 1973 du 17 mars[12]. La reprise des troubles en Côte-d’Ivoire déboucha sur l’adoption de la résolution n° 1975 du 30 mars 2011, dans laquelle le Conseil de sécurité réaffirma « la responsabilité qui incombe au premier chef à chaque État de protéger les civils[13]. » La proclamation de la République du Sud Soudan, le 9 juillet 2011, fut l’occasion pour le Conseil de sécurité de demander aux États membres des Nations unies d’« aider le Gouvernement à s’acquitter de ses missions de prévention, d’atténuation et de règlement des conflits et de protection des civils[14]. » La dégradation de la situation intérieure au Yémen amena, le 21 octobre 2011, les Quinze à rappeler qu’il incombait « au premier chef au Gouvernement yéménite de protéger sa population[15]. »

 

Préoccupé par la détérioration de la situation centrafricaine, le Secrétaire général soutenait la décision de l’Union africaine de déployer la MISCA, une nouvelle opération de soutien à la paix appuyée sur des contingents africains. Il proposait au Conseil de sécurité d’offrir l’“assistance technique“ de l’ONU. La plus haute instance internationale se voyait conseiller la mise en œuvre du concept de “consolidation de la paix“ élaboré dans la seconde moitié des années 1990. L’ONU le définit comme suit : « La consolidation de la paix comprend un éventail de mesures visant à réduire le risque de retomber dans un conflit, par le renforcement à tous les niveaux des capacités nationales de gestion de crise, et à établir les fondations d’une paix et d’un développement durables. Les stratégies de consolidation de la paix doivent être cohérentes et adaptées aux besoins spécifiques des pays concernés, fondées sur le principe de l’appropriation du processus par le pays en question, et doivent inclure une série d’actions visant à atteindre ces objectifs, qui tiennent soigneusement compte des priorités, qui s’enchaînent logiquement et qui soient étroitement ciblées[16]. » Le processus prend appui sur la coercition autorisée par le Chapitre VII de la Charte. La coercition peut être, selon l’article 41, de nature non militaire : « Le Conseil de sécurité peut décider quelles mesures n’impliquant pas l’emploi de la force armée doivent être prises pour donner effet à ses décisions, et peut inviter les Membres des Nations Unies à appliquer ces mesures. Celles-ci peuvent comprendre l’interruption complète ou partielle des relations économiques et des communications ferroviaires, maritimes, aériennes, postales, télégraphiques, radio-électriques et des autres moyens de communication, ainsi que la rupture des relations diplomatiques. » En cas de nécessité, l’article 42 permet une coercition militaire : « si le Conseil de sécurité estime que les mesures prévues à l’article 41 seraient inadéquates ou qu’elles se sont révélées telles, il peut entreprendre, au moyen de forces aériennes, navales ou terrestres, toute action qu’il juge nécessaire au maintien ou au rétablissement de la paix et de la sécurité internationales. Cette action peut comprendre des démonstrations, des mesures de blocus et d’autres opérations exécutées par des forces aériennes, navales ou terrestres de Membres des Nations Unies ». La coercition ne peut résulter que d’une résolution du Conseil de sécurité, car « afin d’assurer l’action rapide et efficace de l’Organisation, ses Membres confèrent au Conseil de Sécurité la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationales[17]. » Par conséquent, c’est lui seul qui « décide quelles mesures seront prises pour maintenir et rétablir la paix et la sécurité internationales[18]. »

  Déléguée, en vertu de l’article 53 de la Charte de San Francisco, aux organisations régionales (comme l’UA) et/ou sous-régionales[19] (comme la CÉÉAC), cette possibilité de recourir à la coercition vise à mettre en place les conditions de sécurité indispensables à la reconstruction et à l’instauration d’une paix durable. Pour ce faire, l’ONU use des clauses relatives à la coopération entre États contenues dans les Chapitres IX (“Coopération économique et sociale internationale“) et X (“Conseil économique et social“) de la Charte. Elle tente de donner corps à l’article 55 : «  En vue de créer les conditions de stabilité et de bien-être nécessaires pour assurer des relations pacifiques les Nations Unies favorisent : a) le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et des conditions de progrès et de développement ; b) la solution des problèmes dans les domaines économique, social, de la santé publique et la coopération dans les domaines de la culture intellectuelle et de l’éducation ; c) le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinction de race, de sexe, de langue ou de religion. » Bref, il s’agit de dépasser le cadre strictement militaire d’une intervention afin de créer, au-delà de la dimension sécuritaire, l’ensemble des conditions requises pour qu’une population vive en paix de façon durable. La force armée n’est qu’un outil, au service d’une solution politique, lorsqu’il est impossible de mettre en œuvre celle-ci en suivant une procédure pacifique.

 

Le Secrétaire général fut suivi, mais partiellement, par le Conseil de sécurité des Nations unies qui adopta la résolution 2121 le 10 octobre 2013[20]. Celle-ci préconisait un règlement pacifique de la crise (transition politique démocratique), conformément au Chapitre VI, article 33, de la Charte de San Francisco : «  les parties à tout différend dont la prolongation est susceptible de menacer la paix et la sécurité internationales doivent en rechercher la solution, avant tout, par la négociation. » La résolution insistait sur la nécessité de mettre en application le processus de désarmement-démobilisation-réintégration /DDR de tous les combattants prévu par les accords[21] négociés sous l’égide des organisations régionales et sous-régionales. Le Conseil de sécurité approuvait le principe de la MISCA et mettait à l’étude l’appui concret qu’il importerait de lui apporter. Il chargeait le Secrétaire général de l’ONU de faire des propositions d’action en vue d’une aide adaptée à la situation. Il soulignait, enfin « qu’il incombe au premier chef aux autorités centrafricaines de protéger la population. » Cela confirme l’enracinement de la “responsabilité de protéger la population“ dans les principes de base de l’ONU. Une forme de jurisprudence internationale semble née : la souveraineté et la non-ingérence ne garantissent plus automatiquement l’impunité en cas d’exactions commises contre une population. Toutefois, son application demeure subordonnée au bon vouloir de cinq États, les membres permanents du Conseil de sécurité[22], parmi lesquels deux ne brillent pas au firmament du respect des droits de l’Homme : la Chine et la Russie. Or, « les décisions du Conseil de sécurité […] sont prises par un vote affirmatif de neuf de ses Membres dans lequel sont comprises les voix de tous les Membres permanents[23]. »

 

Alors que la situation s’était gravement détériorée et que la crise risquait de déstabiliser la région, le Secrétaire général des Nations unies rendit un nouveau rapport le 15 novembre 2013. Conformément à l’article 39 de la Charte, le Conseil de sécurité était, une fois encore, appelé à constater « l’existence d’une menace contre la paix ». Il devait « décider quelles mesures ser[aie]nt prises […] pour maintenir et rétablir la paix et la sécurité internationales. » Il en résulta l’adoption de la résolution n° 2127, le 5 décembre 2013. Le texte préconisait toujours une solution politique, ce qu’impose le Chapitre VI (“Règlement pacifique des différends“) : « Les parties à tout différend dont la prolongation est susceptible de menacer la paix et la sécurité internationales doivent en rechercher la solution, avant tout, par voie de négociation, d’enquête, de médiation, de conciliation, d’arbitrage, de règlement judiciaire, de recours aux organismes ou accords régionaux, ou par d’autres moyens pacifiques de leur choix. Le Conseil de sécurité, s’il le juge nécessaire, invite les parties à régler leur différend par de tels moyens[24]. » Mais, compte tenu de l’extrême violence qui prévalait sur le terrain, la résolution était d’emblée placée sous Chapitre VII (celui qui autorise la coercition, rappelons-le) et autorisait l’appui de la France au déploiement de la MISCA. Celle-ci devait prendre le relais de la MICOPAX le 19 décembre 2013. L’opération Sangaris put donc commencer en attendant la montée en puissance des forces africaines et l’aide de l’Union européenne.

 

La dégradation de la situation sécuritaire et humanitaire se poursuivit car, contrairement aux prévisions, les forces françaises furent immobilisées à Bangui par les massacres intercommunautaires, alors que des exactions avaient lieu dans l’ensemble du pays. Pour adapter son action à cette situation inattendue, le Conseil de sécurité adopta la résolution n° 2134[25], le 28 janvier 2014. Suite à la démission forcée du président intérimaire Djotodia le 10 janvier et à son remplacement par Catherine Samba-Panza dix jours plus tard, le texte prenait acte du changement à la tête des autorités de transition. Il insistait pour que le processus électoral ait bien lieu dans le délai initialement fixé (avant le mois de mars 2015). La résolution soutenait la création d’une commission d’enquête internationale sur les atteintes aux droits de l’Homme en RCA. La communauté internationale autorisait l’Union européenne à déployer des forces sur le terrain (EUFOR-RCA[26]). Mais toutes les parties étrangères engagées légalement en RCA réclamaient une intervention plus ambitieuse et plus substantielle, une opération de maintien de la paix-OMP. « Une opération de maintien de la paix se compose de personnel militaire, de policiers et de civils. Ils travaillent à renforcer la sécurité et à appuyer les processus politiques devant mener à la consolidation de la paix[27]. » Le 10 avril 2014, l’OMP en RCA fut décidée par le Conseil de sécurité des Nations Unies avec l’adoption de la résolution n° 2149, créant la MINUSCA. « Le mandat de la MINUSCA sera axé initialement sur les tâches prioritaires ci-après : a) Protection des civils ; b) Appui à la mise en œuvre de la transition, y compris les efforts en faveur de l’extension de l’autorité de l’État et du maintien de l’intégrité territoriale ; c) Faciliter l’acheminement immédiat, complet, en toute sécurité et sans entrave, de toute l’aide humanitaire ; d) Protection du personnel et des biens des Nations Unies ; e) Promotion et protection des droits de l’homme ; f) Action en faveur de la justice nationale et internationale et de l’état de droit ; g) Désarmement, démobilisation, réintégration et rapatriement. » L’efficacité découlant de la cohérence, la MINUSCA absorbe le BINUCA et la MISMA.

 

Désormais, en RCA se combinent l’ensemble des outils onusiens du processus de “consolidation de la paix“, mis en œuvre, avec des fortunes diverses, depuis la fin des années 1990 : réussite au Kosovo ou au Timor Leste, échec en Afghanistan, par exemple. Puisse le peuple centrafricain s’inscrire parmi les bénéficiaires et non les perdants.

 

Patrice Gourdin, Professeur de géopolitique à l’Ecole de l’Air, enseignant à Sciences Po Aix

 

[1]. URL : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/2149(2014)

[2]. URL : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/2088(2013)

[3]. Charte des Nations unies, Chapitre XV, article 97.

[4]. Ibidem, article 98 .

[5]. URL : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/2013/470

[6]. Ibidem.

[7]. Assemblée générale des Nations Unies, Document final du Sommet mondial de 2005, 20 septembre 2005, paragraphes 138 et 139, p. 33 : « Devoir de protéger des populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l’humanité.»

URL : http://daccess-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/LTD/N05/511/31/PDF/N0551131.pdf?OpenElement

[8]. « Protection des civils dans les conflits armés. »

URL : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/1674%20(2006)

[9]. Mention dans le deuxième paragraphe :

URL : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/1706%20(2006)

[10]. Résolution n° 1970 du 26 février 2011

URL : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/1970(2011)

[11]. Ibidem.

[12]. URL : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/1973(2011)

[13]. URL : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/1975(2011)

[14]. Résolution n° 1996, 8 juillet 2011

URL : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/1996(2011)

[15]. Résolution n° 2014

URL : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/2014(2011)

[16]. « La consolidation de la paix et l’ONU », ONU-Bureau d’appui à la consolidation de la paix,

http://www.un.org/fr/peacebuilding/pbso/pbun.shtml

[17]. Charte des Nations unies, Chapitre V, article 24, alinéa 1.

[18]. Ibidem, Chapitre VII, article 39.

[19] . Ce que permet le Chapitre VIII (« Accords régionaux ») de la Charte : « Le Conseil de sécurité utilise, s’il y a lieu, les accords ou organismes régionaux pour l’application des mesures coercitives prises sous son autorité. Toutefois, aucune action coercitive ne sera entreprise en vertu d’accords régionaux ou par des organismes régionaux sans l’autorisation du Conseil de sécurité », ibidem, article 53, alinéa 1.

[20]. URL : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/2121(2013)

[21]. L’Accord de Libreville du 11 janvier 2013, la Déclaration de N’Djamena du 18 avril 2013 et la Charte constitutionnelle de transition du 18 juillet 2013, pour ne citer que les plus récents.

[22]. « Le Conseil de sécurité se compose de quinze Membres de l’Organisation. La République de Chine, la France, l’Union des Républiques socialistes soviétiques, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord et les États-Unis d’Amérique sont Membres permanents du Conseil de sécurité. Dix autres Membres de l’Organisation sont élus, à titre de Membres non permanents du Conseil de sécurité, par l’Assemblée générale… » Charte des Nations unies, Article 23, alinéa 1.

[23]. Ibidem, Article 27, alinéa 3.

[24]. Ibidem, Article 33.

[25]. URL : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/2134(2014)

[26]. Cf. Patrice Gourdin, « La politique de l’Union européenne face à la crise en République centrafricaine », Études géostratégiques, 4 avril 2014, URL : https://etudesgeostrategiques.com/2014/04/04/la-politique-de-lunion-europeenne-face-a-la-crise-en-republique-centrafricaine-2/

[27]. Définition donnée sur la page d’accueil du site internet officiel des Nations unies.

 

LA POLITIQUE DE L’UNION EUROPEENNE FACE A LA CRISE EN REPUBLIQUE CENTRAFRICAINE

4 Avr

L’Union européenne (UE) a annoncé mardi 1er avril 2014 le lancement officiel de son opération militaire en République centrafricaine (RCA) : EUFOR-RCA1. Celui-ci intervient après des mois de difficiles tractations, de demandes réitérées de la France et même, fait rarissime, d’un rappel à l’ordre du Secrétaire général de l’ONU. La procédure n’est pourtant pas complexe au point d’expliquer la lenteur de cette mise en œuvre. Toutefois, le mécanisme demeure méconnu et l’étude de la genèse de l’EUFOR-RCA offre l’occasion de l’expliquer.

Le préambule du traité sur l’Union européenne actuellement en vigueur, celui de Lisbonne, signé en 2007, affirme que les États membres de l’UE sont « résolus à mettre en œuvre une politique étrangère et de sécurité commune […] afin de promouvoir la paix, la sécurité et le progrès en Europe et dans le monde2.» L’UE dispose même d’une « politique de sécurité et de défense commune » (PSDC) qui « assure à l’Union une capacité opérationnelle s’appuyant sur des moyens civils et militaires3.» En dépit de ces dispositions institutionnelles dépourvues d’ambiguïté, les États membres de l’UE ne manifestent guère d’empressement à intervenir en RCA.
En réalité, l’UE fait montre d’une perception distancée des menaces sises en Afrique sub-saharienne. En atteste  le concept stratégique adopté le 12 décembre 20034 (et reconduit en 20085) à Bruxelles par les États membres. La priorité y est donnée au voisinage immédiat :
« Même à l’ère de la mondialisation, la géographie garde toute son importance. Il est dans l’intérêt de l’Europe que les pays situés à ses frontières soient bien gouvernés. Les voisins engagés dans des conflits violents, les États faibles où la criminalité organisée se répand, les sociétés défaillantes ou une croissance démographique explosive aux frontières de l’Europe constituent pour elle autant de problèmes. Si elle accroît notre sécurité, l’intégration des États adhérents aura également pour effet de rapprocher l’Union européenne des zones de troubles. Notre tâche doit être de promouvoir, à l’Est de l’Union européenne et aux frontières du bassin méditerranéen, un ensemble de pays bien gouvernés avec lesquels nous pourrons avoir des relations étroites, fondées sur la coopération6.»

L’Afrique centrale ne semble donc pas faire partie du périmètre prioritaire de la PESC. Toutefois le document précité recense, parmi les principales menaces planant sur l’UE  et contre lesquelles elle lutte : la déliquescence des États et les conflits régionaux, ainsi que le terrorisme et le crime organisé. Tous ces risques se retrouvent bien dans la crise centrafricaine. Et, comme l’explique toujours le même document,
« notre concept traditionnel d’autodéfense (jusqu’à la guerre froide et pendant toute sa durée) reposait sur la menace d’une invasion. Face aux nouvelles menaces, c’est à l’étranger que se situera souvent la première ligne de défense. Les nouvelles menaces sont dynamiques. Les risques de prolifération augmentent avec le temps ; si rien n’est entrepris contre eux, les réseaux terroristes deviendront encore plus dangereux. La faillite des États et la criminalité organisée se répandent si on néglige d’y remédier, ainsi que nous l’avons constaté en Afrique de l’Ouest. Cela signifie que nous devons être prêts à agir avant qu’une crise se produise. Il n’est jamais trop tôt pour prévenir des conflits et des menaces. »
À ces propos d’une lucidité et d’une fermeté admirables, il convient d’ajouter le volontarisme du premier paragraphe de l’article 21 du traité de Lisbonne :
« l’action de l’Union sur la scène internationale repose sur les principes qui ont présidé à sa création, à son développement et à son élargissement et qu’elle vise à promouvoir dans le reste du monde : la démocratie, l’État de droit, l’universalité et l’indivisibilité des droits de l’homme et des libertés fondamentales, le respect de la dignité humaine, les principes d’égalité et de solidarité et le respect des principes de la charte des Nations unies et du droit international. »

A priori donc, nombre de facteurs devraient amener l’UE à s’engager dans la résolution de la crise en RCA. Les menaces recensées et les principes bafoués dans ce pays font partie de ceux identifiés comme appelant une intervention : la RCA est un État failli, en proie à de graves atteintes aux droits de l’Homme et où les populations ont besoin d’être protégées. Or, comme au Mali au début de l’année 20137, l’UE se montre très réticente vis-à-vis d’une intervention militaire. En vertu de l’analyse selon laquelle développement, paix et sécurité sont interdépendants, l’UE ne croit qu’en une politique intégrée8 combinant une aide matérielle substantielle (de l’ordre de 200 millions d’euros dans le cas de la RCA9) et une participation (beaucoup plus mesurée) à la sécurité. Ce qu’elle vient de rappeler à l’occasion du 4e Sommet UE-Afrique réuni à Bruxelles les 2 et 3 avril 2014 sur le thème : Investir dans les personnes, pour la prospérité et pour la paix :
« Sans la paix et la sécurité, il ne saurait y avoir de développement ni de prospérité. En Afrique et en Europe, les conflits et l’instabilité peuvent ruiner tous les efforts que nous faisons pour réduire la pauvreté et accélérer la croissance10.»

Des mois durant, Paris tenta de mobiliser la communauté internationale en faveur de la population centrafricaine. Le Conseil de sécurité de l’ONU finit par opter pour une action significative le 5 décembre 2013 (résolution n° 2127) et la France déclencha l’opération militaire Sangaris. Les autorités françaises n’entendaient agir seules en soutien à la Mission internationale de soutien à la Centrafrique11 (MISCA) et poursuivirent leurs efforts pour impliquer les États de l’UE, faisant inlassablement valoir la conformité de la situation avec les principes et les objectifs de la PESC.
L’insistance de la France amena le Conseil européen12 à prendre – à l’unanimité, comme c’est, au terme de l’article 24 du traité de Lisbonne13, la règle sur ce type de sujets – une position claire dans le relevé de conclusions de ses travaux des 19 et 20 décembre 2013 : « Extrêmement préoccupé par la crise en République centrafricaine, qui ne cess[ait] d’empirer, et par les graves conséquences qu’elle entraîn[ait] sur le plan humanitaire et des droits de l’homme [il] se félicit[ait] de l’intervention militaire décisive de la France, fondée sur la résolution 2127 (2013) du Conseil de sécurité des Nations unies, qui vient en appui aux forces africaines afin de contribuer à rétablir la sécurité, ainsi que de la détermination sans faille de ses partenaires africains en faveur de la stabilisation de la situation.» Il affirmait « la disponibilité de l’UE à examiner l’utilisation des instruments pertinents pour contribuer aux efforts en cours visant à la stabilisation du pays, y compris dans le cadre de la PSDC, dans ses deux dimensions militaire et civile14.»
Le Conseil européen invitait «  la Haute Représentante à présenter une proposition à cet égard afin que le Conseil « Affaires étrangères » puisse prendre une décision en janvier 2014 ». Ceci, en vertu de l’article 27 du traité de Lisbonne :
« Le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, qui préside le Conseil des affaires étrangères, contribue par ses propositions à l’élaboration de la politique étrangère et de sécurité commune et assure la mise en œuvre des décisions adoptées par le Conseil européen et le Conseil15.»

La procédure était enclenchée : l’Union avait défini une politique à suivre sur le dossier centrafricain. Et ceci, conformément à la démarche prévue par le traité de Lisbonne. Pour commencer, le Conseil européen, qui « conduit la politique étrangère et de sécurité commune a) en définissant les orientations générales16», « identifie les intérêts et objectifs stratégiques de l’Union17» et « définit les orientations générales de la politique étrangère et de sécurité commune, y compris pour les questions ayant des implications en matière de défense18.» Le cas échéant, « il adopte les décisions nécessaires19.» À l’étape suivante, « les États membres se concertent au sein du Conseil européen et du Conseil20 sur toute question de politique étrangère et de sécurité présentant un intérêt général, en vue de définir une approche commune21.» Enfin, « lorsqu’une situation internationale exige une action opérationnelle de l’Union, le Conseil adopte les décisions nécessaires. Elles fixent leurs objectifs, leur portée, les moyens à mettre à la disposition de l’Union, les conditions relatives à leur mise en œuvre et, si nécessaire, leur durée22.»
En conséquence, furent adoptés, le 20 janvier 2014, une position commune et un concept de gestion de crise23. L’UE se disait à nouveau « vivement préoccupée par l’insécurité et l’instabilité extrême observées en République centrafricaine, tout particulièrement depuis les attaques du 5 décembre 2013 qui [avaient] causé de très nombreuses pertes civiles, des déplacements massifs de populations, de nombreuses violations graves de droits de l’Homme et une aggravation dramatique de la situation humanitaire24.» Elle exprimait « sa préoccupation face au risque de voir le conflit centrafricain affecter les pays voisins de la RCA25.» Elle saluait « l’action de l’Union africaine, à travers le déploiement rapide de la […] MISCA, et le soutien apporté à celle-ci par l’opération française Sangaris, conformément à la résolution 2127 (2013) du Conseil de sécurité des Nations unies26.» Elle constatait que « ces efforts conjugués [avaient] permis des progrès sécuritaires qu’il conv[enait] de consolider, condition indispensable au retour de la stabilité dans le pays27.» « Convaincu de l’importance de soutenir les efforts africains en RCA et d’y renforcer l’engagement européen dans le cadre de son approche globale28», le Conseil marquait « son accord politique sur la perspective d’une opération militaire PSDC et a[vait] approuvé le concept de gestion de crise à cette fin29.» L’opération décidée « contribuera[it] par un appui temporaire, pour une période pouvant aller jusqu’à 6 mois, à fournir un environnement sécurisé, dans la région de Bangui, en vue de passer le relais à l’UA30.»

Il s’agit d’une mission de protection des populations civiles et d’aide humanitaire ainsi que de soutien au processus politique et à la reconstruction économique du pays. Elle s’inscrit donc bien dans les objectifs de la PESC :
« L’Union définit et mène des politiques communes et des actions et œuvre pour assurer un haut degré de coopération dans tous les domaines des relations internationales afin :
a) de sauvegarder ses valeurs, ses intérêts fondamentaux, sa sécurité, son indépendance et son intégrité ;
b) de consolider et de soutenir la démocratie, l’État de droit, les droits de l’homme et les principes du droit international ;
c) de préserver la paix, de prévenir les conflits et de renforcer la sécurité internationale […]31» ;
tout comme elle correspond aux missions et aux moyens de la PSDC :
« La politique de sécurité et de défense commune fait partie intégrante de la politique étrangère et de sécurité commune. Elle assure à l’Union une capacité opérationnelle s’appuyant sur des moyens civils et militaires. L’Union peut y avoir recours dans des missions en dehors de l’Union afin d’assurer le maintien de la paix, la prévention des conflits et le renforcement de la sécurité internationale conformément aux principes de la charte des Nations unies. L’exécution de ces tâches repose sur les capacités fournies par les États membres32.»
« Les États membres mettent à la disposition de l’Union, pour la mise en œuvre de la politique de sécurité et de défense commune, des capacités civiles et militaires pour contribuer aux objectifs définis par le Conseil33.»
« Les missions […] dans lesquelles l’Union peut avoir recours à des moyens civils et militaires, incluent les actions conjointes en matière de désarmement, les missions humanitaires et d’évacuation, les missions de conseil et d’assistance en matière militaire, les missions de prévention des conflits et de maintien de la paix, les missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris les missions de rétablissement de la paix et les opérations de stabilisation à la fin des conflits. Toutes ces missions peuvent contribuer à la lutte contre le terrorisme, y compris par le soutien apporté à des pays tiers pour combattre le terrorisme sur leur territoire34.»

« L’action de l’Union sur la scène internationale repose sur […] le respect des principes de la charte des Nations unies et du droit international35» et l’UE « favorise des solutions multilatérales aux problèmes communs, en particulier dans le cadre des Nations unies36. » Aussi, pour répondre à l’obligation de conformité au droit international, EUFOR-RCA est régie par la résolution 2134 du Conseil de sécurité des Nations unies. Prise sous chapitre VII, elle fut adoptée, à la demande de l’UE, le 28 janvier 2014. EUFOR-RCA pouvait désormais voir juridiquement le jour, ce qui fut fait le 10 février 201437. Le commandement en fut confié au général français Pontiès. La planification stratégique doit en être assurée par l’état-major opérationnel européen de Larissa, en Grèce.

Fin janvier 2014 l’Union européenne avait mobilisé une aide financière totale de 200 millions d’euros au profit de la RCA (dont 25,9 millions d’euros pour la MISCA)38. Mais, comme les analystes et les parlementaires français l’ont plusieurs fois souligné depuis le 5 décembre 2013, la participation militaire des États membres demeure très limitée car il n’y a pas unanimité pour aider la France. Cela en dépit des demandes réitérées de Paris, notamment du rappel à l’ordre publié par le ministre des Affaires étrangères et le ministre de la Défense le 14 mars 2014 :
« L’Union européenne s’était engagée, le 10 février, à déployer une opération militaire en soutien aux efforts internationaux pour stabiliser la RCA. À ce jour, en dépit des contributions annoncées par quelques États européens, force est de constater que le compte n’y est pas. Si un effort supplémentaire n’est pas réalisé très rapidement, il ne sera pas possible de lancer, comme prévu, cette opération indispensable la semaine prochaine. L’Union européenne doit assumer ses responsabilités en matière de sécurité internationale. La France appelle vigoureusement ses partenaires à s’en donner les moyens39.»

Une semaine plus tard, le Secrétaire général de l’ONU se montrait tout aussi ferme à l’occasion de la réunion du Groupe de contact international pour la RCA, à Brazzaville, le 21 mars 2014 :
« L’Union européenne n’a toujours pas déployé les 1 000 effectifs promis (EUFOR RCA). J’invite instamment les États membres de l’Union européenne à fournir le reste des troupes et des moyens logistiques nécessaires au déploiement de la force40.»

L’UE lança officiellement l’EUFOR-RCA le 1er avril 201441. Le compte-rendu publié par le quotidien Le Monde est édifiant. Ce fut « un véritable chemin de croix », selon l’expression d’un diplomate à Paris, et les mécanismes institutionnels n’y sont pour rien. Cela résulte avant tout d’une absence de volonté politique partagée. Rappelons qu’il s’agit de déployer « quelque 650 hommes sur le terrain dont 120 gendarmes, 850 en tout – la différence étant versée dans les états-majors42. » Or, « la mission n’a été bouclée qu’avec l’aide de la Géorgie, non membre de l’UE, qui envoie 150 soldats, le plus gros contingent. Personne ne voulait les transporter. Ce sont finalement les Britanniques, soucieux d’adresser un signal à Vladimir Poutine dans la crise ukrainienne, qui le feront. Les grands pays européens se sont joints tardivement aux Estoniens et aux Lettons, volontaires de la première heure. Le nouveau premier ministre italien, Matteo Renzi, a fait un geste en acceptant de financer les travaux d’installation à Bangui. Réticente, l’Allemagne, sous l’impulsion de sa nouvelle ministre de la Défense, Ursula von der Leyen, mettra finalement deux avions de transport. La Suède va convoyer les soldats estoniens. La Pologne envoie des gendarmes43.» Moyennant quoi, EUFOR-RCA « se déploiera à partir de la fin avril au mieux. Elle pourra soulager la force Sangaris sur l’aéroport de Bangui. Si les effectifs sont complétés, deux quartiers de la capitale centrafricaine pourraient aussi être sécurisés comme prévu au départ44.» Il semble donc difficile de suivre la représentante de la diplomatie de l’UE, Catherine Ashton, lorsqu’elle déclare : « le lancement de cette opération démontre la volonté de l’UE de participer pleinement aux efforts internationaux pour rétablir la stabilité et la sécurité à Bangui et dans l’ensemble de la République centrafricaine45.» On n’ose imaginer ce qu’il en serait si l’UE n’avait pas la volonté de “participer pleinement“ !
Paris et Berlin semblent en avoir conscience, du moins à lire la tribune commune publiée dans Le Monde et la Frankfurter Allgemeine Zeitung, le 2 avril 2014, par les ministres de la Défense allemande, Ursula von der Leyen, et français, Jean-Yves Le Drian. Le couple franco-allemand, moteur de la construction européenne, paraît décidé à provoquer un sursaut lorsqu’ils écrivent : « en situation de crise, l’engagement de moyens militaires ne remplace certainement pas les solutions politiques, mais il contribue à stabiliser des États fragiles, à protéger les populations, et, au final, à créer ainsi les conditions essentielles pour reconstruire et démocratiser un pays46.»

Pendant que ces atermoiements perdurent, la violence et l’instabilité persistent en RCA…

 

Patrice Gourdin, professeur de géopolitique à l’Ecole de l’Air et enseignant à Sciences Po Aix
1. EUFOR est la contraction anglaise pour European Union Force (“Force de l’Union européenne“, en français). Elle sert de nom générique pour désigner certaines opérations militaires menées par des troupes de l’Union européenne mandatées par l’ONU.
2. Le paragraphe 5 de l’article 3 stipule : «  Dans ses relations avec le reste du monde, l’Union affirme et promeut ses valeurs et ses intérêts et contribue à la protection de ses citoyens. Elle contribue à la paix, à la sécurité, au développement durable de la planète, à la solidarité et au respect mutuel entre les peuples, au commerce libre et équitable, à l’élimination de la pauvreté et à la protection des droits de l’homme, en particulier ceux de l’enfant, ainsi qu’au strict respect et au développement du droit international, notamment au respect des principes de la charte des Nations unies. »
3. Traité de Lisbonne, Article 42, paragraphe 1.
4. Une Europe sûre dans un monde meilleur. Stratégie européenne de sécurité, Bruxelles, 12 décembre 2003.
URL : http://consilium.europa.eu/uedocs/cmsUpload/031208ESSIIFR.pdf
5. Rapport sur la mise en œuvre de la stratégie européenne de sécurité. Assurer la sécurité dans un monde en mutation, Bruxelles, 11 décembre 2008,
URL : http://www.consilium.europa.eu/ueDocs/cms_Data/docs/pressdata/FR/reports/104632.pdf
6. Une Europe sûre…, op. cit. Souligné par nous.
7. Cf. Patrice Gourdin, « L’Union européenne et le conflit malien », Études Géostratégiques, 30 avril 2013.
URL : https://etudesgeostrategiques.com/2013/04/30/lunion-europeenne-et-le-conflit-malien/
8. Dans le prolongement du premier sommet Afrique-Union européenne qui s’était tenu au Caire en 2000, l’Union européenne conclut en décembre 2007 un « Partenariat stratégique » avec le continent, représenté par l’Union africaine.
« Les quatre principaux objectifs du présent partenariat stratégique à long terme sont les suivants :
i) Renforcer le partenariat politique Afrique-UE […]
ii) Renforcer et promouvoir la paix, la sécurité, la gouvernance démocratique et les droits de l’homme, les libertés fondamentales, l’égalité entre les femmes et les hommes, un développement économique durable, y compris l’industrialisation, ainsi que l’intégration régionale et continentale en Afrique[…]
iii) Coopérer pour promouvoir et soutenir un système de multilatéralisme efficace […]
iv) […] habiliter les acteurs non étatiques à jouer un rôle actif dans les processus de développement, de consolidation de la démocratie, de prévention des conflits et de reconstruction après un conflit […] »
URL : http://www.africa-eu-partnership.org/sites/default/files/documents/02-eas2007_joint_strategy_fr.pdf
L’UE a décidé en 2004 de créer la “facilité de soutien à la paix pour l’Afrique“ (APF : African Peace Facility), devenue l’instrument principal de mise en œuvre du partenariat Afrique-UE pour la paix et la sécurité. L’APF associe le financement à court terme de mesures de résolution de crise à un soutien à plus long terme du renforcement des capacités africaines en matière de paix et de sécurité. L’APF soutient l’Union africaine et les organisations régionales africaines qui ont un mandat dans les domaines de la paix et de la sécurité. Ses activités se divisent entre trois catégories : le soutien financier des opérations de soutien à la paix menées sous commandement africain ; la mise en œuvre de l’“architecture africaine de paix et de sécurité“ voulue par l’Union africaine ; et le renforcement du dialogue politique sur les défis à relever en matière de paix et de sécurité.
9. Fiche d’information la Commission européenne, 25 mars 2014.
URL : http://ec.europa.eu/echo/files/aid/countries/factsheets/car_fr.pdf
10. Communiqué final, 3 avril 2014
URL : http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/fr/ec/142101.pdf
11. Le Conseil de sécurité de l’ONU, par la résolution 2121 du 10 octobre 2013, approuva sur le principe la décision prise par l’Union africaine de déployer en RCA une nouvelle opération de soutien à la paix appuyée sur des contingents africains (3 600 hommes de la Communauté économique des États d’Afrique centrale-CÉÉAC) : la Mission internationale de soutien à la Centrafrique (MISCA). Alors que la situation s’était gravement détériorée et que la crise risquait de déstabiliser la région, le Conseil de sécurité de l’ONU adopta la résolution 2127, le 5 décembre 2013. Placé sous Chapitre VII (celui qui autorise le recours à la coercition), le texte préconise une solution politique, mais autorise l’appui de la France au déploiement de la MISCA, qui prit le relais de la Mission de consolidation de la paix en République Centrafricaine (MICOPAX), le 19 décembre 2013.
12. « Le Conseil européen est composé des chefs d’État ou de gouvernement des États membres, ainsi que de son président et du président de la Commission. Le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité participe à ses travaux. » Traité de Lisbonne, Article 15, paragraphe 2.
13. « […] La politique étrangère et de sécurité commune est soumise à des règles et procédures spécifiques.
Elle est définie et mise en œuvre par le Conseil européen et le Conseil, qui statuent à l’unanimité, sauf dans les cas où les traités en disposent autrement […] » Ibidem, Article 24, paragraphe 1.
14. http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/fr/ec/140267.pdf
15. Traité de Lisbonne, Article 27, paragraphe 1.
16. Ibidem, Article 25.
17. Ibidem, Article 22.
18. Ibidem, Article 26.
19. Ibidem.
20. « Le Conseil est composé d’un représentant de chaque État membre au niveau ministériel, habilité à engager le gouvernement de l’État membre qu’il représente et à exercer le droit de vote.» Ibidem. Article 15, paragraphe 2.
21. Ibidem, Article 32.
22. Ibidem, Article 28.
23. http://www.eu-un.europa.eu/articles/fr/article_14486_fr.htm
24. Ibidem.
25. Ibidem.
26. Ibidem.
27. Ibidem.
28. Ibidem.
29. Ibidem.
30. Ibidem.
31. Traité de Lisbonne, Article 21.
32. Traité de Lisbonne, Article 42, Paragraphe 1.
33. Ibidem, Paragraphe 3.
34. Ibidem, Article 43, Paragraphe 1.
35. Ibidem, Article 21.
36. Ibidem.
37. Décision 2014/73/PESC du Conseil du 10 février 2014 relative à opération militaire de l’Union européenne en République centrafricaine (EUFOR RCA)
URL : http://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=OJ:L:2014:040:0059:0062:FR:PDF
38. http://eeas.europa.eu/statements/docs/2014/140117_03_en.pdf
39. http://basedoc.diplomatie.gouv.fr/vues/Kiosque/FranceDiplomatie/kiosque.php?fichier=bafr2014-03-14.html#Chapitre1
40. http://www.un.org/News/fr-press/docs/2014/SGSM15724.doc.htm
41. http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/FR/foraff/142050.pdf
42. Nathalie GUIBERT, « La Géorgie, plus gros contingent des forces européennes en RCA », Le Monde, 2 avril 2014.
43. Ibidem. Souligné par nous.
44. Ibidem.
45. http://www.consilium.europa.eu/uedocs/cms_data/docs/pressdata/FR/foraff/142050.pdf
46. « Il est de notre intérêt que l’Afrique se développe pacifiquement », Le Monde, 2 avril 2014.

 

CENTRAFRIQUE : LA FABRICATION D’UN “CHOC DES CIVILISATIONS“ ?

26 Jan

Lorsque, menacé par un soulèvement armé, François Bozizé tenta, en décembre 2012, de sauver son siège de président de la République centrafricaine-RCA, il intégra dans son argumentaire une représentation géopolitique inusitée jusqu’alors dans son pays : la nature supposée confessionnelle du conflit. Les communautés chrétiennes auraient été menacées par les musulmans. Les spécialistes de la région rejetèrent cet “argument“ comme inepte, l’appartenance religieuse des composantes de la population n’ayant pas, jusqu’alors[1], provoqué d’affrontements notables. Les Centrafricains n’étaient par conséquent pas censés se mobiliser et se battre sur des critères religieux.

Un an plus tard, le pays se trouve pourtant en proie à de sanglants affrontements intercommunautaires à tonalité religieuse. Comment expliquer une telle évolution, dans un laps de temps si bref ? Nous observons ici en temps réel la mise en mouvement d’un mécanisme d’instrumentalisation des différences confessionnelles. Alors que chrétiens et musulmans coexistaient pacifiquement en dépit de certaines difficultés, la crise entretenue par la politique de François Bozizé et la rébellion armée qui en résulta, firent plonger, en 2012, le pays dans la guerre civile. L’absence de solution rapide et globale aux maux dont souffre depuis longtemps la RCA avait provoqué la montée des tensions puis des haines intercommunautaires. Elles atteignirent un paroxysme le 5 décembre 2013 et désormais la communauté internationale s’émeut devant l’éventualité d’un “génocide“. 

 

I – POURQUOI IL N’Y A PAS (ENCORE ?) DE NATION CENTRAFRICAINE.

La population centrafricaine se répartit entre plusieurs dizaines d’ethnies aux effectifs très variables : les Gbaya dépassent le million alors que les Pygmées Aka et Babinga ne sont plus que quelques milliers. Même si l’histoire des relations entre ces groupes comporte des épisodes conflictuels, ceux qui connaissaient la région n’avaient pas mentionné de tensions profondes, encore moins de haines interethniques. Après l’indépendance, ce type de clivage fut suscité et instrumentalisé une seule fois, à l’initiative du président Ange-Félix Patassé (1993-2003). Entamé avec les mutineries de 1996-1997, il connut son paroxysme en 2001 avec le massacre des Yakoma, consécutif à la tentative de coup d’État imputée à l’un des leurs, le général Kolingba. Dans la mesure où les raisons profondes étaient politiques, le clivage ethnique semble s’être ensuite résorbé.

Les Centrafricains parlent une soixantaine de langues différentes. L’État a choisi le bilinguisme officiel : français et sango. Perçu comme le langage du pouvoir et de l’autorité, l’idiome de l’ancien colonisateur est réputé n’être maîtrisé que pas une minorité d’habitants. Le sango, quant à lui, est d’usage quotidien et général. L’arabe, en revanche, demeure marginal. Il sert de repoussoir dans la crise actuelle et ses locuteurs sont stigmatisés par une partie de la population. 

Celle-ci affiche des croyances diverses au sujet desquelles les estimations varient. Les chiffres officiels font état d’environ 10% d’animistes, 10% de musulmans et 80% de chrétiens (autour de 51% de protestants et de 29% de catholiques). L’ONU estime qu’il y aurait en fait 35% d’animistes, 25% de catholiques, 25% de protestants et 15% de musulmans. Une boutade a cours à Bangui : «En Centrafrique, il y a 70% de chrétiens, 30% de musulmans et 100% d’animistes[2]». Dans un pays où, jusqu’en 2012, les populations ont vécu mélangées dans les mêmes quartiers et les mêmes villages, le marqueur religieux semble flou : «  les religions “importées“ jouent avant tout un rôle de vernis social. D’ailleurs, les mariages entre chrétiens et musulmans sont fréquents, les chrétiens n’ont pas peur de s’afficher polygames, ni les musulmans de boire de l’alcool en public[3]. » Ce tableau n’incite pas à envisager des affrontements interconfessionnels. Mais n’avait-on pas tendance à idéaliser la situation ? « En réalité, derrière l’harmonie apparente entre les religions, il y a depuis longtemps un vrai mépris et une marginalisation à l’égard des musulmans qui ne pouvaient jamais accéder à la haute fonction publique, ni même à certains diplômes ». Notons que celui qui dénonçait cette situation était un proche du gouvernement Djotodia, lui-même musulman[4]. Difficile de faire la part entre la vérité et l’assertion visant à dédouaner la Séléka. Peut-être un mélange des deux, à écouter Nicolas Guerekoyame-Gbangou, chef de l’Église protestante centrafricaine. Il explique : « Ces musulmans ont pris le pays et le pouvoir dans un esprit de vengeance, car le Nord-Est a toujours été oublié. On leur refusait même des cartes d’identité au motif qu’ils étaient “étrangers”. Mais on leur dit aussi, au Soudan et au Tchad, qu’ils sont “étrangers”. Ils avaient raison de réclamer leurs droits[5].» En somme, les racines du mal sont de nature sociale, économique, politique, mais pas religieuse.

Comme dans nombre de pays non-industrialisés, les habitants tentent de tirer au mieux parti des ressources disponibles et de pallier les manques. Il en résulte divers modes de vie : agriculteurs ou commerçants sédentaires, pasteurs ou marchands nomades, notamment. La plupart des communautés sont plus ou moins spécialisées dans certaines activités.  Donc, telle ethnie et/ou telle confession est/sont associée(s) à telle ou telle activité. Cela s’accompagne de conditions économiques, de niveaux d’éducation et des degrés d’intégration politique variables. Ces facteurs génèrent autant de complémentarités suscitant des rapprochements, que de tensions susceptibles de dégénérer en affrontements. Là encore, l’appartenance religieuse ne semble ni prégnante ni déterminante.

 

Durant des siècles, le nord et l’est furent soumis à la traite esclavagiste arabe. Les populations subirent en outre les guerres incessantes que se livraient les petites entités politiques fondées par des trafiquants, issus de clans locaux et convertis à l’islam. L’intégration de la région à la traite européenne, ainsi que les captures pour les “besoins“ locaux (ceux des éleveurs musulmans Peuls, notamment), firent que la majeure partie des populations non-musulmanes de l’actuelle Centrafrique eurent à souffrir de l’esclavage. Cette douleur demeure présente dans la mémoire de chaque groupe et, de ce fait, les “nordistes“ musulmans ne sont guère appréciés. La géographie humaine du pays reste marquée par cette histoire : l’est et le nord-est (40% du territoire) sont pratiquement vides alors que 90% des habitants occupent le centre et l’ouest du pays, refuge relatif jusqu’au xviiie siècle.

À compter de cette époque, l’intégration à la traite esclavagiste atlantique fit que plus aucune région n’offrait de sécurité. Des piroguiers Bobangui du Mbomou (affluent de l’Oubangui) servaient d’intermédiaires. Certains préjugés négatifs envers les populations résidant dans la région du fleuve remontent à cette pratique. Mais la différenciation entre “peuples de la savane“ et “gens du fleuve“, tient à d’autres éléments. Les premiers, Gbaya, Banda, Mandja (respectivement 29%, 23% et 20% de la population), auxquels il faut notamment ajouter les Sara et les Mboum, affichent fièrement leurs traditions paysannes, ainsi que guerrières, dans le cas des Gbaya, Banda et Sara. Quant à eux, les “gens du fleuve“, principalement Banziri, Mbaka, Zandé, Sango, Yakoma (5% de la population), tiennent ceux de l’intérieur pour des rustres et sont réputés mieux éduqués. Parmi eux, outre des paysans, se trouvent des commerçants et des pêcheurs, ainsi que des cadres civils et militaires. Les Yakoma étaient des combattants appréciés. Les interrelations mêlèrent rivalités pour le contrôle des ressources, en particulier les axes commerciaux fluviaux, et entente fondées sur des complémentarités économiques.

    La colonisation, par le biais du travail forcé et des cultures imposées perturba les productions traditionnelles, dans une proportion variable selon les époques et les zones. L’impact différa donc selon les populations concernées. Les administrateurs français tendirent à favoriser les groupes se livrant au commerce (comme les Haoussa) et à l’élevage (comme les Peuls Mbororo). Ceux-ci avaient mauvaise réputation parce qu’ils faisaient le jeu de la puissance coloniale. Aucune haine interethnique ou interreligieuse ne fut alors signalée, exception faite de celle opposant Mbororo et Gbaya. Les premiers furent installés dans les pâturages de l’ouest (savanes de Bouar) par les Français après la révolte de 1928-1931, afin que la population dispose de meilleures ressources alimentaires. Mais les seconds les accusèrent de spolier leurs terres avec la complicité de la France. Il ne ressort aujourd’hui aucun contentieux apparent relatif à l’attitude des tenants de telle ou telle confession vis-à-vis colonisateur. Et si ressentiment il y avait, ce serait alors à la suite de différends de nature économique à l’origine.

Intégré par la France à la colonie d’Oubangui-Chari, l’angle nord-est du pays (préfecture de la Vakaga – 50 000 km2, capitale : Birao) subit des conditions naturelles difficiles. Situé en zone pré-sahélienne, dans une savane aride, cette région est isolée du reste du pays. D’une part car les pluies la coupent de Bangui sept mois par an, d’autre part parce qu’elle s’inscrit depuis toujours dans l’orbite d’Abéché (au Tchad actuel) et/ou de Nyala (dans le sud du Darfour). Marge géographique, la région est également une marge culturelle,  du fait de l’appartenance de ses habitants à l’islam et du passé esclavagiste de ceux-ci. En conséquence (et comme c’était déjà le cas durant la période coloniale), depuis l’indépendance, elle se trouve tenue à l’écart par l’autorité centrale qui ne consent pour elle pratiquement aucun effort en matière d’administration et d’infrastructures. Bokassa en fit même une zone d’exil intérieur en y déportant ses opposants dans un camp de travail forcé situé vers Birao. Même si ce sous-équipement n’a rien d’exceptionnel, puisqu’il affecte l’ensemble du pays, le phénomène s’avère plus marqué au nord-est que dans n’importe quelle autre région de la RCA. Cela pérennise le ressentiment contre les “sudistes“, les particularismes “nordistes“ et le tropisme sahélien des populations Youlou, Goula, Rounga et Kara. Ceci contribue à en faire une “zone grise“, parcourue par des groupes armés qui entretiennent une insécurité permanente et accroissent l’hostilité des “sudistes“, nourrie par la mémoire des razzias esclavagistes. Ainsi se perpétuent la marginalisation de la région et la frustration de ses habitants.

 

La RCA est l’un des pays les plus pauvres du monde (PIB  2012 : 2 170 000 000 $, soit 446 $ par habitant et par an) : son indice de développement humain-IDH est de 0,352, ce qui la classe au 180e rang sur 187 pays évalués, 82% de la population dispose de moins de 2 $ par jour. La RCA est l’un des rares pays où la population rurale (68%) demeure largement supérieure à la population urbaine (38%, principalement concentrés à Bangui, la capitale, qui dépasse le million d’habitants). Le montant dérisoire des dépenses estimées de santé (4,3% du PIB) et d’éducation (1,2% du PIB) contribue à expliquer la détresse dans laquelle est maintenu ce peuple. La majeure partie de la population demeure, en 2014, dans une situation peu enviable. 40% des habitants ont moins de 15 ans, la RCA affiche l’un des taux mortalité infantile les plus élevés au monde (101‰) et une espérance de vie limitée à 46 ans pour les hommes et 49 ans pour les femmes. Les récents troubles ont aggravé l’insécurité : plus d’un million de  personnes ont été contraintes de se déplacer, plusieurs dizaines de milliers ont fui dans les pays limitrophes, la pénurie alimentaire menace ou sévit déjà, selon les endroits.

Le délabrement des services publics, la corruption, l’instabilité politique et les soulèvements armés pérennisent le sous-investissement. Ni les dirigeants autoritaires, ni les présidents “élus“ n’ont voulu, su et/ou pu remédier à cet état de choses. Des coteries se succèdent au pouvoir et, négligeant l’amélioration du sort de la population, se livrent à une prédation d’autant plus massive qu’elle est à durée limitée. Toutes les composantes de la population en furent et/ou en sont affectées. Par conséquent, l’appartenance religieuse ne joue pas de rôle notable dans la répartition de la misère.

 

D’emblée livrée aux mains de dirigeants pudiquement qualifiés d’“autoritaires“, la RCA ne connut pas la démocratie. Lorsqu’elle adopta le multipartisme, en 1991, ce fut sous la pression de la France, dans le cadre de la “Paristroïka“ impulsée par Mitterrand, officiellement pour dissiper les miasmes de la Françafrique. Faute de culture démocratique la greffe ne prit pas : prolifération des partis, organisations fondées sur une base ethnique, fraude électorale, persistance de la malgouvernance, autant de déviances qui convainquirent rapidement une partie de la population que les élections ne changeraient rien. Les uns se réfugièrent dans l’abstention, les autres ne se résignèrent pas. Aussi, depuis 1996, une partie des Centrafricains voient-ils dans le recours à la violence armée le seul moyen d’améliorer leur sort. De dictature en pseudo-démocratie, le pays vit une instabilité politique chronique[6] (9 dirigeants, 5 prises de pouvoir par la force depuis 1960) pimentée de corruption et à plusieurs reprises endeuillée par des affrontements sanglants.

Porté au pouvoir par le Tchad en 2003, avec la bénédiction de la France, le président Bozizé ne résolut pas les problèmes du pays. Il se révéla indigne de sa charge et la majeure partie de son peuple continua à souffrir d’une misère largement provoquée par la malgouvernance chronique du pays. Affichant la volonté de forger enfin l’unité nationale, François Bozizé, à l’issue du coup d’État de 2003, avait promis une représentation équitable de toutes les composantes de la population. Il s’était également engagé à développer le nord du pays pour mettre fin à sa marginalisation, notamment en y créant des services sociaux et en y instaurant une réelle sécurité. Il n’en fit rien. Il agit en despote népotique, en prévaricateur et en maquignon. Par voie de conséquence, soulèvements et accords de sortie de crise se succédèrent durant ses dix ans de règne. Ces troubles récurrents illustrent l’inapplication des engagements. Le 23 janvier 2011 à l’issue de scrutins contestables, François Bozizé fut réélu président tandis que son parti conservait la prépondérance à l’Assemblée nationale. L’opposition légaliste s’estima flouée, mais le président la divisa en constituant un prétendu gouvernement d’union nationale le 22 avril 2011.

Ce fut initialement pour obtenir l’application des accords de pacification de 2007 et 2008, en particulier des clauses de réinsertion prévues en faveur des anciens miliciens, que les troubles reprirent. En août 2012, plusieurs groupesse fédérèrent au sein de la Séléka (“Union“, en sango). Ils déclenchèrent les hostilités le 10 décembre 2012 (occupation de la ville de Ndélé) et opérèrent une progression fulgurante face à l’insignifiante armée régulière (Forces armées centrafricaines-FACA). Ils prirent en gage plusieurs centres producteurs de matières premières rémunératrices (Ndassima, ville aurifère ; Bria, ville diamantifère, par exemple) et menacèrent Bangui.

Sous l’impulsion des États voisins, inquiets des risques de contagion régionale, un énième accord de sortie de crise fut signé le 11 janvier 2013, à Libreville. Il déboucha sur la formation, le 17 janvier 2013, d’un gouvernement dirigé par l’un des principaux chefs de l’opposition légaliste, Nicolas Tiangaye. Mais le président, surnommé par ses adversaires “le magicien Boz“, essaya de réarmer son camp et tenta de conserver la main en manipulant les hommes et en contournant ou ignorant l’accord de Libreville. Cette nouvelle séquence d’intrigues politiciennes s’acheva sur un échec. Une partie de la Séléka reprit les armes pour le chasser du pouvoir. La manœuvre fut d’autant plus aisée que certains politiciens centrafricains se rallièrent aux insurgés : Nicolas Tiangaye, chef du gouvernement, avocat, ancien militant des droits de l’Homme, Martin Ziguélé, ancien Premier ministre (2001-2003) de Patassé, et Alexandre Nguendet, ancien proche du général Kolingba[7].

Après plusieurs mois de guerre civile, l’un des chefs rebelles, Michel Djotodia s’autoproclama président le 24 mars 2013. Il s’octroya le ministère de la Défense et entendait gouverner par ordonnances jusqu’en 2016. La continuité dans les errements semblait garantie. La communauté internationale s’en émut et, pour sauver les apparences, le 13 avril 2013, Michel Djotodia, unique candidat, fut “élu“ par acclamation (donc sans vote !) président de la République lors de la première session du Conseil national de transition, formé par toutes les composantes politiques du pays : Séléka, opposition légale au président déchu, partisans de l’ancien régime, anciens rebelles et personnalités de la société civile. La césure confessionnelle ne transparaissait pas explicitement dans ce kaléidoscope.

 

Fin 2012, le régime avait perdu la popularité indiscutable qui avait été la sienne durant les premières années. Mais les Centrafricains en général et les Banguissois en particulier, conservaient un très mauvais souvenir des exactions commises par les soldats tchadiens (et musulmans) qui avaient appuyé la marche triomphale de François Bozizé vers la capitale en 2003. Aussi, la majorité des combattants de la Séléka étant des musulmans et une partie d’entre eux étant tchadiens, le président en difficulté tenta-t-il de jouer sur la peur de ses concitoyens. Après la chute de Bambari, le 23 décembre 2012, il appela les jeunes désœuvrés des quartiers périphériques de Bangui à former des milices d’autodéfense pour empêcher l’infiltration des rebelles dans la ville. Un habitant témoignait alors : les groupes d’autodéfense « ne font pas la différence entre les rebelles musulmans et les musulmans tout court[8]. » Ces derniers étaient pris à partie : « On nous traite de Tchadiens, ils nous disent qu’ils nous couperont la tête si les rebelles approchent de Bangui[9]. » Cela était sans précédent : « Jamais nous n’avons rien entendu de tel jusqu’à présent[10]. » Des vols et des exactions commencèrent à se produire, même si ce qui restait d’autorités prétendaient le contraire. Le principal opposant,  Martin Ziguelé, dénonça ces pratiques comme destinées à masquer les fautes du régime et à désigner des boucs émissaires.

À Bangui vit, la plupart du temps depuis plusieurs générations, une forte minorité musulmane. Certains de ses membres viennent du Sénégal ou de Mauritanie ; beaucoup sont originaires du Tchad mais intégrés. Toutefois, le président Bozizé affirmait à ses partisans que tous ces musulmans étaient potentiellement des complices des insurgés. Oumar Kobine, le chef de la communauté musulmane de Centrafrique reconnaissait : « Ici, nous avons toujours eu des problèmes », mais il notait une tonalité inédite  dans les propos officiels : « le pouvoir donne à cette crise une coloration de guerre de religion[11]. » Chef de la Coalition citoyenne d’opposition aux rébellions armées, Lévi Yakété, un proche du président Bozizé, affirmait : « La rébellion est pleine d’étrangers du Soudan ou du Tchad, c’est l’islamisme qui est derrière tout ça[12]. » Accusations que reprenait le ministre de l’Administration du territoire, le pasteur Josué Binoua : « Les rebelles sont équipés par les wahhabites[13]. » Aucune preuve ne venait étayer ces assertions. De plus, il semble que le pouvoir usait d’éléments de langage à destination externe : en évoquant le terrorisme d’essence wahhabite, il espérait provoquer l’intervention occidentale jusqu’alors sollicitée en vain. Cette théorie du complot islamiste contre la RCA était défendue par le président lui-même : «  des étrangers terroristes agressent le pouvoir centrafricain. […] Il y a des djandjawids [milice sanguinaire qui sévit au Darfour], des gens qui ne parlent ni sango ni français parmi eux. Des gens qui viendraient même au-delà des frontières des pays limitrophes[14]. » En parfait pompier pyromane, il feignait la consternation et la prudence : « Je ne voudrais pas avancer des choses à la légère mais il y a un risque de querelles religieuses dans ce qui se dessine derrière la Séléka[15].» Alors même qu’il allait perdre le pouvoir du fait de son impéritie, il stigmatisait encore ses adversaires, leur imputant la responsabilité d’un éventuel affrontement religieux : « Ce risque existe, je ne le nie pas. Mais c’est la Séléka qui a créé ce problème en pillant les lieux de culte[16]. »

 

Le facteur religieux ne s’avéra alors guère clivant. L’ex-président Bozizé avait échoué, fin 2012-début 2013, à mobiliser une part de la population derrière lui en invoquant la foi musulmane de la majeure partie des rebelles qui l’affrontaient. Mais, à la lumière des événements qui suivirent, il pourrait bien s’être agi seulement d’une apparence.

 

II – LE TOURNANT DE 2013

Aux yeux de beaucoup de Centrafricains, la Séléka, composée de minorités ethniques et religieuses ainsi que d’étrangers, n’était en aucun cas une armée de libération. Le comportement de ses combattants les conforta dans cette opinion. Dès le 23 avril 2013, les trois évêques du diocèse de Bangui demandaient au président Djotodia[17] de condamner les méfaits de la Séléka et de rétablir l’État de droit. La lettre, intitulée « Plus jamais ça… Non à l’impunité »! », rompait le silence sur le fait que les soldats de la Séléka s’en prenaient systématiquement et uniquement aux populations chrétiennes. Et de mentionner : le vol systématique des véhicules, la profanation des édifices et des objets religieux, le saccage des radios catholiques à Bambari et à Bossangoa, la perturbation des célébrations liturgiques, l’agression physique de prêtres, religieux et religieuses (y compris l’évêque de Bambari). Les évêques terminaient en exigeant du président « réparation pour tous les biens de l’Église volés, pillés, saccagés ou vandalisés ».

 

L’accession au pouvoir de membres de la communauté musulmane, ainsi que les liens établis par la Séléka avec des pays musulmans (Soudan, Maroc ou Qatar, notamment) suscitèrent des interrogations et fournirent des arguments à ceux qui tentaient d’entretenir les tensions internes, comme à ceux qui s’en effrayaient. Des États voisins chrétiens, comme le Sud Soudan, l’Ouganda et le Congo Brazzaville s’inquiétèrent du risque d’une montée des fondamentalismes dans la région. L’influent président tchadien, Idriss Déby, insista, publiquement dès le 14 mai 2013, auprès de son “protégé “, Michel Djotodia, sur « la nécessité de préserver le caractère laïc de l’État centrafricain et la coexistence pacifique entre les communautés[18] ». Or, cela dépendait au moins en partie de la capacité des nouveaux dirigeants de restaurer la loi et l’ordre face aux miliciens se réclamant de la Séléka et qui affirmaient n’avoir pas perçu leur solde. À Bangui et dans le reste du pays, les violences et les pillages (qui semblent avoir le plus souvent épargné la communauté musulmane) développèrent un sentiment de rejet et de haine à l’encontre de ceux qui étaient perçus comme des “combattants musulmans“.  

Or, tel un docteur Frankenstein des tropiques, le président Djotodia ne parvenait plus à contrôler le conglomérat de bandes armées (plusieurs milliers d’hommes) qui l’avaient mené jusqu’à Bangui et faisaient régner la terreur dans le pays au nom de la Séléka[19]. Ces forces étaient hétéroclites : outre les factions de Michel Djotodia et de ses alliés, on trouvait des bandits de grand chemin, des voyous de Bangui ainsi que des seigneurs de guerre centrafricains, tchadiens et soudanais. Le cantonnement des premières, sous contrôle international, fut tenté à partir de mai 2013, sans grand succès ; quant aux autres, ils n’avaient nul intérêt à mettre fin au chaos dont ils profitaient. Les provinces se trouvèrent livrées à leur merci, car, comme le démontrent les appels (16 avril et 8 mai 2013, notamment) sans effet de Nicolas Tiangaye à «  l’appui de […] la Fomac et la France, en tant que forces impartiales, pour la conduite des opérations de sécurisation de la ville de Bangui et toutes les régions de notre pays[20] », l’État était absent et la communauté internationale peu désireuse d’intervenir. Fin août 2013, l’archevêque de Bangui dénonçait la persistance de l’insécurité, dans la capitale comme en province[21]. Dans le même temps, le secrétaire général adjoint de l’ONU pour les droits de l’Homme, Ivan Simonovic, déclarait : « La sécurité est pratiquement inexistante, il n’y a pas de police, pas de système judiciaire ni de services sociaux[22] ».

     Selon les termes de l’accord signé à N’Djaména en avril 2013, le pouvoir « de fait » de Michel Djotodia ne devait pas excéder dix-huit mois, laps de temps imparti à une transition démocratique. La Séléka accapara le gouvernement dit d’“union nationale“, formé le 13 juin 2013 par Nicolas Tiangaye. Elle détenait les ministères des Mines, des Eaux et Forêts, de la Sécurité, et le président Djotodia s’était attribué le ministère de la Défense. Les rebelles contrôlaient ainsi les organes sécuritaires et les ressources du pays. Scénario idéal pour une prédation générale… qui ne manqua pas de se produire.

Cet état de choses suscita une réaction violente, attisée par les partisans de l’ex-président Bozizé. Un mouvement anti-Séléka apparut à partir de l’été 2013 : des groupes d’autodéfense chrétiens, les “anti-balaka“ (“anti-machette“, en sango). Ces groupes avaient déjà été formés ponctuellement par François Bozizé, notamment pour lutter contre les “coupeurs de route “, puis pour tenter d’enrayer l’offensive de la Séléka fin 2012. Ils reçurent le renfort de déserteurs de l’armée restés fidèles à l’ancien président, ainsi que de délinquants, Le pays s’enfonça dans le cycle infernal des exactions, des résistances armées et des représailles. À Bangui comme dans le reste du pays, les violences prirent alors une tournure confessionnelle. Les rebelles pro-Bozizé s’attaquèrent aux musulmans et aux mosquées. Les expéditions “punitives“ menées par les hommes se réclamant de la Séléka épargnaient les musulmans, considérés à tort ou à raison par les deux camps comme des fidèles du régime Djotodia. Un missionnaire italien s’inquiétait déjà de « l’écart qui s’[était] développé entre la communauté musulmane et les autres. » D’après lui, «  il faudra[it] beaucoup de temps pour reconstruire [le pays], mais beaucoup plus de temps pour créer une coexistence pacifique…[23]» Le président de la République française commença à sonner le tocsin, sans grand écho, même après son intervention à la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies, le 24 septembre : « Je veux lancer maintenant un cri d’alerte […] L’alerte concerne la Centrafrique, petit pays ravagé depuis trop d’années par des coups d’États et des conflits. Aujourd’hui, c’est le chaos qui s’est installé. Les populations civiles une fois encore en sont les victimes. Nous devons mettre un terme à ces exactions qui prennent d’ailleurs aussi une forme confessionnelle.»

Les affrontements s’étaient multipliés au cours de ce mois de septembre 2013 – notamment à Bossangoa et alentour le 10 et les jours suivants – et suscitèrent un début d’émotion internationale. Un journaliste tchadien dénonça l’instrumentalisation en cours : «  Depuis le départ forcé du dictateur centrafricain François Bozizé, une classe politique en mal de légitimité s’est trouvé un terreau fertile : l’exacerbation des sentiments xénophobes à l’égard des Tchadiens, des Soudanais ou de toute personne de confession musulmane. Cette montée de l’hostilité à l’égard des étrangers et des Centrafricains musulmans est essentiellement motivée par une volonté macabre de rallier l’autre partie des Centrafricains à sa cause. Ces accusations sur les nationalités, la culture, la religion et les idéologies comportent tous les risques de reproduire la crise ivoirienne, avec son [concept d’] “ivoirité” [définition de l’identité ivoirienne qui a conduit à une décennie de violence]. Pour ce cas d’espèce, la “centrafricanité”[24].» Kristalina Georgieva, commissaire européenne chargée de la coopération internationale, de l’aide humanitaire et de la réaction aux crises, abondait dans le même sens : «  Les évènements observés ces dernières semaines dans le nord-ouest, en particulier à Bossangoa, sont particulièrement inquiétants : des violences à connotations religieuses y ont eu lieu, entre chrétiens et musulmans. C’est une première dans ce pays et c’est extrêmement dangereux car une fois enclenchée, une telle spirale peut se poursuivre sur des générations. Nous devons stopper cela maintenant[25]. »

Sous la pression internationale, le président Djotodia annonça, le 13 septembre 2013, la dissolution de la Séléka, mais les combattants poursuivirent impunément leurs méfaits. Pouvait-il en être autrement alors que la responsabilité de la sécurité incombait à Josué Binoua et au “général “ Moussa Asimeh. Le premier, nouvellement nommé ministre de la Sécurité n’était autre que ce pasteur qui occupait les mêmes fonctions à la fin de l’ère Bozizé et attisait alors la haine contre… les musulmans. Quant au second, il s’agirait d’un chef de guerre djandjawid, présenté comme l’ordonnateur en chef à Bangui d’exactions dont il semble s’être précédemment rendu coupable au Darfour. Quant au “général“ Noureddine Adam, qui dirigeait le Comité extraordinaire de défense des acquis démocratiques (Cedad), la police politique du nouveau régime, il était sorti de l’anonymat du fait de ses activités de tortionnaire et de l’autorité qu’on lui prêtait sur l’ensemble des milices ex-Séléka sévissant à Bangui[26]. Quant au président Djotodia, qui se prétendait impuissant face au « siphonage » de tous les “biens“ matériels de la RCA vers ses voisins du nord (Soudan, Tchad), face à ce « pillage d’anthologie » pour reprendre l’excellente formule du journaliste François Soudan, comment pouvait-il expliquer que sa ville natale, une « petite localité de la Vakaga, non loin de la frontière tchadienne, Boromata, où l’on circulait hier à dos d’âne, [fût] ainsi devenue une bourgade prospère où 4×4, motos, Thuraya, matériel hi-fi et groupes électrogènes, tout droit issus du grand déménagement de Bangui, s’ach[etai]ent et se vend[ai]ent au marché central[27] » ? « Le président, qui a[vait] confié à son neveu le ministère des Mines, du Pétrole et de l’Énergie, port[ait] également une attention toute particulière au gisement pétrolier du lac Mamoun, à quelques encablures de son village natal de Boromata [28]

 

Déçue par les pratiques de son ex-favori, la France, puissance tutélaire de la RCA depuis l’indépendance, ne nourrissait plus de sympathie pour le président Bozizé. Par surcroît, elle était engagée, depuis le quinquennat de Nicolas Sarkozy (2007-2012), dans une révision de sa politique africaine. Ainsi, les relations avec Bangui sont-elles régies depuis avril 2010 par un “accord de partenariat de défense“[29], qui ne prévoit plus la possibilité pour l’armée française d’intervenir en cas de conflit intérieur. Aussi l’appel au secours du président contesté, en décembre 2012, s’était-il heurté à un refus catégorique. Paris s’était limité à déployer quelques centaines d’hommes dans l’éventualité d’une évacuation des ressortissants français : «  Si nous sommes présents, ce n’est pas pour protéger un régime, c’est pour protéger nos [1 200] ressortissants et nos intérêts et en aucune façon pour intervenir dans les affaires intérieures d’un pays (…). Ce temps-là est terminé[30] », déclarait alors François Hollande. Aussi la Séléka avait-elle pu prendre le contrôle du pays sans se heurter aux forces françaises. Outre le désir de ne plus soutenir inconditionnellement des dictateurs rejetés par une partie de leur peuple, cette abstention résultait de la conviction que, en l’absence de clivages profonds au sein de la population, le processus se déroulerait sans bain de sang généralisé. La nécessité de donner satisfaction au Tchad, alors engagé aux côtés des soldats français combattant au nord du Mali, semble également avoir influencé l’attitude de la France.

Pourtant, au fil des mois, il fallut se rendre à l’évidence : la RCA basculait dans le chaos. Le président de la République française, François Hollande, tira la sonnette d’alarme dès la fin du mois d’août 2013, en prélude à la réunion annuelle ordinaire de l’Assemblée générale des Nations Unies. Le 10 octobre, le Conseil de sécurité adopta la résolution n° 2121, qui chargeait le Secrétaire général de l’ONU de faire des propositions d’action en vue d’une aide adaptée à la situation[31]. Inquiète de la présence de mouvements islamistes, la France envoya son ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, à Bangui le 13 octobre. Un diplomate confiait alors : «  On trouve les Arabes islamistes du Darfour, les djandjawid, des djihadistes qui ont fui le Mali, des combattants de Boko Haram… Beaucoup d’éléments de la Séléka ne parlent qu’arabe. Il y a déjà des régions dans lesquelles la consommation d’alcool et de porc est interdite. On constate que de très nombreuses églises chrétiennes ont été ciblées par les rebelles[32]. » Le voyage ne servit à rien et le 22 novembre, Laurent Fabius s’inquiétait : «La Centrafrique est au bord du génocide». Dans le même temps, des responsables américains évoquaient une situation « prégénocidaire ». Les organisations humanitaires faisaient alors état d’environ 500 000 déplacés, soit plus de 10% de la population du pays, mais estimaient exagéré l’emploi du terme “génocide“, ne décelant pas sur le terrain les signes d’une extermination planifiée.

Devant la gravité de la situation, la France dut se résoudre à intervenir, mais elle n’entendait pas le faire seule et sans mandat. La résolution n° 2127, adoptée à l’unanimité par le Conseil de sécurité, le 5 décembre 2013, autorisa le déploiement d’une force interafricaine, la Mission internationale de soutien à la Centrafrique-MISCA avec l’appui des forces françaises. Aussitôt, Paris déclencha l’opération Sangaris, préparée depuis plusieurs semaines. Le Président de la République expliqua : « En Centrafrique, il y avait urgence. Plus de 600 personnes avaient été tuées en deux jours. Les affrontements confessionnels risquaient de dégénérer en un immense bain de sang et des dizaines de milliers de déplacés erraient et errent encore à travers le pays, privés d’eau et de vivres. C’était donc une tragique crise humanitaire qui s’annonçait avec des femmes et des enfants à l’abandon, victimes de pillages et de violences de toutes sortes. Alors, en tant que chef des armées, j’ai pris la décision d’engager nos soldats en Centrafrique, aux côtés des forces africaines et dans le cadre d’un mandat fixé par le Conseil de sécurité des Nations Unies. La mission que je leur ai confiée est de protéger les populations, de rétablir la paix et de garantir l’accès de l’aide humanitaire[33]

Il s’agit d’une mission de 1 600 hommes pour aider la MISCA (6 000 hommes prévus, mais “à terme“) à sécuriser le pays, désarmer les parties et soutenir un processus de transition politique. Mais le plan initial fut contrarié dès le début par les massacres du 5 décembre 2013. Redoutée par les miliciens ex-Séléka, qui commencèrent alors à refluer vers le nord du pays, l’intervention des forces françaises, conçue et mise en œuvre en fonction du mandat défini par l’ONU, nourrit le ressentiment d’une partie des chrétiens qui la jugèrent trop retenue. « Après un an de tueries, de pillages, nous avons vu venir “Sangaris” comme une armée de libération, raconte R., un Banguissois attablé devant une bière, et dont le discours illustre ce que l’on entend dans la capitale ces dernières semaines. Nous étions prêts à sortir dans les rues fêter le fait que la France venait à notre secours. Le problème est que la Séléka est toujours là, et que certains au sein de la population se joignent aux mouvements armés des deux camps pour tuer et piller. Donc nous, les Banguissois ordinaires prêts à vivre ensemble et en paix, ne sommes pas encore libérés. Nous sommes déçus. Nous souffrons et nous attendons…[34]» Bref, les soldats français gênaient et/ou frustraient l’ensemble des protagonistes, situation qui rappelle les débuts (2002-2005) de l’opération Licorne en Côte-d’Ivoire.

La nécessité de sécuriser en priorité Bangui en s’interposant autant que faire se pouvait entre les communautés, empêcha le déploiement en province, où les exactions, par conséquent, se poursuivirent et s’amplifièrent. « La tournure confessionnelle du conflit a surpris, dans un pays dont Paris pensait connaître les fièvres après plus de trente ans d’interventions françaises. “Nous avons sous-estimé le travail des islamistes dans le pays depuis quelques années“, admettait il y a peu un officiel à Paris[35]. » Sangaris demeurant bloquée dans la capitale, les ex-Séléka gardaient la main sur le pays. Les miliciens contrôlaient toutes les ressources : les péages routiers en provenance des pays voisins, le pétrole au nord, les diamants au centre. Sachant leur temps compté, ils redoublaient de prédation et de représailles contre les populations chrétiennes. Les officiers français présents sur le terrain avaient parfaitement conscience que seule une solution politique pourrait mettre fin à la situation. Le Président de la République française ne disait d’ailleurs pas autre chose : «  ce qu’il y a de plus difficile à réaliser, ce n’est pas de faire cesser un conflit, ni même d’abattre une dictature. Ce qu’il y a de plus difficile à faire, c’est de réconcilier un peuple qui s’est déchiré. C’est la mission qui est la vôtre. Nous devons réussir cette mission. » Or, rien n’est moins sûr et c’est ce que redoute l’ambassadeur français à l’ONU, Gérard Araud : «En Centrafrique, je pense que nous avons peut-être sous-estimé la haine et le ressentiment entre communautés. Il s’agit d’une situation presque impossible pour les soldats africains et français. Nous devons réfléchir dans des termes très pratiques à la façon d’être efficaces pour empêcher les gens de s’entretuer quand ils veulent désespérément le faire[36]

Le 10 janvier 2014, sous la pression internationale, Michel Djotodia et Nicolas Tiangaye, après avoir amplement démontré leur incapacité à redresser et pacifier le pays, démissionnaient. La RCA entrait dans une nouvelle phase politique : le 20 janvier, le Conseil national de transition, élisait comme présidente intérimaire Madame Catherine Samba-Panza, maire de Bangui depuis quelques mois. Quelle gouvernance augurer, alors qu’elle appartient (ainsi que son mari) au sérail politique centrafricain et que les intrigues microcosmiques de ce dernier se poursuivent alors que le pays descend aux enfers[37] ? Et surtout, au moment où l’exode des musulmans est émaillé d’attaques contre leurs convois sur la longue route qui mène au Tchad, réalisera-t-elle l’indispensable réconciliation, préalable à la reconstruction de la RCA ?

 

Les massacres de décembre 2013 semblent en effet avoir profondément changé la donne. Depuis les exactions commises par les miliciens se réclamant de la Séléka au cours de l’été 2013, les populations chrétiennes promettaient un « match retour ». Les modérés, notamment la majorité des responsables religieux, tentaient de les en dissuader. Rien n’y fit et, le 5 décembre 2013, jour du vote de la résolution de l’ONU autorisant le déploiement des forces françaises, les anti-balaka lancèrent une attaque contre Bangui. Or, ce fut un échec et la répression des ex-Séléka fut terrible (au moins un millier de morts). Jamais le pays n’avait été si proche d’enclencher le cycle de la guerre confessionnelle. Les autorités religieuses chrétiennes et musulmane voulaient l’empêcher et, le jour de Noël, publièrent un appel affirmant : «  ce conflit n’est pas en soi un conflit entre musulmans et chrétiens, c’est une crise humanitaire grave provoquée par une instabilité politique et militaire chronique. Mais, si rien n’est fait, la crise pourrait enclencher sa propre dynamique irrépressible et dangereuse[38]. » Les dignitaires religieux appelaient de leurs vœux une intervention de l’ONU, estimant que « seule une force onusienne de maintien de la paix disposera[it] des ressources nécessaires pour protéger nos civils de manière satisfaisante. » Ils insistaient : « Grâce à l’aide des casques bleus de l’ONU pour sécuriser nos routes et nos habitations, l’acheminement d’une aide et de vaccins éliminerait le sentiment de peur en le remplaçant par un espoir, et s’avérerait un véritable dividende de la paix propre à unir notre peuple. Un engagement de l’ONU à l’égard de notre pays permettra de nous concentrer sur le rétablissement d’une coexistence entre nos communautés. La réconciliation et la paix sont possibles. Nous sommes tous les deux nés dans un climat de tolérance. Nous avons toujours eu pour habitude de célébrer et de respecter les différentes religions. Noël et le ramadan sont des jours fériés. Il nous faut reconstruire aussi bien notre pays que notre tissu social, et nous comptons sur l’ONU pour nous en donner la possibilité. La paix n’a pas de prix. Nous espérons que la communauté internationale nous aidera à l’obtenir[39]. » Initiative immédiatement torpillée par le Tchad qui estimait suffisante la MISCA ! Pourtant, le cantonnement relatif des ex-Séléka livra la communauté musulmane – particulièrement les dizaines de milliers de ressortissants tchadiens ou leurs descendants – aux vengeances. Et N’Djaména doit les évacuer sous haute protection. L’une d’entre eux, Hadja Saboura témoignait : « Je suis née ici en 1963. Ma mère est née ici en 1943. C’est mon pays, mais les Centrafricains sont devenus comme des bêtes sauvages. Je ne peux pas vous mentir, si je trouve un autre pays, je ne vais jamais revenir[40]

 

Le “choc des civilisations“ est une construction idéologique

« Je lance un appel vibrant à mes enfants anti-balaka qui m’écoutent. Manifestez votre adhésion à ma nomination en donnant un signal fort de dépôt des armes ; à mes enfants ex-Séléka qui m’écoutent aussi, déposez vos armes. À compter de ce jour, je suis la présidente de tous les Centrafricains sans exclusive.» Ces paroles de la nouvelle présidente de transition seront-elles entendues par l’ensemble des Centrafricains et suivies d’effet ? Rien n’est moins sûr ! L’envoyé spécial du Monde, témoigne : « Croisé en ville sur sa moto, Verckys Ngbanamikien, le président de la jeunesse de Boali, assure avoir demandé aux anti-Balaka de ne pas agresser les musulmans, oubliant au passage qu’il venait quelques secondes auparavant de lâcher à son passager sa solution pour la Centrafrique : “Si on ne les tue pas, ça ne va jamais finir“[41].» Les tueries se poursuivent et sous couvert de religion, des gens de sac et de corde profitent de la confusion et du délitement des forces de sécurité. En conséquence, Walidou Modibo, l’imam adjoint de la grande mosquée du quartier PK5, à Bangui, déclarait vendredi 24 janvier 2014, à l’issue de la grande prière, que les imams renonçaient à lancer des appels au calme en direction des jeunes musulmans et les autorisaient à se défendre[42].

Le processus de transition et la recherche d’une solution politique aux difficultés provoquées par la malgouvernance de la RCA ont été relancés avec le départ forcé de Michel Djotodia. Le peuple centrafricain se trouve à la croisée des chemins. Précisément à l’intersection d’où partent et la voie de la réconciliation et la route de la fracture. La nouvelle présidente, Madame Samba Panza, chrétienne, juge (ou feint de juger) la question religieuse secondaire pour composer son gouvernement : « Je n’ai aucune animosité, je cherche des compétences, je veux un gouvernement de technocrates, avec une forte probité morale. Si j’ai un Premier ministre qui répond à ces critères et qui a une religion musulmane, je ne vois pas pourquoi je ne le nommerais pas[43] ». Si, grâce à une politique efficace et impartiale, les Centrafricaines et les Centrafricains deviennent des citoyennes et des citoyens libres et égaux en droits comme en devoirs, les épreuves auront contribué à forger une nation transcendant les différences entre ses composantes. Si cela échoue une nouvelle fois, le risque est grand de voir la population clivée durablement par une ligne de fracture entre chrétiens et musulmans, ce qui pourrait mener à la partition du pays, une hypothèse vraisemblable à la lumière du précédent soudanais. Dans cette éventualité, la différence de civilisation n’aurait joué aucun rôle. Les événements montrent que ce sont les problèmes politiques, économiques et sociaux qui ont mené à l’instrumentalisation de caractéristiques religieuses qui n’avaient jamais suscité d’affrontement majeur auparavant. Bref, ce qui relève en fait d’un combat entre pauvres risque fort d’être présenté par certains comme un “choc“ entre civilisation chrétienne et civilisation musulmane. Or, il aurait été fabriqué par des fauteurs de haine, des chefs de bande ou de guerre uniquement préoccupés de prédation et des politiciens sans… foi ni loi prêts à tout pour s’emparer du pouvoir.

 

Patrice Gourdin, professeur de géopolitique à l’École de l’Air,

auteur de : « République centrafricaine : géopolitique d’un pays oublié », Diploweb,

1er octobre 2013 (URL : http://www.diploweb.com/Republique-centrafricaine.html)

 

 


[1]. L’étude de référence demeure : Kalck Pierre, Histoire centrafricaine. Des origines à 1966, Paris, 1992, L’Harmattan, 353 p.

[2]. « La Centrafrique, du chaos politique à l’embrasement confessionnel », Maria Malagardis, Libération, 22 novembre 2013.

[3]. Ibidem.

[4]. « Centrafrique : le réveil des vieux démons», Maria Malagardis, Libération, 4 décembre 2013.

[5]. « Centrafrique : Les trois saints de Bangui », Rémy Ourdan, Le Monde, 27 décembre 2013.

[6]. Au moment de l’accession à l’indépendance, Abel Goumba, fut écarté presque immédiatement par les intrigues de David Dacko, qui céda la place, en 1966, à Jean Bedel Bokassa à l’issue d’un putsch. En 1979, une intervention militaire française (opération Barracuda) mit fin au règne de Bokassa Ier et David Dacko reprit du service. Le général Kolingba le chassa du pouvoir en 1981. En 1993, Ange-Félix Patassé, remporta les premières élections pluralistes. Le général François Bozizé profita d’une sanglante guerre civile (en 2002-2003) pour s’emparer du pouvoir, par un putsch, le 15 mars 2003. Il se fit élire en 2005, puis réélire en 2011. La rébellion de la Séléka bénéficia à Michel Djotodia, autoproclamé président le 25 mars 2013, contraint à la démission le 9 janvier 2014.

[7]. « Centrafrique : Séléka, dégage ! », François Soudan, Jeune Afrique, 2 décembre 2013.

[8]. « Centrafrique : Bangui a peur, surtout la nuit », AFP, Jeune Afrique, 30 décembre 2012.

[9]. « À Bangui, les pro-Bozizé accusent les « Tchadiens » », Christophe Châtelot,  Le Monde, 7 janvier 2013.

[10]. Ibidem.

[11]. Ib.

[12]. Ib.

[13]. Ib.

[14]. « Bozizé dénonce l’agression d’“étrangers terroristes“ », Tanguy Berthemet,  Le Figaro, 8 janvier 2013.

[15]. Ibidem.

[16]. « La dernière interview [13 mars 2013] de François Bozizé avant sa chute », François Soudan, Jeune Afrique, 27 mars 2013.

[17]. « Les évêques de Centrafrique demandent “réparation“ au président », La Croix, 5 mai 2013.

[18]. « Centrafrique : les enjeux de la tournée régionale de Michel Djotodia », Vincent Duhem, Jeune Afrique, 15 mai 2013.

[19]. L’impossibilité de se rendre sur place fait que l’ampleur des exactions ne commença à être documentée qu’à l’automne 2013 :

* « Je peux encore sentir l’odeur des morts » Human Rights Watch, 18 septembre 2013

http://www.hrw.org/sites/default/files/reports/car0913fr_ForUpload.pdf

* « Un pays aux mains des criminels de la Séléka », Fédération internationale des ligues des droits de l’homme, 24 septembre 2013

http://www.fidh.org/IMG/pdf/rapport_d_enque_te_rca_ld.pdf

[20]. « Le nouveau pouvoir centrafricain demande l’aide de la France », Le Monde.fr, 17 avril 2013 ; « La Centrafrique a demandé à la France de l’aider à sécuriser Bangui », Le Monde.fr, 8 mai 2013.

[21]. « L’archevêque de Bangui s’inquiète d’un pays qui “vit dans la terreur“ », La Croix, 26 août 2013.

[22].  Ibidem. Voir également « Chaos au cœur de l’Afrique », tribune d’Ivan Simonovic (Secrétaire général adjoint des Nations unies aux droits de l’homme),  Libération, 22 août 2013.

[23]. « Rébellions et exactions déchirent la Centrafrique », Olivier Tallès, La Croix, 10 septembre 2013.

[24]. « Chasse aux sorcières », Addas Kayangar, Alwihda, 11 septembre 2013 [quotidien tchadien cité dans Courrier international, 19 septembre 2013].

[25]. « Centrafrique : « La connotation religieuse de certaines violences récentes est très inquiétante » », propos recueillis par Charlotte Bozonnet, Le Monde.fr,  24 septembre 2013.

[26]. C’est un membre de l’ethnie Rounga, natif de Ndélé, formé au Soudan, en Égypte, en Israël, qui servit pendant cinq ans au sein de la garde rapprochée de Cheikh Zayed, à Abou Dhabi. Numéro deux de la Séléka il occupa la fonction de ministre de la Sécurité après la chute de Bangui. « Centrafrique : Séléka, dégage ! », op. cit.

[27]. « Chaos en Centrafrique – à qui la faute ?, François Soudan, Jeune Afrique, 7 octobre 2013.

[28]. « Centrafrique : Séléka, dégage ! », op. cit.

[30]. « La France refuse d’intervenir en Centrafrique », Christophe Châtelot, Le Monde, 29 décembre 2012.

[31]. Depuis la fin des années 1990, l’ONU participe aux tentatives de stabilisation de la RCA. En mars 1998, une Mission des Nations-Unies en RCA (MINURCA), fut envoyée superviser les élections (législatives en novembre-décembre 1998 ; présidentielles en septembre 1999). Les casques bleus furent retirés en février 2000, mais demeura un Bureau des Nations-Unies pour la consolidation de la paix en RCA (BONUCA), transformé en Bureau intégré des Nations-Unies pour la consolidation de la paix en RCA (BINUCA) au mois d’avril 2009.  

[32]. « Pour la France, la Centrafrique n’est pas le Mali », Laurent Larcher, La Croix, 13 octobre 2013.

[33]. François Hollande, discours prononcé lors de l’“Hommage national aux deux soldats morts à Bangui dans la nuit du 9 au 10 décembre 2013“, Paris, 17 décembre 2013.

[34]. « L’armée française dans la tourmente de Bangui  », Rémy Ourdan, M le magazine du Monde, 4 janvier 2014.

[35]. « Les violences à Bangui brident le déploiement de “Sangaris“ dans le pays », Nathalie Guibert, Le Monde, 3 janvier 2014.

[36]. «  Centrafrique : l’aveu de la France à l’ONU », Thierry Oberlé, Le Figaro, 16 janvier 2014.

[37]. « En Centrafrique, une présidente élue pour stopper l’agonie du pays », Cyril Bensimon, Le Monde, 21 janvier 2014.  

[38]. En Centrafrique, « le pire pourrait être encore à venir », par Mgr Nzapalainga et l’imam Kobine Layama, Le Monde, 27 décembre 2013.

Mgr Dieudonné Nzapalainga est l’archevêque de Bangui.

L’imam Omar Kobine Layama est le président de la communauté islamique de la République centrafricaine.

[39]. Ibidem.

[40]. « À Bangui, l’heure de l’exode pour les musulmans », Cyril Bensimon, Le Monde, 17 janvier 2014.

[41]. « À Bogoula, village centrafricain, la haine au quotidien », Cyril Bensimon, Le Monde, 20 janvier 2014.

[43]. « Centrafrique : Catherine Samba Panza nommera son Premier ministre “mercredi ou jeudi“ », Jeune Afrique, 21 janvier 2014.

La Centrafrique dans une situation « prégénocidaire » ?

9 Déc

La RCA est la cible depuis des années de groupes rebelles et de bandes de pillards venus des pays voisins (Tchad, Soudan, Ouganda RD Congo notamment). La situation s’est à tel point dégradée ces dernières années que l’on parle désormais d’Etat failli. La RCA, l’un des pays les plus pauvres au monde, dispose de ressources naturelles largement inexploitées et ne revêt pas de réel intérêt stratégique, ce qui a autorisé son effondrement progressif.

         Le 24 mars 2013, la Séléka, une coalition de groupes rebelles venus du Nord de la République centrafricaine mais comptant des combattants à la fois centrafricains, tchadiens et darfouris, prenait le pouvoir, renversant le président François Bozizé. Les motivations essentiellement crapuleuses de la Séléka ont pris un tour religieux depuis le mois de septembre dernier lorsque des milices chrétiennes se sont formées en réaction à ses exactions.

         Le président de transition que la Séléka a porté au pouvoir, Michel Djotodia, a dissous le mouvement à la suite des exactions commises par les membres des différentes forces qui le composaient. Mais les bandes armées semant la terreur dans les rues de la capitale sont toujours légion, leur capacité de nuisance n’ayant pas été altérée par leur intégration à ce que le gouvernement de transition présente comme les nouvelles forces de sécurité centrafricaines. Michel Djotodia joue lui-même un jeu trouble, à la fois débordé et tenu en respect par les bandes de pillards qui l’ont placé au pouvoir. Les autres responsables politiques en poste à l’époque de la prise de pouvoir de Djotodia ont été laissés en place, notamment le premier ministre Nicolas Tiangaye, et sont aujourd’hui visiblement dépassés par une situation qui ne fait qu’empirer et qu’ils n’ont pas activement combattue.

La résolution 2127 et l’opération Sangaris

         Face à la dégradation de la situation, la France a soumis une proposition de résolution au Conseil de sécurité des Nations unies visant à renforcer la Misca, force africaine présente en RCA. Cette résolution autorise également la France à soutenir la Misca militairement, avec la possibilité que cette dernière devienne ultérieurement une force onusienne si les soldats africains ne devaient pas parvenir à gérer la situation. La Misca renforcée doit se déployer pour une période de douze mois, révisable au bout de six mois, et aura un mandat l’autorisant à recourir à la force, un mandat de chapitre VII de la Charte des Nations unies.

         Le premier ministre centrafricain, Nicolas Tiangaye, interlocuteur principal de la communauté internationale depuis le début de la crise et interface avec le président Djotodia, avait lui-même appelé à un vote donnant à la Misca et son appui français un mandat de chapitre VII. Figure militante de la défense des droits de l’homme en Centrafrique, M. Tiangaye semble espérer une sortie de crise orchestrée par la communauté internationale.

         La résolution 2127 a été votée à l’unanimité par le Conseil de sécurité le 5 décembre 2013. Un conseil de défense a été tenu en France le même jour, à l’issue duquel François Hollande a annoncé l’envoi immédiat des troupes visées par la résolution onusienne. Il s’agit ici pour la France d’appuyer une force déjà existante et non d’entrer en premier, ce qui fait une différence notable avec l’opération Serval au Mali.

         L’ONU a menacé de sanctions certains membres de l’ex-Séléka, dont son numéro deux et homme fort, Noureddine Adam. Un embargo sur les armes à destination de Bangui fait également partie de la résolution.

         Le nom donné à l’opération française en Centrafrique, lancée le 5 décembre, est Sangaris. Cette opération est dirigée par le général Francisco Soriano et les troupes qui la composent ont été déployées très rapidement.

         Les troupes françaises ont en effet déjà atteint 1.600 hommes et doivent se stabiliser à ce chiffre pour demeurer sur place jusqu’à ce que la mission soit remplie. Lors d’une conférence de presse en marge du sommet sur la paix et la sécurité en Afrique samedi dernier, François Hollande a annoncé que la mission première des troupes françaises serait de désarmer les milices et de rétablir la sécurité pour permettre la tenue d’élections libres.

         Dès l’annonce du déploiement de renforts français pour épauler la Misca, de nombreux ex-Séléka avaient quitté Bangui. La situation à Bangui semble plus calme depuis samedi matin, la présence des Français dans la ville dissuadant les groupes de s’affronter dans le centre-ville. Mais les violences et massacres continuent dans les faubourgs populaires de Bangui, les soldats français doivent donc maintenant ramener l’ordre dans ces quartiers.

         Les troupes françaises ont entrepris ces derniers jours de se déployer hors de Bangui, notamment à Bossangoa, ville du Nord du pays très touchée par les affrontements.

 

L’attitude des partenaires internationaux de la France

         Lors du mini-sommet sur la situation en Centrafrique le 7 décembre, en marge du sommet sur la paix et la sécurité en Afrique qui se tenait à Paris, le président français a pu s’entretenir avec ses partenaires sur le dossier. Se trouvaient notamment à ce mini-sommet Ban Ki-moon, le premier ministre centrafricain Nicolas Tiangaye et les dirigeants des pays voisins. Le Secrétaire général de l’ONU a à cette occasion chaleureusement salué l’implication de la France dans la réaction internationale face à la crise.

         De leur côté, les partenaires africains de la France dans cette opération font montre d’un volontarisme certain. La Misca compte 2.500 hommes venus des pays voisins (Gabon, Cameroun, Congo et Tchad) et doit être portée à 3.600 soldats africains, épaulés par un millier de soldats français, dans les prochaines semaines. Il a même été annoncé que la force africaine coordonnée par l’UA devrait atteindre 6.000 hommes, ce qui semble être un objectif de plus long terme.

         La France a obtenu le soutien de l’Union européenne, Hermann von Rompuy ayant notamment témoigné son adhésion à l’action française. L’UE a également annoncé qu’elle entendait soutenir la Misca, notamment financièrement. Le déploiement du battlegroup européen aurait également été évoqué dans les discussions mais ne serait pas à l’ordre du jour, la France n’ayant pas sollicité une telle aide. Le Royaume-Uni va de son côté fournir des avions de transport militaire pour soutenir l’intervention française. L’Allemagne a également proposé son aide à la France en matière de transport aérien.

         Les Etats-Unis sont très réticents au possible basculement de la mission en force de maintien de la paix de l’ONU, considérant que les forces africaines de la Misca pourront gérer seules la situation, dans une logique affichée de sécurisation de l’Afrique par les Africains. Mais le Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a fait part de ses préoccupations, affirmant que 6.000 à 9.000 hommes correctement entraînés et équipés seraient nécessaires pour ramener la situation sous contrôle.

 

Une situation sécuritaire et humanitaire alarmante…

         Les affrontements entre chrétiens et musulmans, essentiellement dans la partie Nord du pays, sont très violents et ont fait des milliers de morts et des dizaines des centaines de milliers de déplacés (un dixième de la population centrafricaine selon les dernières estimations). La situation sécuritaire est telle que les journalistes ne sont plus autorisés à s’y rendre ; les comptes-rendus concernant cette partie du pays émanent donc d’ONG de défense des droits de l’homme telles que Human Rights Watch. Les milices d’auto-défense chrétiennes, appuyées par une partie des anciennes forces armées demeurées fidèles au président Bozizé, disposent aujourd’hui des mêmes armes que la Séléka et les combats entre les groupes paramilitaires sont extrêmement violents.

         A Bangui, la situation est également très tendue, des pick-up transportant des combattants de groupes difficilement identifiables paradant et semant la terreur dans la ville. Les restes des forces loyales à l’ancien président Bozizé, alliées avec les milices chrétiennes, s’opposent notamment aux combattants de l’ex-Séléka. Les centaines de corps jonchant les rues de Bangui, évacués par la Croix Rouge, témoignent de ces combats à l’arme lourde. La crainte est qu’une insurrection générale ait lieu à Bangui contre l’ex-Séléka, avec pour résultat des pogroms contre la population musulmane considérée par les chrétiens comme proche et complice de la Séléka. Les agences des Nations unies se sont dites particulièrement préoccupées par la dégradation de la situation humanitaire en Centrafrique, qui pourrait entraîner davantage encore de déplacements de population et une aggravation du chaos ambiant.

         L’Etat centrafricain ne survit depuis mars que grâce à l’aide très substantielle fournie par la République du Congo de Denis Sassou Nguesso, et un redressement même relatif de la situation d’ici aux élections générales annoncées pour 2015 semble très improbable. La situation sécuritaire empêche la plupart des ONG humanitaires qui étaient précédemment présentes d’œuvrer en Centrafrique. Les deux dernières qui sont restées sont MSF et le CICR, ce qui est insuffisant pour faire face à la crise.

         Des ONG de défense des droits de l’homme comme Human Rights Watch font état depuis plusieurs mois d’attaques et de pillages systématiques contre des villages, notamment au Nord, et du recours par les bandes armées à des enfants de moins de 15 ans pour des tâches diverses en lien avec les attaques (transporter le matériel, les armes, participer aux attaques, etc.). De nombreuses mises en garde ont été lancées par ces acteurs pour prévenir de la possibilité de la mutation du conflit en guerre interreligieuse et de la sanctuarisation terroriste de la partie nord du territoire, ce qui semble une menace réelle. Les razzias visant les populations villageoises, principalement les non-musulmanes, ainsi que les pillages et agressions sont en effet très fréquents. Les forces de sécurité et les représentants des autorités étatiques et locales sont inexistants, faisant de la RCA une zone de non-droit où le chaos ne trouve aucune entrave.

… dont la qualification de « prégénocidaire » est abusive

         La communauté internationale s’alarme de la situation qui prévaut en Centrafrique, allant jusqu’à parler de contexte « prégénocidaire ». Certains vont jusqu’à parler d’un génocide en germe en Centrafrique, comme le directeur de l’OCHA, du fait des attaques conduites par les groupes armés des deux bords contre les populations civiles. Les représentants internationaux présents à l’ONU veulent sans doute éviter un fiasco à la rwandaise, ce qui explique le vote relativement rapide de la résolution et le feu vert donné au déploiement français.

         Le 21 novembre, Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, a lui-même affirmé que la Centrafrique était « au bord du génocide » afin de pousser la communauté internationale à réagir. Il a évoqué le manque de moyens médicaux, la pénurie alimentaire, la mortalité infantile et les pillages à l’appui de son propos.

         Cela ne saurait pourtant en aucun cas équivaloir à un « prégénocide » ou a fortiori à un génocide. On se trouve en effet en RCA face à des massacres ciblés de civils par des bandes armées sur des bases ethniques et religieuses, mais ces massacres ne sont pas le résultat d’une planification préalable et méthodique par un appareil étatique solide.

         La qualification de crime de génocide répond à certains critères clairement définis dans la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide de 1948 et dans la résolution 96 de l’Assemblée générale des Nations unies qui l’a précédée. L’exigence d’un plan d’extermination conçu par les plus hautes autorités du groupe « génocidaire » fait partie de ces critères, le génocide étant considéré comme un « crime de droit des gens » qui peut être perpétré par « des personnes privées, des fonctionnaires ou des hommes d’Etat ».

         Il s’agit donc de ne pas confondre crime de génocide et crimes de guerre ou crimes contre l’humanité. La décomposition actuelle du pouvoir centrafricain, notamment l’absence totale de contrôle du gouvernement sur le territoire, l’absence de relais administratifs locaux, l’effondrement et la criminalisation des organes de sécurité de l’Etat, tout indique qu’en l’état actuel des choses les crimes commis en Centrafrique ne sauraient constituer un génocide.

         L’ombre du génocide rwandais de 1994 est pourtant convoquée à l’envi par les décideurs politiques et commentateurs traitant de la crise centrafricaine. Cela constitue une comparaison séduisante mais abusive. La Centrafrique n’est pas le Rwanda. Par-delà la communauté d’appartenance des deux pays à l’aire géographique de l’Afrique centrale, les contextes socio-politiques sont très différents.

         Le Hutu Power du début des années 1990 au Rwanda avait une emprise totale sur la société, un maillage de contrôle politique très serré ayant été tissé sur les collines rwandaises depuis l’arrivée au pouvoir de Kayibanda en 1959 puis Habyarimana en 1973. C’est cet encadrement qui a permis la formation et l’entraînement des milices paysannes, la distribution d’armes, la mise en place de la mention ethnique sur les cartes d’identité ou encore constitution de listes de Tutsi à exterminer.

         Dans le cas centrafricain, le gouvernement en place et son « armée » sont des émanations d’une rébellion hétéroclite et sont arrivés aux affaires il y a seulement quelques mois. Leur manque d’emprise sur la société et le territoire centrafricains, ainsi que le manque de cohésion au sein même de l’ex-Séléka, ne les mettent pas en position de perpétrer un génocide à l’heure actuelle.

         Cette précision sémantique est importante, puisque le terme de « génocide » ne doit pas être employé dans le seul but de mobiliser l’opinion internationale, au risque sinon de le galvauder et de provoquer la confusion. Il faut en effet sortir du piège qui fait du qualificatif « génocidaire » et de ses dérivés les parangons à partir desquels les crimes de masse sont appréhendés et la réaction internationale évaluée.

         Dans le cas qui nous occupe, il est clair que la situation sécuritaire et humanitaire actuelle en RCA, les violations massives des droits de l’homme et les crimes contre l’humanité qui y sont perpétrés suffisent à justifier une intervention internationale, sans avoir à convoquer la notion inadaptée de génocide. Il faut maintenant espérer que la force franco-africaine parviendra à ramener l’ordre et à éviter que le pays ne sombre définitivement dans le chaos et ne devienne un sanctuaire pour le terrorisme international. 

Agathe Plauchut

Diplômée de Sciences Po Aix et du Master II en 2013.

Doctorante en histoire contemporaine.

Chercheuse associée au sein du Centre de recherche de l’Armée de l’air française.

Auteure de L’ONU face au génocide rwandais, L’Harmattan, 2012.

 

SOURCES : United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (OCHA), Centre d’actualités de l’ONU, Conseil de sécurité de l’ONU (communiqués et résolutions), Assemblée générale de l’ONU (résolutions), Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide,  Human Rights Watch (actualités et rapports), International Crisis Group, organes de presse : Jeune Afrique, Le Monde, Le Figaro, BBC World Service, RFI, New York Times.

 

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