Tag Archives: Darfour

LA DEFENSE FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE

10 Fév

Au début du 20ème siècle, Ellsworth Huntington développe une théorie du climat expliquant une partie de l’Histoire du continent asiatique, qu’il étend ensuite à l’ensemble des civilisations humaines. Au cœur de son analyse, il forge la notion de « pouls » des continents. Le rythme de ce pouls serait cadencé par des événements climatiques, amenant différents empires à se confronter au cours des siècles pour le contrôle des ressources naturelles à la rareté fluctuante[i]. Cette théorie, très ambitieuse, a depuis longtemps été relativisée, mais continue à faire écho à nos préoccupations actuelles vis-à-vis de l’ensemble des phénomènes que nous rassemblons sous le terme de « changement climatique » [ii]. La relation « guerre-climat » est étudiées de nouveau, dans le but pour le militaire d’anticiper les défis qui lui seront proposés demain.

C’est ainsi que, déjà, au Royaume-Uni, certains hélicoptères de combat sont en voie d’être modifiés pour que leurs rotors supportent davantage les fortes chaleurs[iii]. En France, l’idée d’une vulnérabilité des armées face au changement climatique a été prise en compte seulement plus récemment. En 2012, un rapport parlementaire en propose pour la première fois une analyse[iv]. Aux Etats-Unis, un scénario complet de ses implications pour de la défense nationale a été écrit pour le Pentagone américain par Peter Schwartz et Doug Randall dès 2003. Ce scénario, assez en avance sur son temps à en juger par sa date de publication, propose alors d’anticiper toute les implications du changement climatique du point de vue géopolitique à partir de 2003 et jusqu’en 2030[v]. Ses propositions semblent aujourd’hui un peu datées, notamment la prévision de vagues de réfugiés climatiques massives pour 2015, mais la démarche a eu le mérite d’exister.

L’initiative la plus marquante dans ce domaine date cependant de 2007, lorsque onze généraux et amiraux américains signent un document à l’attention de la Maison-Blanche dans lequel ils expriment leurs doutes et leurs craintes vis-à-vis de la sécurité et de l’indépendance des Etats-Unis face au changement climatique. Dans ce document, le général Gordon R. Sulivan explique quelle est sa motivation à y associer son nom : « Nous ne sommes jamais sûr à 100% […] Si vous attendez d’être sûr à 100%, quelque chose de terrible va arriver sur le champ de bataille. Nous devons agir avec une information incomplète. » Plus loin, il qualifie le changement climatique d’ « événement à probabilité faible/conséquence élevée » sur lequel, selon lui, le militaire doit au moins porter son intention. Il ajoute que ne pas s’inscrire dans une démarche de politique écologique revient à transformer le changement climatique en un « événement à probabilité élevée/conséquence élevée »[vi] Depuis 2007 et la parution de ce document, le regard porté sur le changement climatique a perdu en optimisme et ne considère souvent plus sa réalisation comme une éventualité, mais comme une réalité à priori observable. Les conséquences du phénomène ne seraient plus vraiment évitables par de simples politiques publiques à l’échelle « qui compte »[vii].

Dès lors, une réflexion sur l’impact du changement climatique sur le travail du militaire a émergé. Parmi ses conclusions, on pourra citer : démultiplication des interventions d’ordre humanitaire, dépendance énergétique accrue, ou encore augmentation des mobilisations en réponse aux catastrophes naturelles[viii]. Si les défis à relever semblent souvent tomber sous le sens, la manière de les relever est assez peu évoquée. Souvent, d’autres préoccupations écologiques sont abordées, comme le fait de préserver l’environnement sur un théâtre d’opération, ou de diminuer l’empreinte carbone du secteur de la défense en construisant une « défense durable »[ix]. Ecologie et risque climat sont confondus. En France, à l’heure où nous écrivons ses lignes, ces conclusions sont utilisées davantage pour justifier une politique écologique que pour en tirer des lignes directrices d’adaptation des forces armées.

Pourtant le militaire n’est pas seulement acteur et défenseur, il pourrait aussi être victime. On peut supposer que les infrastructures côtières telles que des bases, ports, centres spatiaux, puissent être mis en danger pas la montée des eaux et/ou l’augmentation des occurrences de tempêtes et évènements climatiques sur les zones côtières[x]. Des infrastructures militaires pourraient ainsi être directement compromises à l’avenir en raison de phénomènes naturels directement liés au changement climatique. Cela complexifierait grandement l’accès des militaires français à des théâtres d’opérations générés par d’éventuels « conflits climatiques ».

Cette notion de conflits provoqués par le climat a été pensée principalement pour le conflit de 2003 au Darfour, au cours duquel l’abondance des précipitations avait causé l’inondation de grands espaces agricoles et la mise en concurrence de différentes communautés menacées par la famine, le tout participant au déclenchement des violences[xi]. Le président Nicolas Sarkozy avait alors lâché le terme de « conflit climatique »[xii]. Aujourd’hui, cette notion peut être mobilisée dans l’analyse du conflit syrien.

En effet, la période entre 2006 et 2011 a constitué la plus longue sécheresse et la plus importante perte de récoltes jamais enregistrée dans l’histoire de la Syrie[xiii]. 1,5 million d’habitants ont été touchés par la désertification, soit près de 15% de la population totale du pays[xiv], provoquant l’exode massif des agriculteurs et éleveurs fuyant la disette[xv]. Selon Agnès Sinaï, cet exode aurait « attisé les tensions provoquées par l’afflux de réfugiés irakiens qui avait suivi l’invasion américaine de 2003. »[xvi] Par ailleurs, pendant des décennies précédentes, le gouvernement syrien aurait compromis les richesses naturelles du pays en subventionnant prioritairement des cultures extrêmement hydrophages telles que le coton et le blé. A ceci est venu s’ajouter la politique de surpâturage pratiquée jusqu’à aujourd’hui et une croissance démographique de près de 2,5% en moyenne jusqu’en 2010[xvii]. En conséquence de ces facteurs, les réserves en eau douce du pays auraient chuté de moitié entre 2002 et 2008[xviii]. De cette manière, les violences ont été probablement aggravées par des enjeux liés aux conditions climatiques[xix]. Par extension, le conflit syrien serait donc en partie un « conflit climatique ».

Afin de mieux anticiper comment le climat peut contribuer à provoquer de tels conflits, une étude publiée en 2013 propose l’analyse de 181 pays afin de déterminer leur vulnérabilité en particulier au stress hydrique. 37 Etats sont jugés dans une situation préoccupante, regroupés principalement en Afrique, Asie, Océanie, et au Moyen-Orient. Ce constat risque d’être fortement aggravé par le changement climatique, alors que dans certains pays, l’augmentation des températures moyennes risque de provoquer d’importants épisodes de sécheresse. Par exemple, en Afrique du Nord, une augmentation de la température annuelle moyenne de 2 à 4% d’ici 2030 devrait avoir pour conséquence une diminution de la pluviométrie de jusqu’à 30% d’ici 2050, avec des conséquences dramatiques pour la population[xx]. Dans la bande délimitée par le Sahara au Nord et le Kalahari au sud, par exemple, l’élevage transhumant et les cultures « aléatoires » sont les modes principaux de production alimentaire. On parle même de « culture loterie », en raison de la très forte dépendance de ce type de culture à l’intensité des précipitations, elle-même très fluctuante[xxi]. Encore une fois, une augmentation des températures, donc des chances la sécheresse, tout comme une plus large variabilité des précipitions pourrait avoir des conséquences terribles sur les populations concernées.

Le changement climatique risque de poser des problèmes humanitaires étroitement liés à des enjeux sécuritaires. Par exemple, avec l’augmentation du niveau des mers, de leur température et de leur acidité, les récifs de corail risquent la destruction, emportant avec eux des écosystèmes entiers qui permet jusqu’à présent les activités de pèches, parfois seules source de revenu pour les villages côtiers. En plus de favoriser le développement de la piraterie maritime comme source annexe de rémunération, des mouvements de population risquent d’être observés, favorisant la transmission et le développement de maladies. Abondance de l’eau, faisant suite aux inondations, et fortes températures devraient dès lors favoriser le développement des moustiques, qui sont d’importants vecteurs de contamination. La maladie du sommeil transmise par certaines espèces de mouches, le paludisme transmis par les moustiques, ou l’onchocercose transmise par certaines mouches porteuse du parasite sont des exemples de maladies qui ont connu un certain déclin ces dernières années en Afrique, mais qui pourraient profiter d’un climat plus chaud et humide pour se développer[xxii]. De tels scénarios de montée des eaux et de modification de leur chimie ne sont pas aussi distants qu’ils le paraissent, et certaines recherches récentes les anticipent même pour le milieu de ce siècle[xxiii].

C’est ici que nous devons nous questionner sur la place de l’armée française dans cette liste de scenarii. Celle-ci est en effet impliquée dans quantité d’interventions qui revêtent aujourd’hui un aspect non-seulement strictement militaire, mais aussi humanitaire. Dans le cas de l’intervention Sangaris en République Centrafricaine, un des objectifs était de prévenir les exactions entre populations chrétiennes et musulmanes, et de protéger autant que faire se peut les ONG d’aides aux populations sur place[xxiv]. Par ailleurs, le rôle des armées ne se limite pas à celui d’un appui dans les conflits, il peut également être strictement humanitaire. Ainsi, dans la lutte contre Ebola, le service de santé des armées a également été impliqué comme une aide aux populations touchées[xxv]. La multiplication des opérations extérieures n’est pas le seul paradigme dans lequel le corps militaire risque d’être mis davantage à contribution en raison du changement climatique. Le rôle de l’armée en dehors de son « cœur de métier » s’exprime également sur le territoire national par le biais de missions de préventions et d’appui aux hommes de la sécurité civile, comme l’illustre la mission Harpie en Guyane[xxvi] ou la mission Héphaïstos de lutte contre les feux de forêt[xxvii].  Le service de santé des armées qui l‘accompagne joue également un grand rôle dans la sécurité sanitaire des militaires et de la population, par exemple en contribuant à la prévention et au traitement du paludisme, maladie qui profite des climats humides et chauds tropicaux et pouvant être renforcée par le changement climatique[xxviii]. D’ailleurs, le système de surveillance spatiale des épidémies au sein des forces armées en Guyane (2SEFAG) par réseau satellitaire a été mis en place dans cet objectif de soins et de prévention[xxix].

Face à la multiplication des phénomènes liés au changement climatiques, tels que les feux de forêts, les inondations, ou encore le développement des maladies, le militaire est donc un acteur de première ligne ; d’autant plus si on ajoute à cela la perspective de voir le nombre d’opérations extérieures augmenter en raison de l’éclatement de nouveaux conflits ayant un facteur de déclenchement lié au climat.

Cependant, si le changement climatique risque de solliciter davantage le militaire, il risque également de lui rendre la tâche plus compliquée. Il est important de rappeler ici que le déploiement de troupes se fait par le biais de bases qui ne sont souvent elles-mêmes que des relais pour déployer les hommes stationnées en métropole. Si certaines de ces bases sont compromises par des inondations ou divers phénomènes climatiques, l’implantation de la France dans la région concernée le sera tout autant, et cela pourra également complexifier le maintien de la capacité de projection française en elle-même. 

            Cette préoccupation a déjà été prise en main par certains de nos voisins, et notamment le Royaume-Uni, au sein duquel un rapport a été produit sur la vulnérabilité de ses bases militaires. Le ministère britannique de la Défense a ainsi estimé que 13 des principales bases terrestres, navales et aériennes de Sa Majesté risquent d’être fréquemment inondées par les pluies torrentielles ou par la montée des eaux d’ici 2020.[xxx]

            La carte réalisée ci-dessous s’inscrit dans le même type de démarche que l’étude anglaise, même si elle se veut bien plus modeste. Nous avons ici simplement essayé de confronter différentes données sur les espaces vulnérables aux phénomènes liés au changement climatiques aux positions des troupes françaises dans le monde à l’heure actuelle, ceci en nous aidant d’un logiciel de modélisation de la montée des eaux. Le constat n’est guère optimiste : Les bases d’Abou Dhabi, de Djibouti, de Dakar, et d’Abidjan sont toutes situées dans des zones sensibles aux inondations et qui sont des grands foyers de population. Les troupes stationnées à Libreville ne se situent pas, quant à elles, directement sur une zone sensible, mais malgré tout à proximité de l’une d’entre elle. Cayenne se trouve également dans une situation analogue : si la ville ne semble pas directement concernée par une montée des eaux éventuelle, un pays frontalier et un grand centre urbain proche font l’objet d’un risque majeur dans ce domaine. Plus généralement, la zone qui semble la plus vulnérable face au changement climatique tout en comportant des bases françaises se trouve dans l’Ouest de l’Afrique. Elle concerne des pays tels que le Sénégal, la Mauritanie, La Côte d’Ivoire, la Guinée ou encore le Burkina Faso. Cela donne à l’ensemble l’aspect d’une bombe à retardement climatique, avec un agrégat de pays africains qui sont tous vulnérables de différentes manières au changement climatique, et sur lesquels l’implantation française sur le continent repose pourtant.

 Carte défense CC

                                            Tangi Tabuteau, étudiant du Master 2 en 2017-2018

[i] Ellsworth Huntington, The pulse of Asia : a journey in central Asia illustrating the geographical basis of history, Houghton, Mifflin and co, 1907 et Ellsworth Huntington, Civilisation and climat, Yale university press, 1915 dans : Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[ii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[iii] Julien Brazier, cité par Valéry de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

[iv] André Schneider et Philippe Tourtelier, Rapport d’information déposé par la commission des affaires européennes sur l’impact du changement climatique en matière de sécurité et de défense, Assemblée Nationale, 28 février 2012.

[v] Peter Schwartz et Doug Randall, An Abrupt Climate Change Scenario and its Implications for United States National Security, US Department of defence, Defence technical information center, numéro d’accès ADA469325, octobre 2003, p.15-16

[vi] Ibid. « low probability/high consequence event » et « high probability/high consequence event”

[vii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010

[viii] Allocution du général d’armée Pierre de Villiers à l’occasion de la table ronde « Quelles implications pour la politique de défense ? » Ecole militaire, 14 octobre 2015.

[ix] Ibid.

[x] Ibid.

[xi] Jeffrey Mazzo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p.74-81.

[xii] France warns climate change driving war, hunger, AFP, 18 avril 2008.

[xiii] IRIN News, Syria : Drought driving farmers to the cities, 2 septembre 2009, url : http://www.irinnews.org/feature/2009/09/02/drought-driving-farmers-cities

[xiv] Ibid et (22/15*100=44/3)

[xv] Gary Nabhan, Drought drives Middle Eastern pepper farmers out of business, threatens prized heirloom chiles, Grist.org, 16 janvier 2010, url : http://grist.org/article/2010-01-15-drought-drives-middle-eastern-peppers/

[xvi] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xvii] Index Mundi, Evolution de la croissance démographique syrienne, consulté le 13 février 2017, url : http://www.indexmundi.com/g/g.aspx?c=sy&v=24&l=fr

[xviii] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xix] Ibid.

[xx] Franck Galand, entretien pour le journal Libération, propos recueillis par Belinda Mathieu, 3 janvier 2017, url : http://www.liberation.fr/evenements-libe/2017/01/03/franck-galland-ces-regions-en-stress-hydrique-sont-encore-plus-en-tension-depuis-le-printemps-arabe_1538789

[xxi] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, « Afrique, la fin de l’euphorie ? », janvier 2016, p.12.

[xxii] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, Afrique, la fin de l’euphorie ?, janvier 2016, p.13.

[xxiii] Robert DeConto et David Polard, “Contribution of Antarctica to past and future sea level rise”, Nature n°531, 31 mars 2016.

[xxiv] Équipe relations médias de l’État-major des armées, Dossier de presse – Opération Sangaris, Ministère de la défense, juillet 2016.

[xxv] Ministère des armées, Missions humanitaires, 15/12/2015, url : http://www.defense.gouv.fr/sante/sante-publique/les-missions-humanitaires/les-missions-humanitaires

[xxvi] Ministère des armées, Opérations, 8 juillet 2010, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie

[xxvii] Ministère des armées, Armée de terre, 5 août 2014. url : http://www.defense.gouv.fr/terre/actu-terre/mission-hephaistos

[xxviii] EMA, Harpie, les missions du service de santé, Ministère de la défense, 15 juin 2009, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/15-06-09-fag-harpie-les-missions-du-service-de-sante

[xxix] EMA, Guyane : opération Harpie, le service de santé des armées en première ligne, Ministère de la défense, 8 juillet 2013, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/06-05-08-guyane-operation-harpie-le-service-de-sante-des-armees-en-premiere-ligne

[xxx] Valéry Laramée de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

Publicités

BOOK REVIEW – INTERNATIONAL RELATIONS AND HUMANITARIAN CRISIS de Fabienne Le Houérou

9 Avr

L’ouvrage que vient de publier, en anglais, le Dr Le Houérou est d’une extrême densité. Il revêt un intérêt évident en ce qu’il synthétise et met en perspective les années de recherche et les diverses crises que l’auteure a étudiées en profondeur.

HUMANITARIAN

 

Issu de l’enseignement qu’elle délivre à Sciences Po Aix, ce livre est pour Fabienne Le Houérou l’occasion de condenser et de rendre accessible à tous les réflexions que lui inspire sa connaissance transversale des grandes crises humanitaires. C’est donc un travail de maturité qui est livré ici, le résultat d’une réflexion fine et d’un regard affûté qui permettent de saisir en à peine plus de 230 pages les lignes de partage et les logiques à l’œuvre dans une vie internationale d’une incroyable complexité.
La méthode employée est édifiante. Les sources classiques (ouvrages de référence, revues académiques, rapports d’organisations internationales et d’ONG, médias, etc.) sont ici convoquées et minutieusement exploitées, mais elles sont également mises en perspective avec des instruments plus originaux, comme des supports photographiques ou des enregistrements audio et vidéos réalisés par l’auteure au cours de ses nombreux terrains de recherche. La méthode historique et des outils plus novateurs sont donc ici combinés pour saisir la complexité des situations évoquées.
La question que l’auteure pose est à la fois simple et infiniment complexe : qu’est-ce qui sous-tend les interventions « humanitaires » au sens anglo-saxon du terme, c’est-à-dire militaires et se revendiquant de la sécurité collective? Qu’y a-t-il d’humain dans l’humanitaire?
Pour répondre à ce questionnement, le Dr Le Houérou a choisi d’étudier huit des grandes crises de la deuxième moitié du XXe siècle, et la réaction de la communauté internationale dans chacun de ces cas. Cela permet de saisir le caractère résolument construit, et politiquement motivé, du concept d’humanitaire, mais aussi de comprendre les soubassements du rapprochement opéré entre l’humanitaire civil et le militaire depuis la fin de la guerre froide. Le concept même d’humanitaire est ainsi défini et critiqué pour son caractère à ce point polyvalent qu’il en oublie d’être signifiant.

L’ouvrage est donc divisé en dix chapitres dont chacun, hormis le premier et le dernier qui s’attachent à dresser un arrière-plan historique et théorique, traite d’une crise humanitaire majeure. Ces exemples, traités individuellement mais dans une logique d’ensemble, permettent de saisir les caractéristiques communes entre les grandes crises humanitaires qui ont agité la vie internationale pendant la période de guerre froide et après celle-ci. Chaque cas permet en effet de saisir les grandes évolutions du principe humanitaire.
Le premier chapitre étudie les fondements de la réponse humanitaire, et notamment la notion de « charité » dans toutes ses dimensions. Ce concept, hérité de la culture antique, est présent dans les grandes religions actuelles, sous des formes visant souvent, in fine, le clientélisme. Le cas de la charité en islam, ou sadaka, est particulièrement étudié ici, de même que celui de la charité dans le christianisme, le bouddhisme et l’hindouisme. L’action humanitaire serait donc un héritage sécularisé, passé par le prisme des Lumières et de la Révolution française, de cette notion de « charité » religieuse.
Le deuxième chapitre aborde la question de la crise tibétaine de 1959 et ses suites. Une histoire de la relation entre le Tibet et la Chine est rapidement dressée et les intérêts chinois au Tibet sont exposés. La question de la qualification du conflit, et notamment de la pertinence ou non du concept de génocide, est également posée. Dans ce cas précis, Fabienne Le Houérou préfère parler de « génocide culturel » ou encore d’ « ethnocide ».
Le troisième chapitre traite de la révolution en Ethiopie en 1985, préparée par des années de famine sous l’empereur Haile Selassie et par les agitations et privations des premières années de la dictature de Mengistu. Cela permet à l’auteure d’évoquer le rôle de l’économie dans la guerre, ainsi que les mutations dans la nature des crises et des réactions humanitaires opérées après ce qu’il s’est passé en Ethiopie.
Le quatrième chapitre ouvre la série des grandes crises de l’après-guerre froide, en abordant le fiasco somalien de la première moitié des années 1990. Après une description claire des lignes de fracture claniques et de l’émergence des seigneurs de la guerre, cette partie analyse les affrontements de l’immédiat après-guerre froide et les logiques géopolitiques à l’œuvre. Cela permet d’étudier la réaction internationale, notamment celle de l’ONU, et d’analyser les missions ONUSOM I et II et Restore Hope. La déroute de la diplomatie internationale est ainsi décrite et passée au crible, ce qui permet de comprendre les conditions de la descente aux enfers de la Somalie, devenue un failed state.
Le cinquième chapitre évoque la question des affrontements et des épurations ethniques en ex-Yougoslavie entre 1992 et 1995. La très grande complexité de cette région, et notamment les soubassements ethniques des conflits, est ici rendue sous une forme très claire. Les réactions internationales aux diverses crises (Croatie, Serbie puis Kosovo) sont présentées et examinées, ce qui permet de percevoir les enjeux liés à cette très célèbre « poudrière ».
Le sixième chapitre étudie avec minutie et acuité le génocide rwandais, et notamment le poids de l’héritage colonial allemand puis belge dans la possibilité de mise en place de cet évènement. Les éléments de planification du génocide sont évoqués (médias à propagande raciste, établissement de listes, formation de milices). De même, cette partie présente les éléments-clés de la crise rwandaise, notamment la confusion fatale à l’époque entre le génocide et la guerre civile, le rôle de l’Eglise, l’utilisation du viol comme arme du génocide, la question du rôle de la France et des Etats-Unis, ou encore la (maigre) tentative de réaction internationale et les difficultés qu’elle a rencontrées.
Le septième chapitre s’attache à l’étude des deux guerres du Congo, qui ont (chrono)logiquement suivi les flux massifs de réfugiés rwandais hutu en direction du Zaïre voisin en 1994. Le soutien du nouveau régime rwandais, pour des raisons liées à la poursuite des anciens génocidaires, à la rébellion qui prit le pouvoir au en RDC en 1997 est ainsi étudié. La seconde guerre du Congo, qui succéda immédiatement à la première, est analysée à l’aune des jeux d’alliance régionaux qu’elle a mis en œuvre. L’impuissance de la diplomatie et des interventions internationales est soulignée, ainsi que le rôle des ressources dans la persistance des conflits dans la région.
Le huitième chapitre analyse la crise du Darfour et les conditions historiques et économiques de sa préparation, de même que les soubresauts qui ont agité le Soudan et sa région depuis l’indépendance. L’addition de politiques de l’identité violemment instrumentalisées depuis les années 1980 et d’une série de sécheresses dramatiques ont ainsi conduit à l’explosion de violence de 2003. Le terme de « génocide » est évoqué dans ce contexte particulier, mais l’auteure en critique une utilisation opportuniste et avance une étude du Darfour au prisme de la catégorie d’analyse d’ « ethnocide », prenant davantage en compte les données socio-économiques et climatiques.
Le neuvième chapitre aborde les guerres en Afghanistan depuis 1979. La guerre contre les Soviétiques de 1979 à 1991 est ainsi étudiée, puis l’organisation de la société afghane et du régime taliban des années 1990 est présentée. C’est enfin la plus large intervention militaire de l’après-guerre froide, celle de la coalition occidentale qui dure depuis les attentats du 11 septembre 2001, qui est abordée. On comprend alors les dessous de ce que les commentateurs en sont venus à appeler le « bourbier afghan ».
Le dernier chapitre est l’occasion de mettre en lumière l’impact des crises sur les êtres humains qui les traversent, et pas seulement sur la géopolitique mondiale. La situation des personnes déplacées et réfugiées est ainsi évoquée, ainsi que celle des femmes victimes de violences sexuelles en temps de guerre.

Les influences d’une crise sur l’autre, les conséquences diplomatiques d’échec ou de succès dits humanitaires sont ainsi présentées et illustrées tout au long de l’ouvrage. La dimension politique de l’humanitaire est mise en exergue et les contradictions de la diplomatie occidentale sont soulignées. Mais c’est aussi le piège de l’incrimination de l’ONU qui est évité : les arcanes décisionnelles sont ici déconstruites, pas à pas, pour comprendre le (dys)fonctionnement du « machin ». Au fond, l’humanitaire n’a d’humaine que la racine latine de son étymologie. Il est bien davantage un instrument géopolitique entre les mains de realpoliticiens qu’un idéal porteur d’espoir et de progrès.
Le choix des crises traitées ici aurait pu être davantage justifié et expliqué, mais est d’une pertinence certaine dans l’approche holistique adoptée par l’auteure. En effet, le coeur de l’étude étant le rapport qu’entretiennent les relations internationales et l’humanitaire, les crises étudiées ont été choisies en fonction de leur pertinence dans l’histoire de l’élaboration ou du recul de la notion d’intervention humanitaire.
Le traitement qui est fait de la notion de « génocide », critiqué comme une catégorie qui revient à relativiser les autres types de crimes (ethnocides, crimes contre l’humanité, crimes de guerre, etc.) et qui à ce titre devrait être abandonnée, me semble un débat intéressant à ouvrir. L’auteure a raison de noter qu’il y a une inégalité de traitement dans les crimes, basée sur cette distinction conceptuelle, alors que les populations concernées souffrent tout autant quel que soit le crime commis contre elle, génocide ou non. Il ne s’agit donc pas de subordonner la possibilité d’une réaction internationale à la qualification ou non d’une crise par le mot de « génocide ». Cela conduirait aux dérives qui ont pu être observées dans le cas du Darfour et qui le sont, dans une moindre mesure, dans le cas de la Centrafrique, pour laquelle certains observateurs ont très rapidement parlé de « quasi-génocide » afin de mobiliser des réactions diplomatiques, alors que la situation ne correspondait pas aux critères d’un génocide selon la Convention internationale de 1948. Il ne faut pas rendre le génocide à tel point paradigmatique qu’il minimiserait les autres crimes tout en se vidant lui-même de son sens à force d’être convoqué et dévoyé pour décrire des situations qui n’en relèvent pas.
Néanmoins, le principe même du génocide est intrinsèquement différent de celui des autres crimes, et cela doit être dit. Il ne s’agit pas seulement de la destruction de tout ou partie d’une population, il s’agit d’une volonté concertée de la faire disparaître, c’est-à-dire une adhésion idéologique, philosophique, à l’anéantissement d’un groupe ethnique, racial ou religieux. Cela suppose des relais très solides, essentiellement ceux d’un Etat, à même de planifier et d’organiser les massacres. Contrairement aux autres crimes, le génocide ne laisse pas de place à l’espoir, pas de place à l’humanité. Le groupe ciblé par le génocide est déshumanisé (les Tutsi étaient des inyenzi, des cancrelats pour les Hutu), et c’est cette négation de l’humanité qui est caractéristique du génocide.

Loin de porter un regard angélique sur les questions liées à l’aide humanitaire et au travail des grandes ONG et organisations internationales, le Dr Le Houérou expose ici non seulement les vertus mais aussi les travers d’un système qui en vient, parfois, à entretenir les fléaux contre lesquels il entend lutter. Ce livre amène ainsi à saisir à et à penser les logiques qui conduisent la communauté internationale à préférer guérir les conséquences plutôt que les causes des crises humanitaires.
Les grands enjeux de pouvoir et les manoeuvres diplomatiques sont ici dévoilés. L’auteure ne se soustraie à aucun des défis que lancent les théories des relations internationales actuelles, affrontant les concepts de neutralité, de souveraineté et d’ingérence, et abordant sans tabou les questions liées aux motivations d’intervention ou de non-intervention des grandes puissances du Conseil de sécurité. Elle brosse également en creux, au-travers des cas pratiques étudiés, le rôle des médias dans les grandes crises humanitaires et dans leur perception par l’opinion publique mondiale, ce que certain ont appelé le CNN effect.
Chercheuse rompue à l’exercice de la pluridisciplinarité réussie, c’est donc un ouvrage riche et complet que Fabienne Le Houérou livre ici. Il saura être utile non seulement aux étudiants en relations internationales, en leur permettant de mieux comprendre les enjeux liés aux crises humanitaires, mais aussi aux chercheurs travaillant sur l’une ou l’autre des grandes crises abordées, notamment du fait des perspectives qu’il ouvre sur les autres conflits, ou encore au grand public, qui y trouvera des clefs d’initiation précieuses et didactiques en matière de relations internationales.

 

Agathe Plauchut
Diplômée de Sciences Po Aix et du Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité.
Doctorante en histoire contemporaine (co-direction CHERPA-CNRS).

Études Géostratégiques

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Latin America Watch

Latin America Watch est un blog de veille et d’analyse de la situation des pays d’Amérique Latine.

Theatrum Belli

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Diploweb.com : Géopolitique, stratégie, relations internationales et cartes

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Foreign Affairs Feed

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

CFR.org -

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Historicoblog (3)

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Lignes de défense

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Guerres-et-conflits

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

La voie de l'épée

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix