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UN MANUEL DE RÉFÉRENCE SUR LES STRATÉGIES MILITAIRES

2 Déc

Martin Motte, Georges-Henri Soutou, Jérôme de Lespinois, Olivier Zajec, La mesure de la force, Traité de stratégie de l’Ecole de guerre  Paris, Tallandier, 2018, 415 p.

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L’ouvrage, comme le sous-titre le suggère – vient compléter et enrichir le monumental traité de stratégie du regretté Hervé Coutau-Bégarie (1956-2012) qui a participé au renouvellement de la pensée stratégique française depuis un quart de siècle. Les auteurs livrent au lecteur averti comme au grand public un manuel appelé à devenir un classique. En effet l’approche pluridisciplinaire  tient compte tout à la fois de l’évolution de la conflictualité depuis les années 2000 et des débats autour du recours exclusif à la technologie, pour les uns et de l’attrait, voire de la fascination, pour les « sciences sociales » (de la sociologie à …l’ethnologie), pour les autres.

L’équipe éditoriale a réussi le tour de force de présenter en 14 chapitres équilibrés et synthétiques tous les domaines de la stratégie en s’inspirant de la méthodologie adoptée par Hervé Coutau–Bégarie dans son enseignement magistral à l’Ecole de guerre. Dans un effort remarquable de pédagogie, très bien écrit et renseigné aux meilleures sources françaises et étrangères (nous renvoyons à la riche sélection bibliographique), les quatre auteurs- historiens de la stratégie et des relations internationales- s’appuient sur les principes stratégiques « de toujours » pour décrypter et analyser les conflits contemporains. Partant des éléments fondamentaux de la réflexion (stratégique) et d’un rappel opportun des principes de la guerre, les « leçons » couvrent la totalité du spectre de la stratégie comme science, méthode et art. C’est pourquoi la (re)lecture de l’Introduction à la stratégie  du général André Beaufre (parue en 1963 !) est recommandée aux candidats au concours de l’Ecole de guerre -bien nommée après la parenthèse du CID-.

Ce livre important ne peut ici être résumé ; aussi faut-il se résoudre à relever quelques-unes des contributions qui abordent des sujets neufs. Deux des mises au point de Jérôme de Lespinois, complétant les exposés désormais classiques des stratégies nucléaire, aérienne et navale, retiennent plus particulièrement l’attention en raison de l’occurrence des nouvelles menaces. En effet la stratégie spatiale et la cyberstratégie, longtemps négligées par les responsables politiques, ont désormais droit de cité dans l’approche des guerres du XXIe siècle. De même, on doit à Olivier Zajec, diplômé de l’ESM et maître de conférences à l’université de  Lyon 3, une contribution inédite sur l’évolution de la stratégie classique et les stratégies alternatives qui, depuis l’Afghanistan et le déclenchement de l’opération Serval, conduisent les états-majors à réviser la stratégie opérationnelle. On peut seulement regretter qu’il ne soit pas fait mention dans la présentation du djihadisme contemporain de la grande étude de Jean-Paul Charnay sur L’islam et la guerre. De la guerre juste à la révolution sainte dans la collection « Géopolitiques et stratégie ».paru en avril 1986 (annus horribilis des attentats terroristes en France !) et ignoré à l’époque par les nombreux observateurs et spécialistes du monde arabe et musulman.

En conclusion, nous ne pouvons que recommander la lecture ce manuel de référence qui devrait rapidement être mis entre les mains tant des officiers que des élites (et responsables) politiques et des décideurs économiques du pays, sans oublier le public étudiant. .Avec une pleine connaissance des enjeux-, il s’agit rien de moins – dans l’urgence-que de relever les défis « sécuritaires » du XXIe siècle et de répondre aux nouvelles menaces dans un monde multipolaire.

 

André-Paul Comor

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L’évolution des politiques de sécurité à Nice

23 Nov

La politisation de la problématique de l’insécurité et de la délinquance en France, loin d’être un phénomène récent, se trouve être le fruit d’un processus complexe que l’on pourrait dater du milieu des années 70. Cette décennie, qui voit la parution des rapports Guichard et Peyrefitte de 1976 et 1977, bientôt suivis par celui dit Bonnemaison en 1982 (du nom de Gilbert Bonnemaison, maire d’Epinay qui l’a rapporté à la Commission) a contribué à faire de la sécurité un enjeu qui se conjugue également au niveau local, là où la loi Darlan de 1941 soustrayait son traitement aux prérogatives exclusivement nationales et régaliennes de l’Etat.[1] Ce progressif déplacement de la focale sécuritaire de l’Etat central à l’échelle régionale et municipale s’appuie aussi sur une législation globalement favorable au développement du pouvoir des édiles en matière de prévention et de lutte contre l’insécurité et la délinquance: ainsi, à la loi du 5 avril 1884 qui attribuait aux maires la « tâche d’assurer dans leur commune « le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publique » s’est entre autres additionnée le 5 mars 2007 la loi qui fait des maires les  » acteurs pivots de la production de la sécurité dans leur ville » .[2] Conséquemment, les élus locaux, en plus de se voir attribuer des prérogatives nouvelles et étendues,[3] disposent également d’un éventail élargi de structures à même de les suppléer dans leur mise en application de leur politique sécuritaire, défini par Jacques De Maillard comme « l’ensemble de dispositifs légaux, organisationnels, financiers, symboliques qui ont pour objectif la protection des biens et des personnes« .[4] Parmi ces différentes structures, on retrouve notamment, dans l’ensemble du panel d’instruments mis à la disposition des maires, les organismes suivants: « conseils communaux de prévention de la délinquance (CCPD) en 1983 ; auxquels s’ajouteront les contrats locaux de sécurité (CLS) à partir de 1997, qui constituent alors le volet « prévention et citoyenneté » des contrats de ville, puis des contrats urbains de cohésion sociale (CUCS); conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) se substituant aux CCPD en 2002« .[5]

Ce bref historique de la relocalisation des enjeux sécuritaires à l’échelon municipal, s’il ne saurait se départir d’une analyse généraliste quant à ses tenants et ses aboutissants, ne doit cependant pas faire oublier qu’il s’agit là d’une thématique de politique « politicienne » et, partant, dépendant grandement de l’appropriation spécifique qu’en fait chaque édile sur son propre territoire. Dans le sillage de Tanguy le Goff, on peut dès à présent en conclure qu’  » en l’espace d’une vingtaine d’années, l’insécurité s’est imposée comme l’une des principales préoccupations des maires et comme un enjeu polarisant le débat électoral [local]« .[6] De ce point de vue, l’exemple de la ville Nice apparaît révélateur des mutations profondes des logiques et des enjeux auxquels répond l’application locale d’une politique de sécurité contrôlée et générée en partie par les services municipaux. Considérée comme pionnière en la matière, la politique sécuritaire de Nice apparaît unique à plusieurs égards, notamment en ce qu’elle s’est toujours incarnée, du moins depuis le début des années 60, à travers l’image centrale de ses maires successifs.[7] Ceux-ci en ont ainsi fait le point d’ancrage de leur stratégie politique d’implantation et de conservation du pouvoir municipal. Si l’on peut déceler une certaine continuité idéologique dans la mise en place de ces politiques, il convient également d’en étudier au plus près les évolutions marquées qu’elles ont connu ces dernières années, et de s’interroger: dans quelle mesure l’offre sécuritaire municipale de la ville de Nice est-elle révélatrice des tensions et des enjeux qu’il existe autour de la catégorisation de l’insécurité comme domaine de l’intervention publique locale?

Pour répondre à cette problématique, nous verrons de quelle manière la stratégie niçoise de politisation des enjeux sécuritaires, à travers notamment la mise en place d’une série de politiques publiques spécifiques (policies) va permettre d’alimenter le logos sécuritaire du maire (en l’occurrence Christian Estrosi) dans une stratégie électoraliste (politics). Pour ce faire, et pour ne pas répéter ce qui a déjà été écrit sur la période 1983-2001[8] nous bornerons chronologiquement notre analyse à la période post-2001, et spatialement à la métropole niçoise, bien que des comparatifs avec d’autres villes ne soient pas exclus pour souligner la spécificité de la cité maritime. Nous analyserons par la suite les grandes orientations actuelles et futures de cette politique, en en interrogeant avant tout l’efficacité et l’appréhension par ceux qui en sont les principaux acteurs.

                        Si l’on s’en tient simplement aux faits et aux chiffres, l’offre de sécurité niçoise apparaît comme sans pareille à l’échelle nationale, proportionnellement à la taille et à l’importance de la métropole. L’application d’une politique municipale ultra volontariste, en matière de sécurité et plus encore son importance en termes de gains électoraux distinguent en effet Nice de ses consœurs et explique en partie l’engouement de ses maires successifs à implémenter des politiques expérimentales toujours plus poussées en la matière. Déjà pionnière dans la création d’une police municipale sous Jean Médecin en  1961, Nice détient aujourd’hui le record de France du nombre de caméras par habitants et voit cette tendance renforcée au cours de la dernière décennie; loin de s’en cacher, Nice se targue en effet d’une augmentation « de 842% en 10 ans du nombre de caméras dans le centre-ville« ,[9] caméras que surveillent en permanence 80 agents municipaux formés à cet effet au sein d’une structure spécifique, hypermoderne et particulièrement développée dans le cas de la métropole niçoise: le Centre de Surveillance Urbain (CSU), ouvert et connecté 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.  Cet état de fait peut sembler paradoxal au vu des déclarations du cabinet de Jacques Peyrat, maire de la ville entre 1995 et 2008, et dont l’adjoint à la sécurité estimait en 1999 que » la vidéosurveillance est inutile [et que] jamais un tel système ne sera employé à Nice« .[10] Elle est en réalité la réponse musclée apportée par son successeur, Christian Estrosi, pourtant issu de la même majorité, à des chiffres de l’insécurité qui restent encore aujourd’hui préoccupants dans la métropole.  Alors que beaucoup à gauche (et quelques élus de droite également, parmi lesquels on peut citer notamment Alain Juppé) fustigent cette vidéo-dépendance, Estrosi en défend le bilan pourtant mitigé: selon le site de la ville, celle-ci aurait permis quelques 4.087 interpellations entre 2010 et 2018, soit 510 par an en moyenne.  De la même manière, Nice est aujourd’hui la ville de France la mieux pourvue en termes d’effectifs municipaux, et ce depuis le début des années 80. La tendance ne semble d’ailleurs pas prête de s’infirmer: avec un policier municipal pour 860 habitants (chiffres de la mairie), soit 414 policiers municipaux (avec un recrutement de 130 nouveaux agents prévu d’ici fin 2018), les effectifs ont pratiquement triplé depuis 1983 (187 agents municipaux dédiés au maintien de l’ordre et à la prévention à l’époque), pour le plus grand bonheur du maire de la ville: « Je ne peux que me réjouir de bénéficier de plus d’effectifs. Je n’ai cessé d’en réclamer pour ces deux quartiers [en l’occurrence l’Ariane et les Moulins]« .[11] Cette surenchère sécuritaire, bien qu’elle ait été comme on l’a vu un leitmotiv récurrent de la politique niçoise, doit également beaucoup à la trajectoire politique de son maire actuel. De 2002 à 2003, il exerce en effet à l’Assemblée Nationale les fonctions de rapporteur des lois concernant la sécurité intérieure et se fait connaître sur la scène nationale pour sa politique sécuritaire autoritaire. Il s’est aussi distingué par ses sorties pour le moins controversées sur les attentats de Paris de novembre 2015, qu’il n’hésite pas à attribuer au laxisme des forces municipales en matière de dispositif de prévention de la délinquance et de la criminalité:  » si Paris avait été équipée du même réseau [de caméras] que le nôtre, les frères Kouachi n’auraient pas passé trois carrefours sans être neutralisés et interpellés« .[12] Il n’est donc pas surprenant qu’Estrosi, bien que sa responsabilité ait été mise en cause lors des attentats du 14 juillet 2016 à Nice, ait fait de la sécurité sa spécialité.

En effet, la raison de l’intérêt particulier porté par les hommes forts de la mairie de Nice au domaine de l’insécurité tient en effet en grande partie au potentiel électoral d’un thème qui constitue aux côtés de l’emploi, l’une des préoccupations majeures des Français. La mise en place des politiques sécuritaires que nous avons évoquées jusqu’ici répond en effet à ce que Le Goff appelle la  » production discursive » du problème de l’insécurité »,[13] c’est-à-dire la construction politique d’une nouvelle catégorie de l’action publique qui fait sens, autant par sa réalité concrète que par rapport aux objectifs politiques de ceux qui s’en présentent comme les principaux entrepreneurs de cause.

Si le constat est aussi vrai pour d’autres grandes villes comme « Paris, Lyon, Strasbourg, Avignon, Orléans, Amiens ou Nantes »,[14] l’organisation sociodémographique de la cité niçoise rend encore plus prégnante cette réalité. Comme le note Laurent Mucchielli dans les colonnes du journal Capital, l’offre sécuritaire extrêmement développée de la ville est susceptible de plaire à un électorat aisé composé en grande partie de seniors et de touristes qui  » éprouvent davantage le sentiment d’insécurité. Il s’agit donc d’un thème politique porteur qui répond aux attentes d’un électorat local majoritairement de droite« .[15] L’application de ces politiques de sécurité répond donc en grande partie à un opportunisme électoral classique largement étudié par les chercheurs. Dans le cas de la ville de Nice, souvent qualifiée de « capitale du pays des conservateurs« ,[16] et qui à ce titre dispose d’une majorité de droite extrêmement stable depuis 1945, cet opportunisme en matière de politiques de prévention et de répression n’est donc pas un moyen de « venir subvertir l’ordre politique local« [17] qui reste globalement figé; plutôt s’agit-il ici pour les élus d’utiliser le discours sécuritaire comme un « coup politique qu’ils perçoivent comme jouable« [18] pour conserver le pouvoir local. Ainsi, bien qu’il rappelle à l’envi que » le maire n’est pas compétent en matière d’ordre public« [19], Christian Estrosi s’intègre parfaitement dans la typologie dressée par Le Goff comme l’exemple même de l’élu « de terrain; Et c’est précisément au nom de leur supposée connaissance du « terrain » que ces élus construisent l’insécurité comme l’attente principale de la population« . A l’inverse de ces maires qui « se présente[nt] […] sous le visage du partenaire de l’état« ,[20] les édiles niçois, Christian Estrosi en tête, se sont donc illustrés par leur prise d’initiatives autonomes en matière sécuritaire (sur lesquelles nous reviendrons plus en détails) dans le but de répondre à une demande électorale toujours plus exigeante en la matière. Cette action de terrain, se double, on l’a vu, d’une attention toute particulière portée sur les résultats des mesures mises en place; pour le dire autrement, la métropole maralpine va tenter de légitimer son action sécuritaire par l’évaluation factuelle et chiffrée de son efficience concrète, à travers notamment la production de rapports mensuels concernant les grands chiffres de l’action policière municipale. Initiés en janvier 2015, ces rapports mettent notamment en avant la baisse de certaines infractions, recourant pour cela à des méthodes comparatives d’une année sur l’autre et mettant en parallèle ces résultats aux « arrêtés majeurs de police du maire  » censés avoir permis cette diminution de la délinquance. A titre d’exemple, le rapport d’août 2016 fait ainsi mention de « 65 Interventions liées à l’Arrêté municipal du 1er avril 2013 visant à lutter contre les regroupements troublant l’ordre public et gênant le passage de piétons dans le centre-ville de Nice entre 7h00 et 10h00 et de 16h00 à minuit »[21] contre 130 en août 2015.

Cette évolution récente de la politique sécuritaire de la métropole niçoise sous le mandat de Christian Estrosi, sans pour le moment rentrer dans les détails, permet néanmoins d’illustrer la collusion, classique en science politique entre les « politics (compétition politique, stratégies symboliques et électorales) et des policies (de l’action publique locale, en l’occurrence ici, des politiques de lutte contre l’insécurité) ».[22] Bien qu’elle ne renseigne pas sur les moyens mis en œuvre pour protéger les populations, elle permet de saisir l’importance des enjeux sécuritaires pour un maire qui en a fait son principal argument de vente électorale. Il convient dès lors, pour appréhender au mieux cette stratégie, d’analyser sa mise en place concrète et d’interroger ses perspectives actuelles et futures ainsi que ses lacunes.

Dans une interview récente accordée au journal Nice-Matin,[23] Christian Estrosi donnait les grandes orientations à venir de sa politique municipale à l’échelle locale. Parmi les principales évolutions du volet sécuritaire de l’édile niçois, on peut noter trois axes principaux.
Tout d’abord, la nouvelle politique sécuritaire d’Estrosi passe par un renforcement de la polyvalence de ceux chargés de la faire appliquer directement sur le terrain: les policiers municipaux. A l’élargissement de leur champ d’action dans les écoles, testé à titre provisoire à la rentrée 2018, s’ajoute ainsi le développement de leur domaine de compétence. Pour reprendre les mots de l’élu, il est question ici de faire des policiers municipaux des « agents généralistes [capables de] faire face à n’importe quelle situation ». A ce titre, la réorganisation des services de police municipale, avec notamment la diversification des unités d’intervention, rentre dans cette logique de rationalisation de l’offre sécuritaire municipale, qui passe en grande partie par une augmentation des effectifs et une multiplication des modalités d’action: « Depuis la réorganisation, nous avons, par exemple, 35 équipages présents sur le terrain par vacation, pour 12 seulement avant. Nous avons 8 à 18 patrouilles d’ASVP par jour contre 3 ou 4 avant« [24] commente ainsi le maire. Parmi les nouvelles unités, une fait beaucoup parler d’elle, et pas seulement dans la ville maralpine:[25] la police de sécurité du quotidien, mise à l’essai en 2018 pour une période encore indéterminée mais à propos de laquelle Estrosi a à plusieurs reprises, exprimé son enthousiasme. Deuxièmement, l’innovation sécuritaire entrevue par Christian Estrosi passe en grande partie par la conservation et l’amélioration des infrastructures déjà existantes: un développement de la vidéo-surveillance dans les tramways et dans les écoles notamment (en plus de l’entretien de parc de caméras, colossal, déjà en œuvre) et un approfondissement des prérogatives du Centre de Surveillance Urbaine (CSU), censé pouvoir  « tripler sa capacité de traitement par rapport à l’actuel ».[26] Enfin, cette politique innovante passe également par la mise en place d’une application, Reporty, qui permet aux riverains de filmer directement les actes d’incivilité et de les transférer à l’autorité compétente en la matière, à savoir la police municipale, ainsi que par l’affectation des locaux de l’hôpital désaffecté Saint-Roch dans le but d’en faire un hôtel des polices inédit en France à l’horizon 2022. Ces  mesures s’ajoutent aux initiatives déjà prises sous la mandature d’Estrosi. Parmi elles, on peut citer la promulgation de nombreux arrêts municipaux sécuritaires, dont le site officiel de la ville fait une nouvelle fois la promotion:[27] à titre d’exemples, les arrêtés contre la mendicité agressive, contre les mariages bruyants, anti-bivouacs ou encore contre les regroupements sur la voie piétonne témoignent ainsi de cet intérêt majeur porté sur la tranquillité et le calme des riverains, d’autant plus qu’ils font comme on l’a dit l’objet d’une évaluation mensuelle chiffrée censée démontrer leur efficience. Pour compléter ce bref tour d’horizon, on peut également citer la volonté de la mairie de sensibiliser l’ensemble de sa population aux problématiques sécuritaires: loin d’être le seul apanage de la police municipale, le tryptique «  prévention, répression, solidarité« [28] édicté par le rapport Bonnemaison repose aussi sur les riverains eux-mêmes , formés par la police municipale et qui occupe à ce titre le rôle officiel de « correspondants de prévention situationnelle« , quand ils ne sont pas tout simplement des « référents voisins vigilants« . Cet élargissement des prérogatives de prévention à la population civile, approfondie par la mise en place de l’application Reporty, s’exerce également sur les commerçants, qui disposent, depuis la délibération n°02 du 30 mai 2016 du  dispositif « bouton d’alerte »[29] qui leur permet d’informer directement la police municipale en cas de débordements. L’objectif affiché du maire est donc clair: il s’agit ici de  » faire participer les acteurs locaux de la sécurité et la population concernée avec l’appui et le contrôle de l’Etat, à la sécurité de leur propre environnement. »[30]

Cette surenchère sécuritaire, on l’a vu, ne prend totalement sens que dans la mesure où elle est  traduite dans un discours politique visant à renforcer la légitimité de l’exécutif local. Si les bilans mensuels chiffrés et l’autoévaluation des services municipaux semblent appuyer l’efficience de cet attirail de mesures, l’étude objective du bilan sécuritaire niçois reste plus nuancé.

Tout d’abord, cette focalisation massive sur le thème de l’insécurité par l’élu niçois a souvent amené ses détracteurs à critiquer une position qu’ils jugeaient excessive en termes d’offre sécuritaire. A l’instar du journal le Point, nombreux sont ceux qui se demandent si l’édile « n’en fait pas trop« [31], tant ses prises d’initiatives en la matière apparaissent nombreuses et poussées. Celles-ci, bien qu’elles semblent répondre à une demande citoyenne locale, font souvent l’objet de polémiques, allant parfois même jusqu’à leur interdiction par certaines juridictions nationales qui soulignent la plupart du temps leur caractère attentatoire à la liberté des citoyens. Ainsi, l’expérimentation de l’application Reporty, déjà évoquée, « a fait long feu, la Cnil ayant sifflé en mars la fin de la partie au nom de la défense des libertés individuelles« .[32] Estrosi, menacé notamment par la montée inexorable du FN dans la région, assume ce discours musclé « « En matière de sécurité le trop n’existe pas, et si la violence augmente, les moyens des polices doivent augmenter« . Il justifie également par cette rhétorique le passage, du Contrat Local de Sécurité (CLS) à la notion de Stratégie territoriale, décidée à travers Le Plan National de Prévention de la Délinquance et de l’Aide aux Victime le 2 octobre 2009 et censé revigorer une offre sécuritaire locale déjà particulièrement vivace. Il n’est donc pas rare de voir les édiles niçois se retrouver en confrontation avec les prérogatives sécuritaires régaliennes, outrepassant souvent leurs compétences locales dans le but de satisfaire une population toujours plus demandeuse en la matière. Ce choix évident fait en faveur de la sécurité au détriment des libertés individuelles pose cependant la question de son efficacité. Quid, en effet, des résultats? Là encore, ceux-ci apparaissent sujets à interprétation, tant il est difficile de les attribuer uniquement à la politique municipale sur la question. Si les pouvoirs locaux n’ont pas manqué d’établir la causalité de l’offre sécuritaire approfondie de la ville avec « les bons résultats en matière de délinquance » au  niveau local, ils restent cependant discrets sur la situation encore préoccupante de la ville au niveau national. Pour le dire autrement, bien que la délinquance niçoise semble être en légère baisse,[33] l’écart avec les autres villes ne se réduit pas, et contribue à souligner les limites d’une politique qui se veut pourtant le point fort de celui qui l’applique. Comme le note Capital sur l’exemple révélateur de l’offre de vidéosurveillance de la ville « qui investit bien plus que Marseille dans la vidéo, affichait en 2014, selon l’ONDCP (Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales), des taux de délinquance rapportés au nombre d’habitants souvent proches, voire supérieurs à ceux de la cité phocéenne ».[34] De plus, Nice reste selon l’INSEE, et en dépit de cette offre sécuritaire massive, la grande[35] ville de France la plus marquée par la criminalité, avec un ratio de 114,32 crimes pour 1000 habitants, juste devant Marseille, seconde avec 114, 09 crimes en 2008. Si cette situation problématique est bien évidemment à mettre en lien avec la situation globale de la région et du département, classé à l’époque 95ème sur 96 en termes de délinquance et de criminalité, cet état de fait permet de comprendre (à défaut de le justifier), la saillance des enjeux sécuritaires dans la ville maralpine.

Par conséquent, l’actuelle mise en place d’une offre de sécurité municipale ultra volontariste dans la métropole niçoise, si elle s’inscrit dans la droite ligne de la tradition politique de la ville, apparaît autant comme le fruit de l’adaptation aux réalités factuelles du contexte local, que comme son appropriation stratégique opportuniste par les édiles successifs qui ont su en exploiter pleinement le potentiel électoral. Les récentes évolutions de cette politique municipale de prévention et de répression de la délinquance et de la criminalité, menées sous l’égide du maire Christian Estrosi, contribuent encore un peu plus à faire de la ville méditerranéenne une pionnière en la matière, quitte à alimenter les polémiques sur des mesures jugées liberticides. Plus que sur des simples mesures concrètes, qui appartiennent selon l’application des cadrages théoriques propre aux sciences politiques à la catégorie des « policies », cette offre sécuritaire que certains jugent démesurée, se trouve légitimée par l’évaluation attentive qui en est faite. Celle-ci, à travers la production de rapports chiffrés et factuels, permet la création d’un discours rhétorique d’efficience repris et adapté aux contraintes du jeu électoral local, dont la configuration actuelle fait la part belle à ces problématiques sécuritaire et qui s’ancre parfaitement dans la trajectoire personnel du maire actuel, spécialiste des questions de sécurités, et reconnu comme tel par sa population.
Cette collusion des politiques avec la politique au sens large (selon la distinction classique faite par la langue anglaise entre la politics et les policies) explique en grande partie l’évolution des politiques de sécurité dans la métropole, qui tendent à s’accroître, aussi bien quantitativement (augmentation des effectifs, extension des capacités de prévention aux riverains et aux commerçants, augmentation du parc de caméras, entre autres) que qualitativement (adoption de la Stratégie territoriale au détriment des CLS, généralisation des compétences des policiers municipaux, réaffectation de l’hôpital Saint-Roch à des fins policières). Bien qu’il soit trop tôt pour dresser le bilan de ces politiques, celui-ci sera primordial pour le maire actuel, notamment à l’horizon des municipales de 2020 et ce d’autant plus que l’édile niçois pourrait bien être en concurrence avec un autre spécialiste de l’offre sécuritaire locale: Eric Ciotti, surnommé le « Monsieur Sécurité »[36] de l’UMP et avec qui la rupture semble de plus en plus en consommée.[37]

Nicolas Cadot.

Bibliographie

Ouvrages

Berlière, Jean-Marc , « La loi du 23 avril 1941 portant organisation générale des services de police en France », Criminocorpus [En ligne], Histoire de la police, Articles

Body-Gendrot Sophie, Duprez Dominique, « Les politiques de sécurité et de prévention dans les années 1990 en france. Les villes en france et la sécurité », Déviance et Société 2001/4 (Vol. 25), p. 377-402,

Cadiou Stéphane et Grégory Marie-Ange,  Nice : la fidélité à droite avant tout ?,, Métropolitiques, 5 mai 2017.

 

De Maillard, Jacques, « chapitre 2: les politiques de sécurité » dans Borraz, Olivier, et Guiraudon Virginie : Politiques publiques: Changer la société, Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.), 2010

 

Freyermuth Audrey, « L’offre municipale de sécurité : un effet émergent des luttes électorales. Une comparaison des configurations lyonnaise, niçoise, rennaise et strasbourgeoise (1983-2001) », Revue internationale de politique comparée 2013/1 (Vol. 20), p. 89-116.

 

Le Goff, Tanguy, « L’insécurité « saisie » par les maires. Un enjeu de politiques municipales », Revue française de science politique 2005/3 (Vol. 55), p. 415-444

 

Sites web

http://www.nice.fr/fr/securite/le-centre-de-supervision-urbain

http://www.crpv-paca.org/9-publications/pdf/arv_pdfs/ARV-15/ARV_15.pdf

http://www.nice.fr/fr/securite/observatoire-de-la-police-municipale

http://www.nice.fr/uploads/media/default/0001/14/bilan%20d’activites%20de%20la%20police%20municipale%20aout%202015%202016.pdf

https://www.capital.fr/economie-politique/la-police-de-securite-du-quotidien-fera-t-elle-le-job-lexemple-de-lille-1287783

https://www.capital.fr/economie-politique/toulouse-la-nouvelle-police-de-proximite-fera-t-elle-le-job-1299560

http://www.nice.fr/fr/securite/dispositif-bouton-d-alerte-commercant

https://www.capital.fr/economie-politique/bordeaux-a-quoi-la-nouvelle-police-de-proximite-servira-t-elle-1304092

http://www.nice.fr/fr/securite/les-principaux-arretes

http://www.nice.fr/fr/securite/la-prevention-de-la-delinquance

http://www.nice.fr/fr/securite/dispositif-bouton-d-alerte-commercant

Articles de journaux

 

Capital, Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, , le 08/08/2018

 

Le Huffington Post, « Entre Christian Estrosi et Eric Ciotti, la guerre est officiellement déclarée », Geoffroy Clavel, 30/08/2018

 

L’Express, « Eric Ciotti: le porte-flingue et le Monsieur Sécurité de l’UMP », Marie Huret et Piere Gastineau, 10/08/2010

 

Le Monde, « Attentat de Nice : Valls demande à Estrosi de « se reprendre » »,  le 19/07/2016

 

Nice-Matin, 31 mars 1999

 

Nice-Matin Stéphane Gasiglia, interview. Christian Estrosi: « la sécurité, pas le sécuritaire », 22/02/2018

 

Le Point, « Attentats de Nice: Estrosi en fait-il trop? », Jérôme Cordelier, le 18/07/2016

 

Autres

Centre de ressources pour la politique de la ville, région PACA, Les politiques de la Ville et les politiques de prévention et de sécurité, le 30/03/2009

Code Général des Collectivités Territoriales

[1] La loi Darlan, en effet, « étend le régime des « polices d’Etat » que connaissaient déjà Lyon (depuis 1851), Marseille (1908), Toulon (1918), Nice (1920)… à toutes les villes de 10 000 habitants. » Jean-Marc Berlière, « La loi du 23 avril 1941 portant organisation générale des services de police en France », Criminocorpus [En ligne], Histoire de la police, Articles, mis en ligne le 01 janvier 2008, consulté le 07 octobre 2018. URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/271

[2] Tanguy Le Goff, « L’insécurité « saisie » par les maires. Un enjeu de politiques municipales », Revue française de science politique 2005/3 (Vol. 55), p. 415-444. DOI 10.3917/rfsp.553, p442.

[3] « Le maire anime, sur le territoire de la commune, la politique de prévention de la délinquance et en coordonne la mise en œuvre. A cette fin, il peut convenir avec l’Etat ou les autres personnes morales intéressées des modalités nécessaires à la mise en œuvre des actions de prévention de la délinquance. »  Article L2211-4 du Code Général des Collectivités Territoriales, modifié par la Loi du 7 mars 2007

[4] Jacques de Maillard, « chapitre 2: les politiques de sécurité » dans Borraz, Olivier, et Virginie Guiraudon. Politiques publiques 2. Changer la société. Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.), 2010

[5] Centre de ressources pour la politique de la ville, région PACA, Les politiques de la Ville et les politiques de prévention et de sécurité, le 30/03/2009 à Martigues consulté sur http://www.crpv-paca.org/9-publications/pdf/arv_pdfs/ARV-15/ARV_15.pdf A titre informatif, on peut aussi mentionner le Contrat d’Action et de Prévention

[6] Tanguy Le Goff, op.cit., p415

[7] Parmi lesquels se distinguent 4 figures principales: Jean Médecin (1947-1965), Jacques Médecin (1966-1990), Jacques Peyrat (1995-2008) et Christian Estrosi depuis 2008 (sauf en 2015-2016)

[8] Voir notamment Freyermuth Audrey, « L’offre municipale de sécurité : un effet émergent des luttes électorales. Une comparaison des configurations lyonnaise, niçoise, rennaise et strasbourgeoise (1983-2001) », Revue internationale de politique comparée 2013/1 (Vol. 20), p. 89-116. DOI 10.3917/ripc.201.0089, travail sur lequel nous ne manquerons cependant pas de nous appuyer à l’occasion.

[9]  « 842% de caméras (220 en 2007, 750 en 2012, 949 en 2014, 2173 caméras au 02.08.2018) » site officiel de la ville de Nice, consulté sur la page suivant http://www.nice.fr/fr/securite/le-centre-de-supervision-urbain

[10] Nice-Matin, 31 mars 1999, tel que cité chez Freyermuth Audrey, op. cit., p101

[11] Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, Capital, le 08/08/2018

[12] « Attentat de Nice : Valls demande à Estrosi de « se reprendre » », Le Monde, le 19/07/2016

[13] Tanguy Le Goff, op.cit., p434

[14] Tanguy le Goff, op cit., p415 Pour paraphraser le Goff, on peut noter qu’  » Ainsi, à Nantes, dans un sondage effectué auprès de 603 personnes par IPSOS pour le journal Libération en juin 2000, la sécurité apparaît comme le dossier prioritaire (48 %) devant les quartiers défavorisés (36 %) et les impôts (33 %), Libération, 7 juillet 2000.

[15] Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, Capital, le 08/08/2018

[16] Audrey Freyermuth, op.cit, p91. Voir aussi détaillé de la composition politique de la ville par Stéphane Cadiou et Marie-Ange Grégory, « Nice : la fidélité à droite avant tout ? », Métropolitiques, 5 mai 2017.

[17] Ibid, p89

[18] Ibid, p 103

[19] Stéphane Gasiglia, interview. Christian Estrosi: « la sécurité, pas le sécuritaire » Nice-Matin, 22/02/2018

[20] Tanguy le Goff, op. cit. p439

[21] A retrouver sur le site de la ville de nice, dans la mention dédiée à l’observatoire de la police municipale http://www.nice.fr/fr/securite/observatoire-de-la-police-municipale et sur le document PDF retraçant de manière détaillé et chiffrée l’action des policiers http://www.nice.fr/uploads/media/default/0001/14/bilan%20d’activites%20de%20la%20police%20municipale%20aout%202015%202016.pdf

[22] Tanguy le Goff, op cit., p416

[23] Stéphane Gasiglia, interview. Christian Estrosi: « la sécurité, pas le sécuritaire » Nice-Matin, 22/02/2018

 

[24] ibid

[25] Exemple de Lille https://www.capital.fr/economie-politique/la-police-de-securite-du-quotidien-fera-t-elle-le-job-lexemple-de-lille-1287783
Toulouse: https://www.capital.fr/economie-politique/toulouse-la-nouvelle-police-de-proximite-fera-t-elle-le-job-1299560
Bordeaux: https://www.capital.fr/economie-politique/bordeaux-a-quoi-la-nouvelle-police-de-proximite-servira-t-elle-1304092

[26] ibid

[27] http://www.nice.fr/fr/securite/les-principaux-arretes

[28] Sophie Body-Gendrot, Dominique Duprez« Les politiques de sécurité et de prévention dans les années 1990 en france. Les villes en france et la sécurité », Déviance et Société 2001/4 (Vol. 25), p. 377-402, p377

[29] http://www.nice.fr/fr/securite/dispositif-bouton-d-alerte-commercant

[30] http://www.nice.fr/fr/securite/la-prevention-de-la-delinquance

[31] Le Point, « Attentats de Nice: Estrosi en fait-il trop? », Jérôme Cordelier, le 18/07/2016

[32] Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, Capital, le 08/08/2018

[33] Les cambriolages ont légèrement diminué en 2017, les vols avec violence ont nettement baissé. Et le nombre de coups et de blessures volontaires est relativement stable

[34] Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, Capital, le 08/08/2018

[35] Pour les villes de plus de 250 000 habitants

[36] L’Express, « Eric Ciotti: le porte-flingue et le Monsieur Sécurité de l’UMP », Marie Huret et Piere Gastineau, 10/08/2010

[37] Le Huffington Post, « Entre Christian Estrosi et Eric Ciotti, la guerre est officiellement déclarée », Geoffroy Clavel, 30/08/2018

 

Histoire des exportations françaises d’armement

20 Nov

En 2017, La France était, derrière les Etats-Unis et la Russie, le troisième exportateur d’armements au monde. Cette place privilégiée de la France dans le secteur du commerce des armes, au sein duquel elle représente environ 6% des transactions totales depuis 2012, est loin d’être le fruit d’une progression linéaire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle est au contraire la résultante d’une série d’évolutions profondes et rapides qui se sont notamment accélérées avec la fin de la Guerre Froide et l’entrée dans un monde marqué par le multilatéralisme et la hausse de l’incertitude. Parmi ces évolutions, trois nous apparaissent aujourd’hui capitales pour comprendre l’apparente réussite à l’export de l’armement français. Tout d’abord, il s’agira de comprendre les grandes évolutions de la ligne politique en termes d’exportation d’armements depuis le début de la Cinquième République. Il sera par la suite temps d’analyser les transitions géographiques, s’il y en a eu, qu’a connu cette politique, pour déterminer quels ont été les partenaires majeurs de la France et tenter d’en comprendre les raisons. Enfin, il s’agira d’étudier les mutations du cadre légalo-institutionnel en matière de commerce d’armements, aux niveaux national et international pour en connaître et en appréhender les implications à l’échelon français. Cette triple analyse permettra l’ouverture d’un dernier volet consacré aux perspectives d’avenir qui, bien qu’entaché de tous les défauts d’une analyse prospective, permettra d’évoquer les problématiques susceptibles de limiter le rôle de la France en termes d’exportations d’armes.

La politique d’exportation d’armements française s’est tout d’abord traduite par la défense d’une logique d’indépendance sous l’égide du général De Gaulle, dans un contexte de Guerre Froide où prédominait la figure des Deux Grands. En plus d’être un moyen de défendre la grandeur de la France sur le plan international, la politique d’exportation volontariste venait également soutenir une Base Industrielle et Technologique de Défense BITD en difficulté face à la faiblesse du marché national. Cette politique d’exportation dite « tous azimuts » et qui se présente comme une alternative aux marchés américain ou soviétique (et donc principalement tourné vers les « non alignés »), se poursuivra sous les présidences de Valéry Giscard d’Estaing et de François Mitterrand. La fin de la Guerre Froide, si elle est une période qui se symbolise en grande partie par la réduction des ventes d’armes par la France (-12% entre 86 et 95), est aussi celle de la modernisation de l’équipement français d’armements. L’incertitude créée par les nouvelles problématiques sécuritaires de ce début de siècle, notamment en Asie et au Moyen-Orient, permettent en partie d’expliquer la vitalité retrouvée des exportations française d’armements sous les présidences Sarkozy et Hollande, qui doivent également beaucoup aux simplifications administratives des plans Million de 1997 et de la création du Comité des exportations de Défense (COMED).

Cette relative linéarité dans la politique d’exportation française en matière d’armements n’a cependant pas empêché celle-ci de connaître de nombreuses mutations géographique variant notamment au gré des alliances et des bouleversements géopolitiques du moment. Si des permanences existent, notamment en Asie et au Moyen-Orient, celles-ci datent pour la plupart de la fin de la Guerre Froide. La carte des exportations était en bien différente auparavant: bien qu’handicapée par sa sortie du commandement intégré de l’OTAN en 1966, l’Occident représentait, entre 1961 et 1990, près de 27% du total des exportations d’armement française. Celles-ci se sont par la suite redirigées vers les régions du Golfe arabo-Persique à partir des années 70, puis vers la zone Asie-Pacifique à la fin des années 90, avec notamment des contrats faramineux en Inde et en Australie au cours de l’année 2016, pour ne citer qu’eux.

L’historique des exportations d’armements français ne saurait être complet sans sa mise en perspective avec le contexte juridico-institutionnel dans lequel elles se sont développées; au niveau national tout d’abord, avec la mise en place d’un processus complexe d’accréditation et de dispense des licences à l’exportation qui voit se succéder une foule d’organismes chargés de son encadrement. Celle-ci s’exprime également à l’échelon international; à l’échelle communautaire tout d’abord, avec une harmonisation et une simplification des politiques d’exportation d’armements, qui s’incarnent désormais au sein de l’Union Européenne par la Position Commune et le Code de conduite européenne en la matière ; au niveau international, elle s’est traduite notamment par un durcissement des normes de l’OTAN et de l’OSCE, et par un volontarisme politique de la part de la France, qui a par exemple –et à l’inverse de ses principaux concurrents- signé et ratifié le Traité sur le Commerce des Armes en 2013, qui limite ses potentialités d’exportation.

Ces évolutions permettent de se livrer à une analyse prospective du futur de l’exportation d’armements par la France. Géographiquement, celles-ci, au vu des tendances actuelles, semblent logiquement tournées vers les zones Asie-Pacifique et Moyen-Orient. Face aux menaces que représentent notamment le renforcement de la concurrence internationale, due à l’arrivée sur le marché de nouveaux acteurs et le durcissement des configurations préexistantes, ainsi qu’au renforcement des restrictions internationales, la France est loin d’être sans ressources. La modernisation de son arsenal et la modularisation de ses équipements, de même que la transformation structurelle opérée par la Loi de Programmation Militaire 2019-2025 doivent entre autres permettre à celle-ci de conserver son rayonnement international en la matière, qui a vocation à s’européaniser de plus en plus à l’avenir, si l’on s’en tient au volontarisme politique aujourd’hui affiché.

L’actualité récente des contrats CaMo avec la Belgique met en évidence les logiques et les problématiques qui sous-tendent l’histoire des exportations d’armements en France: ce succès en demi-teinte, qui a vu l’acquisition par la Belgique de 442 véhicules blindés (au lieu des 472 initialement prévus), souligne la vivacité de la politique d’exportation française en la matière tout en soulignant les complexités spécifiques qui existent en la matière.

 

Bibliographie : 

Ministère des Armées

Houdaigui, Rachid El, « LA RÉGLEMENTATION FRANÇAISE EN MATIÈRE DE CONTRÔLE DES EXPORTATIONS D’ARMES CONVENTIONNELLES ». Paix et Sécurité Internationales, Revue Maroco-Espagnole de Droit International et Relations Internationales-

Livre Blanc de la Défense, 2013

Loi de Programmation Militaire 2019-2025

Rapport Annuel au Parlement sur les Exportations d’Armes, 2018

Revue Stratégique de Défense et de Sécurité Nationale 2017

 

Auteurs : Cadot Nicolas, Hacini Rayan, Lienard Clémentine, Link Laura – Etudiants M2 Géostratégie, Défense et Sécurité Internationale, Sciences Po Aix 

 

« Les sociétés militaires privées dans les conflits contemporains » Entretien avec Philippe Chapleau

8 Nov

 

Philippe Chapleau est un écrivain, journaliste qui a publié plusieurs ouvrages relatifs aux questions de mercenariat et à la privatisation de la guerre. Après avoir étudié au Centre de Formation des Journalistes de Paris, il intègre le service politique du quotidien Ouest France. Il anime depuis 2010 le blog Lignes de Défense (http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/). Philippe Chapleau est également coordinateur d’enseignements à l’INHESJ et intervenant à l’école des transmissions de Rennes.

Entretien réalisé le 7 juin 2018 et mis à jour le 7 novembre 2018

Léa Le Van Bereni – Pouvez-vous me parler de conflits actuels dans lesquels des SMP sont engagées ?

Philippe Chapleau – Je vais faire un peu d’histoire. Ce que j’appelle les SMP, dans une définition très large, ce sont des sociétés privées commerciales, qui fournissent des prestations à des forces armées, à des forces de police. Ces prestations vont de la formation au renseignement en passant par la logistique etc etc, tout sauf la participation directe au combat. A la différence de ceux qu’on appelait les mercenaires des siècles passés qui eux participaient directement aux opérations de guerre, les SMP sont toujours à la périphérie des forces gouvernementales combattantes, quoi qu’on ait écrit ou affirmé. Même les gens de Blackwater n’ont jamais pris part à des opérations offensives, ils ont combattu parce qu’ils ont dû protéger des gens et des sites mais ce n’est pas eux qui ont libéré Bagdad ou conquis une partie de l’Afghanistan, ces gens-là viennent en soutien des forces armées nationales.

La 2ème chose, c’est que ce sont les raisons qui motivent leur emploi. Généralement ce sont d’abord des déficits capacitaires des forces armées nationales, ce n’est pas d’abord une question d’économie. Il s’agit de pouvoir disposer de capacités supplémentaires dont ont besoin les FA engagées dans les opérations.

3ème chose, on voit bien que le recours à ces sociétés est soumis aux aléas des opérations militaires engagées par les armées. Donc, par exemple, si on regarde ce qu’il s’est passé pendant la période afghane et irakienne, on a vu que l’armée américaine a massivement fait appel aux SMP, ESSD, pour un tas de fonctions et de prestations puisque la taille du champ de bataille était quand même très importante et qu’il fallait énormément de moyens. Donc, il y a eu sur ces deux théâtres d’opération un déploiement massif des SMP toujours pour les mêmes prestations. Une fois les grandes opérations militaires terminées en Irak et que celles d’Afghanistan ont baissé en intensité, le recours à ces sociétés a baissé. Et, ça s’est mesuré très rapidement d’une part par la baisse des contrats passés par le Pentagone et d’autre part par les difficultés qu’ont rencontré un certain nombre de ces sociétés en particulier, Dyncorp, la SMP américaine dont le chiffre d’affaires était à plus de 90% basé sur ces contrats avec le Pentagone et le département d’état. C’est des gens qui lorsqu’il y a la paix font de mauvaises affaires, leurs bonnes affaires c’est pendant les crises.

On en arrive à la situation actuelle, les grandes sociétés sont toujours présentes, elles ont dû revoir une partie de leur offre, et se recentrer sur les missions mères ou premières qu’elles proposaient. On avait assisté dans les années 2000 2010 à une explosion de l’offre des prestations par les entreprises. Là elles se rendent compte que non, il faut se recentrer sur leurs capacités premières et donc on voit bien que des gens comme Academi, Triple Canopy, se recentrent sur la sécurité et sur la formation. Ils laissent de côté le soutien et le déminage et reviennent à ce qu’ils savent faire de mieux.

Léa Le Van Bereni – Donc ça serait, par exemple, la formation ou bien la sécurisation navale, pour des entreprises ?

Philippe Chapleau – Oui il y eu parallèlement à la baisse d’intensité des opérations on a assisté à une sorte de recomposition du paysage, les sociétés ont cherché d’autres marchés, celles qui faisaient de la sécurité se sont tournées vers la lutte anti piraterie, et cela a été très très décevant.

On était très loin des besoins connus en Irak et les grandes sociétés qui ont voulu y aller se sont très vite rendu compte que c’est une sorte de chasse gardée britannique avec quelques Israéliens etc.

Une autre mesure qu’ils ont prise a été de se retourner vers des prestations qui sont opérées sur le territoire national métropolitain. Donc on a vu les grands prestataires américains trouver des contrats avec le DHS américain (le Homeland Security), avec le département de l’Intérieur, avec le département de l’Energie parce que tous les grands sites vitaux, centrales nucléaires, centres de recherche etc doivent être protégés.

Des sociétés de sécurité à l’international, comme Triple Canopy, Dyncorp, Academi etc ont essayé de décrocher un maximum de contrats sur le territoire national et ils ont réussi.

Léa Le Van Bereni – Comme le contrôle des frontières ? Ce qui relève de la sécurité intérieure

Philippe Chapleau – Oui on voit ça aussi, le soutien aux opérations humanitaires, grand domaine auquel les grandes sociétés anglo-saxonnes s’intéressent

Léa Le Van Bereni – Donc à la fois au niveau des états mais aussi avec l’ONU ?

Philippe Chapleau – Ces sociétés ont aussi regardé ce qui était à la mode, et là il y a des besoins qui ont émergé en particulier dans le domaine de la cyber défense et dans celui du renseignement. Les SMP ont commencé à s’intéresser à ces deux domaines, même si on ne peut pas s’improviser spécialiste du cyber.

Quand je dis renseignement c’est vraiment au sens très large, ça va de la collecte au traitement de l’information. Prenons la collecte qui est un domaine en plein boom, c’est tout ce qui est le renseignement aéroporté, l’ISR, où les capacités patrimoniales des grandes armées sont largement insuffisantes. Que ce soient les Américains, les Français, les Britanniques, tout le monde est sous-équipé en matière ISR donc on fait appel à des sociétés privées. Et là désormais il y a énormément de prestataires très bien équipés en avions, en drones et qui offrent ce type de prestations.

L’autre domaine sur lequel les sociétés ont commencé à s’impliquer c’est effectivement les opérations de maintien de la paix. Parce que là il y a énormément de besoin en sécurité en formation et en logistique

Léa Le Van Bereni – Oui j’ai consulté le site internet de Dyncorp par exemple et j’ai vu qu’effectivement leur message était le suivant : on veut protéger les communautés, s’engager pour maintien de la paix et ainsi ils semblaient s’orienter vers ce type d’opérations

Philippe Chapleau – Oui tout à fait, on voit bien que l’ONU en particulier, mais aussi l’UA, ont des carences et sous capacités. Donc ils font appel au privé. Par exemple, l’ONU n’a pas de moyens propres logistiques donc ils font appel à des sociétés qui assurent la restauration, l’hébergement, le transport… Autre aspect : tous les contingents nationaux qui sont fournis aux opérations de maintien de la paix doivent être remis à niveau, passer les tests pour être accrédités par le département des opérations de maintien de la paix ; cette remise à niveau est confiée à des privés.

Léa Le Van Bereni – Et vous pensez que, à terme, les SMP vont réussir à s’adapter aux fluctuations du marché pour s’inscrire durablement dans le paysage militaire ou bien qu’elles vont souffrir de la fin des conflits comme celui d’Irak ?

Philippe Chapleau – Oui bien sûr, c’est mon opinion. Prenons la France et les USA, ce sont deux pays où l’on voit que les gouvernements actuels augmentent l’enveloppe pour la défense. Pourtant, même si elle est augmentée ce n’est pas suffisant en capacités matérielles, donc soit on arrête de faire la guerre et on laisse les autres pays en proie à des crises terrorisme, soit on maintient ces opérations, au Sahel, au Proche au Moyen Orient et on fait avec ce qu’on a. Conséquence : il faut faire appel à ces sociétés pour le soutien. Les Américains sont confrontés au même problème actuellement en Europe de l’Est, ils ont des ambitions claires depuis Obama, que Trump a même renforcées. Ils entendent protéger la frontière Est de l’Europe et de l’OTAN d’une éventuelle agression russe, donc les Américains eux, déploient actuellement énormément de moyens terrestres aériens, navals et on voit que la gestion des grands centres de stockage de matériel et d’équipement est confiée à des sociétés privées.

Donc quel que soit le théâtre, les SMP sont bien présentes.

Léa Le Van Bereni – Donc ce serait plus un ralentissement

Philippe Chapleau – Oui c’est une sorte de ralentissement mais si on regarde au quotidien les contrats qui sont passés ou ce qui se préparent à être passés on voit que la tendance est toujours aussi forte.

Prenons l’exemple des ADAIR les adversory air services. Le privé joue le rôle des méchants au profit de l’US Air Force et de la Navy ; ces sociétés sont en mesure d’aligner des avions de combat de façon à fournir a peu près 40 000 sorties par an. Là on est dans une enveloppe budgétaire exceptionnelle.

Il y a un autre contrat américain qui est un contrat de logistique qui se prépare. L’enveloppe initiale est de 82 milliards de dollars, ça n’a jamais été aussi gros comme enveloppe initiale, même si ça ne veut pas dire qu’au bout des 10 ans de contrat tout l’argent sera dépensé mais en tout cas c’est l’enveloppe que le pentagone a déterminé. Donc on reste dans des volumes importants et dans des durées qui sont très longues. Il y a des petits marchés qui durent 1 an, 2 ans et qui sont reconduits sur une base annuelle mais on a quand même des super méga contrats surtout pour la formation. Donc la tendance reste quand même très nette : l’externalisation se renforce.

 

Léa Le Van Bereni – J’ai effectivement eu des difficultés à trouver des informations sur ce type de contrats

 

Philippe Chapleau – Il y a un autre secteur où l’on voit que les sociétés sont présentes , c’est tout le soutien médical et sanitaire

Léa Le Van Bereni – J’ai trouvé beaucoup d’informations là-dessus dont des entreprises comme CHS qui semblent capables de proposer beaucoup de services

Oui et il y a des sociétés qui sont excellentes dans ce domaine-là comme CHS tant dans la formation que dans le soutien médical. C’est important parce qu’on voit que des pays comme le Canada, la Grande-Bretagne ou l’Australie ont pratiquement abandonné leurs systèmes de médecine militaire comme on connait en France, par exemple il y a des choix imposés parce que ce ne sont pas des carrières  attractives mais le fait est qu’ils se retrouvent tous devant cette sous-capacité. Alors ils font appel à des sociétés privées pour fournir des médecins, des infirmiers etc.

Entretien réalisé par Léa Le Van Bereni, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

Pour aller plus loin :

Ouvrages

Les Nouveaux Entrepreneurs de la guerre. Des mercenaires aux sociétés militaires privées, Philippe Chapleau, Vuibert, mars 2011, 224 p

 

Irak, terre mercenaire, Georges-Henri Bricet des Vallons, éditions Favre, janvier 2010, 272 p

La Privatisation de la violence. Mercenaires et sociétés militaires privées au service du marché. Xavier Renou, Agone, 2006.

Sociétés militaires privées. Enquête sur les soldats sans armées, éd. Le Rocher, Collection L’Art de la guerre, 2005

Articles

David HORNUS :  » Eclairage sur les SMP » (2003) : https://www.infoguerre.fr/fichiers/eclairage_smp.pdf

G.-H. Bricet des Vallons, « Le paradigme Watan : comment l’externalisation de la logistique américaine en Afghanistan finance l’insurrection », DSI no 66, janvier 2010.

G.-H. Bricet des Vallons, « Privatisation et mercenarisation de la guerre : la révolution de la « génétique » des forces armées américaines », Krisis no 34, 2010.

« La sécurité privée est un enjeu stratégique pour la France » entretien de Georges-Henri Bricet des Vallons avec Jean-Dominique Merchet sur Secret Défense

« Sociétés militaires privées en Afghanistan : démantèlement en trompe-l’œil », G.-H. Bricet des Vallons, Libération, 28 août 2010

« Sociétés militaires privées : de la privatisation à la mercenarisation du champ de bataille », entretien avec Georges-Henri Bricet des Vallons sur Theatrum Belli

 Mercenariat : le marché florissant de la privatisation des guerres, François Misser, 18 mars 2004, 17 p.

Les Entreprises para-privées de coercition : de nouveaux mercenaires ? Série d’articles de magazine Culture & Conflit n°52 de 2003

 

Interview with U.S. Vietnam War veteran Don Knorr

7 Nov

The Black Berets in the Brown Waters of Vietnam: The U.S Navy Riverine Patrol Operations.

Based on the interview of Don Knorr, Voice Communications operator in the Vietnam War 1968 – 1971

knorr

Don in his Black Beret.

Don Knorr was born January 27, 1949 in Marshville, Wisconsin, USA. Right after he graduated from high school, he volunteered in the US Navy, thinking it would keep him from ending up on the ground in Vietnam, as several other sailors did when they received their draft notices for the Army. This led him to join the Vietnam war from 1968 to 1971, where he worked in voice communications as a radio operator. He served three tours in Vietnam, each of 12 months, and each time he went back, he was assigned some place else. His first assignment from 1968 to 1969 was to escort ships and patrol the South China Sea around Na Bay. His second assignment from 1969 to 1970 was in Ben Ouc, where he patrolled up and down the two rivers Vam Co Dong and Vam Co Tay, located around the Parrot’s Beak: a part of Cambodia coming into Vietnam. His mission there was to prevent the enemy’s infiltration of manpower, foodstuffs, medical supplies, arms, and ammunition into South Vietnam. For his third year (1970-1971) he was assigned to Patrol Boat River operations (PBR’s) where he patrolled a canal that runs along the Western side of Vietnam right below the Cambodian border. Mr. Don Knorr gained extensive experience in riverine patrol operations, which is a fascinating and somewhat overlooked aspect of the war. In this paper, I analyze the purpose of the riverine patrols in the brown waters of Vietnam through the example of Mr Knorr who coordinated these operations through voice communications. This study of riverine patrol operations can help us learn about how American military strategies evolved over the course of the Vietnam War. In order to determine the purpose of the riverine patrols operations, I will first discuss the reason for the US Navy riverine operations in Vietnam. Then I will describe the missions of the Patrol Boat River operations. Finally, I will argue that despite the fact that the US Navy had no formal riverine strategy before entering the Vietnam War those riverine patrols operations were successful in most of their intended missions and contributed to the establishment of a riverine warfare doctrine.

 

During the interview, Don Knorr declared that everybody in the Navy firmly believed that if you control the rivers of Vietnam you control the whole country. In fact, throughout Vietnam’s history, inland waterways have been vital to the country’s growth and development because they represent arteries of transportation, commerce and communication. The canals and rivers crossing the country, have therefore been key military areas in times of conflict and particularly in the Vietnam War.[1] Many scholars agree that the nature of the geography and demographics in Vietnam ultimately made control of the rivers and coastal regions vital[2]. The Bucklew Report of 1964 emphasized the crucial importance of rivers in Vietnam and influenced the establishment of an American naval presence in the Mekong Delta. In January 1964, Captain Philip H. Buclew with 8 naval officers went to Vietnam as part of the “Vietnam Delta Infiltration Study Group” to determine the extent of Communist movement in the Mekong Delta. The report showed that the enemy forces used South Vietnam’s waterways to transport foodstuffs, medical supplies, infiltrate weapons, equipment, and men[3]. Because the waterways were vital to the enemy, it was inevitable that a significant phase of the counterinsurgency  war  in  Vietnam  would  be  fought  on  water[4].  To   counter  this  flow of material, men and ammunitions, the study recommended that a river force, including both river patrol boats and a landing force, be created[5]. Besides, Naval and military leaders also considered history before deploying a riverine force onto South Vietnamese rivers. William Fulton in Riverine Operations 1966-1969 contends that there was “a tradition of past American success in riverine operations”. All of these documents contributed to the decision of the Secretary of Defense in August 1965 to authorize the navy to wage riverine warfare in Vietnam. On the 18th of December 1965 the River Patrol Force was created under the code name Operation Game Warden[6]. This new force was designated Task Force 116, and Don Knorr later become part of this force.

 

Don Knorr explained that the missions of the River Patrol Force were broad but could be summarized to four missions.

First, the river boats’ principal mission consisted of monitoring the rivers, stopping and checking people as they come and make sure that they were not carrying weapons. It was his mission during his second tour in Vietnam from 1969 to 1970, which was the worst one according to him. They basically assumed the role of “police” in the Vietnam’s rivers. He recalls that in these perilous rivers and canals it was difficult to say who was your friend and who was your enemy so they had to stop and search the vessels.

Don knorr pointed out that it was even harder to distinguish your enemy from your friends in the darkness and that constituted another mission of the patrol river force:  they had to intercept boats at night. Most often the attacks occurred at night, Don confessed that during the day nothing really happened. He explained that you could do either night or day patrolling, but you always alternated. It fluctuated because of staff limitation and the working hours were either 8 hours on and 8 hours off the boat or 12 on and 12 off.

Don Knorr told me that another mission was to transport and infiltrate Navy Seals to a point and then come back to pick them up.

The last mission was to escort ships and protect them from the enemy. Don was assigned this task during his first tour in Vietnam from 1968 to 1969, when he escorted ships from the rivers in Na Bay to the South China sea and vice versa. His own mission in all of these operations was to request backup if a boat was shot, he would immediately call artillery from the Navy and air support. Though, he indicated that the boats always  patrolled  in  pairs  permitting  one  to  cover  the  other  during  searches  or  other investigations and making enemy ambushes less likely to happen[7].

Besides, Don mentioned that each riverine patrol boat (PBR) consisted of a 5 man crew with one person in the front who took care of the two large machine guns. In the driving compartment there were the captain and his assistant. Behind them, one person used another machine gun. Then the last sailor was on board with a smaller caliber (M16) and could go either side of the boat.

Even if the PBR have machine guns at their disposal, Cutler explained that they were usually not heavily armed-equipped  in order to be lighter and faster[8]. Don notified that the PBR’ speed allowed it to be partially protected from shootings, benefitting from extreme maneuverability. Yet Don considers himself very lucky because his role in the army put him in a relatively “safe spot” where his life was not in direct danger at all time compared to the men on the ground. Indeed for his last tour, as an advisor from 1970 to 1971, he never saw a firefight in the canal.

However his job was not without risk, as Don’s most turbulent memory was during his second tour from 1969 to 1970, where he participated in the Operation Giant Slingshot. This operation took place on the Vam Co Tay and Vam Co Dong rivers which converged on the Parrot’s Beak: a part of “neutral” Cambodia that jutted into Vietnam. The goal of this operation was to stop the flow of arms and supplies of the Viet Cong and North Vietnamese forces that came all the way from the north, down on the Ho Chi Minh Trail and destined to resupply  infiltrated  the  troops  in  the  south[9].  According  to  Kirshen,  a  boat  captain who participated in the operation Giant Slingshot, it was a hotly contested area and he witnessed to several shootings. In 1969, a large number of PBRs departed their bases on the Vam Co Dong and established control along the river, as described by Don Knorr during the interview[10]. The Giant Slingshot Operation was a success. Between the 8th of February and the 4th of April, the PBR unit killed more than a hundred enemies while suffering the loss of only two PBRs and four sailors. Besides, a document found on a dead Communist confirmed the effectiveness of the Giant Slingshot operations. The writer complained that the operation “had resulted in heavy loses inflicted on our forces”[11].

 

Don Knorr, himself believed that the riverine patrol boat operations were successful and beneficial to the overall conduct of the war. The patrol operations certainly succeeded in controlling the traffic of the enemy in the rivers of Vietnam. Yet, we should not draw hasty conclusions,   because   as   Cutler   argues,   it is difficult to evaluate the effectiveness of  the riverine operations for several reasons.

First, it is suspect to claim the success of any component of a lost war, because the ultimate loss of the war makes it doubtful[12].

Furthermore, the activity of infiltration is clandestine and the captures are the only known data while the misses remain unknown. Thus, it is possible that boats passed without the awareness of US intelligence. Besides, without complete testimony from the enemy, it is not possible to assess accurately the effectiveness of the riverine patrol operations. Yet  stories  of Viet Cong soldiers prove that the PBR had prevented them from moving supplies on the river. One even reported he had been without food for two or three days[13].  

Many contemporary analyst join Don Knorr’s affirmation that the Riverine Patrol Operations fulfilled successfully their objectives. It was for sure a significant factor in reducing the enemy’s free use of river lines of communication. As a matter of fact, the North Enemies were forced to change their tactics and moved supplies through the jungle, which was much more complicated than using the rivers. Don Knorr participated directly to the success of the riverine operations by communication with other PBR or calling air support. Indeed, close air support and ground force communication was also essential to the success of riverine forces. The increase of U.S. presence in the delta, especially after 1968, enabled them to infiltrate significant combat forces for the invasion of Cambodia in 1970 and to counter the Communist Easter Offensive north of Saigon in 1972. Besides, the Mekong Delta was one of the last areas to fall into enemy hands in 1975[14]. Cutler explained that the PBR could have been a disaster, because it was tested in an atmosphere of urgency and without doctrine. Instead, Cutler stated that the PBR operation proved to be “a fierce little combatant” that accomplished its mission[15]. According to him, the men who served on the PBRs were the most important factor in the boat’s success. He changed the official meaning of the letters PBR to Proud – Brave and Reliable to characterize the PBR sailors.

More importantly, the river patrol operations added to US knowledge of riverine operations. In fact, despite the Navy’s long history of river operations, in 1965 there were no codified doctrine or manuals on river patrol operations. Initially, the brown water navy centered its tactics on a “body of theory or a collection of ideas based on experience and common sense”. That means that, the first sailors to be deployed in Vietnam conducted their operations only on informal doctrine (reports, verbal orders…)[16]. This lack of formal strategy meant that flexibility was inherent in the river force[17]. With little modern river warfare experience and no doctrine of its own to follow, the U.S. Navy proved adept at organizing, equipping, training, deploying, and supplying combat-ready forces. Based on operational experience and rules of engagement (ROE), the river patrol units developed their own operating procedures and tactics. In fact Don Knorr learned these newly created operation orders in his training in 1968. He remembered from these rules, that you should be careful of what you said on the radio, should not swear and use codes because they were monitored by the enemy. In essence, the century and a half of riverine combat experience culminated in formal publications that produced well-trained and prepared brown water sailors[18]. In 1971, the Navy created the Riverine Warfare Manual which presents concepts and techniques as a guide for riverine warfare. This experience and expertise gained by America’s river warfare forces continues to enlighten more recent military operations by creating a formalized tactical doctrine[19]. In fact, these methods contributed to the success of riverine patrol operations in Iraq, while patrolling the Tigris and Euphrates Rivers[20].

 

In conclusion, it can be said that Don Knorr offers relevant insights on the Riverine Patrol Operations in the brown waters of Vietnam. His firsthand insight into the Vietnam war helped me understand the purpose of riverine patrols in the brown waters of Vietnam. By the end of the war, the Vietnam Navy had become a combat-hardened force that fought and won many battles and partly secured the country’s inland waterways. Even though the Viet Cong showed an extraordinary ability to adapt their strategy in moving supplies along the Cambodian border into South Vietnam, the riverine patrol operations still managed to considerably reduce enemy movement. In fact, they inflicted real damage on the Viet Cong’s freedom of movement and largely succeeded in most of their intended missions. In the end, the Vietnam War marked a turning point in the emergence of a formalized riverine warfare tactical doctrine for the U.S. Navy. It materialized by the creation of the Riverine Warfare Manual in 1971, in which concepts and techniques are explained to guide officers in the riverine warfare operations.

Réalisé par Léa Berthon, étudiante Master 2, promotion 2018-2019 

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Don’s Tour in South Vietnam (1,2,3)

  1. 1968-1969: Don’s First Tour
  2. 1969-1970: Don’s Second Tour
  3. 1970-1971: Don’s Third Tour

 

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The typical patrol boat river (PBR) in the brown waters of Vietnam

 

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Voice communication in the river patrol boat

 

REFERENCES:

Interviews with Don Knorr, voice communications operator in the US Navy, 1968-1971, Vietnam. February, 17, 2017 / March, 2017.

Kirshen, Richard H. Vietnam War River Patrol: A U.S. Gunboat Captain Returns to the Mekong Delta. Jefferson, North Carolina: McFarland, 2017.

 Herring, John. America’s Longest War: The United States and Vietnam, 1950-1975. Third Edition. New York: McGraw-Hill, 1996.

Marolda, Edward J. and Dunnavent, R. Blake. Combat at Close Quarters: Warfare on the Rivers and Canals of Vietnam. Washington, D.C: Naval History & Heritage Command, 2015.

Cutler, Thomas J. Brown Water, Black Berets: Coastal and Riverine Warfare in Vietnam. Annapolis, MD: Naval Institute Press, 1988.

Fulton, William B. Vietnam Studies: Riverine Operations 1966-1969. Washington, D.C.: Department of the Army, 1973.

Bassett, William B. The Birth of Modern Riverine Warfare: U.S. Riverine Operations in the Vietnam War. Joint Military Operations Department. Newport, RI: Naval War College, 2006.

Dunnavent, R. Blake. Brown Water Warfare: The U.S. Navy in Riverine Warfare and the Emergence of a Tactical Doctrine, 1775–1970. Gainesville: University Press of Florida, 2003.

 

 

CITATIONS:  

[1] Blake R. Dunnavent, Brown Water Warfare: The U.S. Navy in Riverine Warfare and the Emergence of a Tactical Doctrine, 1775–1970 (Gainesville: University Press of Florida, 2003), XVII

[2] William Bassett, The Birth of Modern Riverine Warfare: U.S. Riverine Operations in the Vietnam War (Newport, RI: Naval War College, 2006), 3

[3] Edward J. Marolda and Blake R. Dunnavent, Combat at Close Quarters: Warfare on the Rivers and Canals of Vietnam (Washington, D.C: Naval History & Heritage Command 2015), 17.

[4] William B. Bassett, The Birth of Modern Riverine Warfare: U.S. Riverine Operations in the Vietnam War (Newport, RI: Naval War College, 2006), 7.

[5] Blake R. Dunnavent, Brown Water Warfare: The U.S. Navy in Riverine Warfare and the Emergence of a Tactical Doctrine, 1775–1970 (Gainesville: University Press of Florida, 2003), 111

[6] Thomas J. Cutler, Brown Water, Black Berets: Coastal and Riverine Warfare in Vietnam,(Annapolis, MD: Naval Institute Press, 1988), 159. 6.

[7] Thomas J. Cutler, Brown Water, Black Berets: Coastal and Riverine Warfare in Vietnam, (Annapolis, MD: Naval Institute Press, 1988), 156

[8]  Ibid. p.157

[9] Richard H. Kirshen, Vietnam War River Patrol: A U.S. Gunboat Captain Returns to the Mekong Delta, (Jefferson, North Carolina: McFarland, 2017), 79.

[10] Blake R. Dunnavent, Brown Water Warfare: The U.S. Navy in Riverine Warfare and the Emergence of a Tactical Doctrine, 1775–1970 (Gainesville: University Press of Florida, 2003), 124-125.

[11] Edward J. Marolda and Blake R. Dunnavent, Combat at Close Quarters: Warfare on the Rivers and Canals of Vietnam (Washington, D.C: Naval History & Heritage Command 2015), 53.

[12] Thomas J. Cutler, Brown Water, Black Berets: Coastal and Riverine Warfare in Vietnam, (Annapolis, MD: Naval Institute Press, 1988), 133.

[13] Ibid. 205

[14] Edward J. Marolda and Blake R. Dunnavent, Combat at Close Quarters: Warfare on the Rivers and Canals of Vietnam (Washington, D.C: Naval History & Heritage Command 2015), 79.

[15] Thomas J. Cutler, Brown Water, Black Berets: Coastal and Riverine Warfare in Vietnam, (Annapolis, MD: Naval Institute Press, 1988), 158.

[16] Blake R. Dunnavent, Brown Water Warfare: The U.S. Navy in Riverine Warfare and the Emergence of a Tactical Doctrine, 1775–1970 (Gainesville: University Press of Florida, 2003), 129.

[17] Thomas J. Cutler, Brown Water, Black Berets: Coastal and Riverine Warfare in Vietnam, (Annapolis, MD: Naval Institute Press, 1988), 161.

[18] Blake R. Dunnavent, Brown Water Warfare: The U.S. Navy in Riverine Warfare and the Emergence of a Tactical Doctrine, 1775–1970 (Gainesville: University Press of Florida, 2003), 132.

[19] Edward J. Marolda and Blake R. Dunnavent, Combat at Close Quarters: Warfare on the Rivers and Canals of Vietnam (Washington, D.C: Naval History & Heritage Command 2015), 79.

[20] “Riverine Fact Sheet,” www. necc.navy.mil, 1-2.

 

 

Cyberguerre : retour sur la cyberattaque de l’Estonie en 2007

7 Nov

Alors que la Russie est de plus en plus décriée sur la scène internationale, son rôle au sein du cyberespace régulièrement attaqué par les puissances occidentales. Entre réseaux sociaux et chaînes médiatiques, les moyens seraient nombreux et les instruments de guerre abondants. Trolls, mèmes, bots, hackers, sont des termes devenus communs dans les médias afin de les qualifier. Mais est-il possible de parler de guerre ? Le cyberespace est-il un nouveau territoire où une « guerre mondiale » est en cours ou se profile ? Les internautes russes représentent-ils réellement une menace pour les Occidentaux ? Dans des relents tous droits sortis de la Guerre Froide, la Russie est présentée comme le principal fauteur de trouble dans les démocraties occidentales, notamment à travers des attaques virulentes au sein de l’espace cyber. Afin de mieux comprendre les enjeux propres à ce domaine, retour sur la première cyberattaque contre des institutions gouvernementales, en Estonie.

estonie

Le Soldat de Bronze de Tallinn, dont le déplacement fut le prétexte de la cyberattaque

Photo : Postimees/Scanpix

Le 27 avril 2007, la première cyberattaque visant une structure étatique eut lieu, en Estonie[1]. Cette attaque d’envergure contre les infrastructures d’un Etat tiers a été attribuée dès les premiers jours à la Russie par les autorités estoniennes. Les pouvoirs publics estoniens, voulant marquer leur indépendance vis-à-vis de leur grand frère soviétique, avaient décidé de déplacer un monument de l’Armée Rouge du centre de la capitale à Tallinn vers la banlieue. Cette décision montrait le rapprochement estonien des puissances occidentales. La réponse n’aurait pas attendu : la Russie aurait loué temporairement les services de propriétaires de botnets, des réseaux de PC zombies, pour accroître le nombre d’ordinateurs impliqués dans l’attaque en déni de service lancée contre l’Estonie[2]. Ce type de cyberattaque consiste à saturer par de fausses requêtes les serveurs de la cible au point de les rendre indisponible. Dans ce cas, il est très difficile, voire impossible, de contrer ce type d’attaque.

Selon l’Asymmetric Threats Contingency Alliance (ATCA), association composée d’experts internationaux basée à Londres, ce sont donc directement les autorités russes qui y auraient contribué. Elles auraient loué des millions d’ordinateurs, mis à contribution pour défendre les intérêts russes[3].

Cependant, les preuves manquent pour une telle affirmation. Il est probable que, si Moscou n’organisa pas directement l’attaque qui a bloqué toutes les institutions estoniennes, elle laissa faire[4]. Il est absolument impossible de justifier que ces attaques venaient du territoire de la Russie ni même de parler d’une éventuelle coordination des actions par un service gouvernemental[5]. Jusqu’à aujourd’hui, le débat au sujet de l’implication des autorités russes est toujours aussi virulent dans l’Occident, bien qu’il soit généralement accepté que l’Etat aurait donné son accord à cette action.

Cette première attaque constitue un cas d’école. Elle a marqué les gouvernements qui ont par la suite compris les enjeux de la nouvelle cyberguerre. Il était devenu nécessaire de se protéger. Les Etats et institutions supranationales, notamment l’Otan, ont pris conscience de leur manque de préparation à ce type d’agression et se sont décidés à imposer leur souveraineté au sein du cyberespace.

Pour autant, quand les cyberattaques visent des cibles larges et indiscriminées comme ce fut le cas en Estonie, elles sont basiques. Il ne s’agit que d’attaques par déni de service[6] ou encore par spaming, ne produisant que des effets mineurs. Quand des attaques DDOS visent de façon massive l’Estonie en 2007, le pays n’est gêné que quelques jours, sans dégradation durable. D’un point de vue technique, une telle attaque est bénigne. Il ne s’agissait que d’un vulgaire acte de cyberpiraterie et non à une « troisième guerre mondiale passée inaperçue », comme Jaak Aaviksoo, ministre de la Défense estonien, s’est empressé de la qualifier[7]. Tout le monde peut être un cyberguerrier. Avec peu de moyens, beaucoup de choses peuvent être réalisées dans le cyberespace.

À la suite de ce constat et des cyberattaques contre les institutions publiques et privées de l’Estonie en avril et mai 2007, les ministres de la Défense des pays alliés au sein de l’OTAN ont convenu en juin 2007 qu’un « travail urgent » était nécessaire dans ce domaine. En conséquence, l’OTAN a approuvé sa première politique sur la cyberdéfense en janvier 2008[8]. Depuis, le centre d’excellence de cyberdéfense de l’OTAN se trouve à Tallin. Ici, ce sont les Occidentaux qui jouent sur les perceptions russes, se plaçant à leurs frontières terrestres et leur faisant craindre des représailles uniquement de par leur présence. Tout est question de symbole dans les relations interétatiques.

Dès 2008, l’Otan se plonge également dans un autre projet : la rédaction du Manuel de Tallinn. Guide écrit par un groupe d’experts mandatés par l’OTAN, il avance une transposition du droit international aux cyberconflits. Sa version définitive a été rendue publique en 2013. En témoigne les représentations divergentes du cyberespace russe entre la Russie et les Occidentaux, un responsable du ministère russe de la Défense, Konstantin Peschanenko, a déclaré : « La question de la cybersécurité est la plus actuelle à l’heure actuelle. Il est particulièrement important d’empêcher la militarisation de l’espace virtuel ; alors que le manuel de Tallinn est un pas dans cette direction. Son approche de la question est loin d’être parfaite. Et les évaluations qui y sont faites semblent unilatérales »[9]. Selon les Russes, se sont au contraire les Atlantistes qui instrumentalisent le cyberespace.

Cependant, l’Etat russe est de plus en plus accusé d’ingérences. Pendant l’été 2008, « le conflit entre la Russie et la Géorgie a démontré que les cyberattaques avaient le potentiel de devenir une composante majeure de la guerre conventionnelle » selon l’Otan[10]. Cette première cyberattaque gouvernementale, attribuée à la Russie, a bel et bien permis aux Etats de se rendre compte des nouveaux enjeux liés à Internet. Un Manuel de Tallinn 2.0 a même été écrit en 2017, couvrant les opérations n’impliquant pas nécessairement la violence ou se produisant en temps de paix. C’est dans cette catégorie que tombent la plupart des cyberattaques que subissent quotidiennement les États. Les Etats veulent réagir. Nouveau champ de bataille, le cyberespace est de plus en plus normé et analysé. Il est devenu un enjeu stratégique à part entière à partir de 2007.

Pour aller au-delà d’une l’autodéfense passive, les Etats sont susceptibles de rechercher un fort soutien international, notamment au sein de l’Union Européenne : Le 24 mai 2007, le Parlement de l’Union européenne a adopté une résolution[11] condamnant fermement le siège de l’ambassade d’Estonie à Moscou, la cyberattaque contre l’Estonie et le refus des autorités russes de coopérer avec l’Estonie. La résolution « considère en outre les attaques contre l’un des plus petits États membres de l’UE comme un test pour la solidarité de l’Union européenne » et appelle à « une étude sur la façon dont de telles attaques et menaces peuvent être adressées au niveau européen ». Néanmoins, le Parlement européen s’est abstenu de commenter le fait que cette attaque a été facilitée par l’anonymat[12] dans le cyberespace.

Aujourd’hui encore, l’exemple de l’Estonie est emblématique de cette communauté de hackers défendant les intérêts russes contre des actes matériels jugés comme étant en contrariété avec la nation poutinienne. Il est cependant, dix ans après cette cyberattaque, toujours complexe de discerner le niveau d’implication des autorités. L’importante difficulté technique d’attribution des perturbations au sein du cyberespace en est la raison première. « Passivité indifférente ou bienveillante, complicité active ou passive ? »[13], Yannick Harrel pose la question, sans pour autant pouvoir y apporter une quelconque réponse.

Réalisé par Ombeline Laks, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

 

REFERENCES :

[1] Philippe Crouzillacq, « L’Estonie dénonce les cyber-attaques terroristes russes », 01net.com, le 11 juin 2007

[2] « La Russie impliquée dans la cyber-attaque contre l’Estonie ? », journaldunet.com, le 1er juin 2007

[3] Iain Thomson, “Russia ‘hired botnets’ for Estonia cyber war”, V3.co.uk, 31 mai 2007

[4] Olivier Kempf, Introduction à la Cyberstratégie, Economica, Paris, 2012, p. 108

[5] Laurence Ifrah, « Analyse de la première attaque massive des systèmes d’information d’un Etat », Revue Défense Nationale, septembre 2007

[6] Ou attaques dites DDOS de son nom anglais. Généralement par l’inondation d’un réseau afin d’empêcher son fonctionnement. Des milliers voire des millions de personnes et ordinateurs se connecte sur un même service afin qu’il soit surpassé ;

[7] Communiqué de presse du ministère estonien de la Défense, « Internet : XXIst-Century Battlefield », 16 juin 2007.

[8] Cyberdefense, Nato.int https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_78170.htm

[9] Jakob Magnusson, The question of preventing cybercrime against governmental institutions, The Commission on Crime Prevention and Criminal Justice (CCPCJ)

[10] Cyberdefense, Nato. Int, Op. Cit.

[11] Résolution du Parlement Européen du 24 mai 2007 sur l’Estonie, P6_TA(2007)0215, 2007.

[12] En effet, l’anonymat sur Internet est reconnu par le principe 7 de la « Déclaration sur la liberté de la communication sur l’Internet » du Conseil de l’Europe affirmant que « les Etats membres devraient respecter la volonté des usagers de l’Internet de ne pas révéler leur identité ». Déclaration sur la liberté de la communication sur Internet, 840e réunion des Délégués des Ministres, 28 mai 2003.

[13] Yannick Harrel, La Cyberstratégie russe, Economica, Paris, 2012, p. 93

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages de référence

HARREL Yannick, La Cyberstratégie russe, Nuvis, collection « Cyberespace et cyberdéfense », Paris, 2013

KEMPF Olivier, Introduction à la cyberstratégie, Economica, Paris, 2012

LIMONIER Kévin, « Le cyberspace, nouveau lieu d’affirmation de la puissance russe » in. Russie : vers une nouvelle guerre froide ? sous la direction de Jean-Robert Raviot, La Documentation Française, Paris, 2016

BOYER Bertrand, Cyberstratégie : l’art de la guerre numérique, Nuvis, Paris, 2012

BLOCH Laurent, Géopolitique du cyberespace, nouvel espace stratégique : L’Internet, vecteur de puissance des Etats-Unis ?, Diploweb, Format Kindle, 2017

ARPAGIAN Nicolas, La cyberguerre : la guerre numérique a commencé, Vuiber, Paris, 2009

Articles scientifiques

IFRAH Laurence, « Analyse de la première attaque massive des systèmes d’information d’un Etat », Revue Défense Nationale, septembre 2007

Communication

Communiqué de presse du ministère estonien de la Défense, « Internet : XXIst-Century Battlefield », 16 juin 2007

Cyberdefense, Nato.int https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_78170.htm

MAGNUSSON Jakob, The question of preventing cybercrime against governmental institutions, The Commission on Crime Prevention and Criminal Justice (CCPCJ)

Résolution du Parlement Européen du 24 mai 2007 sur l’Estonie, P6_TA(2007)0215, 2007

Articles de presse

CROUZILLACQ Philippe, « L’Estonie dénonce les cyber-attaques terroristes russes », 01net.com, le 11 juin 2007

« La Russie impliquée dans la cyber-attaque contre l’Estonie ? », journaldunet.com, le 1er juin 2007

THOMSON Iain, “Russia ‘hired botnets’ for Estonia cyber war”, V3.co.uk, 31 mai 2007

 

 

« Géostratégie des Emirats arabes unis, un acteur discret aux grandes ambitions », Entretien avec Stéphane Lacroix

6 Nov

BN-UM649_GULFPR_GR_20170731163230Mohammed ben Salman (MBS) prince-héritier d’Arabie saoudite à gauche et son homologue Emirien Mohammed ben Zayed (MBZ) à droite.

Photo : BANDAR ALGALOUD/PRESS POOL

Stéphane Lacroix, politologue spécialiste de l’Arabie saoudite est professeur associé à Sciences Po, chercheur au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI) et chercheur associé au Centre d’Etudes et de Documentation Economiques, Juridiques et Sociales (CEDEJ) du Caire. Il est titulaire d’un doctorat en sciences politiques de Sciences Po et d’une maîtrise de langue et civilisation arabe de l’INALCO. Stéphane Lacroix a écrit plusieurs ouvrages tel que « Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée » (PUF, 2011). Il a publié de nombreux articles dans des revues académiques de sciences politiques ou liées au monde arabe. Stéphane Lacroix a également reçu plusieurs prix et distinctions en France et à l’étranger, notamment le prix de thèse 2008 de l’Association Française de Sciences Sociales des Religions (AFSSR). Voir : Biographie http://www.stephanelacroix.net/

 

Entretien (réalisé le 7 mai 2018), publié le 31 octobre 2018.

 

Léa BerthonPeut-on dire qu’avec la présidence d’Emmanuel Macron, les Emirats arabes unis ont retrouvé une place centrale dans la politique étrangère de la France ?

Stéphane Lacroix – C’était déjà le cas avant. La base d’Abu Dhabi est plus ancienne (2008), les grands projets culturels (Louvre Abu Dhabi) sont d’actualité mais malgré tout, les projets économiques datent d’avant.  C’est Jean-Yves Le Drian qui participe au renforcement de la présence française dans le Golfe. La politique qu’il menait en tant que Ministre de la Défense, il continue à la mener au Ministère des Affaires Etrangères. C’est donc lui qui assure la continuité entre l’avant et l’après Macron.

Je ne pense pas qu’il y ait de nouveauté particulière. On garde une relation très forte via Jean-Yves Le Drian qui a poussé cette relation le plus loin.  Il a noué une relation forte avec les Emiriens en particulier, mais avec l’Egypte également. Jean-Yves Le Drian est très largement à la manœuvre et a donné un contenu très personnel à cette relation. Il est vraiment convaincu par la rhétorique émirienne.

 

Léa BerthonLes Emirats arabes unis sont en lutte contre le terrorisme dans la région et également aux côtés de la France au Sahel, que pouvez-vous me dire sur la politique antiterroriste des Emirats ?

Stéphane Lacroix – La définition du terrorisme des Emirats arabes unis peut parfois poser problème.  Jusqu’à la fin des années 90 début des années 2000, les Emiriens, à peu près comme tous les pays du Golfe, avaient une politique de soutien assez large des acteurs se réclamant de l’islam à travers le monde via des réseaux privés. Après 2001, ils ont été l’un des premiers pays à adopter une politique beaucoup plus dure. Cette politique a été concomitante au processus qui commence au milieu des années 2000 et que l’on voit aujourd’hui avec l’Arabie de MBS, c’est à dire un processus de concentration du pouvoir entre ses mains. La mise en place de ce pouvoir vertical a considérablement restreint la marge de manœuvre des acteurs non-étatiques.

Aujourd’hui aux Emirats arabes unis, il y a beaucoup moins qu’en Arabie saoudite une sorte de magma d’acteurs qui auraient des stratégies distinctes (même si MBS est en train de changer cela pour l’Arabie saoudite). Aux Emirats, il y a vraiment une politique d’Etat et pas d’acteurs non-étatiques qui pourraient agir via leurs propres réseaux privés. Hormis peut-être dans les réseaux de l’immigration pachtoune ou pakistanaise, des personnes qui travaillent aux Emirats comme expatriés et qui peuvent avoir leurs propres réseaux financiers mais c’est quelque chose qui échappe à l’Etat Emirien et qu’il cherche à combattre.

Ce n’est pas là que les Emiriens posent problème. C’est l’Etat du Golfe qui a fait cette transformation le plus tôt. La transformation dans un Etat ultra autoritaire, très centralisé, et qui empêche donc la présence de tout acteur qui échapperait au contrôle de l’Etat comme en Arabie Saoudite. L’Etat émirien depuis le début des années 2000 s’est mis en tête qu’il devait à tout prix combattre toutes les forces de l’islam politique parce qu’il les voit comme une menace pour son régime. C’est un calcul de survie du régime très clair.

Le problème pour les émiriens est double :
– Leur définition du terrorisme est très large et inclut des acteurs comme les Frères Musulmans, (groupe considéré comme terroriste seulement par eux, les Egyptiens et les Saoudiens). Par conséquent, quand les Emiriens s’expriment sur le terrorisme lors des discussions avec les Occidentaux, on ne sait jamais trop de quoi ils parlent exactement. D’autant plus que lorsque l’on regarde les personnes jugées aux Emirats pour terrorisme, parfois ce sont de simples opposants. Le « terrorisme » devient un terme attrape-tout qui permet de désigner toutes les forces politiques qui ne leur plaisent pas.
– Les Emiriens mènent une politique qui, de par son acharnement contre l’islam politique sunnite, en vient quelquefois à considérer, que ce soit au Yémen ou en Libye, les mouvements salafistes comme un moindre mal. Au Yémen, ils peuvent soutenir des milices salafistes, aux visions ultra conservatrices de la société qui ne correspondent pas à l’image de l’Islam « modéré » que les Emiriens prétendent promouvoir.

En ce qui concerne le terrorisme djihadiste en Syrie, les Emiriens ont toujours été les plus prudents dans le soutien qu’ils apportent sur le terrain aux groupes de l’opposition syrienne. Ils ne soutiennent que les forces qui n’ont rien à voir avec l’islam politique et qui sont proches des Américains. Au fur et à mesure que les islamistes ont pris une part grandissante dans l’opposition syrienne, les Emiriens se sont dégagés de ces soutiens beaucoup plus tôt que leurs voisins du Golfe.

 

Léa BerthonCompte tenu de ces problématiques sur le terrorisme, comment expliquer que les Emirats bénéficient d’un préjugé plus favorable de la part des Occidentaux que d’autres pays du Golfe ?

Stéphane Lacroix – C’est parce qu’ils ont joué sur un certain nombre de cordes sensibles. Prenons la question de la culture : avec la Sorbonne et le Louvre, ils savent comment parler aux Français. Ils nous attendent sur le terrain qui nous séduit. C’est une stratégie d’image d’une société ouverte qui a commencé très tôt. Ils ont fait de Dubaï une sorte de hub où tout le monde est amené à passer, on voit que c’est une société ouverte, tout ce qui est interdit dans les pays voisins y est autorisé. Cela plaît beaucoup, alors même que la société émirienne est très conservatrice, c’est tout le paradoxe des Emirats arabes unis. Il y a un nombre d’expatriés qui représente près de 90% de la population, auquel on autorise à peu près tout, mais les Emiriens sont à peu près aussi conservateurs que leurs voisins Saoudiens ou Qataris. Il n’y a pas de grande différence dans le conservatisme. Ils ont créé cette image depuis les années 2000 qui fait qu’ils apparaissent comme étant en pointe dans une sorte de libéralisation de la société.

Ce discours de lutte contre « l’extrémisme », terme employé n’importe comment, séduit les politiques occidentaux. Ces derniers ne s’interrogeant pas vraiment sur ce que les Emiriens mettent dans la catégorie « extrémisme ».

Pour le djihadisme, ils sont clairs. On peut difficilement leur reprocher de tolérer la présence de certains réseaux dans leurs pays qui soutiendraient tel ou tel acteur djihadiste à l’étranger.  Mais justement en raison de cette image de leur engagement dans la lutte contre le djihadisme, on leur pardonne tout le reste.

Par ailleurs, les Emiriens achètent des journalistes, utilisent leur argent à l’étranger pour essayer de se constituer des lobbies pro-émiriens de manière très généreuse et très opaque. Sur ce point-là, ils ne sont pas très différents des Qataris par exemple. Mais tout le monde se focalise sur la politique d’influence du Qatar alors que là encore, la politique d’influence des Emirats (parce qu’ils cochent les bonnes cases) personne ne s’y intéresse vraiment.

Les Emiriens sont discrets, silencieux, et laissent très volontiers l’Arabie saoudite assumer le crédit de leurs actions. C’est un acteur qui utilise une stratégie très intéressante car il fait plein de choses mais ne le dit jamais et est bien content de laisser l’Arabie saoudite être l’acteur qui apparaît comme celui qui agit.

 

Léa BerthonQu’en est-il des relations des Emirats arabes unis avec le Qatar ?

Stéphane Lacroix– La brouille avec le Qatar leur a beaucoup coûté sur ce plan. C’est d’ailleurs une brouille qataro-émirienne avant d’être une brouille qataro-saoudienne. Le Qatar a mis énormément d’argent dans ses réseaux médiatiques pour essayer d’exposer le rôle interventionniste des Emirats.  Ces médias financés par le Qatar ont souvent été repris par la presse occidentale. On commence à voir sortir des choses sur les Emirats notamment au Yémen. Cela leur a coûté en termes de discrétion.

 

Léa BerthonQuelle est la relation qui lie Mohammed Ben Salman (MBS), prince-hériter de l’Arabie saoudite à son homologue émirien Mohammed ben Zayed (MBZ) ?

Stéphane Lacroix – Ils ont une relation proche, même si les Emirats et l’Arabie n’ont pas toujours eu de bonnes relations, ils ont notamment un contentieux sur les frontières. Mais depuis 2015 avec MBS, une relation extrêmement étroite s’est mise en place. On ne parle plus des questions qui fâchent (alors qu’il y en a). Car ils considèrent qu’ils ont besoin les uns des autres.

MBZ (prince-héritier des Emirats) a besoin de l’Arabie saoudite car il se rend bien compte que quand vous êtes un petit pays et que vous avez une politique très ambitieuse, il est préférable de pouvoir se cacher derrière un gros pays car cela ajoute à votre crédit sur la scène internationale. L’Arabie saoudite a une sorte d’autorité, c’est une puissance régionale. L’alliance des Emirats avec l’Arabie saoudite est plus à même de leur permettre de réaliser leur objectif.

En retour, MBS (prince héritier de l’Arabie saoudite) a choisi cette alliance avec les Emirats car MBS est un petit jeune au pouvoir, que personne ne connaît en Arabie ou sur la scène internationale et il voit le modèle émirien comme celui que l’Arabie saoudite devrait adopter. Il a une vraie fascination du modèle émirien pour faire appliquer en Arabie ce mélange de libéralisme économique et d’ultra-autoritarisme politique. Il y a aussi pour MBS la nécessité de s’appuyer sur un dirigeant beaucoup plus expérimenté que lui. MBZ est bien connecté à l’international et cela lui permet de construire son profil de dirigeant. Quand MBS est nommé au printemps 2015 personne ne sait qui il est, sa place n’est pas encore tout à fait assurée. En 2015-2016 il consolide son pouvoir en appliquant les recettes émiriennes et en se constituant une stature à l’international via les réseaux de MBZ (proche de Poutine, proche de la droite américaine et des réseaux de Trump, et proche de la France). C’est MBZ qui va présenter MBS à tous les dirigeants du monde en vantant sa personne. MBS a bien compris que pour emporter le morceau en Arabie saoudite, il a besoin de cette stature internationale.  MBS a face à lui Mohammed Ben Nayef (MBN), ministre de l’intérieur saoudien qui est beaucoup plus connu que lui à l’international. MBN est réputé et apprécié à l’étranger en raison de sa place de ministre depuis dix ans en Arabie saoudite et des succès réels obtenus dans la lutte contre le terrorisme au sein du pays.

 

Léa Berthon – Pourriez-vous me parler du rôle des Emirats au sein du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ?

Stéphane Lacroix – Le Conseil est plus ou moins mort depuis l’année dernière. Déjà, depuis la première crise avec le Qatar en 2014, plus rien n’avance réellement.

L’Arabie saoudite a le plus d’influence traditionnellement au sein du CCG de par sa taille. En effet, le CCG rassemble 6 pays (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn, Emirats arabes unis et Qatar), dont un (l’Arabie saoudite) qui a 5 fois la population des autres. Cette fédération est donc très déséquilibrée, puisque l’Arabie saoudite a un poids que les autres n’ont pas. Les petits pays du Golfe veulent se rapprocher de l’Arabie saoudite pour se protéger. Mais d’un autre côté, il y a une volonté de marquer leur distance car l’Arabie saoudite fait peur à ses voisins (vu de Riyad, le Qatar c’est le Luxembourg).

Il y a donc une volonté de rapprochement mais aussi de méfiance quand cela va trop loin. Le Qatar a d’ailleurs été le premier à rompre le consensus dans les années 1990, en se démarquant sur un certain nombre de dossiers vis-à-vis des autres pays du Golfe. Le Qatar a fait cavalier seul, bloquant ainsi les décisions au sein du CCG puisqu’elles doivent être prises à l’unanimité.

 

Léa Berthon Pour en revenir à la France, quel est le positionnement de la base française d’Abu Dhabi par rapport à la prépondérance américaine dans la région ?

Stéphane Lacroix – La France ne pèse pas énormément, les acteurs de la région considérant que le vrai pays qui a de l’influence politique sont les Etats-Unis. Mais la nouveauté à partir des années 2000, c’est que les pays du Golfe se rendent compte qu’ils ne peuvent plus s’appuyer seulement sur les Etats-Unis, ils ont besoin de diversifier leurs relations. Ne serait-ce que pour avoir des solutions de repli quand les Etats-Unis se désengagent. Ou même pour pouvoir jouer d’autres pays contre les Etats-Unis. C’est ce qui explique que la relation avec Poutine est assez bonne. Il y a une volonté de pouvoir faire pression sur les Etats-Unis quand ils ne vont pas dans leur sens en s’appuyant sur d’autres partenariats. Cependant, le partenariat privilégié reste américain.

La France a su saisir une opportunité qui est très liée à la présidence d’Obama. C’est à ce moment-là que les relations avec la France se développent car les pays du Golfe n’apprécient pas Obama. Ils considèrent qu’il n’est pas suffisamment engagé à leur côté (Obama a été élu dans une logique de s’impliquer moins au Moyen-Orient). Ce retrait devait se traduire par l’accord nucléaire qui aurait permis de retrouver un équilibre dans la région entre l’Iran et les pays du Golfe. L’accord nucléaire avec l’Iran a été vu d’un très mauvais œil. La France est apparue comme un partenaire intéressant car c’est la porte vers l’Europe. Les Saoudiens essaient aussi de jouer l’Europe à travers la France pour essayer de peser sur les décisions des Etats-Unis et contrebalancer leurs décisions quand elles ne leur plaisent pas. C’est également ce que fait l’Iran.

 

Léa Berthon – En parlant de l’Iran, les Emirats ont une longue histoire de contentieux avec ce pays notamment sur les îles dans le golfe Persique. Pensez-vous que cette tension est toujours présente entre les deux pays ?

Stéphane Lacroix – Les tensions sont d’autant plus fortes que les Emiriens ont fait le choix de l’alignement sur les Saoudiens.  Les tensions avec l’Iran sont au départ saoudiennes. Les Emiriens traditionnellement étaient plus en retrait sur les questions iraniennes en particulier parce que Dubaï fait énormément de business avec l’Iran. Il y a par ailleurs ces conflits politiques entre l’Iran (notamment la question des îles que vous évoquez) qui font que les relations n’ont jamais été bonnes avec l’Iran mais elles étaient bonnes à minima. Les Emirats profitaient des sanctions sur l’Iran car cela faisait de Dubaï une plaque tournante vers l’Iran. Dubaï a su se positionner intelligemment pour être la plaque tournante de tout le business qui pouvait passer en Iran. Il y a une présence économique iranienne énorme à Dubaï. Les Emirats arabes unis et l’Iran entretenaient dès lors des relations cordiales, même si l’émirat d’Abu Dhabi avait une position plus dure envers l’Iran. Puis on a assisté à un balancement des Emirats dans une rhétorique beaucoup plus anti-iranienne depuis l’alliance avec MBS. Les Emirats se sont alignés sur la rhétorique saoudienne qui fait de l’Iran un ennemi majeur.

 

Léa BerthonAttachons nous à un autre dossier, celui de la Somalie, quelles sont les ambitions des Emirats arabes unis dans cette zone ?

Stéphane Lacroix – La Somalie est un Etat fédéral, qui a un exécutif extrêmement faible et ne contrôle pas son territoire. Certaines régions de la Somalie ont acquis une semi-indépendance voire une indépendance non reconnue dans le cas du Somaliland, ce qui énerve beaucoup le gouvernement de Mogadiscio qui lui,  continue de se réclamer d’une autorité qui s’étend à tout le territoire. Il y a un conflit entre le gouvernement central, extrêmement faible qui ne contrôle pas entièrement son territoire et tous ces Etats au sein de la Somalie qui se sont émancipés.

Traditionnellement le gouvernement central somalien est proche du Qatar. Il a beaucoup investi dans les médiations en Somalie, en construisant une relation assez solide avec les différents présidents somaliens.

Les Emirats ont compris le jeu et ont commencé à essayer de soutenir un certain nombre de ces Etats sécessionnistes au sein de la Somalie. À commencer par le Somaliland qui est devenu un partenaire extrêmement fort des Emiriens et plus récemment le Puntland, aussi entré dans le giron émirien. Les Emirats y installent des bases militaires, construisent des ports, s’implantent économiquement et militairement dans ces zones, ce qui irrite le gouvernement central à Mogadiscio, proche du Qatar (on retrouve cette rivalité qataro-émirienne).

Tout cela s’inscrit dans la stratégie émirienne d’extension de leur influence dans la Corne de l’Afrique. Depuis 2015, les Emiriens profitent de la crise au Yémen pour réclamer l’éviction des Occidentaux et étendre leur influence dans les pays de la Corne de l’Afrique, avec le prétexte sécuritaire qui consiste à dire : « on a besoin de contrôler le détroit de Bab-el-Mandeb pour empêcher les bateaux iraniens de passer les armements aux Houthis ». Les Emiriens affirment aux Occidentaux qu’ils peuvent se charger de la chasse aux pirates. Les Occidentaux s’enthousiasment qu’une puissance régionale assure le contrôle et soulage leurs actions. Mais en même temps, ils utilisent ce type de prétexte sécuritaire pour s’installer militairement et économiquement.

Quand on regarde les pays de la zone, on trouve les Emirats en Erythrée, à Djibouti, au Soudan. Ces Etats africains jouent un jeu compliqué, on pourrait dire qu’ils « mangent à tous les râteliers ». On assiste donc à une ruée sur la Corne de l’Afrique de la part des Emirats. Leur stratégie est assez solide et la Somalie est le terrain de jeu de ces rivalités.

 

Réalisé par Léa Berthon, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

 

POUR ALLER PLUS LOIN… Bibliographie de l’auteur sur le sujet :

OUVRAGES:

Complexity and Change in Saudi Arabia (co-dirigé avec Bernard Haykel et Thomas Hegghammer). Cambridge, UK: Cambridge University Press, 2012 (sous presse).

Awakening Islam. The Politics of Religious Dissent in Contemporary Saudi Arabia, Cambridge, MA: Harvard University Press, avril 2011. 384 p.

The Meccan Rebellion (avec Thomas Hegghammer). Bristol, UK : Amal Press, 2011. 70 p.

Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée. Paris : Presses Universitaires de France, 2010. 392 p.

Al-Qaïda dans le texte – présenté par Gilles Kepel (avec Gilles Kepel, Jean-Pierre Milelli, Omar Saghi et Thomas Hegghammer). Paris : Presses Universitaires de France (PUF), 2005. 440 p.

 

ARTICLES :

« Les Emirats arabes unis, un acteur méconnu », Orient XXI, Février 2018.

« L’Arabie saoudite : un magistère sur l’islam contesté ». Pouvoirs, (1), 2015, 43-52.

“Comparing the Arab Revolts: Is Saudi Arabia Immune?”. Journal of Democracy, Washington, vol. 22, n°4, octobre 2011. p. 48-59.

“L’Arabie saoudite au défi du printemps arabe”. Les Dossiers du CERI, septembre 2011 (sous la direction de Laurence Louër), Disponible sur http://www.cerisciences-po.org/archive/2011/septembre/dossier/art_sl.pdf.

“Between Islamists and Liberals : Saudi Arabia’s New Islamo-Liberal Reformists ». The Middle East Journal, Washington, vol.58, n°3, Summer 2004, p.345-365.

“L’Arabie saoudite, entre violence et réforme”. Politique Etrangère, Paris, numéro 4/2004. P.743-754.

 

 

 

 

Les frappes françaises en Syrie : « néoconservatisme » à la française ou retour au « gaullo-mitterrandisme » ? 

5 Nov

Le 7 Avril 2018, l’armée syrienne a procédé à une attaque chimique sur la ville de Douma, dans la Ghouta orientale conduisant à d’importantes pertes civiles (estimées à une centaine de morts). Cette attaque visait à déloger un groupe rebelle ayant refusé l’accord d’évacuation de la zone et se place donc dans une logique de terreur. Le 13 Février 2018, Emmanuel Macron avait déclaré dans une conférence de presse que l’emploi de l’arme chimique par le régime syrien représentait pour lui une ligne rouge dont le franchissement serait susceptible de représailles militaires[1]. Par conséquent après une concertation avec ses alliés britanniques et américains, le président Macron a ordonné des frappes sur trois objectifs liés au programme chimique syrien, dans la nuit du 13 au 14 avril 2018. Malgré le succès de cette opération, d’importantes contestations ont surgi dans le pays de la part de l’opposition mais aussi sur la scène internationale avec des condamnations, notamment de la part de la Russie.

 

Cet évènement s’inscrit-il dans la continuité néoconservatrice des présidents Hollande et Sarkozy, ou sommes-nous à l’inverse dans la lignée gaullo-miterrandienne dans laquelle Macron s’est placé au début de son mandat ? 

De nombreux politiciens parmi l’opposition de droite ou de gauche ont critiqué l’action du président de la République en l’accusant de faire du « néo-conservatisme » à la française. Le néo-conservatisme est une doctrine originellement américaine, apparue lors du premier mandat de Georges W. Bush et prônant une vision universaliste du monde ou les valeurs américaines et occidentales de démocratie et de droits de l’homme doivent triompher, si nécessaire par la force. Cette doctrine se manifesta notamment sous la forme de l’axe du mal, ou encore par l’invasion de l’Irak et le renversement de Saddam Hussein en 2003. En France, l’expression néo-conservatisme à la française apparait suite à l’élection de Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l’OTAN. Ce dernier inscrit la France dans un camp occidental et s’engage de plus en plus aux côtés des américains dans des interventions militaires multiples : augmentation de la participation française en Afghanistan, guerre en Lybie, etc. François Hollande poursuit cette politique en s’engageant en Irak et en Syrie et en reprenant le terme de « guerre contre la terreur ». Ce néo-atlantisme se caractérise donc par une vision de la France appartenant à un ordre occidental comprenant américains, britanniques, ou encore européens, ainsi que par la promotion des valeurs occidentales comme valeurs universelles.

Ainsi, pour beaucoup, la décision du président Macron de frapper en Syrie ressemble beaucoup à ce néo-atlantisme dont il avait pourtant annoncé la fin au début de son mandat. Tout d’abord, cette frappe est très similaire à ce que François Hollande avait voulu faire en 2013 : annonce d’une ligne rouge ayant trait à l’utilisation d’armes chimiques par le régime sur des populations civiles, frappes aériennes de représailles, bien que limitées, depuis la France sur des objectifs liés au programme chimique syrien dans une coalition avec les alliés britanniques et américains. La seule différence entre les deux est que l’une fut annulée tandis que l’autre alla jusqu’au bout. Or François Hollande se plaçait clairement dans le néo-atlantisme, on peut donc faire la même analyse pour Emanuel Macron.

Par ailleurs, cette opération, fut menée avec les alliés américains et britanniques, et contre la Syrie soutenue par la Russie. A cet égard, la France se place donc parfaitement dans un camp occidental s’opposant à un camp non-occidental. De plus, la France intervient en Syrie au nom de principes moraux et universels, au nom de la responsabilité de protéger et pour faire respecter l’ordre international établit par les occidentaux, bien que les effets militaires ou ses intérêts sur le sujet soient très faibles.

Enfin, ces valeurs universelles sont « imposées » indépendamment du droit international et de la légitimité onusienne, considérés comme trop limités et peu efficaces, ainsi qu’aux dépens de la souveraineté des Etats. Ce qui n’est pas sans rappeler l’intervention américaine en Irak en 2003. Tous ces faits viennent donc accréditer la thèse d’une intervention se plaçant dans le cadre d’un néo-conservatisme à la française. Toutefois, lorsque l’on creuse plus en profondeur, ce néo-conservatisme semble n’être qu’un vernis.

En effet, contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord, Emmanuel Macron prône un retour aux fondamentaux du gaullo-mitterandisme dont il se revendique.

Le gaullo-miterrandisme est une doctrine de politique étrangère française qui consiste à affirmer la position indépendante de la France dans la communauté internationale en insistant notamment sur la multipolarité, le multilatéralisme et le non-alignement, notamment au travers d’une dissuasion nucléaire indépendante et tous azimuts.

Par cette intervention militaire, Emmanuel Macron a démontré la force de la France ainsi que sa crédibilité et celle de sa diplomatie et de sa dissuasion en faisant respecter la ligne rouge qu’il avait édicté, ce qui renforce sa position sur la scène internationale. L’outil militaire a permis à la France de revenir dans le jeu politique en Syrie, en renforçant sa posture de garant de l’ordre international. Cette intervention à première vue pour des motifs humanitaires, montre aussi le souci de maintenir son rang dans le monde et pour la défense des intérêts de la France. Le président reste donc bien dans la lignée du gaullo-mitterrandisme, en exprimant le rôle singulier et historique de la France qui a conduit à cette initiative.

La diplomatie française renoue ici avec le concept d’intérêts particuliers et son double objectif de lutte contre le terrorisme et de respect des conventions internationales (lutte contre la prolifération et l’emploi des armes de destructions massive)[2]. Il y a donc bien une tentative de rendre la place de la France cohérente dans le monde entre son discours et ses actes. L’action s’inscrit dans un cadre multilatéral, aux côtés de 3 des 5 membres du Conseil de Sécurité de l’ONU et avec le soutien de la communauté internationale, comme le montre l’échec du projet de résolution russe condamnant les frappes[3]. Certains reprochent une action « illégale » car menée sans mandat de l’ONU, or Emmanuel Macron se serait appuyé sur la résolution 2118 qui rappelle l’interdiction d’utilisation d’armes chimiques dans le droit international, en se défendant de ne pas pouvoir intervenir via l’ONU parce que la Russie imposerait son veto.

Contrairement à ce que ces détracteurs ont affirmé, le président français ne s’est pas aligné aveuglément sur les Etats-Unis. Paris et Washington n’ont pas les mêmes ambitions politiques concernant le conflit syrien, puisque Trump, tout en soutenant ses alliés dans les moments clés, souhaite limiter son engagement dans la région. L’indépendance stratégique de la France ne fait pas obstacle au développement de la coopération avec les Etats-Unis quand leurs intérêts coïncident. Par ailleurs, ni Mitterrand, ni de Gaulle n’ont hésité à se joindre aux États-Unis lorsque la situation le demandait comme le montrent les exemples de la première guerre du Golfe en 1991 ou de la crise des missiles de Cuba en 1962. Pour reprendre la devise du gaullo-mitterrandisme « la France est alliée, mais non alignée »[4].

Le président Macron s’inscrit par ailleurs dans une dynamique collective en souhaitant inclure tous les acteurs. Depuis son arrivée au pouvoir, la France a pris le soin de ménager tous les acteurs, dont la Russie un acteur clef par son soutien à Damas, et a ainsi pu éviter l’escalade. D’ailleurs, les frappes n’ont entrainé aucune perte humaine, ni chez les Russes, ni chez les Syriens, comme voulu par le président[5]. Moscou, Paris, Washington et Londres sont restés en contact et c’est dans ce cadre que le président a aussi appelé la Turquie à se joindre à des négociations en vue de la résolution du conflit[6]. La priorité absolue selon Macron est que tout le monde collabore. Ainsi, en tendant la main à la Russie, Macron ne s’aligne pas totalement dans un camp pro-occidental, mais se veut être le médiateur, en rétablissant des relations équilibrées, représentant une France indépendante. On est donc bien là dans un cadre gaullo-mitterrandien et en opposition avec la diplomatie de François Hollande.

Malgré les contestations de la part de l’opposition accusant le président Macron de suivisme vis à vis des Américains, les décisions prisent sur la crise chimique se placent bien dans une lignée gaullo-miterrandienne et sont cohérentes avec les annonces d’Emmanuel Macron depuis le début de son mandat. Par ailleurs, la réussite de cette opération lui confère une crédibilité internationale qui rendra les négociations à venir plus aisées.

Néanmoins, la politique de puissance et de prestige que souhaite mettre en place Emmanuel Macron sous-entend une allocation des ressources au ministère de la Défense et des Affaires Etrangères plus conséquente qu’elle l’est actuellement. Si le président a en effet annoncé une augmentation du budget de la défense dans le cas de la LPM 2019-2025, le plus gros des augmentations sur la période 2022-2025, se place après la fin de son mandat et sont donc sujettes à caution. De plus, aucune augmentation n’a été prévue pour le ministère des Affaires Etrangères alors que ces champs d’interventions s’élargissent (influence au sein de l’UE, etc…). Dès lors, tenant compte des restrictions budgétaires et du respect de nos engagements européens, nous recommandons une concentration des efforts sur un nombre restreint de sujets prioritaires (comme la lutte contre le terrorisme) où la France doit avoir une ligne claire en accord avec ses intérêts. Sans cette augmentation de moyens, l’ambition gaullo-miterrandienne serait compromise et il serait alors plus pertinent d’envisager de s’appuyer sur l’allié américain dans un cadre néo-atlantiste. Gaullo-mitterrandisme ou néo-atlantisme, il faudra choisir.

Par Léa BERTHON et Florian MAZELLA, Etudiants en Master II, promotion 2018-2019,
Article écrit en Avril 2018.

 

RECHERCHES BIBLIOGRAPHIQUES :

 ARTICLES DE PRESSE :

Europe 1 avec Reuters « Macron réaffirme sa ligne rouge en Syrie, pas de preuve à ce stade », 13 Février 2018. http://www.europe1.fr/international/macron-reaffirme-sa-ligne-rouge-en-syrie-pas-de-preuve-a-ce-stade-3573767

France 24 avec AFP « Echec d’une résolution de l’ONY pour condamner les frappes en Syrie » 15 Avril 2018. http://www.france24.com/fr/20180414-echec-dune-resolution-lonu-condamner-frappes-syrie

France info Replay « Emmanuel Macron sur BFMTV et Mediapart face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel » 16 Avril 2018. https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/interview-macron-direct-plenel-bourdin-bfmtv-mediapart-video_2707322.html

Définition des armes destruction massive selon le bureau des affaires de désarmement des Nations Unies. https://www.un.org/disarmament/fr/amd/armas-nucleares/

 

REVUES SPECIALISEES : 

IFRI « Macron, An I Quelle politique étrangère ? » sous la direction de Thomas GOMART et Marc HECKER, Avril 2018. https://www.ifri.org/fr/publications/etudes-de-lifri/macron-i-politique-etrangere

Pascal Boniface, « Le gaullo-mitterrandisme, un concept toujours pertinent » Revue internationale et stratégique 2018/1 (N°109), p. 22-35. https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2018-1-p-22.htm

Institut Montaigne « Gaullo-Mitterrandisme contre néo-conservatisme à la française – un vrai-faux débat ? » 3 Août 2017, par Michel Duclos. http://www.institutmontaigne.org/blog/2017/08/03/Gaullo-Mitterrandisme-contre-n%C3%A9o-conservateurs-%C3%A0-la-fran%C3%A7aise-%E2%80%93-un-vrai-faux-d%C3%A9bat

Justin Vaïsse, « Le passé d’un oxymore. Le débat français de politique étrangère », Esprit 2017/11 (Novembre), p. 75-91. https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-esprit-2017-11-page-75.htm?1=1&DocId=460166&hits=13+12+5+2+

Hubert Védrine et al., « La politique étrangère de la France en débat », Esprit 2018/3 (Mars), p. 103-116. https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-esprit-2018-3-page-103.htm?1=1&DocId=490160&hits=322+319+316+315+102+99+90+89+

Jean de Gliniasty, « Autour du gaullo-mitterrandisme », Revue internationale et stratégique 2017/3 (N° 107), p. 175-179. https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2017-3-page-175.htm

REFERENCES :

[1]  Reuters, Europe 1 « Macron réaffirme sa ligne rouge en Syrie, pas de preuve à ce stade » 13 février 2018. http://www.europe1.fr/international/macron-reaffirme-sa-ligne-rouge-en-syrie-pas-de-preuve-a-ce-stade-3573767

[2] Site du bureau des affaires de désarmement des Nations Unies https://www.un.org/disarmament/fr/amd/armas-nucleares/

[3] AFP, France 24, « Echec d’une résolution de l’ONU pour condamner les frappes en Syrie », 15 avril 2018. http://www.france24.com/fr/20180414-echec-dune-resolution-lonu-condamner-frappes-syrie

[4] Selon la formule d’Hubert Védrine,

[5] Interview Emmanuel Macron, sur BFM TV et Media part face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel 15 avril 2018.https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/interview-macron-direct-plenel-bourdin-bfmtv-mediapart-video_2707322.html

[6] Ibid.

HOMMAGE A GILBERT MEYNIER, GRAND SPÉCIALISTE DE L’HISTOIRE DE L’ALGERIE

2 Avr

À 75 ans, l’historien Gilbert Meynier est décédé à Lyon, le 13 décembre 2017. Son œuvre, immense, fait de lui un homme-pont entre les deux rives de la Méditerranée. Toute sa vie a été consacrée à l’histoire de l’Algérie, pays qu’il connaissait si bien pour y avoir longuement séjourné, tout en étant capable d’écrire et de lire en arabe.

G. Meynier

Né à Lyon le 25 mai 1942, époux de Pierrette qu’il rencontra en Algérie qui lui donna trois enfants (tout en militant au sein de la CIMADE pour la protection des réfugié(e)s et demandeurs d’asile Algériens), cet « historien érudit, méticuleux », selon son ami Benjamin Stora, a rencontré l’Algérie très tôt.

Étudiant, en 1961 il organise avec ses camarades de l’UNEF, une manifestation en faveur de l’indépendance algérienne. Proche de Vidal-Naquet, il dénonce très tôt l’usage de la torture en Algérie. Un an plus tard, il fait partie des «pieds rouges», ces jeunes Français venus volontairement prêtés main forte à l’Algérie indépendante. Sous contrat, il mène une campagne d’alphabétisation de plusieurs mois près d’Alger. De 1967 à 1969, le jeune agrégé d’histoire enseigne au lycée d’Oran, puis à l’Université de Constantine entre 1967 et 1970 où il noue de solides amitiés. Il poursuit sa carrière en France, tout en faisant de fréquents séjours de recherches en Algérie et devient professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Nancy II. À 60 ans, il quitte le service actif et devient émérite pour mieux se consacrer à ses recherches.

Au même titre que Charles-Robert Ageron ou son maître André Nouschi qui dirigea sa thèse d’État, Gilbert Meynier est un très grand historien de l’Algérie. Fait toujours autorité sa monumentale thèse d’État, L’Algérie révélée. La première Guerre Mondiale et le premier quart du XXe siècle, éditée chez Droz en 1981 et rééditée et complétée en 2015. C’est bien dans les tranchées, à l’usine, dans les exploitations agricoles de la «métropole» que s’est forgée la « conscience identitaire algérienne » qui, un jour, aboutira à une guerre contre l’oppression coloniale. En s’intéressant aux racines du nationalisme algérien, Gilbert Meynier a aussi mis en valeur dans de multiples études la grande figure de l’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader.

Gilbert Meynier n’était pas un homme des médias, bien que brillant orateur, mais un travailleur de fond, des bas-fonds de l’histoire coloniale algérienne. Outre Le FLN, documents et histoire, Fayard, 2004, qu’il signe avec son vieil ami Mohammed Harbi, on lui doit un grand classique publié chez le même éditeur en 2002 : Histoire intérieure du FLN. Loin de toute histoire officielle, Gilbert Meynier montre toutes les facettes du FLN et de son bras armé, l’ALN, sans rien cacher des exactions, des crimes de guerre commis par l’armée française pendant la guerre d’indépendance algérienne. Ce livre continue de déranger et est sujet à controverses, mais ce travail colossal fait la somme de documents d’archives tant françaises qu’algériennes.

J’ai eu la chance d’accompagner mon ami Gilbert Meynier pour plusieurs articles communs et colloques, dont l’inégalé, tenu à l’École normale supérieure de Lyon en 2006,  devenu ouvrage collectif en 2008, Éditions La Découverte, en collaboration avec Frédéric Abécassis, Pour une histoire franco-algérienne. En finir avec les pressions officielles et les lobbies de mémoire.

Gilbert Meynier était aussi un historien militant. En 2005, nous avons été parmi les tous premiers à protester contre l’article 4 de la loi sur la colonisation française et ses « bienfaits ». Austère et très sûr en amitié, à Lyon, que ce soit au sein de l’Association Coup de Soleil encourageant les rencontres autour du Maghreb, où à l’occasion de nombreux dialogues interreligieux, l’historien, aux côtés de son épouse, Pierrette, disparue moins de deux mois avant lui, faisait partie de ces chrétiens engagés au nom de l’amour du prochain. C’est pour cette raison que j’aurais plaisir, le 2 mai prochain, à lui rendre hommage dans cet espace de liberté que constitue, à Alger, le Centre diocésain des Glycines où je suis déjà intervenu, en avril 2015, dans un dialogue franco-algérien avec mon ami Daho Djerbal.

Cet hommage fera, certes, le bilan de son œuvre, dont la monumentale Histoire intérieure du FLN, mais évoquera aussi l’écriture braudélienne, c’est-à-dire sur le long terme, de l’histoire de ce pays qu’il a tant aimé, dont les deux premiers tomes de L’Algérie des origines. De la préhistoire à l’avènement de l’islam (2006, La Découverte), suivi deL’Algérie, cœur du Maghreb classique. De l’ouverture islamo-arabe au repli (2010, La Découverte). Le cancer dont il souffrait ne lui a pas laissé le temps de publier le troisième tome, mais, bien que déjà atteint tout en faisant preuve d’un courage exemplaire, juste avant sa disparition, il a eu le temps de publier un livre-testament, que j’évoquerai, L’Algérie et la France, deux siècles d’histoire croisée. Essai de synthèse historique (août 2017, L’Harmattan (collection bibliothèque de l’iReMMO, n° 28).

Il va de soi, que comme pour les autres hommages qui lui ont été rendus et qui le seront tout au long de l’année en France, cet hommage ne peut se concevoir sans l’écoute, la prise de parole de ceux qui l’ont connu et qui, résidant en Algérie, veulent témoigner.

En attendant de vous accueillir aux Glycines, laissons le dernier mot à son ami intime, Tahar Khalfoune, qui recueillit son dernier souffle : «Avec sa disparition, c’est une partie de l’histoire de notre pays qui s’en va. J’ose espérer que les Algériens reconnaîtront l’œuvre monumentale qu’il a consacrée sa vie durant à l’histoire de notre pays, (une histoire) très riche mais mal connue et mal enseignée, c’est une dette d’amitié et de justice que nous lui devons ».

Jean-Charles Jauffret, Professeur émérite d’histoire contemporaine de Sciences Po Aix

ACCROÎTRE L’AUTONOMIE STRATÉGIQUE DE LA POLOGNE FACE A LA RUSSIE

2 Mar

Lors du Forum sur la sécurité internationale d’Halifax (Canada) de novembre 2017, le Ministre de la Défense polonais, Antoni Macierewicz, a déclaré que « la Russie ne se prépare pas à se défendre, elle se prépare à attaquer ». Evaluant la politique de Vladimir Poutine, il a ajouté : « ce n’est plus une guerre froide, c’est le début d’une guerre très chaude »[1]. Cette déclaration est un énième signe de l’inquiétude des Polonais face aux mouvements russes en Europe de l’Est, entretenue de façon véhémente par Macierewicz, dont les déclarations contre la Russie sont légion. L’attitude extrêmement belliqueuse de la Fédération russe, notamment au regard de ses agissements en Ukraine, de ses mouvements en Mer Baltique, de l’exercice Zapad 2017 qui a mobilisé plus de 70 000 soldats selon les estimations et au sujet duquel la Russie est restée très secrète, justifient la position agressive d’un Etat polonais hanté par les démons du passé[2]. Dans sa stratégie de défense, la Pologne compte grandement sur l’intervention de l’OTAN et des Etats-Unis mais sa politique s’appuie dans une large mesure sur une autonomisation par un intérêt accru porté à l’amélioration de ses potentialités militaires et à son indépendance en matière énergétique, puisqu’elle dépend grandement de l’approvisionnement russe[3].

La nécessaire modernisation des forces armées polonaises

La Pologne fournit les efforts nécessaires à son armement individuel afin de ne pas s’appuyer uniquement sur des forces extérieures. En 2012, le pays a amorcé un vaste projet de modernisation de ses armées, dont le matériel datait de l’ère soviétique[4]. Le système de défense anti-aérien de courte portée ainsi que la défense navale ont été désignés comme les volets les plus urgents de cette modernisation, dans une visée de sécurisation de la frontière Est du pays, en particulier du côté de l’enclave russe de Kaliningrad avec laquelle la Pologne partage 206 kilomètres de frontière. Après une réduction radicale des troupes dans l’enclave de Kaliningrad (il y aurait aujourd’hui 15 000 soldats), il est évident qu’elles ne sont pas aujourd’hui en mesure de mener des actions offensives essentielles. Dans cette situation, les autorités russes ont décidé de privilégier la dissuasion par l’installation de 152 brigades de missiles tactiques dans la ville de Tcherniakhovsk[5]. Le stationnement de missiles de moyenne portée Iskander à ogives nucléaires prend surtout une importance défensive dans une dimension psychologique et politique.[6]

Les grands systèmes d’information sont aussi une priorité : reconnaissance (drones, satellites, radars), les systèmes de communication et de défense cybernétique[7]. À cette volonté de modernisation s’ajoute la restructuration de l’industrie de l’armement polonais. Il s’agit d’opérer à une amélioration des capacités technologiques et industrielles de la Pologne par l’implication des industriels du pays dans les programmes d’armement. En 2014, la Pologne a regroupé plusieurs entreprises que l’Etat contrôle, jugées les plus performantes, dans une entité appelée le Groupe polonais d’armement (« Polska Grupa Zbrojeniowa », PGZ). Elles sont aujourd’hui au nombre de trente-cinq : « À terme, le PGZ devrait regrouper 14 000 salariés et dégager un bénéfice de 5 milliards de zloty (1,2 milliards d’euros) par an »[8].

Aujourd’hui, le gouvernement conservateur Droit et Justice (PiS) poursuit la modernisation des forces armées, amorcée par le gouvernement précédent. Après l’annulation en 2016 d’une commande passée à Airbus de cinquante hélicoptères H225M Caracal, Varsovie a annoncé sa volonté d’acquérir des UH-60 Black Hawk à l’américain Sikorsky du groupe Lockheed-Martin[9]. En ce qui concerne la modernisation de sa défense navale, la Pologne cherche dernièrement à acquérir des sous-marins (programme Orka) et les discussions avec Naval Group pour des sous-marins de la classe Scorpène, armés du Missile de croisière navale, mais également avec l’allemand Thyssen Krupp Marine Systems et le suédois Kockums (filiale de Saab), sont actuellement en cours. L’offre française présente un avantage de taille qui s’ajoute à la dissuasion conventionnelle que représentent les sous-marins : celui de doter la force navale sous-marine de la Pologne de missiles de croisière qui augmenteraient significativement l’autonomie de ses forces.

Le nouveau gouvernement ne se cantonne pas à la continuation des objectifs d’achat et de production de véhicules décidés sous le gouvernement précédent. En effet, la Pologne du PiS souhaite augmenter de 50% les effectifs de l’armée, comme annoncé par le Ministre de la Défense Antoni Macierewicz, un russophobe convaincu. Dans cette perspective, une loi du 1er janvier 2017 permet la légalisation de l’activité de milices de volontaires civiles, qui ont pullulé sur le territoire en particulier en réponse aux activités russes en Ukraine, sous une entité : l’Armée de défense territoriale (« Wojska Obrony Terytorialnej », WOT)[10]. Ces milices de volontaires civiles sont donc pleinement intégrées dans le dispositif de défense du territoire, et elles interviennent en soutien aux corps de professionnels. L’effectif de cette armée nouvellement légalisée s’élèverait à plus de 35 000 personnes[11].

La Pologne est actuellement un des seuls Etats de l’Union européenne à augmenter ses dépenses militaires, qui atteignent 2% du PIB (cela représente environ 8 milliards d’euros), et donc à répondre aux exigences formulées par l’OTAN et les Etats-Unis qui encouragent une autonomisation de la défense européenne. Le pays est devenu la principale puissance militaire d’Europe centrale et orientale. D’ailleurs, la Pologne prévoit de porter à 2,5% du PIB son budget de défense à l’horizon 2030[12].

Le souci polonais en matière d’autonomie stratégique n’est cependant pas uniquement militaire. Une des préoccupations majeures de Varsovie est également sa sécurité énergétique, vitale pour un Etat. Les rêves de joug russes sur l’Europe centrale et orientale que soupçonne la Pologne, considérant l’attitude belliqueuse de Moscou aujourd’hui et son impérialisme d’hier, questionnent fortement la dépendance énergétique polonaise. En effet, c’est une entreprise russe qui règne d’une main de fer sur le marché énergétique d’Europe centrale et orientale.

 

La mainmise de Gazprom 

En matière énergétique, la sécurité de la Pologne n’est pas garantie. Entendons cette notion de sécurité énergétique comme « l’assurance d’un niveau d’approvisionnement en énergie suffisant et certain d’une façon qui ne menace pas les valeurs fondamentales et les objectifs de l’Etat »[13]. La Pologne est, elle, particulièrement dépendante de l’approvisionnement en énergie et en gaz venu de Russie (entre 50% et 60% de sa consommation[14]) et est, de surcroît, insuffisamment protégée de leur possible interruption. La dernière crise en date confrontant la Russie et l’Ukraine au sujet de l’approvisionnement en gaz en 2009 a d’ailleurs eu un impact extrêmement négatif sur la plupart des pays d’Europe centrale et orientale, Pologne comprise[15]. La peur des Polonais de voir la Russie couper les robinets de gaz s’est accentuée à la suite des sanctions européennes contre le géant de l’Est en réponse à l’annexion de la Crimée en 2015[16]. La domination de l’entreprise Gazprom sur le marché rend aussi particulièrement difficile toutes les négociations, la compétition étant tout à fait limitée[17]. En outre, l’intégration insuffisante du marché énergétique du pays au reste de l’Union européenne, à l’image de l’ensemble de sa région, ne lui permet pas de tirer avantage des changements positifs du marché du gaz européen qui ont récemment eu lieu (une offre de gaz peu onéreuse). Dans de telles circonstances, les questions relatives à l’amélioration de la sécurité des approvisionnements énergétiques sont au cœur de la réflexion stratégique des Polonais. Afin d’améliorer la sécurité des approvisionnements en gaz du pays et pour diminuer la dépendance à l’importation russe, la Pologne collabore avec l’Union européenne, qui souhaite construire une Union européenne de l’énergie depuis une décision prise au Conseil européen en février 2015[18][19]. La Pologne diversifie ses sources d’approvisionnement et augmente son intégration au marché d’Europe centrale et orientale et du reste de l’UE, elle travaille à augmenter son autosuffisance. Dans cette quête d’autonomie face aux pressions russes, le PiS ne peut ignorer l’aide précieuse apportée par l’UE en matière de sécurité énergétique et de prise de distance d’avec la Russie. En effet, l’Union est à l’origine de la plupart des investissements dans les infrastructures énergétiques en Pologne, et son engagement institutionnel pour augmenter les possibilités de négociation dans ses échanges avec la Russie est indispensable. La Commission européenne a par exemple été invitée à participer aux négociations des contrats concernant l’approvisionnement en gaz et de son transit par le territoire polonais. La Pologne aspire aussi à une diversification maximale des routes et des sources de son approvisionnement en gaz. Dans cette perspective, elle prend part à plusieurs projets d’infrastructures nationales et régionales comme les terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL) à Swinoujscie, qui ont le rôle clé de cette diversification pour le moment[20] [21]. Le pays entreprend également des initiatives qui diffèrent de l’esprit qui prévaut à la politique énergétique de l’UE. La volonté ferme de soutenir les projets nucléaires en est un exemple frappant (Varsovie envisage la construction d’une centrale nucléaire)[22]. Elle est aussi intéressée par le développement de son potentiel en gaz de schiste. L’extraction et l’utilisation d’un tel gaz n’est pas privilégié et même décrié par de nombreux pays d’Europe de l’Ouest, en raison de son impact sur l’environnement.

Toutefois la Pologne, et surtout le gouvernement du PiS dans ses désaccords avec les membres de l’UE, ne compte en aucun cas abandonner ses projets et négocier avec l’UE. Avec toutes ses nouvelles infrastructures, la Pologne ne sera théoriquement plus dépendante des approvisionnements en gaz venus de l’Est. Cela ne signifie pas la cessation des importations en matière première de Russie car un accord a été signé avec Gazprom jusqu’en 2022, la GNL n’est pas encore rentable et le gaz provenant d’Allemagne (grâce à un des gazoducs construit en 2014) est, dans la pratique, russe. Il ne s’agit donc pas de renoncer à commercer avec la Russie, l’effort polonais consiste plutôt à placer les russes dans une position concurrentielle s’ils souhaitent accéder au marché polonais, alors qu’ils en étaient jusque-là les uniques garants. Il apparaît par conséquent que la Pologne parvient de plus en plus à assurer sa sécurité énergétique et à se défaire de la menace russe dans ce domaine. Gazprom est mise en difficulté sur le marché polonais et dans les années à venir, l’entreprise va devoir s’adapter à de nouvelles exigences engendrées par la mise en concurrence. La Russie perd, par le travail fourni par la Pologne et les voisins de sa région, un moyen de pression qui lui était particulièrement précieux.

 

Varsovie se trouve donc actuellement dans une véritable attitude de défiance et de défense face à la Russie, qui se traduit par la recherche d’une autonomisation sécuritaire et d’un réel déploiement de force sur son territoire, comme elle n’en avait plus connu depuis le retrait des troupes soviétiques au début des années 1990. La stratégie du PiS à l’égard de la Russie, dont elle pointe du doigt le néo-impérialisme, est d’assurer le Kremlin d’une capacité de riposte à la hauteur de la menace ressentie et de l’agression militaire potentielle contre d’autres voisins ou bien même du territoire polonais. L’effort de la Pologne pour accroître son autonomie stratégique est, à cet égard, conséquent. Il faut désormais considérer la Pologne comme une puissance régionale majeure sur laquelle repose en partie la sécurité de la région.

 

Eva Barzykowski, étudiante du Master II en 2017-2018

[1] « Antoni Macierewicz : Rosja przygotowuje sie do ataku », <https://wiadomosci.wp.pl/antoni-macierewicz-rosja-przygotowuje-sie-do-ataku-6189260184065665a&gt; 13/11/2017 (consulté le: 22/12/2017)

[2] « Avec Zapad 2017, la Russie se prépare pour une grande guerre, dit un responsable de l’OTAN », <http://www.opex360.com/2017/09/17/avec-zapad-2017-la-russie-se-prepare-pour-une-grande-guerre-dit-un-responsable-militaire-de-lotan/&gt; 17/09/2017 (consulté le : 22/12/2017)

[3] Ministère de la Défense nationale de la République de Pologne. Wykład premiera Donalda Tuska w AON. [en ligne].

Disponible sur : <http://www.mon.gov.pl/aktualnosci/artykul/najnowsze/2013-10-01-wyklad-premiera-donalda-tuska-w-aon/&gt;

[4] Ministère de la Défense nationale de la République de Pologne. PLAN MODERNIZACJ I TECHNICZNEJ SIŁ ZBROJNYCH w latach 2013-2022. [en ligne]. Disponible sur : <http://bip.mon.gov.pl/f/pliki/polityka_bezpieczenstwa/2016/07/Plan_modernizacji_8_lipca_2014.pdf&gt;

[5] A. Drzewiecki, Obwód Kaliningradzki w polityce bezpieczenstwa Polski i Litwy w kontekscie rozszerzenia NATO i Unii Europejskiej na Wschód, w: Kraje Europy Srodkowej i Wschodniej wobec procesu integracji europejskiej, (red.) J. Albin, J. Kupczak, Wroclaw, 2011, p 70-78

[6] « Les missiles balistiques russes Iskander sont de retour à Kaliningrad », <http://www.opex360.com/2016/10/09/les-missiles-balistiques-russes-iskander-sont-de-retour-kaliningrad/&gt; 09/10/2016 (consulté le : 05/04/2017)

[7] Ministère de la Défense nationale de la République de Pologne. W MON na temat modernizacji Sił Zbrojnych R. [en ligne]. Disponible sur : http://www.mon.gov.pl/aktualnosci/artykul/najnowsze/2014-11-04-konferencja-prasowa-poswiecona-modernizacji-sz-rp/

[8] Krzysztof Soloch, « Industrie de défense polonaise : ultime consolidation », Défense&Industries, n°1 Juin 2014

[9] « La Pologne va commander des hélicoptères américains Black Hawk pour ses forces spéciales », <http://www.opex360.com/2016/10/10/la-pologne-va-commander-des-helicopteres-americains-black-hawk-pour-ses-forces-speciales/&gt; 10/10/2016 (consulté le : 05/04/2017)

[10] Ministère de la Défense de la République de Pologne. Obrona Terytorialna. [en ligne]. Disponible sur : http://www.mon.gov.pl/obrona-terytorialna/

[11] Alexandre Lévy, < https://www.letemps.ch/monde/2017/01/04/face-russie-milices-polonaises-pied-guerre > (consulté le: 05/04/2017)

[12] Ministère de la Défense de la République de Pologne. Modernization and development of the Polish Armed Forces. [en ligne]. Disponible sur : http://en.mon.gov.pl/news/article/latest-news/modernization-and-development-of-the-polish-armed-forces-92017-12-28/

[13] Daniel Yergin, “Energy Security in the 1990s”, Foreign Affairs, 1, 1988, p.10

[14] Agata Łoskot-Strachota, « Podobna czy całkiem inna? Polityka zwiększania bezpieczeństwa dostaw gazu w krajach Europy Środkowo-Wschodniej », Biuletyn Europy Srodkowej i Wschodnjej, Puls Regionu,n°4, Center for International Relations

[15] AFP. « Première baisse du transit de gaz via l’Ukraine », Le Devoir, 3 janvier 2009

[16] Conseil européen. Mesures restrictives de l’UE en réponse à la crise en Ukraine. [en ligne.] Disponible sur : http://www.consilium.europa.eu/fr/policies/sanctions/ukraine-crisis/

[17] Bartlomiej Nowak, ‘Bezpieczeństwo energetyczne Polski a bezpieczeństwa energetyczne Unii Europejskiej, Krytyka Prawa. Niezależne Studia nad prawem, Vol. 2 – Bezpieczeństwo, Wojciech Sokolewicz (ed.), WAiP, Warszawa 2010.

[18] Agnieszka Pach-Gurgul, Jednolity rynek energii elektrycznej w Unii Europejskiej w kontekście bezpieczeństwa energetycznego Polski. Warszawa, 2012

[19] Pour accroître l’efficacité du mécanisme de sécurité énergétique de l’UE, a été préparé le règlement UE 994/2010 sur la sécurité des approvisionnements extérieurs les plus problématiques, à savoir en gaz naturel (Parlement européen, Conseil de l’UE, 2010). L’objectif principal du règlement était de clarifier et de mettre en œuvre les dispositions de l’article 194 TFUE sur la sécurité et la solidarité énergétique entre les États membres de l’UE.

[20] Ibid.

[21] « LNG terminal in Poland », < http://en.polskielng.pl/lng/lng-terminal-in-poland/ > (consulté le : 15/05/2017)

[22] « Co z polskim atomem ? Decyzja musi uzyskac akceptacje rzadu », <http://tvn24bis.pl/z-kraju,74/budowa-elektrowni-jadrowej-w-polsce,762189.html&gt; 04/08/2017 (consulté le : 22/12/2017)

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