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« Les sociétés militaires privées dans les conflits contemporains » Entretien avec Philippe Chapleau

8 Nov

 

Philippe Chapleau est un écrivain, journaliste qui a publié plusieurs ouvrages relatifs aux questions de mercenariat et à la privatisation de la guerre. Après avoir étudié au Centre de Formation des Journalistes de Paris, il intègre le service politique du quotidien Ouest France. Il anime depuis 2010 le blog Lignes de Défense (http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/). Philippe Chapleau est également coordinateur d’enseignements à l’INHESJ et intervenant à l’école des transmissions de Rennes.

Entretien réalisé le 7 juin 2018 et mis à jour le 7 novembre 2018

Léa Le Van Bereni – Pouvez-vous me parler de conflits actuels dans lesquels des SMP sont engagées ?

Philippe Chapleau – Je vais faire un peu d’histoire. Ce que j’appelle les SMP, dans une définition très large, ce sont des sociétés privées commerciales, qui fournissent des prestations à des forces armées, à des forces de police. Ces prestations vont de la formation au renseignement en passant par la logistique etc etc, tout sauf la participation directe au combat. A la différence de ceux qu’on appelait les mercenaires des siècles passés qui eux participaient directement aux opérations de guerre, les SMP sont toujours à la périphérie des forces gouvernementales combattantes, quoi qu’on ait écrit ou affirmé. Même les gens de Blackwater n’ont jamais pris part à des opérations offensives, ils ont combattu parce qu’ils ont dû protéger des gens et des sites mais ce n’est pas eux qui ont libéré Bagdad ou conquis une partie de l’Afghanistan, ces gens-là viennent en soutien des forces armées nationales.

La 2ème chose, c’est que ce sont les raisons qui motivent leur emploi. Généralement ce sont d’abord des déficits capacitaires des forces armées nationales, ce n’est pas d’abord une question d’économie. Il s’agit de pouvoir disposer de capacités supplémentaires dont ont besoin les FA engagées dans les opérations.

3ème chose, on voit bien que le recours à ces sociétés est soumis aux aléas des opérations militaires engagées par les armées. Donc, par exemple, si on regarde ce qu’il s’est passé pendant la période afghane et irakienne, on a vu que l’armée américaine a massivement fait appel aux SMP, ESSD, pour un tas de fonctions et de prestations puisque la taille du champ de bataille était quand même très importante et qu’il fallait énormément de moyens. Donc, il y a eu sur ces deux théâtres d’opération un déploiement massif des SMP toujours pour les mêmes prestations. Une fois les grandes opérations militaires terminées en Irak et que celles d’Afghanistan ont baissé en intensité, le recours à ces sociétés a baissé. Et, ça s’est mesuré très rapidement d’une part par la baisse des contrats passés par le Pentagone et d’autre part par les difficultés qu’ont rencontré un certain nombre de ces sociétés en particulier, Dyncorp, la SMP américaine dont le chiffre d’affaires était à plus de 90% basé sur ces contrats avec le Pentagone et le département d’état. C’est des gens qui lorsqu’il y a la paix font de mauvaises affaires, leurs bonnes affaires c’est pendant les crises.

On en arrive à la situation actuelle, les grandes sociétés sont toujours présentes, elles ont dû revoir une partie de leur offre, et se recentrer sur les missions mères ou premières qu’elles proposaient. On avait assisté dans les années 2000 2010 à une explosion de l’offre des prestations par les entreprises. Là elles se rendent compte que non, il faut se recentrer sur leurs capacités premières et donc on voit bien que des gens comme Academi, Triple Canopy, se recentrent sur la sécurité et sur la formation. Ils laissent de côté le soutien et le déminage et reviennent à ce qu’ils savent faire de mieux.

Léa Le Van Bereni – Donc ça serait, par exemple, la formation ou bien la sécurisation navale, pour des entreprises ?

Philippe Chapleau – Oui il y eu parallèlement à la baisse d’intensité des opérations on a assisté à une sorte de recomposition du paysage, les sociétés ont cherché d’autres marchés, celles qui faisaient de la sécurité se sont tournées vers la lutte anti piraterie, et cela a été très très décevant.

On était très loin des besoins connus en Irak et les grandes sociétés qui ont voulu y aller se sont très vite rendu compte que c’est une sorte de chasse gardée britannique avec quelques Israéliens etc.

Une autre mesure qu’ils ont prise a été de se retourner vers des prestations qui sont opérées sur le territoire national métropolitain. Donc on a vu les grands prestataires américains trouver des contrats avec le DHS américain (le Homeland Security), avec le département de l’Intérieur, avec le département de l’Energie parce que tous les grands sites vitaux, centrales nucléaires, centres de recherche etc doivent être protégés.

Des sociétés de sécurité à l’international, comme Triple Canopy, Dyncorp, Academi etc ont essayé de décrocher un maximum de contrats sur le territoire national et ils ont réussi.

Léa Le Van Bereni – Comme le contrôle des frontières ? Ce qui relève de la sécurité intérieure

Philippe Chapleau – Oui on voit ça aussi, le soutien aux opérations humanitaires, grand domaine auquel les grandes sociétés anglo-saxonnes s’intéressent

Léa Le Van Bereni – Donc à la fois au niveau des états mais aussi avec l’ONU ?

Philippe Chapleau – Ces sociétés ont aussi regardé ce qui était à la mode, et là il y a des besoins qui ont émergé en particulier dans le domaine de la cyber défense et dans celui du renseignement. Les SMP ont commencé à s’intéresser à ces deux domaines, même si on ne peut pas s’improviser spécialiste du cyber.

Quand je dis renseignement c’est vraiment au sens très large, ça va de la collecte au traitement de l’information. Prenons la collecte qui est un domaine en plein boom, c’est tout ce qui est le renseignement aéroporté, l’ISR, où les capacités patrimoniales des grandes armées sont largement insuffisantes. Que ce soient les Américains, les Français, les Britanniques, tout le monde est sous-équipé en matière ISR donc on fait appel à des sociétés privées. Et là désormais il y a énormément de prestataires très bien équipés en avions, en drones et qui offrent ce type de prestations.

L’autre domaine sur lequel les sociétés ont commencé à s’impliquer c’est effectivement les opérations de maintien de la paix. Parce que là il y a énormément de besoin en sécurité en formation et en logistique

Léa Le Van Bereni – Oui j’ai consulté le site internet de Dyncorp par exemple et j’ai vu qu’effectivement leur message était le suivant : on veut protéger les communautés, s’engager pour maintien de la paix et ainsi ils semblaient s’orienter vers ce type d’opérations

Philippe Chapleau – Oui tout à fait, on voit bien que l’ONU en particulier, mais aussi l’UA, ont des carences et sous capacités. Donc ils font appel au privé. Par exemple, l’ONU n’a pas de moyens propres logistiques donc ils font appel à des sociétés qui assurent la restauration, l’hébergement, le transport… Autre aspect : tous les contingents nationaux qui sont fournis aux opérations de maintien de la paix doivent être remis à niveau, passer les tests pour être accrédités par le département des opérations de maintien de la paix ; cette remise à niveau est confiée à des privés.

Léa Le Van Bereni – Et vous pensez que, à terme, les SMP vont réussir à s’adapter aux fluctuations du marché pour s’inscrire durablement dans le paysage militaire ou bien qu’elles vont souffrir de la fin des conflits comme celui d’Irak ?

Philippe Chapleau – Oui bien sûr, c’est mon opinion. Prenons la France et les USA, ce sont deux pays où l’on voit que les gouvernements actuels augmentent l’enveloppe pour la défense. Pourtant, même si elle est augmentée ce n’est pas suffisant en capacités matérielles, donc soit on arrête de faire la guerre et on laisse les autres pays en proie à des crises terrorisme, soit on maintient ces opérations, au Sahel, au Proche au Moyen Orient et on fait avec ce qu’on a. Conséquence : il faut faire appel à ces sociétés pour le soutien. Les Américains sont confrontés au même problème actuellement en Europe de l’Est, ils ont des ambitions claires depuis Obama, que Trump a même renforcées. Ils entendent protéger la frontière Est de l’Europe et de l’OTAN d’une éventuelle agression russe, donc les Américains eux, déploient actuellement énormément de moyens terrestres aériens, navals et on voit que la gestion des grands centres de stockage de matériel et d’équipement est confiée à des sociétés privées.

Donc quel que soit le théâtre, les SMP sont bien présentes.

Léa Le Van Bereni – Donc ce serait plus un ralentissement

Philippe Chapleau – Oui c’est une sorte de ralentissement mais si on regarde au quotidien les contrats qui sont passés ou ce qui se préparent à être passés on voit que la tendance est toujours aussi forte.

Prenons l’exemple des ADAIR les adversory air services. Le privé joue le rôle des méchants au profit de l’US Air Force et de la Navy ; ces sociétés sont en mesure d’aligner des avions de combat de façon à fournir a peu près 40 000 sorties par an. Là on est dans une enveloppe budgétaire exceptionnelle.

Il y a un autre contrat américain qui est un contrat de logistique qui se prépare. L’enveloppe initiale est de 82 milliards de dollars, ça n’a jamais été aussi gros comme enveloppe initiale, même si ça ne veut pas dire qu’au bout des 10 ans de contrat tout l’argent sera dépensé mais en tout cas c’est l’enveloppe que le pentagone a déterminé. Donc on reste dans des volumes importants et dans des durées qui sont très longues. Il y a des petits marchés qui durent 1 an, 2 ans et qui sont reconduits sur une base annuelle mais on a quand même des super méga contrats surtout pour la formation. Donc la tendance reste quand même très nette : l’externalisation se renforce.

 

Léa Le Van Bereni – J’ai effectivement eu des difficultés à trouver des informations sur ce type de contrats

 

Philippe Chapleau – Il y a un autre secteur où l’on voit que les sociétés sont présentes , c’est tout le soutien médical et sanitaire

Léa Le Van Bereni – J’ai trouvé beaucoup d’informations là-dessus dont des entreprises comme CHS qui semblent capables de proposer beaucoup de services

Oui et il y a des sociétés qui sont excellentes dans ce domaine-là comme CHS tant dans la formation que dans le soutien médical. C’est important parce qu’on voit que des pays comme le Canada, la Grande-Bretagne ou l’Australie ont pratiquement abandonné leurs systèmes de médecine militaire comme on connait en France, par exemple il y a des choix imposés parce que ce ne sont pas des carrières  attractives mais le fait est qu’ils se retrouvent tous devant cette sous-capacité. Alors ils font appel à des sociétés privées pour fournir des médecins, des infirmiers etc.

Entretien réalisé par Léa Le Van Bereni, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

Pour aller plus loin :

Ouvrages

Les Nouveaux Entrepreneurs de la guerre. Des mercenaires aux sociétés militaires privées, Philippe Chapleau, Vuibert, mars 2011, 224 p

 

Irak, terre mercenaire, Georges-Henri Bricet des Vallons, éditions Favre, janvier 2010, 272 p

La Privatisation de la violence. Mercenaires et sociétés militaires privées au service du marché. Xavier Renou, Agone, 2006.

Sociétés militaires privées. Enquête sur les soldats sans armées, éd. Le Rocher, Collection L’Art de la guerre, 2005

Articles

David HORNUS :  » Eclairage sur les SMP » (2003) : https://www.infoguerre.fr/fichiers/eclairage_smp.pdf

G.-H. Bricet des Vallons, « Le paradigme Watan : comment l’externalisation de la logistique américaine en Afghanistan finance l’insurrection », DSI no 66, janvier 2010.

G.-H. Bricet des Vallons, « Privatisation et mercenarisation de la guerre : la révolution de la « génétique » des forces armées américaines », Krisis no 34, 2010.

« La sécurité privée est un enjeu stratégique pour la France » entretien de Georges-Henri Bricet des Vallons avec Jean-Dominique Merchet sur Secret Défense

« Sociétés militaires privées en Afghanistan : démantèlement en trompe-l’œil », G.-H. Bricet des Vallons, Libération, 28 août 2010

« Sociétés militaires privées : de la privatisation à la mercenarisation du champ de bataille », entretien avec Georges-Henri Bricet des Vallons sur Theatrum Belli

 Mercenariat : le marché florissant de la privatisation des guerres, François Misser, 18 mars 2004, 17 p.

Les Entreprises para-privées de coercition : de nouveaux mercenaires ? Série d’articles de magazine Culture & Conflit n°52 de 2003

 

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Interview with U.S. Vietnam War veteran Don Knorr

7 Nov

The Black Berets in the Brown Waters of Vietnam: The U.S Navy Riverine Patrol Operations.

Based on the interview of Don Knorr, Voice Communications operator in the Vietnam War 1968 – 1971

knorr

Don in his Black Beret.

Don Knorr was born January 27, 1949 in Marshville, Wisconsin, USA. Right after he graduated from high school, he volunteered in the US Navy, thinking it would keep him from ending up on the ground in Vietnam, as several other sailors did when they received their draft notices for the Army. This led him to join the Vietnam war from 1968 to 1971, where he worked in voice communications as a radio operator. He served three tours in Vietnam, each of 12 months, and each time he went back, he was assigned some place else. His first assignment from 1968 to 1969 was to escort ships and patrol the South China Sea around Na Bay. His second assignment from 1969 to 1970 was in Ben Ouc, where he patrolled up and down the two rivers Vam Co Dong and Vam Co Tay, located around the Parrot’s Beak: a part of Cambodia coming into Vietnam. His mission there was to prevent the enemy’s infiltration of manpower, foodstuffs, medical supplies, arms, and ammunition into South Vietnam. For his third year (1970-1971) he was assigned to Patrol Boat River operations (PBR’s) where he patrolled a canal that runs along the Western side of Vietnam right below the Cambodian border. Mr. Don Knorr gained extensive experience in riverine patrol operations, which is a fascinating and somewhat overlooked aspect of the war. In this paper, I analyze the purpose of the riverine patrols in the brown waters of Vietnam through the example of Mr Knorr who coordinated these operations through voice communications. This study of riverine patrol operations can help us learn about how American military strategies evolved over the course of the Vietnam War. In order to determine the purpose of the riverine patrols operations, I will first discuss the reason for the US Navy riverine operations in Vietnam. Then I will describe the missions of the Patrol Boat River operations. Finally, I will argue that despite the fact that the US Navy had no formal riverine strategy before entering the Vietnam War those riverine patrols operations were successful in most of their intended missions and contributed to the establishment of a riverine warfare doctrine.

 

During the interview, Don Knorr declared that everybody in the Navy firmly believed that if you control the rivers of Vietnam you control the whole country. In fact, throughout Vietnam’s history, inland waterways have been vital to the country’s growth and development because they represent arteries of transportation, commerce and communication. The canals and rivers crossing the country, have therefore been key military areas in times of conflict and particularly in the Vietnam War.[1] Many scholars agree that the nature of the geography and demographics in Vietnam ultimately made control of the rivers and coastal regions vital[2]. The Bucklew Report of 1964 emphasized the crucial importance of rivers in Vietnam and influenced the establishment of an American naval presence in the Mekong Delta. In January 1964, Captain Philip H. Buclew with 8 naval officers went to Vietnam as part of the “Vietnam Delta Infiltration Study Group” to determine the extent of Communist movement in the Mekong Delta. The report showed that the enemy forces used South Vietnam’s waterways to transport foodstuffs, medical supplies, infiltrate weapons, equipment, and men[3]. Because the waterways were vital to the enemy, it was inevitable that a significant phase of the counterinsurgency  war  in  Vietnam  would  be  fought  on  water[4].  To   counter  this  flow of material, men and ammunitions, the study recommended that a river force, including both river patrol boats and a landing force, be created[5]. Besides, Naval and military leaders also considered history before deploying a riverine force onto South Vietnamese rivers. William Fulton in Riverine Operations 1966-1969 contends that there was “a tradition of past American success in riverine operations”. All of these documents contributed to the decision of the Secretary of Defense in August 1965 to authorize the navy to wage riverine warfare in Vietnam. On the 18th of December 1965 the River Patrol Force was created under the code name Operation Game Warden[6]. This new force was designated Task Force 116, and Don Knorr later become part of this force.

 

Don Knorr explained that the missions of the River Patrol Force were broad but could be summarized to four missions.

First, the river boats’ principal mission consisted of monitoring the rivers, stopping and checking people as they come and make sure that they were not carrying weapons. It was his mission during his second tour in Vietnam from 1969 to 1970, which was the worst one according to him. They basically assumed the role of “police” in the Vietnam’s rivers. He recalls that in these perilous rivers and canals it was difficult to say who was your friend and who was your enemy so they had to stop and search the vessels.

Don knorr pointed out that it was even harder to distinguish your enemy from your friends in the darkness and that constituted another mission of the patrol river force:  they had to intercept boats at night. Most often the attacks occurred at night, Don confessed that during the day nothing really happened. He explained that you could do either night or day patrolling, but you always alternated. It fluctuated because of staff limitation and the working hours were either 8 hours on and 8 hours off the boat or 12 on and 12 off.

Don Knorr told me that another mission was to transport and infiltrate Navy Seals to a point and then come back to pick them up.

The last mission was to escort ships and protect them from the enemy. Don was assigned this task during his first tour in Vietnam from 1968 to 1969, when he escorted ships from the rivers in Na Bay to the South China sea and vice versa. His own mission in all of these operations was to request backup if a boat was shot, he would immediately call artillery from the Navy and air support. Though, he indicated that the boats always  patrolled  in  pairs  permitting  one  to  cover  the  other  during  searches  or  other investigations and making enemy ambushes less likely to happen[7].

Besides, Don mentioned that each riverine patrol boat (PBR) consisted of a 5 man crew with one person in the front who took care of the two large machine guns. In the driving compartment there were the captain and his assistant. Behind them, one person used another machine gun. Then the last sailor was on board with a smaller caliber (M16) and could go either side of the boat.

Even if the PBR have machine guns at their disposal, Cutler explained that they were usually not heavily armed-equipped  in order to be lighter and faster[8]. Don notified that the PBR’ speed allowed it to be partially protected from shootings, benefitting from extreme maneuverability. Yet Don considers himself very lucky because his role in the army put him in a relatively “safe spot” where his life was not in direct danger at all time compared to the men on the ground. Indeed for his last tour, as an advisor from 1970 to 1971, he never saw a firefight in the canal.

However his job was not without risk, as Don’s most turbulent memory was during his second tour from 1969 to 1970, where he participated in the Operation Giant Slingshot. This operation took place on the Vam Co Tay and Vam Co Dong rivers which converged on the Parrot’s Beak: a part of “neutral” Cambodia that jutted into Vietnam. The goal of this operation was to stop the flow of arms and supplies of the Viet Cong and North Vietnamese forces that came all the way from the north, down on the Ho Chi Minh Trail and destined to resupply  infiltrated  the  troops  in  the  south[9].  According  to  Kirshen,  a  boat  captain who participated in the operation Giant Slingshot, it was a hotly contested area and he witnessed to several shootings. In 1969, a large number of PBRs departed their bases on the Vam Co Dong and established control along the river, as described by Don Knorr during the interview[10]. The Giant Slingshot Operation was a success. Between the 8th of February and the 4th of April, the PBR unit killed more than a hundred enemies while suffering the loss of only two PBRs and four sailors. Besides, a document found on a dead Communist confirmed the effectiveness of the Giant Slingshot operations. The writer complained that the operation “had resulted in heavy loses inflicted on our forces”[11].

 

Don Knorr, himself believed that the riverine patrol boat operations were successful and beneficial to the overall conduct of the war. The patrol operations certainly succeeded in controlling the traffic of the enemy in the rivers of Vietnam. Yet, we should not draw hasty conclusions,   because   as   Cutler   argues,   it is difficult to evaluate the effectiveness of  the riverine operations for several reasons.

First, it is suspect to claim the success of any component of a lost war, because the ultimate loss of the war makes it doubtful[12].

Furthermore, the activity of infiltration is clandestine and the captures are the only known data while the misses remain unknown. Thus, it is possible that boats passed without the awareness of US intelligence. Besides, without complete testimony from the enemy, it is not possible to assess accurately the effectiveness of the riverine patrol operations. Yet  stories  of Viet Cong soldiers prove that the PBR had prevented them from moving supplies on the river. One even reported he had been without food for two or three days[13].  

Many contemporary analyst join Don Knorr’s affirmation that the Riverine Patrol Operations fulfilled successfully their objectives. It was for sure a significant factor in reducing the enemy’s free use of river lines of communication. As a matter of fact, the North Enemies were forced to change their tactics and moved supplies through the jungle, which was much more complicated than using the rivers. Don Knorr participated directly to the success of the riverine operations by communication with other PBR or calling air support. Indeed, close air support and ground force communication was also essential to the success of riverine forces. The increase of U.S. presence in the delta, especially after 1968, enabled them to infiltrate significant combat forces for the invasion of Cambodia in 1970 and to counter the Communist Easter Offensive north of Saigon in 1972. Besides, the Mekong Delta was one of the last areas to fall into enemy hands in 1975[14]. Cutler explained that the PBR could have been a disaster, because it was tested in an atmosphere of urgency and without doctrine. Instead, Cutler stated that the PBR operation proved to be “a fierce little combatant” that accomplished its mission[15]. According to him, the men who served on the PBRs were the most important factor in the boat’s success. He changed the official meaning of the letters PBR to Proud – Brave and Reliable to characterize the PBR sailors.

More importantly, the river patrol operations added to US knowledge of riverine operations. In fact, despite the Navy’s long history of river operations, in 1965 there were no codified doctrine or manuals on river patrol operations. Initially, the brown water navy centered its tactics on a “body of theory or a collection of ideas based on experience and common sense”. That means that, the first sailors to be deployed in Vietnam conducted their operations only on informal doctrine (reports, verbal orders…)[16]. This lack of formal strategy meant that flexibility was inherent in the river force[17]. With little modern river warfare experience and no doctrine of its own to follow, the U.S. Navy proved adept at organizing, equipping, training, deploying, and supplying combat-ready forces. Based on operational experience and rules of engagement (ROE), the river patrol units developed their own operating procedures and tactics. In fact Don Knorr learned these newly created operation orders in his training in 1968. He remembered from these rules, that you should be careful of what you said on the radio, should not swear and use codes because they were monitored by the enemy. In essence, the century and a half of riverine combat experience culminated in formal publications that produced well-trained and prepared brown water sailors[18]. In 1971, the Navy created the Riverine Warfare Manual which presents concepts and techniques as a guide for riverine warfare. This experience and expertise gained by America’s river warfare forces continues to enlighten more recent military operations by creating a formalized tactical doctrine[19]. In fact, these methods contributed to the success of riverine patrol operations in Iraq, while patrolling the Tigris and Euphrates Rivers[20].

 

In conclusion, it can be said that Don Knorr offers relevant insights on the Riverine Patrol Operations in the brown waters of Vietnam. His firsthand insight into the Vietnam war helped me understand the purpose of riverine patrols in the brown waters of Vietnam. By the end of the war, the Vietnam Navy had become a combat-hardened force that fought and won many battles and partly secured the country’s inland waterways. Even though the Viet Cong showed an extraordinary ability to adapt their strategy in moving supplies along the Cambodian border into South Vietnam, the riverine patrol operations still managed to considerably reduce enemy movement. In fact, they inflicted real damage on the Viet Cong’s freedom of movement and largely succeeded in most of their intended missions. In the end, the Vietnam War marked a turning point in the emergence of a formalized riverine warfare tactical doctrine for the U.S. Navy. It materialized by the creation of the Riverine Warfare Manual in 1971, in which concepts and techniques are explained to guide officers in the riverine warfare operations.

Réalisé par Léa Berthon, étudiante Master 2, promotion 2018-2019 

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Don’s Tour in South Vietnam (1,2,3)

  1. 1968-1969: Don’s First Tour
  2. 1969-1970: Don’s Second Tour
  3. 1970-1971: Don’s Third Tour

 

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The typical patrol boat river (PBR) in the brown waters of Vietnam

 

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Voice communication in the river patrol boat

 

REFERENCES:

Interviews with Don Knorr, voice communications operator in the US Navy, 1968-1971, Vietnam. February, 17, 2017 / March, 2017.

Kirshen, Richard H. Vietnam War River Patrol: A U.S. Gunboat Captain Returns to the Mekong Delta. Jefferson, North Carolina: McFarland, 2017.

 Herring, John. America’s Longest War: The United States and Vietnam, 1950-1975. Third Edition. New York: McGraw-Hill, 1996.

Marolda, Edward J. and Dunnavent, R. Blake. Combat at Close Quarters: Warfare on the Rivers and Canals of Vietnam. Washington, D.C: Naval History & Heritage Command, 2015.

Cutler, Thomas J. Brown Water, Black Berets: Coastal and Riverine Warfare in Vietnam. Annapolis, MD: Naval Institute Press, 1988.

Fulton, William B. Vietnam Studies: Riverine Operations 1966-1969. Washington, D.C.: Department of the Army, 1973.

Bassett, William B. The Birth of Modern Riverine Warfare: U.S. Riverine Operations in the Vietnam War. Joint Military Operations Department. Newport, RI: Naval War College, 2006.

Dunnavent, R. Blake. Brown Water Warfare: The U.S. Navy in Riverine Warfare and the Emergence of a Tactical Doctrine, 1775–1970. Gainesville: University Press of Florida, 2003.

 

 

CITATIONS:  

[1] Blake R. Dunnavent, Brown Water Warfare: The U.S. Navy in Riverine Warfare and the Emergence of a Tactical Doctrine, 1775–1970 (Gainesville: University Press of Florida, 2003), XVII

[2] William Bassett, The Birth of Modern Riverine Warfare: U.S. Riverine Operations in the Vietnam War (Newport, RI: Naval War College, 2006), 3

[3] Edward J. Marolda and Blake R. Dunnavent, Combat at Close Quarters: Warfare on the Rivers and Canals of Vietnam (Washington, D.C: Naval History & Heritage Command 2015), 17.

[4] William B. Bassett, The Birth of Modern Riverine Warfare: U.S. Riverine Operations in the Vietnam War (Newport, RI: Naval War College, 2006), 7.

[5] Blake R. Dunnavent, Brown Water Warfare: The U.S. Navy in Riverine Warfare and the Emergence of a Tactical Doctrine, 1775–1970 (Gainesville: University Press of Florida, 2003), 111

[6] Thomas J. Cutler, Brown Water, Black Berets: Coastal and Riverine Warfare in Vietnam,(Annapolis, MD: Naval Institute Press, 1988), 159. 6.

[7] Thomas J. Cutler, Brown Water, Black Berets: Coastal and Riverine Warfare in Vietnam, (Annapolis, MD: Naval Institute Press, 1988), 156

[8]  Ibid. p.157

[9] Richard H. Kirshen, Vietnam War River Patrol: A U.S. Gunboat Captain Returns to the Mekong Delta, (Jefferson, North Carolina: McFarland, 2017), 79.

[10] Blake R. Dunnavent, Brown Water Warfare: The U.S. Navy in Riverine Warfare and the Emergence of a Tactical Doctrine, 1775–1970 (Gainesville: University Press of Florida, 2003), 124-125.

[11] Edward J. Marolda and Blake R. Dunnavent, Combat at Close Quarters: Warfare on the Rivers and Canals of Vietnam (Washington, D.C: Naval History & Heritage Command 2015), 53.

[12] Thomas J. Cutler, Brown Water, Black Berets: Coastal and Riverine Warfare in Vietnam, (Annapolis, MD: Naval Institute Press, 1988), 133.

[13] Ibid. 205

[14] Edward J. Marolda and Blake R. Dunnavent, Combat at Close Quarters: Warfare on the Rivers and Canals of Vietnam (Washington, D.C: Naval History & Heritage Command 2015), 79.

[15] Thomas J. Cutler, Brown Water, Black Berets: Coastal and Riverine Warfare in Vietnam, (Annapolis, MD: Naval Institute Press, 1988), 158.

[16] Blake R. Dunnavent, Brown Water Warfare: The U.S. Navy in Riverine Warfare and the Emergence of a Tactical Doctrine, 1775–1970 (Gainesville: University Press of Florida, 2003), 129.

[17] Thomas J. Cutler, Brown Water, Black Berets: Coastal and Riverine Warfare in Vietnam, (Annapolis, MD: Naval Institute Press, 1988), 161.

[18] Blake R. Dunnavent, Brown Water Warfare: The U.S. Navy in Riverine Warfare and the Emergence of a Tactical Doctrine, 1775–1970 (Gainesville: University Press of Florida, 2003), 132.

[19] Edward J. Marolda and Blake R. Dunnavent, Combat at Close Quarters: Warfare on the Rivers and Canals of Vietnam (Washington, D.C: Naval History & Heritage Command 2015), 79.

[20] “Riverine Fact Sheet,” www. necc.navy.mil, 1-2.

 

 

Cyberguerre : retour sur la cyberattaque de l’Estonie en 2007

7 Nov

Alors que la Russie est de plus en plus décriée sur la scène internationale, son rôle au sein du cyberespace régulièrement attaqué par les puissances occidentales. Entre réseaux sociaux et chaînes médiatiques, les moyens seraient nombreux et les instruments de guerre abondants. Trolls, mèmes, bots, hackers, sont des termes devenus communs dans les médias afin de les qualifier. Mais est-il possible de parler de guerre ? Le cyberespace est-il un nouveau territoire où une « guerre mondiale » est en cours ou se profile ? Les internautes russes représentent-ils réellement une menace pour les Occidentaux ? Dans des relents tous droits sortis de la Guerre Froide, la Russie est présentée comme le principal fauteur de trouble dans les démocraties occidentales, notamment à travers des attaques virulentes au sein de l’espace cyber. Afin de mieux comprendre les enjeux propres à ce domaine, retour sur la première cyberattaque contre des institutions gouvernementales, en Estonie.

estonie

Le Soldat de Bronze de Tallinn, dont le déplacement fut le prétexte de la cyberattaque

Photo : Postimees/Scanpix

Le 27 avril 2007, la première cyberattaque visant une structure étatique eut lieu, en Estonie[1]. Cette attaque d’envergure contre les infrastructures d’un Etat tiers a été attribuée dès les premiers jours à la Russie par les autorités estoniennes. Les pouvoirs publics estoniens, voulant marquer leur indépendance vis-à-vis de leur grand frère soviétique, avaient décidé de déplacer un monument de l’Armée Rouge du centre de la capitale à Tallinn vers la banlieue. Cette décision montrait le rapprochement estonien des puissances occidentales. La réponse n’aurait pas attendu : la Russie aurait loué temporairement les services de propriétaires de botnets, des réseaux de PC zombies, pour accroître le nombre d’ordinateurs impliqués dans l’attaque en déni de service lancée contre l’Estonie[2]. Ce type de cyberattaque consiste à saturer par de fausses requêtes les serveurs de la cible au point de les rendre indisponible. Dans ce cas, il est très difficile, voire impossible, de contrer ce type d’attaque.

Selon l’Asymmetric Threats Contingency Alliance (ATCA), association composée d’experts internationaux basée à Londres, ce sont donc directement les autorités russes qui y auraient contribué. Elles auraient loué des millions d’ordinateurs, mis à contribution pour défendre les intérêts russes[3].

Cependant, les preuves manquent pour une telle affirmation. Il est probable que, si Moscou n’organisa pas directement l’attaque qui a bloqué toutes les institutions estoniennes, elle laissa faire[4]. Il est absolument impossible de justifier que ces attaques venaient du territoire de la Russie ni même de parler d’une éventuelle coordination des actions par un service gouvernemental[5]. Jusqu’à aujourd’hui, le débat au sujet de l’implication des autorités russes est toujours aussi virulent dans l’Occident, bien qu’il soit généralement accepté que l’Etat aurait donné son accord à cette action.

Cette première attaque constitue un cas d’école. Elle a marqué les gouvernements qui ont par la suite compris les enjeux de la nouvelle cyberguerre. Il était devenu nécessaire de se protéger. Les Etats et institutions supranationales, notamment l’Otan, ont pris conscience de leur manque de préparation à ce type d’agression et se sont décidés à imposer leur souveraineté au sein du cyberespace.

Pour autant, quand les cyberattaques visent des cibles larges et indiscriminées comme ce fut le cas en Estonie, elles sont basiques. Il ne s’agit que d’attaques par déni de service[6] ou encore par spaming, ne produisant que des effets mineurs. Quand des attaques DDOS visent de façon massive l’Estonie en 2007, le pays n’est gêné que quelques jours, sans dégradation durable. D’un point de vue technique, une telle attaque est bénigne. Il ne s’agissait que d’un vulgaire acte de cyberpiraterie et non à une « troisième guerre mondiale passée inaperçue », comme Jaak Aaviksoo, ministre de la Défense estonien, s’est empressé de la qualifier[7]. Tout le monde peut être un cyberguerrier. Avec peu de moyens, beaucoup de choses peuvent être réalisées dans le cyberespace.

À la suite de ce constat et des cyberattaques contre les institutions publiques et privées de l’Estonie en avril et mai 2007, les ministres de la Défense des pays alliés au sein de l’OTAN ont convenu en juin 2007 qu’un « travail urgent » était nécessaire dans ce domaine. En conséquence, l’OTAN a approuvé sa première politique sur la cyberdéfense en janvier 2008[8]. Depuis, le centre d’excellence de cyberdéfense de l’OTAN se trouve à Tallin. Ici, ce sont les Occidentaux qui jouent sur les perceptions russes, se plaçant à leurs frontières terrestres et leur faisant craindre des représailles uniquement de par leur présence. Tout est question de symbole dans les relations interétatiques.

Dès 2008, l’Otan se plonge également dans un autre projet : la rédaction du Manuel de Tallinn. Guide écrit par un groupe d’experts mandatés par l’OTAN, il avance une transposition du droit international aux cyberconflits. Sa version définitive a été rendue publique en 2013. En témoigne les représentations divergentes du cyberespace russe entre la Russie et les Occidentaux, un responsable du ministère russe de la Défense, Konstantin Peschanenko, a déclaré : « La question de la cybersécurité est la plus actuelle à l’heure actuelle. Il est particulièrement important d’empêcher la militarisation de l’espace virtuel ; alors que le manuel de Tallinn est un pas dans cette direction. Son approche de la question est loin d’être parfaite. Et les évaluations qui y sont faites semblent unilatérales »[9]. Selon les Russes, se sont au contraire les Atlantistes qui instrumentalisent le cyberespace.

Cependant, l’Etat russe est de plus en plus accusé d’ingérences. Pendant l’été 2008, « le conflit entre la Russie et la Géorgie a démontré que les cyberattaques avaient le potentiel de devenir une composante majeure de la guerre conventionnelle » selon l’Otan[10]. Cette première cyberattaque gouvernementale, attribuée à la Russie, a bel et bien permis aux Etats de se rendre compte des nouveaux enjeux liés à Internet. Un Manuel de Tallinn 2.0 a même été écrit en 2017, couvrant les opérations n’impliquant pas nécessairement la violence ou se produisant en temps de paix. C’est dans cette catégorie que tombent la plupart des cyberattaques que subissent quotidiennement les États. Les Etats veulent réagir. Nouveau champ de bataille, le cyberespace est de plus en plus normé et analysé. Il est devenu un enjeu stratégique à part entière à partir de 2007.

Pour aller au-delà d’une l’autodéfense passive, les Etats sont susceptibles de rechercher un fort soutien international, notamment au sein de l’Union Européenne : Le 24 mai 2007, le Parlement de l’Union européenne a adopté une résolution[11] condamnant fermement le siège de l’ambassade d’Estonie à Moscou, la cyberattaque contre l’Estonie et le refus des autorités russes de coopérer avec l’Estonie. La résolution « considère en outre les attaques contre l’un des plus petits États membres de l’UE comme un test pour la solidarité de l’Union européenne » et appelle à « une étude sur la façon dont de telles attaques et menaces peuvent être adressées au niveau européen ». Néanmoins, le Parlement européen s’est abstenu de commenter le fait que cette attaque a été facilitée par l’anonymat[12] dans le cyberespace.

Aujourd’hui encore, l’exemple de l’Estonie est emblématique de cette communauté de hackers défendant les intérêts russes contre des actes matériels jugés comme étant en contrariété avec la nation poutinienne. Il est cependant, dix ans après cette cyberattaque, toujours complexe de discerner le niveau d’implication des autorités. L’importante difficulté technique d’attribution des perturbations au sein du cyberespace en est la raison première. « Passivité indifférente ou bienveillante, complicité active ou passive ? »[13], Yannick Harrel pose la question, sans pour autant pouvoir y apporter une quelconque réponse.

Réalisé par Ombeline Laks, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

 

REFERENCES :

[1] Philippe Crouzillacq, « L’Estonie dénonce les cyber-attaques terroristes russes », 01net.com, le 11 juin 2007

[2] « La Russie impliquée dans la cyber-attaque contre l’Estonie ? », journaldunet.com, le 1er juin 2007

[3] Iain Thomson, “Russia ‘hired botnets’ for Estonia cyber war”, V3.co.uk, 31 mai 2007

[4] Olivier Kempf, Introduction à la Cyberstratégie, Economica, Paris, 2012, p. 108

[5] Laurence Ifrah, « Analyse de la première attaque massive des systèmes d’information d’un Etat », Revue Défense Nationale, septembre 2007

[6] Ou attaques dites DDOS de son nom anglais. Généralement par l’inondation d’un réseau afin d’empêcher son fonctionnement. Des milliers voire des millions de personnes et ordinateurs se connecte sur un même service afin qu’il soit surpassé ;

[7] Communiqué de presse du ministère estonien de la Défense, « Internet : XXIst-Century Battlefield », 16 juin 2007.

[8] Cyberdefense, Nato.int https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_78170.htm

[9] Jakob Magnusson, The question of preventing cybercrime against governmental institutions, The Commission on Crime Prevention and Criminal Justice (CCPCJ)

[10] Cyberdefense, Nato. Int, Op. Cit.

[11] Résolution du Parlement Européen du 24 mai 2007 sur l’Estonie, P6_TA(2007)0215, 2007.

[12] En effet, l’anonymat sur Internet est reconnu par le principe 7 de la « Déclaration sur la liberté de la communication sur l’Internet » du Conseil de l’Europe affirmant que « les Etats membres devraient respecter la volonté des usagers de l’Internet de ne pas révéler leur identité ». Déclaration sur la liberté de la communication sur Internet, 840e réunion des Délégués des Ministres, 28 mai 2003.

[13] Yannick Harrel, La Cyberstratégie russe, Economica, Paris, 2012, p. 93

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages de référence

HARREL Yannick, La Cyberstratégie russe, Nuvis, collection « Cyberespace et cyberdéfense », Paris, 2013

KEMPF Olivier, Introduction à la cyberstratégie, Economica, Paris, 2012

LIMONIER Kévin, « Le cyberspace, nouveau lieu d’affirmation de la puissance russe » in. Russie : vers une nouvelle guerre froide ? sous la direction de Jean-Robert Raviot, La Documentation Française, Paris, 2016

BOYER Bertrand, Cyberstratégie : l’art de la guerre numérique, Nuvis, Paris, 2012

BLOCH Laurent, Géopolitique du cyberespace, nouvel espace stratégique : L’Internet, vecteur de puissance des Etats-Unis ?, Diploweb, Format Kindle, 2017

ARPAGIAN Nicolas, La cyberguerre : la guerre numérique a commencé, Vuiber, Paris, 2009

Articles scientifiques

IFRAH Laurence, « Analyse de la première attaque massive des systèmes d’information d’un Etat », Revue Défense Nationale, septembre 2007

Communication

Communiqué de presse du ministère estonien de la Défense, « Internet : XXIst-Century Battlefield », 16 juin 2007

Cyberdefense, Nato.int https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_78170.htm

MAGNUSSON Jakob, The question of preventing cybercrime against governmental institutions, The Commission on Crime Prevention and Criminal Justice (CCPCJ)

Résolution du Parlement Européen du 24 mai 2007 sur l’Estonie, P6_TA(2007)0215, 2007

Articles de presse

CROUZILLACQ Philippe, « L’Estonie dénonce les cyber-attaques terroristes russes », 01net.com, le 11 juin 2007

« La Russie impliquée dans la cyber-attaque contre l’Estonie ? », journaldunet.com, le 1er juin 2007

THOMSON Iain, “Russia ‘hired botnets’ for Estonia cyber war”, V3.co.uk, 31 mai 2007

 

 

« Géostratégie des Emirats arabes unis, un acteur discret aux grandes ambitions », Entretien avec Stéphane Lacroix

6 Nov

BN-UM649_GULFPR_GR_20170731163230Mohammed ben Salman (MBS) prince-héritier d’Arabie saoudite à gauche et son homologue Emirien Mohammed ben Zayed (MBZ) à droite.

Photo : BANDAR ALGALOUD/PRESS POOL

Stéphane Lacroix, politologue spécialiste de l’Arabie saoudite est professeur associé à Sciences Po, chercheur au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI) et chercheur associé au Centre d’Etudes et de Documentation Economiques, Juridiques et Sociales (CEDEJ) du Caire. Il est titulaire d’un doctorat en sciences politiques de Sciences Po et d’une maîtrise de langue et civilisation arabe de l’INALCO. Stéphane Lacroix a écrit plusieurs ouvrages tel que « Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée » (PUF, 2011). Il a publié de nombreux articles dans des revues académiques de sciences politiques ou liées au monde arabe. Stéphane Lacroix a également reçu plusieurs prix et distinctions en France et à l’étranger, notamment le prix de thèse 2008 de l’Association Française de Sciences Sociales des Religions (AFSSR). Voir : Biographie http://www.stephanelacroix.net/

 

Entretien (réalisé le 7 mai 2018), publié le 31 octobre 2018.

 

Léa BerthonPeut-on dire qu’avec la présidence d’Emmanuel Macron, les Emirats arabes unis ont retrouvé une place centrale dans la politique étrangère de la France ?

Stéphane Lacroix – C’était déjà le cas avant. La base d’Abu Dhabi est plus ancienne (2008), les grands projets culturels (Louvre Abu Dhabi) sont d’actualité mais malgré tout, les projets économiques datent d’avant.  C’est Jean-Yves Le Drian qui participe au renforcement de la présence française dans le Golfe. La politique qu’il menait en tant que Ministre de la Défense, il continue à la mener au Ministère des Affaires Etrangères. C’est donc lui qui assure la continuité entre l’avant et l’après Macron.

Je ne pense pas qu’il y ait de nouveauté particulière. On garde une relation très forte via Jean-Yves Le Drian qui a poussé cette relation le plus loin.  Il a noué une relation forte avec les Emiriens en particulier, mais avec l’Egypte également. Jean-Yves Le Drian est très largement à la manœuvre et a donné un contenu très personnel à cette relation. Il est vraiment convaincu par la rhétorique émirienne.

 

Léa BerthonLes Emirats arabes unis sont en lutte contre le terrorisme dans la région et également aux côtés de la France au Sahel, que pouvez-vous me dire sur la politique antiterroriste des Emirats ?

Stéphane Lacroix – La définition du terrorisme des Emirats arabes unis peut parfois poser problème.  Jusqu’à la fin des années 90 début des années 2000, les Emiriens, à peu près comme tous les pays du Golfe, avaient une politique de soutien assez large des acteurs se réclamant de l’islam à travers le monde via des réseaux privés. Après 2001, ils ont été l’un des premiers pays à adopter une politique beaucoup plus dure. Cette politique a été concomitante au processus qui commence au milieu des années 2000 et que l’on voit aujourd’hui avec l’Arabie de MBS, c’est à dire un processus de concentration du pouvoir entre ses mains. La mise en place de ce pouvoir vertical a considérablement restreint la marge de manœuvre des acteurs non-étatiques.

Aujourd’hui aux Emirats arabes unis, il y a beaucoup moins qu’en Arabie saoudite une sorte de magma d’acteurs qui auraient des stratégies distinctes (même si MBS est en train de changer cela pour l’Arabie saoudite). Aux Emirats, il y a vraiment une politique d’Etat et pas d’acteurs non-étatiques qui pourraient agir via leurs propres réseaux privés. Hormis peut-être dans les réseaux de l’immigration pachtoune ou pakistanaise, des personnes qui travaillent aux Emirats comme expatriés et qui peuvent avoir leurs propres réseaux financiers mais c’est quelque chose qui échappe à l’Etat Emirien et qu’il cherche à combattre.

Ce n’est pas là que les Emiriens posent problème. C’est l’Etat du Golfe qui a fait cette transformation le plus tôt. La transformation dans un Etat ultra autoritaire, très centralisé, et qui empêche donc la présence de tout acteur qui échapperait au contrôle de l’Etat comme en Arabie Saoudite. L’Etat émirien depuis le début des années 2000 s’est mis en tête qu’il devait à tout prix combattre toutes les forces de l’islam politique parce qu’il les voit comme une menace pour son régime. C’est un calcul de survie du régime très clair.

Le problème pour les émiriens est double :
– Leur définition du terrorisme est très large et inclut des acteurs comme les Frères Musulmans, (groupe considéré comme terroriste seulement par eux, les Egyptiens et les Saoudiens). Par conséquent, quand les Emiriens s’expriment sur le terrorisme lors des discussions avec les Occidentaux, on ne sait jamais trop de quoi ils parlent exactement. D’autant plus que lorsque l’on regarde les personnes jugées aux Emirats pour terrorisme, parfois ce sont de simples opposants. Le « terrorisme » devient un terme attrape-tout qui permet de désigner toutes les forces politiques qui ne leur plaisent pas.
– Les Emiriens mènent une politique qui, de par son acharnement contre l’islam politique sunnite, en vient quelquefois à considérer, que ce soit au Yémen ou en Libye, les mouvements salafistes comme un moindre mal. Au Yémen, ils peuvent soutenir des milices salafistes, aux visions ultra conservatrices de la société qui ne correspondent pas à l’image de l’Islam « modéré » que les Emiriens prétendent promouvoir.

En ce qui concerne le terrorisme djihadiste en Syrie, les Emiriens ont toujours été les plus prudents dans le soutien qu’ils apportent sur le terrain aux groupes de l’opposition syrienne. Ils ne soutiennent que les forces qui n’ont rien à voir avec l’islam politique et qui sont proches des Américains. Au fur et à mesure que les islamistes ont pris une part grandissante dans l’opposition syrienne, les Emiriens se sont dégagés de ces soutiens beaucoup plus tôt que leurs voisins du Golfe.

 

Léa BerthonCompte tenu de ces problématiques sur le terrorisme, comment expliquer que les Emirats bénéficient d’un préjugé plus favorable de la part des Occidentaux que d’autres pays du Golfe ?

Stéphane Lacroix – C’est parce qu’ils ont joué sur un certain nombre de cordes sensibles. Prenons la question de la culture : avec la Sorbonne et le Louvre, ils savent comment parler aux Français. Ils nous attendent sur le terrain qui nous séduit. C’est une stratégie d’image d’une société ouverte qui a commencé très tôt. Ils ont fait de Dubaï une sorte de hub où tout le monde est amené à passer, on voit que c’est une société ouverte, tout ce qui est interdit dans les pays voisins y est autorisé. Cela plaît beaucoup, alors même que la société émirienne est très conservatrice, c’est tout le paradoxe des Emirats arabes unis. Il y a un nombre d’expatriés qui représente près de 90% de la population, auquel on autorise à peu près tout, mais les Emiriens sont à peu près aussi conservateurs que leurs voisins Saoudiens ou Qataris. Il n’y a pas de grande différence dans le conservatisme. Ils ont créé cette image depuis les années 2000 qui fait qu’ils apparaissent comme étant en pointe dans une sorte de libéralisation de la société.

Ce discours de lutte contre « l’extrémisme », terme employé n’importe comment, séduit les politiques occidentaux. Ces derniers ne s’interrogeant pas vraiment sur ce que les Emiriens mettent dans la catégorie « extrémisme ».

Pour le djihadisme, ils sont clairs. On peut difficilement leur reprocher de tolérer la présence de certains réseaux dans leurs pays qui soutiendraient tel ou tel acteur djihadiste à l’étranger.  Mais justement en raison de cette image de leur engagement dans la lutte contre le djihadisme, on leur pardonne tout le reste.

Par ailleurs, les Emiriens achètent des journalistes, utilisent leur argent à l’étranger pour essayer de se constituer des lobbies pro-émiriens de manière très généreuse et très opaque. Sur ce point-là, ils ne sont pas très différents des Qataris par exemple. Mais tout le monde se focalise sur la politique d’influence du Qatar alors que là encore, la politique d’influence des Emirats (parce qu’ils cochent les bonnes cases) personne ne s’y intéresse vraiment.

Les Emiriens sont discrets, silencieux, et laissent très volontiers l’Arabie saoudite assumer le crédit de leurs actions. C’est un acteur qui utilise une stratégie très intéressante car il fait plein de choses mais ne le dit jamais et est bien content de laisser l’Arabie saoudite être l’acteur qui apparaît comme celui qui agit.

 

Léa BerthonQu’en est-il des relations des Emirats arabes unis avec le Qatar ?

Stéphane Lacroix– La brouille avec le Qatar leur a beaucoup coûté sur ce plan. C’est d’ailleurs une brouille qataro-émirienne avant d’être une brouille qataro-saoudienne. Le Qatar a mis énormément d’argent dans ses réseaux médiatiques pour essayer d’exposer le rôle interventionniste des Emirats.  Ces médias financés par le Qatar ont souvent été repris par la presse occidentale. On commence à voir sortir des choses sur les Emirats notamment au Yémen. Cela leur a coûté en termes de discrétion.

 

Léa BerthonQuelle est la relation qui lie Mohammed Ben Salman (MBS), prince-hériter de l’Arabie saoudite à son homologue émirien Mohammed ben Zayed (MBZ) ?

Stéphane Lacroix – Ils ont une relation proche, même si les Emirats et l’Arabie n’ont pas toujours eu de bonnes relations, ils ont notamment un contentieux sur les frontières. Mais depuis 2015 avec MBS, une relation extrêmement étroite s’est mise en place. On ne parle plus des questions qui fâchent (alors qu’il y en a). Car ils considèrent qu’ils ont besoin les uns des autres.

MBZ (prince-héritier des Emirats) a besoin de l’Arabie saoudite car il se rend bien compte que quand vous êtes un petit pays et que vous avez une politique très ambitieuse, il est préférable de pouvoir se cacher derrière un gros pays car cela ajoute à votre crédit sur la scène internationale. L’Arabie saoudite a une sorte d’autorité, c’est une puissance régionale. L’alliance des Emirats avec l’Arabie saoudite est plus à même de leur permettre de réaliser leur objectif.

En retour, MBS (prince héritier de l’Arabie saoudite) a choisi cette alliance avec les Emirats car MBS est un petit jeune au pouvoir, que personne ne connaît en Arabie ou sur la scène internationale et il voit le modèle émirien comme celui que l’Arabie saoudite devrait adopter. Il a une vraie fascination du modèle émirien pour faire appliquer en Arabie ce mélange de libéralisme économique et d’ultra-autoritarisme politique. Il y a aussi pour MBS la nécessité de s’appuyer sur un dirigeant beaucoup plus expérimenté que lui. MBZ est bien connecté à l’international et cela lui permet de construire son profil de dirigeant. Quand MBS est nommé au printemps 2015 personne ne sait qui il est, sa place n’est pas encore tout à fait assurée. En 2015-2016 il consolide son pouvoir en appliquant les recettes émiriennes et en se constituant une stature à l’international via les réseaux de MBZ (proche de Poutine, proche de la droite américaine et des réseaux de Trump, et proche de la France). C’est MBZ qui va présenter MBS à tous les dirigeants du monde en vantant sa personne. MBS a bien compris que pour emporter le morceau en Arabie saoudite, il a besoin de cette stature internationale.  MBS a face à lui Mohammed Ben Nayef (MBN), ministre de l’intérieur saoudien qui est beaucoup plus connu que lui à l’international. MBN est réputé et apprécié à l’étranger en raison de sa place de ministre depuis dix ans en Arabie saoudite et des succès réels obtenus dans la lutte contre le terrorisme au sein du pays.

 

Léa Berthon – Pourriez-vous me parler du rôle des Emirats au sein du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ?

Stéphane Lacroix – Le Conseil est plus ou moins mort depuis l’année dernière. Déjà, depuis la première crise avec le Qatar en 2014, plus rien n’avance réellement.

L’Arabie saoudite a le plus d’influence traditionnellement au sein du CCG de par sa taille. En effet, le CCG rassemble 6 pays (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn, Emirats arabes unis et Qatar), dont un (l’Arabie saoudite) qui a 5 fois la population des autres. Cette fédération est donc très déséquilibrée, puisque l’Arabie saoudite a un poids que les autres n’ont pas. Les petits pays du Golfe veulent se rapprocher de l’Arabie saoudite pour se protéger. Mais d’un autre côté, il y a une volonté de marquer leur distance car l’Arabie saoudite fait peur à ses voisins (vu de Riyad, le Qatar c’est le Luxembourg).

Il y a donc une volonté de rapprochement mais aussi de méfiance quand cela va trop loin. Le Qatar a d’ailleurs été le premier à rompre le consensus dans les années 1990, en se démarquant sur un certain nombre de dossiers vis-à-vis des autres pays du Golfe. Le Qatar a fait cavalier seul, bloquant ainsi les décisions au sein du CCG puisqu’elles doivent être prises à l’unanimité.

 

Léa Berthon Pour en revenir à la France, quel est le positionnement de la base française d’Abu Dhabi par rapport à la prépondérance américaine dans la région ?

Stéphane Lacroix – La France ne pèse pas énormément, les acteurs de la région considérant que le vrai pays qui a de l’influence politique sont les Etats-Unis. Mais la nouveauté à partir des années 2000, c’est que les pays du Golfe se rendent compte qu’ils ne peuvent plus s’appuyer seulement sur les Etats-Unis, ils ont besoin de diversifier leurs relations. Ne serait-ce que pour avoir des solutions de repli quand les Etats-Unis se désengagent. Ou même pour pouvoir jouer d’autres pays contre les Etats-Unis. C’est ce qui explique que la relation avec Poutine est assez bonne. Il y a une volonté de pouvoir faire pression sur les Etats-Unis quand ils ne vont pas dans leur sens en s’appuyant sur d’autres partenariats. Cependant, le partenariat privilégié reste américain.

La France a su saisir une opportunité qui est très liée à la présidence d’Obama. C’est à ce moment-là que les relations avec la France se développent car les pays du Golfe n’apprécient pas Obama. Ils considèrent qu’il n’est pas suffisamment engagé à leur côté (Obama a été élu dans une logique de s’impliquer moins au Moyen-Orient). Ce retrait devait se traduire par l’accord nucléaire qui aurait permis de retrouver un équilibre dans la région entre l’Iran et les pays du Golfe. L’accord nucléaire avec l’Iran a été vu d’un très mauvais œil. La France est apparue comme un partenaire intéressant car c’est la porte vers l’Europe. Les Saoudiens essaient aussi de jouer l’Europe à travers la France pour essayer de peser sur les décisions des Etats-Unis et contrebalancer leurs décisions quand elles ne leur plaisent pas. C’est également ce que fait l’Iran.

 

Léa Berthon – En parlant de l’Iran, les Emirats ont une longue histoire de contentieux avec ce pays notamment sur les îles dans le golfe Persique. Pensez-vous que cette tension est toujours présente entre les deux pays ?

Stéphane Lacroix – Les tensions sont d’autant plus fortes que les Emiriens ont fait le choix de l’alignement sur les Saoudiens.  Les tensions avec l’Iran sont au départ saoudiennes. Les Emiriens traditionnellement étaient plus en retrait sur les questions iraniennes en particulier parce que Dubaï fait énormément de business avec l’Iran. Il y a par ailleurs ces conflits politiques entre l’Iran (notamment la question des îles que vous évoquez) qui font que les relations n’ont jamais été bonnes avec l’Iran mais elles étaient bonnes à minima. Les Emirats profitaient des sanctions sur l’Iran car cela faisait de Dubaï une plaque tournante vers l’Iran. Dubaï a su se positionner intelligemment pour être la plaque tournante de tout le business qui pouvait passer en Iran. Il y a une présence économique iranienne énorme à Dubaï. Les Emirats arabes unis et l’Iran entretenaient dès lors des relations cordiales, même si l’émirat d’Abu Dhabi avait une position plus dure envers l’Iran. Puis on a assisté à un balancement des Emirats dans une rhétorique beaucoup plus anti-iranienne depuis l’alliance avec MBS. Les Emirats se sont alignés sur la rhétorique saoudienne qui fait de l’Iran un ennemi majeur.

 

Léa BerthonAttachons nous à un autre dossier, celui de la Somalie, quelles sont les ambitions des Emirats arabes unis dans cette zone ?

Stéphane Lacroix – La Somalie est un Etat fédéral, qui a un exécutif extrêmement faible et ne contrôle pas son territoire. Certaines régions de la Somalie ont acquis une semi-indépendance voire une indépendance non reconnue dans le cas du Somaliland, ce qui énerve beaucoup le gouvernement de Mogadiscio qui lui,  continue de se réclamer d’une autorité qui s’étend à tout le territoire. Il y a un conflit entre le gouvernement central, extrêmement faible qui ne contrôle pas entièrement son territoire et tous ces Etats au sein de la Somalie qui se sont émancipés.

Traditionnellement le gouvernement central somalien est proche du Qatar. Il a beaucoup investi dans les médiations en Somalie, en construisant une relation assez solide avec les différents présidents somaliens.

Les Emirats ont compris le jeu et ont commencé à essayer de soutenir un certain nombre de ces Etats sécessionnistes au sein de la Somalie. À commencer par le Somaliland qui est devenu un partenaire extrêmement fort des Emiriens et plus récemment le Puntland, aussi entré dans le giron émirien. Les Emirats y installent des bases militaires, construisent des ports, s’implantent économiquement et militairement dans ces zones, ce qui irrite le gouvernement central à Mogadiscio, proche du Qatar (on retrouve cette rivalité qataro-émirienne).

Tout cela s’inscrit dans la stratégie émirienne d’extension de leur influence dans la Corne de l’Afrique. Depuis 2015, les Emiriens profitent de la crise au Yémen pour réclamer l’éviction des Occidentaux et étendre leur influence dans les pays de la Corne de l’Afrique, avec le prétexte sécuritaire qui consiste à dire : « on a besoin de contrôler le détroit de Bab-el-Mandeb pour empêcher les bateaux iraniens de passer les armements aux Houthis ». Les Emiriens affirment aux Occidentaux qu’ils peuvent se charger de la chasse aux pirates. Les Occidentaux s’enthousiasment qu’une puissance régionale assure le contrôle et soulage leurs actions. Mais en même temps, ils utilisent ce type de prétexte sécuritaire pour s’installer militairement et économiquement.

Quand on regarde les pays de la zone, on trouve les Emirats en Erythrée, à Djibouti, au Soudan. Ces Etats africains jouent un jeu compliqué, on pourrait dire qu’ils « mangent à tous les râteliers ». On assiste donc à une ruée sur la Corne de l’Afrique de la part des Emirats. Leur stratégie est assez solide et la Somalie est le terrain de jeu de ces rivalités.

 

Réalisé par Léa Berthon, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

 

POUR ALLER PLUS LOIN… Bibliographie de l’auteur sur le sujet :

OUVRAGES:

Complexity and Change in Saudi Arabia (co-dirigé avec Bernard Haykel et Thomas Hegghammer). Cambridge, UK: Cambridge University Press, 2012 (sous presse).

Awakening Islam. The Politics of Religious Dissent in Contemporary Saudi Arabia, Cambridge, MA: Harvard University Press, avril 2011. 384 p.

The Meccan Rebellion (avec Thomas Hegghammer). Bristol, UK : Amal Press, 2011. 70 p.

Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée. Paris : Presses Universitaires de France, 2010. 392 p.

Al-Qaïda dans le texte – présenté par Gilles Kepel (avec Gilles Kepel, Jean-Pierre Milelli, Omar Saghi et Thomas Hegghammer). Paris : Presses Universitaires de France (PUF), 2005. 440 p.

 

ARTICLES :

« Les Emirats arabes unis, un acteur méconnu », Orient XXI, Février 2018.

« L’Arabie saoudite : un magistère sur l’islam contesté ». Pouvoirs, (1), 2015, 43-52.

“Comparing the Arab Revolts: Is Saudi Arabia Immune?”. Journal of Democracy, Washington, vol. 22, n°4, octobre 2011. p. 48-59.

“L’Arabie saoudite au défi du printemps arabe”. Les Dossiers du CERI, septembre 2011 (sous la direction de Laurence Louër), Disponible sur http://www.cerisciences-po.org/archive/2011/septembre/dossier/art_sl.pdf.

“Between Islamists and Liberals : Saudi Arabia’s New Islamo-Liberal Reformists ». The Middle East Journal, Washington, vol.58, n°3, Summer 2004, p.345-365.

“L’Arabie saoudite, entre violence et réforme”. Politique Etrangère, Paris, numéro 4/2004. P.743-754.

 

 

 

 

Les frappes françaises en Syrie : « néoconservatisme » à la française ou retour au « gaullo-mitterrandisme » ? 

5 Nov

Le 7 Avril 2018, l’armée syrienne a procédé à une attaque chimique sur la ville de Douma, dans la Ghouta orientale conduisant à d’importantes pertes civiles (estimées à une centaine de morts). Cette attaque visait à déloger un groupe rebelle ayant refusé l’accord d’évacuation de la zone et se place donc dans une logique de terreur. Le 13 Février 2018, Emmanuel Macron avait déclaré dans une conférence de presse que l’emploi de l’arme chimique par le régime syrien représentait pour lui une ligne rouge dont le franchissement serait susceptible de représailles militaires[1]. Par conséquent après une concertation avec ses alliés britanniques et américains, le président Macron a ordonné des frappes sur trois objectifs liés au programme chimique syrien, dans la nuit du 13 au 14 avril 2018. Malgré le succès de cette opération, d’importantes contestations ont surgi dans le pays de la part de l’opposition mais aussi sur la scène internationale avec des condamnations, notamment de la part de la Russie.

 

Cet évènement s’inscrit-il dans la continuité néoconservatrice des présidents Hollande et Sarkozy, ou sommes-nous à l’inverse dans la lignée gaullo-miterrandienne dans laquelle Macron s’est placé au début de son mandat ? 

De nombreux politiciens parmi l’opposition de droite ou de gauche ont critiqué l’action du président de la République en l’accusant de faire du « néo-conservatisme » à la française. Le néo-conservatisme est une doctrine originellement américaine, apparue lors du premier mandat de Georges W. Bush et prônant une vision universaliste du monde ou les valeurs américaines et occidentales de démocratie et de droits de l’homme doivent triompher, si nécessaire par la force. Cette doctrine se manifesta notamment sous la forme de l’axe du mal, ou encore par l’invasion de l’Irak et le renversement de Saddam Hussein en 2003. En France, l’expression néo-conservatisme à la française apparait suite à l’élection de Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l’OTAN. Ce dernier inscrit la France dans un camp occidental et s’engage de plus en plus aux côtés des américains dans des interventions militaires multiples : augmentation de la participation française en Afghanistan, guerre en Lybie, etc. François Hollande poursuit cette politique en s’engageant en Irak et en Syrie et en reprenant le terme de « guerre contre la terreur ». Ce néo-atlantisme se caractérise donc par une vision de la France appartenant à un ordre occidental comprenant américains, britanniques, ou encore européens, ainsi que par la promotion des valeurs occidentales comme valeurs universelles.

Ainsi, pour beaucoup, la décision du président Macron de frapper en Syrie ressemble beaucoup à ce néo-atlantisme dont il avait pourtant annoncé la fin au début de son mandat. Tout d’abord, cette frappe est très similaire à ce que François Hollande avait voulu faire en 2013 : annonce d’une ligne rouge ayant trait à l’utilisation d’armes chimiques par le régime sur des populations civiles, frappes aériennes de représailles, bien que limitées, depuis la France sur des objectifs liés au programme chimique syrien dans une coalition avec les alliés britanniques et américains. La seule différence entre les deux est que l’une fut annulée tandis que l’autre alla jusqu’au bout. Or François Hollande se plaçait clairement dans le néo-atlantisme, on peut donc faire la même analyse pour Emanuel Macron.

Par ailleurs, cette opération, fut menée avec les alliés américains et britanniques, et contre la Syrie soutenue par la Russie. A cet égard, la France se place donc parfaitement dans un camp occidental s’opposant à un camp non-occidental. De plus, la France intervient en Syrie au nom de principes moraux et universels, au nom de la responsabilité de protéger et pour faire respecter l’ordre international établit par les occidentaux, bien que les effets militaires ou ses intérêts sur le sujet soient très faibles.

Enfin, ces valeurs universelles sont « imposées » indépendamment du droit international et de la légitimité onusienne, considérés comme trop limités et peu efficaces, ainsi qu’aux dépens de la souveraineté des Etats. Ce qui n’est pas sans rappeler l’intervention américaine en Irak en 2003. Tous ces faits viennent donc accréditer la thèse d’une intervention se plaçant dans le cadre d’un néo-conservatisme à la française. Toutefois, lorsque l’on creuse plus en profondeur, ce néo-conservatisme semble n’être qu’un vernis.

En effet, contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord, Emmanuel Macron prône un retour aux fondamentaux du gaullo-mitterandisme dont il se revendique.

Le gaullo-miterrandisme est une doctrine de politique étrangère française qui consiste à affirmer la position indépendante de la France dans la communauté internationale en insistant notamment sur la multipolarité, le multilatéralisme et le non-alignement, notamment au travers d’une dissuasion nucléaire indépendante et tous azimuts.

Par cette intervention militaire, Emmanuel Macron a démontré la force de la France ainsi que sa crédibilité et celle de sa diplomatie et de sa dissuasion en faisant respecter la ligne rouge qu’il avait édicté, ce qui renforce sa position sur la scène internationale. L’outil militaire a permis à la France de revenir dans le jeu politique en Syrie, en renforçant sa posture de garant de l’ordre international. Cette intervention à première vue pour des motifs humanitaires, montre aussi le souci de maintenir son rang dans le monde et pour la défense des intérêts de la France. Le président reste donc bien dans la lignée du gaullo-mitterrandisme, en exprimant le rôle singulier et historique de la France qui a conduit à cette initiative.

La diplomatie française renoue ici avec le concept d’intérêts particuliers et son double objectif de lutte contre le terrorisme et de respect des conventions internationales (lutte contre la prolifération et l’emploi des armes de destructions massive)[2]. Il y a donc bien une tentative de rendre la place de la France cohérente dans le monde entre son discours et ses actes. L’action s’inscrit dans un cadre multilatéral, aux côtés de 3 des 5 membres du Conseil de Sécurité de l’ONU et avec le soutien de la communauté internationale, comme le montre l’échec du projet de résolution russe condamnant les frappes[3]. Certains reprochent une action « illégale » car menée sans mandat de l’ONU, or Emmanuel Macron se serait appuyé sur la résolution 2118 qui rappelle l’interdiction d’utilisation d’armes chimiques dans le droit international, en se défendant de ne pas pouvoir intervenir via l’ONU parce que la Russie imposerait son veto.

Contrairement à ce que ces détracteurs ont affirmé, le président français ne s’est pas aligné aveuglément sur les Etats-Unis. Paris et Washington n’ont pas les mêmes ambitions politiques concernant le conflit syrien, puisque Trump, tout en soutenant ses alliés dans les moments clés, souhaite limiter son engagement dans la région. L’indépendance stratégique de la France ne fait pas obstacle au développement de la coopération avec les Etats-Unis quand leurs intérêts coïncident. Par ailleurs, ni Mitterrand, ni de Gaulle n’ont hésité à se joindre aux États-Unis lorsque la situation le demandait comme le montrent les exemples de la première guerre du Golfe en 1991 ou de la crise des missiles de Cuba en 1962. Pour reprendre la devise du gaullo-mitterrandisme « la France est alliée, mais non alignée »[4].

Le président Macron s’inscrit par ailleurs dans une dynamique collective en souhaitant inclure tous les acteurs. Depuis son arrivée au pouvoir, la France a pris le soin de ménager tous les acteurs, dont la Russie un acteur clef par son soutien à Damas, et a ainsi pu éviter l’escalade. D’ailleurs, les frappes n’ont entrainé aucune perte humaine, ni chez les Russes, ni chez les Syriens, comme voulu par le président[5]. Moscou, Paris, Washington et Londres sont restés en contact et c’est dans ce cadre que le président a aussi appelé la Turquie à se joindre à des négociations en vue de la résolution du conflit[6]. La priorité absolue selon Macron est que tout le monde collabore. Ainsi, en tendant la main à la Russie, Macron ne s’aligne pas totalement dans un camp pro-occidental, mais se veut être le médiateur, en rétablissant des relations équilibrées, représentant une France indépendante. On est donc bien là dans un cadre gaullo-mitterrandien et en opposition avec la diplomatie de François Hollande.

Malgré les contestations de la part de l’opposition accusant le président Macron de suivisme vis à vis des Américains, les décisions prisent sur la crise chimique se placent bien dans une lignée gaullo-miterrandienne et sont cohérentes avec les annonces d’Emmanuel Macron depuis le début de son mandat. Par ailleurs, la réussite de cette opération lui confère une crédibilité internationale qui rendra les négociations à venir plus aisées.

Néanmoins, la politique de puissance et de prestige que souhaite mettre en place Emmanuel Macron sous-entend une allocation des ressources au ministère de la Défense et des Affaires Etrangères plus conséquente qu’elle l’est actuellement. Si le président a en effet annoncé une augmentation du budget de la défense dans le cas de la LPM 2019-2025, le plus gros des augmentations sur la période 2022-2025, se place après la fin de son mandat et sont donc sujettes à caution. De plus, aucune augmentation n’a été prévue pour le ministère des Affaires Etrangères alors que ces champs d’interventions s’élargissent (influence au sein de l’UE, etc…). Dès lors, tenant compte des restrictions budgétaires et du respect de nos engagements européens, nous recommandons une concentration des efforts sur un nombre restreint de sujets prioritaires (comme la lutte contre le terrorisme) où la France doit avoir une ligne claire en accord avec ses intérêts. Sans cette augmentation de moyens, l’ambition gaullo-miterrandienne serait compromise et il serait alors plus pertinent d’envisager de s’appuyer sur l’allié américain dans un cadre néo-atlantiste. Gaullo-mitterrandisme ou néo-atlantisme, il faudra choisir.

Par Léa BERTHON et Florian MAZELLA, Etudiants en Master II, promotion 2018-2019,
Article écrit en Avril 2018.

 

RECHERCHES BIBLIOGRAPHIQUES :

 ARTICLES DE PRESSE :

Europe 1 avec Reuters « Macron réaffirme sa ligne rouge en Syrie, pas de preuve à ce stade », 13 Février 2018. http://www.europe1.fr/international/macron-reaffirme-sa-ligne-rouge-en-syrie-pas-de-preuve-a-ce-stade-3573767

France 24 avec AFP « Echec d’une résolution de l’ONY pour condamner les frappes en Syrie » 15 Avril 2018. http://www.france24.com/fr/20180414-echec-dune-resolution-lonu-condamner-frappes-syrie

France info Replay « Emmanuel Macron sur BFMTV et Mediapart face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel » 16 Avril 2018. https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/interview-macron-direct-plenel-bourdin-bfmtv-mediapart-video_2707322.html

Définition des armes destruction massive selon le bureau des affaires de désarmement des Nations Unies. https://www.un.org/disarmament/fr/amd/armas-nucleares/

 

REVUES SPECIALISEES : 

IFRI « Macron, An I Quelle politique étrangère ? » sous la direction de Thomas GOMART et Marc HECKER, Avril 2018. https://www.ifri.org/fr/publications/etudes-de-lifri/macron-i-politique-etrangere

Pascal Boniface, « Le gaullo-mitterrandisme, un concept toujours pertinent » Revue internationale et stratégique 2018/1 (N°109), p. 22-35. https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2018-1-p-22.htm

Institut Montaigne « Gaullo-Mitterrandisme contre néo-conservatisme à la française – un vrai-faux débat ? » 3 Août 2017, par Michel Duclos. http://www.institutmontaigne.org/blog/2017/08/03/Gaullo-Mitterrandisme-contre-n%C3%A9o-conservateurs-%C3%A0-la-fran%C3%A7aise-%E2%80%93-un-vrai-faux-d%C3%A9bat

Justin Vaïsse, « Le passé d’un oxymore. Le débat français de politique étrangère », Esprit 2017/11 (Novembre), p. 75-91. https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-esprit-2017-11-page-75.htm?1=1&DocId=460166&hits=13+12+5+2+

Hubert Védrine et al., « La politique étrangère de la France en débat », Esprit 2018/3 (Mars), p. 103-116. https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-esprit-2018-3-page-103.htm?1=1&DocId=490160&hits=322+319+316+315+102+99+90+89+

Jean de Gliniasty, « Autour du gaullo-mitterrandisme », Revue internationale et stratégique 2017/3 (N° 107), p. 175-179. https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2017-3-page-175.htm

REFERENCES :

[1]  Reuters, Europe 1 « Macron réaffirme sa ligne rouge en Syrie, pas de preuve à ce stade » 13 février 2018. http://www.europe1.fr/international/macron-reaffirme-sa-ligne-rouge-en-syrie-pas-de-preuve-a-ce-stade-3573767

[2] Site du bureau des affaires de désarmement des Nations Unies https://www.un.org/disarmament/fr/amd/armas-nucleares/

[3] AFP, France 24, « Echec d’une résolution de l’ONU pour condamner les frappes en Syrie », 15 avril 2018. http://www.france24.com/fr/20180414-echec-dune-resolution-lonu-condamner-frappes-syrie

[4] Selon la formule d’Hubert Védrine,

[5] Interview Emmanuel Macron, sur BFM TV et Media part face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel 15 avril 2018.https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/interview-macron-direct-plenel-bourdin-bfmtv-mediapart-video_2707322.html

[6] Ibid.

HOMMAGE A GILBERT MEYNIER, GRAND SPÉCIALISTE DE L’HISTOIRE DE L’ALGERIE

2 Avr

À 75 ans, l’historien Gilbert Meynier est décédé à Lyon, le 13 décembre 2017. Son œuvre, immense, fait de lui un homme-pont entre les deux rives de la Méditerranée. Toute sa vie a été consacrée à l’histoire de l’Algérie, pays qu’il connaissait si bien pour y avoir longuement séjourné, tout en étant capable d’écrire et de lire en arabe.

G. Meynier

Né à Lyon le 25 mai 1942, époux de Pierrette qu’il rencontra en Algérie qui lui donna trois enfants (tout en militant au sein de la CIMADE pour la protection des réfugié(e)s et demandeurs d’asile Algériens), cet « historien érudit, méticuleux », selon son ami Benjamin Stora, a rencontré l’Algérie très tôt.

Étudiant, en 1961 il organise avec ses camarades de l’UNEF, une manifestation en faveur de l’indépendance algérienne. Proche de Vidal-Naquet, il dénonce très tôt l’usage de la torture en Algérie. Un an plus tard, il fait partie des «pieds rouges», ces jeunes Français venus volontairement prêtés main forte à l’Algérie indépendante. Sous contrat, il mène une campagne d’alphabétisation de plusieurs mois près d’Alger. De 1967 à 1969, le jeune agrégé d’histoire enseigne au lycée d’Oran, puis à l’Université de Constantine entre 1967 et 1970 où il noue de solides amitiés. Il poursuit sa carrière en France, tout en faisant de fréquents séjours de recherches en Algérie et devient professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Nancy II. À 60 ans, il quitte le service actif et devient émérite pour mieux se consacrer à ses recherches.

Au même titre que Charles-Robert Ageron ou son maître André Nouschi qui dirigea sa thèse d’État, Gilbert Meynier est un très grand historien de l’Algérie. Fait toujours autorité sa monumentale thèse d’État, L’Algérie révélée. La première Guerre Mondiale et le premier quart du XXe siècle, éditée chez Droz en 1981 et rééditée et complétée en 2015. C’est bien dans les tranchées, à l’usine, dans les exploitations agricoles de la «métropole» que s’est forgée la « conscience identitaire algérienne » qui, un jour, aboutira à une guerre contre l’oppression coloniale. En s’intéressant aux racines du nationalisme algérien, Gilbert Meynier a aussi mis en valeur dans de multiples études la grande figure de l’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader.

Gilbert Meynier n’était pas un homme des médias, bien que brillant orateur, mais un travailleur de fond, des bas-fonds de l’histoire coloniale algérienne. Outre Le FLN, documents et histoire, Fayard, 2004, qu’il signe avec son vieil ami Mohammed Harbi, on lui doit un grand classique publié chez le même éditeur en 2002 : Histoire intérieure du FLN. Loin de toute histoire officielle, Gilbert Meynier montre toutes les facettes du FLN et de son bras armé, l’ALN, sans rien cacher des exactions, des crimes de guerre commis par l’armée française pendant la guerre d’indépendance algérienne. Ce livre continue de déranger et est sujet à controverses, mais ce travail colossal fait la somme de documents d’archives tant françaises qu’algériennes.

J’ai eu la chance d’accompagner mon ami Gilbert Meynier pour plusieurs articles communs et colloques, dont l’inégalé, tenu à l’École normale supérieure de Lyon en 2006,  devenu ouvrage collectif en 2008, Éditions La Découverte, en collaboration avec Frédéric Abécassis, Pour une histoire franco-algérienne. En finir avec les pressions officielles et les lobbies de mémoire.

Gilbert Meynier était aussi un historien militant. En 2005, nous avons été parmi les tous premiers à protester contre l’article 4 de la loi sur la colonisation française et ses « bienfaits ». Austère et très sûr en amitié, à Lyon, que ce soit au sein de l’Association Coup de Soleil encourageant les rencontres autour du Maghreb, où à l’occasion de nombreux dialogues interreligieux, l’historien, aux côtés de son épouse, Pierrette, disparue moins de deux mois avant lui, faisait partie de ces chrétiens engagés au nom de l’amour du prochain. C’est pour cette raison que j’aurais plaisir, le 2 mai prochain, à lui rendre hommage dans cet espace de liberté que constitue, à Alger, le Centre diocésain des Glycines où je suis déjà intervenu, en avril 2015, dans un dialogue franco-algérien avec mon ami Daho Djerbal.

Cet hommage fera, certes, le bilan de son œuvre, dont la monumentale Histoire intérieure du FLN, mais évoquera aussi l’écriture braudélienne, c’est-à-dire sur le long terme, de l’histoire de ce pays qu’il a tant aimé, dont les deux premiers tomes de L’Algérie des origines. De la préhistoire à l’avènement de l’islam (2006, La Découverte), suivi deL’Algérie, cœur du Maghreb classique. De l’ouverture islamo-arabe au repli (2010, La Découverte). Le cancer dont il souffrait ne lui a pas laissé le temps de publier le troisième tome, mais, bien que déjà atteint tout en faisant preuve d’un courage exemplaire, juste avant sa disparition, il a eu le temps de publier un livre-testament, que j’évoquerai, L’Algérie et la France, deux siècles d’histoire croisée. Essai de synthèse historique (août 2017, L’Harmattan (collection bibliothèque de l’iReMMO, n° 28).

Il va de soi, que comme pour les autres hommages qui lui ont été rendus et qui le seront tout au long de l’année en France, cet hommage ne peut se concevoir sans l’écoute, la prise de parole de ceux qui l’ont connu et qui, résidant en Algérie, veulent témoigner.

En attendant de vous accueillir aux Glycines, laissons le dernier mot à son ami intime, Tahar Khalfoune, qui recueillit son dernier souffle : «Avec sa disparition, c’est une partie de l’histoire de notre pays qui s’en va. J’ose espérer que les Algériens reconnaîtront l’œuvre monumentale qu’il a consacrée sa vie durant à l’histoire de notre pays, (une histoire) très riche mais mal connue et mal enseignée, c’est une dette d’amitié et de justice que nous lui devons ».

Jean-Charles Jauffret, Professeur émérite d’histoire contemporaine de Sciences Po Aix

ACCROÎTRE L’AUTONOMIE STRATÉGIQUE DE LA POLOGNE FACE A LA RUSSIE

2 Mar

Lors du Forum sur la sécurité internationale d’Halifax (Canada) de novembre 2017, le Ministre de la Défense polonais, Antoni Macierewicz, a déclaré que « la Russie ne se prépare pas à se défendre, elle se prépare à attaquer ». Evaluant la politique de Vladimir Poutine, il a ajouté : « ce n’est plus une guerre froide, c’est le début d’une guerre très chaude »[1]. Cette déclaration est un énième signe de l’inquiétude des Polonais face aux mouvements russes en Europe de l’Est, entretenue de façon véhémente par Macierewicz, dont les déclarations contre la Russie sont légion. L’attitude extrêmement belliqueuse de la Fédération russe, notamment au regard de ses agissements en Ukraine, de ses mouvements en Mer Baltique, de l’exercice Zapad 2017 qui a mobilisé plus de 70 000 soldats selon les estimations et au sujet duquel la Russie est restée très secrète, justifient la position agressive d’un Etat polonais hanté par les démons du passé[2]. Dans sa stratégie de défense, la Pologne compte grandement sur l’intervention de l’OTAN et des Etats-Unis mais sa politique s’appuie dans une large mesure sur une autonomisation par un intérêt accru porté à l’amélioration de ses potentialités militaires et à son indépendance en matière énergétique, puisqu’elle dépend grandement de l’approvisionnement russe[3].

La nécessaire modernisation des forces armées polonaises

La Pologne fournit les efforts nécessaires à son armement individuel afin de ne pas s’appuyer uniquement sur des forces extérieures. En 2012, le pays a amorcé un vaste projet de modernisation de ses armées, dont le matériel datait de l’ère soviétique[4]. Le système de défense anti-aérien de courte portée ainsi que la défense navale ont été désignés comme les volets les plus urgents de cette modernisation, dans une visée de sécurisation de la frontière Est du pays, en particulier du côté de l’enclave russe de Kaliningrad avec laquelle la Pologne partage 206 kilomètres de frontière. Après une réduction radicale des troupes dans l’enclave de Kaliningrad (il y aurait aujourd’hui 15 000 soldats), il est évident qu’elles ne sont pas aujourd’hui en mesure de mener des actions offensives essentielles. Dans cette situation, les autorités russes ont décidé de privilégier la dissuasion par l’installation de 152 brigades de missiles tactiques dans la ville de Tcherniakhovsk[5]. Le stationnement de missiles de moyenne portée Iskander à ogives nucléaires prend surtout une importance défensive dans une dimension psychologique et politique.[6]

Les grands systèmes d’information sont aussi une priorité : reconnaissance (drones, satellites, radars), les systèmes de communication et de défense cybernétique[7]. À cette volonté de modernisation s’ajoute la restructuration de l’industrie de l’armement polonais. Il s’agit d’opérer à une amélioration des capacités technologiques et industrielles de la Pologne par l’implication des industriels du pays dans les programmes d’armement. En 2014, la Pologne a regroupé plusieurs entreprises que l’Etat contrôle, jugées les plus performantes, dans une entité appelée le Groupe polonais d’armement (« Polska Grupa Zbrojeniowa », PGZ). Elles sont aujourd’hui au nombre de trente-cinq : « À terme, le PGZ devrait regrouper 14 000 salariés et dégager un bénéfice de 5 milliards de zloty (1,2 milliards d’euros) par an »[8].

Aujourd’hui, le gouvernement conservateur Droit et Justice (PiS) poursuit la modernisation des forces armées, amorcée par le gouvernement précédent. Après l’annulation en 2016 d’une commande passée à Airbus de cinquante hélicoptères H225M Caracal, Varsovie a annoncé sa volonté d’acquérir des UH-60 Black Hawk à l’américain Sikorsky du groupe Lockheed-Martin[9]. En ce qui concerne la modernisation de sa défense navale, la Pologne cherche dernièrement à acquérir des sous-marins (programme Orka) et les discussions avec Naval Group pour des sous-marins de la classe Scorpène, armés du Missile de croisière navale, mais également avec l’allemand Thyssen Krupp Marine Systems et le suédois Kockums (filiale de Saab), sont actuellement en cours. L’offre française présente un avantage de taille qui s’ajoute à la dissuasion conventionnelle que représentent les sous-marins : celui de doter la force navale sous-marine de la Pologne de missiles de croisière qui augmenteraient significativement l’autonomie de ses forces.

Le nouveau gouvernement ne se cantonne pas à la continuation des objectifs d’achat et de production de véhicules décidés sous le gouvernement précédent. En effet, la Pologne du PiS souhaite augmenter de 50% les effectifs de l’armée, comme annoncé par le Ministre de la Défense Antoni Macierewicz, un russophobe convaincu. Dans cette perspective, une loi du 1er janvier 2017 permet la légalisation de l’activité de milices de volontaires civiles, qui ont pullulé sur le territoire en particulier en réponse aux activités russes en Ukraine, sous une entité : l’Armée de défense territoriale (« Wojska Obrony Terytorialnej », WOT)[10]. Ces milices de volontaires civiles sont donc pleinement intégrées dans le dispositif de défense du territoire, et elles interviennent en soutien aux corps de professionnels. L’effectif de cette armée nouvellement légalisée s’élèverait à plus de 35 000 personnes[11].

La Pologne est actuellement un des seuls Etats de l’Union européenne à augmenter ses dépenses militaires, qui atteignent 2% du PIB (cela représente environ 8 milliards d’euros), et donc à répondre aux exigences formulées par l’OTAN et les Etats-Unis qui encouragent une autonomisation de la défense européenne. Le pays est devenu la principale puissance militaire d’Europe centrale et orientale. D’ailleurs, la Pologne prévoit de porter à 2,5% du PIB son budget de défense à l’horizon 2030[12].

Le souci polonais en matière d’autonomie stratégique n’est cependant pas uniquement militaire. Une des préoccupations majeures de Varsovie est également sa sécurité énergétique, vitale pour un Etat. Les rêves de joug russes sur l’Europe centrale et orientale que soupçonne la Pologne, considérant l’attitude belliqueuse de Moscou aujourd’hui et son impérialisme d’hier, questionnent fortement la dépendance énergétique polonaise. En effet, c’est une entreprise russe qui règne d’une main de fer sur le marché énergétique d’Europe centrale et orientale.

 

La mainmise de Gazprom 

En matière énergétique, la sécurité de la Pologne n’est pas garantie. Entendons cette notion de sécurité énergétique comme « l’assurance d’un niveau d’approvisionnement en énergie suffisant et certain d’une façon qui ne menace pas les valeurs fondamentales et les objectifs de l’Etat »[13]. La Pologne est, elle, particulièrement dépendante de l’approvisionnement en énergie et en gaz venu de Russie (entre 50% et 60% de sa consommation[14]) et est, de surcroît, insuffisamment protégée de leur possible interruption. La dernière crise en date confrontant la Russie et l’Ukraine au sujet de l’approvisionnement en gaz en 2009 a d’ailleurs eu un impact extrêmement négatif sur la plupart des pays d’Europe centrale et orientale, Pologne comprise[15]. La peur des Polonais de voir la Russie couper les robinets de gaz s’est accentuée à la suite des sanctions européennes contre le géant de l’Est en réponse à l’annexion de la Crimée en 2015[16]. La domination de l’entreprise Gazprom sur le marché rend aussi particulièrement difficile toutes les négociations, la compétition étant tout à fait limitée[17]. En outre, l’intégration insuffisante du marché énergétique du pays au reste de l’Union européenne, à l’image de l’ensemble de sa région, ne lui permet pas de tirer avantage des changements positifs du marché du gaz européen qui ont récemment eu lieu (une offre de gaz peu onéreuse). Dans de telles circonstances, les questions relatives à l’amélioration de la sécurité des approvisionnements énergétiques sont au cœur de la réflexion stratégique des Polonais. Afin d’améliorer la sécurité des approvisionnements en gaz du pays et pour diminuer la dépendance à l’importation russe, la Pologne collabore avec l’Union européenne, qui souhaite construire une Union européenne de l’énergie depuis une décision prise au Conseil européen en février 2015[18][19]. La Pologne diversifie ses sources d’approvisionnement et augmente son intégration au marché d’Europe centrale et orientale et du reste de l’UE, elle travaille à augmenter son autosuffisance. Dans cette quête d’autonomie face aux pressions russes, le PiS ne peut ignorer l’aide précieuse apportée par l’UE en matière de sécurité énergétique et de prise de distance d’avec la Russie. En effet, l’Union est à l’origine de la plupart des investissements dans les infrastructures énergétiques en Pologne, et son engagement institutionnel pour augmenter les possibilités de négociation dans ses échanges avec la Russie est indispensable. La Commission européenne a par exemple été invitée à participer aux négociations des contrats concernant l’approvisionnement en gaz et de son transit par le territoire polonais. La Pologne aspire aussi à une diversification maximale des routes et des sources de son approvisionnement en gaz. Dans cette perspective, elle prend part à plusieurs projets d’infrastructures nationales et régionales comme les terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL) à Swinoujscie, qui ont le rôle clé de cette diversification pour le moment[20] [21]. Le pays entreprend également des initiatives qui diffèrent de l’esprit qui prévaut à la politique énergétique de l’UE. La volonté ferme de soutenir les projets nucléaires en est un exemple frappant (Varsovie envisage la construction d’une centrale nucléaire)[22]. Elle est aussi intéressée par le développement de son potentiel en gaz de schiste. L’extraction et l’utilisation d’un tel gaz n’est pas privilégié et même décrié par de nombreux pays d’Europe de l’Ouest, en raison de son impact sur l’environnement.

Toutefois la Pologne, et surtout le gouvernement du PiS dans ses désaccords avec les membres de l’UE, ne compte en aucun cas abandonner ses projets et négocier avec l’UE. Avec toutes ses nouvelles infrastructures, la Pologne ne sera théoriquement plus dépendante des approvisionnements en gaz venus de l’Est. Cela ne signifie pas la cessation des importations en matière première de Russie car un accord a été signé avec Gazprom jusqu’en 2022, la GNL n’est pas encore rentable et le gaz provenant d’Allemagne (grâce à un des gazoducs construit en 2014) est, dans la pratique, russe. Il ne s’agit donc pas de renoncer à commercer avec la Russie, l’effort polonais consiste plutôt à placer les russes dans une position concurrentielle s’ils souhaitent accéder au marché polonais, alors qu’ils en étaient jusque-là les uniques garants. Il apparaît par conséquent que la Pologne parvient de plus en plus à assurer sa sécurité énergétique et à se défaire de la menace russe dans ce domaine. Gazprom est mise en difficulté sur le marché polonais et dans les années à venir, l’entreprise va devoir s’adapter à de nouvelles exigences engendrées par la mise en concurrence. La Russie perd, par le travail fourni par la Pologne et les voisins de sa région, un moyen de pression qui lui était particulièrement précieux.

 

Varsovie se trouve donc actuellement dans une véritable attitude de défiance et de défense face à la Russie, qui se traduit par la recherche d’une autonomisation sécuritaire et d’un réel déploiement de force sur son territoire, comme elle n’en avait plus connu depuis le retrait des troupes soviétiques au début des années 1990. La stratégie du PiS à l’égard de la Russie, dont elle pointe du doigt le néo-impérialisme, est d’assurer le Kremlin d’une capacité de riposte à la hauteur de la menace ressentie et de l’agression militaire potentielle contre d’autres voisins ou bien même du territoire polonais. L’effort de la Pologne pour accroître son autonomie stratégique est, à cet égard, conséquent. Il faut désormais considérer la Pologne comme une puissance régionale majeure sur laquelle repose en partie la sécurité de la région.

 

Eva Barzykowski, étudiante du Master II en 2017-2018

[1] « Antoni Macierewicz : Rosja przygotowuje sie do ataku », <https://wiadomosci.wp.pl/antoni-macierewicz-rosja-przygotowuje-sie-do-ataku-6189260184065665a&gt; 13/11/2017 (consulté le: 22/12/2017)

[2] « Avec Zapad 2017, la Russie se prépare pour une grande guerre, dit un responsable de l’OTAN », <http://www.opex360.com/2017/09/17/avec-zapad-2017-la-russie-se-prepare-pour-une-grande-guerre-dit-un-responsable-militaire-de-lotan/&gt; 17/09/2017 (consulté le : 22/12/2017)

[3] Ministère de la Défense nationale de la République de Pologne. Wykład premiera Donalda Tuska w AON. [en ligne].

Disponible sur : <http://www.mon.gov.pl/aktualnosci/artykul/najnowsze/2013-10-01-wyklad-premiera-donalda-tuska-w-aon/&gt;

[4] Ministère de la Défense nationale de la République de Pologne. PLAN MODERNIZACJ I TECHNICZNEJ SIŁ ZBROJNYCH w latach 2013-2022. [en ligne]. Disponible sur : <http://bip.mon.gov.pl/f/pliki/polityka_bezpieczenstwa/2016/07/Plan_modernizacji_8_lipca_2014.pdf&gt;

[5] A. Drzewiecki, Obwód Kaliningradzki w polityce bezpieczenstwa Polski i Litwy w kontekscie rozszerzenia NATO i Unii Europejskiej na Wschód, w: Kraje Europy Srodkowej i Wschodniej wobec procesu integracji europejskiej, (red.) J. Albin, J. Kupczak, Wroclaw, 2011, p 70-78

[6] « Les missiles balistiques russes Iskander sont de retour à Kaliningrad », <http://www.opex360.com/2016/10/09/les-missiles-balistiques-russes-iskander-sont-de-retour-kaliningrad/&gt; 09/10/2016 (consulté le : 05/04/2017)

[7] Ministère de la Défense nationale de la République de Pologne. W MON na temat modernizacji Sił Zbrojnych R. [en ligne]. Disponible sur : http://www.mon.gov.pl/aktualnosci/artykul/najnowsze/2014-11-04-konferencja-prasowa-poswiecona-modernizacji-sz-rp/

[8] Krzysztof Soloch, « Industrie de défense polonaise : ultime consolidation », Défense&Industries, n°1 Juin 2014

[9] « La Pologne va commander des hélicoptères américains Black Hawk pour ses forces spéciales », <http://www.opex360.com/2016/10/10/la-pologne-va-commander-des-helicopteres-americains-black-hawk-pour-ses-forces-speciales/&gt; 10/10/2016 (consulté le : 05/04/2017)

[10] Ministère de la Défense de la République de Pologne. Obrona Terytorialna. [en ligne]. Disponible sur : http://www.mon.gov.pl/obrona-terytorialna/

[11] Alexandre Lévy, < https://www.letemps.ch/monde/2017/01/04/face-russie-milices-polonaises-pied-guerre > (consulté le: 05/04/2017)

[12] Ministère de la Défense de la République de Pologne. Modernization and development of the Polish Armed Forces. [en ligne]. Disponible sur : http://en.mon.gov.pl/news/article/latest-news/modernization-and-development-of-the-polish-armed-forces-92017-12-28/

[13] Daniel Yergin, “Energy Security in the 1990s”, Foreign Affairs, 1, 1988, p.10

[14] Agata Łoskot-Strachota, « Podobna czy całkiem inna? Polityka zwiększania bezpieczeństwa dostaw gazu w krajach Europy Środkowo-Wschodniej », Biuletyn Europy Srodkowej i Wschodnjej, Puls Regionu,n°4, Center for International Relations

[15] AFP. « Première baisse du transit de gaz via l’Ukraine », Le Devoir, 3 janvier 2009

[16] Conseil européen. Mesures restrictives de l’UE en réponse à la crise en Ukraine. [en ligne.] Disponible sur : http://www.consilium.europa.eu/fr/policies/sanctions/ukraine-crisis/

[17] Bartlomiej Nowak, ‘Bezpieczeństwo energetyczne Polski a bezpieczeństwa energetyczne Unii Europejskiej, Krytyka Prawa. Niezależne Studia nad prawem, Vol. 2 – Bezpieczeństwo, Wojciech Sokolewicz (ed.), WAiP, Warszawa 2010.

[18] Agnieszka Pach-Gurgul, Jednolity rynek energii elektrycznej w Unii Europejskiej w kontekście bezpieczeństwa energetycznego Polski. Warszawa, 2012

[19] Pour accroître l’efficacité du mécanisme de sécurité énergétique de l’UE, a été préparé le règlement UE 994/2010 sur la sécurité des approvisionnements extérieurs les plus problématiques, à savoir en gaz naturel (Parlement européen, Conseil de l’UE, 2010). L’objectif principal du règlement était de clarifier et de mettre en œuvre les dispositions de l’article 194 TFUE sur la sécurité et la solidarité énergétique entre les États membres de l’UE.

[20] Ibid.

[21] « LNG terminal in Poland », < http://en.polskielng.pl/lng/lng-terminal-in-poland/ > (consulté le : 15/05/2017)

[22] « Co z polskim atomem ? Decyzja musi uzyskac akceptacje rzadu », <http://tvn24bis.pl/z-kraju,74/budowa-elektrowni-jadrowej-w-polsce,762189.html&gt; 04/08/2017 (consulté le : 22/12/2017)

LE TERRORISME NIGERIAN, UNE EXTENSION DE LA MENACE AU-DELÀ DU NIGERIA ?

18 Fév

L’Etat Islamique et les attentats en Europe ont pu occulter des esprits une menace toute aussi dangereuse et toute aussi proche qu’est la secte nigériane Boko Haram. Cette dernière reste peu connue alors que le conflit l’opposant aux forces de sécurités nigérianes aurait causé la mort de plus de 17 000 personnes depuis 2009, et provoqué une grave crise humanitaire touchant 14 millions de personnes dans la sous-région du bassin du Lac Tchad[i]. Responsable d’attaques terroristes et de nombreux enlèvements, François Hollande jugeait le groupe, en mai 2016, comme « […]  le groupe terroriste le plus meurtrier au monde »[ii]. Si à plusieurs reprises le président nigérian Muhammadu Buhari a annoncé que le groupe était « techniquement défait », ce dernier est toujours en capacité de mener des attaques et les a multipliées au cours du dernier trimestre 2017[iii].

Apparu dans les années 2000 dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’Awati Wal-Jihad (« Les disciples du Prophète pour la propagation de l’islam et de la guerre sainte ») critique un système politique corrompu qui ne reposerait pas pleinement sur la sharia. A partir de 2009, le groupe bascule dans le terrorisme-djihadisme et lance des actions violentes dans tout le Nord-Est du Nigeria, et jusqu’à la capitale fédérale, Abuja. Outre son expansion à l’intérieur du Nigeria, Boko Haram a réussi à dépasser les frontières nigérianes et mène de nombreuses attaques dans les pays riverains, au point de n’être plus considéré comme une menace uniquement intra-nigériane. De plus, la secte aurait réussi à nouer des contacts avec des groupes islamistes sahéliens, et aurait prêté allégeance en 2015 à l’Etat Islamique. Par ailleurs, il existe différentes factions au sein du groupe dont les agendas varient du national au régional voire à l’international. Enfin, l’apparition du groupe dissident Ansaru, principalement anti-occidental, renforce la peur d’une coopération et d’un partenariat avec les terroristes sahéliens pour mener des opérations contre les intérêts occidentaux. Tous ces éléments amènent à s’interroger sur une éventuelle extension de cette menace terroriste islamiste au-delà du Nigeria et ses conséquences à la fois régionales et internationales.

 

 

                                                                                                                    

Boko Haram, un nouveau groupe terroriste international ?

 

            La régionalisation et/ou l’internationalisation de Boko Haram peut s’expliquer par une influence terroriste islamiste djihadiste internationale comme Al-Qaïda, ou plus récemment l’Etat Islamique qui voient dans Boko Haram un relai de leur propagande. Ces influences mettent en évidence une menace qui ne concernerait plus uniquement le Nigeria.

Dès 1991, Oussama Ben Laden s’intéresse à l’Afrique. Plusieurs groupes vont devenir des « franchises » d’Al-Qaïda. Ainsi, en 2007 le Groupe pour la prédication et le combat (GSPC) qui devient Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en 2007, et en 2012 le groupe terroriste somalien Al-Shabaab prête allégeance à Al-Qaïda[iv]. En Afrique de l’Ouest le Nigeria apparaît tout naturellement comme une place stratégique pour la pénétration d’Al-Qaïda. Si Boko Haram s’est construit en dehors de son giron, dès 2008 des premiers contacts auraient été établis entre les deux groupes. C’est ce que révèle le diplomate canadien Robert Fowler enlevé au Niger par AQMI en 2008 et qui raconta avoir été témoin de la visite d’un commandant de Boko Haram auprès d’AQMI lors de sa captivité[v]. Cependant c’est véritablement à partir de 2010 que l’on peut supposer une influence d’Al-Qaïda sur Boko Haram car on observe une évolution de ses modes opératoires et ses cibles. Désormais les insurgés s’attaquent à des cibles traditionnelles du terrorisme islamiste en s’en prenant aux « mauvais » musulmans, à la communauté chrétienne, à des Occidentaux et à des cibles internationales. Le groupe a également recours à des engins explosifs improvisés (IED) pour commettre des attentats à la bombe, technique non utilisée avant 2010, et des attentats-suicides. Cela sous-entend que le groupe a pu certainement recevoir une formation dans des camps d’entraînement d’AQMI ou d’Al-Shabaab[vi]. Ainsi, l’attentat-suicide contre le siège des Nations Unies à Abuja le 26 août 2011 serait un symbole de l’évolution de Boko Haram vers un terrorisme international[vii]. De plus, même si cela n’est pas vérifiable, certains spécialistes vont plus loin en affirmant que cet attentat serait une suite des attaques contre le quartier général des Nations Unies en 2003 en Irak et en 2007 contre son siège à Alger[viii]. Cette hypothèse peut être confirmée par deux vidéos reçues par l’AFP du kamikaze où il fait référence à Oussama Ben Laden tué par les Etats-Unis et explique que son attentat est un message aux « infidèles » internationaux[ix]. Toutefois, il faut souligner que ces vidéos n’ont pas été identifiées.

 

            Concernant l’Etat Islamique (EI), Boko Haram peut également constituer un point d’appui stratégique en Afrique et permettrait l’ouverture d’un nouveau front. En effet, à partir du Nigeria, l’EI pourrait s’étendre à d’autres pays et pourquoi pas réussir à relier le Nord-Est nigérian avec ses positions en Libye. De plus, un rapprochement avec l’EI pourrait permettre d’augmenter les moyens de la secte et donc étendre son périmètre d’action. Dès 2014, dans ses vidéos, Abubakar Shekau félicite la création d’un Califat de l’EI et en 2015 il prête allégeance à l’EI. Néanmoins, il ne faut pas considérer cette allégeance comme une fusion, il s’agit plutôt pour le journaliste à France 24, Wassim Nasr spécialiste des mouvements djihadistes, d’un rapprochement idéologique[x]. C’est alors une manière pour Boko Haram de s’inscrire dans un djihad globalisé. Aujourd’hui il est très difficile de connaître la nature de ce rapprochement. Pourtant, en avril 2016 l’armée américaine a déclaré que la relation Boko Haram-EI se serait renforcée au point que les deux groupes partageraient les même stratégies et tactiques[xi]. Le commandant des opérations américaines en Afrique de l’époque, Donald Bolduc, avait également expliqué qu’un soutien matériel de l’EI à Boko Haram est une hypothèse fortement probable car le Tchad aurait arrêté un convoi d’armes à sa frontière avec le Nigeria provenant de Libye où l’EI est assez bien implanté[xii]. A son tour, le Conseil des Nations Unies en mai 2016 a émis des inquiétudes quant au rapprochement de ces deux entités[xiii]. Enfin, des sources sécuritaires ont indiqué en 2016 qu’un recruteur de l’EI avait été arrêté par les forces de sécurité nigérianes à Kano.

Pour certains spécialistes, l’EI irait même jusqu’à s’immiscer dans le fonctionnement du groupe. En effet, le 2 août 2016, la presse révèle le limogeage d’Abubakar Shekau en faveur d’Abou Musab Al-Barnawi, choisi par l’EI et qu’il considère comme le chef de l’Etat Islamique en Afrique de l’Ouest[xiv]. Cela pourrait sous-entendre que désormais l’EI validerait ou invaliderait les décisions prises par le groupe, et souhaiterait une extension de ce dernier. Toutefois, il est essentiel de prendre ces informations avec prudence à la vue de l’opacité de fonctionnement de Boko Haram. De fait, en 2017, le degré d’une coopération opérationnelle et d’une influence entre les deux groupes fait encore débat parmi les experts.

 

            C’est dans ce contexte de tentatives d’influences par des groupes terroristes internationaux que différentes factions de la secte semblent s’orienter vers des actions plus internationales, au point de devenir de véritables menaces régionales.

En effet, Boko Haram n’est pas un groupe homogène. Si jusqu’en 2009, son fondateur Mohammed Yusuf semblait faire consensus, depuis sa mort on peut mettre en évidence deux tendances idéologiques qui fractionnent le mouvement, chacune regroupant plusieurs factions[xv]. A une branche que l’on peut qualifier d’historique et ayant un agenda plus national, on peut lui opposer une tendance qui serait plus internationaliste. Cette dernière souhaiterait orienter ses attaques contre des cibles occidentales. Cette branche préfigurerait la naissance d’une faction dissidente à partir de 2012, Ansaru s’inscrivant davantage dans un terrorisme islamiste international. Signifiant « L’avant-garde pour la protection des Musulmans en Afrique noire »[xvi], Ansaru s’oriente dans la défense de tous les musulmans et pas uniquement les Nigérians et considère que les attaques doivent être dirigées contre des cibles internationales[xvii]. Ainsi, plusieurs enlèvements d’étrangers ont pu être attribués à ce groupe parmi lesquels celui de l’ingénieur français Francis Collomp en 2012[xviii], ou de la famille Moulin-Fournier en 2012 au Cameroun[xix]. A chaque fois Ansaru justifie ses rapts comme des réponses aux « atrocités » commises par les Occidentaux contre les musulmans en Afghanistan et au Mali[xx]. Ses objectifs et son mode opératoire s’associent parfaitement à la doctrine des groupes islamistes sahéliens suivant l’idéologie d’Al-Qaïda. À ce titre, Bat-el Ohayon, co-fondatrice de l’Afrique Consulting Group, affirme qu’Ansaru et Al-Qaïda ont développé une « relation de travail » consistant en une aide financière d’Al-Qaïda et une formation militaire dans les camps d’entraînement d’islamistes sahéliens en échange de la participation de membres d’Ansaru à des opérations auprès d’AQMI[xxi]. L’un des fondateurs d’Ansaru, Khaled al-Barnawi, se serait entraîné dans des camps d’AQMI en Algérie[xxii] après la grande répression de 2009 et aurait été sensibilisé à la rhétorique djihadiste internationale[xxiii].

Ansaru relève donc d’une dimension extra-nigériane car il ne s’agit plus de revendications locales et constitue une vraie menace régionale. A ce propos Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du terrorisme nigérian, considère qu’Ansaru est « une menace plus grave, plus radicale, plus extrémiste » que Boko Haram[xxiv].

 

L’extension de Boko Haram dans les pays voisins et au-delà

 

            En mars 2012 à la suite du sommet de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le chef d’état major des armées nigérian a déclaré que Boko Haram n’était plus un problème uniquement endogène mais qu’il concernait l’ensemble des pays du Lac Tchad, autrement dit le Cameroun, le Tchad et le Niger. Cela suppose une extension de la menace hors des frontières. Cependant, la présence de Boko Haram dans ces pays n’est pas nouvelle et remonterait à son origine. Le groupe a pu profiter de l’extrême proximité géographique mais aussi culturelle entre ces pays et son bastion le Nord-Est du Nigeria. En effet, celui-ci partage 3 200 kilomètres de frontières avec le Niger, le Tchad et le Cameroun et la porosité de celles-ci rend les déplacements faciles. Ainsi, dans les premières années de la secte, il n’était pas rare que des Camerounais, des Tchadiens et des Nigériens traversent la frontière pour aller écouter les prêches de Mohammed Yusuf à Maiduguri. Ce dernier aurait même installé des amirs au Cameroun et au Tchad[xxv]. Les pays voisins constituaient alors des bases-arrières pour échapper aux raids des forces de sécurité nigérianes. Néanmoins, à partir de 2012-2013, le groupe va lancer des attaques transfrontalières de plus en plus nombreuses, étendant sa zone d’action. A titre d’exemple, entre 2014 et 2016, on observe une escalade de la violence au Cameroun avec plus d’une centaine d’attaques de la secte qui aurait causé la mort d’au moins 1 400 civils et l’enlèvement de plus de 1 000 personnes[xxvi]. Boko Haram ne se contente plus d’attaques locales mais « s’extra-territorialise ».

Par ailleurs, le rayon d’action des insurgés ne se limite probablement pas à la sous-région du bassin du lac Tchad mais est plus étendu. En effet, en 2012, selon des responsables maliens une centaine de militants de Boko Haram auraient combattu au côté du MUJAO à Gao, et en avril, ceux-ci auraient aussi participé à l’attaque contre le Consulat algérien de cette ville et à l’enlèvement de sept diplomates algériens dont le consul. Une interview de la RFI d’un commandant d’une faction du MUJAO corrobore ces faits en révélant que des membres de Boko Haram sont présents en nombre à Gao[xxvii]. Des déplacés de la ville révèlent eux aussi que ceux-ci s’entraîneraient dans des camps du MUJAO[xxviii]. Des combattants auraient aussi participé à d’autres combats en 2012 et en 2013 au Mali aux côtés du MUJAO, AQMI et Ansar-al-Dine[xxix]. Enfin en 2013, des combattants du groupe dissident Ansaru auraient participé avec Mokhtar Belmokhtar aux attaques contre le site gazier d’In Amenas en Algérie en janvier et contre la mine d’uranium d’Arlit au Niger en juin[xxx].

En outre, les pays occidentaux sont également concernés par la menace d’une extension du terrorisme nigérian. En effet, Boko Haram et Ansaru s’en prennent désormais aux Occidentaux, notamment par le biais des enlèvements. Potentiellement en lien avec d’autres groupes islamistes sahéliens, même si des doutes subsistent, les deux entités nigérianes participent à la déstabilisation sécuritaire de la zone sahélienne où les Occidentaux possèdent des intérêts économiques et stratégiques. Les puissances occidentales auraient peur que la région ne devienne une nouvelle base de départ pour des attaques en Occident.  Ainsi, à partir de 2010, Boko Haram va proférer des menaces contre les Etats-Unis en les désignant comme une nouvelle cible. À ce titre, la commission sur la sécurité intérieure du Congrès publie un document intitulé « Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland » dans lequel elle relaie les inquiétudes de certaines agences sécuritaires qui considèrent que Boko Haram va se transformer en une menace internationale pouvant toucher le territoire américain[xxxi]. En 2013, les inquiétudes sont réaffirmées dans un second rapport sur une potentielle menace sur le territoire américain[xxxii].

Même si les menaces contre les pays occidentaux sont réelles, il est néanmoins possible d’émettre des doutes sur la capacité de Boko Haram d’attaquer ces pays sur leur territoire national. La véritable menace concerne l’enlèvement de ressortissants étrangers et l’apparition d’Ansaru ayant pour cibles les Occidentaux.

 

 

 

            Né dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe terroriste Boko Haram a réussi à s’étendre territorialement et à sortir de son rayon d’action originel. Le groupe se pare désormais d’une dimension régionale. Longtemps considérée comme purement nigériane, la menace devient progressivement globale. La régionalisation de la secte s’étend au-delà de la « sous-région » du lac Tchad. La proximité avec le Sahel peut faire craindre d’une extension et de la création d’un arc islamiste avec d’autres groupes djihadistes sahéliens. Néanmoins, une coopération opérationnelle reste de l’ordre de l’hypothèse mais il est indéniable qu’il y a eu des échanges de conseils et de matériels ce qui auraient permis à la secte de s’étendre territorialement. De plus, l’allégeance à l’Etat islamique en 2015 donne à Boko Haram une dimension globale car l’Afrique de l’Ouest pourrait alors constituer un nouveau front pour l’Etat islamique. En effet, ces derniers en perte de vitesse en Syrie et en Irak pourraient trouver au Nord-Est du Nigeria un nouveau point d’appui pour lancer des attaques. Malgré tout, les revendications de Boko Haram restent majoritairement locales, et son extension se trouve principalement au niveau de la sous-région du bassin du lac Tchad. Si la branche historique conserverait donc un agenda plus national et/ou sous régional, Ansaru, plus proche des groupes terroristes internationaux, serait en mesure d’agir en dehors de la sous-région du Lac Tchad. La principale menace d’une globalisation viendrait plutôt de cette branche dissidente. Le terrorisme islamiste nigérian peut alors être considéré comment un danger extra-nigérian et appelle de facto à une réponse anti-terroriste plus globale.

                             Marie-Charlotte Varennes, étudiante du Master 2 en 2017-2018

 

[i] Site internet d’Amnesty International, « Le Nigeria. Les chiffres de l’horreur », Disponible sur : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2015/06/nigeria-horror-in-numbers/

[ii] « Boko Haram: bientôt un accord de défense entre la France et le Nigeria », RFI, 15 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160515-boko-haram-bientot-accord-defense-france-nigeria-buhari-hollande-sommet-abuja

[iii] « Un an après l’affirmation de Buhari, Boko Haram toujours présent », RFI, 24 décembre 2017, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20171224-nigeria-an-affirmation-buhari-boko-haram-present

[iv] « Somali militant group al-Shabaab formally joins al-Qaida », The Guardian, 9 février 2012, [en ligne], Disponible sur : https://www.theguardian.com/world/2012/feb/09/somali-al-shabaab-join-al-qaida

[v] FOWLER Robert, Ma saison en enfer : 130 jours de captivité aux mains d’Al-Qaïda, Montréal, Québec Amérique, 2013, p. 398.

[vi] Nigeria. Les crimes de masse de Boko Haram, Fédération internationale des ligues des Droits de l’Homme, 2015 p. 21.

[vii] TRAN NGOC Laetitia, « Boko Haram », Groupe de recherche et d’information de la paix et de la sécurité (GRIP), note d’analyse, 4 octobre 2012, p. 8.

[viii] DENECE Eric, « Nigeria : accroissement et internationalisation des actions terroristes de Boko Haram », CF2R, note d’actualité n°25, septembre 2011.

[ix] « Nigeria UN bomb: Video of ‘Boko Haram bomber’ released », BBC News, 28 août 2011, [en ligne], Disponible sur :   http://www.bbc.com/news/world-africa-14964554

[x] « Que signifie l’allégeance de Boko Haram à l’EI ? », France 24, 12 mars 2015, [en ligne]

Disponible sur : http://www.france24.com/fr/20150308-allegeance-boko-haram-etat-islamique-consequence-analyse-nigeria-shekau

[xi] « Boko haram and ISIS are collaborating more : Us military » The NewYork Times, 20 avril 2016,  [en ligne],

Disponible sur : https://www.nytimes.com/2016/04/21/world/africa/boko-haram-and-isis-are-collaborating-more-us-military-says.html?_r=0

[xii] « Qu’en est-il des liens entre Boko Haram et le groupe Etat islamique? », RFI, 22 avril 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160421-tchad-nigeria-liens-etat-islamique-boko-haram

[xiii] « UN Security Council expresses alarm over links between Boko Haram and Isis » Independant, 14 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.independent.co.uk/news/world/africa/un-security-council-expresses-alarm-over-links-between-boko-haram-and-isis-a7029166.html

[xiv] « L’organisation Etat islamique tente de reprendre en main Boko Haram », Le Monde, 4 aout 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/08/04/l-etat-islamique-tente-de-reprendre-en-main-boko-haram_4978410_3212.html

[xv] TRAN NGOC (2012), Op. Cit. p. 4.

[xvi] Rapport FIDH (2015), Op. Cit. p. 22

[xvii] COMOLLI Virginia, Boko Haram : Nigeria’s Islamist Insurgency, London, Hurts and Company, 2015, p. 65

[xviii] « Nigeria : Comment Francis Collomp a réussi son évasion », Le Monde, 13 mars 2015, [en ligne], [consulté le 26/12/17],  Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/03/13/nigeria-comment-francis-collomp-a-reussi-son-evasion_4593400_3212.html

[xix] « Boko Haram affirme détenir les otages français au Cameroun », L’Express, 21 mars 2013, [en ligne], Disponible sur : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/boko-haram-affirme-detenir-les-otages-francais-au-cameroun_1233470.html

[xx] « Bauchi Deadly Kidnapping: Gaping Bullet Holes in Expatriates’ Live Camp, » Vanguard, 23 février 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.vanguardngr.com/2013/02/bauchi-deadly-kidnapping-gaping-bullet-holes-in-expatriates-live-camp/

[xxi] « What is Ansaru, the other militant islamist group in Nigeria besides Boko Haram? », Newsweek, 4 avril 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.newsweek.com/what-ansaru-nigerias-other-militant-group-443785

[xxii] « Curbing violence in Nigeria (II) : The Boko Haram Insrugency » Rapport Afrique, International Crisis Group, n°216, 3 avril 2014, p.26

[xxiii] En 2009, les forces de sécurités nigérianes lancent une répression violente contre les membres de la secte au cours de l’Opération Flush. Le leader Mohammed Yusuf est exécuté de manière extra-judiciaire et les survivants du groupe s’enfuient dans les pays voisins. Cette répression marque un tournant décisif de la secte la faisant basculer réellement dans le terrorisme islamiste.

[xxiv]« Qui étaient les ravisseurs de Francis Collomp ? » Europe 1, 18 novembre 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.europe1.fr/international/qui-etaient-les-ravisseurs-de-francis-collomp-1712317

[xxv] COMOLLI (2015), Op. Cit., p. 86.

[xxvi] « Cameroun : faire face à Boko Haram », Rapport Afrique, International Crisis Group, n°241, 16 novembre 2016, p. 11.

[xxvii] « Boko Haram en renfort des islamistes armés dans le nord du Mali, » RFI, 10 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20120410-mali-bamako-gao-tombouctou-boko-haram-ansar-dine

[xxviii] « Des islamistes de la secte Boko Haram présents au nord du Mali », Le Monde, 9 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/04/09/des-islamistes-de-la-secte-boko-aram-sont-presents-au-nord-mali_1682846_3212.html

[xxix] COMOLLI (2015), Op. Cit. p. 103.

[xxx] ZENN Jacob, « Nigerian al-Qaedaism », Hudson Institute, Mars 2014, p. 111.

[xxxi] Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland US House Representative, 2011, p. 5.

[xxxii] Boko Haram. Growing Threat to the Us Homeland, US House Representative, 2013

LA DEFENSE FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE

10 Fév

Au début du 20ème siècle, Ellsworth Huntington développe une théorie du climat expliquant une partie de l’Histoire du continent asiatique, qu’il étend ensuite à l’ensemble des civilisations humaines. Au cœur de son analyse, il forge la notion de « pouls » des continents. Le rythme de ce pouls serait cadencé par des événements climatiques, amenant différents empires à se confronter au cours des siècles pour le contrôle des ressources naturelles à la rareté fluctuante[i]. Cette théorie, très ambitieuse, a depuis longtemps été relativisée, mais continue à faire écho à nos préoccupations actuelles vis-à-vis de l’ensemble des phénomènes que nous rassemblons sous le terme de « changement climatique » [ii]. La relation « guerre-climat » est étudiées de nouveau, dans le but pour le militaire d’anticiper les défis qui lui seront proposés demain.

C’est ainsi que, déjà, au Royaume-Uni, certains hélicoptères de combat sont en voie d’être modifiés pour que leurs rotors supportent davantage les fortes chaleurs[iii]. En France, l’idée d’une vulnérabilité des armées face au changement climatique a été prise en compte seulement plus récemment. En 2012, un rapport parlementaire en propose pour la première fois une analyse[iv]. Aux Etats-Unis, un scénario complet de ses implications pour de la défense nationale a été écrit pour le Pentagone américain par Peter Schwartz et Doug Randall dès 2003. Ce scénario, assez en avance sur son temps à en juger par sa date de publication, propose alors d’anticiper toute les implications du changement climatique du point de vue géopolitique à partir de 2003 et jusqu’en 2030[v]. Ses propositions semblent aujourd’hui un peu datées, notamment la prévision de vagues de réfugiés climatiques massives pour 2015, mais la démarche a eu le mérite d’exister.

L’initiative la plus marquante dans ce domaine date cependant de 2007, lorsque onze généraux et amiraux américains signent un document à l’attention de la Maison-Blanche dans lequel ils expriment leurs doutes et leurs craintes vis-à-vis de la sécurité et de l’indépendance des Etats-Unis face au changement climatique. Dans ce document, le général Gordon R. Sulivan explique quelle est sa motivation à y associer son nom : « Nous ne sommes jamais sûr à 100% […] Si vous attendez d’être sûr à 100%, quelque chose de terrible va arriver sur le champ de bataille. Nous devons agir avec une information incomplète. » Plus loin, il qualifie le changement climatique d’ « événement à probabilité faible/conséquence élevée » sur lequel, selon lui, le militaire doit au moins porter son intention. Il ajoute que ne pas s’inscrire dans une démarche de politique écologique revient à transformer le changement climatique en un « événement à probabilité élevée/conséquence élevée »[vi] Depuis 2007 et la parution de ce document, le regard porté sur le changement climatique a perdu en optimisme et ne considère souvent plus sa réalisation comme une éventualité, mais comme une réalité à priori observable. Les conséquences du phénomène ne seraient plus vraiment évitables par de simples politiques publiques à l’échelle « qui compte »[vii].

Dès lors, une réflexion sur l’impact du changement climatique sur le travail du militaire a émergé. Parmi ses conclusions, on pourra citer : démultiplication des interventions d’ordre humanitaire, dépendance énergétique accrue, ou encore augmentation des mobilisations en réponse aux catastrophes naturelles[viii]. Si les défis à relever semblent souvent tomber sous le sens, la manière de les relever est assez peu évoquée. Souvent, d’autres préoccupations écologiques sont abordées, comme le fait de préserver l’environnement sur un théâtre d’opération, ou de diminuer l’empreinte carbone du secteur de la défense en construisant une « défense durable »[ix]. Ecologie et risque climat sont confondus. En France, à l’heure où nous écrivons ses lignes, ces conclusions sont utilisées davantage pour justifier une politique écologique que pour en tirer des lignes directrices d’adaptation des forces armées.

Pourtant le militaire n’est pas seulement acteur et défenseur, il pourrait aussi être victime. On peut supposer que les infrastructures côtières telles que des bases, ports, centres spatiaux, puissent être mis en danger pas la montée des eaux et/ou l’augmentation des occurrences de tempêtes et évènements climatiques sur les zones côtières[x]. Des infrastructures militaires pourraient ainsi être directement compromises à l’avenir en raison de phénomènes naturels directement liés au changement climatique. Cela complexifierait grandement l’accès des militaires français à des théâtres d’opérations générés par d’éventuels « conflits climatiques ».

Cette notion de conflits provoqués par le climat a été pensée principalement pour le conflit de 2003 au Darfour, au cours duquel l’abondance des précipitations avait causé l’inondation de grands espaces agricoles et la mise en concurrence de différentes communautés menacées par la famine, le tout participant au déclenchement des violences[xi]. Le président Nicolas Sarkozy avait alors lâché le terme de « conflit climatique »[xii]. Aujourd’hui, cette notion peut être mobilisée dans l’analyse du conflit syrien.

En effet, la période entre 2006 et 2011 a constitué la plus longue sécheresse et la plus importante perte de récoltes jamais enregistrée dans l’histoire de la Syrie[xiii]. 1,5 million d’habitants ont été touchés par la désertification, soit près de 15% de la population totale du pays[xiv], provoquant l’exode massif des agriculteurs et éleveurs fuyant la disette[xv]. Selon Agnès Sinaï, cet exode aurait « attisé les tensions provoquées par l’afflux de réfugiés irakiens qui avait suivi l’invasion américaine de 2003. »[xvi] Par ailleurs, pendant des décennies précédentes, le gouvernement syrien aurait compromis les richesses naturelles du pays en subventionnant prioritairement des cultures extrêmement hydrophages telles que le coton et le blé. A ceci est venu s’ajouter la politique de surpâturage pratiquée jusqu’à aujourd’hui et une croissance démographique de près de 2,5% en moyenne jusqu’en 2010[xvii]. En conséquence de ces facteurs, les réserves en eau douce du pays auraient chuté de moitié entre 2002 et 2008[xviii]. De cette manière, les violences ont été probablement aggravées par des enjeux liés aux conditions climatiques[xix]. Par extension, le conflit syrien serait donc en partie un « conflit climatique ».

Afin de mieux anticiper comment le climat peut contribuer à provoquer de tels conflits, une étude publiée en 2013 propose l’analyse de 181 pays afin de déterminer leur vulnérabilité en particulier au stress hydrique. 37 Etats sont jugés dans une situation préoccupante, regroupés principalement en Afrique, Asie, Océanie, et au Moyen-Orient. Ce constat risque d’être fortement aggravé par le changement climatique, alors que dans certains pays, l’augmentation des températures moyennes risque de provoquer d’importants épisodes de sécheresse. Par exemple, en Afrique du Nord, une augmentation de la température annuelle moyenne de 2 à 4% d’ici 2030 devrait avoir pour conséquence une diminution de la pluviométrie de jusqu’à 30% d’ici 2050, avec des conséquences dramatiques pour la population[xx]. Dans la bande délimitée par le Sahara au Nord et le Kalahari au sud, par exemple, l’élevage transhumant et les cultures « aléatoires » sont les modes principaux de production alimentaire. On parle même de « culture loterie », en raison de la très forte dépendance de ce type de culture à l’intensité des précipitations, elle-même très fluctuante[xxi]. Encore une fois, une augmentation des températures, donc des chances la sécheresse, tout comme une plus large variabilité des précipitions pourrait avoir des conséquences terribles sur les populations concernées.

Le changement climatique risque de poser des problèmes humanitaires étroitement liés à des enjeux sécuritaires. Par exemple, avec l’augmentation du niveau des mers, de leur température et de leur acidité, les récifs de corail risquent la destruction, emportant avec eux des écosystèmes entiers qui permet jusqu’à présent les activités de pèches, parfois seules source de revenu pour les villages côtiers. En plus de favoriser le développement de la piraterie maritime comme source annexe de rémunération, des mouvements de population risquent d’être observés, favorisant la transmission et le développement de maladies. Abondance de l’eau, faisant suite aux inondations, et fortes températures devraient dès lors favoriser le développement des moustiques, qui sont d’importants vecteurs de contamination. La maladie du sommeil transmise par certaines espèces de mouches, le paludisme transmis par les moustiques, ou l’onchocercose transmise par certaines mouches porteuse du parasite sont des exemples de maladies qui ont connu un certain déclin ces dernières années en Afrique, mais qui pourraient profiter d’un climat plus chaud et humide pour se développer[xxii]. De tels scénarios de montée des eaux et de modification de leur chimie ne sont pas aussi distants qu’ils le paraissent, et certaines recherches récentes les anticipent même pour le milieu de ce siècle[xxiii].

C’est ici que nous devons nous questionner sur la place de l’armée française dans cette liste de scenarii. Celle-ci est en effet impliquée dans quantité d’interventions qui revêtent aujourd’hui un aspect non-seulement strictement militaire, mais aussi humanitaire. Dans le cas de l’intervention Sangaris en République Centrafricaine, un des objectifs était de prévenir les exactions entre populations chrétiennes et musulmanes, et de protéger autant que faire se peut les ONG d’aides aux populations sur place[xxiv]. Par ailleurs, le rôle des armées ne se limite pas à celui d’un appui dans les conflits, il peut également être strictement humanitaire. Ainsi, dans la lutte contre Ebola, le service de santé des armées a également été impliqué comme une aide aux populations touchées[xxv]. La multiplication des opérations extérieures n’est pas le seul paradigme dans lequel le corps militaire risque d’être mis davantage à contribution en raison du changement climatique. Le rôle de l’armée en dehors de son « cœur de métier » s’exprime également sur le territoire national par le biais de missions de préventions et d’appui aux hommes de la sécurité civile, comme l’illustre la mission Harpie en Guyane[xxvi] ou la mission Héphaïstos de lutte contre les feux de forêt[xxvii].  Le service de santé des armées qui l‘accompagne joue également un grand rôle dans la sécurité sanitaire des militaires et de la population, par exemple en contribuant à la prévention et au traitement du paludisme, maladie qui profite des climats humides et chauds tropicaux et pouvant être renforcée par le changement climatique[xxviii]. D’ailleurs, le système de surveillance spatiale des épidémies au sein des forces armées en Guyane (2SEFAG) par réseau satellitaire a été mis en place dans cet objectif de soins et de prévention[xxix].

Face à la multiplication des phénomènes liés au changement climatiques, tels que les feux de forêts, les inondations, ou encore le développement des maladies, le militaire est donc un acteur de première ligne ; d’autant plus si on ajoute à cela la perspective de voir le nombre d’opérations extérieures augmenter en raison de l’éclatement de nouveaux conflits ayant un facteur de déclenchement lié au climat.

Cependant, si le changement climatique risque de solliciter davantage le militaire, il risque également de lui rendre la tâche plus compliquée. Il est important de rappeler ici que le déploiement de troupes se fait par le biais de bases qui ne sont souvent elles-mêmes que des relais pour déployer les hommes stationnées en métropole. Si certaines de ces bases sont compromises par des inondations ou divers phénomènes climatiques, l’implantation de la France dans la région concernée le sera tout autant, et cela pourra également complexifier le maintien de la capacité de projection française en elle-même. 

            Cette préoccupation a déjà été prise en main par certains de nos voisins, et notamment le Royaume-Uni, au sein duquel un rapport a été produit sur la vulnérabilité de ses bases militaires. Le ministère britannique de la Défense a ainsi estimé que 13 des principales bases terrestres, navales et aériennes de Sa Majesté risquent d’être fréquemment inondées par les pluies torrentielles ou par la montée des eaux d’ici 2020.[xxx]

            La carte réalisée ci-dessous s’inscrit dans le même type de démarche que l’étude anglaise, même si elle se veut bien plus modeste. Nous avons ici simplement essayé de confronter différentes données sur les espaces vulnérables aux phénomènes liés au changement climatiques aux positions des troupes françaises dans le monde à l’heure actuelle, ceci en nous aidant d’un logiciel de modélisation de la montée des eaux. Le constat n’est guère optimiste : Les bases d’Abou Dhabi, de Djibouti, de Dakar, et d’Abidjan sont toutes situées dans des zones sensibles aux inondations et qui sont des grands foyers de population. Les troupes stationnées à Libreville ne se situent pas, quant à elles, directement sur une zone sensible, mais malgré tout à proximité de l’une d’entre elle. Cayenne se trouve également dans une situation analogue : si la ville ne semble pas directement concernée par une montée des eaux éventuelle, un pays frontalier et un grand centre urbain proche font l’objet d’un risque majeur dans ce domaine. Plus généralement, la zone qui semble la plus vulnérable face au changement climatique tout en comportant des bases françaises se trouve dans l’Ouest de l’Afrique. Elle concerne des pays tels que le Sénégal, la Mauritanie, La Côte d’Ivoire, la Guinée ou encore le Burkina Faso. Cela donne à l’ensemble l’aspect d’une bombe à retardement climatique, avec un agrégat de pays africains qui sont tous vulnérables de différentes manières au changement climatique, et sur lesquels l’implantation française sur le continent repose pourtant.

 Carte défense CC

                                            Tangi Tabuteau, étudiant du Master 2 en 2017-2018

[i] Ellsworth Huntington, The pulse of Asia : a journey in central Asia illustrating the geographical basis of history, Houghton, Mifflin and co, 1907 et Ellsworth Huntington, Civilisation and climat, Yale university press, 1915 dans : Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[ii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[iii] Julien Brazier, cité par Valéry de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

[iv] André Schneider et Philippe Tourtelier, Rapport d’information déposé par la commission des affaires européennes sur l’impact du changement climatique en matière de sécurité et de défense, Assemblée Nationale, 28 février 2012.

[v] Peter Schwartz et Doug Randall, An Abrupt Climate Change Scenario and its Implications for United States National Security, US Department of defence, Defence technical information center, numéro d’accès ADA469325, octobre 2003, p.15-16

[vi] Ibid. « low probability/high consequence event » et « high probability/high consequence event”

[vii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010

[viii] Allocution du général d’armée Pierre de Villiers à l’occasion de la table ronde « Quelles implications pour la politique de défense ? » Ecole militaire, 14 octobre 2015.

[ix] Ibid.

[x] Ibid.

[xi] Jeffrey Mazzo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p.74-81.

[xii] France warns climate change driving war, hunger, AFP, 18 avril 2008.

[xiii] IRIN News, Syria : Drought driving farmers to the cities, 2 septembre 2009, url : http://www.irinnews.org/feature/2009/09/02/drought-driving-farmers-cities

[xiv] Ibid et (22/15*100=44/3)

[xv] Gary Nabhan, Drought drives Middle Eastern pepper farmers out of business, threatens prized heirloom chiles, Grist.org, 16 janvier 2010, url : http://grist.org/article/2010-01-15-drought-drives-middle-eastern-peppers/

[xvi] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xvii] Index Mundi, Evolution de la croissance démographique syrienne, consulté le 13 février 2017, url : http://www.indexmundi.com/g/g.aspx?c=sy&v=24&l=fr

[xviii] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xix] Ibid.

[xx] Franck Galand, entretien pour le journal Libération, propos recueillis par Belinda Mathieu, 3 janvier 2017, url : http://www.liberation.fr/evenements-libe/2017/01/03/franck-galland-ces-regions-en-stress-hydrique-sont-encore-plus-en-tension-depuis-le-printemps-arabe_1538789

[xxi] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, « Afrique, la fin de l’euphorie ? », janvier 2016, p.12.

[xxii] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, Afrique, la fin de l’euphorie ?, janvier 2016, p.13.

[xxiii] Robert DeConto et David Polard, “Contribution of Antarctica to past and future sea level rise”, Nature n°531, 31 mars 2016.

[xxiv] Équipe relations médias de l’État-major des armées, Dossier de presse – Opération Sangaris, Ministère de la défense, juillet 2016.

[xxv] Ministère des armées, Missions humanitaires, 15/12/2015, url : http://www.defense.gouv.fr/sante/sante-publique/les-missions-humanitaires/les-missions-humanitaires

[xxvi] Ministère des armées, Opérations, 8 juillet 2010, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie

[xxvii] Ministère des armées, Armée de terre, 5 août 2014. url : http://www.defense.gouv.fr/terre/actu-terre/mission-hephaistos

[xxviii] EMA, Harpie, les missions du service de santé, Ministère de la défense, 15 juin 2009, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/15-06-09-fag-harpie-les-missions-du-service-de-sante

[xxix] EMA, Guyane : opération Harpie, le service de santé des armées en première ligne, Ministère de la défense, 8 juillet 2013, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/06-05-08-guyane-operation-harpie-le-service-de-sante-des-armees-en-premiere-ligne

[xxx] Valéry Laramée de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

LES ENJEUX DE LA PROJECTION MILITAIRE FRANÇAISE

2 Fév

Sous le Premier Empire, alors que les Britanniques peinaient à mobiliser plus de 200 000 hommes de troupes au début des années 1810, la France en envoya près d’un demi-million en Russie en 1812. Pourtant, elle se révèle incapable de traverser 20 km de mer pour attaquer son ennemi juré, alors que ce dernier coule sa flotte à Trafalgar en 1805, tient les mers sans partage à travers le monde et envoie contre elle, dans la péninsule ibérique et, en 1815, en Belgique, des corps expéditionnaires. La projection est un art de la guerre à part entière, et pour le maîtriser il faut en avoir les outils. L’esprit aussi, sans doute. La nature insulaire du Royaume Uni le prédestine à la projection maritime. Là-dessus, il semble que les nations insulaires et péninsulaires, comme l’Espagne ou le Portugal, aient en commun une culture de cette projection particulière. Elle se trouve moins forte dans une nation isthmique comme la France, ouverte aux plaines aisément praticables du nord de l’Europe, et donc plus vulnérable aux assauts continentaux. Néanmoins le pays fait preuve, au cours du XIXème siècle, d’une qualité de projection surprenante, vers l’Algérie en 1830, ou la Crimée en 1854. Cette capacité, elle la développe dans le contexte de stabilité politique offert par le congrès de Vienne de 1815. Elle la développe également car, de la Restauration au Second Empire, une même volonté politique s’est exprimée : rendre à la France la grandeur géopolitique perdue au sortir des guerres napoléoniennes. Elle la développe cependant au détriment d’une armée de terre suffisamment solide pour résister aux forces allemandes emmenées par Bismarck en 1870. Viennent alors, après celles de Vauban au XVIIème siècle, les fortifications Séré de Rivière à partir de 1874, imitées dans l’entre-deux guerres par celles de la ligne Maginot. La projection d’une armée qui avait su développer l’agilité au détriment de la force brute cède la place au repli défensif. Après le choc de la seconde guerre mondiale, la France se dote de l’arme atomique et préserve la conscription pour parer à la menace soviétique. Sa projection, quoique forte au moment des guerres de décolonisation, se limite rapidement à des interventions restreintes dans son « pré carré[1] » africain, et des opérations de maintien de la paix. En janvier 1991, l’opération Desert storm mobilise une coalition internationale menée par les Etats Unis pour envahir l’Irak et le forcer à retirer ses troupes du Koweït. La France et le Royaume Uni participent à cette opération. La première va, au prix d’efforts conséquents, y déployer environ 12 000 hommes, la seconde en déploie 35 000 sans bouleverser son organisation interne[2]. La menace soviétique disparue la même année en Europe, la France est dans une position inédite dans son histoire. Par sa place aux nations unies, sa force de frappe nucléaire et sa solidité économique, elle peut prétendre au statut de puissance mondiale. Avec la disparition de toute menace continentale conventionnelle, elle doit relever le défi, ou saisir l’opportunité, de changer en profondeur sa doctrine militaire. Or, l’art de la guerre de prédilection d’une puissance aux ambitions mondiales et préservée de toute menace directe est celui de la projection. Bien entendu depuis le XIXème siècle, l’outil de projection s’est diversifié ; au maritime s‘ajoute désormais l’aérien. Et les velléités de conquêtes territoriales sont révolues et remplacées par la quête de stabilité internationale. En revanche la maîtrise de cet outil, quelle que soit l’époque, est avant tout permise par la combinaison d’un contexte stratégique favorable et d’une volonté politique. Dans le monde post-guerre froide, la maîtrise de la projection constitue donc un enjeu majeur pour la France. Ainsi, cet article propose d’une part, d’établir brièvement le bilan de la transition de la tradition militaire continentale vers l’inconnu qui a suivi la dissolution du bloc soviétique. D’autre part, il expliquera en quoi la France a su développer une réelle capacité de projection de puissance, sans parvenir à la rendre permanente. Enfin, il montrera que la capacité de projection de force du pays, réelle également, reste incomplète. Il convient d’ajouter que cet article ne saurait traiter de la projection de façon exhaustive. En étudiant les moyens de projection de puissance et de force il se concentrera sur les bâtiments et avions d’intérêt opérationnel direct, sans aborder les flottes de soutien logistique[3]. Pour la projection navale nous traiterons donc de navires de la catégorie « bâtiments de combat[4] ». Pour la projection aérienne nous aborderons uniquement le cas des avions de la catégorie « transport[5] ».

Au lendemain de la guerre froide, le constat d’un retard

« La chute du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS firent reculer la menace de 1500 km vers l’Est. Une menace d’ailleurs considérablement amoindrie, la Russie n’ayant plus les moyens d’entretenir son armée» affirme Jean-Dominique Merchet[6] . Ce bouleversement stratégique rend caduque la posture de défense continentale édictée dans le Livre Blanc sur la Défense de 1972. L’armée y était réduite comme garante de la crédibilité de la dissuasion nucléaire. Ainsi, au chapitre 1 on peut lire à propos de la force conventionnelle : « Trop faible, elle ne pourrait remplir son rôle et la crédibilité de la dissuasion en serait réduite ; trop forte, elle pourrait laisser croire que nous sommes prêts à subir les aléas d’une guerre de grande ampleur[7]». Pour se faire, elle se reposait essentiellement sur une organisation défensive, notamment par son déploiement, avec la présence en Allemagne des FFA (Forces Françaises en Allemagne), que Jean-Dominique Merchet estime à 60 000 hommes[8]. Ces forces sont rapidement démantelées, comme le montre un rapport d’information sénatorial de 1990 qui présente une dissolution planifiée des forces dans les deux ans[9]. Elle se reposait également sur une armée de conscrits, pas encore professionnelle. Ainsi, au chapitre 6 du Livre Blanc sur la Défense de 1994, on remarque que le taux de professionnalisation de l’armée française est de 51% en 1993, dont 43% seulement pour l’armée de terre alors que la Marine est déjà professionnalisée à 71%[10]. De son côté, l’armée britannique affiche un taux de professionnalisation de 100% toutes armées confondues[11]. Or, cette différence va jouer lors du déploiement dans la coalition de 1991. En effet, cette opération se déroulant à l’extérieur, l’Etat français exclut immédiatement d’envoyer des appelés du contingent, sans doute pour ne pas rouvrir les cicatrices laissées par leur emploi lors de la guerre d’Algérie[12]. Cependant, cette décision implique une déstabilisation totale de la plupart des régiments. La FAR (Force d’Action Rapide) par exemple, seule force réellement projetable de l’époque ne représente qu’une part minoritaire de l’ensemble des troupes, et, en son sein, elle compte un grand nombre d’appelés dont la mobilisation ne peut être automatique. En effet, les appelés doivent nécessairement être volontaires pour les opérations à l’étranger[13]. Ainsi, alors que l’armée de terre de l’époque compte environ 290 000 hommes, elle parvient à mobiliser avec la division Daguet seulement 5% de ses effectifs[14]. La non-professionnalisation constitue donc le premier obstacle à la projection de forces au sortir de la guerre froide. De surcroît, l’armée française est confrontée à des difficultés de transport. André Martel affirme que la France doit affréter précipitamment « 30 navires marchands », civils, pour compenser son déficit de moyens de transports maritimes militaires, une pratique néanmoins courante[15]. C’est particulièrement dans le domaine du transport aérien que la France souffre d’une carence importante. En effet elle ne dispose alors d’aucun gros transporteur de fret long courrier. Seul le Transall C160, dont le premier vol fut effectué en 1963, est en mesure d’emporter du matériel, mais avec un rayon d’action très limité. André Martel le décrit comme « un moyen insuffisant de transport stratégique en raison d’un faible rayon d’action et d’une capacité limitée de transport[16] ». Dans un rapport sénatorial de 1994 est indiqué que les plus gros porteurs dont la France dispose ont deux défauts principaux : d’une part ils sont civils, et n’ont donc pas un format adapté à certains matériels militaires, notamment des véhicules blindés et des hélicoptères. Elle emploie alors des avions de type DC8 et 747. D’autre part, ils sont de conception américaine[17]. Ainsi, le déficit de matériel de transport aérien et maritime constitue, au sortir de la guerre froide, le deuxième obstacle à la projection de forces.

En réaction à ce constat de retard, la France prépare sa mue. Bien que le Livre Blanc sur la Défense de 1994 ne l’évoque pas encore, à la suite de la décision du président de la République Jacques Chirac en 1996[18], la loi de programmation 1997-2002 qui le suit planifie la professionnalisation complète des armées françaises[19]. Elle améliore sa projection de force, et le transport militaire maritime, qui repose dans les années 1990 sur les transports de chalands de débarquement (les TCD), va être considérablement renforcé par l’arrivée des bâtiments de projection et de commandement (BPC), dont le nom même évoque la volonté d’améliorer les capacités de projection du pays. Le premier BPC, le Mistral, mis sur cale en 2003, sera admis au service actif en 2006[20]. Après que les porte-avions à propulsion conventionnelle Foch et Clémenceau aient fait la preuve de leur efficacité, notamment le Foch lors de l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999 comme nous le verrons plus loin, le porte-avions à propulsion nucléaire Charles de Gaulle est admis au service actif au début de l’année 2001 après près de 12 ans de construction, améliorant du même coup la projection de puissance française[21]. Néanmoins, la flotte aérienne de transport ne connaît pas une évolution aussi rapide, et le programme ATF (avion de transport futur) évoqué dans le rapport sénatorial n°272, qui deviendra l’A400M que l’on connaît, n’en est qu’à ses balbutiements[22].

La projection de puissance : un savoir-faire par intermittence

D’aucuns affirment que la projection de puissance revêt toutes les formes d’emploi du feu par une flotte de guerre sans débarquer de troupes au sol.

Dans le cadre d’une projection de puissance (…) Les avions du porte-avion et les hélicoptères de l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT) projetés à partir d’un bâtiment de projection et de commandement (BPC) ont ainsi joué un rôle clé, tandis que des frégates ont participé à ces opérations en effectuant des tirs d’artillerie à partir de la mer[23],

peut-on lire dans le rapport d’information de l’assemblée nationale n°2777 à propos de l’opération Harmattan au large de la Libye en 2011. Historiquement, l’artillerie navale a en effet longtemps été la seule forme de projection de puissance. Cependant sa portée est limitée à quelques dizaines de kilomètres, elle constitue donc une projection de puissance côtière, par conséquent vulnérable aux batteries que l’ennemi pourrait disposer sur le littoral. L’arrivée du missile MDCN Scalp naval sur les FREMM (Frégates Multi Missions) d’une portée d’environ 1000 km et d’une précision métrique lui redonnera de l’importance. Mais ces missiles sont en nombre limité. En outre le rayon d’action des hélicoptères et leur puissance de feu souffrent également de limites contre des cibles durcies dans la profondeur[24]. La puissance aéronavale, incarnée par le porte-avions et son groupe aéronaval (GAN) constitue donc la pièce maîtresse de la projection de puissance. Le Charles de Gaulle, navire amiral de la flotte française, a également l’avantage de ne souffrir d’aucun manque de carburant en opération grâce à sa propulsion nucléaire. Avant lui, le binôme des porte-avions Foch et Clémenceau avait démontré l’importance significative de la force aéronavale. Accompagné d’un SNA (sous-marin nucléaire d’attaque), le GAN du Foch, en 1999 lors de l’opération OTAN au Kosovo, interdit la sortie des forces navales yougoslaves de ses bases[25]. La projection de puissance d’un GAN implique en effet nécessairement le déplacement d’un porte avion avec plusieurs bâtiments : à minima un SNA, une frégate antiaérienne, une frégate anti-sous-marine (ASM) et un pétrolier ravitailleur. Mais surtout, le Foch a conduit un tiers des missions de bombardement françaises, et a du même coup démontré la supériorité opérationnelle d’un porte-avions équipé de catapultes et de brins d’arrêt[26], capable de projeter des avions plus lourds et donc d’un rayon d’action et d’un armement supérieur à des avions à décollage court comme les Harrier britanniques. Sur ce point, la France a l’avantage par rapport à la Grande Bretagne dont la Royal Navy se transforme avec peine dans le monde post-guerre froide[27]. En outre, le nouveau porte-avions Charles de Gaulle apporte une supériorité accrue dans la projection de puissance avec l’admission au service actif des Rafale Marine (Rafale M). Ces appareils sont omni-rôles, dans la mesure où ils peuvent effectuer tous types de mission, de la lutte air-air en passant par le renseignement jusqu’à des missions de bombardement. Le Charles de Gaulle joue par ailleurs un rôle majeur lors de l’opération Harmattan en 2011. Cependant la proximité géographique de la France avec la Libye (surtout depuis la base aérienne 126 de Solenzara en Corse), et l’usage de bases aériennes de l’OTAN, notamment celle de Sigonella en Sicile et de La Suda en Crète, par les chasseurs de l’armée de l’Air en limitèrent l’importance[28]. Il y effectue tout de même près de la moitié des sorties de combat de l’aviation française[29]. Il joue un rôle déterminant dans le cadre de l’opération Chammal, à partir de la fin de l’année 2015 lorsqu’il est déployé au large de la Syrie en Méditerranée orientale cinq jours seulement après les attentats de Paris du 13 novembre. Lors d’un redéploiement de deux mois et demi effectué à partir de début octobre 2016, pour la première fois, le Charles de Gaulle évolue en mode « tout Rafale » avec 24 appareils de ce type à son bord à la suite du retrait du service actif des derniers Super étendards modernisés (SEM) en juillet de la même année[30]. Ce déploiement a permis, en quelques jours, de tripler les capacités aériennes de la France qui, depuis septembre 2014, déploie en permanence des chasseurs de l’armée de l’Air depuis la Jordanie et sa base d’Abu Dhabi, la base aérienne 104 de l’armée de l’Air[31]. On mesure donc l’importance considérable du porte-avions comme outil de projection de puissance. Un outil que la France est, avec les Etats Unis le seul pays au monde à maîtriser[32]. Mais cette projection souffre d’une carence majeure : elle n’est pas permanente. En effet, comme tout appareil, les porte-avions doivent subir des travaux de maintenance pour être maintenu en condition opérationnelle, ce qu’on appelle le MCO (pour maintien en condition opérationnelle). Or, le MCO d’un porte-avion nucléaire n’a rien de commun avec aucun autre navire : il est long et particulièrement complexe. A titre de comparaison, la durée moyenne d’un arrêt technique intermédiaire (ATI) est de 6 mois pour le porte-avion et de plus de 15 mois pour un arrêt technique majeur (ATM)[33], tandis que l’ATI d’un BPC dure entre 6 et 8 semaines, et 2 à 4 mois pour un ATM[34]. Le déploiement du Charles de Gaulle évoqué précédemment s’expliquait par la volonté de la France de mettre à la disposition de la coalition contre Daesh son outil le plus puissant au moment où la mainmise de cette organisation terroriste islamiste à Mossoul s’affaiblissait[35]. Mais il a obligé la Marine Nationale à repousser de plusieurs mois le second ATM du bâtiment[36]. Et pour cause, celui-ci doit durer 18 mois[37], ce qui prive la France de son principal outil de projection de puissance pendant près de deux ans. Car il faut prendre en compte le fait que chaque arrêt technique nécessite une période dite de « remontée en puissance » pour rendre au navire sa pleine capacité et permettre aux pilotes de se réadapter. Cette carence est liée au fait que la France ne possède qu’un seul porte-avions. Elle avait déjà été observée sur le plan opérationnel lorsque dans l’opération au Kosovo que nous évoquions plus haut, le Foch, après quatre mois de manœuvre, avait été contraint de rentrer à Toulon, alors même que la crise n’était pas achevée[38]. « L’impossibilité de relayer le Foch, tenu de retourner à Toulon, illustre les conséquences, en cas de crise, de l’absence d’un second porte-avions » peut-on lire dans le rapport n°358 du sénateur André Boyer[39]. Précisons que cette impossibilité s’explique alors par le désarmement du Clémenceau le 1er octobre 1997 et le fait que le Charles de Gaulle n’avait pas encore été admis au service actif. Ainsi la projection de puissance de la France souffre, jusqu’à aujourd’hui, d’une faiblesse liée à l’intermittence de la disponibilité de son navire amiral. Par conséquent, la question du second porte-avions suscite, depuis le début des années 2000[40], un vif débat qui est toujours en cours bien que le dernier Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2013 n’aborde pas la question du second porte-avions dans le modèle d’armée qu’il détaille, un modèle d’armée confirmé par la revue stratégique de 2017. Par ailleurs, depuis le Livre Blanc de 2008, la projection de puissance française redonne l’accent à l’artillerie navale avec le lancement des programmes d’équipement de missiles de croisière navals[41].

La projection de force : maîtrisée en mer, encore carencée dans les airs

La projection de force est une forme de projection progressive, transitoire. Sa finalité n’est pas l’ouverture du feu, mais le déploiement d’une force qui sera, elle, potentiellement amenée à le faire. Cependant, elle peut englober des missions bien plus diverses. Les moyens de la projection de force permettent par exemple l’évacuation de ressortissants, ou encore l’acheminement de matériels et de nourriture pour des missions humanitaires. Cela s’explique par la grande capacité d’emport de ces véhicules. Cette force se distingue aujourd’hui en deux outils principaux. La force amphibie d’une part, qui permet le déploiement de matériels lourds et en grande quantité par la voie maritime, mais progressivement, sur plusieurs jours ou semaines à cause des durées d’acheminement et/ou de la nécessité de plusieurs voyages. La force aérienne de transport d’autre part qui permet le déploiement de moyens lourds mais en faible quantité et beaucoup plus rapidement, en quelques heures, avec une capacité de roulement elle aussi plus rapide, d’où la métaphore du « pont aérien ». La force amphibie française s’est considérablement renforcée depuis l’arrivée des BPC. Leurs excellentes capacités ont rendu obsolètes les TCD Foudre et Sirocco que la Marine a cédé, respectivement à la Marine chilienne en 2011 et à la Marine brésilienne en 2015. La première intervention opérationnelle d’un BPC a lieu au cours de l’été 2006, dans le cadre de l’opération Baliste. Cette opération vise à évacuer les ressortissants français présents au Liban alors qu’Israël lance une offensive contre le pays. Le BPC Mistral, qui n’est pas encore admis au service actif, reçoit l’ordre, le samedi 15 juillet 2006, d’appareiller pour le lundi 17[42] afin d’y participer. Malgré son inexpérience il se révèle être un parfait outil de projection et de soutien, notamment par sa capacité médicale embarquée[43] et par ses dimensions. Ces dernières lui permettent d’accueillir beaucoup de matériel ainsi que plusieurs milliers de passagers (jusqu’à 4000 personnes), et les lits et matelas pour les héberger, grâce aux espaces des hangars et des coursives, particulièrement larges pour un navire de guerre[44]. L’opération est un succès et « la marine valide le concept du BPC[45] ». Le navire s’est également illustré récemment, dans la gestion d’une crise humanitaire en lien avec une catastrophe naturelle, aux Antilles en septembre 2017. Le BPC Tonnerre y achemine plus de 1000 tonnes de matériel et 116 véhicules de construction pour venir en aide aux populations à la suite du passage des ouragans Irma et Maria[46]. Grace à ses EDAR (engin de débarquement amphibie rapide), il est en mesure de débarquer ce matériel directement depuis une plage, ce qui dans une zone sinistrée se révèle particulièrement adapté en raison des dégâts essuyés par les infrastructures portuaires. Véritables outils de souveraineté, les BPC contribuent aussi pleinement à la défense des intérêts français dans le monde. L’un d’eux est ainsi déployé de façon permanente dans le Golfe de Guinée dans le cadre de l’opération Corymbe activée en 1990 : « L’opération Corymbe consiste à maintenir des moyens navals dans le Golfe de Guinée comme forces capables de réagir rapidement à une crise face à un littoral où les intérêts français sont nombreux[47]. » Il est à souligner que ces navires affichent un taux de disponibilité exceptionnel, situé entre 70 et 90% de disponibilité technique (DT) depuis l’admission au service actif du Mistral[48], une DT qui s’explique notamment par la courte durée de ces arrêts techniques comme nous l’évoquions précédemment. Enfin, les BPC ont également fait la preuve de leur valeur lors de l’opération Serval au cours de laquelle ils ont mis en œuvre pour la première fois leur capacité de projection de force. Complété par 3 navires civils de transport de fret, dont le roulier MN Eider qui emportait essentiellement du matériel logistique[49], le BPC Dixmude emporte 1823 tonnes de fret, essentiellement des véhicules blindés et des chars légers[50]. Cependant, bien qu’étant également conçu comme porte-hélicoptères, il n’en transporte aucun, ceux-ci ont été acheminés par voie aérienne[51]. Car l’opération Serval présentait une double-contrainte pour la projection de force navale : elle nécessitait une intervention rapide, et elle se situait dans une région enclavée, éloignée de plus d’un millier de kilomètres des côtes atlantiques. Cela explique pourquoi sur l’ensemble du fret militaire traité pour cette opération, 61% l’ait été par voie aérienne[52]. Dans ce domaine, la France a alors affiché une carence majeure. En effet, en l’absence de l’avion de transport A400M, dont les livraisons ont été retardées, elle ne disposait au moment de lancer l’intervention d’aucun avion de transport aérien gros porteur[53]. La France a donc dû faire appel à des sociétés de transport privées étrangères. Ainsi Antoine d’Evry affirme dans un rapport de l’IFRI que « l’armée de l’Air ne disposant alors d’aucun gros porteur pour acheminer des véhicules blindés et autres matériels pondéreux : il a fallu recourir aux services de sociétés privées ukrainiennes et russes affrétant à grand frais des avions-cargo AN-124 et IL-76[54]. » D’autre part elle a dû se « reposer » sur les flottes de gros porteurs militaires alliés de type Boeing C-17, notamment britanniques, américaines et canadiennes. Leur contribution n’a cependant représenté que 25% des 362 vols logistiques nécessaire à l’acheminement des 10 000 tonnes de fret projetées, le reste ayant été pris en charge par les sociétés privées[55]. La France a donc souffert d’une grave faiblesse de souveraineté dans sa projection de force par voie aérienne. Ses Transall qui étaient déjà insuffisants pour le transport extra-théâtre lors de la guerre du Golfe l’étaient toujours au moment de Serval. Ils remplirent néanmoins avec succès des opérations tactiques intra-théâtre telles que des « poser d’assaut » et des opérations aéroportées[56]. L’A400M dont le 13ème exemplaire a été admis dans l’armée de l’Air le 20 décembre 2017, a depuis pallié ce déficit, mais il faudra s’assurer que son MCO soit performant[57]. En effet, l’autre problème majeur dont souffre la flotte aérienne de transport est son MCO, avec moins d’un quart de la flotte en capacité de voler[58]. Cela s’explique notamment par l’environnement aride, sablonneux et poussiéreux de la bande sahélo saharienne dans lequel ils évoluent et qui fait par exemple souffrir les hélices des moteurs du Transall[59]. En outre, l’âge de la flotte n’est sans doute pas étranger à ces difficultés (le C-160 Transall a fêté en juillet 2017 40 ans de service actif[60]). Cette situation a conduit Florence Parly, ministre des Armées, à s’exprimer sur ce sujet le 11 décembre dernier sur la base 105 d’Evreux, où elle a présenté sa réforme du MCO aéronautique. La disponibilité des flottes d’avion de transport est devenue une priorité pour le ministère des armées, révélant ainsi que la projection est un enjeu majeur pour la France.

Conclusion

Au crépuscule du monde bipolaire et à l’aube du XXIème siècle, la France a saisi l’enjeu que représente la projection. En professionnalisant son armée elle a réorganisé ses forces pour les tourner entièrement vers l’opérationnel qui, depuis la disparition de la menace continentale, ne peut se dérouler que sur des théâtres extérieurs. En outre, elle s’est dotée de puissants outils de projection. Le tandem Rafale M/Porte-avions Charles de Gaulle lui assure la capacité de projection de puissance la plus importante d’Europe. Ses trois BPC lui permettent une projection de force globale et conséquente. Cependant, en l’absence de sistership, le Charles de Gaulle ne peut assurer une projection de puissance massive permanente. Les choix budgétaires semblent privilégier une option moins onéreuse qui s’incarne au travers du missile de croisière naval. Le débat est désormais ouvert pour savoir qui, de l’avion ou du missile, aura l’impact psychologique le plus important lors d’un bras de fer diplomatique, et la meilleure efficacité opérationnelle. La projection de force navale semble parfaitement dimensionnée, mais la composante aérienne de cette projection est encore en chantier. Elle a constitué pourtant un enjeu majeur depuis plus d’un quart de siècle. Néanmoins les exigences techniques demandées à l’A400M ainsi que la collaboration industrielle européenne complexe qui l’a engendré ne l’ont pas rendu disponible aux forces françaises dans les temps voulus. La Royal Navy paraît de son côté voir le « bout du tunnel » de la transformation de ses capacités de projection de puissance. Le nouveau navire amiral de la flotte, le HMS Queen Elizabeth a été admis au service actif le 7 décembre dernier, ouvrant une nouvelle page de la projection maritime du Royaume Uni. L’arrivée prochaine de son sistership, le HMS Prince of Wales garantira la permanence à la mer d’une force aéronavale britannique. Cependant à l’heure du Brexit, le contexte stratégique est devenu encore un peu plus favorable à la France, désormais première puissance militaire incontestable de l’Union Européenne. Or, comme nous l’affirmions en introduction, la maîtrise de la projection n’est permise que par la combinaison d’un contexte stratégique favorable et d’une volonté politique. L’armée française, qui a su faire évoluer sa doctrine vers une projection plus performante au lendemain de la guerre du Golfe de 1991, doit désormais à nouveau repenser ses capacités de projection. Car l’évolution qualitative n’a pas été suivie d’une évolution quantitative suffisante qu’une mutualisation européenne des outils, ou des crédits de défense aurait permis. La construction de la défense européenne sur la période a souffert à la fois d’un contexte laissant croire à une stabilité internationale durable et d’un « lobbying » otanien de la Grande Bretagne dans l’UE. Mais aujourd’hui, face à la Chine qui développe ses capacités aéronavales[61], et la Russie, qui a fait la démonstration de ses capacités de projection de force et de puissance dans le conflit Syrien depuis 2015[62], et alors que les Etats Unis oscillent entre désengagement[63] et posture offensive[64], la France, qui ne peut faire face seule, semble avoir toutes les cartes en main pour être l’instigatrice d’une défense, et plus particulièrement d’une capacité de projection européenne forte et indépendante.

 

Quentin Pruvot, étudiant en M2 Histoire Militaire, géostratégie défense et sécurité 2017-2018

 

[1] L’expression est utilisée pour la première fois par Sébastien le Prestre, dit Maréchal de Vauban pour désigner l’espace au sein duquel la France serait en capacité de s’étendre. Il le définit ainsi « Toutes les ambitions de la France doivent se renfermer entre le sommet des Alpes et des Pyrénées, des Suisses et des deux mers » (cf. article d’Olivier KEMPF, « Le maréchal de Vauban, premier géopoliticien français ? », Stratégique 2010/1 (N°99) p.45)

[2] Jean-Sylvestre Mongrenier, « L’armée britannique, projection de puissance et géopolitique euratlantique », Hérodote 2005/1 (no 116), p.50

[3] Ainsi la question du ravitaillement ne sera pas traitée, qu’il s’agisse du ravitaillement en vol pour les aéronefs ou du ravitaillement à la mer pour la projection navale. Cependant il convient de ne pas en sous-estimer l’importance. En effet, la flotte logistique joue un rôle capital dans la capacité de projection ultramarine de la France. La plupart des appareils de la chasse aérienne ne pourrait mener à bien sa mission au-dessus de théâtres d’opération souvent éloignés de ses bases, sans avions ravitailleurs. La France est en train de renouveler cette flotte et remplace progressivement ses C-135 FR de conception américaine par des Airbus A330MRTT qui disposeront également de capacités d’emport de fret. En outre, qu’il s’agisse du groupe aéronaval ou du déploiement d’une force amphibie, les bâtiments ne pourraient pas tenir à la mer dans les délais imposés et sur de longues distances sans le concours des bâtiments de soutien que forment les trois pétroliers ravitailleurs de la Marine Nationale.

[4] Sources Ministère des Armées, http://www.defense.gouv.fr/marine/equipements, site consulté le 02 janvier 2018

[5] Sources Ministère des Armées, http://www.defense.gouv.fr/air/technologies/aeronefs/transport/transport, site consulté le 02 janvier 2018

[6] Jean-Dominique Merchet, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), pp. 66-67

[7] Livre Blanc sur la Défense, « Chapitre 1 : La politique de défense de la France », 1972

[8] Jean-Dominique MERCHET, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), p. 66

[9] Jean Pierre BAYLE, Guy CABANEL et Xavier VILLEPIN, Rapport d’information n°206 du Sénat sur les modalités et les conséquences du retrait des F.F.A. (Forces Françaises en Allemagne), 20 décembre 1990, pp.18-19

[10] Livre Blanc sur la Défense, « Chapitre 6 : Les ressources humaines », 1994, p97

[11] Ibid, information visible sur un tableau comparatif des taux de professionnalisation des forces en 1993, en annexe du chapitre 6 du Livre Blanc.

[12] Jean-Dominique MERCHET, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), p. 67

[13] Les appelés volontaires de la force d’action rapide : portrait, document INA de France Régions 3 Bordeaux du 25 octobre 1983

[14] Jean-Dominique MERCHET, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), p. 67

[15] André Martel, « 4 – De 1940 à nos jours », dans André Corvisier, Histoire Militaire de la France, Paris, Presses Universitaires de France, 1ère édition, 1994, p.553

[16] Ibid, p.553

[17] Albert VOILQUIN, Rapport d’information n°272 du Sénat sur les perspectives d’avenir du transport aérien militaire, 26 janvier 1994, pp.19-20

[18] Allocution de Jacques Chirac sur le service militaire, document INA de France 2, le Journal de 20h du 28 mai 1996 dans laquelle il fait référence à son annonce du 23 février 1996 à l’Ecole militaire du projet de suppression du service national

[19] LOI no 96-589 du 2 juillet 1996 relative à la programmation militaire pour les années 1997 à 2002, section 1.4.1 du rapport annexe « La professionnalisation »

[20] Sources ministère des armées, http://www.defense.gouv.fr/marine/equipements/batiments-de-combat/bpc-type-mistral/mistral-l-9013, site consulté le 31 décembre 2017

[21] André BOYER, Rapport d’information n°358 du sénat sur l’avenir du groupe aéronaval, 25 mai 2000, p.33 (on y trouve un historique du programme du porte-avion Charles de Gaulle)

[22] Albert VOILQUIN, Rapport d’information n°272 du Sénat sur les perspectives d’avenir du transport aérien militaire, 26 janvier 1994, pp.22-32. (Le rapporteur fait état de multiples difficultés économiques et politiques sur ce programme, des difficultés qui plus tard deviendront également techniques et financières, l’A400M ayant pâti de nombreux défauts de fabrication et d’augmentation des coûts de production.)

[23] Guy-Michel CHAUVEAU et Hervé GAYMARD, Rapport d’information n°2777 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur « engagement et diplomatie : quelle doctrine pour nos interventions militaires ? », 20 mai 2015, p.14

[24] Comprendre des cibles bétonnées, à la structure résistante, et situées loin du littoral.

[25] André BOYER, Rapport d’information n°358 du sénat sur l’avenir du groupe aéronaval, 25 mai 2000, p.17

[26] La catapulte est un système d’aide au décollage des avions sur la piste du porte-avion. Elle utilise l’énergie produite par la vapeur d’eau pour tirer violemment l’avion et accentuer fortement sa vitesse pour l’arracher du pont d’envol du navire. Les brins d’arrêt sont les câbles tendus perpendiculairement par rapport à la piste et sur lesquels les avions « s’accrochent » pour freiner lors de l’atterrissage.

[27] Les capacités de projection de force et de puissance du Royaume Uni se sont fortement dégradées dans les années 2000. Vincent GROIZELEAU a écrit plusieurs articles sur ce sujet sur le site d’actualité maritime Mer et Marine. Il affirmait par exemple le 26 août 2005, dans l’article « La Grande-Bretagne perd un porte-aéronefs » que la marine britannique était « réduite à la portion congrue » après le désarmement du porte-aéronefs HMS Invincible. Il souligne également l’affaiblissement considérable de la Navy, notamment par rapport à la Marine National : « Celle qui était encore la première marine du monde à la veille de la seconde guerre mondiale n’est plus que l’ombre d’elle-même et vient de se faire dépasser par son éternelle rivale, la Marine nationale. ». Le 17 décembre 2010, dans l’article « La Royal Navy boit le bouillon » il relève le désarmement du porte-aéronefs HMS Ark Royal et le retrait prochain du service d’un Transport de chalands de débarquement, le RFA Largs Bay. Ajoutant que les Harrier, seuls avions de combat aéronavals de la flotte britannique, avaient été retirés le 23 novembre 2010, il montrait alors que la marine britannique ne disposait plus, à partir de 2010, de capacités aéronavales, ce qui amputait fortement ses capacités de projection de puissance. Quant à sa capacité maritime de projection de force, elle se trouvait diminuée par le retrait du TCD Largs Bay. Ainsi écrit-il « Le moins que l’on puisse dire, c’est que la Royal Navy ne sera plus, en 2011, que l’ombre de ce qu’elle était encore il y a quelques années. »

[28] Camille GRAND, « Chapter Seven: The French Experience: Sarkozy’s War? » dans Karl P. MUELLER, Precision and Purpose : Airpower in the Libyan Civil War, Santa Monica, Calif., RAND Corporation, 2015, p.192

[29] Vincent GROIZELEAU, « Le GAN achève sa mission contre Daech », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-gan-acheve-sa-mission-contre-daech, site consulté le 01 janvier 2018

[30] Ibid

[31] Ibid

[32] D’autres pays que la France et les Etats Unis disposent de porte-avions. Cependant, la France est le seul pays en dehors des Etats Unis à posséder un porte-avion à propulsion nucléaire qui, de surcroît, utilise un système dit « CATOBAR » (pour « Catapult Assisted Take-Off But (ou Barrier) Arrested Recovery »), c’est-à-dire doter de catapultes et de brins d’arrêts comme expliqué précédemment.

[33] Gilbert LE BRIS, Avis n°1433 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale fait au nom de la commission nationale et des forces armées sur le projet de loi de finances pour 2014 sur préparation et emploi des forces : Marine, 10 octobre 2013, pp.35-36

[34] Ibid p.37

[35] Vincent GROIZELEAU, « Le GAN achève sa mission contre Daech », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-gan-acheve-sa-mission-contre-daech, site consulté le 01 janvier

[36] Vincent GROIZELEAU, « Interview : L’amiral Lebas, commandant du groupe aéronaval français », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/interview-lamiral-lebas-commandant-du-groupe-aeronaval-francais, site consulté le 01 janvier (voir à la troisième question)

[37] Vincent GROIZELEAU, « Le GAN achève sa mission contre Daech », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-gan-acheve-sa-mission-contre-daech, site consulté le 01 janvier

[38] André BOYER, Rapport d’information n°358 du sénat sur l’avenir du groupe aéronaval, 25 mai 2000, p.19

[39] Ibid

[40] On peut par exemple lire dans le rapport d’information n°3317 de l’Assemblée National du député Jean-Yves le Drian daté du 10 octobre 2001, futur ministre de la Défense, une sous-partie titrée « L’inévitable nécessité d’un second porte-avions » p.27. André Boyer consacre également, dans le rapport d’information n°358 du sénat, une sous-partie titrée « Un second porte-avions : le choix de la cohérence » p.48.

[41]   Le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2008 repousse la décision de construction du second porte-avion pour 2011-2012. Il évoque dans un encadré intitulé « Un deuxième porte-avions ? », p.214, la disponibilité partielle de l’outil aéronaval : « le porte-avion Charles de Gaulle n’est disponible actuellement que 65% du temps, en raison de périodes d’entretien ». Il justifie le report de cette décision d’une part par le choix d’accentuer les efforts sur la protection des forces au combat et le renseignement, à un moment où les soldats rencontrent des difficultés sur le théâtre contre-insurrectionnel afghan. D’autre part, en accentuant l’importance d’un autre moyen de projection de puissance, l’artillerie navale, par le biais des missiles de croisières dont il annonce la dotation pour les futures frégates : « un accent nouveau sera mis sur les moyens de frappe à distance de sécurité par missiles de croisière navals, qui seront développés et acquis. ». Ces choix seront confirmés par le Livre Blanc de 2013 et la revue stratégique de 2017 qui évacuent complètement la question du second porte-avion de leur modèle d’armée.

[42] Jean-Louis Venne, « Avec le Liban, la marine valide le concept du BPC », Mer et Marine, 19 septembre 2006, https://www.meretmarine.com/fr/content/avec-le-liban-la-marine-valide-le-concept-du-bpc-0, site consulté le 01 janvier 2018

[43] Le BPC possède à son bord un hôpital doté de plusieurs blocs chirurgicaux et de 69 lits répartis sur 850 m²

[44]   Jean-Louis Venne, « Avec le Liban, la marine valide le concept du BPC », Mer et Marine, 19 septembre 2006, https://www.meretmarine.com/fr/content/avec-le-liban-la-marine-valide-le-concept-du-bpc-0, site consulté le 01 janvier 2018

[45] Ibid

[46] Vincent GROIZELEAU, « Le Tonnerre de retour à Toulon après sa mission à Saint-Martin », Mer et Marine, 27 octobre 2017, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-tonnerre-de-retour-toulon-apres-sa-mission-saint-martin, site consulté le 01 janvier 2018

[47] Guy-Michel CHAUVEAU et Hervé GAYMARD, Rapport d’information n°2777 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur « engagement et diplomatie : quelle doctrine pour nos interventions militaires ? », 20 mai 2015, p.118

[48] Alain MARTY et Marie RÉCALDE, Rapport d’Information n°3323 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur les conséquences du rythme des opérations extérieures sur le maintien en condition opérationnelle des matériels, 9 décembre 2015, p.67. Les graphiques montrent des courbes de « disponibilité technique réalisée » presque systématiquement équivalentes aux courbes de « disponibilité technique programmée » révélant l’excellente disponibilité des BPC, et par conséquent leur excellente opérabilité.

[49] Vincent GROIZELEAU, « Le MN Eider embarque une grosse cargaison de fret militaire à destination du Mali », Mer et Marine, 28 janvier 2013, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-mn-eider-embarque-une-grosse-cargaison-de-fret-militaire-destination-du-mali, site consulté le 01 janvier 2018

[50] Christophe GUILLOTEAU et Philippe NAUCHE, Rapport d’information n°1288 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur l’opération Serval au Mali, 18 juillet 2013, p.44

[51] Vincent GROIZELEAU, « Le Dixmude achemine une importante force blindée au Mali », Mer et Marine, 23 janvier 2013, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-dixmude-achemine-une-importante-force-blindee-au-mali, site consulté le 01 janvier 2018

[52] Christophe GUILLOTEAU et Philippe NAUCHE, Rapport d’information n°1288 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur l’opération Serval au Mali, 18 juillet 2013, p.44

[53] Nicolas GROS-VERHEYDE, « L’Airbus A400M : un projet en retard, les faits, les causes (dossier) », Bruxelles2, 30 avril 2009

[54] Antoine D’EVRY, « L’opération Serval à l’épreuve du doute, vrais succès et fausses leçons », Focus stratégique, n°59, juillet 2015, p.31

[55] Ibid

[56] Ibid

[57] Justine BOQUET, « L’Armée de l’Air reçoit son 13ème A400M », Air&Cosmos, 20 décembre 2017, http://www.air-cosmos.com/l-armee-de-l-air-recoit-son-13eme-a400m-104849, site consulté le 01 janvier 2018

[58] Florence PARLY, Discours du 11 décembre 2017 sur le « Plan de modernisation du MCO aéronautique », page YouTube du Ministère des Armées, vidéo ajoutée le 12 décembre 2017, visionner à partir de 11min08, https://www.youtube.com/watch?v=TGbrJgwr-Jc, site consulté le 01 janvier 2018

[59] Alain MARTY et Marie RÉCALDE, Rapport d’Information n°3323 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur les conséquences du rythme des opérations extérieures sur le maintien en condition opérationnelle des matériels, 9 décembre 2015, p.39

[60] Sources Ministère des Armées, http://www.defense.gouv.fr/air/technologies/aeronefs/transport/transport, site consulté le 02 janvier 2018

[61] Laurent LAGNEAU, « Le ministère chinois de la Défense confirme la construction d’un second porte-avions », Zone Militaire OPEX360, 31 décembre 2015, http://www.opex360.com/2015/12/31/le-ministere-chinois-de-la-defense-confirme-la-construction-dun-second-porte-avions/, site consulté le 02 janvier 2018

[62] Vincent, GROIZELEAU, « Syrie: La Russie éprouve son groupe aéronaval », Mer et Marine, 30 novembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/syrie-la-russie-eprouve-son-groupe-aeronaval, site consulté le 02 janvier 2018

[63] Il avait annoncé que l’OTAN était une alliance « obsolète » au cours de la campagne présidentielle américaine en 2016.

[64] Notamment vis-à-vis de la Corée du Nord.

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