Archive | Rubriques RSS feed for this section

L’émir et la France

21 Juil

Ahmed BOUYERDENE, La Guerre et la paix. Abd el-Kader et la France, Paris, Vendémiaire, février 2017, 640 p., 28 euros.

 Abd el kader

            Après un premier ouvrage remarqué sur la figure tutélaire de l’émir, Abd el-Kader. L’harmonie des contraires, publié au Seuil en septembre 2008, Ahmed Bouyerdène récidive en concentrant son étude entre la jeunesse d’Abd el-Kader et son élargissement du château d’Amboise en 1852. En dépit de quelques longueurs et répétitions, cet ouvrage apporte beaucoup sur les relations complexes entre Abd el-Kader et la France. L’abondance des notes scientifiques en fin de volume, quelques cartes et les très nombreuses sources françaises et algériennes montent comment ce saint de l’islam, descendant du Prophète (il porte le titre envié de Sharif), âme de la résistance algérienne à 24 ans dès 1832, a pu intégrer l’histoire nationale française. Il devient un des personnages les plus célèbres de son temps, dont le général Desmischel en 1833 fut le premier admirateur. Elève de Thierry Lentz l’auteur s’exprime dans un français châtié et a le sens de la formule pour cette branche un peu délaissée par les jeunes historiens, la biographie dans le sens de la macro-histoire.

            Particulièrement bien documenté, cet ouvrage éclaire quelques points de la saga de l’émir, histoire déjà étudiée par l’auteur et le regretté Bruno Etienne. Abd el-Kader était effectivement en train de créer le premier Etat algérien sur le modèle de l’Egypte de Méhémet Ali, en concurrence à l’est avec le bey Ahmed de Constantine. Outre ses 35 000 hommes bien entraînés et équipés, il est un des tout premiers adversaires lors de la conquête coloniale française à disposer d’un parc d’artillerie. En 1836, le vent commence à tourner avec les « colonnes infernales » de Bugeaud qui les nomme d’un euphémisme, « colonnes agissantes ». L’auteur a raison de souligner que le fameux traité de la Tafna, en 1837, n’est qu’une trêve pour Bugeaud en séparant les fronts, d’abord battre le bey Ahmed, puis se retourner contre l’émir. Autre judicieuse remarque, à la reprise de la guerre en 1839, l’ancien de la Grande Armée qu’est Bugeaud applique des méthodes de la « petite guerre » qu’il a pratiquées en Aragon en 1809. S’en suivent les horreurs que l’on connaît, bien avant la guerre d’indépendance algérienne pour les oreilles coupées ou les tristement célèbres « enfumades ». Grand seigneur, soufi de confession et pétri de culture grecque, l’émir a, tant que faire se peut (ses lieutenants lui désobéissent comme dans l’affaire des prisonniers massacrés après la victoire de Sidi-Brahim), respecté les règles de la guerre et suscité des échanges de prisonniers. En avance sur son temps, en 1845 il élabore une charte du traitement des prisonniers qui force le respect de Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger, alors que son adversaire pratique la politique de la terre brûlée aboutissant à tous les excès de la guerre totale, jusqu’à l’enlèvement de femmes transformées en bêtes de somme. Ces représailles collectives, bien avant la guerre d’Algérie de 1945-1962, s’apparentent au « populicide de Vendée ». Après la défection de l’allié marocain devenu son ennemi, Abd -el-Kader se retrouve seul, sans que l’Angleterre ni aucune autre puissance européenne se s’intéressent à son sort.

            Ahmed Bouyerdene livre ici sans doute la meilleure analyse sur la fin de « l’insurrection » et par quels mécanismes de pensée, pour épargner son peuple, l’émir en vient à déposer les armes. Le 21 décembre 1847 il s’en remet aux « décrets de Dieu » et choisit l’exil en Orient via la reddition. Le général Lamoricière, qui la reçoit deux jours plus tard, et le duc d’Aumale sont sincères dans le traité d’aman incluant le transfert du glorieux adversaire vers Alexandrie. Mais les autorités d’Alger et surtout le ministère de la Guerre à Paris bafouent la parole donnée. Le second parjure apparaît lorsque que le gouvernement Guizot considère Abd el-Kader et sa suite de 97 personnes internées à Toulon comme des prisonniers. A la Chambre des Pairs, Hugo s’insurge contre « la parole violée ». C’est là, en France, la graduelle et immense popularité de l’émir : comment la Grande Nation peut-elle se déjuger face à un si noble ennemi ?

            Les plus belles pages sont consacrées à la captivité de « l’illustre prisonnier », à Toulon, Pau et Amboise où petit à petit l’opinion publique, la presse parisienne (Emile Girardin), ses anciens adversaires, les politiques, dont Emile Ollivier, Falloux et Montalembert, plus des étrangers comme Lord Londonnery, plaident sa cause, impressionnés par la misère et la dignité de l’émir confiné dans l’humidité du fort Lamalgue à Toulon ou les châteaux de Pau et d’Amboise en piteux état. Le moment fort est ce 16 octobre 1852 où le Prince-Président annonce en personne sa libération à Abd-el-Kader à Amboise. Louis-Napoléon-Bonaparte en sort grandit et les « vive l’Empereur » fusent sur son passage. S’ensuit une visite insolite de Paris du 20 octobre au 9 novembre 1852 avant le départ pour Brousse (Bursa, en Turquie) où le tout Paris et le peuple se pressent pour honorer l’ancien adversaire chevaleresque qui a tenu sa promesse de ne jamais refaire de la politique. Le pouvoir instrumentalise les visites de l’émir à Versailles, Notre-Dame et autres lieux de Paris pour rassurer les « colonistes » d’Alger et compromettre le descendant du Prophète aux yeux des Algériens. Abd el-Kader, quant à lui s’en tient à la parole donnée lors du « serment de Saint-Cloud » où il renouvelle sa promesse de ne pas reprendre les armes contre la France et de ne pas retourner en Algérie.  

           

            En bref, un beau livre sur un grand homme.

 

                                   Jean-Charles Jauffret

 

MORTS EN OPEX

26 Mar

Compte rendu de l’ouvrage  de Nicolas MINGASSON, 1929 jours. Le deuil de guerre au XXIe siècle, Les Belles Lettres, octobre 2016, 384 p., 23 euros.

 

Ayant séjourné dans une compagnie de combat en Kapisa, le journaliste Nicolas Mingasson dépeint la spécificité du deuil de guerre du conflit afghan pour nos 90 tués (et 3 ou 4 suicides « avérés ») sur un total de 70 000 soldats professionnels projetés sur cette « terre de l’insolence ». L’introduction retrace la chronologie de notre engagement en Afghanistan à partir d’un précieux recueil de témoignages auprès des camarades survivants des « morts pour la France » et des familles endeuillées, sans oublier les orphelins et quelques-uns des 700 blessés. On peut toutefois regretter les rares comparaisons avec les conflits antérieurs, le flou entourant parfois le nom de l’unité et l’oubli de la mort particulière, quant aux rites, des  douze légionnaires (dont un officier). Il aurait été aussi utile de clairement définir le corpus, de le quantifier afin de mieux décrire ce sentiment général d’abandon, de frustrations et d’amertume qui prédomine à la suite du rembarquement précipité de décembre 2012.

            Ces réserves mises à part, l’ouvrage est des plus remarquables quant à l’analyse minutieuse de cette fragilité devant la mort de soldats professionnels occidentaux, et de leurs familles qui ont du mal à l’accepter en tant que risque du métier. Pourtant, la perspective du combat et la volonté de mettre un garrot au terrorisme font que l’Afghanistan apparaît comme un aimant. Au départ, comme pour toutes les générations du feu, c’est le même « Fais attention à toi » des mères, joint à une certaine appréhension au 2e ou 3e départ pour un séjour de six mois, car on sait ce qui vous attend là-bas. Le chef de corps du 21e RIMA de Fréjus, en avril 2010, dit simplement à ses hommes de « faire gaffe ». A l’inverse de leurs aînés d’août 14 ou d’Algérie, ces soldats français sont conscients de là où ils vont.

            De bonnes pages sont consacrées à la vie sur une FOB (base opérationnelle avancée), aux liens par Skype, Internet, téléphone portable, avec les familles. Cette dispersion empêche quelquefois de se concentrer sur la mission, au détriment du groupe. Le militaire d’Afghanistan vit dans l’immédiat. L’odeur de la poudre la première fois (et du sang bientôt) renforce cependant les liens très forts de la famille militaire, de la section, au contact d’un ennemi imprévisible. Nicolas Mingasson, comme d’autres auteurs avant lui qu’il aurait fallu citer, souligne bien le tournant de l’embuscade d’Huzbin, 10 tués, le 18 août 2008. Un témoin direct, de la section de réserve, a le terrible sentiment, par les liaisons radio, de vivre la mort de ses camarades en direct. Le soldat du XXIe siècle reste connecté, jusque dans les derniers instants, différence avec ses prédécesseurs. Cette révolte traduisant une inaccoutumance de la mort est tempérée par le professionnalisme, les réflexes longuement acquis qui permettent d’éviter, comme en Algérie, que l’on « tire dans le tas » pour se venger des autochtones. Au retour d’Huzbin et d’autres engagements, la troupe est en état de sidération. C’est le chef de corps, coupant Internet et téléphone portable, qui annonce la mort et l’impératif de continuer la mission, tout en étant seul, le soir, pour trouver les mots justes accompagnant la mort du fils aux parents ou de l’époux à sa femme. Parmi les témoignages recueillis, celui du médecin-chef de l’hôpital de Kaia à Kaboul. Ni lui ni ses infirmiers militaires n’étaient préparés à « traiter » 13 corps de juin à octobre 2011, tout en s’occupant des blessés. Pour les dépouilles déchiquetées par l’explosion d’un IED (mine), c’est l’épreuve de la toilette et de reconstitution partielle des chairs afin de les présenter ultérieurement aux familles. Le chapitre III de l’annonce aux parents est le plus remarquable. On y retrouve le rituel à l’ancienne de deux officiers, parfois accompagnés du maire, qui viennent délivrer, de jour comme de nuit, le terrible message. L’appel du colonel depuis la FOB précède parfois en cas de blessure grave. Les nouvelles au JT de 20 h ou la dépêche AFP annonçant la mort débouchent sur l’impératif de connaître les circonstances du décès. En Afghanistan, l’armée réapprend la mort.

            L’ayant vécu sur la FOB de Tagab, l’auteur décrit l’étrange ballet rendu aux morts sur la base, puis le voyage vers Kaia, le retour à la base, le retour à l’aéroport de Kaboul pour être enfin embarqué vers la métropole. S’en suit, après Huzbin, l’hommage national aux Invalides. Arrivé en France, le corps est reçu aux Batignolles, à la morgue de l’Institut médico-légal. La reconnaissance de la dépouille enlève aux parents les derniers doutes. S’en suit une semaine de cérémonies officielles avant les obsèques familiales. Si les traumatismes post-combat sont évoqués par l’auteur, ils concernent aussi les parents des « morts pour la France », seuls face à la douleur. Tel père sombre dans l’alcoolisme, un autre songe au suicide. Pour le soldat qui était au côté de son camarade de combat, c’est la rage de n’avoir rien pu faire pour le sauver. D’autres missions, au Mali entre autres, permettent de panser cette plaie. Mais elle ne se referme pas pour les orphelins et les veuves (terme le plus souvent récusé). Certaines se réfugient dans le déni de la mort de l’époux, d’autres ne « refont pas » mais « continuent » leur vie.

            En découle l’interrogation finale sur le « héros » ou non : quel sens donner à cette mort ? Pour la majorité des témoins-parents, un sentiment d’inutilité, celui d’être parti comme les Soviétiques d’Afghanistan « la queue entre les jambes ». A cette « mort pourquoi ? », vu l’état actuel de l’Afghanistan, s’ajoutent d’autres douleurs comme la difficulté de faire inscrire le nom du fils ou de l’époux sur le monument aux Morts de la ville. S’ils ne furent peut-être pas des héros, il faut reconnaître que ces soldats professionnels sont allés au bout de leur choix, de leurs convictions, estime l’auteur à juste titre. En bref, jusque dans la mort « comme hypothèse de combat » (Michel Goya), ils ont fait leur métier.

 

                                   Jean-Charles Jauffret

LA QUESTION DES RESSOURCES EN HYDROCARBURES DANS LA POLITIQUE EXTERIEURE DE LA RUSSIE EN EUROPE

19 Fév

Le secteur énergétique est, depuis l’avènement de l’ère industrielle, un secteur primordial pour l’économie russe, en effet il représente la moitié des apports en devises du pays et participe de l’ordre d’un tiers aux recettes de l’état tout en représentant une frange prépondérante dans la balance extérieure de la Russie (les exportations sont ainsi constituées à plus de 60% par les hydrocarbures). Dans cette perspective il est apparaît pertinent de prendre en compte le fait que l’appareil industriel et les dirigeants des grandes entreprises des secteurs gaziers et nucléaires notamment, sont des proches du pouvoir en place et entretiennent des relations d’interdépendances centrées autour de jeux de pouvoir complexes que T. Gustafon a tenté de présenter dans une approche globale et éclairée[1].

Néanmoins, ce caractère stratégique s’étend bien au delà des frontières du seul état fédéral, le secteur énergétique constitue également un pan majeur de la politique extérieure du pays, pan qui a connu sous l’ère Poutine une évolution considérable qui a conduit à une remise en cause de la pertinence d’une trop grande focalisation sur ce pilier de pression dans l’échiquier mondial. Dans un contexte de profonds changements dans le secteur de l’énergie, et en parallèle de la crise ukrainienne, les états de l’ex Union Soviétique et les gouvernants occidentaux se coordonnent à différentes échelles pour tenter de gagner en autonomie face au géant russe. Se dévoile alors toute l’ambiguïté de la position du président russe, tiraillé entre la pérennisation d’une politique autrefois couronnée d’un succès indéniable et les réalités d’un contexte géopolitique défavorable, l’action du dirigeant fédéral paraît s’inscrire dans une forme d’ambiguïté qui ne peut être comprise qu’en s’attardant sur l’évolution complexe de l’importance de la politique énergétique dans les relations extérieures de la Russie.

L’objet principal de cet article sera de fournir une analyse globale de la politique extérieure de la Russie en matière énergétique et ce plus spécifiquement en ce qui a trait à sa dimension européenne. En ce qui concerne les implications politiques interne du secteur de l’énergie, outre l’article de Th. Gustafson, il peut être pertinent de se rapprocher des études fournies par Pael Baev, professeur et chercheur à l’institut de recherche sur la paix (PRIO, Oslo)[2].

Il ne s’agira pas non plus de présenter toute l’importance des jeux d’acteurs et des processus présumés ou avérés de corruption dans le jeu énergétique russe, étant bien entendu que les rapports d’influence demeurent parmi les principaux leviers d’action dont font usages ses dirigeants et ce, qu’il s’agisse de s’imposer dans les anciens états satellites ou de négocier avec les plus importantes entreprises du secteur de l’énergie en Europe. Cette question s’inscrit dans une logique, aujourd’hui centrale, de guerre hybride et nécessiterait à elle seule un développement plus spécifique[3].  

Anatomie d’un héritage

La compréhension des enjeux les plus contemporains de la question de la politique énergétique extérieure de la Russie doit se faire dans la perspective de l’économie globale de ce qui constitue cet  » Empire » majoritairement hérité des infrastructures de l’Union Soviétique. L’économie russe dispose, selon un rapport du Sénat français sur l’énergie en Russie, des deuxièmes plus importantes réserves de charbon au monde et elle demeure encore aujourd’hui parmi les plus grands exportateurs avec une production de plus de 150 millions de tonnes équivalent pétrole à l’année. Cependant le secteur du charbon a davantage fait la richesse de l’économie soviétique ainsi, depuis la fin du XIXe ce sont les hydrocarbures qui prédominent et la Russie était en 2014, le deuxième producteur mondial de gaz et le troisième pour ce qui est du pétrole[4]. Dans le contexte de la commercialisation des matières premières énergétiques le pendant nécessaire et probablement le plus « stratégique » est celui de l’approvisionnement.

Cette question est centrale dans l’étude de cet aspect de la politique extérieure de la Russie dans la mesure où elle conditionne de manière significative ses actions politiques et qu’elle conduit à privilégier certains pays riverains au détriment d’autres. Ces préférences et ces actions orientées spécifiquement s’effectuent en fonction de facteurs tels que la position des pays consommateurs ou les tracés envisagés ou réalisés des gazoducs. Un des exemples les plus pertinents de cette considération se trouve dans l’attitude de la Russie vis-à-vis du Turkménistan, en effet ce pays a longtemps été totalement tributaire du bon vouloir de Gazprom pour exporter le gaz de la Caspienne dans la mesure où les seules voies d’approvisionnement vers l’ouest transitaient exclusivement par le territoire russe (pipeline Bakou-Novorossiisk, Bakou-Supsa et Tengiz-Novorossiisk[5]). La dimension stratégique de la mainmise sur les ressources de la Caspienne s’illustre par diverses actions telles que des manœuvres militaires d’envergure comme en 2002 ou la conclusion d’accord sécuritaire tel que l’Organisation du Traité de Sécurité Collective établi en avril 2003. Sans dresser une liste exhaustive des manœuvres de contrôle et de pression opérées par la Russie, on peut néanmoins présenter le fait que de nombreux états on subit des actions d’influence protéiformes, ce fut notamment le cas de la Lituanie dans le cadre de la vente d’une de ses raffineries aux Polonais ou encore celui de la Biélorussie en 2010[6].  

La Russie pouvait donc se reposer sur un maillage de corridors d’approvisionnement bien institués, autour d’infrastructures établies durant l’URSS et qui lui permettaient de se focaliser sur la pérennisation de ce réseau et de son usage en tant que solide moteur de son économie.

Diviser pour mieux régner: la nouvelle donne énergétique dans un contexte post guerre froide

 » Pas de gaz pour l’Ukraine, pas de gaz pour l’Europe » telles furent les mots prononcés en 1993 par un cadre ukrainien du secteur de l’énergie lorsque les Russes décidèrent de couper l’approvisionnement de son pays et alors que la pression dans les arrivées de gaz de l’Europe de l’ouest chutait dramatiquement[7]. Cette phrase incarne à elle seule toute l’imbrication entre les différents pays consommateurs du fait des voies d’approvisionnement par pipeline. Si la stratégie de constructions de dérivations comme le Nord Stream (effectif depuis 2012, via la mer Baltique) procure aujourd’hui d’autres alternatives possibles à la Russie, elle demeurait jusqu’alors dans une position de domination en demi-teinte. Lors des décisions d’action sur les approvisionnement gaziers des années 90 comme lors de celles de 2005, la Russie a pris la décision de reprendre l’approvisionnement sans attendre la conclusion des négociations en cours, car une trop forte action sur les ressources allouées à l’Ukraine aurait irrémédiablement eu des répercussions sur les ressources disponibles pour les consommateurs tels que l’Allemagne ou la France qui demeurent certes moins dépendants mais qui le restent néanmoins ( en 2014 la consommation française de gaz russe représentait environ 15% de son usage total).

Une des causes principales de cette apparente faiblesse dans la décision russe réside dans la réalité de l’interdépendance qui lie Moscou et l’Ouest. Les pays occidentaux, et en particulier les états voisins de la Russie, sont très profondément dépendants des apports russes et ce malgré des efforts majeurs de diversifications (en particulier via le jeu norvégien), cependant cette dépendance en crée une autre également proportionnelle du côté russe. Dans un contexte de fragilisation de l’économie russe, lié à la baisse du cours des matières premières notamment, la nécessité de vendre ses hydrocarbures selon un flux régulier et assuré apparaît vital et supplante donc même, parfois, les volontés politiques d’influence. En considérant ce facteur, le choix du projet de Nord Stream prend davantage de sens, ce gazoduc a permis de réduire la part des hydrocarbures passant par l’Ukraine et la Pologne de 80% à 50% seulement, mais quel avantage pour la Russie quand celui-ci a coûté jusqu’à cinq fois ce qu’aurait coûté un second pipeline à travers terres? L’avantage est double, en premier lieu, cela permet d’isoler les pays frontaliers d’un soutien européen centré sur la dépendance énergétique ce qui renforce les possibilités d’action d’influence de la Russie ; en second lieu cela permet une fidélisation des consommateurs les plus à l’ouest[8].

De la subtilité des termes de l’échanges: D’une Europe prise en tenaille vers une Europe qui perturbe la polarisation.

Ce dernier aspect est lui-même un facteur déterminant de la nouvelle donne énergétique et il repose sur un équilibre subtil que la dualité acheter/ou ne pas acheter Russe ne permet pas d’appréhender pleinement. La fidélisation des partenaires majeurs que sont des états comme l’Allemagne ou la France passe par la négociation de contrats bilatéraux spécifiques en opposition d’une certaine manière avec la logique promue par le traité sur la Charte de l’énergie signé en 1994 que les autorités russes se refusent toujours de ratifier et ce, malgré le vote du parlement en faveur d’une position de ratification. Ce traité entendait rationaliser les politiques d’approvisionnement énergétique entre les différents états signataires au travers d’accords généraux. Cependant, pour la Russie, fragiliser le lien de confiance avec les états de l’ouest européen en les rendant tributaires de l’attitude des pays de l’est n’est pas stratégiquement viable dans la mesure où cela conduirait à renforcer le lien que ces états entretiennent avec la Norvège par notamment (plus de 40% des importations de gaz françaises[9]).

A cet aspect global vient s’ajouter un processus économique complexe que l’on pourrait résumer de la sorte: la filière énergétique russe est monopolistique pour sa plus large partie depuis le mouvement de renationalisation opéré par Poutine et concentré sur l’expansion du géant Gazprom, mais les filières gazières du reste de l’Europe, notamment dans  le cadre de l’Union Européenne, se libéralisent et s’ouvrent à de nouveaux acteurs. Cette dualité induit une situation singulière dans laquelle s’opposent alors la volonté d’ouverture et de concurrence des autorités européennes d’une part et la puissance et la fougue conquérante du géant gazier russe d’autre part. La contrepartie principale que devrait concéder le Kremlin pour espérer prendre sa part du gâteau résiderait alors dans deux perspectives que seraient une ouverture du marché national (difficilement envisageable pour ses dirigeants) ou l’acceptation de la remise en cause des situations monopolistiques dans une partie de la sphère eurasienne (ce qui paraît plus cohérent mais ce qui signifierait un ébranlement d’une part de l’influence de Moscou).

Les implication de cet équilibre sont d’autant plus importantes qu’elles s’inscrivent dans un contexte de moyen terme selon lequel, d’ici 20 à 30 ans environ, 70% des besoins énergétiques de la communauté européenne seront assurés par des importations alors qu’aujourd’hui ce pourcentage ne s’élève qu’à 50%[10].

De l’hypothèse d’un exode oriental

En parallèle des tentatives plus ou moins fructueuses de Moscou pour s’emparer des entreprises responsables de l’approvisionnement gazier dans les marchés occidentaux, s’esquisse une attitude de secours centrée sur un revirement de la focalisation des efforts d’investissement et de développement. Dans la perspective d’une Europe où la russophobie économique semble croître, la Russie pourrait se tourner vers de nouveaux débouchés pour s’affranchir d’une vulnérabilité qui continuerait à s’accroître rapidement.  Néanmoins des analystes tel que Vladimir Milov fournissent une grille de compréhension beaucoup plus nuancée dont la pertinence semble davantage en accord avec la réalité des contraintes russes[11].

La Russie a massivement communiqué sur les accords conclus depuis 2013 avec la Chine autour de ce qui faisait alors figure de « contrat du siècle »[12]. Ces accords avaient pour pierre angulaire le projet « Vladivostok LNG » dans lequel la China National Petroleum Corporation ( CNPC) était invitée à prendre part à hauteur de 49% ce qu’elle se refusa de faire. Sans être l’unique symptôme de la réalité mitigée du succès de ces accords, ce fait témoigne du recul qu’il est nécessaire de présenter face à ce qu’il serait facile d’appréhender comme étant un virage brusque et considérable de la Russie vers l’Est. Il semble indéniable de constater que la Russie tend et tendra probablement à diversifier ses débouchés autour de puissances majeurs à l’est et au sud en la personne de la Chine ou de la Turquie, néanmoins la tendance actuelle à la surestimation de ces partenariats balbutiants paraît davantage être liée à une volonté de montrer aux consommateurs occidentaux qu’ils pourraient, dans un futur hypothétiques, ne plus être si irremplaçables, avec tous les leviers d’influence que cela fournirait alors à Moscou.

                                 D. M., étudiant du Master 2 en 2016-2017

[1] 1 Th.Gustafson, «Putin’s PetroleumProblem», Foreign Affairs, novembre-décembre 2012.

 

[2] Pavel Baev « Rosneft, Gazprom et l’État : qui décide de la politique énergétique russe ? » « Russie.Nei.Visions », n° 75, mars 2014

[3]Michael Rühle and Julijus Grubliauskas,  ”Energy as a Tool of Hybrid Warfare », Research Division – NATO Defense College, Research Paper 113, Rome, Avril 2015.

[4] Bp Statical Review of World Energy.

[5] L’usage de la terminologie anglaise de « pipeline » permet d’éviter une éventuelle confusion entre oléoduc et gazoduc dans la mesure où l’anglicisme regroupe dans sa définition  l’ensemble des formes possibles.

 

[6] AFP, « Le conflit gazier entre la Russie et la Biélorussie s’envenime », en collaboration avec L’Express, Juin 2010.

[7]  A ce titre voir : Avioutskii Viatcheslav, « La guerre du gaz : gestion d’une rivalité commerciale russo-ukrainienne », Outre-Terre, 2007-2, n° 19, p. 249-267.

 

[8] « He who pays for the pipelines calls the tune », The Economist,‎ 17 juillet 2009.

[9] http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Energy_production_and_imports/fr

[10] Commission des communautés européennes, Livre Vert, Une stratégie européenne pour une énergie sûre, compétitive et durable, Bruxelles, 8 mars 2006

 

[11] Vladimir Milov est un économiste spécialiste reconnu des questions énergétiques, opposant au Kremlin, ancien vice-ministre de l’Energie de la Fédération de Russie en 2002 et chef du département de la stratégie à la Commission fédérale pour l’Energie entre 1999 et 2001.

 

[12] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/05/21/20002-20140521ARTFIG00228-moscou-conclut-un-enorme-contrat-de-fourniture-de-gaz-a-la-chine.php

LE NOUVEAU MEMORANDUM ISRAELO-AMERICAIN : UN ACCORD D’ASSISTANCE REELLEMENT POSITIF POUR L’ETAT D’ISRAEL ?

16 Jan

« The new Memorandum of Understanding constitutes the single largest pledge of military assistance in U.S. history » : c’est ainsi que Barack Obama décrit le nouvel accord américano-israélien d’assistance militaire, signé par son administration le 14 septembre 2016, renouvelant et renforçant pour une période de dix ans l’engagement financier de son pays en faveur de la sécurité de l’État hébreu[1]. Le président américain se présente ainsi comme le fidèle continuateur de la « relation spéciale » unissant depuis de nombreuses années son pays à l’État d’Israël. Cette démarche doit bien entendu être mise en perspective avec le fait que Barack Obama a été vivement critiqué tout au long de sa présidence pour sa politique vis-à-vis de l’État hébreu[2]. D’ailleurs, cette volonté du président américain de reconquérir l’électorat pro-israélien, en pleine période de campagne présidentielle pour la démocrate Hillary Clinton, a plutôt bien fonctionné médiatiquement dans la mesure où le nouvel accord a été très majoritairement présenté comme une preuve sans précédent de l’engagement américain envers l’allié israélien[3].

Pourtant, peu de temps après la conclusion de ce mémorandum d’entente, de nombreuses voix, aussi bien américaines qu’israéliennes, se sont élevées afin d’en dénoncer les conséquences potentiellement désastreuses pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité. En effet, derrière la somme inédite de 38 milliards de dollars d’assistance militaire promise au gouvernement israélien, le nouvel accord comporte des clauses remettant profondément en cause les avantages obtenus précédemment par l’État hébreu[4]. Si les Israéliens ne sont pas les seuls à bénéficier d’une assistance militaire de la part de Washington, leur statut est en revanche unique au sein de cette politique américaine : ils sont par exemple les seuls à pouvoir réinvestir une partie de cette aide financière dans leur propre industrie d’armement[5]. Or, c’est notamment cette possibilité, qui a permis à l’industrie militaire israélienne de se hisser parmi les leaders mondiaux, qui est aujourd’hui remise en cause par le nouvel accord d’assistance militaire. De ce fait, nombreux sont ceux qui accusent l’administration Obama de mettre en péril la sécurité d’Israël, mais aussi sur le long terme son économie et sa politique étrangère[6]. Cependant, comme nous le verrons, les précédents accords d’assistance militaire n’étaient pas non plus entièrement bénéfiques pour l’État hébreu, remettant tout particulièrement en cause son indépendance stratégique[7].

Finalement, dans quelle mesure le nouveau mémorandum d’entente américano-israélien risque-t-il d’accentuer des effets pervers, à l’œuvre depuis déjà quelques décennies, pouvant fortement affaiblir l’État d’Israël ? Tout d’abord, à travers un retour historique sur l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, nous montrerons que cette politique a eu sur ce dernier des effets plutôt contrastés (I). Puis, analysant le nouvel accord d’assistance militaire conclu entre les deux pays, nous évaluerons ses conséquences potentiellement très négatives pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, mais aussi sur le long terme pour la sécurité, la politique étrangère et l’économie de l’État hébreu (II).  

 

Retour historique sur une assistance militaire américaine aux effets plutôt contrastés pour l’État d’Israël

            Afin de mieux appréhender les conséquences relatives au nouveau mémorandum d’entente américano-israélien, nous devons au préalable nous pencher sur l’histoire de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, de ses origines jusqu’à nos jours.

Origine, fonctionnement et évolution de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu : une relation unique au sein de l’histoire diplomatique américaine 

            Se rendant compte qu’Israël pourrait constituer un précieux allié contre l’expansion soviétique au Moyen-Orient et constatant la fin de l’alliance franco-israélienne, les États-Unis entament, à partir de la guerre des Six Jours (1967), un important rapprochement avec l’État hébreu[8]. Très rapidement, les deux pays constituent une réelle alliance stratégique et développent même une véritable relation d’amitié dans la mesure où l’opinion publique américaine soutient massivement le jeune État d’Israël[9]. Puis, soucieux d’assurer la sécurité de son allié israélien, surtout après la guerre du Kippour (1973), Washington s’engage dès 1974 à aider l’État hébreu dans son objectif de « Qualitative Military Edge » : la nécessité d’acquérir ou de produire des armes nettement supérieures à celles de ses voisins. Afin de remplir cet objectif, les États-Unis décident alors d’attribuer au gouvernement israélien une aide financière annuelle destinée au renforcement de ses capacités militaires[10]. Comment fonctionne alors cette aide financière à vocation militaire ?

            En fait, cette dernière s’incarne principalement dans le programme FMF (Foreign Military Financing), instrument à travers lequel Washington attribue annuellement à Israël, mais aussi à d’autres pays, une somme destinée à être dépensée dans l’acquisition de matériels militaires américains[11]. Une fois cette somme reçue, le gouvernement israélien se retrouve face à plusieurs possibilités afin de procéder à ses achats. Premièrement, les autorités israéliennes peuvent passer par le programme FMS (Foreign Military Sales) : il s’agit de contrats d’armement conclus indirectement à travers le gouvernement américain[12]. Deuxièmement, elles ont un accès privilégié à l’industrie d’armement américaine à travers le programme DCS (Direct Commercial Sales) : il s’agit cette fois-ci de contrats d’armement conclus directement auprès des entreprises[13]. A tous ces dispositifs, s’ajoutent les fonds attribués occasionnellement au gouvernement israélien pour certains projets d’armement conjoints ou non[14]. L’État hébreu est donc au cœur d’un système d’aide financière à vocation militaire institutionnalisé et stable à même de renforcer ses capacités militaires.

            Cependant, l’assistance militaire américaine en faveur d’Israël n’est pas restée figée depuis 1974 : elle a en fait connu de nombreuses évolutions. Tout d’abord, concernant la somme attribuée annuellement au gouvernement israélien, cette dernière n’a cessé d’augmenter, atteignant 3,1 milliards de dollars en 2016, soit 20% des dépenses militaires israéliennes[15]. Ensuite, à partir de 1985, la totalité de cette aide financière à vocation militaire prend la forme d’une subvention et non plus partiellement d’un prêt[16]. Enfin, évènement majeur, à partir de 1988, l’État hébreu devient le seul partenaire des États-Unis à bénéficier du programme OSP (Off-Shore Procurement), lui permettant de dépenser 26,3% de cette aide financière dans sa propre industrie d’armement[17]. En tout, les Israéliens ont alors reçu à travers l’assistance militaire américaine plus de 70,5 milliards de dollars et ont attiré à eux-seuls en 2016 plus de 53% de l’aide financière américaine à vocation militaire[18]. Finalement, l’État hébreu bénéficie clairement d’un statut spécial au sein de l’histoire diplomatique des États-Unis.

Une assistance militaire américaine aux effets contrastés pour l’État d’Israël : entre renforcement militaro-industriel et perte d’indépendance stratégique

Quel bilan peut-on tirer de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu ? Tout d’abord, nous pouvons affirmer que l’engagement financier des États-Unis a été jusqu’à nos jours très positif pour la sécurité de l’État d’Israël. En effet, utilisant l’aide financière de Washington afin de se fournir en armements « made in U.S. » de très haute qualité, les Israéliens ont pu équiper leur armée à moindres frais et respecter leur sacro-saint objectif de « Qualitative Military Edge »[19]. Sans le soutien financier des États-Unis, dans la mesure où il n’aurait pas pu supporter un niveau de dépenses militaires suffisant, l’État hébreu aurait certainement connu de très importantes difficultés à maintenir des capacités militaires nettement supérieures à celles de ses voisins[20]. De ce fait, l’assistance militaire américaine a réellement permis aux Israéliens de se renforcer militairement. Ensuite, cela leur a aussi permis de poursuivre le développement de leur propre industrie d’armement. En effet, réalisant des économies budgétaires grâce à l’aide financière américaine et pouvant investir localement une partie de cette dernière à travers le programme OSP, les autorités israéliennes ont pu injecter d’importantes sommes dans leur industrie de défense et de sécurité, conduisant cette dernière à réaliser des économies d’échelle et à développer des équipements très sophistiqués sur des marchés de niche[21]. Il faut aussi ajouter à cela les nombreux projets d’armement conjoints israélo-américains qui ont permis à l’industrie d’armement israélienne de recevoir des financements supplémentaires et des transferts de technologie[22]. Ainsi, l’assistance militaire américaine a considérablement contribué au développement du complexe militaro-industriel israélien, aujourd’hui de renommée mondiale.

Cependant, le soutien financier américain a aussi eu des conséquences très négatives pour Israël, remettant tout particulièrement en cause son objectif d’indépendance stratégique, fondé sur le développement d’une industrie d’armement locale capable de subvenir à tous les besoins de Tsahal[23]. Pourquoi cela ? Premièrement, perfusé gratuitement en armements pendant de nombreuses années, le gouvernement israélien ne peut plus réellement se passer de l’aide financière américaine afin d’équiper Tsahal, sous peine de faire exploser son budget militaire[24]. Deuxièmement, en réduisant considérablement le nombre de ses commandes locales au profit de l’industrie d’armement américaine, le gouvernement israélien a en fait poussé sa propre industrie militaire à se spécialiser dans quelques secteurs de pointe et à délaisser la production de systèmes d’armes complets, le rendant finalement dépendant des États-Unis afin de s’équiper en armements stratégiques, tels que les avions de combat[25]. En réalité, grand habitué de la diplomatie des armes, Washington a tout mis en œuvre afin que l’État hébreu développe une relation de dépendance à son égard, dans le but de mieux contrôler sa politique, à la fois intérieure et extérieure[26]. Finalement, cette dépendance aux décisions américaines remet véritablement en cause l’indépendance stratégique d’Israël et le rend de surcroît vulnérable à un potentiel revirement diplomatique de la part des États-Unis. Au regard de tous ces éléments, nous pouvons dès lors nous questionner sur les futures conséquences du nouvel accord d’assistance militaire.

 

Un nouvel accord d’assistance militaire aux conséquences de long terme potentiellement désastreuses pour l’État d’Israël

            Montrant tout d’abord que ce nouveau mémorandum d’entente constitue un coup dur pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, nous verrons ensuite que cela peut avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie d’Israël.

Une somme inédite masquant pourtant un avenir fortement assombri pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité

            Comme nous l’avons vu précédemment, dès la signature du nouvel accord d’assistance militaire entre Israël et les États-Unis, tous les yeux étaient rivés sur le montant inédit promis au gouvernement israélien pour la période 2018-2028 : 38 milliards de dollars. Ainsi, avec une augmentation de 8 milliards de dollars par rapport au précédent mémorandum d’entente conclu par l’administration Bush en 2007, le Premier ministre Benyamin Netanyahou peut véritablement être satisfait[27]. En effet, le ministère de la défense peut désormais programmer sa politique sur le long terme, tout en sachant qu’il aura à sa disposition, bien que dans une période de fortes restrictions budgétaires, des moyens financiers accrus afin de relever les défis à venir[28]. Pourtant, de nombreuses voix se sont élevées afin de dénoncer ce nouvel accord d’assistance militaire, l’accusant de mettre en danger l’industrie israélienne de défense et de sécurité : qu’en est-il ?

            Au sein du nouveau mémorandum d’entente, deux éléments risquent de mettre à mal l’industrie d’armement israélienne. Premièrement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, il est probable que le ministère de la défense se détourne un peu plus de l’industrie militaire locale, préférant plutôt passer commande aux États-Unis[29]. Deuxièmement, dans la mesure où le programme OSP est amené à disparaître progressivement au cours des dix prochaines années, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est certaine de se retrouver confrontée prochainement à une réduction drastique de ses financements[30]. Pour ces deux raisons, une crise au sein du secteur israélien de l’armement semble inévitable. Le complexe militaro-industriel israélien pourrait-il néanmoins s’en relever ? 

            Les plus grandes entreprises parviendront certainement à s’adapter mais cela risque de ne pas être le cas pour la myriade d’entreprises de plus petite taille[31]. Tout d’abord, concernant les plus grandes entreprises, plusieurs éléments sont en leur faveur. En effet, leurs revenus reposant principalement sur l’exportation, une réduction des commandes locales pourrait être finalement assez bien surmontée. De plus, de telles entreprises pourraient ouvrir des filiales aux États-Unis ou bien faire de la sous-traitance pour les entreprises américaines. En revanche, concernant les petites et moyennes entreprises, dépendant grandement du marché local et n’ayant pas les capacités nécessaires à la création de filiales, environ 50% d’entre elles pourraient disparaître. Cependant, le programme OSP prenant fin progressivement, le gouvernement israélien et le secteur de l’armement ont une chance de s’organiser afin d’amortir le choc. Mais dans tous les cas, le complexe militaro-industriel israélien est amené à profondément changer de visage.

Des conséquences potentiellement graves sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu

             Au-delà du secteur de l’armement, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu. Pourquoi cela ? Commençons tout d’abord par la dimension sécuritaire. Premièrement, un complexe militaro-industriel fortement réduit signifierait pour Israël un affaiblissement quasi-irréversible de sa base industrielle et technologique de défense et donc de sa capacité à produire une partie de ses besoins militaires. Deuxièmement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, l’État hébreu semble irrémédiablement destiné à ne se reposer principalement que sur un seul fournisseur d’armements. Développant ainsi une dépendance accrue envers l’industrie d’armement américaine, les Israéliens perdraient ce qu’il leur reste d’indépendance stratégique et pourraient à tout moment se retrouver victimes d’un revirement diplomatique de la part de Washington, ce qui aurait bien entendu des conséquences sécuritaires dramatiques.

            Ensuite, concernant la dimension diplomatique, un fort affaiblissement de l’industrie de défense et de sécurité pourrait remettre en cause toute la politique étrangère israélienne. Cette dernière reposant en effet essentiellement sur la diplomatie des armes, une perte de vitesse de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement faire perdre à l’État hébreu certains de ses principaux partenaires internationaux[32]. De plus, dans la mesure où Israël semble destiné à développer une dépendance accrue envers Washington, ce dernier pourra accentuer son contrôle sur la diplomatie des armes israélienne, cherchant par exemple à mettre fin aux relations israélo-chinoises en matière d’armement[33]. Finalement, le nouvel accord d’assistance représente un véritable danger pour la politique étrangère israélienne.

            Enfin, concernant la dimension économique, dans la mesure où le secteur de l’armement se trouve être un moteur essentiel de l’économie israélienne, cette dernière pourrait durablement souffrir d’une crise au sein de l’industrie de défense et de sécurité. En effet, le secteur de l’armement représente à lui seul une part importante de l’économie israélienne : 12,1% des exportations, 32% de la production industrielle, 4,3% du PIB et enfin 50 000 travailleurs[34]. Cependant, l’importance du secteur de l’armement ne se limite pas seulement à son poids économique. En fait, porteur d’externalités positives pour de nombreux secteurs économiques de nature civile, notamment celui des hautes technologies, il se trouve plus ou moins directement à l’origine de 60% du PIB israélien[35]. Ainsi, en portant atteinte à l’industrie israélienne de défense et de sécurité, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait irréversiblement remettre en cause le modèle économique de l’État hébreu.

 

Considérer l’assistance militaire américaine comme une politique totalement innocente, bénéficiant considérablement à la sécurité et au bien-être de l’État hébreu, n’est pas une position réaliste. En fait, véritable diplomatie des armes, l’assistance militaire américaine est avant tout destinée à accroître le contrôle de Washington sur les agissements de son allié israélien. Cependant, dans la mesure où ce dernier tirait tout de même fortement bénéfice de l’aide financière américaine, une certaine perte d’indépendance stratégique restait clairement acceptable. Néanmoins, nous pouvons aujourd’hui penser que cet équilibre a été remis en cause par le nouveau mémorandum d’entente, accentuant ainsi les effets pervers déjà présents au sein des précédents accords. Finalement, nous pouvons raisonnablement affirmer que le nouvel accord d’assistance militaire représente un véritable danger sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État d’Israël. Toutefois, compte tenu de l’élection de Donald Trump, la stricte application de ce nouveau mémorandum d’entente reste incertaine[36].

Benjamin Bignon, étudiant en Master 2 en 2016-2017

 

[1] « Statement by the President on the Memorandum of Understanding Reached with Israel », The White House, 14 septembre 2016, https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2016/09/14/statement-president-memorandum-understanding-reached-israel (accès le 28/11/2016).

[2] Entretien de Tristan Hurel avec Frédéric Encel, « Quel avenir pour les relations israélo-américaines ? », Diplomatie, n°75, Juillet-Août 2015, pp.74-76.

[3] Bernard Avishai, « A Significant Deal between the U.S. and Israel », The New Yorker, 23 septembre 2016, http://www.newyorker.com/news/news-desk/a-significant-deal-between-the-u-s-and-israel (accès le 28/11/2016).

[4] Sam Sokol, « How Will Israeli Defense Firms Fare Under the New $38 Billion US Arms Deal ? », The Algemeiner, 5 octobre 2016, https://www.algemeiner.com/2016/10/05/how-will-israeli-defense-firms-fare-under-the-new-38-billion-us-arms-deal/ (accès le 28/11/2016).

[5] Jeremy M. Sharp, « U.S. Foreign Aid to Israel », Congressional Research Service, 2015, p.10.

[6] Julian Pecquet, « US aid to Israel takes a partisan turn », Al-Monitor, 20 septembre 2016, http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/09/us-aid-israel-partisan-turn.html (accès le 28/11/2016).

[7] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire de l’armée israélienne, Perrin, 2008, pp.354-355.

[8] Frédéric Encel et François Thual, Géopolitique d’Israël, Seuil, 2011, p.141.

[9] Ibid. pp.143-145.

[10] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.5-8.

[11] Curt Tarnoff et Larry Nowels, « Foreign Aid : An Introductory Overview of U.S. Programs and Policy », Congressional Research Service, 2005, pp.12-13.

[12] Harvey G. Sherzer, Michael T. Janik et Allen B. Green, « Foreign Military Sales : a guide to the United States bureaucracy », The Journal of International Law and Economics, vol. 13, 1979, pp.560-563.

[13] « FMS vs. DCS », LMDefense, http://lmdefense.com/foreign-military-sales/fms-vs-dcs/ (accès le 28/11/2016).

[14] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.11-18.

[15] Ibid. p.9 et pp.33-35.

[16] Ibid. pp.33-35.

[17] Ibid. pp.10-11.

[18] Ibid. p.9 et p.33.

[19] Frida Berrigan, « Made in the U.SA. : American Military Aid to Israel », Journal of Palestine Studies, vol.38, n°3, 2009, p.9.

[20] Ceci est particulièrement vrai au milieu des années 1970 dans la mesure où l’État hébreu connaît une grave crise économique et voit ses dépenses militaires passer de 22 à 30% du PIB : représentant 50% de son budget militaire, l’aide financière américaine a donc véritablement été essentielle pour la poursuite de l’objectif de « Qualitative Military Edge », cf. Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., p.354.

[21] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.10-11.

[22] Ibid. pp.12-18.

[23] Ce choix des dirigeants israéliens de développer une industrie d’armement locale forte afin d’acquérir une véritable indépendance stratégique fait suite à la déception causée par la fin de l’alliance franco-israélienne et par l’embargo français sur les armes de 1967, cf. Timothy D. Hoyt, Military Industry and Regional Defense Policy : India, Iraq and Israel, Routeledge, 2006, p.135.

[24] Sharon Sadeh, « Israel’s Beleaguered Defense Industry », Middle East Review of International Affairs Journal, vol.5, n°1, 2001, p.69.

[25] Ibid. pp.70-71.

[26] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., pp.354-355.

[27] Jeremy M. Sharp, op.cit., p.8.

[28] Le budget militaire israélien connaît en effet d’importantes restrictions depuis 2014, cf. « Israel defence & security report », Business Monitor International, rapport n°1, 2015, pp.13-15.

[29] Plus l’aide financière américaine est importante, plus le ministère de la défense israélien se détourne de l’industrie d’armement locale. Pour une description de ce phénomène, cf. Yoad Shefi et Asher Tishler, « The effects of the World defense industry and US military aid to Israel on the israeli defense industry : a differentiated products model », Defence and Peace Economics, vol.16, n°6, 2005, pp.427-448.

[30] Avec la fin du programme OSP, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est amenée à perdre plus de 815 millions de dollars par an, cf. Zvi Zrahiya, « For Better or for Worse, the U.S.-Israel Military Aid Deal Was Netanyahu’s Baby », Haaretz, 20 septembre 2016, http://www.haaretz.com/israel-news/business/1.742772 (accès le 02/12/2016).

[31] Pour ce paragraphe, cf. Sam Sokol, op.cit.

[32] Par exemple, les relations israélo-azéries reposant essentiellement sur l’exportation d’armements par Israël, un affaiblissement de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement remettre en cause l’intérêt de l’Azerbaïdjan pour une telle alliance. Pour une analyse de la diplomatie des armes israélienne, cf. Aaron S. Klieman, « Israel’s Global Reach : Arms Sales as Diplomacy », Pergamon/Brassey’s, 1985.

[33] Plusieurs scandales aux États-Unis ont entouré la diplomatie des armes israélienne en direction de la Chine à partir de la fin de la Guerre froide : Washington décida alors de faire pression sur Israël afin de mettre un terme à ses relations avec la Chine en matière d’armement, cf. P.R. Kumaraswamy, « The Sino-Israeli Marriage : Washington, the Third ‘Other’ », China Report, vol.42, n°4, 2006, pp.393-403.

[34] Jacques Bendelac, « du dirigisme militaro-industriel au libéralisme civil : l’économie israélienne dans tous ses états », Politique étrangère, Printemps 2013, p.42 et Sarah Perez, Iran-Israël : une guerre technologique. Les coulisses d’un conflit invisible, Éditions François Bourin, 2015, p.78.

[35] Sarah Perez, op.cit., pp.79-82 et Frédéric Encel et François Thual, op.cit., p.109.

[36] Alors candidat à la présidentielle américaine, Donald Trump a en effet tenu des propos ambigus concernant ce nouveau mémorandum d’entente, laissant entendre une possible remise en cause de certaines clauses, cf. Jacob Kornbluh, « Trump’s Israel Advisers Issue Position Paper on Israel, Middle East Conflict », Haaretz, 2 novembre 2016, http://www.haaretz.com/world-news/u-s-election-2016/1.750692 (accès le 03/12/2016).

LA DETERRITORIALISATION DES MENACES BOUSCULE-T-ELLES AGENCES DE RENSEIGNEMENT ?

8 Jan

Au cours des dernières décennies, la globalisation s’est imposée comme un changement majeur des sociétés humaines. Ce concept « privilégie l’espace des relations et échanges en dehors de toute référence aux frontières nationales : la globalisation peut a priori se lire comme un processus de déterritorialisation[1]. » Notion initialement développée par les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari pour désigner le processus par lequel un concept ou un objet est privé de ou échappe à son sens originel[2], on choisira de la définir comme le processus par lequel un objet, un individu, un groupe ou une menace s’affranchissent des barrières traditionnelles que représentaient les Etats, pour évoluer plutôt dans des espaces globaux, transnationaux ou virtuels.  

Un certain nombre de menaces se sont développées en parallèle au mouvement de globalisation, utilisant à leur avantage l’interdépendance croissante des sociétés, le développement d’internet et la fluidité des échanges de biens et de personnes. Paradoxalement, certains mouvements terroristes s’opposant au phénomène de mondialisation ont eux-mêmes bénéficié de celui-ci.  Al Qaeda par exemple apparait comme « le symptôme d’une maladie dont il prétend être le remède », en utilisant des outils modernes (Internet et les réseaux sociaux) pour promouvoir son idéologie[3]. La déterritorialisation modifie les menaces qui pèsent sur les sociétés occidentales et représente en ce sens un changement majeur pour les agences de renseignement.

Face à l’ampleur du phénomène, on peut se demander si la déterritorialisation des menaces bouscule les agences de renseignement ? En d’autres termes, leur fait-elle perdre pied ? Occasionne-t-elle un renversement brutal de celles-ci ?

Définissons un cadre plus précis à notre étude. Afin d’étudier l’impact de la déterritorialisation des menaces sur les agences, on se concentrera sur le cas particulier du cyberespace et des menaces qui lui sont liées. Son développement croissant dans des sociétés toujours plus connectées aux réseaux informatiques permet en effet à des acteurs hétérogènes de poursuivre des objectifs variés, mettant en danger la sécurité nationale. Le cyberespace représente une bonne illustration du phénomène de déterritorialisation en ce que l’espace virtuel semble, à première vue, ne pas répondre à une logique territoriale. C’est donc à travers le prisme du cyberespace qu’on étudiera l’impact de la déterritorialisation des menaces sur les agences de renseignement. Deux aspects essentiels seront évoqués : d’une part l’existence de cybermenaces, d’autre part la présence de certains acteurs dans le cyberespace, ces derniers l’utilisant comme un moyen de communication pour promouvoir leurs intérêts.

L’importance du cyberespace est allée croissante dans nos sociétés et en conséquent les agences de renseignement ont été directement confrontées aux menaces qui lui sont liées (I). En réaction, les services tentent de s’adapter, développant de nouvelles structures et de nouvelles activités pour faire face aux menaces déterritorialisées (II). Néanmoins le cyberespace représente sous certains aspects un défi majeur pour les agences et risque de bousculer celles-ci (III).

 

Le développement du cyberespace s’est, en effet, accompagné de l’apparition de cybermenaces(A), tandis que de nombreux acteurs l’utilisent comme un moyen de communication  (B). L’importance de ce nouvel espace est aujourd’hui bien reconnue par les agences qui considèrent désormais la cinquième dimension comme un enjeu majeur de la sécurité des nations (C).

            De nos jours, dans un monde interconnecté, les systèmes d’informations jouent un rôle fondamental, ils sont « les véritables centres nerveux de nos sociétés, sans lesquels elles ne pourraient plus fonctionner »[4].  Définissons-les comme un ensemble de ressources permettant de recevoir, traiter et diffuser de l’information. S’ils peuvent représenter des cibles, d’autres menaces peuvent concerner les systèmes de gestion du trafic aérien, les systèmes de réponse urgente, les marchés financiers ou encore les réseaux électriques[5]. Ces enjeux ont pour point commun d’être informatisés et accessibles par le réseau Internet, les attaques les visant pouvant provenir de n’importe où dans le monde.  De plus, l’établissement d’une typologie des ‘agents de la menace’ par l’OTAN montre bien la multiplicité des acteurs : Etats, groupes terroristes, groupes mafieux, pirates informatiques ou encore multinationales[6]. En parallèle à cette hétérogénéité des acteurs, on peut distinguer quatre types de confrontation dans la dimension virtuelle. La cybercriminalité  a pour but d’extraire de l’argent des institutions sans chercher à perturber les réseaux informatiques[7]. Le cyberterrorisme quand à lui se définit comme « une attaque préméditée et politiquement motivée contre l’information, les systèmes informatiques et les données de cibles non combattantes ou combattantes par des groupes subnationaux ou des agents clandestins »[8].  Le cyberespionnage  consiste en l’obtention illégale d’information à partir d’internet, des réseaux sociaux et des systèmes d’informations.  Enfin, les craintes concernant la cyberguerre restent élevées, même si celle-ci ne serait sans doute qu’un aspect d’un conflit interétatique utilisant également une attaque militaire conventionnelle[9].                                En pratique les attaques contre les infrastructures informatiques n’ont cessé de croître au cours des dernières années. Stuxnet par exemple est un virus construit pour attaquer  les infrastructures nucléaires qui a principalement touché l’Iran.  Cette attaque informatique a eu des conséquences bien concrètes, retardant de plusieurs mois ou années le développement du programme militaire iranien[10]. D’autres exemples de confrontation dans le cyberespace vont du piratage des drones américains par des insurgés irakiens en décembre 2009 à la pénétration en mars 2011 des systèmes français par des hackers recherchant des informations sensibles sur le G20[11] . Le Department of Homeland Security (DHS) américain soulignait quant à lui l’existence de plus de 80 000 attaques contre des systèmes informatiques américains en 2007.

            De plus, certains acteurs ont vu dans l’avènement du cyberespace un moyen utile de promouvoir leurs intérêts. Mentionnons l’utilisation par les réseaux terroristes du cyberespace et plus particulièrement des réseaux sociaux pour répandre leur idéologie et recruter de nouveaux adeptes. Ainsi, « Dabiq » est le magazine de Daech, légitimant ses actions terroristes et contribuant à la propagande. Le cyberespace joue ici un rôle important puisqu’il donne aux réseaux terroristes une audience bien plus grande que s’ils devaient publier leur journal sur format papier.                          Le cyberespace représente aussi un moyen facile pour des individus attirés par un groupe terroriste de se renseigner, d’échanger et d’obtenir davantage d’informations avant de passer à l’action. Le phénomène des lone wolves, individus solitaires, désocialisés et en perte de repères, est largement favorisé par Internet. La radicalisation des futurs terroristes peut commencer sur internet, où ils peuvent virtuellement côtoyer des terroristes plus aguerris.                                                                                                                                       

Les Etats ont pris la mesure du phénomène de déterritorialisation des menaces dans l’espace virtuel. Ils ont ainsi accordé une importance croissante à cet enjeu de sécurité nationale.   En France, le livre blanc de la Défense de 2013 mentionne bien les menaces déterritorialisées : « Le terrorisme, la cybermenace, le crime organisé, la dissémination des armes conventionnelles, la prolifération des armes de destruction massives […] peuvent affecter gravement la sécurité de la Nation[12]. » Cela fait écho aux points déjà développés dans le livre blanc de 2008. Ainsi, concernant le cyberespace : « Dans les quinze ans à venir, la multiplication des tentatives d’attaques menées par des acteurs non étatiques, pirates informatiques, activistes ou organisations criminelles, est une certitude. Certaines d’entre elles pourront être de grande ampleur[13]. » Déjà, en 1994, le livre blanc mentionnait l’existence d’une telle menace : « Des menaces pèsent ainsi sur nos systèmes informatiques (intrusion) comme sur nos installations de production d’énergie ou l’ensemble des réseaux de communication ». De même, le DNI James Clapper mentionne la menace déterritorialisée du cyber espace comme la menace principale pesant sur les Etats-Unis, avant le terrorisme[14].  Ces exemples montrent bien que les puissances publiques ont pris conscience de l’importance des cybermenaces.

 

Le développement rapide de l’espace virtuel a permis le développement de nouveaux dangers, menaçant la sécurité nationale et provenant d’acteurs diverses, difficilement identifiables, aux motivations différentes. Ces risques apparaissent aujourd’hui bien identifiés par les services de renseignement et en réaction, ceux-ci  sont amenés à renouveler et à réinventer leurs pratiques afin de s’adapter à ces nouvelles menaces.   Ils ont développé de nouvelles pratiques et capacités (A) et ont adapté leur organisation (B) tout en cherchant à poser les bases d’une coopération interservices dans ce domaine (C).

Leurs adversaires devenant difficilement localisables, les agences cherchent d’abord à construire des capacités en termes de cyberdéfense afin de pouvoir résister aux attaques extérieures, à l’espionnage, mais aussi pour mener des missions plus offensives. Le budget et le personnel alloués aux opérations de cyberdéfense illustrent cette tendance. Aux Royaume-Uni, environ 700 agents s’occupent de ce domaine et « malgré le contexte budgétaire, le Premier ministre David Cameron a annoncé en 2010 un effort supplémentaire de 650 millions de livres (750 millions d’euros) sur les quatre prochaines années[15]. » Quant aux Etats-Unis,  « de 2010 à 2015 elles devraient consacrer 50 milliards de dollars à la cyber défense et plusieurs dizaines de milliers d’agents travaillent sur ce sujet [16]. » Formation et prévention deviennent aussi des aspects clés de ce nouveau rôle des services, et cela les amène à se rapprocher du secteur privé, susceptible d’être attaqué. La question de la cybersécurité apparait donc comme l’affaire de tous, les agences de renseignement jouant un rôle essentiel de sensibilisation de la population civile, des organismes publics et du secteur privé pour leur permettre de se protéger au mieux.                                                                                                     De plus, afin de lutter contre la présence des réseaux terroristes sur internet et sur les réseaux sociaux, les services  ont cherché à accroitre leur capacité de détection des individus sur le réseau, se livrant à une surveillance bien plus intrusive des individus dans le cyberespace. Dans un monde globalisé, les liens visités par les internautes, les contacts ajoutés et les commentaires postés sur les réseaux sociaux représentent des indices importants permettant de reconstituer le profil des individus et leurs intentions. Le programme PRISM est à cet égard emblématique. Si le cyberespionnage n’est pas une pratique surprenante, c’est l’ampleur du contrôle et la quantité des données collectées qui sort de l’ordinaire.

Les agences de renseignement ont également développé de nouvelles structures pour s’adapter au cyberespace. En France, l’Agence Nationale de Sécurité des Systèmes d’Informations (ANSSI) a été créée en 2008 avec pour mission de développer des capacités de protection, de prévention et de réaction face aux attaques informatiques. Ses missions incluent la détection et la réaction face à une attaque informatique, la prévention de la menace, le conseil et soutien aux administrations et operateurs d’importance vitale ainsi que l’information régulière du public sur ces menaces[17]. Si la cyberdéfense est l’apanage de l’ANSSI, les missions offensives sont du ressort de la DGSE. Au Royaume-Uni, le Center for the Protection of National Infrastructure (CPNI) surveille les infrastructures essentielles du pays, tandis que la protection de l’informatique gouvernementale contre les cyberattaques est confiée au Communications and Electronic Security Group (CESG). Enfin, le Government Communications Headquarter (GCHQ) est chargé depuis 1946 des activités de renseignement électronique. Depuis 2010, deux pôles existent: le Cyber Security Operations Center (CSOC) dédié à la surveillance du trafic internet et l’Office for Cyber Security, harmonisant les politiques gouvernementales en matière de cybersécurité. Au niveau national, ces différentes organisations coopèrent afin de répondre au mieux aux menaces déterritorialisées, et ce d’autant plus que la distinction entre renseignement intérieur et extérieur s’efface. Il n’existe donc pas un cloisonnement très stricte et les agences nationales échangent en permanence afin d’être plus efficaces.

Enfin, dans ce contexte de déterritorialisation des menaces, les agences ont renforcé leurs partenariats avec leurs homologues étrangers. Cette coopération s’est fortement développée après les attentats du 11 Septembre dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, les services ayant des intérêts convergents. Dans le cadre de PRISM par exemple, la NSA a fortement coopéré avec les services anglais (GCHQ)[18]. D’autres initiatives ont vu le jour au niveau de la coopération multilatérale. Ainsi l’agence européenne chargée de la sécurité des réseaux et de l’information (ENISA) cherche à faciliter l’échange de meilleures pratiques, et à faciliter le contact entre les institutions (nationales, européennes) et les entreprises. Elle supporte les institutions de l’UE mais également Europol et le European Cybercrime center (EC3)[19].  Enfin, face à la montée de la cybercriminalité, Interpol, organisation de lutte contre la criminalité regroupant 188 Etat membres, s’est dotée en 2008 d’une unité informatique légale. Le développement de cette coopération, bilatérale, régionale ou internationale permet le partage de bonnes pratiques et la mise en commun des expériences des différents Etats membres.

           

Les agences cherchent à développer leurs capacités pour faire face aux menaces liées au cyberespace, se réorganisent et mettent en place une amorce de coopération internationale afin d’assurer une plus grande efficacité. On serait donc tenté d’affirmer qu’elles ne sont pas bousculées par la déterritorialisation des menaces et qu’elles s’adaptent sans heurts à ces évolutions. Plusieurs faits viennent cependant remettre en cause cette vision optimiste : l’absence de contrôle des agences dans le cyberespace (A), l’absence de règles et de conventions entre elles (B) ainsi que la vitesse avec laquelle les menaces virtuelles évoluent (C).

            Tout d’abord, la présence croissante des services dans le cyberespace et leur contrôle croissant des  activités des internautes se sont déroulés plus rapidement que le développement des structures de contrôle leur donnant un cadre dans lequel agir. Dans un espace déterritorialisé et virtuel, où la distinction classique entre territoire intérieur et espace extérieur s’efface, quelles peuvent être les contrôles sur les activités des agences ? Cette question est fondamentale, pourtant les changements des pratiques des agences ont largement précédé la mise en place de structures de contrôle adaptées. En France par exemple, le contrôle parlementaire sur les agences de renseignement est de manière générale embryonnaire si on le compare aux autres pays occidentaux. Le contrôle des activités des agences françaises dans le cyberespace est également très faible. Cette faille dans le système de contrôle des services pose un problème de légitimité pour celles-ci, de nombreuses voix se font entendre et critiquent le manque de transparence de leurs actions. La disparition progressive de la distinction entre surveillance intérieure et extérieure pose aussi problème en ce que les agences sont amenées à surveiller davantage les citoyens nationaux, faisant craindre à l’opinion publique le développement d’un contrôle total des faits et gestes de tous les individus.  Les réactions face au dévoilement du programme PRISM sont à cet égard emblématiques.

Malgré des tentatives de coopération internationale face au terrorisme ou aux réseaux criminels, l’un des principaux problèmes pour les agences est l’absence de doctrine claire et de règles établies dans ce domaine. Pour M. Lowenthal, « un problème majeur du cyberspace est sa nouveauté relative et la nature toute récente de la politique et de la doctrine liée au cyber conflit[20].» Ainsi, « l’usage croissant des capacités dans le cyberspace pour atteindre des objectifs stratégiques dépasse également le développement de normes de comportement partagées, accroissant les chances pour des erreurs de calculs et de compréhension qui pourraient mener à une escalade incontrôlée[21].» D’autres questions se posent-également et doivent-être définies par les pouvoirs politiques et les agences de renseignement : comment réagir face à une attaque ? Quelle réaction mettre en place ? La codification des pratiques dans le cyberespace n’en est qu’à ses débuts, mais elle est essentielle et les agences doivent rapidement parvenir à définir un cadre pour leurs activités dans la cinquième dimension. Sans remettre en cause l’existence de pratiques comme le cyberespionnage, l’accent devrait donc être mis sur « le genre de cadre international  de compréhension qu’on devrait développer afin de limiter ces activités pour que l’espionnage n’atteigne pas des niveaux intolérables[22]

Enfin, le rythme des changements dans le domaine virtuel apparaît bien plus rapide que la capacité des agences à s’adapter, à modifier leurs organisations et à développer de nouvelles capacités. Pour le DNI James Clapper, « le monde met en œuvre les technologies numériques plus rapidement que notre capacité à comprendre les conséquences sécuritaires et à atténuer les éventuels risques »[23].  Les menaces se complexifient rapidement, et il devient par exemple de plus en plus difficile pour les agences d’identifier et d’attribuer les intrusions que subissent les systèmes informatiques des Etats ou des grandes entreprises. De plus, de nouveaux outils apparaissent à un rythme rapide, modifiant les menaces qui pèsent sur les sociétés. Actuellement le cloud computing révolutionne les systèmes d’informations et les comportements des individus sur internet. Cette technique consiste à accéder à des données disponibles sur un serveur distant, géré par une tierce partie. Or ce nouveau phénomène présente un certain nombre de risques concernant la sécurité des données. Les agences sont alors contraintes de continuer à s’adapter à un environnement qui évolue plus vite qu’elles ne le peuvent. Stay ahead of the curve, ou l’idée de rester à l’avant-garde des évolutions sociétales et ne pas subir celles-ci, apparait donc de plus en plus difficile face aux menaces déterritorialisées s’exprimant dans le cyberespace.

            Il convient donc de nuancer une vision trop optimiste selon laquelle les agences de renseignement s’adapteraient sans heurts à la déterritorialisation des menaces. Celle-ci leur des problèmes, concernant principalement l’absence de structures de contrôle  bien établies pour les actions des services dans le cyberespace ou l’absence de normes partagées. Mais surtout, la vitesse avec laquelle les menaces évoluent dans le cyberespace semble aller plus vite que la capacité des agences à s’adapter à celles-ci.

           

Les agences sont-elles bousculées par la déterritorialisation des menaces ? L’exemple des menaces liées au cyberespace montre que si les menaces déterritorialisées se sont bien imposées aux agences de renseignement, celles-ci ont réagi en mettant en place de nouvelles structures et activités pour leur faire face.  Mais l’absence de règles bien établies de ce domaine assez récent et la vitesse avec laquelle les menaces déterritorialisées évoluent les prennent de cours. Il apparait donc essentiel que les agences de renseignement réussissent rapidement à se reformer, tant dans la mise en place de structures de contrôle adaptées que dans la création de normes de comportements partagées, afin de ne pas totalement perdre pied face à ces menaces déterritorialisées. Si elles n’ont pas encore perdu pied, la déterritorialisation des menaces met néanmoins les services sous une pression importante pour qu’ils accélèrent le rythme de leur évolution et de leur adaptation.                                                            On aurait néanmoins tort de sous-estimer la capacité d’adaptation des agences dont les activités apparaissent aujourd’hui plus indispensables que jamais. Une solution pourrait venir de la reterritorialisation du cyberespace. On peut en effet constater la volonté de certains Etats d’accroitre leur contrôle sur cette dimension virtuelle. « Un modèle de management étatique aurait pour conséquence des régulations internationales sur le contenu en ligne […] et des opportunités croissantes pour les opérations de surveillances et de renseignement  d’Internet ».[24] La remise en cause de la gouvernance actuelle d’Internet et la volonté de reformer celle-ci aura une importance majeure pour les cybermenaces et pourrais faciliter le travail des agences de renseignement. 

 

      N.Z., étudiant du Master 2 en 2016-2017

 

[1] Cynthia Ghorra-Gobin, Dictionnaire des mondialisations, A. Colin, Paris, 2006, page 12

[2] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénieAnti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972, et Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980 cité in “Déterritorialisation” [en ligne] [ page consultée le 02/11/2016]

[3] John Gray, 2003 cité in Richard J. Aldrich (2009) “Global Intelligence Co-operation versus

Accountability: New Facets to an Old Problem”, Intelligence and National Security, 24:1, 26-56, [en ligne] [page consultée le 02/11/2016]

[4] Jean-Marie Bockel, « La cyberdéfense : un enjeu mondial, une priorité nationale », Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées n° 681 (2011-2012) – 18 juillet 2012 [ en ligne ] [ page consultee le 15 octobre 2016 ].

[5] E. Rosenbach et A. Peritz. « Cyber Security and the Intelligence Community. » Memorandum, « Confrontation or Collaboration? Congress and the Intelligence Community, » Belfer Center for Science and International Affairs, Harvard Kennedy School, July 2009 [en ligne] [page consultée le 24/11/2016]

[6] Stella Marie (pseudonyme), « La menace déterritorialisée et désétatisée : le cyberconflit », Revue internationale et stratégique, n°49, 2003/1 [en ligne] [page consultée le 05/11/2016]

[7] James A.Lewis, «Rethinking Cybersecurity – A Comprehensive Approach» – CSIS – septembre 2011 [en ligne] [page consultée le 30/10/2016]

[8] Stella Marie (pseudonyme), « La menace déterritorialisée et désétatisée : le cyberconflit », Revue internationale et stratégique, n°49, 2003/1 [en ligne] [page consultée le 05/11/2016]

[9] James A.Lewis, «Rethinking Cybersecurity – A Comprehensive Approach» – CSIS – septembre 2011 [en ligne] [page consultée le 30/10/2016]

[10] Mark M. Lowenthal, Intelligence: From Secrets to Policy, SAGE Publications, 2011-10-11.

[11] CSIS, Significant cyber incidents since 2006 [en ligne] [page consultée le 12/11/2016]

[12] Ministère de la Défense, Livre Blanc de la Défense 2013, page 10 [en ligne] [page consultée le 24/10/2016]

[13] Ministère de la Défense, Livre blanc de la Défense 2008, page 53 [en ligne] [page consultée le 24/10/2016]

[14] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

[15] Jean-Marie Bockel, « La cyberdéfense : un enjeu mondial, une priorité nationale », Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées n° 681 (2011-2012) – 18 juillet 2012 [ en ligne ] [ page consultée le 15 octobre 2016 ].

[16] Ibid.

[17] ANSSI, « Missions » [en ligne] [page consultée le 12/11/2016]

[18] « Comprendre le programme PRISM », Le Monde, 11/06/2013 [en ligne] [ page consultée le 24/10/2016]

[19] ENISA, “Cybersecurity Cooperation, defending the digital frontline” [en ligne] [page consultée le 02/11/2016]

[20] , Mark M. Lowenthal, Intelligence: From Secrets to Policy, SAGE Publications, 2010-2011.

[21] Ibid.

[22] James Lewis, “Conflict and Negotiation in Cyberspace”, February 2013 [en ligne] [page consultée le 23/10/2016]

[23] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

[24] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

DES PRÉMICES DE L’USAGE MILITAIRE DE L’ESPACE AUX SEVICES DE LA SPATIODEPENDANCE

22 Déc

« L’ exploration de l’Espace va aller de l’avant , que nous nous y associons ou non, et elle est l’une des plus grandes aventures de tous les temps , et aucune nation qui a pour ambition de devenir le leader des autres nations ne peut envisager de rester à la traine dans la conquête spatiale. »[1] telles furent les paroles du 35ème Président des États-Unis d’Amérique John Fitzgerald KENNEDY au début des années 1960. Agissant comme un appel à la conquête de cette zone de confins, les ambitions américaines, amplifiées par le sentiment de menace croissant après le lancement du satellite soviétique Sputnik le 4 octobre 1957, furent ainsi à l’origine du passage de la fiction à la réalité de la militarisation de l’Espace.

Vide sidéral constellé d’une myriade d’étoiles et de planètes enchevêtrées en galaxies infinies, futur théâtre d’opérations aux limites insoupçonnées suscitant tant de rêves et de fantasmes, l’Espace disposait dès lors de l’ensemble des atouts pour répondre aux besoins de conquête de l’Homme, à cette « pulsion atavique »[2] héritée de ses prédécesseurs qui avaient tous cédé au fil des siècles à l’appel de la zone de combat. En passant du champ de bataille terrestre de l’Antiquité au théâtre d’opérations aériennes au XXème siècle avec l’usage des premiers Vickers F.B.5[3] et R.E.7[4] britanniques de la Première Guerre Mondiale (1914 – 1918) puis des F-86[5] américains et MIG-15[6] soviétiques pendant la Guerre de Corée (1950 – 1953), le stratège militaire a donc progressivement intégré les cieux puis les astres à sa doctrine en adoptant la conception du pionnier de l’aviation Clément ADER : « qui sera le maître du ciel sera le maître du monde ».

Décidées à porter leur logique guerrière au-delà des trois éléments initiaux du combat, Terre, Mer, Air, les puissances étatiques initièrent alors cette nouvelle « dynamique expansive »[7] qui allait les propulser hors de cette « Terre-prison », au-delà de ce cocon aux frontières délimitées pour porter la stratégie militaire vers de nouveaux horizons après la Seconde Guerre Mondiale. En tissant progressivement « des réseaux planétaires de gestion et contrôle de l’Espace »[8], les puissances militaires ont ainsi généré des transformations majeures dans les logiques d’évolutions  des forces et des combats sur les théâtres d’opérations. Portée par le rêve puis par l’avancée technologique, pour imiter les Grands explorateurs du XVème siècle que furent MAGELLAN ou Christophe COLOMB, la militarisation de l’Espace s’est ainsi opérée sur fond d’émergence d’une véritable « ère de l’information »[9] devenue indispensable pour la préparation et la conduite de toute opération militaire.

Par conséquent, en un demi-siècle, la conquête spatiale s’est progressivement opérée par la colonisation de cet « univers physique [qui se situe] au-delà de l’atmosphère terrestre »[10] et se distingue de l’élément aérien dont la composition et les éléments sont différents. Faisant l’objet de définitions différentes selon la discipline qui l’envisage (droit, géographie, philosophie), l’Espace extra-atmosphérique considéré dans le cadre de cette conquête pourrait être défini selon l’expression choisie par les membres de l’A.R.19 de l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN) dans le rapport d’études de l’année 2007 – 2008 sur le sujet L’espace extra-atmosphérique au XXIème siècle : « L’espace extra-atmosphérique désigne, par convention, la région de l’Univers située au-delà de la partie de l’atmosphère terrestre où la densité de l’air permet la sustentation des aéronefs. La limite inférieure de l’espace extra-atmosphérique ne peut être associée à une altitude précise ; on admet généralement qu’elle se situe aux environs de 50 km. »

Or, conformément à la nature belligérante de l’Homme, cette conquête de l’élément spatial ne pouvait s’opérer que par l’appropriation puis l’usage à finalité militaire de cette zone. Ainsi la militarisation de l’Espace, autrement dit « l’utilisation non-agressive ou passive de moyens militaires dans l’espace extra-atmosphérique où aucun dispositif de destruction n’est déployé »[11] s’est institutionnalisée pour faire de cette région élevée un atout stratégique utilisé « des fins de reconnaissance, de surveillance ou encore de navigation. »[12] Non impliqués directement au combat sur le théâtre du conflit, de l’affrontement terrestre, maritime ou aérien entre deux forces armées et donc non soumis aux risques du feu que connait le fantassin, les satellites et autres technologies spatiales ont néanmoins su s’insérer dans la stratégie militaire pour devenir des acteurs incontournables dans le processus d’organisation et la doctrine d’emploi des forces militaires sur les théâtres.

 

De l’émergence de l’espionnage spatial à la sanctuarisation

de cette nouvelle zone militarisée.

            Le tournant des années 1960 a marqué le début de l’essor de cette dynamique de la militarisation de l’Espace orchestrée par les deux puissances pour des « besoins très variés »[13] mais tous liés à la préservation de la sécurité nationale et du territoire face à l’ennemi idéologique. « Satellites d’observation, écoutes électroniques, tout le monde écoute et espionne tout le monde » tels étaient les propos introductifs de la journaliste et chroniqueuse Christine OCKRENT lors de l’enregistrement de son émission La militarisation de l’Espace diffusée sur France Culture le 3 janvier 2015[14]. Outils hautement sophistiqués, les satellites espions qui jalonnent aujourd’hui le ciel spatial ont ainsi permis à l’Homme d’acquérir progressivement des capacités extra-sensorielles pour observer et écouter ses ennemis.

            Or, de l’analyse préventive en temps de paix à la collecte d’informations stratégiques, vouées à être converties en renseignement, en temps de guerre, l’utilisation militaire de l’élément extra-atmosphérique a permis aux services secrets et aux états-majors des membres du très restreint « club spatial »[15] de s’élever au rang suprême de la connaissance de l’ennemi. Voir, Écouter, Communiquer[16], ce triptyque de capacités semble constituer, depuis les débuts de la mise en œuvre de l’art de la guerre, les conditions d’acquisition de la supériorité stratégique sur son adversaire et de définition optimale de la ruse pour son propre camp. En effet, « être présent partout, au moins aux principaux nœuds du « filet » mondial devient une aspiration »[17] de toute puissance militaire qui a pour ambition de contrôler ce que John J. KLEIN nomme dans son ouvrage Space Warfare, strategy principles and policy[18] les lignes de communications immatérielles.[19]

                Grâce aux outils satellitaires utilisés dans le cadre de la militarisation de l’Espace, les forces armées étatiques se sont progressivement dotées d’instruments capables d’assurer une transmission viable et continue de l’information d’un point à un autre de la chaîne de commandement dans le cadre des actions stratégiques qu’ils seraient amenés à entreprendre. Ainsi, au lendemain de leurs premières victoires dans la course à la satellisation, États-Unis et U.R.S.S ont concentré leurs premiers efforts pour « voir sans être vu » suite à la privation de leur accès à l’espace aérien adverse comme l’a prouvé la destruction de l’avion espion américain U-2 abattu par les Soviétiques alors qu’il survolait l’Oural le 1er mai 1960.[20] De la revue Space Satellite au roman Demain l’Espace[21], les années 1960 ont donc marqué le passage du rêve à la réalité dans l’ascension du Big Brother spatial au service des besoins des armées des rivaux idéologiques. Soucieux de ne pas être atteints de cécité dans le cadre de leur stratégie militaire, les Américains ouvrirent le bal en matière de reconnaissance photographique en menant 145 missions Corona[22] entre 1960 et 1972 qui leur ramenèrent quelque « 640 000 mètres de films totalisant 866 000 photographies »[23]. Dans un contexte de crainte permanente du missile gap avec l’adversaire communiste, la constellation de satellites Corona a permis aux États-Unis de localiser et surveiller « les bases navales et sous marines ainsi que bon nombre de sites militaires et industriels inconnus »[24] en U.R.S.S.

            Confortés dans le sentiment d’avance procuré grâce aux lancements de Spoutnik I et II, les Soviétiques seront toutefois rapidement confrontés à la nécessité de contre-attaquer et d’opérer une véritable « riposte »[25] face aux ambitions de l’espionnage américain dissimulé sous le voile de l’observation scientifique du programme Discover[26] composé d’une constellation de « satellites dotés de caméras d’une résolution inférieure à 10 mètres ».[27] Désireux de maintenir à tout prix leur avantage stratégique dans la bataille pour l’occupation orbitale, les Soviétiques firent alors le choix de déployer une cohorte de satellites d’observation lourds de type Zenit[28] ce qui renforça considérablement le poids de l’épée de Damoclès spatiale soviétique maintenue en vol stationnaire au dessus des États-Unis. Ainsi, l’U.R.S.S envoya 712 satellites de reconnaissance photographique sur un total de 1601 satellites militaires lancés entre 1962 et 1987[29] ce qui tend à démontrer la rapide institutionnalisation de ce phénomène avec le passage, en à peine deux décennies, du « retour sur Terre au moyen de capsules larguées depuis les satellites »[30] à « l’observation en temps réel [avec] des caméras optiques [et] infrarouges »

            Ainsi outre la phase de transition de l’administration de Dwight EISENHOWER à celle de John. Fitzgerald KENNEDY, le début des années 1960 se caractérise avant tout comme celle de l’enracinement de « l’espionnage en orbite »[31] et de l’usage militaire du cinquième élément en tant qu’outil d’influence et de pouvoir dans le jeu de la Guerre Froide. En effet, alors que l’administration EISENHOWER avait éloigné les techniciens du balistique de la conception des lanceurs spatiaux en créant la NASA en 1958 et avait considéré que le déploiement d’armes à usage offensif contre les pionniers de la série Spoutnik aurait été « contraire aux intérêts de sécurité des États-Unis »[32], l’Administration KENNEDY lui emboîta le pas sur la voie de l’Espace sanctuaire. Ainsi, si le Président KENNEDY décide dès mars 1962 de renforcer en secret la dynamique de la militarisation de l’Espace en classifiant les programmes spatiaux militaires américains[33], l’arsenalisation du vide sidéral fait l’objet d’une vigilance accrue de la part des deux grandes puissances colonisatrices. Moins de deux décennies après l’une des plus grandes tragédies du XXème siècle, le souvenir des V-2[34] s’écrasant sur Londres demeure suffisamment présent à cette époque pour ne pas basculer dans le syndrome de KESSLER en accomplissant l’Apocalypse de Saint JEAN qui annonçait que « il y eut guerre dans le ciel … ».[35]

            Dans ce contexte, l’Espace en voie de militarisation ne devait en aucun cas suivre la logique qui avait prévalu après l’appropriation puis l’utilisation de chacun des quatre précédents éléments rappelée par les mots du Colonel Jean-Luc LEFEBVRE dans À la recherche du cinquième élément : du feu à l’espace, une brève histoire de conquêtes selon laquelle : « En tout lieu où l’homme s’est rendu il y a apporté la guerre. »[36] Sur fond de lancements des missions de surveillance du bloc adverse Corona américaines et Kosmos[37] soviétiques, la décennie des sixties consacrera la sécurisation de l’espace extra-atmosphérique afin de permettre aux deux puissances d’utiliser cette zone stratégique à des fins militaires sans pour autant y porter le conflit armé. Ainsi à cette époque, si la conception d’outils destinés à détruire les satellites de l’adversaire pour le freiner dans sa course à la militarisation de l’Espace avait été envisagée avec le programme 437[38] américain, la pensée n’avait pas été concrétisée en action pour arsenaliser l’Espace. Les deux colosses idéologiques de l’époque empruntèrent alors la voie de la législation internationale en adhérant aux clauses du Traité de l’Espace de janvier 1967.

 

De la militarisation comme doctrine stratégique à la consolidation de la spatiodépendance

            Fortement imprégnée par l’utilisation de l’environnement spatial, la doctrine militaire a donc pleinement intégrée la composante satellitaire pour définir sa stratégie à compter des années 1980. Au cours de cette période, la militarisation de l’Espace a connu une véritable accélération avec des réseaux de satellites militaires qui deviennent « d’un emploi plus rapide »[39] et capables de remplir un large éventail de missions du triptyque VEC en appui aux opérations au sol. En dépit d’un regain de méfiance, notamment nourri par les discours de l’Administration CARTER (1977 – 1981), favorable à l’essor d’une potentielle déviation d’une militarisation raisonnée à une arsenalisation risquée, Moscou et Washington ont tempéré leur fougue belliqueuse et limité leurs essais pour « garantir la liberté universelle d’opérer dans l’Espace. »[40] En effet, si le 40 ème Président des États-Unis, Ronald REAGAN tentera d’amorcer une dynamique d’arsenalisation de l’Espace par le développement de l’Initiative de Défense Stratégique[41] (IDS) au début des années 1980, celle-ci n’aura jamais vu le jour ce qui témoigne de la sagesse des puissances établies pour concilier usage militaire et pleine intégration du « concept de patrimoine commun de l’Humanité ».[42]

            Dès lors, cette décennie des années 1980 se caractérise avant tout comme la période charnière d’affirmation de la militarisation de l’Espace tant sur les plans quantitatif que qualitatif. En effet, portées par les progrès de la technologie et la considération selon laquelle le contrôle de l’Espace est devenu « crucial pour la sécurité nationale »[43] les deux hyperpuissances spatiales multiplient le nombre de leurs lancements pour accéder aux pleines capacités du VEC. À titre de simple exemple, l’U.R.S.S procédera pour la seule année 1976 au lancement de « 101 satellites militaires [soit] en moyenne un lancement tous les trois ou quatre jours. »[44]. Cet accroissement des effectifs des constellations de satellites massés sur les orbites peut entre autre s’expliquer par le souhait, entre utopie et possibilité, d’avoir une « couverture satellite [quasi] permanente »[45] pour augmenter la revisite[46] et s’approcher de l’observation en temps réel de l’adversaire à la manière des capacités satellitaires instantanées mises en scène dans le film Ennemi d’État.[47] De la fiction à la réalité, cette période permettra un passage de l’un à l’autre comme en témoigne l’usage du satellite d’observation KH-11[48] qui lance le début de l’observation en temps quasi réel grâce à « un capteur à transfert de charge (charge coupled device, CCD) dont les données peuvent être renvoyées par radio sur terre. »[49]

                Marqué par les tensions annonciatrices de l’implosion de l’U.R.S.S et la multiplication de conflits périphériques, le tournant des années 1980 – 1990 initia alors une nouvelle étape pour l’ère du spatial militaire au service des opérations sur le terrain. En effet de l’opération Juste cause au Panama (1989)[50] à la Première Guerre du Golfe (1990-1991)[51], les satellites de télécommunication, de navigation et d’observation en temps quasi réel permettent de fournir aux effectifs de militaires déployés, états-majors comme soldats, de précieuses informations pour optimiser l’efficience de leurs actions contre l’adversaire. Considérée comme la première « guerre spatiale »[52], la Première Guerre du Golfe offre l’occasion de tirer profit des capacités des satellites KH-11 dont les capacités permettent de couvrir « une surface de 3 500 km2 avec une résolution de 10 mètres. »[53] Dès lors, force est de constater que le soutien d’une flotte d’engins spatiaux apporte une « prééminence décisive »[54] à toute puissance dans le cadre d’un conflit régional face à des adversaires stratégiquement inférieurs puisque soumis à la fatalité de cet « esprit fantassin »[55] mentionné par le flingueur Pascal dans le très célèbre film de Michel AUDIARD. Souvent déployées sur « un territoire hostile ou dépourvu d’infrastructures »[56], les troupes armées des puissances spatiales disposent depuis cette époque du soutien d’un bras, militarisé à défaut d’être armé, invisible pour assurer l’ensemble de leurs activités d’observation, de localisation et de communication.

            Dans ce contexte d’amplification de l’utilisation de l’outil spatial pour soutenir « les besoins des corps expéditionnaires qui conduisent des opérations extérieures »[57], les grandes puissances prirent conscience d’une profonde « dépendance à l’égard de leur flotte satellitaire. »[58] Dès lors, ces puissances spatiales, les États-Unis la première avec l’utilisation de récepteurs GPS[59] pour guider leurs missiles dans le cadre de l’opération Tempête du Désert[60], doivent faire face à la terrible réalité de leur spatiodépendance.[61] À partir de cette période, les capacités spatiales d’un État sont donc devenues l’un des pré-requis indispensable pour conserver l’avantage tactique dans le cadre de tout processus de déploiement de forces armées et de conduite d’opérations sur un terrain aux conditions climatologiques ou topographiques difficiles. Révélateur paradoxal de supériorité stratégique mais aussi grande vulnérabilité , l’outil militaire spatial ne peut qu’appeler à l’ambition d’établir une « spatiocratie »[62] pour tout État qui le possède. Dans cette optique, les États-Unis ont développé d’ailleurs un idéal de space power[63] par le biais de leur doctrine du Space Control[64] élaborée au cours des années Clinton (1990 – 1995). Devenues spatiodépendantes, les puissances spatiales risquent depuis la fin du siècle dernier de voir leur rêve de l’utilisation militaire du vide sidéral virer au cauchemar en cas d’adversaire plus puissant pour détrôner les Grands ou provoquer un Pearl Harbor spatial.

 

De la multiplication des technologies spatiales militaires en orbite aux  dangers d’un Espace extra-atmosphérique surmilitarisé.

            Dans un contexte d’amplification de l’utilisation de l’Espace comme outil militaire par les puissances idéologiques, l’entrée en scène de nouveaux acteurs relevait de l’inéluctable. Ainsi, dès le milieu des années 1970, « des bruits de bottes chinoises »[65], pour reprendre l’expression employée par Éric CHOL, chroniqueur de Courrier International lors de son passage dans l’émission de Christine OCKRENT sur la militarisation de l’Espace, se font entendre dans l’Espace avec le lancement du premier satellite de reconnaissance photographique chinois en 1975.[66] Annonciateur de l’installation de la surenchère sur le rôle stratégique de l’Espace, cet événement marquera l’entrée dans la course de « l’autre puissance spatiale »[67] qu’est l’Empire du Milieu. Le duopole spatial se métamorphosait alors en une sainte trinité, États-Unis, Russie et Chine, couvrant l’ensemble des continents terrestres. D’autre part ayant retrouvé stabilité et prospérité après le chaos de la dévastation par les forces armées alliées et nazies pendant l’épisode de la Libération et par le feu nucléaire américain à Nagasaki, le Japon ainsi que les puissances européennes s’imposèrent progressivement à cette même époque comme puissances spatiales. Bien que les capacités spatiales militaires demeurent marquées du sceau de la souveraineté nationale, l’émergence de l’Agence Spatiale Européenne (ESA) tend à démontrer que le souci de coopération de ces puissances spatiales pour disposer de flotte de satellites militaires opérationnelles s’est progressivement amplifié.

            En parallèle à cela, suite à cette ascension au cours des années 1980 de puissances arrivées à leur apogée ou ayant retrouvé leur place sur l’échiquier[68] international, le début du XXIème siècle marquera un nouveau coup d’envoi de l’élargissement du « club spatial »[69] aux puissances en devenir, à ces autres émergents certes timides mais soucieux de disposer de forces armées efficaces et opérationnelles face aux nouvelles formes de guerres (infra-étatiques, asymétriques, etc …). Cette nouvelle donne géostratégique sur les théâtres d’opérations implique dès lors pour les puissances de  « disposer de la nécessaire autonomie d’information, préalable à toute souveraineté de décision, en ayant leurs propres capteurs gouvernementaux. »[70]En effet, à la manière du cercle très fermé des États détenteurs de l’arme nucléaire inscrits au registre du Traité de Non Prolifération (TNP), les aspirants à celui des puissances spatiales étaient bien conscients de la « dimension d’autonomie que confère la maîtrise de lanceurs »[71], avec une autonomie militaire inscrite en priorité numéro un sur la liste. Dans cette optique, plusieurs puissances militaires marquées par le souvenir de conflits régionaux toujours actifs, parmi lesquels « la Corée du Nord, la Corée du Sud, l’Iran ou encore Israël »[72] ont cherché à se doter de satellites militaires pour assurer leurs intérêts nationaux.

            D’autre part, grâce au développement technologique des outils spatiaux ayant « une vocation duale, civile et militaire »[73], parmi lesquels les satellites GeoEye-1 et Worldview-2 qui ont atteint une résolution de 41 cm[74], le nombre de satellites au service d’intérêts gouvernementaux, pour de l’espionnage, de l’écoute ou des communications sécurisées, a été démultiplié au début des années 2010 avec l’arrivée de pays émergents comme « la Malaisie, les Émirats arabes unis et l’Afrique du Sud »[75]. Depuis, cette dynamique s’est développée à l’échelle régionale comme le démontre le cas de l’Amérique latine qui affiche depuis quelques années un intérêt croissant « pour l’imagerie spatiale à des fins de sécurité. »[76] En effet, profitant de leur croissance et développement sur la scène diplomatique et commerciale internationale, de nombreux pays d’Amérique du Sud ont affiché leur souhait d’acquérir des outils d’observation spatiale pour « les dossiers sécuritaires comme la lutte contre les trafics, notamment les narcotrafiquants  »[77] ou encore la surveillance de « zones [de frontières] difficilement accessibles comme la Cordillère des Andes et la forêt amazonienne où des orpailleurs illégaux pullulent. »[78] Par conséquent, cette période faste pour l’expansion satellitaire a entraîné une surenchère de l’utilisation stratégique de l’Espace considéré comme vecteur de puissance et de rayonnement par tous et multiplicateur de la force militaire par beaucoup. Dès lors, on compte aujourd’hui plus de « 40 pays [qui] ont placé des satellites »[79] dans une zone considérée comme cruciale pour la sécurité nationale de chacun mais qui pourrait fort bien devenir un risque pour la sécurité collective.

            À la manière de l’Union européenne et ses élargissements précipités du milieu des années 2000, il semble qu’entre la démesure des anciennes puissances spatiales et les velléités des nouveaux élus, l’Espace extra-atmosphérique soit plus que jamais sous le joug de l’épée de Damoclès d’un embouteillage en orbite de ces technologies militaires passives. Ainsi, aujourd’hui cette militarisation tant fantasmée par l’Homme depuis que ses yeux se sont élevés vers la voûte céleste semble se métamorphoser peu à peu en surmilitarisation cauchemardesque. En effet, conformément au principe de Thomas Robert MALTHUS il semblerait qu’au « grand banquet de [l’Espace] »[80] il n’y ait pas assez de place pour toutes les puissances qui se revendiqueraient militairement supérieure. À l’heure actuelle, selon les estimations de la NASA, quelque « 22 000 déchets de taille moyenne ou grosse (supérieure à 10 cm) »[81] graviteraient sur les orbites circumterrestres engendrant de réels risques sécuritaires pour ces technologies spatiales militaires mais de réelles menaces pour les capacités opérationnelles des armées qui se retrouveraient aveugles, sourdes et muettes en cas de Pearl Harbor spatial.

                                           Claude-Henry Dinand, étudiant du Master 2 en 2016-2017

[1]              Pres KENNEDY John Fitzgerald, Address at Rice University on the Nation’s Space Effort « We choose to go to the Moon, Discours prononcé le 12 septembre 1962 à l’Université Rice à Houston. URL : https://www.youtube.com/watch? v=TuW4oGKzVKc / http://er.jsc.nasa.gov/seh/ricetalk.htm The exploration of space will go ahead, whether we join in it or not, and it is one of the great adventures of all time, and no nation which expects to be the leader of other nations can expect to stay behind in the race for space.”

[3]              Le Vickers F.B.5 est un avion de chasse britannique biplan à hélice propulsive utilisé pour des missions de reconnaissance entre 1914 et 1916.

[4]                Le R.E.7 est un avion de chasse britannique biplan à hélice propulsive utilisé pour des missions de reconnaissance et d’appui en 1915 et 1916.

[5]              Le F-86 Sabre est le premier avion de chasse américain à réaction et ailes en flèches utilisé pour des missions de combat de 1947 à 1994.

[6]              Le MIG-15 est le premier avion de chasse à réaction construit en grande série par les Soviétiques utilisé pour des missions de combat depuis 1948.

  • [7] ZUBRIN Robert, préface de CLARKE Arthur C, The Case for Mars : The Plan to Settle the Red Planet and Why We Must, Paru le 28 juin 2011, Éditeur : Free Press, 416 pages.

[8]        GARCIN Thierry, Les enjeux stratégiques de l’Espace, Paru le 31 août 2001, Éditeur : Émile Bruylant, Collection : Axes Savoir, 164 pages.

  • [9] Col LEFEBVRE Jean-Luc, À la recherche du cinquieme élement : du feu a l’espace, une breve histoire de conquetes, Paru le 24 octobre 2007, Éditeur : L’Harmattan, 132 pages. p. 76.

[10] Cf : définition de l’Espace extra-atmosphérique sur Oxford Dictionnaries, https://www.oxforddictionaries.com/

[11]                      AKBAR Sabine, « Militarisation de l’espace : Introduction », Rapport du Comité Air et Espace, ANAJ-IHEDN, 4 pages. URL: http://www.anaj- ihedn.org/Telecharger/Comites/Militarisation%20de%20l’espace%20-%20propos %20introductifs.pdf

[12]    Ibid.

[13]         LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. La militarisation de l’Espace par VILLAIN Jacques. p. 55.

[14]             OCKRENT Christine, « La militarisation de l’espace », France Culture, Rubrique : Affaires Étrangères, 3 janvier 2015, 43 minutes. 1,20 min à 1,30 min. URL : http://www.franceculture.fr/emission-affaires-etrangeres-la-militarisation-de-l-espace-2015-01-03

[15]                      LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[16]             OCKRENT Christine, « La militarisation de l’espace », France Culture, op. cit. VILLAIN Jacques : « Le spatial militaire inclut deux volets : l’espace militaire passif, ou ce que Charles ERNU, Ministre de la Défense de François Mitterrand, avait défini comme le VEC (Voir, Écouter, Communiquer) et l’espace en tant que milieu de combat avec les destructions de satellites, de missiles dans l’espace. » 3,25 min à 4 min.

[17]             GARCIN Thierry, op. cit. p. 111.

[18]                KLEIN John. J, Space Warfare, strategy principles and policy, Londres et New York, Routledge 2006, chapter 6, « Celestial lines of communication », p. 50 a 59.

[19]    Les lignes de communication immatérielles (non-physical lines of communication) font référence à la capacité de l’espace à transmettre de l’information. Ce sont des lignes droites joignant les émetteurs terrestres aux satellites (liaisons montantes) et, en retour, les satellites aux récepteurs terrestres (liaisons descendantes).

[20]    SAVÈS Joseph, 1er mai 1960. Un avion-espion abattu au dessus de l’U.R.S.S, HÉRODOTE, paru le 28 décembre 2015. URL : https://www.herodote.net/1er_mai_1960-evenement-19600501.php

[21]       DANNAU Wim, Demain l’Espace, Marabout éditions, Collection Marabout Junior, 1958, 152 pages.

[22]    Le programme Corona est le premier programme de satellites d’observation américains développé à des fins d’espionnage militaire. Composé d’environ 150 missions, ce programme était a été utilisé pour la surveillance photographique de l’U.R.S.S, de la Chine et d’autres pays rattachés à l’idéologie communiste entre juin 1959 et mai 1972.

[23]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. La militarisation de l’Espace par VILLAIN Jacques. p. 55.

[24]    Ibid.

[25]    LEFEBVRE Jean-Luc « L’espace est stratégique ». In: Diploweb : La revue géopolitique, 29 décembre 2010. www.diploweb.com/L-espace-est-strategique.html

[26]    Le choix du lancement sous le nom de Discover relève du souhait des États-Unis d’effectuer ces lancements de satellites d’observation militaire sous le couvert de l’exploration scientifique de l’Espace.

[27]    HUET Sylvestre, «Les satellites espions furent la riposte américaine à Spoutnik» Libération, Rubrique : Interviews (entretien avec André LEBEAU), publié le 29 septembre 2007.

[28]               Le programme Zenit est un programme de satellites de reconnaissance à vocation militaire lancé par l’U.R.S.S entre 1961 et 1994. La durée de vie de ces satellites étant assez réduite (une à deux semaines), plus de 500 satellites de ce type furent déployés pour répondre aux besoins de l’Union soviétique en matière d’espionnage militaire. Le premier lancement d’un satellite Zenit a lieu le 11 novembre 1961 et le système est déclaré opérationnel au bout d’une douzaine de lancements.

[29]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. La militarisation de l’Espace par VILLAIN Jacques. p. 55.

[30]    Ibid.

[31]            NARDON Laurence « L’arsenalisation de l’espace : les projets américains. » In : IFRI, Institut Français des Relations Internationales, Programme Espace, décembre 2006. URL : http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/projetsamericainsln1206.pdf. p. 4.

[32]            U.S. National Security Council Planning Board, « U.S. Policy on Outer Space », Rapport NS5814, 20 juin 1958, 34 pages. URL : http://www.taikongmedia.com/UploadFiles/2015-04/12/14292531543328382.pdf

[33]            Ce point a fait l’objet d’une directive en date du 23 Mars 1962 du Department of Defense (DoD) américain précisant de ne donner aucune « notification à l’avance des lancements de satellites militaires, pas de couverture médiatique autorisée, programmes désignés par des numéros. »

[34]    LARANÉ André, 13 juin 1944. Une fusée V-1 dans la Tamise, HÉRODOTE, publié le 9 juin 2016. URL :  https://www.herodote.net/13_juin_1944-evenement-19440613.php

[35]    Livre de la Genèse, Bible, « Apocalypse », Chapitre 12, Versets 7 – 8.

[36]            Col LEFEBVRE Jean-Luc, À la recherche du cinquieme élement : du feu a l’espace, une breve histoire de conquetes, Paru le 24 octobre 2007, Éditeur : L’Harmattan, 132 pages. p. 27.

[37]             Le programme Kosmos est un programme soviétique puis russe de satellites d’observation à vocation militaire. Le premier satellite de ce programme est lancé le 16 mars 1962 ce qui marque l’entrée de l’U.R.S.S dans l’ère de l’observation spatiale. Fin décembre 2014, la constellation Cosmos comptait 2500 satellites d’observation.

[38]             Le programme 437 est un programme de DoD américain validé en 1962 dont l’objectif était le déploiement d’une série de missiles balistiques, basés sur l’île Johnston (Pacifique), de type Thor à tête nucléaire de moyenne portée capabales de frapper des objets situés en orbite. Ce programme fut mis en service en 1964 après quatre essais. Ce programme sera définitivement arrêté en 1975.

[39]             NARDON Laurence « L’arsenalisation de l’espace : les projets américains. » In : IFRI, Institut Français des Relations Internationales, Programme Espace, décembre 2006. http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/projetsamericainsln1206.pdf

[40]             LEWIS James A., Texte traduit de l’anglais par ALLEVIONE Jessica, « La dynamique de l’arsenalisation de l’espace. », Politique étrangère 2/2007 (Été) , p. 253-265  http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2007-2-page-253.htm

[41]    L’Initiative de Défense Stratégique (IDS) était un projet de défense anti-missile destiné à la protection des États-Unis contre une frappe nucléaire par des missiles balistiques intercontinentaux et des missiles lancés depuis des sous marins. Développé au cours des années 1970, l’IDS américaine est mise en place le 23 mars 1983 suite au discours sur l’Empire du mal du Président Ronald REAGAN. Ce projet avait pour ambition de développer un bouclier spatial capable d’identifier et d’anéantir tout missile venu de la haute atmosphère.

[42]    GUIBERT Marjorie, « Jeux de puissances et embouteillages : l’espace, une zone d’influence (in)épuisable ? », Les-Yeux-du-Monde.fr, 30 octobre 2014. URL : http://les-yeux-du-monde.fr/actualite/situations-decryptees/20043-jeux-de-puissances-embouteillages

[43]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[44]    VILLAIN Jacques, La militarisation de l’Espace, Encyclopedia Universalis, Rubrique : Conquête de l’Espace. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/espace-conquete-de-l-la-militarisation-de-l-espace/

[45]      DSI – DÉFENSE ET SÉCURITÉ INTERNATIONALE, « Vers la Guerre spatiale » , DSI Hors-série n°28, Paru pour février – mars 2013. Espace et maîtrise du temps. La course à la persistance par HENROTIN Joseph. p. 64.

[46]    La revisite ou cycle de passage du satellite est la période de temps nécessaire pour que le satellite revienne à un point nadir identifié. Le temps de revisite est donc le temps nécessaire pour qu’un satellite fasse le tour intégral de son orbite et revienne à son point de départ.

[47]    SCOTT Tony, Ennemi d’État, Thriller, 1998, 132 minutes.

[48]    La série de satellites espions Keyhole 11 ou KH-11 est une constellation de satellites d’observation à vocation militaire déployée par les États-Unis entre décembre 1976 et 1990. Ces satellites, dotés de chambres photographiques numériques, ont été les premiers satellites espions américains à offrir une visualisation en temps réel. Jusqu’à la série KH-9, les photographies étaient retournées sur Terre à bord d’une capsule. La nouvelle génération des KH-11 permettait d’obtenir une  résolution théorique de 15 cm au sol (en l’absence de dégradations dues à l’atmosphère).

[49]    NARDON Laurence « L’arsenalisation de l’espace : projets américains, réactions européennes. » In : IFRI, Institut Français des Relations Internationales, Programme Espace, octobre 2007. URL : http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/arsenalisationln1007_1.pdf

[50]    VILLAIN Jacques, op. cit.

[51]    NARDON Laurence, op. cit.

[52]    VILLAIN Jacques, op. cit.

[53]    BEAUVOIR Marc, « L’espace extra-atmosphérique au XXIème siècle », A.R.19 Toulouse Midi-Pyrénées, Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN), 45 pages. URL : http://www.aa-ihednmidi-pyrenees.org/IMG/pdf/L_espace_extra-atmospherique_au_21o_Siecle.pdf

[54]    LEWIS James A., Texte traduit de l’anglais par ALLEVIONE Jessica, « La dynamique de l’arsenalisation de l’espace. », Politique étrangère 2/2007 (Été) , p. 253-265  http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2007-2-page-253.htm

[55]    LAUTNER Georges, Les Tontons flingueurs, Comédie, 1963, 105 minutes.

[56]    LEBEAU, André, « Technique Spatiale et Société », Le Débat, 2013/1, 173. URL : http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=DEBA_173_0167#pa3

[57]    Ibid.

[58]      LEWIS James A., Texte traduit de l’anglais par ALLEVIONE Jessica, op. cit.

[59]    DSI – DÉFENSE ET SÉCURITÉ INTERNATIONALE, « Vers la Guerre spatiale » , DSI Hors-série n°28, Paru pour février – mars 2013. Espace et maîtrise du temps. La course à la persistance par HENROTIN Joseph. p. 64.

[60]    L’opération Tempête du Désert (Desert Storm en anglais) a été menée par les États-Unis dans le cadre d’une coalition internationale missionnée par les Nations Unies contre l’Irak du 17 janvier au 28 février 1991. Cette opération a mis fin à l’occupation du Koweït par les forces de Saddam Hussein. Cette opération prend fin en avril 1991 par le vote de la résolution 687 du Conseil de Sécurité des Nations Unies qui clôture l’épisode de la Première Guerre du Golfe.

[61]    Col LEFEBVRE Jean-Luc, Stratégie spatiale. Penser la guerre des étoiles : Une vision française., Paru le 30 juin 2011, Éditeur : Esprit du Livre Éditions, Collection : Stratégie et défense. 404 pages. p. 115.

[62]    DOSSÉ Stéphane, PASCALLON Pierre, Espace et défense, Paru le 1er décembre 2011, Éditeur : L’Harmattan, Collection : Défense, 260 pages. L’Espace : quel enjeu stratégique ? Par Col. LEFEBVRE Jean-Luc. p. 31.

[63]    La théorie du Space Control a été développée par David E. Lupton à partir des thèses de Thomas WHITE, chef d’état-major de l’US Air Force entre 1957 et 1962. Cette théorie considère que l’Espace est un théâtre d’opérations et doit être contrôlé par les Etats-Unis au même titre que d’autres théâtres, tels que la mer (sea control) et l’espace aérien (air control).

[64]    La théorie du Space Power a été développée par David E. Lupton et considère que l’Espace est un théâtre d’opérations et doit être ABSOLUMENT contrôlé par les Etats-Unis pour pouvoir confirmer leur puissance. Selon cette théorie l’Espace devrait être à terme armé pour prévenir tout conflit spatial.

[65]    OCKRENT Christine, « La militarisation de l’espace », France Culture, Rubrique : Affaires Étrangères, 3 janvier 2015, 43 minutes. Expression employée par CHOL Éric. 30,15 min. URL : http://www.franceculture.fr/emission-affaires-etrangeres-la-militarisation-de-l-espace-2015-01-03

[66]    VILLAIN Jacques, op. cit.

[67]    FRITZ Jean-Paul, « La Chine, l’autre puissance spatiale », l’Obs, Rubriques: Actualités, Sciences, publié le 17 juillet 2016. http://tempsreel.nouvelobs.com/sciences/20160711.OBS4394/la-chine-l-autre-puissance-spatiale.html

[68]    Référence à la théorie des trois échiquiers de Joseph NYE selon laquelle les relations internationales seraient structurées autour de trois types de pouvoirs détenus par les puissances étatiques : le pouvoir militaire (hard power), le pouvoir économique et le pouvoir de la société civile et de la culture (soft power).

[69]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[70]    LEFEBVRE Jean-Luc « L’espace est stratégique ». In: Diploweb : La revue géopolitique, 29 décembre 2010.  www.diploweb.com/L-espace-est-strategique.html

[71]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[72]    Ibid.

[73]    Col. LEFEBVRE Jean-Luc, op. cit.

[74]    VILLAIN Jacques, Satellites espions, histoire de l’espace militaire mondial, éditions Vuibert, avril 2009, p. 206.

[75]    Col. LEFEBVRE Jean-Luc, op. cit.

[76]    VILLAIN Jacques, op. cit. préface de l’ouvrage par Gen. LAPPREND Gérard, Col. GARCIA-BROTONS Inaky, p. 2.

[77]    CABIROL Michel, « Satellites espions : course à l’armement en Amérique Latine », latribune.fr, 27 mars 2014. URL : http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20140327trib000822233/satellites-espions-les-pays-d-amerique-latine-veulent-s-equiper.html

[78]    CABIROL Michel, « Le Pérou veut un satellite espion made in France », Latribune.fr, 7 novembre 2013, URL : http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20131107trib000794585/defense-le-perou-veut-un-satellite-espion-made-in-france.html

[79]    ZECCHINI Laurent, « Espace, missiles et satellites », Le Monde Amériques, 22 décembre 2007, URL :  http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2007/02/22/espace-missiles-et-satellites-frontiere-strategique_875095_3222.html

[80]    Référence à MALTHUS Thomas Robert, Essai sur le principe de population, Paris, Flammarion, 1798. Citation exacte : « Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n’a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n’a pas besoin de son travail, cet homme, dis-je, n’a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture : il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature il n’y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s’en aller, et ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. »

[81]    BOURDET Simon. « Quelles perspectives de marché pour les déchets spatiaux ? » , Portail de l’Intelligence économique, 18 avril 2012. URL : http://www.portail-ie.fr/article/88/Quelles-perspectives-de-marche-pour-les-dechets-spatiaux

OCCUPATION ? APARTHEID ? CHOC DES CIVILISATIONS ? HISTOIRE D’UN CONFLIT ET RUPTURES DE PARADIGMES DANS LA RECHERCHE ISRAÉLIENNE CONTEMPORAINE

17 Déc

 

Brève chronologie thématique

5-10 Juin 1967                                   Guerre des Six-Jours.

Juin 1967                                Début de l’occupation des Territoires palestiniens par Tsahal[1].

Mai 1977                                Premier gouvernement du Likud, parti nationaliste israélien.

1987-1993                              Première intifada («soulèvement» en arabe).

1988                                       Premières publications des «nouveaux historiens».

13 Septembre 1993                 Signature des Accords d’Oslo, inaugurant un processus de paix.

1993-2000                              «Période d’Oslo».

2000-2004                              Seconde Intifada.

11 Septembre 2001                 Attentats du World Trade Center, Etats-Unis.

2002                                       Premier appel au boycott académique d’Israël.

2003-2007                              Vaste projet de recherche de l’institut Van Leer sur l’occupation.

2005                                       Emergence des mouvements de boycott académique.

Juillet 2011                             Loi anti-boycott en Israël, suspendue par la Haute Cour de Justice.

 

 

 

Introduction

“One of the reasons I gave up political history was that it is very difficult not to direct it towards the future, towards your idea of what ought to happen. And that somehow distorts your view of what has happened.” Albert Hourani[2].

            Le diagnostic du grand historien sur le Moyen-Orient, Albert Hourani, fait singulièrement écho à la démarche historiographique que j’ai entreprise quant à la production académique israélienne. Plus que dans d’autres domaines, les chercheurs en sciences sociales, et plus particulièrement les historiens, sont amenés à questionner leur positionnement politique par rapport à leur objet d’étude. A l’aune de la cinquantième année du régime d’occupation dans les Territoires palestiniens et dans un contexte d’émergence du boycott académique[3], les historiens israéliens sont particulièrement exposés à ces suspicions, soulignant les liaisons potentielles entre histoire et politique.

            Dans ce contexte, la démarche historiographique permet de mettre en perspective les récits produits par les chercheurs israéliens, pour identifier les influences auxquelles ceux-ci sont exposés depuis les années 2000. De nombreux facteurs peuvent intervenir dans le processus historiographique et certains ont été privilégiés pour expliquer la controverse des «nouveaux historiens»[4] en Israël, notamment les facteurs dits «internes». Benny Morris, un de ses principaux représentants, affirme par exemple que le renouvellement de la méthodologie et l’accès à de nouvelles sources sont à l’origine des changements de paradigme en Israël. Cependant, une analyse prenant en compte l’environnement social des chercheurs – les facteurs «externes» – peut être révélatrice, notamment à travers la notion de «génération» privilégiée par Jean-François Sirinelli dans ses travaux sur l’histoire culturelle française.

            Une étude de la production académique israélienne depuis les années 2000 révèle que la recherche israélienne contemporaine est structurée par un conflit académique qui oppose la dénonciation de l’occupation à une promotion des mécanismes sécuritaires israéliens[5]. Tandis que les facteurs «internes» ne permettaient pas de saisir cette diversité dans la recherche israélienne[6], il s’agissait a contrario d’explorer les facteurs historiographiques «externes», et notamment celui de la génération. Dans cet article, je me propose donc d’exposer en quoi le facteur générationnel est déterminant pour comprendre les différences de perception entre les chercheurs israéliens quant au régime d’occupation.

            Dans les années 1990, le processus d’Oslo a suscité un certain espoir chez de nombreux observateurs et chercheurs israéliens, alors que les négociations de paix semblaient marquer un tournant historique, ouvrant la possibilité d’une transition vers la fin du régime d’occupation. A posteriori, ce tournant a été interprété de façon très différente par les chercheurs israéliens, révélant l’influence de leur positionnement politique, de leur identité et de leur expérience sur leur approche scientifique. Ainsi, les différents courants de la recherche en Israël pourraient résulter de facteurs générationnels, où les transformations de la société, l’émergence de nouveaux questionnements sont en prises avec les trajectoires personnelles des chercheurs.

 

 

Les chercheurs sionistes en sciences humaines face au tournant de 1967

Tout d’abord, la situation politique qui a résulté de la Guerre des Six-Jours de 1967 semble avoir marqué ses contemporains, qui ont difficilement appréhendé le processus historique qui s’en suivit. Le terme d’occupation, appliqué à la période suivant 1967, renvoyait à l’idée d’un Etat d’Israël temporairement agrandit, des suites d’un «accident» dans l’histoire politique israélienne[7]. Malgré la remise en question du caractère temporaire de l’occupation, mettant en doute la nature même de la société israélienne dans les années 1990 puis 2000, les Israéliens contemporains de 1967 semblent être restés attachés à cette représentation d’un régime d’occupation extérieur à Israël.

            Cependant, tous les auteurs contemporains de 1967 n’ont pas accepté les transformations qui ont résulté de la Guerre des Six-Jours. Au contraire, ces auteurs nés dans les années 1940 et publiant à partir des années 1980, ont développé une nostalgie de l’Israël avant 1967, dénonçant l’occupation illégale au regard du droit international[8], ainsi que les trahisons politiques et diplomatiques qui ont prolongé cette situation[9]. Les auteurs israéliens de cette génération ont parfois été des acteurs privilégiés dans les premiers temps de l’occupation, comme Shlomo Gazit qui fut directeur de l’unité de coopération des opérations dans les Territoires dès 1967. Parmi ces auteurs, un certain nombre avaient aussi réalisé leur alyah[10] dans les années 1970 où l’idéal kibbutzim[11] était attrayant, car correspondant à une certaine utopie de gauche[12]. Ces auteurs, comme les journalistes français Charles Enderlin, Sylvain Cypel et l’anthropologue américain Jeff Halper, sont devenus des observateurs privilégiés de la politique israélienne dans les années 1980.

            Ces chercheurs abordent le régime d’occupation en se focalisant sur l’environnement politique et diplomatique israélien et international, qui entrerait en interaction avec les politiques israéliennes dans les Territoires palestiniens. L’histoire du régime d’occupation aurait été ponctuée par des fenêtres d’opportunités qu’auraient laissé passer les hommes politiques israéliens[13]. Ce régime aurait empiré à cause de l’instabilité dans l’administration des territoires. Ces auteurs ne semblent pas rejeter en bloc le régime d’occupation, mais établissent plutôt une gradation entre une première décennie pleine d’hésitations et une seconde décennie marquée par l’idéal politique du Grand Israël[14]. Cette gradation, entre une décennie d’occupation gérée par les travaillistes et une suivante gérée par le Likud, semble dévoiler la sensibilité politique de ces auteurs, pour qui les travaillistes auraient été les garants d’une certaine «dignité» malgré l’occupation, limitant la colonisation et arrêtant les premiers principes de l’occupation «éclairée»[15].

            Les auteurs nostalgiques d’avant 1967 opposent donc l’Israël des frontières de 1949, issu d’un âge d’or révolu, à une situation où l’intensification du colonialisme de peuplement constituerait une trahison politique de l’idéal sioniste perpétré par le Likud[16]. Au contraire, d’autres auteurs tout aussi contemporains de 1967 ne reconnaissent pas complètement le changement de paradigme intervenu dans les années 1970, ou s’évertuent à souligner le réalisme dont auraient fait preuve les dirigeants israéliens.

 

            Ces derniers ont souvent abordé le sujet de l’occupation au travers d’une étude plus spécifique de la relation entre le Politique et le Militaire en Israël. Dans leurs ouvrages, le constat est généralement celui d’un lien fort entre les deux «establishments», politique et militaire[17], lien qui serait à l’origine du mode de gestion des Territoires[18]. Leur travail répond à un certain consensus politique sur l’objectivité des menaces extérieures auxquelles Israël doit faire face[19]. D’ailleurs, dans leur mise en récit du régime d’occupation, ces auteurs articulent les événements dans les Territoires palestiniens avec l’environnement sécuritaire plus général.

            Selon ces auteurs, l’occupation serait une étape d’un conflit qui aurait débuté entre la communauté juive installée en Palestine, le Yishouv, qui se défendait contre les «bandes armées» dès la période du mandat britannique[20]. Ce «mythe»[21] permet d’établir une continuité entre les «bandes armées» de la période mandataire et les «terroristes» contemporains, les Palestiniens ayant été continuellement habités par le rejet du sionisme et de l’Etat d’Israël[22]. Pour ces auteurs, le réjectionnisme, modéré ou non, aurait été le premier obstacle à la paix, devant celui des «implantations»[23]. Par la même, la légitimité politique de la résistance palestinienne est disqualifiée et redéfinie à travers la catégorie du «terrorisme» palestinien qui donnait une image simplifiée et manichéenne du «conflit»[24], poussant certains journalistes comme Sylvain Cypel à décrire un phénomène d’«orientalisme à l’israélienne»[25].

            Après avoir été fortement contestés dans les années 1990 – les chercheurs post-sionistes israéliens étant devenus dominants du point de vue académique – ces historiens et intellectuels orientalistes ont gagné une nouvelle légitimité académique avec l’échec d’Oslo (consommé en 2000) et la seconde intifada (2000-2004). De plus, par leur expérience militaire reconnue, certains auteurs comme Gabriel Siboni[26] ou Yaakov Amidror[27] ont eu l’opportunité de formuler les options pour les décideurs israéliens, Amidror ayant même franchi le pas en devenant membre du parti ultranationaliste «foyer juif». En articulant explicitement leur travail académique avec les impératifs politiques ou militaires, souvent dans une perspective prospective, leurs travaux répondaient au regain d’intérêt pour l’histoire politique et militaire de l’occupation dans les années 2000.

            Ce faisant, ces auteurs ont cependant commis des simplifications et amalgames aux conséquences politiques assumées. Parmi elles, l’inscription de la situation spécifique de l’occupation dans le cadre de la «guerre contre la terrorisme» plus globale, devait permettre de valoriser l’expérience israélienne en négligeant l’historicité de l’occupation. Les manichéismes et simplifications, comme le fait que Gabriel Siboni ne désigne les Palestiniens qu’à travers le terme d’ennemis, semblent également répondre à des impératifs de communication, devenus cruciaux depuis la seconde intifada[28]. Leur récit semble également correspondre au modèle idéologique du «choc des civilisations»[29] d’Huntington, leurs conclusions faisant écho à la «guerre contre le terrorisme» dans laquelle s’engageaient les Etats-Unis après les attentats du 11 Septembre 2001.

            Tout en reconnaissant la spécificité de la « nation en armes » israélienne, ces auteurs orientalistes semblent refuser de reconnaître la légitimité du nationalisme palestinien en faisant la promotion des conceptions «sécuritaires» israéliennes, contrairement aux «nostalgiques» d’avant 1967 qui postulent plutôt une légitimité symétrique des deux nationalismes, israélien et palestinien. Tous les auteurs de cette génération reconnaissent en tout cas la légitimité de la création d’un foyer national juif en Palestine. C’est la remise en cause de l’idéologie sioniste qui marque un saut générationnel et paradigmatique, les nouveaux historiens tels que G. Shafir[30] puis I. Pappe étant les premiers à mobiliser les théories postcoloniales dans les années 1980 pour décrire le régime d’occupation[31].

 

Entre sociologie critique, post-sionisme et militantisme.

Les années 1960 et 1970 en Israël ont été des années de questionnements pour la sociologie critique, qui en est venu à remettre en question la légitimité du sionisme. Cette nouvelle génération de chercheurs israéliens, plus engagés politiquement, devint dominante dans les années 1990 et semble être restée influente malgré sa marginalisation, surtout politique, dans les années 2000. Les chercheurs israéliens qui se revendiquent de la sociologie critique semblent s’être démarqués par le changement de paradigme qu’ils ont accompagné, ainsi que par l’échos de leurs actions dans la société israélienne.

            Portée par des chercheurs contemporains de 1967, mais qui ont plus massivement fait leurs études en Amérique du Nord ou en Europe, comme Gershon Shafir et Juval Portugali, la sociologie critique israélienne s’est d’abord constituée en opposition aux autres conceptions du régime d’occupation. Avec Eyal Benvenisti et Baruch Kimmerling, ces sociologues et politologues israéliens majeurs ont ouvert la voie vers la contestation de la légitimité du sionisme – d’où le terme «post-sionisme»[32] – et des méfaits du militarisme israélien.

            Pour ces auteurs, un certain militarisme se serait développé en Israël, normalisant l’usage de la violence à travers l’idéal de la «nation en arme» pour faciliter le recrutement des jeunes israéliens[33], réduisant ainsi le débat sur le problème palestinien – ceux-ci devenant simplement des ennemis[34] – et confortant la domination israélienne de type coloniale sur les Palestiniens[35]. Ces auteurs se sont emparés des théories postcoloniales pour mieux dépeindre le régime d’occupation et le comparer à d’autres situations sociopolitiques proches. L’occupation aurait révélé la véritable nature (coloniale) du sionisme en 1967, rétrospectivement[36]. Certains chercheurs caractérisèrent ainsi non seulement la situation politique post-1967, mais plus généralement la concrétisation politique du sionisme depuis les vagues d’immigration au XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui. Ces nouvelles représentations permirent à Lev Grinberg de contester la nature démocratique de l’Etat israélien[37], ou encore à Elisha Efrat d’examiner géographiquement la possibilité d’émergence d’un Etat palestinien[38].

            Après les soulèvements palestiniens dans les Territoires – appelés première intifada (1987-1993) – les négociations d’Oslo (1993) laissaient entrevoir la possibilité d’un Etat palestinien indépendant. Ce climat, favorable à la critique de l’occupation, s’est aussi manifesté par une banalisation, une normalisation des concepts de la sociologie critique israélienne dans le discours politique. Par exemple, la comparaison de la situation israélo-palestinienne avec celle de l’Algérie française ou de l’apartheid sud-africain était envisagée quasi-exclusivement par le monde académique[39], avant d’être repris par des hommes politiques, notamment Ehud Barak.

            Les sociologues critiques israéliens ont donc développé une conscience accrue de la portée politique de leurs travaux et des modèles auxquels ils font référence. La représentation sélectionnée par le chercheur peut tantôt correspondre à la représentation «populaire» de l’occupation, tantôt vouloir en contester la validité. Les chercheurs contemporains d’Oslo et proches de la sociologie critique israélienne semblent pleinement assumer ce lien entre la recherche et le militantisme. Le sociologue américain Jeff Halper, les journalistes israéliennes Amira Hass et Maya Rosenfeld, ou encore les chercheurs et militants israéliens Aeyal Gross et Orna Ben-Naftali ont d’ailleurs développé leur analyse grâce à leur expérience militante et au contact du quotidien des Territoires palestiniens occupés.

            Les premiers auteurs de la sociologie critique ont donc été novateurs en mobilisant les théories postcoloniales, mais il faut véritablement attendre la période d’Oslo (1993-2000) pour que la sociologie critique se démarque par son analyse et par sa focalisation plus systématique sur la situation des Territoires palestiniens. Les chercheurs israéliens de cette génération semblent surtout s’être démarqués par leur prise de conscience des implications politiques de leur démarche. La sociologie critique a ensuite été marginalisée politiquement avec la seconde intifada (2000-2004), qui confirmait au contraire les représentations «sécuritaires», «orientalistes» de la situation. La démarche de ces chercheurs était sujette à de profondes controverses politiques, notamment au sujet de la «fin du sionisme». Dans ce cadre d’exacerbation des positionnements politiques entre chercheurs, une dernière génération dans les années 2000 semble pouvoir être identifiée, tiraillée entre deux visions radicalement opposées de l’occupation.

 

Après le post-sionisme: « Choc des civilisations vs. Apartheid » ?

Les doctorants israéliens de la fin des années 1990 et des années 2000, sont devenus chercheurs au lendemain de la seconde intifada (2000-2004). En parallèle de cette période marquée par de grandes vagues de violences dans les Territoires palestiniens et par une répression musclée de Tsahal, la production académique israélienne de cette dernière génération semblait aussi bien viser une reformulation des réponses israéliennes à l’insécurité en Cisjordanie ou à Gaza, qu’une critique renouvelée du régime de l’occupation.

            Certains chercheurs ont d’abord repris à leur compte la vision réaliste israélienne, voire orientaliste. Le terme de «réalisme» permettait de donner la priorité aux exigences régaliennes et de placer les enjeux de défense et de sécurité au premier rang de leur analyse. Ces auteurs cherchaient parfois à accompagner la détermination des hommes politiques israéliens, dans leur opposition à tout compromis qui révèlerait une faiblesse côté israélien[40]. Tandis que cette logique semblait en tout point opposée à celle du processus d’Oslo, la continuation des violences dans les années 1990 et l’éclatement de la seconde intifada réhabilitèrent le réalisme israélien. Après les attentats du 11 Septembre 2001 et dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme», les auteurs réalistes en général auraient gagné en légitimité académique, leurs conclusions – à l’image de Huntington et son «choc des civilisations» – ayant devancées les attentats du World Trade Center, ainsi que la seconde intifada.

            Le manichéisme de la «guerre contre le terrorisme», opposant des «ennemis» ou «terroristes» aux sociétés occidentales démocratiques, est devenu l’état d’esprit dominant en Israël. Dans le cadre du «culte de la force»[41] qu’il incarnait, Ariel Sharon aurait par «réalisme» enclenché un combat contre le nationalisme palestinien, sans pour autant le reconnaître en tant que tel. C’est dans cette logique que Sylvain Cypel dénonçait une «pied-noirisation»[42] de la société israélienne, ne reconnaissant pas la légitimité du nationalisme «ennemi». Le manichéisme post-2001 en Israël semblait faire renaître l’orientalisme qui avait caractérisé certains auteurs dès la première génération.

            A l’heure où les grilles de lectures des études de sécurité semblaient prendre de l’importance, notamment par leurs implications politiques directes[43], les catégories postcoloniales semblent de leur côté ne plus faire l’unanimité dans le monde académique israélien. Le paradigme post-colonial a enregistré un recul dans les années 2000, même parmi les héritiers de la sociologie critique, le décrivant moins apte à la comparaison et le dénonçant comme un anachronisme contreproductif.

 

            Cette dernière génération de chercheurs, dans la lignée de la sociologie critique, a privilégié de nouvelles catégories, comme celle du «colonialisme interne-externe»[44], en soulignant la modernité des problématiques auxquelles Israël devait répondre. Ces auteurs ont confirmé le caractère contradictoire du régime d’occupation, en ce qu’il est par définition temporaire, alors qu’il ne cesse d’affirmer dans les faits son caractère permanent[45]. Cependant, la seconde intifada (2000-2004) semble avoir marqué le passage d’une généalogie[46] des frontières, portée notamment par le sociologue baruch Kimmerling[47] puis Lev Grinberg[48], à une généalogie des modes de contrôles et de gouvernance[49], à travers laquelle les auteurs ont progressivement considéré que le même régime gérait Israël et les Territoires palestiniens[50].

            Cette nouvelle conception permettrait une étude plus précise, plus complète et plus cohérente de la situation[51]. Les implications politiques sont pourtant assez différentes des générations précédentes, puisque les frontières postulées par le chercheur sont les mêmes que celles défendues par la droite nationaliste israélienne à travers le projet du Grand Israël, c’est-à-dire comprenant la Cisjordanie. Politiquement, ce positionnement renvoie en fait dos à dos les partis politiques israéliens, dépolitisant le sionisme et démontrant par conséquent l’obsolescence des catégories de «sionisme», «post-sionisme» ou «néo-sionisme». Alors que ces chercheurs semblent assumer et revendiquer plus nettement le fait d’être Israélien[52], la seconde intifada (2000-2004) a fragilisé la position des chercheurs critiques.

            Après l’échec de Camp David II en 2000, les auteurs critiques de cette génération ont enregistré un recul de popularité. En effet, le refus d’Arafat semblait pour certains confirmer la thèse d’un réjectionnisme palestinien latent. La popularité de cette lecture a contribué à la marginalisation politique de la sociologie critique israélienne, qui s’est pourtant attelée à déconstruire cette lecture biaisée[53]. Ces auteurs ont cherché à déceler l’influence de la gestion de l’information et des stratégies de langage sur la compréhension du phénomène de l’occupation, allant de l’ «euphémisation» de la situation[54] jusqu’aux actes de propagande[55].

            Les années 2000 ont donc vu l’émergence du paradoxe entre un regain d’intérêt scientifique pour l’occupation et un «mécanisme d’aveuglement»[56] qui empêchait d’étudier l’état présent de l’occupation. Pourtant, «jamais en Israël il n’y a eu autant d’auteurs et d’artistes qui s’intéressent à la réalité de l’occupation aujourd’hui»[57]. Les chercheurs de cette dernière génération, qui ont persisté dans l’étude des évolutions les plus récentes du régime d’occupation, ont été confrontés à la sensibilité politique de ce sujet, surtout dans le cadre de la guerre d’information à laquelle se livre Tsahal depuis 2000[58]. Ceux-ci ont dû adapter leur méthodologie, comme l’anthropologue Nir Gazit[59], ou ont pu être victime de censure indirecte, dans le cas d’Eyal Weizman et de Neve Gordon[60].

            En délaissant l’histoire institutionnelle, ces chercheurs israéliens ont accepté d’avoir un recours extensif aux sources des ONG et produites par des journalistes plus critiques envers l’occupation, parfois en assumant que leur étude s’inscrive dans une logique de résistance à l’occupation[61]. Ces chercheurs ont également fait leurs premières études alors que le «camp moral»[62] se reconstituait et se radicalisait. Même si l’ONG B’Tselem avait déjà atteint une certaine respectabilité dans la société israélienne, de nouveaux mouvements ont émergés, comme ceux des «refuzniks» (plus d’un millier en 2005[63]), ou objecteurs de conscience israéliens, rassemblant des soldats refusant de servir en Cisjordanie. Ces mouvements «refuzniks» ont été l’opportunité pour quelques chercheurs israéliens de mêler militantisme politique et recherche, au cours d’enquêtes de terrain.

            Contrairement aux générations précédentes d’anthropologues qui privilégiaient les problématiques de l’engagement et du refus du soldat[64], la nouvelle génération a également pu se concentrer sur les dispositifs de contrôles eux-mêmes, articulant observation et participation, comme Shira Havkin, Hagar Kotef ou encore Irus Braverman. Cette perspective leur permettait de ne plus forcément étudier le soldat comme élément central, mais comme acteur parmi d’autres d’un dispositif de contrôle, réévaluant la place des acteurs plus marginaux ou auparavant délaissés par ces études, comme les Palestiniens eux-mêmes, les femmes membres des ONGs comme Checkpoint Watch, etc[65]. Leur domaine d’expertise s’est aussi étoffé, alliant plus systématiquement droit humanitaire, anthropologie, féminisme et théorie politique.

            Après les années 1990, la sociologie critique israélienne a donc opéré une importante transformation, alors que les études de sécurité connaissaient un regain d’intérêt. En effet, au lendemain de Camp David II (2000), la recherche critique israélienne semble s’être plus que jamais focalisée sur la portée des discours, privilégiant une approche constructiviste quant au régime d’occupation. Cependant, après l’échec de Camp David II, la sociologie critique a été marginalisée – tout du moins politiquement – au profit des études de sécurité, dont les grilles de lectures semblaient correspondre à l’agenda politique de la «guerre contre le terrorisme» après les attentats du 11 Septembre 2001. Par la nature de leurs travaux, les chercheurs des études de sécurité et les chercheurs critiques n’ont pas bénéficié des mêmes liens avec les appareils politiques et la seconde intifada (2000-2004) n’a fait qu’amplifier cet écart.

 

 

 

Conclusion

Ainsi, la première génération identifiée – contemporaine de la conquête des Territoires palestiniens en 1967 – a vu émerger la problématique de l’occupation, sans que celle-ci ne semble pousser ces auteurs, dont certains avaient joué un rôle actif ou d’observateur privilégié dans les appareils de l’occupation, à remettre en question la nature de l’Etat d’Israël. Au contraire, la deuxième génération qui atteint son apogée dans les années 1990, voit l’émergence de la sociologie critique. Ces chercheurs ont banalisé l’usage des catégories postcoloniales pour étudier l’occupation et se sont illustrés par leur militantisme politique, dirigé contre l’occupation. La troisième génération, des suites de la seconde intifada (2000-2004), a vu le renouveau d’une lecture «réaliste», mais aussi un regain d’intérêt pour l’occupation. Le changement de génération dans la société israélienne a donc pu justifier l’apparition de nouvelles approches dans l’étude de l’occupation israélienne des Territoires palestiniens. Plus que les événements politiques eux-mêmes, ce sont les questions qu’ils ont fait émerger et les trajectoires personnelles des auteurs qui semblent avoir eu un impact sur les changements de paradigme.

            L’approche générationnelle a parallèlement souligné la relation changeante entre la politique et la recherche en sciences sociales, voyant s’opposer les deux premières générations. Dans cette perspective, les chercheurs critiques israéliens de la troisième génération semblent avoir formulé une réponse à la question fondamentale du «discours critique». En effet, certains ont pris le risque de manquer de neutralité, d’objectivité, en cherchant non seulement à analyser les contradictions d’un dispositif de contrôle – comme le checkpoint – mais aussi à déceler les responsabilités individuelles dans cette situation[66].

            Cette nouvelle démarche a suivi les transformations contemporaines de la société israélienne mais semble aujourd’hui menacée par l’émergence du boycott académique et des mouvements anti-boycott. Ces mouvements ont fragilisé la position des chercheurs israéliens en dévoilant leur engagement et leur attachement à l’institution universitaire. Aujourd’hui, plus que le facteur générationnel, la question du boycott académique semble constituer un des éléments les plus révélateurs quant à la relation entre les chercheurs israéliens, le régime occupation et les autorités israéliennes. Les répercussions de cette triangulation sont plus amplement étudiées dans une dernière sous-partie du Mémoire.

Alfred Amiot, étudiant du Master 2 en 2015-2016

 

NOTES

[1] Tsahal: Tsva Haganah Le’Israel, Forces de défense d’Israël.

[2] KARSH, Efraim (1997): Fabricating Israeli History: The New Historians. London, Portland: Frank Cass, p.  9.

[3] Depuis 2002, les auteurs israéliens sont en effet confrontés à un nouveau défi dans leur processus de recherche, né du mouvement Boycott-Désinvestissement-Sanctions. Ce mouvement a pris la forme d’une campagne internationale cherchant à promouvoir le boycott d’Israël, et notamment de ses universités, dans une volonté affichée de mettre un terme à l’occupation israélienne des TPO.

[4] Une des principales évolutions historiographiques israéliennes a pris la forme d’une véritable polémique académique, entre les «nouveaux» et «anciens» historiens (Voir PAPPE 2014; RAM 2007) à la fin des années 1980. Les désaccords entre ces historiens étaient de différente nature, aussi bien dans le contenu que dans la pratique de l’histoire, certains contestant des récits antérieurs quand d’autres mettaient l’accent sur les archives, ou encore déclaraient leur allégeance au récit national israélien. Ce débat historiographique a surtout pris la forme d’une controverse académique, qui voyait s’opposer deux générations d’historiens.

[5] Voir Mémoire, Première grande partie (1).

[6] Voir Mémoire, Deuxième grande partie, première sous-partie (2.1).

[7] SHENHAV, Yehouda (2007): Why not ‘The Occupation’. Theory and Criticism 31, Winter 2007, p. 322-332.

[8] Kretzmer, David (2002): The Occupation of JusticeThe Supreme Court of Israel and the Occupied Territories. Suny Press.

[9] Shlaim, Avi (2007):Le Mur de fer: Israël et le monde arabe. Traduction française de Demange, Odile. Paris: Buchet-Chastel ; Enderlin 2002

[10] L’alyah (littéralement «la montée» en hébreu) désigne la montée vers Sion, c’est-à-dire le retour des juifs en terre d’Israël. L’Etat d’Israël reconnait en effet un «droit au retour» des juifs en Israël et qui ont un accès privilégié à la citoyenneté israélienne.

[11] L’idéal kibbutzim (pluriel de kibbutz, littéralement «assemblée» en hébreu) a pris la forme de villages collectivistes en Israël, et dont le développement fut soutenu par les branches socialistes du mouvement sioniste.

[12] C’est dans cet idéal kibbutzim que les mouvements dits de «1968» en Amérique du Nord et en Europe semblaient d’ailleurs trouver une certaine concrétisation politique.

[13] Shlaim (2007).

[14] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press ; Shlaim (2007).

[15] GAZIT, Shlomo (2003): Trapped Fools: thirty years of Israeli policy in the territories, London, Portland OR: Frank Cass.

[16] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press.; Bevenisti 1983

[17] Cohen, Samy (2009):Tsahal à l’épreuve du terrorisme. Paris: Seuil ; RAZOUX, Pierre (2006):Tsahal: nouvelle histoire de l’armée israélienne, Paris, Perrin.

[18] Horowitz, D. (1981): Patterns of ethnic separatism. In: Comparative Studies in Society and History, 23(2), p. 165-195.

[19] van Creveld, Martin (1998): The Sword and the Olive. A Critical History of the Israeli Defense Force. 1st ed. New York : Public Affairs ; Cohen (2009); Siboni, Gabriel (2009): From the Second Intifada through the Second Lebanon War to Operation Cast Lead: Puzzle Pieces of a Single Campaign In: Military and Strategic Affairs vol.1, n°1, April 2009 ; Bar-Joseph, Uri (2000):  Towards a paradigm shift in Israel’s national security conception. In: Israel affairs6(3-4), April 2000, p. 99-114.

[20] Horowitz, D.; Lissak, M. (1989): Trouble in Utopia: The Overburdened Polity of Israel. Suny Press.

[21] Sternhell, Zeev (1997): The Founding Myths of Israel: Nationalism, Socialism, and the Making of the Jewish State. Princeton University Press.

[22] BRAHM, Gabriel, N. (2015): ‘There is a clash of civilisations’: An interview with Benny Morris. Fathom, Autumn 2015 [en ligne] accessible à:http://fathomjournal.org/there-is-a-clash-of-civilisations-an-interview-with-benny-morris/, consulté le 29/08/2016.

[23] BRAHM (2015).

[24] Siboni (2009).

[25] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte.

[26] Gabriel Siboni pris notamment part à la guerre du Liban en 1982

[27] Yaakov Amidror est une ancien général de compagnie membre du Conseil de Sécurité Nationale d’Israël.

[28] Siboni (2009).

[29] Le «Choc des civilisations» est une théorie développée par S. Huntington en 1993. Ce concept intervenait dans une période où le paradigme de la «guerre froide», opposant deux blocs distincts, ne semblait plus pertinent depuis l’effondrement de l’URSS en 1991. S. Huntington tentait donc de définir une nouvelle conceptualisation des relations internationales, où les clivages culturels, qu’il appelle «civilisationnels», jouent un rôle prépondérant. Bien que son essai ne renvoie à aucune réalité sociopolitique, certains ont vu une concrétisation, dans les attentats du 11 Septembre 2001, d’un «choc des civilisations» islamique d’un côté et occidentale de l’autre.

[30] Shafir, G. (1989): Land, Labor and the Origins of the Israeli-Palestinian Conflict, 1882-1914. Cambridge University Press.

[31] RAM, Uri (2007): The Future of the Past in Israel. A Sociology of Knowledge Approach. In: MORRIS, Benny (ed.): Making Israel. Ann Arbor, M: University of Michigan Press.

[32] idem; Pappe, Ilan (2014): The idea of Israel: a history of power and knowledge. In: Politics, religion and ideology15(3), Juillet 2014, p. 477-478.

[33] Ben-Eliezer, Uri (1998): The Making of Israeli Military. Indiana University Press.

[34] Kimmerling, Baruch (1993): Patterns of Militarism in Israel. In : European Journal of Sociology, vol. 34, n° 2.

[35] Shafir (1989).

[36] RAM (1993).

[37] GRINBERG, Lev (2010): Politics and Violence in Israel-Palestine: Democracy versus Military Rule. London, New-York: Routledge Studies in Middle Eastern Politics.

[38] Efrat, Elisha (2006): The West Bank and Gaza Strip: A geography of occupation and disengagement. New-York, London: Routledge.

[39] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press.

[40] SIBONI (2009).

[41] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte, p. 289.

[42] CYPEL (2006): p. 297.

[43] Amidror, Yaakov Mj.-Gn. (2007): Winning Counterinsurgency War: The Israeli Experience. The Jerusalem Center for Public Affairs ; SIBONI (2009).

[44] AZOULAY, Ariella; OPHIR, Adi (2013): The One-State Condition: Occupation and Democracy in Israel/Palestine. Stanford, California: Stanford University Press.

[45] Gordon, Neve (2008): Israel’s Occupation. University of Calif. Press ; Azoulay, Ophir (2013).

[46] La généalogie, méthode attribuée à Michel Foucault, permet d’analyser les déterminations historiques des discours contemporains. Ce concept est particulièrement prisé par les sociologues critiques israéliens.

[47] KIMMERLING, Baruch (1989): Boundaries and Frontiers of the Israeli Control System: Analytical Conclusions. In:  KIMMERLING, Baruch (eds.): The Israeli State and Society: Boundaries and Frontiers. New York: SUNY Press. p. 265-282.

[48] GRINBERG (2010).

[49] GORDON (2008).

[50] Voir Azoulay, Ophir (2013).

[51] OPHIR, Adi; GIVONI, Michal; HANAFI, Sari (2009): The Power of Inclusive Exclusion. Anatomy of Israeli Rule in the Occupied Palestinian Territories. Cambridge, London: MIT Press.

[52] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte.

[53] HASS, Amira (2002): Israel’s Closure Policy: An Ineffective Strategy of Containment and Repression.Journal of Palestine Studies, 31(3): p. 5-20 ; GRINBERG (2010).

[54] HASS (2002).

[55] DRAY, Joss; SIEFFERT, Denis (2002): La guerre israélienne de l’information: Désinformation et fausses symétries dans le conflit israélo-palestinien. Paris: Editions La Découverte.

[56] HANAFI, GIVONI, OPHIR (2009): 16.

[57] CYPEL (2006): p. 368.

[58] Nahoum, Sarah (2012):La doctrine d’emploi de Tsahal: entre rupture et continuité. Cahier de la recherche doctrinale, CDEF, Ministère de la Défense, janvier 2012.

[59] GAZIT, Nir; MAOZ-SHAI Yael (2010): Studying-Up and Studying-Across: At-Home Research of Governmental Violence Organizations. Qual. Sociol. (May 2010) 33, p. 275–295.

[60] SHENHAV (2007): p. 322-332.

[61] HANAFI, GIVONI, OPHIR (2009).

[62] Le camp moral, rassemblé sous le terme de Peace Now («la paix maintenant» en anglais), a été fondé en parallèle des accords de Camp David de 1979, mettant fin au conflit entre l’Egypte et Israël. Ce mouvement défend l’idée d’une paix négociée avec les Palestiniens. Une de ses émanations les plus marquées à gauche, le Gush Shalom (littéralement «bloc de la paix» en hébreu), a été fondée en 1993 et s’est illustré par son soutien aux soldats refusant de servir dans l’IDF, ainsi que par sa critique du régime de l’occupation.

[63] D’après le site français A Voix Autre, disponible en ligne: http://www.avoixautre.be/spip.php?article2408, consulté le 6/08/2016.

[64] Ben Eliezer (1998); Helman, Sara (1999): From soldiering and motherhood to citizenship: a study of four Israeli peace protest movements. In: Social politics6(3) Oct 1999, p. 292-313 ; Ben-Ari, Eyal. (2010): Introduction. In:  BEN-ARI, Eyal; LERER, Zeev; BEN-SHALOM, Uzi; VAINER, Ariel (eds.): Rethinking Contemporary Warfare. A Sociological View of the Al-Aqsa Intifada. Albany, NY: Suny Press. p. 1-16.

[65] HAVKIN, Shira (2011): La privatisation des check-points : quand l’armée rencontre le néo-libéralisme. In: LATTE ABDALLAH, Stéphanie; PARIZOT, Cédric (eds.): A l’ombre du Mur : Israéliens et Palestiniens entre séparation et occupation. Arles: Actes Sud ; KOTEF, Hagar; MERAV, Amir (2007): (En)Gendering Checkpoints: Checkpoint Watch and the Repercussions of Intervention. Signs: Journal of Women in Culture and Society, 32. p. 973-996.

[66] WEIZMAN, Eyal (2007): Hollow Land: Israel’s Architecture of Occupation, London, New York, Verso.

GÉOPOLITIQUE HISTORIQUE DE LA LIBYE

10 Déc

André MARTEL, La Libye des Ottomans à Da’ech, 1835-2016, préface d’Olivier Pliez,et postface de Jacques Frémeaux, L’Harmattan, octobre 2016, 312 p.

martel

Un ouvrage qui tombe à pic au moment où Da’ech est vaincu à Syrte, mais dont les métastases continuent de se répandre dans un corps libyen déchiqueté et laisser sans soin par la communauté internationale depuis le renversement du colonel Qadhafi en 2011. Il s’agit d’une œuvre-confluence mêlant géographie (préface d’Olivier Pliez), géostratégie, histoires militaire, diplomatique, culturelle et politique, le tout dans le temps long braudélien aux antipodes de la micro-histoire. Dans une postface lumineuse, Jacques Frémeaux, lui-même élève d’André Martel, évoque fort à propos Julien Gracq et Le Rivage des Syrtes. Prolongement de sa thèse d’Etat sur les confins saharo-tripolitains de la Tunisie de 1881 à 1911, cet ouvrage est la suite logique de l’essai de géopolitique historique sur la Libye de 1835 à 1990, publié aux PUF en 1991. Ce présent travail d’actualisation, signé par un des fondateurs de l’histoire militaire contemporaine et le créateur de l’école de Montpellier-Aix dans ce domaine, doit aussi beaucoup, pour sa publication, à la pugnacité de l’ethnologue-historienne-cinéaste Fabienne Le Houérou, directrice de recherches au CNRS et spécialiste du monde arabe.

Moins histoire de la Libye que la prise en compte de l’espace régional et de toutes ses composantes, y compris le mouvement des idées, cet ouvrage suit un fil conducteur : ce pays n’est plus un Etat de droit et est redevenu une nation qui se délite, qui se cherche, pour quelles raisons ? Cartes, chronologie, précieuse bibliographie thématique, notamment sur les confréries religieuses (une des clefs de la Libye) aident à comprendre la complexité de cet espace ouvert, témoin de la confluence des cultures et de particularismes spécifiques (oasis du Fezzan, Koufra…).

Le substrat historique permet de comprendre sur le temps long en quoi la Libye constitua un enjeu, d’abord pour l’impérialisme ottoman puis italien, puis témoin d’une décolonisation précoce suivie d’une instrumentalisation par le régime de Qadhafi qui rêva, un temps, d’abolir les frontières de la mer de sable saharienne. Sa chute ravive de vieilles querelles sur fond de guerre civile et d’incompatibilité d’humeur entre les pôles de Tripoli et de Benghazi, le tout dans des frontières, jusqu’à la contestée bande d’Aouzou, définies par les Italiens.

La première partie rappelle tout d’abord que cette Ifriqiya, la vieille province romaine, fait bien partie de l’expansion ottomane et de la question d’Orient (dans sa dimension africaine) dont l’origine remonte à la chute de Constantinople en 1453. D’où l’importance de ce Tripoli du Ponant, foyer d’islamisation et d’arabisation, sous l’aile protectrice de la Grande-Bretagne jusqu’à la conquête française de la Tunisie en 1881. De très belles pages sont consacrées au jeu subtil des puissances. Une des conséquences est l’établissement de la Sanusiya de La Mecque aux confins de la Cyrénaïque et de l’Egypte au moment de la guerre de Crimée. Spécialiste de la question, André Martel souligne l’importance du relais de chaque zaouia de cette confrérie dans un hinterland inoccupé par les Ottomans. Et ce, au moment où le contrôle du Sahara oriental, parcours des Touareg et des Chaanba, aiguise les appétits des Français depuis la conquête de Biskra (1842) précédant celle de Tunis (1881). S’ensuit une confrontation franco-ottomane aux multiples attendus (dont un renforcement de la présence ottomane au temps du gouvernement Jeunes Turcs), qui débouche, avant la conquête italienne, sur une série de conventions franco-britanniques et un rapprochement franco-italien. La résistance acharnée de jeunes officiers turcs entraîne une guerre de conquête difficile pour les Italiens. Elle a déjà des allures de guerre sainte proclamée par le sultan-calife d’Istanbul considérant Tripolitaine et Cyrénaïque comme des bastions avancés de l’Empire. Cette résistance à l’envahisseur chrétien est une des composantes de la prise de conscience, relayée par la Sanusiya, du nationalisme libyen lui-même inclus, via la notion d’Ouma ou d’unité des croyants, dans la conception d’une entité arabe qui fait de la Libye un des auteurs de la Ligue des Etats arabes.

Relative à la « Nouvelle Question d’Orient », la deuxième partie traite de la période italienne au temps du fascisme (1924-1929) en montrant comment le Duce imagine ce désert comme une colonie de peuplement et une base de pénétration vers l’Afrique centrale, l’Ethiopie, tout en convoitant la Tunisie. Il s’agit là du vaste plan impérial cherchant à constituer un bloc colonial italien des golfes des Syrtes et de Guinée, jusqu’à la mer Rouge et l’océan Indien. Terrain de féroces combats pendant la Seconde Guerre mondiale, la Libye redevient un enjeu dès la fin de la guerre, bien qu’en partie dépecée (Fezzan rattachée à l’Algérie française et émirat sanusi en Cyrénaïque sous protection britannique). A noter que l’Italie, jusqu’en 1949, garde l’espoir de rester dans ce pays meurtri qui connaît, bien avant l’Algérie indépendante, un exode de sa vieille population juive. Mais un an plus tard, le royaume libyen, aidé par l’ONU, proclame son indépendance, premier recul des vieilles puissances coloniales face aux revendications des peuples africains. On découvre à travers le chapitre 5 en quoi la Libye devient un acteur avec lequel il faut compter au sein du monde arabe. Et ce, en détenant l’arme du pétrole, même si la corruption et la faiblesse du régime sont grosses de la prise du pouvoir par le colonel Qadhafi en 1969, auteur de la révolutionnaire jamahiriya. L’auteur analyse de façon magistrale les raisons de la popularité d’un dictateur qui sait jouer tout aussi bien de l’arme culturelle et cultuelle, que de la réappropriation des ressources pétrolières du pays. Le rêve d’un empire saharo-africain marqué par de multiples interventions au Tchad ne se relève pas du déclin de l’Empire soviétique. On suit les soubresauts d’un régime qui fait flèche de tout bois, de l’Union africaine dont il se veut le champion, aux coupables accointances avec le terrorisme entraînant les premières frappes américaines.  Raïs dont la mégalomanie alla jusqu’à se prendre pour un nouveau « Roi des rois », « Guide suprême » autoproclamé et « Sabre de l’islam », Qadhafi ne vit pas venir l’onde de choc du « printemps arabe ». André Martel, comme Yasmina Khadra (La Dernière nuit du raïs, 2015) s’interroge sur la fin du dictateur : lynchage ou exécution ?

Sans rien oublier des conséquences de la chute du tyran dont la question des migrants, la fin de l’ouvrage donne les clefs de l’implantation de Da’ech en Libye et de la partition actuelle du pays. Ce dernier a sans doute besoin d’une forte implication des grandes puissances, et des Etats-Unis en particulier, pour se reconstruire.

                                               Jean-Charles Jauffret

 

 

LAGUERRE DE TREIZE ANS

23 Nov

Le Pr Jean-Charles Jauffret revient sur l’engagement français en Afghanistan dans cet entretien accordé à la Lettre imprévue.

Le 8 octobre 2001, le président de la République Jacques Chirac, annonçait l’engagement de la France auprès des États-Unis dans leurs opérations en Afghanistan, un mois après les attentats perpétrés par Al-Qaïda. « Les opérations militaires se feront sur une longue période », prévenait-il alors. Le 31 décembre 2014, après treize années de présence, le dernier contingent de l’armée française quittait le sol afghan. « Longue », l’intervention l’a été. Mais pour quels résultats ? Jean-Charles Jauffret, historien et auteur du livre « Afghanistan, 2001-2013 : la guerre inachevée », revient sur un conflit qui aura véritablement marqué l’armée française.

 

Qu’est-ce qui a poussé la France à s’engager en Afghanistan ?  

 

Par solidarité, nous avons pris rang auprès de nos alliés de l’Otan, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. L’objectif de l’intervention en Afghanistan était de combattre Al-Qaïda dans ses bases d’entraînement et, dans le même temps, les talibans ou tout du moins ceux qui supportaient les membres d’Al-Qaïda. Les troupes françaises devaient notamment participer à la sécurisation de la région et former les forces afghanes. Au total, entre 2001 et 2014, nous avons engagé un peu plus de 60 000 hommes. Pour une petite armée de métier comme la nôtre [environ 200 000 militaires au total en 2015, NDLR], c’est quasiment une génération du feu qui a vu le jour. 

Quelques arrières-pensées nous ont aussi précipités dans ce conflit. En tant que membre du Conseil [le Conseil de l’Atlantique Nord, autorité politique de l’Otan, NDLR] et grande puissance militaire européenne, nous nous devions de nous engager, pour des questions de prestige. La France espérait aussi pouvoir faire participer ses entreprises à la reconstruction du pays, parce que l’Afghanistan regorge de minéraux, de gaz, et que des projets de grande envergure auraient pu voir le jour.

 

Quinze ans plus tard, peut-on considérer cette intervention comme une réussite ?

 

Sur le plan financier d’abord, l’Afghanistan a été une affaire particulièrement délicate à gérer. Du fait de la distance, le coût des transports a été porté à des sommes astronomiques : pour vous donner une idée, un vol nous revenait à 40 000€ ! Pour les seules dépenses militaires, l’intervention en Afghanistan a coûté la bagatelle de 3,5 milliards d’euros entre 2001 et 2014. Il faut ajouter à cela les dépenses occasionnées par l’aide civile, car les Français ont été très actifs sur ce plan-là. Dons faits aux provinces, restaurations archéologiques, modernisation d’établissements scolaires, transformation de l’agriculture… Rien qu’en 2011, par exemple, 40 millions d’euros ont été dépensés dans des missions de ce type. 

 

Quant au bilan humain, nous avons perdu 89 soldats, essentiellement dans les troupes du génie, les plus exposées aux mines et aux IED [engins explosifs improvisés NDLR]. Et 1 000 ont été blessés. Si nous voulons comparer, ces 89 tués représentent seulement 22 minutes des combats de l’armée française en 14-18. Mais pour une petite armée de métier, ces pertes sont lourdes à supporter. Aujourd’hui,  chez les combattants engagés en Afghanistan, le ressenti qui subsiste, c’est : « On a fait tout ça pour rien ».
« Le résultat de cette intervention peut être considéré comme nul »

 

Dans la zone où nous opérions, les talibans ont repris le dessus dès que nous sommes partis. Le résultat de cette intervention peut donc être considéré comme nul. Surtout pour la population sur place. Ce conflit n’est plus suivi par les médias, mais il faut savoir qu’en 2015, plus de 11 000 Afghans ont été tués ou blessés. 

 

Avons-nous tiré des leçons de ce conflit ?

 

Je crois que si c’était à refaire, nous irions avec beaucoup plus de circonspection. À l’époque, l’ensemble de la coalition n’a pas réalisé la difficulté à transformer un pays aussi traditionnel que l’Afghanistan à la va-vite. Et puis on n’imaginait absolument pas se retrouver dans une situation où la population afghane se retournerait contre nous. Encore aujourd’hui, on [l’Otan, NDLR] ne sait pas comment sortir de cette situation afghane qui condamne des troupes à rester présentes. Si nous étions restés plus longtemps, les effets bénéfiques de notre présence auraient été beaucoup plus visibles. Il faut savoir que si les troupes françaises combattantes sont parties en décembre 2012, c’est simplement parce qu’il fallait aller intervenir au Mali et, numériquement, nous n’avions pas les moyens d’être sur les deux fronts en même temps. 

De cette intervention en Afghanistan restera quand même quelque chose de positif. L’armée est redevenue l’armée de la Nation. Les militaires ont obtenu une reconnaissance nationale qu’aucun des conflits qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale n’avait permis d’obtenir. Le soldat professionnel n’est plus un inconnu auquel on ne prête pas attention.

Les guerres françaises du XXIe siècle

24 Août

En attendant la rentrée et la retour des analyses des étudiants du Master II sur la (malheureusement) très riche actualité des conflits internationaux, nous avons le plaisir d’annoncer la publication d’un nouvel ouvrage de Thomas Hernault, ancien étudiant du Master qui continue de faire honneur à sa formation en poursuivant sa réflexion sur la conflictualité contemporaine. Quelques mots de présentation de l’ouvrage :

« A une époque où les puissances occidentales privilégient forces spéciales, groupements commandos et forces de projection, l’auteur nous emmène, à travers une étude historico-descriptive, dans les étendues sableuses d’Afghanistan, du Mali, mais aussi dans les ciels libyen et irakien pour suivre les troupes françaises à travers deux décennies de guerres modernes. Un écrit de 312 pages façonné de pensées militaires et de rétrospectives. En effet, l’auteur nous embarque, à la lueur d’interviews et de carnets mémoriels, dans les premiers pas de l’aviation militaire. On observe méthodiquement la fulgurante rupture stratégique apportée par l’alchimie des moyens terrestres et aériens dans la Première et Seconde guerre mondiale, mais également l’édification des premières doctrines d’emploi des forces françaises en Indochine et en Algérie. Le tout, sans omettre les opérations aéroportées de plus petite envergure telles que les sauts sur Kolwezi et Birao. A cela s’ajoute une partie détaillée de présentation des Forces spéciales du COS, des unités commandos, de la composante aérienne, des escadrons héliportés, ainsi que de la 11 BP« .T. Hernault

Encore bravo à Thomas Hernault (Les guerres françaises du XXIe siècle, Paris, Atelier Fol Fer, 2016,  312 p, 24 euros) !

Études Géostratégiques

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Latin America Watch

Latin America Watch est un blog de veille et d’analyse de la situation des pays d’Amérique Latine.

Theatrum Belli

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Diploweb.com, revue geopolitique, articles, cartes, relations internationales

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Foreign Affairs

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

CFR.org -

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Historicoblog (3)

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Lignes de défense

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Guerres-et-conflits

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

La voie de l'épée

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix