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HOMMAGE A GILBERT MEYNIER, GRAND SPÉCIALISTE DE L’HISTOIRE DE L’ALGERIE

2 Avr

À 75 ans, l’historien Gilbert Meynier est décédé à Lyon, le 13 décembre 2017. Son œuvre, immense, fait de lui un homme-pont entre les deux rives de la Méditerranée. Toute sa vie a été consacrée à l’histoire de l’Algérie, pays qu’il connaissait si bien pour y avoir longuement séjourné, tout en étant capable d’écrire et de lire en arabe.

G. Meynier

Né à Lyon le 25 mai 1942, époux de Pierrette qu’il rencontra en Algérie qui lui donna trois enfants (tout en militant au sein de la CIMADE pour la protection des réfugié(e)s et demandeurs d’asile Algériens), cet « historien érudit, méticuleux », selon son ami Benjamin Stora, a rencontré l’Algérie très tôt.

Étudiant, en 1961 il organise avec ses camarades de l’UNEF, une manifestation en faveur de l’indépendance algérienne. Proche de Vidal-Naquet, il dénonce très tôt l’usage de la torture en Algérie. Un an plus tard, il fait partie des «pieds rouges», ces jeunes Français venus volontairement prêtés main forte à l’Algérie indépendante. Sous contrat, il mène une campagne d’alphabétisation de plusieurs mois près d’Alger. De 1967 à 1969, le jeune agrégé d’histoire enseigne au lycée d’Oran, puis à l’Université de Constantine entre 1967 et 1970 où il noue de solides amitiés. Il poursuit sa carrière en France, tout en faisant de fréquents séjours de recherches en Algérie et devient professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Nancy II. À 60 ans, il quitte le service actif et devient émérite pour mieux se consacrer à ses recherches.

Au même titre que Charles-Robert Ageron ou son maître André Nouschi qui dirigea sa thèse d’État, Gilbert Meynier est un très grand historien de l’Algérie. Fait toujours autorité sa monumentale thèse d’État, L’Algérie révélée. La première Guerre Mondiale et le premier quart du XXe siècle, éditée chez Droz en 1981 et rééditée et complétée en 2015. C’est bien dans les tranchées, à l’usine, dans les exploitations agricoles de la «métropole» que s’est forgée la « conscience identitaire algérienne » qui, un jour, aboutira à une guerre contre l’oppression coloniale. En s’intéressant aux racines du nationalisme algérien, Gilbert Meynier a aussi mis en valeur dans de multiples études la grande figure de l’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader.

Gilbert Meynier n’était pas un homme des médias, bien que brillant orateur, mais un travailleur de fond, des bas-fonds de l’histoire coloniale algérienne. Outre Le FLN, documents et histoire, Fayard, 2004, qu’il signe avec son vieil ami Mohammed Harbi, on lui doit un grand classique publié chez le même éditeur en 2002 : Histoire intérieure du FLN. Loin de toute histoire officielle, Gilbert Meynier montre toutes les facettes du FLN et de son bras armé, l’ALN, sans rien cacher des exactions, des crimes de guerre commis par l’armée française pendant la guerre d’indépendance algérienne. Ce livre continue de déranger et est sujet à controverses, mais ce travail colossal fait la somme de documents d’archives tant françaises qu’algériennes.

J’ai eu la chance d’accompagner mon ami Gilbert Meynier pour plusieurs articles communs et colloques, dont l’inégalé, tenu à l’École normale supérieure de Lyon en 2006,  devenu ouvrage collectif en 2008, Éditions La Découverte, en collaboration avec Frédéric Abécassis, Pour une histoire franco-algérienne. En finir avec les pressions officielles et les lobbies de mémoire.

Gilbert Meynier était aussi un historien militant. En 2005, nous avons été parmi les tous premiers à protester contre l’article 4 de la loi sur la colonisation française et ses « bienfaits ». Austère et très sûr en amitié, à Lyon, que ce soit au sein de l’Association Coup de Soleil encourageant les rencontres autour du Maghreb, où à l’occasion de nombreux dialogues interreligieux, l’historien, aux côtés de son épouse, Pierrette, disparue moins de deux mois avant lui, faisait partie de ces chrétiens engagés au nom de l’amour du prochain. C’est pour cette raison que j’aurais plaisir, le 2 mai prochain, à lui rendre hommage dans cet espace de liberté que constitue, à Alger, le Centre diocésain des Glycines où je suis déjà intervenu, en avril 2015, dans un dialogue franco-algérien avec mon ami Daho Djerbal.

Cet hommage fera, certes, le bilan de son œuvre, dont la monumentale Histoire intérieure du FLN, mais évoquera aussi l’écriture braudélienne, c’est-à-dire sur le long terme, de l’histoire de ce pays qu’il a tant aimé, dont les deux premiers tomes de L’Algérie des origines. De la préhistoire à l’avènement de l’islam (2006, La Découverte), suivi deL’Algérie, cœur du Maghreb classique. De l’ouverture islamo-arabe au repli (2010, La Découverte). Le cancer dont il souffrait ne lui a pas laissé le temps de publier le troisième tome, mais, bien que déjà atteint tout en faisant preuve d’un courage exemplaire, juste avant sa disparition, il a eu le temps de publier un livre-testament, que j’évoquerai, L’Algérie et la France, deux siècles d’histoire croisée. Essai de synthèse historique (août 2017, L’Harmattan (collection bibliothèque de l’iReMMO, n° 28).

Il va de soi, que comme pour les autres hommages qui lui ont été rendus et qui le seront tout au long de l’année en France, cet hommage ne peut se concevoir sans l’écoute, la prise de parole de ceux qui l’ont connu et qui, résidant en Algérie, veulent témoigner.

En attendant de vous accueillir aux Glycines, laissons le dernier mot à son ami intime, Tahar Khalfoune, qui recueillit son dernier souffle : «Avec sa disparition, c’est une partie de l’histoire de notre pays qui s’en va. J’ose espérer que les Algériens reconnaîtront l’œuvre monumentale qu’il a consacrée sa vie durant à l’histoire de notre pays, (une histoire) très riche mais mal connue et mal enseignée, c’est une dette d’amitié et de justice que nous lui devons ».

Jean-Charles Jauffret, Professeur émérite d’histoire contemporaine de Sciences Po Aix

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ACCROÎTRE L’AUTONOMIE STRATÉGIQUE DE LA POLOGNE FACE A LA RUSSIE

2 Mar

Lors du Forum sur la sécurité internationale d’Halifax (Canada) de novembre 2017, le Ministre de la Défense polonais, Antoni Macierewicz, a déclaré que « la Russie ne se prépare pas à se défendre, elle se prépare à attaquer ». Evaluant la politique de Vladimir Poutine, il a ajouté : « ce n’est plus une guerre froide, c’est le début d’une guerre très chaude »[1]. Cette déclaration est un énième signe de l’inquiétude des Polonais face aux mouvements russes en Europe de l’Est, entretenue de façon véhémente par Macierewicz, dont les déclarations contre la Russie sont légion. L’attitude extrêmement belliqueuse de la Fédération russe, notamment au regard de ses agissements en Ukraine, de ses mouvements en Mer Baltique, de l’exercice Zapad 2017 qui a mobilisé plus de 70 000 soldats selon les estimations et au sujet duquel la Russie est restée très secrète, justifient la position agressive d’un Etat polonais hanté par les démons du passé[2]. Dans sa stratégie de défense, la Pologne compte grandement sur l’intervention de l’OTAN et des Etats-Unis mais sa politique s’appuie dans une large mesure sur une autonomisation par un intérêt accru porté à l’amélioration de ses potentialités militaires et à son indépendance en matière énergétique, puisqu’elle dépend grandement de l’approvisionnement russe[3].

La nécessaire modernisation des forces armées polonaises

La Pologne fournit les efforts nécessaires à son armement individuel afin de ne pas s’appuyer uniquement sur des forces extérieures. En 2012, le pays a amorcé un vaste projet de modernisation de ses armées, dont le matériel datait de l’ère soviétique[4]. Le système de défense anti-aérien de courte portée ainsi que la défense navale ont été désignés comme les volets les plus urgents de cette modernisation, dans une visée de sécurisation de la frontière Est du pays, en particulier du côté de l’enclave russe de Kaliningrad avec laquelle la Pologne partage 206 kilomètres de frontière. Après une réduction radicale des troupes dans l’enclave de Kaliningrad (il y aurait aujourd’hui 15 000 soldats), il est évident qu’elles ne sont pas aujourd’hui en mesure de mener des actions offensives essentielles. Dans cette situation, les autorités russes ont décidé de privilégier la dissuasion par l’installation de 152 brigades de missiles tactiques dans la ville de Tcherniakhovsk[5]. Le stationnement de missiles de moyenne portée Iskander à ogives nucléaires prend surtout une importance défensive dans une dimension psychologique et politique.[6]

Les grands systèmes d’information sont aussi une priorité : reconnaissance (drones, satellites, radars), les systèmes de communication et de défense cybernétique[7]. À cette volonté de modernisation s’ajoute la restructuration de l’industrie de l’armement polonais. Il s’agit d’opérer à une amélioration des capacités technologiques et industrielles de la Pologne par l’implication des industriels du pays dans les programmes d’armement. En 2014, la Pologne a regroupé plusieurs entreprises que l’Etat contrôle, jugées les plus performantes, dans une entité appelée le Groupe polonais d’armement (« Polska Grupa Zbrojeniowa », PGZ). Elles sont aujourd’hui au nombre de trente-cinq : « À terme, le PGZ devrait regrouper 14 000 salariés et dégager un bénéfice de 5 milliards de zloty (1,2 milliards d’euros) par an »[8].

Aujourd’hui, le gouvernement conservateur Droit et Justice (PiS) poursuit la modernisation des forces armées, amorcée par le gouvernement précédent. Après l’annulation en 2016 d’une commande passée à Airbus de cinquante hélicoptères H225M Caracal, Varsovie a annoncé sa volonté d’acquérir des UH-60 Black Hawk à l’américain Sikorsky du groupe Lockheed-Martin[9]. En ce qui concerne la modernisation de sa défense navale, la Pologne cherche dernièrement à acquérir des sous-marins (programme Orka) et les discussions avec Naval Group pour des sous-marins de la classe Scorpène, armés du Missile de croisière navale, mais également avec l’allemand Thyssen Krupp Marine Systems et le suédois Kockums (filiale de Saab), sont actuellement en cours. L’offre française présente un avantage de taille qui s’ajoute à la dissuasion conventionnelle que représentent les sous-marins : celui de doter la force navale sous-marine de la Pologne de missiles de croisière qui augmenteraient significativement l’autonomie de ses forces.

Le nouveau gouvernement ne se cantonne pas à la continuation des objectifs d’achat et de production de véhicules décidés sous le gouvernement précédent. En effet, la Pologne du PiS souhaite augmenter de 50% les effectifs de l’armée, comme annoncé par le Ministre de la Défense Antoni Macierewicz, un russophobe convaincu. Dans cette perspective, une loi du 1er janvier 2017 permet la légalisation de l’activité de milices de volontaires civiles, qui ont pullulé sur le territoire en particulier en réponse aux activités russes en Ukraine, sous une entité : l’Armée de défense territoriale (« Wojska Obrony Terytorialnej », WOT)[10]. Ces milices de volontaires civiles sont donc pleinement intégrées dans le dispositif de défense du territoire, et elles interviennent en soutien aux corps de professionnels. L’effectif de cette armée nouvellement légalisée s’élèverait à plus de 35 000 personnes[11].

La Pologne est actuellement un des seuls Etats de l’Union européenne à augmenter ses dépenses militaires, qui atteignent 2% du PIB (cela représente environ 8 milliards d’euros), et donc à répondre aux exigences formulées par l’OTAN et les Etats-Unis qui encouragent une autonomisation de la défense européenne. Le pays est devenu la principale puissance militaire d’Europe centrale et orientale. D’ailleurs, la Pologne prévoit de porter à 2,5% du PIB son budget de défense à l’horizon 2030[12].

Le souci polonais en matière d’autonomie stratégique n’est cependant pas uniquement militaire. Une des préoccupations majeures de Varsovie est également sa sécurité énergétique, vitale pour un Etat. Les rêves de joug russes sur l’Europe centrale et orientale que soupçonne la Pologne, considérant l’attitude belliqueuse de Moscou aujourd’hui et son impérialisme d’hier, questionnent fortement la dépendance énergétique polonaise. En effet, c’est une entreprise russe qui règne d’une main de fer sur le marché énergétique d’Europe centrale et orientale.

 

La mainmise de Gazprom 

En matière énergétique, la sécurité de la Pologne n’est pas garantie. Entendons cette notion de sécurité énergétique comme « l’assurance d’un niveau d’approvisionnement en énergie suffisant et certain d’une façon qui ne menace pas les valeurs fondamentales et les objectifs de l’Etat »[13]. La Pologne est, elle, particulièrement dépendante de l’approvisionnement en énergie et en gaz venu de Russie (entre 50% et 60% de sa consommation[14]) et est, de surcroît, insuffisamment protégée de leur possible interruption. La dernière crise en date confrontant la Russie et l’Ukraine au sujet de l’approvisionnement en gaz en 2009 a d’ailleurs eu un impact extrêmement négatif sur la plupart des pays d’Europe centrale et orientale, Pologne comprise[15]. La peur des Polonais de voir la Russie couper les robinets de gaz s’est accentuée à la suite des sanctions européennes contre le géant de l’Est en réponse à l’annexion de la Crimée en 2015[16]. La domination de l’entreprise Gazprom sur le marché rend aussi particulièrement difficile toutes les négociations, la compétition étant tout à fait limitée[17]. En outre, l’intégration insuffisante du marché énergétique du pays au reste de l’Union européenne, à l’image de l’ensemble de sa région, ne lui permet pas de tirer avantage des changements positifs du marché du gaz européen qui ont récemment eu lieu (une offre de gaz peu onéreuse). Dans de telles circonstances, les questions relatives à l’amélioration de la sécurité des approvisionnements énergétiques sont au cœur de la réflexion stratégique des Polonais. Afin d’améliorer la sécurité des approvisionnements en gaz du pays et pour diminuer la dépendance à l’importation russe, la Pologne collabore avec l’Union européenne, qui souhaite construire une Union européenne de l’énergie depuis une décision prise au Conseil européen en février 2015[18][19]. La Pologne diversifie ses sources d’approvisionnement et augmente son intégration au marché d’Europe centrale et orientale et du reste de l’UE, elle travaille à augmenter son autosuffisance. Dans cette quête d’autonomie face aux pressions russes, le PiS ne peut ignorer l’aide précieuse apportée par l’UE en matière de sécurité énergétique et de prise de distance d’avec la Russie. En effet, l’Union est à l’origine de la plupart des investissements dans les infrastructures énergétiques en Pologne, et son engagement institutionnel pour augmenter les possibilités de négociation dans ses échanges avec la Russie est indispensable. La Commission européenne a par exemple été invitée à participer aux négociations des contrats concernant l’approvisionnement en gaz et de son transit par le territoire polonais. La Pologne aspire aussi à une diversification maximale des routes et des sources de son approvisionnement en gaz. Dans cette perspective, elle prend part à plusieurs projets d’infrastructures nationales et régionales comme les terminaux de gaz naturel liquéfié (GNL) à Swinoujscie, qui ont le rôle clé de cette diversification pour le moment[20] [21]. Le pays entreprend également des initiatives qui diffèrent de l’esprit qui prévaut à la politique énergétique de l’UE. La volonté ferme de soutenir les projets nucléaires en est un exemple frappant (Varsovie envisage la construction d’une centrale nucléaire)[22]. Elle est aussi intéressée par le développement de son potentiel en gaz de schiste. L’extraction et l’utilisation d’un tel gaz n’est pas privilégié et même décrié par de nombreux pays d’Europe de l’Ouest, en raison de son impact sur l’environnement.

Toutefois la Pologne, et surtout le gouvernement du PiS dans ses désaccords avec les membres de l’UE, ne compte en aucun cas abandonner ses projets et négocier avec l’UE. Avec toutes ses nouvelles infrastructures, la Pologne ne sera théoriquement plus dépendante des approvisionnements en gaz venus de l’Est. Cela ne signifie pas la cessation des importations en matière première de Russie car un accord a été signé avec Gazprom jusqu’en 2022, la GNL n’est pas encore rentable et le gaz provenant d’Allemagne (grâce à un des gazoducs construit en 2014) est, dans la pratique, russe. Il ne s’agit donc pas de renoncer à commercer avec la Russie, l’effort polonais consiste plutôt à placer les russes dans une position concurrentielle s’ils souhaitent accéder au marché polonais, alors qu’ils en étaient jusque-là les uniques garants. Il apparaît par conséquent que la Pologne parvient de plus en plus à assurer sa sécurité énergétique et à se défaire de la menace russe dans ce domaine. Gazprom est mise en difficulté sur le marché polonais et dans les années à venir, l’entreprise va devoir s’adapter à de nouvelles exigences engendrées par la mise en concurrence. La Russie perd, par le travail fourni par la Pologne et les voisins de sa région, un moyen de pression qui lui était particulièrement précieux.

 

Varsovie se trouve donc actuellement dans une véritable attitude de défiance et de défense face à la Russie, qui se traduit par la recherche d’une autonomisation sécuritaire et d’un réel déploiement de force sur son territoire, comme elle n’en avait plus connu depuis le retrait des troupes soviétiques au début des années 1990. La stratégie du PiS à l’égard de la Russie, dont elle pointe du doigt le néo-impérialisme, est d’assurer le Kremlin d’une capacité de riposte à la hauteur de la menace ressentie et de l’agression militaire potentielle contre d’autres voisins ou bien même du territoire polonais. L’effort de la Pologne pour accroître son autonomie stratégique est, à cet égard, conséquent. Il faut désormais considérer la Pologne comme une puissance régionale majeure sur laquelle repose en partie la sécurité de la région.

 

Eva Barzykowski, étudiante du Master II en 2017-2018

[1] « Antoni Macierewicz : Rosja przygotowuje sie do ataku », <https://wiadomosci.wp.pl/antoni-macierewicz-rosja-przygotowuje-sie-do-ataku-6189260184065665a&gt; 13/11/2017 (consulté le: 22/12/2017)

[2] « Avec Zapad 2017, la Russie se prépare pour une grande guerre, dit un responsable de l’OTAN », <http://www.opex360.com/2017/09/17/avec-zapad-2017-la-russie-se-prepare-pour-une-grande-guerre-dit-un-responsable-militaire-de-lotan/&gt; 17/09/2017 (consulté le : 22/12/2017)

[3] Ministère de la Défense nationale de la République de Pologne. Wykład premiera Donalda Tuska w AON. [en ligne].

Disponible sur : <http://www.mon.gov.pl/aktualnosci/artykul/najnowsze/2013-10-01-wyklad-premiera-donalda-tuska-w-aon/&gt;

[4] Ministère de la Défense nationale de la République de Pologne. PLAN MODERNIZACJ I TECHNICZNEJ SIŁ ZBROJNYCH w latach 2013-2022. [en ligne]. Disponible sur : <http://bip.mon.gov.pl/f/pliki/polityka_bezpieczenstwa/2016/07/Plan_modernizacji_8_lipca_2014.pdf&gt;

[5] A. Drzewiecki, Obwód Kaliningradzki w polityce bezpieczenstwa Polski i Litwy w kontekscie rozszerzenia NATO i Unii Europejskiej na Wschód, w: Kraje Europy Srodkowej i Wschodniej wobec procesu integracji europejskiej, (red.) J. Albin, J. Kupczak, Wroclaw, 2011, p 70-78

[6] « Les missiles balistiques russes Iskander sont de retour à Kaliningrad », <http://www.opex360.com/2016/10/09/les-missiles-balistiques-russes-iskander-sont-de-retour-kaliningrad/&gt; 09/10/2016 (consulté le : 05/04/2017)

[7] Ministère de la Défense nationale de la République de Pologne. W MON na temat modernizacji Sił Zbrojnych R. [en ligne]. Disponible sur : http://www.mon.gov.pl/aktualnosci/artykul/najnowsze/2014-11-04-konferencja-prasowa-poswiecona-modernizacji-sz-rp/

[8] Krzysztof Soloch, « Industrie de défense polonaise : ultime consolidation », Défense&Industries, n°1 Juin 2014

[9] « La Pologne va commander des hélicoptères américains Black Hawk pour ses forces spéciales », <http://www.opex360.com/2016/10/10/la-pologne-va-commander-des-helicopteres-americains-black-hawk-pour-ses-forces-speciales/&gt; 10/10/2016 (consulté le : 05/04/2017)

[10] Ministère de la Défense de la République de Pologne. Obrona Terytorialna. [en ligne]. Disponible sur : http://www.mon.gov.pl/obrona-terytorialna/

[11] Alexandre Lévy, < https://www.letemps.ch/monde/2017/01/04/face-russie-milices-polonaises-pied-guerre > (consulté le: 05/04/2017)

[12] Ministère de la Défense de la République de Pologne. Modernization and development of the Polish Armed Forces. [en ligne]. Disponible sur : http://en.mon.gov.pl/news/article/latest-news/modernization-and-development-of-the-polish-armed-forces-92017-12-28/

[13] Daniel Yergin, “Energy Security in the 1990s”, Foreign Affairs, 1, 1988, p.10

[14] Agata Łoskot-Strachota, « Podobna czy całkiem inna? Polityka zwiększania bezpieczeństwa dostaw gazu w krajach Europy Środkowo-Wschodniej », Biuletyn Europy Srodkowej i Wschodnjej, Puls Regionu,n°4, Center for International Relations

[15] AFP. « Première baisse du transit de gaz via l’Ukraine », Le Devoir, 3 janvier 2009

[16] Conseil européen. Mesures restrictives de l’UE en réponse à la crise en Ukraine. [en ligne.] Disponible sur : http://www.consilium.europa.eu/fr/policies/sanctions/ukraine-crisis/

[17] Bartlomiej Nowak, ‘Bezpieczeństwo energetyczne Polski a bezpieczeństwa energetyczne Unii Europejskiej, Krytyka Prawa. Niezależne Studia nad prawem, Vol. 2 – Bezpieczeństwo, Wojciech Sokolewicz (ed.), WAiP, Warszawa 2010.

[18] Agnieszka Pach-Gurgul, Jednolity rynek energii elektrycznej w Unii Europejskiej w kontekście bezpieczeństwa energetycznego Polski. Warszawa, 2012

[19] Pour accroître l’efficacité du mécanisme de sécurité énergétique de l’UE, a été préparé le règlement UE 994/2010 sur la sécurité des approvisionnements extérieurs les plus problématiques, à savoir en gaz naturel (Parlement européen, Conseil de l’UE, 2010). L’objectif principal du règlement était de clarifier et de mettre en œuvre les dispositions de l’article 194 TFUE sur la sécurité et la solidarité énergétique entre les États membres de l’UE.

[20] Ibid.

[21] « LNG terminal in Poland », < http://en.polskielng.pl/lng/lng-terminal-in-poland/ > (consulté le : 15/05/2017)

[22] « Co z polskim atomem ? Decyzja musi uzyskac akceptacje rzadu », <http://tvn24bis.pl/z-kraju,74/budowa-elektrowni-jadrowej-w-polsce,762189.html&gt; 04/08/2017 (consulté le : 22/12/2017)

LE TERRORISME NIGERIAN, UNE EXTENSION DE LA MENACE AU-DELÀ DU NIGERIA ?

18 Fév

L’Etat Islamique et les attentats en Europe ont pu occulter des esprits une menace toute aussi dangereuse et toute aussi proche qu’est la secte nigériane Boko Haram. Cette dernière reste peu connue alors que le conflit l’opposant aux forces de sécurités nigérianes aurait causé la mort de plus de 17 000 personnes depuis 2009, et provoqué une grave crise humanitaire touchant 14 millions de personnes dans la sous-région du bassin du Lac Tchad[i]. Responsable d’attaques terroristes et de nombreux enlèvements, François Hollande jugeait le groupe, en mai 2016, comme « […]  le groupe terroriste le plus meurtrier au monde »[ii]. Si à plusieurs reprises le président nigérian Muhammadu Buhari a annoncé que le groupe était « techniquement défait », ce dernier est toujours en capacité de mener des attaques et les a multipliées au cours du dernier trimestre 2017[iii].

Apparu dans les années 2000 dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’Awati Wal-Jihad (« Les disciples du Prophète pour la propagation de l’islam et de la guerre sainte ») critique un système politique corrompu qui ne reposerait pas pleinement sur la sharia. A partir de 2009, le groupe bascule dans le terrorisme-djihadisme et lance des actions violentes dans tout le Nord-Est du Nigeria, et jusqu’à la capitale fédérale, Abuja. Outre son expansion à l’intérieur du Nigeria, Boko Haram a réussi à dépasser les frontières nigérianes et mène de nombreuses attaques dans les pays riverains, au point de n’être plus considéré comme une menace uniquement intra-nigériane. De plus, la secte aurait réussi à nouer des contacts avec des groupes islamistes sahéliens, et aurait prêté allégeance en 2015 à l’Etat Islamique. Par ailleurs, il existe différentes factions au sein du groupe dont les agendas varient du national au régional voire à l’international. Enfin, l’apparition du groupe dissident Ansaru, principalement anti-occidental, renforce la peur d’une coopération et d’un partenariat avec les terroristes sahéliens pour mener des opérations contre les intérêts occidentaux. Tous ces éléments amènent à s’interroger sur une éventuelle extension de cette menace terroriste islamiste au-delà du Nigeria et ses conséquences à la fois régionales et internationales.

 

 

                                                                                                                    

Boko Haram, un nouveau groupe terroriste international ?

 

            La régionalisation et/ou l’internationalisation de Boko Haram peut s’expliquer par une influence terroriste islamiste djihadiste internationale comme Al-Qaïda, ou plus récemment l’Etat Islamique qui voient dans Boko Haram un relai de leur propagande. Ces influences mettent en évidence une menace qui ne concernerait plus uniquement le Nigeria.

Dès 1991, Oussama Ben Laden s’intéresse à l’Afrique. Plusieurs groupes vont devenir des « franchises » d’Al-Qaïda. Ainsi, en 2007 le Groupe pour la prédication et le combat (GSPC) qui devient Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en 2007, et en 2012 le groupe terroriste somalien Al-Shabaab prête allégeance à Al-Qaïda[iv]. En Afrique de l’Ouest le Nigeria apparaît tout naturellement comme une place stratégique pour la pénétration d’Al-Qaïda. Si Boko Haram s’est construit en dehors de son giron, dès 2008 des premiers contacts auraient été établis entre les deux groupes. C’est ce que révèle le diplomate canadien Robert Fowler enlevé au Niger par AQMI en 2008 et qui raconta avoir été témoin de la visite d’un commandant de Boko Haram auprès d’AQMI lors de sa captivité[v]. Cependant c’est véritablement à partir de 2010 que l’on peut supposer une influence d’Al-Qaïda sur Boko Haram car on observe une évolution de ses modes opératoires et ses cibles. Désormais les insurgés s’attaquent à des cibles traditionnelles du terrorisme islamiste en s’en prenant aux « mauvais » musulmans, à la communauté chrétienne, à des Occidentaux et à des cibles internationales. Le groupe a également recours à des engins explosifs improvisés (IED) pour commettre des attentats à la bombe, technique non utilisée avant 2010, et des attentats-suicides. Cela sous-entend que le groupe a pu certainement recevoir une formation dans des camps d’entraînement d’AQMI ou d’Al-Shabaab[vi]. Ainsi, l’attentat-suicide contre le siège des Nations Unies à Abuja le 26 août 2011 serait un symbole de l’évolution de Boko Haram vers un terrorisme international[vii]. De plus, même si cela n’est pas vérifiable, certains spécialistes vont plus loin en affirmant que cet attentat serait une suite des attaques contre le quartier général des Nations Unies en 2003 en Irak et en 2007 contre son siège à Alger[viii]. Cette hypothèse peut être confirmée par deux vidéos reçues par l’AFP du kamikaze où il fait référence à Oussama Ben Laden tué par les Etats-Unis et explique que son attentat est un message aux « infidèles » internationaux[ix]. Toutefois, il faut souligner que ces vidéos n’ont pas été identifiées.

 

            Concernant l’Etat Islamique (EI), Boko Haram peut également constituer un point d’appui stratégique en Afrique et permettrait l’ouverture d’un nouveau front. En effet, à partir du Nigeria, l’EI pourrait s’étendre à d’autres pays et pourquoi pas réussir à relier le Nord-Est nigérian avec ses positions en Libye. De plus, un rapprochement avec l’EI pourrait permettre d’augmenter les moyens de la secte et donc étendre son périmètre d’action. Dès 2014, dans ses vidéos, Abubakar Shekau félicite la création d’un Califat de l’EI et en 2015 il prête allégeance à l’EI. Néanmoins, il ne faut pas considérer cette allégeance comme une fusion, il s’agit plutôt pour le journaliste à France 24, Wassim Nasr spécialiste des mouvements djihadistes, d’un rapprochement idéologique[x]. C’est alors une manière pour Boko Haram de s’inscrire dans un djihad globalisé. Aujourd’hui il est très difficile de connaître la nature de ce rapprochement. Pourtant, en avril 2016 l’armée américaine a déclaré que la relation Boko Haram-EI se serait renforcée au point que les deux groupes partageraient les même stratégies et tactiques[xi]. Le commandant des opérations américaines en Afrique de l’époque, Donald Bolduc, avait également expliqué qu’un soutien matériel de l’EI à Boko Haram est une hypothèse fortement probable car le Tchad aurait arrêté un convoi d’armes à sa frontière avec le Nigeria provenant de Libye où l’EI est assez bien implanté[xii]. A son tour, le Conseil des Nations Unies en mai 2016 a émis des inquiétudes quant au rapprochement de ces deux entités[xiii]. Enfin, des sources sécuritaires ont indiqué en 2016 qu’un recruteur de l’EI avait été arrêté par les forces de sécurité nigérianes à Kano.

Pour certains spécialistes, l’EI irait même jusqu’à s’immiscer dans le fonctionnement du groupe. En effet, le 2 août 2016, la presse révèle le limogeage d’Abubakar Shekau en faveur d’Abou Musab Al-Barnawi, choisi par l’EI et qu’il considère comme le chef de l’Etat Islamique en Afrique de l’Ouest[xiv]. Cela pourrait sous-entendre que désormais l’EI validerait ou invaliderait les décisions prises par le groupe, et souhaiterait une extension de ce dernier. Toutefois, il est essentiel de prendre ces informations avec prudence à la vue de l’opacité de fonctionnement de Boko Haram. De fait, en 2017, le degré d’une coopération opérationnelle et d’une influence entre les deux groupes fait encore débat parmi les experts.

 

            C’est dans ce contexte de tentatives d’influences par des groupes terroristes internationaux que différentes factions de la secte semblent s’orienter vers des actions plus internationales, au point de devenir de véritables menaces régionales.

En effet, Boko Haram n’est pas un groupe homogène. Si jusqu’en 2009, son fondateur Mohammed Yusuf semblait faire consensus, depuis sa mort on peut mettre en évidence deux tendances idéologiques qui fractionnent le mouvement, chacune regroupant plusieurs factions[xv]. A une branche que l’on peut qualifier d’historique et ayant un agenda plus national, on peut lui opposer une tendance qui serait plus internationaliste. Cette dernière souhaiterait orienter ses attaques contre des cibles occidentales. Cette branche préfigurerait la naissance d’une faction dissidente à partir de 2012, Ansaru s’inscrivant davantage dans un terrorisme islamiste international. Signifiant « L’avant-garde pour la protection des Musulmans en Afrique noire »[xvi], Ansaru s’oriente dans la défense de tous les musulmans et pas uniquement les Nigérians et considère que les attaques doivent être dirigées contre des cibles internationales[xvii]. Ainsi, plusieurs enlèvements d’étrangers ont pu être attribués à ce groupe parmi lesquels celui de l’ingénieur français Francis Collomp en 2012[xviii], ou de la famille Moulin-Fournier en 2012 au Cameroun[xix]. A chaque fois Ansaru justifie ses rapts comme des réponses aux « atrocités » commises par les Occidentaux contre les musulmans en Afghanistan et au Mali[xx]. Ses objectifs et son mode opératoire s’associent parfaitement à la doctrine des groupes islamistes sahéliens suivant l’idéologie d’Al-Qaïda. À ce titre, Bat-el Ohayon, co-fondatrice de l’Afrique Consulting Group, affirme qu’Ansaru et Al-Qaïda ont développé une « relation de travail » consistant en une aide financière d’Al-Qaïda et une formation militaire dans les camps d’entraînement d’islamistes sahéliens en échange de la participation de membres d’Ansaru à des opérations auprès d’AQMI[xxi]. L’un des fondateurs d’Ansaru, Khaled al-Barnawi, se serait entraîné dans des camps d’AQMI en Algérie[xxii] après la grande répression de 2009 et aurait été sensibilisé à la rhétorique djihadiste internationale[xxiii].

Ansaru relève donc d’une dimension extra-nigériane car il ne s’agit plus de revendications locales et constitue une vraie menace régionale. A ce propos Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du terrorisme nigérian, considère qu’Ansaru est « une menace plus grave, plus radicale, plus extrémiste » que Boko Haram[xxiv].

 

L’extension de Boko Haram dans les pays voisins et au-delà

 

            En mars 2012 à la suite du sommet de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le chef d’état major des armées nigérian a déclaré que Boko Haram n’était plus un problème uniquement endogène mais qu’il concernait l’ensemble des pays du Lac Tchad, autrement dit le Cameroun, le Tchad et le Niger. Cela suppose une extension de la menace hors des frontières. Cependant, la présence de Boko Haram dans ces pays n’est pas nouvelle et remonterait à son origine. Le groupe a pu profiter de l’extrême proximité géographique mais aussi culturelle entre ces pays et son bastion le Nord-Est du Nigeria. En effet, celui-ci partage 3 200 kilomètres de frontières avec le Niger, le Tchad et le Cameroun et la porosité de celles-ci rend les déplacements faciles. Ainsi, dans les premières années de la secte, il n’était pas rare que des Camerounais, des Tchadiens et des Nigériens traversent la frontière pour aller écouter les prêches de Mohammed Yusuf à Maiduguri. Ce dernier aurait même installé des amirs au Cameroun et au Tchad[xxv]. Les pays voisins constituaient alors des bases-arrières pour échapper aux raids des forces de sécurité nigérianes. Néanmoins, à partir de 2012-2013, le groupe va lancer des attaques transfrontalières de plus en plus nombreuses, étendant sa zone d’action. A titre d’exemple, entre 2014 et 2016, on observe une escalade de la violence au Cameroun avec plus d’une centaine d’attaques de la secte qui aurait causé la mort d’au moins 1 400 civils et l’enlèvement de plus de 1 000 personnes[xxvi]. Boko Haram ne se contente plus d’attaques locales mais « s’extra-territorialise ».

Par ailleurs, le rayon d’action des insurgés ne se limite probablement pas à la sous-région du bassin du lac Tchad mais est plus étendu. En effet, en 2012, selon des responsables maliens une centaine de militants de Boko Haram auraient combattu au côté du MUJAO à Gao, et en avril, ceux-ci auraient aussi participé à l’attaque contre le Consulat algérien de cette ville et à l’enlèvement de sept diplomates algériens dont le consul. Une interview de la RFI d’un commandant d’une faction du MUJAO corrobore ces faits en révélant que des membres de Boko Haram sont présents en nombre à Gao[xxvii]. Des déplacés de la ville révèlent eux aussi que ceux-ci s’entraîneraient dans des camps du MUJAO[xxviii]. Des combattants auraient aussi participé à d’autres combats en 2012 et en 2013 au Mali aux côtés du MUJAO, AQMI et Ansar-al-Dine[xxix]. Enfin en 2013, des combattants du groupe dissident Ansaru auraient participé avec Mokhtar Belmokhtar aux attaques contre le site gazier d’In Amenas en Algérie en janvier et contre la mine d’uranium d’Arlit au Niger en juin[xxx].

En outre, les pays occidentaux sont également concernés par la menace d’une extension du terrorisme nigérian. En effet, Boko Haram et Ansaru s’en prennent désormais aux Occidentaux, notamment par le biais des enlèvements. Potentiellement en lien avec d’autres groupes islamistes sahéliens, même si des doutes subsistent, les deux entités nigérianes participent à la déstabilisation sécuritaire de la zone sahélienne où les Occidentaux possèdent des intérêts économiques et stratégiques. Les puissances occidentales auraient peur que la région ne devienne une nouvelle base de départ pour des attaques en Occident.  Ainsi, à partir de 2010, Boko Haram va proférer des menaces contre les Etats-Unis en les désignant comme une nouvelle cible. À ce titre, la commission sur la sécurité intérieure du Congrès publie un document intitulé « Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland » dans lequel elle relaie les inquiétudes de certaines agences sécuritaires qui considèrent que Boko Haram va se transformer en une menace internationale pouvant toucher le territoire américain[xxxi]. En 2013, les inquiétudes sont réaffirmées dans un second rapport sur une potentielle menace sur le territoire américain[xxxii].

Même si les menaces contre les pays occidentaux sont réelles, il est néanmoins possible d’émettre des doutes sur la capacité de Boko Haram d’attaquer ces pays sur leur territoire national. La véritable menace concerne l’enlèvement de ressortissants étrangers et l’apparition d’Ansaru ayant pour cibles les Occidentaux.

 

 

 

            Né dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe terroriste Boko Haram a réussi à s’étendre territorialement et à sortir de son rayon d’action originel. Le groupe se pare désormais d’une dimension régionale. Longtemps considérée comme purement nigériane, la menace devient progressivement globale. La régionalisation de la secte s’étend au-delà de la « sous-région » du lac Tchad. La proximité avec le Sahel peut faire craindre d’une extension et de la création d’un arc islamiste avec d’autres groupes djihadistes sahéliens. Néanmoins, une coopération opérationnelle reste de l’ordre de l’hypothèse mais il est indéniable qu’il y a eu des échanges de conseils et de matériels ce qui auraient permis à la secte de s’étendre territorialement. De plus, l’allégeance à l’Etat islamique en 2015 donne à Boko Haram une dimension globale car l’Afrique de l’Ouest pourrait alors constituer un nouveau front pour l’Etat islamique. En effet, ces derniers en perte de vitesse en Syrie et en Irak pourraient trouver au Nord-Est du Nigeria un nouveau point d’appui pour lancer des attaques. Malgré tout, les revendications de Boko Haram restent majoritairement locales, et son extension se trouve principalement au niveau de la sous-région du bassin du lac Tchad. Si la branche historique conserverait donc un agenda plus national et/ou sous régional, Ansaru, plus proche des groupes terroristes internationaux, serait en mesure d’agir en dehors de la sous-région du Lac Tchad. La principale menace d’une globalisation viendrait plutôt de cette branche dissidente. Le terrorisme islamiste nigérian peut alors être considéré comment un danger extra-nigérian et appelle de facto à une réponse anti-terroriste plus globale.

                             Marie-Charlotte Varennes, étudiante du Master 2 en 2017-2018

 

[i] Site internet d’Amnesty International, « Le Nigeria. Les chiffres de l’horreur », Disponible sur : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2015/06/nigeria-horror-in-numbers/

[ii] « Boko Haram: bientôt un accord de défense entre la France et le Nigeria », RFI, 15 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160515-boko-haram-bientot-accord-defense-france-nigeria-buhari-hollande-sommet-abuja

[iii] « Un an après l’affirmation de Buhari, Boko Haram toujours présent », RFI, 24 décembre 2017, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20171224-nigeria-an-affirmation-buhari-boko-haram-present

[iv] « Somali militant group al-Shabaab formally joins al-Qaida », The Guardian, 9 février 2012, [en ligne], Disponible sur : https://www.theguardian.com/world/2012/feb/09/somali-al-shabaab-join-al-qaida

[v] FOWLER Robert, Ma saison en enfer : 130 jours de captivité aux mains d’Al-Qaïda, Montréal, Québec Amérique, 2013, p. 398.

[vi] Nigeria. Les crimes de masse de Boko Haram, Fédération internationale des ligues des Droits de l’Homme, 2015 p. 21.

[vii] TRAN NGOC Laetitia, « Boko Haram », Groupe de recherche et d’information de la paix et de la sécurité (GRIP), note d’analyse, 4 octobre 2012, p. 8.

[viii] DENECE Eric, « Nigeria : accroissement et internationalisation des actions terroristes de Boko Haram », CF2R, note d’actualité n°25, septembre 2011.

[ix] « Nigeria UN bomb: Video of ‘Boko Haram bomber’ released », BBC News, 28 août 2011, [en ligne], Disponible sur :   http://www.bbc.com/news/world-africa-14964554

[x] « Que signifie l’allégeance de Boko Haram à l’EI ? », France 24, 12 mars 2015, [en ligne]

Disponible sur : http://www.france24.com/fr/20150308-allegeance-boko-haram-etat-islamique-consequence-analyse-nigeria-shekau

[xi] « Boko haram and ISIS are collaborating more : Us military » The NewYork Times, 20 avril 2016,  [en ligne],

Disponible sur : https://www.nytimes.com/2016/04/21/world/africa/boko-haram-and-isis-are-collaborating-more-us-military-says.html?_r=0

[xii] « Qu’en est-il des liens entre Boko Haram et le groupe Etat islamique? », RFI, 22 avril 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160421-tchad-nigeria-liens-etat-islamique-boko-haram

[xiii] « UN Security Council expresses alarm over links between Boko Haram and Isis » Independant, 14 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.independent.co.uk/news/world/africa/un-security-council-expresses-alarm-over-links-between-boko-haram-and-isis-a7029166.html

[xiv] « L’organisation Etat islamique tente de reprendre en main Boko Haram », Le Monde, 4 aout 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/08/04/l-etat-islamique-tente-de-reprendre-en-main-boko-haram_4978410_3212.html

[xv] TRAN NGOC (2012), Op. Cit. p. 4.

[xvi] Rapport FIDH (2015), Op. Cit. p. 22

[xvii] COMOLLI Virginia, Boko Haram : Nigeria’s Islamist Insurgency, London, Hurts and Company, 2015, p. 65

[xviii] « Nigeria : Comment Francis Collomp a réussi son évasion », Le Monde, 13 mars 2015, [en ligne], [consulté le 26/12/17],  Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/03/13/nigeria-comment-francis-collomp-a-reussi-son-evasion_4593400_3212.html

[xix] « Boko Haram affirme détenir les otages français au Cameroun », L’Express, 21 mars 2013, [en ligne], Disponible sur : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/boko-haram-affirme-detenir-les-otages-francais-au-cameroun_1233470.html

[xx] « Bauchi Deadly Kidnapping: Gaping Bullet Holes in Expatriates’ Live Camp, » Vanguard, 23 février 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.vanguardngr.com/2013/02/bauchi-deadly-kidnapping-gaping-bullet-holes-in-expatriates-live-camp/

[xxi] « What is Ansaru, the other militant islamist group in Nigeria besides Boko Haram? », Newsweek, 4 avril 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.newsweek.com/what-ansaru-nigerias-other-militant-group-443785

[xxii] « Curbing violence in Nigeria (II) : The Boko Haram Insrugency » Rapport Afrique, International Crisis Group, n°216, 3 avril 2014, p.26

[xxiii] En 2009, les forces de sécurités nigérianes lancent une répression violente contre les membres de la secte au cours de l’Opération Flush. Le leader Mohammed Yusuf est exécuté de manière extra-judiciaire et les survivants du groupe s’enfuient dans les pays voisins. Cette répression marque un tournant décisif de la secte la faisant basculer réellement dans le terrorisme islamiste.

[xxiv]« Qui étaient les ravisseurs de Francis Collomp ? » Europe 1, 18 novembre 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.europe1.fr/international/qui-etaient-les-ravisseurs-de-francis-collomp-1712317

[xxv] COMOLLI (2015), Op. Cit., p. 86.

[xxvi] « Cameroun : faire face à Boko Haram », Rapport Afrique, International Crisis Group, n°241, 16 novembre 2016, p. 11.

[xxvii] « Boko Haram en renfort des islamistes armés dans le nord du Mali, » RFI, 10 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20120410-mali-bamako-gao-tombouctou-boko-haram-ansar-dine

[xxviii] « Des islamistes de la secte Boko Haram présents au nord du Mali », Le Monde, 9 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/04/09/des-islamistes-de-la-secte-boko-aram-sont-presents-au-nord-mali_1682846_3212.html

[xxix] COMOLLI (2015), Op. Cit. p. 103.

[xxx] ZENN Jacob, « Nigerian al-Qaedaism », Hudson Institute, Mars 2014, p. 111.

[xxxi] Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland US House Representative, 2011, p. 5.

[xxxii] Boko Haram. Growing Threat to the Us Homeland, US House Representative, 2013

LA DEFENSE FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE

10 Fév

Au début du 20ème siècle, Ellsworth Huntington développe une théorie du climat expliquant une partie de l’Histoire du continent asiatique, qu’il étend ensuite à l’ensemble des civilisations humaines. Au cœur de son analyse, il forge la notion de « pouls » des continents. Le rythme de ce pouls serait cadencé par des événements climatiques, amenant différents empires à se confronter au cours des siècles pour le contrôle des ressources naturelles à la rareté fluctuante[i]. Cette théorie, très ambitieuse, a depuis longtemps été relativisée, mais continue à faire écho à nos préoccupations actuelles vis-à-vis de l’ensemble des phénomènes que nous rassemblons sous le terme de « changement climatique » [ii]. La relation « guerre-climat » est étudiées de nouveau, dans le but pour le militaire d’anticiper les défis qui lui seront proposés demain.

C’est ainsi que, déjà, au Royaume-Uni, certains hélicoptères de combat sont en voie d’être modifiés pour que leurs rotors supportent davantage les fortes chaleurs[iii]. En France, l’idée d’une vulnérabilité des armées face au changement climatique a été prise en compte seulement plus récemment. En 2012, un rapport parlementaire en propose pour la première fois une analyse[iv]. Aux Etats-Unis, un scénario complet de ses implications pour de la défense nationale a été écrit pour le Pentagone américain par Peter Schwartz et Doug Randall dès 2003. Ce scénario, assez en avance sur son temps à en juger par sa date de publication, propose alors d’anticiper toute les implications du changement climatique du point de vue géopolitique à partir de 2003 et jusqu’en 2030[v]. Ses propositions semblent aujourd’hui un peu datées, notamment la prévision de vagues de réfugiés climatiques massives pour 2015, mais la démarche a eu le mérite d’exister.

L’initiative la plus marquante dans ce domaine date cependant de 2007, lorsque onze généraux et amiraux américains signent un document à l’attention de la Maison-Blanche dans lequel ils expriment leurs doutes et leurs craintes vis-à-vis de la sécurité et de l’indépendance des Etats-Unis face au changement climatique. Dans ce document, le général Gordon R. Sulivan explique quelle est sa motivation à y associer son nom : « Nous ne sommes jamais sûr à 100% […] Si vous attendez d’être sûr à 100%, quelque chose de terrible va arriver sur le champ de bataille. Nous devons agir avec une information incomplète. » Plus loin, il qualifie le changement climatique d’ « événement à probabilité faible/conséquence élevée » sur lequel, selon lui, le militaire doit au moins porter son intention. Il ajoute que ne pas s’inscrire dans une démarche de politique écologique revient à transformer le changement climatique en un « événement à probabilité élevée/conséquence élevée »[vi] Depuis 2007 et la parution de ce document, le regard porté sur le changement climatique a perdu en optimisme et ne considère souvent plus sa réalisation comme une éventualité, mais comme une réalité à priori observable. Les conséquences du phénomène ne seraient plus vraiment évitables par de simples politiques publiques à l’échelle « qui compte »[vii].

Dès lors, une réflexion sur l’impact du changement climatique sur le travail du militaire a émergé. Parmi ses conclusions, on pourra citer : démultiplication des interventions d’ordre humanitaire, dépendance énergétique accrue, ou encore augmentation des mobilisations en réponse aux catastrophes naturelles[viii]. Si les défis à relever semblent souvent tomber sous le sens, la manière de les relever est assez peu évoquée. Souvent, d’autres préoccupations écologiques sont abordées, comme le fait de préserver l’environnement sur un théâtre d’opération, ou de diminuer l’empreinte carbone du secteur de la défense en construisant une « défense durable »[ix]. Ecologie et risque climat sont confondus. En France, à l’heure où nous écrivons ses lignes, ces conclusions sont utilisées davantage pour justifier une politique écologique que pour en tirer des lignes directrices d’adaptation des forces armées.

Pourtant le militaire n’est pas seulement acteur et défenseur, il pourrait aussi être victime. On peut supposer que les infrastructures côtières telles que des bases, ports, centres spatiaux, puissent être mis en danger pas la montée des eaux et/ou l’augmentation des occurrences de tempêtes et évènements climatiques sur les zones côtières[x]. Des infrastructures militaires pourraient ainsi être directement compromises à l’avenir en raison de phénomènes naturels directement liés au changement climatique. Cela complexifierait grandement l’accès des militaires français à des théâtres d’opérations générés par d’éventuels « conflits climatiques ».

Cette notion de conflits provoqués par le climat a été pensée principalement pour le conflit de 2003 au Darfour, au cours duquel l’abondance des précipitations avait causé l’inondation de grands espaces agricoles et la mise en concurrence de différentes communautés menacées par la famine, le tout participant au déclenchement des violences[xi]. Le président Nicolas Sarkozy avait alors lâché le terme de « conflit climatique »[xii]. Aujourd’hui, cette notion peut être mobilisée dans l’analyse du conflit syrien.

En effet, la période entre 2006 et 2011 a constitué la plus longue sécheresse et la plus importante perte de récoltes jamais enregistrée dans l’histoire de la Syrie[xiii]. 1,5 million d’habitants ont été touchés par la désertification, soit près de 15% de la population totale du pays[xiv], provoquant l’exode massif des agriculteurs et éleveurs fuyant la disette[xv]. Selon Agnès Sinaï, cet exode aurait « attisé les tensions provoquées par l’afflux de réfugiés irakiens qui avait suivi l’invasion américaine de 2003. »[xvi] Par ailleurs, pendant des décennies précédentes, le gouvernement syrien aurait compromis les richesses naturelles du pays en subventionnant prioritairement des cultures extrêmement hydrophages telles que le coton et le blé. A ceci est venu s’ajouter la politique de surpâturage pratiquée jusqu’à aujourd’hui et une croissance démographique de près de 2,5% en moyenne jusqu’en 2010[xvii]. En conséquence de ces facteurs, les réserves en eau douce du pays auraient chuté de moitié entre 2002 et 2008[xviii]. De cette manière, les violences ont été probablement aggravées par des enjeux liés aux conditions climatiques[xix]. Par extension, le conflit syrien serait donc en partie un « conflit climatique ».

Afin de mieux anticiper comment le climat peut contribuer à provoquer de tels conflits, une étude publiée en 2013 propose l’analyse de 181 pays afin de déterminer leur vulnérabilité en particulier au stress hydrique. 37 Etats sont jugés dans une situation préoccupante, regroupés principalement en Afrique, Asie, Océanie, et au Moyen-Orient. Ce constat risque d’être fortement aggravé par le changement climatique, alors que dans certains pays, l’augmentation des températures moyennes risque de provoquer d’importants épisodes de sécheresse. Par exemple, en Afrique du Nord, une augmentation de la température annuelle moyenne de 2 à 4% d’ici 2030 devrait avoir pour conséquence une diminution de la pluviométrie de jusqu’à 30% d’ici 2050, avec des conséquences dramatiques pour la population[xx]. Dans la bande délimitée par le Sahara au Nord et le Kalahari au sud, par exemple, l’élevage transhumant et les cultures « aléatoires » sont les modes principaux de production alimentaire. On parle même de « culture loterie », en raison de la très forte dépendance de ce type de culture à l’intensité des précipitations, elle-même très fluctuante[xxi]. Encore une fois, une augmentation des températures, donc des chances la sécheresse, tout comme une plus large variabilité des précipitions pourrait avoir des conséquences terribles sur les populations concernées.

Le changement climatique risque de poser des problèmes humanitaires étroitement liés à des enjeux sécuritaires. Par exemple, avec l’augmentation du niveau des mers, de leur température et de leur acidité, les récifs de corail risquent la destruction, emportant avec eux des écosystèmes entiers qui permet jusqu’à présent les activités de pèches, parfois seules source de revenu pour les villages côtiers. En plus de favoriser le développement de la piraterie maritime comme source annexe de rémunération, des mouvements de population risquent d’être observés, favorisant la transmission et le développement de maladies. Abondance de l’eau, faisant suite aux inondations, et fortes températures devraient dès lors favoriser le développement des moustiques, qui sont d’importants vecteurs de contamination. La maladie du sommeil transmise par certaines espèces de mouches, le paludisme transmis par les moustiques, ou l’onchocercose transmise par certaines mouches porteuse du parasite sont des exemples de maladies qui ont connu un certain déclin ces dernières années en Afrique, mais qui pourraient profiter d’un climat plus chaud et humide pour se développer[xxii]. De tels scénarios de montée des eaux et de modification de leur chimie ne sont pas aussi distants qu’ils le paraissent, et certaines recherches récentes les anticipent même pour le milieu de ce siècle[xxiii].

C’est ici que nous devons nous questionner sur la place de l’armée française dans cette liste de scenarii. Celle-ci est en effet impliquée dans quantité d’interventions qui revêtent aujourd’hui un aspect non-seulement strictement militaire, mais aussi humanitaire. Dans le cas de l’intervention Sangaris en République Centrafricaine, un des objectifs était de prévenir les exactions entre populations chrétiennes et musulmanes, et de protéger autant que faire se peut les ONG d’aides aux populations sur place[xxiv]. Par ailleurs, le rôle des armées ne se limite pas à celui d’un appui dans les conflits, il peut également être strictement humanitaire. Ainsi, dans la lutte contre Ebola, le service de santé des armées a également été impliqué comme une aide aux populations touchées[xxv]. La multiplication des opérations extérieures n’est pas le seul paradigme dans lequel le corps militaire risque d’être mis davantage à contribution en raison du changement climatique. Le rôle de l’armée en dehors de son « cœur de métier » s’exprime également sur le territoire national par le biais de missions de préventions et d’appui aux hommes de la sécurité civile, comme l’illustre la mission Harpie en Guyane[xxvi] ou la mission Héphaïstos de lutte contre les feux de forêt[xxvii].  Le service de santé des armées qui l‘accompagne joue également un grand rôle dans la sécurité sanitaire des militaires et de la population, par exemple en contribuant à la prévention et au traitement du paludisme, maladie qui profite des climats humides et chauds tropicaux et pouvant être renforcée par le changement climatique[xxviii]. D’ailleurs, le système de surveillance spatiale des épidémies au sein des forces armées en Guyane (2SEFAG) par réseau satellitaire a été mis en place dans cet objectif de soins et de prévention[xxix].

Face à la multiplication des phénomènes liés au changement climatiques, tels que les feux de forêts, les inondations, ou encore le développement des maladies, le militaire est donc un acteur de première ligne ; d’autant plus si on ajoute à cela la perspective de voir le nombre d’opérations extérieures augmenter en raison de l’éclatement de nouveaux conflits ayant un facteur de déclenchement lié au climat.

Cependant, si le changement climatique risque de solliciter davantage le militaire, il risque également de lui rendre la tâche plus compliquée. Il est important de rappeler ici que le déploiement de troupes se fait par le biais de bases qui ne sont souvent elles-mêmes que des relais pour déployer les hommes stationnées en métropole. Si certaines de ces bases sont compromises par des inondations ou divers phénomènes climatiques, l’implantation de la France dans la région concernée le sera tout autant, et cela pourra également complexifier le maintien de la capacité de projection française en elle-même. 

            Cette préoccupation a déjà été prise en main par certains de nos voisins, et notamment le Royaume-Uni, au sein duquel un rapport a été produit sur la vulnérabilité de ses bases militaires. Le ministère britannique de la Défense a ainsi estimé que 13 des principales bases terrestres, navales et aériennes de Sa Majesté risquent d’être fréquemment inondées par les pluies torrentielles ou par la montée des eaux d’ici 2020.[xxx]

            La carte réalisée ci-dessous s’inscrit dans le même type de démarche que l’étude anglaise, même si elle se veut bien plus modeste. Nous avons ici simplement essayé de confronter différentes données sur les espaces vulnérables aux phénomènes liés au changement climatiques aux positions des troupes françaises dans le monde à l’heure actuelle, ceci en nous aidant d’un logiciel de modélisation de la montée des eaux. Le constat n’est guère optimiste : Les bases d’Abou Dhabi, de Djibouti, de Dakar, et d’Abidjan sont toutes situées dans des zones sensibles aux inondations et qui sont des grands foyers de population. Les troupes stationnées à Libreville ne se situent pas, quant à elles, directement sur une zone sensible, mais malgré tout à proximité de l’une d’entre elle. Cayenne se trouve également dans une situation analogue : si la ville ne semble pas directement concernée par une montée des eaux éventuelle, un pays frontalier et un grand centre urbain proche font l’objet d’un risque majeur dans ce domaine. Plus généralement, la zone qui semble la plus vulnérable face au changement climatique tout en comportant des bases françaises se trouve dans l’Ouest de l’Afrique. Elle concerne des pays tels que le Sénégal, la Mauritanie, La Côte d’Ivoire, la Guinée ou encore le Burkina Faso. Cela donne à l’ensemble l’aspect d’une bombe à retardement climatique, avec un agrégat de pays africains qui sont tous vulnérables de différentes manières au changement climatique, et sur lesquels l’implantation française sur le continent repose pourtant.

 Carte défense CC

                                            Tangi Tabuteau, étudiant du Master 2 en 2017-2018

[i] Ellsworth Huntington, The pulse of Asia : a journey in central Asia illustrating the geographical basis of history, Houghton, Mifflin and co, 1907 et Ellsworth Huntington, Civilisation and climat, Yale university press, 1915 dans : Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[ii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[iii] Julien Brazier, cité par Valéry de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

[iv] André Schneider et Philippe Tourtelier, Rapport d’information déposé par la commission des affaires européennes sur l’impact du changement climatique en matière de sécurité et de défense, Assemblée Nationale, 28 février 2012.

[v] Peter Schwartz et Doug Randall, An Abrupt Climate Change Scenario and its Implications for United States National Security, US Department of defence, Defence technical information center, numéro d’accès ADA469325, octobre 2003, p.15-16

[vi] Ibid. « low probability/high consequence event » et « high probability/high consequence event”

[vii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010

[viii] Allocution du général d’armée Pierre de Villiers à l’occasion de la table ronde « Quelles implications pour la politique de défense ? » Ecole militaire, 14 octobre 2015.

[ix] Ibid.

[x] Ibid.

[xi] Jeffrey Mazzo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p.74-81.

[xii] France warns climate change driving war, hunger, AFP, 18 avril 2008.

[xiii] IRIN News, Syria : Drought driving farmers to the cities, 2 septembre 2009, url : http://www.irinnews.org/feature/2009/09/02/drought-driving-farmers-cities

[xiv] Ibid et (22/15*100=44/3)

[xv] Gary Nabhan, Drought drives Middle Eastern pepper farmers out of business, threatens prized heirloom chiles, Grist.org, 16 janvier 2010, url : http://grist.org/article/2010-01-15-drought-drives-middle-eastern-peppers/

[xvi] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xvii] Index Mundi, Evolution de la croissance démographique syrienne, consulté le 13 février 2017, url : http://www.indexmundi.com/g/g.aspx?c=sy&v=24&l=fr

[xviii] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xix] Ibid.

[xx] Franck Galand, entretien pour le journal Libération, propos recueillis par Belinda Mathieu, 3 janvier 2017, url : http://www.liberation.fr/evenements-libe/2017/01/03/franck-galland-ces-regions-en-stress-hydrique-sont-encore-plus-en-tension-depuis-le-printemps-arabe_1538789

[xxi] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, « Afrique, la fin de l’euphorie ? », janvier 2016, p.12.

[xxii] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, Afrique, la fin de l’euphorie ?, janvier 2016, p.13.

[xxiii] Robert DeConto et David Polard, “Contribution of Antarctica to past and future sea level rise”, Nature n°531, 31 mars 2016.

[xxiv] Équipe relations médias de l’État-major des armées, Dossier de presse – Opération Sangaris, Ministère de la défense, juillet 2016.

[xxv] Ministère des armées, Missions humanitaires, 15/12/2015, url : http://www.defense.gouv.fr/sante/sante-publique/les-missions-humanitaires/les-missions-humanitaires

[xxvi] Ministère des armées, Opérations, 8 juillet 2010, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie

[xxvii] Ministère des armées, Armée de terre, 5 août 2014. url : http://www.defense.gouv.fr/terre/actu-terre/mission-hephaistos

[xxviii] EMA, Harpie, les missions du service de santé, Ministère de la défense, 15 juin 2009, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/15-06-09-fag-harpie-les-missions-du-service-de-sante

[xxix] EMA, Guyane : opération Harpie, le service de santé des armées en première ligne, Ministère de la défense, 8 juillet 2013, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/06-05-08-guyane-operation-harpie-le-service-de-sante-des-armees-en-premiere-ligne

[xxx] Valéry Laramée de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

LES ENJEUX DE LA PROJECTION MILITAIRE FRANÇAISE

2 Fév

Sous le Premier Empire, alors que les Britanniques peinaient à mobiliser plus de 200 000 hommes de troupes au début des années 1810, la France en envoya près d’un demi-million en Russie en 1812. Pourtant, elle se révèle incapable de traverser 20 km de mer pour attaquer son ennemi juré, alors que ce dernier coule sa flotte à Trafalgar en 1805, tient les mers sans partage à travers le monde et envoie contre elle, dans la péninsule ibérique et, en 1815, en Belgique, des corps expéditionnaires. La projection est un art de la guerre à part entière, et pour le maîtriser il faut en avoir les outils. L’esprit aussi, sans doute. La nature insulaire du Royaume Uni le prédestine à la projection maritime. Là-dessus, il semble que les nations insulaires et péninsulaires, comme l’Espagne ou le Portugal, aient en commun une culture de cette projection particulière. Elle se trouve moins forte dans une nation isthmique comme la France, ouverte aux plaines aisément praticables du nord de l’Europe, et donc plus vulnérable aux assauts continentaux. Néanmoins le pays fait preuve, au cours du XIXème siècle, d’une qualité de projection surprenante, vers l’Algérie en 1830, ou la Crimée en 1854. Cette capacité, elle la développe dans le contexte de stabilité politique offert par le congrès de Vienne de 1815. Elle la développe également car, de la Restauration au Second Empire, une même volonté politique s’est exprimée : rendre à la France la grandeur géopolitique perdue au sortir des guerres napoléoniennes. Elle la développe cependant au détriment d’une armée de terre suffisamment solide pour résister aux forces allemandes emmenées par Bismarck en 1870. Viennent alors, après celles de Vauban au XVIIème siècle, les fortifications Séré de Rivière à partir de 1874, imitées dans l’entre-deux guerres par celles de la ligne Maginot. La projection d’une armée qui avait su développer l’agilité au détriment de la force brute cède la place au repli défensif. Après le choc de la seconde guerre mondiale, la France se dote de l’arme atomique et préserve la conscription pour parer à la menace soviétique. Sa projection, quoique forte au moment des guerres de décolonisation, se limite rapidement à des interventions restreintes dans son « pré carré[1] » africain, et des opérations de maintien de la paix. En janvier 1991, l’opération Desert storm mobilise une coalition internationale menée par les Etats Unis pour envahir l’Irak et le forcer à retirer ses troupes du Koweït. La France et le Royaume Uni participent à cette opération. La première va, au prix d’efforts conséquents, y déployer environ 12 000 hommes, la seconde en déploie 35 000 sans bouleverser son organisation interne[2]. La menace soviétique disparue la même année en Europe, la France est dans une position inédite dans son histoire. Par sa place aux nations unies, sa force de frappe nucléaire et sa solidité économique, elle peut prétendre au statut de puissance mondiale. Avec la disparition de toute menace continentale conventionnelle, elle doit relever le défi, ou saisir l’opportunité, de changer en profondeur sa doctrine militaire. Or, l’art de la guerre de prédilection d’une puissance aux ambitions mondiales et préservée de toute menace directe est celui de la projection. Bien entendu depuis le XIXème siècle, l’outil de projection s’est diversifié ; au maritime s‘ajoute désormais l’aérien. Et les velléités de conquêtes territoriales sont révolues et remplacées par la quête de stabilité internationale. En revanche la maîtrise de cet outil, quelle que soit l’époque, est avant tout permise par la combinaison d’un contexte stratégique favorable et d’une volonté politique. Dans le monde post-guerre froide, la maîtrise de la projection constitue donc un enjeu majeur pour la France. Ainsi, cet article propose d’une part, d’établir brièvement le bilan de la transition de la tradition militaire continentale vers l’inconnu qui a suivi la dissolution du bloc soviétique. D’autre part, il expliquera en quoi la France a su développer une réelle capacité de projection de puissance, sans parvenir à la rendre permanente. Enfin, il montrera que la capacité de projection de force du pays, réelle également, reste incomplète. Il convient d’ajouter que cet article ne saurait traiter de la projection de façon exhaustive. En étudiant les moyens de projection de puissance et de force il se concentrera sur les bâtiments et avions d’intérêt opérationnel direct, sans aborder les flottes de soutien logistique[3]. Pour la projection navale nous traiterons donc de navires de la catégorie « bâtiments de combat[4] ». Pour la projection aérienne nous aborderons uniquement le cas des avions de la catégorie « transport[5] ».

Au lendemain de la guerre froide, le constat d’un retard

« La chute du mur de Berlin et l’éclatement de l’URSS firent reculer la menace de 1500 km vers l’Est. Une menace d’ailleurs considérablement amoindrie, la Russie n’ayant plus les moyens d’entretenir son armée» affirme Jean-Dominique Merchet[6] . Ce bouleversement stratégique rend caduque la posture de défense continentale édictée dans le Livre Blanc sur la Défense de 1972. L’armée y était réduite comme garante de la crédibilité de la dissuasion nucléaire. Ainsi, au chapitre 1 on peut lire à propos de la force conventionnelle : « Trop faible, elle ne pourrait remplir son rôle et la crédibilité de la dissuasion en serait réduite ; trop forte, elle pourrait laisser croire que nous sommes prêts à subir les aléas d’une guerre de grande ampleur[7]». Pour se faire, elle se reposait essentiellement sur une organisation défensive, notamment par son déploiement, avec la présence en Allemagne des FFA (Forces Françaises en Allemagne), que Jean-Dominique Merchet estime à 60 000 hommes[8]. Ces forces sont rapidement démantelées, comme le montre un rapport d’information sénatorial de 1990 qui présente une dissolution planifiée des forces dans les deux ans[9]. Elle se reposait également sur une armée de conscrits, pas encore professionnelle. Ainsi, au chapitre 6 du Livre Blanc sur la Défense de 1994, on remarque que le taux de professionnalisation de l’armée française est de 51% en 1993, dont 43% seulement pour l’armée de terre alors que la Marine est déjà professionnalisée à 71%[10]. De son côté, l’armée britannique affiche un taux de professionnalisation de 100% toutes armées confondues[11]. Or, cette différence va jouer lors du déploiement dans la coalition de 1991. En effet, cette opération se déroulant à l’extérieur, l’Etat français exclut immédiatement d’envoyer des appelés du contingent, sans doute pour ne pas rouvrir les cicatrices laissées par leur emploi lors de la guerre d’Algérie[12]. Cependant, cette décision implique une déstabilisation totale de la plupart des régiments. La FAR (Force d’Action Rapide) par exemple, seule force réellement projetable de l’époque ne représente qu’une part minoritaire de l’ensemble des troupes, et, en son sein, elle compte un grand nombre d’appelés dont la mobilisation ne peut être automatique. En effet, les appelés doivent nécessairement être volontaires pour les opérations à l’étranger[13]. Ainsi, alors que l’armée de terre de l’époque compte environ 290 000 hommes, elle parvient à mobiliser avec la division Daguet seulement 5% de ses effectifs[14]. La non-professionnalisation constitue donc le premier obstacle à la projection de forces au sortir de la guerre froide. De surcroît, l’armée française est confrontée à des difficultés de transport. André Martel affirme que la France doit affréter précipitamment « 30 navires marchands », civils, pour compenser son déficit de moyens de transports maritimes militaires, une pratique néanmoins courante[15]. C’est particulièrement dans le domaine du transport aérien que la France souffre d’une carence importante. En effet elle ne dispose alors d’aucun gros transporteur de fret long courrier. Seul le Transall C160, dont le premier vol fut effectué en 1963, est en mesure d’emporter du matériel, mais avec un rayon d’action très limité. André Martel le décrit comme « un moyen insuffisant de transport stratégique en raison d’un faible rayon d’action et d’une capacité limitée de transport[16] ». Dans un rapport sénatorial de 1994 est indiqué que les plus gros porteurs dont la France dispose ont deux défauts principaux : d’une part ils sont civils, et n’ont donc pas un format adapté à certains matériels militaires, notamment des véhicules blindés et des hélicoptères. Elle emploie alors des avions de type DC8 et 747. D’autre part, ils sont de conception américaine[17]. Ainsi, le déficit de matériel de transport aérien et maritime constitue, au sortir de la guerre froide, le deuxième obstacle à la projection de forces.

En réaction à ce constat de retard, la France prépare sa mue. Bien que le Livre Blanc sur la Défense de 1994 ne l’évoque pas encore, à la suite de la décision du président de la République Jacques Chirac en 1996[18], la loi de programmation 1997-2002 qui le suit planifie la professionnalisation complète des armées françaises[19]. Elle améliore sa projection de force, et le transport militaire maritime, qui repose dans les années 1990 sur les transports de chalands de débarquement (les TCD), va être considérablement renforcé par l’arrivée des bâtiments de projection et de commandement (BPC), dont le nom même évoque la volonté d’améliorer les capacités de projection du pays. Le premier BPC, le Mistral, mis sur cale en 2003, sera admis au service actif en 2006[20]. Après que les porte-avions à propulsion conventionnelle Foch et Clémenceau aient fait la preuve de leur efficacité, notamment le Foch lors de l’intervention de l’OTAN au Kosovo en 1999 comme nous le verrons plus loin, le porte-avions à propulsion nucléaire Charles de Gaulle est admis au service actif au début de l’année 2001 après près de 12 ans de construction, améliorant du même coup la projection de puissance française[21]. Néanmoins, la flotte aérienne de transport ne connaît pas une évolution aussi rapide, et le programme ATF (avion de transport futur) évoqué dans le rapport sénatorial n°272, qui deviendra l’A400M que l’on connaît, n’en est qu’à ses balbutiements[22].

La projection de puissance : un savoir-faire par intermittence

D’aucuns affirment que la projection de puissance revêt toutes les formes d’emploi du feu par une flotte de guerre sans débarquer de troupes au sol.

Dans le cadre d’une projection de puissance (…) Les avions du porte-avion et les hélicoptères de l’aviation légère de l’armée de terre (ALAT) projetés à partir d’un bâtiment de projection et de commandement (BPC) ont ainsi joué un rôle clé, tandis que des frégates ont participé à ces opérations en effectuant des tirs d’artillerie à partir de la mer[23],

peut-on lire dans le rapport d’information de l’assemblée nationale n°2777 à propos de l’opération Harmattan au large de la Libye en 2011. Historiquement, l’artillerie navale a en effet longtemps été la seule forme de projection de puissance. Cependant sa portée est limitée à quelques dizaines de kilomètres, elle constitue donc une projection de puissance côtière, par conséquent vulnérable aux batteries que l’ennemi pourrait disposer sur le littoral. L’arrivée du missile MDCN Scalp naval sur les FREMM (Frégates Multi Missions) d’une portée d’environ 1000 km et d’une précision métrique lui redonnera de l’importance. Mais ces missiles sont en nombre limité. En outre le rayon d’action des hélicoptères et leur puissance de feu souffrent également de limites contre des cibles durcies dans la profondeur[24]. La puissance aéronavale, incarnée par le porte-avions et son groupe aéronaval (GAN) constitue donc la pièce maîtresse de la projection de puissance. Le Charles de Gaulle, navire amiral de la flotte française, a également l’avantage de ne souffrir d’aucun manque de carburant en opération grâce à sa propulsion nucléaire. Avant lui, le binôme des porte-avions Foch et Clémenceau avait démontré l’importance significative de la force aéronavale. Accompagné d’un SNA (sous-marin nucléaire d’attaque), le GAN du Foch, en 1999 lors de l’opération OTAN au Kosovo, interdit la sortie des forces navales yougoslaves de ses bases[25]. La projection de puissance d’un GAN implique en effet nécessairement le déplacement d’un porte avion avec plusieurs bâtiments : à minima un SNA, une frégate antiaérienne, une frégate anti-sous-marine (ASM) et un pétrolier ravitailleur. Mais surtout, le Foch a conduit un tiers des missions de bombardement françaises, et a du même coup démontré la supériorité opérationnelle d’un porte-avions équipé de catapultes et de brins d’arrêt[26], capable de projeter des avions plus lourds et donc d’un rayon d’action et d’un armement supérieur à des avions à décollage court comme les Harrier britanniques. Sur ce point, la France a l’avantage par rapport à la Grande Bretagne dont la Royal Navy se transforme avec peine dans le monde post-guerre froide[27]. En outre, le nouveau porte-avions Charles de Gaulle apporte une supériorité accrue dans la projection de puissance avec l’admission au service actif des Rafale Marine (Rafale M). Ces appareils sont omni-rôles, dans la mesure où ils peuvent effectuer tous types de mission, de la lutte air-air en passant par le renseignement jusqu’à des missions de bombardement. Le Charles de Gaulle joue par ailleurs un rôle majeur lors de l’opération Harmattan en 2011. Cependant la proximité géographique de la France avec la Libye (surtout depuis la base aérienne 126 de Solenzara en Corse), et l’usage de bases aériennes de l’OTAN, notamment celle de Sigonella en Sicile et de La Suda en Crète, par les chasseurs de l’armée de l’Air en limitèrent l’importance[28]. Il y effectue tout de même près de la moitié des sorties de combat de l’aviation française[29]. Il joue un rôle déterminant dans le cadre de l’opération Chammal, à partir de la fin de l’année 2015 lorsqu’il est déployé au large de la Syrie en Méditerranée orientale cinq jours seulement après les attentats de Paris du 13 novembre. Lors d’un redéploiement de deux mois et demi effectué à partir de début octobre 2016, pour la première fois, le Charles de Gaulle évolue en mode « tout Rafale » avec 24 appareils de ce type à son bord à la suite du retrait du service actif des derniers Super étendards modernisés (SEM) en juillet de la même année[30]. Ce déploiement a permis, en quelques jours, de tripler les capacités aériennes de la France qui, depuis septembre 2014, déploie en permanence des chasseurs de l’armée de l’Air depuis la Jordanie et sa base d’Abu Dhabi, la base aérienne 104 de l’armée de l’Air[31]. On mesure donc l’importance considérable du porte-avions comme outil de projection de puissance. Un outil que la France est, avec les Etats Unis le seul pays au monde à maîtriser[32]. Mais cette projection souffre d’une carence majeure : elle n’est pas permanente. En effet, comme tout appareil, les porte-avions doivent subir des travaux de maintenance pour être maintenu en condition opérationnelle, ce qu’on appelle le MCO (pour maintien en condition opérationnelle). Or, le MCO d’un porte-avion nucléaire n’a rien de commun avec aucun autre navire : il est long et particulièrement complexe. A titre de comparaison, la durée moyenne d’un arrêt technique intermédiaire (ATI) est de 6 mois pour le porte-avion et de plus de 15 mois pour un arrêt technique majeur (ATM)[33], tandis que l’ATI d’un BPC dure entre 6 et 8 semaines, et 2 à 4 mois pour un ATM[34]. Le déploiement du Charles de Gaulle évoqué précédemment s’expliquait par la volonté de la France de mettre à la disposition de la coalition contre Daesh son outil le plus puissant au moment où la mainmise de cette organisation terroriste islamiste à Mossoul s’affaiblissait[35]. Mais il a obligé la Marine Nationale à repousser de plusieurs mois le second ATM du bâtiment[36]. Et pour cause, celui-ci doit durer 18 mois[37], ce qui prive la France de son principal outil de projection de puissance pendant près de deux ans. Car il faut prendre en compte le fait que chaque arrêt technique nécessite une période dite de « remontée en puissance » pour rendre au navire sa pleine capacité et permettre aux pilotes de se réadapter. Cette carence est liée au fait que la France ne possède qu’un seul porte-avions. Elle avait déjà été observée sur le plan opérationnel lorsque dans l’opération au Kosovo que nous évoquions plus haut, le Foch, après quatre mois de manœuvre, avait été contraint de rentrer à Toulon, alors même que la crise n’était pas achevée[38]. « L’impossibilité de relayer le Foch, tenu de retourner à Toulon, illustre les conséquences, en cas de crise, de l’absence d’un second porte-avions » peut-on lire dans le rapport n°358 du sénateur André Boyer[39]. Précisons que cette impossibilité s’explique alors par le désarmement du Clémenceau le 1er octobre 1997 et le fait que le Charles de Gaulle n’avait pas encore été admis au service actif. Ainsi la projection de puissance de la France souffre, jusqu’à aujourd’hui, d’une faiblesse liée à l’intermittence de la disponibilité de son navire amiral. Par conséquent, la question du second porte-avions suscite, depuis le début des années 2000[40], un vif débat qui est toujours en cours bien que le dernier Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2013 n’aborde pas la question du second porte-avions dans le modèle d’armée qu’il détaille, un modèle d’armée confirmé par la revue stratégique de 2017. Par ailleurs, depuis le Livre Blanc de 2008, la projection de puissance française redonne l’accent à l’artillerie navale avec le lancement des programmes d’équipement de missiles de croisière navals[41].

La projection de force : maîtrisée en mer, encore carencée dans les airs

La projection de force est une forme de projection progressive, transitoire. Sa finalité n’est pas l’ouverture du feu, mais le déploiement d’une force qui sera, elle, potentiellement amenée à le faire. Cependant, elle peut englober des missions bien plus diverses. Les moyens de la projection de force permettent par exemple l’évacuation de ressortissants, ou encore l’acheminement de matériels et de nourriture pour des missions humanitaires. Cela s’explique par la grande capacité d’emport de ces véhicules. Cette force se distingue aujourd’hui en deux outils principaux. La force amphibie d’une part, qui permet le déploiement de matériels lourds et en grande quantité par la voie maritime, mais progressivement, sur plusieurs jours ou semaines à cause des durées d’acheminement et/ou de la nécessité de plusieurs voyages. La force aérienne de transport d’autre part qui permet le déploiement de moyens lourds mais en faible quantité et beaucoup plus rapidement, en quelques heures, avec une capacité de roulement elle aussi plus rapide, d’où la métaphore du « pont aérien ». La force amphibie française s’est considérablement renforcée depuis l’arrivée des BPC. Leurs excellentes capacités ont rendu obsolètes les TCD Foudre et Sirocco que la Marine a cédé, respectivement à la Marine chilienne en 2011 et à la Marine brésilienne en 2015. La première intervention opérationnelle d’un BPC a lieu au cours de l’été 2006, dans le cadre de l’opération Baliste. Cette opération vise à évacuer les ressortissants français présents au Liban alors qu’Israël lance une offensive contre le pays. Le BPC Mistral, qui n’est pas encore admis au service actif, reçoit l’ordre, le samedi 15 juillet 2006, d’appareiller pour le lundi 17[42] afin d’y participer. Malgré son inexpérience il se révèle être un parfait outil de projection et de soutien, notamment par sa capacité médicale embarquée[43] et par ses dimensions. Ces dernières lui permettent d’accueillir beaucoup de matériel ainsi que plusieurs milliers de passagers (jusqu’à 4000 personnes), et les lits et matelas pour les héberger, grâce aux espaces des hangars et des coursives, particulièrement larges pour un navire de guerre[44]. L’opération est un succès et « la marine valide le concept du BPC[45] ». Le navire s’est également illustré récemment, dans la gestion d’une crise humanitaire en lien avec une catastrophe naturelle, aux Antilles en septembre 2017. Le BPC Tonnerre y achemine plus de 1000 tonnes de matériel et 116 véhicules de construction pour venir en aide aux populations à la suite du passage des ouragans Irma et Maria[46]. Grace à ses EDAR (engin de débarquement amphibie rapide), il est en mesure de débarquer ce matériel directement depuis une plage, ce qui dans une zone sinistrée se révèle particulièrement adapté en raison des dégâts essuyés par les infrastructures portuaires. Véritables outils de souveraineté, les BPC contribuent aussi pleinement à la défense des intérêts français dans le monde. L’un d’eux est ainsi déployé de façon permanente dans le Golfe de Guinée dans le cadre de l’opération Corymbe activée en 1990 : « L’opération Corymbe consiste à maintenir des moyens navals dans le Golfe de Guinée comme forces capables de réagir rapidement à une crise face à un littoral où les intérêts français sont nombreux[47]. » Il est à souligner que ces navires affichent un taux de disponibilité exceptionnel, situé entre 70 et 90% de disponibilité technique (DT) depuis l’admission au service actif du Mistral[48], une DT qui s’explique notamment par la courte durée de ces arrêts techniques comme nous l’évoquions précédemment. Enfin, les BPC ont également fait la preuve de leur valeur lors de l’opération Serval au cours de laquelle ils ont mis en œuvre pour la première fois leur capacité de projection de force. Complété par 3 navires civils de transport de fret, dont le roulier MN Eider qui emportait essentiellement du matériel logistique[49], le BPC Dixmude emporte 1823 tonnes de fret, essentiellement des véhicules blindés et des chars légers[50]. Cependant, bien qu’étant également conçu comme porte-hélicoptères, il n’en transporte aucun, ceux-ci ont été acheminés par voie aérienne[51]. Car l’opération Serval présentait une double-contrainte pour la projection de force navale : elle nécessitait une intervention rapide, et elle se situait dans une région enclavée, éloignée de plus d’un millier de kilomètres des côtes atlantiques. Cela explique pourquoi sur l’ensemble du fret militaire traité pour cette opération, 61% l’ait été par voie aérienne[52]. Dans ce domaine, la France a alors affiché une carence majeure. En effet, en l’absence de l’avion de transport A400M, dont les livraisons ont été retardées, elle ne disposait au moment de lancer l’intervention d’aucun avion de transport aérien gros porteur[53]. La France a donc dû faire appel à des sociétés de transport privées étrangères. Ainsi Antoine d’Evry affirme dans un rapport de l’IFRI que « l’armée de l’Air ne disposant alors d’aucun gros porteur pour acheminer des véhicules blindés et autres matériels pondéreux : il a fallu recourir aux services de sociétés privées ukrainiennes et russes affrétant à grand frais des avions-cargo AN-124 et IL-76[54]. » D’autre part elle a dû se « reposer » sur les flottes de gros porteurs militaires alliés de type Boeing C-17, notamment britanniques, américaines et canadiennes. Leur contribution n’a cependant représenté que 25% des 362 vols logistiques nécessaire à l’acheminement des 10 000 tonnes de fret projetées, le reste ayant été pris en charge par les sociétés privées[55]. La France a donc souffert d’une grave faiblesse de souveraineté dans sa projection de force par voie aérienne. Ses Transall qui étaient déjà insuffisants pour le transport extra-théâtre lors de la guerre du Golfe l’étaient toujours au moment de Serval. Ils remplirent néanmoins avec succès des opérations tactiques intra-théâtre telles que des « poser d’assaut » et des opérations aéroportées[56]. L’A400M dont le 13ème exemplaire a été admis dans l’armée de l’Air le 20 décembre 2017, a depuis pallié ce déficit, mais il faudra s’assurer que son MCO soit performant[57]. En effet, l’autre problème majeur dont souffre la flotte aérienne de transport est son MCO, avec moins d’un quart de la flotte en capacité de voler[58]. Cela s’explique notamment par l’environnement aride, sablonneux et poussiéreux de la bande sahélo saharienne dans lequel ils évoluent et qui fait par exemple souffrir les hélices des moteurs du Transall[59]. En outre, l’âge de la flotte n’est sans doute pas étranger à ces difficultés (le C-160 Transall a fêté en juillet 2017 40 ans de service actif[60]). Cette situation a conduit Florence Parly, ministre des Armées, à s’exprimer sur ce sujet le 11 décembre dernier sur la base 105 d’Evreux, où elle a présenté sa réforme du MCO aéronautique. La disponibilité des flottes d’avion de transport est devenue une priorité pour le ministère des armées, révélant ainsi que la projection est un enjeu majeur pour la France.

Conclusion

Au crépuscule du monde bipolaire et à l’aube du XXIème siècle, la France a saisi l’enjeu que représente la projection. En professionnalisant son armée elle a réorganisé ses forces pour les tourner entièrement vers l’opérationnel qui, depuis la disparition de la menace continentale, ne peut se dérouler que sur des théâtres extérieurs. En outre, elle s’est dotée de puissants outils de projection. Le tandem Rafale M/Porte-avions Charles de Gaulle lui assure la capacité de projection de puissance la plus importante d’Europe. Ses trois BPC lui permettent une projection de force globale et conséquente. Cependant, en l’absence de sistership, le Charles de Gaulle ne peut assurer une projection de puissance massive permanente. Les choix budgétaires semblent privilégier une option moins onéreuse qui s’incarne au travers du missile de croisière naval. Le débat est désormais ouvert pour savoir qui, de l’avion ou du missile, aura l’impact psychologique le plus important lors d’un bras de fer diplomatique, et la meilleure efficacité opérationnelle. La projection de force navale semble parfaitement dimensionnée, mais la composante aérienne de cette projection est encore en chantier. Elle a constitué pourtant un enjeu majeur depuis plus d’un quart de siècle. Néanmoins les exigences techniques demandées à l’A400M ainsi que la collaboration industrielle européenne complexe qui l’a engendré ne l’ont pas rendu disponible aux forces françaises dans les temps voulus. La Royal Navy paraît de son côté voir le « bout du tunnel » de la transformation de ses capacités de projection de puissance. Le nouveau navire amiral de la flotte, le HMS Queen Elizabeth a été admis au service actif le 7 décembre dernier, ouvrant une nouvelle page de la projection maritime du Royaume Uni. L’arrivée prochaine de son sistership, le HMS Prince of Wales garantira la permanence à la mer d’une force aéronavale britannique. Cependant à l’heure du Brexit, le contexte stratégique est devenu encore un peu plus favorable à la France, désormais première puissance militaire incontestable de l’Union Européenne. Or, comme nous l’affirmions en introduction, la maîtrise de la projection n’est permise que par la combinaison d’un contexte stratégique favorable et d’une volonté politique. L’armée française, qui a su faire évoluer sa doctrine vers une projection plus performante au lendemain de la guerre du Golfe de 1991, doit désormais à nouveau repenser ses capacités de projection. Car l’évolution qualitative n’a pas été suivie d’une évolution quantitative suffisante qu’une mutualisation européenne des outils, ou des crédits de défense aurait permis. La construction de la défense européenne sur la période a souffert à la fois d’un contexte laissant croire à une stabilité internationale durable et d’un « lobbying » otanien de la Grande Bretagne dans l’UE. Mais aujourd’hui, face à la Chine qui développe ses capacités aéronavales[61], et la Russie, qui a fait la démonstration de ses capacités de projection de force et de puissance dans le conflit Syrien depuis 2015[62], et alors que les Etats Unis oscillent entre désengagement[63] et posture offensive[64], la France, qui ne peut faire face seule, semble avoir toutes les cartes en main pour être l’instigatrice d’une défense, et plus particulièrement d’une capacité de projection européenne forte et indépendante.

 

Quentin Pruvot, étudiant en M2 Histoire Militaire, géostratégie défense et sécurité 2017-2018

 

[1] L’expression est utilisée pour la première fois par Sébastien le Prestre, dit Maréchal de Vauban pour désigner l’espace au sein duquel la France serait en capacité de s’étendre. Il le définit ainsi « Toutes les ambitions de la France doivent se renfermer entre le sommet des Alpes et des Pyrénées, des Suisses et des deux mers » (cf. article d’Olivier KEMPF, « Le maréchal de Vauban, premier géopoliticien français ? », Stratégique 2010/1 (N°99) p.45)

[2] Jean-Sylvestre Mongrenier, « L’armée britannique, projection de puissance et géopolitique euratlantique », Hérodote 2005/1 (no 116), p.50

[3] Ainsi la question du ravitaillement ne sera pas traitée, qu’il s’agisse du ravitaillement en vol pour les aéronefs ou du ravitaillement à la mer pour la projection navale. Cependant il convient de ne pas en sous-estimer l’importance. En effet, la flotte logistique joue un rôle capital dans la capacité de projection ultramarine de la France. La plupart des appareils de la chasse aérienne ne pourrait mener à bien sa mission au-dessus de théâtres d’opération souvent éloignés de ses bases, sans avions ravitailleurs. La France est en train de renouveler cette flotte et remplace progressivement ses C-135 FR de conception américaine par des Airbus A330MRTT qui disposeront également de capacités d’emport de fret. En outre, qu’il s’agisse du groupe aéronaval ou du déploiement d’une force amphibie, les bâtiments ne pourraient pas tenir à la mer dans les délais imposés et sur de longues distances sans le concours des bâtiments de soutien que forment les trois pétroliers ravitailleurs de la Marine Nationale.

[4] Sources Ministère des Armées, http://www.defense.gouv.fr/marine/equipements, site consulté le 02 janvier 2018

[5] Sources Ministère des Armées, http://www.defense.gouv.fr/air/technologies/aeronefs/transport/transport, site consulté le 02 janvier 2018

[6] Jean-Dominique Merchet, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), pp. 66-67

[7] Livre Blanc sur la Défense, « Chapitre 1 : La politique de défense de la France », 1972

[8] Jean-Dominique MERCHET, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), p. 66

[9] Jean Pierre BAYLE, Guy CABANEL et Xavier VILLEPIN, Rapport d’information n°206 du Sénat sur les modalités et les conséquences du retrait des F.F.A. (Forces Françaises en Allemagne), 20 décembre 1990, pp.18-19

[10] Livre Blanc sur la Défense, « Chapitre 6 : Les ressources humaines », 1994, p97

[11] Ibid, information visible sur un tableau comparatif des taux de professionnalisation des forces en 1993, en annexe du chapitre 6 du Livre Blanc.

[12] Jean-Dominique MERCHET, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), p. 67

[13] Les appelés volontaires de la force d’action rapide : portrait, document INA de France Régions 3 Bordeaux du 25 octobre 1983

[14] Jean-Dominique MERCHET, « Les transformations de l’armée française », Hérodote 2005/1 (no 116), p. 67

[15] André Martel, « 4 – De 1940 à nos jours », dans André Corvisier, Histoire Militaire de la France, Paris, Presses Universitaires de France, 1ère édition, 1994, p.553

[16] Ibid, p.553

[17] Albert VOILQUIN, Rapport d’information n°272 du Sénat sur les perspectives d’avenir du transport aérien militaire, 26 janvier 1994, pp.19-20

[18] Allocution de Jacques Chirac sur le service militaire, document INA de France 2, le Journal de 20h du 28 mai 1996 dans laquelle il fait référence à son annonce du 23 février 1996 à l’Ecole militaire du projet de suppression du service national

[19] LOI no 96-589 du 2 juillet 1996 relative à la programmation militaire pour les années 1997 à 2002, section 1.4.1 du rapport annexe « La professionnalisation »

[20] Sources ministère des armées, http://www.defense.gouv.fr/marine/equipements/batiments-de-combat/bpc-type-mistral/mistral-l-9013, site consulté le 31 décembre 2017

[21] André BOYER, Rapport d’information n°358 du sénat sur l’avenir du groupe aéronaval, 25 mai 2000, p.33 (on y trouve un historique du programme du porte-avion Charles de Gaulle)

[22] Albert VOILQUIN, Rapport d’information n°272 du Sénat sur les perspectives d’avenir du transport aérien militaire, 26 janvier 1994, pp.22-32. (Le rapporteur fait état de multiples difficultés économiques et politiques sur ce programme, des difficultés qui plus tard deviendront également techniques et financières, l’A400M ayant pâti de nombreux défauts de fabrication et d’augmentation des coûts de production.)

[23] Guy-Michel CHAUVEAU et Hervé GAYMARD, Rapport d’information n°2777 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur « engagement et diplomatie : quelle doctrine pour nos interventions militaires ? », 20 mai 2015, p.14

[24] Comprendre des cibles bétonnées, à la structure résistante, et situées loin du littoral.

[25] André BOYER, Rapport d’information n°358 du sénat sur l’avenir du groupe aéronaval, 25 mai 2000, p.17

[26] La catapulte est un système d’aide au décollage des avions sur la piste du porte-avion. Elle utilise l’énergie produite par la vapeur d’eau pour tirer violemment l’avion et accentuer fortement sa vitesse pour l’arracher du pont d’envol du navire. Les brins d’arrêt sont les câbles tendus perpendiculairement par rapport à la piste et sur lesquels les avions « s’accrochent » pour freiner lors de l’atterrissage.

[27] Les capacités de projection de force et de puissance du Royaume Uni se sont fortement dégradées dans les années 2000. Vincent GROIZELEAU a écrit plusieurs articles sur ce sujet sur le site d’actualité maritime Mer et Marine. Il affirmait par exemple le 26 août 2005, dans l’article « La Grande-Bretagne perd un porte-aéronefs » que la marine britannique était « réduite à la portion congrue » après le désarmement du porte-aéronefs HMS Invincible. Il souligne également l’affaiblissement considérable de la Navy, notamment par rapport à la Marine National : « Celle qui était encore la première marine du monde à la veille de la seconde guerre mondiale n’est plus que l’ombre d’elle-même et vient de se faire dépasser par son éternelle rivale, la Marine nationale. ». Le 17 décembre 2010, dans l’article « La Royal Navy boit le bouillon » il relève le désarmement du porte-aéronefs HMS Ark Royal et le retrait prochain du service d’un Transport de chalands de débarquement, le RFA Largs Bay. Ajoutant que les Harrier, seuls avions de combat aéronavals de la flotte britannique, avaient été retirés le 23 novembre 2010, il montrait alors que la marine britannique ne disposait plus, à partir de 2010, de capacités aéronavales, ce qui amputait fortement ses capacités de projection de puissance. Quant à sa capacité maritime de projection de force, elle se trouvait diminuée par le retrait du TCD Largs Bay. Ainsi écrit-il « Le moins que l’on puisse dire, c’est que la Royal Navy ne sera plus, en 2011, que l’ombre de ce qu’elle était encore il y a quelques années. »

[28] Camille GRAND, « Chapter Seven: The French Experience: Sarkozy’s War? » dans Karl P. MUELLER, Precision and Purpose : Airpower in the Libyan Civil War, Santa Monica, Calif., RAND Corporation, 2015, p.192

[29] Vincent GROIZELEAU, « Le GAN achève sa mission contre Daech », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-gan-acheve-sa-mission-contre-daech, site consulté le 01 janvier 2018

[30] Ibid

[31] Ibid

[32] D’autres pays que la France et les Etats Unis disposent de porte-avions. Cependant, la France est le seul pays en dehors des Etats Unis à posséder un porte-avion à propulsion nucléaire qui, de surcroît, utilise un système dit « CATOBAR » (pour « Catapult Assisted Take-Off But (ou Barrier) Arrested Recovery »), c’est-à-dire doter de catapultes et de brins d’arrêts comme expliqué précédemment.

[33] Gilbert LE BRIS, Avis n°1433 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale fait au nom de la commission nationale et des forces armées sur le projet de loi de finances pour 2014 sur préparation et emploi des forces : Marine, 10 octobre 2013, pp.35-36

[34] Ibid p.37

[35] Vincent GROIZELEAU, « Le GAN achève sa mission contre Daech », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-gan-acheve-sa-mission-contre-daech, site consulté le 01 janvier

[36] Vincent GROIZELEAU, « Interview : L’amiral Lebas, commandant du groupe aéronaval français », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/interview-lamiral-lebas-commandant-du-groupe-aeronaval-francais, site consulté le 01 janvier (voir à la troisième question)

[37] Vincent GROIZELEAU, « Le GAN achève sa mission contre Daech », Mer et Marine, 14 décembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-gan-acheve-sa-mission-contre-daech, site consulté le 01 janvier

[38] André BOYER, Rapport d’information n°358 du sénat sur l’avenir du groupe aéronaval, 25 mai 2000, p.19

[39] Ibid

[40] On peut par exemple lire dans le rapport d’information n°3317 de l’Assemblée National du député Jean-Yves le Drian daté du 10 octobre 2001, futur ministre de la Défense, une sous-partie titrée « L’inévitable nécessité d’un second porte-avions » p.27. André Boyer consacre également, dans le rapport d’information n°358 du sénat, une sous-partie titrée « Un second porte-avions : le choix de la cohérence » p.48.

[41]   Le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale de 2008 repousse la décision de construction du second porte-avion pour 2011-2012. Il évoque dans un encadré intitulé « Un deuxième porte-avions ? », p.214, la disponibilité partielle de l’outil aéronaval : « le porte-avion Charles de Gaulle n’est disponible actuellement que 65% du temps, en raison de périodes d’entretien ». Il justifie le report de cette décision d’une part par le choix d’accentuer les efforts sur la protection des forces au combat et le renseignement, à un moment où les soldats rencontrent des difficultés sur le théâtre contre-insurrectionnel afghan. D’autre part, en accentuant l’importance d’un autre moyen de projection de puissance, l’artillerie navale, par le biais des missiles de croisières dont il annonce la dotation pour les futures frégates : « un accent nouveau sera mis sur les moyens de frappe à distance de sécurité par missiles de croisière navals, qui seront développés et acquis. ». Ces choix seront confirmés par le Livre Blanc de 2013 et la revue stratégique de 2017 qui évacuent complètement la question du second porte-avion de leur modèle d’armée.

[42] Jean-Louis Venne, « Avec le Liban, la marine valide le concept du BPC », Mer et Marine, 19 septembre 2006, https://www.meretmarine.com/fr/content/avec-le-liban-la-marine-valide-le-concept-du-bpc-0, site consulté le 01 janvier 2018

[43] Le BPC possède à son bord un hôpital doté de plusieurs blocs chirurgicaux et de 69 lits répartis sur 850 m²

[44]   Jean-Louis Venne, « Avec le Liban, la marine valide le concept du BPC », Mer et Marine, 19 septembre 2006, https://www.meretmarine.com/fr/content/avec-le-liban-la-marine-valide-le-concept-du-bpc-0, site consulté le 01 janvier 2018

[45] Ibid

[46] Vincent GROIZELEAU, « Le Tonnerre de retour à Toulon après sa mission à Saint-Martin », Mer et Marine, 27 octobre 2017, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-tonnerre-de-retour-toulon-apres-sa-mission-saint-martin, site consulté le 01 janvier 2018

[47] Guy-Michel CHAUVEAU et Hervé GAYMARD, Rapport d’information n°2777 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur « engagement et diplomatie : quelle doctrine pour nos interventions militaires ? », 20 mai 2015, p.118

[48] Alain MARTY et Marie RÉCALDE, Rapport d’Information n°3323 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur les conséquences du rythme des opérations extérieures sur le maintien en condition opérationnelle des matériels, 9 décembre 2015, p.67. Les graphiques montrent des courbes de « disponibilité technique réalisée » presque systématiquement équivalentes aux courbes de « disponibilité technique programmée » révélant l’excellente disponibilité des BPC, et par conséquent leur excellente opérabilité.

[49] Vincent GROIZELEAU, « Le MN Eider embarque une grosse cargaison de fret militaire à destination du Mali », Mer et Marine, 28 janvier 2013, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-mn-eider-embarque-une-grosse-cargaison-de-fret-militaire-destination-du-mali, site consulté le 01 janvier 2018

[50] Christophe GUILLOTEAU et Philippe NAUCHE, Rapport d’information n°1288 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur l’opération Serval au Mali, 18 juillet 2013, p.44

[51] Vincent GROIZELEAU, « Le Dixmude achemine une importante force blindée au Mali », Mer et Marine, 23 janvier 2013, https://www.meretmarine.com/fr/content/le-dixmude-achemine-une-importante-force-blindee-au-mali, site consulté le 01 janvier 2018

[52] Christophe GUILLOTEAU et Philippe NAUCHE, Rapport d’information n°1288 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur l’opération Serval au Mali, 18 juillet 2013, p.44

[53] Nicolas GROS-VERHEYDE, « L’Airbus A400M : un projet en retard, les faits, les causes (dossier) », Bruxelles2, 30 avril 2009

[54] Antoine D’EVRY, « L’opération Serval à l’épreuve du doute, vrais succès et fausses leçons », Focus stratégique, n°59, juillet 2015, p.31

[55] Ibid

[56] Ibid

[57] Justine BOQUET, « L’Armée de l’Air reçoit son 13ème A400M », Air&Cosmos, 20 décembre 2017, http://www.air-cosmos.com/l-armee-de-l-air-recoit-son-13eme-a400m-104849, site consulté le 01 janvier 2018

[58] Florence PARLY, Discours du 11 décembre 2017 sur le « Plan de modernisation du MCO aéronautique », page YouTube du Ministère des Armées, vidéo ajoutée le 12 décembre 2017, visionner à partir de 11min08, https://www.youtube.com/watch?v=TGbrJgwr-Jc, site consulté le 01 janvier 2018

[59] Alain MARTY et Marie RÉCALDE, Rapport d’Information n°3323 de la XIVème législature de l’Assemblée Nationale sur les conséquences du rythme des opérations extérieures sur le maintien en condition opérationnelle des matériels, 9 décembre 2015, p.39

[60] Sources Ministère des Armées, http://www.defense.gouv.fr/air/technologies/aeronefs/transport/transport, site consulté le 02 janvier 2018

[61] Laurent LAGNEAU, « Le ministère chinois de la Défense confirme la construction d’un second porte-avions », Zone Militaire OPEX360, 31 décembre 2015, http://www.opex360.com/2015/12/31/le-ministere-chinois-de-la-defense-confirme-la-construction-dun-second-porte-avions/, site consulté le 02 janvier 2018

[62] Vincent, GROIZELEAU, « Syrie: La Russie éprouve son groupe aéronaval », Mer et Marine, 30 novembre 2016, https://www.meretmarine.com/fr/content/syrie-la-russie-eprouve-son-groupe-aeronaval, site consulté le 02 janvier 2018

[63] Il avait annoncé que l’OTAN était une alliance « obsolète » au cours de la campagne présidentielle américaine en 2016.

[64] Notamment vis-à-vis de la Corée du Nord.

PUBLICATION D ANDRE MARTEL, FONDATEUR DE NOTRE MASTER

2 Fév

Ce post a une saveur particulière. Il rend compte de l’ouvrage récemment publié par le Pr André Martel, fondateur de l’école d’Histoire militaire de Montpellier en 1968. Professeur puis président de l’université Paul-Valéry à Montpellier, il y créé un master consacré aux études de défense et de sécurité qu’il duplique ensuite à l’IEP d’Aix où il achève sa carrière en 1997. Le compte-rendu de l’ouvrage est réalisé par le Pr Jean-Charles Jauffret qui lui a succédé, a dirigé le master jusqu’en 2016 et au sein duquel il continue à assurer des cours. N’hésitez pas à vous procurer ce bel exercice d’un historien qui, avec sa méthode, revient sur une mémoire familiale (Walter Bruyère-Ostells) :

André MARTEL, Maurice Martel, sous-officier de gendarmerie à cheval, 1890-1969. Mémoires et récits, Paris Bernard Giovanangeli Editeur, janvier 2018, 212 p., 18 euros.

Fondateur de l’école historique de Montpellier en matière d’histoire militaire, le professeur André Martel signe un ultime ouvrage, écrit « à la tombée du soir », des plus émouvants et des plus neufs consacré à son père. Et ce, à partir de Mémoires manuscrits rédigés à 70 ans et des récits que Maurice fit à son fils unique tout au long de sa vie. Comme le note le préfacier, le général de gendarmerie Jean-Régis Véchambre, l’auteur offre une histoire « à hauteur d’homme », incluant ses choix professionnels, ses croyances, ses engagements lors des deux conflits mondiaux. Ce livre porte témoignage du quotidien de la vie d’un gendarme du début du siècle dernier. Les récits de vie relatifs à cette arme sont rares et plus encore ceux qui concernent les sous-officiers. Cet homme de devoir, de principes, catholique pratiquant, natif du Plan d’Orgon dans la basse Provence rhodanienne, épouse une « pays », comme lui d’origine paysanne aisée. Ce qui permet à l’auteur de décrire, chose rare, la vie d’une épouse, « encasernée », mais qui sait aussi faire preuve d’initiatives comme ouvrir un atelier de couture dans le souk de Damas, quand son mari est détaché en Syrie.

Appelé le 9 octobre 1912, Maurice Martel reste sous les armes jusqu’en août 1919. On découvre à ce propos un témoin de la bêtise administrative dont tous les survivants de sa classe sont les victimes. D’abord hussard au sein du 11e régiments de Tarascon, il monte au feu en Lorraine en 1916 sur la rive droite de la Meuse, puis est muté au 13e chasseurs en décembre 1915. Maurice Martel est en première ligne face aux Bulgares, en Macédoine, puis nommé au grand-quartier-général de l’Armée d’Orient. En dépit de sa conduite toujours citée en exemple, malgré quatre ans de guerre… il est contraint de terminer son temps de service de deux ans qui avait été « perturbé » par la mobilisation d’août 14 ! Excellent cavalier, il est affecté au 18e régiment du train, à Bordeaux. Il est donc « maintenu en service » et se retrouve gendarme auxiliaire à Pouaystruc, au pied des Pyrénées.

Rentrant enfin chez lui, il se sent de trop dans la famille depuis le remariage de son père avec une femme autoritaire. Il décide de rengager dans la gendarmerie en 1920. De l’école de gendarmerie de Moulins, à ses affectations à Aubagne puis Peyrolles (près d’Aix-en-Provence), on suit les tournées à cheval, la vie en caserne et les contraintes de service du brigadier Maurice Martel. Ainsi, pour déjouer les pillages de nuit de wagons de marchandises entre Marseille et Aubagne, les gendarmes montent des embuscades. Le plus captivant dans ce récit de vie est l’affectation, à sa demande, du « chef Martel » (maréchal des logis-chef) au Levant entre 1925 et 1927. Affecté à la prévôté de Damas en état de siège, participant à deux colonnes légères formées contre les insurgés, décoré la Croix de guerre TOE pour action d’éclat sous le feu des Druzes dans la région de Soueïda, faisant fonction de juge d’instruction ou assurant la sécurité d’une maison close, un parfum d’aventure accompagne ce séjour exotique du soldat de la loi.

A son retour en métropole, chef de brigade à Salon, la routine l’ennuie. Il prend une retraite proportionnelle à Cavaillon, en 1929, où il devient peu après agent général d’assurances et lieutenant responsable des sapeurs-pompiers volontaires. Rappelé au service en septembre 1938 au moment de la crise de Munich et responsable de la défense passive au temps de la « drôle de guerre », il n’accepte pas la défaite et croit une revanche possible. Un temps maréchaliste et jamais vichyste (en raison de l’antisémitisme et de la collaboration), il aide des Alsaciens-Lorrains expulsés, cache de jeunes sapeurs-pompiers volontaires qui fuient le STO et ferme les yeux sur les dépôts de la Résistance. A la Libération, le Comité de libération nationale refuse sa démission et le maintient à la tête des sapeurs-pompiers de Cavaillon.

Comme le note, dans la postface, le général de gendarmerie Philippe Gerbault, André Martel a su de façon magistrale décrire la pesanteur du service, mais aussi le prestige de la gendarmerie à travers le récit de vie d’un honnête homme. Il a servi avec honneur et fidélité son pays dans des circonstances dramatiques. Son fils en est le digne héritier.

                                               Jean-Charles Jauffret

LE PROCESSUS DE DÉMOCRATISATION DE LA SOCIÉTÉ BRÉSILIENNE : LA DÉMILITARISATION DES FORCES DE L’ORDRE DANS UN CONTEXTE D’EXACERBATION DES VIOLENCES

11 Jan

Entre 2009 et 2013 au Brésil, 11 197 personnes auraient été tuées par les forces de police brésiliennes[1]. En moyenne, 6 personnes par jour meurent sous les coups des policiers. La société brésilienne souffre encore aujourd’hui beaucoup des conséquences du système militaire mis en place durant la dictature, dont le système policier de la démocratie instaurée en 1985 a directement hérité. La police, au lieu d’être un moyen de médiation et d’interposition entre les violences, serait elle-même un organe générateur de violence sur le modèle autoritaire des années 1960 à 1980[2].

La transition démocratique d’un Etat est le processus de libéralisation de la société et des institutions après la chute d’un régime autoritaire. Elle passe par la mise en œuvre et le respect de grands principes démocratiques, tels que la mise en place de contre-pouvoirs ou de la liberté d’expression, mais aussi par un changement de rapport entre la population et le pouvoir central. Il faut pour cela une certaine démarche de réconciliation et une réduction drastique du système de répression. A la suite d’une junte militaire et d’un système de répression surmilitarisé, la démocratisation passe par une réduction du pouvoir militaire et la mise en place d’un système de sécurité civile. Dans un régime démocratique, l’Armée doit agir pour la protection de la souveraineté de l’Etat, à ses frontières ou en dehors, mais son intervention sur le territoire national est censée rester exceptionnelle. La transition démocratique ne peut être complète dans un Etat où le système de sécurité intérieure est dominé par les Forces armées. C’est le cas dans les systèmes latino-américains post-dictatoriaux, dans lesquels une démilitarisation du système fut et reste nécessaire[3]. Au Brésil, ce processus est toujours en cours, et le débat sur l’intensification de cette démilitarisation est même relancé face à une violence policière qui ne décroît pas.

 

Contextualisation historique

Le Brésil est sorti de vingt-et-un an de dictature militaire répressive et violente en 1985. Les militaires au pouvoir avaient la mainmise sur l’appareil d’Etat et bien sûr sur tout le système sécuritaire et répressif. La torture et les disparitions étaient monnaie courante, bien que les chiffres soient légèrement inférieurs à ceux observés au Chili et en Argentine. Les militaires brésiliens avaient réussi à redresser l’économie en crise du pays, avec un taux de croissance du PNB de 11% entre 1968 et 1973, jusqu’à ce que le choc pétrolier crée une gigantesque inflation et une nouvelle crise qui leur fait prendre conscience qu’il faut quitter le pouvoir. A partir de ce moment, l’ouverture démocratique sera très progressive. Des civils sont petit à petit inclus dans le maintien du pouvoir. L’acte institutionnel n°5 instauré en 1968, celui qui avait institué la majorité des plus strictes clauses autoritaires, est abrogé en 1979. En 1982 a lieu l’élection directe des gouverneurs d’Etat ;  en 1988 est adoptée une nouvelle constitution et, en 1989, ont lieu des élections présidentielles au suffrage universel direct[4]. Cependant, au moment-même où l’Acte n°5 est abrogé, une loi d’amnistie est adoptée et reste en vigueur encore aujourd’hui. Ainsi, les responsables de violation des Droits de l’Homme durant les années de répression n’ont jamais été jugés. Les militaires à la tête de ce système n’ont jamais été condamnés, ce qui ne rend ni officiellement ni symboliquement l’armée coupable.

 

Evolution du rôle de l’armée : une démilitarisation en apparence

Avec la fin de la dictature puis la fin de la menace communiste d’une manière générale dans le monde et au Brésil, l’armée et sa doctrine de sécurité nationale, qui a prévalu pendant toute la période autoritaire, perdent leur légitimité à assurer l’ordre à l’intérieur des frontières du pays. Les menaces pour l’ordre public sont désormais d’un autre type et relèvent de la criminalité, notamment dans les localités les plus pauvres, telles que les favelas. Il apparaît désormais difficile, dans un Etat en pleine transition démocratique, d’assurer la sécurité interne « de tous les jours » officiellement par l’Armée et non par les forces de police.

Pour autant, le statut des Forces armées brésiliennes n’est pas tout à fait défini. Dans les années 1990, elles participaient encore à des opérations de sécurité publique. Aujourd’hui, l’armée se considère comme « dernier rempart de la Nation contre les menaces les plus graves », à la fois à l’intérieur et à l’extérieur. Les seules interventions à caractère proprement militaire et concernant la souveraineté directe du Brésil aujourd’hui se situent en Amazonie. Il s’agit là d’étendre la présence militaire sur une région sensible, qui regroupe de nombreuses ressources naturelles convoitées par l’extérieur et des frontières poreuses avec sept autres pays, sujettes à des conflits entre groupes paramilitaires et à des trafics de drogues. Les Forces armées brésiliennes consacrent également une partie de leurs effectifs à des missions de maintien de la paix sous mandat de l’ONU, ou encore à des missions qui ne relèvent pas exclusivement du domaine militaire telle que la protection de l’environnement[5].

 

Un problème persistant : la Polícia Militar

Bien que les Forces armées comme telles soient plutôt écartées du maintien de l’ordre public, des forces de police affiliées à l’armée ont pris le relais. L’actuel modèle de police brésilien s’est constitué sous le régime militaire dictatorial. Aux côtés des Forces armées se trouvaient des forces de police civile et une force de police dite militaire, ou Polícia Militar, chargée de maintenir l’ordre public. C’est l’équivalent d’une police administrative chargée d’une action de présence manifeste dans les rues et de prévention des crimes. La Polícia Civil et la Polícia Federal ont pour leur part un statut de police judiciaire, et sont chargées de l’investigation et de la résolution des crimes l’une au niveau des Etats et l’autre à l’échelle fédérale[6]. La Polícia Militar est subordonnée, comme la Polícia Civil, au gouverneur de chaque Etat, mais la première est sous tutelle du ministère de l’armée depuis 1969 et agit en uniforme militaire. Elle fonctionne comme des forces auxiliaires et de réserve aux Forces armées. Le policier militaire est subordonné à une justice militaire et possède un statut semblable à celui des militaires[7].

Aujourd’hui, presque tout le travail de police urbaine et de sécurité publique au Brésil est réalisé par cette Police, fortement critiquée pour sa violence. La formation de ses policiers ne correspondrait pas à l’exercice du maintien de l’ordre du quotidien. Il y aurait une culture de la violence au sein des institutions et des écoles chargées de former les policiers d’une part, et d’autre part une culture militaire bien trop stricte, avec un respect de la hiérarchie violent et abusif qui ne préparerait pas les policiers à la proximité avec le citoyen[8].  Il apparaît que les policiers sont peu formés et ne possèdent pas une base de connaissances adéquate à la résolution des conflits du quotidien[9]. Par définition, le militaire est formé pour lutter contre un ennemi qui met en danger la souveraineté nationale, voire pour tuer cet ennemi.

 

L’émergence d’un nouvel ennemi intérieur 

L’ennui de ce maintien d’organisation policière au Brésil est que le contexte, lui, a fortement changé. Le régime politique s’est transformé parce que l’ancien avait perdu sa principale source de légitimité, à savoir le risque communiste. Bien que ce dernier était finalement très limité, les militaires craignaient la formation d’une guérilla d’inspiration marxiste. Le système policier était organisé afin de lutter contre cet ennemi intérieur. Cependant, à partir des années 1980, s’opère un glissement vers de nouvelles tensions liées à la criminalité croissante notamment dans les zones pauvres et urbaines. Finalement, le criminel est considéré comme le nouvel ennemi intérieur. L’émergence de celui-ci permettait au pouvoir de reprendre la recette de la doctrine de sécurité nationale, pour la transformer en une doctrine de sécurité publique[10]. L’existence de la Police Militaire ne peut qu’alors se trouver justifiée par cette « militarisation idéologique de la sécurité publique »[11]. Dans un premier temps, l’opinion publique et les militants des droits de l’homme sont relativement favorables à la violence policière et à l’organisation telle qu’elle est, afin de lutter contre cette criminalité. A partir de 1992, il y a une certaine prise de conscience par la population que la violence policière n’arrange rien au taux de criminalité et qu’il est nécessaire de modifier la formation des policiers. Une première expérience de police de proximité appelée Police Communautaire dans le quartier de Copacabana à Rio en 1996 voit le jour mais est rapidement mise en échec par les secteurs les plus conservateurs[12]. La réflexion dans la société brésilienne sur la manière de voir la criminalité et de lutter contre elle chemine très doucement. En 2003, Jean-François Deluchey met en avant le vocabulaire utilisé par les médias et les autorités pour parler de l’action policière envers la criminalité. Le terme de « guerre contre la criminalité » est utilisé, bien qu’il soit difficile d’identifier un ennemi bien précis membre d’un camp adverse armé. Les favelas sont des zones de non-droit à « reconquérir », les actions menées sont des « batailles »[13]. En 2007, le gouverneur de l’Etat de Rio avait même qualifié le trafic de drogue de « terrorisme »[14].

 

Une évolution

En 2008 sont créées les Unités de Police Pacificatrice, envoyées dans les favelas de Rio de Janeiro afin de s’y établir durablement, d’abord en tant que police neutralisante puis de police de proximité censée établir des programmes sociaux locaux. Cependant, malgré le succès de la « pacification » dans certaines favelas et une certaine formation spéciale pour la préservation des droits du citoyen, ces UPP sont connues pour leur violence, voire leur cruauté, ainsi que leur corruption. En effet, elles n’en restent pas moins affiliées à la Police Militaire, donc aux Forces Armées, avec une formation de base effectuée selon un modèle traditionnel[15]. Les exactions commises par ces UPP ont remis le débat sur la démilitarisation au goût du jour.

Pour les détracteurs de ce processus, il est essentiel d’orienter la police vers une défense de la société et non plus de l’Etat. Il faut reconsidérer l’appréhension de ce nouvel ennemi intérieur, comme un danger non pas envers la souveraineté de l’Etat brésilien, censée être défendue par l’armée, mais comme un danger pour l’ordre social, censé pour sa part être défendu par les forces de police civile[16]. Il existe donc une remise en cause de la médiation par l’armée des conflits du quotidien. La démilitarisation de la Police Militaire doit passer par une amélioration de la relation avec le citoyen, par un questionnement sur l’usage de la force et des armes à feu et par une remise en cause de la formation des policiers. L’organisation interne doit se doter d’une plus grande horizontalité et le jugement systématique de membres impliqués dans des violations des droits de l’Homme. Enfin, l’enjeu est le passage d’un simple maintien de l’ordre public à un maintien des droits des citoyens, criminels ou non, dans une action qui doit être plus préventive que répressive[17]. Des pétitions contre les violences policières sont mises en circulation et un projet voit le jour depuis 2011 : la PEC102 (Proposta de Emenda a Constitução n°102), une proposition d’amendement de la Constitution, qui autoriserait les Etats à unifier Police Militaire et Police Civile en faveur d’une démilitarisation du système[18]. Ainsi, au niveau des Etats fédérés, les fonctions de police judiciaire, de police administrative, de prévention et de maintien de l’ordre public seraient remplies par une seule institution, sous le contrôle d’un Conseil National de Police indépendant de l’Armée brésilienne. Cette proposition est malgré tout restée en suspens, ce que laisse penser le manque de couverture médiatique, tandis qu’une nouvelle a fait son apparition en juin dernier. Celle-ci suggère la mise à l’échelle fédérale de tous les organes de police, civile comme militaire, afin de favoriser une meilleure coopération et rationalisation des polices de chaque Etat du Brésil et lutter contre la violence. Cette proposition est arrivée en commission constitutionnelle ; cependant même si elle venait à être adoptée, la police garderait son caractère militaire[19].

Parallèlement, en 2011, la Présidente de la République Dilma Rousseff avait instauré une Commission de la Vérité qui préconisait à la fois une démilitarisation de la police et une fin de l’amnistie avec jugement des coupables, même à titre posthume, montrant que les blessures datant de la dictature ne sont pas encore fermées et ne le seront pas tant que le système mis en place en majorité en 1969 ne sera pas totalement condamné et aboli[20].

Enfin, dans une perspective de comparaison et d’ouverture, une telle analyse peut mettre en valeur le paradoxe auquel assiste la France actuellement, où le territoire national est devenu le premier théâtre d’engagement du ministère des Armées depuis le déploiement de l’opération Sentinelle. Cette mission, créée afin de lutter contre le terrorisme, peut donner l’idée d’une certaine « militarisation » de la France. Elle succède au plan Vigipirate en vigueur depuis 1995 et dure elle-même depuis 2015, dépassant ainsi le cadre de l’exception. A l’heure où des Etats comme le Brésil continuent leur démilitarisation, de nombreuses interrogations se font sur le sens et l’effectivité d’un tel déploiement, qui, sans remettre en cause pour l’instant le système démocratique, contredit malgré tout la séparation des rôles entre armée et police.


Anne-Céline Pinauldt, étudiante du Master 2 en 2017-2018

 

[1] « La police brésilienne tue en moyenne six personnes par jour », L’Express, publié le 13/11/2014 [consulté le 28/11/2017]. https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-sud/la-police-bresilienne-tue-en-moyenne-six-personnes-par-jour_1621452.html

[2] Aglaé de CHALUS, « Le Brésil fait la lumière sur les crimes commis sous la dictature », La Croix, publié le 14/12/2014 [consulté le 28/11/2017]. https://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Le-Bresil-fait-la-lumiere-sur-les-crimes-commis-durant-la-dicture-2014-12-14-1253447

[3] Charles T. CALL, « War Transitions and the New Civilian Security in Latin America », Comparative Politics, Vol 35, n° 1, October 2002.

[4] James N. Green, « Paradoxes de la dictature brésilienne », Brésil(s), 2014-5, p 7-16.

[5] Renée FREGOSI, Armées et pouvoirs en Amérique latine, Paris, éditions de l’IHEAL, 2004, p 8.

[6] Gilberto GASPARETTO, « Polícia : Instituição se divide em diferentes tipos e funções », Educação, publié le 08/02/2008 [consulté le 29/11/2017]. https://educacao.uol.com.br/disciplinas/cidadania/policia-instituicao-se-divide-em-diferentes-tipos-e-funcoes.htm

[7] Murilo RONCOLATO, « A desmilitarização e o melhor modelo para polícia brasileira?”, Revista Galileu, publié le 08/02/2017 [consulté le 28/11/2017]. http://revistagalileu.globo.com/Sociedade/noticia/2017/02/desmilitarizacao-e-o-melhor-modelo-para-policia-brasileira.html

[8] Ciro BARROS, « Formação da PM é baseada em absusos, dizem policiais », Exame, publié le 24/06/2014 [consulté le 29/11/2017]. https://exame.abril.com.br/brasil/formacao-da-pm-e-baseada-em-abusos-dizem-policiais/

[9] Márcio PEREIRA BASÍLIO, O Desafio da Formação do Policial Militar do Estado do Rio de Janeiro : Utopia ou Realidade Possível? , Fundação Getulio Vargas, Rio de Janeiro, 2007, p160. http://bibliotecadigital.fgv.br/dspace/bitstream/handle/10438/3463/ACFD95.pdf?sequence=1&isAllowed=y

[10] Jean-François DELUCHEY, « De la « guerre contre le crime » au Brésil : culture autoritaire et politiques publiques de la sécurité », Autre part, vol. 26, no. 2, 2003, pp. 173-186.

[11] Jorge DA SILVA, « Militarização da Segurança Pública e a Reforma da Polícia : um depoimento », in Ricardo Bustamante, Paulo César Sodré (coord.), Ensaios Jurídicos : O Direito em Revista, Instituto Brasileiro de Atualização Jurídica, Rio de Janeiro, 1996, pp497-519.

[12] Angelina PERALVA, “Violence urbaine, démocratie et changement culturel : l’expérience brésilienne (partie 1)”, Cultures & Conflits, 1998, p 8.

[13] Jean-François DELUCHEY, « De la « guerre contre le crime » au Brésil : culture autoritaire et politiques publiques de la sécurité », Autre part, vol. 26, no. 2, 2003, p. 173-186.

[14] Sabira de ALENCAR CZERMAK, Maria Inês GARCIA DE FREITAS BITTENCOURT, « Entre la guerre et la paix : l’Unité de police pacificatrice dans une favela de Rio », Nouvelle revue de psychosociologie, 2016/2 (N° 22), p. 169-180. URL : https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2016-2-page-169.htm

[15] Id.

[16] Murilo RONCOLATO, « A desmilitarização e o melhor modelo para polícia brasileira?”, Revista Galileu, publié le 08/02/2017 [consulté le 28/11/2017].

[17] Jorge Luiz Paz BENGOCHEA; Luiz Brenner GUIMARAES; Martin Luiz  GOMES et Sérgio Roberto de ABREU, A transição de uma polícia de controle para uma polícia cidadã. São Paulo Perspec., 2004, vol.18, n.1, pp.119-131. http://dx.doi.org/10.1590/S0102-88392004000100015

[18] GlobalVoices, « Sans violence : Démilitariser la police au Brésil ? », Global Voices, publié le 14/07/2013 [consulté le 27/11/2017]. https://fr.globalvoices.org/2013/07/14/149765/

[19] SENADO FEDERAL, « PEC prevê a federalização do Sistema de segurança públia do país”, Senado Notícias, publié le 06/03/2017 [consulté le 29/11/2017] https://www12.senado.leg.br/noticias/materias/2017/03/06/pec-preve-a-federalizacao-do-sistema-de-seguranca-publica-do-pais

[20] Aglaé de CHALUS, « Le Brésil fait la lumière sur les crimes commis sous la dictature », La Croix, publié le 14/12/2014 [consulté le 28/11/2017].

QUELLES CONSÉQUENCES POUR LA RUSSIE A SON INTERVENTION MILITAIRE EN SYRIE ?

29 Déc

C’est à la surprise générale que le 11 décembre 2017, par une visite surprise à la base aérienne russe de Hmeimim dans le nord-ouest de la Syrie, que Vladimir Poutine annonce le retrait de la majeure partie des troupes russes engagées sur le terrain en Syrie. Constatant la défaite quasi-totale de l’organisation Etat islamique, il affirme que la mission des forces armées russes en Syrie touche à sa fin, sans pour autant ni mettre totalement fin au dispositif militaire de soutien au gouvernement de Bachar el-Assad, ni mettre un terme à la présence de la Russie sur ses deux bases actuellement en place en Syrie, à Hmeimim et à Tartous [1]. Deux ans auparavant, la situation militaire du gouvernement syrien était catastrophique à tous niveaux : ne contrôlant guère que l’ouest du pays, il perdait du terrain face à la dynamique de conquête de l’Etat islamique. Le 28 septembre 2015, Assad appelait formellement la Russie au secours, cette dernière répondant par l’affirmative. La peur de perdre le régime syrien, et par conséquent de perdre Tartous est l’une des principales raisons expliquant cette intervention, la première depuis 1979 dans un Etat ne relevant pas de « l’étranger proche » de la puissance eurasienne [2]. En effet, la base de Tartous se révélant être la seule base navale russe existant à l’étranger, elle présente ainsi une importance vitale pour le développement d’une présence permanente de la VMF en Méditerranée [3]. Cette volonté de maintenir une large présence en Méditerranée est révélatrice de la survivance d’une constante géopolitique à laquelle continue de souscrire le Kremlin : le désir de garantir l’accès pour la Russie à des «mers chaudes », libres de glace et non contraintes dans leur accès par des verrous stratégiques, comme le sont le Sund danois ou les Détroits turcs. La Russie, en intervenant, profite de cette occasion pour redorer son blason entaché par l’affaire ukrainienne en prenant à bras le corps la lutte contre l’Etat islamique et le terrorisme. Cet article se propose d’analyser les conséquences de l’intervention armée  en Syrie pour la Russie non seulement du point de vue militaire, mais également du point de vue de la stratégie russe d’implantation en Syrie et dans le Moyen-Orient et de l’évolution de la stature diplomatique de la Russie au sein de la communauté internationale.

 

Une intervention globalement réussie, riche en expériences pour l’armée russe quoique révélatrice de nombreuses limites techniques et opérationnelles

Dès le début de l’intervention officielle de la Russie en Syrie, la présence militaire des forces russes devient très importante. En effet, près de 5000 soldats, issus pour la plupart de la 810ème brigade d’infanterie de marine de la mer Noire, interviennent dans le conflit pour réaliser plusieurs missions. Les troupes russes se donnent pour tâche de réaliser des frappes aériennes contre les positions des rebelles, d’apporter une assistance logistique et technique directe aux forces armées du gouvernement d’Assad, et aussi de protéger les installations russes présentes à Lattaquié et à Tartous. Par ailleurs, aucune des troupes au sol n’a été engagée au combat ; elles principalement déployées pour des tâches de soutien logistique et de police militaire dans la région côtière de Lattaquié. Les avions de combat russes réalisent ainsi des frappes que le régime était très loin d’être en mesure de mettre en place lui-même. L’intérêt stratégique porté par Moscou à la région côtière de la Syrie est vérifié par l’emplacement des frappes, qui se concentre majoritairement dans le nord-ouest du pays et sur Alep, dont le contrôle assure la domination militaire de la région. A la date du 30 octobre 2015, les forces aériennes russes ont, selon le vice chef d’état-major des forces armées de la Fédération de Russie, Andreï Kartapolov, effectué 1391 sorties et détruit par ailleurs 1623 sites occupés par les rebelles islamistes [4]. Cet activisme opérationnel a porté ses fruits : les interventions de l’aviation russe ont joué un rôle clé dans la prise de nombreuses villes à l’Etat islamique, à l’instar de Palmyre reprise en mars 2017 par les troupes gouvernementales avec le soutien de l’aviation russe [5]. Par ailleurs, les frappes de l’aviation russe ont joué un rôle capital dans la prise d’Alep-est aux rebelles par les troupes du régime, de même que dans la campagne de reconquête de l’est syrien jusqu’à Deir-ez-Zor assiégée par l’Etat islamique. Au cours de l’intervention, l’aviation russe a ainsi été soumise à un rythme très élevé d’environ 1000 sorties mensuelles en moyenne, rendues possible par le biais de la nouvelle base aérienne russe à Hmeimim ainsi que de deux bases avancées à Shayrat et à Tiyas, près de Palmyre [6]. Encore plus significative est le déploiement au large de la Syrie du groupe aéronaval du porte-avions « Amiral Kouznetsov », qui a notamment participé à distance à la bataille d’Alep par l’implication de ses escadres aériennes composées notamment de Mig-29 et de Su-33 [7]. Par ailleurs, il est important de noter l’utilisation de sous-marins classiques d’attaque (SSKs) provenant de la flotte de la mer Noire qui ont été employés pour le tir de missiles de croisière Kalibr à de nombreuses reprises durant le conflit. Visant des structures contrôlées par l’Etat islamique ou les groupes rebelles, elles ont principalement été réalisées durant l’année 2017. 8 tirs de 37 missiles ont été réalisés depuis la Méditerranée, auxquels il faut ajouter deux tirs d’exercice en provenance de la mer Noire [8]. A cela, il faut ajouter le déploiement réussi de systèmes de défense antiaérienne S-300 à Hmeimim et à Tartous, de sorte à sanctuariser l’espace aérien de la Syrie [9]. Ces systèmes disposent d’une portée de 400 kilomètres, leur permettant ainsi de couvrir la quasi-totalité du territoire syrien, permettant à la Russie de réagir face à toute incursion aérienne en Syrie.

De ces opérations, la Russie tire un bénéfice immédiat par un gain d’expérience sur le terrain ainsi que par l’utilisation en situation d’un ensemble d’outils technologiques qui ont pour la plupart fait preuve d’une grande efficacité.  Au total, près de 160 armes et systèmes ont été employés sur le terrain. C’est avant tout l’aviation et les missiles qui ont été ici testés massivement. On peut citer l’emploi de bombardiers à long rayon d’action Tu-22M3, Tu-95 et Tu-160 utilisant en l’occurrence des missiles de croisière KH-555. L’aviation à long rayon d’action est également intervenue à partir de juillet 2017, comme le montre l’emploi du Tu-95 MS employant des missiles Kh-101 [10]. Cette efficacité sur le terrain est une vitrine pour le complexe militaro-industriel russe, qui bénéficie ainsi de ventes, notamment auprès d’acteurs régionaux du conflit syrien, qui ont ainsi pu voir de près les effets des armes russes. Ainsi, la Russie a d’ores et déjà vendu, entre autres, des avions de combat Su-35 et Su-34, des systèmes de défense antiaérienne S-300 à des Etats comme l’Arabie saoudite, la Turquie ainsi que les Emirats arabes unis, tous  grandement impliqués dans le conflit syrien [11].

Malgré un succès global, l’intervention russe n’est pas dénuée de failles opérationnelles. D’un point de vue militaire, le déploiement du porte-avions « Amiral Kouznetsov », qui a dû venir depuis Mourmansk jusqu’au large de la Syrie pour y déployer son groupe aérien, ne s’est pas révélé d’un grand intérêt tactique vis-à-vis de l’utilisation d’avions basés à l’intérieur du territoire syrien. Le porte-avions ne pouvant déployer que 13 avions, son utilité réelle est limitée, si on la compare à l’utilité de la base aérienne terrestre de Hmeimim pouvant accueillir nettement plus d’avions de combat. Le déploiement du porte-avions est donc davantage analysé comme une opération de communication massive visant à montrer, par la figure du porte-avions, le renouveau de la puissance militaire navale de la Russie [12]. En effet, la faible taille du port de Tartous empêchant toute possibilité de maintenance à proximité pour le porte-avions lui ôte une grande partie de son autonomie opérationnelle en Méditerranée. Par ailleurs, la modestie des installations sur place ne permet pas d’y installer un centre de commandement et de contrôle, empêchant la marine russe de diriger ses opérations directement depuis le port [13]. Une autre faiblesse qui aurait été montrée par l’aviation russe se trouve être le manque de nacelle de désignation [14] à bord des avions de combat russes, à l’exception du Mi-29. Employé depuis des années par les forces armées occidentales, cet outil ne semble pas encore maîtrisé ni même appréhendé correctement par les forces armées russes. En février, le ministre de la Défense russe Sergueï Choïgou a admis qu’une dizaine d’armes employées n’avait pas rencontré les attentes du commandement militaire, incluant des missiles de croisière comme les missiles air-sol Kh-555 et Kh-101, ainsi que des systèmes de communication, amenant la fin de leur production industrielle [15]. L’implication russe en Syrie n’est donc pas une réussite totale sur le plan militaire, et est révélatrice d’un certain nombre de limites à l’efficacité opérationnelle de la Russie, principalement du fait d’infrastructures locales peu adaptées. Toutefois, elle est globalement un succès pour les armes russes qui bénéficient là du fameux diadème commercial combat-proven qui va largement bénéficier au complexe militaro-industriel russe.

 

Une intervention qui a permis la stabilisation et le renforcement de la présence russe au Proche-Orient et en Méditerranée orientale

L’objectif politique que s’est fixé le gouvernement russe en intervenant en Syrie est aujourd’hui atteint : la survie du régime de Bachar el-Assad est assurée, et de manière plus importante, les installations russes sur le territoire syrien s’en sont retrouvées sanctuarisées par cette intervention.  Le 14 mars 2016, après seulement six mois d’intervention, Vladimir Poutine annonce sa volonté de réduire la taille du dispositif militaire russe présent en Syrie. Ce retrait, partiel mais rapide, avalise pourtant la progressive transformation de la Syrie côtière en protectorat militaire de la Russie. Grâce à l’aide des forces armées russes, les troupes syriennes ont ainsi pu libérer 10,000 kilomètres carrés de territoire syrien et 400 villages, permettant à Damas de conjurer la menace de l’effondrement total du régime [16]. Alep, deuxième ville du pays et cœur économique de la Syrie, a par la suite été reconquise en décembre 2016 par les troupes du régime appuyées par le soutien aérien russe [17]. Par la suite, les avions russes ont épaulé les campagnes de reconquête menées par l’armée syrienne au nord de la Syrie face aux rebelles ainsi qu’à l’est syrien alors largement sous contrôle de l’Etat islamique. En octobre 2017, l’aviation russe procède à des frappes à Idlib, proche de la frontière turque, mais également à Deir ez-Zor située sur l’Euphrate vers l’Irak [18]. Sous contrôle gouvernemental mais assiégée par l’EI depuis 3 ans, sa reprise en novembre 2017 par les forces gouvernementales, assistées en cela par les Forces démocratiques syriennes (FDS), est un symbole puisque cela signifie la perte pour l’EI de son dernier grand bastion dans la région, intervenant peu de temps après la chute de sa capitale Rakka [19]. Avec cette opération, le régime reprend une grande ville et peut se targuer d’avoir pratiquement mis fin à la territorialité de l’Etat islamique qui faisait alors sa principale force. En décembre 2017, le régime a repris sous son contrôle la plupart des villes les plus importantes du pays, à l’exception de Rakka sous contrôle kurde et d’Idlib principalement sous contrôle des rebelles d’Hayat Tahrir al-Sham. Le gouvernement syrien fait désormais face à des rebelles kurdes puissamment armés sur la rive orientale de l’Euphrate. La reprise des petites villes de l’Euphrate (à l’instar de la petite ville d’Abou Kamal, reprise le 19 novembre 2017) à la frontière irakienne est symbolique puisqu’elle permet une jonction terrestre avec l’Irak et l’Iran, permettant de ressusciter l’expression de « croissant chiite » censée refléter les proximités géopolitiques de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran et du Hezbollah libanais. Damas remet d’ailleurs la main sur la plupart de ses infrastructures pétrolières perdues auparavant au profit de l’Etat islamique [20].

Le régime syrien s’est ainsi considérablement renforcé, devant son salut en grande partie au soutien actif de l’aviation russe. A ce titre, la Russie a pu largement bénéficier de ce gain d’influence pour demander à Damas des concessions visant à garantir et développer la présence militaire de la Russie en Syrie.  Afin de soutenir ses frappes aériennes, la Russie a obtenu de la Syrie la création en 2015 d’une base aérienne pour les avions russes à Hmeimim, située près de Lattaquié, afin de garantir le potentiel opérationnel des avions russes pour des missions sur le territoire syrien [21]. La Russie a également obtenu la possibilité d’utiliser l’aéroport d’al-Chayrat, situé dans le centre de la Syrie, comme base d’opérations avancée pour appuyer les missions russes dans l’est syrien [22]. On est en droit de se demander si les concessions accordées à la Russie sur ces bases sont temporaires et donc appelées à prendre fin une fois la guerre civile terminée. Les évènements récents semblent indiquer que c’est l’inverse qui est en train de se produire. Par un accord conclu à la mi-janvier 2017 entre des représentants russes et syriens, la Syrie a renouvelé le bail russe sur Tartous pour une durée de 49 ans, et consacre par ailleurs la base aérienne de Hmeimim comme étant à la disposition permanente des forces aériennes russes. La taille du point d’implantation de Tartous allouée à la Russie est doublée, permettant à celle-ci d’accueillir simultanément 11 navires de guerre russes et ainsi de la transformer en véritable base navale. La Russie construit par ailleurs une deuxième piste pour ses avions à la base de Hmeimim [23].

La base navale russe de Tartous était le fruit d’un accord entre le gouvernement soviétique et le gouvernement syrien d’Hafez el-Assad en 1971. Parler de base navale à proprement parler est cependant impropre, en raison de la modestie des installations présentes sur place. Pour désigner Tartous, on emploie davantage le terme de point d’appui naval logistique. En 2011, la base était en tout et pour tout composée de 2 quais flottants et d’un atelier flottant, ainsi que de plusieurs dépôts et casernes, pour un personnel total de 300 personnes. Située à distance approximativement égale du canal de Suez et des Détroits turcs, elle est située sur un emplacement stratégique mais manque de pertinence militaire en raison de sa faible taille, amenant le pouvoir russe à envisager dès 2008 des travaux visant à moderniser le point d’appui, actuellement incapable d’accueillir en son sein des sous-marins ou des porte-avions, de même que de réaliser des opérations avancées de maintenance [24]. Encore récemment, les députés russes de la Douma ont ratifié le 21 décembre l’accord russo-syrien,  prévoyant l’agrandissement à 24 hectares de la base de Tartous ainsi que la modernisation des infrastructures existant sur place [25]. Les travaux devraient ainsi permettre à la base d’accueillir un porte-avions si cela est nécessaire, mais également des sous-marins classiques d’attaque (SSKs). L’efficacité de ces derniers durant l’intervention russe était grandement limitée par l’impossibilité pour eux de se ravitailler en Méditerranée, les forçant ainsi à se ravitailler en mer Noire à la base de Sébastopol. Or, la traversée des Détroits par tout vaisseau de guerre est strictement encadrée par la convention de Montreux de 1936, obligeant par ailleurs les sous-marins à les traverser hors plongée, ce qui anéantit le principal avantage que représente leur furtivité. La possibilité pour les sous-marins russes de se ravitailler désormais directement en Méditerranée permet de rectifier à l’avenir l’efficacité toute relative des tirs de missiles Kalibr réalisés durant l’intervention [26]. L’installation de systèmes de défense antiaérienne S-300 et S-400, déjà évoquée plus haut, permet d’établir des zones d’exclusion aérienne sur l’ensemble du territoire syrien ainsi que sur une bonne partie du Proche-Orient et de l’Anatolie. La possibilité de recevoir un porte-avions permettra également à la Russie de s’affranchir de longues traversées peu discrètes et sujettes à de multiples incidents. Elle garde encore un souvenir particulièrement honteux et traumatisant de la traversée de la flotte de la mer Baltique vers le Pacifique en 1904, durant le conflit russo-japonais, comme l’a montré l’incident de Hull du 22 octobre 1904 qui a failli avoir des conséquences diplomatiques dramatiques pour l’Empire russe [27] [28]. L’action russe en Syrie lui a donc permis de considérablement renforcer sa présence en Méditerranée orientale, ainsi que de se créer en Syrie un protectorat militaire de facto, en particulier dans le gouvernement de Lattaquié où sa présence devrait bientôt avoir un potentiel militaire autrement plus important qu’actuellement, en raison des améliorations que vient apporter l’accord russo-syrien de janvier 2017 aux implantations déjà existantes. L’influence sur le gouvernement syrien doit toutefois être partagée avec l’Iran chiite, tandis qu’une portion conséquente du territoire échappe encore totalement au contrôle de Bachar el-Assad.

 

Une intervention riche en conséquences pour le statut diplomatique de la Russie au Moyen-Orient et dans le monde

Lorsque la Russie intervient aux côtés de la Syrie en octobre  2015, elle est dans une situation diplomatique particulièrement défavorable. La crise ukrainienne qui a éclaté à partir de 2014 est une plaie ouverte qui empêche une véritable normalisation des relations entre la Russie et les puissances occidentales. La Russie est régulièrement accusée de fournir un soutien militaire aux séparatistes pro-russes tenant la région du Donbass. Le rattachement de la Crimée à la Russie en avril 2014 est également un épisode majeur de la crise diplomatique entre Moscou, l’Union européenne et les Etats-Unis. La signature en septembre 2014 d’accords de cessez-le-feu pour une désescalade du conflit à Minsk, devait permettre le désarmement des groupes rebelles contre l’assurance d’une autonomie pour les régions russophones de l’est de l’Ukraine [29]. Mais l’application des clauses de l’accord est toujours au point mort. Dès lors, l’Union européenne et les Etats-Unis ont mis en place une série de sanctions économiques contre la Russie, incluant notamment un embargo à la vente et à l’achat sur les armes. Elles incluent également l’interdiction pour un certain nombre d’entreprises et de banques russes d’opérer sur les marchés européens. Ces sanctions ont depuis été reconduites systématiquement [30].

La nécessité pour la Russie de redorer son blason est alors réelle. On pourrait penser que l’intervention militaire en Syrie pourrait être un désastre diplomatique, même si elle n’a pas été un échec militaire. En vérité, le contexte international, marqué par la montée du terrorisme islamiste de l’Etat islamique, disposant d’un large territoire entre la Syrie et l’Irak, s’est révélé beaucoup moins défavorable que prévu à une intervention russe aux côtés du gouvernement syrien. En effet, l’année 2015 révèle aux opinions publiques occidentales le danger que représente l’EI, comme l’ont montré les attentats de janvier et de novembre 2015 en France [31]. Elle amène notamment le président français François Hollande à se rendre fin novembre à Moscou pour obtenir de Vladimir Poutine une coordination des missions aériennes de la Russie avec celles de la coalition internationale menée depuis août 2014 par les Etats-Unis en Irak et en Syrie. Si cette rencontre n’a pas débouché sur  de grandes avancées, notamment en raison du refus russe d’opérer une distinction entre l’Etat islamique et les autres opposants au gouvernement syrien, elle est démonstratrice d’un changement d’attitude des pays occidentaux vis-à-vis de la Russie, qui trouvent ici un terrain sur lequel des coopérations peuvent être créées [32].

La Russie profite de la lutte contre l’Etat islamique qu’elle met régulièrement en valeur dans sa communication de guerre pour se rapprocher d’autres Etats soucieux de combattre les groupes terroristes radicaux. C’est par exemple le cas de la Chine qui est préoccupée par la montée de l’islamisme dans la province lointaine du Xinjiang, région musulmane turcophone proche du Kazakhstan. A ce titre, l’EI dispose d’un pouvoir d’influence dans la région qui n’est pas encore avéré mais considéré avec sérieux par le pouvoir chinois, qui fait face à une montée des incidents mortels avec les minorités ouïghoures dans la région [33]. A ce titre, la Chine a régulièrement suivi la Russie en utilisant son veto contre 5 résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU visant à condamner le gouvernement syrien [34], de concert avec la Fédération de Russie. Un exemple moins connu est le rapprochement des Philippines, en guerre contre l’Etat islamique dans le sud de l’archipel, du fait de l’initiative du nouveau président Rodrigo Duterte. Après s’être rendu à Moscou, il a conclu avec Vladimir Poutine un contrat pour l’achat d’armes destinées à combattre le groupe djihadiste [35]. C’est un revirement majeur pour un Etat traditionnellement proche des Etats-Unis, et qui désire aujourd’hui réaliser des manœuvres militaires conjointes avec la Russie [36].

Au Moyen-Orient, l’intervention russe donne lieu à des évolutions diplomatiques importantes avec les puissances régionales impliquées dans le conflit. Dans le conflit syrien, l’Iran est un partenaire non seulement diplomatique mais également militaire, les avions de combat russes ayant même pu effectuer certaines missions depuis des bases iraniennes [37]. Fort de cette coopération, les dirigeants russes et iraniens ont effectué plusieurs rencontres bilatérales pour montrer le renforcement de leur entente et leurs nombreuses convergences quant au futur de la Syrie, notamment en ce qui concerne le soutien à une solution politique incluant Bachar el-Assad, mais aussi de poursuivre une coopération économique visant à réduire les effets des sanctions européennes et américaines dont les deux pays sont encore victimes [38]. Avec la Turquie, les relations vont être très instables avant de s’améliorer de manière très significative. Soutenant officiellement depuis 2011 l’opposition syrienne, elle voit d’abord d’un très mauvais œil l’intervention russe. La destruction par la Turquie d’un avion de combat russe crée une crise diplomatique sans précédent entre les deux pays. Après la mise en place de sanctions économiques du côté russe, la Turquie décide officiellement de s’excuser en juin 2016 pour l’incident qu’elle a causé, permettant ainsi la fin des sanctions et la normalisation des relations [39]. A partir de cette date, Russes et Turcs, sans jamais être en véritable convergence sur le futur de la Syrie, font preuve d’une volonté réciproque de négociations communes.

 La collaboration entre Turcs, Russes et Iraniens permet ainsi à ces derniers de créer et patronner un cycle de négociations parallèle à Genève, se situant lui à Astana au Kazakhstan. C’est la première fois dans l’histoire récente qu’une grande crise internationale est débattue dans un sommet patronné par des puissances non-occidentales [40]. Bien que souvent infructueuses, ces discussions ont permis d’aboutir, le 10 mai 2017, à un accord entre la Russie, la Turquie et l’Iran sur la création de zones de « désescalade » en Syrie. Cette phase parallèle du processus de paix syrien est à l’avantage de la Russie qui parvient ainsi à se rapprocher sur une question majeure de deux grands Etats régionaux sans lesquels le règlement de la crise syrienne est impossible [41]. L’implication diplomatique de la Russie en Syrie est ainsi un exemple de stratégie visant à briser l’isolement diplomatique dont elle fait l’objet par un esprit d’initiative visant à trouver des accords à la fois avec les pays occidentaux dans leur ensemble mais aussi avec des acteurs régionaux comme la Turquie et l’Iran afin d’accroître son influence diplomatique mondial. Un exemple récent est la tenue d’une autre conférence de paix à Sotchi au mois de novembre 2017, sous le même format qu’à Astana. Ces rencontre permettent à la Russie de se construire en médiateur du conflit, et donc en acteur incontournable dans la résolution du conflit syrien [42].  Cela offre un contraste saisissant avec le rôle provocateur et déstabilisateur qui lui est attribué dans le cas du conflit ukrainien. En prenant à bras le corps la lutte contre le terrorisme islamique, le pouvoir russe peut ainsi détourner les regards de l’opinion internationale de l’Europe orientale vers le Moyen-Orient, où la Russie peut dissimuler la défense de ses intérêts étatiques derrière la lutte contre l’Etat islamique.

Même avec l’Arabie saoudite, les relations se sont profondément améliorées. En l’occurrence, la Russie a obtenu de Riyad qu’elle fasse pression sur l’opposition syrienne pour s’unifier en un comité intégrant toutes les plateformes de discussion avec le régime syrien, y compris celles de Moscou et du Caire pourtant plus complaisantes à l’égard de Damas. Convoqués dans la capitale saoudienne, les opposants au régime n’ont eu d’autre choix que d’accéder à ces demandes. La visite d’Etat du roi Salmane à Moscou est à ce titre une première dans l’histoire diplomatique des relations saoudo-russes [43]. Cette diplomatie parallèle fait de plus en plus échec aux négociations de Genève, qui disposent d’un format plus traditionnel impliquant les grandes puissances du Conseil de sécurité et négligeant certains acteurs régionaux de premier plan comme l’Iran. Suffisamment renforcé, le régime syrien menace actuellement de quitter complètement les négociations de Genève, certain que le processus parallèle de négociations organisé par la Russie lui est nettement plus favorable [44]. Le piétinement des négociations en Suisse fait dire au géopolitologue Frédéric Pichon, spécialiste du Moyen-Orient :

«   Les négociations de Genève sont une comédie et pas seulement depuis cette session. D’un côté, les émissaires de Damas font du «tourisme politique» car ils savent que l’opposition est fragmentée, impuissante et n’a pas d’articulation militaire décisive sur le terrain. D’autre part, l’opposition continue de réclamer comme préalable le départ d’Assad. En 2012, on pouvait à la rigueur le comprendre. Mais en 2017, c’est un manque de réalisme confondant. Comment voulez-vous que cela aboutisse à quelque chose? En réalité, tout cela s’est déjà joué en partie à Astana en décembre 2016 et à Sotchi en novembre 2017. » [45]

On est ainsi tentés d’en conclure que la diplomatie russe, en contournant les formats traditionnels de résolution des conflits en allant sonder les acteurs régionaux les plus impliqués, aurait donc brillé là où les chancelleries occidentales ont pâli. Cela est vrai dans une certaine mesure mais mérite d’être nuancé à l’aune de la persistance de désaccords de fond avec la Turquie sur le futur institutionnel de la Syrie (cette dernière refusant catégoriquement le maintien d’Assad au pouvoir), d’une compétition avec l’Iran dans le partage de zones d’influence en Syrie, mais également du renforcement des Forces démocratiques syriennes soutenues et armées par les Etats-Unis. La Russie est encore loin d’avoir décisivement mis fin au conflit civil. Elle a cependant marqué des points là où beaucoup d’autres ont peu avancé. L’attitude américaine en Syrie s’est révélée incohérente : en moins d’une semaine, l’administration Trump, après avoir déclaré que le départ de Bachar el-Assad n’était plus une priorité [46], a par la suite procédé au bombardement de la base d’al-Shayrat le 7 avril 2017, tout en prenant soin de prévenir la Russie à l’avance [47]. Le soutien américain aux Kurdes est rendu plus difficile par la nécessité de maintenir de bonnes relations avec la Turquie, membre stratégique de l’OTAN. Cela a ainsi poussé Donald Trump à promettre au président turc de cesser d’approvisionner les YPG [48], considérés par la Turquie comme une organisation terroriste. Les soldats américains présents auprès des Kurdes devraient encore le rester afin de pouvoir continuer à faire pression sur le processus de négociations [49]. Les Kurdes représentent actuellement la seule force capable de s’opposer militairement au gouvernement syrien, mais un soutien trop fort à leur égard favorise un rapprochement de la Turquie avec l’Iran, la Russie et la Syrie. Les Etats-Unis sont donc dans une situation inconfortable. La diplomatie européenne manque d’énergie dans ses initiatives diplomatiques, et doit tenir compte de l’évolution de la situation militaire. L’évolution de la position française est caractéristique : Emmanuel Macron n’exige pas, contrairement à son prédécesseur, le départ d’Assad comme préalable à des négociations, arguant de l’inefficacité de cette condition, demandée par la France depuis le début du conflit [50]. Cette relative inaction diplomatique du monde occidental fait ressortir d’autant plus l’activisme de la Russie dans la région.

 

Pour le moment, on peut conclure de ces deux premières années d’intervention militaire en Syrie que la Russie a apprise des erreurs de l’intervention en Afghanistan. Le choix d’un corps expéditionnaire de taille limité, se concentrant sur un soutien aérien, s’est révélé payant. Loin de s’enliser dans le conflit, les forces armées russes ont efficacement épaulé l’armée syrienne dans ses différentes campagnes de reconquête du territoire au cours des deux dernières années. Elles ont ainsi pu tester leur matériel militaire et construire une base de données, qui sera très utile pour l’armée russe à l’avenir. Elles ont également pu constater leurs limites technologiques et opérationnelles afin de mieux apprendre de celles-ci. La Russie a ainsi réalisé son principal objectif qui était de sauver le régime syrien de l’effondrement, puis ensuite de l’aider à progresser dans les terres tenues par l’Etat islamique. Les gains directs de l’intervention sont là : la base navale de Tartous va être agrandie, permettant à la Russie de réévaluer sa politique de présence navale en Méditerranée de façon plus ambitieuse, et de corriger une partie non négligeable des failles opérationnelles constatées durant les opérations navales. La base aérienne de Hmeimim permet également à la Russie d’accroître son influence au Proche-Orient. Le régime syrien doit plus que jamais son salut au bon vouloir de la Russie, qui peut l’utiliser comme vecteur pour sa propre politique moyen-orientale, bien que devant partager cette influence avec le régime iranien. Enfin, la Russie parvient à sortir de son état d’isolement sur la scène internationale en prenant le leadership diplomatique dans la résolution politique du conflit syrien, comme le montrent les discussions d’Astana et de Sotchi, bien que leurs résultats concrets soient encore loin de favoriser la fin réelle de la guerre civile. Pour la première fois depuis 1990, la Russie sort de son statut de puissance régionale en acquérant un rôle de premier plan dans un conflit ne relevant pas de son « étranger proche ». Il semble aujourd’hui inconcevable, y compris dans les chancelleries occidentales, d’envisager une solution de sortie du conflit syrien excluant la Russie des discussions sur le futur de l’Etat syrien. Grâce à son intervention, la Russie continue sa stratégie de pénétration du Moyen-Orient et devient un acteur incontournable dans la région, y compris sur le plan diplomatique où elle est pour la première fois plus audacieuse que les chancelleries occidentales. L’intervention militaire de la Russie s’inscrit donc globalement comme un succès dans la volonté politique de l’Etat russe de redevenir un pays incontournable au sein de la communauté internationale.

                                                 Vincent Berger, étudiant du Master II en 2017-2018

 

Sources

[1] Isabelle Mandraud, « Syrie : Poutine s’arroge la « victoire » sur l’EI et amorce un retrait des troupes russes », Le Monde,  11 décembre 2017

[2] Hasan Selim Özertem, “Russia’s Shifting Strategy in Syria : Implications for Turkish Foreign Policy”, Arab center for Research and Policy studies, décembre 2015, p 3-4.

[3] « Военно-Морской Флот », dont la translitération est usuellement  « Voïenno-Morskoï Flot » en russe, signifiant « Flotte maritime militaire de Russie »

[4] Cyrille Bret« Un mois d’intervention russe en Syrie : premier  bilan au 30 octobre 2015 », Diploweb, 4 novembre 2015

[5] « La Russie annonce la reprise de Palmyre par l’armée syrienne », Europe 1, 2 mars 2017

[6]Michel Goya, Tempête rouge-Enseignements opérationnels de deux ans d’engagement russe en Syrie, https ://lavoiedelepee.blogspot.fr/2017/09/tempete-rouge-enseignements.html , 12 septembre 2017

[7] « Syrie : la Russie éprouve son groupe aéronaval », Mer et Marine, 30 novembre 2016

[8] Missiles Kalibr : qui a tiré quoi et quand ? , http://www.rusnavyintelligence.com/2017/12/kalibr-qui-a-tire-quoi-et-quand.html, 22 décembre 2017

[9] Alexandre Natruskin, « La Russie a déployé son système de défense antiaérienne S-300 en Syrie », RTS Info, 4 octobre 2015

[10] Michel Goya, Tempête rouge-Enseignements opérationnels de deux ans d’engagement russe en Syrie, https://lavoiedelepee.blogspot.fr/2017/09/tempete-rouge-enseignements.html , 12 septembre 2017

[11] In Syria, the Russian Military Found the Ultimate Testing Ground, Stratfor Worldview, 23 octobre 2017

[12] Ben Ho Wan Beng, “Assessing the Admiral Kuznetsov Deployment in the Syrian Conflict”, Real Clear Defense, 21 novembre 2016

[13] Thomas Andrieux, La base navale de Tartous : un maillon indispensable en Méditerranée ?, Conseil québécois d’études géopolitiques, https ://cqegheiulaval.com/la-base-navale-de-tartous-un-maillon-indispensable-en-mediterranee/, consulté le 28 décembre 2017

[14] Equipement aéroporté capable de désigner une cible, par exemple avec un rayon laser.

[15] Gary Wetzel, Russia’s Involvement In Syria Proves That It’s Far Behind The Western World,https ://foxtrotalpha.jalopnik.com/russia-s-involvement-in-syria-proves-that-its-far-behin-1794966734, 5 mai 2017

[16] Anna Maria Dyner, Russia’s Military Operation in Syria : A New Stage, Polish Institute of Foreign Affairs, 18 mars 2016

[17] « L’armée syrienne annonce la prise de contrôle de la vieille ville d’Alep, les rebelles demandent une trêve », Le Monde, 7 décembre 2016

[18] « Syrie: l’aviation russe intensifie ses frappes sur Idleb et Deir Ezzor », RFI, 5 octobre 2017

[19] Laure Stephan, Hélène Sallon, « La reconquête de Deir ez-Zor, une victoire stratégique pour Damas », Le Monde, 4 novembre 2017

[20]Alexis Feertchak, « Depuis Alep, comment Bachar el-Assad a reconquis une grande partie de la Syrie », Le Figaro,  22 décembre 2017

[21] Cyrille Bret, op cit. , Diploweb, 4 novembre 2015

[22] Benjamin Barthe, Isabelle Mandraud, « La Russie a installé une deuxième base militaire en Syrie », Le Monde, 4 décembre 2015

[23] Rod Nordland, “Russia signs deal for Syrian bases ; Turkey appears to accept Assad”, New York Times, 20 janvier 2017

[24] La présence navale russe en Syrie, http://www.rusnavyintelligence.com/article-point-sur-la-base-navale-russe-en-syrie-71288056.html, 8 avril 2011

[25] Laurent Lagneau, Les députés russes approuvent l’accord sur la base navale de Tartous, en Syrie, http://www.opex360.com/2017/12/21/deputes-russes-approuvent-laccord-base-navale-de-tartous-syrie/, 21 décembre 2017

[26] Missiles Kalibr : qui a tiré quoi et quand ? , http://www.rusnavyintelligence.com/2017/12/kalibr-qui-a-tire-quoi-et-quand.html, 22 décembre 2017

[27] Durant la nuit du 21 au 22 octobre 1904, au large de Hull en Angleterre, la flotte baltique russe bombarde des chalutiers britanniques, faisant trois morts parmi eux, car elle les avait confondus avec des navires de guerre japonais. En plus de provoquer une grave crise diplomatique avec la Grande-Bretagne, alors alliée avec l’Empire du Japon, cet incident ridiculise profondément la marine russe et aura une influence sur le moral des soldats engagés face au Japon.

[28] Dogger Bank 1904 – The Russian fleet attacks Hull trawlers, Scarborough Maritime Heritage Centre, http://www.scarboroughsmaritimeheritage.org.uk/article.php?article=79, consulté le 28 décembre 2017

[29] Frédéric Koller, « Ce que disent les accords de Minsk », Le Temps, 6 octobre 2015

[30] « Les sanctions économiques de l’UE contre la Russie prolongées de six mois », Le Monde, 19 décembre 2016

[31] Eugénie Bastié, « Attentats terroristes en France: 2015, annus horribilis», Le Figaro, 16 novembre 2015

[32] Emmanuel Grynszpan, « La grande coalition de François Hollande cale à Moscou », Le Temps, 26 novembre 2015

[33] Dario Berrebi, « La Chine dans le combat contre l’État islamique », Outre-Terre, volume 44, numéro 3, 2015, pp. 95-99

[34] Euan McKirdy, « 8 times Russia blocked a UN Security Council resolution on Syria », CNN, 13 avril 2017

[35] « Philippines: Duterte remercie Poutine pour la livraison d’armes russes », La Dépêche, 10 novembre 2017

[36]Laurent Lagneau, La Russie veut organiser des manoeuvres navales avec les Philippines, http://www.opex360.com/2017/01/03/la-russie-veut-organiser-des-manoeuvres-navales-avec-les-philippines/, 3 janvier 2017

[37] Isabelle Mandraud, « Moscou et Téhéran resserrent leur coopération militaire en Syrie », Le Monde, 17 août 2016

[38] Siavosh Ghazi, « Poutine à Téhéran : convergence russo-iranienne sur la Syrie », La Voix du Nord, 1er novembre 2017

[39] Olivier Tallès, « Entre la Turquie et la Russie, un rapprochement difficile », La Croix, 28 juin 2016

[40] Dominique Moïsi, « Russie, Turquie, Iran : le triangle de la revanche », Les Echos, 9 janvier 2017

[41] « Après Astana, reprise des discussions à Genève », Tribune de Genève, 12 mai 2017

[42] Hala Kodmani, « L’avenir de la Syrie se dessine à Sotchi », Libération, 21 novembre 2017

[43] Jean-Sylvestre Mongrenier, « Ce que cache l’intrigant rapprochement entre l’Arabie saoudite et la Russie », Challenges, 27 novembre 2017

[44] « Damas menace de se retirer des négociations », Tribune de Genève, 1er décembre 2017

[45] Eugénie Bastié, « Syrie : Les négociations de Genève sont une comédie», Le Figaro, 6 décembre 2017

[46] « Syrie : pour les Etats-Unis, le départ de Bachar Al-Assad n’est « plus une priorité », Le Monde, 30 mars 2017

[47] Catherine Guichard, « Les États-Unis attaquent le régime de Bachar El-Assad », Courrier international, 7 avril 2017

[48] « Unités de protection du peuple » en kurde, branche armée du PYD (Parti de l’union démocratique), force principale dirigeant les Forces démocratiques syriennes

[49] Carol Morello, Eric Cunningham, “Trump tells Turkish president U.S. will stop arming Kurds in Syria”, The Washington Post, November 2017

[50] « Pour Emmanuel Macron, la destitution de Bachar al-Assad n’est pas une « condition préalable » à des discussions avec la Syrie », Huffington Post, 13 juin 2017

LE RISQUE DJIHADISTE DANS LES BALKANS

17 Déc

Depuis les récentes pertes territoriales de l’État Islamique en Irak et en Syrie, le retour des djihadistes inquiète nombre d’États. Pour ceux qui ont formé les plus gros contingents d’étrangers, le risque majeur est une intensification des actions terroristes sur leur sol[1], qui peut être également l’objet d’une implantation territoriale car la différence majeure apportée par l’État Islamique par rapport à Al-Qaïda est que la territorialité, au travers de l’établissement d’un califat, est au centre de l’idéologie et de l’action djihadiste[2]. A ce propos, certaines zones sont soumises à une surveillance particulière comme l’Asie Centrale qui demeure un foyer important de djihadistes comme le montrent les dernières attaques sur le sol américain[3]. L’Asie du Sud-Est, à l’image des Philippines et de la Malaisie, constitue déjà un terrain d’action pour les terroristes islamistes[4]. Même si elle n’a pas connu d’actions d’une telle ampleur, une autre région du monde suscite la crainte et la méfiance des organisations internationales et des grandes puissances. En effet, les Balkans ont constitué dès 2015 une des principales zones de départ des combattants étrangers en Irak et en Syrie[5]. La France par exemple, au sein de la Revue Stratégique d’Octobre 2017, s’inquiète de la situation dans les Balkans. Deux paragraphes synthétiques, à défaut d’être précis, relient les difficultés des États balkaniques avec le risque du djihadisme :

            « Les Balkans représentent un enjeu majeur pour l’Europe et pour la sécurité de l’ensemble du continent. La région reste divisée par son histoire et par des trajectoires économiques très contrastées. Ainsi, cette zone souffre de faiblesses qui peuvent être utilisées à des fins de déstabilisation par des mouvements radicaux (notamment jihadistes), des groupes criminels ou des États tiers. Le retour de troubles dans les Balkans représenterait un lourd échec des efforts réalisés par l’UE et l’OTAN pour la stabilisation de cette région. Il aurait également un impact sérieux sur la sécurité intérieure des pays européens »[6].

            Mais de quelles faiblesses s’agit-il ? La succession de phrases dans ce résumé laisse à penser que le djihadisme pourrait progresser sur la base des contentieux nationalistes issus des conflits des années 1990 et sur la situation économique. Or, malgré la perpétuation de ces problématiques, aucun attentat majeur ni menace d’un califat dans les Balkans n’est pas apparue. Il convient donc d’être plus précis sur la nature du danger que peut représenter le djihadisme dans les Balkans, surtout s’il est question d’une éventuelle réimplantation territoriale ou d’une intensification des actions de nature terroriste. A l’heure où les retours au pays constituent une problématique internationale, nous allons voir dans cet article si les Balkans peuvent constituer à terme une zone d’actions à grande échelle de groupes terroristes ou une nouvelle implantation territoriale du djihadisme tel qu’il est aujourd’hui pratiqué par l’État Islamique. Pour répondre à cette interrogation, un état des lieux du djihadisme balkanique s’impose, afin d’analyser ses formes et sa nature. A cela, l’analyse des risques au vu de la situation respective de chaque pays peut être réalisée, afin de voir si une implantation territoriale djihadiste est à craindre pour les Balkans.

 

Un islam régional qui n’échappe pas aux dynamiques radicales

            Les chiffres du djihad international en Irak et en Syrie signalent une présence originaire des Balkans, région qui est décrite comme un des points de départs des principaux flux de combattants. Selon le rapport d’Octobre 2017 de l’organisation The Soufan Center intitulé « Beyond The Caliphate : Foreign Fighters and The Threat Of Returnees »[7], il y aurait eu jusqu’à aujourd’hui environ 845 combattants originaires des Balkans en Irak et en Syrie depuis la création de l’État Islamique[8], dont l’immense majorité (800) venant de quatre pays (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine)[9]. Aucun Roumain, Croate, Monténégrin ou Slovène n’est répertorié dans cette analyse (le nombre de musulmans en Roumanie étant déjà de base assez faible par rapport au total de la population[10]), et seuls moins de 10 Bulgares ont été identifiés[11]. La Serbie, quant à elle, a vu 50 de ses ressortissants s’envoler vers l’Irak et la Syrie depuis 2013[12]. Pour les pays où les musulmans représentent une part importante de la population, les chiffres sont donc plus significatifs. L’Albanie compterait aux environs de 90 djihadistes passés vers le Levant, 140 pour la Macédoine, 248 pour la Bosnie-Herzégovine, et encore plus inquiétant encore le Kosovo avec 317 combattants[13]. Les flux djihadistes sont quasiment absents des Balkans Orientaux (Roumanie, Bulgarie), ainsi que des pays à majorité orthodoxe ou catholique. Une relation subsiste donc entre la présence de l’islam dans les Balkans et le djihadisme. Pour un œil averti, une telle affirmation ne pose pas de soucis tant toutes les formes d’islam à travers le monde sont traversées par des influences radicales pouvant mener des individus au djihad. Cependant, l’islam des Balkans a souvent joui d’une différenciation, en partie justifiée, mais qui aujourd’hui peut constituer un tropisme trompeur.

            En effet, au sein des élites intellectuelles françaises, les postures ont eu tendance à idéaliser l’islam des Balkans, notamment lors de la Guerre en Bosnie de 1992 à 1995. Un certain « fantasme occidental » pour reprendre le titre d’un article du Monde Diplomatique[14], règne autour de la perception française de l’islam dans les Balkans. Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin y rappellent que « les réalités de l’islam vécu et pratiqué dans les Balkans restent bien sûr plus complexes que le binôme réducteur opposant radicalité et modération, et cet islam restera toujours traversé par les contradictions et les tensions qui affectent l’ensemble du monde musulman, tout en étant riche de son histoire spécifique »[15]. L’image d’un islam des Balkans tolérant et ouvert, s’intégrant dans une société pluri-culturelle, est à relativiser. Des décennies de communisme ont désintégré les instances religieuses traditionnelles, porteuse d’un islam éloigné des influences wahhabites et salafistes[16]. Face à cette désagrégation, la fin de la Yougoslavie comme de la dictature communiste en Albanie ont ouvert la voie à des influences religieuses étrangères. Outre l’implantation de Moudjahidines en Bosnie-Herzégovine après 1995, de nombreuses mosquées à travers la région ont échappé aux autorités traditionnelles mais aussi au contrôle assez faible d’États parfois à la forme encore embryonnaire. Les financements venus du Golfe pour des mosquées, la formation d’imams à l’étranger (Égypte, Arabie Saoudite) ainsi que l’installation d’imams salafistes[17], sont des caractéristiques de ce phénomène qui a permis de créer des conditions favorables à la diffusion d’un islam radical, puis plus tard au recrutement de futurs djihadistes. A tel point que la radicalité religieuse est parfois considéré comme endogène à certaines sociétés, comme en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. En Bosnie-Herzégovine, 67 mosquées sont considérées comme des lieux de radicalisation notamment dans les zones rurales et montagneuses[18]. Le nombre de combattants djihadistes ne représenterait donc en conséquence qu’une petite partie de la population partisane de l’idéologie islamiste. Les pays qui ont connu la guerre récemment comme la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo sont donc les principaux pourvoyeurs de combattants, mais ce sont également des pays qui n’ont pas la réputation d’être parmi les plus stables, et qui de surcroît ont les institutions religieuses les moins aptes à contrôler les mosquées extrémistes. Si les chiffres semblent dérisoires comparés à ceux de la Russie, de la France ou de la Jordanie[19], ces données doivent être recontextualisées par rapport à la situation intérieure au vu de la perspective du retour des djihadistes. Par conséquent, l’instabilité, cause probable du départ de combattants, peut à présent se transformer en moteur pour un passage à l’acte sur le territoire de ces États.

 

Fragilité et perméabilité des pays de la région

            Le nombre de combattants venus des Balkans est à mettre en perspective avec le nombre d’habitants de chaque pays, mais aussi par rapport à la situation des États. En comparaison avec la Russie, la France ou la Jordanie, un contexte socio-économique fécond pour toute forme de dérive règne dans les Balkans occidentaux. L’idéologie islamiste peut prospérer compte tenu de la faiblesse structurelle des institutions islamiques locales, mais aussi à cause d’une situation fragile sur le plan économique et politique. En Bosnie-Herzégovine, 62,7% des jeunes sont au chômage[20]. Au total, plus de 800 000 personnes n’ont pas d’emploi dans ce pays, soit près d’un quart de la population[21]. Pour l’ensemble de la région, la crise financière de 2008 a été fortement ressentie. Or, le contexte socio-économique ne peut évoluer que si des conditions sine qua non de stabilité politique sont respectées. Nombre de pays de la région présentent encore de fortes difficultés à conduire des politiques efficaces, parfois même à maintenir une cohésion et une unité entre les différentes entités au sein de leurs frontières. La Macédoine, comprenant une forte minorité musulmane, a connu de nombreux mouvements sociaux ces dernières années, dont certains portant le sceau des nationalismes, en particulier avec la minorité albanaise[22]. En Bosnie-Herzégovine, le pays reste fracturé entre les différents cantons et les différentes nationalités, provoquant un manque d’harmonisation (entre autres) des politiques économiques et sécuritaires, ne pouvant alors permettre à l’État central de gérer les causes et les conséquences du djihadisme. Au Kosovo, pays le plus pauvre de la région, les soupçons de détournements des fonds européens et de corruption dans les sphères du pouvoir ne sont pas de nature à rassurer les observateurs internationaux[23]. La fragilité politique se conçoit aussi dans la relation avec l’Europe. Même si pour nombre de politiques locaux, l’adhésion au sein de l’Union Européenne reste un horizon indépassable et que d’anciens courants nationalistes se sont transformés en partis pro-européens (le cas le plus éloquent étant celui de la Serbie), à court terme, difficile d’envisager une nouvelle adhésion dans les Balkans. L’adhésion à l’OTAN de l’Albanie et du Monténégro venant démontrer au passage qu’une telle démarche ne s’accompagne plus d’une adhésion à l’Union Européenne comme ce fut le cas dans les années 2000. Le Brexit vient également complexifier la donne. Outre le fait que les institutions européennes soient focalisées sur ce sujet, la Grande-Bretagne est le pays qui possédait l’expertise la plus poussée sur les Balkans, et qui portait une attention toute particulière aux questions contemporaines balkaniques[24]. La distanciation du lien entre les pays des Balkans et l’Union Européenne brouille donc les perspectives politiques et économiques de la région. L’aide européenne demeure néanmoins essentielle pour la prospérité de ces États.

            Fragilité donc, mais aussi perméabilité. Nous avons évoqué le nombre de combattants partis. Mais combien sont revenus ? Si une certaine opacité règne autour des chiffres, apportant une nouvelle preuve de la difficulté de ces États à ne serait-ce qu’à évaluer la portée du phénomène, nous avons quelques données pour la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. La Bosnie-Herzégovine a 115 individus restant en Irak et en Syrie pour 46 retours, tandis que le Kosovo a 138 personnes restant pour 117 retours. La proportion de retours pour le Kosovo est inquiétante. Presque la moitié des combattants sont revenus et en l’absence de structure opérationnelle pour les prendre en charge, ceux qui sont toujours radicalisés ont pu redévelopper leur influence sur place[25]. En Bosnie-Herzégovine, les autorités ne semblent pas s’alourdir de procédures, puisqu’elles considèrent de facto ces individus comme dangereux[26]. Ce qui ne signifie en aucun cas qu’il existe une surveillance efficace. D’ailleurs, en 2016, Interpol avait déjà signalé deux individus aux autorités à ce sujet[27], preuve de la dépendance de la Bosnie-Herzégovine aux services de renseignements étrangers et internationaux. Au-delà de la présence numérique, l’aspect qualitatif de ces individus nourrit également l’inquiétude. La moyenne d’âge des combattants balkaniques est la plus élevée des principales régions pourvoyeuses de djihadistes.[28] Certains d’entre eux ont déjà combattu en Bosnie-Herzégovine au sein des Moudjahidines entre 1992 et 1995, et après Dayton, nombre d’entre eux ont pris racine et se sont vus attribuer la nationalité bosniaque[29]. Ces combattants se sont donc aguerris à la suite de plusieurs conflits, mais il est néanmoins difficile d’estimer leur importance numérique au sein des individus susceptibles de revenir parmi les données à notre disposition concernant la Bosnie-Herzégovine. Le tableau n’est pas cependant complètement noir, puisque les autorités religieuses tentent de reprendre le contrôle, avec tout de même des fortunes diverses. L’Albanie est la plus rassurante à ce sujet, où les autorités religieuses reprennent progressivement la main sur des mosquées radicales, en lien très étroit avec l’État qui, de son coté, a renforcé en 2014 l’arsenal juridique contre les départs au djihad[30]. D’autres pays ont cependant des roches plus poreuses. Toujours en Bosnie-Herzégovine, l’attentat de Zvornik en 2015[31], en Republika Srpska, a déjà démontré ô combien la séparation de chaque entité est dangereuse pour la sécurité du pays. Des cantons non-serbes, ainsi que les services de sécurité à Sarajevo, ont eu l’information quelques jours avant l’attentat de Zvornik qu’une menace planait sur cette ville. Les autorités de la Republika Srpska n’ont jamais été informées[32]. Autre illustration de cette perméabilité, la trajectoire du « Boucher des Balkans », le Kosovar Lavdrim Muhaxeri, s’autorisant une halte par la Macédoine lors d’un aller-retour depuis le Moyen-Orient selon les autorités italiennes à la fin de l’année 2016, sans être inquiété[33]. Il est mort en juin dernier, mais son passage dans les Balkans entre deux voyages au Levant rappelle toute l’impuissance des États face aux flux de circulation de combattants djihadistes, mais aussi son implantation locale et pluri-nationale, puisque son réseau était suspecté de vouloir commettre un attentat lors d’un match Albanie-Israël[34]. Ces individus revenant de conflit ont tout le loisir de rester dans un conditionnement au mieux radical et salafiste, au pire djihadiste, au sein des nombreuses mosquées hors de contrôle qui essaiment sur les territoires bosniaques, albanais et kosovars en particulier. Qu’ils se situent en amont ou en aval de la radicalisation et du passage à l’acte, un petit nombre d’individus ont une marge de manœuvre pour déstabiliser la région. D’autant plus que le soutien populaire ou structurel que peut obtenir l’islam radical sur place est très important dans des pays comme la Bosnie-Herzégovine ou le Kosovo.

 

Peut-on craindre un scénario irako-syrien ?

            Toute récupération des problèmes nationaux ou ethniques dans les discours de l’État Islamique peut faire basculer des populations locales (notamment en Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine et Kosovo) d’une perspective nationale à une perspective religieuse. A ce sujet, les pays qui nourrissent le plus d’inquiétudes sont toujours la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. La concurrence avec les populations serbes s’accompagne aussi d’un aspect confessionnel. Or, en cas d’attaque la situation peut rapidement déraper, comme le rappelle la Commission des Affaires Étrangères à propos de la Bosnie-Herzégovine : « En revanche, les conséquences d’une attaque qui viendrait toucher la Republika Srpska seraient dévastatrices sur la stabilité du pays »[35]. Les tensions ethniques et nationales sont toujours vives avec la Republika Srpska. D’ailleurs, celle-ci n’a pas hésité ces derniers mois à reconstituer ces propres troupes[36], principalement à des fins d’intimidation face aux autres formes de pouvoir dans le pays. Néanmoins, aucun de ces phénomènes ne s’est confondu pour le moment avec celui du djihadisme. Les confrontations nationales entre Croates, Musulmans[37] et Serbes de la Republika Srpska ne se sont pas intensifiées à cause du terrorisme, y compris après l’attentat de Zvornik en 2015 qui reste un cas isolé de passage à l’acte. Pour l’instant donc, il n’y a pas de mélange des problématiques, en particulier avec la question nationale. La propagande des djihadistes dans les Balkans vise des cibles générales et n’utilise pas pour le moment un discours reprenant les divisions de l’histoire. L’Albanais Ebu Belkisa, de son vrai nom Almir Daci, l’un des chefs principaux de l’État Islamique pour les Balkans, a appelé depuis le Moyen-Orient à commettre des attentats contre les Albanais qui ne rejoindraient pas l’organisation[38]. La menace djihadiste dans les Balkans est globale, vise musulmans comme non-musulmans. Les dernières attaques en Égypte qui ont fait plus de 300 morts, rappellent que les autres branches de l’islam sont visées, notamment le Soufisme[39], présent aussi traditionnellement en Albanie.

            Autre caractéristique du conflit au Moyen-Orient, le rôle des puissances étrangères. Qu’en est-il des Balkans, carrefour des cultures, historiquement zone d’affrontement des grandes puissances ? Tout d’abord, l’influence russe, souvent évoquée du fait de la solidarité slave, relève d’une part de fantasme[40]. Quand elle se montre réelle, le résultat obtenu n’est pas toujours positif pour la Russie, comme au Monténégro avec les conséquences désastreuses pour le pays d’un soutien russe au secteur de l’énergie[41]. De plus, le Southern Stream étant remplacé par le Turkish Stream, l’approvisionnement en gaz de l’Europe ne représente plus un moyen d’influence majeur dans la région. L’acteur le plus dépendant des Russes s’avère en vérité être la Republika Srpska en Bosnie-Herzégovine. La relation avec Belgrade s’est quelque peu distendue, les Serbes relevant le double jeu des Russes sur la question de la souveraineté des États (les cas de l’Abkhazie, de l’Ossétie du Sud et du Donbass inspirent aux Serbes une certaine méfiance vis-à-vis de la position russe sur le Kosovo[42]). La Turquie est l’acteur extérieur qui a le plus renforcé son influence. Outre les relations culturelles et historiques, la Turquie est un pôle majeur, notamment auprès des étudiants venant des Balkans, et les minorités de tous les pays de la région s’y concentrent[43]. L’influence turque contemporaine ne se matérialise pas seulement auprès des populations musulmanes, mais également avec la Serbie[44]. La figure d’Erdogan connaît une forte popularité auprès des musulmans bosniaques notamment, mais le poids de la Turquie, avec les récentes évolutions constitutionnelles n’entraînent pas pour le moment de confrontations avec d’autres acteurs internationaux dans les Balkans. D’ailleurs, en cas de réchauffement de la tension entre Serbes et Bosniaques en Bosnie-Herzégovine, le rapprochement entre la Russie et la Turquie peut représenter un moyen de résolution au vu des influences respectives. En 1995 déjà, la délégation américaine conduite par Richard Holbrooke avait pris soin d’activer ces leviers d’influence pour peser sur la situation en Bosnie-Herzégovine[45]. Ce rappel historique nous permet de faire la transition vers l’acteur international principal de la région qu’est l’OTAN, et par voie de conséquence, des États-Unis. Disposant d’une base au Kosovo, l’Alliance Atlantique reste physiquement et politiquement présente. Si un scénario catastrophe embrase les pays les plus sensibles (Bosnie-Herzégovine, Kosovo), l’établissement de l’Alliance dans les Balkans peut permettre de contenir une propagation des conflictualités. Pour l’instant, l’OTAN reste donc le seul acteur international doué de capacités coercitives dans la région.

            L’espace balkanique est un espace de concurrence entre des influences étrangères. Cependant, en aucun cas ; elles ne sont de la même intensité qu’au Moyen-Orient. De plus, les enjeux économiques et énergétiques sont faibles, et réduits depuis la modification du tracé des gazoducs. Les influences en jeu dans les Balkans sont plus de l’ordre du Soft Power. Hormis pour un acteur comme la Republika Srpska, la perspective à moyen terme, y compris pour les pays sensibles, reste l’adhésion à l’UE ou à l’OTAN.

 

Le djihadisme dans les Balkans : un problème à part entière qui nécessite une grande vigilance

            Les risques de terrorisme dans les Balkans sont réels et non négligeables. Les constats sont inégaux, et quatre pays sont sérieusement exposés. En Albanie, en Macédoine, mais surtout en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, des conditions sont réunies pour une implantation territoriale du djihadisme au vu de l’importance de ses réseaux et de la faiblesse des structures étatiques et religieuses. Néanmoins, la propagande des combattants balkaniques de l’État Islamique ne fait pas état d’une telle perspective pour le moment.

            Le bilan individuel de chaque État, y compris pour les moins menacés, n’est guère rassurant. Pourtant, le changement d’échelle permet d’évacuer certaines craintes. Les Balkans n’apparaissent pas dans les rapports officiels comme l’une des premières hypothèses pour une prochaine émergence d’un islam radical et djihadiste territorial. Ceci est justifié, car les problématiques de la région à propos des nationalités notamment, ne sont pas couplées aux éléments du djihadisme local. Une évolution dans ce sens cependant représenterait une élévation de la menace d’un conflit, notamment en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. Surtout, les influences et les enjeux internationaux ne sont pas aussi importants qu’au Moyen-Orient. Les oppositions entre grandes puissances, régionales ou internationales, se situent majoritairement dans la catégorie du Soft Power, la maîtrise du Hard Power revenant à l’OTAN, qui reste l’acteur décisif pour la sécurité de la région.

            Cependant, la stabilité des Balkans ne sera assurée que par un traitement sérieux des causes qui nourrissent aussi bien le djihadisme que la corruption ou encore l’émigration. L’amélioration des perspectives politiques et économiques de ces pays reste l’élément principal de l’avenir des Balkans. Ce rôle-là, il échoit à l’Union Européenne, qui à défaut d’être une puissance militaire et diplomatique, reste une puissance économique et politique. Malgré les désillusions, les controverses et les doutes, elle est encore aux yeux de tous ces pays la seule perspective valable pour le futur.

                                Maxime Jorand, Étudiant du Master 2 en 2017-2018

[1]    The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Sous la direction de Richard BARRETT, The Soufan Center, The Global Strategy Network, New York, 31 octobre 2017, p. 5.

[2]    Idem.

[3]    http://www.rtl.fr/actu/international/attentat-a-new-york-comment-l-ouzbekistan-est-devenu-un-foyer-de-jihadistes-7790766168

[4]    http://www.lefigaro.fr/international/2017/05/26/01003-20170526ARTFIG00239-daech-veut-creer-un-califat-aux-philippines.php

[5]    The Soufan Center, « Foreign Fighters, An Updated Assessment Of The Flow of Foreign Fighters into Syria and Iraq ». The Soufan Center, New York, Décembre 2015, p. 5, pp. 17-18

[6]    Revue Stratégique de Défense et de Sécurité Nationale 2017. Ministère des Armées, sous la direction d’Arnaud DANJEAN. p. 25

[7]    The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 11

[8]    Ibid., pp. 12-13

[9]                 Idem.

[10]  https://www.courrierdesbalkans.fr/la-roumanie-musulmane-le-tableau-complet-de-l-islam-pres-de-chez-nous. Moins de 100 000 musulmans vivent en Roumanie, étrangers compris (variations des chiffres selon les sources, 70 000 selon cet article).

[11]           The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., pp. 12-13

[12]  Idem.

[13]  Il faut également rappeler que ces chiffres ne prennent pas en compte les combattants partis pour d’autres organisations comme Al-Qaida ou Al-Nosra, l’implantation territoriale ne faisant pas partie de leur idéologie.

[14]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe : Fantasmes Occidentaux », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 13

[15]  Idem.

[16]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 1, p. 12-13

[17]  Nathalie CLAYER, « Les musulmans des Balkans. Ou l’islam de « l’autre Europe » », Le Courrier des pays de l’Est, 2004/5 (n° 1045), pp. 21-23

[18]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq ». BIRN, BIRN’s Strengthening Media Reporting and Public Understanding of Extremism in the Western Balkans project, Balkan Insight, Grande-Bretagne, 2016, p. 13

[19]  The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 10.

[20]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».   Rapporté par Pierre-Yves LE BORGN’ et Jean-Claude MIGNON, 22 février 2017, n°4450, p. 51

[21]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters

      in Syria and Iraq », Ibid., p. 14

[22]  Ibid., pp. 25-31

[23]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».   Ibid., p. 57

[24]  Ibid., p. 66

[25]  The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 12

[26]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », Ibid., p. 12

[27]  Ibid., p. 11

[28]  http://www.iris-france.org/69948-developpement-de-lislam-radical-dans-les-balkans-quelle-realite/

[29]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 12-13

[30]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », Ibid., pp. 8-9

[31]  https://www.courrierinternational.com/une/republika-srpska-une-attaque-terroriste-abjecte-qui-vise-letat-de-bosnie-herzegovine

[32]  Ibid., p. 12

[33]  http://www.opex360.com/2017/06/15/le-chef-de-lei-pour-les-balkans-aurait-ete-tue/

[34]  https://www.i24news.tv/fr/actu/international/147897-170614-attentat-dejoue-avant-un-match-albanie-israel-quatre-inculpations-au-kosovo

[35] Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».  Ibid., p. 102

[36]  Ibid., p. 88

[37]  http://www.opex360.com/2017/06/15/le-chef-de-lei-pour-les-balkans-aurait-ete-tue/

[38]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », p. 9

[39]  https://www.i24news.tv/fr/actu/international/147897-170614-attentat-dejoue-avant-un-match-albanie-israel-quatre-inculpations-au-kosovo

[40]  Nous utilisons ici la majuscule en référence à la catégorisation titiste

[41]  http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/24/attaque-meurtriere-contre-une-mosquee-du-nord-sinai_5219889_3212.html

[42]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».  Ibid., p. 102

[43]  Ibid., p. 97

[44]  Idem.

[45]  Richard HOLBROOKE, To End A War, New York, Random House Publishing Group, 1998, p. 129 (Turquie) et pp. 143-144 (Russie)

GEOPOLITIQUE DE LA REGION BALTE :LA FRONTIERE OTAN-RUSSIE

22 Nov

Au lendemain de l’exercice russe Zapad 2017 qui eut lieu à la frontière de la Lituanie, les déclarations d’officiels sur le nombre de soldat participants se multiplient. Alors que la Russie avait annoncé 12 700 participants[1], le Général Ben Hodges, commandant de l’US Army in Europe, n’est pas convaincu[2]. Pourquoi alors cette focalisation des Russes et de l’OTAN sur la région balte ? L’objet principal de cet article sera d’expliquer les craintes des Etats baltes, dont l’influence sur l’OTAN provoque une surenchère sécuritaire dans la région.

 

La région balte représente 175 015 km2, elle est composée de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie. Essentiellement marécageuse et forestière, la région sert de zone tampon entre la Russie et l’Europe. Cernée à l’est par la Russie, au sud-est par la Biélorussie, à l’ouest par l’oblast de Kaliningrad, enclave Russe en terre européenne, et au sud-ouest par la Pologne, elle a accès à la mer Baltique au nord. La région, dénuée d’hydrocarbures, est dépendante de son voisin russe pour son approvisionnement.

Sa population représente un peu moins de 7 millions d’habitants, essentiellement ruraux. Elle doit faire face depuis plusieurs années à une fuite de la jeunesse vers l’ouest[3]. Les trois Etats font état d’une démographie différente. Sur le plan ethnique, la Lituanie est composée à 8% de russophones, alors que la Lettonie en compte 30%, et l’Estonie 25%[4], qui vivent en majorité à la frontière avec leur grand voisin et dans les grandes villes industrielles.

 

Il faut remonter à Pierre le Grand, fondateur de Saint Pétersbourg, puis à Catherine II, pour comprendre l’expansion de la Russie. Ces tsars de la dynastie des Romanov ont ainsi mené une politique expansionniste dans la quête d’accès aux mers chaudes[5] : la Mer Noire et plus généralement la Mer Méditerranée, mais aussi la Mer du Japon à l’est car c’est bien connu, « Qui domine les mers, domine le monde ». Dès lors, dès 1710 la Russie lance la Guerre du Nord contre la Suède et récupère l’Estonie et une grande partie de la Lettonie pour deux siècles[6]. Il faudra attendre 1795, pour que la Lituanie soit à son tour complètement annexée par la Russie. Cet agrandissement territorial s’effectue à la suite du troisième partage de la Pologne[7] avec la Prusse de Frédéric II qui cherchait à détourner les ambitions de Catherine II sur l’Empire Ottoman. Historiquement le Grand-Duché de Lituanie s’est créé pour contrer les chevaliers teutoniques à l’Ouest mais aussi la « Horde d’or » devenue russe à l’Est, mais ce n’est que dans l’entre-deux-guerres qu’elle récupère possession de son territoire en créant une République de Lituanie. Ce fut de courte durée puisqu’elle fut occupée par l’URSS au moment de l’invasion de la Pologne par le IIIème Reich allemand en septembre 1939[8]. Le 22 juin 1941, la Wehrmacht envahit la Lituanie, qui ne sera récupérée par les soviétiques qu’en 1945[9]. Dès lors il faudra attendre 1990, la chute de l’URSS, pour voir émerger la Seconde République de Lituanie.

 

            Mais qu’en est-il aujourd’hui ? L’invasion de la Crimée par la Russie en 2014 a fait renaître le spectre de l’invasion dans les Etats baltes. Alors que la base de Sébastopol et la sécurisation de la Crimée donnaient aux Russes l’accès aux mers chaudes, les Etats baltes eux ne semblent pas être d’une importance stratégique, puisque l’accès à la Mer Baltique est déjà accordé par les oblasts de Kaliningrad et de Leningrad. Pourtant l’inquiétude règne chez les Baltes. En effet un rapport de la Rand Corporation établit à travers ses War Games en 2015 que la Russie serait en mesure d’envahir complètement la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie en moins de 48 heures[10]. Il est nécessaire de rappeler que ces Etats sont membres de l’Union Européenne et de l’OTAN depuis 2004, or en vertu de l’Article 5 du traité de l’Atlantique :

 

« Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord ».

 

Cela devrait suffire à rassurer les Etats baltes, mais ce n’est pas le cas et il y a plusieurs raisons à cela. La première est que la Russie dispose d’un système de défense sol-air Anti-Access/Area Denial (A2/AD) équipé de missiles S-400 et S-300 dans les oblasts de Leningrad et de Kaliningrad[11]. Kaliningrad où d’ailleurs sont positionnés un bataillon d’infanterie mécanisée et un régiment de parachutistes[12]. Une aide militaire otanienne devrait alors passer par la Pologne, mais là encore il existe une problématique. Entre la Biélorussie, alliée Russe, et Kaliningrad il existe un corridor appelé Suwalki qui longe la frontière polonaise. Cette route est perpendiculaire à la seule route praticable par des forces armées or elle est limitée à 7,5 tonnes[13]. Il est alors aisé d’imaginer un accident entre deux poids lourds bloquant toute aide aux Etats baltes. Ainsi l’armée lituanienne et ses 20 000 soldats[14] devraient faire face, sans aide, à la puissante armée russe. Mais un paradoxe prend place ici, les Baltes sont persuadés que ces facteurs géostratégiques sont la preuve qu’une attaque russe est imminente à la manière de celle ayant eu lieu en Crimée. Pourtant, le conflit en Ukraine s’est déroulé de manière non conventionnelle.

 

            L’OTAN se prépare donc à deux éventualités dans la région, celle d’un conflit conventionnel mais aussi celle d’une conflictualité asymétrique, par l’exacerbation des minorités russophones, ajoutée à des cyberattaques par des hackers russes comme ce fut le cas en Estonie en 2007[15] en réponse au retrait d’une statue de bronze commémorant la résistance russe aux attaques allemandes de la Seconde Guerre Mondiale, sur la place principale de Tallin. La possibilité de débarquement de « Little green mens » sur les plages de la Baltique ou à travers les forêts sont des sujets courants dans la presse[16] de la région. L’Alliance s’est donc réunie en 2014 à Newport au Pays de Galles pour prendre des mesures extraordinaires pour réassurer ses membres, garants de la frontière est. Alors que depuis 2004, l’OTAN assure une mission de police de l’air[17] depuis les bases de Šiauliai et d’Amari, il a été décidé de créer à la fois un plan de réaction rapide otanien mais aussi des mesures de réassurances américaines : l’European Reassurance Initiative. Ce plan de réassurance de 3,4 milliards de dollars, auxquels devraient s’ajouter 1,4 milliards de dollars après proposition du président Donal Trump en mai 2017[18], comprend l’Opération Atlantic Resolve, qui prévoyait le déploiement de 150 militaires américains à Pabrade en Lituanie. La Russie considère cependant ce plan comme contraire au pacte Otan-Russie de 1997[19]. Le Plan de réaction du Pays de Galles n’a pas apaisé les tensions, bien au contraire, puisqu’il prévoyait la mise en place de Nato Forces Integrations Units[20], dont l’utilité est de faciliter l’intervention de la Nato Response Force, mise en place depuis 2002 et le Sommet de Prague, et de son groupe d’intervention rapide la VJTF (Very High Readiness Joint Task Force) placée sous le commandement du SACEUR (Supreme Allied Commander Europe) le Général Curtis Scaparotti, qui est en parallèle le Commandant des forces des Etats-Unis en Europe (EUCOM).

 

            Cependant, la surenchère ne s’est pas arrêtée là. En effet, les provocations ont continué de toutes parts : les avions russes franchissant l’espace aérien estonien pour quelques minutes[21], alors que certains vaisseaux américains flirtaient avec les eaux territoriales russes de Kaliningrad[22]. En 2016 ce fut acté, l’OTAN décide en juillet à Varsovie le déploiement d’une Enhance Forward Presence qui prend la forme de 4 bataillons multinationaux, un dans chaque Etat balte et un en Pologne[23]. Ces bataillons sont composés généralement de 3 pays, une nation-cadre, les Etats-Unis en Pologne, l’Allemagne en Lituanie, le Canada en Lettonie et la Grande Bretagne en Estonie, et 2 autres pays membres de l’alliance présent sur une base rotationnelle de 4 à 6 mois. La France en est déjà à 2 participations, une en Lituanie (début 2018) et une en Estonie (2nd semestre 2017). En parallèle les Etats baltes demandaient que la Baltic Air Policing évolue en Air Defence[24], avec des règles d’engagement très strictes, ce qu’ont refusé les membres de l’OTAN. En réponse, les armées de Vladimir Poutine ont déployé de manière permanente des missiles S-400 et Iskander à Kaliningrad[25]. De plus, le district militaire ouest a été renforcé de 3 divisions[26] pour « contrecarrer le renforcement des forces de l’OTAN ».

 

Les Etats baltes eux tentent aussi de se renforcer. L’Estonie est l’un des rare pays à atteindre le 2% de dépense en matière de défense de son PIB, alors qu’elle accueille depuis 2008 le Centre d’Excellence de l’OTAN contre les attaques cyber qui lui ont fait si mal en 2007. La Lituanie a, quant à elle, rétabli une forme de conscription de 3500 à 4000 appelés par an[27]. En parallèle, son parlement, le Seimas, a fait voter une loi autorisant la possession d’armes à feu par les membres des associations paramilitaires tels la Lithuanian Rifflemen Union[28], afin de transformer une défaite militaire contre les russes en combat asymétrique type « combat de partisans ». Ils développent aussi des partenariats à trois tel BALBAT[29] (le bataillon balte) mais sans grand succès.

 

Ainsi la région balte semble être au cœur d’une crise qui s’auto-entretient. La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie sont persuadées de l’attaque imminente de la Russie : leur histoire et les provocations russes tendent à le prouver. En réponse l’OTAN déploie de plus en plus de forces à ses frontières ce qui dégrade les relations avec la Russie et entraîne de plus en plus de provocations. Cependant tous les Etats de l’OTAN ne sont pas persuadés des bienfaits de cette politique, c’est ce que laisse transparaître la phrase de l’ancien président François Hollande au Sommet de Varsovie en juillet 2016 : « La Russie n’est pas un adversaire, pas une menace »[30].

 David Uzan, Master 2 Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité

[1] « Les exercices Zapad, menace pour l’Occident ? La Défense russe met les points sur les i », Sputnik France (En ligne), consulté le 13/11/17.

[2] « Les exercices russes Zapad ont mobilisé plus de troupes qu’annoncé par Moscou », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[3] Site https://www.populationdata.net/pays/lituanie/, consulté le 13/11/17

[4] NIES Susanne, Les Etats Baltes, une longue dissidence, Paris, Armand Colin, 2004, p.58

[5] RIASANOVSKY Nicholas, Histoire de la Russie, des origines à 1996, Paris, Robert Laffont, 1994, p.19

[6] Ibid., p.248

[7] Ibid., p.296-297

[8] SOULET Jean-François, Histoire de l’Europe de l’est, de la Seconde Guerre Mondiale à nos jours, Paris, Armand Colin, p.21.

[9] Ibid., p.47

[10] Site https://www.rand.org/pubs/research_reports/RR1253.html, consulté le 13/11/17

[11] Site https://foreignpolicyblogs.com/2016/10/25/bubble-trouble-russia-a2-ad/, consulté le 13/11/17

[12] BRES Romain, Défendre et armer une petite puissance, le cas des Etats Baltes, Mémoire de Master sous la direction de Walter Bruyère-Ostells, Sciences Po Aix-Université d’Aix Marseille, 2017, p.63

[13] Site http://www.opex360.com/2017/06/20/lotan-se-concentre-sur-le-passage-de-suwalki-point-faible-de-la-defense-des-pays-baltes/, consulté le 13/11/17

[14] Site du ministère de la Défense lituanien : http://kariuomene.kam.lt/en/home.html, consulté le 13/11/17

[15] « L’Estonie tire les leçons des cyberattaques massives lancées contre elle pendant la crise avec la Russie, Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[16] Site http://observer.com/2017/04/russian-little-green-men-lithuania-invasion/, consulté le 13/11/17

[17] Site http://www.airn.nato.int/archive/2017/safeguarding-alliance-airspace-continues-as-allies-rotate-the-nato-baltic-air-policing-mission-, consulté le 13/11/17

[18] Site du Département de la Défense américain : https://www.defense.gov/News/Article/Article/1199828/2018-budget-request-for-european-reassurance-initiative-grows-to-47-billion/, consulté le 13/11/17

[19] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/cps/fr/natolive/topics_109141.htm, consulté le 13/11/17

[20] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/nato_static_fl2014/assets/pdf/pdf_2015_09/20150901_150901-factsheet-nfiu_en.pdf, consulté le 13/11/17

[21]« La Finlande et l’Estonie accusent Moscou de violations de l’espace aérien », Le Figaro (En ligne), consulté le 13/11/17

[22] « Des vols russes agressifs effectués près d’un navire américain en mer Baltique », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[23] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/cps/fr/natohq/official_texts_133169.htm, consulté le 13/11/17

[24] Site http://www.heritage.org/defense/report/time-the-baltic-air-policing-mission-become-the-baltic-air-defense-mission, consulté le 13/11/17

[25] Site https://www.globalsecurity.org/wmd/library/news/russia/2012/russia-120409-rianovosti03.htm, consulté le 13/11/17

[26] « Russie : trois nouvelles divisions militaires créées pour contrecarrer l’OTAN », Le Parisien (En ligne), consulté le 13/11/17

[27] « Face aux Russes, la Lituanie rétablit le service militaire », Le Point (En ligne), consulté le 13/11/17

[28] « Amid growing EU control, Lithuania keeps semi-automatic guns with riflemen », Delfi (En ligne), consulté le 13/11/17

[29] Site du ministère des Affaires Etrangères Letton : http://www.mfa.gov.lv/en/security-policy/co-operation-with-nato-member-states-and-candidate-countries/cooperation-des-etats-baltes-en-matiere-de-defense-principaux-projets-conjoints, consulté le 13/11/17

[30] « Sommet de l’OTAN : la Russie n’est pas un adversaire, pas une menace, selon Hollande », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

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