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L’émir et la France

21 Juil

Ahmed BOUYERDENE, La Guerre et la paix. Abd el-Kader et la France, Paris, Vendémiaire, février 2017, 640 p., 28 euros.

 Abd el kader

            Après un premier ouvrage remarqué sur la figure tutélaire de l’émir, Abd el-Kader. L’harmonie des contraires, publié au Seuil en septembre 2008, Ahmed Bouyerdène récidive en concentrant son étude entre la jeunesse d’Abd el-Kader et son élargissement du château d’Amboise en 1852. En dépit de quelques longueurs et répétitions, cet ouvrage apporte beaucoup sur les relations complexes entre Abd el-Kader et la France. L’abondance des notes scientifiques en fin de volume, quelques cartes et les très nombreuses sources françaises et algériennes montent comment ce saint de l’islam, descendant du Prophète (il porte le titre envié de Sharif), âme de la résistance algérienne à 24 ans dès 1832, a pu intégrer l’histoire nationale française. Il devient un des personnages les plus célèbres de son temps, dont le général Desmischel en 1833 fut le premier admirateur. Elève de Thierry Lentz l’auteur s’exprime dans un français châtié et a le sens de la formule pour cette branche un peu délaissée par les jeunes historiens, la biographie dans le sens de la macro-histoire.

            Particulièrement bien documenté, cet ouvrage éclaire quelques points de la saga de l’émir, histoire déjà étudiée par l’auteur et le regretté Bruno Etienne. Abd el-Kader était effectivement en train de créer le premier Etat algérien sur le modèle de l’Egypte de Méhémet Ali, en concurrence à l’est avec le bey Ahmed de Constantine. Outre ses 35 000 hommes bien entraînés et équipés, il est un des tout premiers adversaires lors de la conquête coloniale française à disposer d’un parc d’artillerie. En 1836, le vent commence à tourner avec les « colonnes infernales » de Bugeaud qui les nomme d’un euphémisme, « colonnes agissantes ». L’auteur a raison de souligner que le fameux traité de la Tafna, en 1837, n’est qu’une trêve pour Bugeaud en séparant les fronts, d’abord battre le bey Ahmed, puis se retourner contre l’émir. Autre judicieuse remarque, à la reprise de la guerre en 1839, l’ancien de la Grande Armée qu’est Bugeaud applique des méthodes de la « petite guerre » qu’il a pratiquées en Aragon en 1809. S’en suivent les horreurs que l’on connaît, bien avant la guerre d’indépendance algérienne pour les oreilles coupées ou les tristement célèbres « enfumades ». Grand seigneur, soufi de confession et pétri de culture grecque, l’émir a, tant que faire se peut (ses lieutenants lui désobéissent comme dans l’affaire des prisonniers massacrés après la victoire de Sidi-Brahim), respecté les règles de la guerre et suscité des échanges de prisonniers. En avance sur son temps, en 1845 il élabore une charte du traitement des prisonniers qui force le respect de Mgr Dupuch, premier évêque d’Alger, alors que son adversaire pratique la politique de la terre brûlée aboutissant à tous les excès de la guerre totale, jusqu’à l’enlèvement de femmes transformées en bêtes de somme. Ces représailles collectives, bien avant la guerre d’Algérie de 1945-1962, s’apparentent au « populicide de Vendée ». Après la défection de l’allié marocain devenu son ennemi, Abd -el-Kader se retrouve seul, sans que l’Angleterre ni aucune autre puissance européenne se s’intéressent à son sort.

            Ahmed Bouyerdene livre ici sans doute la meilleure analyse sur la fin de « l’insurrection » et par quels mécanismes de pensée, pour épargner son peuple, l’émir en vient à déposer les armes. Le 21 décembre 1847 il s’en remet aux « décrets de Dieu » et choisit l’exil en Orient via la reddition. Le général Lamoricière, qui la reçoit deux jours plus tard, et le duc d’Aumale sont sincères dans le traité d’aman incluant le transfert du glorieux adversaire vers Alexandrie. Mais les autorités d’Alger et surtout le ministère de la Guerre à Paris bafouent la parole donnée. Le second parjure apparaît lorsque que le gouvernement Guizot considère Abd el-Kader et sa suite de 97 personnes internées à Toulon comme des prisonniers. A la Chambre des Pairs, Hugo s’insurge contre « la parole violée ». C’est là, en France, la graduelle et immense popularité de l’émir : comment la Grande Nation peut-elle se déjuger face à un si noble ennemi ?

            Les plus belles pages sont consacrées à la captivité de « l’illustre prisonnier », à Toulon, Pau et Amboise où petit à petit l’opinion publique, la presse parisienne (Emile Girardin), ses anciens adversaires, les politiques, dont Emile Ollivier, Falloux et Montalembert, plus des étrangers comme Lord Londonnery, plaident sa cause, impressionnés par la misère et la dignité de l’émir confiné dans l’humidité du fort Lamalgue à Toulon ou les châteaux de Pau et d’Amboise en piteux état. Le moment fort est ce 16 octobre 1852 où le Prince-Président annonce en personne sa libération à Abd-el-Kader à Amboise. Louis-Napoléon-Bonaparte en sort grandit et les « vive l’Empereur » fusent sur son passage. S’ensuit une visite insolite de Paris du 20 octobre au 9 novembre 1852 avant le départ pour Brousse (Bursa, en Turquie) où le tout Paris et le peuple se pressent pour honorer l’ancien adversaire chevaleresque qui a tenu sa promesse de ne jamais refaire de la politique. Le pouvoir instrumentalise les visites de l’émir à Versailles, Notre-Dame et autres lieux de Paris pour rassurer les « colonistes » d’Alger et compromettre le descendant du Prophète aux yeux des Algériens. Abd el-Kader, quant à lui s’en tient à la parole donnée lors du « serment de Saint-Cloud » où il renouvelle sa promesse de ne pas reprendre les armes contre la France et de ne pas retourner en Algérie.  

           

            En bref, un beau livre sur un grand homme.

 

                                   Jean-Charles Jauffret

 

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L’ALGERIE ENTRE TOTALITARISME ET POPULISME

12 Sep
  • Saïd CHIBANE, L’Algérie entre totalitarisme et populisme. L’Harmattan, 2016. tome 1, Le temps du parti unique, 218 p. ; tome 2,  La Fausse ouverture ou l’heure des illusions/désillusions, 220 p.

 

« La liberté ne se donne pas, elle s’arrache ! ». Ce cri du cœur illustre une révolte venue de l’intérieur. Celle d’un directeur d’agences bancaires, en Algérie, autodidacte âgé de 75 ans, Kabyle de la région de Tizi-Ouzou qui, de Bouïra à Tamanrasset et autres lieux, a eu tout le temps de constater, depuis l’indépendance, comment son pays est dirigé par un Etat failli. Saïd Chibane est un homme de terrain (il porte le même nom qu’un homonyme célèbre, ophtalmologue, membre du gouvernement Hamrouche (1989-1991). Il laisse souvent éclater sa colère. D’où des jugements parfois hâtifs et de trop longues répétitions. Mais ces deux volumes sont d’une grande utilité pour comprendre le triste état d’un pays autiste, en marge de la mondialisation et « au bord de la crise de nerfs ». Pourtant, riche, mais peuplée de pauvres, l’Algérie est forte de 40 millions d’habitants et avait tout pour réussir dès 1962 avec, en sus, la manne des hydrocarbures.

            Pour comprendre les origines de cette gabegie, le premier tome est  consacré aux trois premiers chefs de l’Etat, des fêtes de l’indépendance à la sanglante répression des émeutes d’octobre 1988 (600 morts ?). Au banc des accusés, le FLN, Etat dans l’Etat, parti unique (et son alter égo syndical l’UGTA). Il a confisqué les rênes du pouvoir en le transformant en régime totalitaire, après une brève euphorie des premiers moments du règne de Ben Bella. Comme dans les pays de l’Est, plus imitation de l’Egypte de Nasser, ce parti ne représente plus que lui-même et n’a de révolutionnaire que la succession d’erreurs économiques que dénonce l’auteur. Et ce, à partir de slogans creux, tel « L’industrie industrialisante » qui ont fait des Algériens des assistés important à peu près tout ce qu’ils consomment. D’exportatrice de denrées agricoles, l’Algérie est devenue dépendante, surtout après l’ouverture, sous le général Zeroual (1994-1998), du commerce extérieur. Elle a paradoxalement abouti à des importations tous azimuts. Ce qui confirme le règne de la débrouillardise en favorisant tous les trafics, celui du « trabendo » devenu sport national de l’économie parallèle. A partir, d’exemples vécus, l’auteur démonte les mécanismes aberrants du fiasco agricole, industriel et commercial où la culture des passe-droits, des pots-de-vin et autres aspects de la corruption gangrènent l’économie. Saïd Chibane explique en quoi l’Algérie est structurellement désorganisée et indisciplinée en raison de sa mauvaise gestion. Ce dont profitent quelques caciques du régime, la caste affairiste, ou des membres des forces de l’ordre. Ce qui attise les rancunes de jeunes laissés-pour-compte que tente peu à peu le discours, démagogue, des islamistes érigeant la religion en valeur refuge. Pourtant, et c’est un des paradoxes de l’Algérie, ce pays dispose d’intellectuels de grande valeur, de chefs d’entreprises et de cadres compétents sous-payés (universitaires, médecins…). Ils n’attendent qu’une chose : que la chape de plomb saute enfin !

            Ce livre-réquisitoire souligne aussi les injustices dont sont victimes les tenants de la culture berbère. L’auteur critique Ben Bella qui, en confisquant le pouvoir avec l’aide de l’armée de l’extérieur, a multiplié les erreurs, dont celle de vouloir à tout prix rattacher l’Algérie au monde arabe, sans tenir compte du riche passé maghrébin, multiculturel et méditerranéen du pays. L’ascète Boumedienne achève ensuite de transformer le régime en dictature opaque où règnent les tripatouillages et le clientélisme d’un « système » aux mains d’une maffia politico-financière. Il est aussi fondé sur le clanisme, la rente et l’allégeance Cet Etat policier, qui torture (toute puissance de la Sécurité militaire) et n’hésite pas à assassiner de grandes figures de la guerre d’indépendance (Mohammed Khider, Krim Belkacem…), conduit peu à peu le pays à une économie de pénurie que les nationalisations ne font qu’accentuer. Elle tourne à l’économie de bazar quand, en 1979, un autre colonel, Chadli Benjedid, remplace Boumedienne décédé. Malgré une timide ouverture vers le secteur privé, l’auteur cite une multitude d’exemples d’un « système » qui continue de piller le pays en se donnant bonne conscience par des institutions de façade (Assemblée nationale, Cour des comptes…), tout en livrant l’enseignement primaire à des intégristes venus du Proche-Orient. Saïd Chibane énumère les révoltes successives depuis le « printemps berbère » d’avril 1980, et donne sa propre version des « événements » d’octobre 1988. Certes, devant l’ampleur des manifestations, le pouvoir a dû céder, en partie. Ce dont profitent les islamistes. Mais l’ouverture au multipartisme et une relative liberté de la presse ne sont pas accompagnées de véritables élections législatives anticipées et d’une remise en cause du « système ». Le FLN n’est pas dissous et avorte d’un clone, le RND (en 1997), tandis que l’armée reste omniprésente. Et ce, malgré le référendum constitutionnel du 23 février 1989 qui aurait dû conduire l’Algérie sur la voie de la démocratie.

            Tout aussi percutant, le second volume dénonce les illusions de changement à partir de 5 constitutions, que l’auteur estime « bricolées », afin que l’opacité du régime perdure. Et ce, de la « décennie noire », 1992-2000, où la population est prise entre deux terreurs, à nos jours. A retenir, le long plaidoyer en faveur du seul homme d’Etat que l’Algérie ait connu, Mohammed Boudiaf, assassiné à Annaba le 29 juin 1992, et qui gommé de la mémoire nationale. Humble, tribun parlant vrai, il s’entoure d’expatriés, comme lui, pour redresser le pays et d’hommes compétents, tels Mouloud Hamrouche et le Premier ministre Ahmed Ghozali. C’est le seul Président à avoir proposé un projet de société fondé sur l’entre aide, le travail créateur… Et ce, en faisant appel à la plus grande richesse du pays, sa jeunesse, qu’il appelle à se mobiliser, le 8 juin. Il meurt pour avoir osé dénoncer « ceux qui s’enrichissent en rond » et avoir lancé une enquête contre la corruption et les divers « services » qui ouvrent, contre sa volonté, des camps de concentration dans le Sud où s’entassent des islamistes. L’auteur n’est pas tendre pour l’actuel détenteur de la Présidence et sa folie des grandeurs. Bouteflika en est à son 4e mandat, toujours prompt, bien que cacochyme et grabataire, à sévir contre quiconque remet en cause son pouvoir (ex. affaire Benchicou, directeur du Matin, en 2004). Il y a là quelque chose qui évoque Qu’attendent les singes de Yasmina Khadra.

            Ayant constaté la dichotomie entre pays réel et pays légal, l’ouvrage se termine par un appel à la refondation de l’Algérie au sein d’une Seconde République.

 

Jean-Charles Jauffret

 

Tibhirine, l’affaire enfin dévoilée

22 Jan

Grand spécialiste de l’Histoire de l’Algérie contemporaine, le Pr Jauffret nous livre ses commentaires sur un documentaire qui revient sur l’affaire des moines de Tibhirine :

Malika AÏT-AOUDIA et Séverine LABAT, texte dit par Philippe TORRETON, Martyre des sept moines de Tibhirine, film documentaire de 75 mm, 2012, DVD, http://www.editionsmontparnasse.fr, diffusé par France 3 en mai 2013 et mis en vente en octobre 2013.

            Fin du mystère. Archétype du journalisme d’investigation qui a demandé des années d’enquête, confrontant les principaux protagonistes d’un des drames qui a le plus heurté la conscience humaine, l’assassinat de sang froid de 7 Justes en Algérie, ce film apporte enfin une réponse, sans doute définitive, à l’énigme des commanditaires et des circonstances de leur mort. A noter le recoupement des témoignages d’officiers supérieurs et administrateurs algériens, de responsables du GIA (Groupe islamique armé), dont Omar Chikhi, un des membres fondateurs, et Hassan Hattab et Sid-Ali Benhadjar. Ce documentaire contient, entre autres, des images provenant de l’armée algérienne et des maquis islamistes. Dans son chef-d’œuvre,  Des hommes et des dieux, Xavier Beauvois (2010) ne donnait pas de réponse. Après Le Testament de Tibhirine (2010), Jean-Baptiste Rivoire (magazine Spécial Investigation de Canal +, septembre 2011) impliquait, pour sa part, les services secrets algériens qui auraient « manipulé » les ravisseurs afin de discréditer les islamistes radicaux en les incitant à assassiner les moines cisterciens, après leur enlèvement dans la nuit du 26 au 27 mars 1996. Outre des suppléments forts intéressants, dont l’un concerne justement le fonctionnement du GIA, le film de Malika Aït-Aoudia et Séverine Labat ne propose pas d’emblée une thèse, mais confronte les témoins essentiels du drame et ceux qui pensaient « tirer les ficelles » à distance. La vérité est plus prosaïque.

            En rappelant l’antériorité de la présence chrétienne en Algérie depuis le haut empire romain (IIe siècle) et en replaçant l’affaire de Tibhirine dans le climat de xénophobie et de haine religieuse propre à l’islamo-fascisme (meurtre de 19 prêtres et religieux catholiques entre 1994 et l’été 1996), les auteures évoquent l’étroite imbrication de la communauté cistercienne (fondée en 1938), proche de Médéa, avec de pauvres villageois avec lesquels était partagée une coopérative agricole. De façon très pédagogique, on suit pas à pas le basculement de l’Algérie dans l’horreur (plus de 150 000 morts ?), images d’époque à l’appui : vains espoirs d’octobre 1988 à décembre 1991 ou le Front islamique du salut (FIS), vainqueur du premier tour des législatives, entendait bien mettre un terme à la démocratie naissante en Algérie ; confiscation du processus électoral par les militaires ; constitution du GIA à compter d’octobre 1992… On comprend mieux aussi pour quelles raisons, derrière leur prestigieux prieur, Christian de Chergé, les moines décident de rester au cours de votes successifs et réguliers, après la mise en demeure des islamistes de quitter le pays pour tous les étrangers après le 1er décembre 1993 : ne pas abandonner les villageois à qui frère Luc apporte des soins médicaux et dont la salle d’attente sert de mosquée, se donner « à Dieu et au pays » afin de témoigner du « vivre ensemble »… L’épisode du 24 décembre 1993 où le prieur et ses compagnons résistent à l’immixtion du chef local du GIA est aussi un des moments forts du film. La volonté de rester s’explique aussi par le contexte de l’époque : c’est bien en octobre 1994 que la société civile algérienne commence à se révolter contre l’ordre noir des barbus les plus radicaux qui avaient menacé de mort tout élève, tout enseignant, tout parent d’élève se rendant à l’école. Les élections présidentielles de décembre 1995 (75% de votants) montrent l’échec du GIA qui détruit tout ce qui représente l’Etat : mairies, dispensaires, écoles… C’est bien cette folie meurtrière, pillage et massacre de villages entiers et d’enfants égorgés, qui est à l’origine de l’enlèvement des moines de Tibhirine afin de créer un événement médiatique.

            Intervient ici le principal responsable du drame, le 4e émir national du GIA, Djamel Zitouni. Issu du groupe de Blida (un des plus extrémistes), personnage sanguinaire et inculte, il incarne une sorte de Carrier (Nantes et Vendée, 1793) algérien qui ne voyait de salut que dans l’élimination de la population. Ses excès finissent par être rejetés, dénoncés, par d’autres membres de la mouvance islamiste, notamment les chefs emprisonnés ou libérés du FIS qui jouent la carte de l’unité nationale et du dialogue en vue de la paix civile. La « Phalange verte » de l’émir fait régner la terreur dans l’Atlas blidéen. Zitouni ne reconnaît pas le « gentleman agreement » du 24 décembre 1993 où, comme tribut, les moines s’engageaient à soigner les blessés et malades du GIA. C’est parce qu’il est de plus en plus contesté au sein même des plus radicaux que Zitouni ordonne l’enlèvement des moines. Les circonstances en sont relatées par le gardien du monastère, Mohammed Benali, frère Amédée et l’un des 15 religieux alors invités et heureusement non trouvés par les ravisseurs. Dans cette fuite en avant pour prouver qu’il existe encore, le chef du GIA veut à tout prix provoquer une négociation pour échanger les moines contre des prisonniers détenus à Alger. Entre en scène un intermédiaire qui tente de convaincre les autorités algériennes, le préfet du Var, Jean-Charles Marchiani, intime de Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur agissant avec l’aval du Président Jacques Chirac qui n’informe pas son Premier ministre, Alain Juppé. Est soulignée la rivalité des services secrets, DGSE et DST, et comment une maladresse d’un émissaire de Zitouni, qui se rend directement au Consulat général de France à Alger, implique aussi le quai d’Orsay et le ministre Hervé de Charette. L’affaire devient publique par fuite dans la presse le 9 mai. Auparavant, Mgr Teissier, archevêque d’Alger, a reconnu les voix des captifs sur une cassette apportée par cet émissaire le 20 avril 1996.

            Dès lors, Alger refusant toute négociation et Paris ne pouvant intervenir sur le terrain, le sort des otages est scellé. Le grand mérite de ce film est de montrer l’importance de la « trahison » du garde du corps de l’émir, le 7 mai. Ce qui déclenche peu après une opération de grande envergure de l’armée algérienne. Mal nourris, grelottant de froid, mais parvenant à émouvoir leurs geôliers, les sept moines sont déplacés plusieurs fois dans le maquis avant d’être conduits à la cache dite de la Maison rouge. Alors que certains de ses proches lui conseille la clémence, Djamel Zitouni, le 15 mai, menacé d’encerclement par les forces de l’ordre, donne l’ordre d’égorger les captifs. L’un des égorgeurs, Abou Imen, témoigne de la façon dont cinq d’entre eux périssent, ce que confirme un autre geôlier, Abou Mohammed. L’émir s’enfuit avec deux derniers moines bientôt à leurs tours sacrifiés.

            Le 21 mai, pour ralentir la progression des militaires algériens, Zitouni ordonne que l’on balance les corps sur une route, corps exhumés et décapités pour être moins lourds à transporter (têtes déposées à l’entrée de Médéa le 30 mai 1996). Ce dernier geste odieux achève de convaincre ses lieutenants de la folie sanguinaire de l’émir. Moment presque incroyable de ce film : la mort, filmée en direct, par embuscade sur une route, le 16 juillet 1996, de Djamel Zitouni, par ses anciens compagnons.

            Et de conclure par ces citations de Christian de Chergé : « L’amour résiste à la haine » et « L’Algérie et l’islam, c’est autre chose, c’est un corps et une âme ».

                                                     Jean-Charles Jauffret

           

La France en voie d’ « afghanisation » au Mali?

12 Fév

Article publié dans la revue en ligne américaine, Huffington Post, édition française du 12 février 2012

 

            Deux tentatives d’attentats-suicides à Gao, les 8 et 10 février 2013, et une première guérilla urbaine, où des militaires français ont prêté main forte aux soldats maliens, font craindre un enlisement de la France au Mali. Faut-il pour autant évoquer une « afghanisation » du conflit ? Si des points de comparaison peuvent être faits entre les deux situations impliquant un effectif comparable, environ 4 000 hommes, de notables différences sont à souligner.

 

            La France accusée de néocolonialisme ?

            A écouter la propagande islamiste relayée par des Etats islamistes, tels la Tunisie ou l’Egypte, la France intervient au Mali au nom de la Françafrique et pour défendre ses intérêts. Presque sur le modèle des Américains ouvrant le feu en octobre 2001 en Afghanistan, sans mandat de l’ONU, par vengeance des attentats du 11 septembre. En Afghanistan, les Etats-Unis, avant mission de l’ONU de décembre 2001 créant la FIAS (Force d’intervention, d’assistance et de sécurité), agissent seuls, avec l’appui de leur allié britannique, en octobre-novembre 2001, contre un Etat, l’Emirat islamique d’Afghanistan, abritant une organisation terroriste, Al-Qaida. En revanche, la France intervient au Mali à la demande expresse de son président par intérim, Diacouna Traoré, le 10 janvier 2013 : après la prise de Mopti la route de Bamako était ouverte. Et ce, en fonction de l’article 51 de la Charte des Nations unies de demande d’aide à un pays tiers, comme la France l’avait déjà fait pour le Zaïre, en 1978, lors de l’affaire de Kolwezi. Certes, on peut rétorquer que dans le « triangle des Bermudes » minéral et énergétique de l’immense Sahara, Paris veut éviter un effet domino mettant en péril avant tout le Niger et ses mines d’uranium. Mais intervenir au Mali, un des pays les plus pauvres de l’Afrique centrale, c’est enfin mettre un terme à la grave menace d’une « zone grise » où l’islamo-fascisme-mafieux grossit en foyer contagieux du terrorisme. La France intervient dans le cadre de la légalité internationale. Elle pourrait cependant se résumer à « Armons-nous et partez ! » de la part des Etats-Unis et de la non-personne européenne, ravis de trouver un champion aux forces prépositionnées en Afrique.

            En effet, dans ses résolutions 2056 du 5 juillet 2012 et 2071 du 12 octobre suivant l’ONU constatait déjà les graves menaces contre la sécurité et la stabilité des Etats de la région du Sahel que faisaient peser l’Aqmi et les groupes Ansar Ed-Dine et du MUJAO (Mouvement pour l’unicité du jihad de l’Afrique de l’Ouest). La résolution 2085, du 20 octobre 2012 prévoyait des sanctions contre les groupes terroristes et précisait que « le temps presse, sur la population du Mali tout entier et la stabilité du Sahel, de l’Afrique en général et de la communauté internationale dans son ensemble ». Le point essentiel de cette résolution, appliquée par les forces françaises à compter du 11 janvier, est une injonction à la communauté internationale d’« aider les autorités maliennes à reprendre les zones du nord de leur territoire ».

 

            Un théâtre d’opérations identique ?

 Comparer le Mali et l’Afghanistan concerne l’isolement continental de deux pays dépourvus de port maritime. Mais, l’immensité saharienne, 4 300 000 km2 pour l’ancien domaine colonial français, n’a que peu de rapport avec le  652 000 km2 de l’Afghanistan. Au Nord Mali, ce n’est pas la guerre pour quelques kilomètres à contrôler sur la route Tagab-Nijrab en Kapisa, mais la guerre aux 100 kilomètres. 40% du territoire afghan sont à plus de 1 500 m d’altitude. En comparaison, le Nord-Malia n’a que des « montagnettes ». Toutefois, elles offrent, comme pour la zone tribale au Pakistan ou le massif de Tora-Bora en Afghanistan, une multitude de caches, ravins, grottes et même tunnels creusés par les islamistes pour y entreposer des armes. Le climat désertique (sud de l’Afghanistan) offre quelques points de similitude qui mettent le matériel à rude épreuve, sachant que dans le cas de l’intervention au Mali ce sont des blindés à bout de souffle (certains Sagaie et VAB (véhicule de l’avant-blindé) ont deux ou trois fois l’âge de leur conducteur). Au Mali, le très rude hiver afghan est remplacé par un ennemi sournois qui empêche les grandes chevauchées, la saison des pluies à compter de juin. Un des attendus de l’intervention française est bien d’ordre climatique, avant que les satellites d’observation et les quelques drones (il resterait seulement deux Harphang en état de marche après l’Afghanistan !) soient fortement gênés par la couverture nuageuse.

            Si l’obstacle du relief est prégnant au Mali dans ses parties septentrionales, il ne constitue point un obstacle ailleurs, ou, comme lors des multiples interventions françaises au Tchad, notamment en 1969-1972 qui constitue un modèle de contre-guérilla victorieuse, les colonnes blindées françaises peuvent intervenir, sous couvert des aéronefs, comme des escadres en plein désert. La vulnérabilité de l’adversaire qui s’est « gavé » de matériels lourds en pillant les arsenaux libyens s’en trouve accrue. D’où sa propension à fuir à l’aide de pick-up lourdement chargés vers ses refuges de l’Adrar, ou à tout tenter pour maintenir l’insécurité par la guérilla urbaine en refusant le combat frontal.

 

            Une même guérilla ?

            Les erreurs  initiales commises par les islamistes sont multiples. Tout d’abord, comme les taliban en 2001 disposant du matériel laissé par le régime Najibullah et les Soviétiques, les islamistes ont tenté une guerre classique en fonçant sur Mopti et Konna. Mais ce conflit symétrique, qu’ils pensaient emporter face aux faibles forces maliennes, tourne rapidement à leur désavantage dès l’intervention française. On bascule alors dans un conflit asymétrique opposant une force régulière, aux puissants moyens, à des adversaires pratiquant le harcèlement et l’embuscade.

            La deuxième erreur a été de croire qu’ils pouvaient agir en toute impunité dans les régions qu’ils avaient conquises. Comme les taliban au temps du cauchemar (surtout pour les femmes) de l’Emirat islamique d’Afghanistan de septembre 1996 à octobre 2001, en instaurant la charia, ils se sont coupés de la population malienne, par ailleurs choquée de voir Tombouctou, la ville des 333 saints de l’Islam, saccagée. En fait, les islamistes, hors membres du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), sont des étrangers, comme les djihadistes l’étaient en Afghanistan. Ils ne peuvent agir « comme des poissons dans l’eau », parce que la population les subi. Elle n’a pas de sympathie pour ces « fous de Dieu » liés à toutes sortes de trafics (otages, héroïne, armes…). En outre, ils apparaissent comme une injure au vieil islam tolérant malien. Les mafieux d’Aqmi et consorts ignorent l’âme malienne. Ce peuple divers, pauvre et accueillant, par ses musiciens mandingue ou les statuettes en bronze des Dogon, a une culture à la fois millénaire et fortement ancrée dans la modernité.

            L’erreur la plus flagrante a été de croire qu’ils disposaient, comme les taliban au Pakistan, d’une profondeur stratégique. Certes, dans l’immensité saharienne, bien des groupes pourront longtemps jouer aux gendarmes et aux voleurs, mais le succès de l’offensive française, épaulée par des Tchadiens et des guides touaregs vers Kidal et Tessalit (prise le 8 février), s’explique par le fait que les islamistes ne peuvent plus disposer aussi aisément de l’arrière-cour, immense, du Sahara algérien. La frontière de 1 400 km est partiellement contrôlée par l’armée algérienne. On peut remercier le borgne le plus célèbre des islamo-mafieux, le dissident de l’Aqmi, Moktar ben Moktar d’avoir attaqué le site gazier d’In Amenas, les 16 et 19 janvier 2013 (plus le 27 janvier, dans la région de Bouira, à 125 km au sud-est d’Alger, attaque d’un gazoduc par un autre groupe islamique). Malheureusement pour les otages occidentaux liquidés froidement par les islamistes, cette attaque a eu le mérite de précipiter l’Algérie dans la guerre. Un peu sur le modèle du Pakistan, l’Algérie jouait un double jeu jusqu’au drame d’In Amenas : autorisation de survol de son espace aérien pour les avions français, mais aide logistique aux groupes qu’elle avait aidés à former, Ansar ed-Dine et le MUJAO. C’est le propre de la politique du pire. Tout autant que le Mali, l’Algérie n’a aucun intérêt à ce que les 5 000 000 de Touareg du Sahara se fédèrent. Tamanrasset, au cœur du Hoggar algérien, est un de leurs sanctuaires. De sorte que les aspirations du peuple touareg, encouragées par la création, le 2 juillet 2011, du Sud Soudan, preuve que l’on pouvait remettre en cause de frontières issues de la colonisation, se sont vues confisquées dès lors qu’en 2012 le MNLA a eu le dessous à Kidal, Gao et Tombouctou face aux groupes islamistes. Mieux valait pour Alger, Aqmi et consorts plutôt qu’un seul front touareg remettant en question le pactole tiré des hydrocarbures sahariens…

            Enfin, sans disposer de l’aura d’une longue résistance au nom de l’intégrité d’une nation qui ne se pense comme telle que devant un envahisseur sur le modèle afghan, les islamistes ont tenté de faire croire qu’ils agissaient dans l’intérêt des Touareg. Cette question est complexe, les Touareg ne sont pas seuls au Sahara, comme les Songhaï du Mali. Rêvent-ils nécessairement d’un Etat comme le souhaite une partie du MNLA ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une autonomie (solution d’un Etat fédéral malien ?)ou une reconnaissance et de leur culture et des injustices dont ils ont souvent été victimes, notamment au Mali (guérilla de 1963 à 1991). Et ce, afin de profiter, eux aussi, des promesses de développement fondé sur les richesses encore inexploitées du Nord-Mali ? Si les taliban peuvent revendiquer un combat ethnique fondé sur l’identité pachtoune des deux côtés de la frontière afghano-pakistanaise, il n’en est pas de même au Sahara tant la situation est complexe. De plus, les Touareg du Niger ne sont pas ceux de l’Adrar…

 

            Vers un enlisement à l’afghane ?

            Battus en rase campagne, lâchés par une partie des Touareg qu’ils pensaient acquis à leur cause totalitaire, les islamistes en fuite face à la poursuite rayonnante de type napoléonien pratiqués par les aéronefs et les colonnes françaises, n’ont, pour l’heure, que l’arme de la guérilla urbaine. Ils se servent de ce qui était prévisible : les mines. Lors de la prise de l’aéroport de Tombouctou, les paras du 2e REP trouvent dans la tour de contrôle 90 kg d’explosifs reliés, sorte d’EEI (engin explosif improvisé) évoquant l’Afghanistan et ses douloureux souvenirs (plus de 70% des pertes de la coalition). On savait qu’autour de Gao les islamistes avaient déjà miné des pistes. Preuve en a été faite dès les premières victimes civiles à compter de la première semaine de février. Servant d’écoles du terrorisme, Al-Qaida et l’Aqmi ont formé nombre d’artificiers dans les camps de la Somalie à la Mauritanie. En disposant de la « caverne d’Ali Baba », l’arsenal de Kadhafi, ouverte en 2011, les islamistes ont sans doute des réserves importantes. Au retour d’Afghanistan, il est fort probable que les sapeurs-démineurs français retrouvent le plein emploi au Mali, même si, selon le vœu de Laurent Fabius, le plus rapidement possible, les contingents africains de la MISMA (Mission africaine de soutien au Mali) doivent prendre le relais.

            Les islamistes cherchent le pourrissement, qu’un « dommage collatéral » français dû à un tir touchant aussi des civils condamne l’intervention et force les Français à s’isoler. D’où l’utilisation d’une dernière arme imitée des exemples afghan et pakistanais : les attentats-suicide. On comprend mieux, dès lors, la hâte des Français à détruire le plus vite possible les camps d’entraînement. Or cette menace devenue réalité profite des très faibles effectifs engagés et de la pénurie d’effectifs et de matériels des Maliens et des contingents africains (hormis les 2 000 Tchadiens, passés maîtres dans la guerre du désert). On bute à ce propos sur le même obstacle qu’en Afghanistan, pour « sécuriser » le terrain, le quadriller, il faut des hommes. Sur les 1 400 km où ils se sont déployés, les lignes d’étape des Français sont à présent vulnérables et la guerre risque de durer…

 Jean-Charles Jauffret, professeur des Universités et titulaire de la chaire « Histoire militaire » à Sciences Po Aix

Intervention au Mali : point sur la situation

24 Jan

Vous pouvez retrouver l’analyse de Walter Bruyère-Ostells sur le Huffington Post    http://www.huffingtonpost.fr/../../walter bruyeres ostells/intervention-mali-aqmi_b_2533046.html

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