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« Géostratégie des Emirats arabes unis, un acteur discret aux grandes ambitions », Entretien avec Stéphane Lacroix

6 Nov

BN-UM649_GULFPR_GR_20170731163230Mohammed ben Salman (MBS) prince-héritier d’Arabie saoudite à gauche et son homologue Emirien Mohammed ben Zayed (MBZ) à droite.

Photo : BANDAR ALGALOUD/PRESS POOL

Stéphane Lacroix, politologue spécialiste de l’Arabie saoudite est professeur associé à Sciences Po, chercheur au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI) et chercheur associé au Centre d’Etudes et de Documentation Economiques, Juridiques et Sociales (CEDEJ) du Caire. Il est titulaire d’un doctorat en sciences politiques de Sciences Po et d’une maîtrise de langue et civilisation arabe de l’INALCO. Stéphane Lacroix a écrit plusieurs ouvrages tel que « Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée » (PUF, 2011). Il a publié de nombreux articles dans des revues académiques de sciences politiques ou liées au monde arabe. Stéphane Lacroix a également reçu plusieurs prix et distinctions en France et à l’étranger, notamment le prix de thèse 2008 de l’Association Française de Sciences Sociales des Religions (AFSSR). Voir : Biographie http://www.stephanelacroix.net/

 

Entretien (réalisé le 7 mai 2018), publié le 31 octobre 2018.

 

Léa BerthonPeut-on dire qu’avec la présidence d’Emmanuel Macron, les Emirats arabes unis ont retrouvé une place centrale dans la politique étrangère de la France ?

Stéphane Lacroix – C’était déjà le cas avant. La base d’Abu Dhabi est plus ancienne (2008), les grands projets culturels (Louvre Abu Dhabi) sont d’actualité mais malgré tout, les projets économiques datent d’avant.  C’est Jean-Yves Le Drian qui participe au renforcement de la présence française dans le Golfe. La politique qu’il menait en tant que Ministre de la Défense, il continue à la mener au Ministère des Affaires Etrangères. C’est donc lui qui assure la continuité entre l’avant et l’après Macron.

Je ne pense pas qu’il y ait de nouveauté particulière. On garde une relation très forte via Jean-Yves Le Drian qui a poussé cette relation le plus loin.  Il a noué une relation forte avec les Emiriens en particulier, mais avec l’Egypte également. Jean-Yves Le Drian est très largement à la manœuvre et a donné un contenu très personnel à cette relation. Il est vraiment convaincu par la rhétorique émirienne.

 

Léa BerthonLes Emirats arabes unis sont en lutte contre le terrorisme dans la région et également aux côtés de la France au Sahel, que pouvez-vous me dire sur la politique antiterroriste des Emirats ?

Stéphane Lacroix – La définition du terrorisme des Emirats arabes unis peut parfois poser problème.  Jusqu’à la fin des années 90 début des années 2000, les Emiriens, à peu près comme tous les pays du Golfe, avaient une politique de soutien assez large des acteurs se réclamant de l’islam à travers le monde via des réseaux privés. Après 2001, ils ont été l’un des premiers pays à adopter une politique beaucoup plus dure. Cette politique a été concomitante au processus qui commence au milieu des années 2000 et que l’on voit aujourd’hui avec l’Arabie de MBS, c’est à dire un processus de concentration du pouvoir entre ses mains. La mise en place de ce pouvoir vertical a considérablement restreint la marge de manœuvre des acteurs non-étatiques.

Aujourd’hui aux Emirats arabes unis, il y a beaucoup moins qu’en Arabie saoudite une sorte de magma d’acteurs qui auraient des stratégies distinctes (même si MBS est en train de changer cela pour l’Arabie saoudite). Aux Emirats, il y a vraiment une politique d’Etat et pas d’acteurs non-étatiques qui pourraient agir via leurs propres réseaux privés. Hormis peut-être dans les réseaux de l’immigration pachtoune ou pakistanaise, des personnes qui travaillent aux Emirats comme expatriés et qui peuvent avoir leurs propres réseaux financiers mais c’est quelque chose qui échappe à l’Etat Emirien et qu’il cherche à combattre.

Ce n’est pas là que les Emiriens posent problème. C’est l’Etat du Golfe qui a fait cette transformation le plus tôt. La transformation dans un Etat ultra autoritaire, très centralisé, et qui empêche donc la présence de tout acteur qui échapperait au contrôle de l’Etat comme en Arabie Saoudite. L’Etat émirien depuis le début des années 2000 s’est mis en tête qu’il devait à tout prix combattre toutes les forces de l’islam politique parce qu’il les voit comme une menace pour son régime. C’est un calcul de survie du régime très clair.

Le problème pour les émiriens est double :
– Leur définition du terrorisme est très large et inclut des acteurs comme les Frères Musulmans, (groupe considéré comme terroriste seulement par eux, les Egyptiens et les Saoudiens). Par conséquent, quand les Emiriens s’expriment sur le terrorisme lors des discussions avec les Occidentaux, on ne sait jamais trop de quoi ils parlent exactement. D’autant plus que lorsque l’on regarde les personnes jugées aux Emirats pour terrorisme, parfois ce sont de simples opposants. Le « terrorisme » devient un terme attrape-tout qui permet de désigner toutes les forces politiques qui ne leur plaisent pas.
– Les Emiriens mènent une politique qui, de par son acharnement contre l’islam politique sunnite, en vient quelquefois à considérer, que ce soit au Yémen ou en Libye, les mouvements salafistes comme un moindre mal. Au Yémen, ils peuvent soutenir des milices salafistes, aux visions ultra conservatrices de la société qui ne correspondent pas à l’image de l’Islam « modéré » que les Emiriens prétendent promouvoir.

En ce qui concerne le terrorisme djihadiste en Syrie, les Emiriens ont toujours été les plus prudents dans le soutien qu’ils apportent sur le terrain aux groupes de l’opposition syrienne. Ils ne soutiennent que les forces qui n’ont rien à voir avec l’islam politique et qui sont proches des Américains. Au fur et à mesure que les islamistes ont pris une part grandissante dans l’opposition syrienne, les Emiriens se sont dégagés de ces soutiens beaucoup plus tôt que leurs voisins du Golfe.

 

Léa BerthonCompte tenu de ces problématiques sur le terrorisme, comment expliquer que les Emirats bénéficient d’un préjugé plus favorable de la part des Occidentaux que d’autres pays du Golfe ?

Stéphane Lacroix – C’est parce qu’ils ont joué sur un certain nombre de cordes sensibles. Prenons la question de la culture : avec la Sorbonne et le Louvre, ils savent comment parler aux Français. Ils nous attendent sur le terrain qui nous séduit. C’est une stratégie d’image d’une société ouverte qui a commencé très tôt. Ils ont fait de Dubaï une sorte de hub où tout le monde est amené à passer, on voit que c’est une société ouverte, tout ce qui est interdit dans les pays voisins y est autorisé. Cela plaît beaucoup, alors même que la société émirienne est très conservatrice, c’est tout le paradoxe des Emirats arabes unis. Il y a un nombre d’expatriés qui représente près de 90% de la population, auquel on autorise à peu près tout, mais les Emiriens sont à peu près aussi conservateurs que leurs voisins Saoudiens ou Qataris. Il n’y a pas de grande différence dans le conservatisme. Ils ont créé cette image depuis les années 2000 qui fait qu’ils apparaissent comme étant en pointe dans une sorte de libéralisation de la société.

Ce discours de lutte contre « l’extrémisme », terme employé n’importe comment, séduit les politiques occidentaux. Ces derniers ne s’interrogeant pas vraiment sur ce que les Emiriens mettent dans la catégorie « extrémisme ».

Pour le djihadisme, ils sont clairs. On peut difficilement leur reprocher de tolérer la présence de certains réseaux dans leurs pays qui soutiendraient tel ou tel acteur djihadiste à l’étranger.  Mais justement en raison de cette image de leur engagement dans la lutte contre le djihadisme, on leur pardonne tout le reste.

Par ailleurs, les Emiriens achètent des journalistes, utilisent leur argent à l’étranger pour essayer de se constituer des lobbies pro-émiriens de manière très généreuse et très opaque. Sur ce point-là, ils ne sont pas très différents des Qataris par exemple. Mais tout le monde se focalise sur la politique d’influence du Qatar alors que là encore, la politique d’influence des Emirats (parce qu’ils cochent les bonnes cases) personne ne s’y intéresse vraiment.

Les Emiriens sont discrets, silencieux, et laissent très volontiers l’Arabie saoudite assumer le crédit de leurs actions. C’est un acteur qui utilise une stratégie très intéressante car il fait plein de choses mais ne le dit jamais et est bien content de laisser l’Arabie saoudite être l’acteur qui apparaît comme celui qui agit.

 

Léa BerthonQu’en est-il des relations des Emirats arabes unis avec le Qatar ?

Stéphane Lacroix– La brouille avec le Qatar leur a beaucoup coûté sur ce plan. C’est d’ailleurs une brouille qataro-émirienne avant d’être une brouille qataro-saoudienne. Le Qatar a mis énormément d’argent dans ses réseaux médiatiques pour essayer d’exposer le rôle interventionniste des Emirats.  Ces médias financés par le Qatar ont souvent été repris par la presse occidentale. On commence à voir sortir des choses sur les Emirats notamment au Yémen. Cela leur a coûté en termes de discrétion.

 

Léa BerthonQuelle est la relation qui lie Mohammed Ben Salman (MBS), prince-hériter de l’Arabie saoudite à son homologue émirien Mohammed ben Zayed (MBZ) ?

Stéphane Lacroix – Ils ont une relation proche, même si les Emirats et l’Arabie n’ont pas toujours eu de bonnes relations, ils ont notamment un contentieux sur les frontières. Mais depuis 2015 avec MBS, une relation extrêmement étroite s’est mise en place. On ne parle plus des questions qui fâchent (alors qu’il y en a). Car ils considèrent qu’ils ont besoin les uns des autres.

MBZ (prince-héritier des Emirats) a besoin de l’Arabie saoudite car il se rend bien compte que quand vous êtes un petit pays et que vous avez une politique très ambitieuse, il est préférable de pouvoir se cacher derrière un gros pays car cela ajoute à votre crédit sur la scène internationale. L’Arabie saoudite a une sorte d’autorité, c’est une puissance régionale. L’alliance des Emirats avec l’Arabie saoudite est plus à même de leur permettre de réaliser leur objectif.

En retour, MBS (prince héritier de l’Arabie saoudite) a choisi cette alliance avec les Emirats car MBS est un petit jeune au pouvoir, que personne ne connaît en Arabie ou sur la scène internationale et il voit le modèle émirien comme celui que l’Arabie saoudite devrait adopter. Il a une vraie fascination du modèle émirien pour faire appliquer en Arabie ce mélange de libéralisme économique et d’ultra-autoritarisme politique. Il y a aussi pour MBS la nécessité de s’appuyer sur un dirigeant beaucoup plus expérimenté que lui. MBZ est bien connecté à l’international et cela lui permet de construire son profil de dirigeant. Quand MBS est nommé au printemps 2015 personne ne sait qui il est, sa place n’est pas encore tout à fait assurée. En 2015-2016 il consolide son pouvoir en appliquant les recettes émiriennes et en se constituant une stature à l’international via les réseaux de MBZ (proche de Poutine, proche de la droite américaine et des réseaux de Trump, et proche de la France). C’est MBZ qui va présenter MBS à tous les dirigeants du monde en vantant sa personne. MBS a bien compris que pour emporter le morceau en Arabie saoudite, il a besoin de cette stature internationale.  MBS a face à lui Mohammed Ben Nayef (MBN), ministre de l’intérieur saoudien qui est beaucoup plus connu que lui à l’international. MBN est réputé et apprécié à l’étranger en raison de sa place de ministre depuis dix ans en Arabie saoudite et des succès réels obtenus dans la lutte contre le terrorisme au sein du pays.

 

Léa Berthon – Pourriez-vous me parler du rôle des Emirats au sein du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ?

Stéphane Lacroix – Le Conseil est plus ou moins mort depuis l’année dernière. Déjà, depuis la première crise avec le Qatar en 2014, plus rien n’avance réellement.

L’Arabie saoudite a le plus d’influence traditionnellement au sein du CCG de par sa taille. En effet, le CCG rassemble 6 pays (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn, Emirats arabes unis et Qatar), dont un (l’Arabie saoudite) qui a 5 fois la population des autres. Cette fédération est donc très déséquilibrée, puisque l’Arabie saoudite a un poids que les autres n’ont pas. Les petits pays du Golfe veulent se rapprocher de l’Arabie saoudite pour se protéger. Mais d’un autre côté, il y a une volonté de marquer leur distance car l’Arabie saoudite fait peur à ses voisins (vu de Riyad, le Qatar c’est le Luxembourg).

Il y a donc une volonté de rapprochement mais aussi de méfiance quand cela va trop loin. Le Qatar a d’ailleurs été le premier à rompre le consensus dans les années 1990, en se démarquant sur un certain nombre de dossiers vis-à-vis des autres pays du Golfe. Le Qatar a fait cavalier seul, bloquant ainsi les décisions au sein du CCG puisqu’elles doivent être prises à l’unanimité.

 

Léa Berthon Pour en revenir à la France, quel est le positionnement de la base française d’Abu Dhabi par rapport à la prépondérance américaine dans la région ?

Stéphane Lacroix – La France ne pèse pas énormément, les acteurs de la région considérant que le vrai pays qui a de l’influence politique sont les Etats-Unis. Mais la nouveauté à partir des années 2000, c’est que les pays du Golfe se rendent compte qu’ils ne peuvent plus s’appuyer seulement sur les Etats-Unis, ils ont besoin de diversifier leurs relations. Ne serait-ce que pour avoir des solutions de repli quand les Etats-Unis se désengagent. Ou même pour pouvoir jouer d’autres pays contre les Etats-Unis. C’est ce qui explique que la relation avec Poutine est assez bonne. Il y a une volonté de pouvoir faire pression sur les Etats-Unis quand ils ne vont pas dans leur sens en s’appuyant sur d’autres partenariats. Cependant, le partenariat privilégié reste américain.

La France a su saisir une opportunité qui est très liée à la présidence d’Obama. C’est à ce moment-là que les relations avec la France se développent car les pays du Golfe n’apprécient pas Obama. Ils considèrent qu’il n’est pas suffisamment engagé à leur côté (Obama a été élu dans une logique de s’impliquer moins au Moyen-Orient). Ce retrait devait se traduire par l’accord nucléaire qui aurait permis de retrouver un équilibre dans la région entre l’Iran et les pays du Golfe. L’accord nucléaire avec l’Iran a été vu d’un très mauvais œil. La France est apparue comme un partenaire intéressant car c’est la porte vers l’Europe. Les Saoudiens essaient aussi de jouer l’Europe à travers la France pour essayer de peser sur les décisions des Etats-Unis et contrebalancer leurs décisions quand elles ne leur plaisent pas. C’est également ce que fait l’Iran.

 

Léa Berthon – En parlant de l’Iran, les Emirats ont une longue histoire de contentieux avec ce pays notamment sur les îles dans le golfe Persique. Pensez-vous que cette tension est toujours présente entre les deux pays ?

Stéphane Lacroix – Les tensions sont d’autant plus fortes que les Emiriens ont fait le choix de l’alignement sur les Saoudiens.  Les tensions avec l’Iran sont au départ saoudiennes. Les Emiriens traditionnellement étaient plus en retrait sur les questions iraniennes en particulier parce que Dubaï fait énormément de business avec l’Iran. Il y a par ailleurs ces conflits politiques entre l’Iran (notamment la question des îles que vous évoquez) qui font que les relations n’ont jamais été bonnes avec l’Iran mais elles étaient bonnes à minima. Les Emirats profitaient des sanctions sur l’Iran car cela faisait de Dubaï une plaque tournante vers l’Iran. Dubaï a su se positionner intelligemment pour être la plaque tournante de tout le business qui pouvait passer en Iran. Il y a une présence économique iranienne énorme à Dubaï. Les Emirats arabes unis et l’Iran entretenaient dès lors des relations cordiales, même si l’émirat d’Abu Dhabi avait une position plus dure envers l’Iran. Puis on a assisté à un balancement des Emirats dans une rhétorique beaucoup plus anti-iranienne depuis l’alliance avec MBS. Les Emirats se sont alignés sur la rhétorique saoudienne qui fait de l’Iran un ennemi majeur.

 

Léa BerthonAttachons nous à un autre dossier, celui de la Somalie, quelles sont les ambitions des Emirats arabes unis dans cette zone ?

Stéphane Lacroix – La Somalie est un Etat fédéral, qui a un exécutif extrêmement faible et ne contrôle pas son territoire. Certaines régions de la Somalie ont acquis une semi-indépendance voire une indépendance non reconnue dans le cas du Somaliland, ce qui énerve beaucoup le gouvernement de Mogadiscio qui lui,  continue de se réclamer d’une autorité qui s’étend à tout le territoire. Il y a un conflit entre le gouvernement central, extrêmement faible qui ne contrôle pas entièrement son territoire et tous ces Etats au sein de la Somalie qui se sont émancipés.

Traditionnellement le gouvernement central somalien est proche du Qatar. Il a beaucoup investi dans les médiations en Somalie, en construisant une relation assez solide avec les différents présidents somaliens.

Les Emirats ont compris le jeu et ont commencé à essayer de soutenir un certain nombre de ces Etats sécessionnistes au sein de la Somalie. À commencer par le Somaliland qui est devenu un partenaire extrêmement fort des Emiriens et plus récemment le Puntland, aussi entré dans le giron émirien. Les Emirats y installent des bases militaires, construisent des ports, s’implantent économiquement et militairement dans ces zones, ce qui irrite le gouvernement central à Mogadiscio, proche du Qatar (on retrouve cette rivalité qataro-émirienne).

Tout cela s’inscrit dans la stratégie émirienne d’extension de leur influence dans la Corne de l’Afrique. Depuis 2015, les Emiriens profitent de la crise au Yémen pour réclamer l’éviction des Occidentaux et étendre leur influence dans les pays de la Corne de l’Afrique, avec le prétexte sécuritaire qui consiste à dire : « on a besoin de contrôler le détroit de Bab-el-Mandeb pour empêcher les bateaux iraniens de passer les armements aux Houthis ». Les Emiriens affirment aux Occidentaux qu’ils peuvent se charger de la chasse aux pirates. Les Occidentaux s’enthousiasment qu’une puissance régionale assure le contrôle et soulage leurs actions. Mais en même temps, ils utilisent ce type de prétexte sécuritaire pour s’installer militairement et économiquement.

Quand on regarde les pays de la zone, on trouve les Emirats en Erythrée, à Djibouti, au Soudan. Ces Etats africains jouent un jeu compliqué, on pourrait dire qu’ils « mangent à tous les râteliers ». On assiste donc à une ruée sur la Corne de l’Afrique de la part des Emirats. Leur stratégie est assez solide et la Somalie est le terrain de jeu de ces rivalités.

 

Réalisé par Léa Berthon, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

 

POUR ALLER PLUS LOIN… Bibliographie de l’auteur sur le sujet :

OUVRAGES:

Complexity and Change in Saudi Arabia (co-dirigé avec Bernard Haykel et Thomas Hegghammer). Cambridge, UK: Cambridge University Press, 2012 (sous presse).

Awakening Islam. The Politics of Religious Dissent in Contemporary Saudi Arabia, Cambridge, MA: Harvard University Press, avril 2011. 384 p.

The Meccan Rebellion (avec Thomas Hegghammer). Bristol, UK : Amal Press, 2011. 70 p.

Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée. Paris : Presses Universitaires de France, 2010. 392 p.

Al-Qaïda dans le texte – présenté par Gilles Kepel (avec Gilles Kepel, Jean-Pierre Milelli, Omar Saghi et Thomas Hegghammer). Paris : Presses Universitaires de France (PUF), 2005. 440 p.

 

ARTICLES :

« Les Emirats arabes unis, un acteur méconnu », Orient XXI, Février 2018.

« L’Arabie saoudite : un magistère sur l’islam contesté ». Pouvoirs, (1), 2015, 43-52.

“Comparing the Arab Revolts: Is Saudi Arabia Immune?”. Journal of Democracy, Washington, vol. 22, n°4, octobre 2011. p. 48-59.

“L’Arabie saoudite au défi du printemps arabe”. Les Dossiers du CERI, septembre 2011 (sous la direction de Laurence Louër), Disponible sur http://www.cerisciences-po.org/archive/2011/septembre/dossier/art_sl.pdf.

“Between Islamists and Liberals : Saudi Arabia’s New Islamo-Liberal Reformists ». The Middle East Journal, Washington, vol.58, n°3, Summer 2004, p.345-365.

“L’Arabie saoudite, entre violence et réforme”. Politique Etrangère, Paris, numéro 4/2004. P.743-754.

 

 

 

 

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Les frappes françaises en Syrie : « néoconservatisme » à la française ou retour au « gaullo-mitterrandisme » ? 

5 Nov

Le 7 Avril 2018, l’armée syrienne a procédé à une attaque chimique sur la ville de Douma, dans la Ghouta orientale conduisant à d’importantes pertes civiles (estimées à une centaine de morts). Cette attaque visait à déloger un groupe rebelle ayant refusé l’accord d’évacuation de la zone et se place donc dans une logique de terreur. Le 13 Février 2018, Emmanuel Macron avait déclaré dans une conférence de presse que l’emploi de l’arme chimique par le régime syrien représentait pour lui une ligne rouge dont le franchissement serait susceptible de représailles militaires[1]. Par conséquent après une concertation avec ses alliés britanniques et américains, le président Macron a ordonné des frappes sur trois objectifs liés au programme chimique syrien, dans la nuit du 13 au 14 avril 2018. Malgré le succès de cette opération, d’importantes contestations ont surgi dans le pays de la part de l’opposition mais aussi sur la scène internationale avec des condamnations, notamment de la part de la Russie.

 

Cet évènement s’inscrit-il dans la continuité néoconservatrice des présidents Hollande et Sarkozy, ou sommes-nous à l’inverse dans la lignée gaullo-miterrandienne dans laquelle Macron s’est placé au début de son mandat ? 

De nombreux politiciens parmi l’opposition de droite ou de gauche ont critiqué l’action du président de la République en l’accusant de faire du « néo-conservatisme » à la française. Le néo-conservatisme est une doctrine originellement américaine, apparue lors du premier mandat de Georges W. Bush et prônant une vision universaliste du monde ou les valeurs américaines et occidentales de démocratie et de droits de l’homme doivent triompher, si nécessaire par la force. Cette doctrine se manifesta notamment sous la forme de l’axe du mal, ou encore par l’invasion de l’Irak et le renversement de Saddam Hussein en 2003. En France, l’expression néo-conservatisme à la française apparait suite à l’élection de Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l’OTAN. Ce dernier inscrit la France dans un camp occidental et s’engage de plus en plus aux côtés des américains dans des interventions militaires multiples : augmentation de la participation française en Afghanistan, guerre en Lybie, etc. François Hollande poursuit cette politique en s’engageant en Irak et en Syrie et en reprenant le terme de « guerre contre la terreur ». Ce néo-atlantisme se caractérise donc par une vision de la France appartenant à un ordre occidental comprenant américains, britanniques, ou encore européens, ainsi que par la promotion des valeurs occidentales comme valeurs universelles.

Ainsi, pour beaucoup, la décision du président Macron de frapper en Syrie ressemble beaucoup à ce néo-atlantisme dont il avait pourtant annoncé la fin au début de son mandat. Tout d’abord, cette frappe est très similaire à ce que François Hollande avait voulu faire en 2013 : annonce d’une ligne rouge ayant trait à l’utilisation d’armes chimiques par le régime sur des populations civiles, frappes aériennes de représailles, bien que limitées, depuis la France sur des objectifs liés au programme chimique syrien dans une coalition avec les alliés britanniques et américains. La seule différence entre les deux est que l’une fut annulée tandis que l’autre alla jusqu’au bout. Or François Hollande se plaçait clairement dans le néo-atlantisme, on peut donc faire la même analyse pour Emanuel Macron.

Par ailleurs, cette opération, fut menée avec les alliés américains et britanniques, et contre la Syrie soutenue par la Russie. A cet égard, la France se place donc parfaitement dans un camp occidental s’opposant à un camp non-occidental. De plus, la France intervient en Syrie au nom de principes moraux et universels, au nom de la responsabilité de protéger et pour faire respecter l’ordre international établit par les occidentaux, bien que les effets militaires ou ses intérêts sur le sujet soient très faibles.

Enfin, ces valeurs universelles sont « imposées » indépendamment du droit international et de la légitimité onusienne, considérés comme trop limités et peu efficaces, ainsi qu’aux dépens de la souveraineté des Etats. Ce qui n’est pas sans rappeler l’intervention américaine en Irak en 2003. Tous ces faits viennent donc accréditer la thèse d’une intervention se plaçant dans le cadre d’un néo-conservatisme à la française. Toutefois, lorsque l’on creuse plus en profondeur, ce néo-conservatisme semble n’être qu’un vernis.

En effet, contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord, Emmanuel Macron prône un retour aux fondamentaux du gaullo-mitterandisme dont il se revendique.

Le gaullo-miterrandisme est une doctrine de politique étrangère française qui consiste à affirmer la position indépendante de la France dans la communauté internationale en insistant notamment sur la multipolarité, le multilatéralisme et le non-alignement, notamment au travers d’une dissuasion nucléaire indépendante et tous azimuts.

Par cette intervention militaire, Emmanuel Macron a démontré la force de la France ainsi que sa crédibilité et celle de sa diplomatie et de sa dissuasion en faisant respecter la ligne rouge qu’il avait édicté, ce qui renforce sa position sur la scène internationale. L’outil militaire a permis à la France de revenir dans le jeu politique en Syrie, en renforçant sa posture de garant de l’ordre international. Cette intervention à première vue pour des motifs humanitaires, montre aussi le souci de maintenir son rang dans le monde et pour la défense des intérêts de la France. Le président reste donc bien dans la lignée du gaullo-mitterrandisme, en exprimant le rôle singulier et historique de la France qui a conduit à cette initiative.

La diplomatie française renoue ici avec le concept d’intérêts particuliers et son double objectif de lutte contre le terrorisme et de respect des conventions internationales (lutte contre la prolifération et l’emploi des armes de destructions massive)[2]. Il y a donc bien une tentative de rendre la place de la France cohérente dans le monde entre son discours et ses actes. L’action s’inscrit dans un cadre multilatéral, aux côtés de 3 des 5 membres du Conseil de Sécurité de l’ONU et avec le soutien de la communauté internationale, comme le montre l’échec du projet de résolution russe condamnant les frappes[3]. Certains reprochent une action « illégale » car menée sans mandat de l’ONU, or Emmanuel Macron se serait appuyé sur la résolution 2118 qui rappelle l’interdiction d’utilisation d’armes chimiques dans le droit international, en se défendant de ne pas pouvoir intervenir via l’ONU parce que la Russie imposerait son veto.

Contrairement à ce que ces détracteurs ont affirmé, le président français ne s’est pas aligné aveuglément sur les Etats-Unis. Paris et Washington n’ont pas les mêmes ambitions politiques concernant le conflit syrien, puisque Trump, tout en soutenant ses alliés dans les moments clés, souhaite limiter son engagement dans la région. L’indépendance stratégique de la France ne fait pas obstacle au développement de la coopération avec les Etats-Unis quand leurs intérêts coïncident. Par ailleurs, ni Mitterrand, ni de Gaulle n’ont hésité à se joindre aux États-Unis lorsque la situation le demandait comme le montrent les exemples de la première guerre du Golfe en 1991 ou de la crise des missiles de Cuba en 1962. Pour reprendre la devise du gaullo-mitterrandisme « la France est alliée, mais non alignée »[4].

Le président Macron s’inscrit par ailleurs dans une dynamique collective en souhaitant inclure tous les acteurs. Depuis son arrivée au pouvoir, la France a pris le soin de ménager tous les acteurs, dont la Russie un acteur clef par son soutien à Damas, et a ainsi pu éviter l’escalade. D’ailleurs, les frappes n’ont entrainé aucune perte humaine, ni chez les Russes, ni chez les Syriens, comme voulu par le président[5]. Moscou, Paris, Washington et Londres sont restés en contact et c’est dans ce cadre que le président a aussi appelé la Turquie à se joindre à des négociations en vue de la résolution du conflit[6]. La priorité absolue selon Macron est que tout le monde collabore. Ainsi, en tendant la main à la Russie, Macron ne s’aligne pas totalement dans un camp pro-occidental, mais se veut être le médiateur, en rétablissant des relations équilibrées, représentant une France indépendante. On est donc bien là dans un cadre gaullo-mitterrandien et en opposition avec la diplomatie de François Hollande.

Malgré les contestations de la part de l’opposition accusant le président Macron de suivisme vis à vis des Américains, les décisions prisent sur la crise chimique se placent bien dans une lignée gaullo-miterrandienne et sont cohérentes avec les annonces d’Emmanuel Macron depuis le début de son mandat. Par ailleurs, la réussite de cette opération lui confère une crédibilité internationale qui rendra les négociations à venir plus aisées.

Néanmoins, la politique de puissance et de prestige que souhaite mettre en place Emmanuel Macron sous-entend une allocation des ressources au ministère de la Défense et des Affaires Etrangères plus conséquente qu’elle l’est actuellement. Si le président a en effet annoncé une augmentation du budget de la défense dans le cas de la LPM 2019-2025, le plus gros des augmentations sur la période 2022-2025, se place après la fin de son mandat et sont donc sujettes à caution. De plus, aucune augmentation n’a été prévue pour le ministère des Affaires Etrangères alors que ces champs d’interventions s’élargissent (influence au sein de l’UE, etc…). Dès lors, tenant compte des restrictions budgétaires et du respect de nos engagements européens, nous recommandons une concentration des efforts sur un nombre restreint de sujets prioritaires (comme la lutte contre le terrorisme) où la France doit avoir une ligne claire en accord avec ses intérêts. Sans cette augmentation de moyens, l’ambition gaullo-miterrandienne serait compromise et il serait alors plus pertinent d’envisager de s’appuyer sur l’allié américain dans un cadre néo-atlantiste. Gaullo-mitterrandisme ou néo-atlantisme, il faudra choisir.

Par Léa BERTHON et Florian MAZELLA, Etudiants en Master II, promotion 2018-2019,
Article écrit en Avril 2018.

 

RECHERCHES BIBLIOGRAPHIQUES :

 ARTICLES DE PRESSE :

Europe 1 avec Reuters « Macron réaffirme sa ligne rouge en Syrie, pas de preuve à ce stade », 13 Février 2018. http://www.europe1.fr/international/macron-reaffirme-sa-ligne-rouge-en-syrie-pas-de-preuve-a-ce-stade-3573767

France 24 avec AFP « Echec d’une résolution de l’ONY pour condamner les frappes en Syrie » 15 Avril 2018. http://www.france24.com/fr/20180414-echec-dune-resolution-lonu-condamner-frappes-syrie

France info Replay « Emmanuel Macron sur BFMTV et Mediapart face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel » 16 Avril 2018. https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/interview-macron-direct-plenel-bourdin-bfmtv-mediapart-video_2707322.html

Définition des armes destruction massive selon le bureau des affaires de désarmement des Nations Unies. https://www.un.org/disarmament/fr/amd/armas-nucleares/

 

REVUES SPECIALISEES : 

IFRI « Macron, An I Quelle politique étrangère ? » sous la direction de Thomas GOMART et Marc HECKER, Avril 2018. https://www.ifri.org/fr/publications/etudes-de-lifri/macron-i-politique-etrangere

Pascal Boniface, « Le gaullo-mitterrandisme, un concept toujours pertinent » Revue internationale et stratégique 2018/1 (N°109), p. 22-35. https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2018-1-p-22.htm

Institut Montaigne « Gaullo-Mitterrandisme contre néo-conservatisme à la française – un vrai-faux débat ? » 3 Août 2017, par Michel Duclos. http://www.institutmontaigne.org/blog/2017/08/03/Gaullo-Mitterrandisme-contre-n%C3%A9o-conservateurs-%C3%A0-la-fran%C3%A7aise-%E2%80%93-un-vrai-faux-d%C3%A9bat

Justin Vaïsse, « Le passé d’un oxymore. Le débat français de politique étrangère », Esprit 2017/11 (Novembre), p. 75-91. https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-esprit-2017-11-page-75.htm?1=1&DocId=460166&hits=13+12+5+2+

Hubert Védrine et al., « La politique étrangère de la France en débat », Esprit 2018/3 (Mars), p. 103-116. https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-esprit-2018-3-page-103.htm?1=1&DocId=490160&hits=322+319+316+315+102+99+90+89+

Jean de Gliniasty, « Autour du gaullo-mitterrandisme », Revue internationale et stratégique 2017/3 (N° 107), p. 175-179. https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2017-3-page-175.htm

REFERENCES :

[1]  Reuters, Europe 1 « Macron réaffirme sa ligne rouge en Syrie, pas de preuve à ce stade » 13 février 2018. http://www.europe1.fr/international/macron-reaffirme-sa-ligne-rouge-en-syrie-pas-de-preuve-a-ce-stade-3573767

[2] Site du bureau des affaires de désarmement des Nations Unies https://www.un.org/disarmament/fr/amd/armas-nucleares/

[3] AFP, France 24, « Echec d’une résolution de l’ONU pour condamner les frappes en Syrie », 15 avril 2018. http://www.france24.com/fr/20180414-echec-dune-resolution-lonu-condamner-frappes-syrie

[4] Selon la formule d’Hubert Védrine,

[5] Interview Emmanuel Macron, sur BFM TV et Media part face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel 15 avril 2018.https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/interview-macron-direct-plenel-bourdin-bfmtv-mediapart-video_2707322.html

[6] Ibid.

QUELLES CONSÉQUENCES POUR LA RUSSIE A SON INTERVENTION MILITAIRE EN SYRIE ?

29 Déc

C’est à la surprise générale que le 11 décembre 2017, par une visite surprise à la base aérienne russe de Hmeimim dans le nord-ouest de la Syrie, que Vladimir Poutine annonce le retrait de la majeure partie des troupes russes engagées sur le terrain en Syrie. Constatant la défaite quasi-totale de l’organisation Etat islamique, il affirme que la mission des forces armées russes en Syrie touche à sa fin, sans pour autant ni mettre totalement fin au dispositif militaire de soutien au gouvernement de Bachar el-Assad, ni mettre un terme à la présence de la Russie sur ses deux bases actuellement en place en Syrie, à Hmeimim et à Tartous [1]. Deux ans auparavant, la situation militaire du gouvernement syrien était catastrophique à tous niveaux : ne contrôlant guère que l’ouest du pays, il perdait du terrain face à la dynamique de conquête de l’Etat islamique. Le 28 septembre 2015, Assad appelait formellement la Russie au secours, cette dernière répondant par l’affirmative. La peur de perdre le régime syrien, et par conséquent de perdre Tartous est l’une des principales raisons expliquant cette intervention, la première depuis 1979 dans un Etat ne relevant pas de « l’étranger proche » de la puissance eurasienne [2]. En effet, la base de Tartous se révélant être la seule base navale russe existant à l’étranger, elle présente ainsi une importance vitale pour le développement d’une présence permanente de la VMF en Méditerranée [3]. Cette volonté de maintenir une large présence en Méditerranée est révélatrice de la survivance d’une constante géopolitique à laquelle continue de souscrire le Kremlin : le désir de garantir l’accès pour la Russie à des «mers chaudes », libres de glace et non contraintes dans leur accès par des verrous stratégiques, comme le sont le Sund danois ou les Détroits turcs. La Russie, en intervenant, profite de cette occasion pour redorer son blason entaché par l’affaire ukrainienne en prenant à bras le corps la lutte contre l’Etat islamique et le terrorisme. Cet article se propose d’analyser les conséquences de l’intervention armée  en Syrie pour la Russie non seulement du point de vue militaire, mais également du point de vue de la stratégie russe d’implantation en Syrie et dans le Moyen-Orient et de l’évolution de la stature diplomatique de la Russie au sein de la communauté internationale.

 

Une intervention globalement réussie, riche en expériences pour l’armée russe quoique révélatrice de nombreuses limites techniques et opérationnelles

Dès le début de l’intervention officielle de la Russie en Syrie, la présence militaire des forces russes devient très importante. En effet, près de 5000 soldats, issus pour la plupart de la 810ème brigade d’infanterie de marine de la mer Noire, interviennent dans le conflit pour réaliser plusieurs missions. Les troupes russes se donnent pour tâche de réaliser des frappes aériennes contre les positions des rebelles, d’apporter une assistance logistique et technique directe aux forces armées du gouvernement d’Assad, et aussi de protéger les installations russes présentes à Lattaquié et à Tartous. Par ailleurs, aucune des troupes au sol n’a été engagée au combat ; elles principalement déployées pour des tâches de soutien logistique et de police militaire dans la région côtière de Lattaquié. Les avions de combat russes réalisent ainsi des frappes que le régime était très loin d’être en mesure de mettre en place lui-même. L’intérêt stratégique porté par Moscou à la région côtière de la Syrie est vérifié par l’emplacement des frappes, qui se concentre majoritairement dans le nord-ouest du pays et sur Alep, dont le contrôle assure la domination militaire de la région. A la date du 30 octobre 2015, les forces aériennes russes ont, selon le vice chef d’état-major des forces armées de la Fédération de Russie, Andreï Kartapolov, effectué 1391 sorties et détruit par ailleurs 1623 sites occupés par les rebelles islamistes [4]. Cet activisme opérationnel a porté ses fruits : les interventions de l’aviation russe ont joué un rôle clé dans la prise de nombreuses villes à l’Etat islamique, à l’instar de Palmyre reprise en mars 2017 par les troupes gouvernementales avec le soutien de l’aviation russe [5]. Par ailleurs, les frappes de l’aviation russe ont joué un rôle capital dans la prise d’Alep-est aux rebelles par les troupes du régime, de même que dans la campagne de reconquête de l’est syrien jusqu’à Deir-ez-Zor assiégée par l’Etat islamique. Au cours de l’intervention, l’aviation russe a ainsi été soumise à un rythme très élevé d’environ 1000 sorties mensuelles en moyenne, rendues possible par le biais de la nouvelle base aérienne russe à Hmeimim ainsi que de deux bases avancées à Shayrat et à Tiyas, près de Palmyre [6]. Encore plus significative est le déploiement au large de la Syrie du groupe aéronaval du porte-avions « Amiral Kouznetsov », qui a notamment participé à distance à la bataille d’Alep par l’implication de ses escadres aériennes composées notamment de Mig-29 et de Su-33 [7]. Par ailleurs, il est important de noter l’utilisation de sous-marins classiques d’attaque (SSKs) provenant de la flotte de la mer Noire qui ont été employés pour le tir de missiles de croisière Kalibr à de nombreuses reprises durant le conflit. Visant des structures contrôlées par l’Etat islamique ou les groupes rebelles, elles ont principalement été réalisées durant l’année 2017. 8 tirs de 37 missiles ont été réalisés depuis la Méditerranée, auxquels il faut ajouter deux tirs d’exercice en provenance de la mer Noire [8]. A cela, il faut ajouter le déploiement réussi de systèmes de défense antiaérienne S-300 à Hmeimim et à Tartous, de sorte à sanctuariser l’espace aérien de la Syrie [9]. Ces systèmes disposent d’une portée de 400 kilomètres, leur permettant ainsi de couvrir la quasi-totalité du territoire syrien, permettant à la Russie de réagir face à toute incursion aérienne en Syrie.

De ces opérations, la Russie tire un bénéfice immédiat par un gain d’expérience sur le terrain ainsi que par l’utilisation en situation d’un ensemble d’outils technologiques qui ont pour la plupart fait preuve d’une grande efficacité.  Au total, près de 160 armes et systèmes ont été employés sur le terrain. C’est avant tout l’aviation et les missiles qui ont été ici testés massivement. On peut citer l’emploi de bombardiers à long rayon d’action Tu-22M3, Tu-95 et Tu-160 utilisant en l’occurrence des missiles de croisière KH-555. L’aviation à long rayon d’action est également intervenue à partir de juillet 2017, comme le montre l’emploi du Tu-95 MS employant des missiles Kh-101 [10]. Cette efficacité sur le terrain est une vitrine pour le complexe militaro-industriel russe, qui bénéficie ainsi de ventes, notamment auprès d’acteurs régionaux du conflit syrien, qui ont ainsi pu voir de près les effets des armes russes. Ainsi, la Russie a d’ores et déjà vendu, entre autres, des avions de combat Su-35 et Su-34, des systèmes de défense antiaérienne S-300 à des Etats comme l’Arabie saoudite, la Turquie ainsi que les Emirats arabes unis, tous  grandement impliqués dans le conflit syrien [11].

Malgré un succès global, l’intervention russe n’est pas dénuée de failles opérationnelles. D’un point de vue militaire, le déploiement du porte-avions « Amiral Kouznetsov », qui a dû venir depuis Mourmansk jusqu’au large de la Syrie pour y déployer son groupe aérien, ne s’est pas révélé d’un grand intérêt tactique vis-à-vis de l’utilisation d’avions basés à l’intérieur du territoire syrien. Le porte-avions ne pouvant déployer que 13 avions, son utilité réelle est limitée, si on la compare à l’utilité de la base aérienne terrestre de Hmeimim pouvant accueillir nettement plus d’avions de combat. Le déploiement du porte-avions est donc davantage analysé comme une opération de communication massive visant à montrer, par la figure du porte-avions, le renouveau de la puissance militaire navale de la Russie [12]. En effet, la faible taille du port de Tartous empêchant toute possibilité de maintenance à proximité pour le porte-avions lui ôte une grande partie de son autonomie opérationnelle en Méditerranée. Par ailleurs, la modestie des installations sur place ne permet pas d’y installer un centre de commandement et de contrôle, empêchant la marine russe de diriger ses opérations directement depuis le port [13]. Une autre faiblesse qui aurait été montrée par l’aviation russe se trouve être le manque de nacelle de désignation [14] à bord des avions de combat russes, à l’exception du Mi-29. Employé depuis des années par les forces armées occidentales, cet outil ne semble pas encore maîtrisé ni même appréhendé correctement par les forces armées russes. En février, le ministre de la Défense russe Sergueï Choïgou a admis qu’une dizaine d’armes employées n’avait pas rencontré les attentes du commandement militaire, incluant des missiles de croisière comme les missiles air-sol Kh-555 et Kh-101, ainsi que des systèmes de communication, amenant la fin de leur production industrielle [15]. L’implication russe en Syrie n’est donc pas une réussite totale sur le plan militaire, et est révélatrice d’un certain nombre de limites à l’efficacité opérationnelle de la Russie, principalement du fait d’infrastructures locales peu adaptées. Toutefois, elle est globalement un succès pour les armes russes qui bénéficient là du fameux diadème commercial combat-proven qui va largement bénéficier au complexe militaro-industriel russe.

 

Une intervention qui a permis la stabilisation et le renforcement de la présence russe au Proche-Orient et en Méditerranée orientale

L’objectif politique que s’est fixé le gouvernement russe en intervenant en Syrie est aujourd’hui atteint : la survie du régime de Bachar el-Assad est assurée, et de manière plus importante, les installations russes sur le territoire syrien s’en sont retrouvées sanctuarisées par cette intervention.  Le 14 mars 2016, après seulement six mois d’intervention, Vladimir Poutine annonce sa volonté de réduire la taille du dispositif militaire russe présent en Syrie. Ce retrait, partiel mais rapide, avalise pourtant la progressive transformation de la Syrie côtière en protectorat militaire de la Russie. Grâce à l’aide des forces armées russes, les troupes syriennes ont ainsi pu libérer 10,000 kilomètres carrés de territoire syrien et 400 villages, permettant à Damas de conjurer la menace de l’effondrement total du régime [16]. Alep, deuxième ville du pays et cœur économique de la Syrie, a par la suite été reconquise en décembre 2016 par les troupes du régime appuyées par le soutien aérien russe [17]. Par la suite, les avions russes ont épaulé les campagnes de reconquête menées par l’armée syrienne au nord de la Syrie face aux rebelles ainsi qu’à l’est syrien alors largement sous contrôle de l’Etat islamique. En octobre 2017, l’aviation russe procède à des frappes à Idlib, proche de la frontière turque, mais également à Deir ez-Zor située sur l’Euphrate vers l’Irak [18]. Sous contrôle gouvernemental mais assiégée par l’EI depuis 3 ans, sa reprise en novembre 2017 par les forces gouvernementales, assistées en cela par les Forces démocratiques syriennes (FDS), est un symbole puisque cela signifie la perte pour l’EI de son dernier grand bastion dans la région, intervenant peu de temps après la chute de sa capitale Rakka [19]. Avec cette opération, le régime reprend une grande ville et peut se targuer d’avoir pratiquement mis fin à la territorialité de l’Etat islamique qui faisait alors sa principale force. En décembre 2017, le régime a repris sous son contrôle la plupart des villes les plus importantes du pays, à l’exception de Rakka sous contrôle kurde et d’Idlib principalement sous contrôle des rebelles d’Hayat Tahrir al-Sham. Le gouvernement syrien fait désormais face à des rebelles kurdes puissamment armés sur la rive orientale de l’Euphrate. La reprise des petites villes de l’Euphrate (à l’instar de la petite ville d’Abou Kamal, reprise le 19 novembre 2017) à la frontière irakienne est symbolique puisqu’elle permet une jonction terrestre avec l’Irak et l’Iran, permettant de ressusciter l’expression de « croissant chiite » censée refléter les proximités géopolitiques de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran et du Hezbollah libanais. Damas remet d’ailleurs la main sur la plupart de ses infrastructures pétrolières perdues auparavant au profit de l’Etat islamique [20].

Le régime syrien s’est ainsi considérablement renforcé, devant son salut en grande partie au soutien actif de l’aviation russe. A ce titre, la Russie a pu largement bénéficier de ce gain d’influence pour demander à Damas des concessions visant à garantir et développer la présence militaire de la Russie en Syrie.  Afin de soutenir ses frappes aériennes, la Russie a obtenu de la Syrie la création en 2015 d’une base aérienne pour les avions russes à Hmeimim, située près de Lattaquié, afin de garantir le potentiel opérationnel des avions russes pour des missions sur le territoire syrien [21]. La Russie a également obtenu la possibilité d’utiliser l’aéroport d’al-Chayrat, situé dans le centre de la Syrie, comme base d’opérations avancée pour appuyer les missions russes dans l’est syrien [22]. On est en droit de se demander si les concessions accordées à la Russie sur ces bases sont temporaires et donc appelées à prendre fin une fois la guerre civile terminée. Les évènements récents semblent indiquer que c’est l’inverse qui est en train de se produire. Par un accord conclu à la mi-janvier 2017 entre des représentants russes et syriens, la Syrie a renouvelé le bail russe sur Tartous pour une durée de 49 ans, et consacre par ailleurs la base aérienne de Hmeimim comme étant à la disposition permanente des forces aériennes russes. La taille du point d’implantation de Tartous allouée à la Russie est doublée, permettant à celle-ci d’accueillir simultanément 11 navires de guerre russes et ainsi de la transformer en véritable base navale. La Russie construit par ailleurs une deuxième piste pour ses avions à la base de Hmeimim [23].

La base navale russe de Tartous était le fruit d’un accord entre le gouvernement soviétique et le gouvernement syrien d’Hafez el-Assad en 1971. Parler de base navale à proprement parler est cependant impropre, en raison de la modestie des installations présentes sur place. Pour désigner Tartous, on emploie davantage le terme de point d’appui naval logistique. En 2011, la base était en tout et pour tout composée de 2 quais flottants et d’un atelier flottant, ainsi que de plusieurs dépôts et casernes, pour un personnel total de 300 personnes. Située à distance approximativement égale du canal de Suez et des Détroits turcs, elle est située sur un emplacement stratégique mais manque de pertinence militaire en raison de sa faible taille, amenant le pouvoir russe à envisager dès 2008 des travaux visant à moderniser le point d’appui, actuellement incapable d’accueillir en son sein des sous-marins ou des porte-avions, de même que de réaliser des opérations avancées de maintenance [24]. Encore récemment, les députés russes de la Douma ont ratifié le 21 décembre l’accord russo-syrien,  prévoyant l’agrandissement à 24 hectares de la base de Tartous ainsi que la modernisation des infrastructures existant sur place [25]. Les travaux devraient ainsi permettre à la base d’accueillir un porte-avions si cela est nécessaire, mais également des sous-marins classiques d’attaque (SSKs). L’efficacité de ces derniers durant l’intervention russe était grandement limitée par l’impossibilité pour eux de se ravitailler en Méditerranée, les forçant ainsi à se ravitailler en mer Noire à la base de Sébastopol. Or, la traversée des Détroits par tout vaisseau de guerre est strictement encadrée par la convention de Montreux de 1936, obligeant par ailleurs les sous-marins à les traverser hors plongée, ce qui anéantit le principal avantage que représente leur furtivité. La possibilité pour les sous-marins russes de se ravitailler désormais directement en Méditerranée permet de rectifier à l’avenir l’efficacité toute relative des tirs de missiles Kalibr réalisés durant l’intervention [26]. L’installation de systèmes de défense antiaérienne S-300 et S-400, déjà évoquée plus haut, permet d’établir des zones d’exclusion aérienne sur l’ensemble du territoire syrien ainsi que sur une bonne partie du Proche-Orient et de l’Anatolie. La possibilité de recevoir un porte-avions permettra également à la Russie de s’affranchir de longues traversées peu discrètes et sujettes à de multiples incidents. Elle garde encore un souvenir particulièrement honteux et traumatisant de la traversée de la flotte de la mer Baltique vers le Pacifique en 1904, durant le conflit russo-japonais, comme l’a montré l’incident de Hull du 22 octobre 1904 qui a failli avoir des conséquences diplomatiques dramatiques pour l’Empire russe [27] [28]. L’action russe en Syrie lui a donc permis de considérablement renforcer sa présence en Méditerranée orientale, ainsi que de se créer en Syrie un protectorat militaire de facto, en particulier dans le gouvernement de Lattaquié où sa présence devrait bientôt avoir un potentiel militaire autrement plus important qu’actuellement, en raison des améliorations que vient apporter l’accord russo-syrien de janvier 2017 aux implantations déjà existantes. L’influence sur le gouvernement syrien doit toutefois être partagée avec l’Iran chiite, tandis qu’une portion conséquente du territoire échappe encore totalement au contrôle de Bachar el-Assad.

 

Une intervention riche en conséquences pour le statut diplomatique de la Russie au Moyen-Orient et dans le monde

Lorsque la Russie intervient aux côtés de la Syrie en octobre  2015, elle est dans une situation diplomatique particulièrement défavorable. La crise ukrainienne qui a éclaté à partir de 2014 est une plaie ouverte qui empêche une véritable normalisation des relations entre la Russie et les puissances occidentales. La Russie est régulièrement accusée de fournir un soutien militaire aux séparatistes pro-russes tenant la région du Donbass. Le rattachement de la Crimée à la Russie en avril 2014 est également un épisode majeur de la crise diplomatique entre Moscou, l’Union européenne et les Etats-Unis. La signature en septembre 2014 d’accords de cessez-le-feu pour une désescalade du conflit à Minsk, devait permettre le désarmement des groupes rebelles contre l’assurance d’une autonomie pour les régions russophones de l’est de l’Ukraine [29]. Mais l’application des clauses de l’accord est toujours au point mort. Dès lors, l’Union européenne et les Etats-Unis ont mis en place une série de sanctions économiques contre la Russie, incluant notamment un embargo à la vente et à l’achat sur les armes. Elles incluent également l’interdiction pour un certain nombre d’entreprises et de banques russes d’opérer sur les marchés européens. Ces sanctions ont depuis été reconduites systématiquement [30].

La nécessité pour la Russie de redorer son blason est alors réelle. On pourrait penser que l’intervention militaire en Syrie pourrait être un désastre diplomatique, même si elle n’a pas été un échec militaire. En vérité, le contexte international, marqué par la montée du terrorisme islamiste de l’Etat islamique, disposant d’un large territoire entre la Syrie et l’Irak, s’est révélé beaucoup moins défavorable que prévu à une intervention russe aux côtés du gouvernement syrien. En effet, l’année 2015 révèle aux opinions publiques occidentales le danger que représente l’EI, comme l’ont montré les attentats de janvier et de novembre 2015 en France [31]. Elle amène notamment le président français François Hollande à se rendre fin novembre à Moscou pour obtenir de Vladimir Poutine une coordination des missions aériennes de la Russie avec celles de la coalition internationale menée depuis août 2014 par les Etats-Unis en Irak et en Syrie. Si cette rencontre n’a pas débouché sur  de grandes avancées, notamment en raison du refus russe d’opérer une distinction entre l’Etat islamique et les autres opposants au gouvernement syrien, elle est démonstratrice d’un changement d’attitude des pays occidentaux vis-à-vis de la Russie, qui trouvent ici un terrain sur lequel des coopérations peuvent être créées [32].

La Russie profite de la lutte contre l’Etat islamique qu’elle met régulièrement en valeur dans sa communication de guerre pour se rapprocher d’autres Etats soucieux de combattre les groupes terroristes radicaux. C’est par exemple le cas de la Chine qui est préoccupée par la montée de l’islamisme dans la province lointaine du Xinjiang, région musulmane turcophone proche du Kazakhstan. A ce titre, l’EI dispose d’un pouvoir d’influence dans la région qui n’est pas encore avéré mais considéré avec sérieux par le pouvoir chinois, qui fait face à une montée des incidents mortels avec les minorités ouïghoures dans la région [33]. A ce titre, la Chine a régulièrement suivi la Russie en utilisant son veto contre 5 résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU visant à condamner le gouvernement syrien [34], de concert avec la Fédération de Russie. Un exemple moins connu est le rapprochement des Philippines, en guerre contre l’Etat islamique dans le sud de l’archipel, du fait de l’initiative du nouveau président Rodrigo Duterte. Après s’être rendu à Moscou, il a conclu avec Vladimir Poutine un contrat pour l’achat d’armes destinées à combattre le groupe djihadiste [35]. C’est un revirement majeur pour un Etat traditionnellement proche des Etats-Unis, et qui désire aujourd’hui réaliser des manœuvres militaires conjointes avec la Russie [36].

Au Moyen-Orient, l’intervention russe donne lieu à des évolutions diplomatiques importantes avec les puissances régionales impliquées dans le conflit. Dans le conflit syrien, l’Iran est un partenaire non seulement diplomatique mais également militaire, les avions de combat russes ayant même pu effectuer certaines missions depuis des bases iraniennes [37]. Fort de cette coopération, les dirigeants russes et iraniens ont effectué plusieurs rencontres bilatérales pour montrer le renforcement de leur entente et leurs nombreuses convergences quant au futur de la Syrie, notamment en ce qui concerne le soutien à une solution politique incluant Bachar el-Assad, mais aussi de poursuivre une coopération économique visant à réduire les effets des sanctions européennes et américaines dont les deux pays sont encore victimes [38]. Avec la Turquie, les relations vont être très instables avant de s’améliorer de manière très significative. Soutenant officiellement depuis 2011 l’opposition syrienne, elle voit d’abord d’un très mauvais œil l’intervention russe. La destruction par la Turquie d’un avion de combat russe crée une crise diplomatique sans précédent entre les deux pays. Après la mise en place de sanctions économiques du côté russe, la Turquie décide officiellement de s’excuser en juin 2016 pour l’incident qu’elle a causé, permettant ainsi la fin des sanctions et la normalisation des relations [39]. A partir de cette date, Russes et Turcs, sans jamais être en véritable convergence sur le futur de la Syrie, font preuve d’une volonté réciproque de négociations communes.

 La collaboration entre Turcs, Russes et Iraniens permet ainsi à ces derniers de créer et patronner un cycle de négociations parallèle à Genève, se situant lui à Astana au Kazakhstan. C’est la première fois dans l’histoire récente qu’une grande crise internationale est débattue dans un sommet patronné par des puissances non-occidentales [40]. Bien que souvent infructueuses, ces discussions ont permis d’aboutir, le 10 mai 2017, à un accord entre la Russie, la Turquie et l’Iran sur la création de zones de « désescalade » en Syrie. Cette phase parallèle du processus de paix syrien est à l’avantage de la Russie qui parvient ainsi à se rapprocher sur une question majeure de deux grands Etats régionaux sans lesquels le règlement de la crise syrienne est impossible [41]. L’implication diplomatique de la Russie en Syrie est ainsi un exemple de stratégie visant à briser l’isolement diplomatique dont elle fait l’objet par un esprit d’initiative visant à trouver des accords à la fois avec les pays occidentaux dans leur ensemble mais aussi avec des acteurs régionaux comme la Turquie et l’Iran afin d’accroître son influence diplomatique mondial. Un exemple récent est la tenue d’une autre conférence de paix à Sotchi au mois de novembre 2017, sous le même format qu’à Astana. Ces rencontre permettent à la Russie de se construire en médiateur du conflit, et donc en acteur incontournable dans la résolution du conflit syrien [42].  Cela offre un contraste saisissant avec le rôle provocateur et déstabilisateur qui lui est attribué dans le cas du conflit ukrainien. En prenant à bras le corps la lutte contre le terrorisme islamique, le pouvoir russe peut ainsi détourner les regards de l’opinion internationale de l’Europe orientale vers le Moyen-Orient, où la Russie peut dissimuler la défense de ses intérêts étatiques derrière la lutte contre l’Etat islamique.

Même avec l’Arabie saoudite, les relations se sont profondément améliorées. En l’occurrence, la Russie a obtenu de Riyad qu’elle fasse pression sur l’opposition syrienne pour s’unifier en un comité intégrant toutes les plateformes de discussion avec le régime syrien, y compris celles de Moscou et du Caire pourtant plus complaisantes à l’égard de Damas. Convoqués dans la capitale saoudienne, les opposants au régime n’ont eu d’autre choix que d’accéder à ces demandes. La visite d’Etat du roi Salmane à Moscou est à ce titre une première dans l’histoire diplomatique des relations saoudo-russes [43]. Cette diplomatie parallèle fait de plus en plus échec aux négociations de Genève, qui disposent d’un format plus traditionnel impliquant les grandes puissances du Conseil de sécurité et négligeant certains acteurs régionaux de premier plan comme l’Iran. Suffisamment renforcé, le régime syrien menace actuellement de quitter complètement les négociations de Genève, certain que le processus parallèle de négociations organisé par la Russie lui est nettement plus favorable [44]. Le piétinement des négociations en Suisse fait dire au géopolitologue Frédéric Pichon, spécialiste du Moyen-Orient :

«   Les négociations de Genève sont une comédie et pas seulement depuis cette session. D’un côté, les émissaires de Damas font du «tourisme politique» car ils savent que l’opposition est fragmentée, impuissante et n’a pas d’articulation militaire décisive sur le terrain. D’autre part, l’opposition continue de réclamer comme préalable le départ d’Assad. En 2012, on pouvait à la rigueur le comprendre. Mais en 2017, c’est un manque de réalisme confondant. Comment voulez-vous que cela aboutisse à quelque chose? En réalité, tout cela s’est déjà joué en partie à Astana en décembre 2016 et à Sotchi en novembre 2017. » [45]

On est ainsi tentés d’en conclure que la diplomatie russe, en contournant les formats traditionnels de résolution des conflits en allant sonder les acteurs régionaux les plus impliqués, aurait donc brillé là où les chancelleries occidentales ont pâli. Cela est vrai dans une certaine mesure mais mérite d’être nuancé à l’aune de la persistance de désaccords de fond avec la Turquie sur le futur institutionnel de la Syrie (cette dernière refusant catégoriquement le maintien d’Assad au pouvoir), d’une compétition avec l’Iran dans le partage de zones d’influence en Syrie, mais également du renforcement des Forces démocratiques syriennes soutenues et armées par les Etats-Unis. La Russie est encore loin d’avoir décisivement mis fin au conflit civil. Elle a cependant marqué des points là où beaucoup d’autres ont peu avancé. L’attitude américaine en Syrie s’est révélée incohérente : en moins d’une semaine, l’administration Trump, après avoir déclaré que le départ de Bachar el-Assad n’était plus une priorité [46], a par la suite procédé au bombardement de la base d’al-Shayrat le 7 avril 2017, tout en prenant soin de prévenir la Russie à l’avance [47]. Le soutien américain aux Kurdes est rendu plus difficile par la nécessité de maintenir de bonnes relations avec la Turquie, membre stratégique de l’OTAN. Cela a ainsi poussé Donald Trump à promettre au président turc de cesser d’approvisionner les YPG [48], considérés par la Turquie comme une organisation terroriste. Les soldats américains présents auprès des Kurdes devraient encore le rester afin de pouvoir continuer à faire pression sur le processus de négociations [49]. Les Kurdes représentent actuellement la seule force capable de s’opposer militairement au gouvernement syrien, mais un soutien trop fort à leur égard favorise un rapprochement de la Turquie avec l’Iran, la Russie et la Syrie. Les Etats-Unis sont donc dans une situation inconfortable. La diplomatie européenne manque d’énergie dans ses initiatives diplomatiques, et doit tenir compte de l’évolution de la situation militaire. L’évolution de la position française est caractéristique : Emmanuel Macron n’exige pas, contrairement à son prédécesseur, le départ d’Assad comme préalable à des négociations, arguant de l’inefficacité de cette condition, demandée par la France depuis le début du conflit [50]. Cette relative inaction diplomatique du monde occidental fait ressortir d’autant plus l’activisme de la Russie dans la région.

 

Pour le moment, on peut conclure de ces deux premières années d’intervention militaire en Syrie que la Russie a apprise des erreurs de l’intervention en Afghanistan. Le choix d’un corps expéditionnaire de taille limité, se concentrant sur un soutien aérien, s’est révélé payant. Loin de s’enliser dans le conflit, les forces armées russes ont efficacement épaulé l’armée syrienne dans ses différentes campagnes de reconquête du territoire au cours des deux dernières années. Elles ont ainsi pu tester leur matériel militaire et construire une base de données, qui sera très utile pour l’armée russe à l’avenir. Elles ont également pu constater leurs limites technologiques et opérationnelles afin de mieux apprendre de celles-ci. La Russie a ainsi réalisé son principal objectif qui était de sauver le régime syrien de l’effondrement, puis ensuite de l’aider à progresser dans les terres tenues par l’Etat islamique. Les gains directs de l’intervention sont là : la base navale de Tartous va être agrandie, permettant à la Russie de réévaluer sa politique de présence navale en Méditerranée de façon plus ambitieuse, et de corriger une partie non négligeable des failles opérationnelles constatées durant les opérations navales. La base aérienne de Hmeimim permet également à la Russie d’accroître son influence au Proche-Orient. Le régime syrien doit plus que jamais son salut au bon vouloir de la Russie, qui peut l’utiliser comme vecteur pour sa propre politique moyen-orientale, bien que devant partager cette influence avec le régime iranien. Enfin, la Russie parvient à sortir de son état d’isolement sur la scène internationale en prenant le leadership diplomatique dans la résolution politique du conflit syrien, comme le montrent les discussions d’Astana et de Sotchi, bien que leurs résultats concrets soient encore loin de favoriser la fin réelle de la guerre civile. Pour la première fois depuis 1990, la Russie sort de son statut de puissance régionale en acquérant un rôle de premier plan dans un conflit ne relevant pas de son « étranger proche ». Il semble aujourd’hui inconcevable, y compris dans les chancelleries occidentales, d’envisager une solution de sortie du conflit syrien excluant la Russie des discussions sur le futur de l’Etat syrien. Grâce à son intervention, la Russie continue sa stratégie de pénétration du Moyen-Orient et devient un acteur incontournable dans la région, y compris sur le plan diplomatique où elle est pour la première fois plus audacieuse que les chancelleries occidentales. L’intervention militaire de la Russie s’inscrit donc globalement comme un succès dans la volonté politique de l’Etat russe de redevenir un pays incontournable au sein de la communauté internationale.

                                                 Vincent Berger, étudiant du Master II en 2017-2018

 

Sources

[1] Isabelle Mandraud, « Syrie : Poutine s’arroge la « victoire » sur l’EI et amorce un retrait des troupes russes », Le Monde,  11 décembre 2017

[2] Hasan Selim Özertem, “Russia’s Shifting Strategy in Syria : Implications for Turkish Foreign Policy”, Arab center for Research and Policy studies, décembre 2015, p 3-4.

[3] « Военно-Морской Флот », dont la translitération est usuellement  « Voïenno-Morskoï Flot » en russe, signifiant « Flotte maritime militaire de Russie »

[4] Cyrille Bret« Un mois d’intervention russe en Syrie : premier  bilan au 30 octobre 2015 », Diploweb, 4 novembre 2015

[5] « La Russie annonce la reprise de Palmyre par l’armée syrienne », Europe 1, 2 mars 2017

[6]Michel Goya, Tempête rouge-Enseignements opérationnels de deux ans d’engagement russe en Syrie, https ://lavoiedelepee.blogspot.fr/2017/09/tempete-rouge-enseignements.html , 12 septembre 2017

[7] « Syrie : la Russie éprouve son groupe aéronaval », Mer et Marine, 30 novembre 2016

[8] Missiles Kalibr : qui a tiré quoi et quand ? , http://www.rusnavyintelligence.com/2017/12/kalibr-qui-a-tire-quoi-et-quand.html, 22 décembre 2017

[9] Alexandre Natruskin, « La Russie a déployé son système de défense antiaérienne S-300 en Syrie », RTS Info, 4 octobre 2015

[10] Michel Goya, Tempête rouge-Enseignements opérationnels de deux ans d’engagement russe en Syrie, https://lavoiedelepee.blogspot.fr/2017/09/tempete-rouge-enseignements.html , 12 septembre 2017

[11] In Syria, the Russian Military Found the Ultimate Testing Ground, Stratfor Worldview, 23 octobre 2017

[12] Ben Ho Wan Beng, “Assessing the Admiral Kuznetsov Deployment in the Syrian Conflict”, Real Clear Defense, 21 novembre 2016

[13] Thomas Andrieux, La base navale de Tartous : un maillon indispensable en Méditerranée ?, Conseil québécois d’études géopolitiques, https ://cqegheiulaval.com/la-base-navale-de-tartous-un-maillon-indispensable-en-mediterranee/, consulté le 28 décembre 2017

[14] Equipement aéroporté capable de désigner une cible, par exemple avec un rayon laser.

[15] Gary Wetzel, Russia’s Involvement In Syria Proves That It’s Far Behind The Western World,https ://foxtrotalpha.jalopnik.com/russia-s-involvement-in-syria-proves-that-its-far-behin-1794966734, 5 mai 2017

[16] Anna Maria Dyner, Russia’s Military Operation in Syria : A New Stage, Polish Institute of Foreign Affairs, 18 mars 2016

[17] « L’armée syrienne annonce la prise de contrôle de la vieille ville d’Alep, les rebelles demandent une trêve », Le Monde, 7 décembre 2016

[18] « Syrie: l’aviation russe intensifie ses frappes sur Idleb et Deir Ezzor », RFI, 5 octobre 2017

[19] Laure Stephan, Hélène Sallon, « La reconquête de Deir ez-Zor, une victoire stratégique pour Damas », Le Monde, 4 novembre 2017

[20]Alexis Feertchak, « Depuis Alep, comment Bachar el-Assad a reconquis une grande partie de la Syrie », Le Figaro,  22 décembre 2017

[21] Cyrille Bret, op cit. , Diploweb, 4 novembre 2015

[22] Benjamin Barthe, Isabelle Mandraud, « La Russie a installé une deuxième base militaire en Syrie », Le Monde, 4 décembre 2015

[23] Rod Nordland, “Russia signs deal for Syrian bases ; Turkey appears to accept Assad”, New York Times, 20 janvier 2017

[24] La présence navale russe en Syrie, http://www.rusnavyintelligence.com/article-point-sur-la-base-navale-russe-en-syrie-71288056.html, 8 avril 2011

[25] Laurent Lagneau, Les députés russes approuvent l’accord sur la base navale de Tartous, en Syrie, http://www.opex360.com/2017/12/21/deputes-russes-approuvent-laccord-base-navale-de-tartous-syrie/, 21 décembre 2017

[26] Missiles Kalibr : qui a tiré quoi et quand ? , http://www.rusnavyintelligence.com/2017/12/kalibr-qui-a-tire-quoi-et-quand.html, 22 décembre 2017

[27] Durant la nuit du 21 au 22 octobre 1904, au large de Hull en Angleterre, la flotte baltique russe bombarde des chalutiers britanniques, faisant trois morts parmi eux, car elle les avait confondus avec des navires de guerre japonais. En plus de provoquer une grave crise diplomatique avec la Grande-Bretagne, alors alliée avec l’Empire du Japon, cet incident ridiculise profondément la marine russe et aura une influence sur le moral des soldats engagés face au Japon.

[28] Dogger Bank 1904 – The Russian fleet attacks Hull trawlers, Scarborough Maritime Heritage Centre, http://www.scarboroughsmaritimeheritage.org.uk/article.php?article=79, consulté le 28 décembre 2017

[29] Frédéric Koller, « Ce que disent les accords de Minsk », Le Temps, 6 octobre 2015

[30] « Les sanctions économiques de l’UE contre la Russie prolongées de six mois », Le Monde, 19 décembre 2016

[31] Eugénie Bastié, « Attentats terroristes en France: 2015, annus horribilis», Le Figaro, 16 novembre 2015

[32] Emmanuel Grynszpan, « La grande coalition de François Hollande cale à Moscou », Le Temps, 26 novembre 2015

[33] Dario Berrebi, « La Chine dans le combat contre l’État islamique », Outre-Terre, volume 44, numéro 3, 2015, pp. 95-99

[34] Euan McKirdy, « 8 times Russia blocked a UN Security Council resolution on Syria », CNN, 13 avril 2017

[35] « Philippines: Duterte remercie Poutine pour la livraison d’armes russes », La Dépêche, 10 novembre 2017

[36]Laurent Lagneau, La Russie veut organiser des manoeuvres navales avec les Philippines, http://www.opex360.com/2017/01/03/la-russie-veut-organiser-des-manoeuvres-navales-avec-les-philippines/, 3 janvier 2017

[37] Isabelle Mandraud, « Moscou et Téhéran resserrent leur coopération militaire en Syrie », Le Monde, 17 août 2016

[38] Siavosh Ghazi, « Poutine à Téhéran : convergence russo-iranienne sur la Syrie », La Voix du Nord, 1er novembre 2017

[39] Olivier Tallès, « Entre la Turquie et la Russie, un rapprochement difficile », La Croix, 28 juin 2016

[40] Dominique Moïsi, « Russie, Turquie, Iran : le triangle de la revanche », Les Echos, 9 janvier 2017

[41] « Après Astana, reprise des discussions à Genève », Tribune de Genève, 12 mai 2017

[42] Hala Kodmani, « L’avenir de la Syrie se dessine à Sotchi », Libération, 21 novembre 2017

[43] Jean-Sylvestre Mongrenier, « Ce que cache l’intrigant rapprochement entre l’Arabie saoudite et la Russie », Challenges, 27 novembre 2017

[44] « Damas menace de se retirer des négociations », Tribune de Genève, 1er décembre 2017

[45] Eugénie Bastié, « Syrie : Les négociations de Genève sont une comédie», Le Figaro, 6 décembre 2017

[46] « Syrie : pour les Etats-Unis, le départ de Bachar Al-Assad n’est « plus une priorité », Le Monde, 30 mars 2017

[47] Catherine Guichard, « Les États-Unis attaquent le régime de Bachar El-Assad », Courrier international, 7 avril 2017

[48] « Unités de protection du peuple » en kurde, branche armée du PYD (Parti de l’union démocratique), force principale dirigeant les Forces démocratiques syriennes

[49] Carol Morello, Eric Cunningham, “Trump tells Turkish president U.S. will stop arming Kurds in Syria”, The Washington Post, November 2017

[50] « Pour Emmanuel Macron, la destitution de Bachar al-Assad n’est pas une « condition préalable » à des discussions avec la Syrie », Huffington Post, 13 juin 2017

DES PRÉMICES DE L’USAGE MILITAIRE DE L’ESPACE AUX SEVICES DE LA SPATIODEPENDANCE

22 Déc

« L’ exploration de l’Espace va aller de l’avant , que nous nous y associons ou non, et elle est l’une des plus grandes aventures de tous les temps , et aucune nation qui a pour ambition de devenir le leader des autres nations ne peut envisager de rester à la traine dans la conquête spatiale. »[1] telles furent les paroles du 35ème Président des États-Unis d’Amérique John Fitzgerald KENNEDY au début des années 1960. Agissant comme un appel à la conquête de cette zone de confins, les ambitions américaines, amplifiées par le sentiment de menace croissant après le lancement du satellite soviétique Sputnik le 4 octobre 1957, furent ainsi à l’origine du passage de la fiction à la réalité de la militarisation de l’Espace.

Vide sidéral constellé d’une myriade d’étoiles et de planètes enchevêtrées en galaxies infinies, futur théâtre d’opérations aux limites insoupçonnées suscitant tant de rêves et de fantasmes, l’Espace disposait dès lors de l’ensemble des atouts pour répondre aux besoins de conquête de l’Homme, à cette « pulsion atavique »[2] héritée de ses prédécesseurs qui avaient tous cédé au fil des siècles à l’appel de la zone de combat. En passant du champ de bataille terrestre de l’Antiquité au théâtre d’opérations aériennes au XXème siècle avec l’usage des premiers Vickers F.B.5[3] et R.E.7[4] britanniques de la Première Guerre Mondiale (1914 – 1918) puis des F-86[5] américains et MIG-15[6] soviétiques pendant la Guerre de Corée (1950 – 1953), le stratège militaire a donc progressivement intégré les cieux puis les astres à sa doctrine en adoptant la conception du pionnier de l’aviation Clément ADER : « qui sera le maître du ciel sera le maître du monde ».

Décidées à porter leur logique guerrière au-delà des trois éléments initiaux du combat, Terre, Mer, Air, les puissances étatiques initièrent alors cette nouvelle « dynamique expansive »[7] qui allait les propulser hors de cette « Terre-prison », au-delà de ce cocon aux frontières délimitées pour porter la stratégie militaire vers de nouveaux horizons après la Seconde Guerre Mondiale. En tissant progressivement « des réseaux planétaires de gestion et contrôle de l’Espace »[8], les puissances militaires ont ainsi généré des transformations majeures dans les logiques d’évolutions  des forces et des combats sur les théâtres d’opérations. Portée par le rêve puis par l’avancée technologique, pour imiter les Grands explorateurs du XVème siècle que furent MAGELLAN ou Christophe COLOMB, la militarisation de l’Espace s’est ainsi opérée sur fond d’émergence d’une véritable « ère de l’information »[9] devenue indispensable pour la préparation et la conduite de toute opération militaire.

Par conséquent, en un demi-siècle, la conquête spatiale s’est progressivement opérée par la colonisation de cet « univers physique [qui se situe] au-delà de l’atmosphère terrestre »[10] et se distingue de l’élément aérien dont la composition et les éléments sont différents. Faisant l’objet de définitions différentes selon la discipline qui l’envisage (droit, géographie, philosophie), l’Espace extra-atmosphérique considéré dans le cadre de cette conquête pourrait être défini selon l’expression choisie par les membres de l’A.R.19 de l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN) dans le rapport d’études de l’année 2007 – 2008 sur le sujet L’espace extra-atmosphérique au XXIème siècle : « L’espace extra-atmosphérique désigne, par convention, la région de l’Univers située au-delà de la partie de l’atmosphère terrestre où la densité de l’air permet la sustentation des aéronefs. La limite inférieure de l’espace extra-atmosphérique ne peut être associée à une altitude précise ; on admet généralement qu’elle se situe aux environs de 50 km. »

Or, conformément à la nature belligérante de l’Homme, cette conquête de l’élément spatial ne pouvait s’opérer que par l’appropriation puis l’usage à finalité militaire de cette zone. Ainsi la militarisation de l’Espace, autrement dit « l’utilisation non-agressive ou passive de moyens militaires dans l’espace extra-atmosphérique où aucun dispositif de destruction n’est déployé »[11] s’est institutionnalisée pour faire de cette région élevée un atout stratégique utilisé « des fins de reconnaissance, de surveillance ou encore de navigation. »[12] Non impliqués directement au combat sur le théâtre du conflit, de l’affrontement terrestre, maritime ou aérien entre deux forces armées et donc non soumis aux risques du feu que connait le fantassin, les satellites et autres technologies spatiales ont néanmoins su s’insérer dans la stratégie militaire pour devenir des acteurs incontournables dans le processus d’organisation et la doctrine d’emploi des forces militaires sur les théâtres.

 

De l’émergence de l’espionnage spatial à la sanctuarisation

de cette nouvelle zone militarisée.

            Le tournant des années 1960 a marqué le début de l’essor de cette dynamique de la militarisation de l’Espace orchestrée par les deux puissances pour des « besoins très variés »[13] mais tous liés à la préservation de la sécurité nationale et du territoire face à l’ennemi idéologique. « Satellites d’observation, écoutes électroniques, tout le monde écoute et espionne tout le monde » tels étaient les propos introductifs de la journaliste et chroniqueuse Christine OCKRENT lors de l’enregistrement de son émission La militarisation de l’Espace diffusée sur France Culture le 3 janvier 2015[14]. Outils hautement sophistiqués, les satellites espions qui jalonnent aujourd’hui le ciel spatial ont ainsi permis à l’Homme d’acquérir progressivement des capacités extra-sensorielles pour observer et écouter ses ennemis.

            Or, de l’analyse préventive en temps de paix à la collecte d’informations stratégiques, vouées à être converties en renseignement, en temps de guerre, l’utilisation militaire de l’élément extra-atmosphérique a permis aux services secrets et aux états-majors des membres du très restreint « club spatial »[15] de s’élever au rang suprême de la connaissance de l’ennemi. Voir, Écouter, Communiquer[16], ce triptyque de capacités semble constituer, depuis les débuts de la mise en œuvre de l’art de la guerre, les conditions d’acquisition de la supériorité stratégique sur son adversaire et de définition optimale de la ruse pour son propre camp. En effet, « être présent partout, au moins aux principaux nœuds du « filet » mondial devient une aspiration »[17] de toute puissance militaire qui a pour ambition de contrôler ce que John J. KLEIN nomme dans son ouvrage Space Warfare, strategy principles and policy[18] les lignes de communications immatérielles.[19]

                Grâce aux outils satellitaires utilisés dans le cadre de la militarisation de l’Espace, les forces armées étatiques se sont progressivement dotées d’instruments capables d’assurer une transmission viable et continue de l’information d’un point à un autre de la chaîne de commandement dans le cadre des actions stratégiques qu’ils seraient amenés à entreprendre. Ainsi, au lendemain de leurs premières victoires dans la course à la satellisation, États-Unis et U.R.S.S ont concentré leurs premiers efforts pour « voir sans être vu » suite à la privation de leur accès à l’espace aérien adverse comme l’a prouvé la destruction de l’avion espion américain U-2 abattu par les Soviétiques alors qu’il survolait l’Oural le 1er mai 1960.[20] De la revue Space Satellite au roman Demain l’Espace[21], les années 1960 ont donc marqué le passage du rêve à la réalité dans l’ascension du Big Brother spatial au service des besoins des armées des rivaux idéologiques. Soucieux de ne pas être atteints de cécité dans le cadre de leur stratégie militaire, les Américains ouvrirent le bal en matière de reconnaissance photographique en menant 145 missions Corona[22] entre 1960 et 1972 qui leur ramenèrent quelque « 640 000 mètres de films totalisant 866 000 photographies »[23]. Dans un contexte de crainte permanente du missile gap avec l’adversaire communiste, la constellation de satellites Corona a permis aux États-Unis de localiser et surveiller « les bases navales et sous marines ainsi que bon nombre de sites militaires et industriels inconnus »[24] en U.R.S.S.

            Confortés dans le sentiment d’avance procuré grâce aux lancements de Spoutnik I et II, les Soviétiques seront toutefois rapidement confrontés à la nécessité de contre-attaquer et d’opérer une véritable « riposte »[25] face aux ambitions de l’espionnage américain dissimulé sous le voile de l’observation scientifique du programme Discover[26] composé d’une constellation de « satellites dotés de caméras d’une résolution inférieure à 10 mètres ».[27] Désireux de maintenir à tout prix leur avantage stratégique dans la bataille pour l’occupation orbitale, les Soviétiques firent alors le choix de déployer une cohorte de satellites d’observation lourds de type Zenit[28] ce qui renforça considérablement le poids de l’épée de Damoclès spatiale soviétique maintenue en vol stationnaire au dessus des États-Unis. Ainsi, l’U.R.S.S envoya 712 satellites de reconnaissance photographique sur un total de 1601 satellites militaires lancés entre 1962 et 1987[29] ce qui tend à démontrer la rapide institutionnalisation de ce phénomène avec le passage, en à peine deux décennies, du « retour sur Terre au moyen de capsules larguées depuis les satellites »[30] à « l’observation en temps réel [avec] des caméras optiques [et] infrarouges »

            Ainsi outre la phase de transition de l’administration de Dwight EISENHOWER à celle de John. Fitzgerald KENNEDY, le début des années 1960 se caractérise avant tout comme celle de l’enracinement de « l’espionnage en orbite »[31] et de l’usage militaire du cinquième élément en tant qu’outil d’influence et de pouvoir dans le jeu de la Guerre Froide. En effet, alors que l’administration EISENHOWER avait éloigné les techniciens du balistique de la conception des lanceurs spatiaux en créant la NASA en 1958 et avait considéré que le déploiement d’armes à usage offensif contre les pionniers de la série Spoutnik aurait été « contraire aux intérêts de sécurité des États-Unis »[32], l’Administration KENNEDY lui emboîta le pas sur la voie de l’Espace sanctuaire. Ainsi, si le Président KENNEDY décide dès mars 1962 de renforcer en secret la dynamique de la militarisation de l’Espace en classifiant les programmes spatiaux militaires américains[33], l’arsenalisation du vide sidéral fait l’objet d’une vigilance accrue de la part des deux grandes puissances colonisatrices. Moins de deux décennies après l’une des plus grandes tragédies du XXème siècle, le souvenir des V-2[34] s’écrasant sur Londres demeure suffisamment présent à cette époque pour ne pas basculer dans le syndrome de KESSLER en accomplissant l’Apocalypse de Saint JEAN qui annonçait que « il y eut guerre dans le ciel … ».[35]

            Dans ce contexte, l’Espace en voie de militarisation ne devait en aucun cas suivre la logique qui avait prévalu après l’appropriation puis l’utilisation de chacun des quatre précédents éléments rappelée par les mots du Colonel Jean-Luc LEFEBVRE dans À la recherche du cinquième élément : du feu à l’espace, une brève histoire de conquêtes selon laquelle : « En tout lieu où l’homme s’est rendu il y a apporté la guerre. »[36] Sur fond de lancements des missions de surveillance du bloc adverse Corona américaines et Kosmos[37] soviétiques, la décennie des sixties consacrera la sécurisation de l’espace extra-atmosphérique afin de permettre aux deux puissances d’utiliser cette zone stratégique à des fins militaires sans pour autant y porter le conflit armé. Ainsi à cette époque, si la conception d’outils destinés à détruire les satellites de l’adversaire pour le freiner dans sa course à la militarisation de l’Espace avait été envisagée avec le programme 437[38] américain, la pensée n’avait pas été concrétisée en action pour arsenaliser l’Espace. Les deux colosses idéologiques de l’époque empruntèrent alors la voie de la législation internationale en adhérant aux clauses du Traité de l’Espace de janvier 1967.

 

De la militarisation comme doctrine stratégique à la consolidation de la spatiodépendance

            Fortement imprégnée par l’utilisation de l’environnement spatial, la doctrine militaire a donc pleinement intégrée la composante satellitaire pour définir sa stratégie à compter des années 1980. Au cours de cette période, la militarisation de l’Espace a connu une véritable accélération avec des réseaux de satellites militaires qui deviennent « d’un emploi plus rapide »[39] et capables de remplir un large éventail de missions du triptyque VEC en appui aux opérations au sol. En dépit d’un regain de méfiance, notamment nourri par les discours de l’Administration CARTER (1977 – 1981), favorable à l’essor d’une potentielle déviation d’une militarisation raisonnée à une arsenalisation risquée, Moscou et Washington ont tempéré leur fougue belliqueuse et limité leurs essais pour « garantir la liberté universelle d’opérer dans l’Espace. »[40] En effet, si le 40 ème Président des États-Unis, Ronald REAGAN tentera d’amorcer une dynamique d’arsenalisation de l’Espace par le développement de l’Initiative de Défense Stratégique[41] (IDS) au début des années 1980, celle-ci n’aura jamais vu le jour ce qui témoigne de la sagesse des puissances établies pour concilier usage militaire et pleine intégration du « concept de patrimoine commun de l’Humanité ».[42]

            Dès lors, cette décennie des années 1980 se caractérise avant tout comme la période charnière d’affirmation de la militarisation de l’Espace tant sur les plans quantitatif que qualitatif. En effet, portées par les progrès de la technologie et la considération selon laquelle le contrôle de l’Espace est devenu « crucial pour la sécurité nationale »[43] les deux hyperpuissances spatiales multiplient le nombre de leurs lancements pour accéder aux pleines capacités du VEC. À titre de simple exemple, l’U.R.S.S procédera pour la seule année 1976 au lancement de « 101 satellites militaires [soit] en moyenne un lancement tous les trois ou quatre jours. »[44]. Cet accroissement des effectifs des constellations de satellites massés sur les orbites peut entre autre s’expliquer par le souhait, entre utopie et possibilité, d’avoir une « couverture satellite [quasi] permanente »[45] pour augmenter la revisite[46] et s’approcher de l’observation en temps réel de l’adversaire à la manière des capacités satellitaires instantanées mises en scène dans le film Ennemi d’État.[47] De la fiction à la réalité, cette période permettra un passage de l’un à l’autre comme en témoigne l’usage du satellite d’observation KH-11[48] qui lance le début de l’observation en temps quasi réel grâce à « un capteur à transfert de charge (charge coupled device, CCD) dont les données peuvent être renvoyées par radio sur terre. »[49]

                Marqué par les tensions annonciatrices de l’implosion de l’U.R.S.S et la multiplication de conflits périphériques, le tournant des années 1980 – 1990 initia alors une nouvelle étape pour l’ère du spatial militaire au service des opérations sur le terrain. En effet de l’opération Juste cause au Panama (1989)[50] à la Première Guerre du Golfe (1990-1991)[51], les satellites de télécommunication, de navigation et d’observation en temps quasi réel permettent de fournir aux effectifs de militaires déployés, états-majors comme soldats, de précieuses informations pour optimiser l’efficience de leurs actions contre l’adversaire. Considérée comme la première « guerre spatiale »[52], la Première Guerre du Golfe offre l’occasion de tirer profit des capacités des satellites KH-11 dont les capacités permettent de couvrir « une surface de 3 500 km2 avec une résolution de 10 mètres. »[53] Dès lors, force est de constater que le soutien d’une flotte d’engins spatiaux apporte une « prééminence décisive »[54] à toute puissance dans le cadre d’un conflit régional face à des adversaires stratégiquement inférieurs puisque soumis à la fatalité de cet « esprit fantassin »[55] mentionné par le flingueur Pascal dans le très célèbre film de Michel AUDIARD. Souvent déployées sur « un territoire hostile ou dépourvu d’infrastructures »[56], les troupes armées des puissances spatiales disposent depuis cette époque du soutien d’un bras, militarisé à défaut d’être armé, invisible pour assurer l’ensemble de leurs activités d’observation, de localisation et de communication.

            Dans ce contexte d’amplification de l’utilisation de l’outil spatial pour soutenir « les besoins des corps expéditionnaires qui conduisent des opérations extérieures »[57], les grandes puissances prirent conscience d’une profonde « dépendance à l’égard de leur flotte satellitaire. »[58] Dès lors, ces puissances spatiales, les États-Unis la première avec l’utilisation de récepteurs GPS[59] pour guider leurs missiles dans le cadre de l’opération Tempête du Désert[60], doivent faire face à la terrible réalité de leur spatiodépendance.[61] À partir de cette période, les capacités spatiales d’un État sont donc devenues l’un des pré-requis indispensable pour conserver l’avantage tactique dans le cadre de tout processus de déploiement de forces armées et de conduite d’opérations sur un terrain aux conditions climatologiques ou topographiques difficiles. Révélateur paradoxal de supériorité stratégique mais aussi grande vulnérabilité , l’outil militaire spatial ne peut qu’appeler à l’ambition d’établir une « spatiocratie »[62] pour tout État qui le possède. Dans cette optique, les États-Unis ont développé d’ailleurs un idéal de space power[63] par le biais de leur doctrine du Space Control[64] élaborée au cours des années Clinton (1990 – 1995). Devenues spatiodépendantes, les puissances spatiales risquent depuis la fin du siècle dernier de voir leur rêve de l’utilisation militaire du vide sidéral virer au cauchemar en cas d’adversaire plus puissant pour détrôner les Grands ou provoquer un Pearl Harbor spatial.

 

De la multiplication des technologies spatiales militaires en orbite aux  dangers d’un Espace extra-atmosphérique surmilitarisé.

            Dans un contexte d’amplification de l’utilisation de l’Espace comme outil militaire par les puissances idéologiques, l’entrée en scène de nouveaux acteurs relevait de l’inéluctable. Ainsi, dès le milieu des années 1970, « des bruits de bottes chinoises »[65], pour reprendre l’expression employée par Éric CHOL, chroniqueur de Courrier International lors de son passage dans l’émission de Christine OCKRENT sur la militarisation de l’Espace, se font entendre dans l’Espace avec le lancement du premier satellite de reconnaissance photographique chinois en 1975.[66] Annonciateur de l’installation de la surenchère sur le rôle stratégique de l’Espace, cet événement marquera l’entrée dans la course de « l’autre puissance spatiale »[67] qu’est l’Empire du Milieu. Le duopole spatial se métamorphosait alors en une sainte trinité, États-Unis, Russie et Chine, couvrant l’ensemble des continents terrestres. D’autre part ayant retrouvé stabilité et prospérité après le chaos de la dévastation par les forces armées alliées et nazies pendant l’épisode de la Libération et par le feu nucléaire américain à Nagasaki, le Japon ainsi que les puissances européennes s’imposèrent progressivement à cette même époque comme puissances spatiales. Bien que les capacités spatiales militaires demeurent marquées du sceau de la souveraineté nationale, l’émergence de l’Agence Spatiale Européenne (ESA) tend à démontrer que le souci de coopération de ces puissances spatiales pour disposer de flotte de satellites militaires opérationnelles s’est progressivement amplifié.

            En parallèle à cela, suite à cette ascension au cours des années 1980 de puissances arrivées à leur apogée ou ayant retrouvé leur place sur l’échiquier[68] international, le début du XXIème siècle marquera un nouveau coup d’envoi de l’élargissement du « club spatial »[69] aux puissances en devenir, à ces autres émergents certes timides mais soucieux de disposer de forces armées efficaces et opérationnelles face aux nouvelles formes de guerres (infra-étatiques, asymétriques, etc …). Cette nouvelle donne géostratégique sur les théâtres d’opérations implique dès lors pour les puissances de  « disposer de la nécessaire autonomie d’information, préalable à toute souveraineté de décision, en ayant leurs propres capteurs gouvernementaux. »[70]En effet, à la manière du cercle très fermé des États détenteurs de l’arme nucléaire inscrits au registre du Traité de Non Prolifération (TNP), les aspirants à celui des puissances spatiales étaient bien conscients de la « dimension d’autonomie que confère la maîtrise de lanceurs »[71], avec une autonomie militaire inscrite en priorité numéro un sur la liste. Dans cette optique, plusieurs puissances militaires marquées par le souvenir de conflits régionaux toujours actifs, parmi lesquels « la Corée du Nord, la Corée du Sud, l’Iran ou encore Israël »[72] ont cherché à se doter de satellites militaires pour assurer leurs intérêts nationaux.

            D’autre part, grâce au développement technologique des outils spatiaux ayant « une vocation duale, civile et militaire »[73], parmi lesquels les satellites GeoEye-1 et Worldview-2 qui ont atteint une résolution de 41 cm[74], le nombre de satellites au service d’intérêts gouvernementaux, pour de l’espionnage, de l’écoute ou des communications sécurisées, a été démultiplié au début des années 2010 avec l’arrivée de pays émergents comme « la Malaisie, les Émirats arabes unis et l’Afrique du Sud »[75]. Depuis, cette dynamique s’est développée à l’échelle régionale comme le démontre le cas de l’Amérique latine qui affiche depuis quelques années un intérêt croissant « pour l’imagerie spatiale à des fins de sécurité. »[76] En effet, profitant de leur croissance et développement sur la scène diplomatique et commerciale internationale, de nombreux pays d’Amérique du Sud ont affiché leur souhait d’acquérir des outils d’observation spatiale pour « les dossiers sécuritaires comme la lutte contre les trafics, notamment les narcotrafiquants  »[77] ou encore la surveillance de « zones [de frontières] difficilement accessibles comme la Cordillère des Andes et la forêt amazonienne où des orpailleurs illégaux pullulent. »[78] Par conséquent, cette période faste pour l’expansion satellitaire a entraîné une surenchère de l’utilisation stratégique de l’Espace considéré comme vecteur de puissance et de rayonnement par tous et multiplicateur de la force militaire par beaucoup. Dès lors, on compte aujourd’hui plus de « 40 pays [qui] ont placé des satellites »[79] dans une zone considérée comme cruciale pour la sécurité nationale de chacun mais qui pourrait fort bien devenir un risque pour la sécurité collective.

            À la manière de l’Union européenne et ses élargissements précipités du milieu des années 2000, il semble qu’entre la démesure des anciennes puissances spatiales et les velléités des nouveaux élus, l’Espace extra-atmosphérique soit plus que jamais sous le joug de l’épée de Damoclès d’un embouteillage en orbite de ces technologies militaires passives. Ainsi, aujourd’hui cette militarisation tant fantasmée par l’Homme depuis que ses yeux se sont élevés vers la voûte céleste semble se métamorphoser peu à peu en surmilitarisation cauchemardesque. En effet, conformément au principe de Thomas Robert MALTHUS il semblerait qu’au « grand banquet de [l’Espace] »[80] il n’y ait pas assez de place pour toutes les puissances qui se revendiqueraient militairement supérieure. À l’heure actuelle, selon les estimations de la NASA, quelque « 22 000 déchets de taille moyenne ou grosse (supérieure à 10 cm) »[81] graviteraient sur les orbites circumterrestres engendrant de réels risques sécuritaires pour ces technologies spatiales militaires mais de réelles menaces pour les capacités opérationnelles des armées qui se retrouveraient aveugles, sourdes et muettes en cas de Pearl Harbor spatial.

                                           Claude-Henry Dinand, étudiant du Master 2 en 2016-2017

[1]              Pres KENNEDY John Fitzgerald, Address at Rice University on the Nation’s Space Effort « We choose to go to the Moon, Discours prononcé le 12 septembre 1962 à l’Université Rice à Houston. URL : https://www.youtube.com/watch? v=TuW4oGKzVKc / http://er.jsc.nasa.gov/seh/ricetalk.htm The exploration of space will go ahead, whether we join in it or not, and it is one of the great adventures of all time, and no nation which expects to be the leader of other nations can expect to stay behind in the race for space.”

[3]              Le Vickers F.B.5 est un avion de chasse britannique biplan à hélice propulsive utilisé pour des missions de reconnaissance entre 1914 et 1916.

[4]                Le R.E.7 est un avion de chasse britannique biplan à hélice propulsive utilisé pour des missions de reconnaissance et d’appui en 1915 et 1916.

[5]              Le F-86 Sabre est le premier avion de chasse américain à réaction et ailes en flèches utilisé pour des missions de combat de 1947 à 1994.

[6]              Le MIG-15 est le premier avion de chasse à réaction construit en grande série par les Soviétiques utilisé pour des missions de combat depuis 1948.

  • [7] ZUBRIN Robert, préface de CLARKE Arthur C, The Case for Mars : The Plan to Settle the Red Planet and Why We Must, Paru le 28 juin 2011, Éditeur : Free Press, 416 pages.

[8]        GARCIN Thierry, Les enjeux stratégiques de l’Espace, Paru le 31 août 2001, Éditeur : Émile Bruylant, Collection : Axes Savoir, 164 pages.

  • [9] Col LEFEBVRE Jean-Luc, À la recherche du cinquieme élement : du feu a l’espace, une breve histoire de conquetes, Paru le 24 octobre 2007, Éditeur : L’Harmattan, 132 pages. p. 76.

[10] Cf : définition de l’Espace extra-atmosphérique sur Oxford Dictionnaries, https://www.oxforddictionaries.com/

[11]                      AKBAR Sabine, « Militarisation de l’espace : Introduction », Rapport du Comité Air et Espace, ANAJ-IHEDN, 4 pages. URL: http://www.anaj- ihedn.org/Telecharger/Comites/Militarisation%20de%20l’espace%20-%20propos %20introductifs.pdf

[12]    Ibid.

[13]         LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. La militarisation de l’Espace par VILLAIN Jacques. p. 55.

[14]             OCKRENT Christine, « La militarisation de l’espace », France Culture, Rubrique : Affaires Étrangères, 3 janvier 2015, 43 minutes. 1,20 min à 1,30 min. URL : http://www.franceculture.fr/emission-affaires-etrangeres-la-militarisation-de-l-espace-2015-01-03

[15]                      LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[16]             OCKRENT Christine, « La militarisation de l’espace », France Culture, op. cit. VILLAIN Jacques : « Le spatial militaire inclut deux volets : l’espace militaire passif, ou ce que Charles ERNU, Ministre de la Défense de François Mitterrand, avait défini comme le VEC (Voir, Écouter, Communiquer) et l’espace en tant que milieu de combat avec les destructions de satellites, de missiles dans l’espace. » 3,25 min à 4 min.

[17]             GARCIN Thierry, op. cit. p. 111.

[18]                KLEIN John. J, Space Warfare, strategy principles and policy, Londres et New York, Routledge 2006, chapter 6, « Celestial lines of communication », p. 50 a 59.

[19]    Les lignes de communication immatérielles (non-physical lines of communication) font référence à la capacité de l’espace à transmettre de l’information. Ce sont des lignes droites joignant les émetteurs terrestres aux satellites (liaisons montantes) et, en retour, les satellites aux récepteurs terrestres (liaisons descendantes).

[20]    SAVÈS Joseph, 1er mai 1960. Un avion-espion abattu au dessus de l’U.R.S.S, HÉRODOTE, paru le 28 décembre 2015. URL : https://www.herodote.net/1er_mai_1960-evenement-19600501.php

[21]       DANNAU Wim, Demain l’Espace, Marabout éditions, Collection Marabout Junior, 1958, 152 pages.

[22]    Le programme Corona est le premier programme de satellites d’observation américains développé à des fins d’espionnage militaire. Composé d’environ 150 missions, ce programme était a été utilisé pour la surveillance photographique de l’U.R.S.S, de la Chine et d’autres pays rattachés à l’idéologie communiste entre juin 1959 et mai 1972.

[23]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. La militarisation de l’Espace par VILLAIN Jacques. p. 55.

[24]    Ibid.

[25]    LEFEBVRE Jean-Luc « L’espace est stratégique ». In: Diploweb : La revue géopolitique, 29 décembre 2010. www.diploweb.com/L-espace-est-strategique.html

[26]    Le choix du lancement sous le nom de Discover relève du souhait des États-Unis d’effectuer ces lancements de satellites d’observation militaire sous le couvert de l’exploration scientifique de l’Espace.

[27]    HUET Sylvestre, «Les satellites espions furent la riposte américaine à Spoutnik» Libération, Rubrique : Interviews (entretien avec André LEBEAU), publié le 29 septembre 2007.

[28]               Le programme Zenit est un programme de satellites de reconnaissance à vocation militaire lancé par l’U.R.S.S entre 1961 et 1994. La durée de vie de ces satellites étant assez réduite (une à deux semaines), plus de 500 satellites de ce type furent déployés pour répondre aux besoins de l’Union soviétique en matière d’espionnage militaire. Le premier lancement d’un satellite Zenit a lieu le 11 novembre 1961 et le système est déclaré opérationnel au bout d’une douzaine de lancements.

[29]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. La militarisation de l’Espace par VILLAIN Jacques. p. 55.

[30]    Ibid.

[31]            NARDON Laurence « L’arsenalisation de l’espace : les projets américains. » In : IFRI, Institut Français des Relations Internationales, Programme Espace, décembre 2006. URL : http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/projetsamericainsln1206.pdf. p. 4.

[32]            U.S. National Security Council Planning Board, « U.S. Policy on Outer Space », Rapport NS5814, 20 juin 1958, 34 pages. URL : http://www.taikongmedia.com/UploadFiles/2015-04/12/14292531543328382.pdf

[33]            Ce point a fait l’objet d’une directive en date du 23 Mars 1962 du Department of Defense (DoD) américain précisant de ne donner aucune « notification à l’avance des lancements de satellites militaires, pas de couverture médiatique autorisée, programmes désignés par des numéros. »

[34]    LARANÉ André, 13 juin 1944. Une fusée V-1 dans la Tamise, HÉRODOTE, publié le 9 juin 2016. URL :  https://www.herodote.net/13_juin_1944-evenement-19440613.php

[35]    Livre de la Genèse, Bible, « Apocalypse », Chapitre 12, Versets 7 – 8.

[36]            Col LEFEBVRE Jean-Luc, À la recherche du cinquieme élement : du feu a l’espace, une breve histoire de conquetes, Paru le 24 octobre 2007, Éditeur : L’Harmattan, 132 pages. p. 27.

[37]             Le programme Kosmos est un programme soviétique puis russe de satellites d’observation à vocation militaire. Le premier satellite de ce programme est lancé le 16 mars 1962 ce qui marque l’entrée de l’U.R.S.S dans l’ère de l’observation spatiale. Fin décembre 2014, la constellation Cosmos comptait 2500 satellites d’observation.

[38]             Le programme 437 est un programme de DoD américain validé en 1962 dont l’objectif était le déploiement d’une série de missiles balistiques, basés sur l’île Johnston (Pacifique), de type Thor à tête nucléaire de moyenne portée capabales de frapper des objets situés en orbite. Ce programme fut mis en service en 1964 après quatre essais. Ce programme sera définitivement arrêté en 1975.

[39]             NARDON Laurence « L’arsenalisation de l’espace : les projets américains. » In : IFRI, Institut Français des Relations Internationales, Programme Espace, décembre 2006. http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/projetsamericainsln1206.pdf

[40]             LEWIS James A., Texte traduit de l’anglais par ALLEVIONE Jessica, « La dynamique de l’arsenalisation de l’espace. », Politique étrangère 2/2007 (Été) , p. 253-265  http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2007-2-page-253.htm

[41]    L’Initiative de Défense Stratégique (IDS) était un projet de défense anti-missile destiné à la protection des États-Unis contre une frappe nucléaire par des missiles balistiques intercontinentaux et des missiles lancés depuis des sous marins. Développé au cours des années 1970, l’IDS américaine est mise en place le 23 mars 1983 suite au discours sur l’Empire du mal du Président Ronald REAGAN. Ce projet avait pour ambition de développer un bouclier spatial capable d’identifier et d’anéantir tout missile venu de la haute atmosphère.

[42]    GUIBERT Marjorie, « Jeux de puissances et embouteillages : l’espace, une zone d’influence (in)épuisable ? », Les-Yeux-du-Monde.fr, 30 octobre 2014. URL : http://les-yeux-du-monde.fr/actualite/situations-decryptees/20043-jeux-de-puissances-embouteillages

[43]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[44]    VILLAIN Jacques, La militarisation de l’Espace, Encyclopedia Universalis, Rubrique : Conquête de l’Espace. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/espace-conquete-de-l-la-militarisation-de-l-espace/

[45]      DSI – DÉFENSE ET SÉCURITÉ INTERNATIONALE, « Vers la Guerre spatiale » , DSI Hors-série n°28, Paru pour février – mars 2013. Espace et maîtrise du temps. La course à la persistance par HENROTIN Joseph. p. 64.

[46]    La revisite ou cycle de passage du satellite est la période de temps nécessaire pour que le satellite revienne à un point nadir identifié. Le temps de revisite est donc le temps nécessaire pour qu’un satellite fasse le tour intégral de son orbite et revienne à son point de départ.

[47]    SCOTT Tony, Ennemi d’État, Thriller, 1998, 132 minutes.

[48]    La série de satellites espions Keyhole 11 ou KH-11 est une constellation de satellites d’observation à vocation militaire déployée par les États-Unis entre décembre 1976 et 1990. Ces satellites, dotés de chambres photographiques numériques, ont été les premiers satellites espions américains à offrir une visualisation en temps réel. Jusqu’à la série KH-9, les photographies étaient retournées sur Terre à bord d’une capsule. La nouvelle génération des KH-11 permettait d’obtenir une  résolution théorique de 15 cm au sol (en l’absence de dégradations dues à l’atmosphère).

[49]    NARDON Laurence « L’arsenalisation de l’espace : projets américains, réactions européennes. » In : IFRI, Institut Français des Relations Internationales, Programme Espace, octobre 2007. URL : http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/arsenalisationln1007_1.pdf

[50]    VILLAIN Jacques, op. cit.

[51]    NARDON Laurence, op. cit.

[52]    VILLAIN Jacques, op. cit.

[53]    BEAUVOIR Marc, « L’espace extra-atmosphérique au XXIème siècle », A.R.19 Toulouse Midi-Pyrénées, Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN), 45 pages. URL : http://www.aa-ihednmidi-pyrenees.org/IMG/pdf/L_espace_extra-atmospherique_au_21o_Siecle.pdf

[54]    LEWIS James A., Texte traduit de l’anglais par ALLEVIONE Jessica, « La dynamique de l’arsenalisation de l’espace. », Politique étrangère 2/2007 (Été) , p. 253-265  http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2007-2-page-253.htm

[55]    LAUTNER Georges, Les Tontons flingueurs, Comédie, 1963, 105 minutes.

[56]    LEBEAU, André, « Technique Spatiale et Société », Le Débat, 2013/1, 173. URL : http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=DEBA_173_0167#pa3

[57]    Ibid.

[58]      LEWIS James A., Texte traduit de l’anglais par ALLEVIONE Jessica, op. cit.

[59]    DSI – DÉFENSE ET SÉCURITÉ INTERNATIONALE, « Vers la Guerre spatiale » , DSI Hors-série n°28, Paru pour février – mars 2013. Espace et maîtrise du temps. La course à la persistance par HENROTIN Joseph. p. 64.

[60]    L’opération Tempête du Désert (Desert Storm en anglais) a été menée par les États-Unis dans le cadre d’une coalition internationale missionnée par les Nations Unies contre l’Irak du 17 janvier au 28 février 1991. Cette opération a mis fin à l’occupation du Koweït par les forces de Saddam Hussein. Cette opération prend fin en avril 1991 par le vote de la résolution 687 du Conseil de Sécurité des Nations Unies qui clôture l’épisode de la Première Guerre du Golfe.

[61]    Col LEFEBVRE Jean-Luc, Stratégie spatiale. Penser la guerre des étoiles : Une vision française., Paru le 30 juin 2011, Éditeur : Esprit du Livre Éditions, Collection : Stratégie et défense. 404 pages. p. 115.

[62]    DOSSÉ Stéphane, PASCALLON Pierre, Espace et défense, Paru le 1er décembre 2011, Éditeur : L’Harmattan, Collection : Défense, 260 pages. L’Espace : quel enjeu stratégique ? Par Col. LEFEBVRE Jean-Luc. p. 31.

[63]    La théorie du Space Control a été développée par David E. Lupton à partir des thèses de Thomas WHITE, chef d’état-major de l’US Air Force entre 1957 et 1962. Cette théorie considère que l’Espace est un théâtre d’opérations et doit être contrôlé par les Etats-Unis au même titre que d’autres théâtres, tels que la mer (sea control) et l’espace aérien (air control).

[64]    La théorie du Space Power a été développée par David E. Lupton et considère que l’Espace est un théâtre d’opérations et doit être ABSOLUMENT contrôlé par les Etats-Unis pour pouvoir confirmer leur puissance. Selon cette théorie l’Espace devrait être à terme armé pour prévenir tout conflit spatial.

[65]    OCKRENT Christine, « La militarisation de l’espace », France Culture, Rubrique : Affaires Étrangères, 3 janvier 2015, 43 minutes. Expression employée par CHOL Éric. 30,15 min. URL : http://www.franceculture.fr/emission-affaires-etrangeres-la-militarisation-de-l-espace-2015-01-03

[66]    VILLAIN Jacques, op. cit.

[67]    FRITZ Jean-Paul, « La Chine, l’autre puissance spatiale », l’Obs, Rubriques: Actualités, Sciences, publié le 17 juillet 2016. http://tempsreel.nouvelobs.com/sciences/20160711.OBS4394/la-chine-l-autre-puissance-spatiale.html

[68]    Référence à la théorie des trois échiquiers de Joseph NYE selon laquelle les relations internationales seraient structurées autour de trois types de pouvoirs détenus par les puissances étatiques : le pouvoir militaire (hard power), le pouvoir économique et le pouvoir de la société civile et de la culture (soft power).

[69]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[70]    LEFEBVRE Jean-Luc « L’espace est stratégique ». In: Diploweb : La revue géopolitique, 29 décembre 2010.  www.diploweb.com/L-espace-est-strategique.html

[71]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[72]    Ibid.

[73]    Col. LEFEBVRE Jean-Luc, op. cit.

[74]    VILLAIN Jacques, Satellites espions, histoire de l’espace militaire mondial, éditions Vuibert, avril 2009, p. 206.

[75]    Col. LEFEBVRE Jean-Luc, op. cit.

[76]    VILLAIN Jacques, op. cit. préface de l’ouvrage par Gen. LAPPREND Gérard, Col. GARCIA-BROTONS Inaky, p. 2.

[77]    CABIROL Michel, « Satellites espions : course à l’armement en Amérique Latine », latribune.fr, 27 mars 2014. URL : http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20140327trib000822233/satellites-espions-les-pays-d-amerique-latine-veulent-s-equiper.html

[78]    CABIROL Michel, « Le Pérou veut un satellite espion made in France », Latribune.fr, 7 novembre 2013, URL : http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20131107trib000794585/defense-le-perou-veut-un-satellite-espion-made-in-france.html

[79]    ZECCHINI Laurent, « Espace, missiles et satellites », Le Monde Amériques, 22 décembre 2007, URL :  http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2007/02/22/espace-missiles-et-satellites-frontiere-strategique_875095_3222.html

[80]    Référence à MALTHUS Thomas Robert, Essai sur le principe de population, Paris, Flammarion, 1798. Citation exacte : « Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n’a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n’a pas besoin de son travail, cet homme, dis-je, n’a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture : il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature il n’y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s’en aller, et ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. »

[81]    BOURDET Simon. « Quelles perspectives de marché pour les déchets spatiaux ? » , Portail de l’Intelligence économique, 18 avril 2012. URL : http://www.portail-ie.fr/article/88/Quelles-perspectives-de-marche-pour-les-dechets-spatiaux

GÉOPOLITIQUE HISTORIQUE DE LA LIBYE

10 Déc

André MARTEL, La Libye des Ottomans à Da’ech, 1835-2016, préface d’Olivier Pliez,et postface de Jacques Frémeaux, L’Harmattan, octobre 2016, 312 p.

martel

Un ouvrage qui tombe à pic au moment où Da’ech est vaincu à Syrte, mais dont les métastases continuent de se répandre dans un corps libyen déchiqueté et laisser sans soin par la communauté internationale depuis le renversement du colonel Qadhafi en 2011. Il s’agit d’une œuvre-confluence mêlant géographie (préface d’Olivier Pliez), géostratégie, histoires militaire, diplomatique, culturelle et politique, le tout dans le temps long braudélien aux antipodes de la micro-histoire. Dans une postface lumineuse, Jacques Frémeaux, lui-même élève d’André Martel, évoque fort à propos Julien Gracq et Le Rivage des Syrtes. Prolongement de sa thèse d’Etat sur les confins saharo-tripolitains de la Tunisie de 1881 à 1911, cet ouvrage est la suite logique de l’essai de géopolitique historique sur la Libye de 1835 à 1990, publié aux PUF en 1991. Ce présent travail d’actualisation, signé par un des fondateurs de l’histoire militaire contemporaine et le créateur de l’école de Montpellier-Aix dans ce domaine, doit aussi beaucoup, pour sa publication, à la pugnacité de l’ethnologue-historienne-cinéaste Fabienne Le Houérou, directrice de recherches au CNRS et spécialiste du monde arabe.

Moins histoire de la Libye que la prise en compte de l’espace régional et de toutes ses composantes, y compris le mouvement des idées, cet ouvrage suit un fil conducteur : ce pays n’est plus un Etat de droit et est redevenu une nation qui se délite, qui se cherche, pour quelles raisons ? Cartes, chronologie, précieuse bibliographie thématique, notamment sur les confréries religieuses (une des clefs de la Libye) aident à comprendre la complexité de cet espace ouvert, témoin de la confluence des cultures et de particularismes spécifiques (oasis du Fezzan, Koufra…).

Le substrat historique permet de comprendre sur le temps long en quoi la Libye constitua un enjeu, d’abord pour l’impérialisme ottoman puis italien, puis témoin d’une décolonisation précoce suivie d’une instrumentalisation par le régime de Qadhafi qui rêva, un temps, d’abolir les frontières de la mer de sable saharienne. Sa chute ravive de vieilles querelles sur fond de guerre civile et d’incompatibilité d’humeur entre les pôles de Tripoli et de Benghazi, le tout dans des frontières, jusqu’à la contestée bande d’Aouzou, définies par les Italiens.

La première partie rappelle tout d’abord que cette Ifriqiya, la vieille province romaine, fait bien partie de l’expansion ottomane et de la question d’Orient (dans sa dimension africaine) dont l’origine remonte à la chute de Constantinople en 1453. D’où l’importance de ce Tripoli du Ponant, foyer d’islamisation et d’arabisation, sous l’aile protectrice de la Grande-Bretagne jusqu’à la conquête française de la Tunisie en 1881. De très belles pages sont consacrées au jeu subtil des puissances. Une des conséquences est l’établissement de la Sanusiya de La Mecque aux confins de la Cyrénaïque et de l’Egypte au moment de la guerre de Crimée. Spécialiste de la question, André Martel souligne l’importance du relais de chaque zaouia de cette confrérie dans un hinterland inoccupé par les Ottomans. Et ce, au moment où le contrôle du Sahara oriental, parcours des Touareg et des Chaanba, aiguise les appétits des Français depuis la conquête de Biskra (1842) précédant celle de Tunis (1881). S’ensuit une confrontation franco-ottomane aux multiples attendus (dont un renforcement de la présence ottomane au temps du gouvernement Jeunes Turcs), qui débouche, avant la conquête italienne, sur une série de conventions franco-britanniques et un rapprochement franco-italien. La résistance acharnée de jeunes officiers turcs entraîne une guerre de conquête difficile pour les Italiens. Elle a déjà des allures de guerre sainte proclamée par le sultan-calife d’Istanbul considérant Tripolitaine et Cyrénaïque comme des bastions avancés de l’Empire. Cette résistance à l’envahisseur chrétien est une des composantes de la prise de conscience, relayée par la Sanusiya, du nationalisme libyen lui-même inclus, via la notion d’Ouma ou d’unité des croyants, dans la conception d’une entité arabe qui fait de la Libye un des auteurs de la Ligue des Etats arabes.

Relative à la « Nouvelle Question d’Orient », la deuxième partie traite de la période italienne au temps du fascisme (1924-1929) en montrant comment le Duce imagine ce désert comme une colonie de peuplement et une base de pénétration vers l’Afrique centrale, l’Ethiopie, tout en convoitant la Tunisie. Il s’agit là du vaste plan impérial cherchant à constituer un bloc colonial italien des golfes des Syrtes et de Guinée, jusqu’à la mer Rouge et l’océan Indien. Terrain de féroces combats pendant la Seconde Guerre mondiale, la Libye redevient un enjeu dès la fin de la guerre, bien qu’en partie dépecée (Fezzan rattachée à l’Algérie française et émirat sanusi en Cyrénaïque sous protection britannique). A noter que l’Italie, jusqu’en 1949, garde l’espoir de rester dans ce pays meurtri qui connaît, bien avant l’Algérie indépendante, un exode de sa vieille population juive. Mais un an plus tard, le royaume libyen, aidé par l’ONU, proclame son indépendance, premier recul des vieilles puissances coloniales face aux revendications des peuples africains. On découvre à travers le chapitre 5 en quoi la Libye devient un acteur avec lequel il faut compter au sein du monde arabe. Et ce, en détenant l’arme du pétrole, même si la corruption et la faiblesse du régime sont grosses de la prise du pouvoir par le colonel Qadhafi en 1969, auteur de la révolutionnaire jamahiriya. L’auteur analyse de façon magistrale les raisons de la popularité d’un dictateur qui sait jouer tout aussi bien de l’arme culturelle et cultuelle, que de la réappropriation des ressources pétrolières du pays. Le rêve d’un empire saharo-africain marqué par de multiples interventions au Tchad ne se relève pas du déclin de l’Empire soviétique. On suit les soubresauts d’un régime qui fait flèche de tout bois, de l’Union africaine dont il se veut le champion, aux coupables accointances avec le terrorisme entraînant les premières frappes américaines.  Raïs dont la mégalomanie alla jusqu’à se prendre pour un nouveau « Roi des rois », « Guide suprême » autoproclamé et « Sabre de l’islam », Qadhafi ne vit pas venir l’onde de choc du « printemps arabe ». André Martel, comme Yasmina Khadra (La Dernière nuit du raïs, 2015) s’interroge sur la fin du dictateur : lynchage ou exécution ?

Sans rien oublier des conséquences de la chute du tyran dont la question des migrants, la fin de l’ouvrage donne les clefs de l’implantation de Da’ech en Libye et de la partition actuelle du pays. Ce dernier a sans doute besoin d’une forte implication des grandes puissances, et des Etats-Unis en particulier, pour se reconstruire.

                                               Jean-Charles Jauffret

 

 

LAGUERRE DE TREIZE ANS

23 Nov

Le Pr Jean-Charles Jauffret revient sur l’engagement français en Afghanistan dans cet entretien accordé à la Lettre imprévue.

Le 8 octobre 2001, le président de la République Jacques Chirac, annonçait l’engagement de la France auprès des États-Unis dans leurs opérations en Afghanistan, un mois après les attentats perpétrés par Al-Qaïda. « Les opérations militaires se feront sur une longue période », prévenait-il alors. Le 31 décembre 2014, après treize années de présence, le dernier contingent de l’armée française quittait le sol afghan. « Longue », l’intervention l’a été. Mais pour quels résultats ? Jean-Charles Jauffret, historien et auteur du livre « Afghanistan, 2001-2013 : la guerre inachevée », revient sur un conflit qui aura véritablement marqué l’armée française.

 

Qu’est-ce qui a poussé la France à s’engager en Afghanistan ?  

 

Par solidarité, nous avons pris rang auprès de nos alliés de l’Otan, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. L’objectif de l’intervention en Afghanistan était de combattre Al-Qaïda dans ses bases d’entraînement et, dans le même temps, les talibans ou tout du moins ceux qui supportaient les membres d’Al-Qaïda. Les troupes françaises devaient notamment participer à la sécurisation de la région et former les forces afghanes. Au total, entre 2001 et 2014, nous avons engagé un peu plus de 60 000 hommes. Pour une petite armée de métier comme la nôtre [environ 200 000 militaires au total en 2015, NDLR], c’est quasiment une génération du feu qui a vu le jour. 

Quelques arrières-pensées nous ont aussi précipités dans ce conflit. En tant que membre du Conseil [le Conseil de l’Atlantique Nord, autorité politique de l’Otan, NDLR] et grande puissance militaire européenne, nous nous devions de nous engager, pour des questions de prestige. La France espérait aussi pouvoir faire participer ses entreprises à la reconstruction du pays, parce que l’Afghanistan regorge de minéraux, de gaz, et que des projets de grande envergure auraient pu voir le jour.

 

Quinze ans plus tard, peut-on considérer cette intervention comme une réussite ?

 

Sur le plan financier d’abord, l’Afghanistan a été une affaire particulièrement délicate à gérer. Du fait de la distance, le coût des transports a été porté à des sommes astronomiques : pour vous donner une idée, un vol nous revenait à 40 000€ ! Pour les seules dépenses militaires, l’intervention en Afghanistan a coûté la bagatelle de 3,5 milliards d’euros entre 2001 et 2014. Il faut ajouter à cela les dépenses occasionnées par l’aide civile, car les Français ont été très actifs sur ce plan-là. Dons faits aux provinces, restaurations archéologiques, modernisation d’établissements scolaires, transformation de l’agriculture… Rien qu’en 2011, par exemple, 40 millions d’euros ont été dépensés dans des missions de ce type. 

 

Quant au bilan humain, nous avons perdu 89 soldats, essentiellement dans les troupes du génie, les plus exposées aux mines et aux IED [engins explosifs improvisés NDLR]. Et 1 000 ont été blessés. Si nous voulons comparer, ces 89 tués représentent seulement 22 minutes des combats de l’armée française en 14-18. Mais pour une petite armée de métier, ces pertes sont lourdes à supporter. Aujourd’hui,  chez les combattants engagés en Afghanistan, le ressenti qui subsiste, c’est : « On a fait tout ça pour rien ».
« Le résultat de cette intervention peut être considéré comme nul »

 

Dans la zone où nous opérions, les talibans ont repris le dessus dès que nous sommes partis. Le résultat de cette intervention peut donc être considéré comme nul. Surtout pour la population sur place. Ce conflit n’est plus suivi par les médias, mais il faut savoir qu’en 2015, plus de 11 000 Afghans ont été tués ou blessés. 

 

Avons-nous tiré des leçons de ce conflit ?

 

Je crois que si c’était à refaire, nous irions avec beaucoup plus de circonspection. À l’époque, l’ensemble de la coalition n’a pas réalisé la difficulté à transformer un pays aussi traditionnel que l’Afghanistan à la va-vite. Et puis on n’imaginait absolument pas se retrouver dans une situation où la population afghane se retournerait contre nous. Encore aujourd’hui, on [l’Otan, NDLR] ne sait pas comment sortir de cette situation afghane qui condamne des troupes à rester présentes. Si nous étions restés plus longtemps, les effets bénéfiques de notre présence auraient été beaucoup plus visibles. Il faut savoir que si les troupes françaises combattantes sont parties en décembre 2012, c’est simplement parce qu’il fallait aller intervenir au Mali et, numériquement, nous n’avions pas les moyens d’être sur les deux fronts en même temps. 

De cette intervention en Afghanistan restera quand même quelque chose de positif. L’armée est redevenue l’armée de la Nation. Les militaires ont obtenu une reconnaissance nationale qu’aucun des conflits qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale n’avait permis d’obtenir. Le soldat professionnel n’est plus un inconnu auquel on ne prête pas attention.

ENTRE KURDES ET POLITIQUE RÉGIONALE : LA TURQUIE FACE A SES AMBIGUITES

5 Oct

Depuis l’apparition du nationalisme kurde, les élites turques se sont montrées inconséquentes dans leur aptitude à résoudre le problème de la présence kurde sur le territoire anatolien. Perçue tour à tour comme un obstacle à détruire ou comme un enjeu électoral, la question kurde a toujours été appréhendée comme une problématique à court terme, réduisant du même coup, son importance à celle d’une simple contingence politique. A partir de 1978, l’apparition du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui prône une lutte armée « généralisée », va forcer les autorités turques à reconsidérer l’ampleur de la question kurde.

De nombreux éléments historiques vont plaider en faveur d’une résolution  pérenne du conflit. La présidence de Turgüt Özal  annonce un effort de réconciliation entre les deux parties en présence en brisant le tabou kurde. De mère kurde, il devient le président de la République de Turquie le 9 novembre 1989. Il est le premier à reconnaitre de manière officielle  la réalité du fait kurde au plus haut niveau de l’Etat. Il encourage le développement du mouvement légaliste en soutenant la création du Parti Populaire du Travail (HEP). En effet, le président Özal voit dans l’existence d’une représentation parlementaire kurde pacifique le seul moyen de juguler l’influence croissante du PKK au sein de la population kurde de Turquie.

De même, six années plus tard, l’arrestation d’Abdullah Öcalan, père fondateur du mouvement et leader indiscutable du PKK, porte un coup sévère au mouvement national kurde tout entier. Le 16 février 1999, il est capturé sur le territoire kenyan dans une opération menée conjointement par les services secrets turcs, américains et israéliens. Le mythe d’un chef insaisissable, pourfendeur de l’Etat turc, se désagrège, renvoyant les Kurdes à leur propre impéritie. L’emprisonnement d’Öcalan est toutefois l’occasion d’un revirement stratégique radical du parti en faveur de la résolution diplomatique du conflit. Le 2 août 1999, alors qu’il vient d’être condamné à mort par les autorités turques, Abdullah Öcalan appelle à la suspension immédiate de la lutte armée et au retrait des combattants du PKK du sol turc vers les montagnes du Kurdistan irakien. Sa peine est finalement commuée en prison à perpétuité sous la pression occidentale.

Dans un contexte de rapprochement entre la Turquie et l’Union européenne[1], le PKK espère tirer son épingle du jeu en posant la résolution de la question kurde comme une condition préalable à l’adhésion. Dès lors, il n’est plus question de libération nationale, ni même d’autonomie des régions kurdes. Le parti ne revendique désormais plus que des droits d’ordre culturel. En effet, le gouvernement Ecevit entreprend une politique de réforme dite des « paquets d’harmonisation législative ». Il s’agit alors de favoriser le rapprochement du système turc avec le modèle européen de protection des droits et libertés. Le 17 décembre 2004, le Conseil européen prend acte et donne son feu vert à l’ouverture des négociations d’adhésion.

De manière concomitante, la Turquie mène sur la scène intérieure une politique dite d’ « ouverture démocratique » qui se traduit par un certain nombre d’avancées concernant les droits culturels de cette minorité. En date du 1er janvier 2009, une nouvelle chaîne de télévision publique, TRT 6, est lancée en Turquie. Elle a comme particularité de diffuser un certain nombre de programmes en kurmandji, dont la pratique fut longtemps interdite en Turquie.  Le 13 novembre 2009, Besir Atalay, ministre de l’Intérieur turc, annonce trois mesures relatives à la question kurde. La première est relative au droit pour les communes kurdes dont le nom a été turquisé de revenir à leur nom d’origine. La seconde fait état de la mise en place d’une commission indépendante qui aura vocation à enquêter sur les violations des droits de l’homme dans la région du Sud-Est et la troisième concerne l’autorisation de s’exprimer en kurde dans la vie politique turque[2]. De plus, en 2009, des négociations s’ouvrent, dans le plus grand secret, à Oslo entre les renseignements turcs (MIT) et des hauts représentants du PKK. Pour la première fois de l’Histoire, des négociateurs des deux camps se trouvent à la même table, discutant de la suite à donner aux demandes du peuple kurde. C’est l’occasion pour le PKK de formuler ses deux exigences majeures à savoir la reconnaissance du peuple kurde par l’octroi des droits individuels dont il est privé et la mise en place d’une autonomie démocratique pour les régions kurdes du Sud-Est. Cette première prise de contact qui ne débouche sur aucun résultat concret offre au moins l’intérêt de rompre avec le traditionnel discours selon lequel l’Etat turc ne négocie pas avec les « terroristes ».

Toutefois, alors que ces mesures sont l’occasion de mettre définitivement à bas le discours officiel d’une République unitaire fondée autour de l’ethnie turque, les concessions accordées au mouvement kurde restent néanmoins très marginales.  L’aspect symbolique des mesures ne parvient pas à masquer la déception du mouvement kurde face à une ouverture qu’il considère davantage comme une manœuvre politique de séduction qu’une véritable révolution dans l’administration politique de ce peuple. En effet, les trois revendications principales formalisées par le mouvement légal kurde sont la reconnaissance constitutionnelle du fait kurde et des langues kurdes, l’enseignement en langue kurde et le renforcement de l’autonomie des pouvoirs locaux au Sud-Est, trois points semblables à ceux évoqués par Öcalan dans sa feuille de route pour sortir du conflit.

De plus, la tentative de rapprochement avec l’Union européenne est un échec. Un an après le début des négociations en octobre 2005, les relations turco-européennes sont au point mort. La question de la partition de Chypre, membre à part entière de l’Union européenne depuis 2004, est un point d’achoppement diplomatique qui reste, pour le moment, indépassable. En effet, depuis 1974, la Turquie occupe le nord de l’île et conteste la légitimité du gouvernement de Nicosie qui est par ailleurs reconnu par la communauté internationale. Devant le refus turc d’ouvrir ses ports et aéroports aux moyens de transport en provenance de Chypre, le Conseil des ministres européen décide finalement de suspendre les discussions d’adhésion avec la Turquie.

            La déconvenue européenne qui en résulte force la Turquie à repenser sa politique extérieure. Après s’être tournée sans succès vers l’Occident, elle va à présent regarder davantage vers l’Est. Le Parti de la justice et du développement (AKP), arrivé au pouvoir en 2002, va alors se trouver confronté à un monde musulman avec lequel il entreprend une politique de « zéro problème avec les voisins » qui se révèle être une politique d’hégémonie régionale. L’objectif attitré de cette politique est la constitution d’une zone de paix et de stabilité dans la proximité immédiate de l’Etat turc.

Cette posture est facilitée par le traumatisme que représente la projection de forces américaines en Irak en date de l’année 2003. Cette opération militaire d’envergure est perçue comme une intrusion dans la sphère moyen-orientale. Elle est par conséquent à l’origine d’une détérioration des relations entre les Etats-Unis et la Turquie. Le 1er mars 2003, l’Assemblée nationale turque s’oppose à la demande américaine de mise à disposition de ses infrastructures militaires. Conjointement, les relations bilatérales qu’entretient la Turquie avec ses voisins immédiats vont s’améliorer. En 2004, la Turquie et la Syrie signent un accord de libre-échange qui est le point de départ d’une « lune de miel » entre Erdogan et Bachar El-Assad. Sur la même période, le commerce bilatéral entre la Turquie et l’Iran explose, le volume monétaire passant de deux milliards de dollars US en 2001 à vingt-deux milliards de dollars en 2012[3]. Outre l’association en matière économique, les années 2000 sont aussi l’occasion d’une entente sécuritaire concernant le PKK et ses affiliés régionaux comme le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) en Iran ou le Parti de l’union démocratique (PYD) en Syrie. 

Dans le cadre de cette politique, le rapprochement le plus significatif s’effectue avec le Gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK), entité politique fédérée du Nord de l’Irak. Reconnue par la Constitution irakienne de 2005, il s’agit de la seule émanation kurde dotée d’une réelle  autonomie politique. Le GRK dispose ainsi de son propre parlement, habilité à  édicter des lois, et d’un corps armé composé de peshmergas qui veillent sur ses frontières territoriales. Si l’Irak est devenu depuis 2011 le deuxième partenaire commercial de la Turquie avec près de douze milliards de dollars d’échanges en 2013, 70% de ces opérations financières ne concernent que la région kurde qui fournit abondamment la Turquie en pétrole[4]. L’appui de la Turquie est pour le GRK une condition fondamentale à la conservation de son autonomie rudement acquise au détriment de Bagdad. En effet, la quasi-indépendance du GRK vis-à-vis du gouvernement central irakien est assurée par la viabilité économique de la région, dépendant quasi-exclusivement des exportations pétrolières à destination de Turquie. Ainsi, en se présentant comme un client régulier, la Turquie se porte garante de la subsistance d’une entité kurde à ses frontières.

 

Cette alliance a priori contre nature pour la Turquie possède néanmoins plusieurs avantages. Tout d’abord, elle signifie une perte de revenus conséquente pour l’Etat central irakien puisque 95% des revenus du pays proviennent du pétrole et que le Kurdistan irakien renferme la deuxième source de pétrole d’Irak avec une capacité de production de cent vingt-cinq milles barils par jour. L’affaiblissement financier de l’Irak constitue une bonne nouvelle pour l’ambition turque de devenir la puissance régionale de référence. De plus, les relations plus que cordiales qu’entretiennent Erdogan et Massoud Barzani, président du GRK, permettent au gouvernement de l’AKP de faire pression sur le PKK, présent depuis 1999 sur le sol irakien, par l’intermédiaire du GRK. En ce sens, le soutien du GRK est régulièrement instrumentalisé par l’AKP pour montrer qu’il œuvre en faveur des Kurdes. En novembre 2013, la visite de Barzani à Diyarbakir, accueilli comme un véritable chef d’état, est clairement motivée par l’approche des élections locales de mars 2014. Elle permet la promotion d’ « une identité kurde alternative à celle proposée par Öcalan »[5]. Ainsi, d’un point de vue externe, elle sape la capacité du PKK et du GRK, deux principaux acteurs kurdes de la région, à se rapprocher dans l’optique de constituer un projet commun de Kurdistan indépendant qui menacerait les délimitations frontalières existantes. D’un point de vue interne, elle essaie de rompre avec son image de rigidité vis-à-vis de la question kurde en prouvant qu’elle peut lier des relations pacifiques avec une entité kurde. De manière indirecte, il s’agit de signifier que l’impossibilité d’une issue en Turquie serait le fait de l’intransigeance du PKK, non celle du gouvernement.

 

Le GRK se révèle donc un partenaire fondamental sur la question kurde. Cette relation va être renforcée par ce que Didier Billion qualifie de « confessionnalisation de la politique extérieure du pays »[6]. Dans son duel à distance avec l’Iran chiite, autre poids-lourd de la scène politique moyen-orientale, la Turquie va mettre en œuvre une politique s’appuyant sur la volonté de renforcer l’axe sunnite au Moyen-Orient. La période des printemps arabes s’ouvrant en 2011, qui bouleversent l’équilibre géostratégique de la région, va également participer à l’affirmation de cette nouvelle posture turque. Le rejet de la politique pro-chiite de Nouri Al-Maliki en Irak accentue le soutien au gouvernement kurde d’Erbil. En 2013, le coup d’Etat militaire qui secoue l’Egypte renverse le gouvernement des Frères Musulmans dirigé par Mohammed Morsi. L’anéantissement d’un gouvernement sunnite élu par le peuple mène la Turquie et l’Egypte à la limite de la rupture des liens diplomatiques. De même, l’insurrection syrienne contre Bachar El-Assad donne au gouvernement turc l’opportunité de faire d’une pierre deux coups en renversant le régime alaouite au pouvoir pour le remplacer par un pouvoir politique issu de la majorité sunnite du pays. Dans cette optique, le gouvernement turc fait le choix de soutenir l’opposition sunnite au régime de Bachar El-Assad dans toute sa « diversité » : l’Armée syrienne libre, le Front Al-Nostra ou encore  Daesh[7].

 

La crise syrienne dans son ensemble est particulièrement révélatrice de la difficulté pour l’Etat turc à appréhender son environnement. Bien que l’opposition ne parvienne à chasser définitivement Bachar El-Assad, l’affaiblissement du pouvoir mène au retrait des troupes de Damas stationnées dans les zones kurdes du Nord-Est. Le PYD, qui correspond à la branche syrienne du PKK, en profite pour prendre possession de cette région qu’il nomme Rojava, signifiant littéralement l’ « Ouest du Kurdistan ». Parvenant à mettre en place une force militaire estimé à trente mille hommes[8] et une organisation administrative autonome, le PYD annonce, de manière unilatérale, l’indépendance de la zone  placée sous son contrôle militaire. D’un point de vue géostratégique, il s’agit d’un véritable coup dur porté au régime turc. En effet, la région du Kurdistan turc est désormais bornée par le Rojava au Sud et par le GRK à l’Est, prônant tous deux, si ce n’est l’indépendance, au moins l’autonomie des populations kurdes vis-à-vis des structures étatiques.

 

La conscience profonde de la menace que représente la présence de telles entités à ses frontières  amène la Turquie à renforcer sa coopération avec le GRK avec la mise en place d’une politique d’endiguement vis-à-vis de l’espace kurde syrien. En 2013, la construction d’un mur entre Nusaybin en Turquie et Qmichli en Syrie a vocation à isoler la composante kurde syrienne de la population kurde de Turquie. Le gouvernement d’Erbil prend également la décision de fermer le pont de Simalka reliant les territoires irakien et syrien[9]. Dans la lignée de cette politique, la non-intervention turque lors du siège de Kobané par les membres de Daesh, internationalement critiquée, répond à la volonté turque de procéder à l’affaiblissement de ce bastion kurde. En effet, les liens entre le PKK et le PYD laissent présager, si la situation venait à se stabiliser, des temps difficiles pour la Turquie. Celle-ci n’aurait alors d’autre choix que de parvenir à de vraies avancées en faveur des Kurdes ou de subir les attaques d’un PKK/PYD renforcé par les livraisons d’armes effectuées par les Occidentaux et par l’aura acquise dans la lutte contre les islamistes de Daesh.

 

Mise en danger par la pression exercée par l’influence régionale croissante du mouvement kurde, la Turquie parvient, pour le moment, à assurer une « cogestion de l’espace transfrontalier entre les zones kurdes d’Irak, de Turquie et de Syrie » avec l’aide du GRK[10]. Pour combien de temps ? Outre cette carte stratégique, la situation de la Turquie s’est considérablement aggravée. L’Etat turc est passé du « zéro problème avec les voisins » à « zéro voisin sans problèmes », accentuant les troubles à ses frontières et jusque sur son sol[11]. La complexification de l’espace géographique moyen-oriental est également renforcée avec l’apparition d’un nouvel acteur : Daesh qui contrôle un territoire à cheval entre la Syrie et l’Irak et menace la stabilité de l’ensemble de la zone. En dépit de l’effort kurde déployé pour contenir cette structure terroriste, Ankara ne semble pas décidé à remettre son destin entre les mains des Kurdes, refusant de participer à l’avènement d’une puissance stratégique kurde au Moyen-Orient.

 

Baptiste Orlandini, diplômé du Master II en 201

 

[1] La République de Turquie acquiert en 1999 le statut de candidat officiel à l’entrée dans l’Union européenne.

[2] AFP (ANKARA), « Le gouvernement turc annonce des mesures pour améliorer les droits des Kurdes », 13 novembre 2009

[3] Zaman France, « L’Iran et la Turquie consolident leurs accords commerciaux », 16 décembre 2013, disponible à l’adresse suivante : http://www.zamanfrance.fr/article/liran-turquie-consolident-leurs-accords-commerciaux-6589.html (date de consultation : 18/04/2015)

[4] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », Politique étrangère, 2014, p. 39-50, p. 45

[5] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », op. cit., p. 48

[6] D. BILLION, « Les défis de la politique régionale de la Turquie », Observatoire de la Turquie et de son environnement géopolitique, 6 octobre 2014, disponible à l’adresse suivante : http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-turquie/obsturquie-dfispolregionale-db-octobre-2014.pdf (date de consultation: 17/05/2015)

[7] Ibid.

[8] H. BOZARSLAN, « Les Kurdes et l’option étatique », Politique étrangère, 2014, pp. 15-26, p. 23

[9] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », op. cit., p. 45

[10] Ibid. p. 46

[11] L’immigration massive de réfugiés syriens sur le sol turc est estimée depuis 2011 à 800 000 individus. Cet afflux migratoire menace la stabilité socio-économique du pays. En effet, il est à la source de nombreuses tensions relatives notamment au marché du travail.

LE CONTRÔLE DE LA MER DE CHINE MÉRIDIONALE : ENJEU POLITIQUE OU GÉOSTRATÉGIQUE ?

29 Sep

   Depuis le début de l’année 2015, il ne se passe pas une semaine sans que les conflits en mer de Chine ne défraient l’actualité. Les tensions sino-américaines ont notamment atteint un sommet fin mai 2015, après qu’un avion américain P-8 Poséidon de la VIIe flotte ait survolé l’archipel des Spratly où les travaux de poldérisation (fabrication d’ilots artificiels) se sont accélérés ces dernières années.

    L’évènement a conduit à une escalade verbale entre Pékin et Washington inquiétant jusqu’en Europe. Le 25 mai, le quotidien chinois Global Times, contrôlé par le Parti Communiste Chinois (PCC) allait jusqu’à affirmer qu’une « guerre y était « inévitable » entre la Chine et les États-Unis et que, par conséquent, l’APL[1] devait s’y « préparer minutieusement ». Côté américain, le nouveau commandant de la flotte du Pacifique, déclarait dès sa prise de commandement, le 28 mai : « si on nous demandait d’agir cette nuit, nous défendrions les intérêts américains dans la zone indopacifique. Ce n’est pas une déclaration rhétorique, c’est dans notre ADN. »[2]

                                                                                    

Selon le Pentagone, les travaux de poldérisation qui concernent 5 récifs différents, ont permis de gagner pas moins de 800 hectares sur la mer, dont les trois quarts depuis le début de l’année 2015. De plus, en construisant des pistes et des installations portuaires sur ces ilots, la Chine se donne la capacité de projeter des forces dans la zone faisant craindre aux pays riverains une escalade militaire à court terme. L’évènement a de quoi étonner et pourtant, il s’inscrit dans la longue lignée des crises qui secouent la région depuis 2010. [3]

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  Jusqu’à cette date, le conflit pour le contrôle de la mer de Chine méridionale concernait surtout la Chine et ses voisins. Mais, quand en mars 2010 le conseiller d’Etat chinois, monsieur Dai Bingguo, a déclaré à deux hauts fonctionnaires américains en visite en Chine que « la mer de Chine du Sud se situe au centre des « intérêts vitaux » » chinois [4], il provoqua la stupeur des autorités américaines et asiatiques. Par cette déclaration, la Chine venait de hisser la mer de Chine méridionale au même plan que Taiwan, le Tibet et le Xinjiang. Connaissant l’intransigeance des Chinois concernant leurs « intérêts vitaux », les Américains réagirent avec vigueur. Dans les mois qui suivirent cette déclaration, ils multiplièrent les ventes d’armes aux pays de la région, renouant même avec le Vietnam (notamment avec un exercice naval dans la ZEE vietnamienne en aout 2010). En novembre 2011, Barack Obama annonça le « pivot américain » vers l’Asie, faisant de la mer de Chine un enjeu dans lequel la confrontation sino-américaine allait pouvoir commencer à se matérialiser.

    Cependant, si la mer de Chine méridionale s’inscrit dans la confrontation stratégique avec les Etats-Unis, demeure la question du fondement des revendications chinoises et de la raison pour laquelle la Pékin est capable de placer les pays de la région au bord de l’affrontement pour quelques ilots et bancs immergés. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : sur les presque 2 millions de km² revendiqués par la Chine, certaines zones sont des territoires émergés comme l’archipel des Paracels, les Spratly, des ilots ou bancs de sable comme Luconia Reef et Scarborough Reef ; d’autres hauts-fonds en revanche, sont complètement immergés comme James Shoal, le Banc Macclesfield et Truro Shoal. Cet espace revendiqué, en forme de « langue de buffle », ne laissant aux pays riverains que leurs eaux territoriales (12 nm des côtes), place la Chine dans une confrontation quasi-généralisée avec les pays de la région, que ce soit autour des iles Spratly où elle est en conflit avec le Vietnam, Taiwan, les Philippines, la Malaisie et Brunei ; sur les iles Paracels et le banc Macclesfield, avec le Vietnam et Taiwan ; sur l’atoll de Scarborough où elle s’oppose aux Philippines.

   Pourquoi donc choisir de coaliser tous les pays de la région et risquer de voir revenir la superpuissance américaine dans une région dans laquelle elle était jusqu’ici en retrait, pour des territoires qui, a priori, n’auraient d’autre valeur stratégique que le pétrole et les ressources halieutiques qu’ils renfermeraient dans leur sous-sol ? S’agit-il d’un enjeu politique national, d’un irrédentisme chinois ou d’un autre type d’enjeu ?

   Tout d’abord, l’argument politique national parait assez difficile à justifier. D’un point de vu diplomatique et légal, les prétentions chinoises s’appuient à la fois sur une réinterprétation douteuse de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et le tracé d’une ligne à 9 traits sur un atlas géographique fait par un nationaliste chinois inconnu en 1947 (juste après la conquête d’une partie des iles Paracels aux mains des Français).  Le tracé de la ligne à 9 traits sert à appuyer l’argument selon lequel la mer de Chine serait une mer territoriale adjointe à la métropole. Mieux encore, elle serait selon certains « experts » chinois une « mer historique » sur laquelle elle aurait des droits. Ce qui constitue une première entorse au droit international, puisque l’article 89 de la CNUDM dispose qu’ « aucun État ne peut légitimement prétendre soumettre une partie quelconque de la haute mer à sa souveraineté »[5]. De même, l’étude bathymétrique montre une séparation claire entre les plateaux continentaux de chaque pays concernés[6]. Aussi, du point de vue du droit international, les revendications chinoises n’ont aucune légitimité.

    Néanmoins, les Chinois ne se privent pas d’utiliser cet argument pour asseoir à chaque fois un peu plus leurs revendications. Ainsi, en réponse à l’annonce du « pivot américain », ils répliquent, le 21 juin 2012, en créant une entité administrative factice, les Iles Sansha, qu’ils placent sous l’égide de la province d’Hainan (ile à l’extrême sud de la Chine). Cette préfecture est destinée à gérer les 2 millions de km² d’espace maritime revendiqués par la Chine ce qui constitue un véritable pied de nez aux pays riverains.[7] Quelques mois plus tard, le 29 novembre 2012, par le biais de la presse nationale, Pékin informe que la province d’Hainan a décidé d’autoriser les patrouilles locales de police maritime à appréhender tout bateau étranger pénétrant illégalement dans « son secteur ».[8]

Efficace, cette décision permet aux gardes côtes chinois de patrouiller dans la zone et d’attaquer tous les navires des pays riverains (pécheurs, gardes côtes étrangers). S’ils se contentent de les éperonner, ou les attaquent au canon à eau, ces manœuvres tout en étant agressives permettent d’éviter l’escalade militaire, ce dont Pékin ne veut pas, bien entendu.

   Les affrontements sont réguliers, en particulier avec les gardes côtes vietnamiens. En 2014, ces tensions atteignent leur apogée lorsque la Chine décide l’implantation d’une plate-forme pétrolière dans le secteur 143 de la zone économique exclusive vietnamienne (à l’ouest des iles Paracels). Cette implantation se fait sous haute tension, la plate-forme est escortée par 80 navires chinois dont 7 bâtiments de guerre. Se livre à cette occasion une bataille au canon à eau avec des gardes côtes vietnamiens bien décidés à ne pas laisser la souveraineté de leur pays être ainsi violée. A Hanoi, ces affrontements déclenchent de violentes manifestations antichinoises. Après 5 jours d’émeutes, l’incendie de nombreuses usines chinoises autour de la capitale et le harcèlement continu de la plate-forme, les chinois la retirent en juillet.[9]

Cet évènement, tout en illustrant les limites de la tactique chinoise, nous donne un aperçu des moyens que le pays est prêt à mettre en œuvre pour arriver à ses fins. En 2013, il crée un corps de garde cote unifié pour mener ses incursions en mer de Chine méridionale et orientale (face au Japon et Taiwan). Celui-ci s’est depuis étoffé de bâtiments de plus en plus lourdement armés, la politique de Pékin consistant à verser des bâtiments de la marine chez les gardes-côtes.  En 2014, ils alignaient ainsi 74 bâtiments de plus de 1000t.[10] Face à une telle puissance, les pays de la région, même si ils ont considérablement renforcé leurs moyens, sont démunis et il est peu probable qu’ils puissent empêcher la Chine d’arriver à ses fins.

    De fait, le contrôle de cet espace maritime est capital pour Pékin. La « sanctuarisation » de la mer de Chine méridionale est un préalable indispensable à l’éviction de la puissance américaine dans la région. A cet égard, la stratégie de la Chine repose pour beaucoup sur sa capacité à tenir une posture de dissuasion crédible. Cela passe notamment par la capacité à faire sortir ses SNLE (classe Jin) des mers de Chine pour les mettre à distance de tir du territoire américain ou au moins de leurs bases dans le Pacifique. Une telle menace sur les intérêts américains rééquilibrerait le rapport de force qui désavantage la Chine aujourd’hui (réduite à une stratégie de dissuasion de seconde frappe). Cependant, il s’agit d’une tache des plus compliquées actuellement, la « première chaine d’îles » (Japon, Taiwan, Philippines), commandant l’accès à l’océan Pacifique, est entièrement contrôlée par les Américains et leurs alliés. Ceux-ci ont su tisser au fil des ans un réseau de bases et de stations de surveillance renseignant tous les mouvements chinois dans la région.

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 Or, pour que l’effet dissuasif des Jin soit complet, ils doivent pouvoir sortir en toute sécurité des mers de Chine, cela sans être repérés. C’est pourquoi la réunification avec Taiwan est cruciale. Proche de la Chine, l’île permettrait une fois passé le détroit de Bashi, au sud, ou le détroit de Myako, au nord, d’accéder directement à un espace océanique assez vaste pour qu’ils puissent s’y diluer.                                                                                              

    Entre ces deux points de passage, le détroit de Bashi situé à la sortie de la mer de Chine méridionale semble être la meilleure porte de sortie vers l’océan Pacifique. C’est d’ailleurs à proximité que les Chinois ont basé leurs SNLE (classe Jin). A Sanya, sur l’ile d’Hainan, ils peuvent atteindre rapidement les profondeurs en raison de la moindre extension du plateau continental. Néanmoins, les Jin[11] ont un défaut notoirement connu et capital, leur mauvaise signature acoustique, raison pour laquelle Pékin a besoin de faire de la mer de Chine méridionale « un bastion » selon D. Schaeffer, à la manière des Soviétiques sur la mer de Barents pendant la guerre froide et d’y  « exercer un contrôle sans partage ».

   Ainsi, bien plus qu’une simple lutte pour accaparer des matières premières ou pour répondre à des préoccupations de politiques intérieures, les conflits en mer de Chine méridionale révèlent leur dimension géostratégique. Elément clef dans la posture de dissuasion chinoise, la mer de Chine est également un point de passage obligé pour le commerce international et stratégique car situé en amont du détroit de Malacca. Dans cette optique, toute la dialectique développée par la Chine et ses rivaux consiste à développer des capacités à même d’emporter rapidement le contrôle de cet espace. Bien entendu, cette logique ne s’arrête pas à la dissuasion nucléaire, les moyens de surveillance (ELINT, SIGINT, ISR) sont d’une importance capitale pour assurer la permanence du contrôle et d’empêcher l’accès des forces adverses selon le principe développé par Julian Corbett de la « flotte en vie ». Les Chinois ont ainsi poursuivi la modernisation de tout l’éventail capacitaire qu’ils déployaient devant Taiwan depuis des années pour interdire l’accès de la zone à toute puissance étrangère qui aurait souhaité faire de l’ingérence dans leurs affaires. Cette doctrine appelée par les Américains Anti-Access/Aerial Denial (A2/AD) consiste à développer un ensemble de moyens déployés en réseaux (missiles balistiques conventionnels destructeurs de porte-avions, drone, sous-marins nucléaires d’attaque, avions de combat) pour progressivement pousser les forces armées américaines hors de ce que la Chine considère comme son pré-carré et prendre ainsi le contrôle des mers de Chine à moyenne échéance.                                                                                                                                                                                                                                          A cet égard, on peut se demander si l’affaiblissement (conjoncturel ou structurel) de l’économie Chinoise n’incitera pas ses dirigeants à développer une politique encore plus agressive (car mue par l’excitation du nationalisme) au cours des prochaines années.

Morgan Paglia, diplômé du M2 – promotion « Ceux de 14 »  année 2014-2015

[1] L’armée Chinoise

[2] http://www.stripes.com/news/pacific/new-pacom-chief-china-s-south-china-sea-island-claims-preposterous-1.349020

[3] photographie prise par le P-8 poséïdon américain en mai 2015 au-dessus de ce que les Américains ont appelé la « Grande Muraille » de sable

[4] « China. Tells U.S. that S. China Sea is ‘Core Interest’ in New Policy », <www.breitbart.com/article.

php?id=D9GNI5600&show_article=1>, Associated Press, 3 juillet 2010

[5] Daniel Schaeffer « Mer de Chine : une sanctuarisation chinoise » Revue de la défense nationale tribune n°14,

[6] Ibid.

[7] Le Monde « Une minuscule préfecture chinoise sort de l’eau », 20 aout 2012                            http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/07/20/une-minuscule-prefecture-chinoise-sort-de-l-eau_1736383_3216.html

[8] Op cit. Daniel Schaeffer p.378

[9] « Des flottes paramilitaires en première ligne des conflits maritimes en Asie » DSI n°106, septembre 2014, p.44

[10] Alexandre Shelton-Duplaix « Des flottes paramilitaires en première ligne des conflits maritimes en Asie » DSI n°106, septembre 2014

[11] « Les sous-marins nucléaires ne sont pas aussi capables que la Chine le prétend » Sortir du nucléaire, 21 novembre 2013 http://www.sortirdunucleaire.org/Les-sous-marins-nucleaires-chinois

ENTRE KURDES ET POLITIQUE RÉGIONALE : LA TURQUIE FACE A SES AMBIGUITES

23 Sep

Depuis l’apparition du nationalisme kurde, les élites turques se sont montrées inconséquentes dans leur aptitude à résoudre le problème de la présence kurde sur le territoire anatolien. Perçue tour à tour comme un obstacle à détruire ou comme un enjeu électoral, la question kurde a toujours été appréhendée comme une problématique à court terme, réduisant du même coup, son importance à celle d’une simple contingence politique. A partir de 1978, l’apparition du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui prône une lutte armée « généralisée », va forcer les autorités turques à reconsidérer l’ampleur de la question kurde.

De nombreux éléments historiques vont plaider en faveur d’une résolution  pérenne du conflit. La présidence de Turgüt Özal  annonce un effort de réconciliation entre les deux parties en présence en brisant le tabou kurde. De mère kurde, il devient le président de la République de Turquie le 9 novembre 1989. Il est le premier à reconnaitre de manière officielle  la réalité du fait kurde au plus haut niveau de l’Etat. Il encourage le développement du mouvement légaliste en soutenant la création du Parti Populaire du Travail (HEP). En effet, le président Özal voit dans l’existence d’une représentation parlementaire kurde pacifique le seul moyen de juguler l’influence croissante du PKK au sein de la population kurde de Turquie.

De même, six années plus tard, l’arrestation d’Abdullah Öcalan, père fondateur du mouvement et leader indiscutable du PKK, porte un coup sévère au mouvement national kurde tout entier. Le 16 février 1999, il est capturé sur le territoire kenyan dans une opération menée conjointement par les services secrets turcs, américains et israéliens. Le mythe d’un chef insaisissable, pourfendeur de l’Etat turc, se désagrège, renvoyant les Kurdes à leur propre impéritie. L’emprisonnement d’Öcalan est toutefois l’occasion d’un revirement stratégique radical du parti en faveur de la résolution diplomatique du conflit. Le 2 août 1999, alors qu’il vient d’être condamné à mort par les autorités turques, Abdullah Öcalan appelle à la suspension immédiate de la lutte armée et au retrait des combattants du PKK du sol turc vers les montagnes du Kurdistan irakien. Sa peine est finalement commuée en prison à perpétuité sous la pression occidentale.

Dans un contexte de rapprochement entre la Turquie et l’Union européenne[1], le PKK espère tirer son épingle du jeu en posant la résolution de la question kurde comme une condition préalable à l’adhésion. Dès lors, il n’est plus question de libération nationale, ni même d’autonomie des régions kurdes. Le parti ne revendique désormais plus que des droits d’ordre culturel. En effet, le gouvernement Ecevit entreprend une politique de réforme dite des « paquets d’harmonisation législative ». Il s’agit alors de favoriser le rapprochement du système turc avec le modèle européen de protection des droits et libertés. Le 17 décembre 2004, le Conseil européen prend acte et donne son feu vert à l’ouverture des négociations d’adhésion.

De manière concomitante, la Turquie mène sur la scène intérieure une politique dite d’ « ouverture démocratique » qui se traduit par un certain nombre d’avancées concernant les droits culturels de cette minorité. En date du 1er janvier 2009, une nouvelle chaîne de télévision publique, TRT 6, est lancée en Turquie. Elle a comme particularité de diffuser un certain nombre de programmes en kurmandji, dont la pratique fut longtemps interdite en Turquie.  Le 13 novembre 2009, Besir Atalay, ministre de l’Intérieur turc, annonce trois mesures relatives à la question kurde. La première est relative au droit pour les communes kurdes dont le nom a été turquisé de revenir à leur nom d’origine. La seconde fait état de la mise en place d’une commission indépendante qui aura vocation à enquêter sur les violations des droits de l’homme dans la région du Sud-Est et la troisième concerne l’autorisation de s’exprimer en kurde dans la vie politique turque[2]. De plus, en 2009, des négociations s’ouvrent, dans le plus grand secret, à Oslo entre les renseignements turcs (MIT) et des hauts représentants du PKK. Pour la première fois de l’Histoire, des négociateurs des deux camps se trouvent à la même table, discutant de la suite à donner aux demandes du peuple kurde. C’est l’occasion pour le PKK de formuler ses deux exigences majeures à savoir la reconnaissance du peuple kurde par l’octroi des droits individuels dont il est privé et la mise en place d’une autonomie démocratique pour les régions kurdes du Sud-Est. Cette première prise de contact qui ne débouche sur aucun résultat concret offre au moins l’intérêt de rompre avec le traditionnel discours selon lequel l’Etat turc ne négocie pas avec les « terroristes ».

Toutefois, alors que ces mesures sont l’occasion de mettre définitivement à bas le discours officiel d’une République unitaire fondée autour de l’ethnie turque, les concessions accordées au mouvement kurde restent néanmoins très marginales.  L’aspect symbolique des mesures ne parvient pas à masquer la déception du mouvement kurde face à une ouverture qu’il considère davantage comme une manœuvre politique de séduction qu’une véritable révolution dans l’administration politique de ce peuple. En effet, les trois revendications principales formalisées par le mouvement légal kurde sont la reconnaissance constitutionnelle du fait kurde et des langues kurdes, l’enseignement en langue kurde et le renforcement de l’autonomie des pouvoirs locaux au Sud-Est, trois points semblables à ceux évoqués par Öcalan dans sa feuille de route pour sortir du conflit.

De plus, la tentative de rapprochement avec l’Union européenne est un échec. Un an après le début des négociations en octobre 2005, les relations turco-européennes sont au point mort. La question de la partition de Chypre, membre à part entière de l’Union européenne depuis 2004, est un point d’achoppement diplomatique qui reste, pour le moment, indépassable. En effet, depuis 1974, la Turquie occupe le nord de l’île et conteste la légitimité du gouvernement de Nicosie qui est par ailleurs reconnu par la communauté internationale. Devant le refus turc d’ouvrir ses ports et aéroports aux moyens de transport en provenance de Chypre, le Conseil des ministres européen décide finalement de suspendre les discussions d’adhésion avec la Turquie.

            La déconvenue européenne qui en résulte force la Turquie à repenser sa politique extérieure. Après s’être tournée sans succès vers l’Occident, elle va à présent regarder davantage vers l’Est. Le Parti de la justice et du développement (AKP), arrivé au pouvoir en 2002, va alors se trouver confronté à un monde musulman avec lequel il entreprend une politique de « zéro problème avec les voisins » qui se révèle être une politique d’hégémonie régionale. L’objectif attitré de cette politique est la constitution d’une zone de paix et de stabilité dans la proximité immédiate de l’Etat turc.

Cette posture est facilitée par le traumatisme que représente la projection de forces américaines en Irak en date de l’année 2003. Cette opération militaire d’envergure est perçue comme une intrusion dans la sphère moyen-orientale. Elle est par conséquent à l’origine d’une détérioration des relations entre les Etats-Unis et la Turquie. Le 1er mars 2003, l’Assemblée nationale turque s’oppose à la demande américaine de mise à disposition de ses infrastructures militaires. Conjointement, les relations bilatérales qu’entretient la Turquie avec ses voisins immédiats vont s’améliorer. En 2004, la Turquie et la Syrie signent un accord de libre-échange qui est le point de départ d’une « lune de miel » entre Erdogan et Bachar El-Assad. Sur la même période, le commerce bilatéral entre la Turquie et l’Iran explose, le volume monétaire passant de deux milliards de dollars US en 2001 à vingt-deux milliards de dollars en 2012[3]. Outre l’association en matière économique, les années 2000 sont aussi l’occasion d’une entente sécuritaire concernant le PKK et ses affiliés régionaux comme le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) en Iran ou le Parti de l’union démocratique (PYD) en Syrie. 

Dans le cadre de cette politique, le rapprochement le plus significatif s’effectue avec le Gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK), entité politique fédérée du Nord de l’Irak. Reconnue par la Constitution irakienne de 2005, il s’agit de la seule émanation kurde dotée d’une réelle  autonomie politique. Le GRK dispose ainsi de son propre parlement, habilité à  édicter des lois, et d’un corps armé composé de peshmergas qui veillent sur ses frontières territoriales. Si l’Irak est devenu depuis 2011 le deuxième partenaire commercial de la Turquie avec près de douze milliards de dollars d’échanges en 2013, 70% de ces opérations financières ne concernent que la région kurde qui fournit abondamment la Turquie en pétrole[4]. L’appui de la Turquie est pour le GRK une condition fondamentale à la conservation de son autonomie rudement acquise au détriment de Bagdad. En effet, la quasi-indépendance du GRK vis-à-vis du gouvernement central irakien est assurée par la viabilité économique de la région, dépendant quasi-exclusivement des exportations pétrolières à destination de Turquie. Ainsi, en se présentant comme un client régulier, la Turquie se porte garante de la subsistance d’une entité kurde à ses frontières.

 

Cette alliance a priori contre nature pour la Turquie possède néanmoins plusieurs avantages. Tout d’abord, elle signifie une perte de revenus conséquente pour l’Etat central irakien puisque 95% des revenus du pays proviennent du pétrole et que le Kurdistan irakien renferme la deuxième source de pétrole d’Irak avec une capacité de production de cent vingt-cinq milles barils par jour. L’affaiblissement financier de l’Irak constitue une bonne nouvelle pour l’ambition turque de devenir la puissance régionale de référence. De plus, les relations plus que cordiales qu’entretiennent Erdogan et Massoud Barzani, président du GRK, permettent au gouvernement de l’AKP de faire pression sur le PKK, présent depuis 1999 sur le sol irakien, par l’intermédiaire du GRK. En ce sens, le soutien du GRK est régulièrement instrumentalisé par l’AKP pour montrer qu’il œuvre en faveur des Kurdes. En novembre 2013, la visite de Barzani à Diyarbakir, accueilli comme un véritable chef d’état, est clairement motivée par l’approche des élections locales de mars 2014. Elle permet la promotion d’ « une identité kurde alternative à celle proposée par Öcalan »[5]. Ainsi, d’un point de vue externe, elle sape la capacité du PKK et du GRK, deux principaux acteurs kurdes de la région, à se rapprocher dans l’optique de constituer un projet commun de Kurdistan indépendant qui menacerait les délimitations frontalières existantes. D’un point de vue interne, elle essaie de rompre avec son image de rigidité vis-à-vis de la question kurde en prouvant qu’elle peut lier des relations pacifiques avec une entité kurde. De manière indirecte, il s’agit de signifier que l’impossibilité d’une issue en Turquie serait le fait de l’intransigeance du PKK, non celle du gouvernement.

 

Le GRK se révèle donc un partenaire fondamental sur la question kurde. Cette relation va être renforcée par ce que Didier Billion qualifie de « confessionnalisation de la politique extérieure du pays »[6]. Dans son duel à distance avec l’Iran chiite, autre poids-lourd de la scène politique moyen-orientale, la Turquie va mettre en œuvre une politique s’appuyant sur la volonté de renforcer l’axe sunnite au Moyen-Orient. La période des printemps arabes s’ouvrant en 2011, qui bouleversent l’équilibre géostratégique de la région, va également participer à l’affirmation de cette nouvelle posture turque. Le rejet de la politique pro-chiite de Nouri Al-Maliki en Irak accentue le soutien au gouvernement kurde d’Erbil. En 2013, le coup d’Etat militaire qui secoue l’Egypte renverse le gouvernement des Frères Musulmans dirigé par Mohammed Morsi. L’anéantissement d’un gouvernement sunnite élu par le peuple mène la Turquie et l’Egypte à la limite de la rupture des liens diplomatiques. De même, l’insurrection syrienne contre Bachar El-Assad donne au gouvernement turc l’opportunité de faire d’une pierre deux coups en renversant le régime alaouite au pouvoir pour le remplacer par un pouvoir politique issu de la majorité sunnite du pays. Dans cette optique, le gouvernement turc fait le choix de soutenir l’opposition sunnite au régime de Bachar El-Assad dans toute sa « diversité » : l’Armée syrienne libre, le Front Al-Nostra ou encore  Daesh[7].

 

La crise syrienne dans son ensemble est particulièrement révélatrice de la difficulté pour l’Etat turc à appréhender son environnement. Bien que l’opposition ne parvienne à chasser définitivement Bachar El-Assad, l’affaiblissement du pouvoir mène au retrait des troupes de Damas stationnées dans les zones kurdes du Nord-Est. Le PYD, qui correspond à la branche syrienne du PKK, en profite pour prendre possession de cette région qu’il nomme Rojava, signifiant littéralement l’ « Ouest du Kurdistan ». Parvenant à mettre en place une force militaire estimé à trente mille hommes[8] et une organisation administrative autonome, le PYD annonce, de manière unilatérale, l’indépendance de la zone  placée sous son contrôle militaire. D’un point de vue géostratégique, il s’agit d’un véritable coup dur porté au régime turc. En effet, la région du Kurdistan turc est désormais bornée par le Rojava au Sud et par le GRK à l’Est, prônant tous deux, si ce n’est l’indépendance, au moins l’autonomie des populations kurdes vis-à-vis des structures étatiques.

 

La conscience profonde de la menace que représente la présence de telles entités à ses frontières  amène la Turquie à renforcer sa coopération avec le GRK avec la mise en place d’une politique d’endiguement vis-à-vis de l’espace kurde syrien. En 2013, la construction d’un mur entre Nusaybin en Turquie et Qmichli en Syrie a vocation à isoler la composante kurde syrienne de la population kurde de Turquie. Le gouvernement d’Erbil prend également la décision de fermer le pont de Simalka reliant les territoires irakien et syrien[9]. Dans la lignée de cette politique, la non-intervention turque lors du siège de Kobané par les membres de Daesh, internationalement critiquée, répond à la volonté turque de procéder à l’affaiblissement de ce bastion kurde. En effet, les liens entre le PKK et le PYD laissent présager, si la situation venait à se stabiliser, des temps difficiles pour la Turquie. Celle-ci n’aurait alors d’autre choix que de parvenir à de vraies avancées en faveur des Kurdes ou de subir les attaques d’un PKK/PYD renforcé par les livraisons d’armes effectuées par les Occidentaux et par l’aura acquise dans la lutte contre les islamistes de Daesh.

 

Mise en danger par la pression exercée par l’influence régionale croissante du mouvement kurde, la Turquie parvient, pour le moment, à assurer une « cogestion de l’espace transfrontalier entre les zones kurdes d’Irak, de Turquie et de Syrie » avec l’aide du GRK[10]. Pour combien de temps ? Outre cette carte stratégique, la situation de la Turquie s’est considérablement aggravée. L’Etat turc est passé du « zéro problème avec les voisins » à « zéro voisin sans problèmes », accentuant les troubles à ses frontières et jusque sur son sol[11]. La complexification de l’espace géographique moyen-oriental est également renforcée avec l’apparition d’un nouvel acteur : Daesh qui contrôle un territoire à cheval entre la Syrie et l’Irak et menace la stabilité de l’ensemble de la zone. En dépit de l’effort kurde déployé pour contenir cette structure terroriste, Ankara ne semble pas décidé à remettre son destin entre les mains des Kurdes, refusant de participer à l’avènement d’une puissance stratégique kurde au Moyen-Orient.

Baptiste Orlandini, diplômé du Master II en 2015.

[1] La République de Turquie acquiert en 1999 le statut de candidat officiel à l’entrée dans l’Union européenne.

[2] AFP (ANKARA), « Le gouvernement turc annonce des mesures pour améliorer les droits des Kurdes », 13 novembre 2009

[3] Zaman France, « L’Iran et la Turquie consolident leurs accords commerciaux », 16 décembre 2013, disponible à l’adresse suivante : http://www.zamanfrance.fr/article/liran-turquie-consolident-leurs-accords-commerciaux-6589.html (date de consultation : 18/04/2015)

[4] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », Politique étrangère, 2014, p. 39-50, p. 45

[5] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », op. cit., p. 48

[6] D. BILLION, « Les défis de la politique régionale de la Turquie », Observatoire de la Turquie et de son environnement géopolitique, 6 octobre 2014, disponible à l’adresse suivante : http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-turquie/obsturquie-dfispolregionale-db-octobre-2014.pdf (date de consultation: 17/05/2015)

[7] Ibid.

[8] H. BOZARSLAN, « Les Kurdes et l’option étatique », Politique étrangère, 2014, pp. 15-26, p. 23

[9] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », op. cit., p. 45

[10] Ibid. p. 46

[11] L’immigration massive de réfugiés syriens sur le sol turc est estimée depuis 2011 à 800 000 individus. Cet afflux migratoire menace la stabilité socio-économique du pays. En effet, il est à la source de nombreuses tensions relatives notamment au marché du travail.

VOUS AVEZ DIT « CHAR D’ASSAUT » ?

20 Sep

L’objet de l’archéologie est l’étude des civilisations humaines passées à partir des monuments et objets qui en subsistent. En tant que telle, cette science devrait bientôt connaître une importante modification de son centre d’intérêt en incluant dans son champ de recherche une grande partie de la cavalerie blindée, et notamment sa subdivision d’arme « lourde ».

Considérée à tort ou à raison comme étant le reliquat d’une ère révolue, la cavalerie blindée aborde le monde post URSS de façon dérobée. Ce ne sont pas tant les innovations matérielles et la réflexion doctrinale à son égard qui la mettent en valeur, mais plutôt, de façon négative, des reproches constants quant à son prix (tant d’acquisition que de maintien en condition opérationnelle), à sa vulnérabilité (prolifération des armements antichars portables individuels) et, in fine, à son inutilité (faible déploiement en opération, hormis pour la cavalerie légère et médiane). Dès lors, quels seraient pour l’armée l’intérêt et la justification de conserver un armement couteux et difficile à employer ?

Osons mettre en avant que cette vision des choses est non seulement caricaturale et incomplète, mais surtout fausse.

L’arme blindée cavalerie est l’héritière historique de l’arme cavalerie (de l’italien cavalo – cheval – donnant cavalleria – cavalerie[1]). Elle regroupe en son sein des chars d’assaut, des ERC (engins roues canon) et des véhicules blindés légers. Elle est à ce titre l’une des neuf[2] armes de l’armée de terre et se caractérise, à l’instar de ses pairs, par des unités homogènes aux capacités similaires qui produisent des gammes précises d’effets au moyen de certains types d’actions. À chaque arme appartient donc un rôle et un socle de compétences qu’elle reste la plus à même de réaliser. Sa forme actuelle, ensuite, découle de la période technologique dominante dans laquelle nous nous trouvons. Des chars tractés primitifs de la bataille de Qadesh (1285 av. JC) aux cavaliers sans étriers sous Alexandre le Grand, des grenadiers à cheval de la garde jusqu’aux chars d’assaut, la cavalerie n’a de cesse d’adapter ses moyens à l’« âge[3] » présent afin de toujours être en mesure de remplir ses missions. En ce sens, il n’est possible de parler d’inadéquation des engins de la cavalerie blindée à la conflictualité moderne que si ces derniers ne sont plus en mesure de remplir leur fonction, c’est à dire d’assurer les missions de l’arme. De tels exemples marquent alors une mutation de l’arme vers un nouveau modèle (matériel, organisationnel…), comme le furent la chevalerie au tournant du XVIe siècle et la cavalerie équestre lors de la Première Guerre Mondiale. A ce jour, si l’art de la guerre a évolué depuis 1945, il n’en reste pas moins qu’il n’a pas été bouleversé au point de dénier toute efficacité aux engins roues-canon et aux chars d’assaut. En effet, dans une stricte optique militaire, il serait absolument faux de soutenir que depuis les années 1990 la cavalerie blindée n’a plus sa place sur le champ de bataille car, s’il est indéniable que la prolifération des armements antichars portatifs ainsi que l’intégration technologique ont fortement contribué à la remise en cause de la toute puissance supposée de ces engins, elles ne sont pas pour autant annonciatrices de leur fin. À cet égard, il est de bon ton de revisiter le discours émis à propos de l’arme, et ce notamment en Europe où la dimension militaire de cette équation tend à être totalement écrasée sous le poids des dimensions politiques, idéologiques et psychologiques.

 

         Au plan militaire, il est couramment mis en avant que les divers engagements de la cavalerie blindée depuis la chute de l’URSS montreraient son inefficacité sur le terrain. Cet argument repose sur trois postulats :

         1/ les blindés (tant des ERC que des chars d’assaut) ont atteint un très grand seuil de vulnérabilité dans les guerres récentes et sont très souvent à la merci des armements antichars portables ainsi que plus généralement de tout système d’armes « intelligent » embarqué sur une plateforme terrestre ou aérienne. Le temps des grandes chevauchées pour sidérer l’ennemi (que celles-ci soient réelles ou supposées, respectivement Sedan et la trouée de Fulda) relèverait à présent de l’Histoire.

         2/ Le premier postulat se verrait empiriquement confirmé par les batailles récentes où, quand des blindés furent engagés, ceux-ci se firent étriller, donnant alors une image concrète de ce déclin annoncé de la cavalerie blindée. Ainsi, Grozny serait tout autant le symbole de la décadence post soviétique que celui de l’échec manifeste des chars. Plus récemment, la guerre qu’Israël mena en 2006 contre le Hezbollah dans le sud du Liban ne ferait que confirmer cette démonstration.

         3/ Enfin, la cavalerie blindée en général (les chars d’assaut en particulier) serait un instrument inadéquat du fait des formes que revêt à ce jour la conflictualité. L’hypothèse d’un grand chelem entre les deux grands vainqueurs de 1945 s’étant pour le moment dissipée, les armées occidentales ont principalement à lutter contre des guérillas, des adversaires infra- ou proto étatiques menant des guerres asymétriques, irrégulières. Or, dans ces cas précis, les blindés, matériel d’agression, conçus pour le choc du fort au fort, se voient mis en défaut face à un ennemi évanescent, et surtout, ne possèdent pas la mobilité adéquate (vitesse et mobilité au plan opératif, ce que possède l’aviation légère de l’armée de terre par exemple) pour combattre efficacement.

 

         Passons au crible cet argument et ses trois postulats.

         Premièrement, la vulnérabilité de la cavalerie blindée n’a, en effet, jamais été aussi grande. Cela a pour conséquence d’astreindre cette arme à un fort contrôle préalable de l’espace où elle va être déployée ainsi qu’à une détection et une élimination précoce des menaces. Aujourd’hui un char à découvert est, mutatis mutandis, une carcasse en sursis, pour autant cette menace n’est pas, en l’état, susceptible de condamner à court ou moyen terme la cavalerie blindée. L’évolution des armements dépend pour partie de l’évolution de la technologie. Ce faisant, la façon de faire la guerre ne peut rester totalement figée. Il y a une marche des éléments créant avancées et découvertes, puis innovations, qui seront indubitablement suivies de contre innovations (à l’épée le bouclier, aux charges à cheval la formation en carré, aux armes à feu le gilet pare balles, aux missiles les systèmes de défense anti missiles…). Ce processus, que FULLER nomme le « facteur tactique constant », permet de comprendre mieux que tout autre que rien n’est figé, rien n’est absolu (hormis sur un certain laps de temps : le délai de la mise en œuvre de la contre innovation). Les chars, malgré le tableau peu flatteur qu’en brosse l’argument précité, restent des prédateurs avant d’être des proies. Bardés de systèmes intégrant de la haute technologie (acquisition rapide de cibles, détection accrue, action en tout temps…), équipés d’armes lourdes, possédant un fort blindage (voire un sur blindage) ainsi qu’une grande mobilité tactique, ils sont, à l’instar des navires pour les espaces maritimes, une addition de capacités pour les espaces terrestres car combinant puissance, protection, mobilité et intégration technologique, ce qui fait d’eux un atout de premier ordre. En somme, la vulnérabilité actuelle des blindés aux armements modernes n’a rien de surdéterminante pour leur avenir. D’ailleurs, nombre de systèmes de protection active et passive commencent à poindre. Du blindage réactif, connu depuis la seconde moitié du XXe siècle, la technologie évolue vers des systèmes d’auto défense du véhicule (les plus aboutis semblent être les systèmes israéliens « Trophy » et « Iron fist »). Certes, ceux-ci sont, comme toute innovation à ses débuts, emplis de défauts, mais cela ne compromet en rien leur futur[4].

         Deuxièmement, la prestation de la cavalerie blindée sur le terrain depuis 1991 ne peut nullement se résumer, cela va sans dire, à un ou plusieurs engagements précis dans la mesure où ceux-ci, outre le fait qu’ils dépendent souvent de données conjoncturelles non généralisables, relèvent surtout d’un type d’emploi choisi par une armée donnée. En cela, chaque pays, et incidemment chaque armée, possède une doctrine d’emploi des forces qui lui est propre, ce qui implique une appréhension différente des situations, et ainsi, de l’issue de ce qu’aurait été ledit engagement. En l’espèce, l’exemple de la première bataille de Grozny (décembre 1994 – mars 1995) est révélateur de biens de lacunes et d’erreurs, mais pas de l’inefficacité de la cavalerie blindée, et surtout pas, dans ce cas précis, des chars d’assaut[5]. Joseph Henrotin analyse d’ailleurs cette bataille comme un cumul d’erreurs, entouré de fausses perceptions, grevé de dilettantisme et de gabegies. En clair, les raisons de l’hécatombe que produisirent les forces rebelles tchétchènes sont à rechercher en premier lieu dans l’impréparation militaire des forces armées russes (armée en état de total délabrement depuis la chute de l’URSS), puis, au plan tactique, dans la dissociation des colonnes d’infanterie de leurs appuis dans les rues de la ville. Privées de moyens d’appui-feu direct mobile (les chars d’assaut), celles-ci furent décimées avant que les groupes de chars ne le soient à leur tour anéantis. Loin de constituer la tombe de la cavalerie blindée, Grozny est la sanction de l’absence de coopération des forces de mêlée, de la perte de la synergie interarmes.

La guerre de 2006 dans le sud du Liban, ensuite, où les forces du Hezbollah affichent un impressionnant tableau de chasse (52 chars Merkava au tapis !) n’est pas pour autant une oraison funèbre pour les chars et les ERC. Outre la sous estimation flagrante de l’adversaire que fit Tsahal (le Hezbollah est une puissante techno guérilla[6]), l’utilisation qui fut fait des chars représente le pendant inverse de la première bataille de Grozny. En effet, si ceux-ci furent en général utilisés intelligemment, en combinaison avec de l’infanterie portée, créant alors une bulle interarmes ou fantassins et cavaliers jouissent du cumul de leurs facultés respectives, les derniers jours de la guerre virent cet emploi bouleversé, les chars étant même engagés en autonome pour … prendre une ville du secteur de Marjayoun. Bilan sans appel : sur les 21 chars de la colonne, environ 11 sont détruits dans des embuscades. Cette guerre, une fois encore, ne traduit pas l’impuissance de la cavalerie blindée mais les risques, voire parfois l’ineptie, de faire endosser à la seule cavalerie le rôle de l’infanterie (et vice versa). Chaque arme possède un milieu et des missions pour lesquelles elle est « reine », les autres armes travaillant alors autour d’elle pour concourir à son action. Donner à une arme un rôle qui n’est pas le sien reste possible, mais les objectifs, si tant est qu’ils soient atteints, le seront plus difficilement et avec plus de pertes.

Notons, de manière subsidiaire, que nous avons fait le choix de prendre ici l’exemple d’engagements infructueux ou indécis pour les blindés. Nous aurions pu tout autant traiter d’engagements réussis dans lesquels la cavalerie joue un rôle sinon déterminant, du moins premier (Irak 1991 & 2003, opération Serval 2013).

         Troisièmement, dans un monde où la guerre, à défaut d’avoir disparue (!), est perçue (notamment par les Européens) comme un archaïsme[7], une chose du passé qui, n’en déplaise à Clausewitz, ne serait plus un des mécanismes de la politique mais un phénomène apolitique et immoral, la cavalerie blindée est sur la sellette. Cette vision des choses, fortement teintée d’idéalisme, est pourtant fausse. De manière générale, la guerre conventionnelle (interétatique) a été, est et sera une constante dans le jeu des relations internationales. Ce n’est donc pas parce que l’Europe occidentale n’a pas connu ses ravages sur son sol depuis plus de deux générations humaines que celle-ci n’aura plus lieu. Ce n’est pas non plus parce que depuis plus de vingt ans la majorité des interventions militaires nous ayant concerné furent de type dissymétriques ou asymétriques qu’il faille aujourd’hui faire une croix sur la cavalerie blindée. Technologiquement, aucun système d’arme ne peut à ce jour reprendre le spectre entier de compétence des ERC et chars d’assaut. S’en défaire signifie alors non pas une simple perte de matériels mais la perte d’un ensemble de capacités. De manière plus précise, il faut enfin mettre un point d’honneur à enterrer l’idée, devrait-on dire l’incongruité, que la cavalerie blindée, et surtout les chars d’assaut, seraient inutiles dans les guerres asymétriques (car c’est bien ici que se joue en filigrane l’idée de l’inutilité[8]). Peut être que l’expérience historique de contre guérilla des armées de la France en Indochine puis, dans une moindre mesure, en Algérie contribue à cette idée d’inutilité, il n’en reste pas moins que dès que les mouvements rebelles sont assez forts pour faire exploser la lutte armée (ou quand ils ne s’enferment pas dans une stricte logique d’action par attentat suicide), dès le moment où ceux-ci entreprennent des actions de conquête (cf. l’opération Serval), la cavalerie ne redevient pas utile, elle devient indispensable ! En lieu et place d’écrits théoriques prenons acte de la guerre civile syrienne. Face à une nébuleuse de groupes rebelles, l’armée syrienne est pleinement engagée dans une âpre lutte. Combattant un ennemi infra étatique, elle possède au plan tactique une double supériorité : celle de la combinaison des capacités des engins blindés à celles de l’infanterie (intégration interarmes) ainsi qu’une sur capacité face à un adversaire ne disposant pas de tels moyens. Il ne faut ici faire aucune faute de raisonnement pour déduire une prétendue équation « char = victoire » mais simplement reconnaître ce qui a été entrevu plus haut (et que l’Histoire confirme depuis les premiers engagements des chars dans la bataille de la Somme), c’est à dire qu’à situations égales, une opération où des forces interarmes interviendront se déroulera avec moins de périls et de difficultés qu’une opération où seule une arme de mêlée est engagée.

De même, retourner le  problème permet de mettre définitivement à bas l’idée de l’inutilité de la cavalerie dans les guerres asymétriques. Les entités infra étatiques sont perçues comme des forces possédant de faibles moyens et une logistique défaillante, ce qui leur interdit de facto le combat de haute intensité, le choc du fort au fort ainsi que la détention de tout matériel impliquant à la fois une chaîne logistique importante et une dépendance à certains lieux. Le char d’assaut serait alors le matériel type que ces organisations seraient en grande peine d’entretenir et d’utiliser (chaîne logistique et maintenance + écoles de formation à leur emploi + formation des groupes militaires à la coopération interarmes). Et pourtant ! Le groupe rebelle syrien Jaysh al-islam fait ici figure de contre exemple appréciable. S’étant, comme la majorité des groupes rebelles, aguerri après trois ans de lutte, et s’étant sophistiqué grâce aux prises de guerre et aux soutiens extérieurs, ce dernier a fait une démonstration de puissance, et surtout de compréhension de l’utilité des types de matériels militaires dans les combats, lors du blocus de Mléha, le trois août 2014[9]. Ce groupe a, avec d’autres, attaqué des postes de l’armée syrienne loyaliste en ayant au préalable comblé son déficit en appui feu. Ne disposant pas de pièces d’artillerie en quantité et de qualité, celui-ci utilisa des chars (T-72 et T-55 de diverses versions) et des véhicules blindés de prise (artillerie antiaérienne automotrice ZSU-23/4, véhicules blindés de combat de l’infanterie BMP 1) pour mécaniser son infanterie et la doter d’appui-feu directs mobiles. Utilisant tous ces matériels avec parcimonie car étant conscient de leur valeur militaire, les rebelles ont même créé une école de la guerre mécanisée pour contribuer à leur meilleur emploi !

         Le char d’assaut et les ERC ont donc un avenir militaire pérenne à court et moyen terme. Techniquement ceux-ci sont un moyen abouti et sans équivalent terrestre. Technologiquement, la recrudescence des armements modernes les contraint à tempérer leurs ardeurs mais ne remet en question ni leur idée de système d’arme ni leur emploi. Historiquement, les engagements récents où ces derniers eurent à pâtir de la confrontation soulignent avant tout des erreurs dans les stratégies et tactiques mises en œuvre et non une quelconque inadéquation de ces matériels. Militairement, l’idée de l’inutilité de l’arme cavalerie dans des guerres asymétriques est un leurre.

 

         En somme il s’opère bien une remise en cause de cette arme, mais celle-ci se limite aux dimensions politiques, idéologiques et psychologiques. Le lecteur avisé saura trancher la question de savoir quelle situation paraît la plus ubuesque : celle de prendre la bannière des critiques sur l’inutilité de la cavalerie blindée sur la période récente ou bien celle de voir un groupe rebelle se doter d’un embryon de cavalerie blindée ainsi que d’une partie des infrastructures nécessaires à son emploi.

 

Simon Baumert, diplômé du Master en 2014

[1] « 1/ Ensemble de troupes  à cheval, d’unités de cavaliers.     

      2/ L’un des corps de l’armée comprenant, à l’origine, des troupes à cheval ».

Le Petit Robert, 2011

[2] Infanterie, arme blindée et cavalerie, troupes de marine, artillerie, train, génie, transmission, matériel et aviation légère de l’armée de terre.

[3] John Frederick Charles FULLER, L’Influence de l’armement sur l’histoire, Paris, 1948, Payot, 239 p.

[4] La guerre terrestre reste très en deçà du niveau technologique auquel sont arrivées la guerre aérienne et la guerre maritime, notamment quant aux systèmes de neutralisation des systèmes ennemis. Pour prendre un exemple concret, qui plus est ayant trait aux missiles, les systèmes de défense rapprochée des navires (englobés par l’acronyme anglo-américain CCWS pour close combat weapon system) représentent un avancée significative de la recherche en matière de lutte contre les missiles et imposent, pour neutraliser le bâtiment en étant équipé, de délivrer une salve d’armements intelligents pour obtenir un effet de saturation et alors frapper la cible. Tirer un seul de ces armements, ou tirer au coup par coup, est dans ce cas synonyme d’échec.

[5] Histoire et stratégie, n° 11, juillet-septembre 2012, « Combattre en ville, les fondamentaux de la guerre en zone urbaine », 98 p, pp. 68-72.

[6] Centre de documentation et d’emploi des forces, La Guerre de juillet, analyse à chaud de la guerre Israelo-Hezbollah (juillet-août 2006), Les cahiers du RETEX, 60 p, p. 35. Disponible à l’adresse suivante : http://www.cdef.terre.defense.gouv.fr/publications/anciennes-publications/cahier-du-retex/la-guerre-de-juillet.

[7] VOUILLOUX Jean-Baptiste, La Démilitarisation de l’Europe, un suicide stratégique ?, Paris, 2013, éditions Argos, collection Stratégies, 162 p.

[8] D’une action reconnue dans les guerres conventionnelles, la cavalerie blindée souffre d’un déni général de ses capacités dans les guerres asymétriques. Les lui reconnaître dans ce cadre aurait alors comme incidence de mettre à bas l’argument de son inutilité conjoncturelle sur la période courant depuis 1991.

[9] Article sur le blog de Stéphane MANTOUX :

http://historicoblog3.blogspot.fr/2014/08/exemple-doperation-de-linsurrection_22.html.

 

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