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DES PRÉMICES DE L’USAGE MILITAIRE DE L’ESPACE AUX SEVICES DE LA SPATIODEPENDANCE

22 Déc

« L’ exploration de l’Espace va aller de l’avant , que nous nous y associons ou non, et elle est l’une des plus grandes aventures de tous les temps , et aucune nation qui a pour ambition de devenir le leader des autres nations ne peut envisager de rester à la traine dans la conquête spatiale. »[1] telles furent les paroles du 35ème Président des États-Unis d’Amérique John Fitzgerald KENNEDY au début des années 1960. Agissant comme un appel à la conquête de cette zone de confins, les ambitions américaines, amplifiées par le sentiment de menace croissant après le lancement du satellite soviétique Sputnik le 4 octobre 1957, furent ainsi à l’origine du passage de la fiction à la réalité de la militarisation de l’Espace.

Vide sidéral constellé d’une myriade d’étoiles et de planètes enchevêtrées en galaxies infinies, futur théâtre d’opérations aux limites insoupçonnées suscitant tant de rêves et de fantasmes, l’Espace disposait dès lors de l’ensemble des atouts pour répondre aux besoins de conquête de l’Homme, à cette « pulsion atavique »[2] héritée de ses prédécesseurs qui avaient tous cédé au fil des siècles à l’appel de la zone de combat. En passant du champ de bataille terrestre de l’Antiquité au théâtre d’opérations aériennes au XXème siècle avec l’usage des premiers Vickers F.B.5[3] et R.E.7[4] britanniques de la Première Guerre Mondiale (1914 – 1918) puis des F-86[5] américains et MIG-15[6] soviétiques pendant la Guerre de Corée (1950 – 1953), le stratège militaire a donc progressivement intégré les cieux puis les astres à sa doctrine en adoptant la conception du pionnier de l’aviation Clément ADER : « qui sera le maître du ciel sera le maître du monde ».

Décidées à porter leur logique guerrière au-delà des trois éléments initiaux du combat, Terre, Mer, Air, les puissances étatiques initièrent alors cette nouvelle « dynamique expansive »[7] qui allait les propulser hors de cette « Terre-prison », au-delà de ce cocon aux frontières délimitées pour porter la stratégie militaire vers de nouveaux horizons après la Seconde Guerre Mondiale. En tissant progressivement « des réseaux planétaires de gestion et contrôle de l’Espace »[8], les puissances militaires ont ainsi généré des transformations majeures dans les logiques d’évolutions  des forces et des combats sur les théâtres d’opérations. Portée par le rêve puis par l’avancée technologique, pour imiter les Grands explorateurs du XVème siècle que furent MAGELLAN ou Christophe COLOMB, la militarisation de l’Espace s’est ainsi opérée sur fond d’émergence d’une véritable « ère de l’information »[9] devenue indispensable pour la préparation et la conduite de toute opération militaire.

Par conséquent, en un demi-siècle, la conquête spatiale s’est progressivement opérée par la colonisation de cet « univers physique [qui se situe] au-delà de l’atmosphère terrestre »[10] et se distingue de l’élément aérien dont la composition et les éléments sont différents. Faisant l’objet de définitions différentes selon la discipline qui l’envisage (droit, géographie, philosophie), l’Espace extra-atmosphérique considéré dans le cadre de cette conquête pourrait être défini selon l’expression choisie par les membres de l’A.R.19 de l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN) dans le rapport d’études de l’année 2007 – 2008 sur le sujet L’espace extra-atmosphérique au XXIème siècle : « L’espace extra-atmosphérique désigne, par convention, la région de l’Univers située au-delà de la partie de l’atmosphère terrestre où la densité de l’air permet la sustentation des aéronefs. La limite inférieure de l’espace extra-atmosphérique ne peut être associée à une altitude précise ; on admet généralement qu’elle se situe aux environs de 50 km. »

Or, conformément à la nature belligérante de l’Homme, cette conquête de l’élément spatial ne pouvait s’opérer que par l’appropriation puis l’usage à finalité militaire de cette zone. Ainsi la militarisation de l’Espace, autrement dit « l’utilisation non-agressive ou passive de moyens militaires dans l’espace extra-atmosphérique où aucun dispositif de destruction n’est déployé »[11] s’est institutionnalisée pour faire de cette région élevée un atout stratégique utilisé « des fins de reconnaissance, de surveillance ou encore de navigation. »[12] Non impliqués directement au combat sur le théâtre du conflit, de l’affrontement terrestre, maritime ou aérien entre deux forces armées et donc non soumis aux risques du feu que connait le fantassin, les satellites et autres technologies spatiales ont néanmoins su s’insérer dans la stratégie militaire pour devenir des acteurs incontournables dans le processus d’organisation et la doctrine d’emploi des forces militaires sur les théâtres.

 

De l’émergence de l’espionnage spatial à la sanctuarisation

de cette nouvelle zone militarisée.

            Le tournant des années 1960 a marqué le début de l’essor de cette dynamique de la militarisation de l’Espace orchestrée par les deux puissances pour des « besoins très variés »[13] mais tous liés à la préservation de la sécurité nationale et du territoire face à l’ennemi idéologique. « Satellites d’observation, écoutes électroniques, tout le monde écoute et espionne tout le monde » tels étaient les propos introductifs de la journaliste et chroniqueuse Christine OCKRENT lors de l’enregistrement de son émission La militarisation de l’Espace diffusée sur France Culture le 3 janvier 2015[14]. Outils hautement sophistiqués, les satellites espions qui jalonnent aujourd’hui le ciel spatial ont ainsi permis à l’Homme d’acquérir progressivement des capacités extra-sensorielles pour observer et écouter ses ennemis.

            Or, de l’analyse préventive en temps de paix à la collecte d’informations stratégiques, vouées à être converties en renseignement, en temps de guerre, l’utilisation militaire de l’élément extra-atmosphérique a permis aux services secrets et aux états-majors des membres du très restreint « club spatial »[15] de s’élever au rang suprême de la connaissance de l’ennemi. Voir, Écouter, Communiquer[16], ce triptyque de capacités semble constituer, depuis les débuts de la mise en œuvre de l’art de la guerre, les conditions d’acquisition de la supériorité stratégique sur son adversaire et de définition optimale de la ruse pour son propre camp. En effet, « être présent partout, au moins aux principaux nœuds du « filet » mondial devient une aspiration »[17] de toute puissance militaire qui a pour ambition de contrôler ce que John J. KLEIN nomme dans son ouvrage Space Warfare, strategy principles and policy[18] les lignes de communications immatérielles.[19]

                Grâce aux outils satellitaires utilisés dans le cadre de la militarisation de l’Espace, les forces armées étatiques se sont progressivement dotées d’instruments capables d’assurer une transmission viable et continue de l’information d’un point à un autre de la chaîne de commandement dans le cadre des actions stratégiques qu’ils seraient amenés à entreprendre. Ainsi, au lendemain de leurs premières victoires dans la course à la satellisation, États-Unis et U.R.S.S ont concentré leurs premiers efforts pour « voir sans être vu » suite à la privation de leur accès à l’espace aérien adverse comme l’a prouvé la destruction de l’avion espion américain U-2 abattu par les Soviétiques alors qu’il survolait l’Oural le 1er mai 1960.[20] De la revue Space Satellite au roman Demain l’Espace[21], les années 1960 ont donc marqué le passage du rêve à la réalité dans l’ascension du Big Brother spatial au service des besoins des armées des rivaux idéologiques. Soucieux de ne pas être atteints de cécité dans le cadre de leur stratégie militaire, les Américains ouvrirent le bal en matière de reconnaissance photographique en menant 145 missions Corona[22] entre 1960 et 1972 qui leur ramenèrent quelque « 640 000 mètres de films totalisant 866 000 photographies »[23]. Dans un contexte de crainte permanente du missile gap avec l’adversaire communiste, la constellation de satellites Corona a permis aux États-Unis de localiser et surveiller « les bases navales et sous marines ainsi que bon nombre de sites militaires et industriels inconnus »[24] en U.R.S.S.

            Confortés dans le sentiment d’avance procuré grâce aux lancements de Spoutnik I et II, les Soviétiques seront toutefois rapidement confrontés à la nécessité de contre-attaquer et d’opérer une véritable « riposte »[25] face aux ambitions de l’espionnage américain dissimulé sous le voile de l’observation scientifique du programme Discover[26] composé d’une constellation de « satellites dotés de caméras d’une résolution inférieure à 10 mètres ».[27] Désireux de maintenir à tout prix leur avantage stratégique dans la bataille pour l’occupation orbitale, les Soviétiques firent alors le choix de déployer une cohorte de satellites d’observation lourds de type Zenit[28] ce qui renforça considérablement le poids de l’épée de Damoclès spatiale soviétique maintenue en vol stationnaire au dessus des États-Unis. Ainsi, l’U.R.S.S envoya 712 satellites de reconnaissance photographique sur un total de 1601 satellites militaires lancés entre 1962 et 1987[29] ce qui tend à démontrer la rapide institutionnalisation de ce phénomène avec le passage, en à peine deux décennies, du « retour sur Terre au moyen de capsules larguées depuis les satellites »[30] à « l’observation en temps réel [avec] des caméras optiques [et] infrarouges »

            Ainsi outre la phase de transition de l’administration de Dwight EISENHOWER à celle de John. Fitzgerald KENNEDY, le début des années 1960 se caractérise avant tout comme celle de l’enracinement de « l’espionnage en orbite »[31] et de l’usage militaire du cinquième élément en tant qu’outil d’influence et de pouvoir dans le jeu de la Guerre Froide. En effet, alors que l’administration EISENHOWER avait éloigné les techniciens du balistique de la conception des lanceurs spatiaux en créant la NASA en 1958 et avait considéré que le déploiement d’armes à usage offensif contre les pionniers de la série Spoutnik aurait été « contraire aux intérêts de sécurité des États-Unis »[32], l’Administration KENNEDY lui emboîta le pas sur la voie de l’Espace sanctuaire. Ainsi, si le Président KENNEDY décide dès mars 1962 de renforcer en secret la dynamique de la militarisation de l’Espace en classifiant les programmes spatiaux militaires américains[33], l’arsenalisation du vide sidéral fait l’objet d’une vigilance accrue de la part des deux grandes puissances colonisatrices. Moins de deux décennies après l’une des plus grandes tragédies du XXème siècle, le souvenir des V-2[34] s’écrasant sur Londres demeure suffisamment présent à cette époque pour ne pas basculer dans le syndrome de KESSLER en accomplissant l’Apocalypse de Saint JEAN qui annonçait que « il y eut guerre dans le ciel … ».[35]

            Dans ce contexte, l’Espace en voie de militarisation ne devait en aucun cas suivre la logique qui avait prévalu après l’appropriation puis l’utilisation de chacun des quatre précédents éléments rappelée par les mots du Colonel Jean-Luc LEFEBVRE dans À la recherche du cinquième élément : du feu à l’espace, une brève histoire de conquêtes selon laquelle : « En tout lieu où l’homme s’est rendu il y a apporté la guerre. »[36] Sur fond de lancements des missions de surveillance du bloc adverse Corona américaines et Kosmos[37] soviétiques, la décennie des sixties consacrera la sécurisation de l’espace extra-atmosphérique afin de permettre aux deux puissances d’utiliser cette zone stratégique à des fins militaires sans pour autant y porter le conflit armé. Ainsi à cette époque, si la conception d’outils destinés à détruire les satellites de l’adversaire pour le freiner dans sa course à la militarisation de l’Espace avait été envisagée avec le programme 437[38] américain, la pensée n’avait pas été concrétisée en action pour arsenaliser l’Espace. Les deux colosses idéologiques de l’époque empruntèrent alors la voie de la législation internationale en adhérant aux clauses du Traité de l’Espace de janvier 1967.

 

De la militarisation comme doctrine stratégique à la consolidation de la spatiodépendance

            Fortement imprégnée par l’utilisation de l’environnement spatial, la doctrine militaire a donc pleinement intégrée la composante satellitaire pour définir sa stratégie à compter des années 1980. Au cours de cette période, la militarisation de l’Espace a connu une véritable accélération avec des réseaux de satellites militaires qui deviennent « d’un emploi plus rapide »[39] et capables de remplir un large éventail de missions du triptyque VEC en appui aux opérations au sol. En dépit d’un regain de méfiance, notamment nourri par les discours de l’Administration CARTER (1977 – 1981), favorable à l’essor d’une potentielle déviation d’une militarisation raisonnée à une arsenalisation risquée, Moscou et Washington ont tempéré leur fougue belliqueuse et limité leurs essais pour « garantir la liberté universelle d’opérer dans l’Espace. »[40] En effet, si le 40 ème Président des États-Unis, Ronald REAGAN tentera d’amorcer une dynamique d’arsenalisation de l’Espace par le développement de l’Initiative de Défense Stratégique[41] (IDS) au début des années 1980, celle-ci n’aura jamais vu le jour ce qui témoigne de la sagesse des puissances établies pour concilier usage militaire et pleine intégration du « concept de patrimoine commun de l’Humanité ».[42]

            Dès lors, cette décennie des années 1980 se caractérise avant tout comme la période charnière d’affirmation de la militarisation de l’Espace tant sur les plans quantitatif que qualitatif. En effet, portées par les progrès de la technologie et la considération selon laquelle le contrôle de l’Espace est devenu « crucial pour la sécurité nationale »[43] les deux hyperpuissances spatiales multiplient le nombre de leurs lancements pour accéder aux pleines capacités du VEC. À titre de simple exemple, l’U.R.S.S procédera pour la seule année 1976 au lancement de « 101 satellites militaires [soit] en moyenne un lancement tous les trois ou quatre jours. »[44]. Cet accroissement des effectifs des constellations de satellites massés sur les orbites peut entre autre s’expliquer par le souhait, entre utopie et possibilité, d’avoir une « couverture satellite [quasi] permanente »[45] pour augmenter la revisite[46] et s’approcher de l’observation en temps réel de l’adversaire à la manière des capacités satellitaires instantanées mises en scène dans le film Ennemi d’État.[47] De la fiction à la réalité, cette période permettra un passage de l’un à l’autre comme en témoigne l’usage du satellite d’observation KH-11[48] qui lance le début de l’observation en temps quasi réel grâce à « un capteur à transfert de charge (charge coupled device, CCD) dont les données peuvent être renvoyées par radio sur terre. »[49]

                Marqué par les tensions annonciatrices de l’implosion de l’U.R.S.S et la multiplication de conflits périphériques, le tournant des années 1980 – 1990 initia alors une nouvelle étape pour l’ère du spatial militaire au service des opérations sur le terrain. En effet de l’opération Juste cause au Panama (1989)[50] à la Première Guerre du Golfe (1990-1991)[51], les satellites de télécommunication, de navigation et d’observation en temps quasi réel permettent de fournir aux effectifs de militaires déployés, états-majors comme soldats, de précieuses informations pour optimiser l’efficience de leurs actions contre l’adversaire. Considérée comme la première « guerre spatiale »[52], la Première Guerre du Golfe offre l’occasion de tirer profit des capacités des satellites KH-11 dont les capacités permettent de couvrir « une surface de 3 500 km2 avec une résolution de 10 mètres. »[53] Dès lors, force est de constater que le soutien d’une flotte d’engins spatiaux apporte une « prééminence décisive »[54] à toute puissance dans le cadre d’un conflit régional face à des adversaires stratégiquement inférieurs puisque soumis à la fatalité de cet « esprit fantassin »[55] mentionné par le flingueur Pascal dans le très célèbre film de Michel AUDIARD. Souvent déployées sur « un territoire hostile ou dépourvu d’infrastructures »[56], les troupes armées des puissances spatiales disposent depuis cette époque du soutien d’un bras, militarisé à défaut d’être armé, invisible pour assurer l’ensemble de leurs activités d’observation, de localisation et de communication.

            Dans ce contexte d’amplification de l’utilisation de l’outil spatial pour soutenir « les besoins des corps expéditionnaires qui conduisent des opérations extérieures »[57], les grandes puissances prirent conscience d’une profonde « dépendance à l’égard de leur flotte satellitaire. »[58] Dès lors, ces puissances spatiales, les États-Unis la première avec l’utilisation de récepteurs GPS[59] pour guider leurs missiles dans le cadre de l’opération Tempête du Désert[60], doivent faire face à la terrible réalité de leur spatiodépendance.[61] À partir de cette période, les capacités spatiales d’un État sont donc devenues l’un des pré-requis indispensable pour conserver l’avantage tactique dans le cadre de tout processus de déploiement de forces armées et de conduite d’opérations sur un terrain aux conditions climatologiques ou topographiques difficiles. Révélateur paradoxal de supériorité stratégique mais aussi grande vulnérabilité , l’outil militaire spatial ne peut qu’appeler à l’ambition d’établir une « spatiocratie »[62] pour tout État qui le possède. Dans cette optique, les États-Unis ont développé d’ailleurs un idéal de space power[63] par le biais de leur doctrine du Space Control[64] élaborée au cours des années Clinton (1990 – 1995). Devenues spatiodépendantes, les puissances spatiales risquent depuis la fin du siècle dernier de voir leur rêve de l’utilisation militaire du vide sidéral virer au cauchemar en cas d’adversaire plus puissant pour détrôner les Grands ou provoquer un Pearl Harbor spatial.

 

De la multiplication des technologies spatiales militaires en orbite aux  dangers d’un Espace extra-atmosphérique surmilitarisé.

            Dans un contexte d’amplification de l’utilisation de l’Espace comme outil militaire par les puissances idéologiques, l’entrée en scène de nouveaux acteurs relevait de l’inéluctable. Ainsi, dès le milieu des années 1970, « des bruits de bottes chinoises »[65], pour reprendre l’expression employée par Éric CHOL, chroniqueur de Courrier International lors de son passage dans l’émission de Christine OCKRENT sur la militarisation de l’Espace, se font entendre dans l’Espace avec le lancement du premier satellite de reconnaissance photographique chinois en 1975.[66] Annonciateur de l’installation de la surenchère sur le rôle stratégique de l’Espace, cet événement marquera l’entrée dans la course de « l’autre puissance spatiale »[67] qu’est l’Empire du Milieu. Le duopole spatial se métamorphosait alors en une sainte trinité, États-Unis, Russie et Chine, couvrant l’ensemble des continents terrestres. D’autre part ayant retrouvé stabilité et prospérité après le chaos de la dévastation par les forces armées alliées et nazies pendant l’épisode de la Libération et par le feu nucléaire américain à Nagasaki, le Japon ainsi que les puissances européennes s’imposèrent progressivement à cette même époque comme puissances spatiales. Bien que les capacités spatiales militaires demeurent marquées du sceau de la souveraineté nationale, l’émergence de l’Agence Spatiale Européenne (ESA) tend à démontrer que le souci de coopération de ces puissances spatiales pour disposer de flotte de satellites militaires opérationnelles s’est progressivement amplifié.

            En parallèle à cela, suite à cette ascension au cours des années 1980 de puissances arrivées à leur apogée ou ayant retrouvé leur place sur l’échiquier[68] international, le début du XXIème siècle marquera un nouveau coup d’envoi de l’élargissement du « club spatial »[69] aux puissances en devenir, à ces autres émergents certes timides mais soucieux de disposer de forces armées efficaces et opérationnelles face aux nouvelles formes de guerres (infra-étatiques, asymétriques, etc …). Cette nouvelle donne géostratégique sur les théâtres d’opérations implique dès lors pour les puissances de  « disposer de la nécessaire autonomie d’information, préalable à toute souveraineté de décision, en ayant leurs propres capteurs gouvernementaux. »[70]En effet, à la manière du cercle très fermé des États détenteurs de l’arme nucléaire inscrits au registre du Traité de Non Prolifération (TNP), les aspirants à celui des puissances spatiales étaient bien conscients de la « dimension d’autonomie que confère la maîtrise de lanceurs »[71], avec une autonomie militaire inscrite en priorité numéro un sur la liste. Dans cette optique, plusieurs puissances militaires marquées par le souvenir de conflits régionaux toujours actifs, parmi lesquels « la Corée du Nord, la Corée du Sud, l’Iran ou encore Israël »[72] ont cherché à se doter de satellites militaires pour assurer leurs intérêts nationaux.

            D’autre part, grâce au développement technologique des outils spatiaux ayant « une vocation duale, civile et militaire »[73], parmi lesquels les satellites GeoEye-1 et Worldview-2 qui ont atteint une résolution de 41 cm[74], le nombre de satellites au service d’intérêts gouvernementaux, pour de l’espionnage, de l’écoute ou des communications sécurisées, a été démultiplié au début des années 2010 avec l’arrivée de pays émergents comme « la Malaisie, les Émirats arabes unis et l’Afrique du Sud »[75]. Depuis, cette dynamique s’est développée à l’échelle régionale comme le démontre le cas de l’Amérique latine qui affiche depuis quelques années un intérêt croissant « pour l’imagerie spatiale à des fins de sécurité. »[76] En effet, profitant de leur croissance et développement sur la scène diplomatique et commerciale internationale, de nombreux pays d’Amérique du Sud ont affiché leur souhait d’acquérir des outils d’observation spatiale pour « les dossiers sécuritaires comme la lutte contre les trafics, notamment les narcotrafiquants  »[77] ou encore la surveillance de « zones [de frontières] difficilement accessibles comme la Cordillère des Andes et la forêt amazonienne où des orpailleurs illégaux pullulent. »[78] Par conséquent, cette période faste pour l’expansion satellitaire a entraîné une surenchère de l’utilisation stratégique de l’Espace considéré comme vecteur de puissance et de rayonnement par tous et multiplicateur de la force militaire par beaucoup. Dès lors, on compte aujourd’hui plus de « 40 pays [qui] ont placé des satellites »[79] dans une zone considérée comme cruciale pour la sécurité nationale de chacun mais qui pourrait fort bien devenir un risque pour la sécurité collective.

            À la manière de l’Union européenne et ses élargissements précipités du milieu des années 2000, il semble qu’entre la démesure des anciennes puissances spatiales et les velléités des nouveaux élus, l’Espace extra-atmosphérique soit plus que jamais sous le joug de l’épée de Damoclès d’un embouteillage en orbite de ces technologies militaires passives. Ainsi, aujourd’hui cette militarisation tant fantasmée par l’Homme depuis que ses yeux se sont élevés vers la voûte céleste semble se métamorphoser peu à peu en surmilitarisation cauchemardesque. En effet, conformément au principe de Thomas Robert MALTHUS il semblerait qu’au « grand banquet de [l’Espace] »[80] il n’y ait pas assez de place pour toutes les puissances qui se revendiqueraient militairement supérieure. À l’heure actuelle, selon les estimations de la NASA, quelque « 22 000 déchets de taille moyenne ou grosse (supérieure à 10 cm) »[81] graviteraient sur les orbites circumterrestres engendrant de réels risques sécuritaires pour ces technologies spatiales militaires mais de réelles menaces pour les capacités opérationnelles des armées qui se retrouveraient aveugles, sourdes et muettes en cas de Pearl Harbor spatial.

                                           Claude-Henry Dinand, étudiant du Master 2 en 2016-2017

[1]              Pres KENNEDY John Fitzgerald, Address at Rice University on the Nation’s Space Effort « We choose to go to the Moon, Discours prononcé le 12 septembre 1962 à l’Université Rice à Houston. URL : https://www.youtube.com/watch? v=TuW4oGKzVKc / http://er.jsc.nasa.gov/seh/ricetalk.htm The exploration of space will go ahead, whether we join in it or not, and it is one of the great adventures of all time, and no nation which expects to be the leader of other nations can expect to stay behind in the race for space.”

[3]              Le Vickers F.B.5 est un avion de chasse britannique biplan à hélice propulsive utilisé pour des missions de reconnaissance entre 1914 et 1916.

[4]                Le R.E.7 est un avion de chasse britannique biplan à hélice propulsive utilisé pour des missions de reconnaissance et d’appui en 1915 et 1916.

[5]              Le F-86 Sabre est le premier avion de chasse américain à réaction et ailes en flèches utilisé pour des missions de combat de 1947 à 1994.

[6]              Le MIG-15 est le premier avion de chasse à réaction construit en grande série par les Soviétiques utilisé pour des missions de combat depuis 1948.

  • [7] ZUBRIN Robert, préface de CLARKE Arthur C, The Case for Mars : The Plan to Settle the Red Planet and Why We Must, Paru le 28 juin 2011, Éditeur : Free Press, 416 pages.

[8]        GARCIN Thierry, Les enjeux stratégiques de l’Espace, Paru le 31 août 2001, Éditeur : Émile Bruylant, Collection : Axes Savoir, 164 pages.

  • [9] Col LEFEBVRE Jean-Luc, À la recherche du cinquieme élement : du feu a l’espace, une breve histoire de conquetes, Paru le 24 octobre 2007, Éditeur : L’Harmattan, 132 pages. p. 76.

[10] Cf : définition de l’Espace extra-atmosphérique sur Oxford Dictionnaries, https://www.oxforddictionaries.com/

[11]                      AKBAR Sabine, « Militarisation de l’espace : Introduction », Rapport du Comité Air et Espace, ANAJ-IHEDN, 4 pages. URL: http://www.anaj- ihedn.org/Telecharger/Comites/Militarisation%20de%20l’espace%20-%20propos %20introductifs.pdf

[12]    Ibid.

[13]         LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. La militarisation de l’Espace par VILLAIN Jacques. p. 55.

[14]             OCKRENT Christine, « La militarisation de l’espace », France Culture, Rubrique : Affaires Étrangères, 3 janvier 2015, 43 minutes. 1,20 min à 1,30 min. URL : http://www.franceculture.fr/emission-affaires-etrangeres-la-militarisation-de-l-espace-2015-01-03

[15]                      LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[16]             OCKRENT Christine, « La militarisation de l’espace », France Culture, op. cit. VILLAIN Jacques : « Le spatial militaire inclut deux volets : l’espace militaire passif, ou ce que Charles ERNU, Ministre de la Défense de François Mitterrand, avait défini comme le VEC (Voir, Écouter, Communiquer) et l’espace en tant que milieu de combat avec les destructions de satellites, de missiles dans l’espace. » 3,25 min à 4 min.

[17]             GARCIN Thierry, op. cit. p. 111.

[18]                KLEIN John. J, Space Warfare, strategy principles and policy, Londres et New York, Routledge 2006, chapter 6, « Celestial lines of communication », p. 50 a 59.

[19]    Les lignes de communication immatérielles (non-physical lines of communication) font référence à la capacité de l’espace à transmettre de l’information. Ce sont des lignes droites joignant les émetteurs terrestres aux satellites (liaisons montantes) et, en retour, les satellites aux récepteurs terrestres (liaisons descendantes).

[20]    SAVÈS Joseph, 1er mai 1960. Un avion-espion abattu au dessus de l’U.R.S.S, HÉRODOTE, paru le 28 décembre 2015. URL : https://www.herodote.net/1er_mai_1960-evenement-19600501.php

[21]       DANNAU Wim, Demain l’Espace, Marabout éditions, Collection Marabout Junior, 1958, 152 pages.

[22]    Le programme Corona est le premier programme de satellites d’observation américains développé à des fins d’espionnage militaire. Composé d’environ 150 missions, ce programme était a été utilisé pour la surveillance photographique de l’U.R.S.S, de la Chine et d’autres pays rattachés à l’idéologie communiste entre juin 1959 et mai 1972.

[23]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. La militarisation de l’Espace par VILLAIN Jacques. p. 55.

[24]    Ibid.

[25]    LEFEBVRE Jean-Luc « L’espace est stratégique ». In: Diploweb : La revue géopolitique, 29 décembre 2010. www.diploweb.com/L-espace-est-strategique.html

[26]    Le choix du lancement sous le nom de Discover relève du souhait des États-Unis d’effectuer ces lancements de satellites d’observation militaire sous le couvert de l’exploration scientifique de l’Espace.

[27]    HUET Sylvestre, «Les satellites espions furent la riposte américaine à Spoutnik» Libération, Rubrique : Interviews (entretien avec André LEBEAU), publié le 29 septembre 2007.

[28]               Le programme Zenit est un programme de satellites de reconnaissance à vocation militaire lancé par l’U.R.S.S entre 1961 et 1994. La durée de vie de ces satellites étant assez réduite (une à deux semaines), plus de 500 satellites de ce type furent déployés pour répondre aux besoins de l’Union soviétique en matière d’espionnage militaire. Le premier lancement d’un satellite Zenit a lieu le 11 novembre 1961 et le système est déclaré opérationnel au bout d’une douzaine de lancements.

[29]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. La militarisation de l’Espace par VILLAIN Jacques. p. 55.

[30]    Ibid.

[31]            NARDON Laurence « L’arsenalisation de l’espace : les projets américains. » In : IFRI, Institut Français des Relations Internationales, Programme Espace, décembre 2006. URL : http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/projetsamericainsln1206.pdf. p. 4.

[32]            U.S. National Security Council Planning Board, « U.S. Policy on Outer Space », Rapport NS5814, 20 juin 1958, 34 pages. URL : http://www.taikongmedia.com/UploadFiles/2015-04/12/14292531543328382.pdf

[33]            Ce point a fait l’objet d’une directive en date du 23 Mars 1962 du Department of Defense (DoD) américain précisant de ne donner aucune « notification à l’avance des lancements de satellites militaires, pas de couverture médiatique autorisée, programmes désignés par des numéros. »

[34]    LARANÉ André, 13 juin 1944. Une fusée V-1 dans la Tamise, HÉRODOTE, publié le 9 juin 2016. URL :  https://www.herodote.net/13_juin_1944-evenement-19440613.php

[35]    Livre de la Genèse, Bible, « Apocalypse », Chapitre 12, Versets 7 – 8.

[36]            Col LEFEBVRE Jean-Luc, À la recherche du cinquieme élement : du feu a l’espace, une breve histoire de conquetes, Paru le 24 octobre 2007, Éditeur : L’Harmattan, 132 pages. p. 27.

[37]             Le programme Kosmos est un programme soviétique puis russe de satellites d’observation à vocation militaire. Le premier satellite de ce programme est lancé le 16 mars 1962 ce qui marque l’entrée de l’U.R.S.S dans l’ère de l’observation spatiale. Fin décembre 2014, la constellation Cosmos comptait 2500 satellites d’observation.

[38]             Le programme 437 est un programme de DoD américain validé en 1962 dont l’objectif était le déploiement d’une série de missiles balistiques, basés sur l’île Johnston (Pacifique), de type Thor à tête nucléaire de moyenne portée capabales de frapper des objets situés en orbite. Ce programme fut mis en service en 1964 après quatre essais. Ce programme sera définitivement arrêté en 1975.

[39]             NARDON Laurence « L’arsenalisation de l’espace : les projets américains. » In : IFRI, Institut Français des Relations Internationales, Programme Espace, décembre 2006. http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/projetsamericainsln1206.pdf

[40]             LEWIS James A., Texte traduit de l’anglais par ALLEVIONE Jessica, « La dynamique de l’arsenalisation de l’espace. », Politique étrangère 2/2007 (Été) , p. 253-265  http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2007-2-page-253.htm

[41]    L’Initiative de Défense Stratégique (IDS) était un projet de défense anti-missile destiné à la protection des États-Unis contre une frappe nucléaire par des missiles balistiques intercontinentaux et des missiles lancés depuis des sous marins. Développé au cours des années 1970, l’IDS américaine est mise en place le 23 mars 1983 suite au discours sur l’Empire du mal du Président Ronald REAGAN. Ce projet avait pour ambition de développer un bouclier spatial capable d’identifier et d’anéantir tout missile venu de la haute atmosphère.

[42]    GUIBERT Marjorie, « Jeux de puissances et embouteillages : l’espace, une zone d’influence (in)épuisable ? », Les-Yeux-du-Monde.fr, 30 octobre 2014. URL : http://les-yeux-du-monde.fr/actualite/situations-decryptees/20043-jeux-de-puissances-embouteillages

[43]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[44]    VILLAIN Jacques, La militarisation de l’Espace, Encyclopedia Universalis, Rubrique : Conquête de l’Espace. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/espace-conquete-de-l-la-militarisation-de-l-espace/

[45]      DSI – DÉFENSE ET SÉCURITÉ INTERNATIONALE, « Vers la Guerre spatiale » , DSI Hors-série n°28, Paru pour février – mars 2013. Espace et maîtrise du temps. La course à la persistance par HENROTIN Joseph. p. 64.

[46]    La revisite ou cycle de passage du satellite est la période de temps nécessaire pour que le satellite revienne à un point nadir identifié. Le temps de revisite est donc le temps nécessaire pour qu’un satellite fasse le tour intégral de son orbite et revienne à son point de départ.

[47]    SCOTT Tony, Ennemi d’État, Thriller, 1998, 132 minutes.

[48]    La série de satellites espions Keyhole 11 ou KH-11 est une constellation de satellites d’observation à vocation militaire déployée par les États-Unis entre décembre 1976 et 1990. Ces satellites, dotés de chambres photographiques numériques, ont été les premiers satellites espions américains à offrir une visualisation en temps réel. Jusqu’à la série KH-9, les photographies étaient retournées sur Terre à bord d’une capsule. La nouvelle génération des KH-11 permettait d’obtenir une  résolution théorique de 15 cm au sol (en l’absence de dégradations dues à l’atmosphère).

[49]    NARDON Laurence « L’arsenalisation de l’espace : projets américains, réactions européennes. » In : IFRI, Institut Français des Relations Internationales, Programme Espace, octobre 2007. URL : http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/arsenalisationln1007_1.pdf

[50]    VILLAIN Jacques, op. cit.

[51]    NARDON Laurence, op. cit.

[52]    VILLAIN Jacques, op. cit.

[53]    BEAUVOIR Marc, « L’espace extra-atmosphérique au XXIème siècle », A.R.19 Toulouse Midi-Pyrénées, Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN), 45 pages. URL : http://www.aa-ihednmidi-pyrenees.org/IMG/pdf/L_espace_extra-atmospherique_au_21o_Siecle.pdf

[54]    LEWIS James A., Texte traduit de l’anglais par ALLEVIONE Jessica, « La dynamique de l’arsenalisation de l’espace. », Politique étrangère 2/2007 (Été) , p. 253-265  http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2007-2-page-253.htm

[55]    LAUTNER Georges, Les Tontons flingueurs, Comédie, 1963, 105 minutes.

[56]    LEBEAU, André, « Technique Spatiale et Société », Le Débat, 2013/1, 173. URL : http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=DEBA_173_0167#pa3

[57]    Ibid.

[58]      LEWIS James A., Texte traduit de l’anglais par ALLEVIONE Jessica, op. cit.

[59]    DSI – DÉFENSE ET SÉCURITÉ INTERNATIONALE, « Vers la Guerre spatiale » , DSI Hors-série n°28, Paru pour février – mars 2013. Espace et maîtrise du temps. La course à la persistance par HENROTIN Joseph. p. 64.

[60]    L’opération Tempête du Désert (Desert Storm en anglais) a été menée par les États-Unis dans le cadre d’une coalition internationale missionnée par les Nations Unies contre l’Irak du 17 janvier au 28 février 1991. Cette opération a mis fin à l’occupation du Koweït par les forces de Saddam Hussein. Cette opération prend fin en avril 1991 par le vote de la résolution 687 du Conseil de Sécurité des Nations Unies qui clôture l’épisode de la Première Guerre du Golfe.

[61]    Col LEFEBVRE Jean-Luc, Stratégie spatiale. Penser la guerre des étoiles : Une vision française., Paru le 30 juin 2011, Éditeur : Esprit du Livre Éditions, Collection : Stratégie et défense. 404 pages. p. 115.

[62]    DOSSÉ Stéphane, PASCALLON Pierre, Espace et défense, Paru le 1er décembre 2011, Éditeur : L’Harmattan, Collection : Défense, 260 pages. L’Espace : quel enjeu stratégique ? Par Col. LEFEBVRE Jean-Luc. p. 31.

[63]    La théorie du Space Control a été développée par David E. Lupton à partir des thèses de Thomas WHITE, chef d’état-major de l’US Air Force entre 1957 et 1962. Cette théorie considère que l’Espace est un théâtre d’opérations et doit être contrôlé par les Etats-Unis au même titre que d’autres théâtres, tels que la mer (sea control) et l’espace aérien (air control).

[64]    La théorie du Space Power a été développée par David E. Lupton et considère que l’Espace est un théâtre d’opérations et doit être ABSOLUMENT contrôlé par les Etats-Unis pour pouvoir confirmer leur puissance. Selon cette théorie l’Espace devrait être à terme armé pour prévenir tout conflit spatial.

[65]    OCKRENT Christine, « La militarisation de l’espace », France Culture, Rubrique : Affaires Étrangères, 3 janvier 2015, 43 minutes. Expression employée par CHOL Éric. 30,15 min. URL : http://www.franceculture.fr/emission-affaires-etrangeres-la-militarisation-de-l-espace-2015-01-03

[66]    VILLAIN Jacques, op. cit.

[67]    FRITZ Jean-Paul, « La Chine, l’autre puissance spatiale », l’Obs, Rubriques: Actualités, Sciences, publié le 17 juillet 2016. http://tempsreel.nouvelobs.com/sciences/20160711.OBS4394/la-chine-l-autre-puissance-spatiale.html

[68]    Référence à la théorie des trois échiquiers de Joseph NYE selon laquelle les relations internationales seraient structurées autour de trois types de pouvoirs détenus par les puissances étatiques : le pouvoir militaire (hard power), le pouvoir économique et le pouvoir de la société civile et de la culture (soft power).

[69]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[70]    LEFEBVRE Jean-Luc « L’espace est stratégique ». In: Diploweb : La revue géopolitique, 29 décembre 2010.  www.diploweb.com/L-espace-est-strategique.html

[71]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[72]    Ibid.

[73]    Col. LEFEBVRE Jean-Luc, op. cit.

[74]    VILLAIN Jacques, Satellites espions, histoire de l’espace militaire mondial, éditions Vuibert, avril 2009, p. 206.

[75]    Col. LEFEBVRE Jean-Luc, op. cit.

[76]    VILLAIN Jacques, op. cit. préface de l’ouvrage par Gen. LAPPREND Gérard, Col. GARCIA-BROTONS Inaky, p. 2.

[77]    CABIROL Michel, « Satellites espions : course à l’armement en Amérique Latine », latribune.fr, 27 mars 2014. URL : http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20140327trib000822233/satellites-espions-les-pays-d-amerique-latine-veulent-s-equiper.html

[78]    CABIROL Michel, « Le Pérou veut un satellite espion made in France », Latribune.fr, 7 novembre 2013, URL : http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20131107trib000794585/defense-le-perou-veut-un-satellite-espion-made-in-france.html

[79]    ZECCHINI Laurent, « Espace, missiles et satellites », Le Monde Amériques, 22 décembre 2007, URL :  http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2007/02/22/espace-missiles-et-satellites-frontiere-strategique_875095_3222.html

[80]    Référence à MALTHUS Thomas Robert, Essai sur le principe de population, Paris, Flammarion, 1798. Citation exacte : « Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n’a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n’a pas besoin de son travail, cet homme, dis-je, n’a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture : il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature il n’y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s’en aller, et ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. »

[81]    BOURDET Simon. « Quelles perspectives de marché pour les déchets spatiaux ? » , Portail de l’Intelligence économique, 18 avril 2012. URL : http://www.portail-ie.fr/article/88/Quelles-perspectives-de-marche-pour-les-dechets-spatiaux

GÉOPOLITIQUE HISTORIQUE DE LA LIBYE

10 Déc

André MARTEL, La Libye des Ottomans à Da’ech, 1835-2016, préface d’Olivier Pliez,et postface de Jacques Frémeaux, L’Harmattan, octobre 2016, 312 p.

martel

Un ouvrage qui tombe à pic au moment où Da’ech est vaincu à Syrte, mais dont les métastases continuent de se répandre dans un corps libyen déchiqueté et laisser sans soin par la communauté internationale depuis le renversement du colonel Qadhafi en 2011. Il s’agit d’une œuvre-confluence mêlant géographie (préface d’Olivier Pliez), géostratégie, histoires militaire, diplomatique, culturelle et politique, le tout dans le temps long braudélien aux antipodes de la micro-histoire. Dans une postface lumineuse, Jacques Frémeaux, lui-même élève d’André Martel, évoque fort à propos Julien Gracq et Le Rivage des Syrtes. Prolongement de sa thèse d’Etat sur les confins saharo-tripolitains de la Tunisie de 1881 à 1911, cet ouvrage est la suite logique de l’essai de géopolitique historique sur la Libye de 1835 à 1990, publié aux PUF en 1991. Ce présent travail d’actualisation, signé par un des fondateurs de l’histoire militaire contemporaine et le créateur de l’école de Montpellier-Aix dans ce domaine, doit aussi beaucoup, pour sa publication, à la pugnacité de l’ethnologue-historienne-cinéaste Fabienne Le Houérou, directrice de recherches au CNRS et spécialiste du monde arabe.

Moins histoire de la Libye que la prise en compte de l’espace régional et de toutes ses composantes, y compris le mouvement des idées, cet ouvrage suit un fil conducteur : ce pays n’est plus un Etat de droit et est redevenu une nation qui se délite, qui se cherche, pour quelles raisons ? Cartes, chronologie, précieuse bibliographie thématique, notamment sur les confréries religieuses (une des clefs de la Libye) aident à comprendre la complexité de cet espace ouvert, témoin de la confluence des cultures et de particularismes spécifiques (oasis du Fezzan, Koufra…).

Le substrat historique permet de comprendre sur le temps long en quoi la Libye constitua un enjeu, d’abord pour l’impérialisme ottoman puis italien, puis témoin d’une décolonisation précoce suivie d’une instrumentalisation par le régime de Qadhafi qui rêva, un temps, d’abolir les frontières de la mer de sable saharienne. Sa chute ravive de vieilles querelles sur fond de guerre civile et d’incompatibilité d’humeur entre les pôles de Tripoli et de Benghazi, le tout dans des frontières, jusqu’à la contestée bande d’Aouzou, définies par les Italiens.

La première partie rappelle tout d’abord que cette Ifriqiya, la vieille province romaine, fait bien partie de l’expansion ottomane et de la question d’Orient (dans sa dimension africaine) dont l’origine remonte à la chute de Constantinople en 1453. D’où l’importance de ce Tripoli du Ponant, foyer d’islamisation et d’arabisation, sous l’aile protectrice de la Grande-Bretagne jusqu’à la conquête française de la Tunisie en 1881. De très belles pages sont consacrées au jeu subtil des puissances. Une des conséquences est l’établissement de la Sanusiya de La Mecque aux confins de la Cyrénaïque et de l’Egypte au moment de la guerre de Crimée. Spécialiste de la question, André Martel souligne l’importance du relais de chaque zaouia de cette confrérie dans un hinterland inoccupé par les Ottomans. Et ce, au moment où le contrôle du Sahara oriental, parcours des Touareg et des Chaanba, aiguise les appétits des Français depuis la conquête de Biskra (1842) précédant celle de Tunis (1881). S’ensuit une confrontation franco-ottomane aux multiples attendus (dont un renforcement de la présence ottomane au temps du gouvernement Jeunes Turcs), qui débouche, avant la conquête italienne, sur une série de conventions franco-britanniques et un rapprochement franco-italien. La résistance acharnée de jeunes officiers turcs entraîne une guerre de conquête difficile pour les Italiens. Elle a déjà des allures de guerre sainte proclamée par le sultan-calife d’Istanbul considérant Tripolitaine et Cyrénaïque comme des bastions avancés de l’Empire. Cette résistance à l’envahisseur chrétien est une des composantes de la prise de conscience, relayée par la Sanusiya, du nationalisme libyen lui-même inclus, via la notion d’Ouma ou d’unité des croyants, dans la conception d’une entité arabe qui fait de la Libye un des auteurs de la Ligue des Etats arabes.

Relative à la « Nouvelle Question d’Orient », la deuxième partie traite de la période italienne au temps du fascisme (1924-1929) en montrant comment le Duce imagine ce désert comme une colonie de peuplement et une base de pénétration vers l’Afrique centrale, l’Ethiopie, tout en convoitant la Tunisie. Il s’agit là du vaste plan impérial cherchant à constituer un bloc colonial italien des golfes des Syrtes et de Guinée, jusqu’à la mer Rouge et l’océan Indien. Terrain de féroces combats pendant la Seconde Guerre mondiale, la Libye redevient un enjeu dès la fin de la guerre, bien qu’en partie dépecée (Fezzan rattachée à l’Algérie française et émirat sanusi en Cyrénaïque sous protection britannique). A noter que l’Italie, jusqu’en 1949, garde l’espoir de rester dans ce pays meurtri qui connaît, bien avant l’Algérie indépendante, un exode de sa vieille population juive. Mais un an plus tard, le royaume libyen, aidé par l’ONU, proclame son indépendance, premier recul des vieilles puissances coloniales face aux revendications des peuples africains. On découvre à travers le chapitre 5 en quoi la Libye devient un acteur avec lequel il faut compter au sein du monde arabe. Et ce, en détenant l’arme du pétrole, même si la corruption et la faiblesse du régime sont grosses de la prise du pouvoir par le colonel Qadhafi en 1969, auteur de la révolutionnaire jamahiriya. L’auteur analyse de façon magistrale les raisons de la popularité d’un dictateur qui sait jouer tout aussi bien de l’arme culturelle et cultuelle, que de la réappropriation des ressources pétrolières du pays. Le rêve d’un empire saharo-africain marqué par de multiples interventions au Tchad ne se relève pas du déclin de l’Empire soviétique. On suit les soubresauts d’un régime qui fait flèche de tout bois, de l’Union africaine dont il se veut le champion, aux coupables accointances avec le terrorisme entraînant les premières frappes américaines.  Raïs dont la mégalomanie alla jusqu’à se prendre pour un nouveau « Roi des rois », « Guide suprême » autoproclamé et « Sabre de l’islam », Qadhafi ne vit pas venir l’onde de choc du « printemps arabe ». André Martel, comme Yasmina Khadra (La Dernière nuit du raïs, 2015) s’interroge sur la fin du dictateur : lynchage ou exécution ?

Sans rien oublier des conséquences de la chute du tyran dont la question des migrants, la fin de l’ouvrage donne les clefs de l’implantation de Da’ech en Libye et de la partition actuelle du pays. Ce dernier a sans doute besoin d’une forte implication des grandes puissances, et des Etats-Unis en particulier, pour se reconstruire.

                                               Jean-Charles Jauffret

 

 

LAGUERRE DE TREIZE ANS

23 Nov

Le Pr Jean-Charles Jauffret revient sur l’engagement français en Afghanistan dans cet entretien accordé à la Lettre imprévue.

Le 8 octobre 2001, le président de la République Jacques Chirac, annonçait l’engagement de la France auprès des États-Unis dans leurs opérations en Afghanistan, un mois après les attentats perpétrés par Al-Qaïda. « Les opérations militaires se feront sur une longue période », prévenait-il alors. Le 31 décembre 2014, après treize années de présence, le dernier contingent de l’armée française quittait le sol afghan. « Longue », l’intervention l’a été. Mais pour quels résultats ? Jean-Charles Jauffret, historien et auteur du livre « Afghanistan, 2001-2013 : la guerre inachevée », revient sur un conflit qui aura véritablement marqué l’armée française.

 

Qu’est-ce qui a poussé la France à s’engager en Afghanistan ?  

 

Par solidarité, nous avons pris rang auprès de nos alliés de l’Otan, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. L’objectif de l’intervention en Afghanistan était de combattre Al-Qaïda dans ses bases d’entraînement et, dans le même temps, les talibans ou tout du moins ceux qui supportaient les membres d’Al-Qaïda. Les troupes françaises devaient notamment participer à la sécurisation de la région et former les forces afghanes. Au total, entre 2001 et 2014, nous avons engagé un peu plus de 60 000 hommes. Pour une petite armée de métier comme la nôtre [environ 200 000 militaires au total en 2015, NDLR], c’est quasiment une génération du feu qui a vu le jour. 

Quelques arrières-pensées nous ont aussi précipités dans ce conflit. En tant que membre du Conseil [le Conseil de l’Atlantique Nord, autorité politique de l’Otan, NDLR] et grande puissance militaire européenne, nous nous devions de nous engager, pour des questions de prestige. La France espérait aussi pouvoir faire participer ses entreprises à la reconstruction du pays, parce que l’Afghanistan regorge de minéraux, de gaz, et que des projets de grande envergure auraient pu voir le jour.

 

Quinze ans plus tard, peut-on considérer cette intervention comme une réussite ?

 

Sur le plan financier d’abord, l’Afghanistan a été une affaire particulièrement délicate à gérer. Du fait de la distance, le coût des transports a été porté à des sommes astronomiques : pour vous donner une idée, un vol nous revenait à 40 000€ ! Pour les seules dépenses militaires, l’intervention en Afghanistan a coûté la bagatelle de 3,5 milliards d’euros entre 2001 et 2014. Il faut ajouter à cela les dépenses occasionnées par l’aide civile, car les Français ont été très actifs sur ce plan-là. Dons faits aux provinces, restaurations archéologiques, modernisation d’établissements scolaires, transformation de l’agriculture… Rien qu’en 2011, par exemple, 40 millions d’euros ont été dépensés dans des missions de ce type. 

 

Quant au bilan humain, nous avons perdu 89 soldats, essentiellement dans les troupes du génie, les plus exposées aux mines et aux IED [engins explosifs improvisés NDLR]. Et 1 000 ont été blessés. Si nous voulons comparer, ces 89 tués représentent seulement 22 minutes des combats de l’armée française en 14-18. Mais pour une petite armée de métier, ces pertes sont lourdes à supporter. Aujourd’hui,  chez les combattants engagés en Afghanistan, le ressenti qui subsiste, c’est : « On a fait tout ça pour rien ».
« Le résultat de cette intervention peut être considéré comme nul »

 

Dans la zone où nous opérions, les talibans ont repris le dessus dès que nous sommes partis. Le résultat de cette intervention peut donc être considéré comme nul. Surtout pour la population sur place. Ce conflit n’est plus suivi par les médias, mais il faut savoir qu’en 2015, plus de 11 000 Afghans ont été tués ou blessés. 

 

Avons-nous tiré des leçons de ce conflit ?

 

Je crois que si c’était à refaire, nous irions avec beaucoup plus de circonspection. À l’époque, l’ensemble de la coalition n’a pas réalisé la difficulté à transformer un pays aussi traditionnel que l’Afghanistan à la va-vite. Et puis on n’imaginait absolument pas se retrouver dans une situation où la population afghane se retournerait contre nous. Encore aujourd’hui, on [l’Otan, NDLR] ne sait pas comment sortir de cette situation afghane qui condamne des troupes à rester présentes. Si nous étions restés plus longtemps, les effets bénéfiques de notre présence auraient été beaucoup plus visibles. Il faut savoir que si les troupes françaises combattantes sont parties en décembre 2012, c’est simplement parce qu’il fallait aller intervenir au Mali et, numériquement, nous n’avions pas les moyens d’être sur les deux fronts en même temps. 

De cette intervention en Afghanistan restera quand même quelque chose de positif. L’armée est redevenue l’armée de la Nation. Les militaires ont obtenu une reconnaissance nationale qu’aucun des conflits qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale n’avait permis d’obtenir. Le soldat professionnel n’est plus un inconnu auquel on ne prête pas attention.

ENTRE KURDES ET POLITIQUE RÉGIONALE : LA TURQUIE FACE A SES AMBIGUITES

5 Oct

Depuis l’apparition du nationalisme kurde, les élites turques se sont montrées inconséquentes dans leur aptitude à résoudre le problème de la présence kurde sur le territoire anatolien. Perçue tour à tour comme un obstacle à détruire ou comme un enjeu électoral, la question kurde a toujours été appréhendée comme une problématique à court terme, réduisant du même coup, son importance à celle d’une simple contingence politique. A partir de 1978, l’apparition du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui prône une lutte armée « généralisée », va forcer les autorités turques à reconsidérer l’ampleur de la question kurde.

De nombreux éléments historiques vont plaider en faveur d’une résolution  pérenne du conflit. La présidence de Turgüt Özal  annonce un effort de réconciliation entre les deux parties en présence en brisant le tabou kurde. De mère kurde, il devient le président de la République de Turquie le 9 novembre 1989. Il est le premier à reconnaitre de manière officielle  la réalité du fait kurde au plus haut niveau de l’Etat. Il encourage le développement du mouvement légaliste en soutenant la création du Parti Populaire du Travail (HEP). En effet, le président Özal voit dans l’existence d’une représentation parlementaire kurde pacifique le seul moyen de juguler l’influence croissante du PKK au sein de la population kurde de Turquie.

De même, six années plus tard, l’arrestation d’Abdullah Öcalan, père fondateur du mouvement et leader indiscutable du PKK, porte un coup sévère au mouvement national kurde tout entier. Le 16 février 1999, il est capturé sur le territoire kenyan dans une opération menée conjointement par les services secrets turcs, américains et israéliens. Le mythe d’un chef insaisissable, pourfendeur de l’Etat turc, se désagrège, renvoyant les Kurdes à leur propre impéritie. L’emprisonnement d’Öcalan est toutefois l’occasion d’un revirement stratégique radical du parti en faveur de la résolution diplomatique du conflit. Le 2 août 1999, alors qu’il vient d’être condamné à mort par les autorités turques, Abdullah Öcalan appelle à la suspension immédiate de la lutte armée et au retrait des combattants du PKK du sol turc vers les montagnes du Kurdistan irakien. Sa peine est finalement commuée en prison à perpétuité sous la pression occidentale.

Dans un contexte de rapprochement entre la Turquie et l’Union européenne[1], le PKK espère tirer son épingle du jeu en posant la résolution de la question kurde comme une condition préalable à l’adhésion. Dès lors, il n’est plus question de libération nationale, ni même d’autonomie des régions kurdes. Le parti ne revendique désormais plus que des droits d’ordre culturel. En effet, le gouvernement Ecevit entreprend une politique de réforme dite des « paquets d’harmonisation législative ». Il s’agit alors de favoriser le rapprochement du système turc avec le modèle européen de protection des droits et libertés. Le 17 décembre 2004, le Conseil européen prend acte et donne son feu vert à l’ouverture des négociations d’adhésion.

De manière concomitante, la Turquie mène sur la scène intérieure une politique dite d’ « ouverture démocratique » qui se traduit par un certain nombre d’avancées concernant les droits culturels de cette minorité. En date du 1er janvier 2009, une nouvelle chaîne de télévision publique, TRT 6, est lancée en Turquie. Elle a comme particularité de diffuser un certain nombre de programmes en kurmandji, dont la pratique fut longtemps interdite en Turquie.  Le 13 novembre 2009, Besir Atalay, ministre de l’Intérieur turc, annonce trois mesures relatives à la question kurde. La première est relative au droit pour les communes kurdes dont le nom a été turquisé de revenir à leur nom d’origine. La seconde fait état de la mise en place d’une commission indépendante qui aura vocation à enquêter sur les violations des droits de l’homme dans la région du Sud-Est et la troisième concerne l’autorisation de s’exprimer en kurde dans la vie politique turque[2]. De plus, en 2009, des négociations s’ouvrent, dans le plus grand secret, à Oslo entre les renseignements turcs (MIT) et des hauts représentants du PKK. Pour la première fois de l’Histoire, des négociateurs des deux camps se trouvent à la même table, discutant de la suite à donner aux demandes du peuple kurde. C’est l’occasion pour le PKK de formuler ses deux exigences majeures à savoir la reconnaissance du peuple kurde par l’octroi des droits individuels dont il est privé et la mise en place d’une autonomie démocratique pour les régions kurdes du Sud-Est. Cette première prise de contact qui ne débouche sur aucun résultat concret offre au moins l’intérêt de rompre avec le traditionnel discours selon lequel l’Etat turc ne négocie pas avec les « terroristes ».

Toutefois, alors que ces mesures sont l’occasion de mettre définitivement à bas le discours officiel d’une République unitaire fondée autour de l’ethnie turque, les concessions accordées au mouvement kurde restent néanmoins très marginales.  L’aspect symbolique des mesures ne parvient pas à masquer la déception du mouvement kurde face à une ouverture qu’il considère davantage comme une manœuvre politique de séduction qu’une véritable révolution dans l’administration politique de ce peuple. En effet, les trois revendications principales formalisées par le mouvement légal kurde sont la reconnaissance constitutionnelle du fait kurde et des langues kurdes, l’enseignement en langue kurde et le renforcement de l’autonomie des pouvoirs locaux au Sud-Est, trois points semblables à ceux évoqués par Öcalan dans sa feuille de route pour sortir du conflit.

De plus, la tentative de rapprochement avec l’Union européenne est un échec. Un an après le début des négociations en octobre 2005, les relations turco-européennes sont au point mort. La question de la partition de Chypre, membre à part entière de l’Union européenne depuis 2004, est un point d’achoppement diplomatique qui reste, pour le moment, indépassable. En effet, depuis 1974, la Turquie occupe le nord de l’île et conteste la légitimité du gouvernement de Nicosie qui est par ailleurs reconnu par la communauté internationale. Devant le refus turc d’ouvrir ses ports et aéroports aux moyens de transport en provenance de Chypre, le Conseil des ministres européen décide finalement de suspendre les discussions d’adhésion avec la Turquie.

            La déconvenue européenne qui en résulte force la Turquie à repenser sa politique extérieure. Après s’être tournée sans succès vers l’Occident, elle va à présent regarder davantage vers l’Est. Le Parti de la justice et du développement (AKP), arrivé au pouvoir en 2002, va alors se trouver confronté à un monde musulman avec lequel il entreprend une politique de « zéro problème avec les voisins » qui se révèle être une politique d’hégémonie régionale. L’objectif attitré de cette politique est la constitution d’une zone de paix et de stabilité dans la proximité immédiate de l’Etat turc.

Cette posture est facilitée par le traumatisme que représente la projection de forces américaines en Irak en date de l’année 2003. Cette opération militaire d’envergure est perçue comme une intrusion dans la sphère moyen-orientale. Elle est par conséquent à l’origine d’une détérioration des relations entre les Etats-Unis et la Turquie. Le 1er mars 2003, l’Assemblée nationale turque s’oppose à la demande américaine de mise à disposition de ses infrastructures militaires. Conjointement, les relations bilatérales qu’entretient la Turquie avec ses voisins immédiats vont s’améliorer. En 2004, la Turquie et la Syrie signent un accord de libre-échange qui est le point de départ d’une « lune de miel » entre Erdogan et Bachar El-Assad. Sur la même période, le commerce bilatéral entre la Turquie et l’Iran explose, le volume monétaire passant de deux milliards de dollars US en 2001 à vingt-deux milliards de dollars en 2012[3]. Outre l’association en matière économique, les années 2000 sont aussi l’occasion d’une entente sécuritaire concernant le PKK et ses affiliés régionaux comme le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) en Iran ou le Parti de l’union démocratique (PYD) en Syrie. 

Dans le cadre de cette politique, le rapprochement le plus significatif s’effectue avec le Gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK), entité politique fédérée du Nord de l’Irak. Reconnue par la Constitution irakienne de 2005, il s’agit de la seule émanation kurde dotée d’une réelle  autonomie politique. Le GRK dispose ainsi de son propre parlement, habilité à  édicter des lois, et d’un corps armé composé de peshmergas qui veillent sur ses frontières territoriales. Si l’Irak est devenu depuis 2011 le deuxième partenaire commercial de la Turquie avec près de douze milliards de dollars d’échanges en 2013, 70% de ces opérations financières ne concernent que la région kurde qui fournit abondamment la Turquie en pétrole[4]. L’appui de la Turquie est pour le GRK une condition fondamentale à la conservation de son autonomie rudement acquise au détriment de Bagdad. En effet, la quasi-indépendance du GRK vis-à-vis du gouvernement central irakien est assurée par la viabilité économique de la région, dépendant quasi-exclusivement des exportations pétrolières à destination de Turquie. Ainsi, en se présentant comme un client régulier, la Turquie se porte garante de la subsistance d’une entité kurde à ses frontières.

 

Cette alliance a priori contre nature pour la Turquie possède néanmoins plusieurs avantages. Tout d’abord, elle signifie une perte de revenus conséquente pour l’Etat central irakien puisque 95% des revenus du pays proviennent du pétrole et que le Kurdistan irakien renferme la deuxième source de pétrole d’Irak avec une capacité de production de cent vingt-cinq milles barils par jour. L’affaiblissement financier de l’Irak constitue une bonne nouvelle pour l’ambition turque de devenir la puissance régionale de référence. De plus, les relations plus que cordiales qu’entretiennent Erdogan et Massoud Barzani, président du GRK, permettent au gouvernement de l’AKP de faire pression sur le PKK, présent depuis 1999 sur le sol irakien, par l’intermédiaire du GRK. En ce sens, le soutien du GRK est régulièrement instrumentalisé par l’AKP pour montrer qu’il œuvre en faveur des Kurdes. En novembre 2013, la visite de Barzani à Diyarbakir, accueilli comme un véritable chef d’état, est clairement motivée par l’approche des élections locales de mars 2014. Elle permet la promotion d’ « une identité kurde alternative à celle proposée par Öcalan »[5]. Ainsi, d’un point de vue externe, elle sape la capacité du PKK et du GRK, deux principaux acteurs kurdes de la région, à se rapprocher dans l’optique de constituer un projet commun de Kurdistan indépendant qui menacerait les délimitations frontalières existantes. D’un point de vue interne, elle essaie de rompre avec son image de rigidité vis-à-vis de la question kurde en prouvant qu’elle peut lier des relations pacifiques avec une entité kurde. De manière indirecte, il s’agit de signifier que l’impossibilité d’une issue en Turquie serait le fait de l’intransigeance du PKK, non celle du gouvernement.

 

Le GRK se révèle donc un partenaire fondamental sur la question kurde. Cette relation va être renforcée par ce que Didier Billion qualifie de « confessionnalisation de la politique extérieure du pays »[6]. Dans son duel à distance avec l’Iran chiite, autre poids-lourd de la scène politique moyen-orientale, la Turquie va mettre en œuvre une politique s’appuyant sur la volonté de renforcer l’axe sunnite au Moyen-Orient. La période des printemps arabes s’ouvrant en 2011, qui bouleversent l’équilibre géostratégique de la région, va également participer à l’affirmation de cette nouvelle posture turque. Le rejet de la politique pro-chiite de Nouri Al-Maliki en Irak accentue le soutien au gouvernement kurde d’Erbil. En 2013, le coup d’Etat militaire qui secoue l’Egypte renverse le gouvernement des Frères Musulmans dirigé par Mohammed Morsi. L’anéantissement d’un gouvernement sunnite élu par le peuple mène la Turquie et l’Egypte à la limite de la rupture des liens diplomatiques. De même, l’insurrection syrienne contre Bachar El-Assad donne au gouvernement turc l’opportunité de faire d’une pierre deux coups en renversant le régime alaouite au pouvoir pour le remplacer par un pouvoir politique issu de la majorité sunnite du pays. Dans cette optique, le gouvernement turc fait le choix de soutenir l’opposition sunnite au régime de Bachar El-Assad dans toute sa « diversité » : l’Armée syrienne libre, le Front Al-Nostra ou encore  Daesh[7].

 

La crise syrienne dans son ensemble est particulièrement révélatrice de la difficulté pour l’Etat turc à appréhender son environnement. Bien que l’opposition ne parvienne à chasser définitivement Bachar El-Assad, l’affaiblissement du pouvoir mène au retrait des troupes de Damas stationnées dans les zones kurdes du Nord-Est. Le PYD, qui correspond à la branche syrienne du PKK, en profite pour prendre possession de cette région qu’il nomme Rojava, signifiant littéralement l’ « Ouest du Kurdistan ». Parvenant à mettre en place une force militaire estimé à trente mille hommes[8] et une organisation administrative autonome, le PYD annonce, de manière unilatérale, l’indépendance de la zone  placée sous son contrôle militaire. D’un point de vue géostratégique, il s’agit d’un véritable coup dur porté au régime turc. En effet, la région du Kurdistan turc est désormais bornée par le Rojava au Sud et par le GRK à l’Est, prônant tous deux, si ce n’est l’indépendance, au moins l’autonomie des populations kurdes vis-à-vis des structures étatiques.

 

La conscience profonde de la menace que représente la présence de telles entités à ses frontières  amène la Turquie à renforcer sa coopération avec le GRK avec la mise en place d’une politique d’endiguement vis-à-vis de l’espace kurde syrien. En 2013, la construction d’un mur entre Nusaybin en Turquie et Qmichli en Syrie a vocation à isoler la composante kurde syrienne de la population kurde de Turquie. Le gouvernement d’Erbil prend également la décision de fermer le pont de Simalka reliant les territoires irakien et syrien[9]. Dans la lignée de cette politique, la non-intervention turque lors du siège de Kobané par les membres de Daesh, internationalement critiquée, répond à la volonté turque de procéder à l’affaiblissement de ce bastion kurde. En effet, les liens entre le PKK et le PYD laissent présager, si la situation venait à se stabiliser, des temps difficiles pour la Turquie. Celle-ci n’aurait alors d’autre choix que de parvenir à de vraies avancées en faveur des Kurdes ou de subir les attaques d’un PKK/PYD renforcé par les livraisons d’armes effectuées par les Occidentaux et par l’aura acquise dans la lutte contre les islamistes de Daesh.

 

Mise en danger par la pression exercée par l’influence régionale croissante du mouvement kurde, la Turquie parvient, pour le moment, à assurer une « cogestion de l’espace transfrontalier entre les zones kurdes d’Irak, de Turquie et de Syrie » avec l’aide du GRK[10]. Pour combien de temps ? Outre cette carte stratégique, la situation de la Turquie s’est considérablement aggravée. L’Etat turc est passé du « zéro problème avec les voisins » à « zéro voisin sans problèmes », accentuant les troubles à ses frontières et jusque sur son sol[11]. La complexification de l’espace géographique moyen-oriental est également renforcée avec l’apparition d’un nouvel acteur : Daesh qui contrôle un territoire à cheval entre la Syrie et l’Irak et menace la stabilité de l’ensemble de la zone. En dépit de l’effort kurde déployé pour contenir cette structure terroriste, Ankara ne semble pas décidé à remettre son destin entre les mains des Kurdes, refusant de participer à l’avènement d’une puissance stratégique kurde au Moyen-Orient.

 

Baptiste Orlandini, diplômé du Master II en 201

 

[1] La République de Turquie acquiert en 1999 le statut de candidat officiel à l’entrée dans l’Union européenne.

[2] AFP (ANKARA), « Le gouvernement turc annonce des mesures pour améliorer les droits des Kurdes », 13 novembre 2009

[3] Zaman France, « L’Iran et la Turquie consolident leurs accords commerciaux », 16 décembre 2013, disponible à l’adresse suivante : http://www.zamanfrance.fr/article/liran-turquie-consolident-leurs-accords-commerciaux-6589.html (date de consultation : 18/04/2015)

[4] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », Politique étrangère, 2014, p. 39-50, p. 45

[5] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », op. cit., p. 48

[6] D. BILLION, « Les défis de la politique régionale de la Turquie », Observatoire de la Turquie et de son environnement géopolitique, 6 octobre 2014, disponible à l’adresse suivante : http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-turquie/obsturquie-dfispolregionale-db-octobre-2014.pdf (date de consultation: 17/05/2015)

[7] Ibid.

[8] H. BOZARSLAN, « Les Kurdes et l’option étatique », Politique étrangère, 2014, pp. 15-26, p. 23

[9] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », op. cit., p. 45

[10] Ibid. p. 46

[11] L’immigration massive de réfugiés syriens sur le sol turc est estimée depuis 2011 à 800 000 individus. Cet afflux migratoire menace la stabilité socio-économique du pays. En effet, il est à la source de nombreuses tensions relatives notamment au marché du travail.

LE CONTRÔLE DE LA MER DE CHINE MÉRIDIONALE : ENJEU POLITIQUE OU GÉOSTRATÉGIQUE ?

29 Sep

   Depuis le début de l’année 2015, il ne se passe pas une semaine sans que les conflits en mer de Chine ne défraient l’actualité. Les tensions sino-américaines ont notamment atteint un sommet fin mai 2015, après qu’un avion américain P-8 Poséidon de la VIIe flotte ait survolé l’archipel des Spratly où les travaux de poldérisation (fabrication d’ilots artificiels) se sont accélérés ces dernières années.

    L’évènement a conduit à une escalade verbale entre Pékin et Washington inquiétant jusqu’en Europe. Le 25 mai, le quotidien chinois Global Times, contrôlé par le Parti Communiste Chinois (PCC) allait jusqu’à affirmer qu’une « guerre y était « inévitable » entre la Chine et les États-Unis et que, par conséquent, l’APL[1] devait s’y « préparer minutieusement ». Côté américain, le nouveau commandant de la flotte du Pacifique, déclarait dès sa prise de commandement, le 28 mai : « si on nous demandait d’agir cette nuit, nous défendrions les intérêts américains dans la zone indopacifique. Ce n’est pas une déclaration rhétorique, c’est dans notre ADN. »[2]

                                                                                    

Selon le Pentagone, les travaux de poldérisation qui concernent 5 récifs différents, ont permis de gagner pas moins de 800 hectares sur la mer, dont les trois quarts depuis le début de l’année 2015. De plus, en construisant des pistes et des installations portuaires sur ces ilots, la Chine se donne la capacité de projeter des forces dans la zone faisant craindre aux pays riverains une escalade militaire à court terme. L’évènement a de quoi étonner et pourtant, il s’inscrit dans la longue lignée des crises qui secouent la région depuis 2010. [3]

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  Jusqu’à cette date, le conflit pour le contrôle de la mer de Chine méridionale concernait surtout la Chine et ses voisins. Mais, quand en mars 2010 le conseiller d’Etat chinois, monsieur Dai Bingguo, a déclaré à deux hauts fonctionnaires américains en visite en Chine que « la mer de Chine du Sud se situe au centre des « intérêts vitaux » » chinois [4], il provoqua la stupeur des autorités américaines et asiatiques. Par cette déclaration, la Chine venait de hisser la mer de Chine méridionale au même plan que Taiwan, le Tibet et le Xinjiang. Connaissant l’intransigeance des Chinois concernant leurs « intérêts vitaux », les Américains réagirent avec vigueur. Dans les mois qui suivirent cette déclaration, ils multiplièrent les ventes d’armes aux pays de la région, renouant même avec le Vietnam (notamment avec un exercice naval dans la ZEE vietnamienne en aout 2010). En novembre 2011, Barack Obama annonça le « pivot américain » vers l’Asie, faisant de la mer de Chine un enjeu dans lequel la confrontation sino-américaine allait pouvoir commencer à se matérialiser.

    Cependant, si la mer de Chine méridionale s’inscrit dans la confrontation stratégique avec les Etats-Unis, demeure la question du fondement des revendications chinoises et de la raison pour laquelle la Pékin est capable de placer les pays de la région au bord de l’affrontement pour quelques ilots et bancs immergés. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : sur les presque 2 millions de km² revendiqués par la Chine, certaines zones sont des territoires émergés comme l’archipel des Paracels, les Spratly, des ilots ou bancs de sable comme Luconia Reef et Scarborough Reef ; d’autres hauts-fonds en revanche, sont complètement immergés comme James Shoal, le Banc Macclesfield et Truro Shoal. Cet espace revendiqué, en forme de « langue de buffle », ne laissant aux pays riverains que leurs eaux territoriales (12 nm des côtes), place la Chine dans une confrontation quasi-généralisée avec les pays de la région, que ce soit autour des iles Spratly où elle est en conflit avec le Vietnam, Taiwan, les Philippines, la Malaisie et Brunei ; sur les iles Paracels et le banc Macclesfield, avec le Vietnam et Taiwan ; sur l’atoll de Scarborough où elle s’oppose aux Philippines.

   Pourquoi donc choisir de coaliser tous les pays de la région et risquer de voir revenir la superpuissance américaine dans une région dans laquelle elle était jusqu’ici en retrait, pour des territoires qui, a priori, n’auraient d’autre valeur stratégique que le pétrole et les ressources halieutiques qu’ils renfermeraient dans leur sous-sol ? S’agit-il d’un enjeu politique national, d’un irrédentisme chinois ou d’un autre type d’enjeu ?

   Tout d’abord, l’argument politique national parait assez difficile à justifier. D’un point de vu diplomatique et légal, les prétentions chinoises s’appuient à la fois sur une réinterprétation douteuse de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et le tracé d’une ligne à 9 traits sur un atlas géographique fait par un nationaliste chinois inconnu en 1947 (juste après la conquête d’une partie des iles Paracels aux mains des Français).  Le tracé de la ligne à 9 traits sert à appuyer l’argument selon lequel la mer de Chine serait une mer territoriale adjointe à la métropole. Mieux encore, elle serait selon certains « experts » chinois une « mer historique » sur laquelle elle aurait des droits. Ce qui constitue une première entorse au droit international, puisque l’article 89 de la CNUDM dispose qu’ « aucun État ne peut légitimement prétendre soumettre une partie quelconque de la haute mer à sa souveraineté »[5]. De même, l’étude bathymétrique montre une séparation claire entre les plateaux continentaux de chaque pays concernés[6]. Aussi, du point de vue du droit international, les revendications chinoises n’ont aucune légitimité.

    Néanmoins, les Chinois ne se privent pas d’utiliser cet argument pour asseoir à chaque fois un peu plus leurs revendications. Ainsi, en réponse à l’annonce du « pivot américain », ils répliquent, le 21 juin 2012, en créant une entité administrative factice, les Iles Sansha, qu’ils placent sous l’égide de la province d’Hainan (ile à l’extrême sud de la Chine). Cette préfecture est destinée à gérer les 2 millions de km² d’espace maritime revendiqués par la Chine ce qui constitue un véritable pied de nez aux pays riverains.[7] Quelques mois plus tard, le 29 novembre 2012, par le biais de la presse nationale, Pékin informe que la province d’Hainan a décidé d’autoriser les patrouilles locales de police maritime à appréhender tout bateau étranger pénétrant illégalement dans « son secteur ».[8]

Efficace, cette décision permet aux gardes côtes chinois de patrouiller dans la zone et d’attaquer tous les navires des pays riverains (pécheurs, gardes côtes étrangers). S’ils se contentent de les éperonner, ou les attaquent au canon à eau, ces manœuvres tout en étant agressives permettent d’éviter l’escalade militaire, ce dont Pékin ne veut pas, bien entendu.

   Les affrontements sont réguliers, en particulier avec les gardes côtes vietnamiens. En 2014, ces tensions atteignent leur apogée lorsque la Chine décide l’implantation d’une plate-forme pétrolière dans le secteur 143 de la zone économique exclusive vietnamienne (à l’ouest des iles Paracels). Cette implantation se fait sous haute tension, la plate-forme est escortée par 80 navires chinois dont 7 bâtiments de guerre. Se livre à cette occasion une bataille au canon à eau avec des gardes côtes vietnamiens bien décidés à ne pas laisser la souveraineté de leur pays être ainsi violée. A Hanoi, ces affrontements déclenchent de violentes manifestations antichinoises. Après 5 jours d’émeutes, l’incendie de nombreuses usines chinoises autour de la capitale et le harcèlement continu de la plate-forme, les chinois la retirent en juillet.[9]

Cet évènement, tout en illustrant les limites de la tactique chinoise, nous donne un aperçu des moyens que le pays est prêt à mettre en œuvre pour arriver à ses fins. En 2013, il crée un corps de garde cote unifié pour mener ses incursions en mer de Chine méridionale et orientale (face au Japon et Taiwan). Celui-ci s’est depuis étoffé de bâtiments de plus en plus lourdement armés, la politique de Pékin consistant à verser des bâtiments de la marine chez les gardes-côtes.  En 2014, ils alignaient ainsi 74 bâtiments de plus de 1000t.[10] Face à une telle puissance, les pays de la région, même si ils ont considérablement renforcé leurs moyens, sont démunis et il est peu probable qu’ils puissent empêcher la Chine d’arriver à ses fins.

    De fait, le contrôle de cet espace maritime est capital pour Pékin. La « sanctuarisation » de la mer de Chine méridionale est un préalable indispensable à l’éviction de la puissance américaine dans la région. A cet égard, la stratégie de la Chine repose pour beaucoup sur sa capacité à tenir une posture de dissuasion crédible. Cela passe notamment par la capacité à faire sortir ses SNLE (classe Jin) des mers de Chine pour les mettre à distance de tir du territoire américain ou au moins de leurs bases dans le Pacifique. Une telle menace sur les intérêts américains rééquilibrerait le rapport de force qui désavantage la Chine aujourd’hui (réduite à une stratégie de dissuasion de seconde frappe). Cependant, il s’agit d’une tache des plus compliquées actuellement, la « première chaine d’îles » (Japon, Taiwan, Philippines), commandant l’accès à l’océan Pacifique, est entièrement contrôlée par les Américains et leurs alliés. Ceux-ci ont su tisser au fil des ans un réseau de bases et de stations de surveillance renseignant tous les mouvements chinois dans la région.

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 Or, pour que l’effet dissuasif des Jin soit complet, ils doivent pouvoir sortir en toute sécurité des mers de Chine, cela sans être repérés. C’est pourquoi la réunification avec Taiwan est cruciale. Proche de la Chine, l’île permettrait une fois passé le détroit de Bashi, au sud, ou le détroit de Myako, au nord, d’accéder directement à un espace océanique assez vaste pour qu’ils puissent s’y diluer.                                                                                              

    Entre ces deux points de passage, le détroit de Bashi situé à la sortie de la mer de Chine méridionale semble être la meilleure porte de sortie vers l’océan Pacifique. C’est d’ailleurs à proximité que les Chinois ont basé leurs SNLE (classe Jin). A Sanya, sur l’ile d’Hainan, ils peuvent atteindre rapidement les profondeurs en raison de la moindre extension du plateau continental. Néanmoins, les Jin[11] ont un défaut notoirement connu et capital, leur mauvaise signature acoustique, raison pour laquelle Pékin a besoin de faire de la mer de Chine méridionale « un bastion » selon D. Schaeffer, à la manière des Soviétiques sur la mer de Barents pendant la guerre froide et d’y  « exercer un contrôle sans partage ».

   Ainsi, bien plus qu’une simple lutte pour accaparer des matières premières ou pour répondre à des préoccupations de politiques intérieures, les conflits en mer de Chine méridionale révèlent leur dimension géostratégique. Elément clef dans la posture de dissuasion chinoise, la mer de Chine est également un point de passage obligé pour le commerce international et stratégique car situé en amont du détroit de Malacca. Dans cette optique, toute la dialectique développée par la Chine et ses rivaux consiste à développer des capacités à même d’emporter rapidement le contrôle de cet espace. Bien entendu, cette logique ne s’arrête pas à la dissuasion nucléaire, les moyens de surveillance (ELINT, SIGINT, ISR) sont d’une importance capitale pour assurer la permanence du contrôle et d’empêcher l’accès des forces adverses selon le principe développé par Julian Corbett de la « flotte en vie ». Les Chinois ont ainsi poursuivi la modernisation de tout l’éventail capacitaire qu’ils déployaient devant Taiwan depuis des années pour interdire l’accès de la zone à toute puissance étrangère qui aurait souhaité faire de l’ingérence dans leurs affaires. Cette doctrine appelée par les Américains Anti-Access/Aerial Denial (A2/AD) consiste à développer un ensemble de moyens déployés en réseaux (missiles balistiques conventionnels destructeurs de porte-avions, drone, sous-marins nucléaires d’attaque, avions de combat) pour progressivement pousser les forces armées américaines hors de ce que la Chine considère comme son pré-carré et prendre ainsi le contrôle des mers de Chine à moyenne échéance.                                                                                                                                                                                                                                          A cet égard, on peut se demander si l’affaiblissement (conjoncturel ou structurel) de l’économie Chinoise n’incitera pas ses dirigeants à développer une politique encore plus agressive (car mue par l’excitation du nationalisme) au cours des prochaines années.

Morgan Paglia, diplômé du M2 – promotion « Ceux de 14 »  année 2014-2015

[1] L’armée Chinoise

[2] http://www.stripes.com/news/pacific/new-pacom-chief-china-s-south-china-sea-island-claims-preposterous-1.349020

[3] photographie prise par le P-8 poséïdon américain en mai 2015 au-dessus de ce que les Américains ont appelé la « Grande Muraille » de sable

[4] « China. Tells U.S. that S. China Sea is ‘Core Interest’ in New Policy », <www.breitbart.com/article.

php?id=D9GNI5600&show_article=1>, Associated Press, 3 juillet 2010

[5] Daniel Schaeffer « Mer de Chine : une sanctuarisation chinoise » Revue de la défense nationale tribune n°14,

[6] Ibid.

[7] Le Monde « Une minuscule préfecture chinoise sort de l’eau », 20 aout 2012                            http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2012/07/20/une-minuscule-prefecture-chinoise-sort-de-l-eau_1736383_3216.html

[8] Op cit. Daniel Schaeffer p.378

[9] « Des flottes paramilitaires en première ligne des conflits maritimes en Asie » DSI n°106, septembre 2014, p.44

[10] Alexandre Shelton-Duplaix « Des flottes paramilitaires en première ligne des conflits maritimes en Asie » DSI n°106, septembre 2014

[11] « Les sous-marins nucléaires ne sont pas aussi capables que la Chine le prétend » Sortir du nucléaire, 21 novembre 2013 http://www.sortirdunucleaire.org/Les-sous-marins-nucleaires-chinois

ENTRE KURDES ET POLITIQUE RÉGIONALE : LA TURQUIE FACE A SES AMBIGUITES

23 Sep

Depuis l’apparition du nationalisme kurde, les élites turques se sont montrées inconséquentes dans leur aptitude à résoudre le problème de la présence kurde sur le territoire anatolien. Perçue tour à tour comme un obstacle à détruire ou comme un enjeu électoral, la question kurde a toujours été appréhendée comme une problématique à court terme, réduisant du même coup, son importance à celle d’une simple contingence politique. A partir de 1978, l’apparition du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui prône une lutte armée « généralisée », va forcer les autorités turques à reconsidérer l’ampleur de la question kurde.

De nombreux éléments historiques vont plaider en faveur d’une résolution  pérenne du conflit. La présidence de Turgüt Özal  annonce un effort de réconciliation entre les deux parties en présence en brisant le tabou kurde. De mère kurde, il devient le président de la République de Turquie le 9 novembre 1989. Il est le premier à reconnaitre de manière officielle  la réalité du fait kurde au plus haut niveau de l’Etat. Il encourage le développement du mouvement légaliste en soutenant la création du Parti Populaire du Travail (HEP). En effet, le président Özal voit dans l’existence d’une représentation parlementaire kurde pacifique le seul moyen de juguler l’influence croissante du PKK au sein de la population kurde de Turquie.

De même, six années plus tard, l’arrestation d’Abdullah Öcalan, père fondateur du mouvement et leader indiscutable du PKK, porte un coup sévère au mouvement national kurde tout entier. Le 16 février 1999, il est capturé sur le territoire kenyan dans une opération menée conjointement par les services secrets turcs, américains et israéliens. Le mythe d’un chef insaisissable, pourfendeur de l’Etat turc, se désagrège, renvoyant les Kurdes à leur propre impéritie. L’emprisonnement d’Öcalan est toutefois l’occasion d’un revirement stratégique radical du parti en faveur de la résolution diplomatique du conflit. Le 2 août 1999, alors qu’il vient d’être condamné à mort par les autorités turques, Abdullah Öcalan appelle à la suspension immédiate de la lutte armée et au retrait des combattants du PKK du sol turc vers les montagnes du Kurdistan irakien. Sa peine est finalement commuée en prison à perpétuité sous la pression occidentale.

Dans un contexte de rapprochement entre la Turquie et l’Union européenne[1], le PKK espère tirer son épingle du jeu en posant la résolution de la question kurde comme une condition préalable à l’adhésion. Dès lors, il n’est plus question de libération nationale, ni même d’autonomie des régions kurdes. Le parti ne revendique désormais plus que des droits d’ordre culturel. En effet, le gouvernement Ecevit entreprend une politique de réforme dite des « paquets d’harmonisation législative ». Il s’agit alors de favoriser le rapprochement du système turc avec le modèle européen de protection des droits et libertés. Le 17 décembre 2004, le Conseil européen prend acte et donne son feu vert à l’ouverture des négociations d’adhésion.

De manière concomitante, la Turquie mène sur la scène intérieure une politique dite d’ « ouverture démocratique » qui se traduit par un certain nombre d’avancées concernant les droits culturels de cette minorité. En date du 1er janvier 2009, une nouvelle chaîne de télévision publique, TRT 6, est lancée en Turquie. Elle a comme particularité de diffuser un certain nombre de programmes en kurmandji, dont la pratique fut longtemps interdite en Turquie.  Le 13 novembre 2009, Besir Atalay, ministre de l’Intérieur turc, annonce trois mesures relatives à la question kurde. La première est relative au droit pour les communes kurdes dont le nom a été turquisé de revenir à leur nom d’origine. La seconde fait état de la mise en place d’une commission indépendante qui aura vocation à enquêter sur les violations des droits de l’homme dans la région du Sud-Est et la troisième concerne l’autorisation de s’exprimer en kurde dans la vie politique turque[2]. De plus, en 2009, des négociations s’ouvrent, dans le plus grand secret, à Oslo entre les renseignements turcs (MIT) et des hauts représentants du PKK. Pour la première fois de l’Histoire, des négociateurs des deux camps se trouvent à la même table, discutant de la suite à donner aux demandes du peuple kurde. C’est l’occasion pour le PKK de formuler ses deux exigences majeures à savoir la reconnaissance du peuple kurde par l’octroi des droits individuels dont il est privé et la mise en place d’une autonomie démocratique pour les régions kurdes du Sud-Est. Cette première prise de contact qui ne débouche sur aucun résultat concret offre au moins l’intérêt de rompre avec le traditionnel discours selon lequel l’Etat turc ne négocie pas avec les « terroristes ».

Toutefois, alors que ces mesures sont l’occasion de mettre définitivement à bas le discours officiel d’une République unitaire fondée autour de l’ethnie turque, les concessions accordées au mouvement kurde restent néanmoins très marginales.  L’aspect symbolique des mesures ne parvient pas à masquer la déception du mouvement kurde face à une ouverture qu’il considère davantage comme une manœuvre politique de séduction qu’une véritable révolution dans l’administration politique de ce peuple. En effet, les trois revendications principales formalisées par le mouvement légal kurde sont la reconnaissance constitutionnelle du fait kurde et des langues kurdes, l’enseignement en langue kurde et le renforcement de l’autonomie des pouvoirs locaux au Sud-Est, trois points semblables à ceux évoqués par Öcalan dans sa feuille de route pour sortir du conflit.

De plus, la tentative de rapprochement avec l’Union européenne est un échec. Un an après le début des négociations en octobre 2005, les relations turco-européennes sont au point mort. La question de la partition de Chypre, membre à part entière de l’Union européenne depuis 2004, est un point d’achoppement diplomatique qui reste, pour le moment, indépassable. En effet, depuis 1974, la Turquie occupe le nord de l’île et conteste la légitimité du gouvernement de Nicosie qui est par ailleurs reconnu par la communauté internationale. Devant le refus turc d’ouvrir ses ports et aéroports aux moyens de transport en provenance de Chypre, le Conseil des ministres européen décide finalement de suspendre les discussions d’adhésion avec la Turquie.

            La déconvenue européenne qui en résulte force la Turquie à repenser sa politique extérieure. Après s’être tournée sans succès vers l’Occident, elle va à présent regarder davantage vers l’Est. Le Parti de la justice et du développement (AKP), arrivé au pouvoir en 2002, va alors se trouver confronté à un monde musulman avec lequel il entreprend une politique de « zéro problème avec les voisins » qui se révèle être une politique d’hégémonie régionale. L’objectif attitré de cette politique est la constitution d’une zone de paix et de stabilité dans la proximité immédiate de l’Etat turc.

Cette posture est facilitée par le traumatisme que représente la projection de forces américaines en Irak en date de l’année 2003. Cette opération militaire d’envergure est perçue comme une intrusion dans la sphère moyen-orientale. Elle est par conséquent à l’origine d’une détérioration des relations entre les Etats-Unis et la Turquie. Le 1er mars 2003, l’Assemblée nationale turque s’oppose à la demande américaine de mise à disposition de ses infrastructures militaires. Conjointement, les relations bilatérales qu’entretient la Turquie avec ses voisins immédiats vont s’améliorer. En 2004, la Turquie et la Syrie signent un accord de libre-échange qui est le point de départ d’une « lune de miel » entre Erdogan et Bachar El-Assad. Sur la même période, le commerce bilatéral entre la Turquie et l’Iran explose, le volume monétaire passant de deux milliards de dollars US en 2001 à vingt-deux milliards de dollars en 2012[3]. Outre l’association en matière économique, les années 2000 sont aussi l’occasion d’une entente sécuritaire concernant le PKK et ses affiliés régionaux comme le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) en Iran ou le Parti de l’union démocratique (PYD) en Syrie. 

Dans le cadre de cette politique, le rapprochement le plus significatif s’effectue avec le Gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK), entité politique fédérée du Nord de l’Irak. Reconnue par la Constitution irakienne de 2005, il s’agit de la seule émanation kurde dotée d’une réelle  autonomie politique. Le GRK dispose ainsi de son propre parlement, habilité à  édicter des lois, et d’un corps armé composé de peshmergas qui veillent sur ses frontières territoriales. Si l’Irak est devenu depuis 2011 le deuxième partenaire commercial de la Turquie avec près de douze milliards de dollars d’échanges en 2013, 70% de ces opérations financières ne concernent que la région kurde qui fournit abondamment la Turquie en pétrole[4]. L’appui de la Turquie est pour le GRK une condition fondamentale à la conservation de son autonomie rudement acquise au détriment de Bagdad. En effet, la quasi-indépendance du GRK vis-à-vis du gouvernement central irakien est assurée par la viabilité économique de la région, dépendant quasi-exclusivement des exportations pétrolières à destination de Turquie. Ainsi, en se présentant comme un client régulier, la Turquie se porte garante de la subsistance d’une entité kurde à ses frontières.

 

Cette alliance a priori contre nature pour la Turquie possède néanmoins plusieurs avantages. Tout d’abord, elle signifie une perte de revenus conséquente pour l’Etat central irakien puisque 95% des revenus du pays proviennent du pétrole et que le Kurdistan irakien renferme la deuxième source de pétrole d’Irak avec une capacité de production de cent vingt-cinq milles barils par jour. L’affaiblissement financier de l’Irak constitue une bonne nouvelle pour l’ambition turque de devenir la puissance régionale de référence. De plus, les relations plus que cordiales qu’entretiennent Erdogan et Massoud Barzani, président du GRK, permettent au gouvernement de l’AKP de faire pression sur le PKK, présent depuis 1999 sur le sol irakien, par l’intermédiaire du GRK. En ce sens, le soutien du GRK est régulièrement instrumentalisé par l’AKP pour montrer qu’il œuvre en faveur des Kurdes. En novembre 2013, la visite de Barzani à Diyarbakir, accueilli comme un véritable chef d’état, est clairement motivée par l’approche des élections locales de mars 2014. Elle permet la promotion d’ « une identité kurde alternative à celle proposée par Öcalan »[5]. Ainsi, d’un point de vue externe, elle sape la capacité du PKK et du GRK, deux principaux acteurs kurdes de la région, à se rapprocher dans l’optique de constituer un projet commun de Kurdistan indépendant qui menacerait les délimitations frontalières existantes. D’un point de vue interne, elle essaie de rompre avec son image de rigidité vis-à-vis de la question kurde en prouvant qu’elle peut lier des relations pacifiques avec une entité kurde. De manière indirecte, il s’agit de signifier que l’impossibilité d’une issue en Turquie serait le fait de l’intransigeance du PKK, non celle du gouvernement.

 

Le GRK se révèle donc un partenaire fondamental sur la question kurde. Cette relation va être renforcée par ce que Didier Billion qualifie de « confessionnalisation de la politique extérieure du pays »[6]. Dans son duel à distance avec l’Iran chiite, autre poids-lourd de la scène politique moyen-orientale, la Turquie va mettre en œuvre une politique s’appuyant sur la volonté de renforcer l’axe sunnite au Moyen-Orient. La période des printemps arabes s’ouvrant en 2011, qui bouleversent l’équilibre géostratégique de la région, va également participer à l’affirmation de cette nouvelle posture turque. Le rejet de la politique pro-chiite de Nouri Al-Maliki en Irak accentue le soutien au gouvernement kurde d’Erbil. En 2013, le coup d’Etat militaire qui secoue l’Egypte renverse le gouvernement des Frères Musulmans dirigé par Mohammed Morsi. L’anéantissement d’un gouvernement sunnite élu par le peuple mène la Turquie et l’Egypte à la limite de la rupture des liens diplomatiques. De même, l’insurrection syrienne contre Bachar El-Assad donne au gouvernement turc l’opportunité de faire d’une pierre deux coups en renversant le régime alaouite au pouvoir pour le remplacer par un pouvoir politique issu de la majorité sunnite du pays. Dans cette optique, le gouvernement turc fait le choix de soutenir l’opposition sunnite au régime de Bachar El-Assad dans toute sa « diversité » : l’Armée syrienne libre, le Front Al-Nostra ou encore  Daesh[7].

 

La crise syrienne dans son ensemble est particulièrement révélatrice de la difficulté pour l’Etat turc à appréhender son environnement. Bien que l’opposition ne parvienne à chasser définitivement Bachar El-Assad, l’affaiblissement du pouvoir mène au retrait des troupes de Damas stationnées dans les zones kurdes du Nord-Est. Le PYD, qui correspond à la branche syrienne du PKK, en profite pour prendre possession de cette région qu’il nomme Rojava, signifiant littéralement l’ « Ouest du Kurdistan ». Parvenant à mettre en place une force militaire estimé à trente mille hommes[8] et une organisation administrative autonome, le PYD annonce, de manière unilatérale, l’indépendance de la zone  placée sous son contrôle militaire. D’un point de vue géostratégique, il s’agit d’un véritable coup dur porté au régime turc. En effet, la région du Kurdistan turc est désormais bornée par le Rojava au Sud et par le GRK à l’Est, prônant tous deux, si ce n’est l’indépendance, au moins l’autonomie des populations kurdes vis-à-vis des structures étatiques.

 

La conscience profonde de la menace que représente la présence de telles entités à ses frontières  amène la Turquie à renforcer sa coopération avec le GRK avec la mise en place d’une politique d’endiguement vis-à-vis de l’espace kurde syrien. En 2013, la construction d’un mur entre Nusaybin en Turquie et Qmichli en Syrie a vocation à isoler la composante kurde syrienne de la population kurde de Turquie. Le gouvernement d’Erbil prend également la décision de fermer le pont de Simalka reliant les territoires irakien et syrien[9]. Dans la lignée de cette politique, la non-intervention turque lors du siège de Kobané par les membres de Daesh, internationalement critiquée, répond à la volonté turque de procéder à l’affaiblissement de ce bastion kurde. En effet, les liens entre le PKK et le PYD laissent présager, si la situation venait à se stabiliser, des temps difficiles pour la Turquie. Celle-ci n’aurait alors d’autre choix que de parvenir à de vraies avancées en faveur des Kurdes ou de subir les attaques d’un PKK/PYD renforcé par les livraisons d’armes effectuées par les Occidentaux et par l’aura acquise dans la lutte contre les islamistes de Daesh.

 

Mise en danger par la pression exercée par l’influence régionale croissante du mouvement kurde, la Turquie parvient, pour le moment, à assurer une « cogestion de l’espace transfrontalier entre les zones kurdes d’Irak, de Turquie et de Syrie » avec l’aide du GRK[10]. Pour combien de temps ? Outre cette carte stratégique, la situation de la Turquie s’est considérablement aggravée. L’Etat turc est passé du « zéro problème avec les voisins » à « zéro voisin sans problèmes », accentuant les troubles à ses frontières et jusque sur son sol[11]. La complexification de l’espace géographique moyen-oriental est également renforcée avec l’apparition d’un nouvel acteur : Daesh qui contrôle un territoire à cheval entre la Syrie et l’Irak et menace la stabilité de l’ensemble de la zone. En dépit de l’effort kurde déployé pour contenir cette structure terroriste, Ankara ne semble pas décidé à remettre son destin entre les mains des Kurdes, refusant de participer à l’avènement d’une puissance stratégique kurde au Moyen-Orient.

Baptiste Orlandini, diplômé du Master II en 2015.

[1] La République de Turquie acquiert en 1999 le statut de candidat officiel à l’entrée dans l’Union européenne.

[2] AFP (ANKARA), « Le gouvernement turc annonce des mesures pour améliorer les droits des Kurdes », 13 novembre 2009

[3] Zaman France, « L’Iran et la Turquie consolident leurs accords commerciaux », 16 décembre 2013, disponible à l’adresse suivante : http://www.zamanfrance.fr/article/liran-turquie-consolident-leurs-accords-commerciaux-6589.html (date de consultation : 18/04/2015)

[4] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », Politique étrangère, 2014, p. 39-50, p. 45

[5] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », op. cit., p. 48

[6] D. BILLION, « Les défis de la politique régionale de la Turquie », Observatoire de la Turquie et de son environnement géopolitique, 6 octobre 2014, disponible à l’adresse suivante : http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-turquie/obsturquie-dfispolregionale-db-octobre-2014.pdf (date de consultation: 17/05/2015)

[7] Ibid.

[8] H. BOZARSLAN, « Les Kurdes et l’option étatique », Politique étrangère, 2014, pp. 15-26, p. 23

[9] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », op. cit., p. 45

[10] Ibid. p. 46

[11] L’immigration massive de réfugiés syriens sur le sol turc est estimée depuis 2011 à 800 000 individus. Cet afflux migratoire menace la stabilité socio-économique du pays. En effet, il est à la source de nombreuses tensions relatives notamment au marché du travail.

VOUS AVEZ DIT « CHAR D’ASSAUT » ?

20 Sep

L’objet de l’archéologie est l’étude des civilisations humaines passées à partir des monuments et objets qui en subsistent. En tant que telle, cette science devrait bientôt connaître une importante modification de son centre d’intérêt en incluant dans son champ de recherche une grande partie de la cavalerie blindée, et notamment sa subdivision d’arme « lourde ».

Considérée à tort ou à raison comme étant le reliquat d’une ère révolue, la cavalerie blindée aborde le monde post URSS de façon dérobée. Ce ne sont pas tant les innovations matérielles et la réflexion doctrinale à son égard qui la mettent en valeur, mais plutôt, de façon négative, des reproches constants quant à son prix (tant d’acquisition que de maintien en condition opérationnelle), à sa vulnérabilité (prolifération des armements antichars portables individuels) et, in fine, à son inutilité (faible déploiement en opération, hormis pour la cavalerie légère et médiane). Dès lors, quels seraient pour l’armée l’intérêt et la justification de conserver un armement couteux et difficile à employer ?

Osons mettre en avant que cette vision des choses est non seulement caricaturale et incomplète, mais surtout fausse.

L’arme blindée cavalerie est l’héritière historique de l’arme cavalerie (de l’italien cavalo – cheval – donnant cavalleria – cavalerie[1]). Elle regroupe en son sein des chars d’assaut, des ERC (engins roues canon) et des véhicules blindés légers. Elle est à ce titre l’une des neuf[2] armes de l’armée de terre et se caractérise, à l’instar de ses pairs, par des unités homogènes aux capacités similaires qui produisent des gammes précises d’effets au moyen de certains types d’actions. À chaque arme appartient donc un rôle et un socle de compétences qu’elle reste la plus à même de réaliser. Sa forme actuelle, ensuite, découle de la période technologique dominante dans laquelle nous nous trouvons. Des chars tractés primitifs de la bataille de Qadesh (1285 av. JC) aux cavaliers sans étriers sous Alexandre le Grand, des grenadiers à cheval de la garde jusqu’aux chars d’assaut, la cavalerie n’a de cesse d’adapter ses moyens à l’« âge[3] » présent afin de toujours être en mesure de remplir ses missions. En ce sens, il n’est possible de parler d’inadéquation des engins de la cavalerie blindée à la conflictualité moderne que si ces derniers ne sont plus en mesure de remplir leur fonction, c’est à dire d’assurer les missions de l’arme. De tels exemples marquent alors une mutation de l’arme vers un nouveau modèle (matériel, organisationnel…), comme le furent la chevalerie au tournant du XVIe siècle et la cavalerie équestre lors de la Première Guerre Mondiale. A ce jour, si l’art de la guerre a évolué depuis 1945, il n’en reste pas moins qu’il n’a pas été bouleversé au point de dénier toute efficacité aux engins roues-canon et aux chars d’assaut. En effet, dans une stricte optique militaire, il serait absolument faux de soutenir que depuis les années 1990 la cavalerie blindée n’a plus sa place sur le champ de bataille car, s’il est indéniable que la prolifération des armements antichars portatifs ainsi que l’intégration technologique ont fortement contribué à la remise en cause de la toute puissance supposée de ces engins, elles ne sont pas pour autant annonciatrices de leur fin. À cet égard, il est de bon ton de revisiter le discours émis à propos de l’arme, et ce notamment en Europe où la dimension militaire de cette équation tend à être totalement écrasée sous le poids des dimensions politiques, idéologiques et psychologiques.

 

         Au plan militaire, il est couramment mis en avant que les divers engagements de la cavalerie blindée depuis la chute de l’URSS montreraient son inefficacité sur le terrain. Cet argument repose sur trois postulats :

         1/ les blindés (tant des ERC que des chars d’assaut) ont atteint un très grand seuil de vulnérabilité dans les guerres récentes et sont très souvent à la merci des armements antichars portables ainsi que plus généralement de tout système d’armes « intelligent » embarqué sur une plateforme terrestre ou aérienne. Le temps des grandes chevauchées pour sidérer l’ennemi (que celles-ci soient réelles ou supposées, respectivement Sedan et la trouée de Fulda) relèverait à présent de l’Histoire.

         2/ Le premier postulat se verrait empiriquement confirmé par les batailles récentes où, quand des blindés furent engagés, ceux-ci se firent étriller, donnant alors une image concrète de ce déclin annoncé de la cavalerie blindée. Ainsi, Grozny serait tout autant le symbole de la décadence post soviétique que celui de l’échec manifeste des chars. Plus récemment, la guerre qu’Israël mena en 2006 contre le Hezbollah dans le sud du Liban ne ferait que confirmer cette démonstration.

         3/ Enfin, la cavalerie blindée en général (les chars d’assaut en particulier) serait un instrument inadéquat du fait des formes que revêt à ce jour la conflictualité. L’hypothèse d’un grand chelem entre les deux grands vainqueurs de 1945 s’étant pour le moment dissipée, les armées occidentales ont principalement à lutter contre des guérillas, des adversaires infra- ou proto étatiques menant des guerres asymétriques, irrégulières. Or, dans ces cas précis, les blindés, matériel d’agression, conçus pour le choc du fort au fort, se voient mis en défaut face à un ennemi évanescent, et surtout, ne possèdent pas la mobilité adéquate (vitesse et mobilité au plan opératif, ce que possède l’aviation légère de l’armée de terre par exemple) pour combattre efficacement.

 

         Passons au crible cet argument et ses trois postulats.

         Premièrement, la vulnérabilité de la cavalerie blindée n’a, en effet, jamais été aussi grande. Cela a pour conséquence d’astreindre cette arme à un fort contrôle préalable de l’espace où elle va être déployée ainsi qu’à une détection et une élimination précoce des menaces. Aujourd’hui un char à découvert est, mutatis mutandis, une carcasse en sursis, pour autant cette menace n’est pas, en l’état, susceptible de condamner à court ou moyen terme la cavalerie blindée. L’évolution des armements dépend pour partie de l’évolution de la technologie. Ce faisant, la façon de faire la guerre ne peut rester totalement figée. Il y a une marche des éléments créant avancées et découvertes, puis innovations, qui seront indubitablement suivies de contre innovations (à l’épée le bouclier, aux charges à cheval la formation en carré, aux armes à feu le gilet pare balles, aux missiles les systèmes de défense anti missiles…). Ce processus, que FULLER nomme le « facteur tactique constant », permet de comprendre mieux que tout autre que rien n’est figé, rien n’est absolu (hormis sur un certain laps de temps : le délai de la mise en œuvre de la contre innovation). Les chars, malgré le tableau peu flatteur qu’en brosse l’argument précité, restent des prédateurs avant d’être des proies. Bardés de systèmes intégrant de la haute technologie (acquisition rapide de cibles, détection accrue, action en tout temps…), équipés d’armes lourdes, possédant un fort blindage (voire un sur blindage) ainsi qu’une grande mobilité tactique, ils sont, à l’instar des navires pour les espaces maritimes, une addition de capacités pour les espaces terrestres car combinant puissance, protection, mobilité et intégration technologique, ce qui fait d’eux un atout de premier ordre. En somme, la vulnérabilité actuelle des blindés aux armements modernes n’a rien de surdéterminante pour leur avenir. D’ailleurs, nombre de systèmes de protection active et passive commencent à poindre. Du blindage réactif, connu depuis la seconde moitié du XXe siècle, la technologie évolue vers des systèmes d’auto défense du véhicule (les plus aboutis semblent être les systèmes israéliens « Trophy » et « Iron fist »). Certes, ceux-ci sont, comme toute innovation à ses débuts, emplis de défauts, mais cela ne compromet en rien leur futur[4].

         Deuxièmement, la prestation de la cavalerie blindée sur le terrain depuis 1991 ne peut nullement se résumer, cela va sans dire, à un ou plusieurs engagements précis dans la mesure où ceux-ci, outre le fait qu’ils dépendent souvent de données conjoncturelles non généralisables, relèvent surtout d’un type d’emploi choisi par une armée donnée. En cela, chaque pays, et incidemment chaque armée, possède une doctrine d’emploi des forces qui lui est propre, ce qui implique une appréhension différente des situations, et ainsi, de l’issue de ce qu’aurait été ledit engagement. En l’espèce, l’exemple de la première bataille de Grozny (décembre 1994 – mars 1995) est révélateur de biens de lacunes et d’erreurs, mais pas de l’inefficacité de la cavalerie blindée, et surtout pas, dans ce cas précis, des chars d’assaut[5]. Joseph Henrotin analyse d’ailleurs cette bataille comme un cumul d’erreurs, entouré de fausses perceptions, grevé de dilettantisme et de gabegies. En clair, les raisons de l’hécatombe que produisirent les forces rebelles tchétchènes sont à rechercher en premier lieu dans l’impréparation militaire des forces armées russes (armée en état de total délabrement depuis la chute de l’URSS), puis, au plan tactique, dans la dissociation des colonnes d’infanterie de leurs appuis dans les rues de la ville. Privées de moyens d’appui-feu direct mobile (les chars d’assaut), celles-ci furent décimées avant que les groupes de chars ne le soient à leur tour anéantis. Loin de constituer la tombe de la cavalerie blindée, Grozny est la sanction de l’absence de coopération des forces de mêlée, de la perte de la synergie interarmes.

La guerre de 2006 dans le sud du Liban, ensuite, où les forces du Hezbollah affichent un impressionnant tableau de chasse (52 chars Merkava au tapis !) n’est pas pour autant une oraison funèbre pour les chars et les ERC. Outre la sous estimation flagrante de l’adversaire que fit Tsahal (le Hezbollah est une puissante techno guérilla[6]), l’utilisation qui fut fait des chars représente le pendant inverse de la première bataille de Grozny. En effet, si ceux-ci furent en général utilisés intelligemment, en combinaison avec de l’infanterie portée, créant alors une bulle interarmes ou fantassins et cavaliers jouissent du cumul de leurs facultés respectives, les derniers jours de la guerre virent cet emploi bouleversé, les chars étant même engagés en autonome pour … prendre une ville du secteur de Marjayoun. Bilan sans appel : sur les 21 chars de la colonne, environ 11 sont détruits dans des embuscades. Cette guerre, une fois encore, ne traduit pas l’impuissance de la cavalerie blindée mais les risques, voire parfois l’ineptie, de faire endosser à la seule cavalerie le rôle de l’infanterie (et vice versa). Chaque arme possède un milieu et des missions pour lesquelles elle est « reine », les autres armes travaillant alors autour d’elle pour concourir à son action. Donner à une arme un rôle qui n’est pas le sien reste possible, mais les objectifs, si tant est qu’ils soient atteints, le seront plus difficilement et avec plus de pertes.

Notons, de manière subsidiaire, que nous avons fait le choix de prendre ici l’exemple d’engagements infructueux ou indécis pour les blindés. Nous aurions pu tout autant traiter d’engagements réussis dans lesquels la cavalerie joue un rôle sinon déterminant, du moins premier (Irak 1991 & 2003, opération Serval 2013).

         Troisièmement, dans un monde où la guerre, à défaut d’avoir disparue (!), est perçue (notamment par les Européens) comme un archaïsme[7], une chose du passé qui, n’en déplaise à Clausewitz, ne serait plus un des mécanismes de la politique mais un phénomène apolitique et immoral, la cavalerie blindée est sur la sellette. Cette vision des choses, fortement teintée d’idéalisme, est pourtant fausse. De manière générale, la guerre conventionnelle (interétatique) a été, est et sera une constante dans le jeu des relations internationales. Ce n’est donc pas parce que l’Europe occidentale n’a pas connu ses ravages sur son sol depuis plus de deux générations humaines que celle-ci n’aura plus lieu. Ce n’est pas non plus parce que depuis plus de vingt ans la majorité des interventions militaires nous ayant concerné furent de type dissymétriques ou asymétriques qu’il faille aujourd’hui faire une croix sur la cavalerie blindée. Technologiquement, aucun système d’arme ne peut à ce jour reprendre le spectre entier de compétence des ERC et chars d’assaut. S’en défaire signifie alors non pas une simple perte de matériels mais la perte d’un ensemble de capacités. De manière plus précise, il faut enfin mettre un point d’honneur à enterrer l’idée, devrait-on dire l’incongruité, que la cavalerie blindée, et surtout les chars d’assaut, seraient inutiles dans les guerres asymétriques (car c’est bien ici que se joue en filigrane l’idée de l’inutilité[8]). Peut être que l’expérience historique de contre guérilla des armées de la France en Indochine puis, dans une moindre mesure, en Algérie contribue à cette idée d’inutilité, il n’en reste pas moins que dès que les mouvements rebelles sont assez forts pour faire exploser la lutte armée (ou quand ils ne s’enferment pas dans une stricte logique d’action par attentat suicide), dès le moment où ceux-ci entreprennent des actions de conquête (cf. l’opération Serval), la cavalerie ne redevient pas utile, elle devient indispensable ! En lieu et place d’écrits théoriques prenons acte de la guerre civile syrienne. Face à une nébuleuse de groupes rebelles, l’armée syrienne est pleinement engagée dans une âpre lutte. Combattant un ennemi infra étatique, elle possède au plan tactique une double supériorité : celle de la combinaison des capacités des engins blindés à celles de l’infanterie (intégration interarmes) ainsi qu’une sur capacité face à un adversaire ne disposant pas de tels moyens. Il ne faut ici faire aucune faute de raisonnement pour déduire une prétendue équation « char = victoire » mais simplement reconnaître ce qui a été entrevu plus haut (et que l’Histoire confirme depuis les premiers engagements des chars dans la bataille de la Somme), c’est à dire qu’à situations égales, une opération où des forces interarmes interviendront se déroulera avec moins de périls et de difficultés qu’une opération où seule une arme de mêlée est engagée.

De même, retourner le  problème permet de mettre définitivement à bas l’idée de l’inutilité de la cavalerie dans les guerres asymétriques. Les entités infra étatiques sont perçues comme des forces possédant de faibles moyens et une logistique défaillante, ce qui leur interdit de facto le combat de haute intensité, le choc du fort au fort ainsi que la détention de tout matériel impliquant à la fois une chaîne logistique importante et une dépendance à certains lieux. Le char d’assaut serait alors le matériel type que ces organisations seraient en grande peine d’entretenir et d’utiliser (chaîne logistique et maintenance + écoles de formation à leur emploi + formation des groupes militaires à la coopération interarmes). Et pourtant ! Le groupe rebelle syrien Jaysh al-islam fait ici figure de contre exemple appréciable. S’étant, comme la majorité des groupes rebelles, aguerri après trois ans de lutte, et s’étant sophistiqué grâce aux prises de guerre et aux soutiens extérieurs, ce dernier a fait une démonstration de puissance, et surtout de compréhension de l’utilité des types de matériels militaires dans les combats, lors du blocus de Mléha, le trois août 2014[9]. Ce groupe a, avec d’autres, attaqué des postes de l’armée syrienne loyaliste en ayant au préalable comblé son déficit en appui feu. Ne disposant pas de pièces d’artillerie en quantité et de qualité, celui-ci utilisa des chars (T-72 et T-55 de diverses versions) et des véhicules blindés de prise (artillerie antiaérienne automotrice ZSU-23/4, véhicules blindés de combat de l’infanterie BMP 1) pour mécaniser son infanterie et la doter d’appui-feu directs mobiles. Utilisant tous ces matériels avec parcimonie car étant conscient de leur valeur militaire, les rebelles ont même créé une école de la guerre mécanisée pour contribuer à leur meilleur emploi !

         Le char d’assaut et les ERC ont donc un avenir militaire pérenne à court et moyen terme. Techniquement ceux-ci sont un moyen abouti et sans équivalent terrestre. Technologiquement, la recrudescence des armements modernes les contraint à tempérer leurs ardeurs mais ne remet en question ni leur idée de système d’arme ni leur emploi. Historiquement, les engagements récents où ces derniers eurent à pâtir de la confrontation soulignent avant tout des erreurs dans les stratégies et tactiques mises en œuvre et non une quelconque inadéquation de ces matériels. Militairement, l’idée de l’inutilité de l’arme cavalerie dans des guerres asymétriques est un leurre.

 

         En somme il s’opère bien une remise en cause de cette arme, mais celle-ci se limite aux dimensions politiques, idéologiques et psychologiques. Le lecteur avisé saura trancher la question de savoir quelle situation paraît la plus ubuesque : celle de prendre la bannière des critiques sur l’inutilité de la cavalerie blindée sur la période récente ou bien celle de voir un groupe rebelle se doter d’un embryon de cavalerie blindée ainsi que d’une partie des infrastructures nécessaires à son emploi.

 

Simon Baumert, diplômé du Master en 2014

[1] « 1/ Ensemble de troupes  à cheval, d’unités de cavaliers.     

      2/ L’un des corps de l’armée comprenant, à l’origine, des troupes à cheval ».

Le Petit Robert, 2011

[2] Infanterie, arme blindée et cavalerie, troupes de marine, artillerie, train, génie, transmission, matériel et aviation légère de l’armée de terre.

[3] John Frederick Charles FULLER, L’Influence de l’armement sur l’histoire, Paris, 1948, Payot, 239 p.

[4] La guerre terrestre reste très en deçà du niveau technologique auquel sont arrivées la guerre aérienne et la guerre maritime, notamment quant aux systèmes de neutralisation des systèmes ennemis. Pour prendre un exemple concret, qui plus est ayant trait aux missiles, les systèmes de défense rapprochée des navires (englobés par l’acronyme anglo-américain CCWS pour close combat weapon system) représentent un avancée significative de la recherche en matière de lutte contre les missiles et imposent, pour neutraliser le bâtiment en étant équipé, de délivrer une salve d’armements intelligents pour obtenir un effet de saturation et alors frapper la cible. Tirer un seul de ces armements, ou tirer au coup par coup, est dans ce cas synonyme d’échec.

[5] Histoire et stratégie, n° 11, juillet-septembre 2012, « Combattre en ville, les fondamentaux de la guerre en zone urbaine », 98 p, pp. 68-72.

[6] Centre de documentation et d’emploi des forces, La Guerre de juillet, analyse à chaud de la guerre Israelo-Hezbollah (juillet-août 2006), Les cahiers du RETEX, 60 p, p. 35. Disponible à l’adresse suivante : http://www.cdef.terre.defense.gouv.fr/publications/anciennes-publications/cahier-du-retex/la-guerre-de-juillet.

[7] VOUILLOUX Jean-Baptiste, La Démilitarisation de l’Europe, un suicide stratégique ?, Paris, 2013, éditions Argos, collection Stratégies, 162 p.

[8] D’une action reconnue dans les guerres conventionnelles, la cavalerie blindée souffre d’un déni général de ses capacités dans les guerres asymétriques. Les lui reconnaître dans ce cadre aurait alors comme incidence de mettre à bas l’argument de son inutilité conjoncturelle sur la période courant depuis 1991.

[9] Article sur le blog de Stéphane MANTOUX :

http://historicoblog3.blogspot.fr/2014/08/exemple-doperation-de-linsurrection_22.html.

 

LES DRONES ARMES AU CŒUR DES DÉBATS ETHIQUES

26 Août

Tout au long de l’histoire, la tendance naturelle de l’humanité à pratiquer la guerre ne s’est jamais démentie. Selon Emmanuel Kant, pour qui « la guerre n’a que faire de motivation, mais semble indissociable de la nature humaine et se voit même attribuée valeur de noblesse », le principal danger de l’homme est lui même. Si l’innovation technologique a toujours été au cœur de l’activité humaine – permettant parfois des ruptures dans l’art de la guerre – les conflits sont aussi des moments privilégiés de l’inventivité scientifique. Ainsi, les deux guerres mondiales de 1914-1918 et 1940-1944 sont à l’origine de multiples innovations : lance flamme, grenades, gaz de combat etc.

 

Que représente, dès lors, l’arrivé des drones dans le paysage stratégique contemporain ? Sont-ils la « nouvelle figure aérienne du mal » comme le laisse penser J. Henrotin[1] ?

Le sujet bénéficie d’une couverture médiatique importante et les drones américains, notamment dans le cadre des targeted killing conduits par la Central Intelligence Agency (CIA) pour lutter contre Al-Qaïda, sont l’objet de vives polémiques. En effet, l’emploi létal des UAV par quelques États nations occidentaux, principalement les Etats-Unis, s’est accru au fil des années sur plusieurs théâtres d’opérations – Pakistan, Yémen, Afghanistan, Somalie – et l’émergence de cette technologie a suscité un vaste débat autour de la justification éthique de son emploi. Certains estiment par exemple que les drones armés créent une situation de conflit asymétrique particulièrement vile et déshonorante et que l’efficacité de leur emploi dans le cadre de la lutte anti-terroriste n’est pas prouvée. D’autres soulignent les répercussions psychologiques sur les opérateurs – qui sont souvent à des milliers de kilomètres du théâtre d’opération – qui peuvent provoquer une dissonance cognitive grave chez le combattant. Enfin, des auteurs affirment que le droit de la guerre – dans sa conception contemporaine par le jus ad bellum et surtout le jus in bello –  n’est pas respecté.

 

Bien que la drone warfare soit relativement récente, les problèmes qu’elle soulève ne le sont pas et correspondent à des interrogations éthiques sur la conduite de la guerre tout à fait traditionnelles. En effet, appliquer à la pratique contemporaine de la guerre à distance  la théorie de la guerre juste, qui trouve ses origines chez Saint Augustin[2]. Les théoriciens de la guerre juste, dont Michael Walzer est l’un des penseurs modernes[3], partagent avec les forces armées une même vision du rôle que peuvent jouer les innovations technologiques dans la conduite de la guerre. Pour eux, les états-majors doivent adapter leur cadre éthique aux problèmes posés par les innovations technologiques, problèmes liés aussi bien à la théorie de la guerre juste qu’à l’approche militaire de la guerre à distance ou encore à la conduite elle-même de la guerre. Surtout, le danger vient du fait qu’on accorde trop souvent d’importance à ce qu’apporte la technologie, notamment l’avantage d’écarter les risques de mort du combattant en l’éloignant du champ de bataille, alors qu’on oublie de considérer le sens que le combattant qui est éloigné du champ de bataille va donner à cette technologie[4].

 

La technologie permettrait une plus grande discrimination que par le passé puisque les technologies militaires les plus avancées ne mettraient plus leurs utilisateur en danger tout en imposant des coûts très élevés à leurs cibles. Dans cette guerre des drones, il ne s’agit donc plus d’une relation agresseur/victime mais bel et bien d’une relation utilisateur de technologie/cible. Selon la théorie de la guerre juste, les victimes d’une agression doivent toujours être protégées contre la souffrance que cette agression engendre. Selon cette vision donc, la technologie militaire doit être perçue comme un simple outil permettant d’aider l’agresseur ou d’aider la victime. C’est ainsi que Walzer affirme que « les avantages technologiques nous permettent de combattre avec une plus grande discrimination et que si ces avancées sont dépourvues de risques pour l’utilisateur, cette possibilité d’une plus grande discrimination peut entrainer un risque pour celui-ci »[5].

 

La technologie est-elle « la promesse d’une guerre sans effusion de sang »[6] ? Le développement des véhicules militaires non habités  peut en effet être compris comme la réponse à des pertes trop élevées.  C’est ce que Ralph Peters, officier de l’US Army en retraite et analyste militaire évoque en parlant de la « quête, essentiellement américaine, du Graal, à savoir les croyances selon lesquelles la technologie résoudra tous les problèmes humains »[7]. Il semble donc que les véhicules inhabités offrent un niveau de sécurité jamais égalé auparavant.

 

Mais est-ce également le cas sur l’aspect psychologique ? Certains auteurs comme David Grossman[8] soulignent en effet le fait que la distance entre l’agresseur et la victime est inversement proportionnelle au degré de résistance devant l’acte de tuer et donc au taux de dommages psychiatriques du coté de l’agresseur. Ainsi un combattant qui combat en corps à corps souffrira plus facilement d’un stress post-traumatique qu’un pilote d’avion de chasse. Il indique également que lorsque le tueur est à distance  avec « une assistance mécanique » comme un radar, une caméra ou des jumelles, non seulement le tueur ne refuse pas de tuer mais en plus il ne subit aucun traumatisme psychiatrique. Il convient donc d’insister sur l’importance du facteur de la distance émotionnelle ou emphatique.

Pour d’autres analystes, les opérateurs de véhicules inhabités souffrent autant si ce n’est plus que les combattants présents physiquement dans la zone de guerre au niveau fatigue, épuisement émotionnel et surmenage[9]. Nolen Gertz[10] par exemple, affirme que si la réponse à cette question est compliquée, c’est peut-être parce que la technologie joue un rôle que l’on n’a pas encore identifié dans la relation entre l’éloignement et le traumatisme. Conduisant son analyse essentiellement à travers les positions de Freud, Gertz rappelle que le psychanalyste considérait qu’avoir conscience du fait qu’agir selon son désir conduirait à un danger extérieur de punition engendre une angoisse qui ne peut être soulagée qu’en éliminant ce désir et, dès lors, la menace qu’il a fait naître.  Un adulte peut également éprouver de l’angoisse lorsqu’il ressent du plaisir par des procédés socialement inacceptables. Cette angoisse est due à ce que Freud appelle « des modifications contemporaines [des] situations anciennes du danger »[11].  Selon lui ce que redoute l’individu c’est la perte de la source de son plaisir : dans notre cas l’arme.  Ainsi « la « résistance devant l’acte de tuer » qui, d’après Grossman est naturelle et correspond au traumatisme induit par la proximité physique avec l’ennemi, serait selon Freud, une résistance aux conséquences du fait de tuer et d’en prendre plaisir d’une manière inacceptable »[12].

 

 

Quoiqu’il en soit, la tendance pressentie par certains est que « les guerres vont perdurer et à terme,  ce sont des robots autonomes qui seront déployés, pour en assurer la conduite »[13]. On peut alors se poser la question de savoir si les systèmes automatisés sont capables de se plier aux lois de la guerre actuellement en vigueur « aussi bien, voire mieux, que nos soldats ».[14] Le résultat visé par une telle démarche est bien évidemment la diminution des dommages collatéraux et notamment des victimes civiles. La question à se poser est alors de savoir si les robots, qui sont déjà plus rapides, plus forts et dans certains cas, plus intelligents que les êtres humains, seront capables un jour de faire preuve de davantage d’humanité sur le champ de bataille qu’eux[15]. « Dans le brouillard de la guerre, il est bien difficile pour un être humain de déterminer concrètement si une cible donnée est bel et bien légitime »[16]. C’est donc pour pallier à cela que les chercheurs espèrent que les robots autonomes seront un jour capable de mieux se comporter que les êtres humains. Si les chercheurs fondent leurs espoirs dans ce « mieux » c’est d’abord parce que les robots  n’ont pas besoin de se protéger, et peuvent même être programmés pour se sacrifier. L’instinct de survie n’intervient donc pas dans leurs décisions, ils peuvent être équipés de matériels bien plus performants que ceux dont l’être humain dispose actuellement. De plus, ils sont capables, plus rapidement que l’homme, d’intégrer beaucoup plus d’informations pour une prise de décision optimale. Par ailleurs, ils peuvent être programmés pour ne pas éprouver d’émotions qui pourraient perturber leur capacité de jugement. Ils ne sont donc pas affectés, dans des situations de stress intense, et ne sont donc pas conduits, comme l’est l’être humain, au phénomène de  refus de prendre en compte des nouvelles informations. Enfin, si des systèmes autonomes sont mêlés à un groupe mixte on imagine qu’ils seront capables de surveiller le comportement éthique des êtres humains ce qui pourrait amener le nombre des infractions à diminuer.

 

Que devrait être, dès lors, les orientations de la recherche dans le domaine de l’intelligence artificielle ? Ronald Arkin affirme par exemple que « rien ne justifie, ni ne devrait justifier, que les systèmes autonomes armés soient programmés pour adopter, sous quelque forme que ce soit, l’un de ces modes de rationalisation ou d’action inacceptables, et propres aux êtres humains »[17]. Le danger est en effet l’accroissement régulier de ces atrocités commises sur le champ de bataille à la vue d’une utilisation croissante de la technologie. Il faut donc stopper cette escalade en imposant des limites à la technologie elle-même. Pour cela il conviendrait par exemple d’inviter tous les scientifiques à se rassembler afin « de faire en sorte que les machines que [les] ingénieurs en robotique [créent] répondent de façon optimale aux attentes et aux besoins de la communauté internationale et de la société contemporaine ».[18]

 

S’interroger sur les drones armés semble d’autant plus pertinent que ceux-ci seront sans doute de plus en plus présents dans les opérations militaires, à tous les niveaux. Toute technologie nouvelle, protégeant mieux le combattant, devrait a priori constituer une amélioration éthique et son emploi s’imposerait donc d’un point de vue moral, à moins que « de forte raisons compensatoires existent pour renoncer à cette protection »[19]. Si l’utilisation actuelle des UAV, notamment dans le cadre de la lutte anti-terroriste américaine, apparaît comme très discutable d’un point de vue moral, notamment au regard de la responsabilité légale ou de la violation dans certaines circonstances du jus ad bellum et du jus in bello, d’autres principes moraux sous-tendraient néanmoins l’obligation éthique qu’il y a à opérer des UAV pour des actions justes[20]. Surtout, les préoccupations morales et éthiques liées aux drones armés doivent davantage être tournées vers la remise en cause des décisions politiques et des cas particuliers de mise en œuvre de la force – notamment les targeted killing, les dommages collatéraux éventuels ou l’opacité de l’encadrement et de la responsabilité légale de certaines situations – et ne doivent pas devenir des « objections de principe » à l’égard des drones[21].

Ceci étant dit, le débat public devrait se concentrer sur une plus grande transparence des prises de décisions politiques. Aux Etats-Unis, l’encadrement automatique des frappes de drones de la CIA par une commission sénatoriale par exemple, ou tout simplement le transfert pur et simple des prérogatives de cette agence vers le Pentagone, sont en cours de discussion[22]. Si les politiques et les états-majors ont un rôle primordial à jouer dans la normalisation – nationale mais aussi internationale – ou dans la redéfinition de principes moraux de responsabilité et d’éthique, la société civile s’invite et doit continuer à s’inviter au débat. Si les UAV continuent d’être déployés sur des théâtres d’opérations, il devra exister tôt ou tard une responsabilité des conséquences prévisibles et imprévisibles, responsabilité partagée dans nos démocraties par chaque citoyen au sein de la nation souveraine. C’est pour cette raison que le débat sur l’emploi des UAV ne doit pas être limité aux cercles institutionnels d’experts mais doit être ouvert.

 

Charles Devesse, diplômé de Sciences Po Aix en 2014 (d’après son mémoire de fin d’études)

[1] « Le drone, figure aérienne du mal ? », DSI, Hors-série, n°30, juin-juillet 2013, p. 50-52.

[2] Daniel Brunstetter et Jean-Vincent Holeindre, « La guerre juste au prisme de la théorie politique », article consulté sur internet : <http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=RAI_045_0005&gt;.

[3] Michael Walzer, Arguing about war, New Haven, Yale University Press, 2004, p.174.

[4] Michael Walzer, Arguing about war, op. cit., p.174.

[5] Ibid.

[6] Peter W. Singer, Wired for War, New York, The Penguin Press, 2009, p.291.

[7] Peter W. Singer, Wired for War, op. cit., p.291.

[8] David Grossman, On killing, Boston, Brown and Company, 1995, P.107-108.

[9] Peter W. Singer, Wired for War, New York, op. cit. p.291.

[10] Nolen Gertz est docteur en philosophie et ses travaux portent entre autres sur l’éthique appliquée, la philosophie sociale et la phénoménologie.

[11] Sigmund Freud, Lecture XXXII : Anxiety and instinctual Life, in The Freud Reader, translated by Peter Gay, New York, W.W.Norton & Co,1989, P.779.

[12] Nolen Gertz, Les drones aériens : passé, présent et avenir, op. cit., p.579.

[13] Cité dans Les drones aériens : passé, présent et avenir, op. cit., p. 587.

[14] Ibid.

[15] Ronald Arkin, Regent’s professor et vice-doyen en charge de la recherche au College of Computing au Georgia Institute of Technology, Professeur invité à la KTH Royal Institute of Technology de Stockholm, au Sony Intelligence Dynamics Laboratoires de Tokyo et à l’Artificial Intelligence Group du LAAS/CNRS de Toulouse.

[16] Les drones aériens : passé, présent et avenir, op. cit., p.587.

[17] Cité dans Les drones aériens : passé, présent et avenir, op.cit., p.596.

[18] Ibid.

[19] Bradley J. Strawser, Les drones aériens, passé, présent et avenir, op. cit., chapitre 6 Moral Predators : le devoir d’opérer des véhicules inhabités, p. 397.

[20] Bradley Strawser, Moral Predators : le devoir d’opérer des véhicules inhabités, in Les drones aériens, passé, présent, futur, approche globale, op. cit. p.369.

[21] Ibid.

[22] Philipe Bernard, « Barack Obama veut encadrer l’usage des drones », Le Monde, 7 décembre 2012

UNE LIBERTE UKRAINIENNE SOUS CONDITIONS

20 Juin

« Il s’ensuit donc que les marxistes russes ne pourront pas se passer du droit des nations à disposer d’elles-mêmes. », Joseph Staline dans Le Marxisme et la Question Nationale et Coloniale. Dès 1913, les bolchéviques ont conscience des difficultés que représente la potentielle création d’une Grande Russie. A l’aide de recherches sur le terrain ainsi que des discours du Parti ou bien encore de correspondances entre ses membres, Staline mène une réflexion sur la manière de fédéraliser toutes les entités qui formeront l’URSS. Pour cela, de nombreuses comparaisons avec les transformations qui ont secoué les empires occidentaux au XIXe siècle – suite à de nombreuses velléités indépendantistes – appuient son propos. Si l’objectif soviétique principal est de créer une Grande Russie où la langue unique serait le russe, gommant ainsi petit à petit les identités régionales, Staline met pourtant en garde face aux risques d’une telle soviétisation : les revendications régionales n’épargneront pas la Russie à chaque crise du pouvoir central. Ainsi statue-t-il sur la meilleure voie pour maintenir l’URSS unie : « la seule solution juste, c’est l’autonomie régionale, l’autonomie d’unités déjà cristallisées, telles que la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine, le Caucase… ». Malgré tout, même en tenant compte des problématiques posées par les nombreuses ethnies majoritaires ou minoritaires peuplant les régions à soviétiser, le découpage territorial dans l’ensemble des quinze républiques de l’Union n’a pas su respecter le droit de ces peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce phénomène a été d’autant plus remarquable lors du déclin de l’URSS entrainant avec lui une série de revendications violentes au sein même des républiques de l’Union (1). Les opportunités d’indépendance nationale n’ont ainsi pas pu empêcher les nombreuses tensions et conflits générés par ce découpage arbitraire. Dans cette phase de transition fragile entamée il y a seulement une vingtaine d’années, rien n’indique que cette période de transition soit achevée dans l’ensemble des quinze ex Républiques socialistes soviétiques. Ainsi, les crises successives secouant l’Ukraine en sont l’exemple le plus marquant de l’actualité et qu’il convient donc d’analyser avec autant de recul possible face à un dense flot d’évènements et d’informations. Cependant, outre les répercussions engendrées par l’annexion de la Crimée et les désordres qui secouent l’Ukraine, l’ensemble des pays membres de la CEI expriment leurs inquiétudes face aux prises de décisions tranchées de la Russie. Au regard de la Guerre des cinq jours en Géorgie, le Caucase, autre aire stratégique pour la Russie, pourrait lui aussi subir les conséquences de la politique de Vladimir Poutine.

Si l’espoir subsistait encore en faveur d’une possible adhésion de l’Ukraine à l’Union Européenne à quelques jours du sommet de Vilnius le 28 novembre 2013, désormais l’affirmation efficiente d’une souveraineté ukrainienne face à l’influence de son voisin russe semble bien précaire. Après des mois d’instabilité et la fuite de Viktor Ianoukovitch, l’élection démocratique du nouveau président ukrainien, Petro Porochenko, à la tête du pouvoir pourrait-elle apporter de véritables solutions pour ce pays en constante recherche d’indépendance ?
Si l’on associe à juste titre les déséquilibres récents en Ukraine à la politique étrangère menée par le chef de la Fédération de Russie, les raisons historiques sont une bonne grille de lecture pour comprendre les justifications de l’annexion de la Crimée. Kiev ainsi que Sébastopol figurent parmi les symboles inébranlables dans la mémoire collective russe : Kiev, à la fois capitale du premier Etat des slaves de l’Est, la Rous, considérée par les ukrainiens comme la première entité nationale et par les russes comme le berceau de la Grande Russie, fait l’objet d’une instrumentalisation de l’Histoire. Il en va de même pour Sébastopol qui a marqué les esprits au nom du sacrifice russe et de l’héroïsme national lors de la Grande Guerre patriotique – se rapprochant ainsi de l’importance accordée aux villes de Leningrad et de Stalingrad. Mais les arguments historiques n’éclipsent pas pour autant les grands intérêts russes en Mer Noire, un objectif d’Empire auquel les puissances occidentales ont très souvent mis un coup d’arrêt… jusqu’au 21 mars 2014. Malgré un vaste littoral bordant la mer Noire, la Russie tenait particulièrement à la Crimée, presqu’île où elle louait d’ailleurs l’emplacement de sa flotte militaire et aérienne à l’Etat ukrainien. La répartition des puissances dans la Mer Noire a été en effet brusquement modifiée dès 1991 poussant désormais la Russie dans une position minoritaire face à l’ensemble des Etats membres de l’OTAN la bordant – Roumanie, Bulgarie, Turquie. A ceci il faut donc rajouter la détermination de l’Ukraine et de la Géorgie, à la recherche d’une reconnaissance territoriale, dans un rapprochement avec l’Union Européenne. Jusqu’au sommet de Vilnius, la Russie avait toujours trouvé le moyen de maintenir son influence dans la prise de décision ukrainienne de manière plus ou moins appuyée. Ainsi, la signature de la reconduite d’un accord en 2010 pour la location des bases criméennes jusqu’à 2042 avait permis une nouvelle fois de mettre à mal la liberté décisionnelle de l’Ukraine en la rendant dépendante des prix avantageux sur l’approvisionnement et le transit de gaz vers l’Europe.
Les défis du nouveau président sont donc cruciaux pour la sécurité énergétique de l’Europe mais surtout pour régler les troubles internes à l’Ukraine. La lutte contre la corruption, les réformes des structures institutionnelles, le respect des choix socio-économiques et linguistiques à l’Est comme à l’Ouest du pays sont au nombre des questions urgentes et sensibles après cette élection du 26 mai 2014, validée par les observateurs en place. En effet, la révision du système politique était une des revendications phares du Maïdan et Porochenko s’est directement engagé à provoquer des élections législatives pour assurer une représentativité des opinions issues de l’élection présidentielle. Pour ceci, une dissolution de la Rada devrait subvenir faisant suite à un retour à la constitution de 2004. La solution la plus simple parmi celles réalisables en accord avec cette dernière serait un retrait des membres de la coalition antérieure malgré leurs intérêts contradictoires face à ces nouvelles législatives. Une réforme de fond semble donc nécessaire pour calmer certaines revendications de la population ukrainienne. Bien que ce point soit le premier défi, le règlement de la question à l’Est semble beaucoup plus problématique et compromis. Avec une situation qui a évolué de mobilisations protestataires semblables à celles de Maïdan à une réaction armée, la stabilisation de la région du Donbass reste assez imprévisible. Le parti des régions semble affaibli suite aux résultats de l’élection présidentielle mais les revendications séparatistes persistent et se radicalisent. La disqualification des habitants de l’Ouest par ceux de l’Est ont atteint un point critique avec la non reconnaissance du président par intérim qualifié de fasciste, toujours en référence à la Grande Guerre patriotique. Mais si aucune voie n’est laissée au dialogue et aux négociations, comment Monsieur Porochenko pourra-t-il répondre aux demandes formulées à l’Est ?

Le cas de l’Ukraine permet non seulement de faire ressortir la relation particulière de la Russie avec ce pays mais aussi avec l’ensemble des territoires perdus lors de la disparition de l’URSS (2) . Ainsi ces régions devenues indépendantes en raison de cet événement doivent faire maintenant face aux mêmes enjeux structurels causés par une sortie d’empire.
La construction d’une indépendance effective face à des méthodes coloniales est déjà en soi le plus grand défi que doivent relever ces nouveaux Etats. A cet égard, la frontière entre le Caucase du Nord – inclus dans la Fédération de Russie – et le Caucase du Sud met en évidence toute la difficulté à conserver son intégrité territoriale face à l’influence réelle d’une partie tierce (3). La deuxième guerre d’Ossétie du Sud permet d’illustrer les modes d’action de la puissance russe, capable, de l’extérieur, d’inciter les russophones à exprimer leurs revendications autonomistes dans des régions désormais autonomes. Il en va de même pour le conflit opposant la Géorgie et l’Abkhazie créant ainsi un Etat de facto et uniquement reconnu par la Russie, le Nicaragua, le Venezuela et le Nauru. Les conflits gelés ou non réglés – au regard du droit international – pourraient être considérés comme un moyen pour maintenir le pouvoir de décision et l’emprise dans les zones instables. Avec des frontières mal redéfinies, la Géorgie est le premier à craindre pour son intégrité territoriale après l’annexion de la Crimée (4). Vivement intéressée par un rapprochement avec l’Union européenne et massivement mobilisée pour la démocratisation du pays, la population géorgienne perçoit un nouveau risque en provenance de son voisin immédiat. De nombreuses comparaisons peuvent être faites entre la situation en Ukraine et celle en Géorgie mais il serait préférable de souligner que, dans le Caucase, les intérêts économiques et stratégiques russes prévalent sur les racines historiques. Le littoral de l’Abkhazie complète la préoccupation constante en faveur d’une large ouverture russe sur la mer mais permet surtout d’afficher sa puissance aux portes du Caucase, stratégie que les Jeux Olympiques de Sotchi ont pu récemment confirmer. Face à une telle menace, les Géorgiens ne sont pas les seuls à s’inquiéter pour l’avenir de leur patrie (5). Tous ces jeunes Etats n’auraient pas la capacité individuellement de s’imposer en cas d’attaque militaire soutenue par la Russie sur leur territoire. Le territoire du Nagorno-Karabakh, régi par un cessez-le-feu entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, pourrait aussi servir de relais pour permettre aux Russes de renforcer leur autorité dans le Caucase du Sud. Après avoir forcé les Arméniens à adhérer à l’Union Eurasiatique, il existe d’autres moyens d’attiser les tensions entre ces deux peuples pour déclencher une nouvelle guerre, tels que jouer avec les rancunes des Arméniens contre les Turcs et les Azerbaïdjanais. Peut-être serait-ce une option envisagée par le Kremlin pour éviter que l’Union Européenne ne bénéficie des ressources en hydrocarbures de la Mer Caspienne ?
Avec la crise ukrainienne, les inquiétudes sont vives tant la sécurité de l’approvisionnement en Europe dépend de la stabilité de la relation entre l’Ukraine et la Russie, tel que l’a démontré à petite échelle les pénuries de 2006 et de 2009. Il est donc pertinent d’envisager de nouvelles coopérations et infrastructures pour permettre l’acheminement des ressources en Europe malgré cette zone de crise. En créant une nouvelle ouverture de coopération pour les pays du Sud Caucase, l’Europe et les Etats-Unis provoquent un choc des intérêts : la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont dans l’obligation désagréable de devoir faire un choix. Même si Bakou ne considère pas l’Union Européenne comme partie intégrante des forces régionales, la poursuite des accords d’approvisionnement en gaz et en pétrole vers l’Ouest – via le TAP et le TANAP – prouve une détermination à développer de nouvelles relations (6). L’Azerbaïdjan pourrait être le pays de transit entre l’Asie Centrale et l’Europe aussi bien en ce qui concerne le transfert de marchandises et les ressources énergétiques tout en contournant la Russie. Il est nécessaire de souligner que ce dernier objectif semble faire consensus dans l’ensemble des ex républiques soviétiques, pour la plupart majoritairement dépendantes de Moscou. Il s’agit d’un moment important pour les pays du Caucase qui ont peut-être ici l’occasion de se réunir – dans une certaine limite – en tentant de mettre un terme aux conflits qui les opposent afin de faire valoir leur liberté vis-à-vis de l’emprise russe toujours déterminante.

« Il est exact qu’un vaste mouvement a commencé et se développe en Ukraine pour la culture et la vie sociale ukrainiennes. Il est exact qu’on ne doit en aucun cas livrer ce mouvement aux mains d’éléments qui nous sont étrangers. » (Extrait de la lettre de Joseph Staline adressée au camarade Kaganovitch et aux autres membres du Comité Central du Parti Communiste en 1926)

 

Claudia Lostanlen, étudiante en 3e année de l’IEP

 

1 Aude MERLIN, Silvia SERRANO, Ordres et Désordres au Caucase, Bruxelles, Edition de l’Université de Bruxelles, 2010.

2 Jean RADVANYI, « Moscou entre jeux d’influence et démonstration de force », Le Monde diplomatique, Mai 2014.
http://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/RADVANYI/50420
3 Alda ENGOIAN« La Crimée, un précédent pour les ex Républiques soviétiques ? », Courrier International, 25 Mars 2014.
http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/2014/03/25/la-crimee-un-precedent-pour-les-ex-republiques-sovietiques
4 « Eastern Partnership leaders discuss crisis in Ukraine during debate at EPP congress in Dublin », Wilfried Martens Centre for European Studies, 07 Mars 2014.
http://martenscentre.eu/news/eastern-partnership-leaders-discuss-crisis-ukraine-during-debate-epp-congress-dublin
5 Margarita ASSENOVA, « Ukrainian crisis Sparks worries in the South Caucasus », The Jamestown Foundation, Eurasia Daily Monitor, Volume 11, Numéro 77, 25 Avril 2014. http://www.jamestown.org/regions/thecaucasus/single/?tx_ttnews%5Btt_news%5D=42268&tx_ttnews%5BbackPid%5D=642&cHash=3028e39fcd269a18f143acb708024d0d#.U5BXg6Cw5yN

6 ENP Country Progress Report 2013 – Azerbaijan, Commission Européeenne, Bruxelles, 27 Mars 2014.
http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-14-221_en.htm

 

LE CORRIDOR MARITIME DE LA « MEDITERRANEE ASIATIQUE », AXE MAJEUR DE LA MONDIALISATION

19 Mai

Espace singulier entre terre, mer et ciel qui voit une guirlande d’archipels (Japon, Philippines, Indonésie …) faire face à la masse continentale de l’Asie tout en délimitant des mers bordières qui forment autant de bassins interconnectés (mer du Japon, mer aune, Mers de Chine orientale et méridionale, mer de Sulu, mer des Célèbes …), le corridor maritime de la « Méditerranée Asiatique » 1 est fermé au sud par les détroits indonésiens et vient s’essouffler au nord entre Vladivostock, l’archipel japonais (Honshu et Hokkaido) et l’île de Sakhaline dans la Manche de Tartarie. Loin de constituer un espace clos, la notion de corridor maritime présume un axe de transport principal (auquel peuvent être associés des axes secondaires) le long duquel se déploient des carrefours urbains (en l’espèce des ports associés à des chaînes de production hinterlandisées ou non) interdépendants et connectés en réseaux qui participent à dynamiser des voies de circulation à différentes échelles2. Il se définit alors plus par des flux que par des frontières immobiles. Creuset où se fondent les initiatives industrielles et entrepreneuriales couplées à l’activité d’innovation, « la Méditerranée asiatique » a connu depuis les années 1980 une croissance économique exceptionnelle, en grande partie fondée sur les exportations vers l’Amérique du Nord et l’Europe. « Workshop of the world », les pays riverains de la « Méditerranée asiatique » se sont spécialisés dans l’exportation de produits manufacturés en fonction de leur rôle dans la division régionale et internationale du travail. Espace multiplicateur des échanges, interface entre les différentes aires de civilisations se référant à des systèmes économiques et sociaux très hétérogènes, le corridor maritime de la « Méditerranée asiatique » constitue une véritable « épine dorsale de la mondialisation »3, définie par Laurent Carroué4 comme le « processus de diffusion du système d’économie marchande dans l’espace mondial ». Dans la dernière décennie, si son insertion dans la mondialisation des échanges ne s’est pas démentie, on assiste à une régionalisation dont témoigne la très forte croissance du commerce asiatique intra-régional5.
Notre démonstration se propose d’étudier les tensions pesant sur l’espace du corridor maritime de la « Méditerranée asiatique », produites par des combinaisons complexes associant les jeux d’acteurs divers (organisation inter-étatiques, États, acteurs privés, groupes criminels,…) et le processus de mondialisation, qui font s’entrechoquer les intérêts, particuliers ou partagés, et les échelles géographiques.
Après avoir constaté la domination du CMMA sur l’artère circumterrestre des circulations de marchandises et les conséquences spatiales induites par cette insertion dans la mondialisation, il s’agira de le penser comme un espace de compétition autour duquel s’articulent et se répondent un « Jeu de go » régional » et un « Grand Jeu » planétaire. Enfin, dans un exercice plus prospectif, il sera question de réfléchir aux perspectives d’avenir du CMMA.

1. Le CMMA domine l’artère circumterrestre des circulations de marchandises
1.1 Archéologie d’une voie de circulation bimillénaires
Le rôle du corridor maritime de l’Asie orientale dans les circulations des marchandises est ancien. L’existence de la route maritime du Sud-Est Asiatique est attestée aux IIème et Ier siècle av. J.-C. Le commerce chinois direct avec Ceylan a commencé au début de l’ère chrétienne. A la même période, le cabotage de bateaux de commerce indien le long des côtes de la Malaisie puis de l’Indochine contribue à mettre en relation Asie du Sud et Asie de l’Est. Les Chinois « exportent » déjà soie, céramique, papier et cuivre, prioritairement vers le Japon et l’Asie du Sud-Est, tandis que les Indiens font commerce de tissus (cotonnades, mousselines), cauris (coquillage servant de monnaie ramassés aux Maldives et entassés au Gujarat), perles (coralines) et épices. Entre le VIIème et le XVIIème siècle, notre espace d’étude est le théâtre du déploiement successif ou concomitant d’acteurs maritimes dynamiques. La thalassocratie de Srivijaya (dont la capitale Palembang est située au sud de l’île de Sumatra) commande notamment les détroits de Malacca et de la Sonde entre le Xème et le XIIIème siècle. A partir du XIVème siècle, la ville-Etat de Malacca prend son relais en bâtissant un empire commercial maritime reposant sur un réseau marchand connecté tous azimuts à l’Inde, la Perse, la Syrie, l’Afrique de l’Est et la Méditerranée mais aussi avec la côte birmane, le Siam, la Chine et le Japon jusqu’à constituer « le plus grand système commercial de l’époque »6. Véritable « hub », il concentre des épices de toute l’Asie du Sud-Est et assure dans le même temps la distribution des textiles indiens. L’apogée de la puissance maritime chinoise est – quant à elle- à situer entre le XIIIème et le XVIème siècle (fin des dynasties Song et Yuan et période de la dynastie des Ming). Il suffit de rappeler la gloire de la « Flotte au Trésor » chinoise placée au XIVème siècle sous le commandement de l’amiral eunuque et musulman Zheng He (1371-1433). Disposant d’une flotte de 3500 navires servie 37000 marins, elle sillonne les mers de l’estuaire du Yangzigjiang jusqu’à Zanzibar. Elle prenait appui sur une structure réticulaire complexe déployée en Asie du Sud et du sud-Est mêlant réseaux de marchands et réseaux officiels. Cette grande politique maritime chinoise était l’objet de l’hostilité des lettrés confucianistes, jaloux de leur pouvoir et composant l’essentiel de la bourgeoisie impériale. Ils s’opposaient à une bourgeoisie commerçante tournée vers la mer dont ils jugeaient les activités trop dispendieuses pour les finances impériales. Ils préféraient le tribut au commerce. Si le repli continental chinois fut acté aux XVème et XVIème siècles, si les circulations maritimes autorisées périclitèrent, en revanche la contrebande connut un florissant essor. Plus au nord, des réseaux maritimes et les circulations associées connurent des fortunes comparables. L’archipel japonais des Ryûkyû fut par exemple tout au long de la période Edo (1603-1868) la plaque tournante du commerce entre la Chine et le Japon, avant que le Japon ne se ferme à son tour. Une bourgeoisie japonaise, encore embryonnaire installa des comptoirs en Asie du Sud-Est7.
L’arrivée des Européens dans la zone suivit l’ouverture de la route des Indes par Vasco de Gama (1497-1498). Aux navires espagnols et portugais8 croisant en « Méditerranée asiatique », s’ajoutèrent successivement les Hollandais9, les Anglais10 et les Français11, prolongeant les routes commerciales jusqu’en Chine puis au Japon. Dans les premiers temps, ces circulations « mondialisées » fonctionnaient à sens unique (cale vide au départ de l’Europe puis approvisionnement dans les comptoirs de Malacca, Macao ou encore Batavia servant comme autant de points d’appui dans leur stratégie mondiale). Au XIXème siècle, de la fondation de Singapour en 1819 et des Straits Settlements britanniques jusqu’au « 55 jours de Pékin » pendant la guerre des Boxers, (1899-1901), des guerres de l’opium (1839-1842 et 1856-1860) à l’expédition du Commodore Peary au Japon en 1854, les puissances européennes et occidentales lancées dans un « Grand Jeu » colonial (au premier rang desquelles le Royaume Uni) n’ont eu de cesse de forcer les grands ports est-asiatiques à s’ouvrir. Aux 5 treaty port initiaux ouverts par le traité de Nankin en 1842 s’ajoutent 87 ports maritimes, fluviaux, villes frontières et nœuds ferroviaires jusqu’en 1917 ; Shanghai et Hong Kong assumant des fonctions centrales. Si les puissances occidentales parviennent à s’imposer comme les maîtres d’une « Méditerranée asiatique » conçue comme un des plaques tournantes du grand commerce international12, le commerce maritime intra-asiatique poursuit son développement et bénéficie notamment du dynamisme -jamais démenti- des diasporas négociantes chinoises et malaisiennes. Au final, il s’agissait pour les puissances extra-asiatique autant de s’approvisionner en épices, thé ou opium que -dans un contexte de promotion du libre-échange- de forcer la porte des marchés asiatiques afin de pouvoir trouver des débouchés pour les produits manufacturés usinés sur le Vieux Continent.
Au XXème siècle, le corridor de la « Méditerranée asiatique » est demeuré à la confluence des enjeux politiques et économiques régionaux et globaux. Les États-Unis s’imposant peu à peu comme l’acteur extérieur majeur depuis leur installation en 1898 aux Philippines. De la guerre russo-japonaise de 1905, à la « Guerre de 15 ans » (1931-1945) qui vit s’opposer l’impérialisme nippon au continent puis aux Etats-Unis avec comme projet de faire de la « Méditerranée asiatique » une véritable « Mare Nostrum » dominée par l’Empire du Soleil Levant, des conflits de Corée ou du Vietnam sur fond de Guerre Froide aux tensions actuelles avec la Corée du Nord, l’espace maritime du CMMA reste aux centre des préoccupations géostratégiques des puissances régionales et mondiales. A partir des années 1970-1980, la croissance économique de l’Asie de l’Est et du Sud-Est portée successivement par le dynamisme industriel et commercial du Japon, des Dragons, des Tigres puis de la Chine a bouleversé la géographie économique de la région et réorienté le commerce international. Le CMMA se positionne alors comme un pôle majeur sinon hégémonique pour la circulation des marchandises dans un contexte de mondialisation des échanges.

1.2 Le CMMA ou l’apogée la mondialisation par la conteneurisation
La mondialisation se caractérise depuis les années 1980 par une explosion des flux de marchandises. Près de 90 % des marchandises empruntent au moins une fois une voie maritime au cours de leur trajet. Ce trafic maritime mondial est ordonné autour d’une artère circumterrestre centrée sur l’Asie, en particulier sur la « Méditerranée asiatique ». Sur cette artère circulent pétroliers, vraquiers et autres porte-conteneurs géants. La conteneurisation est l’outil maritime essentiel qui rend possible cet accroissement des échanges par voie maritime et au delà, le développement exponentiel du commerce mondial des échanges de biens manufacturés. A la charnière des échanges mondiaux, le CMMA s’articule donc avec les grandes routes maritimes mondiales. La Route Pacifique le relie aux États-Unis en empruntant les chemins les plus courts entre les deux rives13. Elle est prolongée par la route du canal de Panama qui permet de desservir la côte est des États-Unis ou l’Europe occidentale. La liaison Asie-Europe est assurée essentiellement par des lignes régulières qui mettent en relation la Northern Range (du Havre à Hambourg) avec le CMMA en suivant la route maritime de l’Ouest (Malacca, Aden, Mer Rouge, Suez, Méditerranée, Gibraltar, manche, Mer du Nord). Par exemple, la CMA-CGM (souvent en coopération avec d’autres opérateurs : Evergreen, Maersk, MSC …) propose 10 liaisons assurées pour chacune d’entre elles par 10 porte-conteneurs de taille équivalente14 pour un trajet compris entre 60 et 80 jours. Ces liaisons FAL (French Asia Line) desservent entre 10 et 20 ports selon les formats. A ces flux mondialisés, se superposent des routes maritimes régionales qui structurent l’espace du CMMA. Elles révèlent un commerce interne à la région dynamique qui agit par complémentarité des économies et de la division régionale du travail. Ainsi, l’Australie exporte vers ses partenaires asiatiques des matières premières et leur achète des biens manufacturés. Enfin, l’essentielle route maritime des hydrocarbures relie le Golfe Persique et la mer Rouge (pétrole soudanais) à l’Asie de l’Est en empruntant le détroit de Malacca afin de couvrir les besoins énergétiques de la Chine (premier importateur mondial de pétrole), du Japon ou encore de l’Indonésie, qui malgré sa production et sa qualité de membre fondateur de l’Opep est aujourd’hui un importateur net de pétrole.
Pivot des échanges mondiaux, le CMMA est parcouru par une grappe impressionnante qui s’étire de Port Kelang15 à Tokyo regroupant les principaux ports mondiaux16. Ils dominent le tonnage global des marchandises et commandent les trafics de conteneurs17. Huit des dix premiers ports mondiaux pour les tonnages sont chinois. Ils profitent d’une façade maritime favorisée depuis la fin des années 1970 par la politique des ZES (Zone économiques Spéciales). Ces grands ports du CMMA sont de véritables plate-formes multimodales qui redistribuent les flux. Ce fonctionnement en hub and spoke18 participe d’un maillage de l’espace du CMMA qui compte bien plus que des frontières géographiques pour en délimiter les contours. Ce maillage est lui même hiérarchisé. Il est fait de plate-formes principales (hubs) et de flux régionalisés (feeders19) qui collaborent autant qu’elles se concurrencent. François Gipouloux décrit ce maillage comme en perpétuelle recomposition en fonction de la volatilité des flux en question (celui des biens physiques, des capitaux, des informations et des personnels)20. Cette stratégie de hub and spoke est soumise à la conjoncture économique mondiale (baisse de 20% du trafic en 2008 et 2009 pour le port de Shanghai). Reliés à des hinterlands concentrant des fonctions productives, ces ports polarisent non seulement l’activité mondiale et régionale mais aussi réorganisent les territoires à une échelle infra-régionale. L’attractivité du port de Shanghai – véritable plate-forme vers l’Asie du Nord- profite au port de Ningbo voisin de 125 km au sud. Lorsqu’il s’agit d’accroître les capacités de chargement de déchargement du port de Shanghai, d’éviter les problèmes de tirant d’eau et d’ensablement du port ancien de Waigaoqiao, les activités portuaires sont en partie transférées sur une île artificielle -Yangshan- abritant un port en eau profonde et située à l’issue d’un pont de 33 km de long. Le port de Singapour rend compte d’une même organisation de l’espace portuaire régional. Disputant à Shanghai la première place mondiale pour le trafic de marchandises, il participe de la même logique de hub and spoke vers l’Asie du Sud ainsi que pour les trafics liés à l’économie singapourienne (importations de matières premières et exportations de produits finis), confirmant sa vocation de grand emporium du sud du CMMA. Conjuguant les effets de la mondialisation, de la littoralisation et de la métropolisation, l’espace du CMMA apparaît comme fortement polarisé, l’organisation réticulaire des principaux pôles -Singapour, Hong Kong, Shanghai, Séoul, Tokyo – autour d’axes de circulations maritimes dynamiques et intégrés à l’Archipel Mégalopolitain Mondial décrit en 1996 par O. Dolfuss21, accentue les disparités pré-existantes avec les espaces intérieurs. Le défi pour les États riverains de « la Méditerranée asiatique » est de résoudre l’aporie entre la nécessité de peser sur le jeu régional et mondial tout en maintenant la cohésion de leurs territoires.
2. Le CMMA : entre « jeu de go » régional et « Grand Jeu » planétaire
2. 1 Le CMMA au centre des subtils jeux asiatiques
Axe de circulation vital pour les pays riverains, et au delà, colonne d’eau recelant des ressources halieutiques, fonds marins offrant des possibilités pour des activités offshores d’exploitation d’hydrocarbures, le CMMA attise les convoitises. Les tensions potentielles ou avérées entre les différents protagonistes sont amplifiées par les nombreuses difficultés à élaborer des frontières stables et consensuelles dans cet espace complexe qui voit s’imbriquer espaces maritimes et îles, et les logiques géographiques ou géologiques se heurter à des revendications parfois séculaires.
Le CMMA peut être considéré comme une mer intérieure ouverte sur l’extérieur par des détroits qui sont autant de « portes océanes »22 stratégiques. Détroits indonésiens (Malacca, Sonde, Lombock, Macassar, Mindoro,…), détroit de Taïwan entre la RPC et Taïwan, détroit de Tsushima entre Japon et Corée, la pression sur ces verrous est d’autant plus exacerbée que le trafic maritime connaît une croissance exponentielle. L’ouverture de ces détroits est vitale pour les économies de la zone, en particulier pour le Japon (41% de ses importations dont 80 % de son pétrole transitent par le détroit de Malacca) et la Chine. Le détroit de Malacca relie la mer d’Andanam à la mer de Chine orientale Avec plus de 75000 navires par an, il capte 30 à 40% du trafic mondial (40% du trafic d’hydrocarbures) ainsi qu’un très important trafic intrarégional. S’il se déploie sur 900 km de long et de 50 à 300 km de large, il se termine par un goulet de moins de 3 km où les fonds s’élèvent à 25 m au dessous du niveau des eaux. Sujet aux tentatives d’appropriation entre les États riverains23, la Convention de Montego Bay en 1982 a définit, pour le détroit, un régime de passage en transit, moyen terme entre « le droit de passage inoffensif » et « la libre circulation maritime et aérienne en haute mer », garantissant la liberté d’accès au détroit.
Le règlement des frontières maritimes entre les États riverains de la CMMA demeure suspendu à la résolution de conflits gelés. Malgré la ratification de la Convention des Nations Unies pour le Droit de la Mer (CNUDUM)24 par la plupart des États concernés25, les tensions se cristallisent en particulier sur la souveraineté des îles. Du nord au sud de « la Méditerranée asiatique » les litiges sont nombreux. Japon et Russie se disputent les Kouriles du Sud, groupes de 4 îles habités. Le Japon et les deux Corées s’opposent sur la question de l’île Takeshima/Tok-do dans la mer du Japon26, un deuxième contentieux entre le Japon et la Corée du Sud et concerne les îles de Danjô-guntô et Tori-shima27. Le Japon, la Chine et Taïwan revendiquent chacun leur souveraineté sur l’archipel des Senkaku-shotô/ Diaoyutai28. Au sud du CMMA, la Chine, Taiwan et le Vietnam se disputent la souveraineté territoriale et l’instauration d’une ZEE sur les archipels coralliens inhabités des Spratleys et des Paracels. Les Philippines, la Malaisie et Brunei ont également des prétentions partielles sur ces espaces. Cette zone est d’autant plus stratégique pour la Chine qu’une nouvelle base de sous-marins nucléaires a été récemment positionnée sur l’île de Hainan, dans le sud du pays. Fidèle à sa stratégie d’occupation de la zone, Pékin avait déjà annoncé début 2010 sa ferme intention de développer le tourisme dans l’archipel des Paracels, suscitant alors de vives réactions de la part des pays voisins alors qu’en 2011 un navire d’étude sismographique de la compagnie nationale Petro Vietnam a vu son matériel endommagé par trois patrouilleurs chinois alors qu’il se trouvait à peine à 120 miles des côtes vietnamiennes. Le 18 mai 2014, les autorités de Pékin décident l’évacuation de 3000 ressortissants chinois du Vietnam, suite aux violentes prises à partie par des manifestants vietnamiens de ses intérêts économiques et diplomatiques dans le pays, manifestations provoquées par l’annonce par les autorités chinoises de forages à venir dans la zone des Paracels29. Les tensions entre les deux voisins ne sont pour l’heure pas prêtes de retomber. Aujourd’hui moins médiatique, le cas du Timor-Leste semble sur la voie de l’apaisement L’indépendance du Timor-Leste, territoire de petite taille au sein de l’archipel indonésien, rattaché en 1975 malgré une tradition lusophone et catholique, a été obtenue suite à un référendum en 1999 donnant une majorité aux indépendantistes suivi de l’accès à l’indépendance en 200230.

 

2.2 La Chine, entre « Jeu de go » régional et « Grand Jeu mondial »
Ces multiples écueils rencontrés en « Méditerranée asiatique » pour définir des frontières maritimes consensuelles, pour isolés qu’ils apparaissent au premier regard, s’inscrivent dans un « Grand Jeu » régional, impliquant au premier chef la République Populaire de Chine. Dopée depuis trente ans par une croissance économique impressionnante et un sentiment de la fierté nationale retrouvé, la Chine mène une ambitieuse stratégie maritime régionale31, reprenant à son compte la citation de Sir W. Raleigh32 : « Quiconque contrôle la mer contrôle le commerce ; quiconque contrôle le commerce mondial contrôle les richesses du monde, et conséquemment le monde en soi ». Les autorités de Pékin de poursuivre trois objectifs : sécuriser des routes maritimes empruntées par 90% du commerce international chinois (en particulier l’approvisionnement pétrolier), exploiter les ressources pétrolifères off-shore et halieutiques (les ambitions de souveraineté maritime de la Chine s’expliquent donc aussi par la volonté de disposer des ressources des fonds marins) et accéder au grand large, l’océan Pacifique, pour devenir réellement une puissance de dimension mondiale (ce qui implique non seulement de contrôler le détroit de Formose et Taïwan, objectif premier de la réunification chinoise, mais aussi de franchir les chaînes d’îles qui s’étendent du Japon jusqu’aux Philippines ; ce qui commande la volonté de développer une Blue Water Navy et non plus seulement une Brown Water Navy.)
Ces trois objectifs géopolitiques expliquent que la Chine ait pu déclarer officiellement, en 2010, que la mer de Chine devait désormais être considérée comme étant du même niveau d’intérêt stratégique que Taïwan, le Tibet ou le Xinjiang. L’ampleur de la demande en matière de souveraineté maritime est immense. Alors que la ZEE chinoise ne couvre aujourd’hui que 800 000 km2 (contre plus de 11 millions pour la France), il convient de prendre la mesure de ce que la Chine ambitionne de recouvrir : en comptant les îles disputées en mer de Chine du Sud (Spratleys et Paracels) ou avec le Japon et la Corée du Sud, ce sont plus de 3 millions de km2 de zones économiques exclusives et d’extension du plateau continental qui sont revendiqués.
Le problème est que cette ambition est en contradiction flagrante avec les intérêts géopolitiques d’au moins cinq puissances rivales :
– Le Japon est sans doute le principal problème maritime de la Chine. Outre le fait qu’il ne faut jamais oublier que Taïwan a été arraché à la Chine continentale par le Japon (traité de Shimonoseki de 1895), ces deux pays ont en commun la même préoccupation principale : sécuriser des routes du commerce international et d’approvisionnement en matières premières qui sont les mêmes ? La stratégie maritime des Forces maritimes japonaises d’auto-défense est commandée par trois cercles concentriques ayant pour centre le Japon. Le premier anneau concerne la sphère d’influence immédiate du Japon, comprenant la mer de Chine orientale, la mer du Japon, certaines parties de la mer Jaune et du Pacifique Nord. La priorité japonaise y est de protéger les îles de toute attaque pouvant venir de la Corée du Sud (îles Takeshima pour les Japonais, Dokdo pour les Sud Coréens) comme de la Chine (îles Senkaku pour les Japonais, Diaoyu pour les Chinois). Sur le plan maritime, la Corée du Nord n’est pas considérée comme une menace aussi importante que la Corée du Sud ou la Chine, car elle ne pose pas le problème de l’accès à l’énergie et aux ressources minérales off-shore. Au-delà du problème de la souveraineté sur les îles revendiquées, de part et d’autre, la volonté chinoise de traverser la chaîne d’îles japonaises au-delà de la fosse d’Okinawa (notamment dans le passage entre les îles Okinawa et Miyako) et ce afin d’atteindre le Pacifique, constitue aussi, aux yeux du Japon, une menace stratégique directe. Le deuxième anneau stratégique japonais intéresse la mer de Chine méridionale. Par celle-ci passe 90% du commerce japonais et ses riverains accueillent une part importante de la base industrielle japonaise. Pour s’assurer que les Chinois ne soit en situation d’être la puissance hégémonique de la zone et s’accapare les ressources (hydrocarbures off-shore et richesse halieutique des Paracels et des Spratleys), les Japonais renforcent leur coopération avec le Vietnam et les Philippines. Au-delà de la mer de Chine méridionale (troisième anneau), les ambitions japonaises sont encore limitées, même si le pays participe aux opérations internationales de lutte contre la piraterie au large de la Somalie. Tokyo n’est pas encore entré dans la logique de construire une capacité significative de projection de force lointaine.
– L’Inde est le second obstacle aux velléités chinoises d’accès à la puissance maritime. Depuis la fin de la Guerre Froide, l’Inde développe son influence en Asie du Sud-est, en prenant appui sur des relations privilégiées tissées avec le Vietnam et les Philippines et poursuivant comme objectif principal de bloquer la projection chinoise vers l’océan Indien. La priorité maritime de l’Inde est de maintenir son leadership régional sur l’océan Indien. La stratégie chinoise du collier de perles qui vise à aménager le long des routes maritimes des facilités portuaires (Birmanie, Bangladesh, Sri Lanka, Maldives, Pakistan) est perçue comme une menace par New-Delhi. La sur-activité indienne en mer de Chine méridionale est donc à interpréter comme une réponse à la sur-activité chinoise dans l’océan Indien.
– Quoique bien plus faible que l’Inde, le Vietnam constitue le troisième obstacle sérieux aux ambitions maritimes de la Chine. Fin ruban de terre tendu entre les bassins de la Rivière Rouge et du Mékong, la mer et ses ressources sont indispensables au développement du pays. Les activités maritimes représentent la moitié du PIB de ce pays. Le pétrole brut sorti de Cuu Long Bay génère près 5 milliards de dollars annuels et couvre les importations de pétrole raffiné. Exploité depuis 1975, le site arrive en fin de course. Le Vietnam doit impérativement trouver une solution de substitution au risque de devenir à brève échéance importateur net de pétrole et de voir son modèle de croissance menacé. L’activisme naval chinois dans les Paracels et les Spratleys est donc ressenti par les Vietnamiens comme une menace grave pesant sur la souveraineté même du pays autant que sur son accès à des ressources halieutiques et énergétiques vitale. Ce qui explique le rapprochement méfiant engagé par les autorités d’Hanoï avec les autorités américaines.
– Alliées historiques des Etats-Unis, Philippines disputent elles aussi les Spratleys à la Chine . Au mois de septembre 2013, des marins chinois ont posé des structures en dur sur l’atoll de Scarborough situé à un peu plus de 200 km des Philippines à l’intérieur de sa ZEE revendiquée et à 650 km de l’île chinoise de Hainan, entraînant les protestations les plus vives du gouvernement de Manille33.
– En arrière plan, les États-Unis, qui entendent conserver la domination sur le Pacifique (domination qu’ils ont obtenue en brisant au XXe siècle l’ascension du Japon) déploient une stratégie indirecte, qui n’est pas sans rappeler les grandes heures du «containment » qui suivent implique selon une échelle décroissante de la menace, le Japon, l’Inde et le Vietnam.

L’affirmation de la présence chinoise sur d’autres mers (la Méditerranée reçoit depuis 2007 des navires chinois, l’implication chinoise dans la lutte contre piraterie en particulier pour sécuriser les routes maritimes de la corne de l’Afrique) confirme la montée en gamme de la puissance navale chinoise. Cependant, la Chine est encore bien seule dans ses ambitions maritimes au moins de la mer Jaune jusqu’à la mer de Chine méridionale (car dans l’océan Indien elle peut s’appuyer sur tous les rivaux de l’Inde). Si quelques convergences (qui entend bien maintenir, au détriment du Japon, sa souveraineté sur les Kouriles, condition de sa projection vers le Pacifique depuis la mer d’Okhotsk) pourraient être trouvées avec la Russie, de même que le champ de compétence du Groupe de Shanghai pourrait être élargi à la dimension maritime, sur le long terme Moscou reste méfiant face à la toute-puissance de la Chine d’autant que sa coopération militaire avec Hanoï et New-Delhi entre en contradiction avec l’idée d’un rapprochement trop étroit avec Pékin.
Pour assurer sa sécurité et sa croissance et en dépit des obstacles énumérés, la Chine entend bien se frayer un chemin libre vers les océans Pacifique et Indien. Cette « envie de large » de la Chine a pour réplique une montée en puissance des programmes d’armement naval dans la région. Les autorités chinoises ont d’ailleurs compris que jouer uniquement sur les rapports de force navals et géopolitiques ne suffira pas pour atteindre leurs objectifs. Comment ne pas voir dans la « tournée de charme » du nouveau Président chinois Xi Jinping en octobre 2013 en Malaisie, en Indonésie et aux Philippines 34, qui profita de l’annulation de la tournée du Président Obama35 dans la région (retenu à Washington par la crise du Shutdown), la volonté de positionner la Chine en puissance « responsable » et « pacifique » disposée à régler les contentieux frontaliers et à investir dans les États riverains du CMMA ?

3. Quel avenir pour le CMMA ?
3.1 « Une mer en partage »36 ?
Une voie pour la coopération s’ouvre-t-elle en « Méditerranée asiatique » ? Les dossiers ne manquent pas qui nécessitent à minima un traitement régional. La lutte contre la piraterie au même titre que celles contre les trafics illicites (armes, stupéfiants, êtres humains, migrations clandestines ou encore les pêches illégales) sont des préoccupations communes à tous les États riverains du CMMA. Les abcès de fixation de l’antimonde sont y nombreux. Macao demeure la capitale mondiale du jeu et des trafics en tous genres (4 fois plus de mise qu’à Las Vegas en 2011). Les paradis fiscaux sont pléthores sur les bords de la « Méditerranée asiatique ». Singapour est considérée comme une véritable « Suisse asiatique » jalouse de son secret bancaire puisque sa législation permet l’existence de donneurs d’ordres non identifiables depuis des sociétés implantées dans le micro-Etat. En Malaisie, l’île de Labuan37 garantit aux clients de ses établissements bancaires, le refus de communiquer le nom des titulaires des comptes abrités et un taux d’imposition à 3 %. Bien positionnée entre Chine et Inde, elle a vocation à développer ses activités de hub bancaire et financier du sud-est asiatique. Dans un autre secteur, l’Asie du Sud-Est demeure le troisième foyer au monde de piraterie avec une recrudescence récente des attaques après quelques années de moindres activités (141 attaques en 2013)38. Cette situation s’explique par un contexte de mafias puissantes, de pauvreté endémique auxquelles se superposent des revendications indépendantistes et un irrédentisme religieux actif. Depuis une vingtaine d’années, la lutte contre la piraterie est un intéressant laboratoire pour la coopération entre les États riverains (et au delà d’ailleurs) de la « Méditerranée asiatique » qui initient des collaborations autour de la défense d’intérêts partagés. Dès 1992, un centre régional de lutte contre la piraterie est crée avec le concours de l’Organisation Maritime Internationale (OMI, qui dépend de l’ONU). Un Forum des armateurs régionaux, basé à Kuala Lumpur et mis en place à l’initiative du Japon, est géré conjointement par la Chambre internationale de commerce et l’OMI. L’augmentation des capacités de surveillance, l’organisation de patrouilles coordonnées (par exemple entre Singapour et l’Indonésie, l’Indonésie et la Malaisie, la Malaisie et la Thaïlande pour le détroit de Malacca), l’amélioration de la communication entre les différents centres opérationnels sont autant de mesures prises au niveau national et bilatéral. Progressivement une réponse plus globale a été organisée dans un cadre multilatéral : opération Malsindo39, Eyes in the Sky40, L’Intelligence Exchange Group41. L’ensemble de ces actions sont coordonnées par un Joint Coordination Committee. De plus deux structures multilatérales sont chargées de partager l’information d’intérêt maritime ont été inaugurées au début des années 2000 : l’Information Sharing Centre (ISC) et de l’Information Fusion Centre (IFC)42. Dans le prolongement de la lutte contre la piraterie en « Méditerranée asiatique », les exercices conjoints entre forces navales permettent de développer la coopération mais aussi une interopérabilité entre les différentes forces des pays participants. La lutte contre la piraterie et le terrorisme maritime, contre les trafics illicites ou plus récemment les opérations civilo-militaires43 sont autant de domaines dans lesquels une communauté de doctrine permet une plus grande capacité de coopération. Ces exercices auxquels participent des acteurs extérieurs comme l’Inde ou les États-Unis constituent un chantier majeur de l’ASEAN dans le domaine de la coopération sécuritaire. L’ASEAN joue une part de sa crédibilité sur son aptitude à formuler une réponse régionale à ces problématiques sécuritaires. Comme l’a reconnu le 11 mai 2014 le chef de la diplomatie indonésienne, Marty Natalegawa, à occasion du sommet de l’organisation à Naypyidaw (Birmanie), « la mer de Chine méridionale reste une épreuve pour l’Asean»44. Les litiges frontaliers en Mer de chine méridionale sont autant de freins à la mise en place du projet de marché économique commun de 600 millions d’habitants (regroupant Thaïlande, Malaisie, Singapour, Indonésie, Philippines, Brunei, Vietnam, Laos, Birmanie, Cambodge) porté par l’ASEAN et ambitionnant de peser face à la Chine et à l’Inde. De plus, ils illustrent les difficultés de la construction du dialogue avec les voisins chinois, japonais et coréen (ASEAN + 3). L’objectif d’une mise en œuvre effective en 2015 semble aujourd’hui difficilement tenable45. Cette coopération entre États riverains de la « Méditerranée asiatique » est donc à construire ou à renforcer selon les échelles et les organisations. Aire du « Grand Mékong »46, zones de coopération de la mer du Japon47 et de la Chine du Sud48 , partenariat de la mer Jaune49, zone de croissance de l’Est de l’ASEAN ou BIMP50, triangle de SIJORI51, de Medan52 ou de Tumen53 sont autant d’initiatives à l’échelle infra-régionale pour favoriser l’intégration économique et la coopération en Asie de l’Est. A l’échelle supra régionale, l’ASEAN cherche depuis le milieu des années 90 à élargir l’implication de partenaires extérieurs notamment par le biais de l’Asean Regional Forum (auquel participent les Etats-unis, le Japon, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud, l’UE et depuis une dizaine d’année la Chine et la Russie). Portée sur les fonds baptismaux en 1989, l’APEC54 s’est donnée comme objectif en 1994 de favoriser « la libération des échanges et des investissements dans la région Pacifique »55. La compétition Chine/ États-Unis est au cœur des enjeux de ces organisations à une échelle macro-régionale. Au mois d’avril 2014, Pékin a proposé de mettre sur pied un « groupe de travail » pour étudier la faisabilité d’un « Accord de libre-échange Asie-Pacifique »56 (FTAAP), a annoncé à des journalistes Wang Shouwen, ministre adjoint du Commerce. Cette proposition intervient avant une rencontre en Chine, le mois suivant, des ministres du Commerce des États membres de l’APEC (Forum de Coopération économique pour l’Asie-Pacifique)57. Cette proposition chinoise arrive sur la table alors que les négociations sur le TPP58 (Partenariat trans-Pacifique ou TPP), défendu par les États-Unis et qui regrouperait 12 États dont le Japon, l’Australie, la Malaisie et le Mexique – tous membres de l’APEC) restent suspendues à la position du Japon, Tokyo ne voulant rien lâcher sur ses cinq « vaches sacrées »: sucre, riz, blé et produits à base de céréales, viande de bœuf et de porc, produits laitiers. Traités de libre-échange et enjeux sécuritaires sont des dossiers majeurs alors que les dangers pesant sur la navigation et la stabilité de la région demeurent assez prégnants tout au long du CMMA pour que la question de routes maritimes alternatives revienne régulièrement au premier plan 59

3.2 La mondialisation peut-elle s’écarter du CMMA ?
La superposition des tensions géopolitiques internes aux États riverains du CMMA combinées aux rivalités régionales, la montée en régime de la concurrence sino-américaine dans la région et à l’échelle globale, les défis toujours aigus posés à la navigation maritime que sont la piraterie, le terrorisme maritime et les trafics en tous genres, la recomposition potentielle des routes maritimes sous l’effet du réchauffement climatique annoncé et les conséquences géopolitiques de l’indépendance énergétique nouvelle des Etats-Unis, fondée en particulier sur les gaz de schistes, posent la question de l’avenir du CMMA comme axe majeur de la mondialisation. Des alternatives régionales ou plus globales à l’axe Malacca- Hong Kong – Shanghai- Tokyo sont ou ont été envisagées. Le détroit de Malacca pourrait être concurrencé dans son rôle de pivot du trafic maritime entre la « Méditerranée asiatique » et l’océan Indien par d’autres détroits « voisins ». Le détroit de La Sonde semble être une option à écarter en raison du faible seuil (30 mètres) qui limite ses capacités. D’ailleurs ses débouchés vers la mer de Chine méridionale via le détroit de Karimata au nord, et vers la mer de Java, à l’est, passent à travers des champs assez denses de plate-formes pétrolières peu propices à la navigation de « géants des mers ». Seconde alternative, le détroit de Lombok est situé entre les îles de Bali et de Lombok. Route préférentielle des supertankers dont les calaisons ne sont pas compatibles avec Malacca, son axe avec le détroit de Makassar suit un trajet court et profond, bien ouvert au nord, tout en offrant les meilleures conditions avec la possibilité de profiter du droit international de transit sans entrave. Parmi les trajets alternatifs par voie de terre, il existe depuis plusieurs décennies un projet de bâtir un canal à travers l’isthme thaïlandais de Kra qui est point le plus étroit de la Thaïlande (seule solution crédible alternative envisagée par rapport à Malacca). La crise économique et l’accroissement de la taille des navires ont eu raison de ce projet pharaonique à la rentabilité incertaine malgré le raccourci de 1000 km. Parallèlement à ces voies alternatives, la Chine développe son propre projet de conduites (oléoduc / gazoduc) entre la côte birmane où les Chinois équipent plusieurs ports et ont obtenu des permis de recherche en hydrocarbures et la province du Yunnan. Il s’agit de couvrir 2000 km pour relier à Kunming une part importante des approvisionnements gaziers et pétroliers provenant d’Afrique et du MO afin de ne plus être tributaire du détroit de Malacca et ainsi épargner aux navires un trajet de 3000 km jusqu’à Hong-Kong aller-retour. Suivant un trajet proche, le projet de réhabiliter la « Route Stilwell » entre Inde et ouest de la Chine par le Nord de la Birmanie est régulièrement évoqué. Il est suspendu à la décision par les porteurs du projet d’assumer d’investissements colossaux et à l’apaisement des tensions entre minorités ethniques et religieuses.
Finalement, le risque de marginalisation de Singapour -et donc du détroit de Malacca – comme grand hub industrialo-portuaire est faible. Les porte-conteneurs sont encore loin du tirant d’eau maximal et les installations pétrolières de Singapour (stockage, raffinage) seraient difficiles à éviter en raison de leurs importantes capacités.
Au nord du CMMA, deux trajets alternatifs semblent être possibles. Activée par les conséquences du réchauffement, la route de l’Arctique offre de nouveaux horizons pour le transport maritime. Deux options sont ouvertes. La route canadienne apparaît comme difficile à exploiter et rentabiliser. Ce n’est qu’un immense labyrinthe avec une multitude de seuils, d’îles et de détroits. Elle raccourcit de « seulement » 20 % de la distance Asie-Europe et oblige à une limitation des gabarits (le détroit de Dease n’a que 13 m de profondeur). La navigation est rendue plus ardue par le danger permanent que constituent les débris de banquises flottants le long d’une voie, pour l’heure, sans équipements de balisage ou de remorquage. La route la plus prometteuse semble bien plus correspondre à celle qui longe les côtes russes et redescend dans le Pacifique par le détroit de Béring. Elle bénéficie de pôles côtiers régulièrement positionnés ainsi que de la présence d’une véritable flotte de brise glace, En 2009 La Russie a décidé un investissement de 5 milliards de $ pour améliorer les dessertes ferroviaires de ces régions enclavées du grand Nord (en particulier de Mourmansk et d’Arkhangelsk). Le gain de temps ainsi que la distance raccourcie avec Northern Range (divisée par 3) et l’absence de piraterie sont des atouts majeurs pour une route qui n’est cependant pas praticable toute l’année et oblige à une navigation difficile dans la zone du Pacifique nord. Pour se préparer à cette option les chantiers navals Hyundai ont testé en 2011 en bassin une maquette de minéralier brise glace prévu pour 310 m de long et 190 000 t de port lourd. La Chine s’est récemment équipée d’un brise glace moderne capable de lui ouvrir les routes maritimes de l’Arctique60. Décidément, pour vital que soit le CMMA pour la RPC et les autres puissances asiatiques, le « Grand jeu » mondial n’est jamais très éloigné des préoccupations des dirigeants.

Conclusion

Artère majeure de la mondialisation, l’insertion dans le temps long du CMMA dans les grandes circulations maritimes internationales entraîne une recomposition de l’espace est-asiatique aux échelles régionales et infra-régionales. Espace polarisé par les grands ports, espace défini plus par ses flux et ses réseaux que par une géographie fixiste, espace dynamique en recomposition permanente, le CMMA cristallise les ambitions régionales et mondiales et ne semble pas pour l’heure en voie de marginalisation.

Benoît Pouget, professeur agrégé d’Histoire-Géographie, étudiant en Master II.
1François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009
2 Jean Debrie, Claude Comtois, Une relecture du concept de corridors de Transport : illustration comparéeEurope/Amérique du Nord, Les Cahiers Scientifiques du Transport, N° 58/2010 – Pages 127-144
3Antoine Frémont, Les réseaux maritimes conteneurisés : épine dorsale de la mondialisation, Festival International de Géographie, 2005
4La mondialisation. Genèse, acteurs et enjeux », 2e édition, Édition Bréal, Paris, 2009
5Laëtitia Guilhot, Le régionalisme commercial en Asie orientale Un impact sur les flux commerciaux ? , Revue économique 2012/6 (Vol. 63)

6M.C. Ricklefs, A History of Moderne Indonesia, Bloomington, Indiana University Press, 1981, p 18-19 (cité par François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009 p.77)
7 Les « cités japonaises ou nihommachi » installées aux Philippines, en Thaïlande, au Vietnam ou au Cambodge)
8On pourrait évoquer le rôle éminent des jésuites en particuliers portugais dans la mise en relation de l’Asie de l’Est avec l’Europe
9 La Compagnie des indes orientale ou VOC fut fondée en 1602 à Amsterdam
10 Fondation de la East India Company
11 Politique de compagnies de commerce menée par Colbert sous le règne de Louis XIV
12On ne peut que recommander la lecture de l’œuvre de Joseph Conrad, en particulier le magistral Typhon
13 Elle concerne en priorité le transit de céréales et de vrac conteneurisé
14Entre 8000 et 16000 evp. L’équivalent vingt pieds ou EVP (en anglais, twenty-foot equivalent unit : TEU)
15En Malaisie
16 31 sur les 50 premiers ports mondiaux sont situés en Asie-Pacifique
17 Rotterdam est seulement le 11ème port mondial pour le trafic de conteneur et le premier non-asiatique
18Pour une définition voir : http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/hub-and-spoke
hub and spoke signifie moyeu et rayons. Le hub ou moyeu est le point vers lequel convergent les différentes lignes, assimilées à des rayons. Le réseau en hub and spoke privilégie un trafic en étoile autour d’un nœud. Par rapport au réseau totalement maillé, ce système a l’avantage de permettre des économies d’échelle dans un contexte de massification des flux.La technique du hub and spoke a d’abord été employée par le transport aérien. C’est la compagnie de fret express FedEx qui l’a d’abord expérimentée pour les colis aux Etats-Unis en utilisant le hub de Memphis.Le système s’est largement diffusé dans les années 1980. Le système a été adopté par le transport maritime dans les années 1990.
19Le feedering est une action de transbordement entre les grands navires de ligne (navires-mères) qui font escale dans un nombre limité de grands ports (hubs), et les plus petits navires (feeders) qui acheminent les marchandises vers des ports de plus petite taille que les armateurs ne desservent pas en ligne directe.
Le feeder est un navire de petit tonnage, permettant l’éclatement, sur différents ports à courte distance, d’une cargaison apportée dans un port principal par un gros navire faisant peu d’escales. Inversement, il assure la collecte de marchandises vers le port principal. Le feeder assure des rotations de courte distance complémentaires des services au long cours. ( voir http://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/feeder-feedering )
20François Gipouloux, La Méditerranée asiatique. Villes portuaires et réseaux marchands en Chine, au Japon et en Asie du Sud-Est, XVIͤͤ-XXIͤ siècle, CNRS Éditions, Paris, 2009, p 313
21 Olivier Dollfus, La mondialisation, Presses de Sciences Po,‎ 1996, p. 25-27, chapitre 2, « Le monde dans ses lieux ».

22Voir l’article de Nathalie Fau, Le détroit de Malacca : porte océane, axe maritime, enjeux stratégiques sur le site de géoconfluences, 2004 http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/transv/Mobil/MobilScient4.htm
23 Le 16 novembre 1971, « les gouvernements indonésiens et malais (soutenus par la Chine et suscitant l’opposition des Etats-Unis et de l’URSS) déclarent conjointement que le détroit de Malacca n’est pas un détroit international mais en autorise son franchissement »
24Elle met en place les Zone Économique Exclusive (ZEE) de 200 miles [eaux territoriales 12 miles ; zone contiguë 12/24 miles ; reste ZEE jusqu’au 200miles ; au delà haute mer considérée comme internationale]
25 La Chine a ratifié la convention en CNUDUM au milieux des années 90
26 Îlots inhabités, intégrés par Japon en 1905, militairement occupés par Corée du Sud depuis 1954, symbole nationaliste pour la Corée et emblème de non-repentance pour le Japon
27 Îlots inhabités, contrôlés par le Japon, mais placés sur le plateau continental revendiqué par la Corée du Sud et la Chine
28 Îlots inhabités contrôlés par le Japon depuis 1885. Situés sur le plateau continental et séparés des îles d’Okinawa par une fosse sous-marine. Appartenance à l’ancien royaume des Ryûkû intégré par le Japon en 1879. le litige avec Chine fut relancé dans années 70 par la découverte de gisements de pétroles en mers de Chine orientale et par l’instauration des ZEE
29http://www.lepoint.fr/monde/tensions-pekin-hanoi-le-vietnam-calme-le-jeu-la-chine-evacue-ses-ressortissants-18-05-2014-1824843_24.php
30http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/10/29/le-timor-oriental-revient-de-loin_3504992_3216.html
31Eric Denécé, Géostratégie de la mer de Chine et des bassins adjacents, L’Harmattan, collection « Recherches asiatiques », Paris, 1999.
32http://www.bbc.co.uk/history/historic_figures/raleigh_walter.shtml
33 La coopération américaine avec les Philippines est active. L’avion espion P3-Orion de l’US Navy fournit à Manille des renseignements sur l’activité militaire chinoise dans la zone. Quant aux Japonais, ils financent (par prêt) l’achat par Manille de patrouilleurs nippons. Un navire américain a également été vendu en août 2013 à la marine des Philippines dans le but d’intensifier la protection navale.
34 http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2013/10/04/20002-20131004ARTFIG00298-obama-annule-sa-tournee-en-asie-en-raison-de-la-crise-budgetaire.php
http://actu-monde.nouvelobs.com/asie-president.html
35Tournée reportée et effectuée fin avril 2014. http://www.challenges.fr/monde/20140517.REU4603/les-promesses-d-obama-en-asie-a-l-epreuve-des-ambitions-chinoises.html?xtor=RSS-25
36Bethemont J., La Méditerranée en partage, documentation photographique, dossier n° 8039, Paris, La Documentation Française, 2004.
37Face à l’île de Bornéo
38http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/conseils-aux-voyageurs/infos-pratiques-20973/risques/piraterie-maritime-20996/
39 Malacca Straits Patrols inaugurées par la Malaisie, Singapour et Indonésie rejoints en 2009 par la Thaïlande
40 EIS – patrouilles aériennes autorisées à voler au dessus des eaux de tous les pays participants au dispositif destinées à repérer les bâtiments suspects et à dissuader les pirates
41 IEG- formé en 2006, il consiste en un système de partage de l’information
42Lire sur le sujet : Questions maritimes en Asie du sud-est. Problématiques locales, enjeux régionaux et implications globales, Mémoire de recherche présenté par M. Alexandre BESSON. Directeur de recherche : Dr. Olivier GUILLARD, directeur de recherche Asie, IRIS
43 Exemple de l’aide des Etats-unis aux Philippines suite aux travages du typhon Haiyan en 2013 : http://www.rfi.fr/asie-pacifique/20131110-philippines-typhon-haiyan-aide-urgence-ong-ue/
44http://www.liberation.fr/monde/2014/05/11/asean-sommet-historique-en-birmanie-des-nations-d-asie-du-sud-est_1014989
45AFTA : zone asiatique de libre échange.
46 coopération économique
47 Elle concerne plusieurs provinces japonaises du « Japon de l’Envers »,, certains oblast russes, des département de la orée et quatre provinces chinoises ; lancée en 1988-1989, la coopération reste limitée
48 Provinces chinoises de Guangdong et du Fujian, Hong Kong, Taïwan ; La coopération concerne les activités industrielles à forte valeur ajoutée
49 Régions occidentale de Corée, provinces chinoises du Liaoning -du Shandong- du Zhejiang, île japonaise d Kyûshû ; coopération économique et industrielle avec accélération des délocalisation de la production vers le littoral chinois
50 Brunei-Indonésie-Malaisie-Philippines, coopération largement freinée par la crise asiatique de 1997-1998
51 Singapour-Johore-Riau ; depuis 1989, mise en œuvre d’une autorité administrative transnationale, Singapour en est le moteur
52 Etat de Sumatra-Nord et Aceh en Indonésie – Etats malais de Perak, Pinang, Kedah, Perlis et Etats thaïlandais de Satun Songkhla, Yala, Pattani, Narathiwat ; valorisation des ressources locales, résultats limités en dehors des secteurs textiles et de la sous-traitance électronique, zone d’insécurité avec rébellion musulmane à Aceh
53 Il regroupe les villes de Tumen et Hunchun (Chine), de Chongjin (Corée du Nord) et l’Oblast de Vladivostock (Russie). Crée en 1995 sous le parrainage du PNUD, il avait pour objectif de promouvoir la stabilité de la région en favorisant le développement industriel et commercial à partir de l’exploitation des ressources sibérienne. Cette coopération se révèle décevante.
54Elle regroupe 27 pays membres qui représentent plus du tiers de la population mondiale, 60% du PIB mondial et la moitié des échanges planétaires. Elle consiste sur la recherche du consensus plus que sur la négociation de traités contraignants.
55 Déclaration de Bogor. Voir http://www.apec.org/Meeting-Papers/Leaders-Declarations/1994/1994_aelm.aspx
56http://french.xinhuanet.com/economie/2014-04/30/c_133301867.htm
57http://quebec.huffingtonpost.ca/2014/04/30/la-chine-soutient-un-trai_n_5237864.html
58http://www.international.gc.ca/trade-agreements-accords-commerciaux/agr-acc/tpp-ptp/index.aspx?lang=fra
59Alban Sciascia, « La sécurité maritime en Asie du Sud-est : la voie des exercices multinationaux », note de recherche de l’IAO, Institut d’Asie Orientale, septembre 2010, Lyon.
60http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/08/24/la-chine-prepare-methodiquement-une-extension-de-ses-dessertes-maritimes_3465891_3234.html

 

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