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« Géostratégie des Emirats arabes unis, un acteur discret aux grandes ambitions », Entretien avec Stéphane Lacroix

6 Nov

BN-UM649_GULFPR_GR_20170731163230Mohammed ben Salman (MBS) prince-héritier d’Arabie saoudite à gauche et son homologue Emirien Mohammed ben Zayed (MBZ) à droite.

Photo : BANDAR ALGALOUD/PRESS POOL

Stéphane Lacroix, politologue spécialiste de l’Arabie saoudite est professeur associé à Sciences Po, chercheur au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI) et chercheur associé au Centre d’Etudes et de Documentation Economiques, Juridiques et Sociales (CEDEJ) du Caire. Il est titulaire d’un doctorat en sciences politiques de Sciences Po et d’une maîtrise de langue et civilisation arabe de l’INALCO. Stéphane Lacroix a écrit plusieurs ouvrages tel que « Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée » (PUF, 2011). Il a publié de nombreux articles dans des revues académiques de sciences politiques ou liées au monde arabe. Stéphane Lacroix a également reçu plusieurs prix et distinctions en France et à l’étranger, notamment le prix de thèse 2008 de l’Association Française de Sciences Sociales des Religions (AFSSR). Voir : Biographie http://www.stephanelacroix.net/

 

Entretien (réalisé le 7 mai 2018), publié le 31 octobre 2018.

 

Léa BerthonPeut-on dire qu’avec la présidence d’Emmanuel Macron, les Emirats arabes unis ont retrouvé une place centrale dans la politique étrangère de la France ?

Stéphane Lacroix – C’était déjà le cas avant. La base d’Abu Dhabi est plus ancienne (2008), les grands projets culturels (Louvre Abu Dhabi) sont d’actualité mais malgré tout, les projets économiques datent d’avant.  C’est Jean-Yves Le Drian qui participe au renforcement de la présence française dans le Golfe. La politique qu’il menait en tant que Ministre de la Défense, il continue à la mener au Ministère des Affaires Etrangères. C’est donc lui qui assure la continuité entre l’avant et l’après Macron.

Je ne pense pas qu’il y ait de nouveauté particulière. On garde une relation très forte via Jean-Yves Le Drian qui a poussé cette relation le plus loin.  Il a noué une relation forte avec les Emiriens en particulier, mais avec l’Egypte également. Jean-Yves Le Drian est très largement à la manœuvre et a donné un contenu très personnel à cette relation. Il est vraiment convaincu par la rhétorique émirienne.

 

Léa BerthonLes Emirats arabes unis sont en lutte contre le terrorisme dans la région et également aux côtés de la France au Sahel, que pouvez-vous me dire sur la politique antiterroriste des Emirats ?

Stéphane Lacroix – La définition du terrorisme des Emirats arabes unis peut parfois poser problème.  Jusqu’à la fin des années 90 début des années 2000, les Emiriens, à peu près comme tous les pays du Golfe, avaient une politique de soutien assez large des acteurs se réclamant de l’islam à travers le monde via des réseaux privés. Après 2001, ils ont été l’un des premiers pays à adopter une politique beaucoup plus dure. Cette politique a été concomitante au processus qui commence au milieu des années 2000 et que l’on voit aujourd’hui avec l’Arabie de MBS, c’est à dire un processus de concentration du pouvoir entre ses mains. La mise en place de ce pouvoir vertical a considérablement restreint la marge de manœuvre des acteurs non-étatiques.

Aujourd’hui aux Emirats arabes unis, il y a beaucoup moins qu’en Arabie saoudite une sorte de magma d’acteurs qui auraient des stratégies distinctes (même si MBS est en train de changer cela pour l’Arabie saoudite). Aux Emirats, il y a vraiment une politique d’Etat et pas d’acteurs non-étatiques qui pourraient agir via leurs propres réseaux privés. Hormis peut-être dans les réseaux de l’immigration pachtoune ou pakistanaise, des personnes qui travaillent aux Emirats comme expatriés et qui peuvent avoir leurs propres réseaux financiers mais c’est quelque chose qui échappe à l’Etat Emirien et qu’il cherche à combattre.

Ce n’est pas là que les Emiriens posent problème. C’est l’Etat du Golfe qui a fait cette transformation le plus tôt. La transformation dans un Etat ultra autoritaire, très centralisé, et qui empêche donc la présence de tout acteur qui échapperait au contrôle de l’Etat comme en Arabie Saoudite. L’Etat émirien depuis le début des années 2000 s’est mis en tête qu’il devait à tout prix combattre toutes les forces de l’islam politique parce qu’il les voit comme une menace pour son régime. C’est un calcul de survie du régime très clair.

Le problème pour les émiriens est double :
– Leur définition du terrorisme est très large et inclut des acteurs comme les Frères Musulmans, (groupe considéré comme terroriste seulement par eux, les Egyptiens et les Saoudiens). Par conséquent, quand les Emiriens s’expriment sur le terrorisme lors des discussions avec les Occidentaux, on ne sait jamais trop de quoi ils parlent exactement. D’autant plus que lorsque l’on regarde les personnes jugées aux Emirats pour terrorisme, parfois ce sont de simples opposants. Le « terrorisme » devient un terme attrape-tout qui permet de désigner toutes les forces politiques qui ne leur plaisent pas.
– Les Emiriens mènent une politique qui, de par son acharnement contre l’islam politique sunnite, en vient quelquefois à considérer, que ce soit au Yémen ou en Libye, les mouvements salafistes comme un moindre mal. Au Yémen, ils peuvent soutenir des milices salafistes, aux visions ultra conservatrices de la société qui ne correspondent pas à l’image de l’Islam « modéré » que les Emiriens prétendent promouvoir.

En ce qui concerne le terrorisme djihadiste en Syrie, les Emiriens ont toujours été les plus prudents dans le soutien qu’ils apportent sur le terrain aux groupes de l’opposition syrienne. Ils ne soutiennent que les forces qui n’ont rien à voir avec l’islam politique et qui sont proches des Américains. Au fur et à mesure que les islamistes ont pris une part grandissante dans l’opposition syrienne, les Emiriens se sont dégagés de ces soutiens beaucoup plus tôt que leurs voisins du Golfe.

 

Léa BerthonCompte tenu de ces problématiques sur le terrorisme, comment expliquer que les Emirats bénéficient d’un préjugé plus favorable de la part des Occidentaux que d’autres pays du Golfe ?

Stéphane Lacroix – C’est parce qu’ils ont joué sur un certain nombre de cordes sensibles. Prenons la question de la culture : avec la Sorbonne et le Louvre, ils savent comment parler aux Français. Ils nous attendent sur le terrain qui nous séduit. C’est une stratégie d’image d’une société ouverte qui a commencé très tôt. Ils ont fait de Dubaï une sorte de hub où tout le monde est amené à passer, on voit que c’est une société ouverte, tout ce qui est interdit dans les pays voisins y est autorisé. Cela plaît beaucoup, alors même que la société émirienne est très conservatrice, c’est tout le paradoxe des Emirats arabes unis. Il y a un nombre d’expatriés qui représente près de 90% de la population, auquel on autorise à peu près tout, mais les Emiriens sont à peu près aussi conservateurs que leurs voisins Saoudiens ou Qataris. Il n’y a pas de grande différence dans le conservatisme. Ils ont créé cette image depuis les années 2000 qui fait qu’ils apparaissent comme étant en pointe dans une sorte de libéralisation de la société.

Ce discours de lutte contre « l’extrémisme », terme employé n’importe comment, séduit les politiques occidentaux. Ces derniers ne s’interrogeant pas vraiment sur ce que les Emiriens mettent dans la catégorie « extrémisme ».

Pour le djihadisme, ils sont clairs. On peut difficilement leur reprocher de tolérer la présence de certains réseaux dans leurs pays qui soutiendraient tel ou tel acteur djihadiste à l’étranger.  Mais justement en raison de cette image de leur engagement dans la lutte contre le djihadisme, on leur pardonne tout le reste.

Par ailleurs, les Emiriens achètent des journalistes, utilisent leur argent à l’étranger pour essayer de se constituer des lobbies pro-émiriens de manière très généreuse et très opaque. Sur ce point-là, ils ne sont pas très différents des Qataris par exemple. Mais tout le monde se focalise sur la politique d’influence du Qatar alors que là encore, la politique d’influence des Emirats (parce qu’ils cochent les bonnes cases) personne ne s’y intéresse vraiment.

Les Emiriens sont discrets, silencieux, et laissent très volontiers l’Arabie saoudite assumer le crédit de leurs actions. C’est un acteur qui utilise une stratégie très intéressante car il fait plein de choses mais ne le dit jamais et est bien content de laisser l’Arabie saoudite être l’acteur qui apparaît comme celui qui agit.

 

Léa BerthonQu’en est-il des relations des Emirats arabes unis avec le Qatar ?

Stéphane Lacroix– La brouille avec le Qatar leur a beaucoup coûté sur ce plan. C’est d’ailleurs une brouille qataro-émirienne avant d’être une brouille qataro-saoudienne. Le Qatar a mis énormément d’argent dans ses réseaux médiatiques pour essayer d’exposer le rôle interventionniste des Emirats.  Ces médias financés par le Qatar ont souvent été repris par la presse occidentale. On commence à voir sortir des choses sur les Emirats notamment au Yémen. Cela leur a coûté en termes de discrétion.

 

Léa BerthonQuelle est la relation qui lie Mohammed Ben Salman (MBS), prince-hériter de l’Arabie saoudite à son homologue émirien Mohammed ben Zayed (MBZ) ?

Stéphane Lacroix – Ils ont une relation proche, même si les Emirats et l’Arabie n’ont pas toujours eu de bonnes relations, ils ont notamment un contentieux sur les frontières. Mais depuis 2015 avec MBS, une relation extrêmement étroite s’est mise en place. On ne parle plus des questions qui fâchent (alors qu’il y en a). Car ils considèrent qu’ils ont besoin les uns des autres.

MBZ (prince-héritier des Emirats) a besoin de l’Arabie saoudite car il se rend bien compte que quand vous êtes un petit pays et que vous avez une politique très ambitieuse, il est préférable de pouvoir se cacher derrière un gros pays car cela ajoute à votre crédit sur la scène internationale. L’Arabie saoudite a une sorte d’autorité, c’est une puissance régionale. L’alliance des Emirats avec l’Arabie saoudite est plus à même de leur permettre de réaliser leur objectif.

En retour, MBS (prince héritier de l’Arabie saoudite) a choisi cette alliance avec les Emirats car MBS est un petit jeune au pouvoir, que personne ne connaît en Arabie ou sur la scène internationale et il voit le modèle émirien comme celui que l’Arabie saoudite devrait adopter. Il a une vraie fascination du modèle émirien pour faire appliquer en Arabie ce mélange de libéralisme économique et d’ultra-autoritarisme politique. Il y a aussi pour MBS la nécessité de s’appuyer sur un dirigeant beaucoup plus expérimenté que lui. MBZ est bien connecté à l’international et cela lui permet de construire son profil de dirigeant. Quand MBS est nommé au printemps 2015 personne ne sait qui il est, sa place n’est pas encore tout à fait assurée. En 2015-2016 il consolide son pouvoir en appliquant les recettes émiriennes et en se constituant une stature à l’international via les réseaux de MBZ (proche de Poutine, proche de la droite américaine et des réseaux de Trump, et proche de la France). C’est MBZ qui va présenter MBS à tous les dirigeants du monde en vantant sa personne. MBS a bien compris que pour emporter le morceau en Arabie saoudite, il a besoin de cette stature internationale.  MBS a face à lui Mohammed Ben Nayef (MBN), ministre de l’intérieur saoudien qui est beaucoup plus connu que lui à l’international. MBN est réputé et apprécié à l’étranger en raison de sa place de ministre depuis dix ans en Arabie saoudite et des succès réels obtenus dans la lutte contre le terrorisme au sein du pays.

 

Léa Berthon – Pourriez-vous me parler du rôle des Emirats au sein du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ?

Stéphane Lacroix – Le Conseil est plus ou moins mort depuis l’année dernière. Déjà, depuis la première crise avec le Qatar en 2014, plus rien n’avance réellement.

L’Arabie saoudite a le plus d’influence traditionnellement au sein du CCG de par sa taille. En effet, le CCG rassemble 6 pays (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn, Emirats arabes unis et Qatar), dont un (l’Arabie saoudite) qui a 5 fois la population des autres. Cette fédération est donc très déséquilibrée, puisque l’Arabie saoudite a un poids que les autres n’ont pas. Les petits pays du Golfe veulent se rapprocher de l’Arabie saoudite pour se protéger. Mais d’un autre côté, il y a une volonté de marquer leur distance car l’Arabie saoudite fait peur à ses voisins (vu de Riyad, le Qatar c’est le Luxembourg).

Il y a donc une volonté de rapprochement mais aussi de méfiance quand cela va trop loin. Le Qatar a d’ailleurs été le premier à rompre le consensus dans les années 1990, en se démarquant sur un certain nombre de dossiers vis-à-vis des autres pays du Golfe. Le Qatar a fait cavalier seul, bloquant ainsi les décisions au sein du CCG puisqu’elles doivent être prises à l’unanimité.

 

Léa Berthon Pour en revenir à la France, quel est le positionnement de la base française d’Abu Dhabi par rapport à la prépondérance américaine dans la région ?

Stéphane Lacroix – La France ne pèse pas énormément, les acteurs de la région considérant que le vrai pays qui a de l’influence politique sont les Etats-Unis. Mais la nouveauté à partir des années 2000, c’est que les pays du Golfe se rendent compte qu’ils ne peuvent plus s’appuyer seulement sur les Etats-Unis, ils ont besoin de diversifier leurs relations. Ne serait-ce que pour avoir des solutions de repli quand les Etats-Unis se désengagent. Ou même pour pouvoir jouer d’autres pays contre les Etats-Unis. C’est ce qui explique que la relation avec Poutine est assez bonne. Il y a une volonté de pouvoir faire pression sur les Etats-Unis quand ils ne vont pas dans leur sens en s’appuyant sur d’autres partenariats. Cependant, le partenariat privilégié reste américain.

La France a su saisir une opportunité qui est très liée à la présidence d’Obama. C’est à ce moment-là que les relations avec la France se développent car les pays du Golfe n’apprécient pas Obama. Ils considèrent qu’il n’est pas suffisamment engagé à leur côté (Obama a été élu dans une logique de s’impliquer moins au Moyen-Orient). Ce retrait devait se traduire par l’accord nucléaire qui aurait permis de retrouver un équilibre dans la région entre l’Iran et les pays du Golfe. L’accord nucléaire avec l’Iran a été vu d’un très mauvais œil. La France est apparue comme un partenaire intéressant car c’est la porte vers l’Europe. Les Saoudiens essaient aussi de jouer l’Europe à travers la France pour essayer de peser sur les décisions des Etats-Unis et contrebalancer leurs décisions quand elles ne leur plaisent pas. C’est également ce que fait l’Iran.

 

Léa Berthon – En parlant de l’Iran, les Emirats ont une longue histoire de contentieux avec ce pays notamment sur les îles dans le golfe Persique. Pensez-vous que cette tension est toujours présente entre les deux pays ?

Stéphane Lacroix – Les tensions sont d’autant plus fortes que les Emiriens ont fait le choix de l’alignement sur les Saoudiens.  Les tensions avec l’Iran sont au départ saoudiennes. Les Emiriens traditionnellement étaient plus en retrait sur les questions iraniennes en particulier parce que Dubaï fait énormément de business avec l’Iran. Il y a par ailleurs ces conflits politiques entre l’Iran (notamment la question des îles que vous évoquez) qui font que les relations n’ont jamais été bonnes avec l’Iran mais elles étaient bonnes à minima. Les Emirats profitaient des sanctions sur l’Iran car cela faisait de Dubaï une plaque tournante vers l’Iran. Dubaï a su se positionner intelligemment pour être la plaque tournante de tout le business qui pouvait passer en Iran. Il y a une présence économique iranienne énorme à Dubaï. Les Emirats arabes unis et l’Iran entretenaient dès lors des relations cordiales, même si l’émirat d’Abu Dhabi avait une position plus dure envers l’Iran. Puis on a assisté à un balancement des Emirats dans une rhétorique beaucoup plus anti-iranienne depuis l’alliance avec MBS. Les Emirats se sont alignés sur la rhétorique saoudienne qui fait de l’Iran un ennemi majeur.

 

Léa BerthonAttachons nous à un autre dossier, celui de la Somalie, quelles sont les ambitions des Emirats arabes unis dans cette zone ?

Stéphane Lacroix – La Somalie est un Etat fédéral, qui a un exécutif extrêmement faible et ne contrôle pas son territoire. Certaines régions de la Somalie ont acquis une semi-indépendance voire une indépendance non reconnue dans le cas du Somaliland, ce qui énerve beaucoup le gouvernement de Mogadiscio qui lui,  continue de se réclamer d’une autorité qui s’étend à tout le territoire. Il y a un conflit entre le gouvernement central, extrêmement faible qui ne contrôle pas entièrement son territoire et tous ces Etats au sein de la Somalie qui se sont émancipés.

Traditionnellement le gouvernement central somalien est proche du Qatar. Il a beaucoup investi dans les médiations en Somalie, en construisant une relation assez solide avec les différents présidents somaliens.

Les Emirats ont compris le jeu et ont commencé à essayer de soutenir un certain nombre de ces Etats sécessionnistes au sein de la Somalie. À commencer par le Somaliland qui est devenu un partenaire extrêmement fort des Emiriens et plus récemment le Puntland, aussi entré dans le giron émirien. Les Emirats y installent des bases militaires, construisent des ports, s’implantent économiquement et militairement dans ces zones, ce qui irrite le gouvernement central à Mogadiscio, proche du Qatar (on retrouve cette rivalité qataro-émirienne).

Tout cela s’inscrit dans la stratégie émirienne d’extension de leur influence dans la Corne de l’Afrique. Depuis 2015, les Emiriens profitent de la crise au Yémen pour réclamer l’éviction des Occidentaux et étendre leur influence dans les pays de la Corne de l’Afrique, avec le prétexte sécuritaire qui consiste à dire : « on a besoin de contrôler le détroit de Bab-el-Mandeb pour empêcher les bateaux iraniens de passer les armements aux Houthis ». Les Emiriens affirment aux Occidentaux qu’ils peuvent se charger de la chasse aux pirates. Les Occidentaux s’enthousiasment qu’une puissance régionale assure le contrôle et soulage leurs actions. Mais en même temps, ils utilisent ce type de prétexte sécuritaire pour s’installer militairement et économiquement.

Quand on regarde les pays de la zone, on trouve les Emirats en Erythrée, à Djibouti, au Soudan. Ces Etats africains jouent un jeu compliqué, on pourrait dire qu’ils « mangent à tous les râteliers ». On assiste donc à une ruée sur la Corne de l’Afrique de la part des Emirats. Leur stratégie est assez solide et la Somalie est le terrain de jeu de ces rivalités.

 

Réalisé par Léa Berthon, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

 

POUR ALLER PLUS LOIN… Bibliographie de l’auteur sur le sujet :

OUVRAGES:

Complexity and Change in Saudi Arabia (co-dirigé avec Bernard Haykel et Thomas Hegghammer). Cambridge, UK: Cambridge University Press, 2012 (sous presse).

Awakening Islam. The Politics of Religious Dissent in Contemporary Saudi Arabia, Cambridge, MA: Harvard University Press, avril 2011. 384 p.

The Meccan Rebellion (avec Thomas Hegghammer). Bristol, UK : Amal Press, 2011. 70 p.

Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée. Paris : Presses Universitaires de France, 2010. 392 p.

Al-Qaïda dans le texte – présenté par Gilles Kepel (avec Gilles Kepel, Jean-Pierre Milelli, Omar Saghi et Thomas Hegghammer). Paris : Presses Universitaires de France (PUF), 2005. 440 p.

 

ARTICLES :

« Les Emirats arabes unis, un acteur méconnu », Orient XXI, Février 2018.

« L’Arabie saoudite : un magistère sur l’islam contesté ». Pouvoirs, (1), 2015, 43-52.

“Comparing the Arab Revolts: Is Saudi Arabia Immune?”. Journal of Democracy, Washington, vol. 22, n°4, octobre 2011. p. 48-59.

“L’Arabie saoudite au défi du printemps arabe”. Les Dossiers du CERI, septembre 2011 (sous la direction de Laurence Louër), Disponible sur http://www.cerisciences-po.org/archive/2011/septembre/dossier/art_sl.pdf.

“Between Islamists and Liberals : Saudi Arabia’s New Islamo-Liberal Reformists ». The Middle East Journal, Washington, vol.58, n°3, Summer 2004, p.345-365.

“L’Arabie saoudite, entre violence et réforme”. Politique Etrangère, Paris, numéro 4/2004. P.743-754.

 

 

 

 

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LE TERRORISME NIGERIAN, UNE EXTENSION DE LA MENACE AU-DELÀ DU NIGERIA ?

18 Fév

L’Etat Islamique et les attentats en Europe ont pu occulter des esprits une menace toute aussi dangereuse et toute aussi proche qu’est la secte nigériane Boko Haram. Cette dernière reste peu connue alors que le conflit l’opposant aux forces de sécurités nigérianes aurait causé la mort de plus de 17 000 personnes depuis 2009, et provoqué une grave crise humanitaire touchant 14 millions de personnes dans la sous-région du bassin du Lac Tchad[i]. Responsable d’attaques terroristes et de nombreux enlèvements, François Hollande jugeait le groupe, en mai 2016, comme « […]  le groupe terroriste le plus meurtrier au monde »[ii]. Si à plusieurs reprises le président nigérian Muhammadu Buhari a annoncé que le groupe était « techniquement défait », ce dernier est toujours en capacité de mener des attaques et les a multipliées au cours du dernier trimestre 2017[iii].

Apparu dans les années 2000 dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’Awati Wal-Jihad (« Les disciples du Prophète pour la propagation de l’islam et de la guerre sainte ») critique un système politique corrompu qui ne reposerait pas pleinement sur la sharia. A partir de 2009, le groupe bascule dans le terrorisme-djihadisme et lance des actions violentes dans tout le Nord-Est du Nigeria, et jusqu’à la capitale fédérale, Abuja. Outre son expansion à l’intérieur du Nigeria, Boko Haram a réussi à dépasser les frontières nigérianes et mène de nombreuses attaques dans les pays riverains, au point de n’être plus considéré comme une menace uniquement intra-nigériane. De plus, la secte aurait réussi à nouer des contacts avec des groupes islamistes sahéliens, et aurait prêté allégeance en 2015 à l’Etat Islamique. Par ailleurs, il existe différentes factions au sein du groupe dont les agendas varient du national au régional voire à l’international. Enfin, l’apparition du groupe dissident Ansaru, principalement anti-occidental, renforce la peur d’une coopération et d’un partenariat avec les terroristes sahéliens pour mener des opérations contre les intérêts occidentaux. Tous ces éléments amènent à s’interroger sur une éventuelle extension de cette menace terroriste islamiste au-delà du Nigeria et ses conséquences à la fois régionales et internationales.

 

 

                                                                                                                    

Boko Haram, un nouveau groupe terroriste international ?

 

            La régionalisation et/ou l’internationalisation de Boko Haram peut s’expliquer par une influence terroriste islamiste djihadiste internationale comme Al-Qaïda, ou plus récemment l’Etat Islamique qui voient dans Boko Haram un relai de leur propagande. Ces influences mettent en évidence une menace qui ne concernerait plus uniquement le Nigeria.

Dès 1991, Oussama Ben Laden s’intéresse à l’Afrique. Plusieurs groupes vont devenir des « franchises » d’Al-Qaïda. Ainsi, en 2007 le Groupe pour la prédication et le combat (GSPC) qui devient Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en 2007, et en 2012 le groupe terroriste somalien Al-Shabaab prête allégeance à Al-Qaïda[iv]. En Afrique de l’Ouest le Nigeria apparaît tout naturellement comme une place stratégique pour la pénétration d’Al-Qaïda. Si Boko Haram s’est construit en dehors de son giron, dès 2008 des premiers contacts auraient été établis entre les deux groupes. C’est ce que révèle le diplomate canadien Robert Fowler enlevé au Niger par AQMI en 2008 et qui raconta avoir été témoin de la visite d’un commandant de Boko Haram auprès d’AQMI lors de sa captivité[v]. Cependant c’est véritablement à partir de 2010 que l’on peut supposer une influence d’Al-Qaïda sur Boko Haram car on observe une évolution de ses modes opératoires et ses cibles. Désormais les insurgés s’attaquent à des cibles traditionnelles du terrorisme islamiste en s’en prenant aux « mauvais » musulmans, à la communauté chrétienne, à des Occidentaux et à des cibles internationales. Le groupe a également recours à des engins explosifs improvisés (IED) pour commettre des attentats à la bombe, technique non utilisée avant 2010, et des attentats-suicides. Cela sous-entend que le groupe a pu certainement recevoir une formation dans des camps d’entraînement d’AQMI ou d’Al-Shabaab[vi]. Ainsi, l’attentat-suicide contre le siège des Nations Unies à Abuja le 26 août 2011 serait un symbole de l’évolution de Boko Haram vers un terrorisme international[vii]. De plus, même si cela n’est pas vérifiable, certains spécialistes vont plus loin en affirmant que cet attentat serait une suite des attaques contre le quartier général des Nations Unies en 2003 en Irak et en 2007 contre son siège à Alger[viii]. Cette hypothèse peut être confirmée par deux vidéos reçues par l’AFP du kamikaze où il fait référence à Oussama Ben Laden tué par les Etats-Unis et explique que son attentat est un message aux « infidèles » internationaux[ix]. Toutefois, il faut souligner que ces vidéos n’ont pas été identifiées.

 

            Concernant l’Etat Islamique (EI), Boko Haram peut également constituer un point d’appui stratégique en Afrique et permettrait l’ouverture d’un nouveau front. En effet, à partir du Nigeria, l’EI pourrait s’étendre à d’autres pays et pourquoi pas réussir à relier le Nord-Est nigérian avec ses positions en Libye. De plus, un rapprochement avec l’EI pourrait permettre d’augmenter les moyens de la secte et donc étendre son périmètre d’action. Dès 2014, dans ses vidéos, Abubakar Shekau félicite la création d’un Califat de l’EI et en 2015 il prête allégeance à l’EI. Néanmoins, il ne faut pas considérer cette allégeance comme une fusion, il s’agit plutôt pour le journaliste à France 24, Wassim Nasr spécialiste des mouvements djihadistes, d’un rapprochement idéologique[x]. C’est alors une manière pour Boko Haram de s’inscrire dans un djihad globalisé. Aujourd’hui il est très difficile de connaître la nature de ce rapprochement. Pourtant, en avril 2016 l’armée américaine a déclaré que la relation Boko Haram-EI se serait renforcée au point que les deux groupes partageraient les même stratégies et tactiques[xi]. Le commandant des opérations américaines en Afrique de l’époque, Donald Bolduc, avait également expliqué qu’un soutien matériel de l’EI à Boko Haram est une hypothèse fortement probable car le Tchad aurait arrêté un convoi d’armes à sa frontière avec le Nigeria provenant de Libye où l’EI est assez bien implanté[xii]. A son tour, le Conseil des Nations Unies en mai 2016 a émis des inquiétudes quant au rapprochement de ces deux entités[xiii]. Enfin, des sources sécuritaires ont indiqué en 2016 qu’un recruteur de l’EI avait été arrêté par les forces de sécurité nigérianes à Kano.

Pour certains spécialistes, l’EI irait même jusqu’à s’immiscer dans le fonctionnement du groupe. En effet, le 2 août 2016, la presse révèle le limogeage d’Abubakar Shekau en faveur d’Abou Musab Al-Barnawi, choisi par l’EI et qu’il considère comme le chef de l’Etat Islamique en Afrique de l’Ouest[xiv]. Cela pourrait sous-entendre que désormais l’EI validerait ou invaliderait les décisions prises par le groupe, et souhaiterait une extension de ce dernier. Toutefois, il est essentiel de prendre ces informations avec prudence à la vue de l’opacité de fonctionnement de Boko Haram. De fait, en 2017, le degré d’une coopération opérationnelle et d’une influence entre les deux groupes fait encore débat parmi les experts.

 

            C’est dans ce contexte de tentatives d’influences par des groupes terroristes internationaux que différentes factions de la secte semblent s’orienter vers des actions plus internationales, au point de devenir de véritables menaces régionales.

En effet, Boko Haram n’est pas un groupe homogène. Si jusqu’en 2009, son fondateur Mohammed Yusuf semblait faire consensus, depuis sa mort on peut mettre en évidence deux tendances idéologiques qui fractionnent le mouvement, chacune regroupant plusieurs factions[xv]. A une branche que l’on peut qualifier d’historique et ayant un agenda plus national, on peut lui opposer une tendance qui serait plus internationaliste. Cette dernière souhaiterait orienter ses attaques contre des cibles occidentales. Cette branche préfigurerait la naissance d’une faction dissidente à partir de 2012, Ansaru s’inscrivant davantage dans un terrorisme islamiste international. Signifiant « L’avant-garde pour la protection des Musulmans en Afrique noire »[xvi], Ansaru s’oriente dans la défense de tous les musulmans et pas uniquement les Nigérians et considère que les attaques doivent être dirigées contre des cibles internationales[xvii]. Ainsi, plusieurs enlèvements d’étrangers ont pu être attribués à ce groupe parmi lesquels celui de l’ingénieur français Francis Collomp en 2012[xviii], ou de la famille Moulin-Fournier en 2012 au Cameroun[xix]. A chaque fois Ansaru justifie ses rapts comme des réponses aux « atrocités » commises par les Occidentaux contre les musulmans en Afghanistan et au Mali[xx]. Ses objectifs et son mode opératoire s’associent parfaitement à la doctrine des groupes islamistes sahéliens suivant l’idéologie d’Al-Qaïda. À ce titre, Bat-el Ohayon, co-fondatrice de l’Afrique Consulting Group, affirme qu’Ansaru et Al-Qaïda ont développé une « relation de travail » consistant en une aide financière d’Al-Qaïda et une formation militaire dans les camps d’entraînement d’islamistes sahéliens en échange de la participation de membres d’Ansaru à des opérations auprès d’AQMI[xxi]. L’un des fondateurs d’Ansaru, Khaled al-Barnawi, se serait entraîné dans des camps d’AQMI en Algérie[xxii] après la grande répression de 2009 et aurait été sensibilisé à la rhétorique djihadiste internationale[xxiii].

Ansaru relève donc d’une dimension extra-nigériane car il ne s’agit plus de revendications locales et constitue une vraie menace régionale. A ce propos Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du terrorisme nigérian, considère qu’Ansaru est « une menace plus grave, plus radicale, plus extrémiste » que Boko Haram[xxiv].

 

L’extension de Boko Haram dans les pays voisins et au-delà

 

            En mars 2012 à la suite du sommet de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le chef d’état major des armées nigérian a déclaré que Boko Haram n’était plus un problème uniquement endogène mais qu’il concernait l’ensemble des pays du Lac Tchad, autrement dit le Cameroun, le Tchad et le Niger. Cela suppose une extension de la menace hors des frontières. Cependant, la présence de Boko Haram dans ces pays n’est pas nouvelle et remonterait à son origine. Le groupe a pu profiter de l’extrême proximité géographique mais aussi culturelle entre ces pays et son bastion le Nord-Est du Nigeria. En effet, celui-ci partage 3 200 kilomètres de frontières avec le Niger, le Tchad et le Cameroun et la porosité de celles-ci rend les déplacements faciles. Ainsi, dans les premières années de la secte, il n’était pas rare que des Camerounais, des Tchadiens et des Nigériens traversent la frontière pour aller écouter les prêches de Mohammed Yusuf à Maiduguri. Ce dernier aurait même installé des amirs au Cameroun et au Tchad[xxv]. Les pays voisins constituaient alors des bases-arrières pour échapper aux raids des forces de sécurité nigérianes. Néanmoins, à partir de 2012-2013, le groupe va lancer des attaques transfrontalières de plus en plus nombreuses, étendant sa zone d’action. A titre d’exemple, entre 2014 et 2016, on observe une escalade de la violence au Cameroun avec plus d’une centaine d’attaques de la secte qui aurait causé la mort d’au moins 1 400 civils et l’enlèvement de plus de 1 000 personnes[xxvi]. Boko Haram ne se contente plus d’attaques locales mais « s’extra-territorialise ».

Par ailleurs, le rayon d’action des insurgés ne se limite probablement pas à la sous-région du bassin du lac Tchad mais est plus étendu. En effet, en 2012, selon des responsables maliens une centaine de militants de Boko Haram auraient combattu au côté du MUJAO à Gao, et en avril, ceux-ci auraient aussi participé à l’attaque contre le Consulat algérien de cette ville et à l’enlèvement de sept diplomates algériens dont le consul. Une interview de la RFI d’un commandant d’une faction du MUJAO corrobore ces faits en révélant que des membres de Boko Haram sont présents en nombre à Gao[xxvii]. Des déplacés de la ville révèlent eux aussi que ceux-ci s’entraîneraient dans des camps du MUJAO[xxviii]. Des combattants auraient aussi participé à d’autres combats en 2012 et en 2013 au Mali aux côtés du MUJAO, AQMI et Ansar-al-Dine[xxix]. Enfin en 2013, des combattants du groupe dissident Ansaru auraient participé avec Mokhtar Belmokhtar aux attaques contre le site gazier d’In Amenas en Algérie en janvier et contre la mine d’uranium d’Arlit au Niger en juin[xxx].

En outre, les pays occidentaux sont également concernés par la menace d’une extension du terrorisme nigérian. En effet, Boko Haram et Ansaru s’en prennent désormais aux Occidentaux, notamment par le biais des enlèvements. Potentiellement en lien avec d’autres groupes islamistes sahéliens, même si des doutes subsistent, les deux entités nigérianes participent à la déstabilisation sécuritaire de la zone sahélienne où les Occidentaux possèdent des intérêts économiques et stratégiques. Les puissances occidentales auraient peur que la région ne devienne une nouvelle base de départ pour des attaques en Occident.  Ainsi, à partir de 2010, Boko Haram va proférer des menaces contre les Etats-Unis en les désignant comme une nouvelle cible. À ce titre, la commission sur la sécurité intérieure du Congrès publie un document intitulé « Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland » dans lequel elle relaie les inquiétudes de certaines agences sécuritaires qui considèrent que Boko Haram va se transformer en une menace internationale pouvant toucher le territoire américain[xxxi]. En 2013, les inquiétudes sont réaffirmées dans un second rapport sur une potentielle menace sur le territoire américain[xxxii].

Même si les menaces contre les pays occidentaux sont réelles, il est néanmoins possible d’émettre des doutes sur la capacité de Boko Haram d’attaquer ces pays sur leur territoire national. La véritable menace concerne l’enlèvement de ressortissants étrangers et l’apparition d’Ansaru ayant pour cibles les Occidentaux.

 

 

 

            Né dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe terroriste Boko Haram a réussi à s’étendre territorialement et à sortir de son rayon d’action originel. Le groupe se pare désormais d’une dimension régionale. Longtemps considérée comme purement nigériane, la menace devient progressivement globale. La régionalisation de la secte s’étend au-delà de la « sous-région » du lac Tchad. La proximité avec le Sahel peut faire craindre d’une extension et de la création d’un arc islamiste avec d’autres groupes djihadistes sahéliens. Néanmoins, une coopération opérationnelle reste de l’ordre de l’hypothèse mais il est indéniable qu’il y a eu des échanges de conseils et de matériels ce qui auraient permis à la secte de s’étendre territorialement. De plus, l’allégeance à l’Etat islamique en 2015 donne à Boko Haram une dimension globale car l’Afrique de l’Ouest pourrait alors constituer un nouveau front pour l’Etat islamique. En effet, ces derniers en perte de vitesse en Syrie et en Irak pourraient trouver au Nord-Est du Nigeria un nouveau point d’appui pour lancer des attaques. Malgré tout, les revendications de Boko Haram restent majoritairement locales, et son extension se trouve principalement au niveau de la sous-région du bassin du lac Tchad. Si la branche historique conserverait donc un agenda plus national et/ou sous régional, Ansaru, plus proche des groupes terroristes internationaux, serait en mesure d’agir en dehors de la sous-région du Lac Tchad. La principale menace d’une globalisation viendrait plutôt de cette branche dissidente. Le terrorisme islamiste nigérian peut alors être considéré comment un danger extra-nigérian et appelle de facto à une réponse anti-terroriste plus globale.

                             Marie-Charlotte Varennes, étudiante du Master 2 en 2017-2018

 

[i] Site internet d’Amnesty International, « Le Nigeria. Les chiffres de l’horreur », Disponible sur : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2015/06/nigeria-horror-in-numbers/

[ii] « Boko Haram: bientôt un accord de défense entre la France et le Nigeria », RFI, 15 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160515-boko-haram-bientot-accord-defense-france-nigeria-buhari-hollande-sommet-abuja

[iii] « Un an après l’affirmation de Buhari, Boko Haram toujours présent », RFI, 24 décembre 2017, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20171224-nigeria-an-affirmation-buhari-boko-haram-present

[iv] « Somali militant group al-Shabaab formally joins al-Qaida », The Guardian, 9 février 2012, [en ligne], Disponible sur : https://www.theguardian.com/world/2012/feb/09/somali-al-shabaab-join-al-qaida

[v] FOWLER Robert, Ma saison en enfer : 130 jours de captivité aux mains d’Al-Qaïda, Montréal, Québec Amérique, 2013, p. 398.

[vi] Nigeria. Les crimes de masse de Boko Haram, Fédération internationale des ligues des Droits de l’Homme, 2015 p. 21.

[vii] TRAN NGOC Laetitia, « Boko Haram », Groupe de recherche et d’information de la paix et de la sécurité (GRIP), note d’analyse, 4 octobre 2012, p. 8.

[viii] DENECE Eric, « Nigeria : accroissement et internationalisation des actions terroristes de Boko Haram », CF2R, note d’actualité n°25, septembre 2011.

[ix] « Nigeria UN bomb: Video of ‘Boko Haram bomber’ released », BBC News, 28 août 2011, [en ligne], Disponible sur :   http://www.bbc.com/news/world-africa-14964554

[x] « Que signifie l’allégeance de Boko Haram à l’EI ? », France 24, 12 mars 2015, [en ligne]

Disponible sur : http://www.france24.com/fr/20150308-allegeance-boko-haram-etat-islamique-consequence-analyse-nigeria-shekau

[xi] « Boko haram and ISIS are collaborating more : Us military » The NewYork Times, 20 avril 2016,  [en ligne],

Disponible sur : https://www.nytimes.com/2016/04/21/world/africa/boko-haram-and-isis-are-collaborating-more-us-military-says.html?_r=0

[xii] « Qu’en est-il des liens entre Boko Haram et le groupe Etat islamique? », RFI, 22 avril 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160421-tchad-nigeria-liens-etat-islamique-boko-haram

[xiii] « UN Security Council expresses alarm over links between Boko Haram and Isis » Independant, 14 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.independent.co.uk/news/world/africa/un-security-council-expresses-alarm-over-links-between-boko-haram-and-isis-a7029166.html

[xiv] « L’organisation Etat islamique tente de reprendre en main Boko Haram », Le Monde, 4 aout 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/08/04/l-etat-islamique-tente-de-reprendre-en-main-boko-haram_4978410_3212.html

[xv] TRAN NGOC (2012), Op. Cit. p. 4.

[xvi] Rapport FIDH (2015), Op. Cit. p. 22

[xvii] COMOLLI Virginia, Boko Haram : Nigeria’s Islamist Insurgency, London, Hurts and Company, 2015, p. 65

[xviii] « Nigeria : Comment Francis Collomp a réussi son évasion », Le Monde, 13 mars 2015, [en ligne], [consulté le 26/12/17],  Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/03/13/nigeria-comment-francis-collomp-a-reussi-son-evasion_4593400_3212.html

[xix] « Boko Haram affirme détenir les otages français au Cameroun », L’Express, 21 mars 2013, [en ligne], Disponible sur : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/boko-haram-affirme-detenir-les-otages-francais-au-cameroun_1233470.html

[xx] « Bauchi Deadly Kidnapping: Gaping Bullet Holes in Expatriates’ Live Camp, » Vanguard, 23 février 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.vanguardngr.com/2013/02/bauchi-deadly-kidnapping-gaping-bullet-holes-in-expatriates-live-camp/

[xxi] « What is Ansaru, the other militant islamist group in Nigeria besides Boko Haram? », Newsweek, 4 avril 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.newsweek.com/what-ansaru-nigerias-other-militant-group-443785

[xxii] « Curbing violence in Nigeria (II) : The Boko Haram Insrugency » Rapport Afrique, International Crisis Group, n°216, 3 avril 2014, p.26

[xxiii] En 2009, les forces de sécurités nigérianes lancent une répression violente contre les membres de la secte au cours de l’Opération Flush. Le leader Mohammed Yusuf est exécuté de manière extra-judiciaire et les survivants du groupe s’enfuient dans les pays voisins. Cette répression marque un tournant décisif de la secte la faisant basculer réellement dans le terrorisme islamiste.

[xxiv]« Qui étaient les ravisseurs de Francis Collomp ? » Europe 1, 18 novembre 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.europe1.fr/international/qui-etaient-les-ravisseurs-de-francis-collomp-1712317

[xxv] COMOLLI (2015), Op. Cit., p. 86.

[xxvi] « Cameroun : faire face à Boko Haram », Rapport Afrique, International Crisis Group, n°241, 16 novembre 2016, p. 11.

[xxvii] « Boko Haram en renfort des islamistes armés dans le nord du Mali, » RFI, 10 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20120410-mali-bamako-gao-tombouctou-boko-haram-ansar-dine

[xxviii] « Des islamistes de la secte Boko Haram présents au nord du Mali », Le Monde, 9 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/04/09/des-islamistes-de-la-secte-boko-aram-sont-presents-au-nord-mali_1682846_3212.html

[xxix] COMOLLI (2015), Op. Cit. p. 103.

[xxx] ZENN Jacob, « Nigerian al-Qaedaism », Hudson Institute, Mars 2014, p. 111.

[xxxi] Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland US House Representative, 2011, p. 5.

[xxxii] Boko Haram. Growing Threat to the Us Homeland, US House Representative, 2013

Les faiblesses de la réponse occidentale face aux dérives islamistes fondamentalistes

8 Oct

Malgré des efforts certains et une réelle implication dans la lutte contre le djihad global, force est de constater les lacunes des mesures actuellement mises en oeuvres par la communauté internationale pour lutter contre ce phénomène. Cette insuffisance se retrouve non seulement au niveau coercitif puisqu’un vide juridique évident persiste en matière de terrorisme empêchant une répression efficace (A), mais également en amont, rendant nécessaire une politique de prévention complémentaire à toute coercition (B).
A) Le djihad face au Droit interne et international: de la lacune juridique au vide sécuritaire

Le phénomène terroriste n’est pas sans poser de véritables difficultés quant à sa définition eu égard à l’équivoque entourant la nature de ses actions. Les actes de tels mouvements, au vu des méthodes bien particulières qu’ils emploient, ne présentent pas les caractéristiques d’une guerre classique, ce qui complexifie non seulement leur approche mais également leur qualification. On peut dire qu’avec l’avènement du terrorisme, il y a eu un changement radical non seulement des causes et de la nature de la guerre par rapport au modèle classique, mais aussi et surtout de ses effets: pour les terroristes, le combat et la violence sont une fin, un but en soi et non un simple moyen, tandis que pour les sociétés occidentales, il s’agit de l’ultime recours à mettre en oeuvre seulement après épuisement et échec de toutes les autres voies de règlement possibles. Autrement dit, les mouvements terroristes actuels se caractérisent par  »l’extrémisme de leurs objectifs et par l’ampleur, la coordination et le caractère impitoyable de leurs opérations »30. A cet égard, on peut dire que  »le terrorisme est une activité de temps de paix dont l’objectif est la guerre »31 tandis que les nations occidentales s’emploient à l’inverse à  »préserver les générations futures du fléau de la guerre »32.

Ainsi, l’ambivalence et l’ambigüité du terme de guerre contre le terrorisme semblent laisser subsister un réel flou quant à la conduite à tenir en la matière, et le fait que le terrorisme ne puisse pas être qualifié de guerre à proprement parler soulève des problèmes juridique inédits. Puisque les règles du Droit international humanitaire et des conflits armés ne peuvent s’appliquer qu’en temps de guerre, la première question qui se pose est donc de savoir quel bloc normatif doit régir les combats contre les réseaux islamistes et quel statut attribuer à ces combattants de la foi puisque la lutte contre ce phénomène comme le phénomène lui-même ne peuvent être qualifiés de  »guerre » au sens propre. De ce point de vue, les Etats occidentaux se trouvent déstabilisés face aux moyens utilisés par les mouvements terroristes, et la conception de la belligérance qui, en vertu notamment des normes édictées par le Droit international, prévalait jusqu’alors dans nos sociétés apparaît largement obsolète et inadaptée à régir de telles situations.

Les groupes à caractère terroriste ne respectent aucune règle juridique internationale et agissent de manière absolument contraire aux valeurs d’humanité, de proportionnalité et de discrimination dans l’attaque soutenues par les pays occidentaux et résultant du Droit humanitaire et des conflits armés. C’est finalement, en filigrane, toute la problématique du statut des membres des mouvements à caractère terroriste qui se pose, ces derniers n’entrant dans aucune catégorie existante des textes actuellement en vigueur, ce qui n’est pas sans causer de multiples difficultés quant à leur appréhension et leur répression en termes juridiques. En effet, le Droit international humanitaire et des conflits armés a un champ d’application bien défini et les terroristes ne tombent pour l’heure aucunement sous le coup des règles qu’il édicte, soit parce-que les spécificités de cette mouvance ne correspondent pas aux critères définis par ces normes, soit encore en raison d’une exclusion expresse de ces groupes du domaine du Droit international comme c’est notamment le cas pour les Conventions de Genève ou le Statut de Rome. C’est ainsi la répression elle-même des auteurs d’actes terroristes qui est perturbée et menacée par l’absence de définition consensuelle du statut des membres de ces groupes. Le flou juridique qui entoure les mouvements djihadistes gangrène assurément la mise en oeuvre des mesures coercitives prévues par les textes pour réprimer la commission de crimes internationaux. Puisque ces groupes n’entrent pas dans le champ d’application des Droits de Genève et de La Haye, il n’est pas possible de sanctionner leurs actes sur le fondement de ces règles. L’ambivalence du statut des auteurs d’actes de terrorisme, entre combattants et criminels, pose ainsi inévitablement la question du bloc normatif à même de régir leurs actions, et l’alternative binaire entre Droit pénal interne et règles internationales inspirées de la justice militaire semble pour le moins inadaptée33. Pourtant, l’existence d’un cadre juridique dans la lutte antiterroriste apparaît fondamentale tant dans le but de rallier l’opinion collective autour d’une conception favorable des interventions occidentales que pour accroître la légitimité de telles opérations au sein de la communauté internationale. En effet,  »le respect de certaines limites peut être juridiquement nécessaire et politiquement souhaitable, même dans une guerre contre des terroristes impitoyables »34.

Si le Droit humanitaire et le Droit des conflits armés prévoient des incriminations pouvant à première vue correspondre aux actes à caractère terroriste, comme celles de crime de guerre, de crime contre l’humanité, de crime de génocide et de crime d’agression figurant dans le Statut de Rome, force est de constater leur inapplicabilité à la réalité des situations de terrorisme en raison notamment de l’exclusion de cette menace du domaine de compétence de la Cour pénale internationale (CPI). L’inapplicabilité des normes internationales aux actes de terrorisme et l’absence d’incrimination spécifique qui en découle nuisent non seulement à la répression des acteurs du djihad mais préjudicient également aux populations civiles et aux victimes. En effet, en l’absence de crime défini par un texte, il n’est pas possible de prononcer des mesures coercitives pour punir cette action. Par conséquent, sans incrimination applicable aux attaques de la nébuleuse, il est interdit de sanctionner les crimes commis par ses membres35. Ce vide juridique est actuellement extrêmement pénalisant et dangereux pour la sécurité juridique internationale puisqu’il laisse impunis les auteurs d’actes à caractère terroriste ou les sanctionne sur le fondement de textes et d’incriminations inadaptés.

Il apparaît donc plus que jamais nécessaire, au vu de l’inflation des crimes terroristes et de l’envergure croissante de telles actions, d’oeuvrer à la mise en place d’une juridiction internationale spécialisée en la matière. L’absence d’organe juridiquement compétent, au niveau international, pour réprimer les attaques djihadistes renforce encore davantage le vide juridique résultant de l’absence d’incrimination correspondant aux crimes terroristes à proprement parler. Le terrorisme étant un crime aux particularités très marquées l’empêchant de tomber sous le coup des incriminations déjà existantes, la création d’une juridiction spécialisée expressément compétente dans ce domaine apparaît comme une mesure plus que salutaire pour la sécurité internationale. Ce faisant, il importe de s’interroger sur le type de juridiction le plus approprié à ces actions, à savoir un tribunal ad hoc ou une cour internationale permanente. Si le tribunal ad hoc semble difficile à mettre en oeuvre et ne correspond pas exactement aux spécificités de l’action terroriste en raison de son étendue spatio-temporelle par essence indéterminée et, pourrait-on dire, indéterminable, en revanche une juridiction permanente à l’image de la Cour pénale internationale nous paraîtrait davantage adaptée.

Car si l’on s’en réfère au Statut de Rome, bien qu’il exclue les actions terroristes de son domaine de compétence, les incriminations pour lesquelles la Cour est compétente pourraient aisément être adaptées aux spécificités de la nébuleuse, sur le fondement notamment de la prochaine définition du crime d’agression qui laisse entrevoir un espoir quant à l’inclusion des attaques djihadistes dans le champ d’action de la Cour. Ainsi, il est prévu que  »la Cour exercera sa compétence à l’égard du crime d’agression quand une disposition aura été adoptée […] qui définira ce crime et fixera les conditions de l’exercice de la compétence de la Cour à son égard »36. Il est donc nécessaire qu’un avenant soit apporté au Statut de Rome existant. Suite à la conférence de révision du Statut qui s’est tenue à Kampala le 11 juin 2010 il ressort, aux termes de l’article 8 bis que la Cour pourra exercer sa compétence à l’égard de ces crimes à compter du 1er janvier 201737.
Toutefois, il nous semble opportun d’insister également sur le fait qu’un nouveau problème se fait jour qui concerne, quant à lui, directement notre ordre national avec la récente montée en puissance du phénomène des français partis combattre en Syrie. Si des mesures ont été prises, avec entre autres la mise en place du plan anti-djihad par le Ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve en avril 2014 ou encore l’avènement des états généraux contre le radicalisme par l’Union des Mosquées de France à Avignon suite à la fusillade de Bruxelles au mois de juin, l’engouement de la jeunesse pour un combat supposé idéologique qui les dépasse reste tenace. Si les services de renseignement, et notamment la DCRI (la Direction Centrale du Renseignement Intérieur), surveillent sans relâche les individus présumés  »à risque », les lacunes de notre système sont criantes, ainsi qu’en témoigne par exemple la disparition de Souad Merah, la soeur de Mohammed Merah responsable des tueries de Montauban et Toulouse en 2012, ou encore celle d’une famille entière en septembre 2014. Dans la même optique, on peut faire état de la révélation, par le quotidien Libération, de la volonté affirmée par Mehdi Nemmouche, le tueur présumé du Musée juif de Bruxelles en mai 2014, de  »faire cinq fois Merah au 14 Juillet »38, intention dont les services de veille auraient prétendument eu connaissance. Le risque représenté pour les citoyens apparaît ainsi de manière encore plus flagrante puisque c’est un emblème de la Nation qui aurait pu être touché.

Le problème principal demeure là encore l’appréhension de ces combattants de la foi, cette fois à leur retour en France, car aucune incrimination ne permet de les condamner pour leur simple départ, laissant donc dans une impunité quasi-totale de véritables  »bombes humaines » ayant suivi une formation confessionnelle et opérationnelle spécifique, radicalisées et désormais aguerries à l’art du combat et au sacrifice ultime. Le Premier ministre britannique David Cameron a annoncé, suite à la décapitation des deux journalistes américains James Foley et Steven Sotloff vraisemblablement par un ressortissant de Grande-Bretagne en septembre 2014, son projet de confisquer le passeport des citoyens anglais partis pour le djihad. Un première hypothèse qui n’a pas, pour l’heure encore, trouvé d’écho en France. Toutefois, face à la décapitation de David Haines, un autre ressortissant britannique par les membres de l’EI ce dimanche 14 septembre ainsi que la menace de récidive sur un autre otage, Allan Henning, et la décapitation du français Hervé Gourdel par un groupe algérien lié à l’EI, une réponse harmonisée de la communauté internationale semble se faire jour, illustrée notamment par la mise en place de frappes aériennes en Irak.

Dès lors, au vu des lacunes criantes de l’appareil coercitif et du vide juridique qui persiste en matière de terrorisme islamiste, tant au niveau international qu’interne, force est de constater que la lutte contre ce phénomène sous le seul angle répressif semble vouée à l’échec. Aussi, c’est un travail en amont qui s’impose, c’est-à-dire la mise en oeuvre d’une politique de prévention efficace complémentaire et coordonnée avec la mise en place de sanctions juridiques effectives.

B) Terrorisme islamiste et politiques de prévention: une complémentarité nécessaire

Le Droit s’est révélé impuissant à réglementer efficacement la menace terroriste et combattre le fléau djihadiste au seul moyen d’un appareil coercitif s’est avéré absolument insuffisant. Les faiblesses et les incohérences de l’instrument juridique ont imposé aux Défenses occidentales de revoir leur stratégie en matière antiterroriste, ce qui a notamment abouti à un accroissement des missions en amont de toute intervention militaire. L’approche préventive est ainsi apparue comme une alternative incontournable pour tenter de lutter au mieux et de se prémunir de la manière la plus efficace possible contre les attaques islamistes fondamentalistes. Cette logique de prévention est d’autant plus indispensable que la caractéristique première des actes de terrorisme est justement leur imprévisibilité: la nébuleuse peut frapper n’importe où et n’importe quand, et c’est justement cet effet de surprise qui effraie les Etats occidentaux en mettant en déroute leurs armées suréquipées face à un adversaire aux techniques aussi primitives qu’anachroniques.

En effet,  »alors que les arsenaux occidentaux sont prévus pour faire face à une armée «classique», en ordre de bataille sur un terrain d’opérations clairement défini, la menace a muté pour devenir largement infra-étatique, voire individuelle, sans perdre pour autant en dangerosité »39. L’initiative des démocraties occidentales de parfaire leur appareil de renseignement peut donc s’analyser comme le reflet de leur implication réelle et concrète dans la lutte contre le djihad islamiste mondial. Il s’agit d’infiltrer les milieux terroristes afin de déceler leurs intentions, permettant ainsi une meilleure protection contre les attaques dépistées.

Si à première vue l’initiative peut sembler opportune, les services de renseignement se sont rapidement heurtés à des difficultés. La spécificité des attaques terroristes comme la particularité d’un milieu hostile, montagneux ou désertique, peu connu des forces occidentales, ont largement paralysé ces missions et mis en exergue l’inadaptation des méthodes en vigueur pour anticiper les actes islamistes radicaux. L’emprise des armées occidentales en milieu montagneux suppose en effet une véritable capacité à mener efficacement des manoeuvres plus complexes dans un environnement qui impose, du fait de sa rudesse et de sa rusticité, de très fortes contraintes jusqu’alors peu coutumières de nos forces. La spécialisation des troupes, qui doit passer par une préparation tant physique que mentale, apparaît dès lors comme absolument indispensable pour former des belligérants à même de mener une lutte effective sur ces territoires. De même, les conditions climatiques posent également problème et mettent en exergue les contraintes imposées par ce milieu. En dépit de notre large supériorité technologique, et peut-être pourrait-on même dire à cause d’elle, la difficulté du combat sur de tels terrains perturbe aussi bien les opérations militaires menées par les forces armées occidentales que l’action en amont des services de renseignement. En ce sens, ce qui change  »c’est la «tyrannie du milieu», c’est-à-dire du terrain et de la météorologie »40. Cela signifie qu’au traditionnel cadre espace-temps vient se greffer une troisième dimension qu’il importe de ne pas négliger, celle du relief, et avec elle son corollaire météorologique, permettant ainsi de parler de la montagne ou du désert comme d’un terrain tri-dimensionnel. On peut finalement dire que  »cette nouvelle variable, véritable déterminant de la manoeuvre, va donc conditionner le raisonnement tactique »41 et stratégique de nos services de renseignement engagés dans la prévention de la menace terroriste.

De ce point de vue, le milieu dans lequel évoluent les membres de ces groupes apparaît comme un véritable facteur dimensionnant pour la communauté internationale, et tout particulièrement en matière de renseignement puisque ces services doivent collecter l’information dans l’environnement naturel des terroristes, c’est-à-dire le terrain montagneux et, depuis peu, désertique. Si leurs attentats ne se déroulent pas en zone montagneuse ou aride mais davantage en milieu urbain, en revanche la préparation a lieu dans cet environnement hostile, berceau de la très grande majorité des organisations djihadistes connues à ce jour. Ces espaces offrent non seulement une discrétion sans précédent mais regorge également de cachettes quasi-inaccessibles sans une connaissance précise et minutieuse du terrain, permettant ainsi aux terroristes d’échapper sans trop de peine aux forces occidentales. Cela impose donc aux services de renseignement une lecture de la situation au travers du prisme déformant de l’environnement ainsi que la prise en compte de  »topo-principes », c’est-à-dire de principes liés à la topographie du milieu. Cela suppose ainsi une modification complète des grilles classiques d’acquisition de l’information et du déroulement des opérations puisqu’il faut désormais adapter ces règles traditionnelles aux particularités de l’environnement abritant les conflits islamistes contemporains.

Le rôle du renseignement apparaît de ce fait absolument fondamental dans la lutte antiterroriste car c’est grâce aux informations ainsi recueillies que les opérations peuvent être adaptées et améliorées en fonction des exigences du terrain. En effet, les conditions extrêmes de ces milieux rudes, changeants et exigeants ne sont pas sans générer une certaine incertitude quant aux situations locales et c’est justement  »la connaissance des spécificités du milieu […] [qui] permet d’y adapter au mieux la manoeuvre et d’en exploiter toutes les opportunités »42. De ce point de vue, il convient de prendre en considération le rôle fondamental des contraintes du milieu sur la manoeuvre et le déploiement des troupes, ce qui rend absolument nécessaire une bonne évaluation de l’environnement et de ses contingences notamment grâce au travail fourni en amont par les services de renseignement qui  »sondent le terrain pour en déceler toutes les potentialités et les limites d’emploi afin d’y engager ensuite rationnellement les forces »43. En définitive, la  »bataille du renseignement » repose sur une stratégie globale permettant de pallier les contraintes du milieu au moyen de l’acquisition d’informations aidant les armées occidentales à faire face aux multiples difficultés inhérentes à l’environnement. Car sous-estimer ce facteur reviendrait en somme à conférer à l’ennemi, autochtone rustique et entraîné à se mouvoir sur un terrain si hostile, un avantage non négligeable et une longueur d’avance certaine. La connaissance du milieu apparaît donc comme une condition sine qua non de la réussite de nos interventions militaires, confirmant ainsi l’importance du renseignement dans la lutte antiterroriste prise sous l’angle préventif, bien qu’il soit nécessaire de revoir la grille de lecture occidentale pour repenser profitablement la stratégie de ces services.

Une autre approche s’est alors imposée et une analyse davantage centrée sur les motivations psychologiques des terroristes est apparue comme une alternative indispensable en matière de prévention des actes djihadistes. Une capacité de décèlement précoce aidée par une connaissance plus  »intime » des terroristes permettrait de mieux comprendre les ressorts de leurs actions et donc de s’en prémunir plus efficacement. Car si le djihad, la guerre sainte, c’est-à-dire en définitive  »tout type d’action, individuelle ou commune, entreprise par des musulmans pour suivre le chemin de Dieu »44, trouve indéniablement son fondement dans les difficultés politiques, économiques et sociales rencontrées actuellement par les sociétés arabo-musulmanes, les comportements propres à l’individu ne sont pas non plus étrangers à la rancoeur farouche manifestée par ces groupes extrémistes.

L’attisement d’une haine globale anti-occidentale et plus particulièrement anti-américaine a ainsi conduit à une radicalisation progressive du combat pour la foi qui, plus qu’une simple opposition idéologique, a muté en une véritable lutte à mort contre les démocraties de la coalition internationale. Le terrorisme  »peut manifester les souffrances et les désarrois d’un monde arabo-musulman qui se pense humilié, opprimé et maltraité par l’Occident et qui a globalement échoué au bout de cinquante ans de décolonisation »45 et  »le djihadisme contemporain est ainsi caractérisé par une aversion extrême vis-à-vis des normes et des valeurs occidentales, de l’économie de marché, du mercantilisme, du matérialisme, du culte du corps et de l’hédonisme d’une société permissive »46. Dès lors,  »tuer les américains et leurs alliés, qu’ils soient civils ou militaires, est un devoir qui s’impose à tout musulman qui le pourra »47.

Ce faisant, un profil psychologique des djihadistes se dessine et laisse entrevoir en filigrane le processus d’enrôlement complexe dans lequel l’individu est fanatisé, converti à un Islam extrémiste réinterprété à l’aune des contingences du djihad et formaté au sacrifice suprême. Les terroristes  »n’agissent pas à la suite d’une impulsion comme le ferait le serial killer mais au terme d’un processus mûrement réfléchi »48. D’ailleurs, on peut dire que  »pour les fanatiques et les terroristes, les victimes ne comptent pas. Elles sont désincarnées, déshumanisées, au regard de ce dont ils se réclament. Le remords et la culpabilité sont absents »49.

Cette potentielle dangerosité est encore davantage accrue par une formation spécifique dispensée aux nouvelles recrues djihadistes afin que leur énergie soit  »contrôlée, canalisée, orientée vers des tâches particulières servant le but de l’organisation terroriste »50. Grâce à un processus pourrait-on dire  »pédagogique » basé sur un embrigadement massif dispensé par les recruteurs, les terroristes nouvellement engagés subissent un lavage de cerveau bien rôdé qui ôte à l’individu sa personnalité pour en faire un élément vidé de toute existence propre en-dehors du groupe qu’il a rejoint. Ainsi, ce versant mental et religieux de la préparation ne doit pas être sous-estimé puisque finalement  »le coeur de la stratégie, l’arme absolue, n’est pas militaire mais spirituelle et psychologique »51. Toute humanité doit dès lors être soustraite à l’individu, qui se mue en une arme tant offensive que défensive car, dépouillé de tout esprit critique et fanatisé à la cause, il devient désormais un combattant sans faille que plus rien ne peut arrêter. En d’autres termes,  »si nous parvenons à immuniser l’individu sur le plan confessionnel et opérationnel, il sera habillé d’une cuirasse sécuritaire. Grâce à cette cuirasse, l’individu musulman se transforme en citadelle solide et imprenable, impossible à infiltrer et fière de mourir pour la défense de sa foi »52.

La préparation de l’esprit, autant psychologique que confessionnelle, apparaît donc primordiale et absolument complémentaire de la formation opérationnelle des nouvelles recrues djihadistes et tend à être largement facilitée par les nouvelles technologies. De ce point de vue, la diffusion massive de la propagande islamiste sur les réseaux Internet et l’extention des cibles de recrutement potentielles s’est accompagnée d’un corollaire inévitable: l’élargissement de l’espace opérationnel sur lequel peuvent dorénavant agir ces mouvements. Les moyens de communication de masse jouent donc un rôle absolument fondamental dans la stratégie des djihadistes contemporains. En exagérant à peine le trait, on peut sans doute affirmer que  »il n’y aurait pas d’Al-Qaïda sans Internet »53. En d’autres termes,  »le Web est devenu au fil des années le média le plus populaire et également le plus efficace vecteur de communication à la fois le plus développé et le plus difficile à contrôler »54. En ce sens, de multiples sites font l’apologie du combat pour la foi islamiste et diffusent massivement l’idéologie de ces groupes à la planète entière. Des forums spécialisés dispensent une éducation religieuse aux futurs combattants en leur inculquant des préceptes erronés et abusivement réinterprétés du Coran. D’autres sites proposent encore une formation au maniement d’explosifs ou à la préparation d’attentats à travers des consignes très pédagogiques et des vidéos pour le moins explicites. En naviguant sur des sites Web djihadistes, des forums de discussion et autres listes de diffusion islamistes, il est désormais possible pour tout internaute désireux de rejoindre les rangs du combat pour la foi de se former en ligne tant au niveau idéologique qu’opérationnel. La vulgarisation des préceptes et des techniques terroristes, désormais facilement accessibles au plus grand nombre via la toile, ouvre la voie à un recrutement extrêmement important et diversifié qui n’est pas sans largement préoccuper la communauté internationale.

La prévention des attaques djihadistes doit donc s’analyser comme un élément essentiel de la lutte contre ces mouvements fanatiques et la connaissance précise d’un adversaire sans visage apparaît aussi essentielle que complexe. Si le renseignement demeure le pivot de toute mission en amont, l’approche psychologique ne constitue pourtant pas, quant à elle, une voie à négliger et plus qu’alternatifs ces deux instruments doivent davantage s’entendre comme des moyens pleinement complémentaires, voire même cumulatifs, permettant de concourir à une prévention plus efficace.

Conclusion: le terrorisme, une menace qui dure?

En dépit des solutions proposées, la menace islamiste radicale reste encore extrêmement vive et la résilience des mouvements terroristes ainsi que leur exaltation de la violence les rendent toujours plus dangereux. L’harmonisation de ces diverses pistes de réflexion, tant préventives que répressives, devrait permettre de mener une lutte plus adéquate pour tenter de contenir le fléau fondamentaliste. La massification du phénomène ainsi que sa radicalisation imposent de mettre en oeuvre une politique active contre le djihad global contemporain, tant au niveau international qu’interne.

Toutefois, la lutte contre le djihad global ne parvient aujourd’hui pas à éradiquer cette menace ni même seulement à la limiter. Malgré un engagement évident pour tenter d’endiguer le risque terroriste, force est de constater que sa disparition est à notre sens encore illusoire. De ce point de vue, il semble davantage opportun de contenir le phénomène plutôt que de chercher à l’éliminer en totalité, cette dernière hypothèse confinant à la candeur la plus totale et s’apparentant, eu égard à l’étendue de la menace et à sa massification préoccupante, plus à une  »chasse aux puces », à un travail de Sisyphe qu’à une réalité probable et tangible. L’intervention de la communauté internationale pour combattre l’EI en Irak témoigne de l’implication des démocraties dans la lutte contre le terrorisme, nouvelle forme de barbarie moderne. Pour autant, si l’intention est bien présente, il est encore trop tôt pour gager de l’efficacité d’une telle opération.

Si Camus affirmait, dans son oeuvre Les Justes, qu’il n’est pas possible de discuter avec une idéologie, il nous semble malgré tout que la compréhension du phénomène djihadiste, de sa complexité et de ses subtilités, constitue une avancée certaine vers l’endiguement d’un tel fléau et que comprendre le terrorisme est un premier pas pour le réduire. S’il convient de ne pas se laisser aller à une candeur visant la disparition totale de ces groupes, il n’est en revanche pas vain d’espérer circonscrire et freiner leurs actions.  »Car le terrorisme, difficile, voire quasiment impossible à éradiquer totalement, se contient. Contenir le terrorisme, c’est presque le détruire. Comprendre ce que veulent les terroristes, comprendre comment ils opèrent, est le fondement de la lutte antiterroriste »55. En d’autres termes, on peut dire  »qu’une lutte effective et durable contre le terrorisme passe d’abord par sa déconstruction physique et psychologique et que cette dernière, la plus importante des deux à long terme, ne peut s’effectuer qu’à travers une connaissance approfondie du phénomène, en quelque sorte un apprivoisement méthodique de tous ses tenants et aboutissants »56.

En toutes hypothèses, lutter contre le terrorisme demande plus que de lutter contre les terroristes. Le combat contre le djihad islamiste mondial dépasse en effet largement le conflit militaire et le poids des armes; c’est au fond un combat impossible, une utopie qui revient en filigrane à se battre contre la psychologie humaine et son penchant inné pour la violence. Cette inclinaison à la brutalité qui caractérise l’individu transcende les cultures et les civilisations et demeure, aussi dérangeant que cela puisse paraître, une propension naturelle de l’être humain profondément tiraillé dans sa lutte intérieure, selon la théorie freudienne, entre Eros et Thanatos, c’est-à-dire entre ses pulsions de vie et de mort.

 »Il y a en l’homme de la noirceur. Une extrême noirceur qu’il faut regarder en face. »
Yves Michaud, Changements dans la violence

 

 Florence Vitte

Doctorante contractuelle au CHERPA, diplômée du Master II Histoire militaire en 2014

 

30Gilles AndréanietPierre Hassner(dir.), op.cit.,p.173
31Gilles Andréani et Pierre Hassner (dir.), Ibid., p.173 (tiré de André Glucksmann,  »Nihilisme ou civilisation », Politique
internationale, n°97, automne 2002)
32Préambule de la Charte des Nations Unies, signée à San Francisco le 26 juin 1945 et entrée en vigueur le 24 octobre
1945
33Gilles Andréani et Pierre Hassner, op. cit., p.241 34Gilles Andréani et Pierre Hassner, Ibid., p.180
35C’est le principe fondamental dit de la légalité des délits et des peines (Nullum crimen, nulla poena sine lege: il n’y a pas de crime, il n’a y pas de peine sans loi).
36Statut de Rome de la Cour pénale internationale du 17 juillet 1998, article 5, alinéa 237Coalition pour la Cour pénale internationale – Réaliser les promesses d’une Cour juste, efficace et indépendante – Crime d’agression http://www.iccnow.org/?mod=agression&lang=fr
38Patricia Tourancheau, »Mehdi Nemmouche: «Je vais faire cinq fois Merah au 14 Juillet », Libération, 7 septembre 2014
http://www.liberation.fr/societe/2014/09/07/je-vais-faire-cinq-fois-merah-au-14-juillet_1095637
39Bruno Delamotte, Question(s) d’intelligence – Le renseignement face au terrorisme, Editions Michalon, Paris, 2005, 132p, p.11
40Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Guerre en montagne, Economica, Paris, 2010 (2ème édition), 176p, p.12
41Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Ibid., p.12
42Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Ibid., p.23 43Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Ibid., p.3844Marc Sageman, Le vrai visage des terroristes – Psychologie et sociologie des acteurs du djihad, Autrement Editions, Paris, 2010, 156p, p.18
45Jean-François Daguzan, Terrorisme(s): abrégé d’une violence qui dure, CNRS, Paris, 2006, 189p, p.26 46Jean-Michel Dasque, op.cit., p.71
47 »Déclaration du Front islamique mondial pourle jihad contre les Juifs et les croisés » in Gilles Kepel, op. cit., p.67 48Jean-Michel Dasque, op. cit., p.66
49Philippe Faucon,  »Quelque-chose en-dehors de toute compréhension humaine », Le Monde, 24 mars 2012
http://www.lemonde.fr/societe/article/2012/03/24/quelque-chose-en-dehors-de-toute-comprehension- humaine_1675134_3224.html
50François Géré, Pourquoi le terrorisme, Larousse, Paris, 2006, 160p, p.110
51Mathieu Guidère, Le manuel de recrutement d’Al-Qaïda, Editions André Versailles, Paris, 2007, 267p, p.74 52Mathieu Guidère, Ibid., p.75
53Gilles Kepel,  »Il n’y aurait pas d’Al-Qaïda sans Internet », Le Monde, 19 janvier 2006 http://www.lemonde.fr/proche-
orient/article_interactif/2006/01/19/gilles-kepel-il-n-y-aurait-pas-d-al-qaida-sans-l- internet_693546_3218.html 54Barthélémy Courmont, L’après Ben Laden – L’ennemi sans visage,François Bourin Editeur, Paris, 2011, 271p, p.92
55ArnaudBlin, op.cit.,p.35 56ArnaudBlin, op.cit.,p.35

Florence Vitte, étudiante du Master Histoire Militaire, Géostratégie, Défense et Sécurité (promotion 2013-2014)

Le terrorisme islamiste, un enjeu sécuritaire majeur aux caractéristiques particulières

6 Oct

L’environnement international actuel est confronté, depuis plus d’une décennie, à une mutation des menaces qui pèsent sur la sécurité mondiale et, plus particulièrement depuis les attentats du 11 septembre 2001, le terrorisme islamiste a pris un essor considérable en termes de dangerosité, acquérant ainsi une capacité de nuisance certaine pour les démocraties occidentales et outre-atlantiques. Aux guerres dites classiques qui prévalaient jusqu’alors, c’est-à-dire conventionnées et précisément définies, a ainsi succédé un genre de conflit absolument déstructuré et anachronique, plus proche d’une guérilla que d’une guerre traditionnelle, qui a bouleversé l’ensemble de la doctrine militaro-stratégique de la communauté internationale. En d’autres termes, on est passé d’une guerre insurrectionnelle à une guerre contre-insurrectionnelle, et ce nouveau défi pour le monde de la Défense n’est pas sans avoir un impact évident sur l’approche du phénomène guerrier contemporain.

Depuis quelques années pourtant, un terrorisme davantage organisé et tendant à se rapprocher d’un modèle militaire voit le jour avec un but bien précis: dominer un Etat et imposer sur ce territoire déterminé un Islam rigoriste et fondamentaliste. Ainsi, c’est dans ce monde nouveau, éclaté, turbulent et agité, aussi mouvant qu’instable, qu’a pris progressivement racine un terrorisme massif, irrationnel, mutant, fluide et criminalisé: la menace islamiste radicale, illustrée notamment par la nébuleuse Al-Qaïda, figure de proue du djihadisme, aujourd’hui concurrencée par des groupes africains de création récente à l’instar de Boko Haram ou de l’EI (ex-EIIL).

Catalyseur de facteurs politiques, sociaux et économiques fragiles et inégalitaires, le djihad contemporain fonde son action sur son exclusion de la mondialisation et rend responsable de l’ensemble des maux et de la décadence du monde musulman les démocraties occidentales, et plus particulièrement la puissance américaine. Le retour à un Islam des origines, à la pureté de la religion telle qu’enseignée par le Prophète, apparaît alors comme la seule alternative à même de pallier la crise que traverse la communauté des croyants, la Oumma. Le terrorisme, jusqu’alors non religieux, se teinte à présent inéluctablement d’un penchant spirituel où l’idéologie dépasse et transcende désormais les seuls objectifs politiques. De ce point de vue, le terrorisme peut finalement apparaître comme la cristallisation de querelles ethniques autour du facteur religieux, à l’image de l’opposition récurrente entre sunnites et chiites.

Dès lors, les particularités de cette action radicale ne sont pas sans avoir d’importantes répercussions sur le terrain et notamment sur les modalités de la lutte que mènent les armées des deux rives de l’Atlantique. Nos forces sont en effet largement inadaptées au combat qu’impose la traque des membres de tels groupes, qui usent de méthodes à l’opposé de la culture stratégique occidentale et américaine, laquelle postule sur la supériorité technologique comme réponse à tous les problèmes, terrorisme inclus. Or, en la matière, cette prééminence technique apparaît plus comme une faiblesse que comme un avantage, et ces mouvements armés rapidement adaptables tirent souvent profit de l’inadéquation de nos moyens à la situation. La convergence de tous ces éléments, dangerosité, particularités et massification des attaques islamistes fondamentalistes, appelle donc à la mise en place d’une lutte effective contre le phénomène djihadiste, qui représente aujourd’hui la menace la plus prégnante pour nos démocraties.

Charles Pasqua1 affirmait qu’il faut  »terroriser les terroristes »2, mais force est de constater qu’actuellement, malgré les efforts sécuritaires et stratégiques mis en oeuvre, les acteurs de l’Islam radical continuent de s’attaquer presque impunément aux régimes démocratiques occidentaux et outre-atlantiques. Les particularités de ce conflit anachronique, devenu un défi sécuritaire majeur, creusent encore le vide juridique persistant en la matière, empêchant ainsi la mise en oeuvre d’une politique de lutte et de prévention efficace. En effet, les spécificités du combat pour la foi (I) gangrènent la mise en oeuvre d’une réponse occidentale adaptée à cette violence sans limite (II). Décryptage d’une menace qui dure.

En dépit de certains abus sémantiques, le djihad visant à l’application d’une théocratie islamiste fondamentaliste ne présente pas les caractéristiques des conflits dits classiques. Pour l’heure encore, ces groupes terroristes semblent en position de force face à nos Défenses occidentales, dont l’action est aujourd’hui encore gangrénée par la nature éminemment floue de ce type de conflit (A) et la mutabilité accrue des modes opératoires utilisés, mise en lumière notamment depuis le conflit malien de 2012 (B).

A) Le djihad, une guerre comme les autres?

Le paradigme international actuel est caractérisé par la massification inquiétante d’un défi de première importance pour la sécurité à l’échelle de la planète entière: les attaques terroristes islamistes. Plus particulièrement encore depuis les attentats du World Trade Center, l’Islam fondamentaliste a su faire preuve, à maintes reprises et malgré des moyens anachroniques et limités, de sa capacité de nuisance contre certaines des armées les plus puissantes du globe. L’impact de ces attentats, tant médiatique que psychologique et humain, n’a cessé de s’amplifier cette dernière décennie puisque, à titre d’exemple, le 11 septembre 2001 a fait autant de morts que l’ensemble des attaques terroristes islamistes perpétrées depuis les années 1970. Aujourd’hui, si les pouvoirs publics comme les citoyens sont conscients du risque que représente la croissance préoccupante des factions islamistes radicales revendiquant l’instauration d’un régime théocratique des plus rétrogrades fondé sur une application stricte de la loi musulmane, la Charia, les moyens dont disposent les cibles prioritaires de ces attaques sont, plus qu’insuffisants, largement inadaptés face à une telle menace.

Le principal clivage qu’il convient de mettre en avant et qui concède une supériorité de fait aux djihadistes est sans nul doute l’appréhension, dans toutes ses acceptions, des parties face à la mort. Si l’on s’en réfère à la théorie freudienne,  »l’indéniable tendance est chez nous à écarter la mort, l’éliminer de la vie. Nous avons tenté de l’annihiler en la taisant »3. La mort, finalement considérée comme un échec et une injustice, effraie les civilisations occidentales et choque la conscience populaire encore influencée par le concept édulcoré et hautement antinomique de conflit sans pertes humaines, plus communément désigné par l’oxymore de  »guerre propre ». A l’inverse, les mouvements terroristes reposent sur une instrumentalisation de la violence comme ciment de la solidarité entre les membres du groupe et mourir en martyr est, plus qu’un simple moyen, le but ultime vécu comme une fin glorieuse et héroïque, comme l’expression de la plus haute religiosité. Le sacrifice expiatoire est l’objectif ultime des kamikazes djihadistes, ce qui les rend potentiellement extrêmement dangereux:  »mourir sur la voie de Dieu est un honneur souhaité par ceux de ma communauté qui luttent; nous aimons la mort sur la voie de Dieu autant que vous aimez la vie, nous ne craignons rien, nous espérons une telle mort »4. En d’autres termes, on peut dire que cette brutalité inouïe est fédératrice du terrorisme et que cette idéologie  »décline toutes les variantes du meurtre et de la violence: se tuer, se faire tuer, tuer, tuer en se tuant ou en se faisant tuer »5. L’acte violent, rendu possible par la réification de l’adversaire, est donc un acte absolument volontaire et réfléchi, ce qui permet notamment de distinguer les terroristes des tueurs en série; car si ces derniers agissent sous une impulsion désordonnée et incontrôlée, les djihadistes sont quant à eux incontrôlables mais agissent de manière parfaitement contrôlée et dans un but bien déterminé. La véhémence qui caractérise l’action terroriste peut ainsi s’analyser tant comme un savoir-faire que comme un résultat permettant finalement de dire, de manière imagée, que  »le terrorisme est un métier »6. Le choix du sacrifice comme technique privilégiée met dès lors en exergue l’ambiguïté fondamentale de tels mouvements, qui confondent but et méthode, et paralyse encore davantage l’action des armées occidentales et outre-atlantiques. Enfin, l’exemplarité des attaques comme le caractère hautement macabre qui les accompagne doit aussi se comprendre comme l’expression des revendications des membres du djihad, car le terrorisme est avant tout un moyen de communication. En ce sens, on peut parler en la matière de  »tératologie symbolique »7 où l’exemplarité se fait le vecteur d’un message idéologique, politique et sociétal sous-jacent. La logique des groupes islamistes fondamentalistes apparaît donc comme un processus tout à fait particulier qui empêche d’assimiler la menace djihadiste aux guerres dites classiques en raison des spécificités constitutives de telles actions.

En effet, le terrorisme islamiste ne saurait être considéré comme une guerre à proprement parler, c’est-à-dire prise dans son acception traditionnelle. La guerre est, plus qu’un simple terme, un véritable concept dont la définition n’a jamais fait l’unanimité. Pour autant un consensus, au niveau des Nations Unies notamment, s’est établi pour définir traditionnellement la guerre de manière négative comme une rupture de la paix. La paix apparaît ainsi non seulement comme l’état de normalité des Etats, mais également comme la situation dans laquelle ils doivent se trouver. De manière plus précise, on peut définir la guerre classique comme une lutte armée présentant une certaine amplitude et se déroulant sur une certaine durée de temps, entre des collectivités organisées ayant une autonomie politique au moins relative. Or les conflits terroristes contemporains bafouent en permanence cette approche puisqu’à l’origine, ils se déroulent non seulement sur un espace spatio-temporel indéterminé ou du moins non défini précisément, mais aussi parce-que les groupes djihadistes ne disposent réellement ni de structure de commandement effective, ni d’autonomie, ni même d’un territoire qui leur est propre. Les attentats peuvent donc avoir lieu n’importe où et n’importe quand, au gré des cibles préférentielles désignées arbitrairement comme des oppresseurs de la foi musulmane dans son expression la plus radicale, c’est-à-dire construite sur  »le rejet de toute forme d’occidentalisation »8.
Ce faisant, le terrorisme ne saurait être qualifié de guerre au sens propre. Et si, abusivement, on a pu parler de guerre contre le terrorisme, il s’agit davantage d’une méprise lexicale et d’un phénomène de mode tendant à qualifier de guerre toute situation plus ou moins conflictuelle (on a ainsi pu parler de guerre économique, de guerre contre la faim, contre les médias…) que d’une exactitude juridique. Se méprenant de cet usage sémantique inadapté, les pays occidentaux et notamment les Etats-Unis n’ont pas hésité à employer le terme de  »guerre contre le terrorisme », sûrement de manière abusive. L’expression de guerre contre le terrorisme9 a ainsi été employée dès septembre 2001 par l’administration du Président Georges W. Bush pour définir les opérations militaires menées par les Etats-Unis contre Al-Qaïda en réponse aux attentats du 11 septembre. Toutefois, depuis l’arrivée au pouvoir de Barack Obama en 2009, cette expression tendancieuse a finalement été abandonnée par les autorités américaines. Il s’agit d’une tournure sémantique largement contestée car non seulement rares ont été les dirigeants de l’autre rive de l’Atlantique à se penser réellement en guerre, mais cette expression ne correspond pas non plus à la réalité de la définition juridique de la guerre en Droit international. En ce sens, l’ex-Premier ministre français Dominique de Villepin n’a pas hésité à fustiger cette qualification excessive dans la mesure où la lutte contre le terrorisme ne met pas face à face deux entités étatiques mais des Etats avec des groupuscules dépourvus de tout caractère institutionnel, même s’ils se réclament d’un territoire. Dans la même optique Terry Jones, écrivain britannique, n’hésite pas à dénoncer, non sans ironie, l’emploi erroné de ce terme: pour lui,  »la première victime de la guerre, c’est la grammaire »10. Enfin, Jean-Pierre Steinhofer, officier supérieur de l’Armée de terre diplômé de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, va quant à lui plus loin en affirmant encore que la guerre contre le terrorisme est  »une perversion sémantique, stratégique, militaire et juridique » qui fausse le raisonnement, une  »aberration intellectuelle » puisque  »le terrorisme n’est pas un ennemi, c’est une méthode de combat »11. D’autres, enfin, justifieront l’utilisation du terme de guerre par l’allégorie:  »la guerre contre le terrorisme est avant tout une métaphore, comme la guerre contre la drogue ou la guerre contre le crime. A ce titre, son emploi appartient à l’emphase normale du vocabulaire politique et reflète l’énormité de l’enjeu et de la mobilisation que représente, depuis le 11 septembre, la répression du terrorisme djihadiste international »12. Pourtant, force est de constater que la lutte menée contre les mouvements terroristes depuis le 11 septembre 2001 a largement dépassé le seuil de la simple hyperbole. En effet, les dégâts et la violence lors des attaques ont atteint une ampleur tout à fait comparable aux dommages que peut causer une véritable guerre.
De ce point de vue, puisque le terrorisme est un conflit contemporain qui n’oppose pas seulement des Etats mais des idéologies, qui ne présente aucune limite géographique et ne dispose à l’origine d’aucun territoire déterminé, d’aucune autonomie politique ni d’aucun ennemi clairement et surtout précisément identifié, il doit dès lors se comprendre non pas comme une insurrection globalisée mais plutôt comme une multitude de conflits distincts. Il s’agit finalement d’un conflit asymétrique mettant face à face des acteurs non étatiques désorganisés et réduits en nombre qui déclarent la guerre au reste du monde, à une pluralité de cibles hétérogènes en même temps, reflétant ainsi la nature bien particulière de l’action djihadiste actuelle. De manière synthétique, on peut dire que le terrorisme est une  »anti-guerre dont le but ultime est de sectionner les fondations et les repères sociaux, économiques et politiques »13 d’une société en s’attaquant à ses symboles, puisque c’est une  »arme qui vise le coeur même de l’individu au sein de la collectivité, en d’autres termes sa liberté, sa sécurité, sa propriété, soit tout ce que, traditionnellement, l’Etat – tout au moins démocratique – est censé lui garantir »14.

Ces spécificités qui caractérisent les mouvements terroristes s’accompagnent depuis peu d’une mutation des méthodes utilisées par ces factions fondamentalistes, renforçant encore davantage leur dangerosité. Depuis 2012 en effet et notamment le conflit malien encore en cours, les groupes terroristes s’organisent de plus en plus selon une structuration inspirée du modèle militaire dont le but est, pour la première fois, non plus seulement d’imposer un régime théocratique fondé sur l’application stricte de la loi musulmane, mais aussi voire surtout de s’emparer d’un Etat et d’imposer sa domination religieuse et politique sur ce territoire.

B) Les mutations de l’action terroriste depuis l’intervention française au Mali (2012)

Depuis 2012, le conflit au Mali pour lequel la France est intervenue a mis en lumière une mutation récente de l’activité terroriste islamiste ayant pris racine principalement dans les groupes africains. Dorénavant, il semble que les mouvements fondamentalistes se revendiquent être un Etat et veuillent, pour la première fois, acquérir une assise territoriale afin d’y imposer leur autorité et, ce faisant, leur propre conception de la Charia. Ainsi, aux groupes déterritorialisés succèdent désormais des mouvances bien localisées souhaitant s’implanter sur une terre précise.

Les groupes terroristes sont également beaucoup plus organisés qu’avant et cette structuration nouvelle permettrait presque de les rapprocher d’une véritable armée. En ce sens, les raids militaires sont fréquents et succèdent aux attentats-suicides qui, bien qu’encore d’actualité, tendant à se raréfier. Pour l’heure, la question qui se pose désormais est de savoir si cette tendance va se pérenniser et si elle va s’étendre à l’ensemble des mouvements djihadistes ou pas.

A titre d’exemple, il nous semble opportun de s’intéresser plus avant aux deux groupes armés islamistes africains qui semblent illustrer cette tendance, pourrait-on dire  »avant-gardiste », de l’action terroriste: le groupe nigérian Boko Haram et l’Etat Islamique (l’EI, ex-EIIL) principalement implanté en Irak et en Syrie.

Boko Haram, dont la traduction littérale signifie que  »l’enseignement occidental est impur », est un groupe sunnite pour la prédication et le djihad, fondé au Nigeria en 2002. Son objectif est clairement sous-tendu dans sa dénomination éloquente: instaurer une application stricte de la loi musulmane telle qu’enseignée par le Prophète pour l’étendre à l’ensemble du pays et combattre l’éducation occidentale, considérée comme un véritable pêché et comme le point de départ du déclin des sociétés islamiques. De ce point de vue, les attaques sanglantes de Boko Haram contre les chrétiens se multiplient et sèment un climat de terreur dans un Etat aujourd’hui déchiré par une véritable  »guerre de religion »15. D’ailleurs, l’enlèvement de plus de deux-cent lycéennes à Chibok le 14 avril 2014, destinées à être  »traitées en esclaves, vendues et mariées »16, exprime la haine du mouvement envers les principes pédagogiques occidentaux et particulièrement contre l’accès des jeunes filles à la scolarité.

Aujourd’hui, l’estimation des effectifs de ce mouvement terroriste varient:  »selon un rapport de l’organisation britannique Chatham House, Boko Haram compterait 8000 hommes »17, tandis que pour Mathieu Guidère, spécialiste des questions relatives au monde arabo-musulman, le groupe est  »un mouvement insurrectionnel islamiste qui compte aujourd’hui près de 30 000 membres »18. Boko Haram, dont la notoriété a été accrue depuis le rapt des jeunes lycéennes, souhaite instaurer un califat au Nigeria et tend, de ce fait, à se rapprocher d’un autre mouvement similaire: l’Etat islamique, auquel le groupe nigérian a clairement exprimé son soutien19.
L’EI, ou Etat islamique, ancien Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) est une organisation armée djihadiste active depuis 2002. En avril 2013, le groupe sunnite proclame le rétablissement du califat sur les territoires d’Irak et de Syrie qu’il contrôle et abandonne son appellation d’EIIL pour adopter désormais celle d’EI20. L’EI se considère en effet comme un véritable Etat, l’Etat islamique, non reconnu internationalement et en guerre en Syrie et en Irak, pays desquels il contrôle une partie du territoire, de chaque côté de leur frontière commune21.

Actuellement, comme pour Boko Haram, les effectifs réels du groupe sont encore mal connus, mais toutes les estimations concordent sur un point: la massification des recrutements. Globalement, le nombre de membres du mouvement est compris entre 10 000 et 50 00022. Yves Boyer, Professeur de relations internationales à l’Ecole polytechnique et directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique, estime quant à lui entre 20 000 et 30 000 ceux ayant rejoint les rangs de l’EI23. Plus effrayant encore, selon l’Observatoire des Droits de l’Homme, en août 2014 les combattants auraient dépassé le seuil des 50 000 en Syrie, dont 6 000 recrutés pour le seul mois de juillet24. Autre point inquiétant pour la communauté internationale, l’EI attire de nombreux français partis pour le djihad, à l’image de Mehdi Nemmouche25. Aujourd’hui, on peut même affirmer qu’en Syrie, un djihadiste occidental sur trois est français26.

Ce groupe ultra-radical serait encore plus violent qu’Al-Qaïda et entretiendrait avec la nébuleuse des relations tendues, rivales et très ambigües. D’ailleurs, l’opposition persistante entre ces deux organisations terroristes pourrait, à terme, conduire à un  »schisme au sein du djihad global »27. En ce sens l’EI, lorsqu’il a instauré son califat sur les provinces syriennes et irakiennes qu’il contrôle, a demandé à la nébuleuse et autres organisations djihadistes de se soumettre à son autorité, confirmant ainsi le désir de puissance et de rayonnement tant politique que religieux du groupe, qui dispose désormais de trois arguments de poids  »à faire valoir pour obtenir l’allégeance des combattants du jihad: l’étendue de son territoire, la puissance militaire et financière qui en découle, et sur le plan idéologique, la création hautement symbolique de ce califat »28.

Dès lors, la réaction et le type d’intervention qu’il convient de mener pour lutter contre cette nouvelle tendance des groupes terroristes, pour l’heure encore cloisonnée mais qui pourrait peut-être, dans les mois ou les années à venir, s’étendre à l’ensemble des activistes du djihad mondial, sont totalement différents de celles que la communauté internationale a pu mettre en place jusqu’à présent. Cette stratégie se caractérise par des missions ponctuelles qui visent pour l’heure exclusivement à limiter l’expansion, à réfréner l’avancée de ces groupes, comme l’illustre notamment l’intervention française au Mali en 2012. Toutefois, il est encore trop tôt pour avancer une analyse exacte quant à la pertinence de la réponse occidentale et outre-atlantique à ces attaques. Actuellement, les démocraties occidentales et outre-atlantiques oeuvrent à la mise en place d’une politique extérieure concordante et adaptée, et une récente coalition a pu être mise en place pour tenter de répondre à la conjoncture chaotique syro-irakienne, devenue aujourd’hui un défi sécuritaire majeur puisque l’Organisation des Nations Unies parle désormais de  »crime de guerre en Irak »29.

Aussi, en dépit d’un large consensus quant à la nécessité d’adapter la réponse stratégique et tactique aux particularités de ce conflit d’une violence sans nom, les démocraties occidentales et outre-atlantiques peinent, en raison des spécificités et des mutations extrêmement rapides de ces groupes, à mettre en place une politique de lutte efficace et les lacunes de nos Défenses préjudicient largement à la sécurité de l’environnement mondial tout entier.

 

 Florence Vitte

Doctorante contractuelle au CHERPA, diplômée du Master II Histoire militaire en 2014

Projet de recherche soutenu financièrement par la Région PACA

 

1L’activité ministérielle de Charles Pasqua, deux fois ministre de l’Intérieur (1986-1988 et 1993-1995), est notamment marquée par ses actions en matière de lutte contre le terrorisme.
2Alain Chouet, Au coeur des services spéciaux – La menace islamiste: fausses pistes et vrais dangers, La Découverte, Paris, 2013, 349p, p.50
3Sigmund Freud, Anthropologie de la guerre, Fayard, Paris, édition 2010, 384p, p.289
4Ben Laden,  »Extraits d’un entretien avec CNN » in Gilles Kepel, Al-Qaïda dans le texte, PUF, Paris, 2008, 474p, p.59 5Hélène L’Heuillet, Aux sources du terrorisme – De la petite guerre aux attentats-suicides, Fayard, Paris, 2009, 246p, p.2086Jean-Luc Marret, Techniques du terrorisme, PUF, Paris, 2002, 177p, p.31
7Pierre Mannoni, Les logiques du terrorisme, Editions In Press, Paris, 2004, 227p, p.153 8Jean-Michel Dasque, Géopolitique du terrorisme, Ellipses, Paris, 2013, 303p, p.27
9En américain, on a ainsi pu parler de War on terrorism, War on terror ou encore Global war on terror http://fr.wik ipedia.org/wiki/Guerre_contre_le_terrorisme
10Terry Jones, Préambule de Ma guerre contre la guerre au terrorisme, Flammarion, Paris, 2006, 229p 11Jean-Pierre Steinhofer,  »L’ennemi innomé », Défense nationale,n°712, octobre2008
12Gilles AndréanietPierre Hassner(dir.), Justifierlaguerre?Del’humanitaireaucontre-terrorisme,Pressesde Sciences Po, Paris, 2013, 485p, p.197
13Arnaud Blin, Al-Qaïda – Manuel pratique du terrorisme, Editions André Versailles, Paris, 2009, 190p, p.13
14ArnaudBlin, Ibid.,p.1315Jean-Philippe Rémy,  »Le Nigeria face au spectre d’une guerre de religion », Le Monde, 29 décembre 2011
http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/12/29/le-nigeria-face-au-spectre-d-une-guerre-de- religion_1623966_3212.html
16 »Nigeria: leslycéennesenlevéesseronttraitéesen«esclaves»,«vendues»et«mariées» »,LeFigaro,05mai2014
http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/05/05/97001-20140505FILWWW00120-nigeriarapt-revendication-de-boko- haram.php
17Tanguy Berthemet,  »L’ambition grandissante de Boko Haram », Le Figaro, 04 septembre 2014
http://www.lefigaro.fr/international/2014/09/04/01003-20140904ARTFIG00338-l-ambition-grandissante-de-boko- haram.php
18Mathieu Guidère,  »Boko Haram: la mobilisation médiatique est-elle efficace ou contre-productive? », Le Figaro, 13 mai 2014
http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2014/05/13/31002-20140513ARTFIG00104-boko-haram-la-mobilisation-mediatique- est-elle-efficace-ou-contre-productive.php19 »Nigeria: le chef de Boko Haram soutient al-Baghdadi, le «calife» de l’EIIL », France 24, 13 juillet 2014
http://www.france24.com/fr/20140713-nigeria-syrie-irak-shekau-chef-boko-haram-soutien-al-baghdadi-calife-eiil- djihad/
20 »L’EIIL annonce un «califat islamique en Syrie et en Irak» », Le Nouvel Observateur, 29 juin 2014
http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140629.OBS2132/l -eiil-etablit-un-califat-islamique-en-syrie-et-en-irak.html 21http://fr.wikipedia.org/wiki/État_islamique_(État)
22 »L’Etat islamique, combien de combattants? », Le Monde, 22 août 2014 http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/08/22/l-etat-islamique-combien-de-combattants_4475352_3218.html 23Yves Boyer,  »L’Etat islamique d’Irak et du Levant, «ennemi n°1 de l’Islam» », Le Figaro, 21 août 2014 http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2014/08/21/31002-20140821ARTFIG00342-l-etat-islamique-d-irak-et-du-levant-
ennemi-n1-de-l-islam.php
24 »Syrie: les combattants de l’Etat islamique ont dépassé les 50 000 », L’Orient le jour, 19 août 2014
http://www.lorientlejour.com/article/881654/syrie-les-combattants-de-letat-islamique-ont-depasse-les-50000.html
25Marie Le Douaran,  »L’Etat islamique en Irak et au Levant, incubateur de djihadis tes français », L’Express, 3 juin 2014
http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/l-etat-islamique-en-irak-et-au-levant-incubateur-de- djihadistes-francais_1548183.html
26Edouard deMareschal,  »En Syrie, un djihadiste occidental surtrois serait français », Le Figaro, 5 septembre 2014
http://www.lefigaro.fr/international/2014/09/05/01003-20140905ARTFIG00012-en-syrie-un-djihadiste-occidental-sur- trois-serait-francais.php?pagination=2#nbcomments
27Romain Caillet,  »Avec l’EIIL, «Al-Qaïda est peu à peu ringardisée» », Le Point, 12 avril 2014http://www.lepoint.fr/monde/avec-l-eiil-al-qaida-est-peu-a-peu-ringardisee-12-04-2014-1812481_24.php
28RFI,  »Irak: l’EIIL proclame le califat islamique, avec al-Baghdadi en calife », Les voix du monde, 29 juin 2014
http://www.rfi.fr/moyen-orient/20140629-irak-eiil-proclame-creation-califat-islamique-tikrit-al-qaida-syrie/
29 »L’ONU évoque des crimes de guerre en Irak », Le Monde, 16 juin 2014
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/06/16/l-onu-evoque-des-crimes-de-guerre-en- irak _4438736_3218.html

Florence Vitte, étudiante du M2 Histoire Militaire, Géostratégie, Défense et Sécurité (promotion 2013-2014)

Vers une nouvelle stratégie des groupes islamistes nigérians ?

5 Mar
Les racines historiques de la secte Boko Haram se trouvent à Maiduguri, État du Borno, à l’extrême nord-est du Nigéria. C’est dans cette ville qu’au début des années 2000, Mohammed Yusuf installe une mosquée et une école coranique qui attirent de nombreux jeunes musulmans pauvres du Nord. Il y enseigne le Coran et un islam radical qui refuse le mode de vie et les principes occidentaux ; il y dénonce également la corruption des hommes politiques qui détournent la rente pétrolière et qui laissent les populations du Nord dans une misère profonde. Les membres de Boko Haram ont recours à la violence pour la première fois en décembre 2003 lorsqu’ils attaquent des postes de police et des bâtiments publics dans l’Etat de Yobe en signe de contestation. À partir de là, Boko Haram commence à s’armer et à multiplier les actes de violence et les attentats dans le Nord-Est du pays. La véritable rupture a lieu en juin 2009 lorsque les forces de sécurité ouvrent le feu sur des membres de Boko Haram qui défilent dans un cortège funèbre. Mohammed Yusuf demande justice mais le gouverneur de l’Etat du Borno décide au contraire de procéder à une grande répression policière contre la secte. La réaction de Boko Haram est immédiate, ses membres lancent une série d’attentats contre les symboles du pouvoir politique. Les 26 et 27 juillet sont des jours très meurtriers pour le Nord du Nigéria ; les Etats du Bauchi, Kano, Borno, et Yobe sont la cible des attaques de Boko Haram, tandis que la réaction policière ne fait qu’augmenter le nombre de morts. Le bilan de ces affrontements sanglants entre la police et Boko Haram s’élève à huit cent morts en quelques jours. Mohammed Yusuf est arrêté, torturé et illégalement exécuté par les forces de sécurité pendant sa garde en vue. Le gouvernement pense alors avoir éradiqué la secte Boko Haram. En réalité cette violence policière a eu pour seul effet de faire basculer Boko Haram dans un islamisme terroriste et un désir de vengeance qui déstabilise l’ensemble du pays. Les membres de la secte fuient la répression policière et se réfugient dans les pays voisins, où ils se réorganisent pour revenir en force en juillet 2010 avec de nouveaux attentats contre les postes de polices et les symboles du pouvoir. En septembre 2010, Boko Haram mène l’assaut contre une prison dans l’Etat de Bauchi et libère 732 prisonniers dont 150 islamistes.
 
             Après la fuite des membres de Boko Haram dans les pays voisins en 2009, il semble que deux branches se soient développées à l’intérieur de la secte. Ainsi la branche historique de Boko Haram dirigée par Abubakar Shekau reste tournée vers les questions intérieures. À partir de juillet 2010, les attentats perpétrés par Boko Haram ne cessent de s’accroître et de s’étendre territorialement. Les attaques sont de plus en plus meurtrières et violentes. Elles visent les populations musulmanes modérées accusées de trahir l’islam en adhérant aux principes occidentaux, ainsi que la communauté chrétienne que Boko Haram veut voir chassée du nord du Nigéria. Elle s’en prend également aux emblèmes du pouvoir politique. Ces attentats sont menés par la secte à l’intérieur du pays contre des cibles nigérianes. La menace islamiste semble alors endogène et les revendications restent du domaine du national, contrairement aux mouvements terroristes internationaux.
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             En marge de ce mouvement endogène se développe une cellule internationaliste dirigée par Mamman Nur, numéro trois de Boko Haram. Selon Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste de Boko Haram, c’est au moment de l’exil que les élites de Boko Haram ont été récupérées par des groupes djihadistes internationaux. Il déclare à ce propos qu’ « après 2009, on assiste à un changement du discours de la secte qui devient plus djihadiste et globale ». Mamman Nur s’est réfugié en Somalie, avec ses partisans, lorsque la secte a été dissoute en 2009. Le gouvernement nigérian les soupçonne d’avoir suivi des entraînements militaires dans les camps des Shebbab somaliens avant de revenir au pays. 
 
       On attribue à Mamman Nur les évolutions stratégiques et l’introduction de nouveaux modes opératoires de la secte Boko Haram. Ce dernier est notamment désigné comme le cerveau de l’attaque du 26 août 2011 contre les bureaux des Nations Unies à Abuja, premier signe de la volonté de Boko Haram de mener des actions internationales dans la lignée des actes terroristes d’Al Qaeda et d’AQMI. Peu à peu, Boko Haram va se tourner vers de nouvelles techniques proches de celles d’Al Qaeda comme les attentats-suicides, l’utilisation de kamikazes, les enlèvements (d’abord de politiques nigérians, aujourd’hui d’Occidentaux) et les meurtres d’Occidentaux. Boko Haram se divise donc en différentes cellules qui sont bien souvent indépendantes de toute soumission à une hiérarchie. Abubakar Shekau ne dirige plus qu’une partie de Boko Haram et les groupes dissidents échappent de plus en plus à sa mainmise. La cellule internationaliste comprend moins de membres que la cellule historique d’Abubakar Shekau. Toutefois, elle reste sans doute la plus dangereuse du point de vue de ses liens avec les islamistes sahéliens. En effet, petit à petit Boko Haram a tissé des liens avec Al Shabaab, AQMI et les autres groupes djihadistes de la région. Un rapport de l’ONU de décembre 2011 faisait déjà état d’une centaine de combattants de Boko Haram ayant reçu une formation militaire dans les camps d’AQMI au Mali ; dans le contexte actuel de la guerre dans ce même Etat, les liens entre la secte et les groupes islamistes sahéliens vont en se renforçant et les combattants de Boko Haram leur prêtent main forte dans le conflit.
 
              Même si depuis son retour au Nigéria en 2010 Boko Haram a toujours eu en son sein une branche internationaliste, il est vrai que depuis le début de l’année 2013 cette cellule internationaliste est devenue particulièrement active. Le mois de février est notamment marqué par les assassinats successifs de travailleurs humanitaires dans la région de Kano et de Potiskum. Même si ces meurtres ne sont pas revendiqués, la méthode utilisée (des hommes à moto qui ouvrent le feu sur des civils) est habituellement celle des membres de Boko Haram. De nouvelles cibles internationales semblent donc visées. La secte parait adhérer à l’idée islamiste selon laquelle la vaccination contre la polio serait un complot des Occidentaux pour stériliser les femmes et ainsi mettre fin à la civilisation musulmane (voir le cas des travailleurs humanitaires tués au Pakistan en décembre 2012).
 
              Dans l’actualité récente, l’enlèvement des sept Français au nord du Cameroun le 19 février 2013 est revendiqué par Boko Haram le 25 février. Il semble aller dans le sens d’une nouvelle stratégie plus internationaliste. Dans la vidéo des otages postée sur Youtube, la secte réclame la libération des ‘frères’ et de leurs ‘femmes’ prisonniers au Cameroun et au Nigéria ; il s’agit donc de revendications régionales, voire locales. Mais Boko Haram s’en prend aussi directement au président français, François Hollande ; elle invoque une solidarité musulmane et présente la prise d’otages comme une réponse à « cette guerre contre l’islam » qui aurait été engagée par la France. C’est la première fois que des hommes se revendiquant de Boko Haram s’en prennent directement aux intérêts d’un pays occidental en enlevant sept de ses ressortissants. Cet enlèvement, ainsi que les menaces proférées contre la France marque un précédent dans la lutte menée par la secte. Par cet acte, elle s’inscrit réellement dans le djihad mondial. Cette vidéo montre d’ailleurs des similitudes troublantes avec les vidéos généralement postées par Al Qaeda. Tout d’abord les revendications sont faites en arabe. Habituellement les membres de Boko Haram s’expriment en haoussa (la langue traditionnelle du nord) ou en anglais ; ensuite les sept otages sont exhibés devant un drapeau noir frappé d’une sourate du Coran et de deux kalachnikovs entourant le Livre Saint. Une mise en scène qui n’est pas sans rappeler les vidéos des prises d’otages d’AQMI et d’Al Qaeda. Un glissement dans la tactique de Boko Haram semble donc pouvoir se lire, ce que certains spécialistes expliquent comme un moyen d’endiguer la montée en puissance d’un autre groupe islamiste nigérian, Ansaru. 
 
             Des questions quant à cet enlèvement restent tout de même en suspens et les spécialistes de la question appellent à la prudence. En effet, sur la vidéo, l’individu au premier plan qui revendique l’attentat n’est pas Abubakar Shekau. Plus encore, le 25 février, Abubakar Shekau lui-même nie l’implication de Boko Haram dans cet enlèvement. Néanmoins, étant donné l’éclatement de Boko Haram, il ne semble pas impossible qu’une branche en voie d’autonomie ait mené cette action en dehors du commandement et indépendamment des ordres de sa hiérarchie. La vidéo est en train d’être analysée par des spécialistes à l’Elysée afin de connaître et d’identifier les preneurs d’otages.
 
              C’est également dans ce contexte d’éclatement de l’organisation Boko Haram qu’est né le groupe djihadiste Ansaru qui s’est fait connaître pour la première fois en décembre 2012 en revendiquant l’enlèvement du Français Francis Collomp à Rimi. Dans un communiqué à la presse locale, des membres du groupe s’en prennent directement à la France intervenue au Mali. Ils menacent de continuer les « attaques contre le gouvernement français et les citoyens français […] en particulier en Afrique noire, tant qu’il ne changera pas sa position ». Avec ce premier enlèvement, Ansaru sembler affirmer son intention de s’en prendre uniquement à des cibles occidentales et adopte une posture de solidarité envers les islamistes maliens dans une guerre de religion au nom d’une solidarité islamiste. Ansaru se situe donc directement dans la lignée du djihad international et d’AQMI. Le groupe s’en prend même à la branche historique de Boko Haram en lui reprochant de ne pas être assez violente envers les positions occidentales. Dans ce logique de djihad international, Ansaru planifie un attentat, le 19 janvier 2013, contre des militaires nigérians qui se préparent pour partir au Mali, faisant deux morts et cinq blessés. Enfin, le 18 février 2013, le groupe revendique l’enlèvement de sept étrangers des salariés de la société de construction SETRACO dans l’Etat de Bauchi. Il s’agit de la prise d’otages la plus importante jamais réalisée dans le nord-Nigéria. Cette fois encore les preneurs d’otages font allusion aux « transgressions et aux atrocités commises envers la religion d’Allah […] par les pays européens dans plusieurs endroits dont l’Afghanistan et le Mali ». Ce groupe islamiste a donc lui aussi des visées internationales.
 
              Même si des doutes subsistent sur la provenance de la vidéo du 25 février et l’appartenance des preneurs d’otages, force est de constater que les groupes islamistes du Nigéria internationalisent leurs actions et se rapprochent dangereusement d’AQMI et des autres groupes islamistes du Sahel. Que la secte Boko Haram soit elle-même à l’initiative de cette internationalisation ou bien que des cellules plus ou moins autonomes se radicalisent en marge de la secte, il n’en demeure pas moins que l’Afrique de l’Ouest et la communauté internationale doivent maintenant composer avec un nouvel acteur djihadiste international. 
 
 Pauline Guibbaud, diplômée de Sciences Po Aix et étudiante en Master II en 2012-2013
Bibliographie
Freedom Onuoha, « The Islamic challenge : Nigeria’s Boko Haram crisis explained », juillet 2010, African Security Review, Vol. 19 n°2, pp. 54-67
Rapport Human Right Watch, Spiraling ViolenceBoko Haram Attacks and Security Force Abuses in Nigeria, octobre 2012
Entretien avec Marc-Antoine de Montclos, « Nigeria: comment en finir avec la nébuleuse Boko Haram », 23 janvier 2013, Slate Afrique
« Boko Haram denies abducting French tourists », 25 février 2013, The Punch
« Prise d’otages au Cameroun : ‘Il pourrait s’agir d’une cellule autonome de Boko Haram’», 26 février 2013, France 24
« Otages français: l’étonnante revendication de Boko Haram », 26 février 2013, RFI
« Qui se cache derrière le groupe djihadiste nigérian Ansaru ? », 24 décembre 2012, Jeune Afrique
« Nigeria: le groupe islamiste Ansaru revendique l’enlèvement de 7 étrangers », 18 février 2013, Libération
« Boko Haram exhibe les sept otages français », 25 février 2013, Le Figaro
Vidéo des otages français au Nigéria, enlevés le 19 février 2103
http://www.youtube.com/watch?v=36MlyJZfQaY

Al Qaeda, état des lieux

31 Jan

Diplômé en 2012 du Master II, Romain Sens propose un état des lieux sur la nébuleuse Al Qaeda en 3 points : Al Qaeda central, les franchises ou branches régionales de la nébuleuse et Al Qaeda dans les printemps arabes. La première partie est mise en ligne aujourd’hui ; les deux parties suivantes viendront compléter cet état des lieux dans les jours qui viennent.

 

Partie 1 : Le Waziristan, dernier sanctuaire d’Al-Qaïda Central.

 

Depuis le 11 septembre 2001, l’organisation djihadiste internationale Al-Qaïda a eu à affronter de nombreux défis après être entrée en guerre ouverte totale avec les Etats-Unis.

Les objectifs de son fondateur Oussama Ben Laden étaient doubles : provoquer des attentats terroristes de masse sur le sol occidental afin d’effrayer les populations américaines et européennes et les convaincre d’obliger leurs gouvernants à se retirer du Moyen-Orient, tant en termes de déploiement militaire que d’influence géopolitique. Dans le même temps, ces attaques devaient galvaniser les populations arabo-musulmanes et les amener à chasser leurs gouvernants autocrates afin de réinstaurer un califat, en commençant par l’échelle régionale.  Cette doctrine caractéristique du djihadisme a été la matrice de la nébuleuse Al-Qaïda depuis sa fondation à la frontière afghano-pakistanaise en 1987 par Oussama Ben Laden et Abdullah Azzam.

Contrairement à l’AKP turque par exemple, Al-Qaïda s’est toujours opposée à un processus de prise de pouvoir par la voie démocratique, affirmant que la Charia et le Califat ne doivent être imposés que par la seule force des armes (la légitimité du Califat devant provenir d’Allah et non du peuple). Cependant les conséquences du 11 septembre 2001 ont entrainé une divergence au sein de l’organisation quand à la stratégie globale à adopter. Oussama Ben Laden, voulait frapper l’Occident de la même façon que lors des attentats du 11 septembre 2001 par des attaques spectaculaires. Sans être directement orchestrés par Oussama Ben Laden, les attentats de Madrid en 2004 et de Londres en 2006 se sont inscrits dans cette stratégie. Mais le renforcement de la lutte anti-terroriste au sein des pays occidentaux a empêché l’organisation de rééditer ensuite des attentats de cette ampleur. De même la lutte que mènent depuis 11 ans les Etats-Unis en Afghanistan et au Pakistan contre la nébuleuse djihadiste constitue l’une des raisons de l’échec d’Al-Qaïda à poursuivre des campagnes terroristes. De graves reproches ont été adressés à Ben Laden par certains de ses cadres après l’invasion de l’Afghanistan par les troupes de l’OTAN : en ayant attaqué spectaculairement les Etats-Unis en 2001, Oussama Ben Laden avait réveillé un géant endormi, dont la riposte a privé l’organisation de son principal sanctuaire depuis la prise de pouvoir à Kaboul des Talibans en 1996. De fait, en détruisant les camps d’entraînements d’Al-Qaïda en Afghanistan, notamment celui de Jalalabad, les Etats-Unis ont détruit la principale base de préparation aux attaques terroristes en Occident. Ne pouvant plus toucher l’ennemi jusque chez lui (même si de nombreuses tentatives continuent d’être menées comme celle de Farouk Omar sur le vol américain du 24 décembre 2009), Al-Qaïda a donc entamé une réorientation stratégique.

La stratégie d’Al-Qaïda repose désormais sur l’équation suivante. Avant de pouvoir un jour frapper à nouveau (et si possible plus durement et durablement) l’Europe et les Etats-Unis, Al-Qaïda estime qu’il est nécessaire de prendre le pouvoir dans des régions du monde arabo-musulman ; d’y exercer un contrôle du territoire et d’y faire respecter la souveraineté de la Charia ; et surtout (ce qui reste l’échec majeur d’Al-Qaïda depuis 2001), d’arriver à susciter l’adhésion des populations gouvernées par les djihadistes. Une fois ces nouveaux « émirats » sous contrôle, une politique d’expansion politique faisant tâche d’huile dans tout le monde arabo-musulman serait alors mise en place. Une fois le califat régional reconstitué, celui-ci serait en mesure d’affronter un choc des civilisations avec l’Occident, la mobilisation de l’Oumma dans son ensemble devenant bien plus efficace d’un point de vue militaire que ne peuvent l’être les cellules terroristes infiltrées.

Nous analyserons la façon dont Al-Qaïda s’efforce aujourd’hui de mettre en œuvre cette nouvelle stratégie d’implantation territoriale : en maintenant son implantation centrale en Afpak malgré la pression américaine ; en développant un système de franchises ; et en prenant appui sur la dynamique du printemps arabe.

 

L’Af-Pak : Al-Qaïda Central

Dès le mois de décembre 2001 et la fuite de l’état-major d’Al-Qaïda à travers les montagnes de Tora Bora, les djihadistes, hébergés par le régime taliban au pouvoir à Kaboul depuis 1996, ont perdu le sanctuaire afghan. Dès l’attaque américaine les combattants talibans se sont repliés dans leur sanctuaire des zones tribales pakistanaises que sont principalement le Waziristan du Nord et le Waziristan du Sud : ils sont en effet issus des tribus pachtounes présentes des deux côtés de la frontière afghano-pakistanaise (Ligne Durand tracée par les Britanniques au XIXe siècle), lesquelles ne reconnaissent pas la frontière ni d’autre autorité que la leur. Les combattants d’Al-Qaïda (surnommés par les talibans, les « Arabes ») ont pu également se replier dans ces zones et ont été hébergés dans les villages du Nord-Waziristan.

Les camps d’entraînement au combat ou à la préparation d’actes terroristes se sont donc reformés, sur un modèle plus réduit et plus artisanal (un « compound » de quelques maisons en terre cuite abritant plusieurs dizaines de combattants pouvant servir de « camp d’entraînement »). De ce sanctuaire du Waziristan (et de la ville de Quetta au Baloutchistan pakistanais où le Mollah Omar dirigerait la « Choura de Quetta », qui serait l’état-major des talibans), le djihad contre l’Amérique et l’Occident a continué, les combattants talibans, pachtounes afghans ou pakistanais, traversant sans cesse la frontière afghano-pakistanaise pour aller frapper les troupes de l’OTAN sur le sol afghan.

En 11 ans de guérilla en Afghanistan, la situation n’a pas fondamentalement évolué. Tout l’enjeu sera de savoir si après le départ des troupes de combat de l’OTAN en 2014, la nouvelle armée afghane sera en mesure de résister à la tentative de reconquête du pouvoir des talibans afghans. Rien n’est encore certain à ce sujet. Les combattants pachtounes afghans luttent dans leur pays pour la reconquête du pouvoir, leur calendrier étant avant tout national. Les djihadistes d’Al-Qaïda ne sont guère présents sur les lignes de front afghanes. Ils ne seraient plus que quelques centaines (environ 400), regroupés notamment au sein de « l’Armée de l’Ombre », branche militaire d’Al-Qaïda en Afghanistan.

Ces djihadistes ne sont pas de simples combattants, mais plutôt des vétérans du Djihad, Arabes ou autres (Tchétchènes, Ouzbeks…), qui ont perfectionné leurs méthodes d’action sur d’autres champs de bataille et viennent assister les combattants talibans en leur apportant un savoir-faire, notamment en termes d’IED (Improvised Explosive Devices), ces mines artisanales qui n’existaient pas en Afghanistan avant l’arrivée des combattants d’Al-Qaïda en Irak et qui sont responsables de 80% des pertes occidentales depuis 2001.

En Afghanistan même il n’y a plus de camps d’entraînements terroristes depuis 2001 et la présence d’Al-Qaïda y est à ce jour minime. Sur le versant pakistanais, Al-Qaïda se situe surtout dans la zone tribale du Waziristan du Nord, où elle se trouve sous la protection du clan pachtoune des Haqqani, dont le chef, Jallaludin, est un vétéran de la guerre contre les Soviétiques. Dans ces zones tribales, des djihadistes venus du monde entier continuent de venir s’entraîner dans les camps rudimentaires du Waziristan, sous la direction de chefs militaires d’Al-Qaïda, et vont ensuite parfois faire le coup de feu de l’autre côté de la frontière contre les troupes américaines. Mohamed Merah, lors de ses voyages au Pakistan, est passé par les zones tribales pakistanaises et y a été formé au combat par un instructeur d’Al-Qaïda, Moez Garsallaoui, un Belgo-Tunisien, abattu par un tir de drone américain dans le nord du Pakistan au début du mois d’octobre 2012.

A défaut de pouvoir pénétrer dans ces zones tribales au sol du fait de l’interdiction formelle de l’armée pakistanaise, les forces américaines et notamment la CIA, tentent au moyen de drones tueurs (Reaper et Predator) d’abattre les principaux chefs d’Al-Qaïda  et commandants talibans. Si le plus fréquemment les cibles abattues sont des cadres ou combattants de second rang, davantage chargés de mener les combats tactiques au quotidien que d’orchestrer le Djihad international, il arrive tout de même que des cibles de haute valeur soient abattues par ces drones comme dans le cas d’Atiyah Abd-al Rahman (ancien numéro 2 d’Al-Qaïda) abattu au Pakistan le 22 août 20011 ou de son successeur Abu Yahya al-Libi abattu au Pakistan lui aussi le 4 juin 2012. Ces succès certains ont permis d’affaiblir l’organisation djihadiste au fil des années, les nouveaux chefs disposant d’une expérience guerrière et de qualités de commandement moindres que ceux qu’ils doivent remplacer. Les principaux dirigeants d’Al-Qaïda, en tête des killing lists américaines, consacreraient d’ailleurs beaucoup plus de temps et de moyens à assurer leur propre sécurité personnelle qu’à la préparation d’attentats sur les territoires des pays ennemis. L’opération « Neptune Spear » menée à Abotabbad (bien loin du Waziristan donc mais très près de la capitale pakistanaise, Islamabad), le 1er mai 2011 a conduit à l’exécution de la principale figure dirigeante d’Al-Qaïda, Oussamma Ben Laden.

Avec la mort du fondateur de l’organisation, celle-ci aurait pu se déliter subitement, compte-tenu du charisme exercé par le chef saoudien. Il n’en a rien été. L’Egyptien Ayman Al-Zawahiri, numéro  2 d’Al-Qaïda du vivant d’Oussama Ben Laden, très probablement réfugié également au Pakistan, a naturellement pris la tête de l’organisation. Son commandement n’a depuis lors pas donné lieu à un changement de stratégie fondamental d’Al-Qaïda. Mais il semble probable que, du fait des contraintes dues à la menace constante exercée par les drones américains, Al-Qaïda Central n’ait plus guère de prise militaire sur les fronts autres que celui de l’Af-Pak. La doctrine et la stratégie du chef d’Al-Qaïda, édictées par messages audio et vidéo à destination des autres fronts en activité, restent néanmoins très suivies par les djihadistes internationaux. Son autorité est davantage morale ou politique que militaire.

La situation d’Al-Qaïda au Pakistan et en Afghanistan, reste largement dépendante des autres acteurs présents de part et d’autre de la ligne Durand. Malgré la pression constante exercée par la CIA sur l’organisation, tant que celle-ci disposera d’un sanctuaire inviolable par la terre, elle se contentera d’encaisser les coups venus du ciel. C’est la raison de la discorde plus ou moins vivace selon les périodes entre les Etats-Unis et le Pakistan. En effet, les militaires américains estiment que tant qu’Al-Qaïda disposera d’un sanctuaire au Waziristan pakistanais, l’organisation ne pourra être détruite. Or le Waziristan est une zone tribale dans laquelle traditionnellement l’armée pakistanaise ne pénètre pas, du fait notamment de l’extrême répulsion des populations locales à tout autre pouvoir que celui de leurs tribus. De plus, ces territoires pachtounes sont les repaires des talibans, de nombreux talibans pakistanais étant basés au Sud-Waziristan (capitale de district Wana) tandis que de nombreux talibans afghans sont réfugiés au Nord-Waziristan (capitale de district Miranshah) (étant entendu que la distinction au sein des tribus pachtounes entre Afghans et Pakistanais n’a guère de signification).

Si le chef suprême des talibans afghans, le Mollah Omar est probablement réfugié à Quetta au Baloutchistan, les principaux chefs militaires des talibans afghans opèrent à partir du Nord-Waziristan. Parmi eux, les chefs du Réseau Haqqani, Jallaludine et son fils Sirrajudine, offrent leur protection à la direction d’Al-Qaïda. Au Sud-Waziristan, s’est créé le Tehrik-e-Taliban Pakistan (Mouvement des Talibans du Pakistan TTP) sous la direction de Baïtullah Mehsud (abattu au Pakistan le 5 août 2009 par un drone américain) puis de son cousin Hakimullah Mehsud. Le TTP, créé en 2007, s’est ouvertement déclaré en guerre contre le gouvernement pakistanais. En effet, après que l’armée pakistanaise eut lancé un assaut sanglant en plein Islamabad pour reprendre le contrôle de la Mosquée Rouge occupée par des militants islamistes armés, le TTP a considéré que cet acte était la preuve de la duplicité du gouvernement pakistanais, lui reprochant notamment son alliance avec les Etats-Unis et son accord tacite avec la CIA pour laisser celle-ci bombarder sans relâche les zones tribales par le biais de ses drones tueurs.

C’est depuis cette rupture que le gouvernement pakistanais fait une distinction entre « bons talibans » (afghans) qui se contentent de se réfugier dans les zones tribales pakistanaises pour ensuite aller combattre l’armée américaine en Afghanistan et les « mauvais talibans » (pakistanais)  qui combattent ouvertement l’armée pakistanaise sur son sol . L’armée pakistanaise a ainsi engagé en octobre 2009 une opération terrestre massive pour reprendre le sud-Waziristan, principale base du TTP, pour détruire celui-ci. La capitale du district, Wana, a été prise, et plus d’un millier de combattants du mouvement auraient été tués. Plutôt que de livrer un combat frontal contre l’armée pakistanaise, le TTP a préféré par la suite axer son action sur une longue campagne d’attentats suicides qui a fait plus de 5000 morts depuis 2007. Il réclame, en échange d’une cessation des hostilités, l’adoption de la Charia comme source officielle du droit pakistanais, la fin de l’assistance aux Etats-Unis dans leur guerre dans la zone Af-Pak et la réorientation des forces pakistanaises vers le conflit indo-pakistanais.

Après cette offensive au sud-Waziristan, les Etats-Unis ont espéré que l’armée pakistanaise poursuivrait son offensive au sol en pénétrant au nord-Waziristan et dans sa capitale, Miranshah pour y démanteler les camps d’entrainements des talibans afghans et surtout pour y détruire l’état-major d’ Al-Qaïda central  soupçonné d’y être implanté, raison principale des combats menés par les Américains dans la zone Af-Pak. Mais cette offensive n’est pas venue, et le sanctuaire d’Al-Qaïda et de ses alliés talibans est resté inviolé au sol. En effet, le gouvernement pakistanais sans l’avouer préfère préserver ses alliés talibans afghans en vue de leur reprise du pouvoir à Kaboul après le départ des troupes américaines afin de pouvoir compter sur un Afghanistan allié qui leur servirait de « profondeur stratégique »  en cas de reprise du conflit avec l’Inde.

Même si elle est très affaiblie, la direction d’Al-Qaïda peut donc continuer à ne pas s’avouer vaincue.  Les Etats-Unis espèrent probablement abattre un jour prochain par un tir de drone le chef de l’organisation Ayman Al-Zawahiri (sans certitude absolue sur sa présence dans la zone). Ils pourraient ainsi décréter que les trois responsables majeurs des attentats du 11 septembre 2001, Oussama Ben Laden, Ayman Al-Zawahiri et Khalid Sheik  Mohammed  (numéro 3 de l’organisation en 2001 et cerveau des attentats de la même année, arrêté au Pakistan en 2003 et actuellement jugé aux Etats-Unis), ont été mis hors-jeu et ainsi décréter la fin de la guerre entamée en 2001 en Afghanistan. Mais sans destruction de l’état-major complet d’ « Al-Qaïda central » et de ses infrastructures, ses membres pourraient désigner un nouveau successeur à Al-Zawahiri, continuant à bénéficier de la protection des talibans et d’un sanctuaire terrestre, laissant ainsi le problème se perpétuer.

Sans intervention au sol des Américains, des Pakistanais ou une rupture de l’alliance entre les talibans et Al-Qaïda, la direction centrale de l’organisation djihadiste continuera ses activités terroristes (réduites actuellement du fait de l’intense campagne de bombardements de drones sur les zones tribales pakistanaises). De fait, la fin annoncée de l’engagement lourd américain en Afghanistan à partir de 2014, (il est question d’y laisser néanmoins des forces spéciales pour continuer à y traquer Al-Qaïda même si la décision n’a pas encore été définitivement prise) apparaît décisif pour le futur de l’organisation. Si les Américains se retirent effectivement de la zone en 2014 sans avoir réussi à détruire la direction du mouvement terroriste, que l’alliance avec les talibans tient jusque là et que ces derniers reprennent le pouvoir à Kaboul par la suite,  alors Al-Qaïda pourra apparaître comme victorieuse du champ de bataille afghano-pakistanais. Dans la guerre asymétrique que mènent les djihadistes d’Al-Qaïda et leurs alliés talibans contre l’armée américaine, le faible gagne s’il n’est pas détruit tandis que le fort est perçu comme perdant s’il n’a pas éliminé le faible.

Même si sa taille s’est fortement réduite (passant du territoire afghan à la zone tribale pakistanaise du Waziristan du Nord) le sanctuaire d’Al-Qaïda Central dans la zone Af-Pak reste donc en l’état actuel des choses une réalité.

 

Mali : intervention française

12 Jan

Comme les événements s’accélèrent au Mali, Etudes géostratégiques ouvre le dossier à chaud. Nous tâcherons de le suivre dans les jours qui viennent. Dans un premier temps, nous vous proposons de lire (ou relire) l’article  » Géopolitique du Mali : un Etat failli » publié  par Patrice Gourdin, professeur de géopolitique à l’Ecole de l’Air et intervenant à Sciences Po Aix sur www.diploweb.com le 23 septembre 2012. Nous vous invitons également à consulter le manuel de Patrice Gourdin, ouvrage de référence en la matière à l’Ecole de Guerre notamment (Manuel Géopolitiques).

DEPUIS LE COUP D’ÉTAT “involontaire“ (?)  survenu le 22 mars 2012 à Bamako, le Mali, déjà en proie à de graves difficultés, a entamé une descente aux enfers, particulièrement dans ses deux-tiers nord. Les plus pessimistes jugent son évolution irréversible et vont jusqu’à prédire son entrée dans la catégorie des États “faillis“, au même titre que la Somalie ou l’Afghanistan. Sans préjuger de l’avenir, l’examen de la situation permet de comprendre les diverses rivalités de pouvoir qui agitent ce pays.

Le territoire, étendu, enclavé et pratiquement dépourvu de richesses naturelles, occupe une situation de carrefour qui fit autrefois sa fortune. Pauvre, la population est pluriethnique et presque entièrement musulmane. Se plaçant dans la filiation de constructions étatiques précoloniales puissantes et prospères, le Mali est fier de son héritage historique, même si sa gouvernance, depuis l’indépendance, ne renoue pas avec ce glorieux passé. Ajoutons que la minorité touarègue, issue d’une autre histoire, ne se sent pas partie prenante de la nation malienne et que certains de ses membres se rebellèrent à plusieurs reprises. Lié à l’effondrement du régime du colonel Kadhafi en Libye, le soulèvement lancé début 2012 a largement contribué à la déstabilisation actuelle du pays. La faiblesse économique et militaire du Mali en fait un sujet de préoccupation et/ou un objet de convoitise pour plusieurs acteurs extérieurs : ses voisins, ses alliés français et américains, des groupes mafieux et la branche régionale d’Al Qaida, Al Qaida dans les pays du Maghreb islamique-AQMI [1].

I. UN TERRITOIRE MAL MAÎTRISÉ ET DÉSHÉRITÉ

Couvrant 1 240 190 km2, le Mali est le pays le plus étendu d’Afrique de l’Ouest. Il contrôle un carrefour important du continent. Pourtant, il est l’un des États les moins bien pourvus du monde et son enclavement accentue ses difficultés.

A.  Un carrefour enclavé

Vers la fin du Ier millénaire de notre ère, le développement du commerce en Afrique de l’Ouest en général et au Mali en particulier résulta de la position géographique de la région. Celle-ci mettait en relation l’Afrique du Nord et l’Afrique tropicale à travers le Sahara. La bordure méridionale de ce dernier, le Sahel, permettait aussi des liaisons est-ouest, de l’océan Atlantique à la mer Rouge et à l’océan Indien. En dehors des grandes routes transsahariennes et des pistes cartographiées, il existe de nombreux axes secondaires, connus uniquement des populations vivant dans le désert ou la brousse. La conjoncture politique, économique et/ou militaire commande le choix des itinéraires, lesquels changent, par conséquent, en permanence. Le contrôle des déplacements, des échanges et des trafics, notamment aux confins de l’Algérie, de la Libye, du Niger et du Mali, où opèrent et/ou stationnent trafiquants et terroristes, s’en trouve considérablement gêné.

La position d’intermédiaire généra une prospérité qui permit, entre le VIIIe siècle et la fin du XIXe siècle, la construction d’ensembles politiques puissants. Cela contribue à expliquer leur résistance aux pressions ou aux tentatives de conquête venues du Nord avant la conquête coloniale. Les courants d’échanges s’accompagnèrent d’une ouverture culturelle qui entraîna, notamment, la pénétration précoce (IXe siècle) de l’islam. Mais le dynamisme des populations et de leurs cultures propres dessina un paysage religieux complexe : les croyances et pratiques traditionnelles survécurent hors de l’islam, tandis que des éléments animistes furent conservés dans la pratique musulmane, pénétrée par ailleurs d’influences soufies.

L’absence d’ouverture maritime demeura sans conséquence majeure jusqu’à l’arrivée des colonisateurs. Les constructions politiques d’Afrique de l’Ouest reposaient sur les ressources du sol et du sous-sol ainsi que sur le commerce terrestre. L’intégration dans les circuits du commerce mondial s’amplifia au XVIe siècle, avec la traite négrière occidentale. Elle s’accentua lors de la construction des empires coloniaux à la fin du XIXe siècle : les denrées produites dans la région étaient acheminées par voie terrestre (y compris le chemin de fer : ligne Dakar-Bamako dans le cas du Mali actuel) jusqu’aux ports construits sur la côte (Dakar et Abidjan, pour les productions du Mali actuel). Depuis lors, le Mali dépend, pour son commerce extérieur, de ses voisins d’Afrique occidentale. Cela explique la vulnérabilité du pays à toute mesure de rétorsion. La junte militaire arrivée au pouvoir le 22 mars 2012 dut se retirer (du moins faire mine de) dès le 12 avril car la subsistance de la population ne pouvait pas être assurée. Cela résultait de l’application stricte des sanctions décidées dès le 24 mars et muées en embargo total le 2 avril par la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest-CÉDÉAO. Les atermoiements des dirigeants de la transition pour constituer un gouvernement d’union nationale et définir une politique dignes de ce nom en vue de la résolution de la crise du nord mécontentent la CÉDÉAO. Elle impose la priorité au règlement politique en bloquant le rééquipement des forces maliennes que tente Bamako, pour qui la contre-offensive militaire constitue le préalable à toute solution politique. Ainsi, tout le matériel offensif débarqué en Guinée et au Sénégal, d’abord placé sous embargo pour contraindre la junte au retrait, reste immobilisé dans les ports de Conakry et de Dakar.

B. De vastes espaces incontrôlés

Le territoire du Mali englobe une partie du Sahara central et du Sahel. De vastes étendues dunaires, mais également de nombreux plateaux entaillés et truffés de grottes ainsi que des massifs montagneux déchiquetés ou des masses gréseuses fortement érodées forment le paysage. Ce relief, combiné au milieu naturel aride ou semi-aride, favorise peu la présence humaine. Le Sahara reçoit moins de 150 millimètres d’eau par an en moyenne. Sur les plateaux et les  montagnes, tombent des quantités un peu plus importantes, ce qui permet à de petits groupes itinérants de survivre. Des pluies irrégulières apportent au Sahel de 150 à 600 millimètres de pluies par an en moyenne. Les populations locales connaissent et utilisent des nappes souterraines mais sont vulnérables aux variations pluviométriques intra- et interannuelles. Cette précarité pousse à des logiques de survie, peu regardantes sur les moyens, ce qui favorise la criminalisation d’une partie des habitants et la passivité de l’autre partie.

La nature offre donc aux hors-la-loi rustiques de tout poil un terrain propice aux déplacements discrets, au camouflage et au combat de guérilla. Cet environnement présente des sites pratiquement inexpugnables, comme la région de Timétrine (nord-ouest de l’Adrar des Ifoghas, au Mali) où se trouverait le sanctuaire d’AQMI.

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Environs de l’Adrar des Ifoghas, au Mali. Le sanctuaire d’AQMI se trouverait ici. Serait-ce pour cette raison que cette image de Google earth semble floutée ?

De ce fait, les deux-tiers nord du Mali échappent depuis longtemps au contrôle effectif de Bamako. D’autant que les guerriers du sud perdent beaucoup de leur efficacité dans un milieu auquel ils ne sont pas habitués. D’où le recours à des supplétifs recrutés localement, parmi les Arabes ou d’anciens rebelles touaregs, par exemple. Avec les risques de défection et/ou de double-jeu que cela comporte.

Pauvre, l’État malien est dirigé par des sudistes, peu voire pas du tout attachés au nord. De plus, les habitants du tiers sud ne sont guère attirés par ces contrées inhospitalières. La faible motivation et l’absence de moyens se conjuguent pour inciter les autorités à se détourner de la région afin de concentrer leurs efforts dans la région considérée comme “utile“ et où réside la majeure partie (90%) de la population. Obstacle important au développement, le problème de l’enclavement se pose dans toutes les régions du pays. Les sudistes, conformément à leur penchant et aux attentes de nombreux Maliens, ne donnent pas la priorité à l’aménagement du nord. Ce choix en pérennise l’isolement et accroît encore les difficultés pour le contrôler.

La pauvreté débouche sur une corruption importante d’une partie des responsables politiques comme des cadres civils et militaires. Les profits retirés de la complicité avec les trafiquants de toutes sortes, voire avec les preneurs d’otages d’Al Qaida, incitent donc certains dirigeants et fonctionnaires à perpétuer l’absence d’État de droit dans la région. Cela contribue à ce que le contrôle du territoire échappe largement aux autorités légales. En admettant qu’elle n’ait pas fait l’objet de détournements, l’aide dispensée par les Occidentaux pour la lutte contre le narcotrafic et le terrorisme n’a pas suffi pour inverser cette situation.

Toutefois le sentiment national qui les habite pousse une partie des habitants du sud à réclamer une reprise en main du nord au nom du maintien de l’intégrité territoriale du Mali. Le coup d’État du 22 mars 2012 tout comme certaines manifestations s’étant déroulées depuis à Bamako trouvent en partie leur origine dans ce patriotisme frustré et peut-être manipulé.

C. L’un des Etats les plus pauvres de la planète

Le Mali se range parmi les pays les moins avancés. Le PIB annuel par habitant ne dépassait pas 649 dollars en 2010. Avec un indice de développement humain de 0,359 (2011 [2] ), il occupe la 175e place sur 187. Il accuse un très grand retard, notamment en matière d’éducation (durée moyenne de scolarisation en 2011 : 2 ans) et de santé (espérance de vie à la naissance en 2011 : 51,4 ans), et produit un fort courant d’émigration (en partie clandestine, donc impossible à quantifier), vers l’Afrique avant tout. Le pays dépend en grande partie de l’aide extérieure. D’un montant d’environ 1,2 milliards de dollars, selon la Banque mondiale, elle couvre 40% du budget et finance 70% des investissements publics.

80% de la population vit de l’agriculture (78% habite en zone rurale), mais l’aridité de la partie saharo-sahélienne (2/3 du pays) précarise une partie de l’élevage et des cultures. La boucle du Niger et la partie sud du pays disposent d’une meilleure hydrologie : là se trouve le Mali “utile“. Les productions (mil, sorgho, maïs, riz) servent avant tout à nourrir (incomplètement) la population et le Mali commercialise essentiellement de l’arachide et du coton, ainsi que du bétail sur pied. Les rendements demeurent faibles faute de moyens et de maîtrise des techniques. Les invasions destructrices des criquets pèlerins ne sont pas rares. Très insuffisants, les voies de communication et les circuits de commercialisation s’améliorent trop lentement.

Confronté au stress alimentaire, le Mali ne dispose d’aucune richesse minière exportable en quantité suffisante pour financer les importations  indispensables à la survie de la population : les gisements de fer, de pétrole et d’uranium recensés ne sont pas exploitables faute d’infrastructures. Seule exception – relative : l’or (42 tonnes), dont le pays subit, au demeurant, les variations du cours sur les marchés. Quant au secteur industriel, il demeure très limité et se cantonne, pour l’essentiel, à la transformation de produits agricoles.

Les Maliens n’accèdent que très partiellement à l’énergie. Le bois en demeure la principale source, ce qui nécessite la mise en place d’une politique de préservation et de reconstitution du massif forestier. Celle-ci n’a que partiellement réussi. Le réseau hydrographique fournit de l’électricité (la centrale de Sélingué, sur le Sankarani, alimente la capitale, Bamako, par exemple) et autorise l’extension des cultures irriguées. Il reste en partie inexploité, ce qui laisse au pays l’espoir de mieux couvrir ses modestes besoins énergétiques et de développer l’agriculture commerciale.

Apparent paradoxe, l’économie malienne progressait, depuis le début des années 2000, de 5% par an. En fait, l’essentiel de cette dynamique provenait de la troisième source de recettes du pays avec l’or et le coton : le tourisme. Celui-ci était stimulé par la diversité des milieux naturels et les vestiges du brillant passé du pays. Comptait également la connaissance, parmi le public occidental cultivé, de sa richesse culturelle par le biais d’études ethnographiques  (celles de Marcel Griaule consacrées aux Dogon, notamment), comme par la diffusion de la musique d’Ali Farka Touré, Salif Keita ou Amadou et Mariam, voire le cinéma  de Souleymane Cissé, par exemple. La partie saharienne du pays, les villes de Tombouctou et de Djenné, la boucle du fleuve Niger ou la falaise de Bandiagara, voici quelques-uns des sites les plus connus. Plusieurs centaines de milliers de visiteurs s’y sont rendus depuis le début des années 1990, générant des activités qui rapportaient des dizaines de millions d’euros par an. Visée délibérément par les terroristes islamistes depuis une dizaine d’années, la fréquentation baissa de façon drastique à partir de 2010, ce qui obère l’avenir économique de régions entières [3].

Les conditions naturelles et économiques placent le Mali dans une situation de grande dépendance vis-à-vis de la communauté internationale et de forte vulnérabilité face aux forces déstabilisatrices. De plus la population ne présente pas la cohésion suffisante pour opposer la résistance d’une nation unie aux troubles, qu’ils émanent de l’intérieur ou de l’extérieur du pays.

II. UNE POPULATION HÉTÉROGÈNE

Eu égard à ses maigres ressources, le Mali est très peuplé : 15 370 000 habitants. La diversité humaine et culturelle des composantes de la population malienne s’avère un obstacle majeur à l’existence d’un sentiment national, facteur primordial d’unité. La fragmentation de la vie politique en découle en partie.

A. La pluralité des ethnies

L’histoire précoloniale de l’Afrique de l’Ouest puis le découpage colonial, font que le territoire de l’actuel État malien englobe des populations diverses, dont, pour certaines, les relations furent conflictuelles. Le Mali se présente donc comme un carrefour culturel où cohabitent des populations d’origines ethniques variées et aux modes de vie diversifiés.

Au nord, se trouvent plusieurs populations de tradition nomade : à l’ouest, les Bérabich, de souche arabe yéménite, les Maures et les Kounta, probablement de souche berbère mais arabisés de longue date. Groupe le plus connu et comptant pour environ 10% de la population du pays, les Touaregs, dont trois fédérations résident au Mali : les Kel Adrar (dans la région administrative de Kidal), la branche Kel Ataram des Iwellemmeden (dans la région administrative de Gao) et les Kel Antessar ou Kel Ansar (dans la région administrative de Tombouctou). Il faut également ajouter des Peul (autour de 14% de la population), fruit d’un brassage mal connu. Présents un peu partout, ils se trouvent en plus grand nombre dans la région administrative de Mopti. Également issus d’un métissage complexe, les Songhaï sont des sédentaires (paysans et artisans), particulièrement nombreux dans la région administrative de Gao, où se trouvait la capitale de l’empire qu’ils avaient fondé (XVe-XVIe siècle). Groupe de Peul sédentarisés depuis des siècles, les Toucouleur (éleveurs)  s’implantèrent au XIXe siècle dans la région administrative de Kayes.

Au sud,  résident diverses ethnies noires de paysans et artisans sédentaires. Le groupe mandingue est le plus nombreux, avec les Bambara (environ 36% de la population malienne, surtout dans les régions administratives de Bamako et de Ségou), les Somono (régions administratives de Bamako et de Ségou), les Malinké et les Soninké (régions administratives de Kayes et de Bamako), pour l’essentiel. Également Mandingues, les Dioula, exercent le plus souvent le commerce et se trouvent sur l’ensemble du territoire. Bobo et Sénoufo (près de 9% de la population) se rattachent au groupe voltaïque ; ils peuplent les régions administratives de Ségou et de Sikasso. Les Dogon (environ 8% de la population, région administrative de Mopti) forment une branche du groupe mandingue qui se réfugia sur la falaise de Bandiagara au XIVe siècle pour fuir l’islamisation forcée.

Chaque composante conserve son identité, sa culture et ses traditions. En outre, les ethnies se trouvent fragmentées de l’intérieur, par des structures tribales et des hiérarchies sociales complexes toujours vivaces. En effet, partout où fait défaut un État équitable et puissant, les formes traditionnelles de solidarité et de protection perdurent et la cristallisation d’un sentiment national, base de l’État-nation, ne se produit pas.

B. Diverses nuances de l’islam

Aujourd’hui, 94% des Maliens sont musulmans, 4% chrétiens et 2%  animistes.

Introduit par le biais du commerce caravanier, l’islam est attesté dès le IXe  siècle à Gao. Véhiculé par des marchands ou imposé par des guerriers, il s’implanta progressivement. Le pèlerinage à La Mecque de l’empereur du Mali, Moussa, en 1324, frappa les contemporains arabes par son faste. Au siècle suivant, l’empire Songhaï s’affirma comme un État musulman. Toutefois, jusqu’à la colonisation par la France, à la fin du XIXe  siècle, subsistèrent des chefferies animistes. Le colonisateur, pour sa part, tenta, sans grand succès, d’enraciner le christianisme.

Cependant, l’islam ne garantit pas la cohésion : si tous les Maliens se rattachent au sunnisme, diverses nuances coexistent et l’influence du soufisme (confréries Qadirriya et Tidjaniyya), professant un islam pacifique, privilégiant la méditation et le recueillement, se fait fortement sentir. La majorité des “saints“ maliens appartiennent à ce courant. Des traces d’animisme subsistent dans la pratique des Malinké, des Songhaï et des Dogon. Les Bambara et les Peul se distinguent par leur modération. Dioula, Maures et Arabes Bérabich se rattachent à l’école malékite et professent un islam des plus traditionnalistes. Toucouleur (fondateurs de l’empire d’El Hadj Omar au XIXe  siècle) et Arabes Kounta participèrent à l’islamisation forcée et se singularisent par un rigorisme très marqué. Parmi les Touaregs se retrouvent des tenants des diverses sensibilités susmentionnées.

Ajoutons les différences qui existent entre l’islam soufi imprégné d’animisme des populations rurales, isolées, peu ou pas alphabétisées, et l’islam des urbains mieux  éduqués, guidés par des hommes qui maîtrisent l’arabe et ont parfois suivi à l’étranger (Niger, Nigeria, Soudan, Arabie Saoudite) un enseignement religieux dispensé par des wahhabites, donc très austère et rigoriste. Sous la pression d’un mouvement issu de ces milieux urbains, le gouvernement dut annuler la réforme, jugée contraire à la charia, du code des personnes et de la famille, discutée en 2009-2010. L’animateur de cette contestation était Mahmoud Dicko, président du Haut conseil islamique (HCI), la plus haute autorité religieuse du Mali. Célèbre pour ses prêches contre l’“occidentalisation“ de la société malienne, il refusa la nouvelle législation car elle prévoyait l’égalité entre les hommes et les femmes en matière de succession ou de gestion du foyer. Qu’il se pose aujourd’hui en médiateur avec les extrémistes d’Ansar Eddine tient à sa proximité idéologique avec eux, ce qui n’est pas forcément rassurant. Il faut d’ailleurs s’interroger sur cette montée en puissance de courants fondamentalistes signalée parmi les musulmans de l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest : les difficultés économiques et sociales persistantes combinées à la malgouvernance semblent y avoir leur part.

C. Un paysage politique complexe

De 1962 à 1992, l’espace politique du Mali fut des moins encombrés : régime du parti unique (Union soudanaise/Rassemblement démocratique africain-US/RDA jusqu’en 1968, Union démocratique du peuple malien de 1976 à 1992) ou interdiction totale des partis (1968-1976). Depuis l’instauration du pluralisme politique, en 1992, de nombreux partis sont apparus : 48 prirent part aux premières élections législatives libres (1992), plus d’une centaine sont officiellement déclarés aujourd’hui. Toutefois, 10 seulement avaient des élus au Parlement de 1992, 15 à celui de 2007. Chaque campagne électorale voit se constituer des coalitions de circonstances. L’Alliance pour la démocratie au Mali-ADÉMA (que créa Abderhamane Baba Touré en 1990 en regroupant plusieurs organisations, parmi lesquelles l’on retrouve le parti historique US/RDA) domine la vie politique depuis 1992. La défiance vis-à-vis des partis et des hommes politiques est largement répandue. Elle se traduit, entre autres, par la faible participation aux élections depuis 1992. L’explication officielle incrimine le manque – réel – d’éducation de la grande majorité des Maliens. Il est permis de se demander si ce n’est pas aussi le fait de l’usure du pouvoir tout comme d’une gouvernance qui laisse fort à désirer. L’inefficacité le dispute à la corruption et cause, entre autres maux, le retard éducatif, sanitaire et économique du pays. Or, sans satisfaction des besoins dans ces domaines, il ne peut y avoir de vie démocratique véritable : la population se préoccupe alors avant tout de sa survie au jour le jour. Le président Touré, renversé par le putsch militaire du 22 mars 2012, se voit reprocher par ses détracteurs d’avoir élevé un écran de fumée “démocratique“ devant ces réalités. L’agression, le 21 mai 2012, de Dioncounda Traoré, chef de l’État à titre provisoire, révèle le rejet du personnel politique traditionnel par une partie de la population (notamment ceux qui soutiennent la Coordination des organisations patriotiques du Mali-COPAM, créée le 6 avril 2012, avec la participation d’un seul des principaux partis “traditionnels“, Solidarité africaine pour la démocratie et l’indépendance-SADI du médecin Omar Mariko). Une part des Maliens semble juger les membres des instances de transition insuffisamment représentatifs. Ce que la junte militaire (qui reste active en dépit de son retrait officiel en avril 2012) exploite, selon toute vraisemblance pour entretenir l’instabilité et préserver son influence.

Durant la dictature de Moussa Traoré (1968-1992), l’interdiction des partis politiques poussa les opposants à s’organiser dans le cadre d’associations. Depuis cette époque, la société civile malienne est particulièrement active. Ainsi, la Coalition pour le Mali, créée le 26 mai 2012, regroupe non seulement des partis politiques, mais aussi des intellectuels, des personnalités indépendantes de toutes origines, ainsi que le Collectif des élus du Nord, le Collectif des ressortissants du Nord (COREN), les associations des ressortissants des sept cercles du Sahel occidental et la Coordination des communautés arabes du Mali. Délaissant les clichés habituels, ils tentent de convaincre leurs compatriotes que les problèmes du Nord concernent la nation tout entière et appellent à une réflexion collective pour élaborer une solution de compromis acceptable par toutes les parties.

Alors que le Grand guide spirituel de la communauté des Soufis du Mali, El Hadj Cheick Soufi Bilal, prit position pour le dialogue et la paix dès le 27 mars 2012, le Mali n’échappe pas au phénomène milicien, observable dans toutes les zones troublées de la planète. En 1994, Muhammad n’Tissa Maiga fonda, avec d’anciens militaires, une milice d’autodéfense des ethnies noires (Songhaï, Peul, Bozo et Bella) contre les bandes armées touarègues (mais aussi arabes ou maures) : les Ganda Koy (“Maîtres de la terre“). Officiellement dissoute après l’accord de paix de 1996, elle ne disparut jamais totalement. La création du mouvement Ganda Iso (“Fils de la terre“) par Seydou Cissé (en 2006, semble-t-il) serait son dernier avatar en date. Il se trouve actuellement sous le commandement d’Abdoulaye Nadjim Maïga et prit part à la création, en juillet 2012, des Forces Patriotiques de Résistance (FPR), une coalition de six groupes armés d’autodéfense [4]  à dominante songhaï, ayant pour but de libérer le nord du Mali et d’unir les forces de la résistance. Toujours à Mopti, se regroupent et s’entraînent quelques centaines de volontaires enrôlés (parmi les réfugiés des territoires perdus) dans les Forces de libération du Nord (FLN) du colonel (en fait, un ancien officier qui prospérait dans l’épicerie à Gao et qui a tout perdu lors de l’offensive d’avril 2012) Moussa Maiga. À Gao, Al-Hadj Tandjina a formé le Mouvement populaire Sonni Ali Ber (du nom du fondateur de l’empire Songhaï). À Bamako, les groupes armés surgissent également, comme par exemple Bouyan Ba Hawi (“Plutôt la mort que la honte“) que commande Mahamadou Dioura. Ces “forces“ ne semblent guère opérationnelles pour le moment. En témoigne la capture sans coup férir de miliciens de Ganda Iso par les combattants islamistes lors de la prise de Douentza le 1er septembre 2012. Toutefois, la prolifération de ces milices, dont on voit mal comment Bamako ou la CÉDÉAO pourront les contrôler, accroît les risques de violence et d’installation d’un état de guerre prolongée dans le pays, voire dans la région.

La guerre civile menace d’autant plus que la population malienne est tiraillée entre des projets incompatibles.

III. DES ASPIRATIONS CONCURRENTES

Alors que la majorité noire aspire à un État-nation sorti du sous-développement, des Touaregs souhaitent le faire éclater et s’en détacher, tandis que d’autres combattent pour une théocratie obscurantiste.

A. La Mali de la majorité noire

Depuis l’indépendance, la majorité noire de la population, sous la direction des Bambara, cherche à bâtir un État-nation et à enclencher un processus de développement permettant d’échapper à la pauvreté.

En Afrique subsaharienne, lorsque prit fin la domination coloniale, le territoire préexistait à la fois à la nation et à l’État. Le processus de création des États-nation, dans ce cas, s’avère des plus complexes car il faut construire simultanément la conscience du destin commun et un cadre politique unitaire efficace. Dans l’ensemble, cela ne fonctionna, a priori, pas si mal : on observe une affirmation de la souveraineté, même si elle s’avère partielle et partiale. Il existe une politique d’aménagement du territoire,  même si les réalisations demeurent insuffisantes. L’enseignement et l’armée enracinent dans la population le drapeau, l’hymne national et les contours du territoire. Certains voient dans la communion qui accompagne la Coupe africaine des nations le signe que l’État-nation prend consistance, qu’une identité collective nationale s’affirme. Toutefois de multiples tensions existent et peuvent s’exacerber pour dégénérer en affrontements intercommunautaires, signe que le sentiment national demeure fragile.

Les Maliens Noirs se souviennent avec fierté des grandes constructions politiques précoloniales  édifiées en Afrique de l’Ouest, dont leur pays fit partie et fut souvent l’épicentre. Divers peuples mandingues tirèrent parti des richesses générées par les courants commerciaux qui traversaient alors la région. Les Soninké furent à l’origine de l’Empire du Ghana  à la  fin du VIIIe  siècle, puis du royaume de Sosso à la fin du  XIe  siècle. Les Malinké, sous la direction de Soundiata Keita (1230-1255), mirent fin à ce dernier et lui substituèrent l’empire du Mali (XIIIe – XVIIe siècle), qui déclina face à la montée de l’empire (non mandingue) Songhaï (1464-1591). La destruction de celui-ci par le Maroc instaura un émiettement qui se prolongea jusqu’à la colonisation française (entamée par le général Faidherbe en 1855).

Le choix par Modibo Keita (d’origine malinké) du nom de Mali, lors de l’accession du pays à l’indépendance, le 22 septembre 1960, ne doit donc rien au hasard. Toutefois, aucun dirigeant n’est parvenu à rendre au pays son lustre d’antan. Le socialisme autoritaire et non-aligné de Modibo Keita (1960-1968) échoua. La dictature militaire imposée par le sous-lieutenant Moussa Traoré (1968-1991) ne fit pas mieux et la libéralisation économique amorcée en 1981 sur injonction du Fonds monétaire international s’avéra pour le moins inefficace. En dépit d’une répression violente, les troubles sociaux, la contestation étudiante et lycéenne ainsi que la résurgence de la rébellion touarègue menèrent au putsch du lieutenant-colonel Amadou Toumani Touré (26 mars 1991). L’instauration du pluripartisme et le retour de civils au pouvoir (Alpha Omar Konaré président de 1992 à  2002 ; Amadou Toumani Touré – qui avait quitté l’uniforme pour entrer en politique – président de 2002 à  2012) ne suffirent néanmoins pas pour sortir le Mali de ses difficultés. Le putsch plus ou moins improvisé le 22 mars 2012 par le capitaine Amadou Haya Sanogo et son Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’État fut contre-productif. Loin de résorber l’immense frustration sociale et politique de la population, il acheva de désorganiser le pays et précipita sa partition (il perdit les deux-tiers nord en moins de deux semaines). En dépit de l’arrestation de quelques hauts responsables, il ne parvint pas davantage à éradiquer le népotisme, le clientélisme et la corruption qui minent l’État dans son ensemble et les forces armées en particulier (elles-mêmes profondément divisées, comme le montrèrent les affrontements du 30 avril et du 21 mai 2012). Une fois le chaos instauré et le nord perdu, la junte, sous la pression internationale, céda (du moins en apparence) ce qui restait du pouvoir à un président intérimaire, Dioncounda Traoré (investi le 12 avril 2012) et à un gouvernement de transition dirigé par Modibo Diarra (nommé Premier ministre le 17 avril 2012). Le premier est un politicien peu populaire tandis que le second s’est révélé très peu efficace et que la junte garde une forte influence. En effet, elle pesa sur la désignation des deux gouvernements intérimaires et s’oppose avec succès jusqu’à ce jour au déploiement de forces interafricaines sur ce qui reste du territoire malien. Cette atmosphère délétère favorise l’émergence d’un repli identitaire et certains s’inquiètent de ce “nationalisme“ bambara qui mettrait à mal la coexistence – pour l’instant pacifique – entre les différentes composantes de la population malienne. L’État-nation demeure un horizon pour l’instant inatteignable par le Mali.

B. L’Azawad

Depuis la décolonisation, une partie des Touaregs revendiquent la création d’un État. Les dirigeants maliens successifs n’ont ni voulu, ni su, ni pu gérer de manière satisfaisante les problèmes de cette fraction de leur peuple. Aussi la rébellion sévit-elle de manière endémique depuis 1959, avec des poussées plus graves lorsque les difficultés s’accentuent (sécheresses de 1973-1974 et 1983-1984, par exemple). Les accords de paix signés à Tamanrasset en 1991 prévoyaient pour le Nord un statut spécial qui ne vit jamais le jour. Des sommes non négligeables furent investies au Nord depuis 1992, dans le cadre de l’application de la nouvelle Constitution instituant la décentralisation et des clauses économico-sociales du Pacte national conclu avec les rebelles touaregs. Mais au lieu de financer des projets concrets de développement, elles semblent avoir été versées en argent liquide à des groupes et groupuscules qui reprenaient les armes une fois leur crédit épuisé.

Durant plusieurs décennies, le colonel Kadhafi entretint et instrumentalisa le mécontentement d’une partie des Touaregs pour appuyer ses entreprises déstabilisatrices en Afrique subsaharienne. Sa chute, au printemps 2011, précipita le retour au Mali de ceux qu’on appela les “revenants“ (les estimations varient de quelques centaines à quelques milliers), ex-rebelles des années 1990 recrutés dans l’armée libyenne,  lourdement équipés grâce au pillage des stocks d’armes libyens. La mort (accidentelle ?) le 26 août 2012 d’Ibrahim Ag Bahanga, figure centrale de la rébellion touarègue au Mali, retarda le lancement d’un soulèvement de grande ampleur. Mais d’autres prirent sa suite car la conjoncture les encourageait à exploiter une “chance historique“ : pour la première fois depuis 1960 le rapport de force défavorisait les troupes loyalistes. Ainsi, en octobre 2012, les intellectuels et militants politiques du Mouvement national de l’Azawad s’unirent aux anciens combattants de l’Alliance Touareg Niger-Mali et aux “revenants“ pour fonder le Mouvement national de libération de l’Azawad-MNLA. Il s’agit donc de l’amalgame d’éléments hétéroclites, ce qui explique en partie les contradictions – dans les déclarations comme dans les actes – relevées par les observateurs (attitude vis-à-vis des salafistes, objectif politique, par exemple). Belal Ag Sharif  en dirige le Bureau politique. Mohammed Ag Najim, son chef militaire, rebelle exilé dans les années 1990, commandait précédemment une unité de l’armée libyenne spécialisée dans la guerre en milieu désertique. Le déclenchement de l’offensive n’eut rien d’une surprise : six mois durant, d’intenses discussions se déroulèrent publiquement au sein de la communauté touarègue quant à l’opportunité et aux modalités d’un nouveau soulèvement. Les partisans comme les adversaires d’une entente avec Bamako y participèrent et le pouvoir malien n’en ignorait rien.

Le 6 avril 2012, après une campagne éclair lancée le 17 janvier et qui avait vu tomber entre ses mains toute la partie du territoire malien située au nord du fleuve Niger, le MNLA proclama l’indépendance de l’Azawad, terme qui signifie, en langue tamasheq, “terre de transhumance“, “pâturage“. Il s’agit d’une référence explicite au nomadisme pastoral, caractéristique de la société touarègue traditionnelle et base affichée de l’identité touarègue. Ce succès inattendu effaçait l’échec des rébellions de 1960-1964, 1990-1992 et 2006-2009. Les districts de Tombouctou, de Kidal et de Gao, soit 822 000 km2, échappaient au contrôle de Bamako. Le Mali était amputé des deux-tiers de son territoire. Au cœur de ce nouvel ensemble se trouve l’Adrar des Ifoghas, massif granitique et volcanique de 250 000 km2, très découpé par les oueds, censé être le berceau de la civilisation tamasheq. Ce territoire, investi d’une très forte valeur symbolique, pourrait constituer le point d’attraction des groupes touaregs résidant dans les pays voisins (Niger et Algérie, en particulier) et (r)éveiller chez eux des revendications indépendantistes.

Mais les Touaregs ne soutiennent pas tous ce projet. Leur société repose sur de complexes structures tribales et sur une hiérarchie très marquée. Cette segmentation alimente d’interminables rivalités et de multiples querelles intestines. Rien d’étonnant à ce qu’une nation touarègue n’ait pas émergé. D’ailleurs, depuis l’indépendance, les pouvoirs maliens successifs manipulent habilement cette fragmentation. Bamako accorda une certaine reconnaissance culturelle à la communauté touarègue et l’associa au gouvernement ainsi qu’au développement économique du nord à partir des années 1990. Les modalités de cette ébauche d’intégration politique et économique soulèvent de multiples questions et alimentent le mécontentement de certains. L’État s’appuie, par ailleurs, sur des milices dont certaines sont recrutées parmi les Touaregs (les autres étant constituées d’Arabes) pour mener la contre-insurrection dans le nord. Ainsi, la garnison de Kidal était composée de Touaregs ralliés, sous le commandement du colonel El Hadj Ag Gamou. Afin de combattre le MNLA, ce dernier créa, le 13 mai 2012, le Mouvement républicain pour la reconstruction de l’Azawad. Peut-être veut-il également prendre date dans la perspective d’un futur règlement négocié. Le factionnalisme touareg a de beaux jours devant lui. Le MNLA serait un mouvement recrutant avant tout parmi les habitants des villes, dans la région de Kidal et celle de Gao. Il représenterait donc peu (voire pas du tout) les populations rurales ou les habitants de la région de Tombouctou. Par surcroît, ses membres n’appartiendraient pas à l’ensemble des tribus et autres fractions de la communauté touarègue.

En outre, les habitants (1 300 000) de l’Azawad ne sont pas tous Touaregs. Il s’y trouve, notamment, des Maures, des Arabes (majoritaires à Tombouctou), des Songhaï (majoritaires à Gao) ainsi que des Peul. Ils ne manifestent nulle appétence pour l’État touareg et certains se seraient engagés dans le groupe du colonel Ag Gamou. De plus, les Arabes de Tombouctou sont organisés en milices créées par l’ex-président Touré pour lutter contre AQMI. Certains observateurs assurent qu’elles comptent dans leurs rangs des hommes de main contrôlés par des marchands liés au trafic de drogue et qu’elles pourraient faire le coup de feu contre les indépendantistes. L’écheveau des intérêts, des allégeances et des alliances s’avère donc des plus complexes et la faiblesse insigne de l’État malien n’arrange rien, d’autant que certains de ses représentants  en tirent profit. 

C. L’islamisme endogène

Outre les multiples divisions internes traditionnelles qui segmentent depuis toujours la société touarègue et font douter de l’existence d’une nation touarègue, des divisions de nature religieuse se manifestent. Les différentes variantes de l’islam rencontrées chez les Maliens se retrouvent parmi les Touaregs.

Seule une partie d’entre eux adhère au salafisme. Ce courant de l’islam sunnite, auquel appartient le wahhabisme, exige le respect absolu de la Tradition (Coran, sentences et manières d’agir de Mahomet). Il tire son nom du mot arabe salaf, « prédécesseur » ou « ancêtre » (parfois traduit par « pieux prédécesseurs » ou « pieux ancêtres »), qui désigne les compagnons de Mahomet et les deux générations qui les suivirent. Il se partage entre un courant axé sur l’imitation du “modèle“ de vie de premiers musulmans (car ils furent directement guidés par Mahomet), un courant orienté vers l’action politique et une tendance djihadiste.  Les adeptes de cette dernière, suivant à la lettre l’histoire du prophète de l’islam, pensent que le pouvoir se conquiert par les armes et que la loi de Dieu ne peut s’imposer que par la guerre sainte. Par conséquent, ils considèrent cette dernière comme une obligation absolue : un “sixième pilier de l’islam“ en quelque sorte, qui s’ajoute à la profession de foi, aux cinq prières quotidiennes, au jeûne du Ramadan, au pèlerinage à La Mecque et au paiement de l’aumône. Ils entendent reconstruire la théocratie originelle (celle de Mahomet) et rétablir l’unité initiale de la communauté musulmane, celle d’avant la Grande Discorde (Fitna, 655-661) qui donna naissance au sunnisme et au shiisme.

Pour l’instant du moins [septembre 2012], ce sont des Touaregs partisans du salafisme djihadiste qui contrôlent le nord du Mali : le MNLA a perdu la maîtrise de la situation au profit d’une organisation jusqu’alors inconnue : Ansar Eddine. Un ex-rebelle touareg de 2006, artisan de la paix, Iyad Ag Ghali, avait été nommé consul du Mali à Djedda (Arabie Saoudite) en 2008. Ce séjour entraîna, semble-t-il, sa conversion au salafisme. Dès lors, on le retrouva comme intermédiaire entre AQMI et les pays occidentaux dans plusieurs négociations en vue de libérer des otages moyennant rançon. Associé aux tractations qui précédèrent la création du MNLA, il semble qu’il n’obtint pas les responsabilités auxquelles il prétendait. Dans le même temps, il se vit refuser d’être désigné comme successeur de l’amenokal des Ifoghas, dignité suprême dans cette prestigieuse confédération tribale à laquelle il appartient. En cause dans les deux cas : son passé (ralliement au pouvoir malien lors de la rébellion de 2006 assimilé par certains à une trahison) et peut-être surtout son engagement religieux radical, loin de faire l’unanimité dans sa communauté et incompatible avec la laïcité affichée (pour s’assurer du soutien de l’Occident ?) par le MNLA. En réaction, il fonda sa propre organisation : Ansar Eddine (“Combattants de la foi“). Même s’il guerroya aux côtés du MNLA pour chasser les forces fidèles à l’État malien, son objectif n’est pas la sécession, mais l’instauration de la charia sur l’ensemble du territoire malien (ce qu’attestent le franchissement du Niger et la prise de contrôle de la ville de Douentza, le 1er septembre 2012). Probablement financé par AQMI (qui préfèrerait laisser agir des Touaregs en territoire touareg et se consacrer exclusivement à ses activités djihadistes), il renforça ses positions dès le mois de mars 2012, puis se retourna contre ses alliés fin mai et les chassa de tous les centres urbains de l’Azawad. Il semble qu’Ansar Eddine dirige Kidal, tandis que des groupes islamistes étrangers tiennent Gao et Tombouctou. À l’instar des talibans afghans dans les années 1990 ou des Shebab somaliens, Ansar Eddine s’efforce d’apparaître comme une force de stabilisation (r)établissant, à l’aide de la charia, la loi et l’ordre (largement mis à mal par les combattants du MNLA si l’on en croit les rares témoignages à notre disposition). De plus, alors que le MNLA dispose de peu de moyens, Ansar Eddine peut nourrir, équiper et rémunérer ses combattants. Aussi n’éprouve-t-il aucune difficulté à recruter et parvient-il à débaucher (massivement semble-t-il) dans les rangs de son rival. Néanmoins, la fiabilité de troupes recrutées sur cette base paraît sujette à caution : le gîte et le couvert ne garantissent pas l’adhésion idéologique. D’autant que l’islam des origines qu’Ansar Eddine entend imposer diverge profondément de celui pratiqué par la majorité des habitants de la région, Touaregs ou non. Les informations relatives aux réactions hostiles d’une partie de la population contre l’application de la charia pourraient (si elles sont confirmées) en témoigner. Il en va de même avec la protestation contre la destruction des mausolées de “saints“ vénérés à Tombouctou.  Ces dévotions sont pratiquées dans toute l’Afrique musulmane et, au-delà, dans l’ensemble du monde musulman. En effet, pour la majeure partie des adeptes de l’islam, des hommes (voire des femmes), par leur piété, leur sagesse et/ou leur enseignement, ont acquis une dimension exemplaire qui ne peut que plaire à Allah et en faire des intercesseurs. A contrario, pour les salafistes, l’unicité de Dieu doit être préservée absolument et, par conséquent, aucun autre nom ne doit être associé au sien, de même qu’aucun être humain ne doit s’interposer entre le croyant et lui. La destruction des monuments des “saints“ (récurrente dans l’histoire de l’islam) résulte donc d’une conviction religieuse profonde. Mais elle remet en cause des pratiques adossées à des croyances ancrées depuis des siècles et héritées de l’époque anté-islamique. Une poignée de salafistes, fussent-ils inflexibles et lourdement armés, semble bien présomptueuse lorsqu’elle prétend éradiquer immédiatement des éléments aussi profondément gravés dans la conscience des hommes.

D’ailleurs, rien ne semble gagné pour les iconoclastes. « Une personnalité immensément respectée au Nord, le chef traditionnel (amenokal) des Kel Adagh, Intallah Ag Attaher, […] a désavoué par une lettre rendue publique Iyad Ag Ghali, un membre de son propre groupe […]. Un désaveu similaire a été prononcé par une haute autorité traditionnelle kounta, le groupe arabe le plus prestigieux du Nord-Mali. Ces déclarations […] rappellent à quel point est clivant le positionnement fondamentaliste d’Iyad Ag Ghali au sein de la communauté touareg ». Quant à la destruction de mausolées de saints soufis à Tombouctou à partir du 30 juin 2012, assortie de l’application des châtiments corporels (y compris, semble-t-il, la lapidation, comme à Aguelhok le 29 juillet 2012), elle susciterait des réactions de rejet (manifestations à Gao), voire des mouvements d’autodéfense (Arabes de la “brigade de vigilance“ mise sur pied le 11 juillet 2012 pour protéger les édifices religieux de Tombouctou, par exemple). Sans que l’on puisse déterminer si cela pourrait remettre en cause la mainmise d’Ansar Eddine.

D’autant que le Mali ne peut guère compter, jusqu’ici tout du moins, sur un réel soutien extérieur. Outre sa propre incapacité à constituer un gouvernement crédible et à élaborer une solution politique acceptable, il se heurte au désaccord entre ses voisins, aux difficultés de ses grands alliés occidentaux et à la vitalité des groupes criminels qui ont investi sa partie nord.  

IV.  VERS LA CONSOLIDATION D’UNE ZONE GRISE ?

L’intervention occidentale en Libye (19 mars – 31 octobre 2011) accéléra la déstabilisation du Mali. Conscients des risques de contagion, les pays voisins tentent de trouver une solution consensuelle et réaliste, sous l’œil attentif des Occidentaux. Pendant ce temps, les entités criminelles prospèrent.

A. Des voisins désunis

Pays limitrophe le plus riche et doté des forces armées les plus importantes, l’Algérie nourrit des ambitions de puissance régionale. Elle redoute, à tort ou à raison, que Paris n’y fasse obstacle. Par conséquent, elle est hostile à la présence française dans la bande saharo-sahélienne et tente de coordonner (sous son contrôle) la lutte contre AQMI. Certains de ses partenaires, pour leur part, préféreraient une plus grande implication française, ce qui réduit l’efficacité de la lutte antiterroriste. Depuis les années 1960, Alger favorise un règlement négocié de la question touarègue, mais sans jamais avoir pu (ou voulu) faire appliquer les accords signés par Bamako. Ceci pourrait expliquer la froideur manifestée à son encontre par le MNLA (qui affiche une plus grande proximité avec la Mauritanie et la France). Nombre d’observateurs s’accordent pour qualifier sa politique malienne d’“attentiste“ : au printemps 2012, la présence des forces de sécurité fut renforcée à la frontière saharienne du pays, mais celles-ci n’intervinrent pas contre le MNLA (pas plus que contre AQMI ou ses alliés). Plusieurs facteurs expliquent ce comportement. D’abord, le Mali sert de déversoir à une partie des combattants d’AQMI, ce qui soulage d’autant la sécurité algérienne. Ensuite, de hauts dirigeants algériens (et maliens) sont connectés aux réseaux mafieux qui utilisent le nord du Mali pour leurs trafics. De plus, Alger veut éviter une contamination des Touaregs du sud algérien et le renforcement de la contestation des Kabyles (autre population berbère, dont certains militants apporteraient un soutien actif aux militants du MNLA en France). Enfin, sur les 7 diplomates capturés le 5 avril 2012 à Gao par des islamistes radicaux, 3 furent libérés le 14 juillet 2012, mais le vice-consul fut assassiné le 1er septembre 2012 et 3 demeurent otages.

Le Niger est tout aussi déshérité que le Mali, donc très fragile. Il craint de subir à son tour une déstabilisation irréversible. D’autant qu’au sud, il constate, impuissant, l’infiltration d’islamistes du mouvement Boko Haram, venus du Nord-Nigeria pour rejoindre la zone du Nord-Mali. Le président Issoufou soutient donc ardemment une politique de fermeté. Il souhaiterait une intensification de la lutte antiterroriste régionale avec l’appui des puissances occidentales. La France forme une partie de ses troupes à cette fin depuis 2011. Il n’est pas exclu que l’actuel gouvernement nigérien cherche également à bénéficier de la “rente antiterroriste“, récent avatar (depuis le 11 septembre 2001) de ces rentes stratégiques que les deux Grands versaient à leurs alliés respectifs du Tiers-Monde durant la Guerre froide.

Le Burkina Faso affiche, depuis les années 1990, des ambitions régionales. La médiation que lui a confiée la CÉDÉAO dans cette crise lui offre une occasion de s’affirmer. Le président Compaoré dispose de plusieurs atouts : son amitié avec le président en exercice de la CÉDÉAO, l’Ivoirien Alassane Ouattara et avec Sadio Lamine Sow, qui dirigea la diplomatie malienne entre avril et août 2012 ; ses connexions avec certains rebelles touaregs comme avec AQMI (par l’intermédiaire de son controversé conseiller spécial, le Mauritanien Moustapha Chafi). Au Mali, cet activisme suscite la suspicion voire l’hostilité d’une partie de la classe politique et de l’opinion publique. Les rumeurs les plus malveillantes circulent : il serait derrière le putsch du capitaine Sanogo, la rébellion touarègue et la nomination de l’inefficace premier ministre par intérim, Modibo Diarra ; il serait le relais principal des intérêts de la France en Afrique de l’Ouest et l’allié principal des États-Unis dans leur lutte contre le terrorisme dans la région ; il tremperait dans de sombres intrigues maçonniques et entretiendrait des liens d’affaire avec AQMI. Il est bien difficile de vérifier et trier des assertions aussi contradictoires. Cela semble néanmoins dénoter une influence non négligeable.

Convalescente, la Côte-d’Ivoire  sort de plusieurs années de guerre civile plus ou moins larvée (2002-2012) et la situation demeure instable. Elle préside la CÉDÉAO et encourage la recherche d’une solution négociée. La Côte-d’Ivoire contrôle la principales ouverture du Mali sur l’extérieur : la route jusqu’au port d’Abidjan (pratiquement coupée durant la longue crise ivoirienne). Elle pourrait donc redevenir un partenaire économique essentiel. Cela peut lui conférer un certain poids dans les négociations.

La Guinée, qui contribue au désenclavement du Mali par le port de Conakry, brille par son absence mais nourrit de très vives préoccupations, à l’image du Niger.

Le Sénégal, grâce au chemin de fer construit entre les deux guerres mondiales par la France, assure au Mali un débouché extérieur appréciable. Son rôle crut durant la longue crise ivoirienne, ce qui en fait un partenaire économique indispensable pour Bamako (il est son premier client, absorbant 13% des exportations maliennes). Mais les difficultés sociales et les tensions politiques qui accompagnèrent les élections présidentielles du printemps 2012 amenèrent Dakar à demeurer en retrait. Toutefois, il devra probablement agir car il commence à être touché par le salafisme et AQMI utiliserait (selon des sources militaires françaises relayées par la presse) son territoire comme base logistique et zone de repos pour ses combattants.

Lorsqu’Amadou Toumani Touré présidait le Mali, la Mauritanie  divergeait  dans l’approche sécuritaire face à AQMI : le président Mohamed Ould Abdel Aziz (lui aussi ancien militaire) pratiquait la fermeté alors que son voisin temporisait et peut-être pactisait. Selon certains analystes, la fin de la sanctuarisation du Mali par AQMI incomberait à la Mauritanie lorsque, le 22 juillet 2010, de conserve avec la France (qui forme une partie de ses troupes à la lutte antiterroriste depuis 2008), elle mena une opération antiterroriste – ratée – sur le sol malien, dans le but de libérer le Français Michel Germaneau, enlevé au Niger le 19 avril 2010. Nouakchott voit dans l’évolution du Nord-Mali la démonstration que sa politique de fermeté constituait la réponse idoine à la menace AQMI. Bien qu’elle ne fasse plus partie de la CÉDÉAO depuis 2000 [5] , elle pousse à une intervention de celle-ci et se refuse à agir seule.

La Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest-CÉDÉAO (Bénin, Burkina-Faso, Cap-Vert, Côte-d’Ivoire, Gambie, Ghana, Guinée, Guinée Bissau, Liberia, Mali, Niger, Nigeria, Sénégal, Sierra Leone, Togo), créée le 28 mai 1975 (traité de Lagos) en vue de l’intégration économique de ses États membres, ajouta, sous la contrainte des conflits survenus depuis la fin de la Guerre froide, la gestion des problèmes de sécurité à ses objectifs. Elle mit en place, en 1990, un groupe chargé de surveiller l’application des cessez-le-feu, l’Economic Community of West African States Cease-Fire Monitoring Group-ECOMOG. Ce groupe de supervision, transformé en force d’interposition permanente en 1999, intervint à plusieurs reprises, notamment au Liberia (1990-1999), en Sierra Leone (1997-2000), en Guinée Bissau (1999) et en Côte-d’Ivoire (2003-2012). La CÉDÉAO peine à dégager une politique commune car 8 États francophones y côtoient 5 États anglophones, parmi lesquels le Nigeria. Ce dernier s’impose comme chef de file par sa taille, son poids démographique et ses ressources économiques. Mais les pays francophones de la zone sahélienne lui reprochent de méconnaître les réalités de la sous-région. La crédibilité de la CÉDÉAO, ainsi que la consolidation du processus démocratique en Afrique de l’Ouest, dépendaient en partie de l’efficacité de sa réaction au coup d’État du 22 mars 2012. Elle réussit, par l’embargo, à imposer aux putschistes le transfert (au moins en apparence) du pouvoir à un gouvernement civil de transition. Ensuite, elle entama des discussions avec l’ensemble des groupes armés pour tenter de trouver une solution négociée au conflit. L’organisation régionale, qui semble en rivalité avec l’Union africaine pour diriger le processus, défend deux principes : le rétablissement de l’ordre constitutionnel et le maintien de l’intégrité territoriale. Le projet d’envoyer une force de 3 000 hommes reconquérir le nord semble plus déclaratoire que crédible : comment réussir, avec des effectifs aussi modestes et généralement étrangers à la guerre dans le désert, là où l’armée malienne a toujours échoué, sur un territoire immense, difficile et parfaitement connu des combattants touaregs ? En outre, ce déploiement (virtuel pour l’instant) suscite de vives réactions au Mali et le gouvernement de transition est engagé à ce sujet dans un bras de fer avec la faction militaire qui soutient le capitaine Sanogo.

Alors que les États voisins peinent à définir une action commune, certains d’entre eux (Mauritanie, Burkina Faso, Niger) voient affluer des dizaines de milliers de réfugiés maliens sur leur sol. D’après les Nations unies, 167 000 habitants du nord ont fui au sud et 250 000 dans les pays limitrophes. Or, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, il y aurait 10 millions de personnes nécessitant une aide d’urgence en Afrique de l’Ouest à cause de la sécheresse et de l’insécurité. Alors qu’il y a des pénuries alimentaires depuis 2011, ce surcroît inattendu de population risque de créer rapidement des difficultés considérables et de susciter des tensions, aussi bien internes qu’interétatiques.

B. Ceux qui ne peuvent tout faire

Les observateurs s’accordent à voir dans la crise malienne actuelle un effet de l’intervention occidentale de 2011 en Libye. Il est encore trop tôt pour connaître les calculs des principaux protagonistes (États-Unis, France et Grande-Bretagne) de l’offensive contre le régime du colonel Kadhafi. Toutefois, la situation malienne tend à confirmer que les conséquences sur la bande saharo-sahéliennes n’occupèrent pas une grande place. Un diplomate français va même plus loin et déclarait récemment : « ceux qui ont pris la décision de bombarder Kadhafi n’avaient pas la moindre idée des conséquences que cela pourrait avoir au Sud [6] ».

Ex-puissance coloniale, la France défend au Mali des intérêts politiques (son influence par le biais d’une politique de coopération mise sur pied dès les années 1960), économiques (accès aux matières premières, débouchés pour son commerce) et sécuritaires (contre-terrorisme face à AQMI, qui lui a publiquement déclaré la guerre). Elle se heurte aux ambitions de l’Algérie, qui voit en elle l’obstacle à l’affirmation de sa prééminence régionale. Cette dernière serait en revanche souhaitée par les États-Unis, ce qui ajouterait un élément supplémentaire au contentieux franco-américain. Mali et Niger se trouvent, au contraire, très favorables à Paris. Néanmoins, Paris semble avoir douté depuis un certain temps déjà de la volonté du président Touré de lutter contre AQMI et certains responsables politiques et militaires maliens l’accusent – à tort semble-t-il – de soutenir la rébellion touarègue afin qu’elle affronte AQMI en lieu et place de l’armée malienne. Outre cet imbroglio diplomatique et la crainte de voir périr ses quatre citoyens [7]  détenus depuis deux ans par les terroristes, les problèmes budgétaires limitent l’action de la France dans la région. D’où la position prudente affichée depuis le début de la crise : soutien à la médiation politique qui ramena les civils au pouvoir à Bamako, appui diplomatique – par le vote d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU – et éventuellement logistique à une intervention militaire menée par une force interafricaine (CÉDÉAO, voire Union africaine).

Les États-Unis, discrets entre 1945 et 1989, firent irruption en Afrique après la fin de la Guerre froide. Puissance d’envergure mondiale, ils ne pouvaient plus demeurer à l’écart d’une région aussi vaste, dotée d’autant de ressources et peuplée d’autant d’habitants. Intéressés par l’abondance et la diversité des matières premières du continent, ils entendent également y contrer leur rival chinois. Préoccupés par l’attitude ambigüe du Soudan, l’affirmation de mouvements islamistes radicaux au Nigeria (Boko Haram) et en Somalie (Shebabs) et l’implantation d’Al Qaida au centre de la zone Sahara-Sahel ils ont étendu leur lutte contre le terrorisme à l’Afrique (Pan Sahel Initiative, 2002 ; Trans Saharan Counterterrorism Initiative, 2005, par exemple). En 2007, ils ont créé un commandement militaire propre au continent (Égypte exclue), l’AFRICOM. Ils déploient leur capacité de séduction à travers l’aide économique spécifique distribuée dans le cadre de l’African Growth and Opportunity Act-AGOA de 2000, ainsi que par de multiples actions  humanitaires largement médiatisées par le département d’État. Leurs difficultés économiques, ainsi que les revers subis en Afghanistan et en Irak, les contraignent à réduire leur effort et à tenter de sous-traiter la sécurité aux États de la région. La défiance de certains pays vis-à-vis des alliés régionaux de Washington (Algérie, Nigeria, Burkina Faso) ne rend pas la chose aisée. Il est également permis de s’interroger sur la validité d’une politique principalement axée sur la dimension militaire de la lutte contre le terrorisme : depuis longtemps, une démarche globale, prenant en compte la complexité de la région et intégrant une politique de développement ambitieuse, paraît préférable à certains observateurs comme à certains pays de la région.

Initialement motivée par les liens historiques et culturels hérités de la colonisation, ainsi que par l’accès, nécessaire durant les Trente Glorieuses, à la main-d’œuvre comme aux matières premières, l’Europe communautaire a tissé depuis la fin des années 1950 des liens étroits avec le Sahel. De plus en plus gênée par l’immigration illégale en provenance de cette zone et vivement préoccupée par un voisinage extrêmement dangereux avec AQMI, l’Union européenne a multiplié les initiatives pour venir en aide aux États de la région. Surveillance des frontières en Mauritanie, appui à l’État de droit au Niger, lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée dans tous les pays. En 2011, afin de coordonner ses actions dans un plan d’ensemble, elle adopta une “Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel“.  Dernière initiative en date, le lancement, le 1er août 2012, de la mission EUCAP SAHEL Niger pour contribuer à la formation et au conseil des forces de sécurité intérieures au Niger et renforcer la coordination régionale avec le Mali et la Mauritanie dans le domaine de la sécurité. Tout cela demeure modeste et la crise économique que traverse actuellement la zone euro n’augure pas d’une action plus ambitieuse.

L’ONU a réagi tardivement, après sollicitation de la CÉDÉAO. Il fallut attendre le 5 juillet 2012, pour que le Conseil de sécurité adoptât, à l’unanimité, la résolution 2056 affirmant que la situation au Mali représentait une « menace pour la paix et à la sécurité internationales ». Elle rappelait la nécessité d’un contrôle civil du pouvoir à Bamako et prévoyait des sanctions ciblées contre les rebelles, les personnes et les groupes qui s’associent avec AQMI. L’ONU joue la prudence : elle ne souhaite visiblement pas s’engager dans une opération qui ne disposerait pas des moyens suffisants et qui n’appuierait aucune solution politique viable.

C. À leur aise « comme des fennecs dans le désert »

Saisissant l’opportunité offerte par la faiblesse des structures d’autorité des États du Sahel, des groupes criminels étrangers sont présents depuis des années dans la région. Associés à des éléments des populations locales connaissant le terrain, capables d’acheter des complicités (politiques, policières et militaires), ils mènent divers trafics. Parmi ceux-ci, les armes, les migrants et les stupéfiants occupent une place de choix, ce qui explique la présence de membres de divers cartels de la drogue (filières colombiennes et mexicaines, pour la cocaïne, marocaines pour le cannabis, afghanes pour l’héroïne, notamment). Il semble que l’on assiste à une criminalisation croissante des populations et de l’économie de la zone. Ce qu’illustre, par exemple, l’implication directe probable des milices arabes de Tombouctou dans le trafic de drogue. Ce terreau favorise le développement et la pérennisation des conflits de basse intensité dans la zone Sahara-Sahel [8] .

Le terrorisme islamiste ressort comme l’activité criminelle la mieux implantée. Depuis 2003, le nord du Mali subit le déplacement des bases opérationnelles des salafistes algériens vers le centre de la zone Sahara-Sahel. Des membres de l’aile extrémiste du Front islamique du salut-FIS créé en Algérie en 1989 basculèrent dans le terrorisme après l’interruption du processus électoral par l’armée algérienne, en décembre 1991. Perpétrant leurs crimes successivement sous l’étiquette du Groupe islamique armé (1991-1998) puis du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (1998-2007), une bonne part de ceux qui survécurent poursuivent leurs exactions (enlèvements, assassinats, attentats) sous l’appellation d’Al Qaida dans les pays du Maghreb islamique-AQMI depuis 2007. Ils ont consolidé leurs positions au cours de la quasi-décennie écoulée et semblent mêlés de très près à l’évolution récente du Mali. Ainsi, Mokhtar Belmokhtar, le chef de l’une des deux principales katibas d’AQMI, aurait dirigé les opérations contre le MNLA et résiderait à Gao avec sa famille.

L’effondrement de l’armée régulière dans le nord du Mali en mars-avril 2012, puis l’éviction des forces indépendantistes touarègues réputées laïques du MNLA en juin-juillet 2012, ont fait de la région un lieu de regroupement des djihadistes d’Afrique et au-delà. Ainsi, est apparu, le 1er avril 2012, le Mouvement pour l’unité et le jihad en Afrique de l’Ouest-MUJAO. Né à Gao, il semble constituer une annexe d’AQMI regroupant des islamistes noirs (les familiers du dossier assurent que l’on y trouve des Maliens, des Nigériens, des Béninois, des Gambiens, des Guinéens, des Somaliens, et des Nigérians) et mauritaniens. Peut-être s’agit-il d’une tactique d’AQMI pour rallier plus facilement des combattants parmi les populations noires. Des témoins ont fait état de la présence d’éléments du groupe nigérian Boko Haram, très proche d’Al Qaida. D’autres affirment avoir vu des combattants arabes, afghans et pakistanais. Mais des officiels du renseignement américain ont démenti ce dernier point. À l’évidence, le gris de la zone s’opacifie à vue d’œil.

Les salafistes affichent une totale imperméabilité aux réactions qu’ils suscitent : « Le seul avis qui nous importe est celui d’Allah. Le reste n’a aucune importance pour nous, y compris ce que les médias appellent la “communauté internationale“. Son avis et ses préoccupations ne nous concernent en rien. Que le monde entier soit contre nous, cela nous laisse indifférent » [9]. Ils font montre d’une grande confiance en l’avenir et leur argumentation ne manque pas d’un certain réalisme. Ainsi, le chef d’Ansar Eddine à Tombouctou déclarait fin août 2012 : « Les pays occidentaux ont tiré les leçons de leurs interventions en Irak et en Afghanistan, dont ils commencent déjà à se retirer, et les pays africains ont échoué dans toutes leurs interventions militaires, comme on le voit actuellement en Somalie. Ils sont assez intelligents pour ne pas prendre le risque de se voir ridiculiser une nouvelle fois ici » [10]. Il vaut donc mieux prendre au sérieux la « promesse » faite par Oumar Ould Hamaha, le chef militaire du MUJAO, après l’exécution sommaire, par l’armée malienne, dans la nuit du 8 au 9 septembre 2012,  de 16 prédicateurs islamistes de la secte pacifique (basée au Pakistan), Jama’at Tabligh : « Depuis ce massacre de civils musulmans, nous avons compris que le gouvernement malien est un gouvernement mécréant. Nos frères musulmans de Bamako peuvent préparer nos matelas, on arrive… Nous allons planter le drapeau noir de l’islam sur [le palais présidentiel de] Koulouba » [11].

Il faut résoudre un problème posé depuis l’indépendance

Telle semble être la réponse à la question de l’éventuel effondrement de l’État malien. Pays très démuni, le Mali affronte une somme de rivalités. La compétition entre partis politiques, fait rage depuis la démocratisation de 1992. Au-delà des insuffisances d’une partie des élus, elle se trouve parasitée par des facteurs ethniques et/ou régionaux, par l’affairisme ou la corruption, ainsi que par le poids des cadres d’une armée elle-même divisée. Le Mali ne dispose donc pas encore d’une démocratie mature pour résoudre ses problèmes. Ses habitants ne peuvent guère se considérer comme des citoyennes et des citoyens réellement libres et égaux en droits et en devoirs. Cela explique les flambées de violence à Bamako, comme les rébellions récurrentes d’une partie des Touaregs, par exemple. Les revendications de ces derniers oscillent entre l’indépendance et une autonomie substantielle. Encore faudrait-il que les Kel Tamasheq soient eux-mêmes capables de s’unir autour d’un projet à la fois commun et raisonnable. Dans la mesure où ce n’est pas le cas, où la fragmentation l’emporte, les agissements criminels, tant des cartels de la drogue que des terroristes islamistes, s’en trouvent facilités.

Il semble qu’il faudra réunir beaucoup d’atouts et de bonnes volontés pour éviter que le Mali ne sombre : réaliser l’union nationale par delà les divisions politiques, les clivages ethniques et les différentes sensibilités religieuses ; construire un État impartial, équitable et efficace dans lequel l’ensemble des Maliens se reconnaissent ; trouver un accord pour vivre en bonne intelligence avec les Touaregs sans défavoriser les autres composantes de la population malienne ; mobiliser l’aide internationale (CÉDÉAO,Union Africaine, France, États-Unis, Union européenne, ONU, notamment) et l’utiliser avec efficacité et probité pour développer le pays ; éliminer les cadres civils et militaires qui tirent profit de leur complicité avec les mafias et/ou les terroristes. Souhaitons au peuple de ce pays qu’“impossible “ ne soit pas malien.

Copyright Septembre 2012-Gourdin/Diploweb.com

[1] GOURDIN Patrice, « Al Qaida au Sahara et au Sahel. Contribution à la compréhension d’une menace complexe », Diploweb.com, 11 mars 2012,  http://www.diploweb.com/Al-Qaida-au…

[2] KLUGMAN Jeni  (dir.), Rapport sur le développement humain 2011. Durabilité et équité : un meilleur avenir pour tous, New York, 2011, Programme des Nations Unies pour le développement, hdr.undp.org/en/media/HDR_2011_FR_Complete.pdf

[3] MAGUIRAGA Fatoumata, « Le Mali ne voit plus l’ombre d’un touriste », Slate Afrique,  8 septembre 2011 (mis à jour le 8 décembre 2011),  slateafrique.com/print/33083/mali-tourisme-aqmi-economie-sahel

[4] Outre Ganda Koy et Ganda Iso, il s’agit des Forces de libération des régions nord du Mali, de l’Alliance des communautés de la région de Tombouctou, de la Force armée contre l’occupation et du Cercle de réflexion et d’action. « Mali’s self-defense militias take the reconquest of the north into their own hands », Terrorism Monitor, Volume : 10 Issue : 16, August 10, 2012. jamestown.org/programs/gta/single/ ?tx_ttnews%5Btt_news%5D=39747&cHash= 8f3d73b32f43781dc66ffd4f78ea9494

[5] La Mauritanie, membre fondateur, s’en retira en 2000 pour ne pas participer au renforcement de l’intégration économique de l’Afrique de l’Ouest. Cela l’aurait coupée du Maghreb, duquel elle s’est rapprochée tout au long des années 1990.

[6] Mali : éviter l’escalade, International Crisis Group, 18 juillet 2012, p. 9.

[7] Le 16 septembre 2010, 5 Français, 1 Malgache et 1 Togolais furent enlevés par des membres de la katiba d’Abou Zeid. En février 2011, une Française, le Malgache et le Togolais furent libérés, vraisemblablement contre rançon. Thierry Dol, Marc Ferret, Daniel Laribe et Pierre Legrand demeurent toujours détenus. Jusqu’en septembre 2012 cela ne suscite pas la mobilisation médiatique observée lors d’autres prises d’otages.

[8] LACHER Wolfram, Organized crime and conflict in the Sahel-Sahara Region, Washington, 2012, Carnegie Endowment for International Peace, 32 p. carnegieendowment.org/files/sahel_sahara.pdf

[9] OULD SALEM Lemine, « La charia est non négociable », Le Temps, 21 août 2012.

[10] Ibidem.

[11] BABA Ahmed, « Mali : le massacre de seize prédicateurs islamistes, du pain béni pour Aqmi », Jeune Afrique, 12 septembre 2012.

Afghanistan : pendant que l’on se retire, la drogue continue de proliférer…

8 Déc

C’est à Hillary Clinton, dès sa prise de fonction au sein de l’administration Obama, que l’on doit l’association officielle du terme de « narco-Etat » à l’Afghanistan. En effet, le 5 février 2009, dans un rapport remis au Congrès et lors de sa présentation devant les membres de la chambre haute américaine, la nouvelle Secrétaire d’Etat ne mâchait pas ses mots et parlait de l’Afghanistan comme un « narco-Etat (…) hanté par des capacités limitées et une corruption généralisée ». Si la formule employée par Hilary Clinton est quelque peu vindicative et sans doute teintée d’un mélange d’exagération et de confusion au moment où elle est prononcée, celle-ci a tout de même le mérite de soulever une problématique oubliée ou plutôt cachée par l’importance du conflit international : la question de la drogue.

            En réalité, la question de la production de drogue en Afghanistan s’avère être un sujet important pour celui qui cherche à saisir l’histoire de ce pays mais aussi à comprendre la situation actuelle. Ainsi, se demander si l’Afghanistan est aujourd’hui un narco-Etat, c’est soulever un paradoxe assez étrange à première vue. Ce paradoxe c’est celui d’un Etat à la fois premier coupable du développement de la question de la drogue et première victime de sa passivité, de son inefficacité. C’est pourquoi l’étude de la question du narco-étatisme doit tenir compte de cette triple dimension territoire – population – institutions. Et, à l’heure où le retrait de la coalition est entamé, il est temps de tirer un bilan sur le rapport qu’entretiennent l’Etat afghan et la question de la drogue.

            D’abord, il est évident que la présence de la drogue sur le territoire afghan ne date pas de l’intervention de la coalition en 2001. Ses racines sont lointaines et remontent sans doute à Alexandre le Grand au IVème siècle av J-C. De fait, très tôt, et notamment dans le cas de l’Afghanistan, l’histoire du pavot représente l’histoire d’une diffusion et d’un commerce. L’histoire de la production n’est venue que bien plus tard et c’est le contexte de conflit continu alimenté successivement par l’intervention soviétique entre 1979 et 1989 et la période de guerre civile entre 1989 et 1996 qui explique le véritable décollage de la production de drogue et la transition vers une économie de la drogue. Au cours de cette période, la drogue s’enracine dans les pratiques et les mentalités. Et contrairement au rigorisme et au puritanisme affichés par le régime des taliban, ce dernier ne met pas fin à la présence de la drogue en Afghanistan. L’année 2000, par la décision radicale du mollah Omar d’interdiction totale de la production, n’est en réalité qu’un bref intermède. Entre temps, la drogue est passée du rang d’élément conjoncturel (utile pour financer l’effort de guerre) à celui d’élément structurel faisant désormais partie du paysage national.

            Néanmoins, il est certain que l’intervention américaine a servi de catalyseur à la question de la drogue sur le territoire afghan. En effet, entre 2001 et 2012, le renforcement de l’économie de la drogue a d’abord été permis par l’explosion et la diversification de la production des plantes à drogue. Les trafics liés à la drogue ont eux aussi connu leur heure de gloire. Dès 2001, les Etats-Unis n’ont d’autre alternative, pour gagner la guerre contre le terrorisme et de tenir le pays avec un minimum de forces en présence, que de pactiser avec les chefs de l’Alliance du Nord, ces chefs de guerre qui sont aussi les derniers producteurs de drogue. Dès lors, ces chefs de guerre convertis pour l’occasion en barons de la drogue ont saisi l’ouverture et ont utilisé la complaisance des Etats-Unis ainsi que la faiblesse des autorités en place pour étendre leurs juteux trafics. Cette extension des trafics a été l’occasion d’une pénétration assez singulière du capitalisme en Afghanistan dont les préceptes ont été appliqués en priorité au système de la drogue pour ainsi donner naissance à un marché national unifié.

            Ce marché a certes une dimension nationale, il ne s’arrête pas pour autant aux frontières si poreuses de l’Afghanistan de sorte que le pays fait figure d’espace carrefour pour le trafic mondial de drogue. La notion de Croissant d’Or qui regroupe ces trois pays que sont l’Iran, le Pakistan et l’Afghanistan en raison des liens qu’ils entretiennent dans le trafic régional et mondial de drogue, continue de subsister mais elle perd en pertinence pour deux raisons. D’une part, dans cet ensemble, l’Afghanistan écrase toute concurrence que ce soit pour la production ou le trafic. D’autre part, de nouveaux voisins comme les anciennes républiques socialistes soviétiques contribuent à ôter toute rigidité aux frontières du Croissant d’Or. L’Afghanistan continue d’être à la croisée des chemins de la drogue vers l’Occident mais les routes qui s’y croisent sont toujours plus nombreuses. Aux routes traditionnelles se joignent maintenant de nouvelles routes, surtout au Nord, renforçant au passage le rôle de pivot que joue l’Afghanistan dans l’économie mondiale de la drogue. Le problème est que le long de ces routes, la drogue afghane, en se diffusant, répand la toxicomanie et la pandémie du VIH.

            Sauf que la jeune République islamique d’Afghanistan n’est pas innocente dans cette influence de la drogue sur son territoire et sur sa population. La question était donc de savoir si cet Etat bénéficiait plus de la question de la drogue qu’il n’en souffrait. A ce sujet, la réponse à apporter ne pouvait être plus évidente. Depuis 2001, la pression exercée par la drogue sur l’Etat n’a fait que croître et ce pour plusieurs raison.

            La première est bien sûr le manque de maturité des institutions en place. En 2001, dans la logique des Etats-Unis, la victoire serait obtenue une fois la nébuleuse Al Qaïda anéantie, les taliban chassés et un gouvernement ami installé au pouvoir. Mais les Etats-Unis, impliqués à fond dans leur logique de guerre contre le terrorisme, ont oublié les principes fondamentaux de la science politique. Ce qui fonde la souveraineté d’un Etat, c’est la permanence de ses institutions, leur pérennité. Face à un peuple qui n’en est pas un en temps de paix et qui n’en est un uniquement lorsqu’il s’agit de se coaliser contre l’occupation de l’étranger, la conquête de la souveraineté ne s’annonçait pourtant pas comme une tâche routinière. Et ce n’est que trop tard, avec la perte de l’initiative militaire sur le terrain, que les troupes occidentales ont pris conscience de l’intérêt de protéger ce nouvel Etat. Car ce qu’il fallait, c’était d’abord  l’enraciner, l’inscrire dans les mentalités plutôt que de continuer, en faisant un usage forcené et tête baissée du tout militaire, à alimenter le mouvement des « déracinés », tous ces combattants qui ne se retrouvent pas dans les nouvelles institutions. Bien que plus adaptée, la stratégie de contre-insurrection mise en place par l’administration Obama est arrivée trop tard, ce qui explique sans doute son échec.

            La deuxième est que cet Etat cumule les faiblesses internes ce qui le rend très vulnérable à la drogue. La République islamique d’Afghanistan est aujourd’hui un Etat faible et il ne fait plus aucun doute que cet Etat deviendra défaillant le jour où partiront les troupes de la coalition. Lorsqu’il ne se fragmente pas du fait de la concurrence alimentée par des trafics comme celui de la drogue, le pouvoir se trouve, par un complexe jeu d’équilibriste, trop concentré. Et puis il ne faut pas oublier que si la drogue est un des nerfs des rivalités de pouvoir, elle est aussi un des nerfs de la lutte des taliban : un nerf tant économique que symbolique. Cela ne signifie pas pour autant que la drogue bénéficie davantage aux taliban qu’à un autre groupe.

            Car, et c’est bien la troisième raison, l’influence de la drogue sur l’Etat afghan et ses fonctionnaires va croissante. L’analyse verticale du pouvoir permet d’établir que la drogue concerne tant les sommets du pouvoir que les échelons les plus bas. Mieux, il semblerait qu’il y ait un lien entre le rang occupé dans la hiérarchie du pouvoir et l’importance de la place occupée dans l’économie de la drogue. L’analyse horizontale du pouvoir va dans ce sens en ce que les dirigeants des provinces et les seigneurs de guerre sont souvent des trafiquants locaux de drogue. Ainsi, s’il est une menace pour l’Etat, c’est parce que l’argent de la drogue bénéficie à toujours davantage d’acteurs du pouvoir qui servent leur intérêt personnel avant de servir l’intérêt national. Sous cet angle, même Hamid Karzaï peut être perçu comme un pouvoir concurrent de l’Etat démocratique tel qu’il devrait fonctionner d’après les textes. Et l’analyse systémique de la drogue a bel et bien été la clef pour soulever le nœud du problème. Elle donne une réponse ferme à la problématique posée. Si un narco-Etat est un Etat dans lequel l’argent de la drogue sert directement à financer les politiques publiques, alors l’Afghanistan n’entre pas dans cette catégorie. Car l’argent de la drogue bénéficie avant tout à des acteurs privés, ce qui ne les empêche pas de participer au pouvoir. Par conséquent, l’Afghanistan fait aujourd’hui figure d’Etat sous influence voire sous menace de la drogue et également d’Etat trafiquant tellement la proximité des hommes de pouvoir avec le trafic de drogue est forte.

            Cependant, si la lutte n’est pas durcie, cet Etat risque clairement de le devenir à très court terme. Que se passera-t-il après 2014 si les perfusions financières diminuent ? Le pouvoir étant le chantre des rivalités, il y a fort à parier que si un jour « l’Etat c’est lui! » pour reprendre une image bien connu du pouvoir personnel, le dirigeant utilisera la drogue pour se maintenir en place et renforcer son autorité. C’est ce qui commence à se passer aujourd’hui. Dans le cas de l’Afghanistan, le passage d’un Etat trafiquant à un narco-Etat n’est pas une hypothèse sans fondement ; la nuance ne tient aujourd’hui qu’à un fil.

            Pour la bonne vie du pays, il est donc absolument essentiel de lutter contre la drogue. Tous les avantages d’un développement grâce à l’économie illicite et d’un apaisement du climat politique par l’arme de la drogue ne sont bons qu’en apparence et surtout seulement à court et moyen termes. Et pour répondre à la question que se pose Pierre-Arnaud Chouvy, à savoir si en Afghanistan, la drogue ne pourrait pas être considérée comme un « mal nécessaire »[1], elle n’en est pas un. C’est un mal en soi. Les raisons de lutter sont par conséquent nombreuses et fondées. Premièrement, plus qu’un concurrent du pouvoir démocratique, la drogue est aussi un concurrent de la régulation sociale. La drogue est en train de devenir une forme de « sacré » de la société afghane. Et une société qui se tient par un élément illicite a-t-elle vraiment de chances de se constituer et de survivre? Tout porte à croire que non parce que la drogue alimente les rivalités, les crimes, les pratiques frauduleuses, la corruption de masse et les abus en tout genre. De même, comment une société ne pourrait pas être menacée par la drogue alors que cette dernière provoque des conséquences sanitaires dramatiques ? Enfin, et ce n’est pas propre à l’Afghanistan, comme le défend Aymeric Chauprade, la drogue est un « carburant géopolitique »[2]. Plus qu’entre les individus d’une même société, qu’entre les citoyens et les acteurs d’un même Etat, la drogue alimente également les tensions entre les Etats expliquant pour l’occasion pourquoi la question de la drogue afghane est aujourd’hui traitée à l’ONU comme une menace à la sécurité internationale.

            La lutte qui a été menée jusque-là donne l’impression d’être décousue. Elle est décousue car à chaque type d’acteurs correspond une conception bien précise mais différente de celle des autres de l’entreprise à diriger. Les autorités afghanes, malgré des textes bien fournis en la matière n’ont encore que peu de moyens. Mais ce qui leur fait surtout défaut, c’est la volonté. Cette carence en volonté est compréhensible lorsqu’il s’agit de ménager une population pauvre qui n’a parfois pas d’autre moyen que la culture du pavot pour survivre mais elle est complètement inacceptable quand elle consiste à épargner les trafiquants et les hommes politiques de tout jugement et de toute peine. La stratégie de la coalition a pâti de la trop lente prise de conscience américaine du fait qu’insurrection et drogues étaient étroitement imbriquées. Mais comme à leur habitude, quand la décision est prise, les Etats-Unis se lancent avec tous les moyens nécessaires, qu’ils soient conciliants ou radicaux, dans la lutte. Le résultat ? Des effets contre-productifs des campagnes d’éradication, des millions de dollars utilisés à contre-courant et un délais trop long entre la prise de conscience et la réflexion profonde. Les Américains ont agi, observé puis réfléchi. Au contraire, dans le cas de la drogue, il faut observer, réfléchir et agir. Et réfléchir de concert avec les autres membres de la coalition. En la matière, les organisations régionales ou internationales ont un rôle à jouer.

            En effet, en faisant le bilan de ces années de lutte, on comprend tout de suite que ce qui fait d’abord défaut à toutes ces stratégies de lutte, ce ne sont pas tant les moyens mais leur coordination. Par ailleurs, il convient d’adapter les outils utilisés aux objectifs poursuivis et faire preuve de plus de flexibilité. Le système de la drogue n’est pas un bloc monolithique. Les acteurs, les rôles, les pratiques et les bénéfices sont différenciés. Les méthodes de lutte doivent l’être tout autant. Maintenant, face à une crise aussi profonde que celle du conflit afghan et de la drogue en Afghanistan en particulier, ce qu’il faut espérer c’est que les moyens mobilisés le seront sur le long terme. C’est ce que rappellent d’ailleurs les autres expériences de lutte contre la drogue.

            En attendant 2014, il est fondamental de prendre le problème à la racine et dans ces derniers instants avant le retrait, de tout mettre en œuvre pour concentrer l’action sur les deux clefs de voûte du problème de la drogue que sont le développement économique comme frein à l’économie illicite de grande ampleur et le système sanitaire et social afin de développer un système de prévention et de soin à la hauteur de l’enjeu. S’il est bien une leçon à retenir, c’est que le front de la bataille contre la drogue afghane ne se gagnera pas contre l’armée désormais trop puissante des offreurs, mais plutôt en exploitant les faiblesses de la troupe des demandeurs.

Benjamin Bord, ancien moniteur et diplômé du Master II en 2012


[1] CHOUVY (Pierre-Arnaud), « Le défi afghan de l’opium », Etudes, décembre 2012, tome 405, p605.

[2] CHAUPRADE (Aymeric), « La drogue, un carburant géopolitique », La Nouvelle Revue d’Histoire, juillet-août 2010, n°49, p58.

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