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LE PROCESSUS DE DÉMOCRATISATION DE LA SOCIÉTÉ BRÉSILIENNE : LA DÉMILITARISATION DES FORCES DE L’ORDRE DANS UN CONTEXTE D’EXACERBATION DES VIOLENCES

11 Jan

Entre 2009 et 2013 au Brésil, 11 197 personnes auraient été tuées par les forces de police brésiliennes[1]. En moyenne, 6 personnes par jour meurent sous les coups des policiers. La société brésilienne souffre encore aujourd’hui beaucoup des conséquences du système militaire mis en place durant la dictature, dont le système policier de la démocratie instaurée en 1985 a directement hérité. La police, au lieu d’être un moyen de médiation et d’interposition entre les violences, serait elle-même un organe générateur de violence sur le modèle autoritaire des années 1960 à 1980[2].

La transition démocratique d’un Etat est le processus de libéralisation de la société et des institutions après la chute d’un régime autoritaire. Elle passe par la mise en œuvre et le respect de grands principes démocratiques, tels que la mise en place de contre-pouvoirs ou de la liberté d’expression, mais aussi par un changement de rapport entre la population et le pouvoir central. Il faut pour cela une certaine démarche de réconciliation et une réduction drastique du système de répression. A la suite d’une junte militaire et d’un système de répression surmilitarisé, la démocratisation passe par une réduction du pouvoir militaire et la mise en place d’un système de sécurité civile. Dans un régime démocratique, l’Armée doit agir pour la protection de la souveraineté de l’Etat, à ses frontières ou en dehors, mais son intervention sur le territoire national est censée rester exceptionnelle. La transition démocratique ne peut être complète dans un Etat où le système de sécurité intérieure est dominé par les Forces armées. C’est le cas dans les systèmes latino-américains post-dictatoriaux, dans lesquels une démilitarisation du système fut et reste nécessaire[3]. Au Brésil, ce processus est toujours en cours, et le débat sur l’intensification de cette démilitarisation est même relancé face à une violence policière qui ne décroît pas.

 

Contextualisation historique

Le Brésil est sorti de vingt-et-un an de dictature militaire répressive et violente en 1985. Les militaires au pouvoir avaient la mainmise sur l’appareil d’Etat et bien sûr sur tout le système sécuritaire et répressif. La torture et les disparitions étaient monnaie courante, bien que les chiffres soient légèrement inférieurs à ceux observés au Chili et en Argentine. Les militaires brésiliens avaient réussi à redresser l’économie en crise du pays, avec un taux de croissance du PNB de 11% entre 1968 et 1973, jusqu’à ce que le choc pétrolier crée une gigantesque inflation et une nouvelle crise qui leur fait prendre conscience qu’il faut quitter le pouvoir. A partir de ce moment, l’ouverture démocratique sera très progressive. Des civils sont petit à petit inclus dans le maintien du pouvoir. L’acte institutionnel n°5 instauré en 1968, celui qui avait institué la majorité des plus strictes clauses autoritaires, est abrogé en 1979. En 1982 a lieu l’élection directe des gouverneurs d’Etat ;  en 1988 est adoptée une nouvelle constitution et, en 1989, ont lieu des élections présidentielles au suffrage universel direct[4]. Cependant, au moment-même où l’Acte n°5 est abrogé, une loi d’amnistie est adoptée et reste en vigueur encore aujourd’hui. Ainsi, les responsables de violation des Droits de l’Homme durant les années de répression n’ont jamais été jugés. Les militaires à la tête de ce système n’ont jamais été condamnés, ce qui ne rend ni officiellement ni symboliquement l’armée coupable.

 

Evolution du rôle de l’armée : une démilitarisation en apparence

Avec la fin de la dictature puis la fin de la menace communiste d’une manière générale dans le monde et au Brésil, l’armée et sa doctrine de sécurité nationale, qui a prévalu pendant toute la période autoritaire, perdent leur légitimité à assurer l’ordre à l’intérieur des frontières du pays. Les menaces pour l’ordre public sont désormais d’un autre type et relèvent de la criminalité, notamment dans les localités les plus pauvres, telles que les favelas. Il apparaît désormais difficile, dans un Etat en pleine transition démocratique, d’assurer la sécurité interne « de tous les jours » officiellement par l’Armée et non par les forces de police.

Pour autant, le statut des Forces armées brésiliennes n’est pas tout à fait défini. Dans les années 1990, elles participaient encore à des opérations de sécurité publique. Aujourd’hui, l’armée se considère comme « dernier rempart de la Nation contre les menaces les plus graves », à la fois à l’intérieur et à l’extérieur. Les seules interventions à caractère proprement militaire et concernant la souveraineté directe du Brésil aujourd’hui se situent en Amazonie. Il s’agit là d’étendre la présence militaire sur une région sensible, qui regroupe de nombreuses ressources naturelles convoitées par l’extérieur et des frontières poreuses avec sept autres pays, sujettes à des conflits entre groupes paramilitaires et à des trafics de drogues. Les Forces armées brésiliennes consacrent également une partie de leurs effectifs à des missions de maintien de la paix sous mandat de l’ONU, ou encore à des missions qui ne relèvent pas exclusivement du domaine militaire telle que la protection de l’environnement[5].

 

Un problème persistant : la Polícia Militar

Bien que les Forces armées comme telles soient plutôt écartées du maintien de l’ordre public, des forces de police affiliées à l’armée ont pris le relais. L’actuel modèle de police brésilien s’est constitué sous le régime militaire dictatorial. Aux côtés des Forces armées se trouvaient des forces de police civile et une force de police dite militaire, ou Polícia Militar, chargée de maintenir l’ordre public. C’est l’équivalent d’une police administrative chargée d’une action de présence manifeste dans les rues et de prévention des crimes. La Polícia Civil et la Polícia Federal ont pour leur part un statut de police judiciaire, et sont chargées de l’investigation et de la résolution des crimes l’une au niveau des Etats et l’autre à l’échelle fédérale[6]. La Polícia Militar est subordonnée, comme la Polícia Civil, au gouverneur de chaque Etat, mais la première est sous tutelle du ministère de l’armée depuis 1969 et agit en uniforme militaire. Elle fonctionne comme des forces auxiliaires et de réserve aux Forces armées. Le policier militaire est subordonné à une justice militaire et possède un statut semblable à celui des militaires[7].

Aujourd’hui, presque tout le travail de police urbaine et de sécurité publique au Brésil est réalisé par cette Police, fortement critiquée pour sa violence. La formation de ses policiers ne correspondrait pas à l’exercice du maintien de l’ordre du quotidien. Il y aurait une culture de la violence au sein des institutions et des écoles chargées de former les policiers d’une part, et d’autre part une culture militaire bien trop stricte, avec un respect de la hiérarchie violent et abusif qui ne préparerait pas les policiers à la proximité avec le citoyen[8].  Il apparaît que les policiers sont peu formés et ne possèdent pas une base de connaissances adéquate à la résolution des conflits du quotidien[9]. Par définition, le militaire est formé pour lutter contre un ennemi qui met en danger la souveraineté nationale, voire pour tuer cet ennemi.

 

L’émergence d’un nouvel ennemi intérieur 

L’ennui de ce maintien d’organisation policière au Brésil est que le contexte, lui, a fortement changé. Le régime politique s’est transformé parce que l’ancien avait perdu sa principale source de légitimité, à savoir le risque communiste. Bien que ce dernier était finalement très limité, les militaires craignaient la formation d’une guérilla d’inspiration marxiste. Le système policier était organisé afin de lutter contre cet ennemi intérieur. Cependant, à partir des années 1980, s’opère un glissement vers de nouvelles tensions liées à la criminalité croissante notamment dans les zones pauvres et urbaines. Finalement, le criminel est considéré comme le nouvel ennemi intérieur. L’émergence de celui-ci permettait au pouvoir de reprendre la recette de la doctrine de sécurité nationale, pour la transformer en une doctrine de sécurité publique[10]. L’existence de la Police Militaire ne peut qu’alors se trouver justifiée par cette « militarisation idéologique de la sécurité publique »[11]. Dans un premier temps, l’opinion publique et les militants des droits de l’homme sont relativement favorables à la violence policière et à l’organisation telle qu’elle est, afin de lutter contre cette criminalité. A partir de 1992, il y a une certaine prise de conscience par la population que la violence policière n’arrange rien au taux de criminalité et qu’il est nécessaire de modifier la formation des policiers. Une première expérience de police de proximité appelée Police Communautaire dans le quartier de Copacabana à Rio en 1996 voit le jour mais est rapidement mise en échec par les secteurs les plus conservateurs[12]. La réflexion dans la société brésilienne sur la manière de voir la criminalité et de lutter contre elle chemine très doucement. En 2003, Jean-François Deluchey met en avant le vocabulaire utilisé par les médias et les autorités pour parler de l’action policière envers la criminalité. Le terme de « guerre contre la criminalité » est utilisé, bien qu’il soit difficile d’identifier un ennemi bien précis membre d’un camp adverse armé. Les favelas sont des zones de non-droit à « reconquérir », les actions menées sont des « batailles »[13]. En 2007, le gouverneur de l’Etat de Rio avait même qualifié le trafic de drogue de « terrorisme »[14].

 

Une évolution

En 2008 sont créées les Unités de Police Pacificatrice, envoyées dans les favelas de Rio de Janeiro afin de s’y établir durablement, d’abord en tant que police neutralisante puis de police de proximité censée établir des programmes sociaux locaux. Cependant, malgré le succès de la « pacification » dans certaines favelas et une certaine formation spéciale pour la préservation des droits du citoyen, ces UPP sont connues pour leur violence, voire leur cruauté, ainsi que leur corruption. En effet, elles n’en restent pas moins affiliées à la Police Militaire, donc aux Forces Armées, avec une formation de base effectuée selon un modèle traditionnel[15]. Les exactions commises par ces UPP ont remis le débat sur la démilitarisation au goût du jour.

Pour les détracteurs de ce processus, il est essentiel d’orienter la police vers une défense de la société et non plus de l’Etat. Il faut reconsidérer l’appréhension de ce nouvel ennemi intérieur, comme un danger non pas envers la souveraineté de l’Etat brésilien, censée être défendue par l’armée, mais comme un danger pour l’ordre social, censé pour sa part être défendu par les forces de police civile[16]. Il existe donc une remise en cause de la médiation par l’armée des conflits du quotidien. La démilitarisation de la Police Militaire doit passer par une amélioration de la relation avec le citoyen, par un questionnement sur l’usage de la force et des armes à feu et par une remise en cause de la formation des policiers. L’organisation interne doit se doter d’une plus grande horizontalité et le jugement systématique de membres impliqués dans des violations des droits de l’Homme. Enfin, l’enjeu est le passage d’un simple maintien de l’ordre public à un maintien des droits des citoyens, criminels ou non, dans une action qui doit être plus préventive que répressive[17]. Des pétitions contre les violences policières sont mises en circulation et un projet voit le jour depuis 2011 : la PEC102 (Proposta de Emenda a Constitução n°102), une proposition d’amendement de la Constitution, qui autoriserait les Etats à unifier Police Militaire et Police Civile en faveur d’une démilitarisation du système[18]. Ainsi, au niveau des Etats fédérés, les fonctions de police judiciaire, de police administrative, de prévention et de maintien de l’ordre public seraient remplies par une seule institution, sous le contrôle d’un Conseil National de Police indépendant de l’Armée brésilienne. Cette proposition est malgré tout restée en suspens, ce que laisse penser le manque de couverture médiatique, tandis qu’une nouvelle a fait son apparition en juin dernier. Celle-ci suggère la mise à l’échelle fédérale de tous les organes de police, civile comme militaire, afin de favoriser une meilleure coopération et rationalisation des polices de chaque Etat du Brésil et lutter contre la violence. Cette proposition est arrivée en commission constitutionnelle ; cependant même si elle venait à être adoptée, la police garderait son caractère militaire[19].

Parallèlement, en 2011, la Présidente de la République Dilma Rousseff avait instauré une Commission de la Vérité qui préconisait à la fois une démilitarisation de la police et une fin de l’amnistie avec jugement des coupables, même à titre posthume, montrant que les blessures datant de la dictature ne sont pas encore fermées et ne le seront pas tant que le système mis en place en majorité en 1969 ne sera pas totalement condamné et aboli[20].

Enfin, dans une perspective de comparaison et d’ouverture, une telle analyse peut mettre en valeur le paradoxe auquel assiste la France actuellement, où le territoire national est devenu le premier théâtre d’engagement du ministère des Armées depuis le déploiement de l’opération Sentinelle. Cette mission, créée afin de lutter contre le terrorisme, peut donner l’idée d’une certaine « militarisation » de la France. Elle succède au plan Vigipirate en vigueur depuis 1995 et dure elle-même depuis 2015, dépassant ainsi le cadre de l’exception. A l’heure où des Etats comme le Brésil continuent leur démilitarisation, de nombreuses interrogations se font sur le sens et l’effectivité d’un tel déploiement, qui, sans remettre en cause pour l’instant le système démocratique, contredit malgré tout la séparation des rôles entre armée et police.


Anne-Céline Pinauldt, étudiante du Master 2 en 2017-2018

 

[1] « La police brésilienne tue en moyenne six personnes par jour », L’Express, publié le 13/11/2014 [consulté le 28/11/2017]. https://www.lexpress.fr/actualite/monde/amerique-sud/la-police-bresilienne-tue-en-moyenne-six-personnes-par-jour_1621452.html

[2] Aglaé de CHALUS, « Le Brésil fait la lumière sur les crimes commis sous la dictature », La Croix, publié le 14/12/2014 [consulté le 28/11/2017]. https://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Le-Bresil-fait-la-lumiere-sur-les-crimes-commis-durant-la-dicture-2014-12-14-1253447

[3] Charles T. CALL, « War Transitions and the New Civilian Security in Latin America », Comparative Politics, Vol 35, n° 1, October 2002.

[4] James N. Green, « Paradoxes de la dictature brésilienne », Brésil(s), 2014-5, p 7-16.

[5] Renée FREGOSI, Armées et pouvoirs en Amérique latine, Paris, éditions de l’IHEAL, 2004, p 8.

[6] Gilberto GASPARETTO, « Polícia : Instituição se divide em diferentes tipos e funções », Educação, publié le 08/02/2008 [consulté le 29/11/2017]. https://educacao.uol.com.br/disciplinas/cidadania/policia-instituicao-se-divide-em-diferentes-tipos-e-funcoes.htm

[7] Murilo RONCOLATO, « A desmilitarização e o melhor modelo para polícia brasileira?”, Revista Galileu, publié le 08/02/2017 [consulté le 28/11/2017]. http://revistagalileu.globo.com/Sociedade/noticia/2017/02/desmilitarizacao-e-o-melhor-modelo-para-policia-brasileira.html

[8] Ciro BARROS, « Formação da PM é baseada em absusos, dizem policiais », Exame, publié le 24/06/2014 [consulté le 29/11/2017]. https://exame.abril.com.br/brasil/formacao-da-pm-e-baseada-em-abusos-dizem-policiais/

[9] Márcio PEREIRA BASÍLIO, O Desafio da Formação do Policial Militar do Estado do Rio de Janeiro : Utopia ou Realidade Possível? , Fundação Getulio Vargas, Rio de Janeiro, 2007, p160. http://bibliotecadigital.fgv.br/dspace/bitstream/handle/10438/3463/ACFD95.pdf?sequence=1&isAllowed=y

[10] Jean-François DELUCHEY, « De la « guerre contre le crime » au Brésil : culture autoritaire et politiques publiques de la sécurité », Autre part, vol. 26, no. 2, 2003, pp. 173-186.

[11] Jorge DA SILVA, « Militarização da Segurança Pública e a Reforma da Polícia : um depoimento », in Ricardo Bustamante, Paulo César Sodré (coord.), Ensaios Jurídicos : O Direito em Revista, Instituto Brasileiro de Atualização Jurídica, Rio de Janeiro, 1996, pp497-519.

[12] Angelina PERALVA, “Violence urbaine, démocratie et changement culturel : l’expérience brésilienne (partie 1)”, Cultures & Conflits, 1998, p 8.

[13] Jean-François DELUCHEY, « De la « guerre contre le crime » au Brésil : culture autoritaire et politiques publiques de la sécurité », Autre part, vol. 26, no. 2, 2003, p. 173-186.

[14] Sabira de ALENCAR CZERMAK, Maria Inês GARCIA DE FREITAS BITTENCOURT, « Entre la guerre et la paix : l’Unité de police pacificatrice dans une favela de Rio », Nouvelle revue de psychosociologie, 2016/2 (N° 22), p. 169-180. URL : https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2016-2-page-169.htm

[15] Id.

[16] Murilo RONCOLATO, « A desmilitarização e o melhor modelo para polícia brasileira?”, Revista Galileu, publié le 08/02/2017 [consulté le 28/11/2017].

[17] Jorge Luiz Paz BENGOCHEA; Luiz Brenner GUIMARAES; Martin Luiz  GOMES et Sérgio Roberto de ABREU, A transição de uma polícia de controle para uma polícia cidadã. São Paulo Perspec., 2004, vol.18, n.1, pp.119-131. http://dx.doi.org/10.1590/S0102-88392004000100015

[18] GlobalVoices, « Sans violence : Démilitariser la police au Brésil ? », Global Voices, publié le 14/07/2013 [consulté le 27/11/2017]. https://fr.globalvoices.org/2013/07/14/149765/

[19] SENADO FEDERAL, « PEC prevê a federalização do Sistema de segurança públia do país”, Senado Notícias, publié le 06/03/2017 [consulté le 29/11/2017] https://www12.senado.leg.br/noticias/materias/2017/03/06/pec-preve-a-federalizacao-do-sistema-de-seguranca-publica-do-pais

[20] Aglaé de CHALUS, « Le Brésil fait la lumière sur les crimes commis sous la dictature », La Croix, publié le 14/12/2014 [consulté le 28/11/2017].

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LE RISQUE DJIHADISTE DANS LES BALKANS

17 Déc

Depuis les récentes pertes territoriales de l’État Islamique en Irak et en Syrie, le retour des djihadistes inquiète nombre d’États. Pour ceux qui ont formé les plus gros contingents d’étrangers, le risque majeur est une intensification des actions terroristes sur leur sol[1], qui peut être également l’objet d’une implantation territoriale car la différence majeure apportée par l’État Islamique par rapport à Al-Qaïda est que la territorialité, au travers de l’établissement d’un califat, est au centre de l’idéologie et de l’action djihadiste[2]. A ce propos, certaines zones sont soumises à une surveillance particulière comme l’Asie Centrale qui demeure un foyer important de djihadistes comme le montrent les dernières attaques sur le sol américain[3]. L’Asie du Sud-Est, à l’image des Philippines et de la Malaisie, constitue déjà un terrain d’action pour les terroristes islamistes[4]. Même si elle n’a pas connu d’actions d’une telle ampleur, une autre région du monde suscite la crainte et la méfiance des organisations internationales et des grandes puissances. En effet, les Balkans ont constitué dès 2015 une des principales zones de départ des combattants étrangers en Irak et en Syrie[5]. La France par exemple, au sein de la Revue Stratégique d’Octobre 2017, s’inquiète de la situation dans les Balkans. Deux paragraphes synthétiques, à défaut d’être précis, relient les difficultés des États balkaniques avec le risque du djihadisme :

            « Les Balkans représentent un enjeu majeur pour l’Europe et pour la sécurité de l’ensemble du continent. La région reste divisée par son histoire et par des trajectoires économiques très contrastées. Ainsi, cette zone souffre de faiblesses qui peuvent être utilisées à des fins de déstabilisation par des mouvements radicaux (notamment jihadistes), des groupes criminels ou des États tiers. Le retour de troubles dans les Balkans représenterait un lourd échec des efforts réalisés par l’UE et l’OTAN pour la stabilisation de cette région. Il aurait également un impact sérieux sur la sécurité intérieure des pays européens »[6].

            Mais de quelles faiblesses s’agit-il ? La succession de phrases dans ce résumé laisse à penser que le djihadisme pourrait progresser sur la base des contentieux nationalistes issus des conflits des années 1990 et sur la situation économique. Or, malgré la perpétuation de ces problématiques, aucun attentat majeur ni menace d’un califat dans les Balkans n’est pas apparue. Il convient donc d’être plus précis sur la nature du danger que peut représenter le djihadisme dans les Balkans, surtout s’il est question d’une éventuelle réimplantation territoriale ou d’une intensification des actions de nature terroriste. A l’heure où les retours au pays constituent une problématique internationale, nous allons voir dans cet article si les Balkans peuvent constituer à terme une zone d’actions à grande échelle de groupes terroristes ou une nouvelle implantation territoriale du djihadisme tel qu’il est aujourd’hui pratiqué par l’État Islamique. Pour répondre à cette interrogation, un état des lieux du djihadisme balkanique s’impose, afin d’analyser ses formes et sa nature. A cela, l’analyse des risques au vu de la situation respective de chaque pays peut être réalisée, afin de voir si une implantation territoriale djihadiste est à craindre pour les Balkans.

 

Un islam régional qui n’échappe pas aux dynamiques radicales

            Les chiffres du djihad international en Irak et en Syrie signalent une présence originaire des Balkans, région qui est décrite comme un des points de départs des principaux flux de combattants. Selon le rapport d’Octobre 2017 de l’organisation The Soufan Center intitulé « Beyond The Caliphate : Foreign Fighters and The Threat Of Returnees »[7], il y aurait eu jusqu’à aujourd’hui environ 845 combattants originaires des Balkans en Irak et en Syrie depuis la création de l’État Islamique[8], dont l’immense majorité (800) venant de quatre pays (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine)[9]. Aucun Roumain, Croate, Monténégrin ou Slovène n’est répertorié dans cette analyse (le nombre de musulmans en Roumanie étant déjà de base assez faible par rapport au total de la population[10]), et seuls moins de 10 Bulgares ont été identifiés[11]. La Serbie, quant à elle, a vu 50 de ses ressortissants s’envoler vers l’Irak et la Syrie depuis 2013[12]. Pour les pays où les musulmans représentent une part importante de la population, les chiffres sont donc plus significatifs. L’Albanie compterait aux environs de 90 djihadistes passés vers le Levant, 140 pour la Macédoine, 248 pour la Bosnie-Herzégovine, et encore plus inquiétant encore le Kosovo avec 317 combattants[13]. Les flux djihadistes sont quasiment absents des Balkans Orientaux (Roumanie, Bulgarie), ainsi que des pays à majorité orthodoxe ou catholique. Une relation subsiste donc entre la présence de l’islam dans les Balkans et le djihadisme. Pour un œil averti, une telle affirmation ne pose pas de soucis tant toutes les formes d’islam à travers le monde sont traversées par des influences radicales pouvant mener des individus au djihad. Cependant, l’islam des Balkans a souvent joui d’une différenciation, en partie justifiée, mais qui aujourd’hui peut constituer un tropisme trompeur.

            En effet, au sein des élites intellectuelles françaises, les postures ont eu tendance à idéaliser l’islam des Balkans, notamment lors de la Guerre en Bosnie de 1992 à 1995. Un certain « fantasme occidental » pour reprendre le titre d’un article du Monde Diplomatique[14], règne autour de la perception française de l’islam dans les Balkans. Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin y rappellent que « les réalités de l’islam vécu et pratiqué dans les Balkans restent bien sûr plus complexes que le binôme réducteur opposant radicalité et modération, et cet islam restera toujours traversé par les contradictions et les tensions qui affectent l’ensemble du monde musulman, tout en étant riche de son histoire spécifique »[15]. L’image d’un islam des Balkans tolérant et ouvert, s’intégrant dans une société pluri-culturelle, est à relativiser. Des décennies de communisme ont désintégré les instances religieuses traditionnelles, porteuse d’un islam éloigné des influences wahhabites et salafistes[16]. Face à cette désagrégation, la fin de la Yougoslavie comme de la dictature communiste en Albanie ont ouvert la voie à des influences religieuses étrangères. Outre l’implantation de Moudjahidines en Bosnie-Herzégovine après 1995, de nombreuses mosquées à travers la région ont échappé aux autorités traditionnelles mais aussi au contrôle assez faible d’États parfois à la forme encore embryonnaire. Les financements venus du Golfe pour des mosquées, la formation d’imams à l’étranger (Égypte, Arabie Saoudite) ainsi que l’installation d’imams salafistes[17], sont des caractéristiques de ce phénomène qui a permis de créer des conditions favorables à la diffusion d’un islam radical, puis plus tard au recrutement de futurs djihadistes. A tel point que la radicalité religieuse est parfois considéré comme endogène à certaines sociétés, comme en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. En Bosnie-Herzégovine, 67 mosquées sont considérées comme des lieux de radicalisation notamment dans les zones rurales et montagneuses[18]. Le nombre de combattants djihadistes ne représenterait donc en conséquence qu’une petite partie de la population partisane de l’idéologie islamiste. Les pays qui ont connu la guerre récemment comme la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo sont donc les principaux pourvoyeurs de combattants, mais ce sont également des pays qui n’ont pas la réputation d’être parmi les plus stables, et qui de surcroît ont les institutions religieuses les moins aptes à contrôler les mosquées extrémistes. Si les chiffres semblent dérisoires comparés à ceux de la Russie, de la France ou de la Jordanie[19], ces données doivent être recontextualisées par rapport à la situation intérieure au vu de la perspective du retour des djihadistes. Par conséquent, l’instabilité, cause probable du départ de combattants, peut à présent se transformer en moteur pour un passage à l’acte sur le territoire de ces États.

 

Fragilité et perméabilité des pays de la région

            Le nombre de combattants venus des Balkans est à mettre en perspective avec le nombre d’habitants de chaque pays, mais aussi par rapport à la situation des États. En comparaison avec la Russie, la France ou la Jordanie, un contexte socio-économique fécond pour toute forme de dérive règne dans les Balkans occidentaux. L’idéologie islamiste peut prospérer compte tenu de la faiblesse structurelle des institutions islamiques locales, mais aussi à cause d’une situation fragile sur le plan économique et politique. En Bosnie-Herzégovine, 62,7% des jeunes sont au chômage[20]. Au total, plus de 800 000 personnes n’ont pas d’emploi dans ce pays, soit près d’un quart de la population[21]. Pour l’ensemble de la région, la crise financière de 2008 a été fortement ressentie. Or, le contexte socio-économique ne peut évoluer que si des conditions sine qua non de stabilité politique sont respectées. Nombre de pays de la région présentent encore de fortes difficultés à conduire des politiques efficaces, parfois même à maintenir une cohésion et une unité entre les différentes entités au sein de leurs frontières. La Macédoine, comprenant une forte minorité musulmane, a connu de nombreux mouvements sociaux ces dernières années, dont certains portant le sceau des nationalismes, en particulier avec la minorité albanaise[22]. En Bosnie-Herzégovine, le pays reste fracturé entre les différents cantons et les différentes nationalités, provoquant un manque d’harmonisation (entre autres) des politiques économiques et sécuritaires, ne pouvant alors permettre à l’État central de gérer les causes et les conséquences du djihadisme. Au Kosovo, pays le plus pauvre de la région, les soupçons de détournements des fonds européens et de corruption dans les sphères du pouvoir ne sont pas de nature à rassurer les observateurs internationaux[23]. La fragilité politique se conçoit aussi dans la relation avec l’Europe. Même si pour nombre de politiques locaux, l’adhésion au sein de l’Union Européenne reste un horizon indépassable et que d’anciens courants nationalistes se sont transformés en partis pro-européens (le cas le plus éloquent étant celui de la Serbie), à court terme, difficile d’envisager une nouvelle adhésion dans les Balkans. L’adhésion à l’OTAN de l’Albanie et du Monténégro venant démontrer au passage qu’une telle démarche ne s’accompagne plus d’une adhésion à l’Union Européenne comme ce fut le cas dans les années 2000. Le Brexit vient également complexifier la donne. Outre le fait que les institutions européennes soient focalisées sur ce sujet, la Grande-Bretagne est le pays qui possédait l’expertise la plus poussée sur les Balkans, et qui portait une attention toute particulière aux questions contemporaines balkaniques[24]. La distanciation du lien entre les pays des Balkans et l’Union Européenne brouille donc les perspectives politiques et économiques de la région. L’aide européenne demeure néanmoins essentielle pour la prospérité de ces États.

            Fragilité donc, mais aussi perméabilité. Nous avons évoqué le nombre de combattants partis. Mais combien sont revenus ? Si une certaine opacité règne autour des chiffres, apportant une nouvelle preuve de la difficulté de ces États à ne serait-ce qu’à évaluer la portée du phénomène, nous avons quelques données pour la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. La Bosnie-Herzégovine a 115 individus restant en Irak et en Syrie pour 46 retours, tandis que le Kosovo a 138 personnes restant pour 117 retours. La proportion de retours pour le Kosovo est inquiétante. Presque la moitié des combattants sont revenus et en l’absence de structure opérationnelle pour les prendre en charge, ceux qui sont toujours radicalisés ont pu redévelopper leur influence sur place[25]. En Bosnie-Herzégovine, les autorités ne semblent pas s’alourdir de procédures, puisqu’elles considèrent de facto ces individus comme dangereux[26]. Ce qui ne signifie en aucun cas qu’il existe une surveillance efficace. D’ailleurs, en 2016, Interpol avait déjà signalé deux individus aux autorités à ce sujet[27], preuve de la dépendance de la Bosnie-Herzégovine aux services de renseignements étrangers et internationaux. Au-delà de la présence numérique, l’aspect qualitatif de ces individus nourrit également l’inquiétude. La moyenne d’âge des combattants balkaniques est la plus élevée des principales régions pourvoyeuses de djihadistes.[28] Certains d’entre eux ont déjà combattu en Bosnie-Herzégovine au sein des Moudjahidines entre 1992 et 1995, et après Dayton, nombre d’entre eux ont pris racine et se sont vus attribuer la nationalité bosniaque[29]. Ces combattants se sont donc aguerris à la suite de plusieurs conflits, mais il est néanmoins difficile d’estimer leur importance numérique au sein des individus susceptibles de revenir parmi les données à notre disposition concernant la Bosnie-Herzégovine. Le tableau n’est pas cependant complètement noir, puisque les autorités religieuses tentent de reprendre le contrôle, avec tout de même des fortunes diverses. L’Albanie est la plus rassurante à ce sujet, où les autorités religieuses reprennent progressivement la main sur des mosquées radicales, en lien très étroit avec l’État qui, de son coté, a renforcé en 2014 l’arsenal juridique contre les départs au djihad[30]. D’autres pays ont cependant des roches plus poreuses. Toujours en Bosnie-Herzégovine, l’attentat de Zvornik en 2015[31], en Republika Srpska, a déjà démontré ô combien la séparation de chaque entité est dangereuse pour la sécurité du pays. Des cantons non-serbes, ainsi que les services de sécurité à Sarajevo, ont eu l’information quelques jours avant l’attentat de Zvornik qu’une menace planait sur cette ville. Les autorités de la Republika Srpska n’ont jamais été informées[32]. Autre illustration de cette perméabilité, la trajectoire du « Boucher des Balkans », le Kosovar Lavdrim Muhaxeri, s’autorisant une halte par la Macédoine lors d’un aller-retour depuis le Moyen-Orient selon les autorités italiennes à la fin de l’année 2016, sans être inquiété[33]. Il est mort en juin dernier, mais son passage dans les Balkans entre deux voyages au Levant rappelle toute l’impuissance des États face aux flux de circulation de combattants djihadistes, mais aussi son implantation locale et pluri-nationale, puisque son réseau était suspecté de vouloir commettre un attentat lors d’un match Albanie-Israël[34]. Ces individus revenant de conflit ont tout le loisir de rester dans un conditionnement au mieux radical et salafiste, au pire djihadiste, au sein des nombreuses mosquées hors de contrôle qui essaiment sur les territoires bosniaques, albanais et kosovars en particulier. Qu’ils se situent en amont ou en aval de la radicalisation et du passage à l’acte, un petit nombre d’individus ont une marge de manœuvre pour déstabiliser la région. D’autant plus que le soutien populaire ou structurel que peut obtenir l’islam radical sur place est très important dans des pays comme la Bosnie-Herzégovine ou le Kosovo.

 

Peut-on craindre un scénario irako-syrien ?

            Toute récupération des problèmes nationaux ou ethniques dans les discours de l’État Islamique peut faire basculer des populations locales (notamment en Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine et Kosovo) d’une perspective nationale à une perspective religieuse. A ce sujet, les pays qui nourrissent le plus d’inquiétudes sont toujours la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. La concurrence avec les populations serbes s’accompagne aussi d’un aspect confessionnel. Or, en cas d’attaque la situation peut rapidement déraper, comme le rappelle la Commission des Affaires Étrangères à propos de la Bosnie-Herzégovine : « En revanche, les conséquences d’une attaque qui viendrait toucher la Republika Srpska seraient dévastatrices sur la stabilité du pays »[35]. Les tensions ethniques et nationales sont toujours vives avec la Republika Srpska. D’ailleurs, celle-ci n’a pas hésité ces derniers mois à reconstituer ces propres troupes[36], principalement à des fins d’intimidation face aux autres formes de pouvoir dans le pays. Néanmoins, aucun de ces phénomènes ne s’est confondu pour le moment avec celui du djihadisme. Les confrontations nationales entre Croates, Musulmans[37] et Serbes de la Republika Srpska ne se sont pas intensifiées à cause du terrorisme, y compris après l’attentat de Zvornik en 2015 qui reste un cas isolé de passage à l’acte. Pour l’instant donc, il n’y a pas de mélange des problématiques, en particulier avec la question nationale. La propagande des djihadistes dans les Balkans vise des cibles générales et n’utilise pas pour le moment un discours reprenant les divisions de l’histoire. L’Albanais Ebu Belkisa, de son vrai nom Almir Daci, l’un des chefs principaux de l’État Islamique pour les Balkans, a appelé depuis le Moyen-Orient à commettre des attentats contre les Albanais qui ne rejoindraient pas l’organisation[38]. La menace djihadiste dans les Balkans est globale, vise musulmans comme non-musulmans. Les dernières attaques en Égypte qui ont fait plus de 300 morts, rappellent que les autres branches de l’islam sont visées, notamment le Soufisme[39], présent aussi traditionnellement en Albanie.

            Autre caractéristique du conflit au Moyen-Orient, le rôle des puissances étrangères. Qu’en est-il des Balkans, carrefour des cultures, historiquement zone d’affrontement des grandes puissances ? Tout d’abord, l’influence russe, souvent évoquée du fait de la solidarité slave, relève d’une part de fantasme[40]. Quand elle se montre réelle, le résultat obtenu n’est pas toujours positif pour la Russie, comme au Monténégro avec les conséquences désastreuses pour le pays d’un soutien russe au secteur de l’énergie[41]. De plus, le Southern Stream étant remplacé par le Turkish Stream, l’approvisionnement en gaz de l’Europe ne représente plus un moyen d’influence majeur dans la région. L’acteur le plus dépendant des Russes s’avère en vérité être la Republika Srpska en Bosnie-Herzégovine. La relation avec Belgrade s’est quelque peu distendue, les Serbes relevant le double jeu des Russes sur la question de la souveraineté des États (les cas de l’Abkhazie, de l’Ossétie du Sud et du Donbass inspirent aux Serbes une certaine méfiance vis-à-vis de la position russe sur le Kosovo[42]). La Turquie est l’acteur extérieur qui a le plus renforcé son influence. Outre les relations culturelles et historiques, la Turquie est un pôle majeur, notamment auprès des étudiants venant des Balkans, et les minorités de tous les pays de la région s’y concentrent[43]. L’influence turque contemporaine ne se matérialise pas seulement auprès des populations musulmanes, mais également avec la Serbie[44]. La figure d’Erdogan connaît une forte popularité auprès des musulmans bosniaques notamment, mais le poids de la Turquie, avec les récentes évolutions constitutionnelles n’entraînent pas pour le moment de confrontations avec d’autres acteurs internationaux dans les Balkans. D’ailleurs, en cas de réchauffement de la tension entre Serbes et Bosniaques en Bosnie-Herzégovine, le rapprochement entre la Russie et la Turquie peut représenter un moyen de résolution au vu des influences respectives. En 1995 déjà, la délégation américaine conduite par Richard Holbrooke avait pris soin d’activer ces leviers d’influence pour peser sur la situation en Bosnie-Herzégovine[45]. Ce rappel historique nous permet de faire la transition vers l’acteur international principal de la région qu’est l’OTAN, et par voie de conséquence, des États-Unis. Disposant d’une base au Kosovo, l’Alliance Atlantique reste physiquement et politiquement présente. Si un scénario catastrophe embrase les pays les plus sensibles (Bosnie-Herzégovine, Kosovo), l’établissement de l’Alliance dans les Balkans peut permettre de contenir une propagation des conflictualités. Pour l’instant, l’OTAN reste donc le seul acteur international doué de capacités coercitives dans la région.

            L’espace balkanique est un espace de concurrence entre des influences étrangères. Cependant, en aucun cas ; elles ne sont de la même intensité qu’au Moyen-Orient. De plus, les enjeux économiques et énergétiques sont faibles, et réduits depuis la modification du tracé des gazoducs. Les influences en jeu dans les Balkans sont plus de l’ordre du Soft Power. Hormis pour un acteur comme la Republika Srpska, la perspective à moyen terme, y compris pour les pays sensibles, reste l’adhésion à l’UE ou à l’OTAN.

 

Le djihadisme dans les Balkans : un problème à part entière qui nécessite une grande vigilance

            Les risques de terrorisme dans les Balkans sont réels et non négligeables. Les constats sont inégaux, et quatre pays sont sérieusement exposés. En Albanie, en Macédoine, mais surtout en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, des conditions sont réunies pour une implantation territoriale du djihadisme au vu de l’importance de ses réseaux et de la faiblesse des structures étatiques et religieuses. Néanmoins, la propagande des combattants balkaniques de l’État Islamique ne fait pas état d’une telle perspective pour le moment.

            Le bilan individuel de chaque État, y compris pour les moins menacés, n’est guère rassurant. Pourtant, le changement d’échelle permet d’évacuer certaines craintes. Les Balkans n’apparaissent pas dans les rapports officiels comme l’une des premières hypothèses pour une prochaine émergence d’un islam radical et djihadiste territorial. Ceci est justifié, car les problématiques de la région à propos des nationalités notamment, ne sont pas couplées aux éléments du djihadisme local. Une évolution dans ce sens cependant représenterait une élévation de la menace d’un conflit, notamment en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. Surtout, les influences et les enjeux internationaux ne sont pas aussi importants qu’au Moyen-Orient. Les oppositions entre grandes puissances, régionales ou internationales, se situent majoritairement dans la catégorie du Soft Power, la maîtrise du Hard Power revenant à l’OTAN, qui reste l’acteur décisif pour la sécurité de la région.

            Cependant, la stabilité des Balkans ne sera assurée que par un traitement sérieux des causes qui nourrissent aussi bien le djihadisme que la corruption ou encore l’émigration. L’amélioration des perspectives politiques et économiques de ces pays reste l’élément principal de l’avenir des Balkans. Ce rôle-là, il échoit à l’Union Européenne, qui à défaut d’être une puissance militaire et diplomatique, reste une puissance économique et politique. Malgré les désillusions, les controverses et les doutes, elle est encore aux yeux de tous ces pays la seule perspective valable pour le futur.

                                Maxime Jorand, Étudiant du Master 2 en 2017-2018

[1]    The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Sous la direction de Richard BARRETT, The Soufan Center, The Global Strategy Network, New York, 31 octobre 2017, p. 5.

[2]    Idem.

[3]    http://www.rtl.fr/actu/international/attentat-a-new-york-comment-l-ouzbekistan-est-devenu-un-foyer-de-jihadistes-7790766168

[4]    http://www.lefigaro.fr/international/2017/05/26/01003-20170526ARTFIG00239-daech-veut-creer-un-califat-aux-philippines.php

[5]    The Soufan Center, « Foreign Fighters, An Updated Assessment Of The Flow of Foreign Fighters into Syria and Iraq ». The Soufan Center, New York, Décembre 2015, p. 5, pp. 17-18

[6]    Revue Stratégique de Défense et de Sécurité Nationale 2017. Ministère des Armées, sous la direction d’Arnaud DANJEAN. p. 25

[7]    The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 11

[8]    Ibid., pp. 12-13

[9]                 Idem.

[10]  https://www.courrierdesbalkans.fr/la-roumanie-musulmane-le-tableau-complet-de-l-islam-pres-de-chez-nous. Moins de 100 000 musulmans vivent en Roumanie, étrangers compris (variations des chiffres selon les sources, 70 000 selon cet article).

[11]           The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., pp. 12-13

[12]  Idem.

[13]  Il faut également rappeler que ces chiffres ne prennent pas en compte les combattants partis pour d’autres organisations comme Al-Qaida ou Al-Nosra, l’implantation territoriale ne faisant pas partie de leur idéologie.

[14]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe : Fantasmes Occidentaux », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 13

[15]  Idem.

[16]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 1, p. 12-13

[17]  Nathalie CLAYER, « Les musulmans des Balkans. Ou l’islam de « l’autre Europe » », Le Courrier des pays de l’Est, 2004/5 (n° 1045), pp. 21-23

[18]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq ». BIRN, BIRN’s Strengthening Media Reporting and Public Understanding of Extremism in the Western Balkans project, Balkan Insight, Grande-Bretagne, 2016, p. 13

[19]  The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 10.

[20]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».   Rapporté par Pierre-Yves LE BORGN’ et Jean-Claude MIGNON, 22 février 2017, n°4450, p. 51

[21]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters

      in Syria and Iraq », Ibid., p. 14

[22]  Ibid., pp. 25-31

[23]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».   Ibid., p. 57

[24]  Ibid., p. 66

[25]  The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 12

[26]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », Ibid., p. 12

[27]  Ibid., p. 11

[28]  http://www.iris-france.org/69948-developpement-de-lislam-radical-dans-les-balkans-quelle-realite/

[29]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 12-13

[30]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », Ibid., pp. 8-9

[31]  https://www.courrierinternational.com/une/republika-srpska-une-attaque-terroriste-abjecte-qui-vise-letat-de-bosnie-herzegovine

[32]  Ibid., p. 12

[33]  http://www.opex360.com/2017/06/15/le-chef-de-lei-pour-les-balkans-aurait-ete-tue/

[34]  https://www.i24news.tv/fr/actu/international/147897-170614-attentat-dejoue-avant-un-match-albanie-israel-quatre-inculpations-au-kosovo

[35] Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».  Ibid., p. 102

[36]  Ibid., p. 88

[37]  http://www.opex360.com/2017/06/15/le-chef-de-lei-pour-les-balkans-aurait-ete-tue/

[38]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », p. 9

[39]  https://www.i24news.tv/fr/actu/international/147897-170614-attentat-dejoue-avant-un-match-albanie-israel-quatre-inculpations-au-kosovo

[40]  Nous utilisons ici la majuscule en référence à la catégorisation titiste

[41]  http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/24/attaque-meurtriere-contre-une-mosquee-du-nord-sinai_5219889_3212.html

[42]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».  Ibid., p. 102

[43]  Ibid., p. 97

[44]  Idem.

[45]  Richard HOLBROOKE, To End A War, New York, Random House Publishing Group, 1998, p. 129 (Turquie) et pp. 143-144 (Russie)

GEOPOLITIQUE DE LA REGION BALTE :LA FRONTIERE OTAN-RUSSIE

22 Nov

Au lendemain de l’exercice russe Zapad 2017 qui eut lieu à la frontière de la Lituanie, les déclarations d’officiels sur le nombre de soldat participants se multiplient. Alors que la Russie avait annoncé 12 700 participants[1], le Général Ben Hodges, commandant de l’US Army in Europe, n’est pas convaincu[2]. Pourquoi alors cette focalisation des Russes et de l’OTAN sur la région balte ? L’objet principal de cet article sera d’expliquer les craintes des Etats baltes, dont l’influence sur l’OTAN provoque une surenchère sécuritaire dans la région.

 

La région balte représente 175 015 km2, elle est composée de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie. Essentiellement marécageuse et forestière, la région sert de zone tampon entre la Russie et l’Europe. Cernée à l’est par la Russie, au sud-est par la Biélorussie, à l’ouest par l’oblast de Kaliningrad, enclave Russe en terre européenne, et au sud-ouest par la Pologne, elle a accès à la mer Baltique au nord. La région, dénuée d’hydrocarbures, est dépendante de son voisin russe pour son approvisionnement.

Sa population représente un peu moins de 7 millions d’habitants, essentiellement ruraux. Elle doit faire face depuis plusieurs années à une fuite de la jeunesse vers l’ouest[3]. Les trois Etats font état d’une démographie différente. Sur le plan ethnique, la Lituanie est composée à 8% de russophones, alors que la Lettonie en compte 30%, et l’Estonie 25%[4], qui vivent en majorité à la frontière avec leur grand voisin et dans les grandes villes industrielles.

 

Il faut remonter à Pierre le Grand, fondateur de Saint Pétersbourg, puis à Catherine II, pour comprendre l’expansion de la Russie. Ces tsars de la dynastie des Romanov ont ainsi mené une politique expansionniste dans la quête d’accès aux mers chaudes[5] : la Mer Noire et plus généralement la Mer Méditerranée, mais aussi la Mer du Japon à l’est car c’est bien connu, « Qui domine les mers, domine le monde ». Dès lors, dès 1710 la Russie lance la Guerre du Nord contre la Suède et récupère l’Estonie et une grande partie de la Lettonie pour deux siècles[6]. Il faudra attendre 1795, pour que la Lituanie soit à son tour complètement annexée par la Russie. Cet agrandissement territorial s’effectue à la suite du troisième partage de la Pologne[7] avec la Prusse de Frédéric II qui cherchait à détourner les ambitions de Catherine II sur l’Empire Ottoman. Historiquement le Grand-Duché de Lituanie s’est créé pour contrer les chevaliers teutoniques à l’Ouest mais aussi la « Horde d’or » devenue russe à l’Est, mais ce n’est que dans l’entre-deux-guerres qu’elle récupère possession de son territoire en créant une République de Lituanie. Ce fut de courte durée puisqu’elle fut occupée par l’URSS au moment de l’invasion de la Pologne par le IIIème Reich allemand en septembre 1939[8]. Le 22 juin 1941, la Wehrmacht envahit la Lituanie, qui ne sera récupérée par les soviétiques qu’en 1945[9]. Dès lors il faudra attendre 1990, la chute de l’URSS, pour voir émerger la Seconde République de Lituanie.

 

            Mais qu’en est-il aujourd’hui ? L’invasion de la Crimée par la Russie en 2014 a fait renaître le spectre de l’invasion dans les Etats baltes. Alors que la base de Sébastopol et la sécurisation de la Crimée donnaient aux Russes l’accès aux mers chaudes, les Etats baltes eux ne semblent pas être d’une importance stratégique, puisque l’accès à la Mer Baltique est déjà accordé par les oblasts de Kaliningrad et de Leningrad. Pourtant l’inquiétude règne chez les Baltes. En effet un rapport de la Rand Corporation établit à travers ses War Games en 2015 que la Russie serait en mesure d’envahir complètement la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie en moins de 48 heures[10]. Il est nécessaire de rappeler que ces Etats sont membres de l’Union Européenne et de l’OTAN depuis 2004, or en vertu de l’Article 5 du traité de l’Atlantique :

 

« Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord ».

 

Cela devrait suffire à rassurer les Etats baltes, mais ce n’est pas le cas et il y a plusieurs raisons à cela. La première est que la Russie dispose d’un système de défense sol-air Anti-Access/Area Denial (A2/AD) équipé de missiles S-400 et S-300 dans les oblasts de Leningrad et de Kaliningrad[11]. Kaliningrad où d’ailleurs sont positionnés un bataillon d’infanterie mécanisée et un régiment de parachutistes[12]. Une aide militaire otanienne devrait alors passer par la Pologne, mais là encore il existe une problématique. Entre la Biélorussie, alliée Russe, et Kaliningrad il existe un corridor appelé Suwalki qui longe la frontière polonaise. Cette route est perpendiculaire à la seule route praticable par des forces armées or elle est limitée à 7,5 tonnes[13]. Il est alors aisé d’imaginer un accident entre deux poids lourds bloquant toute aide aux Etats baltes. Ainsi l’armée lituanienne et ses 20 000 soldats[14] devraient faire face, sans aide, à la puissante armée russe. Mais un paradoxe prend place ici, les Baltes sont persuadés que ces facteurs géostratégiques sont la preuve qu’une attaque russe est imminente à la manière de celle ayant eu lieu en Crimée. Pourtant, le conflit en Ukraine s’est déroulé de manière non conventionnelle.

 

            L’OTAN se prépare donc à deux éventualités dans la région, celle d’un conflit conventionnel mais aussi celle d’une conflictualité asymétrique, par l’exacerbation des minorités russophones, ajoutée à des cyberattaques par des hackers russes comme ce fut le cas en Estonie en 2007[15] en réponse au retrait d’une statue de bronze commémorant la résistance russe aux attaques allemandes de la Seconde Guerre Mondiale, sur la place principale de Tallin. La possibilité de débarquement de « Little green mens » sur les plages de la Baltique ou à travers les forêts sont des sujets courants dans la presse[16] de la région. L’Alliance s’est donc réunie en 2014 à Newport au Pays de Galles pour prendre des mesures extraordinaires pour réassurer ses membres, garants de la frontière est. Alors que depuis 2004, l’OTAN assure une mission de police de l’air[17] depuis les bases de Šiauliai et d’Amari, il a été décidé de créer à la fois un plan de réaction rapide otanien mais aussi des mesures de réassurances américaines : l’European Reassurance Initiative. Ce plan de réassurance de 3,4 milliards de dollars, auxquels devraient s’ajouter 1,4 milliards de dollars après proposition du président Donal Trump en mai 2017[18], comprend l’Opération Atlantic Resolve, qui prévoyait le déploiement de 150 militaires américains à Pabrade en Lituanie. La Russie considère cependant ce plan comme contraire au pacte Otan-Russie de 1997[19]. Le Plan de réaction du Pays de Galles n’a pas apaisé les tensions, bien au contraire, puisqu’il prévoyait la mise en place de Nato Forces Integrations Units[20], dont l’utilité est de faciliter l’intervention de la Nato Response Force, mise en place depuis 2002 et le Sommet de Prague, et de son groupe d’intervention rapide la VJTF (Very High Readiness Joint Task Force) placée sous le commandement du SACEUR (Supreme Allied Commander Europe) le Général Curtis Scaparotti, qui est en parallèle le Commandant des forces des Etats-Unis en Europe (EUCOM).

 

            Cependant, la surenchère ne s’est pas arrêtée là. En effet, les provocations ont continué de toutes parts : les avions russes franchissant l’espace aérien estonien pour quelques minutes[21], alors que certains vaisseaux américains flirtaient avec les eaux territoriales russes de Kaliningrad[22]. En 2016 ce fut acté, l’OTAN décide en juillet à Varsovie le déploiement d’une Enhance Forward Presence qui prend la forme de 4 bataillons multinationaux, un dans chaque Etat balte et un en Pologne[23]. Ces bataillons sont composés généralement de 3 pays, une nation-cadre, les Etats-Unis en Pologne, l’Allemagne en Lituanie, le Canada en Lettonie et la Grande Bretagne en Estonie, et 2 autres pays membres de l’alliance présent sur une base rotationnelle de 4 à 6 mois. La France en est déjà à 2 participations, une en Lituanie (début 2018) et une en Estonie (2nd semestre 2017). En parallèle les Etats baltes demandaient que la Baltic Air Policing évolue en Air Defence[24], avec des règles d’engagement très strictes, ce qu’ont refusé les membres de l’OTAN. En réponse, les armées de Vladimir Poutine ont déployé de manière permanente des missiles S-400 et Iskander à Kaliningrad[25]. De plus, le district militaire ouest a été renforcé de 3 divisions[26] pour « contrecarrer le renforcement des forces de l’OTAN ».

 

Les Etats baltes eux tentent aussi de se renforcer. L’Estonie est l’un des rare pays à atteindre le 2% de dépense en matière de défense de son PIB, alors qu’elle accueille depuis 2008 le Centre d’Excellence de l’OTAN contre les attaques cyber qui lui ont fait si mal en 2007. La Lituanie a, quant à elle, rétabli une forme de conscription de 3500 à 4000 appelés par an[27]. En parallèle, son parlement, le Seimas, a fait voter une loi autorisant la possession d’armes à feu par les membres des associations paramilitaires tels la Lithuanian Rifflemen Union[28], afin de transformer une défaite militaire contre les russes en combat asymétrique type « combat de partisans ». Ils développent aussi des partenariats à trois tel BALBAT[29] (le bataillon balte) mais sans grand succès.

 

Ainsi la région balte semble être au cœur d’une crise qui s’auto-entretient. La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie sont persuadées de l’attaque imminente de la Russie : leur histoire et les provocations russes tendent à le prouver. En réponse l’OTAN déploie de plus en plus de forces à ses frontières ce qui dégrade les relations avec la Russie et entraîne de plus en plus de provocations. Cependant tous les Etats de l’OTAN ne sont pas persuadés des bienfaits de cette politique, c’est ce que laisse transparaître la phrase de l’ancien président François Hollande au Sommet de Varsovie en juillet 2016 : « La Russie n’est pas un adversaire, pas une menace »[30].

 David Uzan, Master 2 Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité

[1] « Les exercices Zapad, menace pour l’Occident ? La Défense russe met les points sur les i », Sputnik France (En ligne), consulté le 13/11/17.

[2] « Les exercices russes Zapad ont mobilisé plus de troupes qu’annoncé par Moscou », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[3] Site https://www.populationdata.net/pays/lituanie/, consulté le 13/11/17

[4] NIES Susanne, Les Etats Baltes, une longue dissidence, Paris, Armand Colin, 2004, p.58

[5] RIASANOVSKY Nicholas, Histoire de la Russie, des origines à 1996, Paris, Robert Laffont, 1994, p.19

[6] Ibid., p.248

[7] Ibid., p.296-297

[8] SOULET Jean-François, Histoire de l’Europe de l’est, de la Seconde Guerre Mondiale à nos jours, Paris, Armand Colin, p.21.

[9] Ibid., p.47

[10] Site https://www.rand.org/pubs/research_reports/RR1253.html, consulté le 13/11/17

[11] Site https://foreignpolicyblogs.com/2016/10/25/bubble-trouble-russia-a2-ad/, consulté le 13/11/17

[12] BRES Romain, Défendre et armer une petite puissance, le cas des Etats Baltes, Mémoire de Master sous la direction de Walter Bruyère-Ostells, Sciences Po Aix-Université d’Aix Marseille, 2017, p.63

[13] Site http://www.opex360.com/2017/06/20/lotan-se-concentre-sur-le-passage-de-suwalki-point-faible-de-la-defense-des-pays-baltes/, consulté le 13/11/17

[14] Site du ministère de la Défense lituanien : http://kariuomene.kam.lt/en/home.html, consulté le 13/11/17

[15] « L’Estonie tire les leçons des cyberattaques massives lancées contre elle pendant la crise avec la Russie, Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[16] Site http://observer.com/2017/04/russian-little-green-men-lithuania-invasion/, consulté le 13/11/17

[17] Site http://www.airn.nato.int/archive/2017/safeguarding-alliance-airspace-continues-as-allies-rotate-the-nato-baltic-air-policing-mission-, consulté le 13/11/17

[18] Site du Département de la Défense américain : https://www.defense.gov/News/Article/Article/1199828/2018-budget-request-for-european-reassurance-initiative-grows-to-47-billion/, consulté le 13/11/17

[19] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/cps/fr/natolive/topics_109141.htm, consulté le 13/11/17

[20] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/nato_static_fl2014/assets/pdf/pdf_2015_09/20150901_150901-factsheet-nfiu_en.pdf, consulté le 13/11/17

[21]« La Finlande et l’Estonie accusent Moscou de violations de l’espace aérien », Le Figaro (En ligne), consulté le 13/11/17

[22] « Des vols russes agressifs effectués près d’un navire américain en mer Baltique », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[23] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/cps/fr/natohq/official_texts_133169.htm, consulté le 13/11/17

[24] Site http://www.heritage.org/defense/report/time-the-baltic-air-policing-mission-become-the-baltic-air-defense-mission, consulté le 13/11/17

[25] Site https://www.globalsecurity.org/wmd/library/news/russia/2012/russia-120409-rianovosti03.htm, consulté le 13/11/17

[26] « Russie : trois nouvelles divisions militaires créées pour contrecarrer l’OTAN », Le Parisien (En ligne), consulté le 13/11/17

[27] « Face aux Russes, la Lituanie rétablit le service militaire », Le Point (En ligne), consulté le 13/11/17

[28] « Amid growing EU control, Lithuania keeps semi-automatic guns with riflemen », Delfi (En ligne), consulté le 13/11/17

[29] Site du ministère des Affaires Etrangères Letton : http://www.mfa.gov.lv/en/security-policy/co-operation-with-nato-member-states-and-candidate-countries/cooperation-des-etats-baltes-en-matiere-de-defense-principaux-projets-conjoints, consulté le 13/11/17

[30] « Sommet de l’OTAN : la Russie n’est pas un adversaire, pas une menace, selon Hollande », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

COMPTE-RENDU: LA GUERRE DES ISLAMISMES

19 Fév

Mathieu GUIDERE,  La Guerre des islamismes, Actuel Folio, décembre 2016, 268 p.

 guidere

           

            Ce manuel devrait être lu par tous les enseignants et le personnel des centres de « déradicalisation » (oh ! le vilain mot). Il donne les clefs des déviances actuelles de l’islam dans son avatar djihadiste. Et ce, avec un sens aigu de la pédagogie illustré par des « arborescence » ou organigrammes mettant en parallèle l’évolution par période, pays et déclinaisons doctrinales du christianisme et de l’islam.

            Tout en soulignant comment nos présidents ont joué avec le feu, Sarkozy favorisant le Qatar et donc les Frères musulmans, et Hollande en vendant des armes à l’Arabie saoudite œuvrant pour le salafisme, le riche avant-propos souligne qu’une religion connaît diverses phases de vie. Chacune évolue de façon différente. Le fanatisme vient d’une redécouverte d’une vérité que l’on veut absolue. Ainsi, la secte des Assassins au Moyen Age annonce Al-Qaida et Daech. Spécialiste reconnu de l’islam, l’auteur rappelle aussi les guerres de religions du christianisme, jusqu’à la guerre des Camisards dans les Cévennes et comment le terme de « croisade » est encore employé par George W. Bush en 2003 en envahissant l’Irak. En découle le drame actuel d’un Moyen-Orient à feu et à sang, pour ne rien dire de la triste situation des territoires occupés par Israël.

            Les premiers chapitres donnent les clefs des diverses écoles de l’islam, des tolérants hanafites ottomans (sans oublier les malikites maghrébins dont la forme la plus aboutie est la Tunisie de Bourguiba prônant l’égalité des sexes), aux sectes intégristes du chiisme et du sunnisme. Sont aussi déclinées les diverses définitions du djihad, y compris contre des musulmans, fonds de commerce des ayatollahs depuis 1979 et de Daech depuis 2014. Par la suite, on suit comment Irak, Syrie et Yémen, plus un court intermède au Bahreïn, ont basculé dans des guerres civilo-religieuses.

            Cet ouvrage est un outil pour s’y reconnaître dans la nébuleuse non pas de l’islam mais des islams. On passe des diverses définitions du djihad et ses travaux pratiques sanguinaires, à la guerre des islamismes au Moyen-Orient, en passant par le conflit interne au sunnisme (y compris en Arabie saoudite), les compétitions au Maghreb, au Sahel et jusque dans les confréries soufies. Au fil des pages, on découvre un certain nombre de mines dormantes, tel l’idéologue syrien Sayeb Qub auteur, en 1964, de Jalons pour la voie de l’islam et du « takfirisme »  (takfir  ou « excommunication » et  « guerre sainte » contre d’autres musulmans qui n’appliquent pas strictement la charia). En découle le GIA en Algérie et ses massacres dans la « décennie noire » de 1992 à 2000. Plus qu’Al-Qaida partisan d’une guerre sainte à l’échelle mondiale, Daech s’en inspire pour d’abord imposer un califat local en Syrie-Irak avant d’autres conquêtes. De bonnes pages concernent la conception esclavagiste de la femme par les intégristes (et les fausses promesses de Daech concernant « les califettes ») et la persécution de la minorité yézidie.

            Le dernier chapitre, consacré à la guerre des islamismes en Europe, et la conclusion sont un cri d’alarme qui rejoint les avertissements de Khamel Daoud (« Il ne faut pas laisser le monopole de Dieu aux salafistes ») et de Gilles Kepel dans ses deux derniers ouvrages. L’islam d’Occident tient compte des valeurs communes, liberté, égalité et diversité, mais il est gangréné par le salafisme conquérant marqué par une régression intellectuelle et un militantisme actif. Cette radicalisation confessionnelle conduit aux actes antisémites (hyper cacher à Paris le 9 janvier 2015), départs pour la Syrie, attentats terroristes en Europe…. La contagion confessionnelle extrémiste conduit à la surenchère, en passant du GIA algérien, au djihadisme d’Al-Qaida puis au califat de l’Etat islamique : « Au fil des décennies, l’islamisme radical est devenu de plus en plus politique et idéologique, et de moins en moins doctrinal et religieux ». (p. 242). En profitant d’Internet et des réseaux sociaux (plus phénomène des « télécoranistes »), il en profite pour saper le modèle humaniste que représente aussi « l’islam d’Europe ».              

         Depuis le 11 septembre 2001 le terrorisme est au cœur des relations internationales et des politiques d’Etat. Contre l’islamisme radical qui prit les habits de la démocratie en bénéficiant du printemps arabe, en Egypte, en Turquie et en Russie, des régimes autoritaires entendent lutter contre le terrorisme au mépris des droits de l’homme. Ailleurs, est engagée une lutte, avant tout médiatique, entre les défenseurs de l’humanisme manquant de conviction et de cohésion (sans « logique des idées » dirait Hannah Arendt) et les partisans du confessionnalisme et du communautarisme. Au-delà du choc des civilisations selon Huntington, il s’agit à présent de savoir si l’avenir de l’humanité appartient à la seule définition confessionnelle (Trump abonde aussi dans ce sens), très réductrice et d’acculturation totale ?

                                   Jean-Charles Jauffret

LE RÔLE DE LA FRANCE DANS l’OTAN POUR LA PROTECTION DES FRONTIERES DE L’EUROPE

21 Jan

Le nouveau Président élu des Etats-Unis a annoncé tout au long de sa campagne qu’il voulait  remettre en cause le principe de défense collective prévu par l’article 5 du Traité de l’Atlantique nord au motif que les Alliés profitent des moyens de son pays en matière de défense. Alors que la Russie continue de montrer des signes d’agressivité à l’égard des pays membres de l’OTAN situés le plus à l’est, l’éventuelle diminution de l’implication des Etats-Unis dans l’Organisation pourrait permettre à la France d’occuper un rôle majeur alors qu’elle a réinvesti les structures intégrées depuis 2009.

L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord a pour rôle depuis 1949 de protéger ses membres de toutes agressions étrangères. Longtemps inscrit dans un contexte de guerre froide, l’Alliance devait permettre de faire face à toute tentative d’invasion russe. Elle a ensuite participé à des conflits contre des ennemis différents comme en Afghanistan. Mais l’augmentation des signes d’hostilité de la Russie à l’encontre des ses voisins baltes et son action en Ukraine remettent au cœur des préoccupations l’efficacité de l’OTAN en cas d’attaque russe de l’un de ses membres.

La France, principale puissance militaire européenne, a un rôle important à jouer au sein de l’Alliance. Reste à déterminer quelle doit être l’ampleur de ce rôle sans remettre en cause ses capacités militaires ?

Ainsi il convient d’expliquer les motivations du retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN et la place qu’elle pourra tenir sans remettre en cause les moyens et les capacités de ses armées. 

 

Le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN

 

Tout juste élu Président de la République en mai 2007, Nicolas Sarkozy annonce un changement de politique étrangère qui se traduit notamment par le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN dont on était sorti en 1966 suivant la volonté du Général de Gaulle.

Les arguments en faveur de la réintégration du commandement intégré de l’OTAN avancés par Nicolas Sarkozy sont que puisque la France est l’un des principaux contributeurs, elle doit avoir un rôle à jouer dans la planification et la conduite des opérations financées en partie par elle. Aussi, le nouvel élan donné au rôle de la France dans l’OTAN permet de rassurer les alliés quant à la volonté d’instaurer une Europe de la défense[1]. Enfin, les Américains apprécient ce geste et acceptent un rapprochement avec la France après l’opposition, pourtant justifiée, de Jacques Chirac à la guerre américaine en Irak en 2003. Nicolas Sarkozy confirme d’ailleurs son intention devant le Congrès des États-Unis, le 7 novembre 2007 : « Plus l’Europe de la défense sera aboutie, plus la France sera résolue à reprendre toute sa place dans l’OTAN. Je souhaite que la France, membre fondateur de notre Alliance et qui est déjà l’un de ses premiers contributeurs, prenne toute sa place dans l’effort de rénovation de ses instruments et de ses moyens d’action, et fasse évoluer dans ce contexte sa relation avec l’Alliance, en parallèle avec l’évolution et le renforcement de l’Europe de la défense »[2]

Mais l’alternance de 2012 et l’arrivée de François Hollande à la tête de la République remettent en question ce retour dans le commandement intégré de l’OTAN. Le Président demande à l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine de lui remettre un rapport sur la pertinence de maintenir une telle intégration de la France dans l’OTAN. La conclusion du document remis à François Hollande en novembre 2012 est sans appel, une « (re)sortie française du commandement intégré n’est pas une option »[3]. Un avis qui sera suivi par la majorité en place puisque le Livre blanc de 2013 précise que « la stratégie de défense et de sécurité nationale de la France ne se conçoit pas en dehors du cadre de l’Alliance atlantique et de son engagement au sein de l’Union européenne »[4]. La France précise tout de même qu’elle se veut être un allié fiable et solidaire, essentiel à la bonne mise en œuvre des missions de l’OTAN, mais qui conserve une capacité d’action en dehors de l’Alliance et une pleine autonomie de décision. Elle assume ainsi sa volonté de faire valoir ses intérêts au sein de l’Alliance et d’y conserver une voix originale, tout en étant force de proposition.

Cette réintégration a eu des effets significatifs et a permis de franciser les structures de l’OTAN, puisque le nombre de personnels engagés au sein des structures de l’organisation est passé de 242 à 925 personnels militaires. Le poste de Commandant allié transformation est également réservé à un général français, actuellement le général d’armée aérienne Denis Mercier.

Ensuite, en matière d’influence sur l’organisation de l’OTAN, la France a joué un rôle moteur pour rationaliser le fonctionnement de l’Alliance, hiérarchiser les priorités, refondre les procédures, ramener le nombre des agences de quatorze à trois pour espérer une économie de 20 %, réduire la structure de commandement, réduction des personnels de 35 % en 2013 et passage de onze à sept du nombre d’états-majors[5].

Toutefois, Hubert Védrine a rappelé lors de son audition devant la commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat le 27 novembre 2012 qu’« il faut avoir à l’esprit que ce n’est pas parce que la France obtient des postes de responsabilité qu’elle dispose automatiquement d’une influence accrue sur l’ensemble de l’organisation. L’influence est une notion plus complexe »[6].

Depuis, de nombreux aspects satisfaisants sont apparus pour la France et son influence se mesure par plusieurs marqueurs. Elle est désormais présente dès le début du processus de décision et de gestion des crises, ce qui lui permet d’avoir son mot à dire quant aux solutions envisageables. Ainsi elle défend ses priorités stratégiques.

La France encourage également l’OTAN à se réformer pour s’adapter aux contraintes économiques actuelles. Elle s’est donc opposée à la volonté de la Pologne de disposer d’un état-major de l’OTAN sur son territoire, n’étant pas convaincue de l’intérêt  opérationnel d’une telle structure.

Enfin, la France travaille à la reconnaissance par les membres de l’OTAN de la contribution de l’Union européenne et plus particulièrement de la France à la sécurité de l’espace euro-atlantique qui peut se résumer en plusieurs points[7] :

  • La reconnaissance de la nécessité d’agir au regard de la situation à l’est et au sud de l’Europe et de maintenir un équilibre entre les menaces identifiées sur ces flancs, mais aussi des capacités comme le système de défense anti-missiles.
  • La reconnaissance des opérations nationales françaises comme contribuant à la sécurité de l’Alliance dans son ensemble, et à la définition de cibles pour la déployabilité des forces. Celles-ci nous permettront, à terme, de nous assurer que nos Alliés disposent des capacités dont nous pourrions avoir besoin lors de nos opérations, qu’elles se déroulent dans le cadre national, dans le cadre de l’UE ou dans le cadre de l’OTAN.
  • La prise en compte des appréciations opérationnelles de la France par la chaîne de commandement de l’OTAN. Les évaluations françaises sont pleinement prises en compte dans les travaux menés par l’organisation.
  • La reconnaissance d’intérêts industriels communs entre les entreprises européennes et américaines. Les nombreuses PME françaises spécialisées dans l’armement peuvent désormais se positionner lors des appels d’offres conduits par l’OTAN.
  • La France est en mesure d’exercer une réelle influence dans la structure grâce au travail des 800 nouveaux personnels présents dans la structure de commandement et les agences de l’OTAN. Comme on l’a déjà dit plus haut, la France occupe le poste de commandement allié pour la transformation mais aussi le poste de secrétaire général adjoint pour les investissements de défense.

La France semble avoir retrouvé sa place au sein de l’OTAN et peut donc pleinement s’investir à travers cette organisation pour répondre aux enjeux d’aujourd’hui et de demain. Les efforts porteront principalement sur la protection des frontières de l’Europe de l’est où les pays membres de l’organisation doivent faire face aux pressions russes.

 

Pour une réaffirmation de son rôle dans la protection des frontières de l’Europe…

 

La crise russo-ukrainienne engagée en 2013 a remis sur le devant de la scène l’existence d’une menace croissante russe aux frontières orientales de l’Alliance. Les États membres sont cependant partagés entre ceux qui rejettent la notion de « menace » et ceux qui souhaitent que l’OTAN tire toutes les conséquences des actions de la Russie en s’adaptant à ce risque en renforçant son flanc et sa posture de dissuasion et de défense.

Le communiqué du sommet de Varsovie du 8 et 9 juillet 2016 réaffirme cette volonté de protection des frontières de l’OTAN : « Pour protéger et défendre notre sécurité, indivisible, et nos valeurs communes, l’Alliance doit continuer et continuera de s’acquitter efficacement des trois tâches fondamentales énoncées dans le concept stratégique : défense collective, gestion de crise et sécurité coopérative. Ces tâches restent pleinement pertinentes, sont complémentaires et contribuent à la sauvegarde de la liberté et de la sécurité de tous les Alliés »[8].

S’il semble nécessaire d’afficher la bannière de l’OTAN, cela ne signifie pas qu’il faille en revenir à une logique de guerre froide, et à une lecture de la sécurité du continent européen fondée sur la confrontation et le partage de zones d’influence. Si les actions de la Russie rendent inenvisageable, dans les circonstances actuelles, un partenariat stratégique, elle demeure pourtant un interlocuteur indispensable pour la sécurité en Europe et dans le monde.

Les membres de l’OTAN doivent donc essayer d’établir un dialogue avec la Russie pour éviter toutes escalades. C’est dans ce sens que semblent s’inscrire les intentions du président élu des Etats-Unis. Donald Trump souhaite en effet approfondir le dialogue avec son homologue russe afin de trouver un terrain dans les conflits qui les opposent. Mais il n’est pas évident de faire accepter cette approche des relations avec la Russie aux pays qui voient en elle un véritable ennemi de par leur proximité géographique (Pologne, pays baltes). Enfin, d’autre pays ne souhaitent pas que l’ensemble des forces de l’OTAN soit engagé à l’est mais qu’elles soient également tournées vers la bande sahélo-saharienne ou la Méditerranée.

Malgré les divergences de visions stratégiques, de nombreuses mesures sont prises pour répondre aux agissements de la Russie. Ces mesures dites d’assurance ou de réassurance adoptent la forme d’activités terrestres, maritimes et aériennes au-dessus et autour du territoire des pays membres de l’OTAN, afin de renforcer la défense et de rassurer les populations de ces pays, tout en décourageant une agression potentielle.

L’ensemble des 28 alliés participe à ces missions de protection des frontières face à la Russie et notamment la France qui se distingue par sa contribution à la mission de police du ciel Baltic Air Policing. C’est donc dans ce cadre là qu’à la fin du mois d’août 2016, l’Armée de l’Air française a déployé quatre Mirage 2000-5F du Groupe de Chasse 1/2 «Cigognes», habituellement stationnés sur la base aérienne 116 de Luxeuil. Ce détachement a pour mission d’intercepter tout aéronef, notamment russe, qui s’approche ou qui traverserait l’espace aérien des pays baltes, et qui ne possède pas de plan de vol ou qui ne répond pas aux appels radios des contrôleurs aériens de la région[9].

La France contribue également aux missions de l’OTAN par la mise à disposition depuis le 1er avril 2016 d’avions radars de type AWACS qui participent à la surveillance des espaces aériens baltes et polonais. Ont également été déployés au printemps, pour une période de sept semaines, un sous groupement tactique interarmes à dominante blindé (SGTIA blindé) composé de 300 militaires armés par le 12ème régiment de cuirassier d’Orléans, par une section d’infanterie du 16ème bataillon de chasseurs de Bitche et par une section du 13ème régiment du génie de Valdahon. Ce détachement est équipé de quinze chars Leclerc et de quatre véhicules blindés de combat d’infanterie (VBCI)[10].

L’OTAN effectue chaque année environ 300 exercices militaires auxquels participe régulièrement la France.

Se pose la question de la présence permanente des alliés à l’est de l’Europe pour assurer une meilleure protection des frontières. Il demeure évident qu’actuellement l’OTAN n’est pas une menace pour la Russie car cette dernière mène une guerre hybride en Ukraine et en Crimée qui ne permet pas une riposte par les forces conventionnelles de l’Organisation. Il est ainsi essentiel que l’Alliance montre l’exemple en demeurant transparente et prévisible, y compris sur les mesures de dissuasion, afin d’obtenir de la Russie les mêmes gages en retour. Les décisions que prendra l’Alliance en matière de défense collective doivent s’accompagner de propositions concrètes visant à prévenir les risques d’escalade.

Le pré-positionnement permanent de moyens militaire à proximité de la frontière avec la Russie ne s’inscrirait pas dans un objectif de désescalade. Et bien que certains alliés demandent une telle orientation, la France ne considère pas qu’un renforcement des moyens militaires soit pertinent. Les mesures déjà prises sont relativement suffisantes et n’altèrent pas les capacités de l’OTAN à intervenir dans une autre région du monde en cas de nécessité.

Cela étant, la Russie continue d’être un acteur imprévisible et cherche, année après année, à exploiter les vulnérabilités de l’OTAN. À cet égard, il est crucial pour les alliés de mener un travail d’analyse toujours plus fin sur les intentions de la Russie pour mieux les anticiper et moins se laisser surprendre.

 

 

…Qui ne sera pas sans conséquence sur les moyens de la défense nationale

 

Donald Trump n’a pas hésité tout au long de sa campagne à rappeler qu’une fois investi il demanderait aux membres européens de l’OTAN de revoir leur contribution dans l’organisation à la hausse. La France fait aujourd’hui partie des bons élèves mais cela n’est pas sans conséquence sur le budget national.

La France est reconnue comme un acteur actif de l’Alliance de par sa forte activité opérationnelle qui contribue fortement à la sécurité de l’Organisation. Cette activité se manifeste notamment par le maintien d’une dissuasion nucléaire crédible, sa participation aux dernières opérations militaires de l’OTAN, sa participation aux mesures d’assurance aux profits des alliés orientaux, qui ont mobilisé 5 000 soldats en 2014 et son apport sur le flanc sud  qui contribuent à renforcer sa crédibilité.

Cependant la France fait tout de même l’objet de critiques s’agissant du non respect de ses engagements d’affectation de personnels. En effet elle ne pourvoit pas l’ensemble des postes pour lesquels elle s’est engagée. Théoriquement, la France devrait fournir 692 postes dans les structures de commandement. Après négociation, cet effectif a été ramené à 632 postes. Or, elle n’en pourvoit effectivement que 75 %. En ajoutant les postes théoriquement à pourvoir dans les agences, les soutiens et à Norfolk, elle devrait fournir 810 effectifs. En comptabilisant les postes non répertoriés, c’est néanmoins près de 800 personnels qui sont affectés au sein de l’Alliance, ce qui n’est pas négligeable au regard des 1 500 postes permanents à l’étranger dont dispose le ministère de la Défense français. Compte tenu du déploiement de la France sur de nombreux théâtres d’opérations extérieures, son investissement au sein de l’Alliance est déjà très important.

La pression exercée sur les effectifs est très forte tant en raison de la manoeuvre de déflation des effectifs d’officiers, qui implique une baisse de 10 % des postes permanents à l’étranger, que des activités opérationnelles. C’est par exemple pour cela que la France a très peu participé à l’exercice Trident Juncture de 2015.

La Cour des comptes avait été saisie en 2012 pour déterminer non pas le coût de notre rôle au sein de l’OTAN mais pour déterminer si notre réintégration au commandement intégré avait augmenté les dépenses pour la France[11] ?

Elle a remis un rapport intitulé « La réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, quel coût et quelles pistes d’économies possibles ? ». Ce dernier fait état d’un surcoût limité en raison des contributions budgétaires que la France versait à l’OTAN avant même la réintégration. Ainsi, en 2008, soit un an avant la pleine participation de la France aux structures intégrées, les contributions financières directes de la France à l’OTAN s’élevaient déjà à 172,66 millions d’euros, auxquels s’ajoutaient les rémunérations et charges sociales des 242 militaires alors mis à disposition de l’Alliance par la France, d’un montant de 29,99 millions d’euros. Le coût complet de la contribution française à l’OTAN s’élevait donc à un peu plus de 200 millions d’euros.

Selon les estimations de la Cour des comptes, le montant de la participation financière française au budget de l’OTAN atteignait 325,86 millions d’euros en 2011, alors qu’elle se serait établie à 264,86 millions d’euros sans la réintégration au sein du commandement militaire intégré. Les contributions financières directes représentent près de 65 % (211,22 millions d’euros) du montant total, les 35 % restant étant le fait des rémunérations et charges sociales des personnels insérés au sein de l’OTAN (114,64 millions d’euros).

On constate donc une augmentation de la participation de la France au budget de l’OTAN depuis sa réintégration. Cela s’explique non seulement par la réintégration mais aussi par l’augmentation du budget global de l’OTAN depuis 2007 en raison de l’évolution de l’opération afghane. Le budget total de l’OTAN est ainsi passé de 1 875,49 millions d’euros en 2007 à 2 419,25 millions d’euros en 2011.

La Cour des comptes détermine finalement que le surcoût strictement lié à la pleine participation de la France aux structures intégrées est de 61 millions d’euros.

L’OTAN fixe le pourcentage du PIB lié au budget de défense à 2% pour l’ensemble de ces membres[12]. Un chiffre que s’engagent à atteindre nombreux des candidats à la présidence de la République. Mais cet effort budgétaire doit se faire dans un temps trop long au point que le général Pierre de Villiers s’inquiète du maintien de certaines capacités opérationnelles de la France. Si les armées ont des difficultés à répondre aux exigences liées aux différentes opérations dans un futur proche, comment feront-elles pour fournir le personnel et le matériel nécessaires à l’implication de la France dans l’OTAN ?

D’autant plus que la vision française de l’OTAN s’inscrit dans une perspective d’autonomie militaire. C’est à dire que la France souhaite investir dans ses propres armées tout en mettant une partie de ses capacités au service de l’Alliance. Elle s’oppose au financement de moyens communs qui seraient composés en majorité de matériels américains et traduiraient une perte d’autonomie et un manque à gagner pour ses industries de défense. La France réfute l’argument de certains de ses alliés selon lequel l’achat de matériels communs constituerait un véritable ciment entre les membres de l’OTAN. Pour elle c’est l’engagement opérationnel qui est réellement bénéfique pour l’Alliance.

La vision française de l’OTAN passe enfin par une affirmation de l’importance de la dissuasion nucléaire dans un contexte de montée des tensions avec la Russie. Elle se positionne donc contre les pays « désarmeurs » comme la Belgique, l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas dans lesquels se trouvent des armes nucléaires américaines prépositionnées.

 

La France est plus que jamais consciente des enjeux de sécurité auxquels elle doit faire face et des efforts budgétaires qu’elle doit fournir pour ne pas voir son outil de défense défaillir. Son retour au sein du commandement intégré de l’OTAN lui permet d’envisager l’avenir à travers différentes coopérations garantissant la rationalisation des moyens tout en assurant les missions. Ainsi elle est d’accord pour soutenir les objectifs formulés pendant le sommet de l’OTAN à Varsovie qui sont le maintien de la cohésion au sein de l’Alliance, assurer l’existence d’un plan d’action rapide de défense, éviter l’escalade des tensions avec la Russie et assurer le maintien des moyens humains et matériels.

La réduction constante de la participation américaine au budget de l’Alliance qui ne fera que s’accentuer avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, l’existence de menaces multiples à l’encontre de l’Europe et la volonté de la France d’augmenter son effort de défense font qu’elle devrait avoir un rôle croissant à jouer au sein de l’OTAN dans les années à venir.

      Jimmy Berthail, élève-officier de l’Ecole de l’Air, étudiant en Master 2 en 2016-2017

 

[1] http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/defense-et-securite/la-france-et-l-otan/, consulté le 20 novembre 2016.

[2] http://www.voltairenet.org/article152875.html, consulté le 20 novembre 2016.

[3] Gilbert le Bris et Philippe Vittel, « L’évolution du rôle de l’OTAN », rapport d’information de l’Assemblée nationale, n°3472, p. 22, 3 février 2016.

[4] Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, 2013, p. 61.

[5] Gilbert le Bris et Philippe Vittel, « L’évolution du rôle de l’OTAN », rapport d’information de l’Assemblée nationale, n°3472, p. 23, 3 février 2016.

[6] http://www.rpfrance-otan.org/Audition-de-M-Hubert-Vedrine-a-la, consulté le 20 novembre 2016.

[7] Gilbert le Bris et Philippe Vittel, « L’évolution du rôle de l’OTAN », rapport d’information de l’Assemblée nationale, n°3472, p. 23, 3 février 2016.

[8] Communiqué du sommet de Varsovie, 9 juillet 2016.

[9] http://www.defense.gouv.fr/operations/actualites/otan-engagement-francais-dans-l-operation-baltic-air-policing, consulté le 20 novembre 2016.

[10] Gilbert le Bris et Philippe Vittel, « L’évolution du rôle de l’OTAN », rapport d’information de l’Assemblée nationale, n°3472, p. 24, 3 février 2016.

[11] Cour des comptes, « La réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN : quel coût et quelles pistes d’économies possibles ? », septembre 2012.

[12] « Les dépenses de défense des pays de l’OTAN », communiqué de presse de l’OTAN, division diplomatie publique, 28 janvier 2016.

LE NOUVEAU MEMORANDUM ISRAELO-AMERICAIN : UN ACCORD D’ASSISTANCE REELLEMENT POSITIF POUR L’ETAT D’ISRAEL ?

16 Jan

« The new Memorandum of Understanding constitutes the single largest pledge of military assistance in U.S. history » : c’est ainsi que Barack Obama décrit le nouvel accord américano-israélien d’assistance militaire, signé par son administration le 14 septembre 2016, renouvelant et renforçant pour une période de dix ans l’engagement financier de son pays en faveur de la sécurité de l’État hébreu[1]. Le président américain se présente ainsi comme le fidèle continuateur de la « relation spéciale » unissant depuis de nombreuses années son pays à l’État d’Israël. Cette démarche doit bien entendu être mise en perspective avec le fait que Barack Obama a été vivement critiqué tout au long de sa présidence pour sa politique vis-à-vis de l’État hébreu[2]. D’ailleurs, cette volonté du président américain de reconquérir l’électorat pro-israélien, en pleine période de campagne présidentielle pour la démocrate Hillary Clinton, a plutôt bien fonctionné médiatiquement dans la mesure où le nouvel accord a été très majoritairement présenté comme une preuve sans précédent de l’engagement américain envers l’allié israélien[3].

Pourtant, peu de temps après la conclusion de ce mémorandum d’entente, de nombreuses voix, aussi bien américaines qu’israéliennes, se sont élevées afin d’en dénoncer les conséquences potentiellement désastreuses pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité. En effet, derrière la somme inédite de 38 milliards de dollars d’assistance militaire promise au gouvernement israélien, le nouvel accord comporte des clauses remettant profondément en cause les avantages obtenus précédemment par l’État hébreu[4]. Si les Israéliens ne sont pas les seuls à bénéficier d’une assistance militaire de la part de Washington, leur statut est en revanche unique au sein de cette politique américaine : ils sont par exemple les seuls à pouvoir réinvestir une partie de cette aide financière dans leur propre industrie d’armement[5]. Or, c’est notamment cette possibilité, qui a permis à l’industrie militaire israélienne de se hisser parmi les leaders mondiaux, qui est aujourd’hui remise en cause par le nouvel accord d’assistance militaire. De ce fait, nombreux sont ceux qui accusent l’administration Obama de mettre en péril la sécurité d’Israël, mais aussi sur le long terme son économie et sa politique étrangère[6]. Cependant, comme nous le verrons, les précédents accords d’assistance militaire n’étaient pas non plus entièrement bénéfiques pour l’État hébreu, remettant tout particulièrement en cause son indépendance stratégique[7].

Finalement, dans quelle mesure le nouveau mémorandum d’entente américano-israélien risque-t-il d’accentuer des effets pervers, à l’œuvre depuis déjà quelques décennies, pouvant fortement affaiblir l’État d’Israël ? Tout d’abord, à travers un retour historique sur l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, nous montrerons que cette politique a eu sur ce dernier des effets plutôt contrastés (I). Puis, analysant le nouvel accord d’assistance militaire conclu entre les deux pays, nous évaluerons ses conséquences potentiellement très négatives pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, mais aussi sur le long terme pour la sécurité, la politique étrangère et l’économie de l’État hébreu (II).  

 

Retour historique sur une assistance militaire américaine aux effets plutôt contrastés pour l’État d’Israël

            Afin de mieux appréhender les conséquences relatives au nouveau mémorandum d’entente américano-israélien, nous devons au préalable nous pencher sur l’histoire de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, de ses origines jusqu’à nos jours.

Origine, fonctionnement et évolution de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu : une relation unique au sein de l’histoire diplomatique américaine 

            Se rendant compte qu’Israël pourrait constituer un précieux allié contre l’expansion soviétique au Moyen-Orient et constatant la fin de l’alliance franco-israélienne, les États-Unis entament, à partir de la guerre des Six Jours (1967), un important rapprochement avec l’État hébreu[8]. Très rapidement, les deux pays constituent une réelle alliance stratégique et développent même une véritable relation d’amitié dans la mesure où l’opinion publique américaine soutient massivement le jeune État d’Israël[9]. Puis, soucieux d’assurer la sécurité de son allié israélien, surtout après la guerre du Kippour (1973), Washington s’engage dès 1974 à aider l’État hébreu dans son objectif de « Qualitative Military Edge » : la nécessité d’acquérir ou de produire des armes nettement supérieures à celles de ses voisins. Afin de remplir cet objectif, les États-Unis décident alors d’attribuer au gouvernement israélien une aide financière annuelle destinée au renforcement de ses capacités militaires[10]. Comment fonctionne alors cette aide financière à vocation militaire ?

            En fait, cette dernière s’incarne principalement dans le programme FMF (Foreign Military Financing), instrument à travers lequel Washington attribue annuellement à Israël, mais aussi à d’autres pays, une somme destinée à être dépensée dans l’acquisition de matériels militaires américains[11]. Une fois cette somme reçue, le gouvernement israélien se retrouve face à plusieurs possibilités afin de procéder à ses achats. Premièrement, les autorités israéliennes peuvent passer par le programme FMS (Foreign Military Sales) : il s’agit de contrats d’armement conclus indirectement à travers le gouvernement américain[12]. Deuxièmement, elles ont un accès privilégié à l’industrie d’armement américaine à travers le programme DCS (Direct Commercial Sales) : il s’agit cette fois-ci de contrats d’armement conclus directement auprès des entreprises[13]. A tous ces dispositifs, s’ajoutent les fonds attribués occasionnellement au gouvernement israélien pour certains projets d’armement conjoints ou non[14]. L’État hébreu est donc au cœur d’un système d’aide financière à vocation militaire institutionnalisé et stable à même de renforcer ses capacités militaires.

            Cependant, l’assistance militaire américaine en faveur d’Israël n’est pas restée figée depuis 1974 : elle a en fait connu de nombreuses évolutions. Tout d’abord, concernant la somme attribuée annuellement au gouvernement israélien, cette dernière n’a cessé d’augmenter, atteignant 3,1 milliards de dollars en 2016, soit 20% des dépenses militaires israéliennes[15]. Ensuite, à partir de 1985, la totalité de cette aide financière à vocation militaire prend la forme d’une subvention et non plus partiellement d’un prêt[16]. Enfin, évènement majeur, à partir de 1988, l’État hébreu devient le seul partenaire des États-Unis à bénéficier du programme OSP (Off-Shore Procurement), lui permettant de dépenser 26,3% de cette aide financière dans sa propre industrie d’armement[17]. En tout, les Israéliens ont alors reçu à travers l’assistance militaire américaine plus de 70,5 milliards de dollars et ont attiré à eux-seuls en 2016 plus de 53% de l’aide financière américaine à vocation militaire[18]. Finalement, l’État hébreu bénéficie clairement d’un statut spécial au sein de l’histoire diplomatique des États-Unis.

Une assistance militaire américaine aux effets contrastés pour l’État d’Israël : entre renforcement militaro-industriel et perte d’indépendance stratégique

Quel bilan peut-on tirer de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu ? Tout d’abord, nous pouvons affirmer que l’engagement financier des États-Unis a été jusqu’à nos jours très positif pour la sécurité de l’État d’Israël. En effet, utilisant l’aide financière de Washington afin de se fournir en armements « made in U.S. » de très haute qualité, les Israéliens ont pu équiper leur armée à moindres frais et respecter leur sacro-saint objectif de « Qualitative Military Edge »[19]. Sans le soutien financier des États-Unis, dans la mesure où il n’aurait pas pu supporter un niveau de dépenses militaires suffisant, l’État hébreu aurait certainement connu de très importantes difficultés à maintenir des capacités militaires nettement supérieures à celles de ses voisins[20]. De ce fait, l’assistance militaire américaine a réellement permis aux Israéliens de se renforcer militairement. Ensuite, cela leur a aussi permis de poursuivre le développement de leur propre industrie d’armement. En effet, réalisant des économies budgétaires grâce à l’aide financière américaine et pouvant investir localement une partie de cette dernière à travers le programme OSP, les autorités israéliennes ont pu injecter d’importantes sommes dans leur industrie de défense et de sécurité, conduisant cette dernière à réaliser des économies d’échelle et à développer des équipements très sophistiqués sur des marchés de niche[21]. Il faut aussi ajouter à cela les nombreux projets d’armement conjoints israélo-américains qui ont permis à l’industrie d’armement israélienne de recevoir des financements supplémentaires et des transferts de technologie[22]. Ainsi, l’assistance militaire américaine a considérablement contribué au développement du complexe militaro-industriel israélien, aujourd’hui de renommée mondiale.

Cependant, le soutien financier américain a aussi eu des conséquences très négatives pour Israël, remettant tout particulièrement en cause son objectif d’indépendance stratégique, fondé sur le développement d’une industrie d’armement locale capable de subvenir à tous les besoins de Tsahal[23]. Pourquoi cela ? Premièrement, perfusé gratuitement en armements pendant de nombreuses années, le gouvernement israélien ne peut plus réellement se passer de l’aide financière américaine afin d’équiper Tsahal, sous peine de faire exploser son budget militaire[24]. Deuxièmement, en réduisant considérablement le nombre de ses commandes locales au profit de l’industrie d’armement américaine, le gouvernement israélien a en fait poussé sa propre industrie militaire à se spécialiser dans quelques secteurs de pointe et à délaisser la production de systèmes d’armes complets, le rendant finalement dépendant des États-Unis afin de s’équiper en armements stratégiques, tels que les avions de combat[25]. En réalité, grand habitué de la diplomatie des armes, Washington a tout mis en œuvre afin que l’État hébreu développe une relation de dépendance à son égard, dans le but de mieux contrôler sa politique, à la fois intérieure et extérieure[26]. Finalement, cette dépendance aux décisions américaines remet véritablement en cause l’indépendance stratégique d’Israël et le rend de surcroît vulnérable à un potentiel revirement diplomatique de la part des États-Unis. Au regard de tous ces éléments, nous pouvons dès lors nous questionner sur les futures conséquences du nouvel accord d’assistance militaire.

 

Un nouvel accord d’assistance militaire aux conséquences de long terme potentiellement désastreuses pour l’État d’Israël

            Montrant tout d’abord que ce nouveau mémorandum d’entente constitue un coup dur pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, nous verrons ensuite que cela peut avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie d’Israël.

Une somme inédite masquant pourtant un avenir fortement assombri pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité

            Comme nous l’avons vu précédemment, dès la signature du nouvel accord d’assistance militaire entre Israël et les États-Unis, tous les yeux étaient rivés sur le montant inédit promis au gouvernement israélien pour la période 2018-2028 : 38 milliards de dollars. Ainsi, avec une augmentation de 8 milliards de dollars par rapport au précédent mémorandum d’entente conclu par l’administration Bush en 2007, le Premier ministre Benyamin Netanyahou peut véritablement être satisfait[27]. En effet, le ministère de la défense peut désormais programmer sa politique sur le long terme, tout en sachant qu’il aura à sa disposition, bien que dans une période de fortes restrictions budgétaires, des moyens financiers accrus afin de relever les défis à venir[28]. Pourtant, de nombreuses voix se sont élevées afin de dénoncer ce nouvel accord d’assistance militaire, l’accusant de mettre en danger l’industrie israélienne de défense et de sécurité : qu’en est-il ?

            Au sein du nouveau mémorandum d’entente, deux éléments risquent de mettre à mal l’industrie d’armement israélienne. Premièrement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, il est probable que le ministère de la défense se détourne un peu plus de l’industrie militaire locale, préférant plutôt passer commande aux États-Unis[29]. Deuxièmement, dans la mesure où le programme OSP est amené à disparaître progressivement au cours des dix prochaines années, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est certaine de se retrouver confrontée prochainement à une réduction drastique de ses financements[30]. Pour ces deux raisons, une crise au sein du secteur israélien de l’armement semble inévitable. Le complexe militaro-industriel israélien pourrait-il néanmoins s’en relever ? 

            Les plus grandes entreprises parviendront certainement à s’adapter mais cela risque de ne pas être le cas pour la myriade d’entreprises de plus petite taille[31]. Tout d’abord, concernant les plus grandes entreprises, plusieurs éléments sont en leur faveur. En effet, leurs revenus reposant principalement sur l’exportation, une réduction des commandes locales pourrait être finalement assez bien surmontée. De plus, de telles entreprises pourraient ouvrir des filiales aux États-Unis ou bien faire de la sous-traitance pour les entreprises américaines. En revanche, concernant les petites et moyennes entreprises, dépendant grandement du marché local et n’ayant pas les capacités nécessaires à la création de filiales, environ 50% d’entre elles pourraient disparaître. Cependant, le programme OSP prenant fin progressivement, le gouvernement israélien et le secteur de l’armement ont une chance de s’organiser afin d’amortir le choc. Mais dans tous les cas, le complexe militaro-industriel israélien est amené à profondément changer de visage.

Des conséquences potentiellement graves sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu

             Au-delà du secteur de l’armement, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu. Pourquoi cela ? Commençons tout d’abord par la dimension sécuritaire. Premièrement, un complexe militaro-industriel fortement réduit signifierait pour Israël un affaiblissement quasi-irréversible de sa base industrielle et technologique de défense et donc de sa capacité à produire une partie de ses besoins militaires. Deuxièmement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, l’État hébreu semble irrémédiablement destiné à ne se reposer principalement que sur un seul fournisseur d’armements. Développant ainsi une dépendance accrue envers l’industrie d’armement américaine, les Israéliens perdraient ce qu’il leur reste d’indépendance stratégique et pourraient à tout moment se retrouver victimes d’un revirement diplomatique de la part de Washington, ce qui aurait bien entendu des conséquences sécuritaires dramatiques.

            Ensuite, concernant la dimension diplomatique, un fort affaiblissement de l’industrie de défense et de sécurité pourrait remettre en cause toute la politique étrangère israélienne. Cette dernière reposant en effet essentiellement sur la diplomatie des armes, une perte de vitesse de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement faire perdre à l’État hébreu certains de ses principaux partenaires internationaux[32]. De plus, dans la mesure où Israël semble destiné à développer une dépendance accrue envers Washington, ce dernier pourra accentuer son contrôle sur la diplomatie des armes israélienne, cherchant par exemple à mettre fin aux relations israélo-chinoises en matière d’armement[33]. Finalement, le nouvel accord d’assistance représente un véritable danger pour la politique étrangère israélienne.

            Enfin, concernant la dimension économique, dans la mesure où le secteur de l’armement se trouve être un moteur essentiel de l’économie israélienne, cette dernière pourrait durablement souffrir d’une crise au sein de l’industrie de défense et de sécurité. En effet, le secteur de l’armement représente à lui seul une part importante de l’économie israélienne : 12,1% des exportations, 32% de la production industrielle, 4,3% du PIB et enfin 50 000 travailleurs[34]. Cependant, l’importance du secteur de l’armement ne se limite pas seulement à son poids économique. En fait, porteur d’externalités positives pour de nombreux secteurs économiques de nature civile, notamment celui des hautes technologies, il se trouve plus ou moins directement à l’origine de 60% du PIB israélien[35]. Ainsi, en portant atteinte à l’industrie israélienne de défense et de sécurité, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait irréversiblement remettre en cause le modèle économique de l’État hébreu.

 

Considérer l’assistance militaire américaine comme une politique totalement innocente, bénéficiant considérablement à la sécurité et au bien-être de l’État hébreu, n’est pas une position réaliste. En fait, véritable diplomatie des armes, l’assistance militaire américaine est avant tout destinée à accroître le contrôle de Washington sur les agissements de son allié israélien. Cependant, dans la mesure où ce dernier tirait tout de même fortement bénéfice de l’aide financière américaine, une certaine perte d’indépendance stratégique restait clairement acceptable. Néanmoins, nous pouvons aujourd’hui penser que cet équilibre a été remis en cause par le nouveau mémorandum d’entente, accentuant ainsi les effets pervers déjà présents au sein des précédents accords. Finalement, nous pouvons raisonnablement affirmer que le nouvel accord d’assistance militaire représente un véritable danger sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État d’Israël. Toutefois, compte tenu de l’élection de Donald Trump, la stricte application de ce nouveau mémorandum d’entente reste incertaine[36].

Benjamin Bignon, étudiant en Master 2 en 2016-2017

 

[1] « Statement by the President on the Memorandum of Understanding Reached with Israel », The White House, 14 septembre 2016, https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2016/09/14/statement-president-memorandum-understanding-reached-israel (accès le 28/11/2016).

[2] Entretien de Tristan Hurel avec Frédéric Encel, « Quel avenir pour les relations israélo-américaines ? », Diplomatie, n°75, Juillet-Août 2015, pp.74-76.

[3] Bernard Avishai, « A Significant Deal between the U.S. and Israel », The New Yorker, 23 septembre 2016, http://www.newyorker.com/news/news-desk/a-significant-deal-between-the-u-s-and-israel (accès le 28/11/2016).

[4] Sam Sokol, « How Will Israeli Defense Firms Fare Under the New $38 Billion US Arms Deal ? », The Algemeiner, 5 octobre 2016, https://www.algemeiner.com/2016/10/05/how-will-israeli-defense-firms-fare-under-the-new-38-billion-us-arms-deal/ (accès le 28/11/2016).

[5] Jeremy M. Sharp, « U.S. Foreign Aid to Israel », Congressional Research Service, 2015, p.10.

[6] Julian Pecquet, « US aid to Israel takes a partisan turn », Al-Monitor, 20 septembre 2016, http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/09/us-aid-israel-partisan-turn.html (accès le 28/11/2016).

[7] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire de l’armée israélienne, Perrin, 2008, pp.354-355.

[8] Frédéric Encel et François Thual, Géopolitique d’Israël, Seuil, 2011, p.141.

[9] Ibid. pp.143-145.

[10] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.5-8.

[11] Curt Tarnoff et Larry Nowels, « Foreign Aid : An Introductory Overview of U.S. Programs and Policy », Congressional Research Service, 2005, pp.12-13.

[12] Harvey G. Sherzer, Michael T. Janik et Allen B. Green, « Foreign Military Sales : a guide to the United States bureaucracy », The Journal of International Law and Economics, vol. 13, 1979, pp.560-563.

[13] « FMS vs. DCS », LMDefense, http://lmdefense.com/foreign-military-sales/fms-vs-dcs/ (accès le 28/11/2016).

[14] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.11-18.

[15] Ibid. p.9 et pp.33-35.

[16] Ibid. pp.33-35.

[17] Ibid. pp.10-11.

[18] Ibid. p.9 et p.33.

[19] Frida Berrigan, « Made in the U.SA. : American Military Aid to Israel », Journal of Palestine Studies, vol.38, n°3, 2009, p.9.

[20] Ceci est particulièrement vrai au milieu des années 1970 dans la mesure où l’État hébreu connaît une grave crise économique et voit ses dépenses militaires passer de 22 à 30% du PIB : représentant 50% de son budget militaire, l’aide financière américaine a donc véritablement été essentielle pour la poursuite de l’objectif de « Qualitative Military Edge », cf. Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., p.354.

[21] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.10-11.

[22] Ibid. pp.12-18.

[23] Ce choix des dirigeants israéliens de développer une industrie d’armement locale forte afin d’acquérir une véritable indépendance stratégique fait suite à la déception causée par la fin de l’alliance franco-israélienne et par l’embargo français sur les armes de 1967, cf. Timothy D. Hoyt, Military Industry and Regional Defense Policy : India, Iraq and Israel, Routeledge, 2006, p.135.

[24] Sharon Sadeh, « Israel’s Beleaguered Defense Industry », Middle East Review of International Affairs Journal, vol.5, n°1, 2001, p.69.

[25] Ibid. pp.70-71.

[26] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., pp.354-355.

[27] Jeremy M. Sharp, op.cit., p.8.

[28] Le budget militaire israélien connaît en effet d’importantes restrictions depuis 2014, cf. « Israel defence & security report », Business Monitor International, rapport n°1, 2015, pp.13-15.

[29] Plus l’aide financière américaine est importante, plus le ministère de la défense israélien se détourne de l’industrie d’armement locale. Pour une description de ce phénomène, cf. Yoad Shefi et Asher Tishler, « The effects of the World defense industry and US military aid to Israel on the israeli defense industry : a differentiated products model », Defence and Peace Economics, vol.16, n°6, 2005, pp.427-448.

[30] Avec la fin du programme OSP, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est amenée à perdre plus de 815 millions de dollars par an, cf. Zvi Zrahiya, « For Better or for Worse, the U.S.-Israel Military Aid Deal Was Netanyahu’s Baby », Haaretz, 20 septembre 2016, http://www.haaretz.com/israel-news/business/1.742772 (accès le 02/12/2016).

[31] Pour ce paragraphe, cf. Sam Sokol, op.cit.

[32] Par exemple, les relations israélo-azéries reposant essentiellement sur l’exportation d’armements par Israël, un affaiblissement de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement remettre en cause l’intérêt de l’Azerbaïdjan pour une telle alliance. Pour une analyse de la diplomatie des armes israélienne, cf. Aaron S. Klieman, « Israel’s Global Reach : Arms Sales as Diplomacy », Pergamon/Brassey’s, 1985.

[33] Plusieurs scandales aux États-Unis ont entouré la diplomatie des armes israélienne en direction de la Chine à partir de la fin de la Guerre froide : Washington décida alors de faire pression sur Israël afin de mettre un terme à ses relations avec la Chine en matière d’armement, cf. P.R. Kumaraswamy, « The Sino-Israeli Marriage : Washington, the Third ‘Other’ », China Report, vol.42, n°4, 2006, pp.393-403.

[34] Jacques Bendelac, « du dirigisme militaro-industriel au libéralisme civil : l’économie israélienne dans tous ses états », Politique étrangère, Printemps 2013, p.42 et Sarah Perez, Iran-Israël : une guerre technologique. Les coulisses d’un conflit invisible, Éditions François Bourin, 2015, p.78.

[35] Sarah Perez, op.cit., pp.79-82 et Frédéric Encel et François Thual, op.cit., p.109.

[36] Alors candidat à la présidentielle américaine, Donald Trump a en effet tenu des propos ambigus concernant ce nouveau mémorandum d’entente, laissant entendre une possible remise en cause de certaines clauses, cf. Jacob Kornbluh, « Trump’s Israel Advisers Issue Position Paper on Israel, Middle East Conflict », Haaretz, 2 novembre 2016, http://www.haaretz.com/world-news/u-s-election-2016/1.750692 (accès le 03/12/2016).

COMPTE RENDU DE LECTURE : LA FRACTURE DE GILLES KEPEL

9 Jan

Gilles KEPEL, La Fracture, Gallimard, France Culture, octobre 2016, 280 p., 19 euros.

la-fracture

Suite de Terreur dans l’hexagone  publié en 2015, disposant d’un index nominum et d’une table des sigles, ce nouvel opus, décapant, souligne les stratégies de rupture des islamistes et la cécité des politiques. Ces derniers affichent leur mépris pour les travaux universitaires et leur inaptitude, pour la plupart, à distinguer l’ennemi salafiste des musulmans qui, dans leur grande majorité, réprouvent la violence.

            Or il y a urgence pour enfin réagir, comme le montre l’affaire du burkini analysée comme élément d’une fracture sociale que les djihadistes veulent instaurer en France. Et ce, parce que Daech touche la France par son talon d’Achille, sa jeunesse issue de l’immigration maghrébine et sahélienne. L’Etat islamique autoproclamé se sert de l’islamophobie instrumentalisée et du communautarisme fondé sur l’appartenance religieuse. En découle la grave menace, ponctuée d’attentats sanglants, qui pèse sur notre pays (Gilles Kepel rejette, cependant, la notion d’état de guerre). Soit 239 morts en 2015-2016. Massacre d’innocents que réprouve l’islam et qui n’est dépassé, sur le sol métropolitain, que par celui d’Oradour-sur-Glane.

            Encadré par un prologue et un épilogue particulièrement riches, l’ouvrage contient les entretiens accordés par l’auteur à France Culture, de septembre 2015 à juillet 2016 au lendemain de l’attentat de Nice. Tous les sujets d’une brûlante actualité sont traités par l’un des trop rares spécialistes français du monde arabe : réchauffement des relations franco-marocaines, question palestinienne, l’Etat failli en Libye, la guerre en Syrie, la peur des réfugiés dont se sert le FN, les attendus géopolitiques concernant l’Iran et la Turquie qui ont retrouvé leur rang de puissances régionales… Cette chronologie passe au crible le mode opératoire mortifère de l’Etat islamique et de ses métastases en Europe et au Moyen-Orient. Il rappelle les textes fondateurs d’Al-Suri ou d’un certain Naji (Saoudien ?), auteur, en 2008, du Mein Kampf du djihadisme : Management de la sauvagerie. Il analyse également certaines situations ubuesques. Ainsi Daech, à la frontière israélo-syrienne, bénéficie de la protection des avions et de la DCA israélienne…

            Si Gilles Kepel critique, à juste titre, la notion de « radicalisme », il dénonce le djihadisme comme passage à l’acte du salafisme, fut-il « quiétiste ». Il s’agit, en effet, d’une contre-culture par retour à l’âge de pierre voulant instaurer la hidjaou vie des croyants en conformité avec la charia. Ce qui nie les vieilles traditions islamiques malikites ou hanafites. Le rejet de la démocratie, de l’égalité homme-femme et des valeurs des sociétés occidentales en constituent le discours lénifiant ou bourrage de crâne envers une jeunesse inculte. Or, si le terrorisme a été clairement condamné le 20 août 2016 par le roi du Maroc, Commandeur des croyants, sur fond de relents nauséabonds d’antisémitisme et d’homophobie on attend toujours que les chantres de l’islamisme prennent nettement position pour le condamner sous toutes ses formes, y compris contre les journalistes de Charlie Hebdo. Il s’agit, en fait, remarque Gilles Kepel, de rogner peu à peu la classe moyenne, des instituteurs aux préfets, tout en niant la mixité sociale et culturelle, fondement du vivre ensemble de la France laïque. Or 75% des musulmans sont nés Français dans l’hexagone. Ils ne se reconnaissent pas dans les instances sensées les représenter aux mains d’étrangers. L’appel intrinsèque à la guerre civile ne prend pas et les masses musulmanes en Europe n’ont heureusement pas basculé en faveur de Daech.

            On lira aussi avec intérêt les bonnes pages réservées aux Goebbels, fort habiles, de la propagande islamique voulant confisquer au profit du salafisme l’islam de France, de Tariq Ramadan, Genevois titulaire d’une chaire privée à Oxford financée par le Qatar, à Marwan Muhammad. Cet ancien trader illustre les déviances de l’islamo-gauchisme en tant que directeur du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France). Sa mégalomanie et sa popularité auprès de jeunes attirés par le salafisme en font un provocateur, qu’une République sans nerfs se sait pas et ne veut pas sanctionner. Ainsi, amplement relayé par les réseaux sociaux, arme des intégristes comme le média en ligne Telegram, le 28 août 2016, à la mosquée de Tremblay-en-France, au mépris de l’article 26 de la loi de 1905 interdisant les prêches à caractère politique dans un lieu de culte, ce jeune et brillant orateur transforme la religion en instrument de conquête politique. Ses afficionados vont jusqu’à réclamer pour lui la présidence de la Fondation de l’islam de France, confiée depuis peu à Jean-Pierre Chevènement.

            Ayant le sens du récit en replaçant toujours les faits dans leur environnement socio-économique et politique, comme pour l’assassinat du père Hamel, le 26 juillet 2016, à Saint-Etienne-du-Rouvray, Gilles Kepel produit un essai magistral. Il rappelle que le rôle de la maïeutique universitaire est aussi de prévenir. Il annonce, notamment, les prochaines cibles des « lions solitaires » (appellation contrôlée par Daech pour les assassins en puissance, y compris les femmes depuis l’attentat manqué du 4 septembre 2016 près de Notre-Dame-de-Paris).Est concerné l’ensemble des personnels du monde éducatif et associatif…

 

                                                                       Jean-Charles Jauffret

LA DETERRITORIALISATION DES MENACES BOUSCULE-T-ELLES AGENCES DE RENSEIGNEMENT ?

8 Jan

Au cours des dernières décennies, la globalisation s’est imposée comme un changement majeur des sociétés humaines. Ce concept « privilégie l’espace des relations et échanges en dehors de toute référence aux frontières nationales : la globalisation peut a priori se lire comme un processus de déterritorialisation[1]. » Notion initialement développée par les philosophes Gilles Deleuze et Félix Guattari pour désigner le processus par lequel un concept ou un objet est privé de ou échappe à son sens originel[2], on choisira de la définir comme le processus par lequel un objet, un individu, un groupe ou une menace s’affranchissent des barrières traditionnelles que représentaient les Etats, pour évoluer plutôt dans des espaces globaux, transnationaux ou virtuels.  

Un certain nombre de menaces se sont développées en parallèle au mouvement de globalisation, utilisant à leur avantage l’interdépendance croissante des sociétés, le développement d’internet et la fluidité des échanges de biens et de personnes. Paradoxalement, certains mouvements terroristes s’opposant au phénomène de mondialisation ont eux-mêmes bénéficié de celui-ci.  Al Qaeda par exemple apparait comme « le symptôme d’une maladie dont il prétend être le remède », en utilisant des outils modernes (Internet et les réseaux sociaux) pour promouvoir son idéologie[3]. La déterritorialisation modifie les menaces qui pèsent sur les sociétés occidentales et représente en ce sens un changement majeur pour les agences de renseignement.

Face à l’ampleur du phénomène, on peut se demander si la déterritorialisation des menaces bouscule les agences de renseignement ? En d’autres termes, leur fait-elle perdre pied ? Occasionne-t-elle un renversement brutal de celles-ci ?

Définissons un cadre plus précis à notre étude. Afin d’étudier l’impact de la déterritorialisation des menaces sur les agences, on se concentrera sur le cas particulier du cyberespace et des menaces qui lui sont liées. Son développement croissant dans des sociétés toujours plus connectées aux réseaux informatiques permet en effet à des acteurs hétérogènes de poursuivre des objectifs variés, mettant en danger la sécurité nationale. Le cyberespace représente une bonne illustration du phénomène de déterritorialisation en ce que l’espace virtuel semble, à première vue, ne pas répondre à une logique territoriale. C’est donc à travers le prisme du cyberespace qu’on étudiera l’impact de la déterritorialisation des menaces sur les agences de renseignement. Deux aspects essentiels seront évoqués : d’une part l’existence de cybermenaces, d’autre part la présence de certains acteurs dans le cyberespace, ces derniers l’utilisant comme un moyen de communication pour promouvoir leurs intérêts.

L’importance du cyberespace est allée croissante dans nos sociétés et en conséquent les agences de renseignement ont été directement confrontées aux menaces qui lui sont liées (I). En réaction, les services tentent de s’adapter, développant de nouvelles structures et de nouvelles activités pour faire face aux menaces déterritorialisées (II). Néanmoins le cyberespace représente sous certains aspects un défi majeur pour les agences et risque de bousculer celles-ci (III).

 

Le développement du cyberespace s’est, en effet, accompagné de l’apparition de cybermenaces(A), tandis que de nombreux acteurs l’utilisent comme un moyen de communication  (B). L’importance de ce nouvel espace est aujourd’hui bien reconnue par les agences qui considèrent désormais la cinquième dimension comme un enjeu majeur de la sécurité des nations (C).

            De nos jours, dans un monde interconnecté, les systèmes d’informations jouent un rôle fondamental, ils sont « les véritables centres nerveux de nos sociétés, sans lesquels elles ne pourraient plus fonctionner »[4].  Définissons-les comme un ensemble de ressources permettant de recevoir, traiter et diffuser de l’information. S’ils peuvent représenter des cibles, d’autres menaces peuvent concerner les systèmes de gestion du trafic aérien, les systèmes de réponse urgente, les marchés financiers ou encore les réseaux électriques[5]. Ces enjeux ont pour point commun d’être informatisés et accessibles par le réseau Internet, les attaques les visant pouvant provenir de n’importe où dans le monde.  De plus, l’établissement d’une typologie des ‘agents de la menace’ par l’OTAN montre bien la multiplicité des acteurs : Etats, groupes terroristes, groupes mafieux, pirates informatiques ou encore multinationales[6]. En parallèle à cette hétérogénéité des acteurs, on peut distinguer quatre types de confrontation dans la dimension virtuelle. La cybercriminalité  a pour but d’extraire de l’argent des institutions sans chercher à perturber les réseaux informatiques[7]. Le cyberterrorisme quand à lui se définit comme « une attaque préméditée et politiquement motivée contre l’information, les systèmes informatiques et les données de cibles non combattantes ou combattantes par des groupes subnationaux ou des agents clandestins »[8].  Le cyberespionnage  consiste en l’obtention illégale d’information à partir d’internet, des réseaux sociaux et des systèmes d’informations.  Enfin, les craintes concernant la cyberguerre restent élevées, même si celle-ci ne serait sans doute qu’un aspect d’un conflit interétatique utilisant également une attaque militaire conventionnelle[9].                                En pratique les attaques contre les infrastructures informatiques n’ont cessé de croître au cours des dernières années. Stuxnet par exemple est un virus construit pour attaquer  les infrastructures nucléaires qui a principalement touché l’Iran.  Cette attaque informatique a eu des conséquences bien concrètes, retardant de plusieurs mois ou années le développement du programme militaire iranien[10]. D’autres exemples de confrontation dans le cyberespace vont du piratage des drones américains par des insurgés irakiens en décembre 2009 à la pénétration en mars 2011 des systèmes français par des hackers recherchant des informations sensibles sur le G20[11] . Le Department of Homeland Security (DHS) américain soulignait quant à lui l’existence de plus de 80 000 attaques contre des systèmes informatiques américains en 2007.

            De plus, certains acteurs ont vu dans l’avènement du cyberespace un moyen utile de promouvoir leurs intérêts. Mentionnons l’utilisation par les réseaux terroristes du cyberespace et plus particulièrement des réseaux sociaux pour répandre leur idéologie et recruter de nouveaux adeptes. Ainsi, « Dabiq » est le magazine de Daech, légitimant ses actions terroristes et contribuant à la propagande. Le cyberespace joue ici un rôle important puisqu’il donne aux réseaux terroristes une audience bien plus grande que s’ils devaient publier leur journal sur format papier.                          Le cyberespace représente aussi un moyen facile pour des individus attirés par un groupe terroriste de se renseigner, d’échanger et d’obtenir davantage d’informations avant de passer à l’action. Le phénomène des lone wolves, individus solitaires, désocialisés et en perte de repères, est largement favorisé par Internet. La radicalisation des futurs terroristes peut commencer sur internet, où ils peuvent virtuellement côtoyer des terroristes plus aguerris.                                                                                                                                       

Les Etats ont pris la mesure du phénomène de déterritorialisation des menaces dans l’espace virtuel. Ils ont ainsi accordé une importance croissante à cet enjeu de sécurité nationale.   En France, le livre blanc de la Défense de 2013 mentionne bien les menaces déterritorialisées : « Le terrorisme, la cybermenace, le crime organisé, la dissémination des armes conventionnelles, la prolifération des armes de destruction massives […] peuvent affecter gravement la sécurité de la Nation[12]. » Cela fait écho aux points déjà développés dans le livre blanc de 2008. Ainsi, concernant le cyberespace : « Dans les quinze ans à venir, la multiplication des tentatives d’attaques menées par des acteurs non étatiques, pirates informatiques, activistes ou organisations criminelles, est une certitude. Certaines d’entre elles pourront être de grande ampleur[13]. » Déjà, en 1994, le livre blanc mentionnait l’existence d’une telle menace : « Des menaces pèsent ainsi sur nos systèmes informatiques (intrusion) comme sur nos installations de production d’énergie ou l’ensemble des réseaux de communication ». De même, le DNI James Clapper mentionne la menace déterritorialisée du cyber espace comme la menace principale pesant sur les Etats-Unis, avant le terrorisme[14].  Ces exemples montrent bien que les puissances publiques ont pris conscience de l’importance des cybermenaces.

 

Le développement rapide de l’espace virtuel a permis le développement de nouveaux dangers, menaçant la sécurité nationale et provenant d’acteurs diverses, difficilement identifiables, aux motivations différentes. Ces risques apparaissent aujourd’hui bien identifiés par les services de renseignement et en réaction, ceux-ci  sont amenés à renouveler et à réinventer leurs pratiques afin de s’adapter à ces nouvelles menaces.   Ils ont développé de nouvelles pratiques et capacités (A) et ont adapté leur organisation (B) tout en cherchant à poser les bases d’une coopération interservices dans ce domaine (C).

Leurs adversaires devenant difficilement localisables, les agences cherchent d’abord à construire des capacités en termes de cyberdéfense afin de pouvoir résister aux attaques extérieures, à l’espionnage, mais aussi pour mener des missions plus offensives. Le budget et le personnel alloués aux opérations de cyberdéfense illustrent cette tendance. Aux Royaume-Uni, environ 700 agents s’occupent de ce domaine et « malgré le contexte budgétaire, le Premier ministre David Cameron a annoncé en 2010 un effort supplémentaire de 650 millions de livres (750 millions d’euros) sur les quatre prochaines années[15]. » Quant aux Etats-Unis,  « de 2010 à 2015 elles devraient consacrer 50 milliards de dollars à la cyber défense et plusieurs dizaines de milliers d’agents travaillent sur ce sujet [16]. » Formation et prévention deviennent aussi des aspects clés de ce nouveau rôle des services, et cela les amène à se rapprocher du secteur privé, susceptible d’être attaqué. La question de la cybersécurité apparait donc comme l’affaire de tous, les agences de renseignement jouant un rôle essentiel de sensibilisation de la population civile, des organismes publics et du secteur privé pour leur permettre de se protéger au mieux.                                                                                                     De plus, afin de lutter contre la présence des réseaux terroristes sur internet et sur les réseaux sociaux, les services  ont cherché à accroitre leur capacité de détection des individus sur le réseau, se livrant à une surveillance bien plus intrusive des individus dans le cyberespace. Dans un monde globalisé, les liens visités par les internautes, les contacts ajoutés et les commentaires postés sur les réseaux sociaux représentent des indices importants permettant de reconstituer le profil des individus et leurs intentions. Le programme PRISM est à cet égard emblématique. Si le cyberespionnage n’est pas une pratique surprenante, c’est l’ampleur du contrôle et la quantité des données collectées qui sort de l’ordinaire.

Les agences de renseignement ont également développé de nouvelles structures pour s’adapter au cyberespace. En France, l’Agence Nationale de Sécurité des Systèmes d’Informations (ANSSI) a été créée en 2008 avec pour mission de développer des capacités de protection, de prévention et de réaction face aux attaques informatiques. Ses missions incluent la détection et la réaction face à une attaque informatique, la prévention de la menace, le conseil et soutien aux administrations et operateurs d’importance vitale ainsi que l’information régulière du public sur ces menaces[17]. Si la cyberdéfense est l’apanage de l’ANSSI, les missions offensives sont du ressort de la DGSE. Au Royaume-Uni, le Center for the Protection of National Infrastructure (CPNI) surveille les infrastructures essentielles du pays, tandis que la protection de l’informatique gouvernementale contre les cyberattaques est confiée au Communications and Electronic Security Group (CESG). Enfin, le Government Communications Headquarter (GCHQ) est chargé depuis 1946 des activités de renseignement électronique. Depuis 2010, deux pôles existent: le Cyber Security Operations Center (CSOC) dédié à la surveillance du trafic internet et l’Office for Cyber Security, harmonisant les politiques gouvernementales en matière de cybersécurité. Au niveau national, ces différentes organisations coopèrent afin de répondre au mieux aux menaces déterritorialisées, et ce d’autant plus que la distinction entre renseignement intérieur et extérieur s’efface. Il n’existe donc pas un cloisonnement très stricte et les agences nationales échangent en permanence afin d’être plus efficaces.

Enfin, dans ce contexte de déterritorialisation des menaces, les agences ont renforcé leurs partenariats avec leurs homologues étrangers. Cette coopération s’est fortement développée après les attentats du 11 Septembre dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, les services ayant des intérêts convergents. Dans le cadre de PRISM par exemple, la NSA a fortement coopéré avec les services anglais (GCHQ)[18]. D’autres initiatives ont vu le jour au niveau de la coopération multilatérale. Ainsi l’agence européenne chargée de la sécurité des réseaux et de l’information (ENISA) cherche à faciliter l’échange de meilleures pratiques, et à faciliter le contact entre les institutions (nationales, européennes) et les entreprises. Elle supporte les institutions de l’UE mais également Europol et le European Cybercrime center (EC3)[19].  Enfin, face à la montée de la cybercriminalité, Interpol, organisation de lutte contre la criminalité regroupant 188 Etat membres, s’est dotée en 2008 d’une unité informatique légale. Le développement de cette coopération, bilatérale, régionale ou internationale permet le partage de bonnes pratiques et la mise en commun des expériences des différents Etats membres.

           

Les agences cherchent à développer leurs capacités pour faire face aux menaces liées au cyberespace, se réorganisent et mettent en place une amorce de coopération internationale afin d’assurer une plus grande efficacité. On serait donc tenté d’affirmer qu’elles ne sont pas bousculées par la déterritorialisation des menaces et qu’elles s’adaptent sans heurts à ces évolutions. Plusieurs faits viennent cependant remettre en cause cette vision optimiste : l’absence de contrôle des agences dans le cyberespace (A), l’absence de règles et de conventions entre elles (B) ainsi que la vitesse avec laquelle les menaces virtuelles évoluent (C).

            Tout d’abord, la présence croissante des services dans le cyberespace et leur contrôle croissant des  activités des internautes se sont déroulés plus rapidement que le développement des structures de contrôle leur donnant un cadre dans lequel agir. Dans un espace déterritorialisé et virtuel, où la distinction classique entre territoire intérieur et espace extérieur s’efface, quelles peuvent être les contrôles sur les activités des agences ? Cette question est fondamentale, pourtant les changements des pratiques des agences ont largement précédé la mise en place de structures de contrôle adaptées. En France par exemple, le contrôle parlementaire sur les agences de renseignement est de manière générale embryonnaire si on le compare aux autres pays occidentaux. Le contrôle des activités des agences françaises dans le cyberespace est également très faible. Cette faille dans le système de contrôle des services pose un problème de légitimité pour celles-ci, de nombreuses voix se font entendre et critiquent le manque de transparence de leurs actions. La disparition progressive de la distinction entre surveillance intérieure et extérieure pose aussi problème en ce que les agences sont amenées à surveiller davantage les citoyens nationaux, faisant craindre à l’opinion publique le développement d’un contrôle total des faits et gestes de tous les individus.  Les réactions face au dévoilement du programme PRISM sont à cet égard emblématiques.

Malgré des tentatives de coopération internationale face au terrorisme ou aux réseaux criminels, l’un des principaux problèmes pour les agences est l’absence de doctrine claire et de règles établies dans ce domaine. Pour M. Lowenthal, « un problème majeur du cyberspace est sa nouveauté relative et la nature toute récente de la politique et de la doctrine liée au cyber conflit[20].» Ainsi, « l’usage croissant des capacités dans le cyberspace pour atteindre des objectifs stratégiques dépasse également le développement de normes de comportement partagées, accroissant les chances pour des erreurs de calculs et de compréhension qui pourraient mener à une escalade incontrôlée[21].» D’autres questions se posent-également et doivent-être définies par les pouvoirs politiques et les agences de renseignement : comment réagir face à une attaque ? Quelle réaction mettre en place ? La codification des pratiques dans le cyberespace n’en est qu’à ses débuts, mais elle est essentielle et les agences doivent rapidement parvenir à définir un cadre pour leurs activités dans la cinquième dimension. Sans remettre en cause l’existence de pratiques comme le cyberespionnage, l’accent devrait donc être mis sur « le genre de cadre international  de compréhension qu’on devrait développer afin de limiter ces activités pour que l’espionnage n’atteigne pas des niveaux intolérables[22]

Enfin, le rythme des changements dans le domaine virtuel apparaît bien plus rapide que la capacité des agences à s’adapter, à modifier leurs organisations et à développer de nouvelles capacités. Pour le DNI James Clapper, « le monde met en œuvre les technologies numériques plus rapidement que notre capacité à comprendre les conséquences sécuritaires et à atténuer les éventuels risques »[23].  Les menaces se complexifient rapidement, et il devient par exemple de plus en plus difficile pour les agences d’identifier et d’attribuer les intrusions que subissent les systèmes informatiques des Etats ou des grandes entreprises. De plus, de nouveaux outils apparaissent à un rythme rapide, modifiant les menaces qui pèsent sur les sociétés. Actuellement le cloud computing révolutionne les systèmes d’informations et les comportements des individus sur internet. Cette technique consiste à accéder à des données disponibles sur un serveur distant, géré par une tierce partie. Or ce nouveau phénomène présente un certain nombre de risques concernant la sécurité des données. Les agences sont alors contraintes de continuer à s’adapter à un environnement qui évolue plus vite qu’elles ne le peuvent. Stay ahead of the curve, ou l’idée de rester à l’avant-garde des évolutions sociétales et ne pas subir celles-ci, apparait donc de plus en plus difficile face aux menaces déterritorialisées s’exprimant dans le cyberespace.

            Il convient donc de nuancer une vision trop optimiste selon laquelle les agences de renseignement s’adapteraient sans heurts à la déterritorialisation des menaces. Celle-ci leur des problèmes, concernant principalement l’absence de structures de contrôle  bien établies pour les actions des services dans le cyberespace ou l’absence de normes partagées. Mais surtout, la vitesse avec laquelle les menaces évoluent dans le cyberespace semble aller plus vite que la capacité des agences à s’adapter à celles-ci.

           

Les agences sont-elles bousculées par la déterritorialisation des menaces ? L’exemple des menaces liées au cyberespace montre que si les menaces déterritorialisées se sont bien imposées aux agences de renseignement, celles-ci ont réagi en mettant en place de nouvelles structures et activités pour leur faire face.  Mais l’absence de règles bien établies de ce domaine assez récent et la vitesse avec laquelle les menaces déterritorialisées évoluent les prennent de cours. Il apparait donc essentiel que les agences de renseignement réussissent rapidement à se reformer, tant dans la mise en place de structures de contrôle adaptées que dans la création de normes de comportements partagées, afin de ne pas totalement perdre pied face à ces menaces déterritorialisées. Si elles n’ont pas encore perdu pied, la déterritorialisation des menaces met néanmoins les services sous une pression importante pour qu’ils accélèrent le rythme de leur évolution et de leur adaptation.                                                            On aurait néanmoins tort de sous-estimer la capacité d’adaptation des agences dont les activités apparaissent aujourd’hui plus indispensables que jamais. Une solution pourrait venir de la reterritorialisation du cyberespace. On peut en effet constater la volonté de certains Etats d’accroitre leur contrôle sur cette dimension virtuelle. « Un modèle de management étatique aurait pour conséquence des régulations internationales sur le contenu en ligne […] et des opportunités croissantes pour les opérations de surveillances et de renseignement  d’Internet ».[24] La remise en cause de la gouvernance actuelle d’Internet et la volonté de reformer celle-ci aura une importance majeure pour les cybermenaces et pourrais faciliter le travail des agences de renseignement. 

 

      N.Z., étudiant du Master 2 en 2016-2017

 

[1] Cynthia Ghorra-Gobin, Dictionnaire des mondialisations, A. Colin, Paris, 2006, page 12

[2] Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénieAnti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972, et Mille Plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980 cité in “Déterritorialisation” [en ligne] [ page consultée le 02/11/2016]

[3] John Gray, 2003 cité in Richard J. Aldrich (2009) “Global Intelligence Co-operation versus

Accountability: New Facets to an Old Problem”, Intelligence and National Security, 24:1, 26-56, [en ligne] [page consultée le 02/11/2016]

[4] Jean-Marie Bockel, « La cyberdéfense : un enjeu mondial, une priorité nationale », Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées n° 681 (2011-2012) – 18 juillet 2012 [ en ligne ] [ page consultee le 15 octobre 2016 ].

[5] E. Rosenbach et A. Peritz. « Cyber Security and the Intelligence Community. » Memorandum, « Confrontation or Collaboration? Congress and the Intelligence Community, » Belfer Center for Science and International Affairs, Harvard Kennedy School, July 2009 [en ligne] [page consultée le 24/11/2016]

[6] Stella Marie (pseudonyme), « La menace déterritorialisée et désétatisée : le cyberconflit », Revue internationale et stratégique, n°49, 2003/1 [en ligne] [page consultée le 05/11/2016]

[7] James A.Lewis, «Rethinking Cybersecurity – A Comprehensive Approach» – CSIS – septembre 2011 [en ligne] [page consultée le 30/10/2016]

[8] Stella Marie (pseudonyme), « La menace déterritorialisée et désétatisée : le cyberconflit », Revue internationale et stratégique, n°49, 2003/1 [en ligne] [page consultée le 05/11/2016]

[9] James A.Lewis, «Rethinking Cybersecurity – A Comprehensive Approach» – CSIS – septembre 2011 [en ligne] [page consultée le 30/10/2016]

[10] Mark M. Lowenthal, Intelligence: From Secrets to Policy, SAGE Publications, 2011-10-11.

[11] CSIS, Significant cyber incidents since 2006 [en ligne] [page consultée le 12/11/2016]

[12] Ministère de la Défense, Livre Blanc de la Défense 2013, page 10 [en ligne] [page consultée le 24/10/2016]

[13] Ministère de la Défense, Livre blanc de la Défense 2008, page 53 [en ligne] [page consultée le 24/10/2016]

[14] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

[15] Jean-Marie Bockel, « La cyberdéfense : un enjeu mondial, une priorité nationale », Rapport d’information fait au nom de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées n° 681 (2011-2012) – 18 juillet 2012 [ en ligne ] [ page consultée le 15 octobre 2016 ].

[16] Ibid.

[17] ANSSI, « Missions » [en ligne] [page consultée le 12/11/2016]

[18] « Comprendre le programme PRISM », Le Monde, 11/06/2013 [en ligne] [ page consultée le 24/10/2016]

[19] ENISA, “Cybersecurity Cooperation, defending the digital frontline” [en ligne] [page consultée le 02/11/2016]

[20] , Mark M. Lowenthal, Intelligence: From Secrets to Policy, SAGE Publications, 2010-2011.

[21] Ibid.

[22] James Lewis, “Conflict and Negotiation in Cyberspace”, February 2013 [en ligne] [page consultée le 23/10/2016]

[23] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

[24] James Clapper, DNI, “Statement for the Record – Worldwide Threat Assessment of the U.S. Intelligence Community  2013” [en ligne] [page consultée le 10/11/2016]

DES PRÉMICES DE L’USAGE MILITAIRE DE L’ESPACE AUX SEVICES DE LA SPATIODEPENDANCE

22 Déc

« L’ exploration de l’Espace va aller de l’avant , que nous nous y associons ou non, et elle est l’une des plus grandes aventures de tous les temps , et aucune nation qui a pour ambition de devenir le leader des autres nations ne peut envisager de rester à la traine dans la conquête spatiale. »[1] telles furent les paroles du 35ème Président des États-Unis d’Amérique John Fitzgerald KENNEDY au début des années 1960. Agissant comme un appel à la conquête de cette zone de confins, les ambitions américaines, amplifiées par le sentiment de menace croissant après le lancement du satellite soviétique Sputnik le 4 octobre 1957, furent ainsi à l’origine du passage de la fiction à la réalité de la militarisation de l’Espace.

Vide sidéral constellé d’une myriade d’étoiles et de planètes enchevêtrées en galaxies infinies, futur théâtre d’opérations aux limites insoupçonnées suscitant tant de rêves et de fantasmes, l’Espace disposait dès lors de l’ensemble des atouts pour répondre aux besoins de conquête de l’Homme, à cette « pulsion atavique »[2] héritée de ses prédécesseurs qui avaient tous cédé au fil des siècles à l’appel de la zone de combat. En passant du champ de bataille terrestre de l’Antiquité au théâtre d’opérations aériennes au XXème siècle avec l’usage des premiers Vickers F.B.5[3] et R.E.7[4] britanniques de la Première Guerre Mondiale (1914 – 1918) puis des F-86[5] américains et MIG-15[6] soviétiques pendant la Guerre de Corée (1950 – 1953), le stratège militaire a donc progressivement intégré les cieux puis les astres à sa doctrine en adoptant la conception du pionnier de l’aviation Clément ADER : « qui sera le maître du ciel sera le maître du monde ».

Décidées à porter leur logique guerrière au-delà des trois éléments initiaux du combat, Terre, Mer, Air, les puissances étatiques initièrent alors cette nouvelle « dynamique expansive »[7] qui allait les propulser hors de cette « Terre-prison », au-delà de ce cocon aux frontières délimitées pour porter la stratégie militaire vers de nouveaux horizons après la Seconde Guerre Mondiale. En tissant progressivement « des réseaux planétaires de gestion et contrôle de l’Espace »[8], les puissances militaires ont ainsi généré des transformations majeures dans les logiques d’évolutions  des forces et des combats sur les théâtres d’opérations. Portée par le rêve puis par l’avancée technologique, pour imiter les Grands explorateurs du XVème siècle que furent MAGELLAN ou Christophe COLOMB, la militarisation de l’Espace s’est ainsi opérée sur fond d’émergence d’une véritable « ère de l’information »[9] devenue indispensable pour la préparation et la conduite de toute opération militaire.

Par conséquent, en un demi-siècle, la conquête spatiale s’est progressivement opérée par la colonisation de cet « univers physique [qui se situe] au-delà de l’atmosphère terrestre »[10] et se distingue de l’élément aérien dont la composition et les éléments sont différents. Faisant l’objet de définitions différentes selon la discipline qui l’envisage (droit, géographie, philosophie), l’Espace extra-atmosphérique considéré dans le cadre de cette conquête pourrait être défini selon l’expression choisie par les membres de l’A.R.19 de l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN) dans le rapport d’études de l’année 2007 – 2008 sur le sujet L’espace extra-atmosphérique au XXIème siècle : « L’espace extra-atmosphérique désigne, par convention, la région de l’Univers située au-delà de la partie de l’atmosphère terrestre où la densité de l’air permet la sustentation des aéronefs. La limite inférieure de l’espace extra-atmosphérique ne peut être associée à une altitude précise ; on admet généralement qu’elle se situe aux environs de 50 km. »

Or, conformément à la nature belligérante de l’Homme, cette conquête de l’élément spatial ne pouvait s’opérer que par l’appropriation puis l’usage à finalité militaire de cette zone. Ainsi la militarisation de l’Espace, autrement dit « l’utilisation non-agressive ou passive de moyens militaires dans l’espace extra-atmosphérique où aucun dispositif de destruction n’est déployé »[11] s’est institutionnalisée pour faire de cette région élevée un atout stratégique utilisé « des fins de reconnaissance, de surveillance ou encore de navigation. »[12] Non impliqués directement au combat sur le théâtre du conflit, de l’affrontement terrestre, maritime ou aérien entre deux forces armées et donc non soumis aux risques du feu que connait le fantassin, les satellites et autres technologies spatiales ont néanmoins su s’insérer dans la stratégie militaire pour devenir des acteurs incontournables dans le processus d’organisation et la doctrine d’emploi des forces militaires sur les théâtres.

 

De l’émergence de l’espionnage spatial à la sanctuarisation

de cette nouvelle zone militarisée.

            Le tournant des années 1960 a marqué le début de l’essor de cette dynamique de la militarisation de l’Espace orchestrée par les deux puissances pour des « besoins très variés »[13] mais tous liés à la préservation de la sécurité nationale et du territoire face à l’ennemi idéologique. « Satellites d’observation, écoutes électroniques, tout le monde écoute et espionne tout le monde » tels étaient les propos introductifs de la journaliste et chroniqueuse Christine OCKRENT lors de l’enregistrement de son émission La militarisation de l’Espace diffusée sur France Culture le 3 janvier 2015[14]. Outils hautement sophistiqués, les satellites espions qui jalonnent aujourd’hui le ciel spatial ont ainsi permis à l’Homme d’acquérir progressivement des capacités extra-sensorielles pour observer et écouter ses ennemis.

            Or, de l’analyse préventive en temps de paix à la collecte d’informations stratégiques, vouées à être converties en renseignement, en temps de guerre, l’utilisation militaire de l’élément extra-atmosphérique a permis aux services secrets et aux états-majors des membres du très restreint « club spatial »[15] de s’élever au rang suprême de la connaissance de l’ennemi. Voir, Écouter, Communiquer[16], ce triptyque de capacités semble constituer, depuis les débuts de la mise en œuvre de l’art de la guerre, les conditions d’acquisition de la supériorité stratégique sur son adversaire et de définition optimale de la ruse pour son propre camp. En effet, « être présent partout, au moins aux principaux nœuds du « filet » mondial devient une aspiration »[17] de toute puissance militaire qui a pour ambition de contrôler ce que John J. KLEIN nomme dans son ouvrage Space Warfare, strategy principles and policy[18] les lignes de communications immatérielles.[19]

                Grâce aux outils satellitaires utilisés dans le cadre de la militarisation de l’Espace, les forces armées étatiques se sont progressivement dotées d’instruments capables d’assurer une transmission viable et continue de l’information d’un point à un autre de la chaîne de commandement dans le cadre des actions stratégiques qu’ils seraient amenés à entreprendre. Ainsi, au lendemain de leurs premières victoires dans la course à la satellisation, États-Unis et U.R.S.S ont concentré leurs premiers efforts pour « voir sans être vu » suite à la privation de leur accès à l’espace aérien adverse comme l’a prouvé la destruction de l’avion espion américain U-2 abattu par les Soviétiques alors qu’il survolait l’Oural le 1er mai 1960.[20] De la revue Space Satellite au roman Demain l’Espace[21], les années 1960 ont donc marqué le passage du rêve à la réalité dans l’ascension du Big Brother spatial au service des besoins des armées des rivaux idéologiques. Soucieux de ne pas être atteints de cécité dans le cadre de leur stratégie militaire, les Américains ouvrirent le bal en matière de reconnaissance photographique en menant 145 missions Corona[22] entre 1960 et 1972 qui leur ramenèrent quelque « 640 000 mètres de films totalisant 866 000 photographies »[23]. Dans un contexte de crainte permanente du missile gap avec l’adversaire communiste, la constellation de satellites Corona a permis aux États-Unis de localiser et surveiller « les bases navales et sous marines ainsi que bon nombre de sites militaires et industriels inconnus »[24] en U.R.S.S.

            Confortés dans le sentiment d’avance procuré grâce aux lancements de Spoutnik I et II, les Soviétiques seront toutefois rapidement confrontés à la nécessité de contre-attaquer et d’opérer une véritable « riposte »[25] face aux ambitions de l’espionnage américain dissimulé sous le voile de l’observation scientifique du programme Discover[26] composé d’une constellation de « satellites dotés de caméras d’une résolution inférieure à 10 mètres ».[27] Désireux de maintenir à tout prix leur avantage stratégique dans la bataille pour l’occupation orbitale, les Soviétiques firent alors le choix de déployer une cohorte de satellites d’observation lourds de type Zenit[28] ce qui renforça considérablement le poids de l’épée de Damoclès spatiale soviétique maintenue en vol stationnaire au dessus des États-Unis. Ainsi, l’U.R.S.S envoya 712 satellites de reconnaissance photographique sur un total de 1601 satellites militaires lancés entre 1962 et 1987[29] ce qui tend à démontrer la rapide institutionnalisation de ce phénomène avec le passage, en à peine deux décennies, du « retour sur Terre au moyen de capsules larguées depuis les satellites »[30] à « l’observation en temps réel [avec] des caméras optiques [et] infrarouges »

            Ainsi outre la phase de transition de l’administration de Dwight EISENHOWER à celle de John. Fitzgerald KENNEDY, le début des années 1960 se caractérise avant tout comme celle de l’enracinement de « l’espionnage en orbite »[31] et de l’usage militaire du cinquième élément en tant qu’outil d’influence et de pouvoir dans le jeu de la Guerre Froide. En effet, alors que l’administration EISENHOWER avait éloigné les techniciens du balistique de la conception des lanceurs spatiaux en créant la NASA en 1958 et avait considéré que le déploiement d’armes à usage offensif contre les pionniers de la série Spoutnik aurait été « contraire aux intérêts de sécurité des États-Unis »[32], l’Administration KENNEDY lui emboîta le pas sur la voie de l’Espace sanctuaire. Ainsi, si le Président KENNEDY décide dès mars 1962 de renforcer en secret la dynamique de la militarisation de l’Espace en classifiant les programmes spatiaux militaires américains[33], l’arsenalisation du vide sidéral fait l’objet d’une vigilance accrue de la part des deux grandes puissances colonisatrices. Moins de deux décennies après l’une des plus grandes tragédies du XXème siècle, le souvenir des V-2[34] s’écrasant sur Londres demeure suffisamment présent à cette époque pour ne pas basculer dans le syndrome de KESSLER en accomplissant l’Apocalypse de Saint JEAN qui annonçait que « il y eut guerre dans le ciel … ».[35]

            Dans ce contexte, l’Espace en voie de militarisation ne devait en aucun cas suivre la logique qui avait prévalu après l’appropriation puis l’utilisation de chacun des quatre précédents éléments rappelée par les mots du Colonel Jean-Luc LEFEBVRE dans À la recherche du cinquième élément : du feu à l’espace, une brève histoire de conquêtes selon laquelle : « En tout lieu où l’homme s’est rendu il y a apporté la guerre. »[36] Sur fond de lancements des missions de surveillance du bloc adverse Corona américaines et Kosmos[37] soviétiques, la décennie des sixties consacrera la sécurisation de l’espace extra-atmosphérique afin de permettre aux deux puissances d’utiliser cette zone stratégique à des fins militaires sans pour autant y porter le conflit armé. Ainsi à cette époque, si la conception d’outils destinés à détruire les satellites de l’adversaire pour le freiner dans sa course à la militarisation de l’Espace avait été envisagée avec le programme 437[38] américain, la pensée n’avait pas été concrétisée en action pour arsenaliser l’Espace. Les deux colosses idéologiques de l’époque empruntèrent alors la voie de la législation internationale en adhérant aux clauses du Traité de l’Espace de janvier 1967.

 

De la militarisation comme doctrine stratégique à la consolidation de la spatiodépendance

            Fortement imprégnée par l’utilisation de l’environnement spatial, la doctrine militaire a donc pleinement intégrée la composante satellitaire pour définir sa stratégie à compter des années 1980. Au cours de cette période, la militarisation de l’Espace a connu une véritable accélération avec des réseaux de satellites militaires qui deviennent « d’un emploi plus rapide »[39] et capables de remplir un large éventail de missions du triptyque VEC en appui aux opérations au sol. En dépit d’un regain de méfiance, notamment nourri par les discours de l’Administration CARTER (1977 – 1981), favorable à l’essor d’une potentielle déviation d’une militarisation raisonnée à une arsenalisation risquée, Moscou et Washington ont tempéré leur fougue belliqueuse et limité leurs essais pour « garantir la liberté universelle d’opérer dans l’Espace. »[40] En effet, si le 40 ème Président des États-Unis, Ronald REAGAN tentera d’amorcer une dynamique d’arsenalisation de l’Espace par le développement de l’Initiative de Défense Stratégique[41] (IDS) au début des années 1980, celle-ci n’aura jamais vu le jour ce qui témoigne de la sagesse des puissances établies pour concilier usage militaire et pleine intégration du « concept de patrimoine commun de l’Humanité ».[42]

            Dès lors, cette décennie des années 1980 se caractérise avant tout comme la période charnière d’affirmation de la militarisation de l’Espace tant sur les plans quantitatif que qualitatif. En effet, portées par les progrès de la technologie et la considération selon laquelle le contrôle de l’Espace est devenu « crucial pour la sécurité nationale »[43] les deux hyperpuissances spatiales multiplient le nombre de leurs lancements pour accéder aux pleines capacités du VEC. À titre de simple exemple, l’U.R.S.S procédera pour la seule année 1976 au lancement de « 101 satellites militaires [soit] en moyenne un lancement tous les trois ou quatre jours. »[44]. Cet accroissement des effectifs des constellations de satellites massés sur les orbites peut entre autre s’expliquer par le souhait, entre utopie et possibilité, d’avoir une « couverture satellite [quasi] permanente »[45] pour augmenter la revisite[46] et s’approcher de l’observation en temps réel de l’adversaire à la manière des capacités satellitaires instantanées mises en scène dans le film Ennemi d’État.[47] De la fiction à la réalité, cette période permettra un passage de l’un à l’autre comme en témoigne l’usage du satellite d’observation KH-11[48] qui lance le début de l’observation en temps quasi réel grâce à « un capteur à transfert de charge (charge coupled device, CCD) dont les données peuvent être renvoyées par radio sur terre. »[49]

                Marqué par les tensions annonciatrices de l’implosion de l’U.R.S.S et la multiplication de conflits périphériques, le tournant des années 1980 – 1990 initia alors une nouvelle étape pour l’ère du spatial militaire au service des opérations sur le terrain. En effet de l’opération Juste cause au Panama (1989)[50] à la Première Guerre du Golfe (1990-1991)[51], les satellites de télécommunication, de navigation et d’observation en temps quasi réel permettent de fournir aux effectifs de militaires déployés, états-majors comme soldats, de précieuses informations pour optimiser l’efficience de leurs actions contre l’adversaire. Considérée comme la première « guerre spatiale »[52], la Première Guerre du Golfe offre l’occasion de tirer profit des capacités des satellites KH-11 dont les capacités permettent de couvrir « une surface de 3 500 km2 avec une résolution de 10 mètres. »[53] Dès lors, force est de constater que le soutien d’une flotte d’engins spatiaux apporte une « prééminence décisive »[54] à toute puissance dans le cadre d’un conflit régional face à des adversaires stratégiquement inférieurs puisque soumis à la fatalité de cet « esprit fantassin »[55] mentionné par le flingueur Pascal dans le très célèbre film de Michel AUDIARD. Souvent déployées sur « un territoire hostile ou dépourvu d’infrastructures »[56], les troupes armées des puissances spatiales disposent depuis cette époque du soutien d’un bras, militarisé à défaut d’être armé, invisible pour assurer l’ensemble de leurs activités d’observation, de localisation et de communication.

            Dans ce contexte d’amplification de l’utilisation de l’outil spatial pour soutenir « les besoins des corps expéditionnaires qui conduisent des opérations extérieures »[57], les grandes puissances prirent conscience d’une profonde « dépendance à l’égard de leur flotte satellitaire. »[58] Dès lors, ces puissances spatiales, les États-Unis la première avec l’utilisation de récepteurs GPS[59] pour guider leurs missiles dans le cadre de l’opération Tempête du Désert[60], doivent faire face à la terrible réalité de leur spatiodépendance.[61] À partir de cette période, les capacités spatiales d’un État sont donc devenues l’un des pré-requis indispensable pour conserver l’avantage tactique dans le cadre de tout processus de déploiement de forces armées et de conduite d’opérations sur un terrain aux conditions climatologiques ou topographiques difficiles. Révélateur paradoxal de supériorité stratégique mais aussi grande vulnérabilité , l’outil militaire spatial ne peut qu’appeler à l’ambition d’établir une « spatiocratie »[62] pour tout État qui le possède. Dans cette optique, les États-Unis ont développé d’ailleurs un idéal de space power[63] par le biais de leur doctrine du Space Control[64] élaborée au cours des années Clinton (1990 – 1995). Devenues spatiodépendantes, les puissances spatiales risquent depuis la fin du siècle dernier de voir leur rêve de l’utilisation militaire du vide sidéral virer au cauchemar en cas d’adversaire plus puissant pour détrôner les Grands ou provoquer un Pearl Harbor spatial.

 

De la multiplication des technologies spatiales militaires en orbite aux  dangers d’un Espace extra-atmosphérique surmilitarisé.

            Dans un contexte d’amplification de l’utilisation de l’Espace comme outil militaire par les puissances idéologiques, l’entrée en scène de nouveaux acteurs relevait de l’inéluctable. Ainsi, dès le milieu des années 1970, « des bruits de bottes chinoises »[65], pour reprendre l’expression employée par Éric CHOL, chroniqueur de Courrier International lors de son passage dans l’émission de Christine OCKRENT sur la militarisation de l’Espace, se font entendre dans l’Espace avec le lancement du premier satellite de reconnaissance photographique chinois en 1975.[66] Annonciateur de l’installation de la surenchère sur le rôle stratégique de l’Espace, cet événement marquera l’entrée dans la course de « l’autre puissance spatiale »[67] qu’est l’Empire du Milieu. Le duopole spatial se métamorphosait alors en une sainte trinité, États-Unis, Russie et Chine, couvrant l’ensemble des continents terrestres. D’autre part ayant retrouvé stabilité et prospérité après le chaos de la dévastation par les forces armées alliées et nazies pendant l’épisode de la Libération et par le feu nucléaire américain à Nagasaki, le Japon ainsi que les puissances européennes s’imposèrent progressivement à cette même époque comme puissances spatiales. Bien que les capacités spatiales militaires demeurent marquées du sceau de la souveraineté nationale, l’émergence de l’Agence Spatiale Européenne (ESA) tend à démontrer que le souci de coopération de ces puissances spatiales pour disposer de flotte de satellites militaires opérationnelles s’est progressivement amplifié.

            En parallèle à cela, suite à cette ascension au cours des années 1980 de puissances arrivées à leur apogée ou ayant retrouvé leur place sur l’échiquier[68] international, le début du XXIème siècle marquera un nouveau coup d’envoi de l’élargissement du « club spatial »[69] aux puissances en devenir, à ces autres émergents certes timides mais soucieux de disposer de forces armées efficaces et opérationnelles face aux nouvelles formes de guerres (infra-étatiques, asymétriques, etc …). Cette nouvelle donne géostratégique sur les théâtres d’opérations implique dès lors pour les puissances de  « disposer de la nécessaire autonomie d’information, préalable à toute souveraineté de décision, en ayant leurs propres capteurs gouvernementaux. »[70]En effet, à la manière du cercle très fermé des États détenteurs de l’arme nucléaire inscrits au registre du Traité de Non Prolifération (TNP), les aspirants à celui des puissances spatiales étaient bien conscients de la « dimension d’autonomie que confère la maîtrise de lanceurs »[71], avec une autonomie militaire inscrite en priorité numéro un sur la liste. Dans cette optique, plusieurs puissances militaires marquées par le souvenir de conflits régionaux toujours actifs, parmi lesquels « la Corée du Nord, la Corée du Sud, l’Iran ou encore Israël »[72] ont cherché à se doter de satellites militaires pour assurer leurs intérêts nationaux.

            D’autre part, grâce au développement technologique des outils spatiaux ayant « une vocation duale, civile et militaire »[73], parmi lesquels les satellites GeoEye-1 et Worldview-2 qui ont atteint une résolution de 41 cm[74], le nombre de satellites au service d’intérêts gouvernementaux, pour de l’espionnage, de l’écoute ou des communications sécurisées, a été démultiplié au début des années 2010 avec l’arrivée de pays émergents comme « la Malaisie, les Émirats arabes unis et l’Afrique du Sud »[75]. Depuis, cette dynamique s’est développée à l’échelle régionale comme le démontre le cas de l’Amérique latine qui affiche depuis quelques années un intérêt croissant « pour l’imagerie spatiale à des fins de sécurité. »[76] En effet, profitant de leur croissance et développement sur la scène diplomatique et commerciale internationale, de nombreux pays d’Amérique du Sud ont affiché leur souhait d’acquérir des outils d’observation spatiale pour « les dossiers sécuritaires comme la lutte contre les trafics, notamment les narcotrafiquants  »[77] ou encore la surveillance de « zones [de frontières] difficilement accessibles comme la Cordillère des Andes et la forêt amazonienne où des orpailleurs illégaux pullulent. »[78] Par conséquent, cette période faste pour l’expansion satellitaire a entraîné une surenchère de l’utilisation stratégique de l’Espace considéré comme vecteur de puissance et de rayonnement par tous et multiplicateur de la force militaire par beaucoup. Dès lors, on compte aujourd’hui plus de « 40 pays [qui] ont placé des satellites »[79] dans une zone considérée comme cruciale pour la sécurité nationale de chacun mais qui pourrait fort bien devenir un risque pour la sécurité collective.

            À la manière de l’Union européenne et ses élargissements précipités du milieu des années 2000, il semble qu’entre la démesure des anciennes puissances spatiales et les velléités des nouveaux élus, l’Espace extra-atmosphérique soit plus que jamais sous le joug de l’épée de Damoclès d’un embouteillage en orbite de ces technologies militaires passives. Ainsi, aujourd’hui cette militarisation tant fantasmée par l’Homme depuis que ses yeux se sont élevés vers la voûte céleste semble se métamorphoser peu à peu en surmilitarisation cauchemardesque. En effet, conformément au principe de Thomas Robert MALTHUS il semblerait qu’au « grand banquet de [l’Espace] »[80] il n’y ait pas assez de place pour toutes les puissances qui se revendiqueraient militairement supérieure. À l’heure actuelle, selon les estimations de la NASA, quelque « 22 000 déchets de taille moyenne ou grosse (supérieure à 10 cm) »[81] graviteraient sur les orbites circumterrestres engendrant de réels risques sécuritaires pour ces technologies spatiales militaires mais de réelles menaces pour les capacités opérationnelles des armées qui se retrouveraient aveugles, sourdes et muettes en cas de Pearl Harbor spatial.

                                           Claude-Henry Dinand, étudiant du Master 2 en 2016-2017

[1]              Pres KENNEDY John Fitzgerald, Address at Rice University on the Nation’s Space Effort « We choose to go to the Moon, Discours prononcé le 12 septembre 1962 à l’Université Rice à Houston. URL : https://www.youtube.com/watch? v=TuW4oGKzVKc / http://er.jsc.nasa.gov/seh/ricetalk.htm The exploration of space will go ahead, whether we join in it or not, and it is one of the great adventures of all time, and no nation which expects to be the leader of other nations can expect to stay behind in the race for space.”

[3]              Le Vickers F.B.5 est un avion de chasse britannique biplan à hélice propulsive utilisé pour des missions de reconnaissance entre 1914 et 1916.

[4]                Le R.E.7 est un avion de chasse britannique biplan à hélice propulsive utilisé pour des missions de reconnaissance et d’appui en 1915 et 1916.

[5]              Le F-86 Sabre est le premier avion de chasse américain à réaction et ailes en flèches utilisé pour des missions de combat de 1947 à 1994.

[6]              Le MIG-15 est le premier avion de chasse à réaction construit en grande série par les Soviétiques utilisé pour des missions de combat depuis 1948.

  • [7] ZUBRIN Robert, préface de CLARKE Arthur C, The Case for Mars : The Plan to Settle the Red Planet and Why We Must, Paru le 28 juin 2011, Éditeur : Free Press, 416 pages.

[8]        GARCIN Thierry, Les enjeux stratégiques de l’Espace, Paru le 31 août 2001, Éditeur : Émile Bruylant, Collection : Axes Savoir, 164 pages.

  • [9] Col LEFEBVRE Jean-Luc, À la recherche du cinquieme élement : du feu a l’espace, une breve histoire de conquetes, Paru le 24 octobre 2007, Éditeur : L’Harmattan, 132 pages. p. 76.

[10] Cf : définition de l’Espace extra-atmosphérique sur Oxford Dictionnaries, https://www.oxforddictionaries.com/

[11]                      AKBAR Sabine, « Militarisation de l’espace : Introduction », Rapport du Comité Air et Espace, ANAJ-IHEDN, 4 pages. URL: http://www.anaj- ihedn.org/Telecharger/Comites/Militarisation%20de%20l’espace%20-%20propos %20introductifs.pdf

[12]    Ibid.

[13]         LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. La militarisation de l’Espace par VILLAIN Jacques. p. 55.

[14]             OCKRENT Christine, « La militarisation de l’espace », France Culture, Rubrique : Affaires Étrangères, 3 janvier 2015, 43 minutes. 1,20 min à 1,30 min. URL : http://www.franceculture.fr/emission-affaires-etrangeres-la-militarisation-de-l-espace-2015-01-03

[15]                      LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[16]             OCKRENT Christine, « La militarisation de l’espace », France Culture, op. cit. VILLAIN Jacques : « Le spatial militaire inclut deux volets : l’espace militaire passif, ou ce que Charles ERNU, Ministre de la Défense de François Mitterrand, avait défini comme le VEC (Voir, Écouter, Communiquer) et l’espace en tant que milieu de combat avec les destructions de satellites, de missiles dans l’espace. » 3,25 min à 4 min.

[17]             GARCIN Thierry, op. cit. p. 111.

[18]                KLEIN John. J, Space Warfare, strategy principles and policy, Londres et New York, Routledge 2006, chapter 6, « Celestial lines of communication », p. 50 a 59.

[19]    Les lignes de communication immatérielles (non-physical lines of communication) font référence à la capacité de l’espace à transmettre de l’information. Ce sont des lignes droites joignant les émetteurs terrestres aux satellites (liaisons montantes) et, en retour, les satellites aux récepteurs terrestres (liaisons descendantes).

[20]    SAVÈS Joseph, 1er mai 1960. Un avion-espion abattu au dessus de l’U.R.S.S, HÉRODOTE, paru le 28 décembre 2015. URL : https://www.herodote.net/1er_mai_1960-evenement-19600501.php

[21]       DANNAU Wim, Demain l’Espace, Marabout éditions, Collection Marabout Junior, 1958, 152 pages.

[22]    Le programme Corona est le premier programme de satellites d’observation américains développé à des fins d’espionnage militaire. Composé d’environ 150 missions, ce programme était a été utilisé pour la surveillance photographique de l’U.R.S.S, de la Chine et d’autres pays rattachés à l’idéologie communiste entre juin 1959 et mai 1972.

[23]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. La militarisation de l’Espace par VILLAIN Jacques. p. 55.

[24]    Ibid.

[25]    LEFEBVRE Jean-Luc « L’espace est stratégique ». In: Diploweb : La revue géopolitique, 29 décembre 2010. www.diploweb.com/L-espace-est-strategique.html

[26]    Le choix du lancement sous le nom de Discover relève du souhait des États-Unis d’effectuer ces lancements de satellites d’observation militaire sous le couvert de l’exploration scientifique de l’Espace.

[27]    HUET Sylvestre, «Les satellites espions furent la riposte américaine à Spoutnik» Libération, Rubrique : Interviews (entretien avec André LEBEAU), publié le 29 septembre 2007.

[28]               Le programme Zenit est un programme de satellites de reconnaissance à vocation militaire lancé par l’U.R.S.S entre 1961 et 1994. La durée de vie de ces satellites étant assez réduite (une à deux semaines), plus de 500 satellites de ce type furent déployés pour répondre aux besoins de l’Union soviétique en matière d’espionnage militaire. Le premier lancement d’un satellite Zenit a lieu le 11 novembre 1961 et le système est déclaré opérationnel au bout d’une douzaine de lancements.

[29]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. La militarisation de l’Espace par VILLAIN Jacques. p. 55.

[30]    Ibid.

[31]            NARDON Laurence « L’arsenalisation de l’espace : les projets américains. » In : IFRI, Institut Français des Relations Internationales, Programme Espace, décembre 2006. URL : http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/projetsamericainsln1206.pdf. p. 4.

[32]            U.S. National Security Council Planning Board, « U.S. Policy on Outer Space », Rapport NS5814, 20 juin 1958, 34 pages. URL : http://www.taikongmedia.com/UploadFiles/2015-04/12/14292531543328382.pdf

[33]            Ce point a fait l’objet d’une directive en date du 23 Mars 1962 du Department of Defense (DoD) américain précisant de ne donner aucune « notification à l’avance des lancements de satellites militaires, pas de couverture médiatique autorisée, programmes désignés par des numéros. »

[34]    LARANÉ André, 13 juin 1944. Une fusée V-1 dans la Tamise, HÉRODOTE, publié le 9 juin 2016. URL :  https://www.herodote.net/13_juin_1944-evenement-19440613.php

[35]    Livre de la Genèse, Bible, « Apocalypse », Chapitre 12, Versets 7 – 8.

[36]            Col LEFEBVRE Jean-Luc, À la recherche du cinquieme élement : du feu a l’espace, une breve histoire de conquetes, Paru le 24 octobre 2007, Éditeur : L’Harmattan, 132 pages. p. 27.

[37]             Le programme Kosmos est un programme soviétique puis russe de satellites d’observation à vocation militaire. Le premier satellite de ce programme est lancé le 16 mars 1962 ce qui marque l’entrée de l’U.R.S.S dans l’ère de l’observation spatiale. Fin décembre 2014, la constellation Cosmos comptait 2500 satellites d’observation.

[38]             Le programme 437 est un programme de DoD américain validé en 1962 dont l’objectif était le déploiement d’une série de missiles balistiques, basés sur l’île Johnston (Pacifique), de type Thor à tête nucléaire de moyenne portée capabales de frapper des objets situés en orbite. Ce programme fut mis en service en 1964 après quatre essais. Ce programme sera définitivement arrêté en 1975.

[39]             NARDON Laurence « L’arsenalisation de l’espace : les projets américains. » In : IFRI, Institut Français des Relations Internationales, Programme Espace, décembre 2006. http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/projetsamericainsln1206.pdf

[40]             LEWIS James A., Texte traduit de l’anglais par ALLEVIONE Jessica, « La dynamique de l’arsenalisation de l’espace. », Politique étrangère 2/2007 (Été) , p. 253-265  http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2007-2-page-253.htm

[41]    L’Initiative de Défense Stratégique (IDS) était un projet de défense anti-missile destiné à la protection des États-Unis contre une frappe nucléaire par des missiles balistiques intercontinentaux et des missiles lancés depuis des sous marins. Développé au cours des années 1970, l’IDS américaine est mise en place le 23 mars 1983 suite au discours sur l’Empire du mal du Président Ronald REAGAN. Ce projet avait pour ambition de développer un bouclier spatial capable d’identifier et d’anéantir tout missile venu de la haute atmosphère.

[42]    GUIBERT Marjorie, « Jeux de puissances et embouteillages : l’espace, une zone d’influence (in)épuisable ? », Les-Yeux-du-Monde.fr, 30 octobre 2014. URL : http://les-yeux-du-monde.fr/actualite/situations-decryptees/20043-jeux-de-puissances-embouteillages

[43]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[44]    VILLAIN Jacques, La militarisation de l’Espace, Encyclopedia Universalis, Rubrique : Conquête de l’Espace. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/espace-conquete-de-l-la-militarisation-de-l-espace/

[45]      DSI – DÉFENSE ET SÉCURITÉ INTERNATIONALE, « Vers la Guerre spatiale » , DSI Hors-série n°28, Paru pour février – mars 2013. Espace et maîtrise du temps. La course à la persistance par HENROTIN Joseph. p. 64.

[46]    La revisite ou cycle de passage du satellite est la période de temps nécessaire pour que le satellite revienne à un point nadir identifié. Le temps de revisite est donc le temps nécessaire pour qu’un satellite fasse le tour intégral de son orbite et revienne à son point de départ.

[47]    SCOTT Tony, Ennemi d’État, Thriller, 1998, 132 minutes.

[48]    La série de satellites espions Keyhole 11 ou KH-11 est une constellation de satellites d’observation à vocation militaire déployée par les États-Unis entre décembre 1976 et 1990. Ces satellites, dotés de chambres photographiques numériques, ont été les premiers satellites espions américains à offrir une visualisation en temps réel. Jusqu’à la série KH-9, les photographies étaient retournées sur Terre à bord d’une capsule. La nouvelle génération des KH-11 permettait d’obtenir une  résolution théorique de 15 cm au sol (en l’absence de dégradations dues à l’atmosphère).

[49]    NARDON Laurence « L’arsenalisation de l’espace : projets américains, réactions européennes. » In : IFRI, Institut Français des Relations Internationales, Programme Espace, octobre 2007. URL : http://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/arsenalisationln1007_1.pdf

[50]    VILLAIN Jacques, op. cit.

[51]    NARDON Laurence, op. cit.

[52]    VILLAIN Jacques, op. cit.

[53]    BEAUVOIR Marc, « L’espace extra-atmosphérique au XXIème siècle », A.R.19 Toulouse Midi-Pyrénées, Institut des Hautes Études de la Défense Nationale (IHEDN), 45 pages. URL : http://www.aa-ihednmidi-pyrenees.org/IMG/pdf/L_espace_extra-atmospherique_au_21o_Siecle.pdf

[54]    LEWIS James A., Texte traduit de l’anglais par ALLEVIONE Jessica, « La dynamique de l’arsenalisation de l’espace. », Politique étrangère 2/2007 (Été) , p. 253-265  http://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2007-2-page-253.htm

[55]    LAUTNER Georges, Les Tontons flingueurs, Comédie, 1963, 105 minutes.

[56]    LEBEAU, André, « Technique Spatiale et Société », Le Débat, 2013/1, 173. URL : http://www.cairn.info/zen.php?ID_ARTICLE=DEBA_173_0167#pa3

[57]    Ibid.

[58]      LEWIS James A., Texte traduit de l’anglais par ALLEVIONE Jessica, op. cit.

[59]    DSI – DÉFENSE ET SÉCURITÉ INTERNATIONALE, « Vers la Guerre spatiale » , DSI Hors-série n°28, Paru pour février – mars 2013. Espace et maîtrise du temps. La course à la persistance par HENROTIN Joseph. p. 64.

[60]    L’opération Tempête du Désert (Desert Storm en anglais) a été menée par les États-Unis dans le cadre d’une coalition internationale missionnée par les Nations Unies contre l’Irak du 17 janvier au 28 février 1991. Cette opération a mis fin à l’occupation du Koweït par les forces de Saddam Hussein. Cette opération prend fin en avril 1991 par le vote de la résolution 687 du Conseil de Sécurité des Nations Unies qui clôture l’épisode de la Première Guerre du Golfe.

[61]    Col LEFEBVRE Jean-Luc, Stratégie spatiale. Penser la guerre des étoiles : Une vision française., Paru le 30 juin 2011, Éditeur : Esprit du Livre Éditions, Collection : Stratégie et défense. 404 pages. p. 115.

[62]    DOSSÉ Stéphane, PASCALLON Pierre, Espace et défense, Paru le 1er décembre 2011, Éditeur : L’Harmattan, Collection : Défense, 260 pages. L’Espace : quel enjeu stratégique ? Par Col. LEFEBVRE Jean-Luc. p. 31.

[63]    La théorie du Space Control a été développée par David E. Lupton à partir des thèses de Thomas WHITE, chef d’état-major de l’US Air Force entre 1957 et 1962. Cette théorie considère que l’Espace est un théâtre d’opérations et doit être contrôlé par les Etats-Unis au même titre que d’autres théâtres, tels que la mer (sea control) et l’espace aérien (air control).

[64]    La théorie du Space Power a été développée par David E. Lupton et considère que l’Espace est un théâtre d’opérations et doit être ABSOLUMENT contrôlé par les Etats-Unis pour pouvoir confirmer leur puissance. Selon cette théorie l’Espace devrait être à terme armé pour prévenir tout conflit spatial.

[65]    OCKRENT Christine, « La militarisation de l’espace », France Culture, Rubrique : Affaires Étrangères, 3 janvier 2015, 43 minutes. Expression employée par CHOL Éric. 30,15 min. URL : http://www.franceculture.fr/emission-affaires-etrangeres-la-militarisation-de-l-espace-2015-01-03

[66]    VILLAIN Jacques, op. cit.

[67]    FRITZ Jean-Paul, « La Chine, l’autre puissance spatiale », l’Obs, Rubriques: Actualités, Sciences, publié le 17 juillet 2016. http://tempsreel.nouvelobs.com/sciences/20160711.OBS4394/la-chine-l-autre-puissance-spatiale.html

[68]    Référence à la théorie des trois échiquiers de Joseph NYE selon laquelle les relations internationales seraient structurées autour de trois types de pouvoirs détenus par les puissances étatiques : le pouvoir militaire (hard power), le pouvoir économique et le pouvoir de la société civile et de la culture (soft power).

[69]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[70]    LEFEBVRE Jean-Luc « L’espace est stratégique ». In: Diploweb : La revue géopolitique, 29 décembre 2010.  www.diploweb.com/L-espace-est-strategique.html

[71]    LA DOCUMENTATION FRANÇAISE, « L’Espace : Un enjeu terrestre », Questions internationales n°67, Paru pour mai – juin 2014, Éditeur : La Documentation française, 128 pages. Un nouveau club des puissances spatiales par SOUBÈS-VERGER Isabelle, p. 51.

[72]    Ibid.

[73]    Col. LEFEBVRE Jean-Luc, op. cit.

[74]    VILLAIN Jacques, Satellites espions, histoire de l’espace militaire mondial, éditions Vuibert, avril 2009, p. 206.

[75]    Col. LEFEBVRE Jean-Luc, op. cit.

[76]    VILLAIN Jacques, op. cit. préface de l’ouvrage par Gen. LAPPREND Gérard, Col. GARCIA-BROTONS Inaky, p. 2.

[77]    CABIROL Michel, « Satellites espions : course à l’armement en Amérique Latine », latribune.fr, 27 mars 2014. URL : http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20140327trib000822233/satellites-espions-les-pays-d-amerique-latine-veulent-s-equiper.html

[78]    CABIROL Michel, « Le Pérou veut un satellite espion made in France », Latribune.fr, 7 novembre 2013, URL : http://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20131107trib000794585/defense-le-perou-veut-un-satellite-espion-made-in-france.html

[79]    ZECCHINI Laurent, « Espace, missiles et satellites », Le Monde Amériques, 22 décembre 2007, URL :  http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2007/02/22/espace-missiles-et-satellites-frontiere-strategique_875095_3222.html

[80]    Référence à MALTHUS Thomas Robert, Essai sur le principe de population, Paris, Flammarion, 1798. Citation exacte : « Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n’a pas le moyen de le nourrir, ou si la société n’a pas besoin de son travail, cet homme, dis-je, n’a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture : il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature il n’y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s’en aller, et ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. »

[81]    BOURDET Simon. « Quelles perspectives de marché pour les déchets spatiaux ? » , Portail de l’Intelligence économique, 18 avril 2012. URL : http://www.portail-ie.fr/article/88/Quelles-perspectives-de-marche-pour-les-dechets-spatiaux

OCCUPATION ? APARTHEID ? CHOC DES CIVILISATIONS ? HISTOIRE D’UN CONFLIT ET RUPTURES DE PARADIGMES DANS LA RECHERCHE ISRAÉLIENNE CONTEMPORAINE

17 Déc

 

Brève chronologie thématique

5-10 Juin 1967                                   Guerre des Six-Jours.

Juin 1967                                Début de l’occupation des Territoires palestiniens par Tsahal[1].

Mai 1977                                Premier gouvernement du Likud, parti nationaliste israélien.

1987-1993                              Première intifada («soulèvement» en arabe).

1988                                       Premières publications des «nouveaux historiens».

13 Septembre 1993                 Signature des Accords d’Oslo, inaugurant un processus de paix.

1993-2000                              «Période d’Oslo».

2000-2004                              Seconde Intifada.

11 Septembre 2001                 Attentats du World Trade Center, Etats-Unis.

2002                                       Premier appel au boycott académique d’Israël.

2003-2007                              Vaste projet de recherche de l’institut Van Leer sur l’occupation.

2005                                       Emergence des mouvements de boycott académique.

Juillet 2011                             Loi anti-boycott en Israël, suspendue par la Haute Cour de Justice.

 

 

 

Introduction

“One of the reasons I gave up political history was that it is very difficult not to direct it towards the future, towards your idea of what ought to happen. And that somehow distorts your view of what has happened.” Albert Hourani[2].

            Le diagnostic du grand historien sur le Moyen-Orient, Albert Hourani, fait singulièrement écho à la démarche historiographique que j’ai entreprise quant à la production académique israélienne. Plus que dans d’autres domaines, les chercheurs en sciences sociales, et plus particulièrement les historiens, sont amenés à questionner leur positionnement politique par rapport à leur objet d’étude. A l’aune de la cinquantième année du régime d’occupation dans les Territoires palestiniens et dans un contexte d’émergence du boycott académique[3], les historiens israéliens sont particulièrement exposés à ces suspicions, soulignant les liaisons potentielles entre histoire et politique.

            Dans ce contexte, la démarche historiographique permet de mettre en perspective les récits produits par les chercheurs israéliens, pour identifier les influences auxquelles ceux-ci sont exposés depuis les années 2000. De nombreux facteurs peuvent intervenir dans le processus historiographique et certains ont été privilégiés pour expliquer la controverse des «nouveaux historiens»[4] en Israël, notamment les facteurs dits «internes». Benny Morris, un de ses principaux représentants, affirme par exemple que le renouvellement de la méthodologie et l’accès à de nouvelles sources sont à l’origine des changements de paradigme en Israël. Cependant, une analyse prenant en compte l’environnement social des chercheurs – les facteurs «externes» – peut être révélatrice, notamment à travers la notion de «génération» privilégiée par Jean-François Sirinelli dans ses travaux sur l’histoire culturelle française.

            Une étude de la production académique israélienne depuis les années 2000 révèle que la recherche israélienne contemporaine est structurée par un conflit académique qui oppose la dénonciation de l’occupation à une promotion des mécanismes sécuritaires israéliens[5]. Tandis que les facteurs «internes» ne permettaient pas de saisir cette diversité dans la recherche israélienne[6], il s’agissait a contrario d’explorer les facteurs historiographiques «externes», et notamment celui de la génération. Dans cet article, je me propose donc d’exposer en quoi le facteur générationnel est déterminant pour comprendre les différences de perception entre les chercheurs israéliens quant au régime d’occupation.

            Dans les années 1990, le processus d’Oslo a suscité un certain espoir chez de nombreux observateurs et chercheurs israéliens, alors que les négociations de paix semblaient marquer un tournant historique, ouvrant la possibilité d’une transition vers la fin du régime d’occupation. A posteriori, ce tournant a été interprété de façon très différente par les chercheurs israéliens, révélant l’influence de leur positionnement politique, de leur identité et de leur expérience sur leur approche scientifique. Ainsi, les différents courants de la recherche en Israël pourraient résulter de facteurs générationnels, où les transformations de la société, l’émergence de nouveaux questionnements sont en prises avec les trajectoires personnelles des chercheurs.

 

 

Les chercheurs sionistes en sciences humaines face au tournant de 1967

Tout d’abord, la situation politique qui a résulté de la Guerre des Six-Jours de 1967 semble avoir marqué ses contemporains, qui ont difficilement appréhendé le processus historique qui s’en suivit. Le terme d’occupation, appliqué à la période suivant 1967, renvoyait à l’idée d’un Etat d’Israël temporairement agrandit, des suites d’un «accident» dans l’histoire politique israélienne[7]. Malgré la remise en question du caractère temporaire de l’occupation, mettant en doute la nature même de la société israélienne dans les années 1990 puis 2000, les Israéliens contemporains de 1967 semblent être restés attachés à cette représentation d’un régime d’occupation extérieur à Israël.

            Cependant, tous les auteurs contemporains de 1967 n’ont pas accepté les transformations qui ont résulté de la Guerre des Six-Jours. Au contraire, ces auteurs nés dans les années 1940 et publiant à partir des années 1980, ont développé une nostalgie de l’Israël avant 1967, dénonçant l’occupation illégale au regard du droit international[8], ainsi que les trahisons politiques et diplomatiques qui ont prolongé cette situation[9]. Les auteurs israéliens de cette génération ont parfois été des acteurs privilégiés dans les premiers temps de l’occupation, comme Shlomo Gazit qui fut directeur de l’unité de coopération des opérations dans les Territoires dès 1967. Parmi ces auteurs, un certain nombre avaient aussi réalisé leur alyah[10] dans les années 1970 où l’idéal kibbutzim[11] était attrayant, car correspondant à une certaine utopie de gauche[12]. Ces auteurs, comme les journalistes français Charles Enderlin, Sylvain Cypel et l’anthropologue américain Jeff Halper, sont devenus des observateurs privilégiés de la politique israélienne dans les années 1980.

            Ces chercheurs abordent le régime d’occupation en se focalisant sur l’environnement politique et diplomatique israélien et international, qui entrerait en interaction avec les politiques israéliennes dans les Territoires palestiniens. L’histoire du régime d’occupation aurait été ponctuée par des fenêtres d’opportunités qu’auraient laissé passer les hommes politiques israéliens[13]. Ce régime aurait empiré à cause de l’instabilité dans l’administration des territoires. Ces auteurs ne semblent pas rejeter en bloc le régime d’occupation, mais établissent plutôt une gradation entre une première décennie pleine d’hésitations et une seconde décennie marquée par l’idéal politique du Grand Israël[14]. Cette gradation, entre une décennie d’occupation gérée par les travaillistes et une suivante gérée par le Likud, semble dévoiler la sensibilité politique de ces auteurs, pour qui les travaillistes auraient été les garants d’une certaine «dignité» malgré l’occupation, limitant la colonisation et arrêtant les premiers principes de l’occupation «éclairée»[15].

            Les auteurs nostalgiques d’avant 1967 opposent donc l’Israël des frontières de 1949, issu d’un âge d’or révolu, à une situation où l’intensification du colonialisme de peuplement constituerait une trahison politique de l’idéal sioniste perpétré par le Likud[16]. Au contraire, d’autres auteurs tout aussi contemporains de 1967 ne reconnaissent pas complètement le changement de paradigme intervenu dans les années 1970, ou s’évertuent à souligner le réalisme dont auraient fait preuve les dirigeants israéliens.

 

            Ces derniers ont souvent abordé le sujet de l’occupation au travers d’une étude plus spécifique de la relation entre le Politique et le Militaire en Israël. Dans leurs ouvrages, le constat est généralement celui d’un lien fort entre les deux «establishments», politique et militaire[17], lien qui serait à l’origine du mode de gestion des Territoires[18]. Leur travail répond à un certain consensus politique sur l’objectivité des menaces extérieures auxquelles Israël doit faire face[19]. D’ailleurs, dans leur mise en récit du régime d’occupation, ces auteurs articulent les événements dans les Territoires palestiniens avec l’environnement sécuritaire plus général.

            Selon ces auteurs, l’occupation serait une étape d’un conflit qui aurait débuté entre la communauté juive installée en Palestine, le Yishouv, qui se défendait contre les «bandes armées» dès la période du mandat britannique[20]. Ce «mythe»[21] permet d’établir une continuité entre les «bandes armées» de la période mandataire et les «terroristes» contemporains, les Palestiniens ayant été continuellement habités par le rejet du sionisme et de l’Etat d’Israël[22]. Pour ces auteurs, le réjectionnisme, modéré ou non, aurait été le premier obstacle à la paix, devant celui des «implantations»[23]. Par la même, la légitimité politique de la résistance palestinienne est disqualifiée et redéfinie à travers la catégorie du «terrorisme» palestinien qui donnait une image simplifiée et manichéenne du «conflit»[24], poussant certains journalistes comme Sylvain Cypel à décrire un phénomène d’«orientalisme à l’israélienne»[25].

            Après avoir été fortement contestés dans les années 1990 – les chercheurs post-sionistes israéliens étant devenus dominants du point de vue académique – ces historiens et intellectuels orientalistes ont gagné une nouvelle légitimité académique avec l’échec d’Oslo (consommé en 2000) et la seconde intifada (2000-2004). De plus, par leur expérience militaire reconnue, certains auteurs comme Gabriel Siboni[26] ou Yaakov Amidror[27] ont eu l’opportunité de formuler les options pour les décideurs israéliens, Amidror ayant même franchi le pas en devenant membre du parti ultranationaliste «foyer juif». En articulant explicitement leur travail académique avec les impératifs politiques ou militaires, souvent dans une perspective prospective, leurs travaux répondaient au regain d’intérêt pour l’histoire politique et militaire de l’occupation dans les années 2000.

            Ce faisant, ces auteurs ont cependant commis des simplifications et amalgames aux conséquences politiques assumées. Parmi elles, l’inscription de la situation spécifique de l’occupation dans le cadre de la «guerre contre la terrorisme» plus globale, devait permettre de valoriser l’expérience israélienne en négligeant l’historicité de l’occupation. Les manichéismes et simplifications, comme le fait que Gabriel Siboni ne désigne les Palestiniens qu’à travers le terme d’ennemis, semblent également répondre à des impératifs de communication, devenus cruciaux depuis la seconde intifada[28]. Leur récit semble également correspondre au modèle idéologique du «choc des civilisations»[29] d’Huntington, leurs conclusions faisant écho à la «guerre contre le terrorisme» dans laquelle s’engageaient les Etats-Unis après les attentats du 11 Septembre 2001.

            Tout en reconnaissant la spécificité de la « nation en armes » israélienne, ces auteurs orientalistes semblent refuser de reconnaître la légitimité du nationalisme palestinien en faisant la promotion des conceptions «sécuritaires» israéliennes, contrairement aux «nostalgiques» d’avant 1967 qui postulent plutôt une légitimité symétrique des deux nationalismes, israélien et palestinien. Tous les auteurs de cette génération reconnaissent en tout cas la légitimité de la création d’un foyer national juif en Palestine. C’est la remise en cause de l’idéologie sioniste qui marque un saut générationnel et paradigmatique, les nouveaux historiens tels que G. Shafir[30] puis I. Pappe étant les premiers à mobiliser les théories postcoloniales dans les années 1980 pour décrire le régime d’occupation[31].

 

Entre sociologie critique, post-sionisme et militantisme.

Les années 1960 et 1970 en Israël ont été des années de questionnements pour la sociologie critique, qui en est venu à remettre en question la légitimité du sionisme. Cette nouvelle génération de chercheurs israéliens, plus engagés politiquement, devint dominante dans les années 1990 et semble être restée influente malgré sa marginalisation, surtout politique, dans les années 2000. Les chercheurs israéliens qui se revendiquent de la sociologie critique semblent s’être démarqués par le changement de paradigme qu’ils ont accompagné, ainsi que par l’échos de leurs actions dans la société israélienne.

            Portée par des chercheurs contemporains de 1967, mais qui ont plus massivement fait leurs études en Amérique du Nord ou en Europe, comme Gershon Shafir et Juval Portugali, la sociologie critique israélienne s’est d’abord constituée en opposition aux autres conceptions du régime d’occupation. Avec Eyal Benvenisti et Baruch Kimmerling, ces sociologues et politologues israéliens majeurs ont ouvert la voie vers la contestation de la légitimité du sionisme – d’où le terme «post-sionisme»[32] – et des méfaits du militarisme israélien.

            Pour ces auteurs, un certain militarisme se serait développé en Israël, normalisant l’usage de la violence à travers l’idéal de la «nation en arme» pour faciliter le recrutement des jeunes israéliens[33], réduisant ainsi le débat sur le problème palestinien – ceux-ci devenant simplement des ennemis[34] – et confortant la domination israélienne de type coloniale sur les Palestiniens[35]. Ces auteurs se sont emparés des théories postcoloniales pour mieux dépeindre le régime d’occupation et le comparer à d’autres situations sociopolitiques proches. L’occupation aurait révélé la véritable nature (coloniale) du sionisme en 1967, rétrospectivement[36]. Certains chercheurs caractérisèrent ainsi non seulement la situation politique post-1967, mais plus généralement la concrétisation politique du sionisme depuis les vagues d’immigration au XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui. Ces nouvelles représentations permirent à Lev Grinberg de contester la nature démocratique de l’Etat israélien[37], ou encore à Elisha Efrat d’examiner géographiquement la possibilité d’émergence d’un Etat palestinien[38].

            Après les soulèvements palestiniens dans les Territoires – appelés première intifada (1987-1993) – les négociations d’Oslo (1993) laissaient entrevoir la possibilité d’un Etat palestinien indépendant. Ce climat, favorable à la critique de l’occupation, s’est aussi manifesté par une banalisation, une normalisation des concepts de la sociologie critique israélienne dans le discours politique. Par exemple, la comparaison de la situation israélo-palestinienne avec celle de l’Algérie française ou de l’apartheid sud-africain était envisagée quasi-exclusivement par le monde académique[39], avant d’être repris par des hommes politiques, notamment Ehud Barak.

            Les sociologues critiques israéliens ont donc développé une conscience accrue de la portée politique de leurs travaux et des modèles auxquels ils font référence. La représentation sélectionnée par le chercheur peut tantôt correspondre à la représentation «populaire» de l’occupation, tantôt vouloir en contester la validité. Les chercheurs contemporains d’Oslo et proches de la sociologie critique israélienne semblent pleinement assumer ce lien entre la recherche et le militantisme. Le sociologue américain Jeff Halper, les journalistes israéliennes Amira Hass et Maya Rosenfeld, ou encore les chercheurs et militants israéliens Aeyal Gross et Orna Ben-Naftali ont d’ailleurs développé leur analyse grâce à leur expérience militante et au contact du quotidien des Territoires palestiniens occupés.

            Les premiers auteurs de la sociologie critique ont donc été novateurs en mobilisant les théories postcoloniales, mais il faut véritablement attendre la période d’Oslo (1993-2000) pour que la sociologie critique se démarque par son analyse et par sa focalisation plus systématique sur la situation des Territoires palestiniens. Les chercheurs israéliens de cette génération semblent surtout s’être démarqués par leur prise de conscience des implications politiques de leur démarche. La sociologie critique a ensuite été marginalisée politiquement avec la seconde intifada (2000-2004), qui confirmait au contraire les représentations «sécuritaires», «orientalistes» de la situation. La démarche de ces chercheurs était sujette à de profondes controverses politiques, notamment au sujet de la «fin du sionisme». Dans ce cadre d’exacerbation des positionnements politiques entre chercheurs, une dernière génération dans les années 2000 semble pouvoir être identifiée, tiraillée entre deux visions radicalement opposées de l’occupation.

 

Après le post-sionisme: « Choc des civilisations vs. Apartheid » ?

Les doctorants israéliens de la fin des années 1990 et des années 2000, sont devenus chercheurs au lendemain de la seconde intifada (2000-2004). En parallèle de cette période marquée par de grandes vagues de violences dans les Territoires palestiniens et par une répression musclée de Tsahal, la production académique israélienne de cette dernière génération semblait aussi bien viser une reformulation des réponses israéliennes à l’insécurité en Cisjordanie ou à Gaza, qu’une critique renouvelée du régime de l’occupation.

            Certains chercheurs ont d’abord repris à leur compte la vision réaliste israélienne, voire orientaliste. Le terme de «réalisme» permettait de donner la priorité aux exigences régaliennes et de placer les enjeux de défense et de sécurité au premier rang de leur analyse. Ces auteurs cherchaient parfois à accompagner la détermination des hommes politiques israéliens, dans leur opposition à tout compromis qui révèlerait une faiblesse côté israélien[40]. Tandis que cette logique semblait en tout point opposée à celle du processus d’Oslo, la continuation des violences dans les années 1990 et l’éclatement de la seconde intifada réhabilitèrent le réalisme israélien. Après les attentats du 11 Septembre 2001 et dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme», les auteurs réalistes en général auraient gagné en légitimité académique, leurs conclusions – à l’image de Huntington et son «choc des civilisations» – ayant devancées les attentats du World Trade Center, ainsi que la seconde intifada.

            Le manichéisme de la «guerre contre le terrorisme», opposant des «ennemis» ou «terroristes» aux sociétés occidentales démocratiques, est devenu l’état d’esprit dominant en Israël. Dans le cadre du «culte de la force»[41] qu’il incarnait, Ariel Sharon aurait par «réalisme» enclenché un combat contre le nationalisme palestinien, sans pour autant le reconnaître en tant que tel. C’est dans cette logique que Sylvain Cypel dénonçait une «pied-noirisation»[42] de la société israélienne, ne reconnaissant pas la légitimité du nationalisme «ennemi». Le manichéisme post-2001 en Israël semblait faire renaître l’orientalisme qui avait caractérisé certains auteurs dès la première génération.

            A l’heure où les grilles de lectures des études de sécurité semblaient prendre de l’importance, notamment par leurs implications politiques directes[43], les catégories postcoloniales semblent de leur côté ne plus faire l’unanimité dans le monde académique israélien. Le paradigme post-colonial a enregistré un recul dans les années 2000, même parmi les héritiers de la sociologie critique, le décrivant moins apte à la comparaison et le dénonçant comme un anachronisme contreproductif.

 

            Cette dernière génération de chercheurs, dans la lignée de la sociologie critique, a privilégié de nouvelles catégories, comme celle du «colonialisme interne-externe»[44], en soulignant la modernité des problématiques auxquelles Israël devait répondre. Ces auteurs ont confirmé le caractère contradictoire du régime d’occupation, en ce qu’il est par définition temporaire, alors qu’il ne cesse d’affirmer dans les faits son caractère permanent[45]. Cependant, la seconde intifada (2000-2004) semble avoir marqué le passage d’une généalogie[46] des frontières, portée notamment par le sociologue baruch Kimmerling[47] puis Lev Grinberg[48], à une généalogie des modes de contrôles et de gouvernance[49], à travers laquelle les auteurs ont progressivement considéré que le même régime gérait Israël et les Territoires palestiniens[50].

            Cette nouvelle conception permettrait une étude plus précise, plus complète et plus cohérente de la situation[51]. Les implications politiques sont pourtant assez différentes des générations précédentes, puisque les frontières postulées par le chercheur sont les mêmes que celles défendues par la droite nationaliste israélienne à travers le projet du Grand Israël, c’est-à-dire comprenant la Cisjordanie. Politiquement, ce positionnement renvoie en fait dos à dos les partis politiques israéliens, dépolitisant le sionisme et démontrant par conséquent l’obsolescence des catégories de «sionisme», «post-sionisme» ou «néo-sionisme». Alors que ces chercheurs semblent assumer et revendiquer plus nettement le fait d’être Israélien[52], la seconde intifada (2000-2004) a fragilisé la position des chercheurs critiques.

            Après l’échec de Camp David II en 2000, les auteurs critiques de cette génération ont enregistré un recul de popularité. En effet, le refus d’Arafat semblait pour certains confirmer la thèse d’un réjectionnisme palestinien latent. La popularité de cette lecture a contribué à la marginalisation politique de la sociologie critique israélienne, qui s’est pourtant attelée à déconstruire cette lecture biaisée[53]. Ces auteurs ont cherché à déceler l’influence de la gestion de l’information et des stratégies de langage sur la compréhension du phénomène de l’occupation, allant de l’ «euphémisation» de la situation[54] jusqu’aux actes de propagande[55].

            Les années 2000 ont donc vu l’émergence du paradoxe entre un regain d’intérêt scientifique pour l’occupation et un «mécanisme d’aveuglement»[56] qui empêchait d’étudier l’état présent de l’occupation. Pourtant, «jamais en Israël il n’y a eu autant d’auteurs et d’artistes qui s’intéressent à la réalité de l’occupation aujourd’hui»[57]. Les chercheurs de cette dernière génération, qui ont persisté dans l’étude des évolutions les plus récentes du régime d’occupation, ont été confrontés à la sensibilité politique de ce sujet, surtout dans le cadre de la guerre d’information à laquelle se livre Tsahal depuis 2000[58]. Ceux-ci ont dû adapter leur méthodologie, comme l’anthropologue Nir Gazit[59], ou ont pu être victime de censure indirecte, dans le cas d’Eyal Weizman et de Neve Gordon[60].

            En délaissant l’histoire institutionnelle, ces chercheurs israéliens ont accepté d’avoir un recours extensif aux sources des ONG et produites par des journalistes plus critiques envers l’occupation, parfois en assumant que leur étude s’inscrive dans une logique de résistance à l’occupation[61]. Ces chercheurs ont également fait leurs premières études alors que le «camp moral»[62] se reconstituait et se radicalisait. Même si l’ONG B’Tselem avait déjà atteint une certaine respectabilité dans la société israélienne, de nouveaux mouvements ont émergés, comme ceux des «refuzniks» (plus d’un millier en 2005[63]), ou objecteurs de conscience israéliens, rassemblant des soldats refusant de servir en Cisjordanie. Ces mouvements «refuzniks» ont été l’opportunité pour quelques chercheurs israéliens de mêler militantisme politique et recherche, au cours d’enquêtes de terrain.

            Contrairement aux générations précédentes d’anthropologues qui privilégiaient les problématiques de l’engagement et du refus du soldat[64], la nouvelle génération a également pu se concentrer sur les dispositifs de contrôles eux-mêmes, articulant observation et participation, comme Shira Havkin, Hagar Kotef ou encore Irus Braverman. Cette perspective leur permettait de ne plus forcément étudier le soldat comme élément central, mais comme acteur parmi d’autres d’un dispositif de contrôle, réévaluant la place des acteurs plus marginaux ou auparavant délaissés par ces études, comme les Palestiniens eux-mêmes, les femmes membres des ONGs comme Checkpoint Watch, etc[65]. Leur domaine d’expertise s’est aussi étoffé, alliant plus systématiquement droit humanitaire, anthropologie, féminisme et théorie politique.

            Après les années 1990, la sociologie critique israélienne a donc opéré une importante transformation, alors que les études de sécurité connaissaient un regain d’intérêt. En effet, au lendemain de Camp David II (2000), la recherche critique israélienne semble s’être plus que jamais focalisée sur la portée des discours, privilégiant une approche constructiviste quant au régime d’occupation. Cependant, après l’échec de Camp David II, la sociologie critique a été marginalisée – tout du moins politiquement – au profit des études de sécurité, dont les grilles de lectures semblaient correspondre à l’agenda politique de la «guerre contre le terrorisme» après les attentats du 11 Septembre 2001. Par la nature de leurs travaux, les chercheurs des études de sécurité et les chercheurs critiques n’ont pas bénéficié des mêmes liens avec les appareils politiques et la seconde intifada (2000-2004) n’a fait qu’amplifier cet écart.

 

 

 

Conclusion

Ainsi, la première génération identifiée – contemporaine de la conquête des Territoires palestiniens en 1967 – a vu émerger la problématique de l’occupation, sans que celle-ci ne semble pousser ces auteurs, dont certains avaient joué un rôle actif ou d’observateur privilégié dans les appareils de l’occupation, à remettre en question la nature de l’Etat d’Israël. Au contraire, la deuxième génération qui atteint son apogée dans les années 1990, voit l’émergence de la sociologie critique. Ces chercheurs ont banalisé l’usage des catégories postcoloniales pour étudier l’occupation et se sont illustrés par leur militantisme politique, dirigé contre l’occupation. La troisième génération, des suites de la seconde intifada (2000-2004), a vu le renouveau d’une lecture «réaliste», mais aussi un regain d’intérêt pour l’occupation. Le changement de génération dans la société israélienne a donc pu justifier l’apparition de nouvelles approches dans l’étude de l’occupation israélienne des Territoires palestiniens. Plus que les événements politiques eux-mêmes, ce sont les questions qu’ils ont fait émerger et les trajectoires personnelles des auteurs qui semblent avoir eu un impact sur les changements de paradigme.

            L’approche générationnelle a parallèlement souligné la relation changeante entre la politique et la recherche en sciences sociales, voyant s’opposer les deux premières générations. Dans cette perspective, les chercheurs critiques israéliens de la troisième génération semblent avoir formulé une réponse à la question fondamentale du «discours critique». En effet, certains ont pris le risque de manquer de neutralité, d’objectivité, en cherchant non seulement à analyser les contradictions d’un dispositif de contrôle – comme le checkpoint – mais aussi à déceler les responsabilités individuelles dans cette situation[66].

            Cette nouvelle démarche a suivi les transformations contemporaines de la société israélienne mais semble aujourd’hui menacée par l’émergence du boycott académique et des mouvements anti-boycott. Ces mouvements ont fragilisé la position des chercheurs israéliens en dévoilant leur engagement et leur attachement à l’institution universitaire. Aujourd’hui, plus que le facteur générationnel, la question du boycott académique semble constituer un des éléments les plus révélateurs quant à la relation entre les chercheurs israéliens, le régime occupation et les autorités israéliennes. Les répercussions de cette triangulation sont plus amplement étudiées dans une dernière sous-partie du Mémoire.

Alfred Amiot, étudiant du Master 2 en 2015-2016

 

NOTES

[1] Tsahal: Tsva Haganah Le’Israel, Forces de défense d’Israël.

[2] KARSH, Efraim (1997): Fabricating Israeli History: The New Historians. London, Portland: Frank Cass, p.  9.

[3] Depuis 2002, les auteurs israéliens sont en effet confrontés à un nouveau défi dans leur processus de recherche, né du mouvement Boycott-Désinvestissement-Sanctions. Ce mouvement a pris la forme d’une campagne internationale cherchant à promouvoir le boycott d’Israël, et notamment de ses universités, dans une volonté affichée de mettre un terme à l’occupation israélienne des TPO.

[4] Une des principales évolutions historiographiques israéliennes a pris la forme d’une véritable polémique académique, entre les «nouveaux» et «anciens» historiens (Voir PAPPE 2014; RAM 2007) à la fin des années 1980. Les désaccords entre ces historiens étaient de différente nature, aussi bien dans le contenu que dans la pratique de l’histoire, certains contestant des récits antérieurs quand d’autres mettaient l’accent sur les archives, ou encore déclaraient leur allégeance au récit national israélien. Ce débat historiographique a surtout pris la forme d’une controverse académique, qui voyait s’opposer deux générations d’historiens.

[5] Voir Mémoire, Première grande partie (1).

[6] Voir Mémoire, Deuxième grande partie, première sous-partie (2.1).

[7] SHENHAV, Yehouda (2007): Why not ‘The Occupation’. Theory and Criticism 31, Winter 2007, p. 322-332.

[8] Kretzmer, David (2002): The Occupation of JusticeThe Supreme Court of Israel and the Occupied Territories. Suny Press.

[9] Shlaim, Avi (2007):Le Mur de fer: Israël et le monde arabe. Traduction française de Demange, Odile. Paris: Buchet-Chastel ; Enderlin 2002

[10] L’alyah (littéralement «la montée» en hébreu) désigne la montée vers Sion, c’est-à-dire le retour des juifs en terre d’Israël. L’Etat d’Israël reconnait en effet un «droit au retour» des juifs en Israël et qui ont un accès privilégié à la citoyenneté israélienne.

[11] L’idéal kibbutzim (pluriel de kibbutz, littéralement «assemblée» en hébreu) a pris la forme de villages collectivistes en Israël, et dont le développement fut soutenu par les branches socialistes du mouvement sioniste.

[12] C’est dans cet idéal kibbutzim que les mouvements dits de «1968» en Amérique du Nord et en Europe semblaient d’ailleurs trouver une certaine concrétisation politique.

[13] Shlaim (2007).

[14] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press ; Shlaim (2007).

[15] GAZIT, Shlomo (2003): Trapped Fools: thirty years of Israeli policy in the territories, London, Portland OR: Frank Cass.

[16] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press.; Bevenisti 1983

[17] Cohen, Samy (2009):Tsahal à l’épreuve du terrorisme. Paris: Seuil ; RAZOUX, Pierre (2006):Tsahal: nouvelle histoire de l’armée israélienne, Paris, Perrin.

[18] Horowitz, D. (1981): Patterns of ethnic separatism. In: Comparative Studies in Society and History, 23(2), p. 165-195.

[19] van Creveld, Martin (1998): The Sword and the Olive. A Critical History of the Israeli Defense Force. 1st ed. New York : Public Affairs ; Cohen (2009); Siboni, Gabriel (2009): From the Second Intifada through the Second Lebanon War to Operation Cast Lead: Puzzle Pieces of a Single Campaign In: Military and Strategic Affairs vol.1, n°1, April 2009 ; Bar-Joseph, Uri (2000):  Towards a paradigm shift in Israel’s national security conception. In: Israel affairs6(3-4), April 2000, p. 99-114.

[20] Horowitz, D.; Lissak, M. (1989): Trouble in Utopia: The Overburdened Polity of Israel. Suny Press.

[21] Sternhell, Zeev (1997): The Founding Myths of Israel: Nationalism, Socialism, and the Making of the Jewish State. Princeton University Press.

[22] BRAHM, Gabriel, N. (2015): ‘There is a clash of civilisations’: An interview with Benny Morris. Fathom, Autumn 2015 [en ligne] accessible à:http://fathomjournal.org/there-is-a-clash-of-civilisations-an-interview-with-benny-morris/, consulté le 29/08/2016.

[23] BRAHM (2015).

[24] Siboni (2009).

[25] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte.

[26] Gabriel Siboni pris notamment part à la guerre du Liban en 1982

[27] Yaakov Amidror est une ancien général de compagnie membre du Conseil de Sécurité Nationale d’Israël.

[28] Siboni (2009).

[29] Le «Choc des civilisations» est une théorie développée par S. Huntington en 1993. Ce concept intervenait dans une période où le paradigme de la «guerre froide», opposant deux blocs distincts, ne semblait plus pertinent depuis l’effondrement de l’URSS en 1991. S. Huntington tentait donc de définir une nouvelle conceptualisation des relations internationales, où les clivages culturels, qu’il appelle «civilisationnels», jouent un rôle prépondérant. Bien que son essai ne renvoie à aucune réalité sociopolitique, certains ont vu une concrétisation, dans les attentats du 11 Septembre 2001, d’un «choc des civilisations» islamique d’un côté et occidentale de l’autre.

[30] Shafir, G. (1989): Land, Labor and the Origins of the Israeli-Palestinian Conflict, 1882-1914. Cambridge University Press.

[31] RAM, Uri (2007): The Future of the Past in Israel. A Sociology of Knowledge Approach. In: MORRIS, Benny (ed.): Making Israel. Ann Arbor, M: University of Michigan Press.

[32] idem; Pappe, Ilan (2014): The idea of Israel: a history of power and knowledge. In: Politics, religion and ideology15(3), Juillet 2014, p. 477-478.

[33] Ben-Eliezer, Uri (1998): The Making of Israeli Military. Indiana University Press.

[34] Kimmerling, Baruch (1993): Patterns of Militarism in Israel. In : European Journal of Sociology, vol. 34, n° 2.

[35] Shafir (1989).

[36] RAM (1993).

[37] GRINBERG, Lev (2010): Politics and Violence in Israel-Palestine: Democracy versus Military Rule. London, New-York: Routledge Studies in Middle Eastern Politics.

[38] Efrat, Elisha (2006): The West Bank and Gaza Strip: A geography of occupation and disengagement. New-York, London: Routledge.

[39] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press.

[40] SIBONI (2009).

[41] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte, p. 289.

[42] CYPEL (2006): p. 297.

[43] Amidror, Yaakov Mj.-Gn. (2007): Winning Counterinsurgency War: The Israeli Experience. The Jerusalem Center for Public Affairs ; SIBONI (2009).

[44] AZOULAY, Ariella; OPHIR, Adi (2013): The One-State Condition: Occupation and Democracy in Israel/Palestine. Stanford, California: Stanford University Press.

[45] Gordon, Neve (2008): Israel’s Occupation. University of Calif. Press ; Azoulay, Ophir (2013).

[46] La généalogie, méthode attribuée à Michel Foucault, permet d’analyser les déterminations historiques des discours contemporains. Ce concept est particulièrement prisé par les sociologues critiques israéliens.

[47] KIMMERLING, Baruch (1989): Boundaries and Frontiers of the Israeli Control System: Analytical Conclusions. In:  KIMMERLING, Baruch (eds.): The Israeli State and Society: Boundaries and Frontiers. New York: SUNY Press. p. 265-282.

[48] GRINBERG (2010).

[49] GORDON (2008).

[50] Voir Azoulay, Ophir (2013).

[51] OPHIR, Adi; GIVONI, Michal; HANAFI, Sari (2009): The Power of Inclusive Exclusion. Anatomy of Israeli Rule in the Occupied Palestinian Territories. Cambridge, London: MIT Press.

[52] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte.

[53] HASS, Amira (2002): Israel’s Closure Policy: An Ineffective Strategy of Containment and Repression.Journal of Palestine Studies, 31(3): p. 5-20 ; GRINBERG (2010).

[54] HASS (2002).

[55] DRAY, Joss; SIEFFERT, Denis (2002): La guerre israélienne de l’information: Désinformation et fausses symétries dans le conflit israélo-palestinien. Paris: Editions La Découverte.

[56] HANAFI, GIVONI, OPHIR (2009): 16.

[57] CYPEL (2006): p. 368.

[58] Nahoum, Sarah (2012):La doctrine d’emploi de Tsahal: entre rupture et continuité. Cahier de la recherche doctrinale, CDEF, Ministère de la Défense, janvier 2012.

[59] GAZIT, Nir; MAOZ-SHAI Yael (2010): Studying-Up and Studying-Across: At-Home Research of Governmental Violence Organizations. Qual. Sociol. (May 2010) 33, p. 275–295.

[60] SHENHAV (2007): p. 322-332.

[61] HANAFI, GIVONI, OPHIR (2009).

[62] Le camp moral, rassemblé sous le terme de Peace Now («la paix maintenant» en anglais), a été fondé en parallèle des accords de Camp David de 1979, mettant fin au conflit entre l’Egypte et Israël. Ce mouvement défend l’idée d’une paix négociée avec les Palestiniens. Une de ses émanations les plus marquées à gauche, le Gush Shalom (littéralement «bloc de la paix» en hébreu), a été fondée en 1993 et s’est illustré par son soutien aux soldats refusant de servir dans l’IDF, ainsi que par sa critique du régime de l’occupation.

[63] D’après le site français A Voix Autre, disponible en ligne: http://www.avoixautre.be/spip.php?article2408, consulté le 6/08/2016.

[64] Ben Eliezer (1998); Helman, Sara (1999): From soldiering and motherhood to citizenship: a study of four Israeli peace protest movements. In: Social politics6(3) Oct 1999, p. 292-313 ; Ben-Ari, Eyal. (2010): Introduction. In:  BEN-ARI, Eyal; LERER, Zeev; BEN-SHALOM, Uzi; VAINER, Ariel (eds.): Rethinking Contemporary Warfare. A Sociological View of the Al-Aqsa Intifada. Albany, NY: Suny Press. p. 1-16.

[65] HAVKIN, Shira (2011): La privatisation des check-points : quand l’armée rencontre le néo-libéralisme. In: LATTE ABDALLAH, Stéphanie; PARIZOT, Cédric (eds.): A l’ombre du Mur : Israéliens et Palestiniens entre séparation et occupation. Arles: Actes Sud ; KOTEF, Hagar; MERAV, Amir (2007): (En)Gendering Checkpoints: Checkpoint Watch and the Repercussions of Intervention. Signs: Journal of Women in Culture and Society, 32. p. 973-996.

[66] WEIZMAN, Eyal (2007): Hollow Land: Israel’s Architecture of Occupation, London, New York, Verso.

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