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La fabrique d’une élite colonisée, focus sur l’Afrique-Occidentale Française

26 Nov

INTRODUCTION

En 1923, à dix-huit ans, Félix Houphouët-Boigny est admis à l’école normale William-Ponty de Gorée, au Sénégal. Il suit une formation de médecine. 37 ans plus tard, en 1960, il devient Président de la République de Côte d’Ivoire. Le parcours d’Houphouët-Boigny est riche d’enseignements sur la formation d’élites africaines par l’Etat colonial en Afrique occidentale française. Fils de chef et élève doué, il est envoyé à l’école William-Ponty au Sénégal, très populaire parmi les élites traditionnelles indigènes. Sa position de “Pontin” lui permet d’occuper rapidement des postes influents lorsqu’il se lance en politique. Son attachement à la France une fois la Côte d’Ivoire indépendante démontre “la mise en valeur” de la civilisation française des politiques coloniales d’éducation en AOF. L’Etat colonial a mis en place une politique de fabrique d’élites indigènes en Afrique occidentale française. Celles-ci devaient être les relais des politiques décidées en métropole, et être loyales à l’égard de la population française.

Avant les lois Ferry (de 1881 et 1892), l’instruction des indigènes ne figure pas au programme colonial. Jules Ferry produit un rapport en 1982 prévoyant que l’instruction des indigènes servirait la France tout aussi bien que les colonisés. Complémentaire à l’œuvre de rayonnement, elle est considérée comme le moyen le plus efficace pour asseoir la domination territoriale de la France et pénétrer les âmes conquises. Cette mission éducative a de fortes conséquences sur les destinées des futurs peuples africains indépendants car beaucoup de leurs leaders d’indépendance sont issus des écoles coloniales. L’analyse de la formation d’élites africaines révèle les objectifs de l’Empire colonial, tel que l’assimilation des peuples colonisés, qui tend ensuite vers l’association, et enfin l’indépendance. Elle révèle également les représentations des colons envers les colonisés, comme la préférence pour la formation de métiers manuels. Son étude permet en outre de comprendre la mise sur le côté des femmes dans l’éducation coloniale et les retards que cela génère par la suite pour l’intégration des femmes dans les sociétés postcoloniales.

Il convient de se demander en quelle mesure la volonté de former une élite scolaire acculturée a abouti à l’émergence d’une élite politique, essentiellement masculine, pour l’émancipation socio-politique ?

Si du point de vue de l’Etat colonial, les politiques d’enseignement supérieurs en AOF servaient l’objectif de former des intermédiaires partisans de “la mission civilisatrice” entre l’administration coloniale et la société colonisée (I), l’analyse révèle que, déçus par les contradictions internes de la politique assimilatrice de l’Empire français, les “évolués” aspirent à une indépendance culturelle (II), base par la suite de l’indépendance politique.

I/- Les politiques d’enseignement supérieurs en AOF : la formation d’intermédiaires entre le colon et la société colonisée

A- La formation de « relais » administratif, défenseurs de la « mission civilisatrice »

L’une des missions les importantes de l’éducation en Afrique occidentale française est de transmettre la haute opinion que les colons français se font de la civilisation française. L’école coloniale sert d’instrument de propagande aux fins de convaincre les élèves indigènes de la supériorité de cette civilisation française. Georges Hardy, normalien en littératures et inspecteur général de l’enseignement en AOF de 1912 à 1919, articule la mission civilisatrice de la France dans son ouvrage Une conquête morale : L’Enseignement en AOF (1912).

« Pour transformer les peuples primitifs de nos colonies, pour les rendre le plus possible dévoués à notre cause et utiles à nos entreprises, nous n’avons à notre disposition qu’un nombre très limité de moyens, et le moyen le plus sûr, c’est de prendre l’indigène dès l’enfance, […], de lui ouvrir des écoles où son esprit se forme à nos intentions. »

Il s’agissait de préparer des sujets obéissants et heureux de leur sort, attendant avec confiance les résultats du progrès indéfini qu’on déroulait à leurs yeux1. La culture indigène est dévalorisée afin de mieux garantir la supériorité de la culture française enseignée à l’école2. Symbole de la hiérarchisation entre les deux cultures, les écoliers apprennent dans les écoles coloniales que leurs ancêtres étaient les Gaulois3. L’étendue de cette pratique est néanmoins aujourd’hui quelque peu remise en cause par certains historiens. Pour renforcer cette hiérarchisation entre culture autochtone et culture impériale, l’enseignement est souvent en langue française. En 1944, à la conférence de Brazzaville, il est recommandé que l’enseignement soit donné « en langue française, l’emploi des dialectes locaux étant absolument interdits »4. De plus, le français étant la langue la plus monnayable, les écoles en langue vernaculaire sont souvent délaissées par les familles indigènes. Cette démarche de l’administration coloniale correspond à l’objectif de « mise en valeur »5 de la culture française. L’éducation en AOF est construite pour atteindre cet objectif. Par exemple, l’école normale d’institutrices de Rufisque doit notamment transmettre une éducation morale aux enseignantes africaines et aux futures épouses des auxiliaires masculins6.

Les élites formées par les lycées ou les écoles coloniales doivent servir d’intermédiaires indispensables au fonctionnement de l’administration coloniale. C’est le cas de l’Institut des hautes études de Dakar qui prépare ses étudiants à un diplôme d’études administratives de l’AOF. Les écoles normales de Saint Louis du Sénégal (1903), de Katibougou au Soudan (1935), de Brazzaville (1935), de Dabou en Côte d’Ivoire (1937) et de Rufisque au Sénégal (1938) forment les instituteurs indigènes et les commis de l’administration. L’émergence de cette élite d’intermédiaires produit un flou dans la « grammaire coloniale ». 7La distinction entre sujets indigènes, soumis à un droit coutumier et citoyens européens est mise à mal. L’acquisition d’un capital scolaire grâce à ces « écoles professionnelles » entraine même une reproduction sociale des élites colonisées. Les écoles de médecine et les écoles normales supérieures sont recherchées pour l’éducation des enfants des familles autochtones. Les diplômés de l’école normale William-Ponty constituent un « groupe frontière » perturbant la traditionnelle dualité coloniale du colonisé et du colonisateur, du sujet et du citoyen8. Mais, à de rares exceptions près, les diplômes délivrés par ses établissements n’ont pas d’équivalence en métropole. Par conséquent, les diplômés ne peuvent poursuivre leurs études dans l’enseignement supérieur métropolitain9. Le maintien d’une démarcation entre colons et colonisés demeure par la limitation des études supérieures des colonisés.

La création d’écoles rurales dans les années 1930 montre la volonté de l’Etat colonial de former des élites « manuelles », supposées mieux convenir aux besoins locaux, plutôt qu’intellectuelles10. Ces écoles sont désertées par les colonisés. Après la Seconde Guerre mondiale, une réforme arrête le programme de construction d’écoles rurales.

L’administration coloniale cherche à restreindre l’accès à la formation des élites indigènes. Les effectifs de l’éducation supérieure coloniale demeurent très limités. En 1938, le taux moyen de scolarisation en AOF est de 10%. Ce chiffre démontre la tolérance des dirigeants de l’Etat métropolitain à l’idée de laisser une très grande majorité des indigènes sans ressources scolaires. Nous sommes loin de « l’éducation de la race entière »11 de William Ponty, formule de gouverneur général. L’éducation des élites en AOF est caractérisée par un malthusianisme, pouvant s’expliquer par la peur de former des élites capables de remettre en question la domination européenne12, l’idée étant, plus petit est le nombre « d’éduqués », plus aisé est leur contrôle politique.

Par ailleurs, la transmission de la culture française trouve des limites imposées par l’Etat colonial lui-même, dans les écoles coloniales. En effet, l’administration française cherche à ne pas créer de « déracinés » ou « d’Africains français. » En 1900, le Congrès international de sociologie coloniale organisée dans le cadre de l’Exposition universelle souligne dans son rapport sur la « condition morale des indigènes », la nécessité d’adapter l’enseignement aux différentes sociétés autochtones. C’est la tentative de l’Etat colonial d’associer les élites indigènes plutôt que de les assimiler. A la période de l’assimilationnisme suit en effet une période « d’associationnisme » au début du XXème siècle13.

B- L’adaptation de l’enseignement aux sociétés colonisées: ne pas former des déracinés

L’élaboration d’une politique d’éducation dans les colonies s’est focalisée sur trois objectifs principaux : « Former des cadres indigènes capables de servir d’auxiliaires […] ; assurer l’ascension d’une élite soigneusement instruite et rigoureusement choisie […], éduquer la masse de la population»14, selon Henri Labouret en 1935. Or il apparaît en France un débat concernant deux méthodes d’enseignement différentes en AOF. Celui-ci, comme développé auparavant, se partage entre une théorie assimilationniste qui consiste à appliquer le même enseignement métropolitain dans les colonies; et d’autre part une théorie d’adaptation au contexte et environnement des territoires colonisés. Cependant, par peur que les diplômes des colonisés aient une valeur supérieure à ceux de la métropole par un enseignement d’assimilation, et aussi par crainte d’une potentielle révolte de la part de ces élites colonisées, il est important pour le pouvoir colonial de garder main mise sur ces populations et de les contenir dans une position d’infériorité. Par cela, les principes de la méthode d’adaptation, qui consiste à «l’élaboration d’une pédagogie adaptée aux populations indigènes»15 tout en incluant les valeurs françaises, développée par Georges Hardy, précise qu’il est important de préserver les héritages culturels spécifiques des colonisés, mais également leur héritage « primitif » qui les empêche d’atteindre le même niveau d’éducation que les européens et justifie de surplus l’intervention française dans les domaines de l’éducation16. Hardy, en tant que franc partisan de l’adaptation, témoigne d’une volonté de ne pas « déraciner »17 les colonisés, et insiste sur le fait de préserver les cultures acquises aux cours des siècles précédents. Le danger selon lui est en effet de se retrouver avec un « peuple sans civilisation »18 si les politiques d’éducation se base sur un principe d’assimilation qui ne prend pas en compte l’Histoire de ces sociétés. Dès 1917, Hardy développe une pédagogie qui se base sur les attaches spécifiques des indigènes, pour lesquelles il témoigne une certaine considération: « nous ne tenons pas – on ne saurait trop le préciser – à ce que l’école s’oppose au village et apparaisse aux habitants comme une importation ; nous voulons l’insinuer dans les cœurs indigènes, la faire admettre comme une vieille institution à peine transformée »19. Hardy démontre une nécessaire adaptation de l’enseignement aux sociétés colonisées par une pédagogie adaptée aux sociétés, qui diffèrent elles aussi entre les populations colonisées. Cette méthode d’adaptation doit ainsi permettre une pérennisation de la colonisation et une institutionnalisation de la francophonie, qui par l’éducation apportée doit apparaître essentielle et innée afin éradiquer tout soupçon de mise en question de la colonisation. En effet, l’éducation doit transmettre des connaissances approfondies concernant le pays d’origine des colonisés, qui est suivi naturellement par un amour grandissant pour la patrie française. La pédagogie de Hardy se base sur un enseignement local mis en parallèle avec des connaissances de la métropole, censé renforcer un esprit national et des attaches pour la France. Les colonisés sont ainsi inclus dans un vaste ensemble lié à la France ; sans pour autant faire émerger une classe politique d’élite engagée et habitée par un esprit national des colonies.

En effet, la conquête nationale doit être préservée, non seulement par une étude des cultures indigènes pour pouvoir adapter les politiques scolaires mais également par une distinction entre « masse » et élite : « l’enseignement doit être élémentaire, simple, pratique, adapté aux capacités mentales des enfants auquel il est destiné, mais surtout flexible, variant avec les pays et les races, et gradué selon qu’il prépare l’élite ou la masse. »20. Froidevaux, qui tient ces propos, met donc dès 1900 en exergue une nécessaire distinction entre élite et masse, chez qui la divulgation des valeurs françaises reste la base mais qui cherche à faire émerger des intermédiaires potentiels entre pouvoir colonial et colonisés. Ceux-ci sont chargés de divulguer les enseignements locaux et français mais surtout de veiller à la durabilité des colonies et du pouvoir sur ces populations ; toujours dans une visée de ‘mission civilisatrice’. Chailly-Bert, historien et administrateur colonial, fait également cette distinction et préconise deux éducations parallèles : une adaptée aux «masses inférieures» et une pour les élites préparées aux « emplois supérieurs ». Il insinue ainsi une double éducation qui appuie une double différence, d’une part entre colonisé et colonisateur, puis également entre les colonisés eux-mêmes21 afin de former une élite minime qui sert de collaboratrice et qui exerce un contrôle sur la population colonisée. Mais ceux-ci appartiennent déjà à une sorte d’élites, puisque, et Hardy insiste sur ce point, il est important d’effectuer une sélection parmi les enfants déjà issus de famille éduquée.

En outre, bien que les partisans de l’assimilation sont en faveur d’une unification par la langue comme « prolongement de la patrie »22, cette dimension est réfutée par les défenseurs de l’adaptation et se prononcent en faveur d’un respect total des cultures indigènes qui passe par un respect des langues locales23. Cela montre bien qu’en matière d’éducation, le pouvoir colonial chercher à gérer une coexistence entre un enseignement français et un enseignement indigène, en respectant les cultures locales sur base de valeurs européennes. Ces pédagogies mises en place illustrent une volonté de « indirect rule » flexible à la française, qui tient à pérenniser le contrôle sur les colonies, en favorisant l’émergence d’une élite locale tout en contenant des élans nationalistes potentiels.

C- L’enseignement des femmes dans un contexte sociétal patriarcal

Cette ‘mission civilisatrice’ qu’entreprend la France dans l’Afrique Occidentale-Française est, dans un premier temps, dirigée vers les garçons. Il leur est ainsi permis d’intégrer des écoles et d’accéder à une scolarisation régulière, sans pour autant favoriser des esprits critiques envers le pouvoir colonial, mais tout en faisant émerger une certaine élite colonisée. Ce n’est que dans les années vingt que les filles sont intégrées dans le système scolaire, notamment avec la création de l’école de médecine à Dakar en 1918, puis l’école normale de jeunes filles à Rufisque en 193824. Au total, sur les 1286 admises entre ces deux années, près de 990 ont obtenu un diplôme, malgré les 10% d’abandon25 en cours de scolarisation. Dans les années vingt au sein de l’AOF, deux femmes sur mille suivent une éducation à l’école, puis une sur trois dans les années soixante, à la veille des mouvements d’indépendances26. Bien que cela ne représente qu’une infime partie de la population, outre le fait que ces chiffres, provenant des administrations coloniales, aient sans doute été modifiés, cela a permis à ces jeunes femmes d’acquérir une éducation professionnalisante qui dans les discours leur garantit un emploi par la suite. Cependant, les choix de filières étant très restreint pour les femmes, celles-ci n’étaient destinées qu’à des professions dites « féminines »27, en l’occurrence l’éducation, la santé et le social. C’est pourquoi grand nombre de femmes ayant intégré ces écoles en ressortent avec une formation de sage-femmes et d’infirmières. Et ce sont les seules à avoir acquis ces savoirs-faire spécifiques, ces professions étant considérées comme des professions féminines. Cela pose donc problème face au faible nombre de femmes qui sont en capacité d’appliquer ces savoirs-faire de médecine spécifiques. En effet, dans certaines régions, on peut trouver une infirmière pour 45.000 habitants28, causant ainsi des problèmes sanitaires importants. La réalité sur le terrain est souvent bien loin des discours prometteurs : en 1938, une fille sur neuf est scolarisée, mais ce pratiquement que dans la filière des auxiliaires de santé29. C’est pourquoi les femmes ne sont pas actives dans les mouvements nationaux au début des années vingt. Au contraire, elles sont même reconnaissantes au pouvoir colonial pour leur avoir donné une chance de pouvoir accéder à une éducation et se distinguer de la « masse »30 ; sentiment résultant de la volonté du pouvoir colonial de propager une certaine idée de l’éducation à la française et un sentiment d’appartenance, malgré des droits restreints. Cela retranscrit également la volonté de l’Etat français à s’ingérer dans l’éducation des jeunes africains et africaines, pour prouver la nécessité d’une intervention coloniale dans les sociétés colonisées pour éduquer sa jeunesse. Mais cette intervention provient surtout de la nécessité de limiter tout débordement et expansion du nationalisme. Ceci s’illustre par un changement de politique dès la période d’après-guerre, par laquelle la métropole cherche à accroître son contrôle sur la société colonisée et maintenir les courants indépendantistes, en travaillant les « esprits et les corps» 31 permettant ainsi aux femmes d’intégrer la fonction publique dans une visée de contrôle des individus.

Ce travail de maîtrise sur les esprits des colonisés tout en leur laissant une marge dans l’éducation se manifeste par le fait que les femmes qui ont pu bénéficier d’une scolarisation complète sont toujours cantonnées à leur rôle de « femmes ». En effet, l’école ne cherche pas à véhiculer un esprit d’émancipation pour les femmes, mais supporte plutôt le rôle qu’endossent les étudiantes, celui de ménagère, d’épouse et de mère : « il faut donc que l’école africaine soit à la fois une classe, une cuisine et une maison, car nous sommes et resterons femmes  »32. L’éducation dont jouissent les femmes au cours de leur formation ne leur apporte pas un sentiment d’autonomie et d’émancipation, mais il accentue au contraire leur devoir de mère et d’épouse et ce malgré la présence des jeunes filles à l ‘école. Cela s’explique par le fait que ces campagnes de scolarisation se calquent sur les politiques d’éducation en métropole et sur le rôle des femmes européennes, en l’occurrence françaises. Ces dernières, après avoir travaillées dans les usines et remplacées les hommes dans le quotidien, retournent au foyer et à la place initiale qu’elles occupaient : celui de ménagère. C’est donc cette image qui est véhiculée dans les écoles africaines et sont intériorisées par les jeunes filles, qui malgré une éducation accrue, ne se détachent pas de l’image de bonne épouse et bonne mère dans une société où le patriarcat reste largement ancré. Mais paradoxalement, ce sont majoritairement les pères de famille qui poussent leurs filles à l’école et sont favorables à leur éducation, contrairement aux mères. En effet, ils ont eux-mêmes suivis une éducation scolaire et en connaissent les bénéfices à en tirer, alors que leurs mères sont attachées à leurs traditions et coutumes locales, et sont souvent analphabètes, au contraire des hommes. Ces derniers établissent par leur éducation des contacts avec le colonisateur et sont souvent intermédiaires entre le pouvoir colonial et les locaux, ce qui leur assure une bonne situation de vie ; et vivent donc dans un milieu favorable à l’éducation des jeunes filles.

De plus, l’accès à un certain niveau d’études n’a pas tant une visée de libéralisation de la femme et de sa condition, mais la cantonne encore une fois à son rôle de mère : « Quand nous amenons un enfant à l’école française, c’est une unité que nous gagnons ; quand nous y amenons une fille, c’est une unité multipliée par le nombre d’enfants qu’elle aura »33. En effet, l’école ne leur permet pas en soi de sortir de ce rôle mais suppose au contraire que l’éducation qui leur est permise sera transmise aux enfants qu’elle aura, puisque sa fonction première étant la procréation et par là la diffusion des valeurs françaises aux autres générations. Néanmoins, cette diffusion de valeurs et d’idéaux se fait aussi par les enseignantes qui sont formées dans les écoles. Elles véhiculent par leurs apprentissages dans l’école normale une vision positive du pouvoir colonial et participent ainsi à l’émergence d’une petite élite féminine qui peut se projeter grâce à ces modèles féminins de réussite ; bien que les enseignantes souffrent d’une rémunération moindre que les salariées dans le domaine de la santé. Nous sommes donc en présence d’une amélioration de l’accès à l’éducation pour les femmes, mais qui restent encore soumises aux volontés patriarcales qui résident dans les mœurs et les esprits. Le pouvoir colonial le justifie en prétendant que cela va de pair avec la forte présence de la religion musulmane : « [Notre éducation publique] respecte la doctrine de l’islam et n’a pas pour but l’émancipation de la femme ou la modification des règles fondamentales de la famille islamique »34. Bien que les jeunes filles accèdent à une scolarisation, le traditionalisme présent dans ces pays de l’AOF garde une influence considérable au regard de la possibilité pour les femmes de s’émanciper. Le pouvoir colonial s’efforce par ces directives de ne pas changer en profondeur les prétendues coutumes des colonisés, en passant par un refus d’émancipation et un accès difficile pour les femmes aux fonctions politiques, « domaine du masculin par excellence »35, sous influence d’un modèle patriarcal prédominant, renforcé par une éducation genrée. Peu de femmes sont donc nourries par des sentiments indépendantistes, par manque de légitimité, qu’elles ne pensent pas à s’approprier elles-mêmes. Cependant, on peut considérer un exemple de femme, qui après avoir intégré l’école de médecine de Dakar, jouit d’une légitimité et d’une volonté assidue pour transmettre des idéaux féministes au plus haut sommet du pouvoir politique. Aoua Keita s’investit en effet énormément dans des mouvements d’indépendance du Soudan, et intègre en 1958 le Conseil constitutionnel de la République Soudanaise. Par sa fonction, elle devient un intermédiaire non négligeable dans sa lutte pour l’indépendance dans les dialogues entre le pouvoir national et le pouvoir colonial36. Cela démontre donc que grâce à l’accès privilégié à l’éducation, il est permis à Keita de s’élever dans le domaine politique et de participer aux mouvements nationalistes qui aboutissent à une indépendance du Soudan et par là lui permet de donner une voix aux invisibles de la société. Cependant, les chiffres laissent apparaître une difficulté accrue pour les femmes d’accéder à l’éducation, de part une volonté de l’Etat français de ne pas appuyer des sentiments de lutte nationale et de garder main mise sur ses colonies, marquant ainsi une absence d’élites féminines.

II- L’assimilation déçue, les aspirations des « évolués » à une indépendance culturelle

A- L’échec de l’assimilationnisme

Les écoles coloniales produisent un processus d’acculturation des colonisés à la culture française. L’éducation dans les colonies d’AOF est réalisée sous l’objectif « d’assimiler » les indigènes, c’est-à-dire de les rapprocher des citoyens de métropole et de progressivement leur offrir les mêmes droits. L’école coloniale telle que décrite par l’inspecteur Georges Hardy donne une éducation aux indigènes censée prévenir toute volonté de révolte. L’assimilationnisme, avec sa promesse d’une égalité future entre colons et colonisés, doit permettre l’attachement des élites indigènes à l’œuvre coloniale. Cependant, il convient de nuancer le caractère spécifiquement colonial de l’assimilationnisme. L’historienne américaine Alice Conklin suggère en effet que les colons français ne font dans les colonies que ce qu’ils ont entrepris de faire dans les territoires ruraux de France métropolitaine37. Il s’agit dans les territoires ruraux de faire aimer la jeune IIIème République aux écoliers français et de former des citoyens patriotes. Ainsi, dans les campagnes, les « Hussards noirs »38 de la République transmettent avec zèle les idéaux républicains de modernité dans les campagnes françaises.

Finalement, l’assimilationnisme est enrayé par l’Etat colonisateur lui-même. En 1903, deux arrêtés énoncent que l’acquisition du savoir dans les écoles coloniales n’efface pas « les différences de race ». Le conseil général du Sénégal, composé par des élites indigènes dénonce vivement ces arrêtés, qui va à l’encontre de leur conception d’une assimilation dans les valeurs universalistes brandies par le colonialisme français. De même, la loi Blaise Diagne votée en 1916 montre les limites de l’assimilationnisme en termes de citoyenneté. La loi confère la citoyenneté française aux habitants des « Quatre communes » du futur Sénégal39. Or la nationalité française permet l’accès à d’importantes fonctions dans l’administration coloniale et la poursuite d’études en France. L’attribution de la nationalité ouvre donc un champ de perspectives pour les colonisés. Cette loi provoque cependant de fortes contestations des colons blancs, qui craignent un rapprochement entre les statuts de citoyens français et le statut personnel des « originaires »40. La réaction des colons blancs empêche tout élargissement de l’application de la loi Blaise Diagne par la suite.

Les professeurs sont également divisés en deux cadres : le cadre européen et le cadre indigène. Dans le cadre européen se trouvent les professeurs détachés de métropole. Dans le cadre indigène se trouvent les professeurs formés localement, comme ceux issus de l’école normale de Saint Louis. Il ne peut y avoir de passage d’un cadre à un autre. Cette division juridique contredit une nouvelle fois le discours assimilationniste prôné par l’administration coloniale depuis le XIXème siècle. Le manque d’équité dans l’équivalence des diplômes des étudiants des colonies empêche également l’accès aux meilleures formations de l’Empire français. L’accès à l’éducation demeure le droit d’une minorité de colonisés. Ainsi, en 1945, 80 000 enfants reçoivent la seule éducation de l’école coranique en AOF.

L’assimilationnisme prôné par l’Etat colonial au XIXème siècle connaît des évolutions. Alice Conklin montre qu’à partir de 1880, l’Empire français tente de substituer l’assimilationnisme par « l’associationnisme »41. Inspiré par l’indirect rule anglo-saxon42, l’associationnisme cherche à séduire les élites indigènes traditionnelles et les « évolués ». Il est favorisé par le contexte culturel post Première Guerre mondiale. La France métropolitaine porte un regard plus curieux sur la culture africaine. L’associationnisme prône le respect des coutumes et des institutions locales sous réserve qu’elles ne portent pas atteinte à la morale et aux principes majeurs de la civilisation. Les velléités réformistes de l’administration coloniale sont notamment dues à l’influence du premier député noir B. Diagne, qui réclame que la FRA paie sa « dette de sang » contractée pendant la Première Guerre mondiale43. Signe de cette ouverture, en 1924, un programme de bourses permet aux meilleurs élèves de l’école William-Ponty de partir étudier à l’école normale d’Aix-en-Provence. Par ce biais, il devient possible à une élite très restreinte d’obtenir le brevet supérieur (BS) et d’être intégrée au cadre supérieur.

Dans les années 1920, le conservatisme revient en force d’après Alice Conklin. L’administration applique alors une vision plus conservatrice de l’assimilation. Selon cette vision, l’Afrique doit évoluer et se libérer de ce qui entrave son développement mais de façon mesurée et graduelle sans désorganiser les sociétés locales, sans créer des catégories de « déclassés ». En ce sens, les initiateurs des règlements de 1903 se préoccupent de maintenir une hiérarchie raciale en confinant les Africains instruits dans des cadres réservés. Ce système permet de maintenir efficacement une « juste distance » entre les Européens et les Africains passés par les écoles. Dans les années 1930, la domination est réaffirmée avec notamment la figure de l’instituteur rural44. Les autorités voulaient des études moins ambitieuses, adaptées aux réalités locales et susceptibles d’être plus largement diffusées45. Ce système de non-équivalence demeure inchangé jusqu’en 1944. Il produit une minorité de fonctionnaires africains qui ne peuvent prétendre à une éducation en France métropolitaine et laisse une majorité de la population sans éducation. Contrairement à l’Indochine, il n’y a pas eu de fort mouvement contestataire public.

B- Une élite africaine diverse aux différentes trajectoires sociales : l’exemple des élèves de l’Ecole Normale William Ponty.

Il paraît souvent commode d’utiliser le terme « élite » pour désigner une classe supérieure, valorisée et souvent proche des instances de pouvoir au sein d’une société donnée. Il ne faut pourtant pas tomber dans l’écueil qui fait de ladite « élite », un groupe homogène, conscient de lui-même, composé d’individus partageant des trajectoires et des intérêts communs. Ce terme peut souvent être utilisé comme une simplification déformant profondément les réalités sociales.

La diversité de cette élite peut dans un premier temps être appréhendée par la diversité des profils sociologiques des étudiants de l’école William Ponty. Ce centre accueillant des « indigènes » de toutes les colonies d’Afrique-Occidentale Française concentre en son sein la diversité culturelle et sociale présente au sein de la colonie. Les Pontins forment alors un groupe hétérogène à l’image de la diversités des cultures et des territoires. Ainsi, entre 1906 et 1948, 63% des Pontins venant du Sénégal sont issus d’un environnement urbain de plus de 10 000 habitants et seulement 9% d’un milieu rural. À l’inverse les Pontins du Soudan sont à 59% des ruraux et seulement 17% d’entre-deux sont issus de villes de plus de 10 000 habitants46. Cette diversité des milieux d’origine a alors un impact direct sur les représentations culturelles et l’appréhension individuelle du fait colonial. Le Sénégal a connu un développement urbain plus ancien, et le système des quatre communes a mis en place un fort ancrage d’une culture coloniale colonial dans laquelle les indigènes ont un contact régulier avec les colons, alors qu’à l’inverse, dans des colonies très faiblement urbanisées comme celle de la Haute-Volta ou du Soudan, beaucoup de Pontins viennent de villages sans aucune administration coloniale locale47. Cette diversité des milieux d’origine conduit à une multiplicité des rapports et vécus relatifs à l’entreprise coloniale. Cette prise en compte de la diversité des trajectoires individuelles rompt avec l’imaginaire postcolonial de l’élite indigène issu d’un milieu social favorisé et entretenant des liens directs avec les métropolitains. Cette diversité s’illustre également par la diversité des secteurs professionnels d’origine des Pontins, sur l’ensemble des colonies les étudiants issus de famille de chefs ou notables locaux ne représentent que 14.4% des étudiants de l’école William Ponty entre 1906 et 1948 avec de fortes disparités comme en Haute-Volta où ils atteignent 29.3% et à l’inverse seulement 8.9% au Sénégal48.

L’hétérogénéité des élites s’explique aussi par les fondements de leur voie d’accès aux études supérieures coloniales. Un certain nombre d’acteurs introduit des pratiques de reproductions et d’ascension sociale, dans les milieux de négociants principalement sénégalais49, avec une forte socialisation à la culture coloniale, à la pratique des Français, et ils voient dans l’intégration de ces écoles une continuité naturelle de leur travail d’intermédiaire entre les colons et le reste de la population indigène. On ne peut cependant généraliser cette dimension de reproduction sociale d’un groupe ayant déjà une certaine propension à l’assimilation. D’autres inscrivent davantage leur parcours comme un « itinéraire pionnier »50 dans le sens où celui-ci vient rompre avec les pratiques familiales originellement réticentes à une collaboration avec l’appareil administratif coloniale. Cette trajectoire s’inscrit dans le cadre d’une déstructuration des organisations traditionnelles de pouvoir dans les différentes sociétés sur le territoire de l’Afrique-Occidentale Française. L’enjeu devient alors pour ces individus de trouver un moyen de réaffirmer leur position dominante en multipliant les fondements de leur légitimité. Celle-ci est alors traditionnelle, ils peuvent s’appuyer sur l’héritage politique de leur communauté pour affirmer leur position et devient scolaire dans un environnement où les modalités de gestion se transforment par le poids de l’administration coloniale. Leurs positions se voient d’autant plus renforcées que les « évolués » apparaissent aux yeux des Français comme des intermédiaires essentiels à la territorialisation de leur action51.

L’élite indigène dans la première moitié du XXe siècle se constitue essentiellement comme une élite scolaire. L’éducation dans l’« école du blanc », la maîtrise des lettres, de la culture et de la langue française sont autant d’enjeux participant à un accès à une position sociale élevée dans un contexte de restructuration des sociétés locales suite aux bouleversements induits par la colonisation. Mais cet « élitisme » peut être remis partiellement en cause par les réalités vécues par les Pontins à l’issue de leur formation. Jean-Hervé Jézéquel parle de « malentendu opératoire »52 pour décrire la situation dans laquelle se retrouvent les anciens élèves de l’Ecole Normale William Ponty. Bien qu’ayant un niveau d’éducation élevé, théoriquement conforme aux standards de la métropole, et se détachant largement du reste de la population indigène, l’administration coloniale n’entendait pas former cette élite scolaire autochtone dans le but d’en faire des égaux sur le plan hiérarchique, mais d’en faire des intermédiaires entre les colons et le reste de la population indigène. Cette situation nourrit une profonde désillusion de la part des Pontins, ils se retrouvent dans un entre-deux dans lequel ils ne bénéficient pas pleinement d’une reconnaissance et d’une valorisation ni par les colons ni par leur communauté. Ils ne peuvent donc prétendre au même statut que les administrateurs coloniaux venus de la métropole et ils subissent aussi déclassement au sein des structures sociales traditionnelles africaines. La figure de l’enseignant, principale fonction des Pontins, ne bénéficie pas d’une valorisation au même titre que d’autres figures comme celle du médecin, il est généralement décrédibilisé par le fait qu’il doive passer ses journées entourées d’enfants, on parle sur le ton de la moquerie de l’enseignant comme un « grand enfant »53. D’autre part, cette dévalorisation des Pontins par leur communauté s’explique également par leur processus d’acculturation qui ne signifie pourtant pas la fin d’une certaine forme de mépris des Français à leur encontre.

C- D’une élite scolaire et intellectuelle à une élite politique en route vers la décolonisation

La mise en place d’une administration coloniale directe en Afrique-Occidentale Française, les « Blancs » ont un statut privilégié au sein de la colonie et les autochtones se retrouvent dépossédés des positions sociales dominantes. La mise en place d’un système d’enseignement supérieur basé sur le modèle français avec une ambition d’assimilation et en vue de former une élite autochtone va rapidement faire apparaître une forme de paradoxe. Les fonctions privilégiées avec de réelles responsabilités se retrouvent alors largement monopolisées par les métropolitains, les élites scolaires autochtones se retrouvent alors dans une position d’auxiliaire qui créent alors une large catégorie sociale qui entretient un sentiment de frustration. Cette disposition d’ascension sociale limitée par la politique racialiste de l’administration coloniale crée les conditions de l’émergence d’une élite du savoir dominé à une élite socio-culturelle dirigeante. Les trajectoires et les ambitions individuelles incitent les individus ayant bénéficié d’une éducation supérieure dans l’école du blanc à se porter à la tête de mouvement de contestation de l’ordre colonial. Au-delà d’une volonté d’émancipation culturelle, l’accession à une autonomie politique ou une indépendance s’inscrit dans une lutte pour l’accession aux fonctions dominantes et à responsabilité.

Malgré la diversité des réalités sociales d’une élite autochtone en Afrique-Occidentale française, celle-ci connaît une vague de remobilisation à partir des années 30 avec l’émergence d’un espace public de débat. L’élite scolaire et lettrée se pose alors un groupe ayant l’ambition commune de débattre et ayant la capacité de mobiliser des réseaux propices à la circulation du savoir. Les échanges vont permettre l’émergence de divers discours critiques sur la présence française, l’administration coloniale et également produire un discours visant à construire les sociétés locales en un « nous politique »54. L’image de cette élite scolaire va alors connaître une revalorisation et lui permettant de se porter en groupe ayant la légitimité et les codes pour représenter des revendications politiques des sociétés colonisées. À partir de 1933, l’École Normale William Ponty met en place le système de Cahiers qui s’affichent comme des ensembles de textes visant à collecter des analyses et des données sur les différentes réalités socioculturelles du territoire de l’Afrique-Occidentale Française. Progressivement les Pontins vont alors renverser la tendance d’acculturation, de dévalorisation des traditions et valeurs africaines par l’éducation française. Ces Cahiers vont alors constituer une nouvelle base de réflexions et de savoirs sur l’Afrique sur laquelle de nouveaux courants de pensée vont émerger. Une nouvelle culture va alors apparaître au sein des lettrés basés sur la reprise de l’héritage africain et va diffuser des messages tendant à redéfinir les identités africaines. Cette base conduit progressivement à une recomposition idéologique de l’élite sur des bases panafricaines. Le théâtre constitue alors une de ces interfaces par laquelle l’élite scolaire africaine va véhiculer cette nouvelle approche culturelle55. Il permet non seulement de circuler au sein des milieux lettrés d’Afrique-Occidentale Française, mais apparaît aussi comme un moyen de diffuser les idées au plus près des populations indigènes56. Ces nouveaux espaces de débat vont permettre à une élite scolaire qui jusqu’alors se caractérisait par des parcours divers et une forte disparité socioprofessionnelle de se remobiliser pour apparaître comme les acteurs principaux de ce nouveau paradigme culturel et d’émancipation des peuples d’Afrique-Occidentale Française57.

Ces différents éléments vont progressivement faire apparaître la nécessité de changer radicalement les rapports entre la France et ses colonies. Cette volonté de cette nouvelle élite politique de transformer les relations et la structure politique et administrative de l’Afrique-Occidentale Française va progressivement se diriger vers un désir d’indépendance. La République française a toujours entretenu le principe d’une « République une et indivisible », il est réaffirmé dans la Constitution de 1946. De ce fait, l’Union française a pour ambition à terme une intégration complète des indigènes58. L’assimilation doit alors mettre fin à la colonisation, lorsque la mission civilisatrice aura atteint son but et que la société française incluant alors l’Afrique sera devenue une société politique relativement homogène. Si ce point de vue souhaité par la métropole pouvait pacifier diverses revendications notamment politiques, elle s’inscrit dans une logique d’acculturation des populations colonisées. Or le processus de réappropriation de la culture africaine fait de l’« africanité » un nouvel enjeu de revendication politique : l’assimilation ne devient plus un modèle souhaité par les élites colonisées. L’Union française ne parvient pas à résoudre les tensions qui perdurent entre la Métropole et les colonies. Entre 1946 et 1958, divers débats en faveur d’une autonomie accrue des territoires coloniaux au sein de l’Union française connaissent des relatifs échecs. Cette période se caractérise par la montée d’une division au sein des élites d’Afrique-Occidentale Française. Si un consensus politique émerge avec la nécessité d’accéder à une autonomie sur le plan politique et administratif ou encore d’avoir le droit de revendiquer sa culture, l’indépendance ne fait pourtant pas l’unanimité. Si le basculement d’une l’élite scolaire et intellectuelle en une élite politique peut dans l’entre-deux-guerre être envisagée sous un angle sociologique, comme les revendications d’une classe défendant plus ou moins leurs intérêts, l’après-Seconde Guerre mondiale change la donne. L’élite acquiert une fonction de représentation populaire qui élargit considérablement le champ des revendications contre la présence française et s’inscrivent de plus en plus dans la scène politique française mais aussi international dans un contexte de Guerre Froide et de remise en cause totale des modèles coloniaux. Les débats vont alors tendre vers une polarisation. La montée des nationalismes en Afrique ne s’accompagne pas nécessairement d’un discours ferme pour une indépendance. Léopold Sédar Senghor est lui-même réservé sur l’intérêt économique d’une indépendance totale59 alors que d’autres partis tel que le Parti du Regroupement Africain en appelle en 1958 à une indépendance immédiate60. A la suite des événements d’Algérie en 1958, Charles de Gaulle doit proposer une nouvelle Constitution dans laquelle il doit redéfinir les rapports entre la France et les peuples qui lui sont associés. La Communauté française se pose comme un ultime projet pour tenter de conserver un rapport direct entre la France et les Territoires d’outre-mer. Cette relation particulière des élites indigènes se caractérise alors par une relation pragmatique et sur des bases égales avec la Métropole. Cette fracture se manifeste alors jusqu’au derniers instants de l’aventure coloniale, en effet lorsqu’en 1958 les Etats d’Afrique Occidentale Française doivent se prononcer sur leur volonté d’intégrer la Communauté Française

Alors que la majorité des Etats d’Afrique Occidentale française, comme le Sénégal de Léopold Sedar Senghor ou la Haute-Volta de Maurice Yaméogo acceptent la Constitution de 1958 et de devenir Etats membres de la Communauté Française, la Guinée avec à sa tête Ahmed Sékou Touré la refuse.

CONCLUSION

Le système éducatif français mis en place en Afrique-Occidentale Française se base sur la volonté de lutter contre l’enseignement religieux et de diffuser progressivement les idéaux républicains et l’attachement à la France dans les populations indigènes. L’intérêt est alors pour la métropole de structurer profondément l’influence française dans l’esprit des autochtones et ainsi se maintenir durablement. Cependant, la France doit prendre en compte les particularités culturelles et sociales de l’Afrique-Occidentale Française et devra alors moduler sa politique éducative coloniale selon les points de conflictualité. Sous l’influence de Georges Hardy, le modèle de l’adaptation s’impose alors dans les écoles coloniales. Il s’agit alors de donner un modèle spécifique aux réalités coloniales qui soit alors plus respectueux des coutumes et qui n’a pas comme ambition à terme d’effacer les cultures indigènes. L’enjeu devient alors pour les Français de concilier ce respect de tradition à une adhésion au sentiment national français et limiter l’émergence de mouvements indépendantistes. C’est dans cette perspective que l’école coloniale va peu se centrer sur l’éducation des femmes et elles vont pendant longtemps rester en marge de possibilités d’ascension sociale durant la période coloniale. Cette éducation coloniale a aussi pour ambition de former une élite indigène, une catégorie de population lettrée qui doit se constituer progressivement comme les relais locaux de l’influence française et de l’assimilation. Mais la diversité des trajectoires de cette élite va limiter les résultats concrets. Cette position dans un système colonial dénigrant largement les indigènes va nourrir des frustrations, va permettre l’émergence de nouveaux enjeux et espaces de contestation. Ainsi cette élite scolaire va progressivement se constituer en une élite politique. La centralisation des établissements scolaires pour tout le territoire de l’Afrique-Occidentale française va privilégier l’émergence de courants de pensée panafricains et vont se porter comme fer-de-lance des mouvements de revendications autonomistes voir indépendantistes.

Marc Gielblat, Simon Fournier, Laura Link, étudiant.e.s en Master GDSI à l’IEP d’Aix-en-Provence

1Denise Bouche. Quatorze millions de Français dans la Fédération de l’Afrique occidentale française ?. In: Revue française d’histoire d’outre-mer, tome 69, n°255, 2e trimestre 1982. pp. 97-113

2Sean Gravelle, « A Mission to What?: Education in Afrique Occidentale Française, 1903-1945 »

3Bouche Denise. Autrefois, notre pays s’appelait la Gaule…Remarques sur l’adaptation de l’enseignement au Sénégal de 1817 à 1960. In: Cahiers d’études africaines, vol. 8, n°29, 1968. pp. 110-122

4Commissaire aux Colonies, René Pleven. Voir. Patrice TANANG TCHOUALA, et Hervé Joël EFON ETINZOH, (2013). « Les dynamiques démolinguistiques au Cameroun de 1960 à 2005 ». Québec : Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone / Université Laval, 100 p. (collection Rapport de recherche de l’ODSEF).

5Alice Conklin, Mission to civilize. The republican idea of Empire in France and West Africa, 1895-1930, Stanford University Press, 1997.

6Pascale Barthélemy, « L’enseignement dans l’Empire colonial français : une vieille histoire ? », Histoire de l’éducation [En ligne], 128 | 2010, mis en ligne le 01 janvier 2014, consulté le 30 mars 2018.

7Jean-Hervé Jézéquel, « Grammaire de la distinction coloniale. L’organisation des cadres de l’enseignement en Afrique occidentale française (1903-fin des années 1930) », Genèses 2007/4 (n° 69), p. 4-25

8Pierre Singaravélou, « « L’enseignement supérieur colonial ». Un état des lieux », Histoire de l’éducation 2009.

9Harry Gamble, « La crise de l’enseignement en Afrique occidentale française (1944-1950) », Histoire de l’éducation [En ligne], 128 | 2010, consulté le 30 mars 2018

10Jean-Claude Nardin, Soutenance de thèse [Denise Bouche :  » L’enseignement dans les territoires français d’Afrique occidentale de 1817 à 1920. Mission ou formation des élites ?  » ]. In: Revue française d’histoire d’outre-mer, tome 61, n°224, 3e trimestre 1974. pp. 463-465;

11Jean-Claude Nardin, Soutenance de thèse [Denise Bouche :  » L’enseignement dans les territoires français d’Afrique occidentale de 1817 à 1920. Mission ou formation des élites ?  » ]. In: Revue française d’histoire d’outre-mer, tome 61, n°224, 3e trimestre 1974. pp. 463-465;

12Pierre Singaravélou, op. cit.

13Conklin, op. cit.

14Henri Labouret, “L’éducation des masses en Afrique occidentale française”, Afrique journal of the International African Institute, 01.1935, vol8, n1, p98-102

15Georges Hardy, Une conquête morale, 1917

16Ibid.

17William Merlaud-Ponty, “Circulaire relative aux programmes scolaires”, 01.05.14

18Georges Hardy, Une conquête morale. L’enseignement en AOF, Paris, Armand Colin, 1917, p. 203-204

19Ibid.

20Henri Froidevaux, L’oeuvre scolaire de la France aux colonies, 1900

21Historien et administrateur colonial Chailly-Bert

22Louis Vignon, Un programme de politique coloniale. Les questions indigènes, Paris, Plon, 1919, p.510

23Leila Lehmil, L’édification pour un enseignement pour les indigènes: Madagascar et l’Algérie dans l’Empire français,

24Pascale Barthélémy , « Africaines et diplomées à l’époque coloniale (1918-1957) », Presse universitaire de Rennes, 2010

25Femmes, africaines et diplômées. Une élite auxiliaire à l’époque coloniale. Sages-femmes et institutrices en AOF (1918-1957), Paris , Université Paris 7-Diderot, 2004, 945 p

26Haut-Commissariat de l’AOF, Annuaire statistique de l’AOF, années 1950 à 1954, vol. 5, t. 1, Paris , 1956, 211 p., p. 73.

27Pascale Barthélémy , « La professionnalisation des Africaines en l’AOF (1920-1960)», Vingtième Siècle, Revue d’Histoire, 2002

28Ibid.

29Ibid.

30Ibid.

31Pascale Barthélémy , « Africaines et diplomées à l’époque coloniale (1918-1957) », Presse universitaire de Rennes, 2010

32Mme Keita, « Et celles qui n’auront pas à émarger demain… ? », L’Éducation africaine, 39e année, 13, 1951, p. 53-54.

33Georges Hardy, Une conquête morale, l’enseignement en AOF, Paris, Armand Colin, 1917

34Archives nationales du Sénégal (ANS), série O, cité par Diane-L. Barthel, « Women’s Educational Experience under Colonialism : Towards a Diachronic Model », Signs, vol. 11, Automne 1985, p. 137-154

35Catherine Coquery-Vidrovitch, « Histoire des femmes d’Afrique », dans « Femmes d’Afrique », CLIO. Histoire, Femmes et Sociétés, 6, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 1997, p. 9

36Aoua Keita, « La vie d’Aoua Keita racontée par elle-même », Paris, Présence Africaine, 1975

37Conklin, op. cit.

38Charles Peguy, L’argent, 1913.

39Premières communes de plein exercice créées par la France au Sénégal à la fin du XIXème siècle : Gorée.

40Ressortissants des tribunaux coutumiers et islamiques en raison du statut personnel. Ils ont un statut distinct des « évolués » (individus scolarisés, acculturés ayant renoncé à la protection du statut personnel).

41Conklin, op. cit.

42François Manchuelle. « Assimilés ou patriotes africains ? Naissance du nationalisme culturel en Afrique française (1853-1931) ». Cahiers d’études africaines, vol. 35, n°138-139, 1995. pp. 333-368; doi : 10.3406/cea.1995.1453

43Jézéquel, op. Cit.

44Jézéquel, op. Cit.

45Gamble, op. Cit.

46Jean-Hervé Jézéquel, « Les “enfants du hasard” ? », Cahiers de la recherche sur l’éducation et les savoirs,[En ligne], 2 | 2003, mis en ligne le 01 septembre 2012, consulté le 17 mars 2018

47Ibid

48Ibid

49Ibid

50Ibid

51Ibid

52Ibid

53Jean-Hervé Jézéquel, « Les enseignants comme élite politique en AOF (1930-1945) », Cahiers d’études africaines [En ligne], 178 | 2005, mis en ligne le 30 juin 2008, consulté le 25 janvier 2017

54Jean-Hervé Jézéquel, « Les enseignants comme élite politique en AOF (1930-1945) », Cahiers d’études africaines [En ligne], 178 | 2005, mis en ligne le 30 juin 2008, consulté le 25 janvier 2017

55Boubacar Niane, « Transfiguration socioculturelle à l’École normale William Ponty, prélude du panafricanisme », Topique 2016/4 (n° 137), p. 31-45.

56 Ibid

57Jean-Hervé Jézéquel, « Les enseignants comme élite politique en AOF (1930-1945) », Cahiers d’études africaines [En ligne], 178 | 2005, mis en ligne le 30 juin 2008, consulté le 25 janvier 2017

58Kathrin Heitz, « Décolonisation et construction nationale au Sénégal », Relations internationales 2008/1 (n° 133), p. 41-52.

59Voir articles de Léopold Sedar Sanghor dans la Condition Humaine du 11 janvier 1949 et du 10 févier 1953, cité dans Kathrin Heitz, « Décolonisation et construction nationale au Sénégal », Relations internationales 2008/1 (n° 133), p. 41-52. p. 10

60Anignikin Sylvain C. Les élites africaines et l’indépendance : le cas des « évolués » du (Bénin).. In: Outre mers, tome 97, n°368-369, 2e semestre 2010. Cinquante ans d’indépendances africaines. pp. 21-35.

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L’évolution des politiques de sécurité à Nice

23 Nov

La politisation de la problématique de l’insécurité et de la délinquance en France, loin d’être un phénomène récent, se trouve être le fruit d’un processus complexe que l’on pourrait dater du milieu des années 70. Cette décennie, qui voit la parution des rapports Guichard et Peyrefitte de 1976 et 1977, bientôt suivis par celui dit Bonnemaison en 1982 (du nom de Gilbert Bonnemaison, maire d’Epinay qui l’a rapporté à la Commission) a contribué à faire de la sécurité un enjeu qui se conjugue également au niveau local, là où la loi Darlan de 1941 soustrayait son traitement aux prérogatives exclusivement nationales et régaliennes de l’Etat.[1] Ce progressif déplacement de la focale sécuritaire de l’Etat central à l’échelle régionale et municipale s’appuie aussi sur une législation globalement favorable au développement du pouvoir des édiles en matière de prévention et de lutte contre l’insécurité et la délinquance: ainsi, à la loi du 5 avril 1884 qui attribuait aux maires la « tâche d’assurer dans leur commune « le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publique » s’est entre autres additionnée le 5 mars 2007 la loi qui fait des maires les  » acteurs pivots de la production de la sécurité dans leur ville » .[2] Conséquemment, les élus locaux, en plus de se voir attribuer des prérogatives nouvelles et étendues,[3] disposent également d’un éventail élargi de structures à même de les suppléer dans leur mise en application de leur politique sécuritaire, défini par Jacques De Maillard comme « l’ensemble de dispositifs légaux, organisationnels, financiers, symboliques qui ont pour objectif la protection des biens et des personnes« .[4] Parmi ces différentes structures, on retrouve notamment, dans l’ensemble du panel d’instruments mis à la disposition des maires, les organismes suivants: « conseils communaux de prévention de la délinquance (CCPD) en 1983 ; auxquels s’ajouteront les contrats locaux de sécurité (CLS) à partir de 1997, qui constituent alors le volet « prévention et citoyenneté » des contrats de ville, puis des contrats urbains de cohésion sociale (CUCS); conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) se substituant aux CCPD en 2002« .[5]

Ce bref historique de la relocalisation des enjeux sécuritaires à l’échelon municipal, s’il ne saurait se départir d’une analyse généraliste quant à ses tenants et ses aboutissants, ne doit cependant pas faire oublier qu’il s’agit là d’une thématique de politique « politicienne » et, partant, dépendant grandement de l’appropriation spécifique qu’en fait chaque édile sur son propre territoire. Dans le sillage de Tanguy le Goff, on peut dès à présent en conclure qu’  » en l’espace d’une vingtaine d’années, l’insécurité s’est imposée comme l’une des principales préoccupations des maires et comme un enjeu polarisant le débat électoral [local]« .[6] De ce point de vue, l’exemple de la ville Nice apparaît révélateur des mutations profondes des logiques et des enjeux auxquels répond l’application locale d’une politique de sécurité contrôlée et générée en partie par les services municipaux. Considérée comme pionnière en la matière, la politique sécuritaire de Nice apparaît unique à plusieurs égards, notamment en ce qu’elle s’est toujours incarnée, du moins depuis le début des années 60, à travers l’image centrale de ses maires successifs.[7] Ceux-ci en ont ainsi fait le point d’ancrage de leur stratégie politique d’implantation et de conservation du pouvoir municipal. Si l’on peut déceler une certaine continuité idéologique dans la mise en place de ces politiques, il convient également d’en étudier au plus près les évolutions marquées qu’elles ont connu ces dernières années, et de s’interroger: dans quelle mesure l’offre sécuritaire municipale de la ville de Nice est-elle révélatrice des tensions et des enjeux qu’il existe autour de la catégorisation de l’insécurité comme domaine de l’intervention publique locale?

Pour répondre à cette problématique, nous verrons de quelle manière la stratégie niçoise de politisation des enjeux sécuritaires, à travers notamment la mise en place d’une série de politiques publiques spécifiques (policies) va permettre d’alimenter le logos sécuritaire du maire (en l’occurrence Christian Estrosi) dans une stratégie électoraliste (politics). Pour ce faire, et pour ne pas répéter ce qui a déjà été écrit sur la période 1983-2001[8] nous bornerons chronologiquement notre analyse à la période post-2001, et spatialement à la métropole niçoise, bien que des comparatifs avec d’autres villes ne soient pas exclus pour souligner la spécificité de la cité maritime. Nous analyserons par la suite les grandes orientations actuelles et futures de cette politique, en en interrogeant avant tout l’efficacité et l’appréhension par ceux qui en sont les principaux acteurs.

                        Si l’on s’en tient simplement aux faits et aux chiffres, l’offre de sécurité niçoise apparaît comme sans pareille à l’échelle nationale, proportionnellement à la taille et à l’importance de la métropole. L’application d’une politique municipale ultra volontariste, en matière de sécurité et plus encore son importance en termes de gains électoraux distinguent en effet Nice de ses consœurs et explique en partie l’engouement de ses maires successifs à implémenter des politiques expérimentales toujours plus poussées en la matière. Déjà pionnière dans la création d’une police municipale sous Jean Médecin en  1961, Nice détient aujourd’hui le record de France du nombre de caméras par habitants et voit cette tendance renforcée au cours de la dernière décennie; loin de s’en cacher, Nice se targue en effet d’une augmentation « de 842% en 10 ans du nombre de caméras dans le centre-ville« ,[9] caméras que surveillent en permanence 80 agents municipaux formés à cet effet au sein d’une structure spécifique, hypermoderne et particulièrement développée dans le cas de la métropole niçoise: le Centre de Surveillance Urbain (CSU), ouvert et connecté 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.  Cet état de fait peut sembler paradoxal au vu des déclarations du cabinet de Jacques Peyrat, maire de la ville entre 1995 et 2008, et dont l’adjoint à la sécurité estimait en 1999 que » la vidéosurveillance est inutile [et que] jamais un tel système ne sera employé à Nice« .[10] Elle est en réalité la réponse musclée apportée par son successeur, Christian Estrosi, pourtant issu de la même majorité, à des chiffres de l’insécurité qui restent encore aujourd’hui préoccupants dans la métropole.  Alors que beaucoup à gauche (et quelques élus de droite également, parmi lesquels on peut citer notamment Alain Juppé) fustigent cette vidéo-dépendance, Estrosi en défend le bilan pourtant mitigé: selon le site de la ville, celle-ci aurait permis quelques 4.087 interpellations entre 2010 et 2018, soit 510 par an en moyenne.  De la même manière, Nice est aujourd’hui la ville de France la mieux pourvue en termes d’effectifs municipaux, et ce depuis le début des années 80. La tendance ne semble d’ailleurs pas prête de s’infirmer: avec un policier municipal pour 860 habitants (chiffres de la mairie), soit 414 policiers municipaux (avec un recrutement de 130 nouveaux agents prévu d’ici fin 2018), les effectifs ont pratiquement triplé depuis 1983 (187 agents municipaux dédiés au maintien de l’ordre et à la prévention à l’époque), pour le plus grand bonheur du maire de la ville: « Je ne peux que me réjouir de bénéficier de plus d’effectifs. Je n’ai cessé d’en réclamer pour ces deux quartiers [en l’occurrence l’Ariane et les Moulins]« .[11] Cette surenchère sécuritaire, bien qu’elle ait été comme on l’a vu un leitmotiv récurrent de la politique niçoise, doit également beaucoup à la trajectoire politique de son maire actuel. De 2002 à 2003, il exerce en effet à l’Assemblée Nationale les fonctions de rapporteur des lois concernant la sécurité intérieure et se fait connaître sur la scène nationale pour sa politique sécuritaire autoritaire. Il s’est aussi distingué par ses sorties pour le moins controversées sur les attentats de Paris de novembre 2015, qu’il n’hésite pas à attribuer au laxisme des forces municipales en matière de dispositif de prévention de la délinquance et de la criminalité:  » si Paris avait été équipée du même réseau [de caméras] que le nôtre, les frères Kouachi n’auraient pas passé trois carrefours sans être neutralisés et interpellés« .[12] Il n’est donc pas surprenant qu’Estrosi, bien que sa responsabilité ait été mise en cause lors des attentats du 14 juillet 2016 à Nice, ait fait de la sécurité sa spécialité.

En effet, la raison de l’intérêt particulier porté par les hommes forts de la mairie de Nice au domaine de l’insécurité tient en effet en grande partie au potentiel électoral d’un thème qui constitue aux côtés de l’emploi, l’une des préoccupations majeures des Français. La mise en place des politiques sécuritaires que nous avons évoquées jusqu’ici répond en effet à ce que Le Goff appelle la  » production discursive » du problème de l’insécurité »,[13] c’est-à-dire la construction politique d’une nouvelle catégorie de l’action publique qui fait sens, autant par sa réalité concrète que par rapport aux objectifs politiques de ceux qui s’en présentent comme les principaux entrepreneurs de cause.

Si le constat est aussi vrai pour d’autres grandes villes comme « Paris, Lyon, Strasbourg, Avignon, Orléans, Amiens ou Nantes »,[14] l’organisation sociodémographique de la cité niçoise rend encore plus prégnante cette réalité. Comme le note Laurent Mucchielli dans les colonnes du journal Capital, l’offre sécuritaire extrêmement développée de la ville est susceptible de plaire à un électorat aisé composé en grande partie de seniors et de touristes qui  » éprouvent davantage le sentiment d’insécurité. Il s’agit donc d’un thème politique porteur qui répond aux attentes d’un électorat local majoritairement de droite« .[15] L’application de ces politiques de sécurité répond donc en grande partie à un opportunisme électoral classique largement étudié par les chercheurs. Dans le cas de la ville de Nice, souvent qualifiée de « capitale du pays des conservateurs« ,[16] et qui à ce titre dispose d’une majorité de droite extrêmement stable depuis 1945, cet opportunisme en matière de politiques de prévention et de répression n’est donc pas un moyen de « venir subvertir l’ordre politique local« [17] qui reste globalement figé; plutôt s’agit-il ici pour les élus d’utiliser le discours sécuritaire comme un « coup politique qu’ils perçoivent comme jouable« [18] pour conserver le pouvoir local. Ainsi, bien qu’il rappelle à l’envi que » le maire n’est pas compétent en matière d’ordre public« [19], Christian Estrosi s’intègre parfaitement dans la typologie dressée par Le Goff comme l’exemple même de l’élu « de terrain; Et c’est précisément au nom de leur supposée connaissance du « terrain » que ces élus construisent l’insécurité comme l’attente principale de la population« . A l’inverse de ces maires qui « se présente[nt] […] sous le visage du partenaire de l’état« ,[20] les édiles niçois, Christian Estrosi en tête, se sont donc illustrés par leur prise d’initiatives autonomes en matière sécuritaire (sur lesquelles nous reviendrons plus en détails) dans le but de répondre à une demande électorale toujours plus exigeante en la matière. Cette action de terrain, se double, on l’a vu, d’une attention toute particulière portée sur les résultats des mesures mises en place; pour le dire autrement, la métropole maralpine va tenter de légitimer son action sécuritaire par l’évaluation factuelle et chiffrée de son efficience concrète, à travers notamment la production de rapports mensuels concernant les grands chiffres de l’action policière municipale. Initiés en janvier 2015, ces rapports mettent notamment en avant la baisse de certaines infractions, recourant pour cela à des méthodes comparatives d’une année sur l’autre et mettant en parallèle ces résultats aux « arrêtés majeurs de police du maire  » censés avoir permis cette diminution de la délinquance. A titre d’exemple, le rapport d’août 2016 fait ainsi mention de « 65 Interventions liées à l’Arrêté municipal du 1er avril 2013 visant à lutter contre les regroupements troublant l’ordre public et gênant le passage de piétons dans le centre-ville de Nice entre 7h00 et 10h00 et de 16h00 à minuit »[21] contre 130 en août 2015.

Cette évolution récente de la politique sécuritaire de la métropole niçoise sous le mandat de Christian Estrosi, sans pour le moment rentrer dans les détails, permet néanmoins d’illustrer la collusion, classique en science politique entre les « politics (compétition politique, stratégies symboliques et électorales) et des policies (de l’action publique locale, en l’occurrence ici, des politiques de lutte contre l’insécurité) ».[22] Bien qu’elle ne renseigne pas sur les moyens mis en œuvre pour protéger les populations, elle permet de saisir l’importance des enjeux sécuritaires pour un maire qui en a fait son principal argument de vente électorale. Il convient dès lors, pour appréhender au mieux cette stratégie, d’analyser sa mise en place concrète et d’interroger ses perspectives actuelles et futures ainsi que ses lacunes.

Dans une interview récente accordée au journal Nice-Matin,[23] Christian Estrosi donnait les grandes orientations à venir de sa politique municipale à l’échelle locale. Parmi les principales évolutions du volet sécuritaire de l’édile niçois, on peut noter trois axes principaux.
Tout d’abord, la nouvelle politique sécuritaire d’Estrosi passe par un renforcement de la polyvalence de ceux chargés de la faire appliquer directement sur le terrain: les policiers municipaux. A l’élargissement de leur champ d’action dans les écoles, testé à titre provisoire à la rentrée 2018, s’ajoute ainsi le développement de leur domaine de compétence. Pour reprendre les mots de l’élu, il est question ici de faire des policiers municipaux des « agents généralistes [capables de] faire face à n’importe quelle situation ». A ce titre, la réorganisation des services de police municipale, avec notamment la diversification des unités d’intervention, rentre dans cette logique de rationalisation de l’offre sécuritaire municipale, qui passe en grande partie par une augmentation des effectifs et une multiplication des modalités d’action: « Depuis la réorganisation, nous avons, par exemple, 35 équipages présents sur le terrain par vacation, pour 12 seulement avant. Nous avons 8 à 18 patrouilles d’ASVP par jour contre 3 ou 4 avant« [24] commente ainsi le maire. Parmi les nouvelles unités, une fait beaucoup parler d’elle, et pas seulement dans la ville maralpine:[25] la police de sécurité du quotidien, mise à l’essai en 2018 pour une période encore indéterminée mais à propos de laquelle Estrosi a à plusieurs reprises, exprimé son enthousiasme. Deuxièmement, l’innovation sécuritaire entrevue par Christian Estrosi passe en grande partie par la conservation et l’amélioration des infrastructures déjà existantes: un développement de la vidéo-surveillance dans les tramways et dans les écoles notamment (en plus de l’entretien de parc de caméras, colossal, déjà en œuvre) et un approfondissement des prérogatives du Centre de Surveillance Urbaine (CSU), censé pouvoir  « tripler sa capacité de traitement par rapport à l’actuel ».[26] Enfin, cette politique innovante passe également par la mise en place d’une application, Reporty, qui permet aux riverains de filmer directement les actes d’incivilité et de les transférer à l’autorité compétente en la matière, à savoir la police municipale, ainsi que par l’affectation des locaux de l’hôpital désaffecté Saint-Roch dans le but d’en faire un hôtel des polices inédit en France à l’horizon 2022. Ces  mesures s’ajoutent aux initiatives déjà prises sous la mandature d’Estrosi. Parmi elles, on peut citer la promulgation de nombreux arrêts municipaux sécuritaires, dont le site officiel de la ville fait une nouvelle fois la promotion:[27] à titre d’exemples, les arrêtés contre la mendicité agressive, contre les mariages bruyants, anti-bivouacs ou encore contre les regroupements sur la voie piétonne témoignent ainsi de cet intérêt majeur porté sur la tranquillité et le calme des riverains, d’autant plus qu’ils font comme on l’a dit l’objet d’une évaluation mensuelle chiffrée censée démontrer leur efficience. Pour compléter ce bref tour d’horizon, on peut également citer la volonté de la mairie de sensibiliser l’ensemble de sa population aux problématiques sécuritaires: loin d’être le seul apanage de la police municipale, le tryptique «  prévention, répression, solidarité« [28] édicté par le rapport Bonnemaison repose aussi sur les riverains eux-mêmes , formés par la police municipale et qui occupe à ce titre le rôle officiel de « correspondants de prévention situationnelle« , quand ils ne sont pas tout simplement des « référents voisins vigilants« . Cet élargissement des prérogatives de prévention à la population civile, approfondie par la mise en place de l’application Reporty, s’exerce également sur les commerçants, qui disposent, depuis la délibération n°02 du 30 mai 2016 du  dispositif « bouton d’alerte »[29] qui leur permet d’informer directement la police municipale en cas de débordements. L’objectif affiché du maire est donc clair: il s’agit ici de  » faire participer les acteurs locaux de la sécurité et la population concernée avec l’appui et le contrôle de l’Etat, à la sécurité de leur propre environnement. »[30]

Cette surenchère sécuritaire, on l’a vu, ne prend totalement sens que dans la mesure où elle est  traduite dans un discours politique visant à renforcer la légitimité de l’exécutif local. Si les bilans mensuels chiffrés et l’autoévaluation des services municipaux semblent appuyer l’efficience de cet attirail de mesures, l’étude objective du bilan sécuritaire niçois reste plus nuancé.

Tout d’abord, cette focalisation massive sur le thème de l’insécurité par l’élu niçois a souvent amené ses détracteurs à critiquer une position qu’ils jugeaient excessive en termes d’offre sécuritaire. A l’instar du journal le Point, nombreux sont ceux qui se demandent si l’édile « n’en fait pas trop« [31], tant ses prises d’initiatives en la matière apparaissent nombreuses et poussées. Celles-ci, bien qu’elles semblent répondre à une demande citoyenne locale, font souvent l’objet de polémiques, allant parfois même jusqu’à leur interdiction par certaines juridictions nationales qui soulignent la plupart du temps leur caractère attentatoire à la liberté des citoyens. Ainsi, l’expérimentation de l’application Reporty, déjà évoquée, « a fait long feu, la Cnil ayant sifflé en mars la fin de la partie au nom de la défense des libertés individuelles« .[32] Estrosi, menacé notamment par la montée inexorable du FN dans la région, assume ce discours musclé « « En matière de sécurité le trop n’existe pas, et si la violence augmente, les moyens des polices doivent augmenter« . Il justifie également par cette rhétorique le passage, du Contrat Local de Sécurité (CLS) à la notion de Stratégie territoriale, décidée à travers Le Plan National de Prévention de la Délinquance et de l’Aide aux Victime le 2 octobre 2009 et censé revigorer une offre sécuritaire locale déjà particulièrement vivace. Il n’est donc pas rare de voir les édiles niçois se retrouver en confrontation avec les prérogatives sécuritaires régaliennes, outrepassant souvent leurs compétences locales dans le but de satisfaire une population toujours plus demandeuse en la matière. Ce choix évident fait en faveur de la sécurité au détriment des libertés individuelles pose cependant la question de son efficacité. Quid, en effet, des résultats? Là encore, ceux-ci apparaissent sujets à interprétation, tant il est difficile de les attribuer uniquement à la politique municipale sur la question. Si les pouvoirs locaux n’ont pas manqué d’établir la causalité de l’offre sécuritaire approfondie de la ville avec « les bons résultats en matière de délinquance » au  niveau local, ils restent cependant discrets sur la situation encore préoccupante de la ville au niveau national. Pour le dire autrement, bien que la délinquance niçoise semble être en légère baisse,[33] l’écart avec les autres villes ne se réduit pas, et contribue à souligner les limites d’une politique qui se veut pourtant le point fort de celui qui l’applique. Comme le note Capital sur l’exemple révélateur de l’offre de vidéosurveillance de la ville « qui investit bien plus que Marseille dans la vidéo, affichait en 2014, selon l’ONDCP (Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales), des taux de délinquance rapportés au nombre d’habitants souvent proches, voire supérieurs à ceux de la cité phocéenne ».[34] De plus, Nice reste selon l’INSEE, et en dépit de cette offre sécuritaire massive, la grande[35] ville de France la plus marquée par la criminalité, avec un ratio de 114,32 crimes pour 1000 habitants, juste devant Marseille, seconde avec 114, 09 crimes en 2008. Si cette situation problématique est bien évidemment à mettre en lien avec la situation globale de la région et du département, classé à l’époque 95ème sur 96 en termes de délinquance et de criminalité, cet état de fait permet de comprendre (à défaut de le justifier), la saillance des enjeux sécuritaires dans la ville maralpine.

Par conséquent, l’actuelle mise en place d’une offre de sécurité municipale ultra volontariste dans la métropole niçoise, si elle s’inscrit dans la droite ligne de la tradition politique de la ville, apparaît autant comme le fruit de l’adaptation aux réalités factuelles du contexte local, que comme son appropriation stratégique opportuniste par les édiles successifs qui ont su en exploiter pleinement le potentiel électoral. Les récentes évolutions de cette politique municipale de prévention et de répression de la délinquance et de la criminalité, menées sous l’égide du maire Christian Estrosi, contribuent encore un peu plus à faire de la ville méditerranéenne une pionnière en la matière, quitte à alimenter les polémiques sur des mesures jugées liberticides. Plus que sur des simples mesures concrètes, qui appartiennent selon l’application des cadrages théoriques propre aux sciences politiques à la catégorie des « policies », cette offre sécuritaire que certains jugent démesurée, se trouve légitimée par l’évaluation attentive qui en est faite. Celle-ci, à travers la production de rapports chiffrés et factuels, permet la création d’un discours rhétorique d’efficience repris et adapté aux contraintes du jeu électoral local, dont la configuration actuelle fait la part belle à ces problématiques sécuritaire et qui s’ancre parfaitement dans la trajectoire personnel du maire actuel, spécialiste des questions de sécurités, et reconnu comme tel par sa population.
Cette collusion des politiques avec la politique au sens large (selon la distinction classique faite par la langue anglaise entre la politics et les policies) explique en grande partie l’évolution des politiques de sécurité dans la métropole, qui tendent à s’accroître, aussi bien quantitativement (augmentation des effectifs, extension des capacités de prévention aux riverains et aux commerçants, augmentation du parc de caméras, entre autres) que qualitativement (adoption de la Stratégie territoriale au détriment des CLS, généralisation des compétences des policiers municipaux, réaffectation de l’hôpital Saint-Roch à des fins policières). Bien qu’il soit trop tôt pour dresser le bilan de ces politiques, celui-ci sera primordial pour le maire actuel, notamment à l’horizon des municipales de 2020 et ce d’autant plus que l’édile niçois pourrait bien être en concurrence avec un autre spécialiste de l’offre sécuritaire locale: Eric Ciotti, surnommé le « Monsieur Sécurité »[36] de l’UMP et avec qui la rupture semble de plus en plus en consommée.[37]

Nicolas Cadot.

Bibliographie

Ouvrages

Berlière, Jean-Marc , « La loi du 23 avril 1941 portant organisation générale des services de police en France », Criminocorpus [En ligne], Histoire de la police, Articles

Body-Gendrot Sophie, Duprez Dominique, « Les politiques de sécurité et de prévention dans les années 1990 en france. Les villes en france et la sécurité », Déviance et Société 2001/4 (Vol. 25), p. 377-402,

Cadiou Stéphane et Grégory Marie-Ange,  Nice : la fidélité à droite avant tout ?,, Métropolitiques, 5 mai 2017.

 

De Maillard, Jacques, « chapitre 2: les politiques de sécurité » dans Borraz, Olivier, et Guiraudon Virginie : Politiques publiques: Changer la société, Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.), 2010

 

Freyermuth Audrey, « L’offre municipale de sécurité : un effet émergent des luttes électorales. Une comparaison des configurations lyonnaise, niçoise, rennaise et strasbourgeoise (1983-2001) », Revue internationale de politique comparée 2013/1 (Vol. 20), p. 89-116.

 

Le Goff, Tanguy, « L’insécurité « saisie » par les maires. Un enjeu de politiques municipales », Revue française de science politique 2005/3 (Vol. 55), p. 415-444

 

Sites web

http://www.nice.fr/fr/securite/le-centre-de-supervision-urbain

http://www.crpv-paca.org/9-publications/pdf/arv_pdfs/ARV-15/ARV_15.pdf

http://www.nice.fr/fr/securite/observatoire-de-la-police-municipale

http://www.nice.fr/uploads/media/default/0001/14/bilan%20d’activites%20de%20la%20police%20municipale%20aout%202015%202016.pdf

https://www.capital.fr/economie-politique/la-police-de-securite-du-quotidien-fera-t-elle-le-job-lexemple-de-lille-1287783

https://www.capital.fr/economie-politique/toulouse-la-nouvelle-police-de-proximite-fera-t-elle-le-job-1299560

http://www.nice.fr/fr/securite/dispositif-bouton-d-alerte-commercant

https://www.capital.fr/economie-politique/bordeaux-a-quoi-la-nouvelle-police-de-proximite-servira-t-elle-1304092

http://www.nice.fr/fr/securite/les-principaux-arretes

http://www.nice.fr/fr/securite/la-prevention-de-la-delinquance

http://www.nice.fr/fr/securite/dispositif-bouton-d-alerte-commercant

Articles de journaux

 

Capital, Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, , le 08/08/2018

 

Le Huffington Post, « Entre Christian Estrosi et Eric Ciotti, la guerre est officiellement déclarée », Geoffroy Clavel, 30/08/2018

 

L’Express, « Eric Ciotti: le porte-flingue et le Monsieur Sécurité de l’UMP », Marie Huret et Piere Gastineau, 10/08/2010

 

Le Monde, « Attentat de Nice : Valls demande à Estrosi de « se reprendre » »,  le 19/07/2016

 

Nice-Matin, 31 mars 1999

 

Nice-Matin Stéphane Gasiglia, interview. Christian Estrosi: « la sécurité, pas le sécuritaire », 22/02/2018

 

Le Point, « Attentats de Nice: Estrosi en fait-il trop? », Jérôme Cordelier, le 18/07/2016

 

Autres

Centre de ressources pour la politique de la ville, région PACA, Les politiques de la Ville et les politiques de prévention et de sécurité, le 30/03/2009

Code Général des Collectivités Territoriales

[1] La loi Darlan, en effet, « étend le régime des « polices d’Etat » que connaissaient déjà Lyon (depuis 1851), Marseille (1908), Toulon (1918), Nice (1920)… à toutes les villes de 10 000 habitants. » Jean-Marc Berlière, « La loi du 23 avril 1941 portant organisation générale des services de police en France », Criminocorpus [En ligne], Histoire de la police, Articles, mis en ligne le 01 janvier 2008, consulté le 07 octobre 2018. URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/271

[2] Tanguy Le Goff, « L’insécurité « saisie » par les maires. Un enjeu de politiques municipales », Revue française de science politique 2005/3 (Vol. 55), p. 415-444. DOI 10.3917/rfsp.553, p442.

[3] « Le maire anime, sur le territoire de la commune, la politique de prévention de la délinquance et en coordonne la mise en œuvre. A cette fin, il peut convenir avec l’Etat ou les autres personnes morales intéressées des modalités nécessaires à la mise en œuvre des actions de prévention de la délinquance. »  Article L2211-4 du Code Général des Collectivités Territoriales, modifié par la Loi du 7 mars 2007

[4] Jacques de Maillard, « chapitre 2: les politiques de sécurité » dans Borraz, Olivier, et Virginie Guiraudon. Politiques publiques 2. Changer la société. Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.), 2010

[5] Centre de ressources pour la politique de la ville, région PACA, Les politiques de la Ville et les politiques de prévention et de sécurité, le 30/03/2009 à Martigues consulté sur http://www.crpv-paca.org/9-publications/pdf/arv_pdfs/ARV-15/ARV_15.pdf A titre informatif, on peut aussi mentionner le Contrat d’Action et de Prévention

[6] Tanguy Le Goff, op.cit., p415

[7] Parmi lesquels se distinguent 4 figures principales: Jean Médecin (1947-1965), Jacques Médecin (1966-1990), Jacques Peyrat (1995-2008) et Christian Estrosi depuis 2008 (sauf en 2015-2016)

[8] Voir notamment Freyermuth Audrey, « L’offre municipale de sécurité : un effet émergent des luttes électorales. Une comparaison des configurations lyonnaise, niçoise, rennaise et strasbourgeoise (1983-2001) », Revue internationale de politique comparée 2013/1 (Vol. 20), p. 89-116. DOI 10.3917/ripc.201.0089, travail sur lequel nous ne manquerons cependant pas de nous appuyer à l’occasion.

[9]  « 842% de caméras (220 en 2007, 750 en 2012, 949 en 2014, 2173 caméras au 02.08.2018) » site officiel de la ville de Nice, consulté sur la page suivant http://www.nice.fr/fr/securite/le-centre-de-supervision-urbain

[10] Nice-Matin, 31 mars 1999, tel que cité chez Freyermuth Audrey, op. cit., p101

[11] Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, Capital, le 08/08/2018

[12] « Attentat de Nice : Valls demande à Estrosi de « se reprendre » », Le Monde, le 19/07/2016

[13] Tanguy Le Goff, op.cit., p434

[14] Tanguy le Goff, op cit., p415 Pour paraphraser le Goff, on peut noter qu’  » Ainsi, à Nantes, dans un sondage effectué auprès de 603 personnes par IPSOS pour le journal Libération en juin 2000, la sécurité apparaît comme le dossier prioritaire (48 %) devant les quartiers défavorisés (36 %) et les impôts (33 %), Libération, 7 juillet 2000.

[15] Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, Capital, le 08/08/2018

[16] Audrey Freyermuth, op.cit, p91. Voir aussi détaillé de la composition politique de la ville par Stéphane Cadiou et Marie-Ange Grégory, « Nice : la fidélité à droite avant tout ? », Métropolitiques, 5 mai 2017.

[17] Ibid, p89

[18] Ibid, p 103

[19] Stéphane Gasiglia, interview. Christian Estrosi: « la sécurité, pas le sécuritaire » Nice-Matin, 22/02/2018

[20] Tanguy le Goff, op. cit. p439

[21] A retrouver sur le site de la ville de nice, dans la mention dédiée à l’observatoire de la police municipale http://www.nice.fr/fr/securite/observatoire-de-la-police-municipale et sur le document PDF retraçant de manière détaillé et chiffrée l’action des policiers http://www.nice.fr/uploads/media/default/0001/14/bilan%20d’activites%20de%20la%20police%20municipale%20aout%202015%202016.pdf

[22] Tanguy le Goff, op cit., p416

[23] Stéphane Gasiglia, interview. Christian Estrosi: « la sécurité, pas le sécuritaire » Nice-Matin, 22/02/2018

 

[24] ibid

[25] Exemple de Lille https://www.capital.fr/economie-politique/la-police-de-securite-du-quotidien-fera-t-elle-le-job-lexemple-de-lille-1287783
Toulouse: https://www.capital.fr/economie-politique/toulouse-la-nouvelle-police-de-proximite-fera-t-elle-le-job-1299560
Bordeaux: https://www.capital.fr/economie-politique/bordeaux-a-quoi-la-nouvelle-police-de-proximite-servira-t-elle-1304092

[26] ibid

[27] http://www.nice.fr/fr/securite/les-principaux-arretes

[28] Sophie Body-Gendrot, Dominique Duprez« Les politiques de sécurité et de prévention dans les années 1990 en france. Les villes en france et la sécurité », Déviance et Société 2001/4 (Vol. 25), p. 377-402, p377

[29] http://www.nice.fr/fr/securite/dispositif-bouton-d-alerte-commercant

[30] http://www.nice.fr/fr/securite/la-prevention-de-la-delinquance

[31] Le Point, « Attentats de Nice: Estrosi en fait-il trop? », Jérôme Cordelier, le 18/07/2016

[32] Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, Capital, le 08/08/2018

[33] Les cambriolages ont légèrement diminué en 2017, les vols avec violence ont nettement baissé. Et le nombre de coups et de blessures volontaires est relativement stable

[34] Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, Capital, le 08/08/2018

[35] Pour les villes de plus de 250 000 habitants

[36] L’Express, « Eric Ciotti: le porte-flingue et le Monsieur Sécurité de l’UMP », Marie Huret et Piere Gastineau, 10/08/2010

[37] Le Huffington Post, « Entre Christian Estrosi et Eric Ciotti, la guerre est officiellement déclarée », Geoffroy Clavel, 30/08/2018

 

Penser un islam français ? Au delà des solutions sécuritaires, construire une lutte durable contre la « radicalisation »

22 Nov

Penser un islam français ? Au delà des solutions sécuritaires, construire une lutte durable contre la « radicalisation »

L’islam français est en pleine transformation et affirmation depuis les années 1990. La multiplicité des profils de français de confession musulmane et la structuration du culte musulman en France sont l’expression d’un thème de société riche et complexe.

L’action publique ne s’est penchée que tardivement sur la question de la structuration du culte musulman et son résultat est assez mitigé aujourd’hui. Dans le même temps l’expression radicale de la religion musulmane s’est développée avec l’affirmation du néo-salafisme en France depuis les années 2000. Inspiré du wahhabisme, ce courant est pointé du doigt dans le monde politique et médiatique avec, l’apport de solutions avant tout sécuritaires. Cette « hystérisation du débat politique »[1] que Vincent Geisser dans son Musulmans de France, la grande épreuve, explique n’a pas pu encore offrir de solutions durables pour lutter non seulement contre le salafisme révolutionnaire mais aussi contre l’idéologie anti-républicaine du néo-salafisme. Ce terreau au terrorisme représente un danger certain comme le prouve la vague de terrorisme que connait la France depuis 2012. La réponse publique ne peut être uniquement sécuritaire. Si celle-ci représente une nécessité comme a pu en témoigner l’inscription de l’état d’urgence en octobre 2017 dans le droit commun par exemple, des solutions durables doivent aussi être développées.

Ce qui est entendu ici, c’est que le travail de lutte contre le néo-salafisme est un travail de pédagogie et de long terme ayant pour objectif de réduire la portée de cette pensée dans notre pays. Il faut alors se pencher sur les propositions et pistes possibles pour trouver des perspectives d’une réponse de la puissance publique face au néo-salafisme. Le travail réalisé essaie de compiler plusieurs propositions, il ne s’agit pas de donner un avis mais de faire murir la réflexion.

 

A/ Changer le rapport à l’islam

La question posée est alors celle de comment appréhender le problème, ce à quoi Vincent Geisser, à la suite des attaques de Charlie Hebdo et de l’HyperKasher en janvier 2015 essaie de répondre. Son article Eduquer à la laïcité, rééduquer au « bon Islam » ? Limites et dangers des réponses culturalistes et misérabilistes au terrorisme dans Migrations et Sociétés, offre un éclairage sur la meilleure manière d’approcher la question du radicalisme et de ses sources.

Il met en avant le modèle français car notre pays a su ne pas tomber dans la violence et a fait la promotion de la fraternité entre tous avec une faible envie de vengeance. Cependant il critique la lecture « culturo-misérabiliste »[2] développée depuis les attentats. Effectivement, l’adoption d’un discours émotionnel se rapprochant de celui du choc des civilisations et basé autour de la supposée existence d’une communauté musulmane en France est rejeté.

Le lien fait entre islam-banlieue et pauvreté qui créerait des terroristes ou que ce soit forcément les plus faibles scolairement qui serait les plus probables djihadistes est aussi fortement critiqué. Il veut banaliser le débat sur l’Islam en sortant des à priori et clichés/fascination culturelle pour en débattre et traiter l’extrémisme musulman comme n’importe quel groupe extrémiste. Cela permet de lutter contre une supposée « chaîne imaginaire d’islamité ».[3]

Il met aussi l’accent sur les convertis qui sont plus susceptibles de sombrer dans la radicalité et qui occupe aujourd’hui 22% des effectifs français de Daech. Il y a donc une obligation à « désexotiser l’exotique » [4]au risque de tomber dans la grille de lecture adoptée par les terroristes et involontairement les légitimer.

Cette critique de l’approche culturaliste de l’Islam dans notre pays permet de prendre plus froidement et plus scientifiquement le problème de la radicalisation mais aussi de mieux traiter de fait, les sources d’influences de l’extrémisme religieux.

Les propos de Geisser sont importants en matière d’approche de l’islam car ils permettent d’aborder différemment le problème et offrir une base solide à ce qu’il appelle une islamité « à la française ». L’auteur ici pense que les événements terroristes de 2015 permettront d’imaginer un islam pleinement français et son affirmation. Ainsi comme l’exprime l’historienne Arlette Farge « l’événement recèle la vision du futur »[5]. Le futur est ici celui d’une islamo-laïcité. La France doit devenir ce pays dans lequel, du fait des événements terroristes et après la période d’un certain repli identitaire, l’expression de la religiosité musulmane se banalise et s’insère complétement dans la société française. Son espoir se base sur les initiatives citoyennes diverses prises après les attentats pour donner un autre visage de la religion musulmane. L’islam ne doit plus alors être perçu comme sujet de discorde et de désordre mais comme une chose positive apportant à la société française. Cette évolution doit permettre aussi de remettre en cause certaines imperfections du modèle français républicain concernant son ouverture à Autrui selon l’auteur. Ainsi s’engagerait un phénomène de destruction créatrice pour reprendre l’économiste Joseph Schumpeter, avec l’émergence du terrorisme d’une affirmation d’un islam français.[6]

Le chercheur et professeur Franck Frégosi dans son livre Penser l’islam dans la laïcité, développe cette thématique. Il faut tout d’abord comprendre la difficulté pour cette religion d’exister dans un univers totalement sécularisé mais selon lui l’islam est passé de « religion importée à transplantée »[7] dans notre pays. Il s’agit alors pour les français de confession musulmane d’inscrire leur rapport à la religion dans celui de la laïcité concernant notamment la gestion du culte musulman ou l’organisation de la religion. Il faut donc inscrire l’islam dans la laïcité et non l’inverse. Comme le rappellent Leila Babès et Tareq Oubrou , l’islam est avant tout une religion qui « postule le primat du cœur »[8]. Par conséquent dans le contexte français la foi doit être avant tout éthique. La religiosité par la loi islamique est de moins en moins opportune dans un contexte sécularisé.

Par conséquent, le rapport de la société française à l’islam doit changer pour mieux l’insérer, affirmer la constitution d’un islam français et lutter contre le djihadisme mais aussi l’idéologie néo-salafiste. Un sondage de février 2018 prouve un changement dans l’opinion car pour la première fois majoritairement (56%) les français pensent que l’islam est compatible avec les valeurs de la société française.[9] La lutte contre le néo-salafisme et le djihadisme permettra l’affirmation d’un islam français totalement inclue dans la vie nationale. Il faut alors trouver des pistes de solutions pour affirmer cette aspiration.

 

B/ Perspectives de structuration de l’islam français pour lutter contre le néo-salafisme : les propositions de Hakim El Karoui

Du changement d’approche de l’islam en France, il faut aussi procéder à une affirmation de l’islam français pour en finir avec son rapport conflictuel à la République. Ce travail permettra d’endiguer la menace que représente le néo-salafisme essentiellement d’inspiration wahhabite.

Le rapport de l’Institut Montaigne de 2016 écrit par Hakim El Karoui fait un certain nombre de propositions qui pourrait permettre de réaliser ce dessein. Celles-ci seront défendues par l’auteur le 25 novembre prochain lors d’une réunion à Paris. Ce passage ne fait que présenter certaines idées de l’auteur. Elles sont exposées pour permettre la maturité de la réflexion, il ne s’agit pas d’un avis.

Tout d’abord il faut réussir la création des deux instances que sont la Fondation pour l’islam de France (FIF) et l’association musulmane pour un islam français (AMIF). Ces deux organisations devront être en charge du financement du culte (construction des lieux de culte, salariat des imams, formation théologique). Ceci devra passer par la mise en place d’une redevance sur la viande halal. Aussi le rôle de ces instances sera celui de produire un contre discours susceptible non seulement de réduire l’influence des Etats étrangers comme l’Arabie Saoudite mais aussi de se détacher définitivement de la tutelle de pays tiers comme l’Algérie ou le Maroc pour permettre une autonomisation complète du culte musulman. Ces instances doivent être gérées par des français qui sont les plus à même de comprendre la réalité de l’islam en France. Ces dernières devront aussi centraliser les flux financiers (aumône, dons …) pour mieux allouer leur dépense et éviter le financement d’activités néo-salafistes ou terroristes.

Ensuite, il faut selon l’auteur créer le poste de Grand Imam de France qui sera élu et devra permettre d’assurer le travail théologique et intellectuel islamique en adéquation avec la réalité française. Ce poste permettra une continuité des valeurs républicaines et d’être un relai politique et médiatique aux cotés des présidents du CFCM et de l’AMIF.

Il faut élargir le concordat alsaco-mosellan à l’islam concernant notamment la formation théologique des imams car jusqu’à présent l’islam est un culte non reconnu par le régime concordataire et s’il peut recevoir des subventions publiques, l’Etat ne s’occupe pas de sa régulation. Il faut alors pousser à la création d’une chaire de théologie à l’Université de Strasbourg et une école de formation des imams. Cette actualisation de la loi concordataire à un cout, entre 5,5 et 6 millions d’euros selon El Karoui, et risque d’essuyer de vives critiques des partisans de la fin du régime concordataire.

Aussi il est nécessaire de faciliter l’apprentissage de l’arabe à l’école pour réduire la fréquentation des écoles coraniques. Effectivement, le problème étant que l’enseignement de l’arabe passe dans ces écoles par celui de la religion. Ici il s’agit de sortir de l’agrippement de la culture d’origine dans l’enseignement de l’arabe et limiter l’influence d’écoles néo-salafistes offrant une base religieuse à des enfants à l’opposé des valeurs républicaines.

La proposition de former et de professionnaliser statut d’aumonier dans les prisons, les hôpitaux, les armées et les écoles est capitale car elle permettra de limiter les possibilités de radicalisation. Effectivement en 2017 1336 détenus ont été identifiés comme « radicalisés », un chiffre qui a presque triplé depuis 2015.[10] L’auteur propose même que ces aumoniers reçoivent une formation universitaire et soient des contractuels de service public.

L’auteur préconise aussi d’adapter l’islam à la réalité local et en faciliter sa gestion à cet échelon notamment en termes de gestion des cimetières, d’unions des associations musulmanes pour mieux mutualiser les ressources des fidèles. Il suggère également que la collectivité territoriale garantisse l’emprunt contracter par une association cultuelle et de fait devra se substituer à l’emprunteur en cas de défaut. Ceci permet de faciliter l’emprunt bancaire mais il faudrait l’élargir aux établissements publics de coopération intercommunale et non pas seulement aux agglomérations. Aussi la réservation d’espace dédiés aux cultes dans le plan local d’urbanisme est suggérée.

Enfin, pour faciliter la nouvelle approche de la religion musulmane en France et la faire sortir du champ sécuritaire donc celui du ministère de l’Intérieur, il faudrait créer un secrétariat d’Etat rattaché au Premier Ministre chargé des affaires religieuses et de la laïcité. Aussi il propose la rédaction d’un livre d’histoire commun à l’Italie, l’Espagne, la Tunisie, l’Algérie, le Maroc et la France pour mieux comprendre l’histoire culturelle et religieuse qui lit les deux rives de la méditerranée.

Ces propositions doivent permettre selon l’auteur d’autonomiser et d’affirmer l’islam dans la réalité française avec le concours des citoyens de confession musulmane mais aussi des pouvoirs publics. Ce travail difficile mais ambitieux doit aussi permettre de lutter contre le néo-salafisme.[11] Cependant, l’ultime étape pour réduire considérablement l’influence de ce courant est de créer un contre-discours.

 

C/ La nécessité d’un contre discours au néo-salafisme comme arme de résistance

Le néo-salafisme a fait de plus en plus d’adeptes en France depuis une dizaine d’années passant de 5000 à entre 15 et 20 000 aujourd’hui. Ce mouvement comme expliqué précédemment porte en lui les germes d’une possible radicalisation de certains individus vers l’action terroriste. Si les difficultés économiques et sociales et le problème identitaire peuvent être à la source de cette rébellion, elle ne doit « avoir l’islam pour étendard »[12] selon l’ancien imam d’Alfortville dans le Val de Marne. Pour lui et c’est ce qu’il explique dans son livre L’Islam contre le radicalisme : Manuel de contre-offensive, il faut après avoir analyser l’ensemble des parties prenantes du phénomène radical en France, agir. L’action passe pour lui par le rôle central de l’imam dans cette lutte contre ce problème. Ainsi il s’agit alors de créer un contre discours pour proposer aux français de confession musulmane non seulement un discours enraciné dans la réalité nationale mais aussi limiter toute influence néfaste pour tous.

Lors du colloque Les Imams dans la cité séculière Légitimité, fonctions, engagements dans et en dehors de la Mosquée de février dernier à Aix en Provence, les entretiens réalisés par Myriam Laakili avec différents imams marseillais expriment aussi ce sentiment. Pour eux seul un contre discours clair peut limiter les risques de radicalisations notamment chez les plus jeunes. Ici, l’objectif est avant tout de faire prendre conscience à ces jeunes que la question identitaire entre la France et le pays d’origine ou de naissance de leur parent ne se pose pas car ils sont avant tout français. Aussi il s’agit pour limiter les amalgames de toutes parts de développer un dialogue interreligieux entre les différents représentants des religions en présence mais aussi avec l’ensemble des acteurs locaux comme les associations. Franck Frégosi détaille d’ailleurs des initiatives de ce type sous l’égide municipale au cours des années 2000 dans des villes comme Marseille avec l’association Marseille Espérance[13] qui existe depuis près de trente ans et qui a contribué à l’affirmation de ce dialogue dans la cité phocéenne avec par exemple la réalisation de l’Arbre de l’Espérance au Parc du XXVIème Centenaire.

Ces initiatives sont aussi poussées ailleurs en France. L’imam de Bordeaux Tareq Oubrou qui a publié en 2016 Ce que vous ne savez pas sur l’Islam : répondre aux préjugés des musulmans et des non-musulmans, en est l’un des principaux artisans. « L’école de Bordeaux » fait office d’exemple souvent cité dans les médias français dans la relation qui existe entre les pouvoirs publics et les institutions religieuses de gironde. En effet pour leur ouverture aux autres communautés d’abord mais aussi du fait qu’au fil des années la mosquée Al Houda de Bordeaux s’est de plus en plus affirmé comme un lieu de réflexion et d’élaboration d’un début de théologie musulmane à la française. Selon Vincent Geisser, Tareq Oubrou défend l’idée de la théologie, de l’altérité qui essuie de vives critiques notamment des milieux néo-salafistes qui la perçoive comme une théologie de l’assimilation. Selon Oubrou « pour désamorcer cette violence, il faut apprendre à parler aux non-musulmans. Rappelons que l’islam est une religion universelle. Il faut la désenvelopper de sa culture d’origine pour l’envelopper dans la culture occidentale. Il convient de développer une théologie de l’altérité ».[14]

Par conséquent la création d’un contre discours à destination des musulmans français doit s’accompagner d’un dialogue avec les non-musulmans. Ici le cas bordelais permet donc de comprendre l’urgence face à la menace terroriste et son discours a été suivie par les pouvoirs publics avec la création par Alain Juppé de « Bordeaux Partage », un conseil interreligieux et citoyen pour faciliter les échanges et les discussions pour garantir le meilleur respect de tous les cultes.[15]

Les premières expérimentations de contre discours faite par Tareq Oubrou ou Abdelali Mamoun sont saluées par Vincent Geisser mais ce dernier estime qu’il faut aller encore plus loin même si le pas est difficile à franchir. Il faut développer une « théologie de la riposte ». Face au terrorisme, il faut pouvoir élaborer des méthodes pour rejeter ce mode d’action. Effectivement, le problème est celui de la réforme de l’islam. Le problème étant l’approche à adopter et les controverses existantes sur la question. Alors il s’agit plus de réformer d’abord l’enseignement de l’islam. Ainsi l’auteur décrit quatre formes de ripostes possibles. La première est « la riposte par la restauration », qui consiste à dire que le problème ne vient pas de l’islam mais de causes extérieures et qu’il faut revenir à une lecture des textes comme faite au Moyen Age pour en avoir une approche plus « raisonnée » dite du « juste milieu ». Cette conception connait cependant certaines limites du fait des tensions entre les différents courants qui s’accusent mutuellement d’être la source de la « déviance ». L’autre option est celle de « la rupture », donc de rompre avec l’héritage théologique passé car étant aujourd’hui un fardeau, il faut alors réinscrire l’islam dans la modernité en adoptant une lecture textuelle et fondamentale hors des exégèses d’antan. La troisième possibilité est celle d’une « riposte préventive » défendue par Tareq Oubrou qui consiste donc à remettre en cause les théories médiévales et à l’aune de la réalité française du XXIème siècle, c’est une théorie de conciliation entre tradition et modernité. Enfin la « théologie historiciste ou le contre discours profane » qui vise à déconstruire l’image d’un islam mythique et finalement imaginaire de l’époque du prophète Mohammed. Ainsi Rachid Benzine dans la continuité des travaux de Mohammed Arkoun essaie de proposer une lecture historique de l’époque prophétique et non fantasmée à base de sources textuelles et pour mieux diffuser ses travaux il se base sur les réseaux sociaux pour déconstruire les mythes autour de cette ère.[16]

Ces tentatives de ripostes développées pour lutter contre le djihadisme mais aussi contre le néo-salafisme comme avec le cas de la « riposte historiciste » par exemple qui remet en cause un des fondements de ce courant, sont encore aujourd’hui à l’heure expérimentale et on ne connait pas l’impact de celles-ci sur le grand public. La difficulté est d’autant plus grande qu’il n’existe pas encore de lieu de création théologique affirmé d’un islam français.

Ces propositions ont pour but de fournir une réponse républicaine, musulmane et citoyenne au développement du néo-salafisme dans notre pays, terreau du djihadisme. Ces solutions peuvent permettre d’endiguer l’influence en France du néo-salafisme et doivent conduire à l’affirmation d’un islam français.

Rayan Hacini

[1] Geisser V., Marongiu-Perria O., Smaïl K., 2017, Musulmans de France, la grande épreuve : Face au terrorisme, Les Editions de l’Atelier

[2] Geisser, Vincent. « Éduquer à la laïcité, rééduquer au “bon islam” ? Limites et dangers des réponses culturalistes et misérabilistes au terrorisme », Migrations Société, vol. 157, no. 1, 2015, pp. 3-14.

[3] Geisser, Vincent. « Éduquer à la laïcité, rééduquer au “bon islam” ? Limites et dangers des réponses culturalistes et misérabilistes au terrorisme », Migrations Société, vol. 157, no. 1, 2015, pp. 3-14.

[4] Geisser, Vincent. « Éduquer à la laïcité, rééduquer au “bon islam” ? Limites et dangers des réponses culturalistes et misérabilistes au terrorisme », Migrations Société, vol. 157, no. 1, 2015, pp. 3-14.

[5] Farge, Arlette. « Penser et définir l’évènement en histoire », Terrain, 38, mars 2002.

[6] Geisser, Vincent. « Éduquer à la laïcité, rééduquer au “bon islam” ? Limites et dangers des réponses culturalistes et misérabilistes au terrorisme », Migrations Société, vol. 157, no. 1, 2015, pp. 3-14.

[7] Fregosi F., 2008, Penser l’islam dans la laïcité, Fayard P. 86

[8] Babès, L., Oubrou, T., 2002, Loi d’Allah, loi des hommes. Liberté, égalité et femmes en islam, Albin Michel, P. 18

[9] Sondage IFOP pour le Journal du Dimanche, février 2018

[10] El Karoui H., 2016, Rapport un islam français est possible, Institut Montaigne

[11] El Karoui H., 2016, Rapport un islam français est possible, Institut Montaigne

[12] Mamoun A., 2017, L’Islam contre le radicalisme : Manuel de contre-offensive, Cerf

[13] Fregosi, Franck. « Les mosquées dans la République. Quelle régulation locale du culte musulman ? », Confluences Méditerranée 2006/2 (N°57), p. 153-174.

[14] Tareq Oubrou, conférence publique organisée par l’Association des musulmans de Limoges pour la fraternité (AMLF), 18 novembre 2016

[15] Geisser V., Marongiu-Perria O., Smaïl K., 2017, Musulmans de France, la grande épreuve : Face au terrorisme, Les Editions de l’Atelier, P. 148

[16] –          Geisser V., Marongiu-Perria O., Smaïl K., 2017, Musulmans de France, la grande épreuve : Face au terrorisme, Les Editions de l’Atelier P. 234-240

1949-1985 : analyse de la politique étrangère de la RDA; une lente émergence sur la scène internationale

21 Nov

La fin de la Seconde Guerre Mondiale laisse une bonne partie de l’Europe dans un état déplorable tant au niveau des infrastructures qu’au niveau politique. La guerre a dévasté les villes et les campagnes et fait près de soixante millions de morts. Tandis que l’Ouest, séparé de la partie Est de l’Allemagne, se reconstruit peu à peu sous influence dominante américaine, les Soviétiques demandent d’abord des réparations lourdes pour rétablir un développement progressif de l’URSS, puis prennent en charge la reconstruction de ce qui devient la République Démocratique Allemande pendant près de quatre décennies. Pour se former un glacis protecteur et surtout pour contrer la politique américaine en Europe, J. Staline soigne son « obsession allemande » en intégrant la partie occupée d’Allemagne à sa politique d’expansion. En réponse à la fusion des trois parties sous influence occidentale, le blocus de Berlin ancre un peu plus la division déjà actée depuis la fin de la guerre. L’URSS instaure dès ce moment un régime socialiste et calque sa politique extérieure sur les directives soviétiques sous l’égide d’un parti politique unifié, le SED, Sozialistische Einheitspartei Deutschlands (parti socialiste unifié allemand) et crée, le 7 octobre 1949, la Deutsche Demokratische Republik (République démocratique allemande). D’abord sous forte influence soviétique, le gouvernement est-allemand va tenter tant bien que mal de se créer sa propre politique étrangère afin de gagner sa place sur la scène internationale dans le but inlassable d’être reconnu officiellement. Mais la RDA reste souvent associée à la seule appellation d’Etat satellite, dépendant de Moscou dans tous les domaines. Le territoire n’est pas, du moins jusqu’en 1972, considéré comme une Nation par les autres acteurs de l’Ouest, mais seulement comme un « simple produit de la Guerre Froide ».1 Malgré sa dépendance économique et militaire, la RDA tente de développer sa propre politique étrangère pour faire valoir sa légitimité.

I. L’émergence de la RDA sur la scène internationale

A. Politique extérieure sous influence soviétique axée sur la paix

A sa création, la RDA bénéficie d’abord de la reconnaissance des autres Etats socialistes et des satellites de l’URSS. Dans sa quête de construction d’un nouvel État, sans pour autant renoncer à une potentielle réunification, le régime créé dans un premier temps plusieurs éléments relatifs à la définition d’une véritable politique étrangère. Un ministère des affaires étrangères (MfAA)2 ainsi qu’un service diplomatique sont élaborés et gagnent en importance au fil des années et des politiques vis à vis des autres Etats, majoritairement du bloc de l’Est.

Cependant, les débuts de la volonté d’autonomisation de la RDA sont amoindris par la forte influence soviétique. En effet, même si l’URSS n’a plus son statut d’occupant, le pouvoir soviétique semble, jusque dans les années 1960, ne pas penser à une division durable entre les deux entités allemandes. La Constitution de 1949 est élaborée dans le but de s’appliquer à tout le territoire allemand et inclut les territoires de l’Ouest.3 Sans évoquer une quelconque implication dans un bloc, la RDA se place en défenseur de la paix et déclare les pouvoirs en place sous influence impérialiste comme les ennemis à la promotion de la paix. Ces déclarations peuvent s’intégrer dans la description d’une première phase dans la politique étrangère de la RDA, dans laquelle elle ne cherche pas à diviser le territoire allemand, mais mise au contraire sur une réintégration des deux entités sous une même gouvernance. Jusqu’au début des années 1950, le régime proclame la situation comme provisoire et mise sur une réunification sur un modèle socialiste, justifiant ainsi l’influence de l’URSS vis-à-vis de sa politique. La volonté « pacifique » du régime socialiste est en effet intégrée dans toutes les déclarations et directives, allant à l’encontre de « l’ennemi impérialiste » sévissant à l’Ouest.4

Mais la RDA souffre à ses débuts de l’absence de marge de manœuvre dans sa politique étrangère. En effet, le régime a d’abord dû attendre l’aval du pouvoir central soviétique avant de déclarer la naissance de la RDA. De plus, les directives sont largement élaborées en URSS avant d’être mise en place sur le territoire est-allemand. La volonté soviétique est en effet de garder un État neutre, rejoignant ainsi la vision de la France méfiante face à une potentielle nouvelle puissance allemande.

B. Le gel de la situation et le statu quo allemand

Un tournant s’opère dans les années 1950, notamment par les notes de J. Staline de 1952. Favorisant l’idée d’un gouvernement panallemand, il se proclame en faveur d’une réunification mue par la neutralité, et donc d’une non-intégration dans les grandes organisations internationales militaires, et refuserait un réarmement de la nouvelle entité créée. Mais cette proposition est unanimement rejetée par l’Ouest. S’en suit alors une période placée sous le signe du statu quo quant à la question de la réunification : les principaux acteurs se résignent à la séparation du territoire et enterrent toute possibilité de rapprochement.

La révolte des ouvriers à Berlin en 1953 porte par ailleurs un coup au pouvoir central en démontrant qu’une contestation est possible. La réponse soviétique d’un point de vue stratégique est donc de favoriser le nouveau statu quo et de geler la situation actuelle avant d’entreprendre une nouvelle projection vers l’Ouest. A partir de ce moment-là, la division entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Allemagne de l’Est est ancrée dans la politique soviétique qui ne cherche plus qu’à maintenir son influence sur ses territoires acquis. En RDA, cela se concrétise par la création d’une Commission de la politique extérieure du Politbüro (bureau politique). Peu à peu, le régime cherche à mettre en place sa propre politique étrangère avec comme objectif principal la reconnaissance de la RDA en tant qu’Etat souverain.

Sur la scène internationale, lorsque la RFA fait son entrée dans le Concert des Nations et rejoint l’OTAN le 23 octobre 1954,5 l’URSS réplique par la création du Pacte de Varsovie en 1955. Placés sous l’autorité d’un État-major soviétique, les pays signataires mettent en place une coopération militaire défensive, censée faire contrepoids au bras armé de l’Alliance Atlantique à l’Ouest ; pacte dont fait naturellement partie la RDA, premier rideau défensif de l’empire soviétique.

Sur le plan national, en soutien à la « politique des deux Etats », le régime créé en 1956 la Nationale Volksarmee (la NVA) dans le but de « protéger les travailleurs, [..] et pour la sécurité de leur travail pacifique. […] La réintroduction d’un militarisme agressif en Allemagne de l’Ouest et la création de son armée est une menace permanente pour le peuple allemand et le peuple européen ».6 La RDA se place davantage dans le rôle de pacificateur et protecteur du peuple allemand, qu’il soit de l’Ouest ou de l’Est, et illustre le conflit permanent entre les deux gouvernements, relatif à la représentation d’une autorité allemande unique. Les tensions autour du Alleinvertretungsanspruch, le droit de représenter un peuple sur un territoire donné, et qui se fonde jusqu’en 1972 sur une réunification potentielle, s’illustre notamment par les deux doctrines opposées qui modulent les différentes relations des deux Allemagne. Pour contrer la doctrine Hallstein mise en place à l’Ouest qui considère que son régime est le seul représentant légitime et qui prétend rompre toutes relations avec quiconque reconnaîtrait la RDA, le pouvoir en place à l’Est établit sa propre doctrine, nommée d’après son secrétaire général. La doctrine Ulbricht, dans la même idée, décrète que les relations avec Bonn ne pourront pas être entamées tant que les deux Etats ne reconnaissent pas leur souveraineté respective.7 La recherche d’une reconnaissance internationale prend donc une nouvelle envergure, notamment par sa place grandissante sur la scène internationale et grâce à une plus large autonomie de la RDA dans l’élaboration de sa propre politique intérieure et extérieure. Forte d’une coopération militaire et sécuritaire avec le Pacte de Varsovie, la RDA entame des discussions avec différents partenaires et sort de sa position de subordination envers l’URSS. Déjà en 1950, la RDA signe avec la Pologne le traité de Görlitz, instituant la frontière Oder-Neisse et marque ainsi sa recherche de légitimité et d’indépendance.

C. Berlin, théâtre de tensions internationales

Mais la volonté est-allemande de poursuivre dans la logique d’une politique autonome et souveraine se retrouve parfois confrontée à la réalité de la Guerre Froide et à l’influence qu’exerce l’URSS sur la politique. Berlin se retrouve au centre des tensions et des dangers d’une escalade potentielle d’agressivité entre l’Ouest et l’Est. En 1958, N. Khrouchtchev décide de lancer un ultimatum aux Occidentaux. S’ils ne retirent pas leurs troupes de Berlin Ouest dans les six mois, l’URSS signera un accord de paix avec la RDA, entérinant ainsi la division de l’Allemagne. Non seulement le pouvoir soviétique cherche à discréditer les Etats-Unis dans leur position de suprématie, mais il veut également renforcer la RDA d’un point de vue stratégique et économique, en séparant définitivement l’Ouest de l’Est pour stopper l’émigration de masse. Pour résoudre la fuite vers l’Ouest, l’ordre est donc donné de commencer la construction du Mur, dans un contexte d’extrême alerte nucléaire et de tensions entre les deux Grands. Après l’épisode de confrontation gelée au Check Point Charlie, la séparation entre les deux Allemagnes est actée de facto par la présence du Mur et la place de Berlin comme zone de cristallisation de la confrontation entre les deux idéologies devient capitale, même si le conflit se déplace vers Cuba.8 Bien que le pouvoir central du SED cherche à s’émanciper de l’influence soviétique, la seconde crise de Berlin démontre que la RDA n’est pas encore considérée comme un acteur à part entière mais comme un acteur dont l’utilité et l’implication varient en fonction des relations qu’entretient le Kremlin avec les autres acteurs de la scène internationale. Berlin reste le théâtre des tensions, variant d’intensité en fonction des étapes de la Guerre Froide.

Après une brève période de détente, la crise des euromissiles en 1977 relance l’agressivité soviétique. En installant des missiles SS-20 de portée inférieure à 5.500km, les Soviétiques représentent à nouveau pour toute la partie occidentale de l’Europe une menace prééminente. En cherchant à séparer les intérêts de Etats-Unis de ceux de l’Europe de l’Ouest, l’URSS engage un bras de fer avec l’Ouest dans lequel la RDA se retrouve coincée. En effet, face à l’installation des missiles, les Américains installent des Pershing en RFA, dirigés vers l’Est. Pour bloquer les propositions de l’OTAN, l’URSS n’hésite pas à enclencher une campagne de masse en s’appuyant sur les courants anti-nucléaires de la population allemande.9 En RDA notamment, on voit apparaître des mouvements pour la paix et surtout à l’encontre des armes nucléaires (Frauen für den Frieden, FfF, « femmes pour la paix »), soutenus par une propagande étatique active. Malgré le fait que ces mouvements soient autorisés par le régime dans un but stratégique pendant la crise des euromissiles, la RDA tente de faire entendre sa voix sur la scène internationale et va parfois à l’encontre des directives soviétiques. En effet, suite à cette crise des missiles, l’URSS décide de refroidir ses relations avec la RFA et oblige par la même occasion ses satellites à faire de même. Cependant, la RDA, réticente à l’idée de geler ses relations avec son voisin allemand, maintient le dialogue.10

II. La recherche d’une politique extérieure propre et indépendante

A. L’export d’armement comme levier d’une politique autonome

Pour remédier à cette politique « autonome mais pas souveraine »,11 la RDA se tourne peu à peu vers les pays en développement d’une part pour assouvir son besoin de reconnaissance et d’autre part pour trouver de nouveaux débouchés afin de soutenir son économie planifiée. Cette politique d’exportation est souvent illustrée par l’exportation d’armements.

Afin de justifier ces politiques de rapprochement avec les pays en développement, sans pour autant affirmer une aide par l’armement, E. Honecker déclare en 1971 qu’il est impératif pour la RDA de soutenir activement toutes « les forces progressistes et révolutionnaires du monde ».12 Ces relations débutent par des rencontres du chef de la NVA avec les pouvoirs en place, notamment en Irak, en Syrie, en Egypte et en Inde. Ces discussions aboutissent à des échanges d’experts et des formations pour les acteurs de certains mouvements marginaux. La RDA s’implique également discrètement dans la Guerre des Six Jours en 1967. Le régime met 35 chars à disposition de l’Egypte et soutient militairement l’offensive contre Israël, dans le but d’affaiblir le bloc occidental. La livraison de plusieurs MIG-17 à l’Egypte est programmée mais les appareils n’arriveront malheureusement qu’après la fin des combats. Bien que la guerre ne soit qu’un épisode éclair au vu de sa courte durée, la RDA se place en tant que soutien de poids quant à la distribution de ses armes. L’armée égyptienne humiliée cherche à se reconstruire et finit donc par recevoir les systèmes d’armes et appareils. Produits sous licence, les très connus AK-47 sont largement vendus au Moyen-Orient, ainsi qu’en Afrique, et se maintiennent dans la course à l’armement face à la concurrence du bloc occidental. Par ces partenariats construits grâce à l’exportation d’armements, la RDA trouve un moyen de construire sa place sur la scène internationale et d’être reconnue par ses clients comme un acteur légitime. Le régime tente dès les années 1960 de rompre son isolement diplomatique face au refus des autres nations de reconnaître l’Etat en tant que pouvoir souverain et se place sur une échelle économique pour établir des contacts. W. Ulbricht voyage par ailleurs au Caire et entame ainsi un bras de fer au Moyen-Orient, soutenant une politique étrangère spécifique à la RDA.13

D’autre part, le SED cherche à élargir sa zone d’influence et enclenche des discussions avec des acteurs africains. En Ethiopie notamment, Mengistu Haile Mariam prend en main le pays et cherche une aide extérieure pour asseoir son pouvoir. Prônant une aide pour la construction du socialisme et un soutien à l’insurrection anti-impérialiste, l’Etat est-allemand exporte des armes et des médicaments dans le plus grand secret vers la corne africaine. Mais le pouvoir tente aussi de profiter autrement de ces relations. La RDA connaît à cette époque une pénurie de café qui menace sérieusement d’attiser l’agitation populaire. Le SED propose alors un troc de grains contre des armes à l’Ethiopie et résout ainsi la crise intérieure. Toutefois, les intérêts économiques laissent peu de place à la véritable solidarité envers les mouvements révolutionnaires. Pendant la guerre Iran – Irak (1980-1988), la RDA exporte des armes aux deux protagonistes. Coté iranien comme irakien, on se bat avec les mêmes armes. En Allemagne de l’Est, la décennie 1980 est en effet caractérisée par des difficultés financières conséquentes, dont la principale solution se trouve être le commerce des armes. Ces relations commerciales rapprochent un peu plus la RDA de son objectif initial : en mai 1969, plusieurs pays dont l’Irak, la Syrie, l’Egypte, le Cambodge, le Soudan ainsi que le Yémen du Sud (République démocratique populaire du Yémen) reconnaissent l’Allemagne de l’Est comme État, permettant à la RDA d’asseoir un peu plus sa légitimité.14

B. L’orientation européenne et inter-allemande de la RDA

Néanmoins, en parallèle de ces politiques axées sur une diplomatie indirecte, la RDA cherche à engager un véritable dialogue avec ses voisins européens. Dans l’optique de dépasser l’état de Guerre Froide, dans lequel la RDA est souvent considérée uniquement comme un enjeu conflictuel, le SED engage des relations, notamment avec son voisin allemand direct et également avec la France. Dans la même lignée que dans son soutien aux différents mouvements révolutionnaires et progressistes, le SED cherche à entretenir de bonnes relations avec le Parti Communiste Français (PCF). Forte de ses relations avec les Etats socialistes, majoritairement à l’Est, la RDA tente d’établir un appui favorable à son combat contre l’impérialisme et le capitalisme dans la politique française. Dès 1958, les échanges se multiplient, notamment lorsque C. De Gaulle cherche à s’émanciper de la tutelle américaine pour mener sa propre politique. A la suite d’un traité qui officialise les relations diplomatiques entre Paris et Berlin-Est en 1974, le premier ambassadeur de la RDA s’installe à Paris, réalisant ainsi la concrétisation du partenariat bilatéral. Dix ans plus tard est inauguré le premier centre culturel français à Berlin-Est principal édifice de la coopération culturelle et scientifique qui unit la France à la RDA.15 Les années 1970 sont marquées par un rapprochement diplomatique entre les deux Etats, suivi d’un relatif rapprochement idéologique avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en France en 1981, la RDA reconnaît que cet acteur peut participer au « processus de détente »16 en Europe, notamment en considérant la France comme un partenaire privilégié pour la sécurité européenne.17

La campagne pour la pérennisation de la paix se traduit également par les relations qu’entretient la RDA avec son voisin allemand. Malgré la difficulté d’établir une doctrine stratégique propre et en dépit de l’influence et du pouvoir que garde l’URSS dans sa politique interne, la RDA acquiert en 1972 la reconnaissance mutuelle avec la RFA, marquant un tournant dans la politique extérieure est-allemande, et par là dans sa relation avec le gouvernement de Bonn. Mais sa politique de rapprochement n’est pas pour autant indépendante. E. Honecker met donc en place un délicat équilibre entre sa relation de dépendance avec l’URSS et sa volonté de rapprochement avec la RFA sous la forme d’une « ouverture contrôlée ».18 La difficulté pour l’URSS et la RDA de soutenir l’économie permet par ailleurs à la RFA de proposer une aide financière en échange d’une facilitation du passage frontalier dès 1981. Le dialogue entre les deux Etats se structure peu à peu, tout en maintenant une certaine distance pour ne pas fragiliser le socialisme qui peine à soutenir son économie. Ce n’est cependant qu’avec l’arrivée au pouvoir de W. Brandt que les relations inter-allemandes entre l’Est et l’Ouest sont plus concrètement entamées. Dès 1966 sont proclamées des directives et des lois facilitant le passage mais uniquement de l’Ouest vers l’Est, donnant priorité aux familles séparées. Peu à peu, les autorisations de passage se relâchent et les habitants et habitantes de l’Ouest peuvent passer jusqu’à 30 jours de l’autre côté du Mur,19 jusqu’au traité de décembre 1972 qui instaure définitivement des « relations normales de bon voisinage » et qui permet l’intégration de la RDA comme la RFA à l’ONU un an plus tard.

Toutefois, l’influence de l’URSS est toujours présente, notamment dans l’assurance de la sécurité du territoire. Près de 38.000 soldats soviétiques sont postés en RDA, signe que les deux Etats sont intimement liés et que l’Allemagne de l’Est ne sera jamais totalement indépendante.20 Malgré une volonté de se rapprocher de ses voisins européens dans le but de renforcer sa place et sa légitimité, ainsi que son économie par le biais des relations commerciales, la question européenne tend à être mise de côté. La politique inter-allemande semble être la priorité du régime du SED, mais également celle de Gorbatchev qui, dès 1985, favorise une libéralisation des relations de la RDA.

Astrid Ducret, Laura Link, étudiantes en Master GDSI à l’IEP d’Aix-en-Provence

1 Bildung, Bundeszentrale für politische. Die DDR in den 1970er und 1980er Jahren: Suche nach einer eigenen Außenpolitik im Schatten Moskaus | bpb

2 Wentker, Hermann. Außenpolitik in engen Grenzen: Die DDR im internationalen System 1949-1989. Veröffentlichungen zur SBZ-/DDR-Forschung im Institut für Zeitgeschichte … Darstellungen zur Zeitgeschichte, Band 72). 1re éd., De Gruyter Oldenbourg, 2007

3 documentArchiv.de – Deutsche Demokratische Republik (DDR)

4 Lemke, Michael. « Les relations extérieures de la RDA de 1949 à 1966 : Principes, fondements, césures et marges de manœuvre ». La RDA et l’Occident (1949-1990), édité par Ulrich Pfeil, Presses Sorbonne Nouvelle, 2018, p. 58 72

5 Accords de Paris. Traité signé le 23 octobre 1954 et entrés en vigueur le 6 mai 1955.

6 Traduction proposée. documentArchiv.de – Gesetz über die Schaffung der Nationalen Volksarmee und des Ministerium für Nationale Verteidigung (18.01.1956)

7 Staadt, Jochen. Die geheime Westpolitik der SED 1960-1970: von der gesamtdeutschen Orientierung zur sozialistischen Nation. Akademie Verlag, 1993

8 La crise de Berlin | AlliiertenMuseum Berlin. Consultée le 10.11.2018

9 Boyer, Yves. « Michel Tatu. La bataille des euromissiles ». Politique étrangère, vol. 48, no 4, 1983, p. 982 86

10 Potthoff, Heinrich. Die « Koalition der Vernunft »: Deutschlandpolitik in den 80er Jahren. Deutscher Taschenbuch Verlag, 1995

11 Lemke, Michael. « Les relations extérieures de la RDA de 1949 à 1966 : Principes, fondements, césures et marges de manœuvre ». La RDA et l’Occident (1949-1990), édité par Ulrich Pfeil, Presses Sorbonne Nouvelle, 2018, p. 58 72

12 Kedunew Videe. La RDA, armurier du Tiers monde Discovery & Documentary Channel French. 2014

13 « DDR: Kalaschnikows für die Dritte Welt ». Der Spiegel, vol. 36, août 1976. Spiegel Online

14 Nakath, Detlef. « Le triangle Bonn — Berlin-Est — Moscou : L’influence de l’Union Soviétique sur les relations germano-allemandes (1969-1982) ». La RDA et l’Occident (1949-1990), édité par Ulrich Pfeil, Presses Sorbonne Nouvelle, 2018

15 Leclerc, Cécile. Une histoire oubliée : les relations entre Paris et Berlin-Est | bonjournalist.eu

16 Pfeil, Ulrich. Die »anderen« deutsch-französischen Beziehungen. Die DDR und Frankreich 1949–1990, Köln, Böhlau, 2004

17 Neues Deutschland vom 07./08.01.1976

18 Bildung, Bundeszentrale für politische. Die DDR in den 1970er und 1980er Jahren: Suche nach einer eigenen Außenpolitik im Schatten Moskaus | bpb

19 Lachaise, Francis. « Histoire d’un Etat disparu : la République Démocratique Allemande de 1945 à nos jours ». Ellipses. 2001, p92

20 Ibid.p97

Première Guerre mondiale: l’impossible retour.

19 Nov

Où l’on tente l’impossible oubli d’une guerre dévastatrice

A l’occasion des commémorations du centenaire de l’Armistice, célébré la semaine passée, nous avons souhaité rendre hommage à l’ensemble des combattants et des civils ayant traversé la « Grande Guerre », qu’ils soient victimes directes ou éloignées des conflits. Une fois n’est pas coutume, nous avons pour ce faire choisi de vous présenter un film relativement peu connu, mais qui traduit parfaitement selon nous les difficultés du retour à la vie normale pour les poilus et leur entourage, après quatre années de combats sanglant: Cessez le Feu, un film Franco Belge réalisé en 2017 par Emmanuel Courcol, avec notamment Romain Duris, Céline Sallette et Grégory Gadebois.

 

« L’impossible c’était d’en revenir entier.
Avec une langue pour parler, une bouche pour chanter,
des lèvres pour embrasser,
des oreilles pour écouter, des yeux pour voir,
des jambes pour danser, des mains pour caresser,
des bras pour construire, une tête pour rêver,
un cœur pour aimer…
Bientôt nous parlerons, Georges,
nous chanterons, nous danserons,
nous travaillerons, nous dormirons, nous rêverons, nous espèrerons, nous aimerons, nous vivrons…
Bientôt nous aurons fait l’impossible »

C’est par ce cri sourd d’un homme rendu muet par la guerre que s’achève Cessez-le feu. Ces quelques lignes, écrites à la craie par Marcel Laffont, prennent vie dans l’esprit de son frère Georges, quand que celui-ci décide de rejoindre la femme qu’il aime à Saigon, sous domination française.
Nous sommes en 1925. Georges, le personnage principal du film, interprété tout en sobriété et en profondeur par un Romain Duris magistral, est revenu quelques années plus tôt d’un exil africain à travers lequel il cherchait à dompter ses démons et à chasser les « ombres » qui l’habitent depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Comme ses frères, Marcel, prostré et rendu sourd et muet par le traumatisme des tranchées, et Jean, porté disparu en 1916 et déclaré mort des années après, Georges se confronte à l’impossible énoncé par son frère: celui de refermer la plaie béante d’une guerre qui a marqué les corps aussi bien qu’elle a déchiqueté les esprits. La guerre, et surtout l’Argonne de 1916 au sein du 65ème régiment d’infanterie, ne sont évoquées qu’en filigrane, par de brefs flash-backs, des sous-entendus lourds de conséquences et de silences oppressants. Elles sont cependant omniprésentes tout au long du film, au plus profond des personnages et au sein d’une société qui tente tant bien que mal d’afficher une liesse de façade qui ne trompe personne.
Le titre même du film est à cet égard lourd de sens et rappelle que, pour beaucoup, la guerre ne s’est pas terminée avec l’Armistice. Tous recherchent la même chose, qu’Hélène incarne dans un cri du cœur  » je veux juste la paix maintenant« . Une autre lutte commence alors pour les personnages, celui d’une impossible réadaptation au monde réel. Ce combat, perdu d’avance, est d’abord un combat contre soi: contre l’infirmité de Marcel, contre la tempête intérieure de Georges, contre la culpabilité qui ronge Hélène, l’infirmière de Marcel, de n’avoir pas souffert l’enfer des tranchées. C’est aussi un combat contre une société de l’arrière, souvent insouciante, qui ne connaît rien des souffrances des revenants et qui, en fermant les yeux sur la réalité d’une guerre totale et de ses conséquences, accentue un peu plus la fracture entre ceux qui y étaient et les autres. Le dialogue au sein de la population est rompu: les mutilés sont moqués et incompris par les exemptés, et les revenants éructent contre « ces margoulins qui ont fait leur blé pendant que nous on combattait ».
Si Marcel est muet, Georges, lui aussi l’est, car il ne peut pas mettre des mots sur sa douleur, car il ne peut exprimer ce qu’il a vu. A Hélène, qu’il aime et qui lui explique avoir quitté son mari rendu colérique et instable par la guerre, il rétorque  » Il aurait fallu qu’on revienne comment? De bonne humeur? Le sourire aux lèvres, comme si on rentrait d’une partie de campagne? » Puis, quelques instant après:  » C’est d’la qu’on vient nous autres et toi tu sais rien, personne sait ». De la même façon que, de manière évasive, il répond aux reproches de sa mère: « quatre ans là-bas, ça se raconte pas comme ça. » La guerre a transformé les hommes, les plongeant dans un mutisme irrémédiable (Marcel) ou déchaînant leur agressivité (Georges), celle d’un homme qui a vu trop de morts et qui réclame à son tour son droit à être enfin « un peu égoïste ».
La guerre marque ainsi les esprits et les corps: « J’ai 37ans, je suis usé jusqu’à la corde« . Elle a ravagé les terrains, lourds des obus et du plomb des balles, que Georges va être payé à extraire. Elle a aussi profité à certains, ceux qui exhument les cadavres pour 60 francs la pièce et prospère de leur morbide entreprise.
Cette période d’immédiat après-guerre est donc celle d’une reconstruction totale. Pour les personnages principaux, comme on l’a déjà évoqué mais aussi pour les autres, tous concernés d’une manière ou d’une autre par une guerre qui n’a épargné personne: Diofo (Wabinlé Nadié), le tirailleur africain qui a servi sous les drapeaux français et qui transmet aux tribus des colonies son récit exalté de la métropole et de ses exploits sous les ordres du colonel « Lafo »: « Pour la France, on monte au feu! »; la mère des Laffont (Maryvonne Schlitz), engagée dans une association pour les familles de disparus; ou encore Madeleine (Julie-Marie Parmentier), future femme de Marcel et rendue veuve par la guerre. Tous ont perdu quelque chose, qui un frère, qui un fils, qui un mari; et chacun tente à sa façon de réapprendre à vivre et à oublier l’impensable. Cela touche jusqu’au réalisateur lui-même, qui dédie ce film à son grand-père, Léonice, survivant de l’horreur et à tous les autres qui « firent l’impossible ».

Plus confidentiel que des films traitant de thématiques similaires, comme l’adaptation par Albert Dupontel du Prix Goncourt Au-revoir là-haut de Pierre Lemaître, ou encore celle faite par François Dupeyron du roman de Marc Dugain la Chambre des officiers (2001), qui traite également de l’impossible retour à la vie normale des poilus, Cessez-le-feu n’a cependant rien à leur envier en ce qui concerne la profondeur du récit ou la complexité des personnages. Son relatif anonymat, qui ne doit pas faire oublier deux nominations à Locarno et à Angoulême, s’explique peut-être par la rigidité d’un personnage principal sensible mais inflexible, si bien interprété par Romain Duris qu’il est rendu inatteignable aux spectateurs, qui peinent à s’identifier. Les nuances chromatiques entre une Afrique représentée comme une terre d’exil et une Europe filmée de manière plus sombre, renforcent le message d’un film travaillé et qui refuse tout manichéisme. C’est le résultat réussi du travail d’un réalisateur talentueux jusqu’alors souvent cantonné aux polars et thrillers dramatiques (Boomerang, Tête baissée). A travers notamment la lecture de Drieu la Rochelle ou des Croix de bois de Dorgelès, il a su retrouver l’âme des survivants et leur insuffler une aura dramatique inédite pour proposer cette fresque historique, cohérente et réaliste. L’atmosphère particulière et schizophrène des « Roaring Twenties », entre volonté d’oubli et omniprésence du souvenir, est parfaitement retranscrite à travers les errements pathétiques de ces survivants paumés dans un monde qui ne peut plus être le leur.

Même s’il se perd parfois dans des intrigues secondaires qui n’apportent pas grand-chose au propos et souffrent de quelques longueurs, Cessez-le-feu reste un film fort et poignant. En cette année qui commémorera le centième anniversaire de l’Armistice, il nous rappelle un message qui résonne aujourd’hui plus fort que jamais: la guerre, quelle qu’elle soit, ne se cantonne pas aux seuls champs de batailles; et ses conséquences, à jamais, restent indélébiles.

Nicolas Cadot

Géopolitique du narcotrafic au Mexique : les conséquences domestiques d’une activité transnationale

16 Nov

Le procès de Joaquin « El Chapo » Guzman a débuté ce lundi 5 novembre à New-York pour une durée de quatre mois. Le chef du cartel du Sinaloa a été capturé par les autorités mexicaines au début de l’année 2016 avant d’être extradé vers les Etats-Unis. L’organisation criminelle est à la fois le cartel le plus puissant du Mexique et le mieux implanté aux Etats-Unis ainsi que dans une cinquantaine de pays dans le monde. Les accusations de « El Chapo » sur les versements de pots de vin aux deux Présidents mexicains, Enrique Peña Nieto dont le mandat s’est achevé à la fin de l’année 2017 et de son prédécesseur Felipe Calderon, revitalisent les débats autour de la corruption au Mexique.

En 2006, le Président Felipe Calderon déclare la guerre aux crimes en bande organisée et militarise la lutte contre les cartels. Cette politique est perpétuée par son successeur Enrique Peña Nieto dont le mandat débute en 2012. La corruption au Mexique s’est généralisée et s’étend des sphères politiques locales, fédérales et nationales jusqu’aux institutions judiciaires. Ce phénomène endémique entrave toutes possibilités de sortie de crise pacifiée. En outre, les forces de police municipales et nationales sont jugées incapables de démanteler les réseaux de narcotrafiquants et d’arrêter les criminels, notamment à cause d’une tradition de corruption liée à leurs bas revenus. L’intervention de l’armée mexicaine comme dernier rempart de défense intérieure du pays apparait dès lors comme indispensable. Dès lors, les forces militaires se déploient dans les régions où le narco-terrorisme est le plus ancré, avec pour but de couper les têtes pensantes des cartels. La lutte contre le narcotrafic prend alors un nouveau tournant : l’opposition entre les cartels et l’armée est frontale et les organisations historiques éclatent en plusieurs bandes rivales. La lutte d’influence pour le contrôle des points stratégiques du pays est sanglante entre les cartels, prenant à partie les populations civiles. Ainsi, la violence explose dès 2006 dans le pays. Entre 2006 et 2012, les chiffres des victimes liées aux activités du narcotrafic s’élèvent à plus de 60 000 morts et plus de 26 000 disparitions. En 2017, on estime la perte de 200 000 personnes depuis le début de la guerre ouverte et près de 3000 homicides sont recensés sur l’année 2018 d’après le Système National de Sécurité Publique.

La violence liée aux narcotrafics dans le pays s’opère sur différentes échelles. Les luttes entre les cartels ou au sein même des organisations provoquent la mort de milliers de victimes collatérales. Par conséquent, les affrontements ont lieu au détriment des populations civiles pour le contrôle des points stratégiques : de villes, de ports, de routes, de ponts ou d’autres infrastructures qui permettent le transit des marchandises, ainsi que des restaurants, des bars et autres lieux fréquentés qui facilitent les ventes.  L’opposition avec l’armée est d’autant plus violente que les cartels acquièrent un équipement de plus en plus sophistiqué. En mai 2015, le Cartel Jalisco Nouvelle Génération (CJNG), émancipé du Cartel du Sinaloa depuis 2010, décident de procéder à une série de blocus et de barrages dans la zone métropolitaine de la deuxième ville du pays, Guadalajara, située dans l’Etat du Jalisco. En grande partie équipé de M-60, mitrailleuses produites dans les années 50 aux Etats-Unis, le cartel était également muni de lance-roquettes et a pu abattre un hélicoptère de l’« ejercito » (armée de terre) mexicain, causant la mort de trois militaires. Les organisations de crimes en bande organisée se muent davantage en « escadrons de la mort paramilitaires »[1] qu’en simple trafiquants de marchandises illicites.

La géographie du Mexique et sa position de hub continental expliquent en premier lieu que le pays soit pris à parti par des organisations de ce genre. Pays carrefour par excellence, le Mexique se situe à la fois en Amérique du Nord et en Amérique centrale et constitue l’un des principaux points de transit des marchandises illicites entre l’Amérique latine et les Etats-Unis. La demande croissante de drogue en Amérique du Nord constitue une grave crise de santé publique. Les drogues psychotropes et opiacées sont de plus en plus disponibles et bon marché. 90% de la cocaïne consommée aux Etats-Unis est produite par la Colombie et transite par le Mexique. A contrario, depuis le déclin du monopole colombien sur les marchés de la drogue aux Etats-Unis, le narcotrafic et la production massive de drogue se sont développés au Mexique. Les narcotrafiquants n’endossent plus seulement le rôle de passeurs dès les années mais étendent également les champs d’opiacés cultivables afin d’y produire de l’héroïne. D’après le rapport annuel de 2017 de l’Organe International de Contrôle des Stupéfiants rattaché aux Nations Unies, 9% des cultures d’opium et de pavot étaient concentrées au Mexique entre 2014 et 2015. En outre, depuis la dépénalisation de la consommation de cannabis aux Etats-Unis, le Mexique se concentre sur la production de drogues illégales comme les méthamphétamines et l’héroïne. La frontière américano-mexicaine est assaillie par les trafiquants pour faire transiter la drogue d’un Etat à l’autre. Dans cette région, d’autres types de trafics possèdent également une activité prospère puisque la grande majorité des armes circulant au Mexique sont issues du trafic d’armes américain.

La violence a tendance à se globaliser au Mexique. Les affrontements en pleine rue et au nez des civils contribuent à implanter un climat d’agitation dans le pays. Les cartels récupèrent leur main d’œuvre directement au sein de la jeunesse mexicaine qui s’acclimatent à la brutalité et développent de vastes réseaux de renseignements locaux. La situation de pauvreté des mexicains les amènent à se tourner vers les organisations de crime organisée et les cartels deviennent rapidement le troisième employeur du pays. Dans les villes très prisées par les organisations, frontalières avec les Etats-Unis, le contrôle des cartels sur les populations est quasiment totalitaire.

Cette accaparation des populations civiles par les cartels pose d’autres enjeux. Le sentiment d’insécurité et le ressentiment des mexicains contre les institutions publiques et politiques, ainsi que le durcissement des politiques américaines contre le Mexique depuis l’élection de Donald Trump, ont conduit l’opinion à voter massivement pour le candidat de gauche, historiquement situé dans l’opposition, Andres Manuel Lopes Obrador (dit AMLO) aux présidentielles de 2017. Le début de mandat d’AMLO est marqué par les questions de réconciliation nationale. Le nouveau chef de l’Etat a lancé au mois d’août 2017 un plan de pacification du pays qui se traduit notamment par une légalisation de certaines drogues douces et le vote d’une loi d’amnistie pour les criminels de bande organisée faiblement impliqués. AMLO rompt avec ses prédécesseurs en souhaitant démobiliser les forces combattantes et pacifier, plutôt que de concentrer la lutte entre les mains de l’armée. La politique de chasseur de têtes menée par l’armée depuis 2006 n’a pas obtenu les effets escomptés : l’arrestation d’« El Chapo » Guzman n’a qu’affaibli le Cartel du Sinaloa qui a su pourtant se relever et a surtout permis au cartel de CJNG de prendre l’ascendant sur le territoire national. L’activité des cartels a continué de fleurir au Mexique.

Focus : « El Chapo » contre « El Mencho »

L’affaiblissement du Cartel du Sinaloa suite à la capture du baron « El Chapo » et les luttes internes pour le leadership de l’organisation ont permis à d’autres cartels d’avancer leurs pions. Parmi eux, le Cartel Jalisco Nueva Generacion tente de prendre le puissant contrôle des régions revendiquées par le Cartel du Sinaloa, bien que certains préféreraient reprendre son flambeau, pour accéder à toute la puissance que permet le marché de la drogue.

Le groupe criminel réunit d’anciennes bandes organisées. Les autorités mexicaines offrent 30 millions de pesos mexicains, soit 1,5 million de dollars américains, en récompense à la capture de son leader et fondateur, Nemesio Oseguera Ramos, « El Mencho », faisant de lui le deuxième délinquant le plus recherché du pays. Ennemi public numéro un au Mexique, « El Mencho » est le baron de la drogue le plus puissant du pays depuis la capture d’« El Chapo ». Sa visibilité médiatique, ses oppositions publiques au gouvernement mexicain et une violence sans vergogne distinguent le mode opératoire du CJNG des stratégies mises en place par les narcotrafiquants « traditionnels ».

Situé sur la côte pacifique du pays, la violence s’est intensifiée dans cette zone. Après la mort de quinze policiers pris en embuscade au mois d’avril, l’année 2015 marque un tournant dans la manière d’entendre la stratégie provocatrice et sophistiquée du groupe contre les forces de l’ordre. Malgré l’arrestation de certains membres du groupe, les confrontations armées fortifient le CJNG qui met à profit la faiblesse du Cartel du Sinaloa pour gagner en légitimité dans ces territoires. Au-delà de son assise dans quatorze états mexicains, sa production de marijuana et de méthamphétamine se transnationalise vers des organisations criminelles présentes aux Etats-Unis, en Europe, en Asie, en Australie et dans d’autres pays d’Amérique Latine comme le Pérou, la Bolivie ou la Colombie.

Qui possède la terre possède le pouvoir. Les velléités expansionnistes des cartels provoquent l’explosion de conflits latents entre les organisations. Les deux plus puissantes, le Sinoaloa et le CJNG se disputent aujourd’hui la région de la Basse Californie, hautement importante pour acheminer la production vers la Californie américaine. Le Cartel du Sinaloa est caractérisé comme la force dominante traditionnelle alors que le CJNG rassemble de nouvelles formes de délinquance. Ce conflit générationnel passe par des stratégies différentes : des affrontements violents et frontaux avec les forces de sécurité mexicaines pour le CJNG, alors que le Sinaloa, plus éloigné de l’espace médiatique, va plutôt tenter de se connecter avec les élites politiques et économiques. Le pouvoir de ces réseaux pointe du doigt le caractère transnational de ceux-ci et l’incapacité de l’Etat mexicain à récupérer depuis douze ans la pleine souveraineté sur son territoire.

[1] Terme employé par Ioan Grillo, El Narco, la montée sanglante des cartels mexicains, Buchet-Chastel, 2012, 358 pages.

Bibliographie :

Ilán Bizberg, « Mexique : de la violence et autres démons », Politique étrangère, 2016/3 (Automne), p. 49-59.

Martin Frieyro, « Le Mexique, un État captif du narcotrafic », Esprit 2012/8 (Août/septembre), p. 157-163.

Ioan Grillo, El Narco, la montée sanglante des cartels mexicains, Buchet-Chastel, 2012, 358 pages.

« Rapport Annuel de 2017 », Organe international de contrôle de stupéfiants, OICS, 2017. Lien URL : [https://www.incb.org/documents/Publications/AnnualReports/AR2017/Annual_Report/F_2017_AR_ebook.pdf]

JMD, “Au premier jour de son procès, El Chapo accuse deux présidents mexicains d’avoir touché des pots-de-vin”, LCI web, 14/11/2018, lien URL [https://www.lci.fr/international/au-premier-jour-de-son-proces-el-chapo-accuse-le-president-mexicain-d-avoir-touche-des-pots-de-vin-joaquin-guzman-felipe-calderon-enrique-pena-nieto-new-york-2104461.html]

 

Auteurs : Clémentine Lienard, étudiante en Master 2 GDSI et Manon Gabrysch

Arabie Saoudite. Djihad 2.0 : Diplomatie religieuse ou néo-salafisme ?

15 Nov

Arabie Saoudite. Djihad 2.0 : Diplomatie religieuse ou néo-salafisme ?

 

L’Arabie Saoudite a fait le choix depuis près d’un demi-siècle de développer une politique panislamique à travers le monde entier et notamment en France pour pousser les musulmans à se conformer à la doctrine wahhabite. Cette action de diplomatie religieuse répond à des intérêts d’ordre confessionnel mais aussi politique. Les intérêts de l’Arabie Saoudite peuvent alors être défendus dans le monde entier grâce à cet outil qui peut servir de pression.

A l’heure de la révolution numérique, le régime de Riyad qui a basé la diffusion de son modèle sur des aides financières directes, des bourses et des associations avec en France la Ligue Islamique Mondiale essentiellement, s’est adapté pour pouvoir pérenniser son action. Le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication depuis les années 1990 ont offert la possibilité à l’Arabie Saoudite de créer un réseau de diffusion satellitaire à l’échelle mondiale. L’aspect 2.0 de la diplomatie religieuse saoudienne est une composante des instruments qu’elle emploie pour propager la doctrine wahhabite dans notre pays.

Ici, le wahhabisme ou néo-salafisme, trouve par ces nouveaux canaux des moyens d’expression modernes pouvant atteindre plus facilement l’ensemble des français de confession musulmane et plus particulièrement les plus jeunes d’entre eux. La télévision, des sites internet, des chaines sur YouTube ou encore des pages sur Facebook sont les outils privilégiés.

Cependant, si les réseaux sociaux peuvent grandement contribuer à la diffusion des volontés de l’Arabie Saoudite, ils peuvent aussi faciliter la radicalisation de certains. L’inadéquation entre l’idéologie wahhabite et la réalité de la vie en France peut conduire au développement de comportements sectaires et violents dans notre pays. Il s’agira de constater la présence numérique de l’Arabie Saoudite et ce qu’il s’en dégage.

 

A/ Les années 1990 et la révolution satellitaire

Au début de la dernière décennie du XXème siècle, les prouesses technologiques en matière numérique permettent le développement important d’un réseau mondial de diffusion télévisuel. La possibilité de diffuser plus facilement une information ou un message est saisie par l’Arabie Saoudite.

Dans un contexte difficile pour l’image du pays à la suite de la guerre du Golfe, Riyad a besoin de faire peau neuve pour poursuivre sa politique religieuse à travers le monde. Ainsi elle développe un réseau satellitaire important pour toucher l’ensemble des croyants dans le monde musulman mais aussi au-delà, notamment en créant des chaines de télévision dans les langues de pays ou vivent des minorités de population de confession musulmane.

C’est dans cette optique qu’est créé en 1998, la chaine de télévision Iqraa qui correspond au verbe « lire » à l’impératif en arabe en référence aux premiers mots adressé par l’archange Gabriel au prophète Mohammed lors des premiers temps de la « révélation ». Cette chaine appartient au groupe Arab Radio and Television Network (ART) créé par le prince saoudien Salah Abdallah Kamel, qui est l’un des plus grands groupes médiatiques du monde arabe et musulman.

Cette chaine de télévision a une vocation particulière dans ses statuts. Elle a la charge d’informer et d’éduquer à l’Islam les musulmans non arabes pour leur dévoiler le « vrai islam » mais aussi lutter contre les préjugés existants sur cette religion. Cette mission permet de diffuser au sein des populations musulmanes européennes la doctrine wahhabite par voie satellitaire.[1] Cet objectif se concrétise par la création d’abord en anglais et récemment en français de cette chaine de télévision.

Francophone, elle peut désormais s’adresser à un large public et contribuer aux activités de la Ligue Islamique Mondiale en essayant de diffuser non seulement des programmes religieux qui concernent la foi et la pratique, mais aussi de créer une conscience politique chez les musulmans français. Les émissions « Notre jeunesse musulmane en Europe », « Les musulmans s’interrogent » présenté par Liesel Trunzler ou encore « L’Islam en Occident » présenté par Tahar Mahdi[2], traduisent cette ambition pour progressivement intégrer l’espace religieux européen et que l’Arabie Saoudite permette à cette jeunesse d’exprimer des revendications. Inversement, le pays pourra en tirer profit car son influence serait grandissante sur notre continent.

Les émissions de cette chaine de télévision n’offrent pas le même visage en langue française et en langue arabe. Si elle s’adapte aux publics qui sont visés, la version française semble plus orientée vers l’ouverture et le dialogue interreligieux et la mise en avant des intérêts des musulmans en Europe, contrairement à la version arabe qui elle confirme le dogme wahhabite avec pour exemple le récent débat sur la possibilité d’imaginer une mixité en Arabie Saoudite.

Il est intéressant de comprendre que le réseau satellitaire islamique est très varié mais que certaines chaines comme Iqraa occupent une place très importante dans l’audimat des français de confession musulmane notamment comparativement à d’autres chaines religieuses.

 

B/ Internet, nouveau moyen de propagation saoudien

La télévision a grandement contribué ces dernières années à la diffusion du message doctrinale wahhabite sur l’ensemble de la planète y compris en France en s’adaptant aux réalités locales pour défendre les intérêts de l’Arabie Saoudite. Cependant, à partir des années 2000, un nouveau moyen de diffusion émerge et se développe rapidement, c’est internet.

Si le world wide web nait dans les années 1990, c’est à partir des années 2000 et du développement des sites internet, des blogs mais aussi des réseaux sociaux que l’Arabie Saoudite commence à investir ce domaine. Internet a pour avantage sa neutralité. Effectivement, internet étant un espace neutre, il est assez difficile de contrôler la totalité de son contenu. De plus sa modernité, permet d’accéder encore plus facilement et selon ses préoccupations à des réponses en matière de foi, de pratique et de politique.

Selon Dominique Thomas dans le livre Qu’est-ce que le salafisme décrit le rôle d’internet dans la diffusion de ce néo-salafisme « Marquée par un conservatisme social aigu et une lecture traditionnelle des textes islamiques, la doctrine salafiste n’est pourtant pas la mouvance archaïque souvent décrite. En effet, si la modernité politique est récusée, le salafisme s’est approprié les avantages de la modernité technologique avec une virtuosité impressionnante, comme l’indique la quantité étonnante de sites qui se réfèrent aujourd’hui à cette lecture de l’islam ».[3] Le chercheur de l’EHESS, explique ici que les réseaux néo-salafistes, incluant le wahhabisme se sont vite appropriés internet qui a vu une multiplication très importante des sites qui prône cette conception de l’Islam. La possibilité de répondre à de nombreuses personnes de confession musulmane qui n’ont pas les ressources suffisantes, hors internet, pour se renseigner sur la foi est une aubaine pour la diplomatie religieuse saoudienne qui peut diffuser sa doctrine de façon indirecte. Par exemple, certains imams formés en Arabie Saoudite, rémunérés par ce pays et prêchant en France peuvent désormais étendre leur champ de diffusion dans tout le pays.

Bernard Godard, ancien membre des renseignements généraux, écrit dans son livre La question musulmane en France que les sites d’inspiration wahhabite ont été créé et répondent à divers questionnements que peuvent se poser les français musulmans.[4] Il parle notamment de site internet comme Islam et Info qui concentre son travail sur l’actualité musulmane avec une promotion faite de l’Arabie Saoudite ou de dignitaires saoudiens dans certains articles. Ajib, est un site qui donne des réponses concernant la foi et la pratique musulmane mais orientée wahhabite avec des questionnements portant sur « la légalité en Islam d’utiliser un microphone pour un imam dans une mosquée ».[5]

Ces sites internet décrits par Godard, viennent concurrencer et rendre archaïque les blogs et plateformes de discussion, du fait de la modernité de ces sites qui offrent une belle présentation et facile d’utilisation.

Cet aspect s’accompagne de moyens de communication importants qui contribuent à la diffusion de ces sites. Ainsi, c’est par les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter que la publicité de ces sites internet est faite. Les réseaux sociaux donnent la possibilité simple de s’exprimer et de diffuser une information. Notamment quand un groupe ou un individu n’a pas d’influence « internet est un bon échappatoire » d’après Dominique Thomas.[6]

Ainsi Kawa News, page Facebook, compte Twitter, site internet et chaine YouTube est chargée de faire la promotion de l’Arabie Saoudite sur internet mais de façon différente. Ici, il ne s’agit pas de parler de religion ou de politique mais de mettre en avant le potentiel économique et culturel du pays tout en témoignant de son ouverture sur le reste du monde. L’objectif est de modifier l’image du pays auprès de la population française.[7] Ainsi les moyens de communication à la pointe de la technologie offrent l’image d’un pays en pleine mutation et ambitieux. Ici, le double jeu de l’Arabie Saoudite est clair, d’un côté par une propagande confessionnelle répandre la doctrine wahhabite sur les différentes plateformes qu’offre internet et de l’autre faire la promotion d’un pays moderne et réformateur.

 

C/ Djihad 2.0 ou le déni de responsabilité

Il est important de rappeler, comme le dit Pierre Conesa, que « l’industrie idéologique wahhabite, c’est du softpower à l’américaine dans la structure et de la propagande soviétique dans la méthode ».[8] Soviétique du fait des moyens investis dans cette diplomatie religieuse qui depuis les années 1970 dépasse les 70 milliard de dollars. Mais surtout softpower à l’américaine en raison de la pluralité des structures étudiées précédemment qui sont reliées directement ou indirectement à l’Arabie Saoudite et de leur complexité, les dirigeants saoudiens ne se jugent pas responsables d’une grande partie de cette diffusion. Ainsi, le flou autour du financement privé d’entreprises extrémistes ou la gestion de sites internet salafistes, qui peuvent prôner des actes de terreur, ne concerne pas Riyad même si indirectement la doctrine religieuse que promeut le pays est à la source de ces problèmes.

Ainsi l’influence idéologique wahhabite notamment par la prédication télévisuelle, l’enseignement au sein des universités et désormais sur internet avec le développement de cours à distance (MOOC’s) ou encore l’apparition de sites internet d’obédience wahhabite concourent au développement en France d’une vision sectaire et intolérante de l’islam que la doctrine prône.

Cependant, si l’Arabie Saoudite condamne officiellement le terrorisme et lutte contre car touchée par le phénomène, la doctrine wahhabite le légitime totalement. En effet, le wahhabisme influence certaines formes de salafismes en France.

L’imam et prédicateur saoudien Rabi Al Madkhali est aujourd’hui encore une source d’inspiration pour des français salafistes. Diplômé de l’Université de Médine et désormais professeur, cet imam est médiatique et ses prêches diffusés sur des chaines de télévision comme Iqraa. Il considère notamment que les femmes ne doivent pas conduire car il voit en cela « une grande perversion »[9] ou encore il intitule un de ses livres « Prévention de l’agression des mécréants et jugement concernant la recherche de l’aide des non-musulmans ». L’intolérance de la prédication de cet imam abonde certains sites salafistes francophones, mais aussi des plateformes comme Facebook et YouTube, comme le fut Ansar Al Haqq, fermé à la suite de l’arrestation de 12 personnes préparant un acte terroriste sur notre territoire. La paroi est très fine entre prêche wahhabite intolérant et salafisme quiétiste si ce n’est djihadiste. Le site recevait en 2012 une forte fréquentation avec 83 343 messages provenant de 3 680 membres, dont 317 actifs.[10]

L’axe d’attaque est ici d’accentuer sur le malheur et la tristesse supposée des musulmans sur Terre en raison des injustices que cette population vivrait. La cause palestinienne, les persécutions contre les Rohingyas ou encore la guerre civile syrienne servent de base émotionnelle pour faciliter l’entreprise de séduction de certaines personnes. Le journaliste Thomas Deltombe décrit dans son livre l’Islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France 1975-2005, comment la télévision en France a pu amener à répandre une perception tronquée de l’islam auprès des français mais permet de voir les arguments sur lesquels, quelques années plus tard certains salafistes djihadistes basent leur discours. La loi du 15 mars 2004, sur l’interdiction du port de signes religieux distinctifs à l’école, étudiée dans le livre, peut être mis en perspective aujourd’hui comme un argument utilisé par des sites salafistes contre la France.[11]

Si l’injustice est au cœur du discours présent, elle se concentre aussi sur les dirigeants de pays arabes dont l’Arabie Saoudite. C’est ici que l’influence wahhabite est poussée à l’extrême dans la mesure où la doctrine se retourne contre le pays qui en fait la propagation. Certains sites salafistes comme AlSunna.Info critiquent virulemment Riyad. Autre exemple, certaines vidéos du groupe terroriste Daech demandent la fin de la dynastie des Saoud sur l’Arabie.[12]

Le Djihad 2.0 montre la finesse de la frontière entre diplomatie religieuse wahhabite et salafisme djihadiste. Si l’Arabie Saoudite ne semble pas directement responsable des comportements terroristes qui ont pu avoir lieu ces dernières années en France, elle y a contribué ne serais ce que d’un point de vue idéologique du fait du sectarisme de l’idéologique qu’elle répand et de son inadéquation avec la vie en France. Si l’objet semble dépasser le régime saoudien qui lutte aussi contre le terrorisme chez lui, il est aujourd’hui nécessaire de comprendre que l’ensemble des outils de la diplomatie religieuse saoudienne favorise la politisation de l’islam dans notre pays avec une approche communautaire. Aussi le wahhabisme peut influencer indirectement certaines personnes et favoriser des comportements terroristes. Ces questions sont aujourd’hui un défi pour le pouvoir publiques car il y a une mise en danger du vivre ensemble en France.

Rayan Hacini

[1]   Site internet de la chaine de télévision Iqraa

[2]   Vidéos mises en ligne par la chaine Iqraa sur le site internet You Tube

[3]   Rougier B., 2008, Qu’est-ce que le salafisme, PUF P.87-102

[4]   Godard B., 2015, La question musulmane en France, Fayard

[5]   Ajib, consulté le 3/03/2018, « https://www.ajib.fr/lutilisation-dun-microphone-mosquee-innovation/ »

[6]   Rougier B., 2008, Qu’est-ce que le salafisme, PUF P.87-102

[7]   Site internet Kawa News

[8] Conesa P., 2016, Dr Saoud et Mr Djihad : La diplomatie religieuse de l’Arabie Saoudite, Robert Laffont P.97

[9] Al Madkhali R., 2000, « Majmoû’ koutoubi wa rasa-il wa fatâwâ », P.420

[10]   MEMRI, consulté le 18/03/2018, « http://memri.fr/2012/10/11/ansar-al-haqq-le-forum-islamiste-francais-ferme-suite-a-larrestation-de-12-suspects/ »

[11]  Deltombe T., 2007, L’Islam imaginaire : La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, La Découverte P.340

[12] Site internet AlSunna.Info

Les femmes de République Démocratique Allemande, victimes invisibles de la période d’après-guerre et de la période de reconstruction; focus sur le destin des Trümmer- et verschleppten Frauen

14 Nov

Dans son analyse sur le lien entre les femmes et le communisme,1 Donna Harsch, auteure américaine spécialiste de l’histoire germanique, et plus spécifiquement de la République Démocratique Allemande, qualifie la période d’après-guerre pour les femmes dans la Sowjetische Besatzungszone comme “leur heure”,2 se référant aux chiffres. Etant trois millions de plus que les hommes,3 celles qui ont survécu pendant la guerre voient la fin du conflit moins comme une libération, mais l’appréhendent avec un sentiment d’angoisse et d’incertitude vis à vis du futur. Celles qui restent sur leur terre doivent s’occuper des réfugié.e.s venu.e.s d’Allemagne ou des territoires de l’Est et représentent un afflux près de 4.4 millions jusqu’en 1949, mais également de la reconstruction. Beaucoup sont des réfugiées elles-mêmes et n’ont donc plus ou très peu de ressources et de vivres. Le quotidien des rescapé.e.s se résume à la survie, face aux pénuries et violences subites. La nourriture est rationnée, les habits rares et les villes détruites, sans transports en commun fonctionnels. Face aux coupures d’eau et d’électricité, l’hygiène se dégrade et les anciennes maladies comme la tuberculose ou le typhus réapparaissent.4

Ces problèmes sanitaires s’ajoutent aux problèmes sociaux liés à la fuite des habitant.e.s, notamment de ceux et celles qui tentent d’échapper à l’Armée Rouge en fuyant vers l’Ouest. Les soldats soviétiques occupent une partie importante du territoire allemand et a plus souffert sous l’occupation nazie que les Britanniques ou Américains. Nombre de soldats soviétiques sont animés par un esprit revanchard qui se traduit par des pillages, violences et viols.5 Selon des estimations, près de 80% des Berlinoises qui ont subi un viol en ont été victimes entre la dernière bataille de Berlin fin avril 1945 et la fin de la guerre, soit un mois après.6 La violence sexuelle illustrée avec haine envers les femmes allemandes est exercée comme une arme lors de ces derniers instants de guerre. La fin de ce conflit et la volonté de revanche des soldats soviétiques semble avoir servis de motif pour justifier les moyens d’exercice de cette violence sexuelle.

Suite aux viols massifs, s’en suivent une série d’avortements illégaux, mais également des naissances d’enfants russes, Russenkinder,7 qui pour la plupart grandissent dans des orphelinats ou des familles d’accueil face à l’incapacité pour les mères de les prendre en charge.

Les crimes contre les femmes ne sont certes pas que attribuables aux soldats de l’Armée Rouge, mais ils en sont les plus nombreux et plus violents. Cela se traduit par la suite en une peur contre les Soviétiques qui lors de chaque passage dans villes et villages, pillent les maisons, volent nourriture et alcool pour répondre à la violence subie lors de la guerre. Les Allemand.e.s ayant subis le passage violent de l’Armée Rouge développent une réelle peur à l’encontre des soldats soviétiques, qui se transforme après la guerre en une haine de l’occupant russe,8 en pleine période de reconstruction.

En parallèle de ces violences concrètes des soldats, l’idéologie que l’URSS tente d’instaurer dans les territoires de l’Allemagne de l’Est repose essentiellement sur une idéologie socialiste. Elle se base sur une entraide mutuelle entre les individus, et le régime proclame l’égalité de tous et toutes, à l’instar de la reconstruction comme des décennies suivantes. Cette volonté égalitaire s’illustre par le slogan “Jeder hilft jedem” : chacun aide l’autre.

C’est pendant cette période de reconstruction du pays que se développe une autre image de la femme dans l’immédiat après-guerre: celle de la Trümmerfrau; la femme des ruines,9 qui ramasse gravats et pierres toute la journée avec leurs seules mains comme outils. Face au manque de main-d’oeuvre dû à l’absence d‘industrie fonctionnelle et des hommes, les femmes les ont remplacées dans l’économie et dans les travaux citadins comme à la campagne. Si l’on regarde les chiffres, les femmes sont en effet plus nombreuses. Sur les 23 000 Allemands qui s’activent dans les ruines, seulement 7 000 sont des hommes. Cependant, cela ne représente que 5 à 10% des habitant.e.s en RDA.10 Le nombre de femmes diminuent drastiquement dans les deux années qui suivent, relatif aux arrivées tardives et différées des hommes, revenants des fronts et des camps. Les femmes, très actives au départ, sont progressivement remplacées par les ouvriers spécialisés et les machines, qui permettent à la plupart des villes allemandes d’être pratiquement débarrassées des ruines dès les années 1950.11

Le mythe des Trümmerfrauen, développé au fil des années et repris par Anna Kaminsky dans son œuvre Frauen in der DDR, est instrumentalisé par le gouvernement de la RDA.

Il dresse une image de la femme socialiste, volontaire et heureuse de s’investir activement dans la reconstruction; propagande censée soutenir l’esprit collectif de la société Est-allemande. Ce mythe est renversé par les recherches de Leonie Treber, où elle met en lumière les activités dites volontaires des femmes qui sont en fait obligatoires, notamment pour les individus ayant un lien avec le précédent gouvernement nazi, comptabilisés en travaux d’intérêt général. De plus, ces travaux dans les ruines permettent aux participant.e.s d’accéder à des Lebensmittelkarten, des bons alimentaires, pour une ration de nourriture supplémentaire.

Leonie Treber démontre que ce travail n’est ni volontaire ni effectué par une majorité de femmes, mais bien dans une perspective de pouvoir nourrir sa famille et ce par une minorité d’habitantes, contrastant avec les images de femmes souriantes dans des magazines de la RDA, qui alimentent le mythe de la Trümmerfrau. Si les femmes sont dans les rues pour les débarrasser des ruines, c’est dû à un ordre n°153 du SMAD, l’administration militaire soviétique, datant du 29 novembre 1945.12 Il stipule que toutes les personnes aptes à travailler doivent se présenter dans des bureaux de recrutements dans l’ensemble de la SBZ et concerne les “femmes entre 15 et 50 ans et les hommes entre 14 et 65”,13 à l’exception des femmes devant s’occuper de petits enfants et les commerciaux indépendants. Ce principe s’étend en 1946 à l’ensemble du territoire est-allemand, et une législation est mise en place, autorisant les femmes à participer aux travaux de forte intensité physique, anciennement attribués qu’aux hommes. Cette législation, qui répond à un manque “visible de la main d’œuvre masculine”,14 prend toute son envergure en SBZ, où les femmes remplacent les hommes dans tous les domaines, travaillant dans de conditions difficiles à des postes pour lesquels elles n’ont pas forcément les compétences techniques. L’ordre est finalement supprimé en 1947, permettant aux femmes de décider sur leur choix de travail.15

Le mythe de la Trümmerfrau est par la suite instrumentalisé par le gouvernement de l’Allemagne unifiée dès le début des années 1990, dans une dimension symbolique et de travail de mémoire. En effet, il est important à cette époque, et ce dès la réunification, de montrer un peuple uni mais aussi acteur de l’histoire de la reconstruction pour le travail de mémoire qui se développe peu à peu. L’image de la Trümmerfrau doit donc correspondre à toute une génération de femmes, qui ont ainsi participé à la reconstruction de l’Allemagne.

Néanmoins, toutes les femmes n’ont pas pu rester en territoire allemand. Une autre partie des travailleuses appelées ont été déportées de force dans des camps de travail en Union Soviétique en tant que “réparations vivantes”.16

L’œuvre de Freya Klier, „Verschleppt bis ans Ende der Welt“ – Schicksale deutscher Frauen in sowjetischen Arbeitslager”, présente un témoignage précieux de ces femmes qui ont été déportées par l’armée soviétique.17 En effet, les accords de Yalta, en Crimée, décidés entre le président américain F. Roosevelt, le Premier Ministre britannique W. Churchill et du chef d’Etat J. Staline, du 4 au 11 février 1945, prévoient en amont la préparation de la fin de la guerre.18 Entre les décisions concernant le partage des territoires, les frontières à venir et le montant des réparations financières, le protocol prévoit de délivrer des “réparations en main-d’oeuvre” pour la Nation ayant subit le plus de dommage, soit l’URSS. C’est ainsi que 2 à 3 millions19 d’Allemand.e.s sont transféré.e.s comme force de travail pour l’URSS dans la décennie suivant la fin de la guerre.

Protocol on German Reparations

The Heads of the three governments agreed as follows:

1. Germany must pay in kind for the losses caused by her to the Allied nations in the course of the war. Reparations are to be received in the first instance by those countries which have borne the main burden of the war, have suffered the heaviest losses and have organized victory over the enemy.

2. Reparations in kind are to be exacted from Germany in three following forms:

a) removals within two years from the surrender of Germany or the cessation of organised resistance from the national wealth of Germany located on the territory of Germany herself as well as outside her territory (equipment, machine-tools, ships, rolling stock, German investments abroad, shares of industrial, transport and other enterprises in Germany etc.), these removals to be carried out chiefly for purpose of destroying the war potential of Germany.

b) annual deliveries of goods from current production for a period to be fixed.

c) use of German labour.20

Les hommes étant encore en train d’être rapatriés des fronts, prisonniers ou morts, ce sont les femmes qui ont été déportées et représentent 80% des presque 500.000 personnes entassées dans les premiers convois21 les embarquant à “l’autre bout de la terre”.22 D’après les témoignages, un tiers des femmes décède déjà pendant le voyage.23 Les conditions sont exécrables et la destination inconnue. Beaucoup se retrouvent dans le fin fond de la Sibérie, où le froid glacial et la maladie entraînent la mort d’un grand nombre d’autres femmes:

parmi les Allemands on ne trouve plus que des vieillards et des enfants, très peu de jeunes femmes, et même elles sont battues à mort. De toute façon, tout ce qui se passe ici ne se laisse ni dire ni décrire.”24

Ces femmes, gages des “réparations vivantes” prévues par les Alliés pour l’URSS ont participé par la force à la reconstruction d’un pays qui n’était pas le leur et ont payé pour des crimes qu’elles n’ont pas commis. Cependant, elles n’ont pas reçu de réparations à hauteur des situations vécues à leur retour pour la plupart en 1949 et ne bénéficient que de 50 Marks de dommages en contrepartie d’une signature sur un document invoquant une clause de confidentialité (Schweigepflicht) leur interdisant d’évoquer leur internement en terre soviétique. De plus, elles n’ont reçu que très peu de compréhension de la part de leur proches, sommés d’enterrer le passé.25 En outre, pour les femmes retournant en RDA, l’Union Soviétique y était considérée comme une nation “amie26 et ne tolérait en aucun cas la critique. Pour beaucoup, ces épisodes restent traumatisants, et ce n’est qu’après 1989 que la parole a pu se libérer face à l’effondrement de l’URSS. C’est ainsi que Frieda Kriel a pu publier ses mémoires de son temps dans les camps de travail forcé, mais n’a reçu de la part du gouvernement de la nouvelle République fédérale qu’une somme modique entre 500 et 1500 € en 2007, et ce que pour les femmes vivantes en ex-RDA. Frieda Helsinki, une autre déportée, déclare par la suite: “nous avons travaillé pour les crimes de guerre des deux Allemagnes”,27 face à la question de la justesse de la somme obtenue pour réparations. Un chapitre noir dans la période directe de l’après-guerre, dont les femmes ont été les premières victimes, devant payer pour les crimes de leur pays et dont la souffrance fut passée sous silence, les enfonçant encore plus dans la catégorie des oubliées de l’Histoire.

Laura Link, étudiante en Master II Géostratégie, Défense et Sécurité Internationale de l’IEP d’Aix-en-Provence.

1 Harsch, Donna. Revenge of the Domestic: Women, the Family, and Communism in the German Democratic Republic. Princeton University Press, 2008

2 Harsch Donna, “the trying time”, p20

3 Kaminsky, Anna, “Arbeite mit-plane mit-regiere mit!” p31

4 Harsch, Donna, “the trying time”, p25

5Ibid.

6 Frauenpolitik und politisches Wirken von Frauen im Berlin der Nachkriegszeit, 1945-1949: Renate Genth … Trafo, 1996

7Heineman, “Difference” deutsche Zentralverwaltung für Volksbildung, Abteilung Frauenausschüsse, Protokoll 3.9.46

8 Norman Naimark, The Russians in Germany. A History of the Soviet Zone of Occupation, 1945-1949, Cambridge, Massachusetts, 1995

9 Frey, Christian. « Nachkriegszeit: Heerscharen von Trümmerfrauen waren ein Mythos ». DIE WELT, 20 novembre 2014

10 Online, FOCUS. « Irrtum 2: Die Trümmerfrauen räumten Deutschland auf ». FOCUS Online

11 Leonie Treber, Mythos Trümmerfrauen Von der Trümmerbeseitigung in der Kriegs- und Nachkriegszeit und der Entstehung eines deutschen Erinnerungsortes ». Klartext Verlag, 484p

12 BAP-DX Befehl 153 vom 29/11/1945 SMAD paragraf 3

13 Ibid.

14Kaminsky, Anna, “Gleichberechtigte Teilnahme an der Erwerbsarbeit”, p70

15 Ibid.

16 NDR1 Radio MV, archive du programme du 08.03.1998; interview avec Frieda Helinski

17 Freya Klier, „Verschleppt bis ans Ende der Welt“ – Schicksale deutscher Frauen in sowjetischen Arbeitslagern” Editions Ullstein, Berlin 1996

18 Universalis‎, Encyclopædia. « ACCORDS DE YALTA, en bref ». Encyclopædia Universalis

19 NDR1 Radio MV, archive du programme du 08.03.1998; interview avec Frieda Helinski

20 Protocol of proceeding of the Yalta Conference, 11.02.1945, Crimea

21 Kaminsky Anna, Frauen in der DDR, Editions Christoph Links, p.226

22Frieda Helinsky

23 Kaminsky Anna, Frauen in der DDR, Editions Christoph Links, p.226

24 Freya Klier, „Verschleppt bis ans Ende der Welt“ – Schicksale deutscher Frauen in sowjetischen Arbeitslagern, Editions Ullstein, Berlin 1996

25 Ibid.

26 Ibid.

27 Ibid

L’enquête de la CPI en Géorgie : un tournant majeur ?

9 Nov
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Un policier géorgien à la frontière entre la Géorgie et l’Ossétie du sud, près du village de Dvani.
PHOTO : Shakh Aivazov/AP

 

Après des mois de tension, le 7 août 2008, la Russie lançait une intervention militaire contre la Géorgie, en soutien à l’Ossétie du Sud, région sécessionniste de Tbilissi. Le 12 août suivant, la Géorgie portait plainte contre la Russie auprès de la CPI pour nettoyage ethnique[1]. Dès le 14 août, Louis Moreno Ocampo avait ouvert un examen préliminaire, selon les articles 13.C et 15.1 du Statut de la Cour[2]. Huit années plus tard, la Chambre Préliminaire I, composée des juges Joyce Aluoch, Cuno Tarfusser et Péter Kovács[3], autorisait le Procureur à ouvrir une enquête de sa propre initiative pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Cette décision, pourtant peu remarquée par l’opinion publique internationale, marque un tournant majeur dans la constitution d’un droit pénal international. Cela permettra-t-il à la CPI de dépasser les critiques virulentes auxquelles elle doit faire face ? Dans quelle mesure l’enquête sur ce conflit représente-t-il un virage ? La CPI pourrait-elle endiguer de futurs affrontements alors que la Russie parait, du point de vue occidental, de plus en plus agressive et militarisée ?

De l’indépendance géorgienne à août 2008 : genèse d’un conflit prévisible en vue des intérêts russes multiples

La genèse du conflit armé en Géorgie remonte à 1921, année de l’annexion de la Géorgie par l’Union soviétique après une brève période d’indépendance obtenue à la suite de la révolution russe de 1917. Dès 1990, les Ossètes ont boycotté les élections législatives géorgiennes et tenu leurs propres élections. Rapidement, les tensions nationalistes se sont intensifiées des deux côtés, allant jusqu’à la suppression de l’autonomie de l’Ossétie du Sud par l’administration de Zviad Gamsakhourdia, et entraînant un conflit violent. La Géorgie déclarait finalement officiellement son indépendance en avril 1991, malgré le conflit en cours. Le 24 juin 1992, des dirigeants géorgiens et de la Fédération de Russie signait un armistice à Sotchi, mettant ainsi fin à une guerre de deux ans[4]. Cet accord prévoyait le déploiement de forces tripartites aux frontières ainsi que la création de missions d’observation internationales de l’OSCE.

Dès cette période, la Russie a octroyé la citoyenneté et des passeports à une vaste majorité des habitants de l’Ossétie du Sud, leur accordant également des prestations de retraite, de santé et des avantages sociaux. Cette politique a finalement abouti à un régime sans visa pour les résidents d’Ossétie du Sud à la suite de l’application d’un régime de visa entre la Russie et la Géorgie en 2000[5]. L’accession à la citoyenneté russe par la majorité de la population fournit à Moscou l’argument de la sécurité de ses ressortissants, qu’elle peut évoquer pour s’immiscer dans le conflit, au risque d’accentuer les tensions. C’est précisément ce qu’ont fait les autorités russes en juillet 2004, en déclarant que « Moscou ne restera pas indifférente au sort de ses citoyens, qui représentent la majorité absolue de la population de l’Ossétie du Sud »[6]

S’appuyant sur la vague de contestations populaires, baptisée « révolution des roses », déclenchée à la suite des élections législatives du 2 novembre 2003, l’élection de Mikheïl Saakachvili le 4 janvier 2004, avec 96% des voix a bouleversé la stratégie suivie par le pays. Il a notamment mis en œuvre un programme radical de rapprochement avec l’Occident, notamment à travers l’Union européenne et l’OTAN[7], obtenant avec cette dernière organisation un « dialogue intensifié » en septembre 2006. Réélu en janvier 2008 avec plus de 53 % des voix, le président Saakachvili a suivi, durant son second mandat, la même politique. Or, cette dernière était vécue comme une provocation par la Russie.

Le retour de la Russie dans le Caucase, considéré comme sa zone d’influence naturelle, n’est pas sans raison. Alors que les matières premières y sont nombreuses, telles que le pétrole, et exploitées par les puissances occidentales dès 2004, cette zone se trouve avant tout au cœur des échanges eurasiatiques. Le Caucase du Sud a toujours été un corridor de transit pour marchandises[8] et personnes, connectant de facto l’Asie et l’Europe. Enjeu de luttes territoriales, cette région a également concentré les intérêts géopolitiques conflictuels de trois grandes puissances régionales, la Russie, la Turquie et la Perse, durant de nombreux siècles.

Mais dès 2005, le Président Poutine affirmait que Moscou n’abandonnerait pas ses efforts pour peser sur la transformation des anciens états soviétiques et empêcher les tentatives occidentales de « fabriquer de la démocratie » dans ce qu’elle analyse comme étant son « arrière-cour stratégique »[9] Dans le même temps, l’Ossétie du Sud était extrêmement vitale sur le plan stratégique militaire. Les bases militaires russes à Tskhinvali permettent notamment le stationnement de 3500 militaires et gardes-frontières, qui est, selon le gouvernement, un établissement indispensable à la protection de la souveraineté russe et de ses frontières sud-ouest.

A ces différents enjeux s’ajoute s’ajoute une guerre sanglante. Selon les données officielles de Tbilissi, la Géorgie a perdu 170 hommes, 14 policiers et 228 civils lors de la guerre en août. 1 964 membres du personnel en uniforme ont été blessés et 14 soldats portés disparus au combat.[10] Mais les dégâts furent bien plus nombreux au niveau des civils. Les autorités sud-ossètes ont détruit presque tous les villages géorgiens de leur territoire au cours de la campagne de nettoyage ethnique. Plus de 100 000 civils ont été forcés de s’enfuir de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. Environ 35 000 personnes n’ont plus nulle part où retourner, leurs maisons étant détruites[11]. La Russie et l’Ossétie du Sud ont également déclaré leurs pertes, relativement importantes. Ainsi, la guerre éclaire russo-géorgien a fait de nombreuses victimes et peut, selon la Cour Pénale internationale, être qualifié de conflit international armé.

Aujourd’hui, seuls cinq États membres des Nations Unies ont reconnu l’Ossétie du Sud, à savoir la Fédération de Russie, le Nicaragua, le Venezuela et l’île du Pacifique de Nauru et, plus récemment, la Syrie[12]. C’est en ce sens que la CPI peut affirmer que les crimes de guerre et crimes contre l’humanité qu’elle vise ont été commis sur le sol géorgien, Etat partie au Statut de Rome. Tandis que les enquêtes propres aux juridictions nationales se sont terminées, sans résultat, la CPI s’est emparée de ce nouveau dossier. Cour contestée, accusée de tous les mots et surtout de celui d’inefficacité, elle joue, en prenant part dans ce dossier, sa crédibilité voire son futur. Le droit pénal international permettra-t-il la justice ? Dans la continuité des tribunaux de Nuremberg, de Tokyo, et des TPIR et TPIY, la CPI saura-t-elle être impartiale et empêcher un renouveau des tensions ?

L’enquête de la Cour Pénale Internationale en Géorgie : entre renouveau, audace, et infaisabilité

La Géorgie est partie au Statut de Rome de la CPI, ayant signé et ratifié le Statut de la CPI en septembre 2003. La Russie a signé le traité en 2000 mais n’a pas ratifié le Statut de la CPI et n’a donc jamais été soumise à sa juridiction. Cependant, en novembre 2016, le Président Vladimir Poutine a annoncé que la Russie n’avait pas l’intention de ratifier le traité fondateur de la CPI[13] après les critiques virulentes de la Procureure sur ladite annexion de la Crimée, l’assimilant à « un conflit international armé »[14]. Contrairement à de nombreuses déclarations, la signature n’a pas été retirée. Cette stratégie du retrait de la Russie, comme l’avait fait Etats-Unis en 2002, est un acte non prévu par le droit international mais sans réelle implication juridique. Cependant, cette arme politique et juridique qu’est le retrait est la plus grande menace pesant sur la CPI. Peut-elle réellement enquêter, agir, juger, tandis que les grandes puissances ne reconnaissent pas sa juridiction ?

Alors que la CPI a fêté ses 20 ans cette année, l’enquête en Géorgie n’en demeure pas moins un tournant. Il s’agit de la première enquête non africaine. L’accélération du nombre d’enquêtes ouvertes par le Bureau du procureur dénote une récente politique volontariste menée par la seconde procureure de la CPI, Fatou Bensouda, décidée à répondre aux critiques reprochant à la Cour d’être néocolonialiste et de soutenir les grandes puissances[15]. Ainsi, l’avocat Nika Jeiranashvili déclarait qu’il avait « parfois l’impression que la Cour a oublié qu’elle avait ouvert une enquête en Géorgie », ajoutant par la suite que « Depuis quelques temps, il y a des groupes pro-russes en Géorgie qui vont voir les victimes et leur disent de ne pas coopérer. C’est aussi la raison pour laquelle la Cour doit être présente. Mais ce vide laissé si longtemps par la Cour est maintenant rempli par la Russie »[16]. Malgré les réprobations de certains, la Cour n’a pas décidé cette enquête uniquement sous le poids de ces accusations. Elle compte bien agir et juger. Mais au vu de la situation, est-ce réalisable ? Ou cela marquera-t-il l’impuissance d’une justice rejetée par les grandes puissances de l’ordre international ?

Pour la première fois, la CPI s’est chargée de crimes qu’elle qualifie comme internationaux. Auparavant, ses enquêtes africaines n’avaient jugé que de conflits internes. Ces nouveautés mettent la Procureure au défi : Qu’en sera-t-il des mandats d’arrêt ? Lorsque la Cour demandera à des Etats, qu’ils soient membres ou non, de livrer certains de ses généraux, le feront-ils ? Mais, dans au contraire, si personne n’est conduit à La Haye, il n’y aura ni procès, ni réparations pour les nombreuses victimes du conflit.

De cette manière, quelle est la faisabilité de la procédure ? La Russie ne livrera pas ses nationaux aux juridictions internationales. Elle pourrait également faire pression sur les autres Etats pour qu’ils ne coopèrent pas et s’opposent aux enquêtes. De manière plus exacerbée qu’en Afrique, cela pourrait remettre en question la légitimité de la Cour. Ciblant pour la première fois des soldats d’un Etat non partie, ici russes, pour des acte commis sur le territoire d’Etat parties, la CPI semble prendre des risques. La suite de l’enquête pourrait être déterminante quant au futur de la Cour.

 

Que va-t-il se passer ? Est-ce qu’à la fin de ce processus ? Seuls des Géorgiens seront-ils jugés, les Russes n’étant pas transmis à Interpol par leur Etat ? La procureure pourra-t-elle faire une enquête dans de telles conditions ? Alors que le rôle des puissances occidentales, notamment de la France, et de l’Union Européenne ont été critiqués[17], les interrogations restent nombreuses. Cependant, malgré les réticences, il semblerait que les investigations avancent depuis l’ouverture de bureaux de la CPI en Géorgie, en janvier 2018, afin de faciliter les démarches et se faire connaitre de la population pour accélérer l’enquête. Afin d’éviter l’impunité et la mise en place d’une justice à deux poids et deux mesures, il est nécessaire d’attirer l’attention internationale pour soutenir les victimes. Une justice équitable pourrait, par la suite, s’imposer.

Ecrit par Ombeline Laks, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

 

[1] Independent International Fact-Finding Mission on the Conflict in Georgia, Report, Volume III, 2009

[2] NOLLEZ-GOLDBACH Raphaëlle, « Ouverture d’une enquête à l’initiative du Procureur sur la situation en Géorgie », La Revue des droits de l’homme, Actualités Droits-Libertés, 17 novembre 2016

[3] “Situation in Georgia”, Chambre Préliminaire I, N° ICC-01/15, Cour Pénale Internationale, 13 octobre 2015

[4] Agreement on the Principles of Settlement of the Georgian-Ossetian Conflict (Accord de Sochi), 24 Juin 1992

[5] “Statement on the introduction of visa regime between Russia and Georgia”, Parlement géorgien, 24 November 2000

[6] Déclaration « Sur l’aggravation de la situation en Ossétie du Sud », Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, 9 juillet 2004

[7] Rapport d’Information n°2553 « La situation dans le Caucase du Sud », CHRISTIAN BATAILLE et ROLAND BLUM, Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 26 mai 2010, Assemblée Nationale

[8]JAANEOTS Ants, The Russian-Georgian war of 2008: causes and implication, Estonian National Defence College, 2016

[9] POUTINE Vladimir, Adresse annuelle à l’Assemblée Fédérale, 25 avril 2005, Kremlin, Moscou

[10] BARABANOV, LAVROV, TSELUIKO, The Tanks of August, R.N. Pukhov Moscow, Centre for Analysis of Strategies and Technologies, 2010,p. 107

[11] TAGLIAVINI Henry, Independent International Fact-Finding Mission on the Conflict in Georgia, Report, Volume I, 2009, p. 26

[12] « Damas s’aligne sur Moscou et reconnait deux zones séparatistes de Géorgie », L’Orient-Le Jour, 25 mai 2018

[13] Ordonnance du Président de la Fédération de Russie du 16 novembre 2016 n ° 361-RP « sur l’intention de la Fédération de Russie de ne pas devenir membre du Statut de Rome de la Cour pénale internationale », Fédération de Russie, 2016

[14] Rapport sur les activités menées en 2016 en matière d’examen préliminaire, Le Bureau du procureur, Cour Pénale Internationale, 14 novembre 2016

[15] MEGRET Frédéric, « Cour pénale internationale et néocolonialisme : au-delà des évidences, L’Afrique face à la justice pénale internationale », Etudes Internationales, Volume 45, Numéro 1, Mars 2014, p. 27–50

[16] MAUPAS Stéphanie, « Regards croisés sur la cour pénale internationale : Burundi, Côte d’Ivoire, Géorgie », justice.info.net, 21 mai 2018

[17] SAPIR Jacques, La Guerre d’Ossétie du Sud et ses conséquences. Réflexions sur une crise du XXIe siècle, EHESS, 2008

 

Bibliographie : 

Déclarations officielles : 

Rapport sur les activités menées en 2016 en matière d’examen préliminaire, Le Bureau du procureur, Cour Pénale Internationale, 14 novembre 2016

Ordonnance du Président de la Fédération de Russie du 16 novembre 2016 n ° 361-RP « sur l’intention de la Fédération de Russie de ne pas devenir membre du Statut de Rome de la Cour pénale internationale », Fédération de Russie, 2016

POUTINE Vladimir, Adresse annuelle à l’Assemblée Fédérale, 25 avril 2005, Kremlin, Moscou

Rapport d’Information n°2553 « La situation dans le Caucase du Sud », CHRISTIAN BATAILLE et ROLAND BLUM, Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 26 mai 2010, Assemblée Nationale

Déclaration « Sur l’aggravation de la situation en Ossétie du Sud », Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, 9 juillet 2004

“Statement on the introduction of visa regime between Russia and Georgia”, Parlement géorgien, 24 November 2000

Agreement on the Principles of Settlement of the Georgian-Ossetian Conflict (Accord de Sochi), 24 Juin 1992

“Situation in Georgia”, Chambre Préliminaire I, N° ICC-01/15, Cour Pénale Internationale, 13 octobre 2015

Rapports :

TAGLIAVINI Henry, Independent International Fact-Finding Mission on the Conflict in Georgia, Report, Volume I, 2009

Independent International Fact-Finding Mission on the Conflict in Georgia, Report, Volume III, 2009

Ouvrages spécialisés : 

BARABANOV, LAVROV, TSELUIKO, The Tanks of August, R.N. Pukhov Moscow, Centre for Analysis of Strategies and Technologies, 2010

JAANEOTS Ants, The Russian-Georgian war of 2008: causes and implication, Estonian National Defence College, 2016

SAPIR Jacques, La Guerre d’Ossétie du Sud et ses conséquences. Réflexions sur une crise du XXIe siècle, EHESS, 2008

Articles spécialisés :

MEGRET Frédéric, « Cour pénale internationale et néocolonialisme : au-delà des évidences, L’Afrique face à la justice pénale internationale », Etudes Internationales, Volume 45, Numéro 1, Mars 2014, p. 27–50

NOLLEZ-GOLDBACH Raphaëlle, « Ouverture d’une enquête à l’initiative du Procureur sur la situation en Géorgie », La Revue des droits de l’homme, Actualités Droits-Libertés, 17 novembre 2016

Articles de presse : 

MAUPAS Stéphanie, « Regards croisés sur la cour pénale internationale : Burundi, Côte d’Ivoire, Géorgie », justice.info.net, 21 mai 2018

« Damas s’aligne sur Moscou et reconnait deux zones séparatistes de Géorgie », L’Orient-Le Jour, 25 mai 2018

« Les sociétés militaires privées dans les conflits contemporains » Entretien avec Philippe Chapleau

8 Nov

 

Philippe Chapleau est un écrivain, journaliste qui a publié plusieurs ouvrages relatifs aux questions de mercenariat et à la privatisation de la guerre. Après avoir étudié au Centre de Formation des Journalistes de Paris, il intègre le service politique du quotidien Ouest France. Il anime depuis 2010 le blog Lignes de Défense (http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/). Philippe Chapleau est également coordinateur d’enseignements à l’INHESJ et intervenant à l’école des transmissions de Rennes.

Entretien réalisé le 7 juin 2018 et mis à jour le 7 novembre 2018

Léa Le Van Bereni – Pouvez-vous me parler de conflits actuels dans lesquels des SMP sont engagées ?

Philippe Chapleau – Je vais faire un peu d’histoire. Ce que j’appelle les SMP, dans une définition très large, ce sont des sociétés privées commerciales, qui fournissent des prestations à des forces armées, à des forces de police. Ces prestations vont de la formation au renseignement en passant par la logistique etc etc, tout sauf la participation directe au combat. A la différence de ceux qu’on appelait les mercenaires des siècles passés qui eux participaient directement aux opérations de guerre, les SMP sont toujours à la périphérie des forces gouvernementales combattantes, quoi qu’on ait écrit ou affirmé. Même les gens de Blackwater n’ont jamais pris part à des opérations offensives, ils ont combattu parce qu’ils ont dû protéger des gens et des sites mais ce n’est pas eux qui ont libéré Bagdad ou conquis une partie de l’Afghanistan, ces gens-là viennent en soutien des forces armées nationales.

La 2ème chose, c’est que ce sont les raisons qui motivent leur emploi. Généralement ce sont d’abord des déficits capacitaires des forces armées nationales, ce n’est pas d’abord une question d’économie. Il s’agit de pouvoir disposer de capacités supplémentaires dont ont besoin les FA engagées dans les opérations.

3ème chose, on voit bien que le recours à ces sociétés est soumis aux aléas des opérations militaires engagées par les armées. Donc, par exemple, si on regarde ce qu’il s’est passé pendant la période afghane et irakienne, on a vu que l’armée américaine a massivement fait appel aux SMP, ESSD, pour un tas de fonctions et de prestations puisque la taille du champ de bataille était quand même très importante et qu’il fallait énormément de moyens. Donc, il y a eu sur ces deux théâtres d’opération un déploiement massif des SMP toujours pour les mêmes prestations. Une fois les grandes opérations militaires terminées en Irak et que celles d’Afghanistan ont baissé en intensité, le recours à ces sociétés a baissé. Et, ça s’est mesuré très rapidement d’une part par la baisse des contrats passés par le Pentagone et d’autre part par les difficultés qu’ont rencontré un certain nombre de ces sociétés en particulier, Dyncorp, la SMP américaine dont le chiffre d’affaires était à plus de 90% basé sur ces contrats avec le Pentagone et le département d’état. C’est des gens qui lorsqu’il y a la paix font de mauvaises affaires, leurs bonnes affaires c’est pendant les crises.

On en arrive à la situation actuelle, les grandes sociétés sont toujours présentes, elles ont dû revoir une partie de leur offre, et se recentrer sur les missions mères ou premières qu’elles proposaient. On avait assisté dans les années 2000 2010 à une explosion de l’offre des prestations par les entreprises. Là elles se rendent compte que non, il faut se recentrer sur leurs capacités premières et donc on voit bien que des gens comme Academi, Triple Canopy, se recentrent sur la sécurité et sur la formation. Ils laissent de côté le soutien et le déminage et reviennent à ce qu’ils savent faire de mieux.

Léa Le Van Bereni – Donc ça serait, par exemple, la formation ou bien la sécurisation navale, pour des entreprises ?

Philippe Chapleau – Oui il y eu parallèlement à la baisse d’intensité des opérations on a assisté à une sorte de recomposition du paysage, les sociétés ont cherché d’autres marchés, celles qui faisaient de la sécurité se sont tournées vers la lutte anti piraterie, et cela a été très très décevant.

On était très loin des besoins connus en Irak et les grandes sociétés qui ont voulu y aller se sont très vite rendu compte que c’est une sorte de chasse gardée britannique avec quelques Israéliens etc.

Une autre mesure qu’ils ont prise a été de se retourner vers des prestations qui sont opérées sur le territoire national métropolitain. Donc on a vu les grands prestataires américains trouver des contrats avec le DHS américain (le Homeland Security), avec le département de l’Intérieur, avec le département de l’Energie parce que tous les grands sites vitaux, centrales nucléaires, centres de recherche etc doivent être protégés.

Des sociétés de sécurité à l’international, comme Triple Canopy, Dyncorp, Academi etc ont essayé de décrocher un maximum de contrats sur le territoire national et ils ont réussi.

Léa Le Van Bereni – Comme le contrôle des frontières ? Ce qui relève de la sécurité intérieure

Philippe Chapleau – Oui on voit ça aussi, le soutien aux opérations humanitaires, grand domaine auquel les grandes sociétés anglo-saxonnes s’intéressent

Léa Le Van Bereni – Donc à la fois au niveau des états mais aussi avec l’ONU ?

Philippe Chapleau – Ces sociétés ont aussi regardé ce qui était à la mode, et là il y a des besoins qui ont émergé en particulier dans le domaine de la cyber défense et dans celui du renseignement. Les SMP ont commencé à s’intéresser à ces deux domaines, même si on ne peut pas s’improviser spécialiste du cyber.

Quand je dis renseignement c’est vraiment au sens très large, ça va de la collecte au traitement de l’information. Prenons la collecte qui est un domaine en plein boom, c’est tout ce qui est le renseignement aéroporté, l’ISR, où les capacités patrimoniales des grandes armées sont largement insuffisantes. Que ce soient les Américains, les Français, les Britanniques, tout le monde est sous-équipé en matière ISR donc on fait appel à des sociétés privées. Et là désormais il y a énormément de prestataires très bien équipés en avions, en drones et qui offrent ce type de prestations.

L’autre domaine sur lequel les sociétés ont commencé à s’impliquer c’est effectivement les opérations de maintien de la paix. Parce que là il y a énormément de besoin en sécurité en formation et en logistique

Léa Le Van Bereni – Oui j’ai consulté le site internet de Dyncorp par exemple et j’ai vu qu’effectivement leur message était le suivant : on veut protéger les communautés, s’engager pour maintien de la paix et ainsi ils semblaient s’orienter vers ce type d’opérations

Philippe Chapleau – Oui tout à fait, on voit bien que l’ONU en particulier, mais aussi l’UA, ont des carences et sous capacités. Donc ils font appel au privé. Par exemple, l’ONU n’a pas de moyens propres logistiques donc ils font appel à des sociétés qui assurent la restauration, l’hébergement, le transport… Autre aspect : tous les contingents nationaux qui sont fournis aux opérations de maintien de la paix doivent être remis à niveau, passer les tests pour être accrédités par le département des opérations de maintien de la paix ; cette remise à niveau est confiée à des privés.

Léa Le Van Bereni – Et vous pensez que, à terme, les SMP vont réussir à s’adapter aux fluctuations du marché pour s’inscrire durablement dans le paysage militaire ou bien qu’elles vont souffrir de la fin des conflits comme celui d’Irak ?

Philippe Chapleau – Oui bien sûr, c’est mon opinion. Prenons la France et les USA, ce sont deux pays où l’on voit que les gouvernements actuels augmentent l’enveloppe pour la défense. Pourtant, même si elle est augmentée ce n’est pas suffisant en capacités matérielles, donc soit on arrête de faire la guerre et on laisse les autres pays en proie à des crises terrorisme, soit on maintient ces opérations, au Sahel, au Proche au Moyen Orient et on fait avec ce qu’on a. Conséquence : il faut faire appel à ces sociétés pour le soutien. Les Américains sont confrontés au même problème actuellement en Europe de l’Est, ils ont des ambitions claires depuis Obama, que Trump a même renforcées. Ils entendent protéger la frontière Est de l’Europe et de l’OTAN d’une éventuelle agression russe, donc les Américains eux, déploient actuellement énormément de moyens terrestres aériens, navals et on voit que la gestion des grands centres de stockage de matériel et d’équipement est confiée à des sociétés privées.

Donc quel que soit le théâtre, les SMP sont bien présentes.

Léa Le Van Bereni – Donc ce serait plus un ralentissement

Philippe Chapleau – Oui c’est une sorte de ralentissement mais si on regarde au quotidien les contrats qui sont passés ou ce qui se préparent à être passés on voit que la tendance est toujours aussi forte.

Prenons l’exemple des ADAIR les adversory air services. Le privé joue le rôle des méchants au profit de l’US Air Force et de la Navy ; ces sociétés sont en mesure d’aligner des avions de combat de façon à fournir a peu près 40 000 sorties par an. Là on est dans une enveloppe budgétaire exceptionnelle.

Il y a un autre contrat américain qui est un contrat de logistique qui se prépare. L’enveloppe initiale est de 82 milliards de dollars, ça n’a jamais été aussi gros comme enveloppe initiale, même si ça ne veut pas dire qu’au bout des 10 ans de contrat tout l’argent sera dépensé mais en tout cas c’est l’enveloppe que le pentagone a déterminé. Donc on reste dans des volumes importants et dans des durées qui sont très longues. Il y a des petits marchés qui durent 1 an, 2 ans et qui sont reconduits sur une base annuelle mais on a quand même des super méga contrats surtout pour la formation. Donc la tendance reste quand même très nette : l’externalisation se renforce.

 

Léa Le Van Bereni – J’ai effectivement eu des difficultés à trouver des informations sur ce type de contrats

 

Philippe Chapleau – Il y a un autre secteur où l’on voit que les sociétés sont présentes , c’est tout le soutien médical et sanitaire

Léa Le Van Bereni – J’ai trouvé beaucoup d’informations là-dessus dont des entreprises comme CHS qui semblent capables de proposer beaucoup de services

Oui et il y a des sociétés qui sont excellentes dans ce domaine-là comme CHS tant dans la formation que dans le soutien médical. C’est important parce qu’on voit que des pays comme le Canada, la Grande-Bretagne ou l’Australie ont pratiquement abandonné leurs systèmes de médecine militaire comme on connait en France, par exemple il y a des choix imposés parce que ce ne sont pas des carrières  attractives mais le fait est qu’ils se retrouvent tous devant cette sous-capacité. Alors ils font appel à des sociétés privées pour fournir des médecins, des infirmiers etc.

Entretien réalisé par Léa Le Van Bereni, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

Pour aller plus loin :

Ouvrages

Les Nouveaux Entrepreneurs de la guerre. Des mercenaires aux sociétés militaires privées, Philippe Chapleau, Vuibert, mars 2011, 224 p

 

Irak, terre mercenaire, Georges-Henri Bricet des Vallons, éditions Favre, janvier 2010, 272 p

La Privatisation de la violence. Mercenaires et sociétés militaires privées au service du marché. Xavier Renou, Agone, 2006.

Sociétés militaires privées. Enquête sur les soldats sans armées, éd. Le Rocher, Collection L’Art de la guerre, 2005

Articles

David HORNUS :  » Eclairage sur les SMP » (2003) : https://www.infoguerre.fr/fichiers/eclairage_smp.pdf

G.-H. Bricet des Vallons, « Le paradigme Watan : comment l’externalisation de la logistique américaine en Afghanistan finance l’insurrection », DSI no 66, janvier 2010.

G.-H. Bricet des Vallons, « Privatisation et mercenarisation de la guerre : la révolution de la « génétique » des forces armées américaines », Krisis no 34, 2010.

« La sécurité privée est un enjeu stratégique pour la France » entretien de Georges-Henri Bricet des Vallons avec Jean-Dominique Merchet sur Secret Défense

« Sociétés militaires privées en Afghanistan : démantèlement en trompe-l’œil », G.-H. Bricet des Vallons, Libération, 28 août 2010

« Sociétés militaires privées : de la privatisation à la mercenarisation du champ de bataille », entretien avec Georges-Henri Bricet des Vallons sur Theatrum Belli

 Mercenariat : le marché florissant de la privatisation des guerres, François Misser, 18 mars 2004, 17 p.

Les Entreprises para-privées de coercition : de nouveaux mercenaires ? Série d’articles de magazine Culture & Conflit n°52 de 2003

 

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