Archive | Géopolitique RSS feed for this section

« Les sociétés militaires privées dans les conflits contemporains » Entretien avec Philippe Chapleau

8 Nov

 

Philippe Chapleau est un écrivain, journaliste qui a publié plusieurs ouvrages relatifs aux questions de mercenariat et à la privatisation de la guerre. Après avoir étudié au Centre de Formation des Journalistes de Paris, il intègre le service politique du quotidien Ouest France. Il anime depuis 2010 le blog Lignes de Défense (http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/). Philippe Chapleau est également coordinateur d’enseignements à l’INHESJ et intervenant à l’école des transmissions de Rennes.

Entretien réalisé le 7 juin 2018 et mis à jour le 7 novembre 2018

Léa Le Van Bereni – Pouvez-vous me parler de conflits actuels dans lesquels des SMP sont engagées ?

Philippe Chapleau – Je vais faire un peu d’histoire. Ce que j’appelle les SMP, dans une définition très large, ce sont des sociétés privées commerciales, qui fournissent des prestations à des forces armées, à des forces de police. Ces prestations vont de la formation au renseignement en passant par la logistique etc etc, tout sauf la participation directe au combat. A la différence de ceux qu’on appelait les mercenaires des siècles passés qui eux participaient directement aux opérations de guerre, les SMP sont toujours à la périphérie des forces gouvernementales combattantes, quoi qu’on ait écrit ou affirmé. Même les gens de Blackwater n’ont jamais pris part à des opérations offensives, ils ont combattu parce qu’ils ont dû protéger des gens et des sites mais ce n’est pas eux qui ont libéré Bagdad ou conquis une partie de l’Afghanistan, ces gens-là viennent en soutien des forces armées nationales.

La 2ème chose, c’est que ce sont les raisons qui motivent leur emploi. Généralement ce sont d’abord des déficits capacitaires des forces armées nationales, ce n’est pas d’abord une question d’économie. Il s’agit de pouvoir disposer de capacités supplémentaires dont ont besoin les FA engagées dans les opérations.

3ème chose, on voit bien que le recours à ces sociétés est soumis aux aléas des opérations militaires engagées par les armées. Donc, par exemple, si on regarde ce qu’il s’est passé pendant la période afghane et irakienne, on a vu que l’armée américaine a massivement fait appel aux SMP, ESSD, pour un tas de fonctions et de prestations puisque la taille du champ de bataille était quand même très importante et qu’il fallait énormément de moyens. Donc, il y a eu sur ces deux théâtres d’opération un déploiement massif des SMP toujours pour les mêmes prestations. Une fois les grandes opérations militaires terminées en Irak et que celles d’Afghanistan ont baissé en intensité, le recours à ces sociétés a baissé. Et, ça s’est mesuré très rapidement d’une part par la baisse des contrats passés par le Pentagone et d’autre part par les difficultés qu’ont rencontré un certain nombre de ces sociétés en particulier, Dyncorp, la SMP américaine dont le chiffre d’affaires était à plus de 90% basé sur ces contrats avec le Pentagone et le département d’état. C’est des gens qui lorsqu’il y a la paix font de mauvaises affaires, leurs bonnes affaires c’est pendant les crises.

On en arrive à la situation actuelle, les grandes sociétés sont toujours présentes, elles ont dû revoir une partie de leur offre, et se recentrer sur les missions mères ou premières qu’elles proposaient. On avait assisté dans les années 2000 2010 à une explosion de l’offre des prestations par les entreprises. Là elles se rendent compte que non, il faut se recentrer sur leurs capacités premières et donc on voit bien que des gens comme Academi, Triple Canopy, se recentrent sur la sécurité et sur la formation. Ils laissent de côté le soutien et le déminage et reviennent à ce qu’ils savent faire de mieux.

Léa Le Van Bereni – Donc ça serait, par exemple, la formation ou bien la sécurisation navale, pour des entreprises ?

Philippe Chapleau – Oui il y eu parallèlement à la baisse d’intensité des opérations on a assisté à une sorte de recomposition du paysage, les sociétés ont cherché d’autres marchés, celles qui faisaient de la sécurité se sont tournées vers la lutte anti piraterie, et cela a été très très décevant.

On était très loin des besoins connus en Irak et les grandes sociétés qui ont voulu y aller se sont très vite rendu compte que c’est une sorte de chasse gardée britannique avec quelques Israéliens etc.

Une autre mesure qu’ils ont prise a été de se retourner vers des prestations qui sont opérées sur le territoire national métropolitain. Donc on a vu les grands prestataires américains trouver des contrats avec le DHS américain (le Homeland Security), avec le département de l’Intérieur, avec le département de l’Energie parce que tous les grands sites vitaux, centrales nucléaires, centres de recherche etc doivent être protégés.

Des sociétés de sécurité à l’international, comme Triple Canopy, Dyncorp, Academi etc ont essayé de décrocher un maximum de contrats sur le territoire national et ils ont réussi.

Léa Le Van Bereni – Comme le contrôle des frontières ? Ce qui relève de la sécurité intérieure

Philippe Chapleau – Oui on voit ça aussi, le soutien aux opérations humanitaires, grand domaine auquel les grandes sociétés anglo-saxonnes s’intéressent

Léa Le Van Bereni – Donc à la fois au niveau des états mais aussi avec l’ONU ?

Philippe Chapleau – Ces sociétés ont aussi regardé ce qui était à la mode, et là il y a des besoins qui ont émergé en particulier dans le domaine de la cyber défense et dans celui du renseignement. Les SMP ont commencé à s’intéresser à ces deux domaines, même si on ne peut pas s’improviser spécialiste du cyber.

Quand je dis renseignement c’est vraiment au sens très large, ça va de la collecte au traitement de l’information. Prenons la collecte qui est un domaine en plein boom, c’est tout ce qui est le renseignement aéroporté, l’ISR, où les capacités patrimoniales des grandes armées sont largement insuffisantes. Que ce soient les Américains, les Français, les Britanniques, tout le monde est sous-équipé en matière ISR donc on fait appel à des sociétés privées. Et là désormais il y a énormément de prestataires très bien équipés en avions, en drones et qui offrent ce type de prestations.

L’autre domaine sur lequel les sociétés ont commencé à s’impliquer c’est effectivement les opérations de maintien de la paix. Parce que là il y a énormément de besoin en sécurité en formation et en logistique

Léa Le Van Bereni – Oui j’ai consulté le site internet de Dyncorp par exemple et j’ai vu qu’effectivement leur message était le suivant : on veut protéger les communautés, s’engager pour maintien de la paix et ainsi ils semblaient s’orienter vers ce type d’opérations

Philippe Chapleau – Oui tout à fait, on voit bien que l’ONU en particulier, mais aussi l’UA, ont des carences et sous capacités. Donc ils font appel au privé. Par exemple, l’ONU n’a pas de moyens propres logistiques donc ils font appel à des sociétés qui assurent la restauration, l’hébergement, le transport… Autre aspect : tous les contingents nationaux qui sont fournis aux opérations de maintien de la paix doivent être remis à niveau, passer les tests pour être accrédités par le département des opérations de maintien de la paix ; cette remise à niveau est confiée à des privés.

Léa Le Van Bereni – Et vous pensez que, à terme, les SMP vont réussir à s’adapter aux fluctuations du marché pour s’inscrire durablement dans le paysage militaire ou bien qu’elles vont souffrir de la fin des conflits comme celui d’Irak ?

Philippe Chapleau – Oui bien sûr, c’est mon opinion. Prenons la France et les USA, ce sont deux pays où l’on voit que les gouvernements actuels augmentent l’enveloppe pour la défense. Pourtant, même si elle est augmentée ce n’est pas suffisant en capacités matérielles, donc soit on arrête de faire la guerre et on laisse les autres pays en proie à des crises terrorisme, soit on maintient ces opérations, au Sahel, au Proche au Moyen Orient et on fait avec ce qu’on a. Conséquence : il faut faire appel à ces sociétés pour le soutien. Les Américains sont confrontés au même problème actuellement en Europe de l’Est, ils ont des ambitions claires depuis Obama, que Trump a même renforcées. Ils entendent protéger la frontière Est de l’Europe et de l’OTAN d’une éventuelle agression russe, donc les Américains eux, déploient actuellement énormément de moyens terrestres aériens, navals et on voit que la gestion des grands centres de stockage de matériel et d’équipement est confiée à des sociétés privées.

Donc quel que soit le théâtre, les SMP sont bien présentes.

Léa Le Van Bereni – Donc ce serait plus un ralentissement

Philippe Chapleau – Oui c’est une sorte de ralentissement mais si on regarde au quotidien les contrats qui sont passés ou ce qui se préparent à être passés on voit que la tendance est toujours aussi forte.

Prenons l’exemple des ADAIR les adversory air services. Le privé joue le rôle des méchants au profit de l’US Air Force et de la Navy ; ces sociétés sont en mesure d’aligner des avions de combat de façon à fournir a peu près 40 000 sorties par an. Là on est dans une enveloppe budgétaire exceptionnelle.

Il y a un autre contrat américain qui est un contrat de logistique qui se prépare. L’enveloppe initiale est de 82 milliards de dollars, ça n’a jamais été aussi gros comme enveloppe initiale, même si ça ne veut pas dire qu’au bout des 10 ans de contrat tout l’argent sera dépensé mais en tout cas c’est l’enveloppe que le pentagone a déterminé. Donc on reste dans des volumes importants et dans des durées qui sont très longues. Il y a des petits marchés qui durent 1 an, 2 ans et qui sont reconduits sur une base annuelle mais on a quand même des super méga contrats surtout pour la formation. Donc la tendance reste quand même très nette : l’externalisation se renforce.

 

Léa Le Van Bereni – J’ai effectivement eu des difficultés à trouver des informations sur ce type de contrats

 

Philippe Chapleau – Il y a un autre secteur où l’on voit que les sociétés sont présentes , c’est tout le soutien médical et sanitaire

Léa Le Van Bereni – J’ai trouvé beaucoup d’informations là-dessus dont des entreprises comme CHS qui semblent capables de proposer beaucoup de services

Oui et il y a des sociétés qui sont excellentes dans ce domaine-là comme CHS tant dans la formation que dans le soutien médical. C’est important parce qu’on voit que des pays comme le Canada, la Grande-Bretagne ou l’Australie ont pratiquement abandonné leurs systèmes de médecine militaire comme on connait en France, par exemple il y a des choix imposés parce que ce ne sont pas des carrières  attractives mais le fait est qu’ils se retrouvent tous devant cette sous-capacité. Alors ils font appel à des sociétés privées pour fournir des médecins, des infirmiers etc.

Entretien réalisé par Léa Le Van Bereni, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

Pour aller plus loin :

Ouvrages

Les Nouveaux Entrepreneurs de la guerre. Des mercenaires aux sociétés militaires privées, Philippe Chapleau, Vuibert, mars 2011, 224 p

 

Irak, terre mercenaire, Georges-Henri Bricet des Vallons, éditions Favre, janvier 2010, 272 p

La Privatisation de la violence. Mercenaires et sociétés militaires privées au service du marché. Xavier Renou, Agone, 2006.

Sociétés militaires privées. Enquête sur les soldats sans armées, éd. Le Rocher, Collection L’Art de la guerre, 2005

Articles

David HORNUS :  » Eclairage sur les SMP » (2003) : https://www.infoguerre.fr/fichiers/eclairage_smp.pdf

G.-H. Bricet des Vallons, « Le paradigme Watan : comment l’externalisation de la logistique américaine en Afghanistan finance l’insurrection », DSI no 66, janvier 2010.

G.-H. Bricet des Vallons, « Privatisation et mercenarisation de la guerre : la révolution de la « génétique » des forces armées américaines », Krisis no 34, 2010.

« La sécurité privée est un enjeu stratégique pour la France » entretien de Georges-Henri Bricet des Vallons avec Jean-Dominique Merchet sur Secret Défense

« Sociétés militaires privées en Afghanistan : démantèlement en trompe-l’œil », G.-H. Bricet des Vallons, Libération, 28 août 2010

« Sociétés militaires privées : de la privatisation à la mercenarisation du champ de bataille », entretien avec Georges-Henri Bricet des Vallons sur Theatrum Belli

 Mercenariat : le marché florissant de la privatisation des guerres, François Misser, 18 mars 2004, 17 p.

Les Entreprises para-privées de coercition : de nouveaux mercenaires ? Série d’articles de magazine Culture & Conflit n°52 de 2003

 

Publicités

« Géostratégie des Emirats arabes unis, un acteur discret aux grandes ambitions », Entretien avec Stéphane Lacroix

6 Nov

BN-UM649_GULFPR_GR_20170731163230Mohammed ben Salman (MBS) prince-héritier d’Arabie saoudite à gauche et son homologue Emirien Mohammed ben Zayed (MBZ) à droite.

Photo : BANDAR ALGALOUD/PRESS POOL

Stéphane Lacroix, politologue spécialiste de l’Arabie saoudite est professeur associé à Sciences Po, chercheur au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI) et chercheur associé au Centre d’Etudes et de Documentation Economiques, Juridiques et Sociales (CEDEJ) du Caire. Il est titulaire d’un doctorat en sciences politiques de Sciences Po et d’une maîtrise de langue et civilisation arabe de l’INALCO. Stéphane Lacroix a écrit plusieurs ouvrages tel que « Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée » (PUF, 2011). Il a publié de nombreux articles dans des revues académiques de sciences politiques ou liées au monde arabe. Stéphane Lacroix a également reçu plusieurs prix et distinctions en France et à l’étranger, notamment le prix de thèse 2008 de l’Association Française de Sciences Sociales des Religions (AFSSR). Voir : Biographie http://www.stephanelacroix.net/

 

Entretien (réalisé le 7 mai 2018), publié le 31 octobre 2018.

 

Léa BerthonPeut-on dire qu’avec la présidence d’Emmanuel Macron, les Emirats arabes unis ont retrouvé une place centrale dans la politique étrangère de la France ?

Stéphane Lacroix – C’était déjà le cas avant. La base d’Abu Dhabi est plus ancienne (2008), les grands projets culturels (Louvre Abu Dhabi) sont d’actualité mais malgré tout, les projets économiques datent d’avant.  C’est Jean-Yves Le Drian qui participe au renforcement de la présence française dans le Golfe. La politique qu’il menait en tant que Ministre de la Défense, il continue à la mener au Ministère des Affaires Etrangères. C’est donc lui qui assure la continuité entre l’avant et l’après Macron.

Je ne pense pas qu’il y ait de nouveauté particulière. On garde une relation très forte via Jean-Yves Le Drian qui a poussé cette relation le plus loin.  Il a noué une relation forte avec les Emiriens en particulier, mais avec l’Egypte également. Jean-Yves Le Drian est très largement à la manœuvre et a donné un contenu très personnel à cette relation. Il est vraiment convaincu par la rhétorique émirienne.

 

Léa BerthonLes Emirats arabes unis sont en lutte contre le terrorisme dans la région et également aux côtés de la France au Sahel, que pouvez-vous me dire sur la politique antiterroriste des Emirats ?

Stéphane Lacroix – La définition du terrorisme des Emirats arabes unis peut parfois poser problème.  Jusqu’à la fin des années 90 début des années 2000, les Emiriens, à peu près comme tous les pays du Golfe, avaient une politique de soutien assez large des acteurs se réclamant de l’islam à travers le monde via des réseaux privés. Après 2001, ils ont été l’un des premiers pays à adopter une politique beaucoup plus dure. Cette politique a été concomitante au processus qui commence au milieu des années 2000 et que l’on voit aujourd’hui avec l’Arabie de MBS, c’est à dire un processus de concentration du pouvoir entre ses mains. La mise en place de ce pouvoir vertical a considérablement restreint la marge de manœuvre des acteurs non-étatiques.

Aujourd’hui aux Emirats arabes unis, il y a beaucoup moins qu’en Arabie saoudite une sorte de magma d’acteurs qui auraient des stratégies distinctes (même si MBS est en train de changer cela pour l’Arabie saoudite). Aux Emirats, il y a vraiment une politique d’Etat et pas d’acteurs non-étatiques qui pourraient agir via leurs propres réseaux privés. Hormis peut-être dans les réseaux de l’immigration pachtoune ou pakistanaise, des personnes qui travaillent aux Emirats comme expatriés et qui peuvent avoir leurs propres réseaux financiers mais c’est quelque chose qui échappe à l’Etat Emirien et qu’il cherche à combattre.

Ce n’est pas là que les Emiriens posent problème. C’est l’Etat du Golfe qui a fait cette transformation le plus tôt. La transformation dans un Etat ultra autoritaire, très centralisé, et qui empêche donc la présence de tout acteur qui échapperait au contrôle de l’Etat comme en Arabie Saoudite. L’Etat émirien depuis le début des années 2000 s’est mis en tête qu’il devait à tout prix combattre toutes les forces de l’islam politique parce qu’il les voit comme une menace pour son régime. C’est un calcul de survie du régime très clair.

Le problème pour les émiriens est double :
– Leur définition du terrorisme est très large et inclut des acteurs comme les Frères Musulmans, (groupe considéré comme terroriste seulement par eux, les Egyptiens et les Saoudiens). Par conséquent, quand les Emiriens s’expriment sur le terrorisme lors des discussions avec les Occidentaux, on ne sait jamais trop de quoi ils parlent exactement. D’autant plus que lorsque l’on regarde les personnes jugées aux Emirats pour terrorisme, parfois ce sont de simples opposants. Le « terrorisme » devient un terme attrape-tout qui permet de désigner toutes les forces politiques qui ne leur plaisent pas.
– Les Emiriens mènent une politique qui, de par son acharnement contre l’islam politique sunnite, en vient quelquefois à considérer, que ce soit au Yémen ou en Libye, les mouvements salafistes comme un moindre mal. Au Yémen, ils peuvent soutenir des milices salafistes, aux visions ultra conservatrices de la société qui ne correspondent pas à l’image de l’Islam « modéré » que les Emiriens prétendent promouvoir.

En ce qui concerne le terrorisme djihadiste en Syrie, les Emiriens ont toujours été les plus prudents dans le soutien qu’ils apportent sur le terrain aux groupes de l’opposition syrienne. Ils ne soutiennent que les forces qui n’ont rien à voir avec l’islam politique et qui sont proches des Américains. Au fur et à mesure que les islamistes ont pris une part grandissante dans l’opposition syrienne, les Emiriens se sont dégagés de ces soutiens beaucoup plus tôt que leurs voisins du Golfe.

 

Léa BerthonCompte tenu de ces problématiques sur le terrorisme, comment expliquer que les Emirats bénéficient d’un préjugé plus favorable de la part des Occidentaux que d’autres pays du Golfe ?

Stéphane Lacroix – C’est parce qu’ils ont joué sur un certain nombre de cordes sensibles. Prenons la question de la culture : avec la Sorbonne et le Louvre, ils savent comment parler aux Français. Ils nous attendent sur le terrain qui nous séduit. C’est une stratégie d’image d’une société ouverte qui a commencé très tôt. Ils ont fait de Dubaï une sorte de hub où tout le monde est amené à passer, on voit que c’est une société ouverte, tout ce qui est interdit dans les pays voisins y est autorisé. Cela plaît beaucoup, alors même que la société émirienne est très conservatrice, c’est tout le paradoxe des Emirats arabes unis. Il y a un nombre d’expatriés qui représente près de 90% de la population, auquel on autorise à peu près tout, mais les Emiriens sont à peu près aussi conservateurs que leurs voisins Saoudiens ou Qataris. Il n’y a pas de grande différence dans le conservatisme. Ils ont créé cette image depuis les années 2000 qui fait qu’ils apparaissent comme étant en pointe dans une sorte de libéralisation de la société.

Ce discours de lutte contre « l’extrémisme », terme employé n’importe comment, séduit les politiques occidentaux. Ces derniers ne s’interrogeant pas vraiment sur ce que les Emiriens mettent dans la catégorie « extrémisme ».

Pour le djihadisme, ils sont clairs. On peut difficilement leur reprocher de tolérer la présence de certains réseaux dans leurs pays qui soutiendraient tel ou tel acteur djihadiste à l’étranger.  Mais justement en raison de cette image de leur engagement dans la lutte contre le djihadisme, on leur pardonne tout le reste.

Par ailleurs, les Emiriens achètent des journalistes, utilisent leur argent à l’étranger pour essayer de se constituer des lobbies pro-émiriens de manière très généreuse et très opaque. Sur ce point-là, ils ne sont pas très différents des Qataris par exemple. Mais tout le monde se focalise sur la politique d’influence du Qatar alors que là encore, la politique d’influence des Emirats (parce qu’ils cochent les bonnes cases) personne ne s’y intéresse vraiment.

Les Emiriens sont discrets, silencieux, et laissent très volontiers l’Arabie saoudite assumer le crédit de leurs actions. C’est un acteur qui utilise une stratégie très intéressante car il fait plein de choses mais ne le dit jamais et est bien content de laisser l’Arabie saoudite être l’acteur qui apparaît comme celui qui agit.

 

Léa BerthonQu’en est-il des relations des Emirats arabes unis avec le Qatar ?

Stéphane Lacroix– La brouille avec le Qatar leur a beaucoup coûté sur ce plan. C’est d’ailleurs une brouille qataro-émirienne avant d’être une brouille qataro-saoudienne. Le Qatar a mis énormément d’argent dans ses réseaux médiatiques pour essayer d’exposer le rôle interventionniste des Emirats.  Ces médias financés par le Qatar ont souvent été repris par la presse occidentale. On commence à voir sortir des choses sur les Emirats notamment au Yémen. Cela leur a coûté en termes de discrétion.

 

Léa BerthonQuelle est la relation qui lie Mohammed Ben Salman (MBS), prince-hériter de l’Arabie saoudite à son homologue émirien Mohammed ben Zayed (MBZ) ?

Stéphane Lacroix – Ils ont une relation proche, même si les Emirats et l’Arabie n’ont pas toujours eu de bonnes relations, ils ont notamment un contentieux sur les frontières. Mais depuis 2015 avec MBS, une relation extrêmement étroite s’est mise en place. On ne parle plus des questions qui fâchent (alors qu’il y en a). Car ils considèrent qu’ils ont besoin les uns des autres.

MBZ (prince-héritier des Emirats) a besoin de l’Arabie saoudite car il se rend bien compte que quand vous êtes un petit pays et que vous avez une politique très ambitieuse, il est préférable de pouvoir se cacher derrière un gros pays car cela ajoute à votre crédit sur la scène internationale. L’Arabie saoudite a une sorte d’autorité, c’est une puissance régionale. L’alliance des Emirats avec l’Arabie saoudite est plus à même de leur permettre de réaliser leur objectif.

En retour, MBS (prince héritier de l’Arabie saoudite) a choisi cette alliance avec les Emirats car MBS est un petit jeune au pouvoir, que personne ne connaît en Arabie ou sur la scène internationale et il voit le modèle émirien comme celui que l’Arabie saoudite devrait adopter. Il a une vraie fascination du modèle émirien pour faire appliquer en Arabie ce mélange de libéralisme économique et d’ultra-autoritarisme politique. Il y a aussi pour MBS la nécessité de s’appuyer sur un dirigeant beaucoup plus expérimenté que lui. MBZ est bien connecté à l’international et cela lui permet de construire son profil de dirigeant. Quand MBS est nommé au printemps 2015 personne ne sait qui il est, sa place n’est pas encore tout à fait assurée. En 2015-2016 il consolide son pouvoir en appliquant les recettes émiriennes et en se constituant une stature à l’international via les réseaux de MBZ (proche de Poutine, proche de la droite américaine et des réseaux de Trump, et proche de la France). C’est MBZ qui va présenter MBS à tous les dirigeants du monde en vantant sa personne. MBS a bien compris que pour emporter le morceau en Arabie saoudite, il a besoin de cette stature internationale.  MBS a face à lui Mohammed Ben Nayef (MBN), ministre de l’intérieur saoudien qui est beaucoup plus connu que lui à l’international. MBN est réputé et apprécié à l’étranger en raison de sa place de ministre depuis dix ans en Arabie saoudite et des succès réels obtenus dans la lutte contre le terrorisme au sein du pays.

 

Léa Berthon – Pourriez-vous me parler du rôle des Emirats au sein du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ?

Stéphane Lacroix – Le Conseil est plus ou moins mort depuis l’année dernière. Déjà, depuis la première crise avec le Qatar en 2014, plus rien n’avance réellement.

L’Arabie saoudite a le plus d’influence traditionnellement au sein du CCG de par sa taille. En effet, le CCG rassemble 6 pays (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn, Emirats arabes unis et Qatar), dont un (l’Arabie saoudite) qui a 5 fois la population des autres. Cette fédération est donc très déséquilibrée, puisque l’Arabie saoudite a un poids que les autres n’ont pas. Les petits pays du Golfe veulent se rapprocher de l’Arabie saoudite pour se protéger. Mais d’un autre côté, il y a une volonté de marquer leur distance car l’Arabie saoudite fait peur à ses voisins (vu de Riyad, le Qatar c’est le Luxembourg).

Il y a donc une volonté de rapprochement mais aussi de méfiance quand cela va trop loin. Le Qatar a d’ailleurs été le premier à rompre le consensus dans les années 1990, en se démarquant sur un certain nombre de dossiers vis-à-vis des autres pays du Golfe. Le Qatar a fait cavalier seul, bloquant ainsi les décisions au sein du CCG puisqu’elles doivent être prises à l’unanimité.

 

Léa Berthon Pour en revenir à la France, quel est le positionnement de la base française d’Abu Dhabi par rapport à la prépondérance américaine dans la région ?

Stéphane Lacroix – La France ne pèse pas énormément, les acteurs de la région considérant que le vrai pays qui a de l’influence politique sont les Etats-Unis. Mais la nouveauté à partir des années 2000, c’est que les pays du Golfe se rendent compte qu’ils ne peuvent plus s’appuyer seulement sur les Etats-Unis, ils ont besoin de diversifier leurs relations. Ne serait-ce que pour avoir des solutions de repli quand les Etats-Unis se désengagent. Ou même pour pouvoir jouer d’autres pays contre les Etats-Unis. C’est ce qui explique que la relation avec Poutine est assez bonne. Il y a une volonté de pouvoir faire pression sur les Etats-Unis quand ils ne vont pas dans leur sens en s’appuyant sur d’autres partenariats. Cependant, le partenariat privilégié reste américain.

La France a su saisir une opportunité qui est très liée à la présidence d’Obama. C’est à ce moment-là que les relations avec la France se développent car les pays du Golfe n’apprécient pas Obama. Ils considèrent qu’il n’est pas suffisamment engagé à leur côté (Obama a été élu dans une logique de s’impliquer moins au Moyen-Orient). Ce retrait devait se traduire par l’accord nucléaire qui aurait permis de retrouver un équilibre dans la région entre l’Iran et les pays du Golfe. L’accord nucléaire avec l’Iran a été vu d’un très mauvais œil. La France est apparue comme un partenaire intéressant car c’est la porte vers l’Europe. Les Saoudiens essaient aussi de jouer l’Europe à travers la France pour essayer de peser sur les décisions des Etats-Unis et contrebalancer leurs décisions quand elles ne leur plaisent pas. C’est également ce que fait l’Iran.

 

Léa Berthon – En parlant de l’Iran, les Emirats ont une longue histoire de contentieux avec ce pays notamment sur les îles dans le golfe Persique. Pensez-vous que cette tension est toujours présente entre les deux pays ?

Stéphane Lacroix – Les tensions sont d’autant plus fortes que les Emiriens ont fait le choix de l’alignement sur les Saoudiens.  Les tensions avec l’Iran sont au départ saoudiennes. Les Emiriens traditionnellement étaient plus en retrait sur les questions iraniennes en particulier parce que Dubaï fait énormément de business avec l’Iran. Il y a par ailleurs ces conflits politiques entre l’Iran (notamment la question des îles que vous évoquez) qui font que les relations n’ont jamais été bonnes avec l’Iran mais elles étaient bonnes à minima. Les Emirats profitaient des sanctions sur l’Iran car cela faisait de Dubaï une plaque tournante vers l’Iran. Dubaï a su se positionner intelligemment pour être la plaque tournante de tout le business qui pouvait passer en Iran. Il y a une présence économique iranienne énorme à Dubaï. Les Emirats arabes unis et l’Iran entretenaient dès lors des relations cordiales, même si l’émirat d’Abu Dhabi avait une position plus dure envers l’Iran. Puis on a assisté à un balancement des Emirats dans une rhétorique beaucoup plus anti-iranienne depuis l’alliance avec MBS. Les Emirats se sont alignés sur la rhétorique saoudienne qui fait de l’Iran un ennemi majeur.

 

Léa BerthonAttachons nous à un autre dossier, celui de la Somalie, quelles sont les ambitions des Emirats arabes unis dans cette zone ?

Stéphane Lacroix – La Somalie est un Etat fédéral, qui a un exécutif extrêmement faible et ne contrôle pas son territoire. Certaines régions de la Somalie ont acquis une semi-indépendance voire une indépendance non reconnue dans le cas du Somaliland, ce qui énerve beaucoup le gouvernement de Mogadiscio qui lui,  continue de se réclamer d’une autorité qui s’étend à tout le territoire. Il y a un conflit entre le gouvernement central, extrêmement faible qui ne contrôle pas entièrement son territoire et tous ces Etats au sein de la Somalie qui se sont émancipés.

Traditionnellement le gouvernement central somalien est proche du Qatar. Il a beaucoup investi dans les médiations en Somalie, en construisant une relation assez solide avec les différents présidents somaliens.

Les Emirats ont compris le jeu et ont commencé à essayer de soutenir un certain nombre de ces Etats sécessionnistes au sein de la Somalie. À commencer par le Somaliland qui est devenu un partenaire extrêmement fort des Emiriens et plus récemment le Puntland, aussi entré dans le giron émirien. Les Emirats y installent des bases militaires, construisent des ports, s’implantent économiquement et militairement dans ces zones, ce qui irrite le gouvernement central à Mogadiscio, proche du Qatar (on retrouve cette rivalité qataro-émirienne).

Tout cela s’inscrit dans la stratégie émirienne d’extension de leur influence dans la Corne de l’Afrique. Depuis 2015, les Emiriens profitent de la crise au Yémen pour réclamer l’éviction des Occidentaux et étendre leur influence dans les pays de la Corne de l’Afrique, avec le prétexte sécuritaire qui consiste à dire : « on a besoin de contrôler le détroit de Bab-el-Mandeb pour empêcher les bateaux iraniens de passer les armements aux Houthis ». Les Emiriens affirment aux Occidentaux qu’ils peuvent se charger de la chasse aux pirates. Les Occidentaux s’enthousiasment qu’une puissance régionale assure le contrôle et soulage leurs actions. Mais en même temps, ils utilisent ce type de prétexte sécuritaire pour s’installer militairement et économiquement.

Quand on regarde les pays de la zone, on trouve les Emirats en Erythrée, à Djibouti, au Soudan. Ces Etats africains jouent un jeu compliqué, on pourrait dire qu’ils « mangent à tous les râteliers ». On assiste donc à une ruée sur la Corne de l’Afrique de la part des Emirats. Leur stratégie est assez solide et la Somalie est le terrain de jeu de ces rivalités.

 

Réalisé par Léa Berthon, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

 

POUR ALLER PLUS LOIN… Bibliographie de l’auteur sur le sujet :

OUVRAGES:

Complexity and Change in Saudi Arabia (co-dirigé avec Bernard Haykel et Thomas Hegghammer). Cambridge, UK: Cambridge University Press, 2012 (sous presse).

Awakening Islam. The Politics of Religious Dissent in Contemporary Saudi Arabia, Cambridge, MA: Harvard University Press, avril 2011. 384 p.

The Meccan Rebellion (avec Thomas Hegghammer). Bristol, UK : Amal Press, 2011. 70 p.

Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée. Paris : Presses Universitaires de France, 2010. 392 p.

Al-Qaïda dans le texte – présenté par Gilles Kepel (avec Gilles Kepel, Jean-Pierre Milelli, Omar Saghi et Thomas Hegghammer). Paris : Presses Universitaires de France (PUF), 2005. 440 p.

 

ARTICLES :

« Les Emirats arabes unis, un acteur méconnu », Orient XXI, Février 2018.

« L’Arabie saoudite : un magistère sur l’islam contesté ». Pouvoirs, (1), 2015, 43-52.

“Comparing the Arab Revolts: Is Saudi Arabia Immune?”. Journal of Democracy, Washington, vol. 22, n°4, octobre 2011. p. 48-59.

“L’Arabie saoudite au défi du printemps arabe”. Les Dossiers du CERI, septembre 2011 (sous la direction de Laurence Louër), Disponible sur http://www.cerisciences-po.org/archive/2011/septembre/dossier/art_sl.pdf.

“Between Islamists and Liberals : Saudi Arabia’s New Islamo-Liberal Reformists ». The Middle East Journal, Washington, vol.58, n°3, Summer 2004, p.345-365.

“L’Arabie saoudite, entre violence et réforme”. Politique Etrangère, Paris, numéro 4/2004. P.743-754.

 

 

 

 

Les frappes françaises en Syrie : « néoconservatisme » à la française ou retour au « gaullo-mitterrandisme » ? 

5 Nov

Le 7 Avril 2018, l’armée syrienne a procédé à une attaque chimique sur la ville de Douma, dans la Ghouta orientale conduisant à d’importantes pertes civiles (estimées à une centaine de morts). Cette attaque visait à déloger un groupe rebelle ayant refusé l’accord d’évacuation de la zone et se place donc dans une logique de terreur. Le 13 Février 2018, Emmanuel Macron avait déclaré dans une conférence de presse que l’emploi de l’arme chimique par le régime syrien représentait pour lui une ligne rouge dont le franchissement serait susceptible de représailles militaires[1]. Par conséquent après une concertation avec ses alliés britanniques et américains, le président Macron a ordonné des frappes sur trois objectifs liés au programme chimique syrien, dans la nuit du 13 au 14 avril 2018. Malgré le succès de cette opération, d’importantes contestations ont surgi dans le pays de la part de l’opposition mais aussi sur la scène internationale avec des condamnations, notamment de la part de la Russie.

 

Cet évènement s’inscrit-il dans la continuité néoconservatrice des présidents Hollande et Sarkozy, ou sommes-nous à l’inverse dans la lignée gaullo-miterrandienne dans laquelle Macron s’est placé au début de son mandat ? 

De nombreux politiciens parmi l’opposition de droite ou de gauche ont critiqué l’action du président de la République en l’accusant de faire du « néo-conservatisme » à la française. Le néo-conservatisme est une doctrine originellement américaine, apparue lors du premier mandat de Georges W. Bush et prônant une vision universaliste du monde ou les valeurs américaines et occidentales de démocratie et de droits de l’homme doivent triompher, si nécessaire par la force. Cette doctrine se manifesta notamment sous la forme de l’axe du mal, ou encore par l’invasion de l’Irak et le renversement de Saddam Hussein en 2003. En France, l’expression néo-conservatisme à la française apparait suite à l’élection de Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l’OTAN. Ce dernier inscrit la France dans un camp occidental et s’engage de plus en plus aux côtés des américains dans des interventions militaires multiples : augmentation de la participation française en Afghanistan, guerre en Lybie, etc. François Hollande poursuit cette politique en s’engageant en Irak et en Syrie et en reprenant le terme de « guerre contre la terreur ». Ce néo-atlantisme se caractérise donc par une vision de la France appartenant à un ordre occidental comprenant américains, britanniques, ou encore européens, ainsi que par la promotion des valeurs occidentales comme valeurs universelles.

Ainsi, pour beaucoup, la décision du président Macron de frapper en Syrie ressemble beaucoup à ce néo-atlantisme dont il avait pourtant annoncé la fin au début de son mandat. Tout d’abord, cette frappe est très similaire à ce que François Hollande avait voulu faire en 2013 : annonce d’une ligne rouge ayant trait à l’utilisation d’armes chimiques par le régime sur des populations civiles, frappes aériennes de représailles, bien que limitées, depuis la France sur des objectifs liés au programme chimique syrien dans une coalition avec les alliés britanniques et américains. La seule différence entre les deux est que l’une fut annulée tandis que l’autre alla jusqu’au bout. Or François Hollande se plaçait clairement dans le néo-atlantisme, on peut donc faire la même analyse pour Emanuel Macron.

Par ailleurs, cette opération, fut menée avec les alliés américains et britanniques, et contre la Syrie soutenue par la Russie. A cet égard, la France se place donc parfaitement dans un camp occidental s’opposant à un camp non-occidental. De plus, la France intervient en Syrie au nom de principes moraux et universels, au nom de la responsabilité de protéger et pour faire respecter l’ordre international établit par les occidentaux, bien que les effets militaires ou ses intérêts sur le sujet soient très faibles.

Enfin, ces valeurs universelles sont « imposées » indépendamment du droit international et de la légitimité onusienne, considérés comme trop limités et peu efficaces, ainsi qu’aux dépens de la souveraineté des Etats. Ce qui n’est pas sans rappeler l’intervention américaine en Irak en 2003. Tous ces faits viennent donc accréditer la thèse d’une intervention se plaçant dans le cadre d’un néo-conservatisme à la française. Toutefois, lorsque l’on creuse plus en profondeur, ce néo-conservatisme semble n’être qu’un vernis.

En effet, contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord, Emmanuel Macron prône un retour aux fondamentaux du gaullo-mitterandisme dont il se revendique.

Le gaullo-miterrandisme est une doctrine de politique étrangère française qui consiste à affirmer la position indépendante de la France dans la communauté internationale en insistant notamment sur la multipolarité, le multilatéralisme et le non-alignement, notamment au travers d’une dissuasion nucléaire indépendante et tous azimuts.

Par cette intervention militaire, Emmanuel Macron a démontré la force de la France ainsi que sa crédibilité et celle de sa diplomatie et de sa dissuasion en faisant respecter la ligne rouge qu’il avait édicté, ce qui renforce sa position sur la scène internationale. L’outil militaire a permis à la France de revenir dans le jeu politique en Syrie, en renforçant sa posture de garant de l’ordre international. Cette intervention à première vue pour des motifs humanitaires, montre aussi le souci de maintenir son rang dans le monde et pour la défense des intérêts de la France. Le président reste donc bien dans la lignée du gaullo-mitterrandisme, en exprimant le rôle singulier et historique de la France qui a conduit à cette initiative.

La diplomatie française renoue ici avec le concept d’intérêts particuliers et son double objectif de lutte contre le terrorisme et de respect des conventions internationales (lutte contre la prolifération et l’emploi des armes de destructions massive)[2]. Il y a donc bien une tentative de rendre la place de la France cohérente dans le monde entre son discours et ses actes. L’action s’inscrit dans un cadre multilatéral, aux côtés de 3 des 5 membres du Conseil de Sécurité de l’ONU et avec le soutien de la communauté internationale, comme le montre l’échec du projet de résolution russe condamnant les frappes[3]. Certains reprochent une action « illégale » car menée sans mandat de l’ONU, or Emmanuel Macron se serait appuyé sur la résolution 2118 qui rappelle l’interdiction d’utilisation d’armes chimiques dans le droit international, en se défendant de ne pas pouvoir intervenir via l’ONU parce que la Russie imposerait son veto.

Contrairement à ce que ces détracteurs ont affirmé, le président français ne s’est pas aligné aveuglément sur les Etats-Unis. Paris et Washington n’ont pas les mêmes ambitions politiques concernant le conflit syrien, puisque Trump, tout en soutenant ses alliés dans les moments clés, souhaite limiter son engagement dans la région. L’indépendance stratégique de la France ne fait pas obstacle au développement de la coopération avec les Etats-Unis quand leurs intérêts coïncident. Par ailleurs, ni Mitterrand, ni de Gaulle n’ont hésité à se joindre aux États-Unis lorsque la situation le demandait comme le montrent les exemples de la première guerre du Golfe en 1991 ou de la crise des missiles de Cuba en 1962. Pour reprendre la devise du gaullo-mitterrandisme « la France est alliée, mais non alignée »[4].

Le président Macron s’inscrit par ailleurs dans une dynamique collective en souhaitant inclure tous les acteurs. Depuis son arrivée au pouvoir, la France a pris le soin de ménager tous les acteurs, dont la Russie un acteur clef par son soutien à Damas, et a ainsi pu éviter l’escalade. D’ailleurs, les frappes n’ont entrainé aucune perte humaine, ni chez les Russes, ni chez les Syriens, comme voulu par le président[5]. Moscou, Paris, Washington et Londres sont restés en contact et c’est dans ce cadre que le président a aussi appelé la Turquie à se joindre à des négociations en vue de la résolution du conflit[6]. La priorité absolue selon Macron est que tout le monde collabore. Ainsi, en tendant la main à la Russie, Macron ne s’aligne pas totalement dans un camp pro-occidental, mais se veut être le médiateur, en rétablissant des relations équilibrées, représentant une France indépendante. On est donc bien là dans un cadre gaullo-mitterrandien et en opposition avec la diplomatie de François Hollande.

Malgré les contestations de la part de l’opposition accusant le président Macron de suivisme vis à vis des Américains, les décisions prisent sur la crise chimique se placent bien dans une lignée gaullo-miterrandienne et sont cohérentes avec les annonces d’Emmanuel Macron depuis le début de son mandat. Par ailleurs, la réussite de cette opération lui confère une crédibilité internationale qui rendra les négociations à venir plus aisées.

Néanmoins, la politique de puissance et de prestige que souhaite mettre en place Emmanuel Macron sous-entend une allocation des ressources au ministère de la Défense et des Affaires Etrangères plus conséquente qu’elle l’est actuellement. Si le président a en effet annoncé une augmentation du budget de la défense dans le cas de la LPM 2019-2025, le plus gros des augmentations sur la période 2022-2025, se place après la fin de son mandat et sont donc sujettes à caution. De plus, aucune augmentation n’a été prévue pour le ministère des Affaires Etrangères alors que ces champs d’interventions s’élargissent (influence au sein de l’UE, etc…). Dès lors, tenant compte des restrictions budgétaires et du respect de nos engagements européens, nous recommandons une concentration des efforts sur un nombre restreint de sujets prioritaires (comme la lutte contre le terrorisme) où la France doit avoir une ligne claire en accord avec ses intérêts. Sans cette augmentation de moyens, l’ambition gaullo-miterrandienne serait compromise et il serait alors plus pertinent d’envisager de s’appuyer sur l’allié américain dans un cadre néo-atlantiste. Gaullo-mitterrandisme ou néo-atlantisme, il faudra choisir.

Par Léa BERTHON et Florian MAZELLA, Etudiants en Master II, promotion 2018-2019,
Article écrit en Avril 2018.

 

RECHERCHES BIBLIOGRAPHIQUES :

 ARTICLES DE PRESSE :

Europe 1 avec Reuters « Macron réaffirme sa ligne rouge en Syrie, pas de preuve à ce stade », 13 Février 2018. http://www.europe1.fr/international/macron-reaffirme-sa-ligne-rouge-en-syrie-pas-de-preuve-a-ce-stade-3573767

France 24 avec AFP « Echec d’une résolution de l’ONY pour condamner les frappes en Syrie » 15 Avril 2018. http://www.france24.com/fr/20180414-echec-dune-resolution-lonu-condamner-frappes-syrie

France info Replay « Emmanuel Macron sur BFMTV et Mediapart face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel » 16 Avril 2018. https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/interview-macron-direct-plenel-bourdin-bfmtv-mediapart-video_2707322.html

Définition des armes destruction massive selon le bureau des affaires de désarmement des Nations Unies. https://www.un.org/disarmament/fr/amd/armas-nucleares/

 

REVUES SPECIALISEES : 

IFRI « Macron, An I Quelle politique étrangère ? » sous la direction de Thomas GOMART et Marc HECKER, Avril 2018. https://www.ifri.org/fr/publications/etudes-de-lifri/macron-i-politique-etrangere

Pascal Boniface, « Le gaullo-mitterrandisme, un concept toujours pertinent » Revue internationale et stratégique 2018/1 (N°109), p. 22-35. https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2018-1-p-22.htm

Institut Montaigne « Gaullo-Mitterrandisme contre néo-conservatisme à la française – un vrai-faux débat ? » 3 Août 2017, par Michel Duclos. http://www.institutmontaigne.org/blog/2017/08/03/Gaullo-Mitterrandisme-contre-n%C3%A9o-conservateurs-%C3%A0-la-fran%C3%A7aise-%E2%80%93-un-vrai-faux-d%C3%A9bat

Justin Vaïsse, « Le passé d’un oxymore. Le débat français de politique étrangère », Esprit 2017/11 (Novembre), p. 75-91. https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-esprit-2017-11-page-75.htm?1=1&DocId=460166&hits=13+12+5+2+

Hubert Védrine et al., « La politique étrangère de la France en débat », Esprit 2018/3 (Mars), p. 103-116. https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-esprit-2018-3-page-103.htm?1=1&DocId=490160&hits=322+319+316+315+102+99+90+89+

Jean de Gliniasty, « Autour du gaullo-mitterrandisme », Revue internationale et stratégique 2017/3 (N° 107), p. 175-179. https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2017-3-page-175.htm

REFERENCES :

[1]  Reuters, Europe 1 « Macron réaffirme sa ligne rouge en Syrie, pas de preuve à ce stade » 13 février 2018. http://www.europe1.fr/international/macron-reaffirme-sa-ligne-rouge-en-syrie-pas-de-preuve-a-ce-stade-3573767

[2] Site du bureau des affaires de désarmement des Nations Unies https://www.un.org/disarmament/fr/amd/armas-nucleares/

[3] AFP, France 24, « Echec d’une résolution de l’ONU pour condamner les frappes en Syrie », 15 avril 2018. http://www.france24.com/fr/20180414-echec-dune-resolution-lonu-condamner-frappes-syrie

[4] Selon la formule d’Hubert Védrine,

[5] Interview Emmanuel Macron, sur BFM TV et Media part face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel 15 avril 2018.https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/interview-macron-direct-plenel-bourdin-bfmtv-mediapart-video_2707322.html

[6] Ibid.

« Russie : vers une nouvelle glaciation », Galia ACKERMAN, Politique Internationale (n°159), pp. 145-157

3 Nov

Recension d’article scientifique

Les résultats des récentes élections présidentielles en Russie témoignent du prisme nationaliste de plus en plus marqué au sein de la population russe. Vladimir Poutine a en effet été réélu à la tête du pays avec 76,69% des suffrages, soit 56 millions de voix en sa faveur, contre seulement 3,49% pour le camp démocrate. Ces résultats – entachés d’irrégularités – n’ont provoqué que très peu de réactions au sein de la fraction de la population gagnée aux idées démocratiques, la faisant apparaître comme désabusée et résignée. Dès lors, un éclairage historique permet de mieux saisir les principes et les modalités de cet état de fait.

Le processus de résignation des électeurs animés par des valeurs démocratiques prend racine dans la Glasnost initiée par Gorbatchev, dans un souci de publicité et de transparence. Cette politique, en libérant la parole et en levant le voile sur les crimes du communisme, a avivé les revendications nationales dans les différents Etats satellites de l’URSS. Une fois les exactions du régime communiste rendues publiques, la désillusion fut totale pour les citoyens soviétiques, prenant conscience de la vanité des sacrifices de près de quatre générations au nom d’un système fantasmé et finalement fallacieux : ainsi la révélation des modalités du pacte Molotov-Ribbentrop. Dès lors, la première conséquence de cette publicisation fut la diffusion d’une « profonde humiliation existentielle » parmi les peuples soviétiques, elle-même à l’origine d’une vaste vague de suicides.

Cette vexation ontologique s’explique par un rapport particulier à l’Histoire et à l’universel, pétri de messianisme religieux à partir de 1453, puis idéologique avec l’avènement du communisme. Plus tard, l’effondrement du camp socialiste et l’apparent triomphe du capitalisme fut vécu comme une deuxième humiliation, et plus encore peut-être comme une trahison de la part des populations des nouvellement anciennes républiques socialistes d’Europe de l’Est, essentiellement. La situation matérielle qui s’ensuivit ne permit pas à Eltsine de mettre en place un Etat de droit garantissant les principes démocratiques : cela explique la quasi-inéluctabilité du tournant autoritaire adopté par le régime.

Vladimir Poutine quant à lui parvint à « relever la Russie qui était à genoux ». Cette expression qui fait aujourd’hui florès trouve son origine dans la frustration ressentie par la Russie face à « l’impuissance et l’impopularité » du pays dans ses anciens Etats satellites. Est venue s’ajouter à cela l’expansion de l’OTAN en Europe de l’Est, ainsi que l’attraction croissante qu’a exercée l’UE, et enfin le traumatisme qu’a constitué l’éloignement de l’Ukraine, vécu comme une énième humiliation. Pour répondre à cela, Poutine alors Premier Ministre s’est rapidement entouré de ses anciens partenaires du FSB et du KGB, tout en agissant dans le même temps au profit de la glorification de Staline, pièce maîtresse du nouveau roman national russe, permettant au gouvernement de faire oublier les effets de la Glasnost.

L’idéologie mise en place depuis a principalement évolué autour de « l’héroïsme du peuple soviétique », dont la victoire contre le nazisme est constamment mise en avant. Cela a permis de présenter le pays comme représentant du « bien absolu », troisième forme de messianisme de l’histoire de la Russie. La nouvelle idéologie consiste donc essentiellement en une réconciliation avec le passé et une ouverture sur l’avenir, comme en témoigne la nouvelle cérémonie russe célébrée le 9 mai, le défilé du « Régiment immortel ». La figure de Staline, centrale, fait écho aux figures conquérantes et expansionnistes des monarques russes, dressant un pont entre le régime tsariste et la Russie actuelle, ce qui explique son immense popularité. Dans la même perspective, Staline représente la Guerre Froide et la haine de l’Occident, réaffirmée par Poutine depuis son accession au pouvoir, dessinant à nouveau une continuité et une cohérence entre les différentes périodes historiques du pays. Cette haine de l’Occident permet au pouvoir de rejeter massivement les valeurs occidentales de démocratie, et ce « au nom d’une idéologie conservatrice ».  Les récentes ingérences russes en Europe de l’Est (Donbass et Crimée) et les réactions occidentales ont amplifié cette détestation de l’Occident tout en marquant un « refroidissement » des relations russo-occidentales.

La « glaciation » de ces relations, expression plus à même de rendre compte de l’actualité des rapports en question que celle de « nouvelle guerre froide », évolue dans un contexte géopolitique inédit. La Russie fait en effet aujourd’hui cavalier seul en termes de politique étrangère, s’entourant ponctuellement et en fonction de ses besoins de pays le plus souvent au ban des relations internationales. Dans cette perspective, elle refuse constamment de reconnaître ses torts, s’appuyant à l’intérieur et à l’extérieur sur sa supposée supériorité morale quant à l’Occident et la défense de ses intérêts suprêmes. Elle se présente ainsi comme une victime éternelle, entourée d’ennemis menaçants, et s’enferme dès lors dans un cercle vicieux où ses conceptions du monde la confinent dans une altérité excessive. Ces discours sont servis à l’intérieur par un matraquage médiatique orchestré par les « technologues politiques » mettant en avant la « vérité suprême » russe face à la déviance et aux mensonges de l’Occident. Ces conceptions sont rejetées par l’Occident qui à son tour condamne les décisions unilatérales russes, trop souvent contraires au Droit International.

Finalement, cette vie de « l’autre côté du miroir » et la position victimaire d’une Russie assiégée par ses ennemis a entraîné de facto une militarisation du pays, aussi bien d’un point de vue matériel que rhétorique. En effet, les plus hauts sphères de l’Etat multiplient les agressions verbales à l’encontre des Etats-Unis et plus largement de l’Occident. Cette attitude russe participe in fine d’une extra-ordinaire montée des tensions internationales, que seul le peuple russe semble pouvoir désamorcer en faisant voler en éclats le miroir aux alouettes que constitue la propagande du régime.


            Point de vue personnel. L’article de Galia Ackerman est extrêmement éclairant quant aux déterminants de la politique extérieure russe, puisant dans l’histoire, les conceptions du monde et dans les représentations de la Russie pour mieux comprendre sa position particulière et unique au sein du système international. Cette posture pourrait aussi être expliquée à l’aune de « L’idéologie et l’utopie : deux expressions de l’imaginaire social » de Paul Ricœur, qui y décortique les trois fonctions de l’idéologie (distorsion-dissimulation ; légitimation de la domination ; intégration dans la mémoire sociale), apparemment très bien comprises par Poutine et son équipe. De même, les Mythes et mythologies politiques de Raoul Girardet pourraient s’avérer d’une grande utilité théorique, puisque les mythes de la conspiration, du sauveur, de l’unité et de l’âge d’or transparaissent tout au long de l’article de Galia Ackerman et du roman national russe.

Etienne de Gail, Étudiant en Master II, promotion 2018-2019

 

Le nouveau jihad en Occident, Farhad KHOSROKHAVAR, Robert Laffont, Paris, 2018

3 Nov

Recension d’ouvrage

La thèse majeure du livre réside dans l’affirmation d’une rupture « introduite par l’Etat islamique (EI) dans le phénomène global du jihadisme ». Pour la démontrer, l’auteur compare les différentes formes qu’a pu revêtir le jihadisme post-EI avec ses particularités et modalités actuelles, en faisant appel à de nombreux domaines des sciences humaines (anthropologie, sociologie, sciences politiques, psychologie), afin d’éclairer ce « fait social total« . Il est total en cela qu’il ne saurait être expliqué par un seul facteur, et aucune explication ne saurait de même être généralisée aux différents acteurs du jihadisme tant leurs trajectoires et leurs subjectivités sont plurielles, façonnant de manière dynamique le phénomène du jihadisme en Occident.

Un fait social total ancré dans la modernité occidentale. La modernité en Occident s’accompagne de nombreux processus venant remettre en question l’ordre et les normales sociales pré-1968 : le modèle de la famille patriarcal a ainsi laissé place à des formes plus éclatées (comme la famille néo-traditionnelle), entraînant une redéfinition – si ce n’est une disparition – des « rôles » traditionnels au sein de la famille, ainsi que de l’autorité, cette dernière étant en même temps remise en cause d’une façon plus globale, au niveau politique national. De même, les grandes idéologies qui ont structuré le XXème siècle, et avec elles les utopies qu’elles proposaient, semblent avoir disparu, ou du moins ont perdu de leur attractivité en démontrant leur incapacité à se réaliser. Dès lors, les « jeunes générations » éprouvent un sentiment généralisé de perte de repères et de solidarités, d’atomisation des valeurs, d’une liberté extrême considérée comme un fardeau, d’injonctions à se « faire soi-même », entraînant un « culte de la performance » et une « fatigue d’être soi » (Alain Ehrenberg), guidés par la seule idéologie consumériste. Le monde, et leurs actions, leur semblent vidés de tout sens, sens avec lequel ils cherchent alors à renouer : cette demande rencontre l’offre proposée par l’EI, principalement à travers le concept de la « néo-umma« [1], qui propose un contre modèle à travers une réinjection de sens, avec sa propre eschatologie, ses normes et ses contraintes hyper-répressives, son identité, ses solidarités et ses certitudes. Les jeunes issus des classes moyennes sont plus sensibles que d’autres à ces propositions. A cela s’ajoute la peur du déclassement social, les perspectives de dépassement du niveau économique et social de la génération antérieure se réduisant de façon croissante.

Humiliation et velléités de revanche. Les jeunes de deuxième et troisième générations – dont les parents/grands-parents sont issus de l’immigration – habitant les quartiers pauvres/exclus/périphériques des grandes villes européennes, ressentent un profond sentiment d’exclusion de la communauté nationale, de non-participation au champ politique et d’humiliation, directement ressentis du fait de l’histoire colonial ou de l’impérialisme des puissances occidentales, ou ressentis à travers le sort de la population syrienne, par un effet d’empathie. Tout cela est nourri par l’échec scolaire et professionnel. Pour autant, le jihadisme ne se réduit pas à ce groupe social – bien qu’il soit prépondérant.[2]

Le paradigme de la violence et de la mort. Au sein des sociétés occidentales modernes, l’aboutissement du processus de sécularisation a contribué, par la privatisation – voire l’exclusion – du « religieux institutionnalisé », à la formation d’un « religieux ensauvagé », dans lequel la violence joue le rôle de garant du sacré. Dès lors, l’imaginaire et les images fournis par l’EI jouent à plein dans les représentations fantasmées de la vie au sein du califat, tout en permettant de construire l’image d’une altérité radicale et excessive. La mort tient aussi une place extrêmement importante dans l’attractivité qu’exerce l’EI : elle est sacralisée en même temps que perçu comme un moyen par le jihadiste, à la fois de se laver de ses pêchés d’une vie antérieure viciée, et d’atteindre le paradis, tout en contribuant à une eschatologie fantasmée.

Rôle et poids d’internet et des médias. Internet s’est avéré être une extra-ordinaire plateforme se faisant le relais du prosélytisme islamiste et plus particulièrement de la propagande de l’EI, à travers la diffusion d’une « version vulgarisée et simplifiée du jihad radicalisé ». Internet permet aussi de relier entre eux recruteurs et hypothétiques recrues, ou encore de construire une image mythifiée du califat, venant consolider son attractivité.

Les nouveaux acteurs jihadistes. La dernière décennie – en particulier depuis l’avènement de l’EI – a vu une explosion et une diversification des acteurs jihadistes, composés à plus de 2/3 de jeunes (15-30 ans). Phénomène inédit par son ampleur, de jeunes femmes viennent en outre grossir les rangs des départs en Syrie (10%). L’image d’une néo-umma imaginaire, la réalité des combats et les fonctions assignées aux femmes offrent en outre la possibilité à des adolescents et post-adolescents de devenir adulte par la reproduction et par la mort, ce qui les séduit particulièrement. Par ailleurs, les jihadistes occidentaux peuvent aussi bien faire partie d’un groupe, hiérarchisé ou non (majorité des cas, surtout en Europe), qu’agir seul, en loup solitaire (minorité des cas, surtout aux Etats-Unis). Ils peuvent être convertis ou born again (croyant revenant à sa religion après s’en être éloigné) – passant le plus fréquemment par une sous culture déviante -, et le plus souvent s’engouffrent directement dans le jihadisme sans passer par le fondamentalisme.

Les nations occidentales et leurs jihadistes. Près de 70% des jihadistes européens impliqués dans des réseaux jihadistes proviendrait de France, d’Allemagne et du Royaume-Uni. Par ailleurs, les Européens d’origine marocaine constitueraient la majeure partie des jihadistes ayant opéré sur le sol européen. Parmi les facteurs à prendre en compte dans la radicalisation, on recense les modalités d’intégration, l’organisation de l’espace urbain et périurbain couplé à la question sociale, l’histoire – coloniale – du pays, la culture politique du pays en question (multiculturalisme, laïcité …), ainsi que la politique étrangère du pays.

 

Etienne de Gail, Étudiant en Master II, promotion 2018-2019


[1] « Communauté musulmane imaginaire que veulent construire les jihadistes, marqué par un degré inouï d’unanimisme, d’unité, d’entente entre ses membres, tous acquis à l’idée de la lutte à mort pour instaurer un monde musulman à l’abri de la domination des « croisés » (puissances occidentales) et en guerre totale contre les sionistes (…), les francs-maçons et d’autres adversaires selon différentes versions de la théorie du complot. », p.67

[2] « Le jihadisme ne se réduit pas à la jeunesse d’origine immigrée, que ce soit en France, en Angleterre, en Allemagne ou dans d’autres pays occidentaux. Néanmoins, les jeunes musulmans d’origine immigrée, de la 1ère à la 3ème génération vivant en majorité dans des quartiers ghettoïsés, sont les acteurs les plus nombreux du jihadisme occidental. », p.112

Xu BO – De Shanghai à Paris – Mon regard sur la nouvelle Chine, Odile Jacob, 2018

3 Nov

Recension d’ouvrage

La première partie du livre retrace l’enfance de l’auteur et les difficultés de ses parents, considérés comme de « mauvais éléments » au sein de la société chinoise de Mao au temps de la révolution culturelle, leur interdisant de fait l’accession à la fonction publique et les enfermant dans un statut de paria social. Le récit des retrouvailles entre Xu Bo et ses amis d’enfance quelques quarante ans après lui permet de comparer son statut et sa place dans la société d’alors avec sa situation actuelle, se décrivant comme un « intellectuel chinois, francophone et vivant à Paris depuis huit ans (…), ancien diplomate chinois (…) commissaire de l’Expo 2010 à Shanghai et haut fonctionnaire de l’UNESCO. » Il présente, avec admiration, l’ouverture de la Chine et les réformes portées par Deng Xiaoping comme le point de départ salvateur de la nouvelle Chine, cette Chine qui par sa croissance extraordinaire et sa force démographique entend laver les affronts du passé et faire se relever sa civilisation millénaire.

Tout au long du livre, Xu BO compare la situation chinoise à la France, ce qui lui permet de mettre en avant la supériorité de son pays sur une grande majorité de domaine ; cela n’empêche pour autant pas de rapprocher les pays sur d’autres plans (coopération économique et stratégique par exemple). Malgré un éloge sans pareil de la Chine, l’auteur reste conscient des limites de la puissance chinoise et des répercussions sociales de l’extraordinaire développement économique qu’elle connaît (pollution, surpopulation, prix de l’immobilier exorbitants, inégalités croissantes …).

Supériorité chinoise et atouts du pays. Selon l’auteur, une véritable prise de conscience s’est opérée dans les hautes sphères politiques et économiques quant à la nécessité d’une « révolution verte » chinoise, dont les effets sont déjà visibles dans les grandes villes du pays (réduction de la pollution etc…). A travers son ouvrage, Xu BO insiste à de nombreuses reprises sur la « revanche » chinoise sur le monde – particulièrement occidental -, ainsi que sur l’inexorabilité de cette prédominance. L’auteur résume cette réussite chinoise par trois éléments clés : 1. « une nation qui a soif d’entreprendre ou une tolérance aux déséquilibres de revenus ; 2. Une politique pro entrepreneuriat du gouvernement ou la capacité d’innovation institutionnelle ; 3. Un terreau fécond pour l’entrepreneuriat ou la culture de tolérance à l’échec. » « L’esprit chinois » jouerait aussi un rôle de première importance dans la réussite du pays, les Chinois étant très optimiste au sujet de la mondialisation, accentuant leur investissement dans ce processus planétaire, et de fait leur réussite. Cet entrepreneuriat s’illustre particulièrement dans le génie civil et les nouvelles technologies, et entre dans une phase de production de biens à haute valeur ajoutée.[1] Xu Bo souligne aussi l’importance fondamentale de l’application WeChat -équivalent chinois de Facebook – à propos de laquelle il parle de « révolution silencieuse » : avec ses 900 millions d’utilisateurs quotidiens, elle constitue selon lui une extraordinaire plateforme de partage, d’expression, mais aussi de contestation et de participation au débat public, allant jusqu’à peser – dans certains cas – sur la décision publique. Néanmoins, seul un pouvoir fort et centralisé est en mesure d’assurer la « renaissance chinoise », la démocratie occidentale s’accompagnant d’un nombre trop important de lenteurs et d’engourdissements, portant aux pouvoirs des hommes et femmes politiciens plus que politiques.

Retards et limites du pays. Avant tout, la corruption est présentée comme un véritable fléau, touchant toutes les strates de l’administration et de la société, constituant presque un « mode de vie ». La lutte contre celle-ci est ainsi devenue une priorité du gouvernement, et des centaines de fonctionnaire sont aujourd’hui en prison. Par ailleurs, le prix de l’immobilier dans les principales villes du pays (Beijing, Shenzen …) et sa place dans l’économie nationale est fortement décriée, faisant peser une instabilité du fait de son caractère nocif et prédateur quant à l’économie réelle (45% du PIB chinois) ; participant en outre à la désagrégation des liens familiaux traditionnels du fait de l’impossibilité de trouver un logement pouvant accueillir des familles entières. Xu BO apporte aussi une nuance à la réussite entrepreneuriale en Chine : 1. Le coût de production ; 2. La marginalisation de l’industrie ; 3. La compétition dans une économie de marché plus ou moins régulée ; 4. Une relation délicate avec le gouvernement. Il critique par ailleurs les dangers d’un « capitalisme de connivence« , qu’il rapproche du problème de la corruption. Au niveau sociétal, le « vieillissement de la population et la chute libre des valeurs » concernent beaucoup l’auteur qui semble exprimer une crainte largement partagée.

Politique étrangère chinoise. Le rappel du décès du diplomate Wu Jianmin[2] est l’occasion de revenir sur les fractures au sein de la société chinoise quant aux attitudes à adopter face au monde extérieur. Xu BO oppose les « Colombes » en faveur de relations pacifiées avec le reste du monde, aux « Faucons« , belliqueux et revanchards. Par ailleurs, il parle du « piège de Thucydide« , selon lequel un affrontement serait inéluctable entre un hégémon en place (USA) et un hégémon montant (Chine), ce que le pouvoir chinois veut éviter, tout en sachant que les deux pays ne sauraient être alliés tant leurs intérêts sont contradictoires, bien que convergents, intégrés et inséparables : c’est toute la complexité de leurs relations. La Chine veut dès lors créer « une communauté d’intérêts et de destins » (cf. le projet OBOR) pour associer le plus grand nombre à sa renaissance.

Limites de l’exercice du livre. Le ton de Xu Bo, très personnel (doublé de photos personnelles reproduites en couleurs au centre du livre), fait l’effet d’une confidence au lecteur, ou du moins d’une conversation familière alors que transparaît, en réalité, une subtile entreprise de « propagande » chinoise vantant les mérites du pays et passant sous silence de nombreux travers du gouvernement et de la société. Ainsi le sort des Ouïghours musulmans, dont des centaines de milliers sont internés dans des camps de « redressement », et plus généralement des minorités ethniques, linguistiques et religieuses ; l’idéologie de la réussite avant tout ; la désagrégation de la société traditionnelle ; la surveillance policière totale et quasi-permanente de la société (reconnaissance faciale sur les caméras de surveillance) ; un contrat social violent, autoritaire, etc… L’auteur ne regarde que le bon côté de la médaille, feignant d’ignorer sa face plus obscure. Néanmoins, Xu BO témoigne d’une très bonne connaissance de la France et de l’esprit français, ce qui lui permet de charmer le lecteur à travers les termes et les formules choisies. En somme, il a compris les codes et s’en sert, mais reste parfois maladroit.

Etienne de Gail, Étudiant en Master II, promotion 2018-2019


[1] La Chine possèderait 30% des sociétés innovantes du monde et l’économie numérique représentera 35% du PIB chinois en 2020 selon McKinsey

[2] Wu Jianmin pensait en outre que le développement de la Chine ne pouvait que se faire de façon concomitante avec celui du monde, enjoignant ses étudiants à « Aimer la patrie, aimer l’humanité ».

La minorité chiite d’Arabie Saoudite dans la rivalité saoudo-iranienne 1979-2016

3 Nov

La minorité chiite d’Arabie Saoudite dans la rivalité saoudo-iranienne

1979-2016

Introduction.

« On the Arab side of the Gulf, political elites have long kept Shia out of political decision making and work to keep political institutions unrepresentative. In addition, Shia are excluded from nationalist reenactment, that glorifies Arab, Sunni and tribal identities.[1] » C’est avec ces mots que Toby Matthiesen présente la population chiite (duodécimain) d’Arabie Saoudite dans son ouvrage de référence sur le sujet. Il met en valeur la longue tradition d’exclusion de la minorité chiite dans la Péninsule arabique, qui deviendra l’Arabie Saoudite avec la mise en place du premier État saoudien par Ibn Saoud. Dès la mise en place du troisième et actuel État saoudien, cette minorité chiite (représentant 10 à 15% de la population totale du royaume) restera exclue de la vie politique et sociale du royaume. Elle revêt pourtant une importance stratégique, que la découverte d’immenses réserves de pétrole dans la Province de l’Est – où cette minorité vit principalement – fera apparaître aux yeux des dirigeants saoudiens, d’autant plus qu’elle constituera jusqu’à 60% de la main d’œuvre de la société pétrolière saoudienne ARAMCO.[2] Dès lors, la monarchie alternera entre des phases de conciliation et des périodes de répression, en fonction des contextes politiques internes et externes, puisqu’en effet, le sort de cette minorité chiite, essentiellement établie autour des villes de Qatif et d’Hassa, dépend de son appartenance confessionnelle, condamnée avec virulence par le clergé wahhabite saoudien. Rejetée depuis des siècles par les cercles de pouvoir sunnites à cause de son hétérodoxie, la minorité chiite de la Province de l’Est subit la haine et l’ire des oulémas wahhabites, le mépris du clan Al-Saoud et de la population saoudienne sunnite, et à partir de la Révolution islamique en Iran (1979), elle devient l’objet de méfiance et de théories essentialisantes visant à l’affilier à la République islamique iranienne. Dès 1979 donc – point de départ de notre analyse – elle subira les contrecoups des crises émaillant la rivalité irano-saoudienne, en même temps qu’elle déterminera en partie cet antagonisme entre les deux pays. Le sort de cette population chiite semble ainsi dépendre de multiples facteurs, au nombre desquels sa volonté propre ne compte pas. Pour autant, les stratégies d’adaptation des leaders chiites saoudiens permettront ponctuellement des améliorations dans les conditions de vie et dans la reconnaissance de cette minorité. Par ailleurs, les représentations communes en Arabie Saoudite consistant à identifier les chiites saoudiens à des Iraniens témoignent déjà d’errances intellectuelles et de préjugés fallacieux, l’Iran et les chiites saoudiens n’étant dès lors plus définis que par leur foi religieuse. Nous nous attacherons donc ici à interroger les liens réels ou supposés entre cette population chiite saoudienne et la République islamique iranienne à partir de 1979, et ce jusqu’aux lendemains des Printemps arabes, afin de mettre au jour la dépendance de l’une à l’autre, dans le cadre plus général de la rivalité opposant l’Arabie Saoudite à l’Iran. Ainsi, dans quelle mesure a population chiite d’Arabie Saoudite a-t-elle constitué un levier d’influence pour l’Iran sur le sol même de son rival ? Et dès lors, quelles sont les conséquences d’un parrainage iranien sur le traitement réservé aux chiites saoudiens par les pouvoirs politiques et religieux de Riyad ? En d’autres mots : partant du constat qu’à partir de 1979 principalement, le sort des chiites de la Province de l’Est est intimement lié aux relations irano-saoudiennes, quelles sont les conséquences de ces dernières sur le sort des chiites saoudiens ? Et inversement, dans quelle mesure les relations des chiites saoudiens à la monarchie influent-elles sur la rivalité irano-saoudienne ? L’analyse historique du sort des chiites de l’actuelle Province de l’Est en Arabie Saoudite permettra d’éclairer les influences de la Révolution islamique iranienne sur le traitement de cette minorité, ainsi que l’exacerbation des tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran qui en résulte. Finalement, cela nous amènera à interroger le poids des acteurs extérieurs et des enjeux géopolitiques régionaux sur le sort des chiites de la Province de l’Est, et leurs conséquences sur la rivalité irano-saoudienne.

***

I. La perception des chiites d’Arabie Saoudite à travers l’histoire : de la défiance à l’exclusion et la condamnation  

L’adoption d’un point de vue historique permet de mettre en lumière les relations qu’entretiennent aujourd’hui les chiites d’Arabie Saoudite avec le pouvoir saoudien. Héritières d’une longue sédimentation de représentations teintées de défiance et d’hostilité, ces relations ne peuvent en effet être comprises en dehors du cadre historique qui les a vu naître. L’analyse des déterminants de l’idéologie saoudienne et wahhabite, enchâssés dans les relations entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, permet à son tour d’éclairer les modalités des interactions entre les chiites de la Province de l’Est et le pouvoir saoudien.

  1. Les chiites d’Arabie Saoudite : une population historiquement mise à l’écart et malmenée

La présence de populations chiites dans la Péninsule arabique remonte au VIIème siècle de notre ère. Dès l’origine, cette population a été l’objet de mises à l’écart et de persécutions de la part des populations arabes sunnites, du fait d’oppositions entre leurs pensées religieuses et politiques respectives, ainsi que de leur assimilation à des pouvoirs politiques chiites rivaux. Aujourd’hui, les discours visant à légitimer la présence chiite en Arabie Saoudite, et par là une participation égale à la vie économique et politique du royaume saoudien, emprunte à l’historicité de la présence de chiites dans la Péninsule arabique. Ils ont ainsi recours à une terminologie spécifique (Bahrani[3]) rendant compte de cette présence multiséculaire, justifiant les droits civils et politiques qu’ils revendiquent, au nom d’une égale citoyenneté.

Une présence chiite ancienne dans la Péninsule arabique — La présence de chiites dans la Péninsule arabique est en effet extrêmement ancienne, remontant au VIIème siècle, notamment dans l’oasis d’Al-Hassa et autour de la ville de Qatif[4] (actuelle Province de l’Est ou Province Orientale) : des pouvoirs et des populations chiites s’y sont ainsi succédés, comme les Qarmates à partir de 899[5]. Après une alliance politique nouée entre Qatif, Al-Hassa et les îles de Bahreïn, les chiites de l’actuelle Arabie Saoudite sont successivement passés sous l’autorité de tribus sunnites, de chefs chrétiens, et enfin sous celle des Ottomans, à partir de 1534[6], quand les îles de Bahreïn étaient administrées par l’Empire perse safavide et chiite. Dès lors, la proximité de ces deux pôles de pouvoir a favorisé une compétition pour l’hégémonie sur la Péninsule arabique. De ce fait, les représentants du pouvoir ottoman à Qatif ont presque toujours suspecté les chiites de la ville d’être une « cinquième colonne », les associant au pouvoir chiite de l’autre côté du détroit d’Ormuz. Nous verrons que ces réflexes liés à la crainte de voir son pouvoir renversé, de compter sur son territoire des populations jugées différentes, hors de la communauté et hostiles à celle-ci, seront très vite réactivés par les Ibn Saoud, et ce tout au long de l’histoire du royaume.

La longue sédimentation des représentations des chiites par les pouvoirs arabes sunnites — Les chiites de la Péninsule arabique étaient ainsi déjà catégorisés en fonction de leur confession[7], et subissaient une mise à l’écart de la vie religieuse, économique et politique, avant même la naissance du premier État saoudien. Les catégories de représentation des pouvoirs sunnites dans la Péninsule arabique, face à un empire perse affirmant sa volonté de puissance, se sont ainsi structurées autour de la figure de l’autre. L’on peut ici faire référence à la notion d’étiquetage théorisée par Howard S. Becker : étudiant les « déviances » dans les milieux du jazz aux États-Unis, il explique ainsi sa notion d’étiquetage, « les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à certains individus et en les étiquetant comme des déviants. De ce point de vue, la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une personne, mais plutôt une conséquence de l’application, par les autres, de normes et de sanctions à un « transgresseur »[8] ». La norme était à cette époque le sunnisme, les chiites étant étiquetés comme déviants, ou du moins fidèles à une foi illégitime ; c’est pour cette raison qu’il leur a été très rapidement prêté des projets occultes, associés à la dissimulation et au mensonge. On retrouvera cette dimension avec la mise en place du premier État saoudien, doublée d’une haine profonde pour le chiisme, portée par la doctrine et le clergé wahhabites.

  1. Le chiisme dans la doctrine wahhabite

Le premier État saoudien est né après des décennies de guerre, de conquêtes et de défaites dans la Péninsule arabique, au terme desquelles la famille Saoud – alliée à la famille de Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhâb (1703-1792) – a assis son pouvoir sur les provinces du Nejd et du Hedjaz et les tribus qui y vivaient[9]. Ce premier État saoudien est ainsi né de l’alliance d’un prédicateur religieux et d’un chef politique, donnant lieu à une expansion territoriale qui sera en même temps une expansion religieuse de la doctrine wahhabite. Cette doctrine est extrêmement hostile à l’égard des chiites, les considérant comme hérétiques et appelant à la répression (jusqu’à la mort) de ces derniers[10].

La formation de l’État saoudien et l’alliance avec Abd al-Wahhab — Dès le XVIIIème siècle, l’Arabie connaît de très grands mouvements tribaux, caractérisés par la structuration des principales tribus que l’on connaît encore aujourd’hui. Les mouvements démographiques inédits auxquels ces mouvements tribaux ont donné lieu dans la Péninsule arabique ont engendré un phénomène de transition politique tout autant original[11]. Le clan Al-Saoud, avec à sa tête Mohammed Ibn Saoud (1710-1765), est alors installé dans la petite oasis de Dir’iyya, où elle accueille un prédicateur musulman, Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhâb[12]. Lorsque le prédicateur arrive dans l’oasis, l’émir et lui s’entendent[13] pour permettre à l’un et à l’autre d’étendre respectivement leur territoire et leur prédication : ‘Abd al-Wahhâb s’engage à soutenir « l’État » saoudien en contrepartie d’un soutien à la réforme religieuse qu’il promeut[14]. Cette alliance s’avère rapidement extrêmement féconde : en effet, ‘Abd al-Wahhâb n’hésite pas à déclarer impies tous ceux qui ne se rallient pas à ses idées[15], ce qui permet au clan d’Ibn Saoud de déclarer la guerre, et même la guerre sainte, à tous ses ennemis et contempteurs. Enfin, cette expansion est servie par le fait que les Saoud vont inclure au premier État saoudien les autres tribus de la région, auxquelles ils interdisent les razzias afin d’assurer la sécurité des routes économiques. Un premier État est donc apparu au cours de la décennie 1740 et s’est progressivement étendu jusqu’à l’incendie par les troupes de Mohammed Ali Pacha de Dir’iyya en 1818. La période suivante (1824-1891) est marquée par des reconquêtes saoudiennes, aussi bien que par des revers militaires sévères infligés par les Ottomans et les Égyptiens, et plus encore par des divisions entre les différentes branches de la famille des Saoud. À partir de 1902, Abd al-Aziz Ibn Saoud quitte le Koweït où sa famille s’était réfugiée, dans le but de reconstituer le royaume de ses pères, que ces derniers n’avaient su protéger face à la dynastie des Ibn Rashid[16]. Après quelques succès militaires, il profite du contexte géopolitique (Empire Ottoman mourant, débuts de la Première Guerre Mondiale) pour asseoir son autorité sur les régions reconquises. Finalement, le royaume d’Arabie naît de la fusion du royaume du Hedjaz et du Nejd le 18 septembre 1932, cinq ans après la reconnaissance des frontières politiques du troisième État saoudien par les Britanniques le 10 mai 1927 grâce au traité de Djeddah[17]. L’État saoudien actuel est ainsi indissociable de la légitimité religieuse offerte par le wahhabisme, que le clergé continue de prêcher et exporte largement grâce à sa diplomatie religieuse. De ce fait, les représentations propres au clergé infusent la société et le pouvoir politique aux mains des Saoud, ou du moins influencent ces derniers.

Les chiites dans les représentations wahhabites — La doctrine wahhabite se réclame d’un retour à la pureté de l’Islam, celui pratiqué par les « anciens », les salafs, d’où découle le terme de « salafistes », qu’ils préfèrent à celui de wahhabite, utilisé par les contempteurs de la doctrine[18] Par ailleurs, ainsi que le rappelle Toby Matthiesen, la pensée wahhabite rejette en bloc le chiisme, considéré comme impur et déviant : « Dès le milieu du XVIIIème siècle, le clergé wahhabite considère l’islam chiite comme l’un de ses principaux, sinon le principal, ennemis. Alors que les relations entre les dirigeants politiques chiites et des membres individuels de la famille régnante saoudienne ont fluctué, et se sont même améliorées à certains moments, les attitudes du clergé wahhabite ne changent pas.[19] » La pensée wahhabite est en effet violemment anti-chiite, du fait des interprétations littérales d’Abd al-Wahhab, qu’il a synthétisées dans Le Livre de l’Unicité, où il « condamne les Musulmans qui rendent un culte aux compagnons du Prophète et aux saints, et font un pèlerinage sur leurs tombes (…). »[20] En outre, cette pensée est immobile, ne s’adaptant pas aux contextes changeants, mais au contraire durcit sa vision déjà radicale, et poussera à de nombreuses reprises le pouvoir saoudien à réprimer les chiites de la Province de l’Est. Ainsi les exactions commises par les Ikhwans, bras armé du wahhabisme permettant la diffusion de la doctrine d’Abd al-Wahhab de gré ou de force : « Avant-garde de l’armée des Al Saoud, ces derniers démontraient un zèle religieux tout particulier et s’étaient rendus coupables de nombreuses exactions, notamment contre les chiites. »[21]

Les chiites de la Péninsule arabique, puis de l’Arabie Saoudite, ont donc depuis longtemps été tenus à l’écart de la vie politique, économique, sociale et religieuse du fait de leur confession et de leurs pratiques propres, rejetées par l’orthodoxie musulmane. L’alliance entre Abd al-Wahhab et la famille Al-Saoud a ainsi empiré la situation des chiites saoudiens, du fait de l’institutionnalisation de l’anti-chiisme. Relayés au rôle de l’autre éternel, persécutés, parfois même massacrés, les chiites saoudiens ont néanmoins su s’adapter aux contingences qui étaient les leurs pour gagner un peu de reconnaissance auprès du pouvoir saoudien, jouant avec les différents contextes et tirant profit des facteurs idiosyncratiques des dirigeants saoudiens. Pour autant, ils ont aussi été dépendants du contexte géopolitique de la région, en particulier des relations entre l’Iran et leur pays. La Révolution islamique iranienne a ainsi eu de nombreuses incidences sur leurs revendications et leurs moyens d’action auprès du pouvoir saoudien, ce dernier craignant qu’ils constituent une cinquième colonne, influencés par l’ennemi dorénavant juré que représente la République islamique chiite d’Iran.

 

II. Influences de la Révolution islamique iranienne sur les chiites de la Province de l’Est et exacerbation des tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran

La Révolution islamique iranienne, véritable traumatisme pour les dirigeants saoudiens, a en effet eu de nombreuses conséquences sur les revendications des chiites de la Province de l’Est. Se sentant soutenus et renforcés par un pouvoir chiite voisin, leurs revendications se sont faites plus fermes et résolues. Ce changement d’attitude a lui-même eu de nombreux effets sur les relations irano-saoudiennes, dans un contexte de tensions et d’oppositions croissantes.

  1. La montée des tensions en Iran, la Révolution islamique et ses répercussions sur la Province de l’Est saoudienne

Avant même le changement de régime et l’arrivée de Khomeiny au pouvoir en Iran, les tensions entre le chah et la population se faisaient grandissantes. Dès le 2 juin 1978, des manifestations étudiantes ébranlèrent Téhéran ; le 21 août, un violent et sanglant attentat est perpétré contre un cinéma à Abadan ; le 9 septembre de la même année, ce sont les ouvriers du secteur pétrolier qui entament une grève. Khomeiny jette alors de l’huile sur le feu pour faire tomber le régime de Mohammed Reza Shah Pahlavi[22]. Ces différents soulèvements et la montée des tensions en Iran ne sont pas sans effet sur l’Arabie Saoudite voisine, notamment à l’approche du mois de Muharram.

Le mois de Muharram et les processions d’Achoura, point de départ des tensions sur le sol saoudien — En Arabie Saoudite, au début du mois de Muharram, des clercs chiites ont décidé de célébrer ce rite très cher aux populations chiites – leur permettant de revivre le martyr d’Hussein[23] – en public, alors que cela leur était interdit sur le sol saoudien du fait de l’opposition radicale de la part du clergé wahhabite. Cela est d’autant plus significatif en cette année 1979 que ces célébrations ont constitué l’un des moments clés de la Révolution islamique iranienne un an plus tôt, forçant le chah à s’exiler en janvier 1979. Le 25 novembre 1979, des centaines de chiites de la province de l’Est se sont joints aux manifestations débutées quelques jours auparavant. Les jours suivants, la foule n’a cessé de grandir, et des heurts avec les forces de la Garde nationale saoudienne ont eu lieu, faisant les premiers morts des deux côtés. Au cours des manifestations, des portraits de Khomeiny étaient brandis, les manifestants entonnant des chants révolutionnaires popularisés lors de la Révolution islamique[24]. Ces éléments attestent des influences de la Révolution islamique iranienne sur les protestations chiites saoudiennes. Ces manifestations ont connu une certaine accalmie après l’Achoura, pour reprendre quelques jours plus tard, notamment le 1er février, date anniversaire du retour de Khomeiny en Iran[25]. À ce titre, Joseph Kostiner a montré que certains journaux iraniens, dont Jomhuri-ye Eslami (La République Islamique), avait affirmé le caractère de soutien à la Révolution islamique des manifestations de janvier et février 1980. Ce même journal a publié un communiqué de l’ORIPA[26] menaçant que les manifestations ne cesseraient pas tant qu’une République islamique ne serait pas installée en Arabie Saoudite[27]. Cette intifada a marqué les esprits, et l’ORIPA a voulu s’en servir comme moyen de propagande dans l’objectif de promouvoir une identité collective aux chiites saoudiens[28]. Dans cette perspective, une célébration de cette intifada a été organisée pendant plusieurs années à Téhéran par l’ORIPA. L’Iran a ainsi bel et bien – aux niveaux étatiques et infra étatiques, et selon les sensibilités politiques propres aux différents acteurs – appuyé et nourri les contestations chiites dans la Province de l’Est saoudienne, dans un souhait de déstabilisation, parfois d’exportation de la Révolution islamique en Arabie Saoudite, Khomeiny étant un fervent défenseur de cette option. Dès lors, ces manifestations ont eu des répercussions sur les relations irano-saoudiennes, approfondissant les antagonismes et la rivalité grandissants entre les deux pays. Plus encore, le soutien iranien aux contestations des chiites saoudiens ainsi que le référent khomeyniste manifesté au cours des évènements de 1979 en Arabie Saoudite ont tous deux profondément marqué les représentations saoudiennes de leur minorité chiite, comme le rappelle Toby Matthiesen : « After the intifada the state began to see the Shia in the Eastern Province as a serious security threat. This perception has dominated the state’s view of the Shia ever since.”[29] De plus en plus obsédés par le référent iranien, les dirigeants saoudiens n’ont eu de cesse de considérer les chiites de la Province de l’Est comme une force manipulable aux ordres l’Iran voisin : cela a eu pour conséquence de redoubler l’appréhension ressentie face à cet alter de plus en plus menaçant, tout en influant sur les attitudes du pouvoir saoudien relativement aux chiites de la province de l’Est. Ces différents éléments prendront plus de force encore au lendemain de la Révolution islamique iranienne, du fait du traumatisme et de la peur de son exportation qu’elle a engendrés en Arabie Saoudite.

La révolution islamique et les chiites d’Arabie Saoudite — La Révolution islamique en Iran au cours de l’année 1979, qui voit le chah d’Iran être destitué et une République islamique mise en place, a constitué un véritable traumatisme chez les décideurs politiques saoudiens, ainsi qu’au sein du clergé wahhabite qui voyait la menace chiite prendre de l’ampleur et risquer de remettre en question la conception wahhabite/salafiste hégémonique de l’islam. Les citoyens saoudiens chiites, jusque-là fidèles aux Al Saoud malgré les inégalités de traitement entre eux et les citoyens sunnites, ont vécu les évènements de 1978-79 et la Révolution islamique comme un possible levier de reconnaissance d’une citoyenneté et dès lors de droits égaux. Le changement qu’a opéré la Révolution islamique en Iran est que la population chiite de la Province orientale n’est plus seulement suspectée d’être soutenue par l’Iran révolutionnaire : les Saoudiens en sont dorénavant convaincus, les allocutions de Khomeiny allant dans le sens d’une exportation de la Révolution islamique à l’ensemble du monde musulman, qu’il souhaite unifier sous une même bannière[30]. C’est la raison pour laquelle il appelle à l’unité des musulmans, en rappelant les objectifs de la Révolution islamique : « The other pilgrims must realise that the goal of the Iranian Moslems is to establish an Islamic government under the banner of Islam and under the guidance of the Holy Qoran and the Prophet of Islam so that our Moslem brothers will come to know that our only goal is Islam and we only think about the establishment of a just Islamic government.[31] » Cette affirmation de Khomeiny remet fondamentalement en cause la prétention hégémonique de l’Arabie Saoudite sur le monde musulman en se voulant porteur et défenseur de l’orthodoxie musulmane. Cela explique la radicalité du jugement saoudien sur les chiites de la Province de l’Est, pour qui « Celle-ci [la minorité chiite de la Province de l’Est] a été désormais considérée, dans son ensemble, comme un élément subversif inféodé au régime iranien.[32] » Ce jugement saoudien s’explique par les différents éléments mentionnés plus haut, mais aussi et surtout par l’incontestable réalité des faits ; l’Iran, dès le lendemain de la Révolution islamique est en effet devenue une base arrière pour une partie des mouvements de contestation du pouvoir saoudien et de revendication de la garantie d’une reconnaissance accrue. Téhéran a ainsi accueilli dès 1979 le MVM et une partie de ses leaders comme al-Shirazi, mais aussi d’autres figures importantes de la contestation chiite saoudienne comme Muhammad Taqi al-Mudarrisi, qui devint très proche d’un certain nombre de factions politiques iraniennes[33]. L’Iran devient dès lors la principale base arrière des militants chiites saoudiens, leur offrant un soutien logistique non négligeable.

L’Iran, base arrière des contestations chiites d’Arabie Saoudite — En effet, dès le lendemain de la Révolution islamique, des hawzas (séminaires) ont été organisés autour de Téhéran, notamment le hawzat al-Qa’im du MVM, sous la supervision d’al-Mudarrisi. Ce dernier a compté plusieurs centaines d’étudiants, dont la majorité était saoudiens. L’Iran alimentait ainsi les sentiments hostiles à l’Arabie Saoudite des chiites saoudiens, mais aussi irakiens et bahreïnis, en leur offrant les armes intellectuelles et idéologiques pour combattre leur voisin avec qui la rivalité se creusait au fur et à mesure des mois[34]. L’Iran ne constitue pas pour autant l’élément déclencheur des manifestations de militants chiites saoudiens, comme en témoigne le débat historiographique autour des influences iraniennes sur le sol saoudien en 1978-1980. Une querelle historiographique oppose en effet ceux[35] qui présentent l’intifada sur le sol saoudien comme un dérivé de la Révolution islamique, quand d’autres[36] affirment que ce sont les particularités locales des chiites d’Arabie Saoudite qui ont été à l’origine des soulèvements de 1979-1980, l’influence de la Révolution islamique étant avant tout symbolique. Ce qui est certain, c’est que l’Iran abritait déjà de nombreux leaders chiites en exil, ce qui a facilité l’organisation et la tenue des intifadas, ainsi que le développement et la diffusion[37] de rhétoriques propres à susciter de nombreux ralliements. Dans la même perspective, les mots d’Hasan al-Saffar[38] témoignent d’une réelle proximité entre les chiites d’Arabie Saoudite et Téhéran : « We are genuinely part of the realm of the downtrodden [mustadafun] while the despots of Al Saud…are genuinely part of the realm of oppressors…and colonizers. The ongoing battle is now between these two realms…. Our struggle against…tyrannical rule is a cycle of a long chain of a universal revolution which will, inevitably, lead to the collapse of imperialistic superpowers and the rise of the world of the downtrodden.[39] » Le terme de mustadafun qu’utilise Hasan al-Saffar définit dans son esprit aussi bien la minorité chiite saoudienne que l’Iran dans son intégralité, porté par son projet d’exportation de la Révolution islamique, les premiers et les deuxièmes ne formant qu’un face à l’ennemi saoudien. Par ailleurs, les nombreux textes anti-chiites publiés par les clercs wahhabites dès le lendemain de la Révolution islamique iranienne témoignent d’un double objectif : à la fois réduire, tant que faire se peut, l’influence iranienne et l’exportation de la révolution, et associer dans les esprits les chiites de la Province du Hasa à l’Iran[40]. Le rôle de l’Iran dans les révoltes des chiites d’Arabie Saoudite est donc extrêmement important, et les craintes du clergé wahhabite et des Al Saoud semblent ici extrêmement justifiées. Dans cette perspective, le soutien apporté par l’Iran à différents groupes chiites saoudiens, sur le sol saoudien et iranien, ainsi que les propos de Khomeiny condamnant l’Arabie Saoudite ont contribué à la détérioration des relations entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. À ce titre, on peut noter l’interdiction de voyager vers l’Iran à partir de l’Arabie Saoudite imposée par le pouvoir saoudien l’intifada « de Mouharram 1400 »[41]. Cela a eu pour conséquence le départ des membres de l’ORIPA de Téhéran pour des raisons techniques et logistiques, le gouvernement d’Al-Assad les accueillant à Sayyidah Zaynab en Syrie.

Finalement, comme le résume parfaitement Laurence Loüer, « On le comprend, l’établissement de la République islamique d’Iran a eu pour effet de lier intimement le sort des chiites saoudiens, et plus particulièrement de l’opposition islamiste chiite, aux relations bilatérales entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Plus précisément, l’évolution de la politique étrangère iranienne, elle-même liée aux dynamiques internes du régime iranien, explique les transformations de la stratégie de l’opposition islamiste chiite saoudienne. En effet, si, durant toutes les années 1980, l’Arabie saoudite a été l’une des cibles privilégiées de la partie diplomatie publique de la politique d’exportation de la révolution, d’une part les acteurs de cette politique ont été multiples et, d’autre part, leur marge de manœuvre vis-à-vis du régime iranien était variable.[42] » Ce qui est ici mis en valeur est d’abord la proximité intrinsèque, dans les faits comme dans les représentations, entre l’Iran et les groupes contestataires chiites saoudiens de toute nature du fait de leurs relations depuis 1978 ; puis la pluralité de ces groupes, allant de la simple contestation à une lutte armée et à des revendications propres à l’islam politique chiite. C’est de cette pluralité des groupes d’opposition au pouvoir saoudien que découlent la complexité et la richesse de la décennie 1980 en ce qui concerne les chiites d’Arabie Saoudite et leurs influences sur les influences saoudo-iraniennes.

  1. La décennie 1980 : des ingérences iraniennes en Arabie Saoudite à l’autonomisation des groupes islamistes chiites saoudiens

Les dix années qui couvrent la décennie 1980 se caractérisent par leur pluralité et leur richesse, au sens où elles ont été le double moment de cristallisation d’évolution des différentes tendances chiites saoudiennes de contestation du pouvoir saoudien, et ont vu s’alterner des périodes d’accalmie avec des périodes de regain de tensions. En outre, ici encore, les liens toujours actifs des mouvements de contestation chiites saoudiens avec l’Iran révolutionnaire auront des conséquences non négligeables sur sa rivalité croissante avec l’Arabie Saoudite.

L’accalmie dans la Province de l’Est — En juin 1982, après la mort du roi Khalid, le prince héritier Fahd est monté sur le trône saoudien. Très rapidement, il décide de nommer un nouveau gouverneur à la tête de la Province de l’Est, son fils Muhammad en 1984. Ce dernier a introduit de nombreux programmes dans le but d’améliorer les conditions de vie des chiites de la région. Plus encore, une amnistie générale a été déclarée pour tous les chiites saoudiens arrêtés depuis 1979. Dans la même perspective, Muhammad ben Fahd organisa de nombreuses rencontres avec les notables et la jeunesse chiites de la Province. Cela a eu pour conséquence une réelle accalmie après la violente intifada de 1979-80. Ces quelques améliorations ponctuelles ne doivent pas pour autant occulter la poursuite de l’arrestation et de la répression d’un grand nombre de chiites saoudiens par la police religieuse[43]. De même, malgré les liens entre l’Iran et la population chiite saoudienne, cette accalmie temporaire n’a pas eu pour conséquence une amélioration des relations irano-saoudiennes, comme l’instrumentalisation du hajj par Téhéran l’illustre.

Le hajj, outil de propagande iranien et élément de discours anti-saoudien — L’importance que revêt l’organisation du hajj pour l’Arabie Saoudite est immense et sans égale. En effet, la monarchie saoudienne en retire un prestige très important et une légitimité à la fois nationale et internationale. Dès lors, il n’est pas étonnant de voir le pèlerinage annuel à La Mecque et à Médine devenir une nouvelle question de discorde entre l’Arabie Saoudite et l’Iran[44], dans un contexte de rivalité globale croissante, où la religion est présentée comme l’un des facteurs les plus importants, bien qu’elle ne constitue en réalité qu’un outil au service des désirs hégémoniques et politiques de chacun des deux pays[45]. L’Iran se sert très vite du hajj comme d’un média pour exporter la Révolution islamique ; au lendemain de la Révolution islamique, les dirigeants politiques et religieux iraniens ne considèrent en effet pas tant le pèlerinage dans sa dimension religieuse et rituelle que comme le lieu idéal de prosélytisme, du fait de la présence de millions de musulmans[46]. Plus encore, le hajj a très vite été perçu par les éléments iraniens les plus radicaux comme un moyen de déstabiliser l’Arabie Saoudite en remettant en question sa souveraineté, puisqu’en effet « Ayatollah Khomeini and other Iranian spiritual leaders never kept their intentions to use the hajj as a vehicle for pan-Islamic agitation a secret and they regularly received Iranian pilgrims and instructed them in detail on the role expected of them.[47] » Non seulement le hajj devenait aux yeux des dirigeants iraniens un lieu de diffusion de leur doctrine, mais les pèlerins iraniens et saoudiens chiites eux-mêmes devaient être chargés d’assumer cet objectif. Ces derniers avaient en effet pour rôle de remettre au goût du jour les cérémonies du bara’ah[48], au cours desquelles les pèlerins avaient pour objectif de dénoncer les ennemis de l’islam, les États-Unis et Israël. Cela permettait à l’Iran de faire perdre à l’Arabie Saoudite sa neutralité ainsi que toute forme de légitimité aux yeux de ses alliés, témoins d’images sur lesquelles des millions de personnes qui leur étaient hostiles criaient des slogans de haine à leur encontre. Mais cette politique iranienne aura de lourdes conséquences, comme l’arrêt des relations diplomatiques entre les deux pays rivaux au lendemain des émeutes au hajj en 1987[49], au cours desquelles des centaines de pèlerins et de membres des forces de l’ordre saoudiennes ont trouvé la mort[50]. Nombreux sont ceux qui ont soutenu que des éléments saoudiens chiites étaient impliqués dans cet « incident », renforçant un peu les craintes saoudiennes d’une instrumentalisation iranienne des chiites de la Province de l’Est[51].

Dans cette perspective, les dirigeants politiques et religieux iraniens n’ont eu de cesse de remettre en question la légitimité de l’Arabie Saoudite et de ses dirigeants à organiser le pèlerinage annuel à la Mecque. Ainsi les mots de l’ayatollah Montazeri, critiquant le caractère musulman de la foi wahhabite : « Wahhabism was originally established by mercenaries of foreigners whose main objective was to divert the Muslims, and to encourage them to fight each other … This sect is neither committed to Islam nor to the Qur’an, it is rather interested in eliminating Islam and its history? Therefore Shi’ites as well as Sunnites are rejecting them.[52] » Ces tensions entourant le hajj vont dans le sens de l’interdépendance entre les chiites saoudiens et l’Iran : ce dernier les perçoit en effet comme un outil au service de leur influence et de la rivalité qui l’oppose à l’Arabie Saoudite. Néanmoins, la fin de la décennie 1980, et plus encore la décennie 1990 vont être le moment d’une autonomisation d’une partie des mouvements de contestation chiites saoudiens par rapport à l’Iran, et de fait d’une transformation des modalités de contestation du pouvoir saoudien.

De la divergence croissante des intérêts des groupes islamistes chiites et de l’Iran : la fin du soutien iranien aux shirazistes et l’autonomisation de l’ORIPA — Comme cela a été montré précédemment, le soutien apporté par l’Iran aux mouvements de contestation chiites saoudiens devait servir les intérêts de puissance et d’influence de l’Iran. Cependant, différents groupes islamistes chiites ont voulu, au cours de la décennie 1980, servir leurs intérêts propres et voir leurs conditions de vie en Arabie Saoudite s’améliorer. Cela a eu pour conséquence l’autonomisation progressive de Mohammed al-Shirazi et de son Mouvement du Message notamment, Shirazi jouissant d’une aura et d’une autorité religieuse de plus en plus prégnantes. De ce fait, les objectifs iraniens et shirazistes ont évolué de façon séparée. Comme le rappelle Laurence Louër, « Les shirazistes ont en effet fini par apparaitre comme des éléments trop incontrôlables : non seulement ils avaient leur propre agenda, mais Mohammed al-Shirazi représentait une autorité religieuse concurrente à celle de Khomeiny et, entre autres, ne se privait pas de critiquer les dérives autocratiques de la République islamique. En 1987, l’élimination des derniers soutiens iraniens des shirazistes qui, dans leur lutte contre la faction montante agrégée autour de Ali Akbar Hachémi Rafsandjani (élu président en 1989), se trouvaient avoir été à l’origine du dévoilement des ventes d’armes américaines à l’Iran (affaire de l’Irangate), a achevé de marginaliser les shirazistes dans le dispositif d’exportation de la révolution.[53] » Dans le même sens, l’ORIPA dont il a déjà été question, s’est progressivement autonomisée de l’Iran, en adoptant le nom de Mouvement de la Réforme, témoignant de leur changement de stratégie par rapport au pouvoir saoudien, adoptant la voie de la conciliation et de la négociation et abandonnant celle de la lutte armée[54].

L’on perçoit finalement que les relations entre chiites saoudiens et pouvoir iranien sont doubles : d’une part, le sort réservé aux chiites de la Province de l’Est réveille – a fortiori depuis la Révolution islamique de 1979 – différentes formes de contestation plus ou moins violentes, qui du fait de leur soutien par l’Iran creusent un peu plus la rivalité et l’antagonisme qui opposent les deux pays  ; d’autre part, cette rivalité croissante entre la République islamique d’Iran et le royaume d’Arabie Saoudite a elle-même des conséquences sur la façon dont les chiites saoudiens sont perçus et traités, et de facto sur leurs modes de revendication. La fin de la décennie 1980 et le début de la décennie 1990 sont à ce titre très éloquents, du fait de la réforme des principaux mouvements islamistes chiites saoudiens. La période partant de la décennie 1990 et allant jusqu’aux révolutions arabes suivra la même logique, notamment avec la création du Hezbollah al-Hijaz, véritable bras armé iranien en Arabie Saoudite.

 

III. De l’influence des acteurs extérieurs et des enjeux géopolitiques régionaux sur le sort des chiites de la Province de l’Est et les conséquences sur la rivalité irano-saoudienne

La décennie 1990 est marquée, en ce qui concerne les chiites d’Arabie Saoudite, par une autonomisation des mouvements de l’islam politique par rapport à l’Iran. La voie que ces mouvements prennent est celle de la conciliation, de la main tendue et de la fidélité au royaume saoudien. Ils rompent en cela avec les années précédentes, émaillées de manifestations souvent violentes et d’une certaine instrumentalisation par l’Iran des sentiments de frustration des chiites saoudiens. L’Iran, qui souhaite conserver un outil d’influence sur le sol saoudien, va alors armer et financer des groupuscules violents, rejetant toute forme de conciliation avec le pouvoir saoudien : ainsi le Hezbollah al-Hijaz, qui perpétrera un certain nombre d’attentats très meurtriers.

 

  1. Le Hezbollah al-Hijaz, bras armé iranien en Arabie Saoudite contre la voie du compromis

 

Le Hezbollah al-Hijaz, créé avec le soutien de l’Iran, deviendra très rapidement son bras armé en territoire saoudien, lui permettant de servir ses intérêts par des actions de déstabilisation sur le territoire saoudien. Elle est ainsi le symbole des tensions et de la rivalité qui oppose l’Arabie Saoudite à l’Iran.

La création du Hezbollah al-Hijaz — C’est en 1988, après l’attentat de la raffinerie de Joubaïl que l’Arabie Saoudite prend connaissance d’un mystérieux groupuscule qui se donne pour nom Hezbollah-fil-Hedjaz[55]. Cette organisation, dès sa création en mai 1987 après les émeutes du hajj[56], a été parrainée par l’Iran et par l’ayatollah Khomeiny, dont les membres sont fidèles à sa marja’îyya[57] et loyaux à sa vision politique. Excepté cette fidélité à Khomeiny (dont ils acceptent en outre le principe de wilayat al-faqih[58]), le groupe ne reconnaît aucune autre autorité, ainsi que le rappelle Joshua Teitelbaum : « But one organization accepted neither Saffar’s policy of engagement nor the accommodation with the Saudi regime. This was Hezbollah al-Hijaz, known also as Saudi Hezbollah and Ansar Khat al-Imam (Followers of Imam Khomeini).[59] » Le nom qu’ils se sont choisis est très significatif en cela qu’ils nomment Hijaz la totalité du territoire saoudien, remettant ainsi en question la légitimité de la famille royale saoudienne de gouverner ce territoire. Les membres de ce groupe s’appellent aussi entre eux « Khat al-Imam », insistant une fois de plus sur leur fidélité à Khomeiny ; c’est aussi le nom par lequel ils sont désignés en Arabie Saoudite : cela va dans le sens d’une affiliation, dans l’esprit des Saoudiens et dans la réalité des faits, du groupe à l’Iran. Pourtant, les fondateurs du groupe ne sont pas iraniens mais bien saoudiens, plus particulièrement originaires de la Province de l’Est, principalement d’Al-Hasa. Leurs biographies sont d’ailleurs assez proches : ils ont presque tous suivi une éducation religieuse en Irak, et ont pour la plupart pris part à des contestations violentes à l’encontre du pouvoir saoudien[60]. La création et le développement de cette organisation s’inscrit ainsi dans la rivalité opposant l’Arabie Saoudite et l’Iran, dont les relations se réchaufferont quelque peu après la fin de la guerre Iran-Irak en 1988, ce qui n’empêchera pas pour autant le Hezbollah al-Hijaz de continuer à essayer de déstabiliser le pouvoir saoudien par différentes actions violentes : c’est en cela que l’organisation représente le bras armé iranien en Arabie Saoudite[61].

Le bras armé de l’Iran en Arabie Saoudite — Nous l’avons vu, l’organisation du Hezbollah al-Hijaz a été parrainée par l’Iran dès sa création. La République islamique voulait en effet disposer de groupuscules mobiles, malléables et à ses ordres, pouvant servir de moyen de pression sur le gouvernement saoudien sans mettre en danger les objectifs et les principes « assumés » de sa politique étrangère.[62] Dans cette perspective, l’organisation apparaît bel et bien comme le bras armé informel de l’Iran sur le territoire saoudien, servant secrètement son objectif d’exportation de la Révolution islamique dans la Péninsule arabique, ainsi que Toby Matthiesen le rappelle : « Hizbullah al-Hijaz’s long-term political goal was the establishment of an Islamic Republic in the Arabian Peninsula after the Iranian model, and it advocated the overthrow of the Saudi regime through violence.[63] ». Dans un contexte de guerre contre l’Irak, l’Iran pouvait ainsi continuer à affirmer sa nonintervention sur les territoires des pays arabes et musulmans, tout en se servant du Hezbollah al-Hijaz pour en fait intervenir réellement et tenter de déstabiliser le pouvoir saoudien. Cette volonté de déstabiliser le pouvoir saoudien se concrétise dès 1988, lors du premier attentat revendiqué par l’organisation, à la raffinerie de Joubaïl. Les responsables de l’attentat ont ensuite été décapités, ce que les autres membres de l’organisation ont voulu venger en assassinant des membres des services secrets saoudiens à l’étranger, rentrant dans un cercle vicieux fait d’assassinats, de condamnations et de vengeances. Malgré le réchauffement des relations entre l’Iran et l’Arabie Saoudite après la fin de la guerre Iran-Irak, la mort de Khomeiny et l’élection du modéré Rafsandjani au poste de président, la République islamique souhaitait continuer de promouvoir une propagande anti-saoudienne, tout en affirmant la légitimité de l’Iran sur les lieux saints de La Mecque et Médine et en se présentant comme les protecteurs des chiites saoudiens[64]. Pour cela, les opérations de subversion sur le territoire saoudien se sont faites plus rares, la propagande prenant le pas sur la violence, comme en témoigne la création et la diffusion d’un journal, Risalat al-Haramayn, La lettre des deux villes saintes, servant les intérêts iraniens à travers le Monde arabe[65]. C’est d’ailleurs dans ce journal que le Hezbollah al-Hijaz a publiquement affirmé ses liens avec la République islamique d’Iran, affirmant « there is no doubt that our links with the Islamic Republic are very strong, because it is a base for all the liberators and revolutionaries in the world.[66] » Les activités de déstabilisation continuèrent encore pendant de nombreuses années, notamment motivées par la présence américaine sur le territoire saoudien. Par ailleurs, l’organisation n’accepta pas les accords de 1993 passés entre le gouvernement saoudien et le mouvement d’Hassan al-Saffar notamment, selon lesquels les différentes organisations chiites islamistes saoudiennes abandonnaient le militantisme politique et la violence contre une amnistie générale et une amélioration des conditions de vie des chiites saoudiens.

Hassan al-Saffar et la voie du compromis — L’on s’en rappelle, Hassan al-Saffar, extrêmement présent sur la scène chiite saoudienne, avait changé le nom de l’ORIPA en Mouvement de la Réforme en 1991, dans un contexte général de changement de stratégie visant à assurer un minimum de droits et une reconnaissance des chiites saoudiens par le pouvoir. En effet, après la chute du régime de Saddam Hussein, « The leading Shiite figure, Sheikh al-Saffar, said that Saudi Shiites were now “determined to claim some of their rights while defending the nation’s unity.”[67] »  La nouvelle stratégie de Saffar, contre laquelle s’élevait le Hezbollah al-Hijaz, consistait donc à affirmer la loyauté des chiites saoudiens au pouvoir des Al Saoud en échange de la reconnaissance de ces premiers, politiquement et socialement, ainsi qu’un assouplissement des lois ayant traits à leurs cultes et à la pratique de ceux-ci en public. Cette voie du compromis était dictée par une situation délicate et complexe, entre la joie de voir les chiites valorisés et gagner du pouvoir, et la peur de se faire réprimer au nom des chiites irakiens par le pouvoir saoudien. C’est donc à un jeu d’équilibriste que Safaar s’est prêté, tiraillé entre des revendications pour plus de reconnaissance ainsi qu’une égalité de fait, et la nécessité de faire preuve d’une loyauté au régime saoudien, ayant en tête que le pouvoir politique constitue la première bride à un wahhabisme violemment anti-chiite[68]. Ainsi, au moment du renversement de Saddam Hussein, il a dû faire preuve de loyauté afin rassurer la monarchie sunnite, qui craignait l’émergence d’un régime chiite en Irak, qui risquerait de faire des émules dans le Golfe.

Saffar était donc maintenant indépendant de l’Iran, dont il ne partageait pas les vues, et dont il avait compris que les intérêts et la façon de les réaliser étaient contraires aux siens et à ceux des chiites d’Arabie Saoudite en général. Ce tournant réformiste s’accentuera tout au long de la décennie 1990 avec des avancées notables en ce qui concerne les droits des chiites saoudiens, malgré des retours en arrière ponctuels, du fait de la dépendance du sort des chiites saoudiens au caractère et à l’humeur des dirigeants saoudiens. La fracture géopolitique que constitue l’année 2003 ira dans le sens d’un approfondissement de ce réformisme chiite, toujours intimement lié à l’Iran malgré l’autonomisation de Saffar ; les craintes de la famille Al Saoud de voir les chiites de la Province de l’Est se soulever après la chute de Saddam Hussein réactiveront en effet l’assimilation du chiisme à l’Iran rival.

  1. Le tournant de 2003 : la chute de Saddam Hussein et la hantise d’un croissant chiite

L’année 2003 et la chute de Saddam Hussein en Irak marquent un tournant géopolitique majeur au Moyen-Orient, puisque ces évènements ont permis à la majorité chiite irakienne d’arriver au pouvoir, prenant politiquement leur revanche sur la minorité sunnite qui avait longtemps dominé le pays. Ce changement profond dans les équilibres régionaux et dans les jeux d’alliance a fait craindre aux pays arabes sunnites voisins que les chiites irakiens ne fassent des émules au sein des minorités chiites de leurs populations. En témoigne l’allocution du roi Abdallah de Jordanie, en décembre 2004, qui a fait part lors d’une conférence de presse de sa crainte de voir se former un croissant chiite qui déstabiliserait et redéfinirait l’équilibre politique régional[69].

Les conséquences de la chute de Saddam Hussein — Le roi Abdallah de Jordanie, en utilisant l’expression de « croissant chiite », faisait part de la crainte partagée par tous les régimes arabes sunnites de voir se propager une fièvre révolutionnaire chiite au sein de leurs populations. Véritable fantasme, notamment dénoncé par Georges Corm[70], ce croissant chiite a avant tout permis aux pouvoirs alors en place de réprimer ou du moins de durcir ses positions par rapport aux minorités sunnites que leurs populations comptent. En ce qui concerne l’Arabie Saoudite, c’est le spectre d’une instrumentalisation iranienne des minorités chiites arabes en général, saoudiennes en particulier, qui a alors hanté le gouvernement, se souvenant des ingérences iraniennes sur son territoire des décennies 1980 et 1990 : en effet, « For the Saudi Shiites who supported a model of cooperation with the regime, Shiite identification with Hezbollah proved particularly problematic. Saudi Arabia is a Sunni religious state. To identify with a Shiite movement, and, by implication, the Shiite state of Iran, ran counter to the normative Saudi ethos.[71] » Cette crainte a été redoublée par la hantise d’un prosélytisme chiite dans le Golfe notamment, que le roi Abdallah ben Abdelaziz a dénoncé dans un quotidien koweïtien en janvier 2007[72]. La montée en puissance de l’Iran et ses désirs hégémoniques, l’avènement d’un pouvoir chiite en Irak ou encore les victoires militaires du Hezbollah en 2006[73] sont autant d’éléments qui ont nourri les peurs des régimes sunnites au Moyen-Orient. Face à cela, le roi Abdallah ben Abdelaziz, alors sur le trône en Arabie Saoudite, se retrouvait à nouveau dans l’habituel dilemme face aux chiites de la Province de l’Est : accepter un certain nombre d’avancées pour faire taire leurs revendications et assurer la sécurité des champs pétrolifères, tout en se montrant assez ferme pour ne pas subir les foudres du clergé wahhabite. Nous allons voir que cette problématique du dilemme se retrouve chez les chiites saoudiens, tiraillés entre la nécessité de réaffirmer en permanence leur loyauté au régime, tout en essayant d’acquérir un peu plus de reconnaissance et de droits par ce même régime.

Le dilemme des chiites d’Arabie Saoudite — Comme cela a été expliqué plus haut, la voie de la réforme qu’a adoptée Hassan al-Saffar consistait en l’affirmation de la loyauté de la population chiite de la Province de l’Est, moyen considéré comme le plus efficace pour se voir accorder une reconnaissance par le régime saoudien. Le dilemme dont il est question est parfaitement résumé par Joshua Teitelbaum, selon qui “The leading Shiite figure, Shaykh Hasan al-Saffar, said that now Saudi Shiites were “determined to claim some of their rights while defending the nation’s unity.” Saffar’s views epitomized the dilemma of the Saudi Shiites—making an effort to achieve equality while trying to avoid a backlash that could put the Shiites back many decades.[74]” Ainsi, Hassan al-Saffar, et à travers lui la population chiite d’Arabie Saoudite se trouvaient donc dans une position délicate, caractérisée par une demande de plus d’égalité avec les citoyens saoudiens sunnites qui risquaient en même temps de réduire à néant les maigres avancées concédées jusque-là par le pouvoir saoudien. Dans cette situation que l’on peut qualifier de problématique, les chiites saoudiens devaient en permanence – obligés par les circonstances géopolitiques sur lesquelles ils n’avaient aucune prise – réaffirmer leur appartenance au royaume saoudien. C’est ainsi que les entrepreneurs d’identité chiites d’Arabie Saoudite, (« identity entrepreneurs » comme les appelle Toby Matthiesen[75]) ont insisté sur le terme de Bahrani pour mettre en valeur leur présence historique à Bahreïn, Qatif et Al-Hassa. Une telle présence et la référence qui en est faite dans les discours de revendication politique ont dès lors constitué un enjeu symbolique extrêmement fort dans les relations entre les populations chiites saoudiennes et le pouvoir politique, tout en séparant un peu plus cette population de l’Iran. D’ailleurs, la loyauté religieuse de la majorité des chiites saoudiens ne se portaient plus vers l’Iran mais vers l’Irak, incarnée par Ali al-Sistani (basé à Najaf), ce qui témoigne un peu plus de l’autonomisation des chiites saoudiens par rapport à la République islamique.[76] Plus encore, des clercs et des intellectuels chiites saoudiens ont progressivement développé des sentiments et une rhétorique anti-iranienne[77]. Malgré les difficultés rencontrées par Hasal al-Saffar, cette politique du compromis a porté ses fruits, en débouchant sur un Dialogue National organisé en Arabie Saoudite entre les différentes confessions que compte le royaume.

Le Dialogue National en Arabie Saoudite et les élections des conseils municipaux saoudiens de 2005 — Dès juin 2003, le Prince héritier Abdallah a tendu la main aux chiites de la Province de l’Est en organisant un premier « Dialogue National » à Riyad. S’étendant sur quatre jours, ce premier Dialogue National a réuni plus de cinquante oulémas, sunnites et chiites. C’est la première fois qu’un tel évènement était organisé ; son caractère inédit tenant surtout à l’espoir de reconnaissance du chiisme par le pouvoir saoudien. Pour les chiites d’Arabie Saoudite, le simple fait d’avoir été conviés à une telle rencontre constituait déjà une victoire en soi, d’autant plus que de nombreux oulémas wahhabites y étaient présents, ne refusant donc pas par principe de rencontrer de discuter avec des représentants du chiisme[78]. Finalement, ce premier Dialogue National a surtout revêtu une valeur symbolique, comme le montre Joshua Teitelbaum : « In sum, one could say that the Shiites had gained some points in the dialogue, but remained far from any serious change in their basic situation.[79] » Pour autant, la tenue de cet évènement a ouvert la voie à un dialogue entre le pouvoir et les représentants chiites saoudiens. Ainsi, en 2005, deux évènements notables ont eu lieu : l’accession au trône du prince Abdallah, en faveur d’un dialogue (rappelons que depuis la répression des Ikhwân en 1930, le clergé wahhabite a perdu une bonne partie de son influence sur le pouvoir du clan Saoud, influence qu’il ne faut pour autant pas nier) avec ses citoyens chiites, et la tenue d’élections pour les conseils municipaux. Abdallah devenant roi après la mort du roi Fahd ben Abdelaziz Al Saoud, les chiites saoudiens pensaient alors « que leur moment était arrivé », un certain nombre d’activistes et de clercs chiites s’étant même rendus à Riyad pour jurer fidélité et loyauté au nouveau roi, « champion de la réforme et de la tolérance religieuse »[80]. La participation à ces élections fut très encourageante pour les leaders chiites, Hassan al-Saffar insistant sur l’importance de prendre part au processus électoral, comme cela avait été le cas en janvier de la même année en Irak. En 2005 toujours, une réforme du système de statut personnel chiite a été lancé, ayant notamment pour conséquence l’augmentation sensible du nombre de tribunaux chiites.[81] À ce titre, il convient de noter que le pouvoir saoudien, malgré les différences d’opinions et de représentations au sein des nombreux clans de la famille royale, commençait à ne plus considérer le chiisme comme un problème en soi, faisant une différence entre l’Iran et la partie chiite de la population saoudienne : « Official Saudi voices emphasize that it is Iran’s policy behavior and regional ambitions, not Shi’ism per se, that fuels their concerns.[82] » La stratégie d’Hassan al-Saffar semblait donc commencer à porter ses fruits. Pour autant, il suffira de peu pour que le sectarisme soit réactivé, notamment à la faveur de crises politiques et géopolitiques dressant une ombre sur les désirs hégémoniques de l’Arabie Saoudite.

Printemps arabe et repli sectariste dans le Golfe, moment de cristallisation des dissensions au sein du Mouvement de la réforme — Le terme de « sectarisme », tel qu’il est utilisé dans les recherches scientifiques françaises en relations internationales, sociologie des mobilisations, et plus largement en sciences politiques, de « sectarianism » dans le monde anglo-saxon, rend compte de l’entremêlement de logiques autonomes au service d’intérêts particuliers. Il permet de qualifier et décrire l’attitude de certains gouvernements ou groupes sociaux – du Monde arabe pour ce qui nous intéresse – envers des minorités religieuses et ethniques, mais pas seulement. L’intellectuel et activiste palestinien Salameh Kaileh donne une définition juste et complète d’un terme complexe et parfois confus du fait de son emploi extrêmement répandu : « Sectarianism is any religious or sectarian barrier that is based on inherited beliefs against the ‘other’ »[83]. Le sectarisme est donc plus une modalité du pouvoir quel qu’il soit, un instrument aux mains des acteurs politiques, qu’un réflexe intrinsèque à des groupes particuliers. De ce fait, il peut être activé, désactivé et réactivé en fonction des contextes politiques. Dans cette perspective, Olivier Da Lage a montré que le repli sectaire et communautaire a été encouragé par les monarchies du Golfe dans le contexte d’adversité qu’ont constitué les « Printemps arabes » à partir de 2011. Une partie des pays du CCG a ainsi été confrontée à une contestation qui voyait, notamment au Bahreïn, la jonction des oppositions chiites et sunnites, demandant une meilleure reconnaissance, une amélioration des droits et des conditions de vie. Dès lors, des « entrepreneurs de l’identité communautaire » ont polarisé et cristallisé les sentiments communautaires, opposant chiites et sunnites, dans le cadre de l’Arabie Saoudite pour ce qui nous intéresse. Ces mécanismes ont eu des effets payants, puisque cela a permis de faire avorter les tentatives embryonnaires de déstabilisation du pouvoir, la peur de l’autre communauté servant désormais de boussole aux populations. De leur côté, les dirigeants iraniens, s’ils s’en sont indignés, y ont aussi trouvé leur intérêt, les populations chiites du Bahreïn, d’Arabie saoudite, et même du Koweït ou de Dubaï étant dès lors encouragées à voir en Téhéran leur protecteur naturel. L’instrumentalisation d’identités dormantes a donc permis aux pouvoirs en place de se maintenir en faisant taire les contestations, en les déviant sur des problématiques ayant trait aux représentations, aux craintes et aux passions, par nature irrationnelles mais à l’efficacité redoutable ; c’est ainsi que les revendications des chiites de la Province de l’Est ont été réprimées.[84] Des émeutes se sont effet répandues dans la Province de l’Est en 2012, en réaction aux soulèvements populaires dans les différents pays du Monde arabe. Ces manifestations violentes ont mis en lumière des dissensions déjà profondes au sein du Mouvement de la réforme, faisant apparaître de nouvelles figures qui critiquaient le manque d’ambition d’Hassan al-Saffar et des autres leaders chiites religieux. C’est dans le Hasa principalement que des soulèvements ont vu le jour, notamment sous la houlette de Tawfiq al-‘Amer[85]. De même, à Qatif, le cheikh Nimr al-Nimr a mené des mouvements de contestation du pouvoir entre 2011 et 2012, allant jusqu’à appeler la population saoudienne à faire sécession, tout en se réjouissant de la mort du prince héritier Nayef[86]. Il a finalement été arrêté en 2012, puis exécuté le 2 janvier 2016, avec pour conséquences l’incendie de l’ambassade saoudienne à Téhéran et la condamnation de cette exécution par les pouvoirs publics iraniens. Cela a ainsi relancé les tensions déjà vives entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, signe que le sort des chiites saoudiens est toujours bel et bien lié à celui de l’Iran. Quelques jours plus tard, Riyad annonçait qu’il rompait ses liens diplomatiques avec l’Iran[87].

Conclusion.

Les liens d’interdépendance et les interactions entre les chiites d’Arabie Saoudite et l’Iran évoluent donc en fonction des contextes politiques et géopolitiques, intérieurs et extérieurs, des groupes en présence et de la force de ces différents acteurs. Ce que notre analyse a révélé, outre la complexité des liens décrits, sont les conséquences des relations irano-saoudiennes sur le sort des chiites d’Arabie Saoudite, et inversement les effets des relations entre le pouvoir saoudien et les chiites d’Arabie Saoudite sur la relation irano-saoudienne. C’est donc peu dire que d’affirmer que le sort de la minorité chiite de la Province de l’Est ne dépend que très peu d’elle-même, étant d’ailleurs divisée sur les objectifs à atteindre et les moyens d’y parvenir. Considérés comme d’éternels autres, assimilés à l’ennemi iranien qui partage avec l’Arabie Saoudite des visées hégémoniques sur la Péninsule arabique, et plus largement sur tout le Moyen-Orient, si ce n’est le monde musulman, les chiites saoudiens continuent aujourd’hui encore de subir l’ire du clergé wahhabite et la répression du régime. Malgré des périodes d’apaisement et d’amélioration de leurs conditions de vie, un trop grand nombre de facteurs qui leurs sont indépendants les rappellent à leur sort. Il semble donc qu’ils soient aujourd’hui dans une véritable impasse : la voie du compromis et la politique de la main tendue n’ont porté leurs fruits que pour quelques temps, la répression reprenant le pas sur la conciliation ; la voie de la violence quant à elle ne fait que détériorer, à long terme, la perception de la minorité chiite à l’intérieur du royaume, et la répression qui suit ces épisodes de violence n’en est que plus forte et sanglante. Le rapport annuel d’Amnesty International de cette année dénonce et condamne la gestion de cette minorité chiite par Riyad avec ces mots : « Les membres de la minorité chiite faisaient toujours l’objet de discriminations en raison de leurs convictions religieuses. Ces discriminations limitaient leur droit à la liberté d’expression religieuse ainsi que leur accès à la justice, et restreignaient arbitrairement un certain nombre d’autres droits, dont le droit d’occuper un emploi et de bénéficier de services publics. Cette année encore, des militants chiites ont été arrêtés, emprisonnés et, dans certains cas, condamnés à mort à l’issue de procès inéquitables.[88] » Cette discrimination, ajoutée aux tensions croissantes avec l’Iran sur les théâtres syriens et yéménites principalement, semblent condamner les chiites saoudiens à la répression.

Etienne de Gail, Étudiant en Master II, promotion 2018-2019


[1] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism, Dissent and Sectarianism, Cambridge University Press, New-York, 2015, p.16

[2] FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia between the Gulf Wars, Garnet Publishing Limited, UK, 2002, p.36

[3] “Bahrani is a term that refers to the native, mainly Arab Shia, inhabitants of Bahrain, Qatif, and to a lesser extent al-Ahsa.”, MATTHIESEN Toby, The other Saudis …, op. cit., p.24

[4] Voir annexe 1

[5] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.24

[6] Ibid., p.25

[7] Ibid., p.26

[8] BECKER Howard S., Outsiders. Études de sociologie de la déviance. Éditions Métailié, « Leçons De Choses », 1985, p.33

[9] de PLANHOL Xavier, Les nations du prophète, Manuel géographique de politique musulmane, Fayard, Paris, 1993, 895 p., p.68

[10] LACROIX Stéphane, « Les nouveaux intellectuels religieux saoudiens : le Wahhabisme en question », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 123 | juillet 2008, mis en ligne le 12 décembre 2011, consulté le 03 juin 2018. URL : http://journals.openedition.org/remmm/5423

[11] PÉTRIAT Philippe, Communication « L’Arabie Saoudite et ses voisins du XVIIIème au XXIème siècle », Journée internationale sur le Monde arabe, Sciences Po Grenoble, jeudi 30 novembre 2017

[12] Prédicateur musulman qui « commença à prêcher la nécessité pour les musulmans de revenir à l’enseignement de l’islam tel qu’il avait été compris par les partisans d’Ibn Hanbal : strict respect du Coran et du Hadith tels que les interprétaient les lettrés responsables à chaque génération, et rejet de tout ce qui pouvait être considéré comme innovation illégitime. Il comptait au nombre de ces innovations la vénération des saints après leur mort en tant qu’intercesseurs auprès de Dieu, et les dévotions spéciales des ordres soufis. », HOURANI Albert, Histoire des peuples arabes, Points Seuil, Paris, 1993, p.344

[13] Sur le Pacte (oral) du Najd, CONESA Pierre, Dr. Saoud et Mr. Djihad. La diplomatie religieuse de l’Arabie Saoudite, Robert Laffont, Paris, 2016, p.29

[14] HOURANI Albert, Histoire des peuples arabes …, op. cit., p.344

[15] « Le wahhabisme est une doctrine religieuse puritaine développée par le prédicateur Mohammed Ibn Abdel Wahhab (…) Le wahhabisme rejette tout culte des saints dans l’islam, qu’il assimile à du paganisme. Les tombeaux et les monuments élevés à leur souvenir doivent être doivent être systématiquement détruits (…) Cette doctrine rejette aussi toute innovation ou changement par rapport à une lecture totalement littéraliste du texte coranique. » CORM Georges, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques, XIXè-XXIème siècle, Éditions La Découverte, Paris, 2015, pp.222-223

[16] HOURANI Albert, Histoire des peuples arabes, op. cit., p.375

[17] Ibid., p.424

[18] LESCURE Jean-Claude, Le Moyen-Orient de 1976 à 1980, Ellipses, Paris, 2016, p.219

[19] MATTHIESEN Toby, « Être chiite au royaume wahhabite : le destin de ces autres Saoudiens », Moyen-Orient, n°29, janvier-mars 2016, pp.30-35

[20] LESCURE Jean-Claude, Le Moyen-Orient, op. cit., p.220

[21] LOUËR Laurence, Sunnites et chiites. Histoire politique d’une discorde, Seuil, Paris, 2017,

pp.239-240

[22] LESCURE Jean-Claude, Le Moyen-Orient, op. cit., p.173

[23] “The first ten days of Muharram are especially important for Shia and culminate on the tenth of Muharram (Ashura), when they commemorate the martyrdom of Hussayn in 680 (…) For Shia Muslims around the world these processions are probably the most important events in re-enacting Shia collective memories.”, MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.101

[24] Ibid., p. 106

[25] Ibid., p. 107

[26] Organisation pour la Révolution Islamique dans la Péninsule Arabique

[27] KOSTINER Joseph, “Shi’i Unrest in the Gulf”, in KRAMER Martin S., Shi’ism, Resistance and Revolution, Boulder, Colo. : Westview Press, cop. 1987, p.179

[28] Ibid., p.109

[29] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.112

[30] « Khomeini often addressed his appeals not only to Iranians but to the people of the Moslem wolrd in general (…).”, FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia …, op. cit.,  p.24

[31] « The Revolutionary Message and Historical Religious Decree (fatwa) of Imam Khomeini, September 20, 1979 » in Selected Messages and Speeches of Imam Khomeini, Teheran: Ministry of Information and Islamic Guidance, 1980, p.38

[32] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme : chiisme et politique en Arabie saoudite », Confluences Méditerranée 2016/2 (N° 97), p.35

[33] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.114

[34] Ibid., pp.114-15

[35] FÜRTIG Henner, Iran’s rivalry with Saudi Arabia between the Gulf Wars, Reading, UK: Ithaca Press, 2002

[36] JONES Toby Craig, “Rebellion on the Saudi Periphery: Modernity, Marginalization, and the Shiʿa Uprising of 1979”, International Journal of Middle East Studies, Vol. 38, No. 2 (May, 2006), pp. 213-233, consulté en ligne

[37] À travers Radio Téhéran, Radio Ahwaz et les chaînes de télévision iraniennes qui ont atteint Qatif pour la première fois le premier jour de Muharram, ainsi qu’à l’aide d’une radio émise d’Abadan, en arabe et qui traitait des évènements sur le sol saoudien durant plusieurs heures par jour, MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.116

[38] Hasan al-Saffar (1958-), clerc chiite saoudien qui a fondé l’Organisation de la Révolution Islamique dans la Péninsule Arabique (ORIPA, ou OIRAP en anglais), qui deviendra le Mouvement de la Réforme en 1991

[39] AL-SAFFAR Hasan, Kalimat al-Haraka al-Islamiyya, p. 30, in IBRAHIM Fuad, The Shi’is of Saudi Arabia, London: Saqi, 2006, p.30

[40] WEHREY, KARASIK, NADER, GHEZ, HANSELL, GUFFEY, Saudi-Iranian Relations since the Fall of Saddam, National Security Research Division, RAND, 2006, p.27

[41] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.119

[42] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.36

[43] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., pp.124-25

[44] FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia …, op. cit., p.42

[45] « For Iran, the hajj thus become an act of immense political significance (…) », Ibid., p.43

[46] Ibid., pp.42-43

[47] Ibid., p.43

[48] Les cérémonies mises place par les pèlerins iraniens prenaient en effet la forme traditionnelle de la bara’at al-mushrekin, soit se libérer des infidèles, Ibid., p.44

[49] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.37

[50] MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of The Most Radical Saudi Shi’a Opposition Group.”, Middle East Journal, Vol. 64, no. 2 (Spring 2010), p.180

[51] PETERSON J.E., Historical Dictionary of Saudi Arabia, Metuchen, NJ: Scarecrow Press, 1993, p. 122

[52] Radio Tehran, 3 december 1985, in FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia …, op. cit., pp.40-41

[53] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.36

[54] Ibid., p.37

[55] RIGOULET-ROZE David, « Les chiites de la province saoudienne du Hasa : une minorité́ « nationale » stratégique au cœur des enjeux ethno-confessionnels régionaux », Hérodote, 2009/2 (n° 133), p. 108-135., p.119

[56] MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of …, op. cit., p.181

[57] La marja’îyya correspond à l’autorité religieuse d’un marja, plus haut rang religieux dans le chiisme duodécimain. Coopté par ses pairs

[58] Le gouvernement du spécialiste de la loi religieuse, notion théorisée par Khomeiny au cours de son exil, LOUËR Laurence, Sunnites et chiites …, op. cit., p.91

[59] TEITELBAUM Joshua, “The Shiites of Saudi Arabia,” Current Trends in Islamist Ideology, Vol. 10 (2010), p.77, http://www.currenttrends.org/research/detail/the-shiites-of-saudi-arabia

[60] MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of …, op. cit., p.179

[61] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.135

[62] LOUËR Laurence, Transnational Shiite Politics: Religious and Political Networks in the Gulf, Columbia University Press, Londres, 2008, p.211

[63] MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of …, op. cit., p.186

[64] Ibid., p. 183

[65] Ibid., p.184

[66] Interview with an unnamed cleric of Hizbullah al-Hijaz in Risalat al-Haramayn, No. 0, 1989, in MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of …, op. cit., p.183

[67] Al-Quds al-Arabi, May 1, 2003, in TEITELBAUM Joshua, Saudi Arabia and the New Strategic Landscape, Hoover Institution Press Publication, 2010, p.31

[68] STEINBERG Guido, “The Shiites in the Eastern Province of Saudi Arabia (Al-Ahsa’)”, 1913-1953, in BRUNNER Rainer, ENDE Werner, The Twelver Shia in Modern Times, Religious Culture & Political History, Brill, 2001. Guido Steinberg explique à ce titre que s’ouvrait en 1930 – après qu’Ibn Saoud ait réprimé la révolte des Ikhwan – la période de consolidation de la règle saoudienne et de l’émergence d’un État centralisé. En perdant leur principal allié, les oulémas wahhabites perdaient ainsi aussi une grande part de leur influence politique. C’est pour cela qu’à partir de 1930, ils furent subordonnés au roi. Par conséquent, après 1930, la politique du roi ne fut jamais vraiment remise en question ou contrainte par les oulémas. Par conséquent, la politique mise en place par Ibn Saoud envers les chiites à partir de 1930 peut être comprise comme sa prise de position personnelle.

[69] LOUËR Laurence, « Déconstruire le croissant chiite », Revue internationale et stratégique, 2009/4 (n° 76), p. 45-54.

[70] « Toute une littérature politique et médiatique invoque désormais le danger représenté par un croissant dit « chiite », constitué par l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Hezbollah libanais, qui tenterait de déstabiliser l’islam sunnite, pratiquerait le terrorisme et serait animé par la volonté d’éliminer l’État d’Israël. Personne ne pense à rappeler que la conversion d’une partie des Iraniens à l’islam chiite ne remonte qu’au XVIe siècle, et qu’elle fut encouragée par la dynastie des Safavides pour mieux s’opposer à l’expansionnisme ottoman. On feint également d’ignorer que l’Iran a toujours été une puissance régionale majeure, et que le régime ne fait que poursuivre, sous de nouveaux oripeaux, la politique de grandeur du chah, qui se voulait le gendarme du Golfe — et qui avait, lui aussi, de fortes ambitions nucléaires, encouragées alors par la France. Malgré ces données historiques profanes, tout, au Proche-Orient, est désormais analysé en termes de « sunnites et chiites ». », CORM Georges, « Pour une analyse profane des conflits », Le Monde diplomatique, février 2013, p.3

[71] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.82

[72] RIGOULET-ROZE David, « Les chiites de la province saoudienne du Hasa …, op. cit., p.124

[73] TEITELBAUM Joshua, « The Shiites of Saudi Arabia …, op. cit., p.81

[74] Ibid., p.78

[75] Ibid.

[76] WEHREY, KARASIK, NADER, GHEZ, HANSELL, GUFFEY, Saudi-Iranian Relations …, op. cit., p.30

[77] Ibid., p.31

[78] TEITELBAUM Joshua, « The Shiites of Saudi Arabia …, op. cit., pp.79-80

[79] Ibid., p.80

[80] « When Abdallah became King, the Shiites thought their moment had finally arrived. He was the champion of reform and religious tolerance. A busload of leaders and clerics from the Eastern Province traveled to Riyadh to pledge their loyalty, or baya. A Shiite activist was quoted as saying, “I have never seen anything like this.” », JONES Toby, “The Iraq Effect in Saudi Arabia,” Middle East Report, No. 237 (Winter 2005), in TEITELBAUM Joshua, « The Shiites of Saudi Arabia …, op. cit., p.80

[81] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.39

[82] WEHREY, KARASIK, NADER, GHEZ, HANSELL, GUFFEY, Saudi-Iranian Relations …, op. cit., p.27

[83] MABON Simon, ARDOVINI Lucia, “People, sects and states: interrogating sectarianism in the contemporary Middle East”, Global Discourse, volume 6, issue 4 (December 2016), p.555

[84] DA LAGE Olivier, « L’apparence du religieux », Confluences Méditerranée 2016/2 (N° 97), p. 43-52

[85] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.39

[86] « Qui était le cheikh Al-Nimr, exécuté par l’Arabie saoudite ? », Le Monde, 03/01/3016

[87]« Saudi Arabia severs ties with Iran », Middle East Eye, 3 janvier 2016, http://www.middleeasteye.net/news/breaking-saudi-arabia-severs-ties-iran-85335819

[88] Amnesty International, Rapport annuel 2017/2018, Londres, 2018, pp.93-94

***

BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages de référence

BECKER Howard S., Outsiders. Études de sociologie de la déviance. Éditions Métailié, « Leçons De Choses », 1985

BRUNNER Rainer, ENDE Werner, The Twelver Shia in Modern Times, Religious Culture & Political History, Brill, 2001

CORM Georges, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques, XIXè-XXIème siècle, Éditions La Découverte, Paris, 2015

FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia between the Gulf Wars, Garnet Publishing Limited, UK, 2002

HOURANI Albert, Histoire des peuples arabes, Points Seuil, Paris, 1993

IBRAHIM Fuad, The Shi’is of Saudi Arabia, London: Saqi, 2006

KRAMER Martin S., Shi’ism, Resistance and Revolution, Boulder, Colo.: Westview Press, cop. 1987

LESCURE Jean-Claude, Le Moyen-Orient de 1976 à 1980, Ellipses, Paris, 2016

LOUËR Laurence, Sunnites et chiites. Histoire politique d’une discorde, Seuil, Paris, 2017

LOUËR Laurence, Transnational Shiite Politics: Religious and Political Networks in the Gulf, Columbia University Press, Londres, 2008

MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism, Dissent and Sectarianism, Cambridge University Press, New-York, 2015

PETERSON J.E., Historical Dictionary of Saudi Arabia, Metuchen, NJ: Scarecrow Press, 1993

PLANHOL (de) Xavier, Les nations du prophète, Manuel géographique de politique musulmane, Fayard, Paris, 1993, 895 p.

TEITELBAUM Joshua, Saudi Arabia and the New Strategic Landscape, Hoover Institution Press Publication, 2010

WEHREY, KARASIK, NADER, GHEZ, HANSELL, GUFFEY, Saudi-Iranian Relations since the Fall of Saddam, National Security Research Division, RAND, 2006

Ouvrages secondaires

CONESA Pierre, Dr. Saoud et Mr. Djihad. La diplomatie religieuse de l’Arabie Saoudite, Robert Laffont, Paris, 2016

Articles scientifiques

DA LAGE Olivier, « L’apparence du religieux », Confluences Méditerranée 2016/2 (N° 97), p. 43-52

JONES Toby Craig, “Rebellion on the Saudi Periphery: Modernity, Marginalization, and the Shiʿa Uprising of 1979”, International Journal of Middle East Studies, Vol. 38, No. 2 (May, 2006), pp. 213-233, consulté en ligne

LACROIX Stéphane, « Les nouveaux intellectuels religieux saoudiens : le Wahhabisme en question », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 123 | juillet 2008, mis en ligne le 12 décembre 2011, consulté le 03 juin 2018. URL : http://journals.openedition.org/remmm/5423

LOUËR Laurence, « Déconstruire le croissant chiite », Revue internationale et stratégique, 2009/4 (n° 76), p. 45-54

LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme : chiisme et politique en Arabie saoudite », Confluences Méditerranée 2016/2 (N° 97)

MABON Simon, ARDOVINI Lucia, “People, sects and states: interrogating sectarianism in the contemporary Middle East”, Global Discourse, volume 6, issue 4 (December 2016)

MATTHIESEN Toby, « Être chiite au royaume wahhabite : le destin de ces autres Saoudiens », Moyen-Orient, n°29, janvier-mars 2016

MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of The Most Radical Saudi Shi’a Opposition Group.”, Middle East Journal, Vol. 64, no. 2 (Spring 2010)

RIGOULET-ROZE David, « Les chiites de la province saoudienne du Hasa : une minorité « nationale » stratégique au cœur des enjeux ethno-confessionnels régionaux », Hérodote, 2009/2 (n° 133), p. 108-135

TEITELBAUM Joshua, “The Shiites of Saudi Arabia,” Current Trends in Islamist Ideology, Vol. 10 (2010)

Articles de presse

CORM Georges, « Pour une analyse profane des conflits », Le Monde diplomatique, février 2013

« Qui était le cheikh Al-Nimr, exécuté par l’Arabie saoudite ? », Le Monde, 03/01/3016

« Saudi Arabia severs ties with Iran », Middle East Eye, 3 janvier 2016, http://www.middleeasteye.net/news/breaking-saudi-arabia-severs-ties-iran-853358199

Communication

PÉTRIAT Philippe, Communication « L’Arabie Saoudite et ses voisins du XVIIIème au XXIème siècle », Journée internationale sur le Monde arabe, Sciences Po Grenoble, jeudi 30 novembre 2017

Autres

Amnesty International, Rapport annuel 2017/2018, Londres, 2018

Selected Messages and Speeches of Imam Khomeini, Teheran: Ministry of Information and Islamic Guidance, 1980

***

Annexe 1. Carte de la Péninsule arabique de 1616, réimpression de la carte de 1598 par Jodocus Hondius (1563-1612), https://www.wdl.org/en/item/2921/

 

 

 

 

 

politique-etrangere.com/

La revue de l'Ifri depuis 1979

Études Géostratégiques

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Latin America Watch

Latin America Watch est un blog de veille et d’analyse de la situation des pays d’Amérique Latine.

Theatrum Belli

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Diploweb.com : Géopolitique, stratégie, relations internationales et cartes

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Foreign Affairs Feed

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

CFR.org -

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Historicoblog (3)

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Lignes de défense

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Guerres-et-conflits

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

La voie de l'épée

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix