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LE RÔLE DE LA FRANCE DANS l’OTAN POUR LA PROTECTION DES FRONTIERES DE L’EUROPE

21 Jan

Le nouveau Président élu des Etats-Unis a annoncé tout au long de sa campagne qu’il voulait  remettre en cause le principe de défense collective prévu par l’article 5 du Traité de l’Atlantique nord au motif que les Alliés profitent des moyens de son pays en matière de défense. Alors que la Russie continue de montrer des signes d’agressivité à l’égard des pays membres de l’OTAN situés le plus à l’est, l’éventuelle diminution de l’implication des Etats-Unis dans l’Organisation pourrait permettre à la France d’occuper un rôle majeur alors qu’elle a réinvesti les structures intégrées depuis 2009.

L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord a pour rôle depuis 1949 de protéger ses membres de toutes agressions étrangères. Longtemps inscrit dans un contexte de guerre froide, l’Alliance devait permettre de faire face à toute tentative d’invasion russe. Elle a ensuite participé à des conflits contre des ennemis différents comme en Afghanistan. Mais l’augmentation des signes d’hostilité de la Russie à l’encontre des ses voisins baltes et son action en Ukraine remettent au cœur des préoccupations l’efficacité de l’OTAN en cas d’attaque russe de l’un de ses membres.

La France, principale puissance militaire européenne, a un rôle important à jouer au sein de l’Alliance. Reste à déterminer quelle doit être l’ampleur de ce rôle sans remettre en cause ses capacités militaires ?

Ainsi il convient d’expliquer les motivations du retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN et la place qu’elle pourra tenir sans remettre en cause les moyens et les capacités de ses armées. 

 

Le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN

 

Tout juste élu Président de la République en mai 2007, Nicolas Sarkozy annonce un changement de politique étrangère qui se traduit notamment par le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN dont on était sorti en 1966 suivant la volonté du Général de Gaulle.

Les arguments en faveur de la réintégration du commandement intégré de l’OTAN avancés par Nicolas Sarkozy sont que puisque la France est l’un des principaux contributeurs, elle doit avoir un rôle à jouer dans la planification et la conduite des opérations financées en partie par elle. Aussi, le nouvel élan donné au rôle de la France dans l’OTAN permet de rassurer les alliés quant à la volonté d’instaurer une Europe de la défense[1]. Enfin, les Américains apprécient ce geste et acceptent un rapprochement avec la France après l’opposition, pourtant justifiée, de Jacques Chirac à la guerre américaine en Irak en 2003. Nicolas Sarkozy confirme d’ailleurs son intention devant le Congrès des États-Unis, le 7 novembre 2007 : « Plus l’Europe de la défense sera aboutie, plus la France sera résolue à reprendre toute sa place dans l’OTAN. Je souhaite que la France, membre fondateur de notre Alliance et qui est déjà l’un de ses premiers contributeurs, prenne toute sa place dans l’effort de rénovation de ses instruments et de ses moyens d’action, et fasse évoluer dans ce contexte sa relation avec l’Alliance, en parallèle avec l’évolution et le renforcement de l’Europe de la défense »[2]

Mais l’alternance de 2012 et l’arrivée de François Hollande à la tête de la République remettent en question ce retour dans le commandement intégré de l’OTAN. Le Président demande à l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine de lui remettre un rapport sur la pertinence de maintenir une telle intégration de la France dans l’OTAN. La conclusion du document remis à François Hollande en novembre 2012 est sans appel, une « (re)sortie française du commandement intégré n’est pas une option »[3]. Un avis qui sera suivi par la majorité en place puisque le Livre blanc de 2013 précise que « la stratégie de défense et de sécurité nationale de la France ne se conçoit pas en dehors du cadre de l’Alliance atlantique et de son engagement au sein de l’Union européenne »[4]. La France précise tout de même qu’elle se veut être un allié fiable et solidaire, essentiel à la bonne mise en œuvre des missions de l’OTAN, mais qui conserve une capacité d’action en dehors de l’Alliance et une pleine autonomie de décision. Elle assume ainsi sa volonté de faire valoir ses intérêts au sein de l’Alliance et d’y conserver une voix originale, tout en étant force de proposition.

Cette réintégration a eu des effets significatifs et a permis de franciser les structures de l’OTAN, puisque le nombre de personnels engagés au sein des structures de l’organisation est passé de 242 à 925 personnels militaires. Le poste de Commandant allié transformation est également réservé à un général français, actuellement le général d’armée aérienne Denis Mercier.

Ensuite, en matière d’influence sur l’organisation de l’OTAN, la France a joué un rôle moteur pour rationaliser le fonctionnement de l’Alliance, hiérarchiser les priorités, refondre les procédures, ramener le nombre des agences de quatorze à trois pour espérer une économie de 20 %, réduire la structure de commandement, réduction des personnels de 35 % en 2013 et passage de onze à sept du nombre d’états-majors[5].

Toutefois, Hubert Védrine a rappelé lors de son audition devant la commission des Affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat le 27 novembre 2012 qu’« il faut avoir à l’esprit que ce n’est pas parce que la France obtient des postes de responsabilité qu’elle dispose automatiquement d’une influence accrue sur l’ensemble de l’organisation. L’influence est une notion plus complexe »[6].

Depuis, de nombreux aspects satisfaisants sont apparus pour la France et son influence se mesure par plusieurs marqueurs. Elle est désormais présente dès le début du processus de décision et de gestion des crises, ce qui lui permet d’avoir son mot à dire quant aux solutions envisageables. Ainsi elle défend ses priorités stratégiques.

La France encourage également l’OTAN à se réformer pour s’adapter aux contraintes économiques actuelles. Elle s’est donc opposée à la volonté de la Pologne de disposer d’un état-major de l’OTAN sur son territoire, n’étant pas convaincue de l’intérêt  opérationnel d’une telle structure.

Enfin, la France travaille à la reconnaissance par les membres de l’OTAN de la contribution de l’Union européenne et plus particulièrement de la France à la sécurité de l’espace euro-atlantique qui peut se résumer en plusieurs points[7] :

  • La reconnaissance de la nécessité d’agir au regard de la situation à l’est et au sud de l’Europe et de maintenir un équilibre entre les menaces identifiées sur ces flancs, mais aussi des capacités comme le système de défense anti-missiles.
  • La reconnaissance des opérations nationales françaises comme contribuant à la sécurité de l’Alliance dans son ensemble, et à la définition de cibles pour la déployabilité des forces. Celles-ci nous permettront, à terme, de nous assurer que nos Alliés disposent des capacités dont nous pourrions avoir besoin lors de nos opérations, qu’elles se déroulent dans le cadre national, dans le cadre de l’UE ou dans le cadre de l’OTAN.
  • La prise en compte des appréciations opérationnelles de la France par la chaîne de commandement de l’OTAN. Les évaluations françaises sont pleinement prises en compte dans les travaux menés par l’organisation.
  • La reconnaissance d’intérêts industriels communs entre les entreprises européennes et américaines. Les nombreuses PME françaises spécialisées dans l’armement peuvent désormais se positionner lors des appels d’offres conduits par l’OTAN.
  • La France est en mesure d’exercer une réelle influence dans la structure grâce au travail des 800 nouveaux personnels présents dans la structure de commandement et les agences de l’OTAN. Comme on l’a déjà dit plus haut, la France occupe le poste de commandement allié pour la transformation mais aussi le poste de secrétaire général adjoint pour les investissements de défense.

La France semble avoir retrouvé sa place au sein de l’OTAN et peut donc pleinement s’investir à travers cette organisation pour répondre aux enjeux d’aujourd’hui et de demain. Les efforts porteront principalement sur la protection des frontières de l’Europe de l’est où les pays membres de l’organisation doivent faire face aux pressions russes.

 

Pour une réaffirmation de son rôle dans la protection des frontières de l’Europe…

 

La crise russo-ukrainienne engagée en 2013 a remis sur le devant de la scène l’existence d’une menace croissante russe aux frontières orientales de l’Alliance. Les États membres sont cependant partagés entre ceux qui rejettent la notion de « menace » et ceux qui souhaitent que l’OTAN tire toutes les conséquences des actions de la Russie en s’adaptant à ce risque en renforçant son flanc et sa posture de dissuasion et de défense.

Le communiqué du sommet de Varsovie du 8 et 9 juillet 2016 réaffirme cette volonté de protection des frontières de l’OTAN : « Pour protéger et défendre notre sécurité, indivisible, et nos valeurs communes, l’Alliance doit continuer et continuera de s’acquitter efficacement des trois tâches fondamentales énoncées dans le concept stratégique : défense collective, gestion de crise et sécurité coopérative. Ces tâches restent pleinement pertinentes, sont complémentaires et contribuent à la sauvegarde de la liberté et de la sécurité de tous les Alliés »[8].

S’il semble nécessaire d’afficher la bannière de l’OTAN, cela ne signifie pas qu’il faille en revenir à une logique de guerre froide, et à une lecture de la sécurité du continent européen fondée sur la confrontation et le partage de zones d’influence. Si les actions de la Russie rendent inenvisageable, dans les circonstances actuelles, un partenariat stratégique, elle demeure pourtant un interlocuteur indispensable pour la sécurité en Europe et dans le monde.

Les membres de l’OTAN doivent donc essayer d’établir un dialogue avec la Russie pour éviter toutes escalades. C’est dans ce sens que semblent s’inscrire les intentions du président élu des Etats-Unis. Donald Trump souhaite en effet approfondir le dialogue avec son homologue russe afin de trouver un terrain dans les conflits qui les opposent. Mais il n’est pas évident de faire accepter cette approche des relations avec la Russie aux pays qui voient en elle un véritable ennemi de par leur proximité géographique (Pologne, pays baltes). Enfin, d’autre pays ne souhaitent pas que l’ensemble des forces de l’OTAN soit engagé à l’est mais qu’elles soient également tournées vers la bande sahélo-saharienne ou la Méditerranée.

Malgré les divergences de visions stratégiques, de nombreuses mesures sont prises pour répondre aux agissements de la Russie. Ces mesures dites d’assurance ou de réassurance adoptent la forme d’activités terrestres, maritimes et aériennes au-dessus et autour du territoire des pays membres de l’OTAN, afin de renforcer la défense et de rassurer les populations de ces pays, tout en décourageant une agression potentielle.

L’ensemble des 28 alliés participe à ces missions de protection des frontières face à la Russie et notamment la France qui se distingue par sa contribution à la mission de police du ciel Baltic Air Policing. C’est donc dans ce cadre là qu’à la fin du mois d’août 2016, l’Armée de l’Air française a déployé quatre Mirage 2000-5F du Groupe de Chasse 1/2 «Cigognes», habituellement stationnés sur la base aérienne 116 de Luxeuil. Ce détachement a pour mission d’intercepter tout aéronef, notamment russe, qui s’approche ou qui traverserait l’espace aérien des pays baltes, et qui ne possède pas de plan de vol ou qui ne répond pas aux appels radios des contrôleurs aériens de la région[9].

La France contribue également aux missions de l’OTAN par la mise à disposition depuis le 1er avril 2016 d’avions radars de type AWACS qui participent à la surveillance des espaces aériens baltes et polonais. Ont également été déployés au printemps, pour une période de sept semaines, un sous groupement tactique interarmes à dominante blindé (SGTIA blindé) composé de 300 militaires armés par le 12ème régiment de cuirassier d’Orléans, par une section d’infanterie du 16ème bataillon de chasseurs de Bitche et par une section du 13ème régiment du génie de Valdahon. Ce détachement est équipé de quinze chars Leclerc et de quatre véhicules blindés de combat d’infanterie (VBCI)[10].

L’OTAN effectue chaque année environ 300 exercices militaires auxquels participe régulièrement la France.

Se pose la question de la présence permanente des alliés à l’est de l’Europe pour assurer une meilleure protection des frontières. Il demeure évident qu’actuellement l’OTAN n’est pas une menace pour la Russie car cette dernière mène une guerre hybride en Ukraine et en Crimée qui ne permet pas une riposte par les forces conventionnelles de l’Organisation. Il est ainsi essentiel que l’Alliance montre l’exemple en demeurant transparente et prévisible, y compris sur les mesures de dissuasion, afin d’obtenir de la Russie les mêmes gages en retour. Les décisions que prendra l’Alliance en matière de défense collective doivent s’accompagner de propositions concrètes visant à prévenir les risques d’escalade.

Le pré-positionnement permanent de moyens militaire à proximité de la frontière avec la Russie ne s’inscrirait pas dans un objectif de désescalade. Et bien que certains alliés demandent une telle orientation, la France ne considère pas qu’un renforcement des moyens militaires soit pertinent. Les mesures déjà prises sont relativement suffisantes et n’altèrent pas les capacités de l’OTAN à intervenir dans une autre région du monde en cas de nécessité.

Cela étant, la Russie continue d’être un acteur imprévisible et cherche, année après année, à exploiter les vulnérabilités de l’OTAN. À cet égard, il est crucial pour les alliés de mener un travail d’analyse toujours plus fin sur les intentions de la Russie pour mieux les anticiper et moins se laisser surprendre.

 

 

…Qui ne sera pas sans conséquence sur les moyens de la défense nationale

 

Donald Trump n’a pas hésité tout au long de sa campagne à rappeler qu’une fois investi il demanderait aux membres européens de l’OTAN de revoir leur contribution dans l’organisation à la hausse. La France fait aujourd’hui partie des bons élèves mais cela n’est pas sans conséquence sur le budget national.

La France est reconnue comme un acteur actif de l’Alliance de par sa forte activité opérationnelle qui contribue fortement à la sécurité de l’Organisation. Cette activité se manifeste notamment par le maintien d’une dissuasion nucléaire crédible, sa participation aux dernières opérations militaires de l’OTAN, sa participation aux mesures d’assurance aux profits des alliés orientaux, qui ont mobilisé 5 000 soldats en 2014 et son apport sur le flanc sud  qui contribuent à renforcer sa crédibilité.

Cependant la France fait tout de même l’objet de critiques s’agissant du non respect de ses engagements d’affectation de personnels. En effet elle ne pourvoit pas l’ensemble des postes pour lesquels elle s’est engagée. Théoriquement, la France devrait fournir 692 postes dans les structures de commandement. Après négociation, cet effectif a été ramené à 632 postes. Or, elle n’en pourvoit effectivement que 75 %. En ajoutant les postes théoriquement à pourvoir dans les agences, les soutiens et à Norfolk, elle devrait fournir 810 effectifs. En comptabilisant les postes non répertoriés, c’est néanmoins près de 800 personnels qui sont affectés au sein de l’Alliance, ce qui n’est pas négligeable au regard des 1 500 postes permanents à l’étranger dont dispose le ministère de la Défense français. Compte tenu du déploiement de la France sur de nombreux théâtres d’opérations extérieures, son investissement au sein de l’Alliance est déjà très important.

La pression exercée sur les effectifs est très forte tant en raison de la manoeuvre de déflation des effectifs d’officiers, qui implique une baisse de 10 % des postes permanents à l’étranger, que des activités opérationnelles. C’est par exemple pour cela que la France a très peu participé à l’exercice Trident Juncture de 2015.

La Cour des comptes avait été saisie en 2012 pour déterminer non pas le coût de notre rôle au sein de l’OTAN mais pour déterminer si notre réintégration au commandement intégré avait augmenté les dépenses pour la France[11] ?

Elle a remis un rapport intitulé « La réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, quel coût et quelles pistes d’économies possibles ? ». Ce dernier fait état d’un surcoût limité en raison des contributions budgétaires que la France versait à l’OTAN avant même la réintégration. Ainsi, en 2008, soit un an avant la pleine participation de la France aux structures intégrées, les contributions financières directes de la France à l’OTAN s’élevaient déjà à 172,66 millions d’euros, auxquels s’ajoutaient les rémunérations et charges sociales des 242 militaires alors mis à disposition de l’Alliance par la France, d’un montant de 29,99 millions d’euros. Le coût complet de la contribution française à l’OTAN s’élevait donc à un peu plus de 200 millions d’euros.

Selon les estimations de la Cour des comptes, le montant de la participation financière française au budget de l’OTAN atteignait 325,86 millions d’euros en 2011, alors qu’elle se serait établie à 264,86 millions d’euros sans la réintégration au sein du commandement militaire intégré. Les contributions financières directes représentent près de 65 % (211,22 millions d’euros) du montant total, les 35 % restant étant le fait des rémunérations et charges sociales des personnels insérés au sein de l’OTAN (114,64 millions d’euros).

On constate donc une augmentation de la participation de la France au budget de l’OTAN depuis sa réintégration. Cela s’explique non seulement par la réintégration mais aussi par l’augmentation du budget global de l’OTAN depuis 2007 en raison de l’évolution de l’opération afghane. Le budget total de l’OTAN est ainsi passé de 1 875,49 millions d’euros en 2007 à 2 419,25 millions d’euros en 2011.

La Cour des comptes détermine finalement que le surcoût strictement lié à la pleine participation de la France aux structures intégrées est de 61 millions d’euros.

L’OTAN fixe le pourcentage du PIB lié au budget de défense à 2% pour l’ensemble de ces membres[12]. Un chiffre que s’engagent à atteindre nombreux des candidats à la présidence de la République. Mais cet effort budgétaire doit se faire dans un temps trop long au point que le général Pierre de Villiers s’inquiète du maintien de certaines capacités opérationnelles de la France. Si les armées ont des difficultés à répondre aux exigences liées aux différentes opérations dans un futur proche, comment feront-elles pour fournir le personnel et le matériel nécessaires à l’implication de la France dans l’OTAN ?

D’autant plus que la vision française de l’OTAN s’inscrit dans une perspective d’autonomie militaire. C’est à dire que la France souhaite investir dans ses propres armées tout en mettant une partie de ses capacités au service de l’Alliance. Elle s’oppose au financement de moyens communs qui seraient composés en majorité de matériels américains et traduiraient une perte d’autonomie et un manque à gagner pour ses industries de défense. La France réfute l’argument de certains de ses alliés selon lequel l’achat de matériels communs constituerait un véritable ciment entre les membres de l’OTAN. Pour elle c’est l’engagement opérationnel qui est réellement bénéfique pour l’Alliance.

La vision française de l’OTAN passe enfin par une affirmation de l’importance de la dissuasion nucléaire dans un contexte de montée des tensions avec la Russie. Elle se positionne donc contre les pays « désarmeurs » comme la Belgique, l’Allemagne, l’Italie et les Pays-Bas dans lesquels se trouvent des armes nucléaires américaines prépositionnées.

 

La France est plus que jamais consciente des enjeux de sécurité auxquels elle doit faire face et des efforts budgétaires qu’elle doit fournir pour ne pas voir son outil de défense défaillir. Son retour au sein du commandement intégré de l’OTAN lui permet d’envisager l’avenir à travers différentes coopérations garantissant la rationalisation des moyens tout en assurant les missions. Ainsi elle est d’accord pour soutenir les objectifs formulés pendant le sommet de l’OTAN à Varsovie qui sont le maintien de la cohésion au sein de l’Alliance, assurer l’existence d’un plan d’action rapide de défense, éviter l’escalade des tensions avec la Russie et assurer le maintien des moyens humains et matériels.

La réduction constante de la participation américaine au budget de l’Alliance qui ne fera que s’accentuer avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, l’existence de menaces multiples à l’encontre de l’Europe et la volonté de la France d’augmenter son effort de défense font qu’elle devrait avoir un rôle croissant à jouer au sein de l’OTAN dans les années à venir.

      Jimmy Berthail, élève-officier de l’Ecole de l’Air, étudiant en Master 2 en 2016-2017

 

[1] http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/defense-et-securite/la-france-et-l-otan/, consulté le 20 novembre 2016.

[2] http://www.voltairenet.org/article152875.html, consulté le 20 novembre 2016.

[3] Gilbert le Bris et Philippe Vittel, « L’évolution du rôle de l’OTAN », rapport d’information de l’Assemblée nationale, n°3472, p. 22, 3 février 2016.

[4] Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, 2013, p. 61.

[5] Gilbert le Bris et Philippe Vittel, « L’évolution du rôle de l’OTAN », rapport d’information de l’Assemblée nationale, n°3472, p. 23, 3 février 2016.

[6] http://www.rpfrance-otan.org/Audition-de-M-Hubert-Vedrine-a-la, consulté le 20 novembre 2016.

[7] Gilbert le Bris et Philippe Vittel, « L’évolution du rôle de l’OTAN », rapport d’information de l’Assemblée nationale, n°3472, p. 23, 3 février 2016.

[8] Communiqué du sommet de Varsovie, 9 juillet 2016.

[9] http://www.defense.gouv.fr/operations/actualites/otan-engagement-francais-dans-l-operation-baltic-air-policing, consulté le 20 novembre 2016.

[10] Gilbert le Bris et Philippe Vittel, « L’évolution du rôle de l’OTAN », rapport d’information de l’Assemblée nationale, n°3472, p. 24, 3 février 2016.

[11] Cour des comptes, « La réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN : quel coût et quelles pistes d’économies possibles ? », septembre 2012.

[12] « Les dépenses de défense des pays de l’OTAN », communiqué de presse de l’OTAN, division diplomatie publique, 28 janvier 2016.

‘Guerre de l’information’ : doctrine et pratique de la communication d’influence russe

30 Nov

Très utilisée par les organismes et institutions privés pour promouvoir leur image ou déstabiliser un concurrent en utilisant le levier de l’opinion et de la réputation, la communication d’influence peut aussi très largement s’appliquer au cadre étatique, comme un mode d’action légitime, en temps de paix, comme dans le cadre des conflits armés, pour imposer sa propre matrice des relations internationales et défendre ses intérêts propres. Il s’agit donc de s’attacher à rechercher une domination informationnelle effective sur son adversaire d’une part, mais aussi sur des États ne partageant pas nécessairement une grille de lecture identique des relations internationales et ayant des intérêts perçus comme divergents d’autre part. Il est préférable d’utiliser l’expression communication d’influence, plutôt que ‘propagande’ ou ‘désinformation’, par souci d’objectivité et pour refuser toute forme de désignation normative, empreinte d’une possible charge négative. La définition proposée par le président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, a l’avantage de permettre une grande clarté dans la compréhension des objectifs russes en matière de  stratégie d’influence. Décrites simplement comme une «matrice d’outils et de méthodes destinés à atteindre des objectifs de politique étrangère sans l’emploi de la force mais à travers l’usage de l’information et d’autres leviers d’influence», ces pratiques s’inscrivent donc très largement dans le répertoire d’action utilisé par les forces armées russes dans le cadre -ou non- d’un conflit armé[1]. Les travaux portant sur le conflit syrien par exemple, au prisme de l’action russe, les différents acteurs et les aspects stratégiques ou géopolitiques, sont nombreux et une riche littérature peut éclaircir la délicatesse d’appréhension du conflit. Si la littérature consacrée à la communication d’influence russe dans la guerre ukrainienne demeure, quant à elle, assez développée,  proposée par les lieux de production habituels (think tank, cénacles universitaires…) et alimentée par la presse -par le biais des «experts » notamment-, elle se révèle pratiquement inexistante dans le cadre du conflit syrien. Or, le même répertoire d’action est utilisé par les forces russes dans le cas syrien et un schéma systémique semble pouvoir se dégager. Si les campagnes d’influence sont très largement intégrées dans la doctrine stratégique russe, expression d’une culture étatique et d’une tradition historique habituée au contrôle et à l’orientation des opinions publiques, elles restent très largement ignorées des concepts stratégiques français, même si une prise de conscience semble se dessiner dans les derniers Livres blancs, ceux-ci intégrant les questions d’influence digitale aux problématiques liées à la cyberdéfense. Ce manque peut apparaître comme relativement dommageable. En effet, faire face à une campagne d’influence suppose des capacités opérationnelles de contre-influence, ce qui demeure tout à fait délicat, considérant en effet que la Russie peut profiter d’une grande liberté sur l’internet dans les espaces occidentaux, ce qui est loin d’être le cas inversement.  L’objectif de cet article est de démontrer que la communication d’influence russe s’intègre dans une approche stratégique globale, exhaussant ces méthodes comme une pratique légitime, et dans le cas syrien, d’exemplifier à travers une application concrète, les fondements pratiques de l’influence sur un plan opérationnel.

 

                   L’influence de l’opinion : un mode d’action intégré dans la doctrine stratégique russe

 

Une tradition ancienne incluse dans une matrice globale

 

La doctrine stratégique russe inclut la guerre de l’information dans un panel global d’actions destinées à contrer l’adversaire et s’inscrit dans une matrice globale et une lecture particulière du monde propre à la Fédération de Russie. La volonté de rechercher une puissance et prégnante domination informationnelle est liée, sans nul doute, à une certaine conception de la propagande, perçue ici dans une approche pratique et sans aucun jugement éthique ou moral, et exhaussée en discipline scientifique et, à ce titre, enseignée dans la plupart des centres universitaires et des écoles destinés à la formation des cadres militaires et civils russes. Car elle s’inscrit dans une approche globale, intégrante de la sécurité nationale, les méthodes d’influence et la quête de la domination informationnelle ne doivent ainsi pas se percevoir comme des actes menés subrepticement par quelques activistes soutenant le régime éparpillés sur le territoire russe mais plutôt comme le fait d’une stratégie censée, justifiée et organisée, avec ses éléments systémiques. Julien Nocetti, chercheur à l’IFRI, décrit ainsi très justement le phénomène de rapprochement entre les lieux de production traditionnels de savoir, comme les centres de recherche des universités spécialisés dans les questions de propagande, et les centres de formation des cadres supérieurs de la diplomatie russe, créant ainsi une culture de l’influence permettant de légitimer ces pratiques auprès de potentiels décideurs[2]. C’est bien la notion centrale de savoir-faire, héritage d’une pratique historique légitimée et profondément institutionnalisée, qui explique aujourd’hui les capacités et l’activité russe dans ce domaine. La volonté «d’affaiblir le système économique, politique et social d’un Etat» tout comme la recherche assumée d’un «lavage de cerveau des populations» sont deux aspects visés, le premier résultant du second[3]. En effet, les échéances électorales dans les pays démocratiques représentent des enjeux majeurs et constituent la légitimation légale nécessaire pour exercer une responsabilité politique. Influer sur la grille de lecture que pourrait avoir l’opinion des relations internationales peut ainsi, en cas de succès notable de la politique d’influence menée, obliger le responsable politique à modifier sa rhétorique électorale et, en cas d’élection ou de réélection, se voir contraint de mener une politique différente ou alternative à celle poursuivie jusqu’alors.  Les questions de ‘propagande’ ont donc été intégrées à la doctrine stratégique russe. L’usage récurent de méthodes d’influence pourrait être perçu, selon nos catégories de lecture occidentales, comme une forme d’hybrid warfare –bien que l’expression semble devoir être utilisée avec circonspection-, théorisée dans les années 2000 et intégrée aujourd’hui dans le corpus conceptuel occidental. C’est ainsi ce qu’a résumé Valery Gerasimov, actuel chef d’État-Major des armées de la Fédération de Russie, dans un article de référence portant sur la doctrine stratégique russe, affirmant ainsi que «le rôle des moyens non-militaire dans le but d’atteindre des objectifs stratégiques et politiques a considérablement augmenté, et dans bien des cas, surpasse l’intérêt effectif de la force des armes»[4]. Cette multiplicité des moyens mis en œuvre dans une optique opérationnelle est fondamentale et implique d’utiliser un large panel de méthodes, incluant autant des forces conventionnelles non-déclarées, que des ONG soutenues par le pouvoir russe ou des militaires très spécialisés dans les problématiques liées à la cyberdéfense et à la propagande[5].

 

            De la prise de conscience de lacunes opérationnelles à l’acquisition d’un savoir-faire

 

Cette pratique continue des méthodes d’influence et de subversion s’inscrit cependant dans un héritage délicat et des difficultés passées profondes dans ce domaine ont mené à une prise de conscience des autorités russes. Les retours d’expérience des différents conflits dans laquelle la Russie fut engagée après la Guerre Froide ont permis de pointer les faiblesses évidentes dans la capacité de proposer un contenu positif aux populations occidentales. Le cas de la seconde campagne de Tchétchénie fut ainsi fondateur de la faiblesse des capacités de contre-influence gouvernementales à contrer «la narration adverse [portée par les occidentaux] d’une agression russe contre des combattants tchétchènes héroïques»[6]. La guerre de Géorgie en 2008, qui fit douter les opinions publics occidentales et les spécialistes des réelles capacités opérationnelles russes, fut là encore l’objet de controverses sur les compétences contre-informationnelles russes et a ainsi mené le Kremlin à envisager la création d’Informations Troops, rassemblant «hackers, journalistes, spécialistes en communication stratégique et opérations psychologiques et surtout linguistes»[7]. Rassemblant tous les acteurs du champ cybernétique, cette structuration et institutionnalisation progressive dans armées russes sur les questions d’influence témoigne de la volonté de promouvoir une approche globale des problématiques de l’information, sans privilégier un angle particulier.

 

         La quête d’un contre-discours informationnel : les méthodes d’influence russes appliquées au cas syrien

 

Pratique de l’influence et cadre théorique : concurrencer les « médias dominants » sur le plan cognitif

 

La quête d’influence russe utilise les méthodes traditionnelles appliquées au champ cybernétique. La forte connectivité des populations occidentales, principales cibles visées par les méthodes d’influence du Kremlin, invite en toute logique les russes à se servir du cadre digital pour mener les campagnes d’influence. Plusieurs médias relais servent directement les intérêts russes et utilisent une rhétorique commune et des éléments de langage systémiques destinés à rendre visible d’une part et à appuyer d’autre part, avec une approche apparemment neutre, les objectifs et méthodes russes. Dans ce cadre, la sélectivité de l’information est capitale et invite non nécessairement à présenter des informations faussées mais plus simplement à les sélectionner. L’objectif de toute communication d’influence est d’alterner entre un contenu apparemment factuel, destiné à légitimer la neutralité d’une plateforme web, et des éléments critiques ou orientés, visant à défendre une ligne de conduite propre. La plateforme Web Sputnik News constitue ainsi un relais d’influence russe majeur et contribue, avec son homologue Russia Today, à la constitution d’un contenu prorusse sur le web. La simple utilisation du moteur de recherche interne au site permet de percevoir, dans le cas syrien, les éléments de langage récurrents dans la labellisation de certains acteurs, ce que nous détaillerons par la suite. La nécessité de produire un discours particulier invite à considérer la notion d’influence sur le web à l’aune du concept de marché cognitif[8] proposé par le sociologue Gérald Bronner, devant nous permettre de percevoir le web comme un espace où se déploie une multiplicité d’informations possiblement en concurrence. Pour le pouvoir russe, la domination informationnelle de la matrice occidentale dans la guerre de l’information créé une situation oligopolistique sur ce marché de l’information, qu’il s’agit de concurrencer en proposant un discours alternatif et une nouvelle lecture et présentation des événements. Dans les faits, l’on pourrait aisément considérer que la Russie tente, sur un plan intérieur, d’établir un quasi-monopole cognitif sur l’information par une limitation assez liberticide de l’accès aux médias et à l’internet, tout en profitant de la libéralité certaine de l’Occident pour concurrencer les médias dominants sur ce marché par des contenus et discours alternatifs. Quelques considérations plus techniques semblent, à ce stade, nécessaires à préciser. Le fonctionnement même des moteurs de recherche généraux permet de fidéliser inconsciemment un public visé – qu’il fréquente les sites de subversion informationnelle de manière consciente en adhérant aux discours et valeurs portés par le pouvoir russe ou, par une mauvaise maîtrise d’internet et une méconnaissance dommageable de son fonctionnement, qu’il ignore tout de la réalité des plateformes visitées- encourage ainsi l’internaute à se mouvoir dans un écosystème cybernétique où les discours prorusses sont dominants. En ce sens,  « les résultats liés à une requête donnée évoluent dans le temps afin de faire en sorte que ces derniers soient le plus possible en adéquation avec les centres d’intérêt de l’utilisateur »[9], le système de rankage imposé par les moteurs de recherche fait que l’internaute baigne, sans s’en rendre nécessairement compte, dans un même écosystème pseudo médiatique. Sur les réseaux sociaux, une stratégie d’influence identique peut aussi se dessiner. Il serait ainsi intéressant, avec des logiciels de data mining[10], de proposer une vue cartographique, sur le réseau social Twitter notamment, des comptes et profils influenceurs. Il n’est pas purement spéculatif de considérer que ces éléments permettraient de mettre au jour plusieurs centaines de profils, liés à des institutions russes et prenant la forme de think tanks, de particuliers, de faux profils légitimés par des éléments symboliques (haut niveau de scolarité, poste de pouvoir…) destinés à relayer une information positive et les contenus proposés par les traditionnels médias pro-kremlins sur le web.

 

 

Exemple d’une application concrète : brouiller les perceptions cognitives par le processus de désignation de l’ennemi

 

Le schème d’analyse propose ainsi une lecture simple et manichéenne des événements et surtout des différents acteurs, substituant à la profonde complexité du réel une matrice binaire. Car il draine avec lui tout imaginaire empreint d’une profonde charge négative et terrifiante, surtout dans un contexte actuel où les populations françaises vivent dans un univers mental  empreint du souvenir prégnant des tragiques événements de Paris et de Nice, le terme terroriste est ainsi très volontiers utilisé pour désigner les forces rebelles et opposées au régime Assad dans leur ensemble. Dès lors, l’usage d’une telle rhétorique permet d’entretenir une confusion entre les différents acteurs. Un article daté du 10 novembre dernier titre ainsi «6 000 terroristes à l’assaut d’Alep-Est» et évoque une «étroite coordination existant entre les membres de ce groupe terroriste et d’autres troupes antigouvernementales dans d’autres directions»[11]. Le lendemain, la même plate-forme publie un article titré «Attaque chimique à Alep, la Russie a des preuves incriminant les terroristes» -permettant ainsi de retourner les accusations occidentales portées contre Bachar Al-Assad[12]. Enfin, le 12 novembre, un article publié titre «L’armée syrienne lance la bataille pour Alep-Ouest, dernier bastion des terroristes» et évoque tant des «groupes armés illégaux» que des quartiers «libérés» par les forces du régime syrien[13]. Les mêmes éléments de langage, servant une ligne d’action et une matrice commune, s’inscrivent ainsi dans une description apparemment factuelle de la réalité, à savoir la situation sur le terrain en Syrie le 10, 11 et 12 novembre dernier. Ces aspects sémantiques sont fondamentaux dans toute campagne d’influence car ils rejoignent la dialectique ami / ennemi proposée par le juriste Carl Schmitt[14].  «La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi» expliquait-il ainsi[15]. Pour permettre ce processus essentiel de légitimation de tout conflit armé, Pierre Conesa appuie ainsi sur l’importance de certains lieux de production permettant de désigner un ennemi à l’opinion[16]. Presses, think tanks, éléments de langage politiques et médiatiques sont autant de lieux de production d’un discours destiné à produire un ennemi et donc à légitimer la conduite de la guerre. Il est en ce sens évident que les supports et relais d’influence russes sur internet sont des outils précieux et participent de ce processus. L’exemple de la labellisation[17] terroriste pour désigner l’opposition syrienne dans sa totalité est ainsi un cas concret d’application d’une campagne d’influence destinée à poursuivre deux objectifs politiques majeurs, d’une part le renforcement de la légitimité du régime de Bachar Al-Assad -un régime luttant contre le terrorisme pouvant apparaître comme de facto légitime, eût-il une certaine tendance à la violation des lois, des coutumes de guerre et des conventions internationales- et d’autre part la délégitimation des Occidentaux, accusés subrepticement de soutenir des mouvements affiliés à la mouvance terroriste par l’intermédiaire de ses Services Action ou par ses relations coupables avec les monarchies du Golfe. Cependant, les relais d’influence russes, car récents, sont actuellement en difficulté pour concurrencer les supports américains. L’exemple de Russia Today, télévision officielle russe à l’échelle internationale et diffusée en ligne sur internet, est en ce sens assez caractéristique d’une difficulté chronique à concurrencer les acteurs traditionnels sur le marché européen de l’actualité qui, en présentant un discours et une ligne d’action propre à un pays, peut représenter un formidable outil d’influence face aux opinions. C’est ainsi que «l’audience des nouveaux entrants [dont RT] reste pour le moment bien en deçà de celle des pionnières de l’information internationale en Europe», comme les chaînes anglophones CNN ou Euronews[18]. Bénéficiant d’une audience plus large et devant ainsi tenter de s’octroyer une plus puissante neutralité et respectabilité, la chaine RT fait alterner des contenus factuels sur l’actualité internationale et des contenus plus orientés, portant sur les réussites de l’armée russe sur le sol syrien ou les progrès matériels, opérationnels et techniques.

 

 

Toute les difficultés de la communication d’influence -et cela explique bien des critiques portées sur l’efficacité de ces pratiques- relèvent de l’incapacité notoire à en mesurer scientifiquement l’efficacité. En effet, la fréquentation d’un site internet ne révèle pas nécessairement une adhésion et des éventuelles évolutions dans l’opinion, possiblement perceptibles à travers les sondages, peuvent être la conséquence de facteurs variés n’impliquant par une réussite d’une campagne d’influence menée sur une population donnée. Ainsi, un soutien inconditionnel attribué à une partie de l’opinion à l’action et à la grille de lecture russe sur la situation en Syrie peut tout aussi bien être lié à une sympathie pour l’autorité virile du chef de l’État russe ou une perception positive de la Russie comme bastion de valeurs perdues par un Occident en déclin moral et spirituel -bien que ces éléments soient eux aussi des construits communicationnels qu’il serait intéressant de décrypter-, qu’à une réelle perméabilité d’une partie de l’opinion aux campagnes d’influence menées[19].  Mais il est cependant nécessaire de préciser que l’objectif est moins de convaincre que d’influer et d’établir une situation de concurrence sur des marchés cognitifs  oligopolistiques dominés par des informations fournies par l’Occident, d’établir des brèches potentielles dans un imaginaire dominant et un discours largement médiatisé et légitimé par la rhétorique politiques et les interventions des ‘professionnels de la sécurité’. Si cette pratique fut largement avérée dans le cas ukrainien, par l’utilisation d’une rhétorique habile, elle s’est aussi fort bien appliquée au cas du conflit en Syrie, témoignant d’une pratique ancrée et globale, s’inscrivant dans une politique volontariste  percevant l’espace informationnel comme un théâtre assumé de confrontation, où la lutte pour le contrôle du marché cognitif s’exerce par des méthodes qui, sous couvert de neutralité, entraînent une évidente subversion de la complexité du réel.  Pour conclure, il serait intéressant de proposer une très brève approche comparatiste. En effet, longtemps ignorées, les problématiques liées à l’influence s’insèrent désormais dans le Livre Blanc comme une menace potentielle, bien que les termes utilisés demeurent assez vagues et semblent plus largement concerner le secteur privé et les problématiques liées aux questions d’intelligence économique[20].

 

Simon Ballarin, étudiant en Master 2 en 2016-2017

 

[1] “Vladimir Putin’s Global Orwellian Campaign to Undermine the West», The Week, 9 Mai 2015.

[2]  Nocetti Julien, «Guerre de l’information : le web russe dans le conflit en Ukraine», IFRI, septembre 2015.

[3] Vues conceptuelles au sujet des forces armées de la Fédération de Russie dans l’espace informationnel.

[4] Traduit de l’anglais par l’auteur. Valery Gerasimov, « The Value of Science is in the Foresight »,  Military Review, Janvier – février 2014

[5] Traduit de l’anglais par l’auteur. Charles K. Bartles, « Getting Gerasimov Right », Military Review, Janvier-février 2016

[6] K. Giles, « Russia’s Hybrid Warfare: a Success in Propaganda », Bundesakademie für Sicherheitspolitik, Working Paper, n° 1/2015, février 2015.

[7] Ibid.

[8] Gérald Bronner, La Pensée extrême, Presses Universitaires de France, 2016, 380 pages.

[9] Liccia Damien, «Remise en cause des contre-discours officiels, ou l’influence des contre-discours sur les médias sociaux. Analyse de la structuration et de la circulation des discours alternatifs lors des attentats de 2015 et Nice », Mémoire de recherche de M2 Communication politique et sociale sous la direction de M. Justin Poncet, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 2016.

[10]  Le «date mining » vise à l’extraction de connaissance à partir de données collectées sur internet, les réseaux sociaux notamment, afin d’établir une cartographie des « influenceurs » en fonction des mots clés et des types de recherche. Malheureusement, l’auteur ne possède pas ces logiciels et n’a donc pas la capacité de proposer une cartographie précise.

[11] «6 000 terroristes à l’assaut d’Alep-Est », Sputnik News, 10/11/2016 [Consulté le 14 /11]

[12] «Attaque chimique à Alep, la Russie a des preuves incriminant les terroristes, Sputnik News, 11/11/2016 [Consulté le 14 / 11].

[13]  «L’armée syrienne lance la bataille pour Alep-Ouest, dernier bastion des terroristes», Sputnik News, 12//11/2016.

[14]  En outre, personne ne saurait nier aujourd’hui que la figure du terroriste, du fait même de la charge normative qu’il contient et dans le contexte géopolitique actuel, constitue nécessaire l’ennemi.

[15] Schmitt Carl, La Notion de politique, Paris, Flammarion, 1932.

[16] Conesa Pierre, « La fabrication de l’ennemi. Réflexions sur un processus stratégique», Revue internationale et stratégique, 4/2009 (n° 76) , p. 35-44

[17] Sur l’usage répété du gouvernement russe du label terroriste comme moyen de délégitimation d’un adversaire dans un conflit armé interne au pays, voir  Aude Merlin et Anne Le Huérou, « Le conflit tchétchène à l’épreuve de la reconnaissance  », Cultures & Conflits [Online], 87 | Automne 2012.

[18]  Blet Cyril, « Les chaînes d’information internationale en Europe : une réponse au défi de CNNI », Le Temps des médias 2/2008 (n° 11) , p. 149-163

[19] A ce titre, il est assez tentant de mobiliser «le mythe de l’homme providentiel », proposé par Raoul Girardet pour expliquer la certaine attirance d’une partie de l’opinion français, notamment dans sa frange se réclamant d’un héritage gaulliste orthodoxe, pour la figure de Vladimir Poutine, qui semblerait trancher avec la méfiance généralisée qu’il entraîne dans la plupart des pays occidentaux.

[20] Pour preuve, cet extrait du Livre Blanc sur la défense et la sécurité de 2008 : «Dans certains cas les actions privilégierons les attaques informatiques. Dans d’autres, elles peuvent viser l’affaiblissement d’une entreprise ou d’une personne par une désinformation générale propagée sur les médias et via internet. Pourront aussi être visées par de telles actions les communautés françaises à l’étranger et les communautés étrangères en France ».

EN SYRIE, LA FRANCE DOIT-ELLE VRAIMENT S’APPUYER SUR LES TROUPES KURDES CONTRE DAESH ?

26 Nov

Etudes géostratégiques vous invite à lire l’article du Huffington Post consacré la question où Walter Bruyère-Ostells  propose aux côtés d’Olivier Roy des pistes d’analyse des évolutions dans le jeu d’alliance dans la lutte contre l’Organisation Etat islamique :

http://www.huffingtonpost.fr/2015/11/26/syrie-france-troupes-kurdes-daech_n_8648444.html?utm_hp_ref=france

 

DICTATURE OU… DICTATURE ? GEOPOLITIQUE DE LA SYRIE

15 Fév

Patrice Gourdin prononçait une conférence sur la situation syrienne à l’IEP d’Aix le 15 février 2014. En appui à ses propos, il offre un diaporama avec les différents éléments nécessaires à la compréhension de la situation : Géopolitique de la Syrie.pptx

Bachar Al-Assad peut-il gagner une guerre « perdue d’avance » ?

12 Avr
« Bachar Al-Assad va partir, son régime va tomber, ce n’est qu’une question de temps ». Voilà maintenant deux ans que les responsables diplomatiques occidentaux, notamment français[1], annoncent la chute imminente de Bachar Al-Assad. Elle devait être au départ une question de semaines ; puis de mois : la Syrie vient d’entamer sa troisième année de guerre civile. Dans ce contexte il est possible de faire le point de la situation, selon les informations très fragmentaires et souvent partiales qui parviennent du pays. Le présent article permettra d’analyser la situation militaire. Le suivant conduira à évoquer les enjeux tant politico-religieux que géopolitiques de la guerre civile syrienne en cours.
 
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Sur le plan tactique, après avoir connu des développements importants lors de l’été 2012, la situation évolue désormais assez lentement. Si des combats ont lieu dans tout le pays, il convient d’évoquer la situation des fronts les plus importants.
 
Damas 
La capitale est aujourd’hui devenue une zone de guerre, même si les combats ont surtout lieu dans les banlieues de la ville[2]. Si des combats et des affrontements sporadiques ont pu survenir dans la capitale lors de l’année 2011, Damas a subi deux offensives rebelles lors de l’année 2012. Le 15 juillet 2012, en parallèle à une offensive sur Alep et à un attentat terroriste majeur qui tua plusieurs membres de l’état-major et du gouvernement syrien, plusieurs milliers de rebelles entrent dans les quartiers périphériques de la capitale et livrent combat jusqu’aux alentours de la place des Omeyyades en plein cœur de la ville. Rapidement une contre-offensive de l’armée syrienne repousse les rebelles à la lisière de la ville et reprend tous
les principaux quartiers conquis précédemment. Des combats sporadiques continuent cependant sans arrêt dans les banlieues. En novembre 2012, les rebelles prévoient une nouvelle offensive majeure dont le but est la prise de l’aéroport de Damas, au sud, mais Bachar Al-Assad, anticipant cet assaut, lance lui-même une offensive sur les banlieues sud dans lesquelles sont regroupées de nombreuses forces rebelles. Au mois de décembre, l’aéroport est définitivement sécurisé.
Les rebelles, ayant échoué lors de leurs deux tentatives majeures déclarent alors cesser de planifier la prise de Damas en une bataille décisive pour se focaliser sur un grignotage des quartiers centraux à partir des banlieues dans lesquelles ils restent solidement implantés. De fait, à partir du mois de février 2013, ils déclenchent des combats dans le quartier de Jobar à proximité de la place des Abassides dans le nord-est de la ville. Ces affrontements sont toujours en cours actuellement. Bachar Al-Assad, pour qui la sécurisation de la capitale est primordiale s’il souhaite pérenniser son régime, donne l’ordre à ses forces de reconquérir une par une les banlieues tombées aux mains des rebelles[3]. En effet, si tous les quartiers centraux de la ville même restent contrôlés par l’armée, la présence des rebelles en périphérie ne permet pas au régime d’affirmer qu’il « tient » la capitale. C’est ainsi que depuis plusieurs mois, l’armée syrienne est engagée au sud-ouest de la ville pour reconquérir la grande banlieue de Daraya tenue par les rebelles[4]. Daraya est en effet très proche du palais présidentiel et les rebelles ont déjà tiré depuis cette banlieue plusieurs obus de mortier sur la résidence de Bachar Al-Assad. De plus, elle jouxte l’aéroport militaire qui permettrait au chef d’Etat syrien de s’enfuir en cas d’urgence. L’armée syrienne est également aux prises avec les rebelles dans le camp palestinien de Yarmouk au sud de la capitale, ainsi que dans la Ghouta orientale à l’ouest. Cette zone boisée permet l’infiltration des combattants rebelles dans la ville. D’autre part la banlieue de Douma, au nord-ouest du gouvernorat de Damas, reste une place forte rebelle bien que des combats s’y déroulent en permanence. Le régime alaouite semble actuellement bien loin de sécuriser cette zone clé.  Au contraire le mont Qassioun, au nord de la capitale, est une hauteur  tenue par l’armée syrienne, qui l’a transformée en base d’artillerie depuis laquelle elle peut bombarder tous les quartiers tenus par les rebelles.
La situation à Damas est donc celle-ci : le régime tient fermement les quartiers centraux de la ville bien que ceux-ci soient bombardés par les rebelles. Ces derniers restent bien implantés dans les banlieues au nord-ouest et au sud de la ville que l’armée n’arrive pour l’instant toujours pas à contrôler. La supériorité militaire de l’armée sur les rebelles leur interdit toute avancée significative dans la capitale et il est probable que les batailles décisives pour le conflit syrien auront lieu ailleurs qu’à Damas, qui serait sûrement le théâtre du dernier acte en cas de victoire des rebelles.
 
Alep 
La deuxième ville du pays et sa capitale économique, Alep, est entrée tardivement dans la guerre mais son rôle dans le conflit est rapidement devenu essentiel. Jusque là restée calme, la riche ville d’Alep a basculé dans la violence lorsque le 20 juillet 2012, en parallèle à leur offensive sur Damas, les rebelles sont entrés soudainement dans la ville. Alep menaçait de tomber entièrement entre leurs mains  après qu’ils aient conquis les quartiers sunnites déshérités de la moitié ouest, mais le régime a rapidement réagi en envoyant des renforts massifs pour soutenir les points de résistance de l’armée. Les affrontements ont été très violents jusqu’à l’automne, les rebelles essayant de percer les lignes gouvernementales mais sans grand succès.
La situation évolue beaucoup plus lentement depuis[5]. Les rebelles, de leur propre aveu, ont échoué à prendre la ville car ils n’avaient pas pris le contrôle auparavant les nombreuses bases aériennes autour d’Alep, permettant ainsi au régime de ravitailler ses troupes et de les appuyer par des tirs d’artillerie et des bombardements aériens. C’est donc à la prise de ces bases que les rebelles s’emploient désormais. L’aéroport international au sud de la ville résiste cependant toujours à leurs assauts. Dans la ville même, une ligne informelle de démarcation sépare grossièrement les quartiers rebelles, à l’ouest, des quartiers gouvernementaux, à l’est. Au nord, les quartiers kurdes, neutres au départ, ont ensuite connu des affrontements avec les djihadistes du Jabhat Al-Nosra, émanation d’Al-Qaïda en Irak, puis désormais avec les soldats syriens. La guerre urbaine ravage la ville qui est chaque jour détruite en peu plus par les bombardements aériens du régime, les tirs de mortiers des rebelles et les attentats à la voiture piégée. Le patrimoine culturel de la ville est fortement affecté par les combats. Le souk historique de la vieille ville a brûlé lors des combats de l’été puis la grande mosquée des Omeyyades a été d’abord partiellement détruite par un attentat au camion piégé avant d’être endommagée par les combats qui ont conduit à sa prise par les rebelles. La citadelle d’Alep, en plein cœur de la ville, a repris le rôle militaire qu’elle tenait lors de sa construction au XIIIe siècle. Elle est en effet occupée depuis le début des combats par l’armée syrienne qui en a fait une base pour son artillerie et ses snipers. La taille de son édifice rend sa prise très difficile pour les rebelles. Environ 20 000 soldats loyalistes combattent 8 000 rebelles dans la ville. A plusieurs reprises Bachar Al-Assad a tenté d’envoyer des renforts substantiels pour reprendre Alep (les 5e et 6e divisions blindées) mais à chaque fois une offensive rebelle a été opportunément lancée sur Damas pour immobiliser ces forces.
La bataille pour Alep dure depuis le 20 juillet 2012 mais il est à craindre qu’elle s’éternise. En tous les cas, cette bataille est bel et bien pour les deux belligérants « la mère des batailles » comme l’avait appelée Bachar Al-Assad[6]. En effet, si Alep tombe aux mains des rebelles, ils pourront alors envisager le contrôle de tout le nord de la Syrie et mettre en place les bases d’un nouvel Etat syrien (probablement islamiste au vu des revendications de nombre de groupes rebelles). Ils pourront faire d’Alep, leur « capitale de la révolution » telle que l’avait été Benghazi pour la révolution libyenne. Ainsi ils disposeraient d’une base idéale pour la poursuite de la guerre comme d’un moyen de pression supplémentaire sur la communauté internationale pour inciter celle-ci à soutenir plus amplement le nouvel Etat syrien en construction. Pour le régime, tant que ses forces tiennent une partie importante de la ville (et notamment la citadelle) il peut continuer à garder l’espoir d’une reconquête ultérieure des régions du nord passées dans le camp de l’opposition. La perte de la deuxième ville du pays comme de la capitale économique serait un coup très dur porté à sa crédibilité et à son moral. Alep est donc le front décisif dans la guerre civile qui fait rage en Syrie.
 
Homs
 Troisième ville la plus importante du pays en nombre d’habitants, Homs est un front majeur de par sa position géographique. En effet c’est un carrefour stratégique, à mi-chemin entre Damas et la bande côtière alaouite à l’ouest. Si Bachar Al-Assad souhaite garder la possibilité de « tenir » la Syrie il doit impérativement sécuriser les voies de communication entre sa capitale et sa zone de soutien populaire traditionnelle. C’est pour cette raison que l’armée syrienne s’acharne à reconquérir cette ville. Elle est, au contraire, considérée par les rebelles comme la « capitale de la révolution » du fait du rôle majeur qu’y ont joué les manifestations populaires de l’opposition en 2011. Homs subit actuellement un siège qui dure depuis plus de 300 jours[7]. Les combats les plus violents ont eu lieu lorsque l’armée a repris le quartier emblématique de Baba Amr en février 2012. Les rebelles ont symboliquement lancé une nouvelle attaque sur Baba Amr en mars 2013 mais le quartier a à nouveau été repris par l’armée dans les semaines suivantes. Il reste actuellement quatre quartiers situés dans la vieille ville de Homs aux mains des rebelles. Ils sont assiégés et bombardés constamment et l’armée essaie d’en reprendre le contrôle rue après rue. Autour de Homs, les villes telles que Al-Qusaïr tenues par les rebelles font elles aussi l’objet d’âpres combats. La particularité de ceux-ci est qu’ils ont lieu près de la frontière libanaise. Or depuis plusieurs semaines, le Hezbollah a engagé 7000 combattants aux côtés de l’armée syrienne pour reconquérir les localités à proximité de Homs, signe de l’importance de cette zone pour l’issue du conflit. La reconquête totale de Homs par le régime semble actuellement en bonne voie. Si cette reconquête a lieu, elle montrera que le régime conserve des atouts majeurs et que rien n’est encore joué dans ce conflit de longue durée.
 
Hama 
Ville sunnite à forte tendance islamiste, située au nord de Homs, elle est lieu de la sanglante répression de Hafez Al-Assad en 1982 contre les Frères Musulmans qui s’étaient soulevés et réfugiés dans la ville (20 000 morts). Pour éviter que la symbolique de cette répression ne ressurgisse, Bachar Al-Assad a verrouillé la ville en y concentrant de très nombreuses forces dès le début de la révolution en 2011. Hama reste calme et sous contrôle du régime malgré des tentatives d’infiltrations rebelles.
 
Idleb 
La province d’Idleb, voisine de celle d’Alep, est majoritairement en possession des rebelles. Ils en contrôlent les campagnes et ont pris possession de la quasi-totalité des centres militaires de la région (base aérienne de Taftanaz en janvier 2013 par le Jabhat Al-Nosra par exemple)[8]. La ville même d’Idleb est encore tenue par le régime mais les rebelles lancent des raids de plus en plus audacieux comme celui ayant abouti à la prise de la prison centrale le 25 janvier 2013, libérant des centaines de prisonniers. Lorsque les forces rebelles auront pris toutes les bases de la province et contrôleront les alentours de la ville ils lanceront alors l’offensive finale sur Idleb. Les saisons du printemps et de l’été prochain devraient être propices à ces opérations.
 
Ar-Raqqah 
La ville de Ar-Raqqah, capitale de la province du même nom est tombée aux mains des rebelles le 6 mars 2013 au terme d’une bataille de trois jours (c’est le Jabhat Al-Nosra qui a pris l’initiative de l’attaque, soutenu par l’Armée Syrienne Libre). La fin des affrontements a vu les vainqueurs renverser  la statue d’Hafez Al-Assad, l’ancien dictateur et père de Bachar. cette image symbolique rappelle la chute des statues de Saddam Hussein dix ans plus tôt[9]. Même si la province de Raqqah, voisine de celle d’Alep, est une province reculée du nord de la Syrie et peu peuplée, elle est aujourd’hui la première province syrienne dont la capitale est contrôlée par les rebelles.
 
Hassaké 
Capitale de la province du même nom, Hassaké est à l’heure actuelle l’une des villes les plus calmes de Syrie. Le gouvernorat d’Hassaké correspond à la région du Kurdistan syrien. Or dès le début du conflit, Bachar Al-Assad a pris le parti de « lâcher » le Kurdistan aux forces kurdes du YPG (branche syrienne du PKK) avec un triple objectif : ne pas disperser ses forces sur de trop nombreux fronts ; créer des dissensions entre rebelles ; mettre la pression sur la Turquie opposée de longue date au PKK. Des combats à proximité de la frontière turque sont survenus lorsque le Jahbat Al-Nosra a attaqué les forces du YPG pour prendre le contrôle du poste frontière de Ras-Al-Aïn. Une trêve est intervenue après de violents affrontements non décisifs. Les djihadistes ont toutefois promis de revenir à l’assaut ultérieurement.
Le Kurdistan syrien est actuellement dans une situation très indécise, ne sachant pas qui, du régime ou des rebelles, sortira vainqueur du conflit. Cependant, les Kurdes savent que le régime les a toujours persécutés avant la guerre et que les djihadistes d’Al-Nosra les considèrent comme leurs ennemis. Les forces kurdes de Syrie ont donc probablement leur propre agenda et se préparent à défendre par les armes leurs velléités indépendantistes ou à tout le moins autonomistes.
 
Deir-ez-Zor 
La capitale de la province frontalière avec l’Irak, Deir-ez-Zor est l’objet de combats depuis de longs mois après que l’ensemble de la province soit tombée aux mains des rebelles. Là encore, le Jahbat Al-Nosra s’est retrouvé en première ligne des combats. La proximité avec l’Irak a en effet facilité l’afflux de combattants djihadistes. Après avoir mis la main sur le poste-frontière d’Abou Kamal puis sur la base aérienne de Hamdan, les rebelles ont pris la ville de Mayadin pour s’emparer des champs pétrolifères de la province. Le régime syrien a donc perdu l’essentiel de ses rares puits de pétrole au profit de la rébellion. L’armée syrienne tente de maintenir les rebelles à distance de la capitale provinciale Deir-ez-Zor mais le régime apparaît clairement sur la défensive dans cette région.
 
Deraa 
La ville de Deraa, dans le sud, à la frontière avec la Jordanie, est le berceau de la révolution syrienne, là où les premières manifestations populaires ont été réprimées par des tirs à balles réelles. Le régime essaie de maintenir l’ordre dans la province mais y rencontre de plus en plus de difficultés. Si la ville est encore fermement tenue par l’armée, les alentours font l’objet de combats. En effet, de nombreux rebelles auraient été formés en Jordanie par des forces spéciales américaines[10] (300 officiers de l’ASL auraient notamment bénéficié de cette formation) et ont cette semaine passé la frontière. Leur objectif est de s’emparer de plusieurs localités de la province et notamment de certains tronçons de l’autoroute reliant Deraa à Damas. Ce serait une menace majeure pour le régime. Il est à noter que plusieurs villages de la communauté druze de la province auraient pris parti pour le régime tandis que d’autres se seraient engagés dans le camp rebelle.
 
Quneitra
La province de Quneitra est celle qui jouxte le plateau du Golan, occupé par l’armée israélienne. La situation y est très confuse. Les rebelles auraient pris le dessus sur l’armée dans cette province mais de nombreux combats sont en cours. Beaucoup donnent lieu à des tirs de roquettes ou d’obus qui tombent fortuitement du côté israélien de la frontière. Israël a, depuis les premières escarmouches, riposté à chacun de ces tirs quelle qu’en soit la provenance.
 
Lattaquié
Lattaquié et Tartous (qui abrite une base navale russe) sont les deux principales villes de la bande côtière syrienne, qui constitue, entre les montagnes et la mer, le « pays alaouite ». Ultime refuge du régime en cas de chute de Damas, cette zone est la plus calme et sécurisée de Syrie actuellement. Loin de la guerre, les activités économiques y sont florissantes et les réfugiés nombreux. Bastion alaouite, cette zone est cependant l’objet d’infiltration de rebelles franchissant la frontière turque au nord pour y combattre ; mais le régime défend fermement cette région qui représente sa dernière carte.
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La situation militaire de la guerre civile syrienne est donc actuellement très confuse et incertaine. La ville de Damas reste contrôlée par le régime, mais sa banlieue est aux mains des rebelles. Alep est coupée en deux par les belligérants. Homs semble en passe d’être entièrement reconquise par l’armée syrienne. Le régime reste fort à l’ouest et au sud du pays tandis que les rebelles progressent dans le nord et l’est de la Syrie.
Bachar Al-Assad a fait le pari d’abandonner les campagnes aux rebelles pour se concentrer sur le pays utile et le contrôle des grandes villes. L’armée syrienne (qui possédait 300 000 soldats avant la guerre et  ne peut désormais plus compter que sur la moitié d’entre eux[11]), épaulée par les milices loyalistes, est forte ponctuellement et tactiquement, mais elle ne peut contrôler l’ensemble du territoire alors que les rebelles multiplient les zones d’affrontements pour épuiser le régime. La rébellion de son côté a incontestablement progressé sur le plan militaire en deux ans de conflit, mais ne parvient toujours pas à remporter de victoire décisive (Alep est encore loin d’être prise ; Ar-Raqqah a elle été prise mais c’est une capitale provinciale de moindre importance).
Dans ce contexte, il paraît très improbable que Bachar Al-Assad parvienne à reprendre le contrôle de la totalité du territoire syrien. Cependant le précédent irakien est là pour rappeler que rien n’est nécessairement joué. En mars 1991 Saddam Hussein perdit le contrôle de 90 % de son territoire au profit de l’insurrection chiite et replia alors son armée sur Bagdad ; il reprit pourtant peu à peu la totalité de son territoire grâce à sa supériorité militaire. Il n’est même pas certain qu’un armement substantiel des rebelles en missiles sol-air et sol-sol, qui priverait les forces du régime de leur actuelle supériorité de feu et de leur appui aérien, puisse renverser  la donne. Décidé semble-t-il à se battre jusqu’au bout, le régime conserverait suffisamment de forces pour entretenir encore longtemps une guerre incertaine. Bachar Al-Assad, dictateur honni de l’Occident, a incontestablement démontré en deux ans de guerre une extraordinaire capacité de résilience. Ayant écarté la perspective d’une défaite militaire rapide, le régime syrien peut désormais tirer parti de la nouvelle donne géopolitique comme des déséquilibres  internes pour espérer sortir victorieux de cette épreuve de force.
 
Romain Sens, diplômé du Master II en 2012.

[1] AFP, « « La fin se rapproche pour Bachar Al-Assad » estime Fabius », Le Point, le 16 décembre 2012 http://www.lepoint.fr/monde/la-fin-se-rapproche-pour-bachar-el-assad-previent-fabius-16-12-2012-1589203_24.php

[2] G.Malbrunot, « La bulle de Damas rattrapée par la peur », Le Figaro, le 14 mars 2013 http://www.lefigaro.fr/mon-figaro/2013/03/14/10001-20130314ARTFIG00583-la-bulle-de-damas-peu-a-peu-rattrapee-par-la-peur.php

[3] I.Lasserre, « L’armée d’Assad à l’offensive dans la banlieue de Damas », Le Figaro, le 7 février 2013

http://www.lefigaro.fr/international/2013/02/07/01003-20130207ARTFIG00471-l-armee-d-assad-a-l-offensive-dans-la-banlieue-de-damas.php

[4] G.Malbrunot, « La bataille de Damas passe par Daraya », Le Figaro, le 28 février 2013 http://www.lefigaro.fr/mon-figaro/2013/02/28/10001-20130228ARTFIG00679-la-bataille-de-damas-passe-par-darraya.php

[5] F.Aubenas, « Vivre et mourir au rythme des combats dans les rues d’Alep », Le Monde, le 28 décembre 2012 http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2012/12/28/vivre-et-mourir-au-rythme-des-combats-dans-les-rues-d-alep_1811125_3208.html

[6] L.Beaulieu, « Alep, la bataille décisive pour les rebelles en Syrie », Le Monde, le 30 juillet 2012 http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/07/30/alep-la-mere-de-toutes-les-batailles-en-syrie_1740108_3218.html

[7] AFP, « La ville de Homs assiégée depuis 300 jours », Libération, le 7 avril 2013 http://www.liberation.fr/monde/2013/04/07/syrie-la-ville-de-homs-assiegee-depuis-300-jours_894265

[8] L.Roth, « La prise de la base syrienne de Taftanaz, nouvelle étape sur la route d’Idlib », Le Monde, le 28 janvier 2013                                                                                                                                              http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/01/28/la-prise-de-la-base-syrienne-de-taftanaz-nouvelle-etape-sur-la-route-d-idlib_1823344_3218.html

[9] P.Prier, « L’opposition syrienne s’empare de Raqqa », Le Figaro, le 5 mars 2013 http://www.lefigaro.fr/international/2013/03/05/01003-20130305ARTFIG00600-l-opposition-syrienne-s-empare-de-raqqa.php

[10] G.Malbrunot, « Des forces spéciales américaines entraînent des rebelles syriens en Jordanie, le 1er mars 2013 http://blog.lefigaro.fr/malbrunot/2013/03/des-forces-speciales-americain.html

[11]D.Kenner, « L’armée de Bachar Al-Assad a été divisée par deux », Slate, le20 mars 2013 http://www.slate.fr/monde/69655/syrie-bachar-assad-armee

Al-QAÏDA ETAT DES LIEUX (3) : Al-Qaïda et les Printemps arabes

7 Fév

Troisième et dernière partie de cet état des lieux dressé par Romains Sens, diplômé du Master II en 2012 :

Avec le suicide de Mohamed Bouazizi, en Tunisie, le 17 décembre 2010, s’est déclenché un vaste mouvement de révolte dans de nombreux pays du monde arabe auquel on a donné le nom de Printemps arabes. La principale conséquence de ces révolutions a été le départ de quatre dictateurs arabes avec la fuite de Zine El Abidine Ben Ali en Tunisie, l’abandon du pouvoir par Ali Abdallah Saleh au Yémen, l’arrestation de Hosni Moubarak en Egypte et la mort de Mouammar Kadhafi en Libye. En parallèle, a éclatée une guerre civile en Syrie au sein de laquelle les opposants majoritairement sunnites cherchent à renverser le pouvoir du régime alaouite de Bachar Al-Assad. La Tunisie et l’Egypte ont connu pour leur part des révolutions populaires rapides rassemblant la très grande majorité de la population contre le régime en place. Emblématiques des Printemps arabes, elles ont laissé place à des élections réellement démocratiques (au sens ou une majorité des citoyens a pu choisir librement ses dirigeants lors d’un scrutin au suffrage universel) dont le principal enseignement a été la prise de pouvoir de façon incontestable et légale des islamistes issus de la mouvance des Frères Musulmans. Ennahda en Tunisie et le parti Droit et Justice en Egypte sont en effet directement issus de la confrérie religieuse et respectent  la doctrine édictée par Sayyid Qotb. Contrairement aux salafistes djihadistes, ces « islamistes modérés » choisissent la voie de la démocratie, de la séduction populaire par un activisme social à caractère religieux et in fine de la mise en place progressive des préceptes de la Charia de façon constitutionnelle. Cette manière « douce » de prise du pouvoir islamiste est actuellement en train de se réaliser dans ces pays et les Frères Musulmans s’engouffrent avec succès dans les brèches démocratiques ouvertes dans les régimes autoritaires encore en place comme au Maroc.

La stratégie d’Al-Qaïda, son discours radical et sa méthode violente de prise du pouvoir par la seule voie des armes et l’application de la Charia non pas du fait d’une consultation populaire mais de la seule volonté de Dieu, est antagoniste de celle des Frères musulmans. Les succès de ces derniers ont conduit  beaucoup d’observateurs à estimer qu’Al-Qaïda allait perdre beaucoup d’influence sur la jeunesse pauvre des pays arabes : à ce jour, rien ne permet de conforter cette hypothèse. Même sans être forcément lié à Al-Qaïda, l’islamisme radical principalement salafiste reste en plein essor dans nombre de ces pays. Et la bannière d’Al-Qaïda (le drapeau noir frappé de la Chahâda) est toujours brandie dans la plupart des pays qui ont connu ces révolutions.

 

Yémen, Tunisie, Egypte

Au Yémen, AQPA était déjà présente avant la révolution qui a mis fin au pouvoir d’Ali Abdallah Saleh. Cependant, elle réussit à exploiter militairement l’instabilité causée par les manifestations qui paralysent Sanaa et le pouvoir central. Sur la défensive actuellement elle persiste à mener une campagne d’attentats terroristes visant les forces de sécurité comme les infrastructures pétrolières du pays.

En Tunisie, pays dans lequel l’islamisme radical et le djihadisme étaient inexistants sous le régime de Ben Ali (hormis lors de l’attentat contre la synagogue de Djerba en 2002), l’arrivée au pouvoir d’Ennahda a permis de changer la donne. Le salafisme violent a subitement émergé s’en prenant aux institutions, aux forces de sécurité et plus globalement à tous ceux accusés de ne pas respecter les préceptes du Coran. Cette opposition violente au régime « islamiste modéré » a connu son acmé lors de l’attaque de l’ambassade américaine à Tunis le 14 septembre 2012 par des membres du groupe salafiste Ansar ach’ Charia (dont le leader est actuellement en fuite). Plus récemment, des signes d’une infiltration de combattants djihadistes venus de Libye pour déstabiliser une Tunisie déjà très éruptive sont apparus. A plusieurs reprises des combats survenus entre forces de sécurité et groupes djihadistes arrêtés avec d’importants stocks d’armes et de munitions dans le sud du pays ont montré que la Tunisie restait une cible pour le djihad. Cependant le nouveau régime arrive pour le moment à maintenir un ordre relatif sur son territoire.

En Egypte, berceau des Frères Musulmans et pays de Sayyid Qutb (mais aussi du chef d’Al Qaïda, Ayman Al-Zawahiri), la confrérie islamiste a conquis le pouvoir démocratiquement lors des dernières consultations populaires même si son pouvoir reste très contesté par les opposants libéraux qui avaient largement contribué à la chute de Moubarak. Comme en Tunisie, les « islamistes modérés » au pouvoir sont concurrencés dans les urnes et dans la rue par la mouvance salafiste. Les excès de celle-ci permettent aux Frères Musulmans de renforcer l’islamisation de la société sans susciter l’opprobre et leur assure un statut de garant de la stabilité face au « chaos salafiste ».

Si Al-Qaïda n’a jamais été présent en force sur le sol égyptien du temps de l’ancien régime malgré plusieurs attentats visant les touristes occidentaux, des groupes djihadistes affiliés à la nébuleuse terroriste tentent de s’infiltrer parmi les tribus de bédouins du Sinaï pour s’en prendre directement à Israël. Déjà en août 2011 des djihadistes venus du Sinaï avaient pénétré en Israël et tendu une embuscade tuant 8 israéliens dont un soldat et un policier. Un an plus tard en août 2012, un groupe similaire s’empare du poste frontière égyptien de Rafah tuant 16 policiers égyptiens, puis prend possession de deux véhicules blindés et attaque la frontière israélienne. Israël décime la totalité du groupe par un bombardement aérien. Israël entreprend la construction d’une nouvelle clôture de sécurité à sa frontière avec le Sinaï et demande à l’Etat égyptien de prendre des mesures. Celui-ci envoie alors de nombreuses forces militaires équipées de chars lourds et d’hélicoptères de combat affronter les djihadistes dans le Sinaï, notamment dans la ville d’El Arich.  Les djihadistes sont actuellement en fuite dans la région.

 

L’utilisation des djihadistes en Libye.

En Libye, la guerre civile de 2011 qui prit fin avec la mort du colonel Kadhafi a vu de nombreux groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda revenir sur le devant de la scène libyenne de laquelle ils avaient disparu  sous l’ancien régime. Le plus frappant est que nombre d’entre eux ont été directement soutenus par les Etats-Unis pour contribuer à la chute de Kadhafi. L’exemple le plus emblématique est le cas d’Abdelhakim Belhadj. Ce djihadiste libyen, vétéran de la guerre contre les soviétiques en Afghanistan a ensuite combattu directement les forces américaines dans les rangs d’Al-Qaïda aux côtés d’Abou Moussab Al-Zarkaoui en Irak. Arrêté ensuite par la CIA en Malaisie, il est livré aux renseignements libyens qui le relâchent en 2009 lors d’une amnistie générale. Dès le début de l’insurrection contre Kadhafi, il rejoint le Qatar où il sera appelé  à prendre le commandement de la « brigade du 17 février » sur le front libyen.  Cette brigade, armée et formée par la France et les Emirats Arabes Unis, devient l’une des plus performantes au combat contre l’armée libyenne. Du 20 au 28 août 2011, elle s’empare des principaux lieux de pouvoir à Tripoli et met en fuite le dictateur. Son efficacité militaire au combat lui donne une place de choix sur la scène politico-militaire post-régime. Abelhakim Belhadj, authentique djihadiste et vétéran d’Al-Qaïda, devient alors gouverneur militaire de Tripoli.

Outre le fait que l’islamisme politique n’a pas connu la même victoire dans les urnes qu’en Tunisie ou en Egypte et que les arsenaux de Kadhafi ont été pillés par de multiples bandes armées qui essaiment notamment dans la région du Sahel, la Libye peut inquiéter à plus d’un titre. Si Al-Qaïda en tant que telle n’est pour le moment pas présente en Libye, plusieurs groupes armés se revendiquant du djihad mondial montent en puissance, profitant de l’instabilité chronique que connaît le pays. La ville de Benghazi notamment, cité qui a été sauvée in extremis par les bombardiers français d’un massacre annoncé par Kadhafi, est en train de devenir un lieu de regroupement de tous les djihadistes de la région. Déjà l’assaut mené par des terroristes islamistes sur le consulat américain de Benghazi le 11 septembre 2012 (mort de l’ambassadeur américain et de trois de ses gardes du corps ainsi que l’incendie du bâtiment) était révélateur de l’importance que le djihadisme anti-américain d’Al-Qaïda prenait dans la région. Mais la situation n’a cessé de se dégrader depuis et les bâtiments officiels comme les policiers ou militaires libyens sont constamment attaqués lors d’embuscades par ces mêmes groupes djihadistes. Le danger est devenu tel que Londres et Paris (pourtant les principaux « sauveurs » de la ville) demandent à leurs ressortissants d’éviter la ville. Il apparaît donc de plus en plus que la Libye et Benghazi sont en voie de « sanctuarisation » pour la nébuleuse djihadiste (Ansar el-Charia par exemple).

 

La montée en puissance du Jahbat Al-Nusra dans la guerre civile syrienne

Dernière en date des Printemps arabes, la révolution en Syrie s’est transformée en une sanglante guerre civile dont l’ONU estime qu’elle a pu faire au minimum 60 000 morts. D’un mouvement de protestation pacifique et populaire en mars 2011 elle est devenue une guerre civile et une guérilla sur l’ensemble du territoire syrien. Le régime est opposé à une contestation des sunnites qui constituent le groupe majoritaire en Syrie. Il  bénéficie du soutien des minorités alaouites, chrétiennes, druzes et sur une neutralité des Kurdes auxquels il a abandonné le Kurdistan syrien (toutefois certains membres des minorités sont hostiles au régime tandis que certains sunnites, notamment issus de la bourgeoisie, souhaitent le maintien du régime par souci de stabilité).

Lorsque la contestation est devenue rébellion et s’est militarisée, la plupart des rebelles étaient des déserteurs ou des civils qui rejoignaient l’Armée Syrienne Libre, dirigée par Rifaat Al-Assad. Elle bénéficie du soutien du Conseil National Syrien. Cette instance représentative de l’opposition au sein de laquelle les Frères Musulmans syriens sont majoritaires est reconnue par nombre de puissances étrangères (notamment la France) comme seul gouvernement légitime de Syrie. Au long de près de deux années de combats, l’ASL a semblé très peu centralisée et divisée, n’assurant pas ou peu de coordination entre ses différentes brigades et surtout laissant ses membres s’adonner au pillage chez des civils déjà appauvris par la guerre. De plus, nombre des brigades autonomes de l’ASL se sont révélées être guidées par un islamisme radical, proche du salafisme, comme les combattants de la meilleure brigade de l’ASL, la brigade Al Tawhid qui combat dans la région d’Alep. En fait, l’ASL ne dispose pas d’armements performants, ses combattants sont indisciplinés et peu aguerris. La ville de Homs, dont l’ASL avait fait la « capitale de la révolution », a été presque totalement reprise par le régime et l’ASL ne détient plus que quelques quartiers.

Les faiblesses de l’ASL contribuent à expliquer l’émergence d’une nouvelle force militaire, alimentée depuis l’étrangers par l’afflux de djihadistes. Ironie de l’histoire, alors que Bachar Al-Assad avait ouvert ses frontières aux djihadistes d’Al-Qaïda pour aller combattre les troupes américaines en Irak, c’est désormais d’Irak que sont venus de nombreux combattants de l’Etat Islamique d’Irak en franchissant la frontière syrienne dans le sens inverse. Ces vétérans du djihad, possédant une expérience d’une décennie de combats contre la plus puissante armée du monde, ont vu dans le chaos syrien une opportunité de remporter enfin des victoires militaires tactiques sur une armée syrienne affaiblie. Recrutant les nombreux « mercenaires du djihad » venus faire le coup de feu en Syrie et qui s’entraînaient au combat en 2011, ils ont formé à la fin de l’année 2011, un groupe militaire combattant sur le front tout en pratiquant le terrorisme et dont les objectifs sont purement religieux.

Ils officialisent ce groupe sur internet début janvier 2012 en lui donnant le nom de Jabhat Al-Nusra (Front de la Victoire). Leur chef est un syrien dont le nom de guerre est Abou Mohammad Al-Jolani. Son véritable nom serait en fait Souleyman Khaled Derwich. Il serait né dans une famille de la banlieue sud de Damas, originaire du plateau du Golan, aurait 36 ans et aurait reçu sa formation de combattant en 1999 en Afghanistan où il aurait rencontré Abou Moussab Al-Zarkaoui. Aux côtés de ce dernier il aurait combattu en Irak tout au long de l’occupation américaine pour ensuite prendre la tête du djihad en Syrie.

Le Jabhat Al-Nusra a connu une spectaculaire montée en puissance tout au long de l’année 2012. Il revendique aujourd’hui 20 000 combattants. Beaucoup sont Syriens mais de nombreux membres proviennent du monde entier, d’Irak, de Turquie, d’Afghanistan, du Pakistan, du Bangladesh, de Tchétchénie, d’Algérie, de Tunisie, de Libye, mais aussi du Canada, de Belgique et probablement d’autres pays d’Europe. Son financement proviendrait, au moins en partie, du Golfe Persique et notamment du Qatar qui n’hésite pas à subventionner les groupes combattants qui se montrent efficaces au combat.  Si ses membres avaient déjà commis des attentats-suicides et des attentats à la voiture piégée en 2011 ils ont renforcé ce mode opératoire en 2012 recréant ainsi les mêmes schémas qu’en Irak. De plus, alors qu’ils ne prenaient pas part aux combats dans un premier temps, préférant s’entrainer et se renforcer, ils ont commencé dans le courant de l’année 2012 et notamment durant les grandes offensives rebelles de l’été sur Damas et Alep à monter en première ligne sur le front. Depuis, les membres du Jahbat Al-Nusra sont systématiquement impliqués dans les combats contre l’armée syrienne. Et leur efficacité au combat semble largement dépasser celles des brigades de l’armée syrienne libre. A tel point que les djihadistes d’Al-Nusra se permettent de lancer seuls ou aux côtés d’autres groupes djihadistes  des attaques majeures sur des sites sensibles et d’y remporter des victoires tactiques comme la prise de la base aérienne de Taftanaz le 11 janvier 2013. A Alep, l’un des fronts principaux des combats en Syrie, ils sont en passe de supplanter l’ASL dans les quartiers aux mains des rebelles. Leur discipline, leur bravoure au combat et leur comportement vis-à-vis des populations les distinguent des autres rebelles. Cet ensemble assure ainsi au Jabhat Al-Nusra une popularité certaine auprès des sunnites syriens.

Cependant, leur force militaire s’accompagne d’une grande violence voire d’une cruauté particulière qui rappelle les méthodes d’Al-Zarkaoui. Ainsi Al-Nusra a pour principe de ne jamais faire de prisonniers. Tous les soldats, policiers, chabihas, agents du régime qui tombent vivants entre leurs mains sont systématiquement exécutés. De nombreuses vidéos sont diffusées par leurs soins sur internet où il est possible de les voir procéder à de multiples exécutions et décapitations de prisonniers. Dans les provinces d’Alep et d’Idleb, ils ont décrété des émirats islamiques dans lesquels ils imposent la Charia à tous les habitants (et notamment pour les femmes).

Malgré leur efficacité militaire, il est possible que leur radicalité ostentatoire leur porte préjudice le moment venu. Ils ont tout d’abord commencé à s’en prendre aux Kurdes, accusés de « jouer le jeu de Bachar » en ne le combattant pas frontalement. Depuis plusieurs semaines de féroces combats font rage à la frontière que partage la Turquie avec le Kurdistan syrien. La ville frontière kurde de Ras Al-Aïn est l’enjeu d’une lutte entre le Jahbat Al-Nusra et les combattants kurdes du PYD qui la défendent âprement. Les djihadistes démontrent qu’ils sont désormais en possession d’armes lourdes, ce qui est pour eux inédit. Il reste qu’en ouvrant un nouveau front contre les Kurdes, ils divisent leurs forces et font le jeu du régime en place.

Le régime d’ailleurs se satisfait de cette montée en puissance d’Al-Nusra qui lui permet d’asseoir sa propagande selon laquelle il se bat depuis le début contre des bandes terroristes. Ainsi, le Jahbat Al-Nusra pourraient être contre toute attente les sauveurs du régime de Bachar Al-Assad. En effet, lorsque la coalition politique du CNS affirma vouloir un changement de régime au profit de l’instauration d’une démocratie en Syrie, le Jahbat Al-Nusra et ses alliés djihadistes ont totalement rejeté une telle éventualité affirmant qu’ils se battaient pour l’édification d’un « Etat Islamique juste » ou la Charia tiendrait lieu de constitution et ou les non-sunnites n’auraient pas leur place. Face à ces revendications et aux nombreux attentats commis par le groupe, les Etats-Unis ont décidé en décembre de placer le Jahbat Al-Nusra sur la liste des organisations terroristes, l’affiliant à Al-Qaïda. Dans l’éventualité d’une défaite du régime de Bachar Al-Assad face au Jahbat Al-Nosra, ce groupe en lien avec la nébuleuse Al-Qaïda se retrouverait alors à la frontière du Golan, lui permettant enfin d’attaquer frontalement Israël. Il est possible d’envisager que les Etats-Unis mise sur un pourrissement de la situation, laissant le meilleur allié de l’Iran aux prises avec une guerre civile qui lui interdit toute attaque contre Israël. Cette situation conduit également les djihadistes d’Al-Qaïda à mourir par milliers sous les bombes du régime.

Pour la première fois depuis le 11 septembre 2001, la nébuleuse Al-Qaïda  se trouve en Syrie en position de se déployer et de donner libre cours à sa violence et son fanatisme sans être opposé aux Etats-Unis, ou à l’un de leurs alliés, mais au contraire dans l’optique de combattre un ennemi de l’Amérique. La conséquence immédiate est une montée en puissance d’Al-Qaïda, un afflux significatif de djihadistes depuis le front afghan contre les Soviétiques, des effectifs d’une ampleur jamais atteinte en dehors de celle de ses alliés talibans, un armement lourd qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de posséder auparavant et de réelles victoires tactiques au combat. Il est certain qu’elles seront mythifiées par une propagande djihadiste appelée à se développer. La nébuleuse djihadiste internationale se bat en Syrie pour un nouveau sanctuaire et rien ne permet d’écarter l’hypothèse qu’elle l’arrache.

 

Malgré la mort de son chef, la perte de son sanctuaire afghan et l’affaiblissement de sa direction centrale, Al-Qaïda a su s’adapter habilement à la « guerre totale contre le terrorisme » déclarée par les Etats-Unis le 11 septembre 2001. En se réfugiant dans les zones tribales pakistanaises, en développant un système de franchises régionales et tirant partie de la déstabilisation provoquée des révolutions arabes, la nébuleuse Al-Qaïda est parvenu à conserver son statut de principal moteur du djihad mondial et une capacité de nuisance toujours effective. Si elle s’est profondément transformée et si elle n’est plus capable d’effectuer des attentats majeurs comme la destruction du Word Trade Center, elle conserve une grande influence au sein du monde arabo-musulman. Loin d’être détruite, Al-Qaïda peut toujours se targuer de susciter une adhésion grandissante à son idéal djihadiste.

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