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LA QUESTION DES RESSOURCES EN HYDROCARBURES DANS LA POLITIQUE EXTERIEURE DE LA RUSSIE EN EUROPE

19 Fév

Le secteur énergétique est, depuis l’avènement de l’ère industrielle, un secteur primordial pour l’économie russe, en effet il représente la moitié des apports en devises du pays et participe de l’ordre d’un tiers aux recettes de l’état tout en représentant une frange prépondérante dans la balance extérieure de la Russie (les exportations sont ainsi constituées à plus de 60% par les hydrocarbures). Dans cette perspective il est apparaît pertinent de prendre en compte le fait que l’appareil industriel et les dirigeants des grandes entreprises des secteurs gaziers et nucléaires notamment, sont des proches du pouvoir en place et entretiennent des relations d’interdépendances centrées autour de jeux de pouvoir complexes que T. Gustafon a tenté de présenter dans une approche globale et éclairée[1].

Néanmoins, ce caractère stratégique s’étend bien au delà des frontières du seul état fédéral, le secteur énergétique constitue également un pan majeur de la politique extérieure du pays, pan qui a connu sous l’ère Poutine une évolution considérable qui a conduit à une remise en cause de la pertinence d’une trop grande focalisation sur ce pilier de pression dans l’échiquier mondial. Dans un contexte de profonds changements dans le secteur de l’énergie, et en parallèle de la crise ukrainienne, les états de l’ex Union Soviétique et les gouvernants occidentaux se coordonnent à différentes échelles pour tenter de gagner en autonomie face au géant russe. Se dévoile alors toute l’ambiguïté de la position du président russe, tiraillé entre la pérennisation d’une politique autrefois couronnée d’un succès indéniable et les réalités d’un contexte géopolitique défavorable, l’action du dirigeant fédéral paraît s’inscrire dans une forme d’ambiguïté qui ne peut être comprise qu’en s’attardant sur l’évolution complexe de l’importance de la politique énergétique dans les relations extérieures de la Russie.

L’objet principal de cet article sera de fournir une analyse globale de la politique extérieure de la Russie en matière énergétique et ce plus spécifiquement en ce qui a trait à sa dimension européenne. En ce qui concerne les implications politiques interne du secteur de l’énergie, outre l’article de Th. Gustafson, il peut être pertinent de se rapprocher des études fournies par Pael Baev, professeur et chercheur à l’institut de recherche sur la paix (PRIO, Oslo)[2].

Il ne s’agira pas non plus de présenter toute l’importance des jeux d’acteurs et des processus présumés ou avérés de corruption dans le jeu énergétique russe, étant bien entendu que les rapports d’influence demeurent parmi les principaux leviers d’action dont font usages ses dirigeants et ce, qu’il s’agisse de s’imposer dans les anciens états satellites ou de négocier avec les plus importantes entreprises du secteur de l’énergie en Europe. Cette question s’inscrit dans une logique, aujourd’hui centrale, de guerre hybride et nécessiterait à elle seule un développement plus spécifique[3].  

Anatomie d’un héritage

La compréhension des enjeux les plus contemporains de la question de la politique énergétique extérieure de la Russie doit se faire dans la perspective de l’économie globale de ce qui constitue cet  » Empire » majoritairement hérité des infrastructures de l’Union Soviétique. L’économie russe dispose, selon un rapport du Sénat français sur l’énergie en Russie, des deuxièmes plus importantes réserves de charbon au monde et elle demeure encore aujourd’hui parmi les plus grands exportateurs avec une production de plus de 150 millions de tonnes équivalent pétrole à l’année. Cependant le secteur du charbon a davantage fait la richesse de l’économie soviétique ainsi, depuis la fin du XIXe ce sont les hydrocarbures qui prédominent et la Russie était en 2014, le deuxième producteur mondial de gaz et le troisième pour ce qui est du pétrole[4]. Dans le contexte de la commercialisation des matières premières énergétiques le pendant nécessaire et probablement le plus « stratégique » est celui de l’approvisionnement.

Cette question est centrale dans l’étude de cet aspect de la politique extérieure de la Russie dans la mesure où elle conditionne de manière significative ses actions politiques et qu’elle conduit à privilégier certains pays riverains au détriment d’autres. Ces préférences et ces actions orientées spécifiquement s’effectuent en fonction de facteurs tels que la position des pays consommateurs ou les tracés envisagés ou réalisés des gazoducs. Un des exemples les plus pertinents de cette considération se trouve dans l’attitude de la Russie vis-à-vis du Turkménistan, en effet ce pays a longtemps été totalement tributaire du bon vouloir de Gazprom pour exporter le gaz de la Caspienne dans la mesure où les seules voies d’approvisionnement vers l’ouest transitaient exclusivement par le territoire russe (pipeline Bakou-Novorossiisk, Bakou-Supsa et Tengiz-Novorossiisk[5]). La dimension stratégique de la mainmise sur les ressources de la Caspienne s’illustre par diverses actions telles que des manœuvres militaires d’envergure comme en 2002 ou la conclusion d’accord sécuritaire tel que l’Organisation du Traité de Sécurité Collective établi en avril 2003. Sans dresser une liste exhaustive des manœuvres de contrôle et de pression opérées par la Russie, on peut néanmoins présenter le fait que de nombreux états on subit des actions d’influence protéiformes, ce fut notamment le cas de la Lituanie dans le cadre de la vente d’une de ses raffineries aux Polonais ou encore celui de la Biélorussie en 2010[6].  

La Russie pouvait donc se reposer sur un maillage de corridors d’approvisionnement bien institués, autour d’infrastructures établies durant l’URSS et qui lui permettaient de se focaliser sur la pérennisation de ce réseau et de son usage en tant que solide moteur de son économie.

Diviser pour mieux régner: la nouvelle donne énergétique dans un contexte post guerre froide

 » Pas de gaz pour l’Ukraine, pas de gaz pour l’Europe » telles furent les mots prononcés en 1993 par un cadre ukrainien du secteur de l’énergie lorsque les Russes décidèrent de couper l’approvisionnement de son pays et alors que la pression dans les arrivées de gaz de l’Europe de l’ouest chutait dramatiquement[7]. Cette phrase incarne à elle seule toute l’imbrication entre les différents pays consommateurs du fait des voies d’approvisionnement par pipeline. Si la stratégie de constructions de dérivations comme le Nord Stream (effectif depuis 2012, via la mer Baltique) procure aujourd’hui d’autres alternatives possibles à la Russie, elle demeurait jusqu’alors dans une position de domination en demi-teinte. Lors des décisions d’action sur les approvisionnement gaziers des années 90 comme lors de celles de 2005, la Russie a pris la décision de reprendre l’approvisionnement sans attendre la conclusion des négociations en cours, car une trop forte action sur les ressources allouées à l’Ukraine aurait irrémédiablement eu des répercussions sur les ressources disponibles pour les consommateurs tels que l’Allemagne ou la France qui demeurent certes moins dépendants mais qui le restent néanmoins ( en 2014 la consommation française de gaz russe représentait environ 15% de son usage total).

Une des causes principales de cette apparente faiblesse dans la décision russe réside dans la réalité de l’interdépendance qui lie Moscou et l’Ouest. Les pays occidentaux, et en particulier les états voisins de la Russie, sont très profondément dépendants des apports russes et ce malgré des efforts majeurs de diversifications (en particulier via le jeu norvégien), cependant cette dépendance en crée une autre également proportionnelle du côté russe. Dans un contexte de fragilisation de l’économie russe, lié à la baisse du cours des matières premières notamment, la nécessité de vendre ses hydrocarbures selon un flux régulier et assuré apparaît vital et supplante donc même, parfois, les volontés politiques d’influence. En considérant ce facteur, le choix du projet de Nord Stream prend davantage de sens, ce gazoduc a permis de réduire la part des hydrocarbures passant par l’Ukraine et la Pologne de 80% à 50% seulement, mais quel avantage pour la Russie quand celui-ci a coûté jusqu’à cinq fois ce qu’aurait coûté un second pipeline à travers terres? L’avantage est double, en premier lieu, cela permet d’isoler les pays frontaliers d’un soutien européen centré sur la dépendance énergétique ce qui renforce les possibilités d’action d’influence de la Russie ; en second lieu cela permet une fidélisation des consommateurs les plus à l’ouest[8].

De la subtilité des termes de l’échanges: D’une Europe prise en tenaille vers une Europe qui perturbe la polarisation.

Ce dernier aspect est lui-même un facteur déterminant de la nouvelle donne énergétique et il repose sur un équilibre subtil que la dualité acheter/ou ne pas acheter Russe ne permet pas d’appréhender pleinement. La fidélisation des partenaires majeurs que sont des états comme l’Allemagne ou la France passe par la négociation de contrats bilatéraux spécifiques en opposition d’une certaine manière avec la logique promue par le traité sur la Charte de l’énergie signé en 1994 que les autorités russes se refusent toujours de ratifier et ce, malgré le vote du parlement en faveur d’une position de ratification. Ce traité entendait rationaliser les politiques d’approvisionnement énergétique entre les différents états signataires au travers d’accords généraux. Cependant, pour la Russie, fragiliser le lien de confiance avec les états de l’ouest européen en les rendant tributaires de l’attitude des pays de l’est n’est pas stratégiquement viable dans la mesure où cela conduirait à renforcer le lien que ces états entretiennent avec la Norvège par notamment (plus de 40% des importations de gaz françaises[9]).

A cet aspect global vient s’ajouter un processus économique complexe que l’on pourrait résumer de la sorte: la filière énergétique russe est monopolistique pour sa plus large partie depuis le mouvement de renationalisation opéré par Poutine et concentré sur l’expansion du géant Gazprom, mais les filières gazières du reste de l’Europe, notamment dans  le cadre de l’Union Européenne, se libéralisent et s’ouvrent à de nouveaux acteurs. Cette dualité induit une situation singulière dans laquelle s’opposent alors la volonté d’ouverture et de concurrence des autorités européennes d’une part et la puissance et la fougue conquérante du géant gazier russe d’autre part. La contrepartie principale que devrait concéder le Kremlin pour espérer prendre sa part du gâteau résiderait alors dans deux perspectives que seraient une ouverture du marché national (difficilement envisageable pour ses dirigeants) ou l’acceptation de la remise en cause des situations monopolistiques dans une partie de la sphère eurasienne (ce qui paraît plus cohérent mais ce qui signifierait un ébranlement d’une part de l’influence de Moscou).

Les implication de cet équilibre sont d’autant plus importantes qu’elles s’inscrivent dans un contexte de moyen terme selon lequel, d’ici 20 à 30 ans environ, 70% des besoins énergétiques de la communauté européenne seront assurés par des importations alors qu’aujourd’hui ce pourcentage ne s’élève qu’à 50%[10].

De l’hypothèse d’un exode oriental

En parallèle des tentatives plus ou moins fructueuses de Moscou pour s’emparer des entreprises responsables de l’approvisionnement gazier dans les marchés occidentaux, s’esquisse une attitude de secours centrée sur un revirement de la focalisation des efforts d’investissement et de développement. Dans la perspective d’une Europe où la russophobie économique semble croître, la Russie pourrait se tourner vers de nouveaux débouchés pour s’affranchir d’une vulnérabilité qui continuerait à s’accroître rapidement.  Néanmoins des analystes tel que Vladimir Milov fournissent une grille de compréhension beaucoup plus nuancée dont la pertinence semble davantage en accord avec la réalité des contraintes russes[11].

La Russie a massivement communiqué sur les accords conclus depuis 2013 avec la Chine autour de ce qui faisait alors figure de « contrat du siècle »[12]. Ces accords avaient pour pierre angulaire le projet « Vladivostok LNG » dans lequel la China National Petroleum Corporation ( CNPC) était invitée à prendre part à hauteur de 49% ce qu’elle se refusa de faire. Sans être l’unique symptôme de la réalité mitigée du succès de ces accords, ce fait témoigne du recul qu’il est nécessaire de présenter face à ce qu’il serait facile d’appréhender comme étant un virage brusque et considérable de la Russie vers l’Est. Il semble indéniable de constater que la Russie tend et tendra probablement à diversifier ses débouchés autour de puissances majeurs à l’est et au sud en la personne de la Chine ou de la Turquie, néanmoins la tendance actuelle à la surestimation de ces partenariats balbutiants paraît davantage être liée à une volonté de montrer aux consommateurs occidentaux qu’ils pourraient, dans un futur hypothétiques, ne plus être si irremplaçables, avec tous les leviers d’influence que cela fournirait alors à Moscou.

                                 D. M., étudiant du Master 2 en 2016-2017

[1] 1 Th.Gustafson, «Putin’s PetroleumProblem», Foreign Affairs, novembre-décembre 2012.

 

[2] Pavel Baev « Rosneft, Gazprom et l’État : qui décide de la politique énergétique russe ? » « Russie.Nei.Visions », n° 75, mars 2014

[3]Michael Rühle and Julijus Grubliauskas,  ”Energy as a Tool of Hybrid Warfare », Research Division – NATO Defense College, Research Paper 113, Rome, Avril 2015.

[4] Bp Statical Review of World Energy.

[5] L’usage de la terminologie anglaise de « pipeline » permet d’éviter une éventuelle confusion entre oléoduc et gazoduc dans la mesure où l’anglicisme regroupe dans sa définition  l’ensemble des formes possibles.

 

[6] AFP, « Le conflit gazier entre la Russie et la Biélorussie s’envenime », en collaboration avec L’Express, Juin 2010.

[7]  A ce titre voir : Avioutskii Viatcheslav, « La guerre du gaz : gestion d’une rivalité commerciale russo-ukrainienne », Outre-Terre, 2007-2, n° 19, p. 249-267.

 

[8] « He who pays for the pipelines calls the tune », The Economist,‎ 17 juillet 2009.

[9] http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Energy_production_and_imports/fr

[10] Commission des communautés européennes, Livre Vert, Une stratégie européenne pour une énergie sûre, compétitive et durable, Bruxelles, 8 mars 2006

 

[11] Vladimir Milov est un économiste spécialiste reconnu des questions énergétiques, opposant au Kremlin, ancien vice-ministre de l’Energie de la Fédération de Russie en 2002 et chef du département de la stratégie à la Commission fédérale pour l’Energie entre 1999 et 2001.

 

[12] http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2014/05/21/20002-20140521ARTFIG00228-moscou-conclut-un-enorme-contrat-de-fourniture-de-gaz-a-la-chine.php

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‘Guerre de l’information’ : doctrine et pratique de la communication d’influence russe

30 Nov

Très utilisée par les organismes et institutions privés pour promouvoir leur image ou déstabiliser un concurrent en utilisant le levier de l’opinion et de la réputation, la communication d’influence peut aussi très largement s’appliquer au cadre étatique, comme un mode d’action légitime, en temps de paix, comme dans le cadre des conflits armés, pour imposer sa propre matrice des relations internationales et défendre ses intérêts propres. Il s’agit donc de s’attacher à rechercher une domination informationnelle effective sur son adversaire d’une part, mais aussi sur des États ne partageant pas nécessairement une grille de lecture identique des relations internationales et ayant des intérêts perçus comme divergents d’autre part. Il est préférable d’utiliser l’expression communication d’influence, plutôt que ‘propagande’ ou ‘désinformation’, par souci d’objectivité et pour refuser toute forme de désignation normative, empreinte d’une possible charge négative. La définition proposée par le président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, a l’avantage de permettre une grande clarté dans la compréhension des objectifs russes en matière de  stratégie d’influence. Décrites simplement comme une «matrice d’outils et de méthodes destinés à atteindre des objectifs de politique étrangère sans l’emploi de la force mais à travers l’usage de l’information et d’autres leviers d’influence», ces pratiques s’inscrivent donc très largement dans le répertoire d’action utilisé par les forces armées russes dans le cadre -ou non- d’un conflit armé[1]. Les travaux portant sur le conflit syrien par exemple, au prisme de l’action russe, les différents acteurs et les aspects stratégiques ou géopolitiques, sont nombreux et une riche littérature peut éclaircir la délicatesse d’appréhension du conflit. Si la littérature consacrée à la communication d’influence russe dans la guerre ukrainienne demeure, quant à elle, assez développée,  proposée par les lieux de production habituels (think tank, cénacles universitaires…) et alimentée par la presse -par le biais des «experts » notamment-, elle se révèle pratiquement inexistante dans le cadre du conflit syrien. Or, le même répertoire d’action est utilisé par les forces russes dans le cas syrien et un schéma systémique semble pouvoir se dégager. Si les campagnes d’influence sont très largement intégrées dans la doctrine stratégique russe, expression d’une culture étatique et d’une tradition historique habituée au contrôle et à l’orientation des opinions publiques, elles restent très largement ignorées des concepts stratégiques français, même si une prise de conscience semble se dessiner dans les derniers Livres blancs, ceux-ci intégrant les questions d’influence digitale aux problématiques liées à la cyberdéfense. Ce manque peut apparaître comme relativement dommageable. En effet, faire face à une campagne d’influence suppose des capacités opérationnelles de contre-influence, ce qui demeure tout à fait délicat, considérant en effet que la Russie peut profiter d’une grande liberté sur l’internet dans les espaces occidentaux, ce qui est loin d’être le cas inversement.  L’objectif de cet article est de démontrer que la communication d’influence russe s’intègre dans une approche stratégique globale, exhaussant ces méthodes comme une pratique légitime, et dans le cas syrien, d’exemplifier à travers une application concrète, les fondements pratiques de l’influence sur un plan opérationnel.

 

                   L’influence de l’opinion : un mode d’action intégré dans la doctrine stratégique russe

 

Une tradition ancienne incluse dans une matrice globale

 

La doctrine stratégique russe inclut la guerre de l’information dans un panel global d’actions destinées à contrer l’adversaire et s’inscrit dans une matrice globale et une lecture particulière du monde propre à la Fédération de Russie. La volonté de rechercher une puissance et prégnante domination informationnelle est liée, sans nul doute, à une certaine conception de la propagande, perçue ici dans une approche pratique et sans aucun jugement éthique ou moral, et exhaussée en discipline scientifique et, à ce titre, enseignée dans la plupart des centres universitaires et des écoles destinés à la formation des cadres militaires et civils russes. Car elle s’inscrit dans une approche globale, intégrante de la sécurité nationale, les méthodes d’influence et la quête de la domination informationnelle ne doivent ainsi pas se percevoir comme des actes menés subrepticement par quelques activistes soutenant le régime éparpillés sur le territoire russe mais plutôt comme le fait d’une stratégie censée, justifiée et organisée, avec ses éléments systémiques. Julien Nocetti, chercheur à l’IFRI, décrit ainsi très justement le phénomène de rapprochement entre les lieux de production traditionnels de savoir, comme les centres de recherche des universités spécialisés dans les questions de propagande, et les centres de formation des cadres supérieurs de la diplomatie russe, créant ainsi une culture de l’influence permettant de légitimer ces pratiques auprès de potentiels décideurs[2]. C’est bien la notion centrale de savoir-faire, héritage d’une pratique historique légitimée et profondément institutionnalisée, qui explique aujourd’hui les capacités et l’activité russe dans ce domaine. La volonté «d’affaiblir le système économique, politique et social d’un Etat» tout comme la recherche assumée d’un «lavage de cerveau des populations» sont deux aspects visés, le premier résultant du second[3]. En effet, les échéances électorales dans les pays démocratiques représentent des enjeux majeurs et constituent la légitimation légale nécessaire pour exercer une responsabilité politique. Influer sur la grille de lecture que pourrait avoir l’opinion des relations internationales peut ainsi, en cas de succès notable de la politique d’influence menée, obliger le responsable politique à modifier sa rhétorique électorale et, en cas d’élection ou de réélection, se voir contraint de mener une politique différente ou alternative à celle poursuivie jusqu’alors.  Les questions de ‘propagande’ ont donc été intégrées à la doctrine stratégique russe. L’usage récurent de méthodes d’influence pourrait être perçu, selon nos catégories de lecture occidentales, comme une forme d’hybrid warfare –bien que l’expression semble devoir être utilisée avec circonspection-, théorisée dans les années 2000 et intégrée aujourd’hui dans le corpus conceptuel occidental. C’est ainsi ce qu’a résumé Valery Gerasimov, actuel chef d’État-Major des armées de la Fédération de Russie, dans un article de référence portant sur la doctrine stratégique russe, affirmant ainsi que «le rôle des moyens non-militaire dans le but d’atteindre des objectifs stratégiques et politiques a considérablement augmenté, et dans bien des cas, surpasse l’intérêt effectif de la force des armes»[4]. Cette multiplicité des moyens mis en œuvre dans une optique opérationnelle est fondamentale et implique d’utiliser un large panel de méthodes, incluant autant des forces conventionnelles non-déclarées, que des ONG soutenues par le pouvoir russe ou des militaires très spécialisés dans les problématiques liées à la cyberdéfense et à la propagande[5].

 

            De la prise de conscience de lacunes opérationnelles à l’acquisition d’un savoir-faire

 

Cette pratique continue des méthodes d’influence et de subversion s’inscrit cependant dans un héritage délicat et des difficultés passées profondes dans ce domaine ont mené à une prise de conscience des autorités russes. Les retours d’expérience des différents conflits dans laquelle la Russie fut engagée après la Guerre Froide ont permis de pointer les faiblesses évidentes dans la capacité de proposer un contenu positif aux populations occidentales. Le cas de la seconde campagne de Tchétchénie fut ainsi fondateur de la faiblesse des capacités de contre-influence gouvernementales à contrer «la narration adverse [portée par les occidentaux] d’une agression russe contre des combattants tchétchènes héroïques»[6]. La guerre de Géorgie en 2008, qui fit douter les opinions publics occidentales et les spécialistes des réelles capacités opérationnelles russes, fut là encore l’objet de controverses sur les compétences contre-informationnelles russes et a ainsi mené le Kremlin à envisager la création d’Informations Troops, rassemblant «hackers, journalistes, spécialistes en communication stratégique et opérations psychologiques et surtout linguistes»[7]. Rassemblant tous les acteurs du champ cybernétique, cette structuration et institutionnalisation progressive dans armées russes sur les questions d’influence témoigne de la volonté de promouvoir une approche globale des problématiques de l’information, sans privilégier un angle particulier.

 

         La quête d’un contre-discours informationnel : les méthodes d’influence russes appliquées au cas syrien

 

Pratique de l’influence et cadre théorique : concurrencer les « médias dominants » sur le plan cognitif

 

La quête d’influence russe utilise les méthodes traditionnelles appliquées au champ cybernétique. La forte connectivité des populations occidentales, principales cibles visées par les méthodes d’influence du Kremlin, invite en toute logique les russes à se servir du cadre digital pour mener les campagnes d’influence. Plusieurs médias relais servent directement les intérêts russes et utilisent une rhétorique commune et des éléments de langage systémiques destinés à rendre visible d’une part et à appuyer d’autre part, avec une approche apparemment neutre, les objectifs et méthodes russes. Dans ce cadre, la sélectivité de l’information est capitale et invite non nécessairement à présenter des informations faussées mais plus simplement à les sélectionner. L’objectif de toute communication d’influence est d’alterner entre un contenu apparemment factuel, destiné à légitimer la neutralité d’une plateforme web, et des éléments critiques ou orientés, visant à défendre une ligne de conduite propre. La plateforme Web Sputnik News constitue ainsi un relais d’influence russe majeur et contribue, avec son homologue Russia Today, à la constitution d’un contenu prorusse sur le web. La simple utilisation du moteur de recherche interne au site permet de percevoir, dans le cas syrien, les éléments de langage récurrents dans la labellisation de certains acteurs, ce que nous détaillerons par la suite. La nécessité de produire un discours particulier invite à considérer la notion d’influence sur le web à l’aune du concept de marché cognitif[8] proposé par le sociologue Gérald Bronner, devant nous permettre de percevoir le web comme un espace où se déploie une multiplicité d’informations possiblement en concurrence. Pour le pouvoir russe, la domination informationnelle de la matrice occidentale dans la guerre de l’information créé une situation oligopolistique sur ce marché de l’information, qu’il s’agit de concurrencer en proposant un discours alternatif et une nouvelle lecture et présentation des événements. Dans les faits, l’on pourrait aisément considérer que la Russie tente, sur un plan intérieur, d’établir un quasi-monopole cognitif sur l’information par une limitation assez liberticide de l’accès aux médias et à l’internet, tout en profitant de la libéralité certaine de l’Occident pour concurrencer les médias dominants sur ce marché par des contenus et discours alternatifs. Quelques considérations plus techniques semblent, à ce stade, nécessaires à préciser. Le fonctionnement même des moteurs de recherche généraux permet de fidéliser inconsciemment un public visé – qu’il fréquente les sites de subversion informationnelle de manière consciente en adhérant aux discours et valeurs portés par le pouvoir russe ou, par une mauvaise maîtrise d’internet et une méconnaissance dommageable de son fonctionnement, qu’il ignore tout de la réalité des plateformes visitées- encourage ainsi l’internaute à se mouvoir dans un écosystème cybernétique où les discours prorusses sont dominants. En ce sens,  « les résultats liés à une requête donnée évoluent dans le temps afin de faire en sorte que ces derniers soient le plus possible en adéquation avec les centres d’intérêt de l’utilisateur »[9], le système de rankage imposé par les moteurs de recherche fait que l’internaute baigne, sans s’en rendre nécessairement compte, dans un même écosystème pseudo médiatique. Sur les réseaux sociaux, une stratégie d’influence identique peut aussi se dessiner. Il serait ainsi intéressant, avec des logiciels de data mining[10], de proposer une vue cartographique, sur le réseau social Twitter notamment, des comptes et profils influenceurs. Il n’est pas purement spéculatif de considérer que ces éléments permettraient de mettre au jour plusieurs centaines de profils, liés à des institutions russes et prenant la forme de think tanks, de particuliers, de faux profils légitimés par des éléments symboliques (haut niveau de scolarité, poste de pouvoir…) destinés à relayer une information positive et les contenus proposés par les traditionnels médias pro-kremlins sur le web.

 

 

Exemple d’une application concrète : brouiller les perceptions cognitives par le processus de désignation de l’ennemi

 

Le schème d’analyse propose ainsi une lecture simple et manichéenne des événements et surtout des différents acteurs, substituant à la profonde complexité du réel une matrice binaire. Car il draine avec lui tout imaginaire empreint d’une profonde charge négative et terrifiante, surtout dans un contexte actuel où les populations françaises vivent dans un univers mental  empreint du souvenir prégnant des tragiques événements de Paris et de Nice, le terme terroriste est ainsi très volontiers utilisé pour désigner les forces rebelles et opposées au régime Assad dans leur ensemble. Dès lors, l’usage d’une telle rhétorique permet d’entretenir une confusion entre les différents acteurs. Un article daté du 10 novembre dernier titre ainsi «6 000 terroristes à l’assaut d’Alep-Est» et évoque une «étroite coordination existant entre les membres de ce groupe terroriste et d’autres troupes antigouvernementales dans d’autres directions»[11]. Le lendemain, la même plate-forme publie un article titré «Attaque chimique à Alep, la Russie a des preuves incriminant les terroristes» -permettant ainsi de retourner les accusations occidentales portées contre Bachar Al-Assad[12]. Enfin, le 12 novembre, un article publié titre «L’armée syrienne lance la bataille pour Alep-Ouest, dernier bastion des terroristes» et évoque tant des «groupes armés illégaux» que des quartiers «libérés» par les forces du régime syrien[13]. Les mêmes éléments de langage, servant une ligne d’action et une matrice commune, s’inscrivent ainsi dans une description apparemment factuelle de la réalité, à savoir la situation sur le terrain en Syrie le 10, 11 et 12 novembre dernier. Ces aspects sémantiques sont fondamentaux dans toute campagne d’influence car ils rejoignent la dialectique ami / ennemi proposée par le juriste Carl Schmitt[14].  «La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c’est la discrimination de l’ami et de l’ennemi» expliquait-il ainsi[15]. Pour permettre ce processus essentiel de légitimation de tout conflit armé, Pierre Conesa appuie ainsi sur l’importance de certains lieux de production permettant de désigner un ennemi à l’opinion[16]. Presses, think tanks, éléments de langage politiques et médiatiques sont autant de lieux de production d’un discours destiné à produire un ennemi et donc à légitimer la conduite de la guerre. Il est en ce sens évident que les supports et relais d’influence russes sur internet sont des outils précieux et participent de ce processus. L’exemple de la labellisation[17] terroriste pour désigner l’opposition syrienne dans sa totalité est ainsi un cas concret d’application d’une campagne d’influence destinée à poursuivre deux objectifs politiques majeurs, d’une part le renforcement de la légitimité du régime de Bachar Al-Assad -un régime luttant contre le terrorisme pouvant apparaître comme de facto légitime, eût-il une certaine tendance à la violation des lois, des coutumes de guerre et des conventions internationales- et d’autre part la délégitimation des Occidentaux, accusés subrepticement de soutenir des mouvements affiliés à la mouvance terroriste par l’intermédiaire de ses Services Action ou par ses relations coupables avec les monarchies du Golfe. Cependant, les relais d’influence russes, car récents, sont actuellement en difficulté pour concurrencer les supports américains. L’exemple de Russia Today, télévision officielle russe à l’échelle internationale et diffusée en ligne sur internet, est en ce sens assez caractéristique d’une difficulté chronique à concurrencer les acteurs traditionnels sur le marché européen de l’actualité qui, en présentant un discours et une ligne d’action propre à un pays, peut représenter un formidable outil d’influence face aux opinions. C’est ainsi que «l’audience des nouveaux entrants [dont RT] reste pour le moment bien en deçà de celle des pionnières de l’information internationale en Europe», comme les chaînes anglophones CNN ou Euronews[18]. Bénéficiant d’une audience plus large et devant ainsi tenter de s’octroyer une plus puissante neutralité et respectabilité, la chaine RT fait alterner des contenus factuels sur l’actualité internationale et des contenus plus orientés, portant sur les réussites de l’armée russe sur le sol syrien ou les progrès matériels, opérationnels et techniques.

 

 

Toute les difficultés de la communication d’influence -et cela explique bien des critiques portées sur l’efficacité de ces pratiques- relèvent de l’incapacité notoire à en mesurer scientifiquement l’efficacité. En effet, la fréquentation d’un site internet ne révèle pas nécessairement une adhésion et des éventuelles évolutions dans l’opinion, possiblement perceptibles à travers les sondages, peuvent être la conséquence de facteurs variés n’impliquant par une réussite d’une campagne d’influence menée sur une population donnée. Ainsi, un soutien inconditionnel attribué à une partie de l’opinion à l’action et à la grille de lecture russe sur la situation en Syrie peut tout aussi bien être lié à une sympathie pour l’autorité virile du chef de l’État russe ou une perception positive de la Russie comme bastion de valeurs perdues par un Occident en déclin moral et spirituel -bien que ces éléments soient eux aussi des construits communicationnels qu’il serait intéressant de décrypter-, qu’à une réelle perméabilité d’une partie de l’opinion aux campagnes d’influence menées[19].  Mais il est cependant nécessaire de préciser que l’objectif est moins de convaincre que d’influer et d’établir une situation de concurrence sur des marchés cognitifs  oligopolistiques dominés par des informations fournies par l’Occident, d’établir des brèches potentielles dans un imaginaire dominant et un discours largement médiatisé et légitimé par la rhétorique politiques et les interventions des ‘professionnels de la sécurité’. Si cette pratique fut largement avérée dans le cas ukrainien, par l’utilisation d’une rhétorique habile, elle s’est aussi fort bien appliquée au cas du conflit en Syrie, témoignant d’une pratique ancrée et globale, s’inscrivant dans une politique volontariste  percevant l’espace informationnel comme un théâtre assumé de confrontation, où la lutte pour le contrôle du marché cognitif s’exerce par des méthodes qui, sous couvert de neutralité, entraînent une évidente subversion de la complexité du réel.  Pour conclure, il serait intéressant de proposer une très brève approche comparatiste. En effet, longtemps ignorées, les problématiques liées à l’influence s’insèrent désormais dans le Livre Blanc comme une menace potentielle, bien que les termes utilisés demeurent assez vagues et semblent plus largement concerner le secteur privé et les problématiques liées aux questions d’intelligence économique[20].

 

Simon Ballarin, étudiant en Master 2 en 2016-2017

 

[1] “Vladimir Putin’s Global Orwellian Campaign to Undermine the West», The Week, 9 Mai 2015.

[2]  Nocetti Julien, «Guerre de l’information : le web russe dans le conflit en Ukraine», IFRI, septembre 2015.

[3] Vues conceptuelles au sujet des forces armées de la Fédération de Russie dans l’espace informationnel.

[4] Traduit de l’anglais par l’auteur. Valery Gerasimov, « The Value of Science is in the Foresight »,  Military Review, Janvier – février 2014

[5] Traduit de l’anglais par l’auteur. Charles K. Bartles, « Getting Gerasimov Right », Military Review, Janvier-février 2016

[6] K. Giles, « Russia’s Hybrid Warfare: a Success in Propaganda », Bundesakademie für Sicherheitspolitik, Working Paper, n° 1/2015, février 2015.

[7] Ibid.

[8] Gérald Bronner, La Pensée extrême, Presses Universitaires de France, 2016, 380 pages.

[9] Liccia Damien, «Remise en cause des contre-discours officiels, ou l’influence des contre-discours sur les médias sociaux. Analyse de la structuration et de la circulation des discours alternatifs lors des attentats de 2015 et Nice », Mémoire de recherche de M2 Communication politique et sociale sous la direction de M. Justin Poncet, Université Paris I Panthéon-Sorbonne, 2016.

[10]  Le «date mining » vise à l’extraction de connaissance à partir de données collectées sur internet, les réseaux sociaux notamment, afin d’établir une cartographie des « influenceurs » en fonction des mots clés et des types de recherche. Malheureusement, l’auteur ne possède pas ces logiciels et n’a donc pas la capacité de proposer une cartographie précise.

[11] «6 000 terroristes à l’assaut d’Alep-Est », Sputnik News, 10/11/2016 [Consulté le 14 /11]

[12] «Attaque chimique à Alep, la Russie a des preuves incriminant les terroristes, Sputnik News, 11/11/2016 [Consulté le 14 / 11].

[13]  «L’armée syrienne lance la bataille pour Alep-Ouest, dernier bastion des terroristes», Sputnik News, 12//11/2016.

[14]  En outre, personne ne saurait nier aujourd’hui que la figure du terroriste, du fait même de la charge normative qu’il contient et dans le contexte géopolitique actuel, constitue nécessaire l’ennemi.

[15] Schmitt Carl, La Notion de politique, Paris, Flammarion, 1932.

[16] Conesa Pierre, « La fabrication de l’ennemi. Réflexions sur un processus stratégique», Revue internationale et stratégique, 4/2009 (n° 76) , p. 35-44

[17] Sur l’usage répété du gouvernement russe du label terroriste comme moyen de délégitimation d’un adversaire dans un conflit armé interne au pays, voir  Aude Merlin et Anne Le Huérou, « Le conflit tchétchène à l’épreuve de la reconnaissance  », Cultures & Conflits [Online], 87 | Automne 2012.

[18]  Blet Cyril, « Les chaînes d’information internationale en Europe : une réponse au défi de CNNI », Le Temps des médias 2/2008 (n° 11) , p. 149-163

[19] A ce titre, il est assez tentant de mobiliser «le mythe de l’homme providentiel », proposé par Raoul Girardet pour expliquer la certaine attirance d’une partie de l’opinion français, notamment dans sa frange se réclamant d’un héritage gaulliste orthodoxe, pour la figure de Vladimir Poutine, qui semblerait trancher avec la méfiance généralisée qu’il entraîne dans la plupart des pays occidentaux.

[20] Pour preuve, cet extrait du Livre Blanc sur la défense et la sécurité de 2008 : «Dans certains cas les actions privilégierons les attaques informatiques. Dans d’autres, elles peuvent viser l’affaiblissement d’une entreprise ou d’une personne par une désinformation générale propagée sur les médias et via internet. Pourront aussi être visées par de telles actions les communautés françaises à l’étranger et les communautés étrangères en France ».

ET SI LA CRISE UKRAINIENNE APPELAIT A UN RENFORCEMENT DE L’EUROPE DE LA DÉFENSE ?

27 Nov

La crise ukrainienne apparaît comme le symptôme, pour l’Europe de la Défense, de son absence de crédibilité. Si, dès le début de la crise, une ligne Paris-Berlin-Varsovie a su déployer, dans le cadre du Triangle de Weimar, une initiative diplomatique cohérente et soutenue par l’ensemble de l’Union européenne, la réponse militaire en réaction aux tensions russes demeure celle de l’OTAN. Dès la fin du mois de février, c’est l’OTAN qui se réunit et augmente son niveau d’alerte et ce sont les moyens de l’OTAN qui sont déployés progressivement à partir du mois de mars, des bords de la Mer noire aux rivages des pays baltes. Cela alors même que cette crise se déroule à la frontière immédiate de l’Union et qu’elle concerne un Etat candidat à la rejoindre et engagé dans un programme de coopération régionale, le Partenariat oriental, qui peut même apparaître comme le plus abouti des programmes développés dans le cadre de la politique européenne de voisinage. De même, aux prémices des crises ukrainienne et géorgienne se trouvent, partagée avec la demande d’adhésion à l’Union européenne, une candidature à l’OTAN : en 2008, lors du sommet de Bucarest, l’Ukraine et la Géorgie figuraient parmi les 5 pays candidatant au MAP; avant toutefois que leur candidature, tout comme celle de la Macédoine, ne soit ajournée sur demande de la France et de l’Allemagne, soucieuses de ne pas fâcher Moscou. Pourquoi, dès lors, lier l’adhésion à l’Union européenne avec celle à l’Alliance atlantique ? Quelle attractivité peut susciter l’OTAN sur les pays de la sphère d’influence russe alors même qu’une composante militaire complète et opérationnelle existe au sein même de l’Union européenne ?
Certes, l’implication des Etats-Unis dans l’Alliance atlantique continue de rassurer les Etats d’Europe orientale, inquiets, à juste titre, des ambitions de la Russie. Mais cet argument est aussi celui de la faillite de l’Europe de la Défense : pourquoi les instruments européens de défense ne permettraient-ils pas d’assurer la sécurité de ces Etats ? Pourquoi l’assurance américaine est-elle également recherchée ?
Il est vrai toutefois que l’Europe de la Défense, malgré un intérêt renouvelé affiché par les Etats-membres depuis plus d’une quinzaine d’années, peinent à s’imposer dans la sécurité européenne face à l’OTAN. Si les accords de « Berlin + » en 2002 ont permis de convenir d’un modus vivendi, avec une Alliance atlantique disposant d’un droit de premier refus, le refus d’une « duplication » des moyens dans un contexte budgétaire restreint et qui ne semble pas prêt à croître, appelle aujourd’hui à faire un choix, alors même que l’Europe cherche à se doter, de manière institutionnelle notamment, d’une politique extérieure commune qui, pour être ambitieuse, nécessite de reposer sur une véritable autonomie stratégique que seule peut fournir l’Europe de la Défense. Développer des capacités militaires autonomes lui permettant de se passer de l’OTAN constitue même le maître mot qui présida à l’initiative européenne d’une défense commune. En 1992, l’Eurocorps est constitué. En 1998, au sommet de Saint-Malo, la France et le Royaume-Uni, les deux principales puissances militaires européennes, créent la PESD, fondée sur une « capacité autonome d’action » et des « forces militaires crédibles ». En 1999, à Helsinki, tirant les leçons de son incapacité dans les Balkans, l’Union européenne se fixe l’objectif d’une capacité d’intervention de 60 000 hommes, déployables pour un an sur un théâtre éloigné (Headline goal). En 2001, à Nice, l’Union se dote d’un comité politique et de sécurité (COPS) et d’un comité militaire. En 2010, un Headline Goal prévoit la création de groupements tactiques interarmes rapidement déployables et il en existe près d’une vingtaine aujourd’hui, souvent même issus d’initiatives multilatérales (germano-néerlandais ou GTIA de Visegrad). Au niveau militaire, il est indéniable que l’Union européenne dispose des moyens nécessaires puisque parmi ses Etats-membres figurent des puissances militaires de premier plan (France, Royaume-Uni, Allemagne) et de nombreux membres de l’OTAN (21 des 29 membres de l’OTAN appartiennent également à l’UE).
Si l’argument est celui de l’exigence d’une industrie d’armement dynamique nécessaire au développement de capacités militaires européennes autonomes, là aussi le bât blesse : de fait, la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne présente de solides atouts avec des groupes nationaux (Dassault, Saab, Thyssen Krupp) et transnationaux (BAE Systems, EADS, Thalès) de premier plan. Mais, globalement, l’industrie européenne reste dispersée entre groupes concurrents sur des créneaux identiques. Cette dispersion des efforts européens constitue une faiblesse face à la concurrence étrangère, malgré les tentatives d’harmonisation recherchées (création de l’OCCAR en 1996, directive MPDS en 2009, création de l’ADE en 2004).
Enfin, l’Union européenne doit surmonter un « mur budgétaire » : ses budgets de défense ne lui permettent pas de développer un outil militaire à la hauteur de ses ambitions. En baisse depuis la fin de la guerre froide, les dépenses militaires subissent également le nouveau cadre budgétaire imposé par la crise économique, à l’exception de quelques pays, et sont, de plus, davantage orienté vers les dépenses de fonctionnement que vers des dépenses d’investissements. Par ailleurs, la fragmentation des marchés nationaux de la défense pèse aussi lourdement sur les capacités européennes : coûteuse pour les Etats qui achètent alors chers leurs équipements, cette fragmentation empêche la rationalisation du secteur. Cela d’autant plus que l’article 296 du Traité de Rome, transposé en article 346 du TFUE, permet aux Etats de déroger aux règles du marché commun pour les achats d’armements, à condition qu’ils affectent la sécurité nationale et entrent dans une liste de domaines non révisée depuis 1958.
Surtout, l’Europe de la défense manque d’une doctrine et de projets concrets de coopération. Sollicitée régulièrement par certains Etats-membres qui tentent de partager un effort budgétaire en imposant un cadre européen (intervention française au Mali en 2013 et création d’EUTM/ pareil en 2014 en RCA) dans lequel agissent des opérations nationales, l’Europe de la Défense manque avant tout d’un cadre d’action. Certains ont raison lorsqu’ils affirment que « si la défense européenne est aujourd’hui en souffrance, cette situation n’est plus guère imputable à l’obstruction des Etats-Unis ou de leurs plus proches alliés mais bien à l’apathie européenne en matière militaire en général et à l’opposition britannique en matière de défense européenne en particulier ». Sur fond de faiblesses capacitaires marquées, la comparaison avec l’OTAN est intéressante à plus d’un point : l’OTAN, depuis la guerre froide, a su se réinventer dans un cadre politique et doctrinaire marquée. En 1999, le « concept stratégique » de l’OTAN adopté en 2002 au sommet de Reykjavik, a apporté une réponse dans la globalisation géographique et fonctionnelle d’une Alliance qui s’interrogeait sur sa pertinence après la guerre froide. L’émergence de nouvelles menaces et la guerre en Afghanistan, qui tranche avec les opérations de maintien de la paix de Bosnie et du Kosovo, ont élargi le spectre stratégique d’une Alliance qui s’adapte une nouvelle fois. Certes, la présence des Etats-Unis est un argument qui rassure et/ou permet de faire poids, mais il est aussi un aveu de faiblesse de la part des pays européens.
A l’heure où les tensions se font à nouveau plus vives avec la Russie, sorti du champ diplomatique, l’OTAN semble être, pour les Etats européens, un bouclier bien plus protecteur que celui de l’Europe, alors même qu’ils y sont aussi proactifs et aussi décideurs. Mais ils partagent cette responsabilité avec d’autres alors qu’ils en sont les seuls décideurs dans le cadre européen. Pour la crédibilité de l’Union européenne autant que pour son image, la crise ukrainienne appelle à un renforcement de l’Europe de la Défense mais il semblerait plutôt que s’impose le constat d’un observateur avisé, pour qui la réponse réside plutôt dans une faillite morale :
« Mais peu nombreux sont ceux qui sont prêts à investir dans l’Europe une volonté de puissance, en particulier dans sa forme miliaire. La plupart des nations européennes n’en voient guère la nécessité, associant la puissance au nationalisme et à ses abus, à la Machtpolitik aux funestes conséquences, aux tragédies qui ont affligé leur continent au XXème siècle. Spectre hantant la conscience historique des Européens, traumatisée par les deux conflits mondiaux, la puissance reste frappée d’illégitimité et d’immoralité ».

Pierre-Olivier Eglemme, diplômé du Master II en 2014. 

Sécurité alimentaire de la Russie : le plus vaste pays du monde est-il condamné à demeurer un importateur massif de produits agricoles ?

10 Mar

«La sécurité alimentaire en Russie fait partie intégrante de la sécurité nationale du pays ».

Cette phrase résume l’ambition affichée par la Russie en matière agricole pour la période 2013-2020. L’objectif fixé dès 2010 par le Président Medvedev est d’atteindre l’autosuffisance alimentaire en 2020.

L’agriculture russe a connu au vingtième siècle une succession de bouleversements  de grande ampleur. De la réforme agraire suivant la Révolution de 1917, en passant par la collectivisation des terres débutée en 1929, de la perte subite de millions d’hectares de terres arables de grandes qualités après l’éclatement de l’URSS en 1991 (à l’image des riches tchernozioms ukrainiens) à l’ouverture brutale  de l’économie russe aux règles de l’économie de marché et la sortie -du moins théorique- des formes collectives d’organisation de l’espace rural, les mutations se sont enchaînées.  En superposant leurs effets et leurs éléments d’inertie, elles aboutissent aujourd’hui à l’émergence d’une situation originale, Denis Eckert n’hésite d’ailleurs pas à parler d’une situation brouillée. Le modèle agricole russe connaît depuis 20 ans une évolution paradoxale proposant une application de l’économie de marché sous des formes particulières, qui prend à rebours les tendances observées dans les pays occidentaux avec notamment l’importance de la toute petite agriculture sur lopin dans le produit agricole russe. L’entrée dans la transition vers l’économie de marché, qui a pris racine à partir d’une situation déjà fragilisée par les difficultés des grandes exploitations agricoles collectives du système socialiste, a eu pour conséquence une complexification des structures de production et des modes d’organisation de l’agriculture russe.

Il s’agit de comprendre  comment la Russie, qui combine les transformations inspirées par la fin de la période soviétique et l’adaptation à l’économie de marché aux éléments de continuité et de permanence légués par les périodes précédentes, pourrait répondre à cet objectif présidentiel d’assurer à moyen terme sa sécurité alimentaire ?

Le processus de libéralisation s’est avant tout traduit par une profonde crise de la production agricole. En décembre 1991  la loi imposa une réorganisation en différentes formules de privatisations. Tous les indicateurs de la production s’orientèrent à la baisse. Le secteur le plus spectaculairement touché par cette régression fut celui de l’élevage  avec une chute de 52¨% pour le cheptel bovin entre 1990 et 2002.  Les cultures ont également été affectées par la crise de la production. La superficie cultivée a connu un recul de 35%. L’espace agricole s’est rétracté. Les espaces agricoles en friche et les bâtiments laissés à l’abandon se sont multipliés. Les difficultés s’accumulèrent pour  renouveler les semences et entretenir un matériel vieillissant. L’emploi agricole lui aussi a été profondément affecté. Alors que les emplois agricoles concernaient huit millions d’actifs en 1990, en 2005 moins de trois millions de personnes travaillaient la terre. Les réseaux d’approvisionnement en intrants des structures collectives ainsi que les circuits de collecte et de distribution ont été démantelés. Les allocations de l’État ne vinrent plus combler les pertes des structures collectives déficitaires. Le pic de la crise fut atteint en 1998. Si la dévaluation du rouble qui a suivi la crise de 1998  a  permis un redémarrage de l’agriculture russe, en particulier en réduisant  la compétitivité des produits importés, la dégradation des revenus et les difficultés rencontrées dans la vie quotidienne ont encouragé les ruraux à développer une production domestique destinée à l’autoconsommation. Depuis une dizaine d’années, on constate bien un essor très rapide des industries agroalimentaires (industries laitières, transformation de produits carnés, produits de céréales…) qui constituent un aiguillon stimulant pour la production agricole mais n’empêche pas le pays de rester encore très largement déficitaire en produits alimentaires. La Russie consacre, chaque année, quelques 20  milliards de dollars à ses importations de viandes, de produits laitiers, de sucre, de fruits et légumes, et de produits à plus haute valeur ajoutée comme les vins et spiritueux. En 2002, les importations alimentaires représentaient 23,3 % du total des importations russes (5,5 % pour les seules importations de viandes), en progression de 12,4 % par rapport à l’année précédente, notamment en provenance de l’Union européenne. En 2013, en dépit du redressement amorcé, en particulier par la lente reconstitution du cheptel, la Russie reste dépendante de ses importations agricoles. La situation est particulièrement tendue  dans le secteur des produits laitiers. Les importation russes se sont accrues par exemple de 41% pour la poudre de lait écrémé, de 31% pour le beurre et de  7% pour les fromages. On est loin du  rééquilibrage de la balance commerciale agricole, première étape sur le chemin de l’auto-suffisance alimentaire. Ces efforts demandés à l’agriculture russe afin de relever le défi d’une hausse de la production sont adossés à une « diplomatie agricole » au service de l’objectif de garantir sécurité alimentaire du pays. Par exemple, un « pool céréalier  de la mer Noire» réunissant autour de la Russie, l’Ukraine et le Kazakhstan a été lancé à l’automne 2013. Peut-être faut-il aussi analyser à travers le prisme des enjeux de sécurité alimentaire la détermination russe à ne pas laisser les tchernozioms d’Ukraine quitter son giron ? Autre exemple de cette dimension agricole de la politique étrangère russe :  dès le mois d’octobre 2012  le vice-ministre russe des Affaires étrangères Guennadi Gatilov annonçait que lors de sa présidence tournante du G20 et du G8, en 2013 et en 2014, la Russie accorderait la priorité à la sécurité alimentaire dans le monde et prolongerait les discussions ouvertes lors du G20 des ministres de l’agriculture à Paris en juin 2011. Malgré les effets d’annonce, la présidence russe du G20 de Saint-Pétersbourg n’a organisé aucune réunion portant sur les questions agricoles à l’occasion du sommet de septembre 2013. La politique étrangère russe n’est pas à un paradoxe près. C’est ainsi qu’à l’automne 2013 la Russie sollicite son adhésion au Fond International de Développement Agricole (FIDA), organisme spécialisé des Nations Unies qui finance des projets de développement agricole et rural innovateurs afin d’aider les agriculteurs et pécheurs des pays pauvres à accroître leur production alimentaire et leurs revenus. Quelques semaines plus tard, le 4 janvier 2014, le Sénégal arraisonnait le Oleg Neydanov – navire de pêche long de 120 m – qui menait une campagne illégale vers la frontière avec la Guinée-Bissau, dans le sud du Sénégal. L’exaspération demeure forte encore aujourd’hui  dans ce pays qui perd chaque année près 150 milliards de  francs CFA (près de 228,7 millions d’euros) en raison de pêches étrangères illégales dans sa ZEE. Le Oleg Neydanov n’en était pas à son premier arraisonnement au large des côtes de l’Afrique de l’Ouest.  La Russie n’hésite donc pas à jouer la carte de la prédation alors que dans le même temps (février 2014) elle adhère à la Convention d’assistance alimentaire (FAC), un mécanisme de coopération multilatérale visant à réduire la faim dans le monde et à assurer la sécurité alimentaire. Ne faut-il pas alors s’interroger sur les raisons véritables qui animent les autorités russes lorsqu’elles imposent un embargo sur la viande porcine en provenance de l’Union Européenne en prenant prétexte de quelques cas de peste porcine africaine ? Pourquoi alors ouvrir des négociations bilatérales avec certains états membres comme la Belgique la France, l’Italie ou le Danemark  et refuser les importations de porcs baltes ou polonais? Les autorités russes sont-elles uniquement guidées par des motivation sanitaires ? Ces mesures protectionnistes n’ont en tout cas aucun effet sur les ambitions agricoles de puissances étrangères sur le territoire russe. Si la Chine continue de faire pression démographiquement sur sa frontière avec le Primorié russe, un autre grand voisin lorgne aussi sur les immensités de l’orient russe. Meurtri par la double catastrophe de Fukushima qui a amoindri des capacités de production agricole déjà fragiles, le Japon développe des projets pour investir dans ce « Far East » qui pourrait accueillir des exploitations agricoles dont la production serait destinée à assurer l’approvisionnement  de Japonais qui n’ont toujours pas fait leur deuil des Îles Kouriles. La Russie, dont l’objectif est d’assurer sa propre sécurité alimentaire en 2020, en redressant un déficit de sa balance commerciale agricole dépassant 20 milliards de dollars,  permettrait à son vainqueur de 1905 d’assurer la sienne. Quand les paradoxes débouchent sur des risques de tensions intérieures et internationales ….

Quelle qu’en soit l’issue, la « diplomatie agricole » du couple Poutine-Medvedev ne suffira pas à assurer l’autosuffisance alimentaire de la Russe. Le principal levier demeure la capacité de l’agriculture russe à se moderniser dans un contexte mondialisé. En terme de structures d’exploitation, l’application des réformes libérales a déjà puissamment  participé à leur évolution. L’objectif affiché des réformes a été dès le départ la dé-collectivisation. Cependant,la privatisation du début des années 90 est restée de pure forme. Le modèle de la ferme privée familiale insérée dans l’économie de marché a toutes les peines du monde à s’imposer. La plupart des exploitations collectives soviétiques se sont transformées en sociétés par actions ou en coopératives, chaque membre conservant une part de l’entreprise nouvellement établie. Ces nouvelles sociétés fonctionnent sur les anciennes règles avec des bénéfices éventuels redistribués selon le poste et le travail de chacun et non pas en fonction des parts. Leurs résultats sont inégaux, certaines sont demeurées déficitaires, d’autres ont développé une meilleure organisation du travail. Il existe par ailleurs des regroupements d’entreprises agricoles sous la forme de grands trusts associant la production et la transformation et des sociétés commerciales. Ces regroupements permettent l’édification de véritables complexes agro-industriels et sont réalisés à l’initiative de sociétés extérieures à l’agriculture comme le géant Gazprom ou résultent de l’arrivée d’opérateurs étrangers comme LDN (Louis-Dreyfus Négoce) qui s’est spécialisé dans la culture industrielle du tournesol et du froment en fournissant un modèle d’intégration complète. LDN fournit la semence, les moissonneuses, négocie les crédit et la filiale, créée avec un capital partagée avec les autorités régionales ou locales, gère les autres opérations. A côté de ces grandes exploitations, les lopins individuels – constitués des jardins, potagers collectifs et individuels, et des exploitations auxiliaires personnelles constituées par les lopins des employés des grandes exploitations – ont vu leurs superficies multipliées par deux. Ils fourniraient la moitié de la production agricole russe. Les performances de l’agriculture sur lopin – en particulier ceux situés en zone urbaine-  sont liées à un environnement particulier. Elle bénéficie des moyens de production des entreprises collectives, en particulier des machines dans un rapport de mutualisation. La vente des productions privées est considérée comme une source de revenu monétaire reconnue par l’entreprise agricole voisine. Ces lopins recouvrent des situations différentes. Dans les zones de crise profonde, ils sont un moyen de survie pour la population. Près des marchés urbains, ils fonctionnent  en  complément à l’agriculture commerciale. Leur véritable avantage est  de relever d’un fonctionnement informel : les lopins ne sont pas enregistrés, aucune taxe n’est perçue sur ces productions. Cette agriculture sur lopin est le support d’une « fermisation souterraine » de l’économie rurale. Il est donc plus aisé de comprendre pourquoi la constitution de fermes privées déclarées officiellement est demeurée limitée. Les fermiers privés se retrouvent principalement dans les cultures céréalières et industrielles. Elles occupent une position marginale dans les autres domaines. Si leur profil est varié, on assiste à un phénomène de concentration : la part des grandes fermes est en augmentation. Au final trois modèles d’exploitation agricole émergent. Les exploitations agricoles moyennes familiales modernisées demeurent rares. L’exploitation paysanne en lopin occupe une place importante. Les grandes unités collectives coopératives associées à une agriculture d’entreprise prédominent.  L’écrasante majorité des terres reste en usage collectif et contribue à l’émergence d’un type d’exploitation  hybride : l’exploitation collective de terres détenues par des propriétaires privés malgré la progression des terres cultivées au sein d’exploitations individuelles. Dans ce contexte d’évolution complexe des formes d’exploitations de la terre, le gouvernement russe a réorienté sa politique agricole. 

En effet depuis le début des années 2000, le gouvernement russe semble poursuivre un double objectif : le maintien des « exploitations collectives » les plus rentables et celui des petites exploitations individuelles intensives. Il promeut un passage direct d’une agriculture collectivisée à une agro-industrie intégrée. L’objectif du gouvernement est bien de mettre en place une politique agricole capable de limiter la dépendance russe aux importations. En plus des taxes instaurées pour les produits agricoles importés (ce qui n’a pas été pas sans poser des difficultés dans le cadre des négociations en vue de l’entrée l’OMC puis après l’adhésion russe), et l’attribution d’aides spécialisées aux grandes structures agricoles jugées performantes, le secteur agricole est  soutenu par une banque d’État spécialisée, RosSelkhozBank, présente dans 77 régions  à travers un dense réseau de représentants dans les campagnes. Ses priorités sont le soutien à la grande entreprise agricole sans délaisser l’agriculture sur lopin et les fermiers. Les défis à relever pour l’agriculture russe sont importants. La chute de l’URSS a sonné la fin des expérimentations agricoles. La mise en culture des zones à risques est terminée. La loi de 2002 permettant et réglementant la vente de terrains agricoles n’a pas encore porté tous ses effets. Les problèmes les plus urgents concernent d’ailleurs plus le besoin de financements que la propriété de la terre. La clé du développement de l’agriculture réside donc dans la capacité russe à s’affranchir d’éléments de pesanteur qui continuent d’agir comme autant de frein à la modernisation 

 

En tout état de cause les difficultés de la vie paysanne dépassent l’unique question de l’accès à un équipement moderne. La population rurale russe est en déclin constant depuis les années vingt. L’exode rural a dépeuplé les campagnes tout au long de la période soviétique. A l’inverse, la période de transition a été marquée par  un retour à la terre d’urbains frappés par la crise venus chercher à la campagne un refuge face aux difficultés. Il faut d’ailleurs noter que certains bourgs urbains ont demandé leur classement en bourgs ruraux afin de bénéficier de la redistribution des terres faussant ainsi les statistiques. Face au dépeuplement des campagnes et devant l’impossibilité d’équiper correctement en infrastructures un espace rural aussi vaste, l’État soviétique a mis en œuvre des programmes de regroupement de la population rurale distinguant ainsi les villages sans avenir qui devaient être abandonnés et les villages d’avenir concentrant les moyens publics. Dans ce vaste espace rural russe en déclin démographique, la vie quotidienne est difficile pour les populations. L’isolement, la succession des catastrophes climatiques et naturelles, la médiocrité des infrastructures routières ainsi que le faible niveau d’équipement en voiture individuelle ne font que renforcer un sentiment de déclassement et renforcer encore plus un exode rural qui touche avant tout les plus jeunes et les plus dynamiques. Et comment relancer la production agricole russe sans agriculteurs ?

Parallèlement, de fortes contraintes continuent de peser sur le développement du secteur agricole. L’immensité du territoire  russe pose des problèmes évidents de transport. Les contraintes climatiques ne sont pas des plus favorables sur l’essentiel du territoire. L’hiver  dure pas  moins de cinq mois. L’intensité des pointes de froid interdit les semailles d’automne sur plus de la moitié du pays. La raspoutitsa retarde l’accès au champ au printemps. La quasi-totalité des sols très fertiles (terres noires) est localisée dans une zone d’humidité insuffisante. L’irrigation est donc une nécessité mais l’effondrement de l’État consécutive à la fin de l’URSS a entraîné le recul de près de moitié des terres irriguées entre 1990 et 2003. Sans oublier les conséquences écologiques de cet irrigation intensive  dont  la mer d’Aral est une sinistre illustration.

Face aux difficultés et à la dépréciation d’une partie des campagnes russes. Le constat de Tatiana Nefedova et Denis Eckert vaut encore 10 ans après. Le postulat était simple :  la population russe ne peut de toute façon pas  faire face à l’abondance de terres. D’autres auteurs s’opposent aux tenants du repli et s’élèvent contre la formation de « tâches blanches » sur la carte économique du pays qui pourraient finir par attirer les convoitises de pays déficitaires en ressources (la Chine par exemple). L’idée du repli est fondée sur le présupposé que le développement rural repose sur les seules épaules de l’État. Il fait fi du dynamisme des acteurs locaux qui, comme nous l’avons vu attendent plus de l’État des solutions de financement qu’une politique de rétractation de l’espace agricole. Ce projet de repli global a longtemps bénéficié de la faveur ministérielle qui raisonne encore trop souvent « à la soviétique », c’est-à-dire en terme d’archipels productifs. Mais l’enjeu est ailleurs. Selon Pascal Marchand, si la multiplication du nombre de petits fermiers ne serait pas aussi efficace que quelques centaines d’entreprises agro-industrielles concentrées, elle aurait pour conséquence la généralisation de la propriété privée, donc du droit privé, ce qui serait beaucoup plus efficace pour générer une société civile attelée au développement économique et démocratique du pays. Au delà de cet horizon démocratique, la tentation d’abandon de ce « Far East » Russe ne saurait correspondre à la défense de la souveraineté d’un territoire dont les immensités asiatiques, on l’a évoqué précédemment, aiguisent les appétits extérieurs.  

La question de la capacité  de la Russie à relever le défi de sa sécurité alimentaire reste aujourd’hui posée. Elle interroge sur son aptitude s’imposer comme un acteur international crédible  et respecté (respectable?) ainsi que sur ses capacités à concilier « pacifiquement » intégration à l’économie mondialisée et maintien  de son intégrité territoriale

La rente pétrolière et gazière n’aura qu’un temps. Le Comte de Witte n’affirmait-il pas déjà en 1898 que « la question de la terre est un problème fondamental pour la Russie et la société russe. Elle n’a pas cessé de l’être depuis ».

Benoît Pouget, professeur agrégé d’Histoire-Géographie et étudiant en Master II en 2013-2014

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