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MORTS EN OPEX

26 Mar

Compte rendu de l’ouvrage  de Nicolas MINGASSON, 1929 jours. Le deuil de guerre au XXIe siècle, Les Belles Lettres, octobre 2016, 384 p., 23 euros.

 

Ayant séjourné dans une compagnie de combat en Kapisa, le journaliste Nicolas Mingasson dépeint la spécificité du deuil de guerre du conflit afghan pour nos 90 tués (et 3 ou 4 suicides « avérés ») sur un total de 70 000 soldats professionnels projetés sur cette « terre de l’insolence ». L’introduction retrace la chronologie de notre engagement en Afghanistan à partir d’un précieux recueil de témoignages auprès des camarades survivants des « morts pour la France » et des familles endeuillées, sans oublier les orphelins et quelques-uns des 700 blessés. On peut toutefois regretter les rares comparaisons avec les conflits antérieurs, le flou entourant parfois le nom de l’unité et l’oubli de la mort particulière, quant aux rites, des  douze légionnaires (dont un officier). Il aurait été aussi utile de clairement définir le corpus, de le quantifier afin de mieux décrire ce sentiment général d’abandon, de frustrations et d’amertume qui prédomine à la suite du rembarquement précipité de décembre 2012.

            Ces réserves mises à part, l’ouvrage est des plus remarquables quant à l’analyse minutieuse de cette fragilité devant la mort de soldats professionnels occidentaux, et de leurs familles qui ont du mal à l’accepter en tant que risque du métier. Pourtant, la perspective du combat et la volonté de mettre un garrot au terrorisme font que l’Afghanistan apparaît comme un aimant. Au départ, comme pour toutes les générations du feu, c’est le même « Fais attention à toi » des mères, joint à une certaine appréhension au 2e ou 3e départ pour un séjour de six mois, car on sait ce qui vous attend là-bas. Le chef de corps du 21e RIMA de Fréjus, en avril 2010, dit simplement à ses hommes de « faire gaffe ». A l’inverse de leurs aînés d’août 14 ou d’Algérie, ces soldats français sont conscients de là où ils vont.

            De bonnes pages sont consacrées à la vie sur une FOB (base opérationnelle avancée), aux liens par Skype, Internet, téléphone portable, avec les familles. Cette dispersion empêche quelquefois de se concentrer sur la mission, au détriment du groupe. Le militaire d’Afghanistan vit dans l’immédiat. L’odeur de la poudre la première fois (et du sang bientôt) renforce cependant les liens très forts de la famille militaire, de la section, au contact d’un ennemi imprévisible. Nicolas Mingasson, comme d’autres auteurs avant lui qu’il aurait fallu citer, souligne bien le tournant de l’embuscade d’Huzbin, 10 tués, le 18 août 2008. Un témoin direct, de la section de réserve, a le terrible sentiment, par les liaisons radio, de vivre la mort de ses camarades en direct. Le soldat du XXIe siècle reste connecté, jusque dans les derniers instants, différence avec ses prédécesseurs. Cette révolte traduisant une inaccoutumance de la mort est tempérée par le professionnalisme, les réflexes longuement acquis qui permettent d’éviter, comme en Algérie, que l’on « tire dans le tas » pour se venger des autochtones. Au retour d’Huzbin et d’autres engagements, la troupe est en état de sidération. C’est le chef de corps, coupant Internet et téléphone portable, qui annonce la mort et l’impératif de continuer la mission, tout en étant seul, le soir, pour trouver les mots justes accompagnant la mort du fils aux parents ou de l’époux à sa femme. Parmi les témoignages recueillis, celui du médecin-chef de l’hôpital de Kaia à Kaboul. Ni lui ni ses infirmiers militaires n’étaient préparés à « traiter » 13 corps de juin à octobre 2011, tout en s’occupant des blessés. Pour les dépouilles déchiquetées par l’explosion d’un IED (mine), c’est l’épreuve de la toilette et de reconstitution partielle des chairs afin de les présenter ultérieurement aux familles. Le chapitre III de l’annonce aux parents est le plus remarquable. On y retrouve le rituel à l’ancienne de deux officiers, parfois accompagnés du maire, qui viennent délivrer, de jour comme de nuit, le terrible message. L’appel du colonel depuis la FOB précède parfois en cas de blessure grave. Les nouvelles au JT de 20 h ou la dépêche AFP annonçant la mort débouchent sur l’impératif de connaître les circonstances du décès. En Afghanistan, l’armée réapprend la mort.

            L’ayant vécu sur la FOB de Tagab, l’auteur décrit l’étrange ballet rendu aux morts sur la base, puis le voyage vers Kaia, le retour à la base, le retour à l’aéroport de Kaboul pour être enfin embarqué vers la métropole. S’en suit, après Huzbin, l’hommage national aux Invalides. Arrivé en France, le corps est reçu aux Batignolles, à la morgue de l’Institut médico-légal. La reconnaissance de la dépouille enlève aux parents les derniers doutes. S’en suit une semaine de cérémonies officielles avant les obsèques familiales. Si les traumatismes post-combat sont évoqués par l’auteur, ils concernent aussi les parents des « morts pour la France », seuls face à la douleur. Tel père sombre dans l’alcoolisme, un autre songe au suicide. Pour le soldat qui était au côté de son camarade de combat, c’est la rage de n’avoir rien pu faire pour le sauver. D’autres missions, au Mali entre autres, permettent de panser cette plaie. Mais elle ne se referme pas pour les orphelins et les veuves (terme le plus souvent récusé). Certaines se réfugient dans le déni de la mort de l’époux, d’autres ne « refont pas » mais « continuent » leur vie.

            En découle l’interrogation finale sur le « héros » ou non : quel sens donner à cette mort ? Pour la majorité des témoins-parents, un sentiment d’inutilité, celui d’être parti comme les Soviétiques d’Afghanistan « la queue entre les jambes ». A cette « mort pourquoi ? », vu l’état actuel de l’Afghanistan, s’ajoutent d’autres douleurs comme la difficulté de faire inscrire le nom du fils ou de l’époux sur le monument aux Morts de la ville. S’ils ne furent peut-être pas des héros, il faut reconnaître que ces soldats professionnels sont allés au bout de leur choix, de leurs convictions, estime l’auteur à juste titre. En bref, jusque dans la mort « comme hypothèse de combat » (Michel Goya), ils ont fait leur métier.

 

                                   Jean-Charles Jauffret

Les guerres françaises du XXIe siècle

24 Août

En attendant la rentrée et la retour des analyses des étudiants du Master II sur la (malheureusement) très riche actualité des conflits internationaux, nous avons le plaisir d’annoncer la publication d’un nouvel ouvrage de Thomas Hernault, ancien étudiant du Master qui continue de faire honneur à sa formation en poursuivant sa réflexion sur la conflictualité contemporaine. Quelques mots de présentation de l’ouvrage :

« A une époque où les puissances occidentales privilégient forces spéciales, groupements commandos et forces de projection, l’auteur nous emmène, à travers une étude historico-descriptive, dans les étendues sableuses d’Afghanistan, du Mali, mais aussi dans les ciels libyen et irakien pour suivre les troupes françaises à travers deux décennies de guerres modernes. Un écrit de 312 pages façonné de pensées militaires et de rétrospectives. En effet, l’auteur nous embarque, à la lueur d’interviews et de carnets mémoriels, dans les premiers pas de l’aviation militaire. On observe méthodiquement la fulgurante rupture stratégique apportée par l’alchimie des moyens terrestres et aériens dans la Première et Seconde guerre mondiale, mais également l’édification des premières doctrines d’emploi des forces françaises en Indochine et en Algérie. Le tout, sans omettre les opérations aéroportées de plus petite envergure telles que les sauts sur Kolwezi et Birao. A cela s’ajoute une partie détaillée de présentation des Forces spéciales du COS, des unités commandos, de la composante aérienne, des escadrons héliportés, ainsi que de la 11 BP« .T. Hernault

Encore bravo à Thomas Hernault (Les guerres françaises du XXIe siècle, Paris, Atelier Fol Fer, 2016,  312 p, 24 euros) !

LE GENIE EN AFGHANISTAN : L OUVRAGE DE REFERENCE

23 Mai

Lafaye, Christophe, L’armée française en Afghanistan. Le génie au combat 2001-2012, Paris, CNRS Éditions, 2016, 502 p, 27 euros

Rassemblant la substance d’une thèse soutenue en 2014, tout en restant accessible aux non-initiés (on pourrait parler de journalisme de très bon niveau), L’armée française en Afghanistan. Le génie au combat 2001-2012, s’ouvre sur une préface du général Georgelin, ancien CEMA, qui rappelle que les militaires ont le devoir de réinvestir le combat intellectuel sur les affaires de défense. Se distinguant par sa qualité technique, cet ouvrage s’inscrit exemplairement dans la série récemment revivifiée – notamment par les travaux du général (2s) Jacques Defretin et du commandant Ivan Cadeau – des études sur le génie. Il s’agit d’un livre dense mais relativement facile à lire, le label CNRS étant un gage de sérieux et non la promesse d’une prose indigeste, bien au contraire. Malgré son aspect évoquant un pavé, les notes constituent en fait un tiers du volume. Le texte lui-même est riche de graphiques, cartes, tableaux, donnant à voir par exemple l’articulation des unités militaires  ou explicitant le fonctionnement des organisations en jeu, dans un contexte à la fois interarme et interallié. L’engagement en Afghanistan implique pour l’armée française une expérience renouvelée des combats de haute intensité, dont la dernière occurrence remontait à la guerre d’Algérie. Tout un pan de l’histoire de l’armée française se déploie travers l’action du génie, arme parfois méconnue, sur le territoire d’un pays si particulier. Pour le génie, cette expérience marque le retour au premier plan de savoir-faire nécessaires aux opérations de contre-guérilla. Dès 2003, les talibans utilisent les engins explosifs improvisés, ces dispositifs de plus en plus ingénieux représentant une menace redoutable et imprévisible pour les troupes au sol. Réactif, le génie se dote d’une chaîne complète de moyens pour lutter contre ces bombes artisanales, responsables de plus de la moitié des pertes de la coalition occidentale. Les phases de l’engagement (2001-2007 De la stabilisation à l’imposition de la paix, 2008-2009 De l’imposition de la paix à la contre-insurrection, 2009-2012 De la contre-insurrection au retrait) et les sous-phases qui se dégagent sont traitées dans une perspective relativement interdisciplinaire. L’importance accordée à la parole d’autrui, praticiens, experts formés sur le terrain… donne à la démonstration un caractère animé, presque polyphonique.  Sans aucune volonté de reformulation, les larges citations de témoignages, pris comme sur le vif, émanant des acteurs,  confèrent au livre un caractère vivant aussi rocailleux que le réel. Le sens de l’adaptation, du renouvellement et de la pérennisation du savoir-faire du génie français est exposé sans que soient passées sous silence les difficultés, voire les impasses rencontrées. L’attention portée au concret n’entrave pas la réflexion, la nourrissant plutôt. Le livre contient une appréciable chronologie détaillée, un index facile d’utilisation et une traduction extensive (bilingue français/anglais) des sigles qui fourmillent inévitablement dans tout texte rendant compte d’opérations militaires. L’épais cahier central comporte des illustrations dans le ton grisâtre, sable et olivâtre du terrain, images d’une grande qualité présentant les hommes et leur matériel. Ce travail d’histoire immédiate, qui emprunte aux méthodes des sciences sociales tout en s’enracinant dans le modèle de rigueur propre au métier de l’historien, semble prouver que le souci d’objectivité n’est pas incompatible avec une certaine empathie. Globalement, l’expérience guerrière du génie dans une zone du monde très éloignée démontre les capacités d’adaptation en interne de l’armée française et sa faculté à travailler en coopération, avec des alliés qui ne sont pas des pairs, tels les Américains. Dans le sillage de Jean-Charles Jauffret, La Guerre inachevée. Afghanistan 2001-2013, cet ouvrage semble véritablement utile à qui souhaite aborder de manière sereine et réfléchie le sujet de l’armée française aujourd’hui.

                                                                                  Candice Menat, docteure en Histoire

 

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LA BUNDESWEHR, UN OUTIL MILITAIRE EN QUÊTE D’UNE VOLONTÉ POLITIQUE

17 Déc

« L’armée allemande, trop délabrée pour combattre? ». ce titre d’article tiré de L’express du 30 septembre, résume assez bien l’ensemble des comptes-rendus ayant été publiés en automne dernier dans la presse sur l’armée fédérale. A l’heure où les budgets des armées européennes ne cessent de diminuer, réduisant leurs capacités de projection, il n’est guère étonnant que l’on prête désormais autant d’attention à l’état des forces armées de nos alliés, espérant vainement par ce moyen compenser les budgets nationaux de défense s’étiolant, ne serait-ce qu’afin de remplir tant bien que mal les engagements pris dans le cadre de la PESC, de la PSDC et de l’OTAN.

Reprenant les thèses défendues dans l’ouvrage, La Bundeswehr. De la pertinence des réformes à l’aune des opérations extérieures[i] paru en 2014, cet article présente une analyse concise de la situation de la Bundeswehr en traitant des interventions de celle-ci de ces quinze dernières années, ainsi que des nombreuses réformes qu’elle a connues depuis les gouvernements Schröder. Un certain nombre de critiques faciles peuvent à première vue être adressées à cette armée fédérale quand on aborde la question de son fonctionnement sur les théâtres d’opération. Outre l’application de règlements absurdes (à titre d’exemple, au début de l’intervention en Afghanistan, la Bundeswehr ne pouvait riposter à une attaque ennemie sans tirs de sommation de sa part, devant indiquer ainsi à ses assaillants son intention de répliquer), certaines décisions des gouvernements allemands laissent à désirer en termes de logique stratégique et tactique[ii]. Au-delà de ces faits peu glorieux, plusieurs traits caractéristiques mais aussi aptitudes peuvent être notés, constituant deux ensembles d’explications permettant une étude précise des réformes et des opérations extérieures de la Bundeswehr, outil militaire d’un système parlementaire à l’opposé de la V ͤ  République.

En effet, la décision allemande de prendre part à l’intervention en Afghanistan ainsi que la manière dont celle-ci fut menée pendant plus de dix ans, révèle de la part de Berlin des politiques et décisions plus dictées par des rôles que l’Allemagne s’attribuerait, que par des choix rationnels se référant à une analyse stratégique objective. Plusieurs entretiens menées ainsi que des articles du journal Der Spiegel mettent en lumière le rôle moteur joué par l’Allemagne lors du déclenchement de l’intervention en Afghanistan, celle-ci agissant avant tout dans l’objectif de se conformer à l’image qu’elle souhaitait donner d’elle, à savoir d’une part celle d’un alliée des Etats-Unis, remboursant la dette symbolique qu’elle leur devait pour leur protection durant la Guerre froide, et d’autre part, celle d’un état intégrant désormais le cercle restreint des pays les plus puissants, et demandant un traitement semblable aux membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette même image de puissance mondiale égale à la France ou au Royaume-Uni, autrement dit capable d’accomplir autant de missions à l’étranger que ces derniers, se retrouve également dans les premières réformes de la Bundeswehr des années 2000. De la même manière, l’incapacité de Berlin à faire évoluer l’engagement de la Bundeswehr en Afghanistan jusqu’en 2009 s’explique par son fort attachement au rôle qu’il souhaitait endosser, à savoir celui d’un pays, expert dans la reconstruction avant tout économique et civile d’une société d’un Etat défaillant.

 

Nombre d’incidents ou de critiques adressées par les alliées de l’Allemagne trouvent quant à eux leur origine dans les traditions et cultures organisationnelles des administrations civiles et militaires allemandes. Il en va ainsi de l’application stricte de règles d’engagement (caveats) souvent décriées, observées tant lors des opérations en Afghanistan qu’au large des côtes somaliennes dans le cadre de la mission Eunavfor Atalanta. La prise du cargo allemand Hansa Stavanger en 2009 par des pirates peut servir ici d’exemple. En effet, bien qu’un navire militaire allemand se trouvait à proximité lors de la prise d’otage, il fut dans l’incapacité de porter secours aux otages, seul le GSG 9 (équivalent allemand du GIGN) étant autorisé par la loi allemande à intervenir lors de telles circonstances. Ce frein à la réactivité et à l’innovation peut également être mis en exergue lorsque l’on analyse la manière dont la doctrine de contre-insurrection fut adoptée par l’armée allemande, en particulier par l’état-major à Potsdam (cette doctrine étant considérée comme temporaire et à ne pas retenir à l’avenir pour toute autre intervention militaire de la Bundeswehr), ou encore lorsque l’on compare l’évolution des spécificités et commandes françaises et allemandes d’hélicoptère Tigre.

 

En ce qui concerne l’intervention en Afghanistan, outre l’impact des postures[i] prises par les gouvernements allemands, les disfonctionnements d’ordre administratif qui sont relatés, mettent en exergue les conséquences des rivalités bureaucratiques entre ministères et services, ce qu’illustre le fonctionnement des PRT (Provincial Reconstruction Team). Pour autant l’étude des opérations conduites par les militaires allemands met en évidence des soldats bien éloignés des visions caricaturales d’armée de parade ou encore de « croix rouge renforcée ». En effet, malgré les réticences de l’état-major à adopter une véritable politique de contre-insurrection, certaines des missions réalisées en Afghanistan[ii] montrent des individus parfaitement capables de mener des opérations difficiles de traque et de contre-guérilla plusieurs jours durant loin de leurs bases et dans des conditions de vie difficile. Plusieurs errements stratégiques sont malheureusement manifestes, que cela soit en Afghanistan, lors de l’opération en République Démocratique du Congo en 2006[iii], ou encore au cours de l’opération Eunavfor Atalanta (polémique sur l’extension au rivage de l’opération et sur la limite exigée par les parlementaires de deux kilomètres, au-delà desquels aucune action ne serait autorisée pour les troupes allemandes). Ces différentes missions montrent également le développement des entreprises allemandes de sécurité privée et le recours fréquent à des prestataires privés par la Bundeswehr, et ce parfois de manière inconséquente[iv].

 

Parallèlement aux opérations extérieures menées, diverses réformes furent entreprises par les gouvernements allemands depuis Gerhard Schröder. Or dans la conduite de celles-ci, on ne peut que noter à nouveau l’impact du rôle souhaité par Berlin au début des années 2000, id. est de puissance égale aux « cinq grands » du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette perception de son nouveau rôle et rang poussa l’Allemagne à adopter des principes directeurs pour sa politique de défense en 2003 allant bien au-delà de ses capacités. Ces derniers prévoyaient notamment de doter l’Allemagne d’une force de projection permanente de 14 000 hommes. Cependant au cours de la décennie écoulée, Berlin ne fut capable de déployer que quelques mois durant un total de 10 000 militaires, la moyenne haute s’établissant plus entre 7 000 à 8 000 soldats. Le rythme des réformes s’accélérant au cours du deuxième mandat d’Angela Merkel, le service militaire fut définitivement suspendu et la carte militaire modifiée. Les effectifs diminuèrent ainsi que les commandes d’équipements militaires, faisant craindre durant le ministère de Karl-Theodor zu Guttenberg des réformes de nature seulement financière, avant que son successeur ne donne à nouveau une orientation stratégique à ces bouleversements. L’analyse effectuée ici des commandes[v] permet de souligner l’absence d’adéquation entre celles-ci et les réductions des effectifs planifiées depuis plus de vingt ans, ainsi que la manque de réactivité des responsables tant militaires que civils. Par ailleurs, il est frappant de constater l’absence d’évolution de la version allemande du Tigre, a contrario de son homologue français, le modèle allemand demeurant conçu avant tout pour la lutte anti-char, ainsi que les plans datant de la fin des années 1980 le prévoyaient.

 

La décision allemande lors de la crise libyenne et la stupéfaction qu’elle engendra sont plus qu’intéressant à souligner ici, car contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce faux-pas de la diplomatie allemande, loin d’être une première, ressemble fortement à la décision unilatérale allemande de 1991, reconnaissant l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie, décision ayant jeté pour quelques mois l’opprobre sur Berlin. Afin de faire oublier cet écart, le gouvernement du chancelier Helmut Kohl contribua par la suite fortement aux premières missions en Bosnie-herzégovine[vi]. Le déploiement de batterie de missiles Patriot par l’Allemagne en Turquie en 2012 peut ainsi être interprété tel un acte de contrition de la part du gouvernement de la chancelière Angela Merkel envers ses alliés. Il démontre de manière d’autant plus frappante que les errements stratégiques et tactiques de l’Allemagne[vii] trouvent leur origine dans le comportement de sa classe politique. Outre une sensibilité exacerbée de sa part vis-à-vis de la politique intérieure[viii] lors de prise de décisions relevant des domaines des Affaires étrangères et de la défense, une déformation de l’esprit de la loi de 2005 encadrant les opérations extérieures par certains députés voire groupes politiques au Bundestag est plus qu’observable. La faible expérience des parlementaires de la précédente législature sur les questions de défense et de relations internationales[ix] est sans doute une des raisons à l’origine de cette défaillance manifeste de la classe politique allemande.

 

Néanmoins, l’absence de vrais débats publics de fond sur les questions stratégiques en matière de défense et de relations internationales semble être l’élément le plus préjudiciable pour Berlin et la Bundeswehr. Il s’agit là presque d’un paradoxe pour un système politique accordant tant de pouvoir en politique étrangère à son parlement. On ne peut en effet que constater la non participation des parlementaires lors des rédactions des documents stratégiques. Ainsi, à l’inverse de la commission pour le livre blanc français de 2013, nul député allemand ne prit part aux réflexions ayant précédé la publication des principes directeurs de la politique de défense allemande de 2011. Ceci favorise les polémiques ubuesques[x], mais aussi contribue à maintenir un décalage entre les discours volontaristes des ministres allemands de la défense (tels ceux de Monsieur Thomas de Maizière lors de la conférence sur la sécurité de Munich, ou encore ceux de l’actuelle ministre de la Défense Madame Ursula von der Leyen sur l’engagement allemand en Afrique) et les décisions finales prises par le gouvernement fédéral, lorsqu’il s’agit de mettre en application ces discours et donc de défendre la politique choisie devant le Bundestag. Or le risque à moyen terme de ce décalage est de renforcer l’exaspération et l’incompréhension des alliées occidentaux de Berlin.

 

Borzillo Laurent
Doctorant en cotutelle entre l’Université de Montpellier I et l’Université de Montréal, diplômé du Master II Histoire militaire en 2012.

[i] Ouvrage issu d’un mémoire de recherche réalisé dans le cadre du master d’histoire militaire de l’IEP d’Aix-en-Provence, lauréat du prix Ihedn 2013 (mention Traité de l’Elysée) et du prix en histoire militaire de l’Irsem 2013.

[ii] Cf. Décision allemande lors de la crise libyenne en 2011.

[i] Cf. Rôles.

[ii] Cf. Opération Jadid.

[iii] Maintien d’un calendrier de retrait des troupes en décalage avec les dates des élections, élections dont ces mêmes troupes avaient pour mission d’assurer le bon déroulement.

[iv] Cf. Opération Eufor RDC, théâtre afghan.

[v] En hélicoptères ou encore en A400M.

[vi] Cf. Ifor, Sfor.

[vii] Voir supra.

[viii] Elections des gouvernements des Länder.

[ix] Surtout au sein des libéraux et des verts.

[x] A l’instar de celle ayant touché l’ancien président allemand Horst Köhler en 2010 et l’ayant partiellement contraint à la démission.

La Bundeswehr. De la pertinence des réformes à l’aune des opérations extérieures

Borzillo Laurent

Editions L’Harmattan, 2014, 232 pages

 

9782343021928r

LES RECHERCHES SUR L’INTERVENTION EN AFGHANISTAN PRIMEES

17 Déc

Prix

De gauche à droite : Julie le Gac, Per Endling, Arnaud Guinier, le secrétaire d’Etat Jean-Marc Todeschini, Professeur Maurice Vaïsse, Laurent Borzillo, Christophe Lafaye et Mathieu Gotteland.

Le 26 novembre dernier, le secrétaire d’Etat auprès du Ministère de la Défense, chargé des anciens combattants et de la mémoire, Jean-Marc Todeschini, a remis les prix d’histoire militaire 2012, 2013 et 2014 aux lauréats de ces trois années consécutives, suite à un discours de présentation des recherches primées par le Professeur Maurice Vaïsse, président du conseil pour la recherche historique du Ministère de la Défense.

Lauréats 2014 : Christophe Lafaye et Mathieu Gotteland.
Lauréats 2013 : Arnaud Guinier et Laurent Borzillo.
Lauréats 2012 : Julie le Gac et Per Endling.

A cette occasion, deux travaux de recherches issus d’étudiants rattachés à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence ont été primés :

• Prix de la meilleure thèse en histoire militaire en 2014, le travail du lieutenant de réserve Christophe Lafaye portant sur le génie en Afghanistan. Docteur en histoire de l’université d’Aix-Marseille, Christophe Lafaye est chercheur associé au laboratoire du Cherpa de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, rédacteur au bureau de recherche du CDEF (Centre de Doctrine d’Emploi des Forces) et également lieutenant de réserve du 19e régiment du génie de Besançon. Intitulé Le génie en Afghanistan. Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection (2001-2012). Hommes, matériels, emploi, et rédigé sous la direction du lieutenant-colonel Remy Porte, ce travail traite rigoureusement et exhaustivement de l’engagement de l’armée française en Afghanistan, à travers une analyse centrée sur l’arme du génie. Une prochaine publication en 2015 aux éditions du CNRS (DMPA) est d’ores et déjà prévue.

• Meilleur mémoire de master de recherche en histoire militaire en 2013, le travail de Laurent Borzillo portant sur les réformes et les opérations extérieures de la Bundeswehr des vingt dernières années. Diplômé de l’IEP d’Aix-en-Provence et du master II en histoire militaire dirigé par le Professeur Jean-Charles Jauffret, Laurent Borzillo poursuit des études de doctorat en cotutelle entre les universités de Montpellier I (Cepel) et de Montréal (Cepsi) sur la défense européenne. Intitulé La Bundeswehr, de la pertinence des réformes à l’aune des opérations extérieurs de la dernière décennie, ce mémoire analyse en détail les causes et le déroulement de l’intervention allemande en Afghanistan, tout en replaçant celle-ci dans le cadre des tentatives des gouvernements allemands de doter l’Allemagne d’un nouveau rôle sur la scène internationale, égal à son poids économique. Primé également par l’Ihedn en 2013, ce travail de recherche est désormais disponible en libraire, ayant été publié cette année aux éditions L’Harmattan.

GENIE EN AFGHANISTAN

7 Nov

Le blog Etudes géostratégiques est très heureux de se faire le relais du communiqué de presse ci-dessous rendant compte de la prochaine remise du prix d’Histoire militaire à Christophe Lafaye qui a soutenu sa thèse  au CHERPA, auquel il est désormais associé comme chercheur:
COMMUNIQUE DE PRESSE

Prix d’histoire militaire 2014 : l’armée française en Afghanistan à l’honneur
Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense va remettre le Prix d’histoire militaire 2014 au docteur en histoire et lieutenant de réserve Christophe Lafaye, du 19e régiment du génie (19e RG) de Besançon, le mercredi 26 novembre 2014 à 18h45 (Hôtel de Brienne).

Décerné par le Conseil scientifique de la recherche historique de la Défense, ce prix récompense sa thèse intitulée « Le génie en Afghanistan. Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection (2001-2012).Hommes, matériels, emploi », réalisée sous la direction du lieutenant-colonel Rémy Porte, seul militaire d’active à posséder une habilitation à diriger les recherches en histoire. Fruit de trois ans de recherche universitaire et d’entretiens menés au sein de l’armée de Terre, cette thèse en histoire immédiate a été soutenue le 29 janvier 2014 à l’école militaire et va faire l’objet d’une prochaine publication en 2015 (CNRS éditions / DMPA).

Domicilié à Chevigny dans le Jura, le lieutenant de réserve Christophe Lafaye est historien, docteur en histoire de l’université d’Aix-Marseille et chercheur associé au laboratoire CHERPA de l’Institut d’études politiques (IEP) d’Aix-en-Provence. Chef de section au sein de la 5ème compagnie du 19e RG, il commande une trentaine de réservistes. Il a participé notamment à la mission Vigipirate à Paris cet été.

Cette thèse est la première recherche historique de troisième cycle menée sur l’engagement de l’armée française en Afghanistan.

LTN LAFAYE 3

LES DRONES ARMES AU CŒUR DES DÉBATS ETHIQUES

26 Août

Tout au long de l’histoire, la tendance naturelle de l’humanité à pratiquer la guerre ne s’est jamais démentie. Selon Emmanuel Kant, pour qui « la guerre n’a que faire de motivation, mais semble indissociable de la nature humaine et se voit même attribuée valeur de noblesse », le principal danger de l’homme est lui même. Si l’innovation technologique a toujours été au cœur de l’activité humaine – permettant parfois des ruptures dans l’art de la guerre – les conflits sont aussi des moments privilégiés de l’inventivité scientifique. Ainsi, les deux guerres mondiales de 1914-1918 et 1940-1944 sont à l’origine de multiples innovations : lance flamme, grenades, gaz de combat etc.

 

Que représente, dès lors, l’arrivé des drones dans le paysage stratégique contemporain ? Sont-ils la « nouvelle figure aérienne du mal » comme le laisse penser J. Henrotin[1] ?

Le sujet bénéficie d’une couverture médiatique importante et les drones américains, notamment dans le cadre des targeted killing conduits par la Central Intelligence Agency (CIA) pour lutter contre Al-Qaïda, sont l’objet de vives polémiques. En effet, l’emploi létal des UAV par quelques États nations occidentaux, principalement les Etats-Unis, s’est accru au fil des années sur plusieurs théâtres d’opérations – Pakistan, Yémen, Afghanistan, Somalie – et l’émergence de cette technologie a suscité un vaste débat autour de la justification éthique de son emploi. Certains estiment par exemple que les drones armés créent une situation de conflit asymétrique particulièrement vile et déshonorante et que l’efficacité de leur emploi dans le cadre de la lutte anti-terroriste n’est pas prouvée. D’autres soulignent les répercussions psychologiques sur les opérateurs – qui sont souvent à des milliers de kilomètres du théâtre d’opération – qui peuvent provoquer une dissonance cognitive grave chez le combattant. Enfin, des auteurs affirment que le droit de la guerre – dans sa conception contemporaine par le jus ad bellum et surtout le jus in bello –  n’est pas respecté.

 

Bien que la drone warfare soit relativement récente, les problèmes qu’elle soulève ne le sont pas et correspondent à des interrogations éthiques sur la conduite de la guerre tout à fait traditionnelles. En effet, appliquer à la pratique contemporaine de la guerre à distance  la théorie de la guerre juste, qui trouve ses origines chez Saint Augustin[2]. Les théoriciens de la guerre juste, dont Michael Walzer est l’un des penseurs modernes[3], partagent avec les forces armées une même vision du rôle que peuvent jouer les innovations technologiques dans la conduite de la guerre. Pour eux, les états-majors doivent adapter leur cadre éthique aux problèmes posés par les innovations technologiques, problèmes liés aussi bien à la théorie de la guerre juste qu’à l’approche militaire de la guerre à distance ou encore à la conduite elle-même de la guerre. Surtout, le danger vient du fait qu’on accorde trop souvent d’importance à ce qu’apporte la technologie, notamment l’avantage d’écarter les risques de mort du combattant en l’éloignant du champ de bataille, alors qu’on oublie de considérer le sens que le combattant qui est éloigné du champ de bataille va donner à cette technologie[4].

 

La technologie permettrait une plus grande discrimination que par le passé puisque les technologies militaires les plus avancées ne mettraient plus leurs utilisateur en danger tout en imposant des coûts très élevés à leurs cibles. Dans cette guerre des drones, il ne s’agit donc plus d’une relation agresseur/victime mais bel et bien d’une relation utilisateur de technologie/cible. Selon la théorie de la guerre juste, les victimes d’une agression doivent toujours être protégées contre la souffrance que cette agression engendre. Selon cette vision donc, la technologie militaire doit être perçue comme un simple outil permettant d’aider l’agresseur ou d’aider la victime. C’est ainsi que Walzer affirme que « les avantages technologiques nous permettent de combattre avec une plus grande discrimination et que si ces avancées sont dépourvues de risques pour l’utilisateur, cette possibilité d’une plus grande discrimination peut entrainer un risque pour celui-ci »[5].

 

La technologie est-elle « la promesse d’une guerre sans effusion de sang »[6] ? Le développement des véhicules militaires non habités  peut en effet être compris comme la réponse à des pertes trop élevées.  C’est ce que Ralph Peters, officier de l’US Army en retraite et analyste militaire évoque en parlant de la « quête, essentiellement américaine, du Graal, à savoir les croyances selon lesquelles la technologie résoudra tous les problèmes humains »[7]. Il semble donc que les véhicules inhabités offrent un niveau de sécurité jamais égalé auparavant.

 

Mais est-ce également le cas sur l’aspect psychologique ? Certains auteurs comme David Grossman[8] soulignent en effet le fait que la distance entre l’agresseur et la victime est inversement proportionnelle au degré de résistance devant l’acte de tuer et donc au taux de dommages psychiatriques du coté de l’agresseur. Ainsi un combattant qui combat en corps à corps souffrira plus facilement d’un stress post-traumatique qu’un pilote d’avion de chasse. Il indique également que lorsque le tueur est à distance  avec « une assistance mécanique » comme un radar, une caméra ou des jumelles, non seulement le tueur ne refuse pas de tuer mais en plus il ne subit aucun traumatisme psychiatrique. Il convient donc d’insister sur l’importance du facteur de la distance émotionnelle ou emphatique.

Pour d’autres analystes, les opérateurs de véhicules inhabités souffrent autant si ce n’est plus que les combattants présents physiquement dans la zone de guerre au niveau fatigue, épuisement émotionnel et surmenage[9]. Nolen Gertz[10] par exemple, affirme que si la réponse à cette question est compliquée, c’est peut-être parce que la technologie joue un rôle que l’on n’a pas encore identifié dans la relation entre l’éloignement et le traumatisme. Conduisant son analyse essentiellement à travers les positions de Freud, Gertz rappelle que le psychanalyste considérait qu’avoir conscience du fait qu’agir selon son désir conduirait à un danger extérieur de punition engendre une angoisse qui ne peut être soulagée qu’en éliminant ce désir et, dès lors, la menace qu’il a fait naître.  Un adulte peut également éprouver de l’angoisse lorsqu’il ressent du plaisir par des procédés socialement inacceptables. Cette angoisse est due à ce que Freud appelle « des modifications contemporaines [des] situations anciennes du danger »[11].  Selon lui ce que redoute l’individu c’est la perte de la source de son plaisir : dans notre cas l’arme.  Ainsi « la « résistance devant l’acte de tuer » qui, d’après Grossman est naturelle et correspond au traumatisme induit par la proximité physique avec l’ennemi, serait selon Freud, une résistance aux conséquences du fait de tuer et d’en prendre plaisir d’une manière inacceptable »[12].

 

 

Quoiqu’il en soit, la tendance pressentie par certains est que « les guerres vont perdurer et à terme,  ce sont des robots autonomes qui seront déployés, pour en assurer la conduite »[13]. On peut alors se poser la question de savoir si les systèmes automatisés sont capables de se plier aux lois de la guerre actuellement en vigueur « aussi bien, voire mieux, que nos soldats ».[14] Le résultat visé par une telle démarche est bien évidemment la diminution des dommages collatéraux et notamment des victimes civiles. La question à se poser est alors de savoir si les robots, qui sont déjà plus rapides, plus forts et dans certains cas, plus intelligents que les êtres humains, seront capables un jour de faire preuve de davantage d’humanité sur le champ de bataille qu’eux[15]. « Dans le brouillard de la guerre, il est bien difficile pour un être humain de déterminer concrètement si une cible donnée est bel et bien légitime »[16]. C’est donc pour pallier à cela que les chercheurs espèrent que les robots autonomes seront un jour capable de mieux se comporter que les êtres humains. Si les chercheurs fondent leurs espoirs dans ce « mieux » c’est d’abord parce que les robots  n’ont pas besoin de se protéger, et peuvent même être programmés pour se sacrifier. L’instinct de survie n’intervient donc pas dans leurs décisions, ils peuvent être équipés de matériels bien plus performants que ceux dont l’être humain dispose actuellement. De plus, ils sont capables, plus rapidement que l’homme, d’intégrer beaucoup plus d’informations pour une prise de décision optimale. Par ailleurs, ils peuvent être programmés pour ne pas éprouver d’émotions qui pourraient perturber leur capacité de jugement. Ils ne sont donc pas affectés, dans des situations de stress intense, et ne sont donc pas conduits, comme l’est l’être humain, au phénomène de  refus de prendre en compte des nouvelles informations. Enfin, si des systèmes autonomes sont mêlés à un groupe mixte on imagine qu’ils seront capables de surveiller le comportement éthique des êtres humains ce qui pourrait amener le nombre des infractions à diminuer.

 

Que devrait être, dès lors, les orientations de la recherche dans le domaine de l’intelligence artificielle ? Ronald Arkin affirme par exemple que « rien ne justifie, ni ne devrait justifier, que les systèmes autonomes armés soient programmés pour adopter, sous quelque forme que ce soit, l’un de ces modes de rationalisation ou d’action inacceptables, et propres aux êtres humains »[17]. Le danger est en effet l’accroissement régulier de ces atrocités commises sur le champ de bataille à la vue d’une utilisation croissante de la technologie. Il faut donc stopper cette escalade en imposant des limites à la technologie elle-même. Pour cela il conviendrait par exemple d’inviter tous les scientifiques à se rassembler afin « de faire en sorte que les machines que [les] ingénieurs en robotique [créent] répondent de façon optimale aux attentes et aux besoins de la communauté internationale et de la société contemporaine ».[18]

 

S’interroger sur les drones armés semble d’autant plus pertinent que ceux-ci seront sans doute de plus en plus présents dans les opérations militaires, à tous les niveaux. Toute technologie nouvelle, protégeant mieux le combattant, devrait a priori constituer une amélioration éthique et son emploi s’imposerait donc d’un point de vue moral, à moins que « de forte raisons compensatoires existent pour renoncer à cette protection »[19]. Si l’utilisation actuelle des UAV, notamment dans le cadre de la lutte anti-terroriste américaine, apparaît comme très discutable d’un point de vue moral, notamment au regard de la responsabilité légale ou de la violation dans certaines circonstances du jus ad bellum et du jus in bello, d’autres principes moraux sous-tendraient néanmoins l’obligation éthique qu’il y a à opérer des UAV pour des actions justes[20]. Surtout, les préoccupations morales et éthiques liées aux drones armés doivent davantage être tournées vers la remise en cause des décisions politiques et des cas particuliers de mise en œuvre de la force – notamment les targeted killing, les dommages collatéraux éventuels ou l’opacité de l’encadrement et de la responsabilité légale de certaines situations – et ne doivent pas devenir des « objections de principe » à l’égard des drones[21].

Ceci étant dit, le débat public devrait se concentrer sur une plus grande transparence des prises de décisions politiques. Aux Etats-Unis, l’encadrement automatique des frappes de drones de la CIA par une commission sénatoriale par exemple, ou tout simplement le transfert pur et simple des prérogatives de cette agence vers le Pentagone, sont en cours de discussion[22]. Si les politiques et les états-majors ont un rôle primordial à jouer dans la normalisation – nationale mais aussi internationale – ou dans la redéfinition de principes moraux de responsabilité et d’éthique, la société civile s’invite et doit continuer à s’inviter au débat. Si les UAV continuent d’être déployés sur des théâtres d’opérations, il devra exister tôt ou tard une responsabilité des conséquences prévisibles et imprévisibles, responsabilité partagée dans nos démocraties par chaque citoyen au sein de la nation souveraine. C’est pour cette raison que le débat sur l’emploi des UAV ne doit pas être limité aux cercles institutionnels d’experts mais doit être ouvert.

 

Charles Devesse, diplômé de Sciences Po Aix en 2014 (d’après son mémoire de fin d’études)

[1] « Le drone, figure aérienne du mal ? », DSI, Hors-série, n°30, juin-juillet 2013, p. 50-52.

[2] Daniel Brunstetter et Jean-Vincent Holeindre, « La guerre juste au prisme de la théorie politique », article consulté sur internet : <http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=RAI_045_0005&gt;.

[3] Michael Walzer, Arguing about war, New Haven, Yale University Press, 2004, p.174.

[4] Michael Walzer, Arguing about war, op. cit., p.174.

[5] Ibid.

[6] Peter W. Singer, Wired for War, New York, The Penguin Press, 2009, p.291.

[7] Peter W. Singer, Wired for War, op. cit., p.291.

[8] David Grossman, On killing, Boston, Brown and Company, 1995, P.107-108.

[9] Peter W. Singer, Wired for War, New York, op. cit. p.291.

[10] Nolen Gertz est docteur en philosophie et ses travaux portent entre autres sur l’éthique appliquée, la philosophie sociale et la phénoménologie.

[11] Sigmund Freud, Lecture XXXII : Anxiety and instinctual Life, in The Freud Reader, translated by Peter Gay, New York, W.W.Norton & Co,1989, P.779.

[12] Nolen Gertz, Les drones aériens : passé, présent et avenir, op. cit., p.579.

[13] Cité dans Les drones aériens : passé, présent et avenir, op. cit., p. 587.

[14] Ibid.

[15] Ronald Arkin, Regent’s professor et vice-doyen en charge de la recherche au College of Computing au Georgia Institute of Technology, Professeur invité à la KTH Royal Institute of Technology de Stockholm, au Sony Intelligence Dynamics Laboratoires de Tokyo et à l’Artificial Intelligence Group du LAAS/CNRS de Toulouse.

[16] Les drones aériens : passé, présent et avenir, op. cit., p.587.

[17] Cité dans Les drones aériens : passé, présent et avenir, op.cit., p.596.

[18] Ibid.

[19] Bradley J. Strawser, Les drones aériens, passé, présent et avenir, op. cit., chapitre 6 Moral Predators : le devoir d’opérer des véhicules inhabités, p. 397.

[20] Bradley Strawser, Moral Predators : le devoir d’opérer des véhicules inhabités, in Les drones aériens, passé, présent, futur, approche globale, op. cit. p.369.

[21] Ibid.

[22] Philipe Bernard, « Barack Obama veut encadrer l’usage des drones », Le Monde, 7 décembre 2012

Afghanistan : quel avenir ?

3 Mar

Il y a quelques jours, le Pr Jauffret qui préside aux destinées de notre Master II accordait une interview à la presse suisse Afghanistan, risque d’éclatement, 28-02-14

 

Le génie en Afghanistan. Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection (2001-2012). Hommes, matériels, emploi

8 Fév

La soutenance du lieutenant Christophe Lafaye  a eu lieu Le 29 janvier 2014, dans le cadre solennel de la grande salle de réunion de l’École de guerre. Le Pr. Jean-Charles Jauffret préside le jury, les Pr. François Cochet et Olivier Forcade étant rapporteurs. Le général d’armée Jean-Louis Georgelin (2S), Grand chancelier de la Légion d’honneur, intervient en tant qu’expert. La première thèse entièrement dirigée par un officier d’active titulaire de l’HDR, le lieutenant-colonel Rémy Porte, s’intitule « Le génie en Afghanistan. Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection (2001-2012). Hommes, matériels, emploi ». Menée dans la tradition de la disputatio, la séance se distingue par sa richesse et sa rigueur académique. On note la réactivité constante d’un doctorant qui se situe à la confluence des mondes militaire et universitaire, de véritables échanges se produisant entre l’impétrant et les membres du jury. Sa thèse fait partie des premiers travaux historiques publiés sur l’intervention française en Afghanistan, faisant preuve d’une certaine élévation sur cette question imparfaitement – ou trop superficiellement – connue du public. Empruntant aux méthodes de la sociologie pour la réalisation de son étude, Christophe Lafaye effectue un travail d’histoire immédiate tout en s’ancrant dans les pratiques de l’histoire contemporaine. Il a bénéficié du soutien financier de l’IRSEM et du CHERPA, sous forme respectivement d’une allocation de recherche et d’une prise en charge partielle des frais de terrain. L’impétrant souligne que son statut d’officier de réserve lui a facilité certaines démarches. Outre l’encadrement attentif de son directeur, il a reçu l’appui chaleureux d’un certain nombre de personnes au sein de l’institution militaire, de la part en particulier des commandants successifs du 19e régiment du génie. L’élaboration d’une thèse est une aventure collective, les difficultés matérielles et méthodologiques rencontrées trouvant de ce fait une résolution satisfaisante. Il s’agit de s’inscrire délibérément dans la filiation de la thèse du capitaine Ivan Cadeau[1] mettant en exergue l’importance du génie, peu d’études globales ayant été consacrées aux accomplissements et mutations de cette arme après 1945. La présence d’un chercheur au sein d’une unité constitue simultanément une plus-value à la fois pour les acteurs militaires et universitaires. Le corpus de la thèse de Christophe Lafaye se compose essentiellement d’entretiens[2] avec des membres du génie ayant été envoyés en Afghanistan. Ceux-ci se répartissent sur un très large éventail de grades et de fonctions. En plus d’un travail rigoureux de critique, le traitement des données émanant de témoins encore en activité suppose un certain sens éthique. Il convient de distinguer les sources émanant des pays de la coalition de celles qui sont produites par les antagonistes. Le doctorant a eu recours à des travaux de recherche pluridisciplinaires afin de questionner les définitions de l’adversaire. Grâce aux outils informatiques gratuits que sont Zotero et Netvibes, il a mis en place une veille d’information. Outre le travail sur un substrat récent, sont analysées les évolutions que connaît le génie français à partir de l’aventure indochinoise. S’adaptant à un contexte de guerre froide, il devient l’arme des grands corps mécanisés et amphibies. Sa contribution aux opérations de maintien de la paix lui offre l’occasion de façonner de nouveaux savoir-faire. Il s’agit de promouvoir, à travers l’élaboration d’un aperçu sur le temps long de l’expérience du feu, une meilleure compréhension de l’histoire récente, indispensable pour penser les activités de demain. Après ce discours liminaire bien structuré exposant le projet de recherche dans un français de qualité, intervient l’aréopage. Le directeur fait remarquer que la formation des officiers doit évoluer avec les transformations de la guerre. Le président du jury rappelle le modèle d’officier-historien incarné par le général Jean Delmas. 60 000 soldats français sont passés en Afghanistan, au point que l’on parle de quatrième génération du feu. Au cours de onze années s’est forgé un immense savoir pratique et théorique qui mérite d’être conservé et entretenu. Le professeur Cochet apprécie que les annexes, consubstantielles au corps de la thèse, participent de la démonstration, ne remplissant pas seulement une fonction démonstrative. Si le doctorant a su habilement manier blogs, sites internet, et littérature grise, entre l’histoire des techniques et celle des militants, il pourrait avantageusement approfondir sa recherche dans la direction des stéréotypes que représentent les témoins. La maîtrise des outils informatiques et la manipulation intelligente du virtuel marque un basculement générationnel dans les pratiques académiques. Celle-ci n’est pas exclusive de la hauteur de vue que confère l’étude méthodique des sources classiques. Le Pr. Olivier Forcade insiste sur le fonctionnement de type transnational du génie français dans le contexte d’opérations multinationales chapeautées par un commandement OTAN – et non directement étatsunien. Le général Jean-Louis Georgelin, en tant que personne ayant assuré la responsabilité politique de l’intervention française en Afghanistan, salue le travail minutieux d’interview de témoins effectué dans une vraie simplicité. À une époque où la guerre a déserté l’horizon des Français, l’interface politique peut influencer les activités sur le terrain, les sondages ayant tendance à influencer les décisions. Dans des forces aux effectifs restreints et au budget limité, il est important d’approfondir la réflexion sur la technicité des armées. Christophe Lafaye remarque que le raisonnement tactique d’un soldat français demeure fondamentalement différent de celui d’un Américain. Il existe certes une standardisation OTAN, une doctrine commune, mais la culture militaire nationale ne s’efface pas. Les phases successives de l’intervention française en Afghanistan doivent être distinguées, l’affaire de la passe d’Uzbin survenue les 18 et 19 août 2008 constituant un accélérateur, et non un tournant tactico-opérationnel. La véritable inflexion survient en fait en juin 2007, quand la décision est prise par Nicolas Sarkozy, en conseil de défense restreint, d’impliquer des soldats français dans des actes de combat. Cette expérience dans une zone du monde très éloignée démontre les capacités d’adaptation en interne de l’armée française. La guerre devient parallèlement de plus en plus médiatique, ce qui devrait induire un questionnement moral autour du métier des armes, comme sur le rôle des journalistes. Pour une thèse originale rédigée dans une configuration elle-même singulière, le candidat obtient la double consécration des félicitations du jury à l’unanimité et l’autorisation de publication immédiate.

 


[1]. La thèse d’Ivan Cadeau, L’Action du génie pendant la guerre d’Indochine (1945-1956). Une action entravée par le manque de moyens et une méconnaissance de l’arme, préparée sous la direction du Pr Jacques Frémeaux, a été soutenue à Paris IV (Sorbonne) en octobre 2010.

[2]. Avec l’accord des participants, les quatre-vingt-sept témoignages enregistrés numériquement seront déposés au Service historique de la Défense.

Afghanistan : l’impossible conférence sur la sécurité

13 Juin

Vous pouvez retrouver le dernier article du Professeur Jean-Charles Jauffret sur Diploweb en cliquant ici http://www.diploweb.com/Afghanistan-l-impossible.html

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