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LE GENIE EN AFGHANISTAN : L OUVRAGE DE REFERENCE

23 Mai

Lafaye, Christophe, L’armée française en Afghanistan. Le génie au combat 2001-2012, Paris, CNRS Éditions, 2016, 502 p, 27 euros

Rassemblant la substance d’une thèse soutenue en 2014, tout en restant accessible aux non-initiés (on pourrait parler de journalisme de très bon niveau), L’armée française en Afghanistan. Le génie au combat 2001-2012, s’ouvre sur une préface du général Georgelin, ancien CEMA, qui rappelle que les militaires ont le devoir de réinvestir le combat intellectuel sur les affaires de défense. Se distinguant par sa qualité technique, cet ouvrage s’inscrit exemplairement dans la série récemment revivifiée – notamment par les travaux du général (2s) Jacques Defretin et du commandant Ivan Cadeau – des études sur le génie. Il s’agit d’un livre dense mais relativement facile à lire, le label CNRS étant un gage de sérieux et non la promesse d’une prose indigeste, bien au contraire. Malgré son aspect évoquant un pavé, les notes constituent en fait un tiers du volume. Le texte lui-même est riche de graphiques, cartes, tableaux, donnant à voir par exemple l’articulation des unités militaires  ou explicitant le fonctionnement des organisations en jeu, dans un contexte à la fois interarme et interallié. L’engagement en Afghanistan implique pour l’armée française une expérience renouvelée des combats de haute intensité, dont la dernière occurrence remontait à la guerre d’Algérie. Tout un pan de l’histoire de l’armée française se déploie travers l’action du génie, arme parfois méconnue, sur le territoire d’un pays si particulier. Pour le génie, cette expérience marque le retour au premier plan de savoir-faire nécessaires aux opérations de contre-guérilla. Dès 2003, les talibans utilisent les engins explosifs improvisés, ces dispositifs de plus en plus ingénieux représentant une menace redoutable et imprévisible pour les troupes au sol. Réactif, le génie se dote d’une chaîne complète de moyens pour lutter contre ces bombes artisanales, responsables de plus de la moitié des pertes de la coalition occidentale. Les phases de l’engagement (2001-2007 De la stabilisation à l’imposition de la paix, 2008-2009 De l’imposition de la paix à la contre-insurrection, 2009-2012 De la contre-insurrection au retrait) et les sous-phases qui se dégagent sont traitées dans une perspective relativement interdisciplinaire. L’importance accordée à la parole d’autrui, praticiens, experts formés sur le terrain… donne à la démonstration un caractère animé, presque polyphonique.  Sans aucune volonté de reformulation, les larges citations de témoignages, pris comme sur le vif, émanant des acteurs,  confèrent au livre un caractère vivant aussi rocailleux que le réel. Le sens de l’adaptation, du renouvellement et de la pérennisation du savoir-faire du génie français est exposé sans que soient passées sous silence les difficultés, voire les impasses rencontrées. L’attention portée au concret n’entrave pas la réflexion, la nourrissant plutôt. Le livre contient une appréciable chronologie détaillée, un index facile d’utilisation et une traduction extensive (bilingue français/anglais) des sigles qui fourmillent inévitablement dans tout texte rendant compte d’opérations militaires. L’épais cahier central comporte des illustrations dans le ton grisâtre, sable et olivâtre du terrain, images d’une grande qualité présentant les hommes et leur matériel. Ce travail d’histoire immédiate, qui emprunte aux méthodes des sciences sociales tout en s’enracinant dans le modèle de rigueur propre au métier de l’historien, semble prouver que le souci d’objectivité n’est pas incompatible avec une certaine empathie. Globalement, l’expérience guerrière du génie dans une zone du monde très éloignée démontre les capacités d’adaptation en interne de l’armée française et sa faculté à travailler en coopération, avec des alliés qui ne sont pas des pairs, tels les Américains. Dans le sillage de Jean-Charles Jauffret, La Guerre inachevée. Afghanistan 2001-2013, cet ouvrage semble véritablement utile à qui souhaite aborder de manière sereine et réfléchie le sujet de l’armée française aujourd’hui.

                                                                                  Candice Menat, docteure en Histoire

 

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Le génie en Afghanistan. Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection (2001-2012). Hommes, matériels, emploi

8 Fév

La soutenance du lieutenant Christophe Lafaye  a eu lieu Le 29 janvier 2014, dans le cadre solennel de la grande salle de réunion de l’École de guerre. Le Pr. Jean-Charles Jauffret préside le jury, les Pr. François Cochet et Olivier Forcade étant rapporteurs. Le général d’armée Jean-Louis Georgelin (2S), Grand chancelier de la Légion d’honneur, intervient en tant qu’expert. La première thèse entièrement dirigée par un officier d’active titulaire de l’HDR, le lieutenant-colonel Rémy Porte, s’intitule « Le génie en Afghanistan. Adaptation d’une arme en situation de contre-insurrection (2001-2012). Hommes, matériels, emploi ». Menée dans la tradition de la disputatio, la séance se distingue par sa richesse et sa rigueur académique. On note la réactivité constante d’un doctorant qui se situe à la confluence des mondes militaire et universitaire, de véritables échanges se produisant entre l’impétrant et les membres du jury. Sa thèse fait partie des premiers travaux historiques publiés sur l’intervention française en Afghanistan, faisant preuve d’une certaine élévation sur cette question imparfaitement – ou trop superficiellement – connue du public. Empruntant aux méthodes de la sociologie pour la réalisation de son étude, Christophe Lafaye effectue un travail d’histoire immédiate tout en s’ancrant dans les pratiques de l’histoire contemporaine. Il a bénéficié du soutien financier de l’IRSEM et du CHERPA, sous forme respectivement d’une allocation de recherche et d’une prise en charge partielle des frais de terrain. L’impétrant souligne que son statut d’officier de réserve lui a facilité certaines démarches. Outre l’encadrement attentif de son directeur, il a reçu l’appui chaleureux d’un certain nombre de personnes au sein de l’institution militaire, de la part en particulier des commandants successifs du 19e régiment du génie. L’élaboration d’une thèse est une aventure collective, les difficultés matérielles et méthodologiques rencontrées trouvant de ce fait une résolution satisfaisante. Il s’agit de s’inscrire délibérément dans la filiation de la thèse du capitaine Ivan Cadeau[1] mettant en exergue l’importance du génie, peu d’études globales ayant été consacrées aux accomplissements et mutations de cette arme après 1945. La présence d’un chercheur au sein d’une unité constitue simultanément une plus-value à la fois pour les acteurs militaires et universitaires. Le corpus de la thèse de Christophe Lafaye se compose essentiellement d’entretiens[2] avec des membres du génie ayant été envoyés en Afghanistan. Ceux-ci se répartissent sur un très large éventail de grades et de fonctions. En plus d’un travail rigoureux de critique, le traitement des données émanant de témoins encore en activité suppose un certain sens éthique. Il convient de distinguer les sources émanant des pays de la coalition de celles qui sont produites par les antagonistes. Le doctorant a eu recours à des travaux de recherche pluridisciplinaires afin de questionner les définitions de l’adversaire. Grâce aux outils informatiques gratuits que sont Zotero et Netvibes, il a mis en place une veille d’information. Outre le travail sur un substrat récent, sont analysées les évolutions que connaît le génie français à partir de l’aventure indochinoise. S’adaptant à un contexte de guerre froide, il devient l’arme des grands corps mécanisés et amphibies. Sa contribution aux opérations de maintien de la paix lui offre l’occasion de façonner de nouveaux savoir-faire. Il s’agit de promouvoir, à travers l’élaboration d’un aperçu sur le temps long de l’expérience du feu, une meilleure compréhension de l’histoire récente, indispensable pour penser les activités de demain. Après ce discours liminaire bien structuré exposant le projet de recherche dans un français de qualité, intervient l’aréopage. Le directeur fait remarquer que la formation des officiers doit évoluer avec les transformations de la guerre. Le président du jury rappelle le modèle d’officier-historien incarné par le général Jean Delmas. 60 000 soldats français sont passés en Afghanistan, au point que l’on parle de quatrième génération du feu. Au cours de onze années s’est forgé un immense savoir pratique et théorique qui mérite d’être conservé et entretenu. Le professeur Cochet apprécie que les annexes, consubstantielles au corps de la thèse, participent de la démonstration, ne remplissant pas seulement une fonction démonstrative. Si le doctorant a su habilement manier blogs, sites internet, et littérature grise, entre l’histoire des techniques et celle des militants, il pourrait avantageusement approfondir sa recherche dans la direction des stéréotypes que représentent les témoins. La maîtrise des outils informatiques et la manipulation intelligente du virtuel marque un basculement générationnel dans les pratiques académiques. Celle-ci n’est pas exclusive de la hauteur de vue que confère l’étude méthodique des sources classiques. Le Pr. Olivier Forcade insiste sur le fonctionnement de type transnational du génie français dans le contexte d’opérations multinationales chapeautées par un commandement OTAN – et non directement étatsunien. Le général Jean-Louis Georgelin, en tant que personne ayant assuré la responsabilité politique de l’intervention française en Afghanistan, salue le travail minutieux d’interview de témoins effectué dans une vraie simplicité. À une époque où la guerre a déserté l’horizon des Français, l’interface politique peut influencer les activités sur le terrain, les sondages ayant tendance à influencer les décisions. Dans des forces aux effectifs restreints et au budget limité, il est important d’approfondir la réflexion sur la technicité des armées. Christophe Lafaye remarque que le raisonnement tactique d’un soldat français demeure fondamentalement différent de celui d’un Américain. Il existe certes une standardisation OTAN, une doctrine commune, mais la culture militaire nationale ne s’efface pas. Les phases successives de l’intervention française en Afghanistan doivent être distinguées, l’affaire de la passe d’Uzbin survenue les 18 et 19 août 2008 constituant un accélérateur, et non un tournant tactico-opérationnel. La véritable inflexion survient en fait en juin 2007, quand la décision est prise par Nicolas Sarkozy, en conseil de défense restreint, d’impliquer des soldats français dans des actes de combat. Cette expérience dans une zone du monde très éloignée démontre les capacités d’adaptation en interne de l’armée française. La guerre devient parallèlement de plus en plus médiatique, ce qui devrait induire un questionnement moral autour du métier des armes, comme sur le rôle des journalistes. Pour une thèse originale rédigée dans une configuration elle-même singulière, le candidat obtient la double consécration des félicitations du jury à l’unanimité et l’autorisation de publication immédiate.

 


[1]. La thèse d’Ivan Cadeau, L’Action du génie pendant la guerre d’Indochine (1945-1956). Une action entravée par le manque de moyens et une méconnaissance de l’arme, préparée sous la direction du Pr Jacques Frémeaux, a été soutenue à Paris IV (Sorbonne) en octobre 2010.

[2]. Avec l’accord des participants, les quatre-vingt-sept témoignages enregistrés numériquement seront déposés au Service historique de la Défense.

Les maquis hmong dans la guerre d’Indochine

25 Juin

Le 27 octobre 2011, à Dinan, le colonel Jambon s’est suicidé devant le monument aux morts des guerres d’Indochine. Par ce geste, cette « dernière cartouche », il entendait défendre ses anciens compagnons d’armes en Indochine, les Hmong.
            Depuis la fin de la guerre du Vietnam, ceux-ci vivent en effet traqués sur leurs terres par les troupes communistes qui ne leur pardonnent pas d’avoir pris les armes contre elles. Leur seule issue est l’exil, les camps de réfugiés à la frontière thaïlandaise, les villages de Guyane ou les villes américaines. Pourquoi les Hmong ont-ils choisi de combattre les communistes ? Pourquoi les caciques de Hanoi ou de Vientiane ont-ils décidé d’éliminer cette peuplade montagnarde ? Comment ces planteurs-cueilleurs de la cordillère annamitique ont-ils pu représenter une telle menace pour ces régimes ? C’est à ces questions que cherche à répondre cette étude.
            En 1945 les japonais frappent en Indochine. Tout symbole de l’autorité française sur ce territoire, civils et militaires, sont arrêtés, déportés, souvent exécutés. En Haute région, ceux qui sont parvenus à fuir, trouvent refuge parmi les populations locales qui bravent le danger des représailles nippones pour cacher, nourrir et guider les militaires français vers la frontière chinoise.
Lorsque la région s’embrase à nouveau en 1950, alors que les troupes vietminh appuyées et soutenues par la toute nouvelle république populaire de Chine déferlent dans le Nord de l’Indochine, quelques officiers se souviennent de l’aide apportée par ces quelques villages. Les lignes communistes se sont considérablement distendues, leur territoire est mal contrôlé et les populations nouvellement conquises sont moins imprégnées de la propagande vietminh. Dans ce contexte, la formation de maquis anti-communistes intéresse au plus haut point l’armée française.
Parmi les habitants de cette région, les Hmong forment un vivier très favorable à l’action de contre-insurrection. Ils connaissent bien le terrain, savent se déplacer et combattre furtivement, sont épris de liberté et supportent mal une influence étrangère à leur culture. Dès lors, tous les ingrédients sont réunis pour les regrouper au sein de maquis face aux troupes communistes. Une structure est mise en place au sein de l’armée française, le Groupement de commandos mixtes aéroportés, afin d’encadrer et d’organiser les futurs points de résistance.
 
            A partir de 1952, plusieurs maquis sont mis en place faisant intervenir dans la plupart des cas une forte proportion de Hmong. Les quatre maquis les plus importants sont Chocolat et Cardamone au Tonkin et Malo-Servan au Laos. Pour la majorité, les premiers temps sont couronnés de succès. Les troupes vietminh ou Pathet Lao sont bousculées, des villes sont conquises, les prisonniers sont nombreux. A plusieurs reprises, les maquis s’illustrent dans des opérations de soutien ou de recueil. Citons par exemple le raid du maquis Cardamone afin de détruire le pont de Lao Kay ou encore l’aide apportée par le maquis Colibri lors de l’évacuation du camp retranché de Na San. Les voies de communication vietminh sont perturbées, des troupes sont mobilisées contre les maquis. Cette situation est rapidement insupportable pour le commandement sino-vietminh qui mène plusieurs opérations de grande ampleur pour résorber la menace de la contre-insurrection. Chocolat et Colibri sont ainsi annihilés par l’action conjointe des forces vietminh et de plusieurs unités chinoises.
            Les maquis, organisation secrète, ne survivent pas à la défaite de Dien Bien Phu et à la signature des accords de Genève, en juillet 1954. Toutefois, face à l’escalade du conflit au Vietnam et ses répercussions au Laos, l’armée américaine, par le biais de la CIA, va faire renaître les maquis du Nord-Laos. Pendant 14 ans, les Hmong et leur général, Vang Pao, vont peu à peu prendre une place croissante dans l’effort de guerre laotien, jusqu’à en supporter la majeure partie. Les zones de peuplement des Hmong, que traverse la piste Ho Chi Minh, sont frappées par des bombardements très importants. En 1975, lorsque les troupes communistes déferlent sur le Laos, les combattants hmong sont exsangues, on trouve dans leurs rangs de nombreux enfants. Abandonnés par la hiérarchie militaire et par la CIA, les Hmong se trouvent seuls, traqués par leur ennemi qui entend détruire toute forme d’opposition. Ils sont désarmés, parqués tandis que les notables sont internés ou exécutés.
 
            Peu à peu les Hmong prennent le chemin de l’exil notamment vers les Etats-Unis, la Guyane ou la Thaïlande. Ceux qui ne peuvent pas fuir, se réfugient dans les coins les plus reculés des forêts laotiennes, démunis, sans accès aux soins et chassés par les troupes communistes qui n’hésitant pas employer des armes chimiques afin de mieux les détruire. Face à cette situation et malgré les rapports alarmistes de nombreuses ONG ou les reportages accablants de journalistes, les pays occidentaux gardent un silence assourdissant que le colonel Jambon entendait dénoncer.
 
Louis Malézieux-Dehon, étudiant en 4e année à Sciences Po Aix
(d’après son mémoire Les maquis hmong dans la guerre d’Indochine (1945-1954) sous la direction de Walter Bruyère-Ostells)
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Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

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