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COMPTE-RENDU: LA GUERRE DES ISLAMISMES

19 Fév

Mathieu GUIDERE,  La Guerre des islamismes, Actuel Folio, décembre 2016, 268 p.

 guidere

           

            Ce manuel devrait être lu par tous les enseignants et le personnel des centres de « déradicalisation » (oh ! le vilain mot). Il donne les clefs des déviances actuelles de l’islam dans son avatar djihadiste. Et ce, avec un sens aigu de la pédagogie illustré par des « arborescence » ou organigrammes mettant en parallèle l’évolution par période, pays et déclinaisons doctrinales du christianisme et de l’islam.

            Tout en soulignant comment nos présidents ont joué avec le feu, Sarkozy favorisant le Qatar et donc les Frères musulmans, et Hollande en vendant des armes à l’Arabie saoudite œuvrant pour le salafisme, le riche avant-propos souligne qu’une religion connaît diverses phases de vie. Chacune évolue de façon différente. Le fanatisme vient d’une redécouverte d’une vérité que l’on veut absolue. Ainsi, la secte des Assassins au Moyen Age annonce Al-Qaida et Daech. Spécialiste reconnu de l’islam, l’auteur rappelle aussi les guerres de religions du christianisme, jusqu’à la guerre des Camisards dans les Cévennes et comment le terme de « croisade » est encore employé par George W. Bush en 2003 en envahissant l’Irak. En découle le drame actuel d’un Moyen-Orient à feu et à sang, pour ne rien dire de la triste situation des territoires occupés par Israël.

            Les premiers chapitres donnent les clefs des diverses écoles de l’islam, des tolérants hanafites ottomans (sans oublier les malikites maghrébins dont la forme la plus aboutie est la Tunisie de Bourguiba prônant l’égalité des sexes), aux sectes intégristes du chiisme et du sunnisme. Sont aussi déclinées les diverses définitions du djihad, y compris contre des musulmans, fonds de commerce des ayatollahs depuis 1979 et de Daech depuis 2014. Par la suite, on suit comment Irak, Syrie et Yémen, plus un court intermède au Bahreïn, ont basculé dans des guerres civilo-religieuses.

            Cet ouvrage est un outil pour s’y reconnaître dans la nébuleuse non pas de l’islam mais des islams. On passe des diverses définitions du djihad et ses travaux pratiques sanguinaires, à la guerre des islamismes au Moyen-Orient, en passant par le conflit interne au sunnisme (y compris en Arabie saoudite), les compétitions au Maghreb, au Sahel et jusque dans les confréries soufies. Au fil des pages, on découvre un certain nombre de mines dormantes, tel l’idéologue syrien Sayeb Qub auteur, en 1964, de Jalons pour la voie de l’islam et du « takfirisme »  (takfir  ou « excommunication » et  « guerre sainte » contre d’autres musulmans qui n’appliquent pas strictement la charia). En découle le GIA en Algérie et ses massacres dans la « décennie noire » de 1992 à 2000. Plus qu’Al-Qaida partisan d’une guerre sainte à l’échelle mondiale, Daech s’en inspire pour d’abord imposer un califat local en Syrie-Irak avant d’autres conquêtes. De bonnes pages concernent la conception esclavagiste de la femme par les intégristes (et les fausses promesses de Daech concernant « les califettes ») et la persécution de la minorité yézidie.

            Le dernier chapitre, consacré à la guerre des islamismes en Europe, et la conclusion sont un cri d’alarme qui rejoint les avertissements de Khamel Daoud (« Il ne faut pas laisser le monopole de Dieu aux salafistes ») et de Gilles Kepel dans ses deux derniers ouvrages. L’islam d’Occident tient compte des valeurs communes, liberté, égalité et diversité, mais il est gangréné par le salafisme conquérant marqué par une régression intellectuelle et un militantisme actif. Cette radicalisation confessionnelle conduit aux actes antisémites (hyper cacher à Paris le 9 janvier 2015), départs pour la Syrie, attentats terroristes en Europe…. La contagion confessionnelle extrémiste conduit à la surenchère, en passant du GIA algérien, au djihadisme d’Al-Qaida puis au califat de l’Etat islamique : « Au fil des décennies, l’islamisme radical est devenu de plus en plus politique et idéologique, et de moins en moins doctrinal et religieux ». (p. 242). En profitant d’Internet et des réseaux sociaux (plus phénomène des « télécoranistes »), il en profite pour saper le modèle humaniste que représente aussi « l’islam d’Europe ».              

         Depuis le 11 septembre 2001 le terrorisme est au cœur des relations internationales et des politiques d’Etat. Contre l’islamisme radical qui prit les habits de la démocratie en bénéficiant du printemps arabe, en Egypte, en Turquie et en Russie, des régimes autoritaires entendent lutter contre le terrorisme au mépris des droits de l’homme. Ailleurs, est engagée une lutte, avant tout médiatique, entre les défenseurs de l’humanisme manquant de conviction et de cohésion (sans « logique des idées » dirait Hannah Arendt) et les partisans du confessionnalisme et du communautarisme. Au-delà du choc des civilisations selon Huntington, il s’agit à présent de savoir si l’avenir de l’humanité appartient à la seule définition confessionnelle (Trump abonde aussi dans ce sens), très réductrice et d’acculturation totale ?

                                   Jean-Charles Jauffret

LE NOUVEAU MEMORANDUM ISRAELO-AMERICAIN : UN ACCORD D’ASSISTANCE REELLEMENT POSITIF POUR L’ETAT D’ISRAEL ?

16 Jan

« The new Memorandum of Understanding constitutes the single largest pledge of military assistance in U.S. history » : c’est ainsi que Barack Obama décrit le nouvel accord américano-israélien d’assistance militaire, signé par son administration le 14 septembre 2016, renouvelant et renforçant pour une période de dix ans l’engagement financier de son pays en faveur de la sécurité de l’État hébreu[1]. Le président américain se présente ainsi comme le fidèle continuateur de la « relation spéciale » unissant depuis de nombreuses années son pays à l’État d’Israël. Cette démarche doit bien entendu être mise en perspective avec le fait que Barack Obama a été vivement critiqué tout au long de sa présidence pour sa politique vis-à-vis de l’État hébreu[2]. D’ailleurs, cette volonté du président américain de reconquérir l’électorat pro-israélien, en pleine période de campagne présidentielle pour la démocrate Hillary Clinton, a plutôt bien fonctionné médiatiquement dans la mesure où le nouvel accord a été très majoritairement présenté comme une preuve sans précédent de l’engagement américain envers l’allié israélien[3].

Pourtant, peu de temps après la conclusion de ce mémorandum d’entente, de nombreuses voix, aussi bien américaines qu’israéliennes, se sont élevées afin d’en dénoncer les conséquences potentiellement désastreuses pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité. En effet, derrière la somme inédite de 38 milliards de dollars d’assistance militaire promise au gouvernement israélien, le nouvel accord comporte des clauses remettant profondément en cause les avantages obtenus précédemment par l’État hébreu[4]. Si les Israéliens ne sont pas les seuls à bénéficier d’une assistance militaire de la part de Washington, leur statut est en revanche unique au sein de cette politique américaine : ils sont par exemple les seuls à pouvoir réinvestir une partie de cette aide financière dans leur propre industrie d’armement[5]. Or, c’est notamment cette possibilité, qui a permis à l’industrie militaire israélienne de se hisser parmi les leaders mondiaux, qui est aujourd’hui remise en cause par le nouvel accord d’assistance militaire. De ce fait, nombreux sont ceux qui accusent l’administration Obama de mettre en péril la sécurité d’Israël, mais aussi sur le long terme son économie et sa politique étrangère[6]. Cependant, comme nous le verrons, les précédents accords d’assistance militaire n’étaient pas non plus entièrement bénéfiques pour l’État hébreu, remettant tout particulièrement en cause son indépendance stratégique[7].

Finalement, dans quelle mesure le nouveau mémorandum d’entente américano-israélien risque-t-il d’accentuer des effets pervers, à l’œuvre depuis déjà quelques décennies, pouvant fortement affaiblir l’État d’Israël ? Tout d’abord, à travers un retour historique sur l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, nous montrerons que cette politique a eu sur ce dernier des effets plutôt contrastés (I). Puis, analysant le nouvel accord d’assistance militaire conclu entre les deux pays, nous évaluerons ses conséquences potentiellement très négatives pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, mais aussi sur le long terme pour la sécurité, la politique étrangère et l’économie de l’État hébreu (II).  

 

Retour historique sur une assistance militaire américaine aux effets plutôt contrastés pour l’État d’Israël

            Afin de mieux appréhender les conséquences relatives au nouveau mémorandum d’entente américano-israélien, nous devons au préalable nous pencher sur l’histoire de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, de ses origines jusqu’à nos jours.

Origine, fonctionnement et évolution de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu : une relation unique au sein de l’histoire diplomatique américaine 

            Se rendant compte qu’Israël pourrait constituer un précieux allié contre l’expansion soviétique au Moyen-Orient et constatant la fin de l’alliance franco-israélienne, les États-Unis entament, à partir de la guerre des Six Jours (1967), un important rapprochement avec l’État hébreu[8]. Très rapidement, les deux pays constituent une réelle alliance stratégique et développent même une véritable relation d’amitié dans la mesure où l’opinion publique américaine soutient massivement le jeune État d’Israël[9]. Puis, soucieux d’assurer la sécurité de son allié israélien, surtout après la guerre du Kippour (1973), Washington s’engage dès 1974 à aider l’État hébreu dans son objectif de « Qualitative Military Edge » : la nécessité d’acquérir ou de produire des armes nettement supérieures à celles de ses voisins. Afin de remplir cet objectif, les États-Unis décident alors d’attribuer au gouvernement israélien une aide financière annuelle destinée au renforcement de ses capacités militaires[10]. Comment fonctionne alors cette aide financière à vocation militaire ?

            En fait, cette dernière s’incarne principalement dans le programme FMF (Foreign Military Financing), instrument à travers lequel Washington attribue annuellement à Israël, mais aussi à d’autres pays, une somme destinée à être dépensée dans l’acquisition de matériels militaires américains[11]. Une fois cette somme reçue, le gouvernement israélien se retrouve face à plusieurs possibilités afin de procéder à ses achats. Premièrement, les autorités israéliennes peuvent passer par le programme FMS (Foreign Military Sales) : il s’agit de contrats d’armement conclus indirectement à travers le gouvernement américain[12]. Deuxièmement, elles ont un accès privilégié à l’industrie d’armement américaine à travers le programme DCS (Direct Commercial Sales) : il s’agit cette fois-ci de contrats d’armement conclus directement auprès des entreprises[13]. A tous ces dispositifs, s’ajoutent les fonds attribués occasionnellement au gouvernement israélien pour certains projets d’armement conjoints ou non[14]. L’État hébreu est donc au cœur d’un système d’aide financière à vocation militaire institutionnalisé et stable à même de renforcer ses capacités militaires.

            Cependant, l’assistance militaire américaine en faveur d’Israël n’est pas restée figée depuis 1974 : elle a en fait connu de nombreuses évolutions. Tout d’abord, concernant la somme attribuée annuellement au gouvernement israélien, cette dernière n’a cessé d’augmenter, atteignant 3,1 milliards de dollars en 2016, soit 20% des dépenses militaires israéliennes[15]. Ensuite, à partir de 1985, la totalité de cette aide financière à vocation militaire prend la forme d’une subvention et non plus partiellement d’un prêt[16]. Enfin, évènement majeur, à partir de 1988, l’État hébreu devient le seul partenaire des États-Unis à bénéficier du programme OSP (Off-Shore Procurement), lui permettant de dépenser 26,3% de cette aide financière dans sa propre industrie d’armement[17]. En tout, les Israéliens ont alors reçu à travers l’assistance militaire américaine plus de 70,5 milliards de dollars et ont attiré à eux-seuls en 2016 plus de 53% de l’aide financière américaine à vocation militaire[18]. Finalement, l’État hébreu bénéficie clairement d’un statut spécial au sein de l’histoire diplomatique des États-Unis.

Une assistance militaire américaine aux effets contrastés pour l’État d’Israël : entre renforcement militaro-industriel et perte d’indépendance stratégique

Quel bilan peut-on tirer de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu ? Tout d’abord, nous pouvons affirmer que l’engagement financier des États-Unis a été jusqu’à nos jours très positif pour la sécurité de l’État d’Israël. En effet, utilisant l’aide financière de Washington afin de se fournir en armements « made in U.S. » de très haute qualité, les Israéliens ont pu équiper leur armée à moindres frais et respecter leur sacro-saint objectif de « Qualitative Military Edge »[19]. Sans le soutien financier des États-Unis, dans la mesure où il n’aurait pas pu supporter un niveau de dépenses militaires suffisant, l’État hébreu aurait certainement connu de très importantes difficultés à maintenir des capacités militaires nettement supérieures à celles de ses voisins[20]. De ce fait, l’assistance militaire américaine a réellement permis aux Israéliens de se renforcer militairement. Ensuite, cela leur a aussi permis de poursuivre le développement de leur propre industrie d’armement. En effet, réalisant des économies budgétaires grâce à l’aide financière américaine et pouvant investir localement une partie de cette dernière à travers le programme OSP, les autorités israéliennes ont pu injecter d’importantes sommes dans leur industrie de défense et de sécurité, conduisant cette dernière à réaliser des économies d’échelle et à développer des équipements très sophistiqués sur des marchés de niche[21]. Il faut aussi ajouter à cela les nombreux projets d’armement conjoints israélo-américains qui ont permis à l’industrie d’armement israélienne de recevoir des financements supplémentaires et des transferts de technologie[22]. Ainsi, l’assistance militaire américaine a considérablement contribué au développement du complexe militaro-industriel israélien, aujourd’hui de renommée mondiale.

Cependant, le soutien financier américain a aussi eu des conséquences très négatives pour Israël, remettant tout particulièrement en cause son objectif d’indépendance stratégique, fondé sur le développement d’une industrie d’armement locale capable de subvenir à tous les besoins de Tsahal[23]. Pourquoi cela ? Premièrement, perfusé gratuitement en armements pendant de nombreuses années, le gouvernement israélien ne peut plus réellement se passer de l’aide financière américaine afin d’équiper Tsahal, sous peine de faire exploser son budget militaire[24]. Deuxièmement, en réduisant considérablement le nombre de ses commandes locales au profit de l’industrie d’armement américaine, le gouvernement israélien a en fait poussé sa propre industrie militaire à se spécialiser dans quelques secteurs de pointe et à délaisser la production de systèmes d’armes complets, le rendant finalement dépendant des États-Unis afin de s’équiper en armements stratégiques, tels que les avions de combat[25]. En réalité, grand habitué de la diplomatie des armes, Washington a tout mis en œuvre afin que l’État hébreu développe une relation de dépendance à son égard, dans le but de mieux contrôler sa politique, à la fois intérieure et extérieure[26]. Finalement, cette dépendance aux décisions américaines remet véritablement en cause l’indépendance stratégique d’Israël et le rend de surcroît vulnérable à un potentiel revirement diplomatique de la part des États-Unis. Au regard de tous ces éléments, nous pouvons dès lors nous questionner sur les futures conséquences du nouvel accord d’assistance militaire.

 

Un nouvel accord d’assistance militaire aux conséquences de long terme potentiellement désastreuses pour l’État d’Israël

            Montrant tout d’abord que ce nouveau mémorandum d’entente constitue un coup dur pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, nous verrons ensuite que cela peut avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie d’Israël.

Une somme inédite masquant pourtant un avenir fortement assombri pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité

            Comme nous l’avons vu précédemment, dès la signature du nouvel accord d’assistance militaire entre Israël et les États-Unis, tous les yeux étaient rivés sur le montant inédit promis au gouvernement israélien pour la période 2018-2028 : 38 milliards de dollars. Ainsi, avec une augmentation de 8 milliards de dollars par rapport au précédent mémorandum d’entente conclu par l’administration Bush en 2007, le Premier ministre Benyamin Netanyahou peut véritablement être satisfait[27]. En effet, le ministère de la défense peut désormais programmer sa politique sur le long terme, tout en sachant qu’il aura à sa disposition, bien que dans une période de fortes restrictions budgétaires, des moyens financiers accrus afin de relever les défis à venir[28]. Pourtant, de nombreuses voix se sont élevées afin de dénoncer ce nouvel accord d’assistance militaire, l’accusant de mettre en danger l’industrie israélienne de défense et de sécurité : qu’en est-il ?

            Au sein du nouveau mémorandum d’entente, deux éléments risquent de mettre à mal l’industrie d’armement israélienne. Premièrement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, il est probable que le ministère de la défense se détourne un peu plus de l’industrie militaire locale, préférant plutôt passer commande aux États-Unis[29]. Deuxièmement, dans la mesure où le programme OSP est amené à disparaître progressivement au cours des dix prochaines années, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est certaine de se retrouver confrontée prochainement à une réduction drastique de ses financements[30]. Pour ces deux raisons, une crise au sein du secteur israélien de l’armement semble inévitable. Le complexe militaro-industriel israélien pourrait-il néanmoins s’en relever ? 

            Les plus grandes entreprises parviendront certainement à s’adapter mais cela risque de ne pas être le cas pour la myriade d’entreprises de plus petite taille[31]. Tout d’abord, concernant les plus grandes entreprises, plusieurs éléments sont en leur faveur. En effet, leurs revenus reposant principalement sur l’exportation, une réduction des commandes locales pourrait être finalement assez bien surmontée. De plus, de telles entreprises pourraient ouvrir des filiales aux États-Unis ou bien faire de la sous-traitance pour les entreprises américaines. En revanche, concernant les petites et moyennes entreprises, dépendant grandement du marché local et n’ayant pas les capacités nécessaires à la création de filiales, environ 50% d’entre elles pourraient disparaître. Cependant, le programme OSP prenant fin progressivement, le gouvernement israélien et le secteur de l’armement ont une chance de s’organiser afin d’amortir le choc. Mais dans tous les cas, le complexe militaro-industriel israélien est amené à profondément changer de visage.

Des conséquences potentiellement graves sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu

             Au-delà du secteur de l’armement, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu. Pourquoi cela ? Commençons tout d’abord par la dimension sécuritaire. Premièrement, un complexe militaro-industriel fortement réduit signifierait pour Israël un affaiblissement quasi-irréversible de sa base industrielle et technologique de défense et donc de sa capacité à produire une partie de ses besoins militaires. Deuxièmement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, l’État hébreu semble irrémédiablement destiné à ne se reposer principalement que sur un seul fournisseur d’armements. Développant ainsi une dépendance accrue envers l’industrie d’armement américaine, les Israéliens perdraient ce qu’il leur reste d’indépendance stratégique et pourraient à tout moment se retrouver victimes d’un revirement diplomatique de la part de Washington, ce qui aurait bien entendu des conséquences sécuritaires dramatiques.

            Ensuite, concernant la dimension diplomatique, un fort affaiblissement de l’industrie de défense et de sécurité pourrait remettre en cause toute la politique étrangère israélienne. Cette dernière reposant en effet essentiellement sur la diplomatie des armes, une perte de vitesse de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement faire perdre à l’État hébreu certains de ses principaux partenaires internationaux[32]. De plus, dans la mesure où Israël semble destiné à développer une dépendance accrue envers Washington, ce dernier pourra accentuer son contrôle sur la diplomatie des armes israélienne, cherchant par exemple à mettre fin aux relations israélo-chinoises en matière d’armement[33]. Finalement, le nouvel accord d’assistance représente un véritable danger pour la politique étrangère israélienne.

            Enfin, concernant la dimension économique, dans la mesure où le secteur de l’armement se trouve être un moteur essentiel de l’économie israélienne, cette dernière pourrait durablement souffrir d’une crise au sein de l’industrie de défense et de sécurité. En effet, le secteur de l’armement représente à lui seul une part importante de l’économie israélienne : 12,1% des exportations, 32% de la production industrielle, 4,3% du PIB et enfin 50 000 travailleurs[34]. Cependant, l’importance du secteur de l’armement ne se limite pas seulement à son poids économique. En fait, porteur d’externalités positives pour de nombreux secteurs économiques de nature civile, notamment celui des hautes technologies, il se trouve plus ou moins directement à l’origine de 60% du PIB israélien[35]. Ainsi, en portant atteinte à l’industrie israélienne de défense et de sécurité, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait irréversiblement remettre en cause le modèle économique de l’État hébreu.

 

Considérer l’assistance militaire américaine comme une politique totalement innocente, bénéficiant considérablement à la sécurité et au bien-être de l’État hébreu, n’est pas une position réaliste. En fait, véritable diplomatie des armes, l’assistance militaire américaine est avant tout destinée à accroître le contrôle de Washington sur les agissements de son allié israélien. Cependant, dans la mesure où ce dernier tirait tout de même fortement bénéfice de l’aide financière américaine, une certaine perte d’indépendance stratégique restait clairement acceptable. Néanmoins, nous pouvons aujourd’hui penser que cet équilibre a été remis en cause par le nouveau mémorandum d’entente, accentuant ainsi les effets pervers déjà présents au sein des précédents accords. Finalement, nous pouvons raisonnablement affirmer que le nouvel accord d’assistance militaire représente un véritable danger sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État d’Israël. Toutefois, compte tenu de l’élection de Donald Trump, la stricte application de ce nouveau mémorandum d’entente reste incertaine[36].

Benjamin Bignon, étudiant en Master 2 en 2016-2017

 

[1] « Statement by the President on the Memorandum of Understanding Reached with Israel », The White House, 14 septembre 2016, https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2016/09/14/statement-president-memorandum-understanding-reached-israel (accès le 28/11/2016).

[2] Entretien de Tristan Hurel avec Frédéric Encel, « Quel avenir pour les relations israélo-américaines ? », Diplomatie, n°75, Juillet-Août 2015, pp.74-76.

[3] Bernard Avishai, « A Significant Deal between the U.S. and Israel », The New Yorker, 23 septembre 2016, http://www.newyorker.com/news/news-desk/a-significant-deal-between-the-u-s-and-israel (accès le 28/11/2016).

[4] Sam Sokol, « How Will Israeli Defense Firms Fare Under the New $38 Billion US Arms Deal ? », The Algemeiner, 5 octobre 2016, https://www.algemeiner.com/2016/10/05/how-will-israeli-defense-firms-fare-under-the-new-38-billion-us-arms-deal/ (accès le 28/11/2016).

[5] Jeremy M. Sharp, « U.S. Foreign Aid to Israel », Congressional Research Service, 2015, p.10.

[6] Julian Pecquet, « US aid to Israel takes a partisan turn », Al-Monitor, 20 septembre 2016, http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/09/us-aid-israel-partisan-turn.html (accès le 28/11/2016).

[7] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire de l’armée israélienne, Perrin, 2008, pp.354-355.

[8] Frédéric Encel et François Thual, Géopolitique d’Israël, Seuil, 2011, p.141.

[9] Ibid. pp.143-145.

[10] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.5-8.

[11] Curt Tarnoff et Larry Nowels, « Foreign Aid : An Introductory Overview of U.S. Programs and Policy », Congressional Research Service, 2005, pp.12-13.

[12] Harvey G. Sherzer, Michael T. Janik et Allen B. Green, « Foreign Military Sales : a guide to the United States bureaucracy », The Journal of International Law and Economics, vol. 13, 1979, pp.560-563.

[13] « FMS vs. DCS », LMDefense, http://lmdefense.com/foreign-military-sales/fms-vs-dcs/ (accès le 28/11/2016).

[14] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.11-18.

[15] Ibid. p.9 et pp.33-35.

[16] Ibid. pp.33-35.

[17] Ibid. pp.10-11.

[18] Ibid. p.9 et p.33.

[19] Frida Berrigan, « Made in the U.SA. : American Military Aid to Israel », Journal of Palestine Studies, vol.38, n°3, 2009, p.9.

[20] Ceci est particulièrement vrai au milieu des années 1970 dans la mesure où l’État hébreu connaît une grave crise économique et voit ses dépenses militaires passer de 22 à 30% du PIB : représentant 50% de son budget militaire, l’aide financière américaine a donc véritablement été essentielle pour la poursuite de l’objectif de « Qualitative Military Edge », cf. Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., p.354.

[21] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.10-11.

[22] Ibid. pp.12-18.

[23] Ce choix des dirigeants israéliens de développer une industrie d’armement locale forte afin d’acquérir une véritable indépendance stratégique fait suite à la déception causée par la fin de l’alliance franco-israélienne et par l’embargo français sur les armes de 1967, cf. Timothy D. Hoyt, Military Industry and Regional Defense Policy : India, Iraq and Israel, Routeledge, 2006, p.135.

[24] Sharon Sadeh, « Israel’s Beleaguered Defense Industry », Middle East Review of International Affairs Journal, vol.5, n°1, 2001, p.69.

[25] Ibid. pp.70-71.

[26] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., pp.354-355.

[27] Jeremy M. Sharp, op.cit., p.8.

[28] Le budget militaire israélien connaît en effet d’importantes restrictions depuis 2014, cf. « Israel defence & security report », Business Monitor International, rapport n°1, 2015, pp.13-15.

[29] Plus l’aide financière américaine est importante, plus le ministère de la défense israélien se détourne de l’industrie d’armement locale. Pour une description de ce phénomène, cf. Yoad Shefi et Asher Tishler, « The effects of the World defense industry and US military aid to Israel on the israeli defense industry : a differentiated products model », Defence and Peace Economics, vol.16, n°6, 2005, pp.427-448.

[30] Avec la fin du programme OSP, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est amenée à perdre plus de 815 millions de dollars par an, cf. Zvi Zrahiya, « For Better or for Worse, the U.S.-Israel Military Aid Deal Was Netanyahu’s Baby », Haaretz, 20 septembre 2016, http://www.haaretz.com/israel-news/business/1.742772 (accès le 02/12/2016).

[31] Pour ce paragraphe, cf. Sam Sokol, op.cit.

[32] Par exemple, les relations israélo-azéries reposant essentiellement sur l’exportation d’armements par Israël, un affaiblissement de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement remettre en cause l’intérêt de l’Azerbaïdjan pour une telle alliance. Pour une analyse de la diplomatie des armes israélienne, cf. Aaron S. Klieman, « Israel’s Global Reach : Arms Sales as Diplomacy », Pergamon/Brassey’s, 1985.

[33] Plusieurs scandales aux États-Unis ont entouré la diplomatie des armes israélienne en direction de la Chine à partir de la fin de la Guerre froide : Washington décida alors de faire pression sur Israël afin de mettre un terme à ses relations avec la Chine en matière d’armement, cf. P.R. Kumaraswamy, « The Sino-Israeli Marriage : Washington, the Third ‘Other’ », China Report, vol.42, n°4, 2006, pp.393-403.

[34] Jacques Bendelac, « du dirigisme militaro-industriel au libéralisme civil : l’économie israélienne dans tous ses états », Politique étrangère, Printemps 2013, p.42 et Sarah Perez, Iran-Israël : une guerre technologique. Les coulisses d’un conflit invisible, Éditions François Bourin, 2015, p.78.

[35] Sarah Perez, op.cit., pp.79-82 et Frédéric Encel et François Thual, op.cit., p.109.

[36] Alors candidat à la présidentielle américaine, Donald Trump a en effet tenu des propos ambigus concernant ce nouveau mémorandum d’entente, laissant entendre une possible remise en cause de certaines clauses, cf. Jacob Kornbluh, « Trump’s Israel Advisers Issue Position Paper on Israel, Middle East Conflict », Haaretz, 2 novembre 2016, http://www.haaretz.com/world-news/u-s-election-2016/1.750692 (accès le 03/12/2016).

OCCUPATION ? APARTHEID ? CHOC DES CIVILISATIONS ? HISTOIRE D’UN CONFLIT ET RUPTURES DE PARADIGMES DANS LA RECHERCHE ISRAÉLIENNE CONTEMPORAINE

17 Déc

 

Brève chronologie thématique

5-10 Juin 1967                                   Guerre des Six-Jours.

Juin 1967                                Début de l’occupation des Territoires palestiniens par Tsahal[1].

Mai 1977                                Premier gouvernement du Likud, parti nationaliste israélien.

1987-1993                              Première intifada («soulèvement» en arabe).

1988                                       Premières publications des «nouveaux historiens».

13 Septembre 1993                 Signature des Accords d’Oslo, inaugurant un processus de paix.

1993-2000                              «Période d’Oslo».

2000-2004                              Seconde Intifada.

11 Septembre 2001                 Attentats du World Trade Center, Etats-Unis.

2002                                       Premier appel au boycott académique d’Israël.

2003-2007                              Vaste projet de recherche de l’institut Van Leer sur l’occupation.

2005                                       Emergence des mouvements de boycott académique.

Juillet 2011                             Loi anti-boycott en Israël, suspendue par la Haute Cour de Justice.

 

 

 

Introduction

“One of the reasons I gave up political history was that it is very difficult not to direct it towards the future, towards your idea of what ought to happen. And that somehow distorts your view of what has happened.” Albert Hourani[2].

            Le diagnostic du grand historien sur le Moyen-Orient, Albert Hourani, fait singulièrement écho à la démarche historiographique que j’ai entreprise quant à la production académique israélienne. Plus que dans d’autres domaines, les chercheurs en sciences sociales, et plus particulièrement les historiens, sont amenés à questionner leur positionnement politique par rapport à leur objet d’étude. A l’aune de la cinquantième année du régime d’occupation dans les Territoires palestiniens et dans un contexte d’émergence du boycott académique[3], les historiens israéliens sont particulièrement exposés à ces suspicions, soulignant les liaisons potentielles entre histoire et politique.

            Dans ce contexte, la démarche historiographique permet de mettre en perspective les récits produits par les chercheurs israéliens, pour identifier les influences auxquelles ceux-ci sont exposés depuis les années 2000. De nombreux facteurs peuvent intervenir dans le processus historiographique et certains ont été privilégiés pour expliquer la controverse des «nouveaux historiens»[4] en Israël, notamment les facteurs dits «internes». Benny Morris, un de ses principaux représentants, affirme par exemple que le renouvellement de la méthodologie et l’accès à de nouvelles sources sont à l’origine des changements de paradigme en Israël. Cependant, une analyse prenant en compte l’environnement social des chercheurs – les facteurs «externes» – peut être révélatrice, notamment à travers la notion de «génération» privilégiée par Jean-François Sirinelli dans ses travaux sur l’histoire culturelle française.

            Une étude de la production académique israélienne depuis les années 2000 révèle que la recherche israélienne contemporaine est structurée par un conflit académique qui oppose la dénonciation de l’occupation à une promotion des mécanismes sécuritaires israéliens[5]. Tandis que les facteurs «internes» ne permettaient pas de saisir cette diversité dans la recherche israélienne[6], il s’agissait a contrario d’explorer les facteurs historiographiques «externes», et notamment celui de la génération. Dans cet article, je me propose donc d’exposer en quoi le facteur générationnel est déterminant pour comprendre les différences de perception entre les chercheurs israéliens quant au régime d’occupation.

            Dans les années 1990, le processus d’Oslo a suscité un certain espoir chez de nombreux observateurs et chercheurs israéliens, alors que les négociations de paix semblaient marquer un tournant historique, ouvrant la possibilité d’une transition vers la fin du régime d’occupation. A posteriori, ce tournant a été interprété de façon très différente par les chercheurs israéliens, révélant l’influence de leur positionnement politique, de leur identité et de leur expérience sur leur approche scientifique. Ainsi, les différents courants de la recherche en Israël pourraient résulter de facteurs générationnels, où les transformations de la société, l’émergence de nouveaux questionnements sont en prises avec les trajectoires personnelles des chercheurs.

 

 

Les chercheurs sionistes en sciences humaines face au tournant de 1967

Tout d’abord, la situation politique qui a résulté de la Guerre des Six-Jours de 1967 semble avoir marqué ses contemporains, qui ont difficilement appréhendé le processus historique qui s’en suivit. Le terme d’occupation, appliqué à la période suivant 1967, renvoyait à l’idée d’un Etat d’Israël temporairement agrandit, des suites d’un «accident» dans l’histoire politique israélienne[7]. Malgré la remise en question du caractère temporaire de l’occupation, mettant en doute la nature même de la société israélienne dans les années 1990 puis 2000, les Israéliens contemporains de 1967 semblent être restés attachés à cette représentation d’un régime d’occupation extérieur à Israël.

            Cependant, tous les auteurs contemporains de 1967 n’ont pas accepté les transformations qui ont résulté de la Guerre des Six-Jours. Au contraire, ces auteurs nés dans les années 1940 et publiant à partir des années 1980, ont développé une nostalgie de l’Israël avant 1967, dénonçant l’occupation illégale au regard du droit international[8], ainsi que les trahisons politiques et diplomatiques qui ont prolongé cette situation[9]. Les auteurs israéliens de cette génération ont parfois été des acteurs privilégiés dans les premiers temps de l’occupation, comme Shlomo Gazit qui fut directeur de l’unité de coopération des opérations dans les Territoires dès 1967. Parmi ces auteurs, un certain nombre avaient aussi réalisé leur alyah[10] dans les années 1970 où l’idéal kibbutzim[11] était attrayant, car correspondant à une certaine utopie de gauche[12]. Ces auteurs, comme les journalistes français Charles Enderlin, Sylvain Cypel et l’anthropologue américain Jeff Halper, sont devenus des observateurs privilégiés de la politique israélienne dans les années 1980.

            Ces chercheurs abordent le régime d’occupation en se focalisant sur l’environnement politique et diplomatique israélien et international, qui entrerait en interaction avec les politiques israéliennes dans les Territoires palestiniens. L’histoire du régime d’occupation aurait été ponctuée par des fenêtres d’opportunités qu’auraient laissé passer les hommes politiques israéliens[13]. Ce régime aurait empiré à cause de l’instabilité dans l’administration des territoires. Ces auteurs ne semblent pas rejeter en bloc le régime d’occupation, mais établissent plutôt une gradation entre une première décennie pleine d’hésitations et une seconde décennie marquée par l’idéal politique du Grand Israël[14]. Cette gradation, entre une décennie d’occupation gérée par les travaillistes et une suivante gérée par le Likud, semble dévoiler la sensibilité politique de ces auteurs, pour qui les travaillistes auraient été les garants d’une certaine «dignité» malgré l’occupation, limitant la colonisation et arrêtant les premiers principes de l’occupation «éclairée»[15].

            Les auteurs nostalgiques d’avant 1967 opposent donc l’Israël des frontières de 1949, issu d’un âge d’or révolu, à une situation où l’intensification du colonialisme de peuplement constituerait une trahison politique de l’idéal sioniste perpétré par le Likud[16]. Au contraire, d’autres auteurs tout aussi contemporains de 1967 ne reconnaissent pas complètement le changement de paradigme intervenu dans les années 1970, ou s’évertuent à souligner le réalisme dont auraient fait preuve les dirigeants israéliens.

 

            Ces derniers ont souvent abordé le sujet de l’occupation au travers d’une étude plus spécifique de la relation entre le Politique et le Militaire en Israël. Dans leurs ouvrages, le constat est généralement celui d’un lien fort entre les deux «establishments», politique et militaire[17], lien qui serait à l’origine du mode de gestion des Territoires[18]. Leur travail répond à un certain consensus politique sur l’objectivité des menaces extérieures auxquelles Israël doit faire face[19]. D’ailleurs, dans leur mise en récit du régime d’occupation, ces auteurs articulent les événements dans les Territoires palestiniens avec l’environnement sécuritaire plus général.

            Selon ces auteurs, l’occupation serait une étape d’un conflit qui aurait débuté entre la communauté juive installée en Palestine, le Yishouv, qui se défendait contre les «bandes armées» dès la période du mandat britannique[20]. Ce «mythe»[21] permet d’établir une continuité entre les «bandes armées» de la période mandataire et les «terroristes» contemporains, les Palestiniens ayant été continuellement habités par le rejet du sionisme et de l’Etat d’Israël[22]. Pour ces auteurs, le réjectionnisme, modéré ou non, aurait été le premier obstacle à la paix, devant celui des «implantations»[23]. Par la même, la légitimité politique de la résistance palestinienne est disqualifiée et redéfinie à travers la catégorie du «terrorisme» palestinien qui donnait une image simplifiée et manichéenne du «conflit»[24], poussant certains journalistes comme Sylvain Cypel à décrire un phénomène d’«orientalisme à l’israélienne»[25].

            Après avoir été fortement contestés dans les années 1990 – les chercheurs post-sionistes israéliens étant devenus dominants du point de vue académique – ces historiens et intellectuels orientalistes ont gagné une nouvelle légitimité académique avec l’échec d’Oslo (consommé en 2000) et la seconde intifada (2000-2004). De plus, par leur expérience militaire reconnue, certains auteurs comme Gabriel Siboni[26] ou Yaakov Amidror[27] ont eu l’opportunité de formuler les options pour les décideurs israéliens, Amidror ayant même franchi le pas en devenant membre du parti ultranationaliste «foyer juif». En articulant explicitement leur travail académique avec les impératifs politiques ou militaires, souvent dans une perspective prospective, leurs travaux répondaient au regain d’intérêt pour l’histoire politique et militaire de l’occupation dans les années 2000.

            Ce faisant, ces auteurs ont cependant commis des simplifications et amalgames aux conséquences politiques assumées. Parmi elles, l’inscription de la situation spécifique de l’occupation dans le cadre de la «guerre contre la terrorisme» plus globale, devait permettre de valoriser l’expérience israélienne en négligeant l’historicité de l’occupation. Les manichéismes et simplifications, comme le fait que Gabriel Siboni ne désigne les Palestiniens qu’à travers le terme d’ennemis, semblent également répondre à des impératifs de communication, devenus cruciaux depuis la seconde intifada[28]. Leur récit semble également correspondre au modèle idéologique du «choc des civilisations»[29] d’Huntington, leurs conclusions faisant écho à la «guerre contre le terrorisme» dans laquelle s’engageaient les Etats-Unis après les attentats du 11 Septembre 2001.

            Tout en reconnaissant la spécificité de la « nation en armes » israélienne, ces auteurs orientalistes semblent refuser de reconnaître la légitimité du nationalisme palestinien en faisant la promotion des conceptions «sécuritaires» israéliennes, contrairement aux «nostalgiques» d’avant 1967 qui postulent plutôt une légitimité symétrique des deux nationalismes, israélien et palestinien. Tous les auteurs de cette génération reconnaissent en tout cas la légitimité de la création d’un foyer national juif en Palestine. C’est la remise en cause de l’idéologie sioniste qui marque un saut générationnel et paradigmatique, les nouveaux historiens tels que G. Shafir[30] puis I. Pappe étant les premiers à mobiliser les théories postcoloniales dans les années 1980 pour décrire le régime d’occupation[31].

 

Entre sociologie critique, post-sionisme et militantisme.

Les années 1960 et 1970 en Israël ont été des années de questionnements pour la sociologie critique, qui en est venu à remettre en question la légitimité du sionisme. Cette nouvelle génération de chercheurs israéliens, plus engagés politiquement, devint dominante dans les années 1990 et semble être restée influente malgré sa marginalisation, surtout politique, dans les années 2000. Les chercheurs israéliens qui se revendiquent de la sociologie critique semblent s’être démarqués par le changement de paradigme qu’ils ont accompagné, ainsi que par l’échos de leurs actions dans la société israélienne.

            Portée par des chercheurs contemporains de 1967, mais qui ont plus massivement fait leurs études en Amérique du Nord ou en Europe, comme Gershon Shafir et Juval Portugali, la sociologie critique israélienne s’est d’abord constituée en opposition aux autres conceptions du régime d’occupation. Avec Eyal Benvenisti et Baruch Kimmerling, ces sociologues et politologues israéliens majeurs ont ouvert la voie vers la contestation de la légitimité du sionisme – d’où le terme «post-sionisme»[32] – et des méfaits du militarisme israélien.

            Pour ces auteurs, un certain militarisme se serait développé en Israël, normalisant l’usage de la violence à travers l’idéal de la «nation en arme» pour faciliter le recrutement des jeunes israéliens[33], réduisant ainsi le débat sur le problème palestinien – ceux-ci devenant simplement des ennemis[34] – et confortant la domination israélienne de type coloniale sur les Palestiniens[35]. Ces auteurs se sont emparés des théories postcoloniales pour mieux dépeindre le régime d’occupation et le comparer à d’autres situations sociopolitiques proches. L’occupation aurait révélé la véritable nature (coloniale) du sionisme en 1967, rétrospectivement[36]. Certains chercheurs caractérisèrent ainsi non seulement la situation politique post-1967, mais plus généralement la concrétisation politique du sionisme depuis les vagues d’immigration au XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui. Ces nouvelles représentations permirent à Lev Grinberg de contester la nature démocratique de l’Etat israélien[37], ou encore à Elisha Efrat d’examiner géographiquement la possibilité d’émergence d’un Etat palestinien[38].

            Après les soulèvements palestiniens dans les Territoires – appelés première intifada (1987-1993) – les négociations d’Oslo (1993) laissaient entrevoir la possibilité d’un Etat palestinien indépendant. Ce climat, favorable à la critique de l’occupation, s’est aussi manifesté par une banalisation, une normalisation des concepts de la sociologie critique israélienne dans le discours politique. Par exemple, la comparaison de la situation israélo-palestinienne avec celle de l’Algérie française ou de l’apartheid sud-africain était envisagée quasi-exclusivement par le monde académique[39], avant d’être repris par des hommes politiques, notamment Ehud Barak.

            Les sociologues critiques israéliens ont donc développé une conscience accrue de la portée politique de leurs travaux et des modèles auxquels ils font référence. La représentation sélectionnée par le chercheur peut tantôt correspondre à la représentation «populaire» de l’occupation, tantôt vouloir en contester la validité. Les chercheurs contemporains d’Oslo et proches de la sociologie critique israélienne semblent pleinement assumer ce lien entre la recherche et le militantisme. Le sociologue américain Jeff Halper, les journalistes israéliennes Amira Hass et Maya Rosenfeld, ou encore les chercheurs et militants israéliens Aeyal Gross et Orna Ben-Naftali ont d’ailleurs développé leur analyse grâce à leur expérience militante et au contact du quotidien des Territoires palestiniens occupés.

            Les premiers auteurs de la sociologie critique ont donc été novateurs en mobilisant les théories postcoloniales, mais il faut véritablement attendre la période d’Oslo (1993-2000) pour que la sociologie critique se démarque par son analyse et par sa focalisation plus systématique sur la situation des Territoires palestiniens. Les chercheurs israéliens de cette génération semblent surtout s’être démarqués par leur prise de conscience des implications politiques de leur démarche. La sociologie critique a ensuite été marginalisée politiquement avec la seconde intifada (2000-2004), qui confirmait au contraire les représentations «sécuritaires», «orientalistes» de la situation. La démarche de ces chercheurs était sujette à de profondes controverses politiques, notamment au sujet de la «fin du sionisme». Dans ce cadre d’exacerbation des positionnements politiques entre chercheurs, une dernière génération dans les années 2000 semble pouvoir être identifiée, tiraillée entre deux visions radicalement opposées de l’occupation.

 

Après le post-sionisme: « Choc des civilisations vs. Apartheid » ?

Les doctorants israéliens de la fin des années 1990 et des années 2000, sont devenus chercheurs au lendemain de la seconde intifada (2000-2004). En parallèle de cette période marquée par de grandes vagues de violences dans les Territoires palestiniens et par une répression musclée de Tsahal, la production académique israélienne de cette dernière génération semblait aussi bien viser une reformulation des réponses israéliennes à l’insécurité en Cisjordanie ou à Gaza, qu’une critique renouvelée du régime de l’occupation.

            Certains chercheurs ont d’abord repris à leur compte la vision réaliste israélienne, voire orientaliste. Le terme de «réalisme» permettait de donner la priorité aux exigences régaliennes et de placer les enjeux de défense et de sécurité au premier rang de leur analyse. Ces auteurs cherchaient parfois à accompagner la détermination des hommes politiques israéliens, dans leur opposition à tout compromis qui révèlerait une faiblesse côté israélien[40]. Tandis que cette logique semblait en tout point opposée à celle du processus d’Oslo, la continuation des violences dans les années 1990 et l’éclatement de la seconde intifada réhabilitèrent le réalisme israélien. Après les attentats du 11 Septembre 2001 et dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme», les auteurs réalistes en général auraient gagné en légitimité académique, leurs conclusions – à l’image de Huntington et son «choc des civilisations» – ayant devancées les attentats du World Trade Center, ainsi que la seconde intifada.

            Le manichéisme de la «guerre contre le terrorisme», opposant des «ennemis» ou «terroristes» aux sociétés occidentales démocratiques, est devenu l’état d’esprit dominant en Israël. Dans le cadre du «culte de la force»[41] qu’il incarnait, Ariel Sharon aurait par «réalisme» enclenché un combat contre le nationalisme palestinien, sans pour autant le reconnaître en tant que tel. C’est dans cette logique que Sylvain Cypel dénonçait une «pied-noirisation»[42] de la société israélienne, ne reconnaissant pas la légitimité du nationalisme «ennemi». Le manichéisme post-2001 en Israël semblait faire renaître l’orientalisme qui avait caractérisé certains auteurs dès la première génération.

            A l’heure où les grilles de lectures des études de sécurité semblaient prendre de l’importance, notamment par leurs implications politiques directes[43], les catégories postcoloniales semblent de leur côté ne plus faire l’unanimité dans le monde académique israélien. Le paradigme post-colonial a enregistré un recul dans les années 2000, même parmi les héritiers de la sociologie critique, le décrivant moins apte à la comparaison et le dénonçant comme un anachronisme contreproductif.

 

            Cette dernière génération de chercheurs, dans la lignée de la sociologie critique, a privilégié de nouvelles catégories, comme celle du «colonialisme interne-externe»[44], en soulignant la modernité des problématiques auxquelles Israël devait répondre. Ces auteurs ont confirmé le caractère contradictoire du régime d’occupation, en ce qu’il est par définition temporaire, alors qu’il ne cesse d’affirmer dans les faits son caractère permanent[45]. Cependant, la seconde intifada (2000-2004) semble avoir marqué le passage d’une généalogie[46] des frontières, portée notamment par le sociologue baruch Kimmerling[47] puis Lev Grinberg[48], à une généalogie des modes de contrôles et de gouvernance[49], à travers laquelle les auteurs ont progressivement considéré que le même régime gérait Israël et les Territoires palestiniens[50].

            Cette nouvelle conception permettrait une étude plus précise, plus complète et plus cohérente de la situation[51]. Les implications politiques sont pourtant assez différentes des générations précédentes, puisque les frontières postulées par le chercheur sont les mêmes que celles défendues par la droite nationaliste israélienne à travers le projet du Grand Israël, c’est-à-dire comprenant la Cisjordanie. Politiquement, ce positionnement renvoie en fait dos à dos les partis politiques israéliens, dépolitisant le sionisme et démontrant par conséquent l’obsolescence des catégories de «sionisme», «post-sionisme» ou «néo-sionisme». Alors que ces chercheurs semblent assumer et revendiquer plus nettement le fait d’être Israélien[52], la seconde intifada (2000-2004) a fragilisé la position des chercheurs critiques.

            Après l’échec de Camp David II en 2000, les auteurs critiques de cette génération ont enregistré un recul de popularité. En effet, le refus d’Arafat semblait pour certains confirmer la thèse d’un réjectionnisme palestinien latent. La popularité de cette lecture a contribué à la marginalisation politique de la sociologie critique israélienne, qui s’est pourtant attelée à déconstruire cette lecture biaisée[53]. Ces auteurs ont cherché à déceler l’influence de la gestion de l’information et des stratégies de langage sur la compréhension du phénomène de l’occupation, allant de l’ «euphémisation» de la situation[54] jusqu’aux actes de propagande[55].

            Les années 2000 ont donc vu l’émergence du paradoxe entre un regain d’intérêt scientifique pour l’occupation et un «mécanisme d’aveuglement»[56] qui empêchait d’étudier l’état présent de l’occupation. Pourtant, «jamais en Israël il n’y a eu autant d’auteurs et d’artistes qui s’intéressent à la réalité de l’occupation aujourd’hui»[57]. Les chercheurs de cette dernière génération, qui ont persisté dans l’étude des évolutions les plus récentes du régime d’occupation, ont été confrontés à la sensibilité politique de ce sujet, surtout dans le cadre de la guerre d’information à laquelle se livre Tsahal depuis 2000[58]. Ceux-ci ont dû adapter leur méthodologie, comme l’anthropologue Nir Gazit[59], ou ont pu être victime de censure indirecte, dans le cas d’Eyal Weizman et de Neve Gordon[60].

            En délaissant l’histoire institutionnelle, ces chercheurs israéliens ont accepté d’avoir un recours extensif aux sources des ONG et produites par des journalistes plus critiques envers l’occupation, parfois en assumant que leur étude s’inscrive dans une logique de résistance à l’occupation[61]. Ces chercheurs ont également fait leurs premières études alors que le «camp moral»[62] se reconstituait et se radicalisait. Même si l’ONG B’Tselem avait déjà atteint une certaine respectabilité dans la société israélienne, de nouveaux mouvements ont émergés, comme ceux des «refuzniks» (plus d’un millier en 2005[63]), ou objecteurs de conscience israéliens, rassemblant des soldats refusant de servir en Cisjordanie. Ces mouvements «refuzniks» ont été l’opportunité pour quelques chercheurs israéliens de mêler militantisme politique et recherche, au cours d’enquêtes de terrain.

            Contrairement aux générations précédentes d’anthropologues qui privilégiaient les problématiques de l’engagement et du refus du soldat[64], la nouvelle génération a également pu se concentrer sur les dispositifs de contrôles eux-mêmes, articulant observation et participation, comme Shira Havkin, Hagar Kotef ou encore Irus Braverman. Cette perspective leur permettait de ne plus forcément étudier le soldat comme élément central, mais comme acteur parmi d’autres d’un dispositif de contrôle, réévaluant la place des acteurs plus marginaux ou auparavant délaissés par ces études, comme les Palestiniens eux-mêmes, les femmes membres des ONGs comme Checkpoint Watch, etc[65]. Leur domaine d’expertise s’est aussi étoffé, alliant plus systématiquement droit humanitaire, anthropologie, féminisme et théorie politique.

            Après les années 1990, la sociologie critique israélienne a donc opéré une importante transformation, alors que les études de sécurité connaissaient un regain d’intérêt. En effet, au lendemain de Camp David II (2000), la recherche critique israélienne semble s’être plus que jamais focalisée sur la portée des discours, privilégiant une approche constructiviste quant au régime d’occupation. Cependant, après l’échec de Camp David II, la sociologie critique a été marginalisée – tout du moins politiquement – au profit des études de sécurité, dont les grilles de lectures semblaient correspondre à l’agenda politique de la «guerre contre le terrorisme» après les attentats du 11 Septembre 2001. Par la nature de leurs travaux, les chercheurs des études de sécurité et les chercheurs critiques n’ont pas bénéficié des mêmes liens avec les appareils politiques et la seconde intifada (2000-2004) n’a fait qu’amplifier cet écart.

 

 

 

Conclusion

Ainsi, la première génération identifiée – contemporaine de la conquête des Territoires palestiniens en 1967 – a vu émerger la problématique de l’occupation, sans que celle-ci ne semble pousser ces auteurs, dont certains avaient joué un rôle actif ou d’observateur privilégié dans les appareils de l’occupation, à remettre en question la nature de l’Etat d’Israël. Au contraire, la deuxième génération qui atteint son apogée dans les années 1990, voit l’émergence de la sociologie critique. Ces chercheurs ont banalisé l’usage des catégories postcoloniales pour étudier l’occupation et se sont illustrés par leur militantisme politique, dirigé contre l’occupation. La troisième génération, des suites de la seconde intifada (2000-2004), a vu le renouveau d’une lecture «réaliste», mais aussi un regain d’intérêt pour l’occupation. Le changement de génération dans la société israélienne a donc pu justifier l’apparition de nouvelles approches dans l’étude de l’occupation israélienne des Territoires palestiniens. Plus que les événements politiques eux-mêmes, ce sont les questions qu’ils ont fait émerger et les trajectoires personnelles des auteurs qui semblent avoir eu un impact sur les changements de paradigme.

            L’approche générationnelle a parallèlement souligné la relation changeante entre la politique et la recherche en sciences sociales, voyant s’opposer les deux premières générations. Dans cette perspective, les chercheurs critiques israéliens de la troisième génération semblent avoir formulé une réponse à la question fondamentale du «discours critique». En effet, certains ont pris le risque de manquer de neutralité, d’objectivité, en cherchant non seulement à analyser les contradictions d’un dispositif de contrôle – comme le checkpoint – mais aussi à déceler les responsabilités individuelles dans cette situation[66].

            Cette nouvelle démarche a suivi les transformations contemporaines de la société israélienne mais semble aujourd’hui menacée par l’émergence du boycott académique et des mouvements anti-boycott. Ces mouvements ont fragilisé la position des chercheurs israéliens en dévoilant leur engagement et leur attachement à l’institution universitaire. Aujourd’hui, plus que le facteur générationnel, la question du boycott académique semble constituer un des éléments les plus révélateurs quant à la relation entre les chercheurs israéliens, le régime occupation et les autorités israéliennes. Les répercussions de cette triangulation sont plus amplement étudiées dans une dernière sous-partie du Mémoire.

Alfred Amiot, étudiant du Master 2 en 2015-2016

 

NOTES

[1] Tsahal: Tsva Haganah Le’Israel, Forces de défense d’Israël.

[2] KARSH, Efraim (1997): Fabricating Israeli History: The New Historians. London, Portland: Frank Cass, p.  9.

[3] Depuis 2002, les auteurs israéliens sont en effet confrontés à un nouveau défi dans leur processus de recherche, né du mouvement Boycott-Désinvestissement-Sanctions. Ce mouvement a pris la forme d’une campagne internationale cherchant à promouvoir le boycott d’Israël, et notamment de ses universités, dans une volonté affichée de mettre un terme à l’occupation israélienne des TPO.

[4] Une des principales évolutions historiographiques israéliennes a pris la forme d’une véritable polémique académique, entre les «nouveaux» et «anciens» historiens (Voir PAPPE 2014; RAM 2007) à la fin des années 1980. Les désaccords entre ces historiens étaient de différente nature, aussi bien dans le contenu que dans la pratique de l’histoire, certains contestant des récits antérieurs quand d’autres mettaient l’accent sur les archives, ou encore déclaraient leur allégeance au récit national israélien. Ce débat historiographique a surtout pris la forme d’une controverse académique, qui voyait s’opposer deux générations d’historiens.

[5] Voir Mémoire, Première grande partie (1).

[6] Voir Mémoire, Deuxième grande partie, première sous-partie (2.1).

[7] SHENHAV, Yehouda (2007): Why not ‘The Occupation’. Theory and Criticism 31, Winter 2007, p. 322-332.

[8] Kretzmer, David (2002): The Occupation of JusticeThe Supreme Court of Israel and the Occupied Territories. Suny Press.

[9] Shlaim, Avi (2007):Le Mur de fer: Israël et le monde arabe. Traduction française de Demange, Odile. Paris: Buchet-Chastel ; Enderlin 2002

[10] L’alyah (littéralement «la montée» en hébreu) désigne la montée vers Sion, c’est-à-dire le retour des juifs en terre d’Israël. L’Etat d’Israël reconnait en effet un «droit au retour» des juifs en Israël et qui ont un accès privilégié à la citoyenneté israélienne.

[11] L’idéal kibbutzim (pluriel de kibbutz, littéralement «assemblée» en hébreu) a pris la forme de villages collectivistes en Israël, et dont le développement fut soutenu par les branches socialistes du mouvement sioniste.

[12] C’est dans cet idéal kibbutzim que les mouvements dits de «1968» en Amérique du Nord et en Europe semblaient d’ailleurs trouver une certaine concrétisation politique.

[13] Shlaim (2007).

[14] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press ; Shlaim (2007).

[15] GAZIT, Shlomo (2003): Trapped Fools: thirty years of Israeli policy in the territories, London, Portland OR: Frank Cass.

[16] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press.; Bevenisti 1983

[17] Cohen, Samy (2009):Tsahal à l’épreuve du terrorisme. Paris: Seuil ; RAZOUX, Pierre (2006):Tsahal: nouvelle histoire de l’armée israélienne, Paris, Perrin.

[18] Horowitz, D. (1981): Patterns of ethnic separatism. In: Comparative Studies in Society and History, 23(2), p. 165-195.

[19] van Creveld, Martin (1998): The Sword and the Olive. A Critical History of the Israeli Defense Force. 1st ed. New York : Public Affairs ; Cohen (2009); Siboni, Gabriel (2009): From the Second Intifada through the Second Lebanon War to Operation Cast Lead: Puzzle Pieces of a Single Campaign In: Military and Strategic Affairs vol.1, n°1, April 2009 ; Bar-Joseph, Uri (2000):  Towards a paradigm shift in Israel’s national security conception. In: Israel affairs6(3-4), April 2000, p. 99-114.

[20] Horowitz, D.; Lissak, M. (1989): Trouble in Utopia: The Overburdened Polity of Israel. Suny Press.

[21] Sternhell, Zeev (1997): The Founding Myths of Israel: Nationalism, Socialism, and the Making of the Jewish State. Princeton University Press.

[22] BRAHM, Gabriel, N. (2015): ‘There is a clash of civilisations’: An interview with Benny Morris. Fathom, Autumn 2015 [en ligne] accessible à:http://fathomjournal.org/there-is-a-clash-of-civilisations-an-interview-with-benny-morris/, consulté le 29/08/2016.

[23] BRAHM (2015).

[24] Siboni (2009).

[25] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte.

[26] Gabriel Siboni pris notamment part à la guerre du Liban en 1982

[27] Yaakov Amidror est une ancien général de compagnie membre du Conseil de Sécurité Nationale d’Israël.

[28] Siboni (2009).

[29] Le «Choc des civilisations» est une théorie développée par S. Huntington en 1993. Ce concept intervenait dans une période où le paradigme de la «guerre froide», opposant deux blocs distincts, ne semblait plus pertinent depuis l’effondrement de l’URSS en 1991. S. Huntington tentait donc de définir une nouvelle conceptualisation des relations internationales, où les clivages culturels, qu’il appelle «civilisationnels», jouent un rôle prépondérant. Bien que son essai ne renvoie à aucune réalité sociopolitique, certains ont vu une concrétisation, dans les attentats du 11 Septembre 2001, d’un «choc des civilisations» islamique d’un côté et occidentale de l’autre.

[30] Shafir, G. (1989): Land, Labor and the Origins of the Israeli-Palestinian Conflict, 1882-1914. Cambridge University Press.

[31] RAM, Uri (2007): The Future of the Past in Israel. A Sociology of Knowledge Approach. In: MORRIS, Benny (ed.): Making Israel. Ann Arbor, M: University of Michigan Press.

[32] idem; Pappe, Ilan (2014): The idea of Israel: a history of power and knowledge. In: Politics, religion and ideology15(3), Juillet 2014, p. 477-478.

[33] Ben-Eliezer, Uri (1998): The Making of Israeli Military. Indiana University Press.

[34] Kimmerling, Baruch (1993): Patterns of Militarism in Israel. In : European Journal of Sociology, vol. 34, n° 2.

[35] Shafir (1989).

[36] RAM (1993).

[37] GRINBERG, Lev (2010): Politics and Violence in Israel-Palestine: Democracy versus Military Rule. London, New-York: Routledge Studies in Middle Eastern Politics.

[38] Efrat, Elisha (2006): The West Bank and Gaza Strip: A geography of occupation and disengagement. New-York, London: Routledge.

[39] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press.

[40] SIBONI (2009).

[41] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte, p. 289.

[42] CYPEL (2006): p. 297.

[43] Amidror, Yaakov Mj.-Gn. (2007): Winning Counterinsurgency War: The Israeli Experience. The Jerusalem Center for Public Affairs ; SIBONI (2009).

[44] AZOULAY, Ariella; OPHIR, Adi (2013): The One-State Condition: Occupation and Democracy in Israel/Palestine. Stanford, California: Stanford University Press.

[45] Gordon, Neve (2008): Israel’s Occupation. University of Calif. Press ; Azoulay, Ophir (2013).

[46] La généalogie, méthode attribuée à Michel Foucault, permet d’analyser les déterminations historiques des discours contemporains. Ce concept est particulièrement prisé par les sociologues critiques israéliens.

[47] KIMMERLING, Baruch (1989): Boundaries and Frontiers of the Israeli Control System: Analytical Conclusions. In:  KIMMERLING, Baruch (eds.): The Israeli State and Society: Boundaries and Frontiers. New York: SUNY Press. p. 265-282.

[48] GRINBERG (2010).

[49] GORDON (2008).

[50] Voir Azoulay, Ophir (2013).

[51] OPHIR, Adi; GIVONI, Michal; HANAFI, Sari (2009): The Power of Inclusive Exclusion. Anatomy of Israeli Rule in the Occupied Palestinian Territories. Cambridge, London: MIT Press.

[52] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte.

[53] HASS, Amira (2002): Israel’s Closure Policy: An Ineffective Strategy of Containment and Repression.Journal of Palestine Studies, 31(3): p. 5-20 ; GRINBERG (2010).

[54] HASS (2002).

[55] DRAY, Joss; SIEFFERT, Denis (2002): La guerre israélienne de l’information: Désinformation et fausses symétries dans le conflit israélo-palestinien. Paris: Editions La Découverte.

[56] HANAFI, GIVONI, OPHIR (2009): 16.

[57] CYPEL (2006): p. 368.

[58] Nahoum, Sarah (2012):La doctrine d’emploi de Tsahal: entre rupture et continuité. Cahier de la recherche doctrinale, CDEF, Ministère de la Défense, janvier 2012.

[59] GAZIT, Nir; MAOZ-SHAI Yael (2010): Studying-Up and Studying-Across: At-Home Research of Governmental Violence Organizations. Qual. Sociol. (May 2010) 33, p. 275–295.

[60] SHENHAV (2007): p. 322-332.

[61] HANAFI, GIVONI, OPHIR (2009).

[62] Le camp moral, rassemblé sous le terme de Peace Now («la paix maintenant» en anglais), a été fondé en parallèle des accords de Camp David de 1979, mettant fin au conflit entre l’Egypte et Israël. Ce mouvement défend l’idée d’une paix négociée avec les Palestiniens. Une de ses émanations les plus marquées à gauche, le Gush Shalom (littéralement «bloc de la paix» en hébreu), a été fondée en 1993 et s’est illustré par son soutien aux soldats refusant de servir dans l’IDF, ainsi que par sa critique du régime de l’occupation.

[63] D’après le site français A Voix Autre, disponible en ligne: http://www.avoixautre.be/spip.php?article2408, consulté le 6/08/2016.

[64] Ben Eliezer (1998); Helman, Sara (1999): From soldiering and motherhood to citizenship: a study of four Israeli peace protest movements. In: Social politics6(3) Oct 1999, p. 292-313 ; Ben-Ari, Eyal. (2010): Introduction. In:  BEN-ARI, Eyal; LERER, Zeev; BEN-SHALOM, Uzi; VAINER, Ariel (eds.): Rethinking Contemporary Warfare. A Sociological View of the Al-Aqsa Intifada. Albany, NY: Suny Press. p. 1-16.

[65] HAVKIN, Shira (2011): La privatisation des check-points : quand l’armée rencontre le néo-libéralisme. In: LATTE ABDALLAH, Stéphanie; PARIZOT, Cédric (eds.): A l’ombre du Mur : Israéliens et Palestiniens entre séparation et occupation. Arles: Actes Sud ; KOTEF, Hagar; MERAV, Amir (2007): (En)Gendering Checkpoints: Checkpoint Watch and the Repercussions of Intervention. Signs: Journal of Women in Culture and Society, 32. p. 973-996.

[66] WEIZMAN, Eyal (2007): Hollow Land: Israel’s Architecture of Occupation, London, New York, Verso.

LAGUERRE DE TREIZE ANS

23 Nov

Le Pr Jean-Charles Jauffret revient sur l’engagement français en Afghanistan dans cet entretien accordé à la Lettre imprévue.

Le 8 octobre 2001, le président de la République Jacques Chirac, annonçait l’engagement de la France auprès des États-Unis dans leurs opérations en Afghanistan, un mois après les attentats perpétrés par Al-Qaïda. « Les opérations militaires se feront sur une longue période », prévenait-il alors. Le 31 décembre 2014, après treize années de présence, le dernier contingent de l’armée française quittait le sol afghan. « Longue », l’intervention l’a été. Mais pour quels résultats ? Jean-Charles Jauffret, historien et auteur du livre « Afghanistan, 2001-2013 : la guerre inachevée », revient sur un conflit qui aura véritablement marqué l’armée française.

 

Qu’est-ce qui a poussé la France à s’engager en Afghanistan ?  

 

Par solidarité, nous avons pris rang auprès de nos alliés de l’Otan, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. L’objectif de l’intervention en Afghanistan était de combattre Al-Qaïda dans ses bases d’entraînement et, dans le même temps, les talibans ou tout du moins ceux qui supportaient les membres d’Al-Qaïda. Les troupes françaises devaient notamment participer à la sécurisation de la région et former les forces afghanes. Au total, entre 2001 et 2014, nous avons engagé un peu plus de 60 000 hommes. Pour une petite armée de métier comme la nôtre [environ 200 000 militaires au total en 2015, NDLR], c’est quasiment une génération du feu qui a vu le jour. 

Quelques arrières-pensées nous ont aussi précipités dans ce conflit. En tant que membre du Conseil [le Conseil de l’Atlantique Nord, autorité politique de l’Otan, NDLR] et grande puissance militaire européenne, nous nous devions de nous engager, pour des questions de prestige. La France espérait aussi pouvoir faire participer ses entreprises à la reconstruction du pays, parce que l’Afghanistan regorge de minéraux, de gaz, et que des projets de grande envergure auraient pu voir le jour.

 

Quinze ans plus tard, peut-on considérer cette intervention comme une réussite ?

 

Sur le plan financier d’abord, l’Afghanistan a été une affaire particulièrement délicate à gérer. Du fait de la distance, le coût des transports a été porté à des sommes astronomiques : pour vous donner une idée, un vol nous revenait à 40 000€ ! Pour les seules dépenses militaires, l’intervention en Afghanistan a coûté la bagatelle de 3,5 milliards d’euros entre 2001 et 2014. Il faut ajouter à cela les dépenses occasionnées par l’aide civile, car les Français ont été très actifs sur ce plan-là. Dons faits aux provinces, restaurations archéologiques, modernisation d’établissements scolaires, transformation de l’agriculture… Rien qu’en 2011, par exemple, 40 millions d’euros ont été dépensés dans des missions de ce type. 

 

Quant au bilan humain, nous avons perdu 89 soldats, essentiellement dans les troupes du génie, les plus exposées aux mines et aux IED [engins explosifs improvisés NDLR]. Et 1 000 ont été blessés. Si nous voulons comparer, ces 89 tués représentent seulement 22 minutes des combats de l’armée française en 14-18. Mais pour une petite armée de métier, ces pertes sont lourdes à supporter. Aujourd’hui,  chez les combattants engagés en Afghanistan, le ressenti qui subsiste, c’est : « On a fait tout ça pour rien ».
« Le résultat de cette intervention peut être considéré comme nul »

 

Dans la zone où nous opérions, les talibans ont repris le dessus dès que nous sommes partis. Le résultat de cette intervention peut donc être considéré comme nul. Surtout pour la population sur place. Ce conflit n’est plus suivi par les médias, mais il faut savoir qu’en 2015, plus de 11 000 Afghans ont été tués ou blessés. 

 

Avons-nous tiré des leçons de ce conflit ?

 

Je crois que si c’était à refaire, nous irions avec beaucoup plus de circonspection. À l’époque, l’ensemble de la coalition n’a pas réalisé la difficulté à transformer un pays aussi traditionnel que l’Afghanistan à la va-vite. Et puis on n’imaginait absolument pas se retrouver dans une situation où la population afghane se retournerait contre nous. Encore aujourd’hui, on [l’Otan, NDLR] ne sait pas comment sortir de cette situation afghane qui condamne des troupes à rester présentes. Si nous étions restés plus longtemps, les effets bénéfiques de notre présence auraient été beaucoup plus visibles. Il faut savoir que si les troupes françaises combattantes sont parties en décembre 2012, c’est simplement parce qu’il fallait aller intervenir au Mali et, numériquement, nous n’avions pas les moyens d’être sur les deux fronts en même temps. 

De cette intervention en Afghanistan restera quand même quelque chose de positif. L’armée est redevenue l’armée de la Nation. Les militaires ont obtenu une reconnaissance nationale qu’aucun des conflits qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale n’avait permis d’obtenir. Le soldat professionnel n’est plus un inconnu auquel on ne prête pas attention.

ETAT ISLAMIQUE : AUTOPSIE D’UNE PUISSANCE NOUVELLE

8 Déc

Etudes géostratégiques vous propose un compte-rendu à partir des notes de Claude-Henry Dinand, étudiant en Master 1 à l’IEP et membre de l’ANAJ, de la conférence donnée par le Pr PATRICE GOURDIN, professeur de géopolitique à l’Ecole de l’Air, membre de l’équipe pédagogique du Master II Histoire militaire et auteur de Géopolitiques : manuel pratique, ce samedi 5 décembre en partenariat avec l’IHEDN (association régionale Marseille-Provence), ainsi que le diaporama de la conférence.

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Introduction

            Par définition, la puissance  se caractérise comme la «  capacité de faire ou d’empêcher de faire » (Serge Sur). De la même façon, un État se définit sur la base du triptyque : « autorité politique, population, territoire ». Or, traditionnellement un État, au sens d’État nation, ne peut être reconnu comme tel au sens juridique sans reconnaissance de la communauté internationale. Par conséquent, l’État Islamique pourrait être considéré comme un État de fait et non de droit. Il convient de l’analyser selon trois critères : son assise territoriale, sa population et ses références idéologiques.

 

Son assise territoriale (Source : carte ISW : ISIS Sanctuary, 15/09/2015)

            Le territoire de Daech est à cheval sur l’Irak et la Syrie et se caractérise par des reliefs variés.  Il constitue un carrefour majeur sur un axe Europe – Asie en passant par le Croissant fertile. Il s’agit d’un point de passage entre Mer Méditerranée et Golfe Arabo-persique. La prise de contrôle des principaux axes de communication permet de couper l’« Artère vitale » de la Syrie de Bachar Al Assad. Ainsi Daech contrôle un certain nombre de ressources. Tout d’abord, la gestion de l’eau et des ressources agricoles permettent d’assurer l’approvisionnement et la viabilité économique de son territoire avec le contrôle d’une partie importante de la production des deux pays. Les ressources agricoles, notamment le coton utilisé par les industries textiles turques, permettent à Daech d’alimenter les populations et d’exporter. En septembre 2015, le ministre des Affaires étrangères irakien annonçait ainsi que 40% de la production agricole du pays était sous contrôle de Daech. En matière de ressources hydrocarbures, celles-ci représenteraient environ 50% des revenus de Daech (Source : Financial Times, World Energy Atlas et Thomas Van Linger) réparties entre exportations et utilisation pour l’armement mécanisé de Daech. Cette autosuffisance en matière pétrolière permet ainsi à Daech d’exister en tant qu’entité politique et militaire. Enfin, les richesses archéologiques avec 4 000 sites sous contrôle permettent d’entretenir un vaste réseau de contrebande. En conclusion, Daech dispose d’un capital inédit en matière de ressources matérielles estimé à environ 2 200 milliards d’euros. Selon l’un des responsable de l’Organisation État Islamique, Daech disposerait d’un budget annuel de 2,6 milliards d’euros par an ce qui témoigne de sa capacité à assurer les fonctions régaliennes d’un État classique en matière de gestion financière.

Sa population

            D’une manière générale, les populations ont accueilli Daech avec une certaine passivité car ces dernières étaient en général marginalisées par leur pouvoir central. Représentant entre 8 et 10 millions sur les deux pays, il s’agit essentiellement de populations jeunes (Source : Graphique Perspective Monde : U.S. Census Bureau International Data). Les zones contrôlées sont majoritairement de peuplement faible en raison d’un espace étendu en milieu aride et désertique. Ces populations sont en dessous du seuil de pauvreté (cf : PIB et IDH de l’ONU qui situent Irak et Syrie sous le seuil inférieur 2$/jour/habitant) et soumis au régime financier du Califat qui leur inflige impôts et amendes. Le noyau de cette population est arabe de confession sunnite et cohabite avec de nombreuses communautés ethniques et religieuses telles que les chiites et les Kurdes. On constate également une survivance de la logique tribale avec une allégeance traditionnelle des tribus irakiennes et syriennes à des systèmes de fonctionnement autonome en résistance à l’autorité politique centrale.

Ses références idéologiques.

La zone de jonction entre la Syrie et l’Irak constitue un carrefour privilégié au Proche Orient. Cet espace se distingue comme celui de l’Islam des origines et, réciproquement, comme celui du clivage originel de cette confession religieuse. Le projet de Daech, porté par son calife Abou Bakr al-Baghdadi, est de restaurer le régime califal, de procéder à un retour aux origines avant le massacre de 1258 par les Mongols. La restauration du califat abbasside salafiste, pris en 1258 par les Turcs permettrait d’envisager le retour à l’unité du Maghreb à la Transaxiane. En effet, suite aux Accords Sykes -Picot signés par les Français et les Anglais en 1916, l’imaginaire collectif des populations locales a majoritairement rejeté le tracé des frontières reconnues par la communauté internationale comme en témoigne le cas des communautés kurdes réparties sur plusieurs États. Ainsi les indépendances récentes de l’Irak (en 1932 ou 1958) et de la Syrie (en 1946 ou 1963) ont contribué à la tentative de formation d’une mémoire collective qui reste encore très jeune. Ayant construit des projets différents par leur approche, des mouvements ont effectué des tentatives politiques dans les années 1950 comme en témoigne le projet laïc et socialiste, faisant de l’islam une référence culturelle du Baas en 1947 ou encore celui de Nasser par sa nationalisation du canal de Suez en 1956. Ces voies ont fini dans l’impasse, renforçant l’idée d’une impossible modernisation du monde arabe. Ainsi, ces différentes tentatives ayant échoué, Daech tente, à son tour, de créer une perspective pour le monde arabe, celui d’un retour à la puissance califale. Rejetant le modèle de l’État Nation reconnu par l’ordre international, Daech tente dès lors d’imposer son propre modèle avant de conquérir en vue de l’affrontement final annoncé dans la prophétie initiale.

Des acteurs extérieurs inefficaces

            En termes de gestion de cette nouvelle crise, la Ligue Arabe apparaît, tout d’abord, comme impuissante et divisée avec l’absence d’une ligne politique claire et efficace. Dans un contexte de guerre froide régionale, Iran et Arabie Saoudite continuent de s’opposer comme en témoigne le cas de la relance du conflit yéménite et l’envoi de troupes de l’Arabie Saoudite craignant d’être pris en étau par l’Iran pour s’imposer comme puissance régionale en alimentant les tensions avec les communautés chiites locales ce qui favorise la consolidation de Daech. À cela s’ajoute, le « trouble jeu » turc qui semble « aussi fiable que le Pakistan dans la crise de l’Afghanistan ». En effet, la Turquie d’Erdogan entretient des sympathies avec les États Unis mais semble également avoir des affinités avec le régime de Daech. S’agit d’une entente idéologique ou d’un choix par défaut pour occulter le risque de la question kurde ? Le fait est qu’à l’heure actuelle les Kurdes proposent un projet territorial et géopolitique (avec autonomie en ressources, dont l’eau et le pétrole) tout à fait viable, projet qui inquiète le gouvernement turc. Enfin, la question du rôle d’Israël doit également être considérée dans la mesure où le plateau de Golan, zone de déploiement de l’actuelle Finul sous mandat onusien, reste une zone de jonction avec la Syrie. Dans ce contexte, Israël reste nerveux à l’idée d’un potentiel approvisionnement du Hezbollah dans le Sud Liban. Sur fond d’internationalisation du conflit (Sources : Carte dans le New York Times), l’ONU reste à l’heure actuelle paralysée. Les États Unis, quant à eux, restent dans le statu quo conforme aux promesses de campagne du programme électoral du président Obama en matière d’implication des forces armées au Moyen Orient après les échecs et enlisements de l’administration Bush en Afghanistan (2001) et Irak (2003). Enfin, en ce qui concerne la Russie, celle-ci ne semble pas considérer Daech comme sa priorité. Le premier objectif semble à l’heure actuelle de « sauver le soldat Assad » en protégeant l’un ses seuls alliés stables après la chute de l’URSS. En effet par la réinstallation de troupes sur le site du port de Lattaquié, la Russie se recentre sur la logique entretenue par l’URSS, qui possédait le port de Tartous comme base navale depuis 1971, de conservation d’une fenêtre littorale en Méditerranée, ce qui contribue à l’implantation de la Russie au Proche Orient et à la réaffirmation de sa puissance sur la scène internationale. Or, la Russie semble à l’heure actuelle plus soucieuse de préserver la « Syrie vitale » en bombardant sur la façade littorale que sur les zones occupées réellement par Daech. (Sources : cartes ISW : Russian Airstrikes).

 

Conclusion : une entreprise totalitaire

            En conclusion, Daech pourrait répondre à la définition d’État ou d’entreprise totalitaire. Tout d’abord, la première condition est celle du chef unique (Abou Bakr al-Baghdadi) et du parti unique. À ce critère s’ajoute une série de pratiques comme l’embrigadement, la propagande et les massacres de masse de minorités ethniques ou religieuses. Daech s’inscrit dans le déni et la destruction des cultures autres que celles du parti dominant. Le régime et ses partisans entretiennent le culte de la mort, du sacrifice et du martyr (Slogan : « Yodo. You only die once. Why not make it martyroom ») et du rejet de la démocratie (Slogan : « No to Democracy. No to nationalism. No to arabism, No to arabism. Yes to Khilafah islamiyah »). Ainsi, le véritable problème semble aujourd’hui l’absence de culture démocratique dans les anciennes ou actuelles dictatures de Saddam Hussein en Irak et de Bachar Al Assad en Syrie. (cf : Caricature en date du 2 octobre 2015 : « Nous organiserons des élections libres dès que nous aurons terminé d’éradiquer les opposants. »). Par conséquent, il n’existe pas à l’heure actuelle de solution « clé en main » pour permettre une résolution du conflit qui passe obligatoirement par un processus de longue durée qui implique de penser la Guerre mais surtout l’Après Guerre. En attendant, on pourrait voir dans le combat mené par la coalition autour des Eats-Unis comme une guerre d’attrition pour contenir l’Etat islamique.

 

 

EN SYRIE, LA FRANCE DOIT-ELLE VRAIMENT S’APPUYER SUR LES TROUPES KURDES CONTRE DAESH ?

26 Nov

Etudes géostratégiques vous invite à lire l’article du Huffington Post consacré la question où Walter Bruyère-Ostells  propose aux côtés d’Olivier Roy des pistes d’analyse des évolutions dans le jeu d’alliance dans la lutte contre l’Organisation Etat islamique :

http://www.huffingtonpost.fr/2015/11/26/syrie-france-troupes-kurdes-daech_n_8648444.html?utm_hp_ref=france

 

L’ETAT ISLAMIQUE ET SON AUDIENCE : un ciblage sciemment déployé à la conquête des cœurs et des esprits

19 Oct

Il est évidemment essentiel de comprendre que le contenu du message diffusé par l’EI, notamment sa cyber-littérature djihadiste,  s’inscrit dans une stratégie de communication élaborée et sophistiquée jouant un rôle primordial dans ce qui pourrait être considéré comme une vraie « guerre des idées ». Lorsqu’il est question de sophistication, il doit être entendu comme utilisant les méthodes de communication modernes, ainsi que celles de relations publiques, tout en ajoutant une segmentation précise et efficace de l’audience. Cette segmentation présente l’intérêt d’une division des individus ciblés, permettant à l’EI de pouvoir adapter les outils en fonction des destinataires choisis. Par cette hiérarchisation des « Oumma » (communauté de fidèle), l’EI est capable de cibler parfaitement les audiences qu’il souhaite atteindre, augmentant ainsi ses chances de persuasion ou d’influence. En effet, il adapte les moyens déployés en fonction du public visé, pour parvenir à faire pénétrer efficacement son message dans les cœurs et les esprits de celui ci. Conscient du potentiel illimité des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC) et des réseaux sociaux, il manie avec agilité et sophistication les outils de diffusion de l’information du XXIe siècle, en totale contradiction avec sa vision califale moyenâgeuse. En effet, en perpétuelle recherche de symboles provenant de l’époque du Prophète, l’EI les incorpore dans ses productions macabres, où sa singularité s’illustre par une esthétique djihadiste de l’horreur. Ainsi, les leaders du groupe et ses membres développent une propagande redoutable, fondée sur un aspect tant rationnel, qu’irrationnel. Il manipule les « faits pour démontrer, de façon rationnelle, la supériorité de son système et la réalité prétendue de son utopie imaginée [1]». Toute la communication mise en œuvre répond à des buts politico-religieux et idéologiques définis, où l’homme est à la fois l’enjeu et le moteur de l’action. C’est ainsi que l’entité se fixe l’objectif de conquérir affectivement et intellectuellement ses cibles, par une diversité de moyens déployés. L’information apparaît au cœur des techniques utilisées, étant la communication de tous les faits, les nouvelles, les explications, destinée à donner aux individus ou aux groupes auxquelles elle s’adresse, les moyens de fonder leur opinion[2].

            D’autre part, il est intéressant de relever la marque de fabrique du groupe, illustrée par la binarité de son message, qui oscille entre action et guerre psychologique. En effet, l’action psychologique, vise ainsi à fortifier l’adhésion volontaire aux idéaux et objectifs généraux de la communauté, ainsi que de maintenir une compréhension et une collaboration avec les alliés, l’action psychologique revêt alors souvent les techniques de la propagande. Tout cet effort est mis en œuvre afin d’éclairer l’opinion, d’orienter les sentiments, l’attitude et les comportements des adhérents afin de réaliser les objectifs stratégiques ou tactiques attendus par l’EI. Le combat de l’EI s’illustre également par la notion de guerre psychologique, destinée à influencer l’opinion, les sentiments, l’attitude et les comportements des adversaires de manière à les modifier dans un sens favorable à la réalisation des objectifs de la guerre.

            Ainsi, la notion de djihad virtuel (djihad sur les réseaux, internet ou en ligne) prend alors tout son sens dans cette conquête des cœurs et des esprits et apparaît comme un formidable outil permettant de viser les populations les plus éloignées ou la diaspora musulmane. Les djihadistes permettant ces actions peuvent être considérés comme des « digital natives » [3] maîtrisant parfaitement les codes culturels des jeunes générations, où le numérique est un élément central de ce siècle. En effet, le numérique a offert à ce groupe une perspective nouvelle et des ressources inépuisables pour la prolifération de leur influence en ligne.

            Section 1: l’Oumma locale et l’Oumma proche.

 

  1. Entre valorisation d’une nouvelle « colonie de peuplement » et vision autoritaire du gouvernement.

            L’objectif ultime de ce proto-État étant de bénéficier de la légitimité de tout État, se doit d’obtenir le soutien de sa population, de confession musulmane sunnite, à cheval entre la Syrie et l’Irak. La volonté de crédibilité est recherchée par tous moyens afin d’ancrer dans les esprits que leur vision califale et le projet politico-religieux qui l’accompagne est le remède à tous les maux des populations locales. Cependant, comme tout État à tendance totalitaire, l’EI doit affirmer son autorité, ce qu’il réussi particulièrement bien en faisait régner l’ordre par la crainte, la peur et la terreur au regard du sort réservé aux transfuges, aux prisonniers, aux homosexuels, aux femmes ou aux minorités religieuses. Dès lors, l’EI vacille entre la valorisation de son image comme entité politique, sociale et religieuse capable de recevoir le soutien de sa population, tout en restant intransigeant voire extrémiste quand à la rétribution de la Justice en son sein.

            Le groupe a mis en place un véritable système de presse locale diffusant un flash info du jour des événements de l’État Islamique[4]. Il existe une importante stratégie d’endoctrinement des populations car s’inscrivant dans une stratégie durable et ayant des objectifs à long terme, il est primordial pour l’entité d’obtenir l’adhésion et le soutien des populations locales notamment par des allégeances souvent forcées. L’argumentaire déployé s’articule notamment autour des thèmes de la sécurité, de la pratique d’un islam pur et véridique du temps du Prophète, de la fin de la corruption des États arabes, du retour de la stabilité des prix. En d’autres termes, tout est mis en place pour accorder une vision positive de l’ « arrière front » de l’EI, de cette nouvelle colonie de peuplement. L’obsession de l’image et la volonté de rassurer les djihadistes désireux de rejoindre les rangs et de s’y installer durablement est flagrante. Pour se faire, furent crées par Al Hayat Media Center, une série de huit mujatweets[5] de mai 2014 à juin 2014. Ces mujatweets, terme provenant du néologisme mettant en corrélation les termes mujaheed et « tweet », sont des séquences vidéos très brèves de quelques minutes, vantant les vertus de la vie au sein de EI, diffusées sur Youtube notamment. Le premier épisode par exemple, met en scène une recrue européenne chantant une chanson en allemand louant l’EI. Le second clip vidéo met en scène des enfants partageant un bon moment avec les combattants et militants, quant au troisième, il met en évidence un chef syrien dans sa vie quotidienne et explique comment la vie se déroule depuis que l’Organisation contrôle la région. Le quatrième réalisé en juin 2014, est d’un modèle un peu différent. La vidéo accompagne un membre allemand de l’EI visitant un hôpital et qui s’adresse aux destinataires en ces mots « Come to the land of honor and search for shabada (martyrdom) », la vidéo est sous-titrée en Anglais pour permettre au plus grand nombre de comprendre le dialogue. De plus, l’esprit de nation combattante est amplement cultivé dans la communication du groupe pour ce type de population.

            Cependant, contraint d’imposer son autorité et son intransigeance salafiste, le groupe pratique l’exemplarité de la peine avec ardeur et le fait savoir au monde entier. Cette exemplarité de la peine est particulièrement visible lorsqu’il s’agit de punir les homosexuels. Par exemple, le 13 août 2015[6], la province de Homs de l’État Islamique a diffusé une vidéo sur Internet montrant l’exécution de deux hommes de Palmyre, en Syrie, reconnus coupables de s’être livrés à des actes homosexuels. Les hommes ont été projetés du haut d’un immeuble, puis lapidés. Au début de la vidéo, d’une durée d’un peu plus de six minutes, un homme masqué de l’EI lit à voix haute la sentence des homosexuels devant un rassemblement d’hommes et d’enfants. De plus, le magazine Dabiq est également un outil utilisé pour mettre en évidence la punition collective comme étant l’une des sentences les plus appropriées pour dissuader les opposants, les milices du réveil ou toutes personnes dissidentes. Toute une série de photographies des massacres et d’exécutions sont disponibles pour prévenir toute rébellion contre le groupe et persuader de sa suprématie finale sur toute forme de résistance. Ainsi, opérant une dichotomie et une segmentation de son message l’EI a su instaurer une politique de la terreur assurant son autorité, tout en valorisant son image d’État alternatif à un système antérieur corrompu. Il a obtenu une certaine légitimité au sein de sa population lui permettant par la suite d’étendre son califat au delà de ses frontières initiales.

  1. Le système d’allégeance à l’EI: une vision expansionniste du Califat.

            Ayant à l’esprit les débats existants au sein des penseurs djihadistes autour du concept de bay’a, il ne sera en aucun cas question de choisir l’une ou l’autre des thèses, mais de comprendre la notion générale[7]. En effet, certains penseurs considèrent que l’EI n’est pas un État sous la forme d’un califat mais plutôt un champ de bataille pour le djihad qui ne nécessite qu’une allégeance restreinte et non totale comme certains le revendique. Pour exemple, c’est une allégeance restreinte qui est faite au leader d’Al Qaïda Al- Zarwahiri, ne concernant que les questions du djihad. En revanche, pour l’EI c’est une l’allégeance non restreinte donnée au pouvoir politique du mouvement, où la communauté toute entière doit obéissance au calife et ce, pour toutes questions, et non celles seulement cantonnées au djihad.

            De ce fait, dans la doctrine salafiste, dès lors que le Califat fut proclamé, il enjoint une obligation religieuse pour tous les salafistes de prêter allégeance, de répondre à l’appel du calife comme il fut mentionné précédemment. Cette allégeance est le système de base de la gouvernance islamique. D’autre part, cette allégeance érige un triptyque et un lien entre le domaine politique, religieux et militaire qui est un trait de caractère du califat. L’EI s’est focalisé sur cette allégeance en présentant un véritable outil marketing autour de l’investiture de ces « Bay’a »[8] et de l’obéissance au calife Ibrahim. Ces allégeances, aussi bien énoncées en ligne que matériellement exprimées, ont pour objectif d’établir un leadership tant territorial, que politique, qu’idéologique et virtuel. Elles permettent également de reconstituer les structures traditionnelles d’autorité et le leadership dans les régions locales sous le contrôle de l’Organisation, explique Philipp Holtmann. L’auteur décrit les différentes allégeances et le but de chacune d’elles, ce qui explique le nombre si important et la prolifération du phénomène. Il nomme pour commencer ce qui pourrait être traduit comme la plus petite allégeance « smaller bay’at » qui sont des allégeances faites par la communauté entière qui reconnaît obéissance à son chef, elle a donc une portée générale. Ensuite il nomme la seconde sous la dénomination « greater bay’ah » pour considérer celle de l’élection du calife Al-Baghdadi. L’auteur laisse ressortir la pratique judicieuse de l’EI pour contourner les restrictions théologiques concernant une allégeance forcée. En effet, les juristes islamiques expliquent qu’une investiture forcée ou par l’utilisation de la force armée est illégale. Le calife ne doit en aucun cas forcer la communauté à se soumettre à son autorité, ce qui est pourtant le cas en Irak et en Syrie. C’est pourquoi l’Organisation insiste sur le côté marketing de la cérémonie prônant le caractère volontaire de ces décisions.

            Ensuite l’EI met également en place deux autres types d’allégeance l’une pour forger des alliances locales et l’autre pour établir des alliances d’envergure internationale. Dès lors, la première poursuit un objectif d’expansion territoriale et d’endoctrinement, tandis que la seconde consiste à adopter un terrorisme de dissuasion et de représailles stratégiques. Au niveau local, il s’agit de forger des alliances avec les tribus et les communautés sous le contrôle de l’EI. En revanche, la vision internationale de ces cérémonies lui permet, comme pour Al Qaïda, d’élaborer une hiérarchie, un commandement stratégique et de créer des obligations pour les groupes affiliés. Contrairement à la pratique de l’ancienne organisation confirmant par ses relais médiatiques les allégeances portées à son égard, l’EI n’opère pas de la même manière, considérant ce processus trop long et inefficace. En effet, toute la stratégie de l’EI étant fondée sur le dynamisme, la réactivité et la rapidité, il utilise les allégeances populaires afin de forger rapidement de nouvelles alliances internationales par la mise en place d’un leadership « longue portée » par le biais d’Internet. Ses destinataires ne sont pas seulement des groupes terroristes de grande envergure mais également des individus, des petites communautés ainsi que des réseaux dispersés. Là encore, on observe réellement le caractère universaliste et généraliste du mouvement. Le facteur primordial, selon l’EI, ne semble pas être forcement la reconnaissance officielle de l’affiliation mais plutôt les convictions idéologiques des groupes qui souhaitent rallier le mouvement en honorant leur allégeance comme un contrat transcendantal islamique, explique Philipp Holtmann. Ainsi la vision de l’EI peut se résumer par ces dires « if you cannot perform hijrah for whatever extraordinaire reason, then try in your location to organize baya’at to the Khalifah Ibrahim. Publicize them as much as possible. Gather people in the masajid, Islamic centers, and Islamic organizations, for exemple, and make public announcements of bay’ah. Try to record these bay’ah. Try to record these bay’at and then distribue them through all forms of media including Internet». Enfin, un autre type de serment est mis en évidence pour son attrait fonctionnel afin de motiver les combattants à remplir des buts tactiques spécifiques. Ceux ci sont intitulés « Fighting-pledges » (Bay’at qital) ou « death-pledges », provenant des combattants avant une bataille par exemple. Tout ce processus permet à l’EI de faire rentrer ses combattants dans une sorte de transe face au combat, de les radicaliser. Cette pratique se retrouve également chez les enfants pour les endoctriner.

            Enfin, le serment en ligne fait également partie de la structure de pouvoir de l’EI. En effet, il permet de solidifier et de connecter le monde réel au monde virtuel. Ainsi, de nombreux sympathisants ont pu par l’intermédiaire des médias sociaux prêter allégeance au Calife. Ce serment en ligne est supposé stimuler les adhésions en augmentant le sentiment de fraternité, de communauté, d’obéissance allant même jusqu’à faire émerger de futurs supporters actifs sur le net voire des acteurs à part entière du mouvement. D’autre part, l’auteur explique que l’EI espère que ce sentiment d’obligation va exercer une pression physiologique suffisante sur ces individus pour les pousser à agir seul. Tout ce « online Bay’at » fut expérimenté depuis 2006 par l’État Islamique en Irak, notamment en 2010 où une campagne fut menée sur les forums djihadistes qui appellent les membres à confirmer l’élection du leader du mouvement de l’époque à savoir Abou Omar Al-Bagdhadi. L’EI utilise ce système présent dans l’Islam afin de créer un lien virtuel de légitimité ainsi qu’un « leadership longue portée » autour de « sa marque », une sorte de concept marketing. Ainsi, entrelaçant des acteurs réels, des événements, des campagnes en ligne et des discussions sur les médias sociaux, le concept devient connecté à l’autorité idéologique de l’EI, allant jusqu’à considérer le jihad jusqu’à la mort. Dès lors, ce procédé s’inscrit dans le paradigme du leadership virtuel, qui n’est à proprement parlé pas un véritable leadership mais néanmoins psychologiquement très efficace.

            Certains exemples peuvent être soulignés matérialisant concrètement la portée de ces allégeances et la stratégie expansionniste du groupe. Il faut cependant garder à l’esprit la volatilité de certaines d’entre-elles, pouvant se modifier au cours du temps. Cependant, plusieurs wilayats furent durablement fondées notamment en Arabie Saoudite, au Yemen, en Egypte, en Libye ou encore en Algérie, Dabiq #5. En effet, l’EI avait déclaré sa volonté, très clairement reprise dans un article du New York Times, en ces termes « the group is expanding beyond its base in Syria and Iraq to establish militant affiliates in Afghanistan, Algeria, Egypt and Libya… raising the prospect of a new global war on terror » (New York Times 14 février 2015). D’autre part, dans un enregistrement audio, le calife Al-Baghdadi avait annoncé, en novembre 2014, avoir accepté plusieurs allégeances de groupes djihadistes, notamment en Algérie « Jund Al-Khilafah », en Libye « Majlis Shura Shabab Al-Islam » et dans le Sinaï, en Egypte « Ansar Beït Al-Maqdis », et quelques autres au Yémen et en Arabie Saoudite[9]. Le point commun de ces organisations s’illustre par le fait qu’elles opèrent dans des territoires qui échappent au contrôle de l’État, où dans des espaces où le pouvoir politique est inexistant tel qu’en Libye ou au Yémen (ISW Décembre 2014). Autre caractéristique commune pour l’essentiel d’entre-elles, le canal médiatique est largement utilisé pour les diffuser. Le direct et Internet permettent une accessibilité en temps réel et une diffusion massive de celles ci. Ces allégeances ont une sorte de « rythme », de rituel afin d’exprimer leur soumission au Calife et se présentent sous le même format, mais peuvent diverger quant à leur contenu ou leur portée[10]. Par exemple, l’allégeance faite au calife Ibrahim par le leader de Boko Haram, Abubakar Shekau, le 7 mars 2015, n’impliquait pas à son commencement une collaboration logistique ou opérationnelle. D’autre part, selon le reporter David Thomson[11], cette allégeance sert également les intérêts de Boko Haram qui ne se résigne plus qu’à une simple assise nigériane. Il est notable que le groupe sort de ses frontières pour drainer des combattants venus de l’extérieur, notamment dans les États frontaliers du Nigéria. Par une sophistication de ses vidéos et des supports utilisés, Boko Haram bénéficie désormais du coup de publicité et des compétences techniques nécessaires afin de séduire de nouvelles recrues. En revanche, elle peut être considérée comme une coopération idéologique qui renvoie, selon le journaliste d’RFI, à un message fort sur les intentions futures de ce groupe, pouvant par la suite se concrétiser par une collaboration plus étroite entre les deux groupes ce qui fut réalisé en avril 2015. En effet, à cette date Boko Haram devient l’EI en Afrique de l’Ouest sous l’anacronyme anglais ISWAP. Un autre exemple peut être cité, celui de la Libye. D. Thomson explique, que l’EI a envoyé des combattants notamment médiatiques provenant de Syrie, pour « prendre souche » dans le territoire, on assiste à une véritable externalisation de l’EI et de ses compétences. En date du 9 mai 2015, une nouvelle allégeance est portée à EI par la brigade algérienne Skikda par un message audio reprenant un discours du calife relayé par la radio Al-Bayan.

            Ensuite, Dabiq #5 informe les intéressées sur les conditions à remplir afin d’obtenir la validation de l’allégeance. Une fois l’allégeance acceptée, le groupe affilié doit désigner un wali ou un gouverneur, un conseil de la Shura, selon les explications là encore fournies par le magazine. Les leaders doivent ensuite prouver leur volonté d’appliquer la Charia selon la ligne directrice de l’EI dans chacune de leur région. Ce n’est qu’à partir de cet instant que l’aspect militaire et la stratégie qui en découle pourra être élaborée au sein de la nouvelle Wilayat. Le groupe ne se limite plus à la sphère régionale. Grâce à l’avènement et l’emploi des nouvelles technologies de communication et d’information (NTIC), des réseaux et d’Internet, l’EI dispose d’une portée internationale pour cibler ses nouvelles recrues.

Section 2: L’Oumma lointaine

 

            Ce type particulier de communauté, dénommée « l’Oumma lointaine » regroupe la diaspora musulmane ainsi que les potentielles recrues. C’est une cible essentiellement non arabophone, ce qui explique les sous titrages et l’adaptation culturelle afin de séduire et de persuader ce segment d’audience. De plus, les combattants étrangers sont particulièrement visés au sein de cette catégorie[12] auxquels un message stratégique leur est envoyé. En effet, dans un premier temps il leur est demandé de réaliser la Hijra (Dabiq, Messages et vidéos de martyrs, vidéos de combattants étrangers) en laissant sous entendre une obligation sous-jacente. Ensuite, ils sont appelés à déclarer Bay’a, et enfin, pour ceux dans l’impossibilité de se rendre sur place, de conduire des attaques de « loups solitaires », (Dabiq Issue 5, « Direct result of the Shaykh’s call to action » et le discours du porte parole Adnani du 21/09/2014). Enfin, il faut également noter l’existence de certaines cibles privilégiées retenant l’attention particulière du groupe telles que le Canada, la France, l’Allemagne, l’Indonésie, le Kazakhstan, la Moldavie, la Russie et la Grande Bretagne.

  1. De la Hijra au terrorisme individuel.

            Les caractéristiques principales de toute la cyber production djihadiste salafiste à destination des futures recrues d’Occident reposent sur les notions de quête de cause et du besoin d’appartenance. Ces deux thèmes sont constamment repris dans le contenu qui leur est destiné afin de répondre à leurs besoins, ce qui explique le succès de l’entité. Le salafisme y est présenté comme une solution et la religion, les croyances ainsi que la spiritualité sont mis en avant. De plus, le besoin d’autorité, de règles et l’abdication de la liberté sont également des thèmes attrayants pour influencer et convaincre les individus ciblés. Dans cette étape de la communication, nous sommes au cœur de l’endoctrinement, définit comme l’exploitation d’une radicalisation au profit du but recherché, faire la Hijra, combattre sous l’étendard noir ou passer à l’acte sous l’angle du terrorisme individuel. La méritocratie, doctrine suivie par le groupe, offre également à ces jeunes, l’espoir que tout est possible, ce qui n’était pas souvent le cas dans l’Organisation Al Qaïda. L’exemple le plus notable semble être celui du commandant en chef de l’État Islamique sur le théâtre syrien Omar al-Shishani, un géorgien d’origine tchétchène qui a servi dans l’armée géorgienne lors de l’affrontement avec la Russie en 2008 et s’est rendu en Syrie en 2011. Il fut observé antérieurement la mise en place d’une stratégie par les leaders du mouvement afin de séduire, convaincre et persuader les potentiels adhérents au mouvement, tout en utilisant des vecteurs adaptés à ces jeunes. En effet, l’EI est un prédateur redoutable pour ces jeunes candidats car ses membres manient avec prouesse les codes contemporains et occidentaux susceptibles de toucher ces jeunes individus (18- 30 ans). Les membres de la branche médiatique de l’Organisation mettent en œuvre des moyens considérables d’adaptation culturelle afin de toucher par le meilleur vecteur les ciblées choisies. Ils se sont institués comme des « gardiens et intermédiaires de l’information », intériorisant le rôle de disséminateurs[13] et de rabatteurs. Ils ont pour objectif précis d’instiller les messages et les contenus émanant de EI auprès des potentielles recrues (Shamis Witness, Ibrahim alias crush nos ennemis / Ichigo turn), ils ne proviennent pas forcement d’Irak ou de Syrie mais souvent originaires d’Europe où ils s’autoproclament porte parole de EI. Ils permettent d’accorder l’accès à une information inaccessible aux utilisateurs de base et agissent comme des intermédiaires. Ainsi, ils diffusent une propagande non-arabe et facilitent l’accès au contenu arabophone. Le but étant d’attirer leur attention, d’embellir l’image et la puissance du groupe afin d’encourager leur soutien à EI. La prise de conscience du public occidental, de ses codes et de ses faiblesses, permet aujourd’hui à l’EI d’atteindre un panel d’individus bien plus étendu et diversifié, que ce qu’avait pu réaliser AQ avant lui. De plus, grâce à l’essor des NTIC et des réseaux, l’EI dispose d’une portée planétaire dans la diffusion ciblée de son message et peut aisément ajuster celui ci en fonction des individus ciblés derrière leurs interfaces. Ainsi plusieurs combattants ont, depuis plus d’un an, documenté sur leurs réseaux leur djihad afin de le rendre accessible à tous, comme par exemple, le compte Twitter d’Abu Ayub maldifi qui avait posté « par la grâce d’Allah, nous profitons de sites et de paysages magnifiques et tout ceci est gratuit. Il vous suffit d’être moudjahidin ». En effet, le chercheur El Difraoui expliquait qu’il a « toujours un aspect très boy-scout dans la communication des islamistes. A ces jeunes qui se morfondent en banlieue, on montre des images de combattants en pleine nature. C’est une façon de présenter le djihad comme une aventure romantique »[14]. Une autre vidéo populaire et diffusée sur Twitter et Facebook, intitulée « Khairah Ummah », avait pour objectif de montrer aux potentielles recrues, la création de la meilleure Oumma produite par l’humanité. Elle est réalisée en plusieurs versions pour atteindre un public occidental avec des sous-titrages multilingues, anglais, français, russe et turque. Le but de la majeure partie des productions citées étant de construire une image d’un « djihad normal » en accentuant les actes de la vie quotidienne des combattants, s’efforçant de minimiser les contraintes du djihad en publiant des photos de leur petit déjeuner, des moments de camaraderie, des repas pris en commun, ou encore par l’intermédiaire de la vidéo qui prône les vertus d’une vie rythmée par le djihad« There is no life without jihad »[15]produite par Al Hayat Media Center le 19 juin 2014. Ainsi, plusieurs combattants interviennent toujours au cours de ce type de vidéos en témoignant de leur expérience sur place et en lançant un appel à les rejoindre afin de mener une vie digne. Ces « brothers », selon l’appellation du groupe, apparaissent comme des idoles et des exemples à suivre pour ces jeunes. Abu Yahyaash Shami ou Yilmaz, ancien soldat allemand, qui entraîne les combattants dans différentes factions en Syrie, a documenté son expérience syrienne en postant des photos sur Instragram sous le pseudo « Chechclear » en référence à une vidéo violente de l’insurrection tchétchène décapitant un soldat russe dans les années 1990. De plus, la revue Dar al-islam illustre véritablement cette volonté de pousser ces musulmans à rejoindre le califat. Elle fait état de « l’immense bienfait qu’est celui de vivre sous la foi d’Allah au milieu des croyants. Et pour rappeler à ceux qui n’ont pas accompli l’obligation d’émigrer de la terre de mécréance et de guerre vers celle de l’Islam qu’ils sont en immense danger dans ce monde et dans l’autre ». Cette vision utopiste de la vie sous le Califat offre une alternative plausible aux individus déçus par une laïcité et une démocratie ne prenant pas en compte leur religiosité. Ils réconfortent ceux qui ne se retrouvent pas dans les systèmes occidentaux leur ouvrant la porte vers un nouveau monde empreint de Foi et de « liberté ». Une autre vidéo en date du 7 juin 2015 d’une durée de 13 minutes, réalisée par la branche médiatique de la province de Raqqa, est une interview d’un combattant français connu sous le nom Abou Salman Al-Faransi. Il y explique sa conversion à l’Islam et comment il a rejoint EI en Syrie. Mais à travers cette vidéo il appelle les français musulmans à rejoindre l’EI pour y pratiquer le djihad. De plus, il menace également les pays de la coalition étrangère et précise que les combattants sont prêts à frapper n’importe où et n’importe quand. La vidéo est réalisée en français et sous titrée en arabe ce qui montre bien la portée et l’audience visée de ce type de vidéo. Elle est distribuée par les branches médiatiques de l’EI ainsi que par ses partisans sur Twitter et se trouve hébergée sur des sites de partages de vidéos tel que Youtube, archive.org ou encore senvid.com. Les réalisateurs filment le protagoniste dans plusieurs endroits de la ville et durant sa vie quotidienne montrant ses activités routinières. La vidéo est accompagnée par un nasheed français de recrutement intitulé « Extend your hand to pledge allegiance ». Une vidéo de juillet 2014 « the chosen few of different lands » produite par Al Hayat Media Center, met en scène à son tour un canadien nommé André Poulin, connu sous le nom d’Abu Muslim. Il était une pièce maîtresse de la propagande extrémiste. Il appelait dans sa vidéo de nouveaux djihadistes: docteurs, ingénieurs, professionnels, volontaires et bailleur de fonds, tout en donnant un compte rendu sur sa vie quotidienne. Au regard de ces techniques d’approche culturelle, le chercheur El Difraoui expliquait que « ce discours personnalisé donne un visage plus humain du djihad, une forme de normalité que l’on ne voyait pas dans les vidéos d’Al Qaïda ». Ces exemples motivent les jeunes recherchant un modèle à suivre, une inspiration les poussant à agir par la suite. La familiarité du message permet d’approcher au plus près ces jeunes sans les effrayer puisqu’ils sont persuadés de déjà connaître la vie qui les attend sur place. Par une communication prolixe autour de ce quotidien, les jeunes sont persuadés de laisser derrière eux une vie de mécréant au profit d’une vie simple et heureuse. Le groupe a fait preuve d’imagination allant jusqu’à publier un « guide touristique de l’État Islamique [16]» intitulé « Vacances au Sham, le guide touristique » ou encore « a brief guide to Islamic state » par le djihadiste britannique Abou Rumaysah. Cependant, même si la volonté première de l’EI était d’obtenir l’adhésion du plus grand nombre, ce n’est que pour parvenir par la suite au but ultime; la « guerre dans le sentier de Dieu » par le djihad.

            En conséquence, l’incitation à prendre les armes est sans cesse rappelée et martelée dans l’esprit de ces jeunes. Des faits « d’armes » ou « des actes terroristes » leur sont relatés afin qu’ils puissent s’en inspirer ou copier de tels agissements (copycat) à l’image des attentats commis par Medhi Nemmouche ou Mohammed Merah. D’autres occidentaux sont également pris pour modèles, mais cette fois pour la valorisation du statut des occidentaux au sein de l’entité, à savoir « Jihadi John » ou encore Maxime Hauchard. En revanche, l’EI inspiré par les écrits d’Al Suri influence et recommande à ses membres d’agir seul, selon leur propres moyens, s’ils sont dans l’impossibilité de rejoindre les terres d’Islam. C’est ainsi qu’apparaît la notion très médiatique et controversée de « loups solitaires ». Dans le présent développement, le terme de terrorisme individuel ou celui du djihad individuel seront préférés, en tant que nouveau processus poussant à une individualisation du terrorisme. Le terme « loup solitaire » des années quatre vingt dix de Tom Metzger et Alexis Curtis désignait le mouvement des « white supremacists » agissant par une violence politique. Il était précisé une différence entre une « cellule dormante » et les « loups solitaires ». Ces derniers sont des individus agissant de leur propre chef sans aucun ordre ou connexion avec une organisation ou groupe d’individus. Alain Rodier[17] explique que cette notion englobe plutôt quatre catégories d’individus qui peuvent répondre à ce concept assez fou. Cependant, afin de respecter au mieux les dires des membres de l’EI et leur vision il sera préférable d’éviter de garder à l’esprit cette notion trop médiatique de loup solitaire. En s’intéressant à la publication de la revue Dar al-islam #2, il est essentiel de relever que les auteurs dénigrent ces « loups solitaires », mais qui n’est autre qu’une critique déguisée à l’encontre de l’organisation rivale AQ[18] et de sa stratégie.  La revue exprime cette critique en énonçant que « son acte (référence au martyr Abou Basir Abdallah Al ifriqi) en totale conformité avec le Qour’ân et la Sounnah, met fin aux théories humaines innovées du loup solitaire promues par certains groupes égarés. La base du djihad est qu’il est mené en groupe sous les ordres du Calife comme il l’était  à l’époque du Prophète Allah ». Selon les salafistes djihadistes de l’EI aucune innovation n’est permise car elle sous entend qu’elle n’a pas été donnée par Allah. Cette affirmation permet de comprendre le mécanisme de l’EI dans sa vision du djihad global et sa volonté de relayer AQ au rang d’Organisation non-islamique. Ainsi, le concept de « résistance sans leader » (Louis Beam) reprise pour le terrorisme islamiste en un « jihad sans leader » (Sageman), permet de comprendre l’évolution actuelle du terrorisme passant du groupuscule au « terrorisme individuel ». Cette vision du terrorisme fut également prônée par Abou Moussab Al-Suri. Pour reprendre la typologie établie par Marc Sageman, Al Suri appartient à la première génération de djihadistes, il a enseigné l’art du djihad à la deuxième génération et a théorisé le processus de décentralisation ayant donné naissance à la troisième génération. Il considérait  les individus tels que des éléments privilégiés car ils sont imprévisibles et difficilement détectables, notamment lorsqu’ils agissent selon la Taqiyya ou l’art de la dissimulation.  Le chercheur Marc Hecker (IFRI) reprenait les idées principales de ce dernier, en expliquant qu’il était conscient que face à un adversaire matériellement supérieur, la concentration des moyens peut s’avérer fatale. Sa théorie sonne donc comme un appel à la dispersion, à la décentralisation maximale, processus largement utilisé dans tous les domaines par l’EI. Des « camps d’entraînement mobiles » doivent être créés et le djihad mondial, réunissant potentiellement toute l’oumma, doit s’organiser autour de petites cellules, limitées parfois à une seule personne, indépendantes les unes des autres et susceptibles de s’auto-générer. Al- Suri résume sa théorie en un slogan: « nizam la tanzim », c’est à-dire « un système, pas une organisation». Il précisait également qu’« il n’y a pas de liens organisationnels entre les membres des unités de la résistance islamique globale.  Les seuls liens sont  [… ] un système d’ action , un nom et un  but communs ». En effet, Gilles Kepel[19] explique que selon lui« cette résistance ne saurait être menée par des groupes structurés, pyramidaux, trop facile à démanteler par la répression, mais par des réseaux souples de djihadistes bien formés, voire des individus isolés endoctrinés par le biais de sites spécialisés d’Internet ». Il s’avère que cette tendance semble se généraliser changeant le visage du djihadisme et du terrorisme avec de tristes illustrations telles que celles de Mohammed Merah, Medhi Nemmouche, ou dernièrement Amedy Coulibaly, où la pathologie de la violence fut sans nul doute dissimulée sous une cause plus noble, la défense d’un Islam humilié. Le changement de profil des candidats au djihad marque aussi la dimension inédite du groupe qui réussi à cibler tous types d’individus.

  1. Diversité des profils visés.

            La particularité du phénomène actuel s’illustre par la diversité des profils des candidats au djihad ne permettant pas d’établir de profil type. En effet, John Horgan, directeur du Center for Terrorism and Security Studies affirme également que depuis quatre décennies de recherches psychologiques aucun profil terroriste n’a encore pu être établi. L’anthropologue Dounia Bouzar[20] a pu observer un changement notoire dans les candidats au djihad, car il ne s’agit plus aujourd’hui, comme ce fut le cas durant les années précédentes, de jeunes de banlieues ou issus de l’immigration. Aujourd’hui, la radicalité salafiste djihadiste touche n’importe quel jeune, sans rapport direct avec son milieu social. Selon les études et les enquêtes réalisées, plusieurs traits communs sont tout de même décelés. Selon Yannick Bressan, la fragilité psychique des candidats, un profond détachement envers leur pays, leur communauté ou de leur famille et un désir de récits d’aventures sont autant de facteurs, qui tous s’inscrivent dans le cadre d’une problématique identitaire. A titre d’exemple, Samuel Laurent avait recueilli les propos du Cheik Omar Al-Bacri (libanais proche de l’EI), qui expliquait tout l’attrait de ce nouveau concept radicalisée de l’Islam, à savoir le salafisme djihadiste. Selon ses propres dires « Quand vous devenez salafiste, tout devient rassurant, le Coran vous guide en toutes circonstances. Il vous explique quand et comment agir: couper la main au voleur, donner cent coups de fouet aux fornicateurs, quatre-vingt aux buveurs d’alcool.. tout est clair! ». Ainsi, cette déclaration met en évidence la volonté d’une soumission totale à la religion, et par conséquent à son chef. Toute leur vie s’achemine au service de Dieu, l’Islam n’est alors que la seule réponse aux questions que ces individus peuvent se poser. D’autre part, le salafisme repose sur la communauté de croyants, l’Oumma, une masse indivisible laissant peu de place à l’individualisme et impossible d’en contester les ordres. C’est ce schéma qui est la plus part du temps recherché par ces jeunes en quête d’une cause, d’une identité, d’autorité, d’une famille ou d’un nouveau départ. D’autre part, deux argumentaires ont été répertoriés afin d’identifier les motivations de ces jeunes : l’un est fondé sur des motivations internes, l’autre sur des motivations externes. Ces derrières sont représentés comme les événements qui se produisent dans l’environnement de ces jeunes tel que la faiblesse étatique, l’éducation, des inégalités sociales et économiques, les conflits dans le monde. Les djihadistes par le biais de leur propagande se nourrissent de ce type d’informations, notamment en usant de la désinformation en remployant et en détournant des images ou des récits diffusés dans les médias occidentaux. Cependant, des motivations dites internes peuvent être citées, correspondant souvent à des motivations religieuses, qui souvent ne sont pas le seul facteur déterminant pour le passage à l’acte. S’ajoute également à cette motivation, un sentiment politique ainsi que certaines circonstances personnelles. Donner un sens à leur vie ou pour certains la recherche de rédemption sont également des facteurs répertoriés comme des sources d’incitation. Le criminologue Alain Bauer, a baptisé ce type de profil sous le vocable « gangsterroristes » ou jihadistes « hybrides » : « Ces délinquants qui pratiquent le vol à main armée, le trafic de voitures, continuent sous couvert d’Al-Qaeda. A un moment, dans leur esprit confus, au lieu de se renier, ces êtres trouvent une cause qui leur permet de poursuivre leur activité criminelle, façon d’atteindre croient-ils la rédemption.[21]». Ces individus sont le plus souvent la recherche de pénitence par le djihadisme qui séduit de nombreux musulmans européens et convertis, victimes d’une culture qui les incite selon eux à de tels actes. D’autres, selon l’otage français libéré Nicolas Hénin (Novembre 2014), « sont le produit de nos sociétés occidentales et ils avaient déjà une inclinaison à la violence pendant leur recherche d’identité. Maintenant, enfin, ils ont trouvé un prétexte pour laisser libre cours à ces tendances », décrivant ses tortionnaires, dont l’un était Medhi Nemmouche. Cependant, selon Scott Atran, les profils identifiés sont souvent des jeunes bloqués dans des étapes de transition de leurs vies, soit parce qu’ils sont devenus récemment français après une immigration, soit encore étudiant, soit entre deux emplois à la recherche d’une famille à construire, d’amis ou entretiennent un désir de voyager. Ce type de profil s’inscrit dans une volonté de changement et de prendre son destin en main. D’autre part, il faut également souligner que la majeure partie d’entre eux n’ont pas reçu une éducation religieuse mais se sont radicalisés par la suite à l’issue de l’appel militant du djihad diffusé par les groupes djihadistes. Vincent Geisser explique[22] qu’il s’agit soit d’individus de culture musulmane ayant découvert une idéologie radicale et attrayante, soit de convertis, convaincus par le binarisme réducteur de l’Organisation, comme une solution simple à leurs problème d’identité et de sens. Selon les études menées, la majeure partie de ces individus n’ont pas côtoyé ni des mosquées, ni même un gourou, mais se sont documentés et laissés séduire par un contenu téléchargeable et accessible sur internet ou par l’intermédiaire de « prédicateurs numériques » aux connaissances et compétences religieuses non-avérées. Les messages diffusés par le groupe trouvent un écho favorable chez les personnes qui le rejoignent, il leur offre clés en main  une chance d’exister, une cause à défendre, une rédemption, une terre d’accueil, une famille et parfois même la voie « royale pour atteindre le Paradis ». Plusieurs partisans s’expriment sur les réseaux témoignant de leur engagement et du bienfait de leur changement. Là encore, le rôle des prosélytes en ligne et le ciblage qu’ils accomplissent sont des outils essentiels pour le rabattre de tels individus. Ils identifient particulièrement les personnes vulnérables et cherchent activement à les « absorber » en renforçant leurs doutes sur leur situation actuelle tout en les convaincant de les rejoindre pour une vie meilleure. Des personnes marginalisées, ou en quête de visibilité parce qu’elles ne sont pas reconnues, deviennent alors des « proies » facilement atteignables. Certains récits provenant des « frères » ou des « sœurs » du djihad leur sont rapportés afin de les pousser à rejoindre les terres d’Islam, comme par exemple cet extrait; « That’s why I pledged alliance, in order to help the brothers and sisters of ISIS and teach them how to make da’wa to people who have long lived in humiliation and do not know the laws of Allah. We are, and we make da’wa to the children, to the elderly, to all people ».

 

            Cependant, l’afflux important de combattants étrangers et de leurs familles vers le califat est une réalité, mais cette communauté ne se cantonne pas aux frontières terrestres du Moyen Orient. La volonté universaliste et cosmopolite du groupe transparaît dans ses intentions, notamment par sa volonté de créer un lien direct entre sa communauté réelle et sa communauté virtuelle. En effet, le paradigme numérique lui offre la possibilité de créer une Oumma virtuelle, regroupant l’ensemble la diaspora musulmane sunnite inter-connectée aux quatre coins du monde. Un nouveau type de djihadiste voit ainsi le jour, tout comme un nouveau rôle attribué aux femmes dans ce djihad en ligne.

Section 3: L’Oumma virtuelle : les e-djihadistes et le djihad au féminin.

 

  1. La dé-territorialisation de la communauté des fidèles: l’Oumma

            Pourquoi une telle présence en ligne? Pourquoi cette volonté de créer une communauté virtuelle de fidèles soutenant l’EI et ses idées? Serait ce parce qu’elle permet de concrétiser de leur vision globale, cosmopolite et universaliste?

            L’évidence des faits suggère une réelle prise de conscience de l’opportunité de la e-sphère par les membres de l’EI, permettant de passer outre les frontières physiques et étatiques afin d’établir une sorte de « sanctuaire djihadiste numérique ». En effet, face à une société de plus en plus individualiste, certains individus développent un besoin vital de trouver refuge au sein d’une communauté. Cette communauté virtuelle devient alors une sorte de communauté de substitution dans une société en perte de repères identitaires. Celle ci n’est autre que le pendant d’une réalité sociale, clanique et communautaire. Il s’agit de reconstituer, dans le monde virtuel, sa communauté réelle, menant à une sorte de « tribalisme virtuel » pour reprendre les termes de Mathieu Guidère. Dounia Bouzar ajoute, qu’il est question pour ces individus de retrouver leurs « pairs virtuels », de reconstituer un espace sacré, qui renforce cependant l’isolement du groupe « purifié ». La virtualité offerte par les réseaux et les NTIC permet de constituer un tel sanctuaire. L’EI, conscient de cet enjeu, mise cette carte en recréant des liens communautaires dans cet espace virtuel religieux, où chaque internaute peut bénéficier d’une oreille attentive. En effet, ils établissent un échappatoire et une cause à soutenir, offert par la religion musulmane, à des laissés pour compte, en marge d’une société trop individualiste et inégalitaire à leurs yeux. La e-sphère leur offre également la possibilité de se construire une identité virtuelle propre, la construction et la définition de soi virtuellement. L’oumma virtuelle donne une seconde chance à ses adhérents, d’être celui que l’on ne peut être dans le monde réel et octroie une tribune pour s’exprimer, militer et échanger. L’EI exacerbe et instrumentalisme ces ressentis et se joue des émotions et des sentiments des e-djihadistes, afin de créer une cohésion virtuelle autour d’un but commun. Gilles Kepel parle même de « cluster », de tribu virtuelle, construite selon une vision horizontale. D’autre part, selon lui, ce monde numérique est une « bombe diasporique » qui occasionne un repli sur son groupe à une dimension inédite. En effet, cet enfermement communautaire peut s’effectuer à distance, nul besoin d’être proche, il suffit d’utiliser un réseau, créant une cette nouvelle forme tribale : la « tribu numérique ». En effet, les groupes Pro-EI jouent un rôle primordial dans la diffusion du message et dans l’expansion de la sphère d’influence du groupe.

            En revanche, par cette activité immatérielle proliférante, le groupe aurait-il la prétention de dresser une « armée numérique » au service du califat, notamment sous une dénomination aujourd’hui bien connue du « Cyber-califat »? Le menace d’un cyber-terrorisme pourrait-elle se concrétiser avec l’ascension du groupe sur les réseaux?

            Avant de s’intéresser à une quelconque cyber-conflictualité, il est nécessaire de noter l’avènement d’un nouvel acteur dans la e-sphère. En effet, les femmes jusqu’alors marginalisées du combat physique et militaire, trouvent une place dans le djihad médiatique et numérique. Elles y jouent un rôle important et actif, mobilisant les foules, séduisant les futures femmes de djihadistes, tout en répondant aux questions des plus hésitantes. Elles servent la cause salafiste djihadiste par un militantisme numérique et attirent de nouvelles recrues féminines dans les rangs de l’Organisation.

  1. e-djihad: une partition aussi féminine.

            L’anthropologue Dounia Bouzar explique la place des femmes au sein de la communauté musulmane précisant qu’il existe une séparation traditionnelle des sexes. Les hommes et les femmes évoluent dans deux univers distincts, l’un tourné vers le monde extérieur, la sphère publique, et l’autre, vers un monde intérieur celui de la sphère privée réservé aux femmes. Cette dichotomie allait de paire avec les tâches et les fonctions dévolues à chacun. Sans entrer avec plus de précisions sur le statut actuel de la femme dans la religion musulmane, il est seulement question ici, d’observer l’opportunité de ce monde virtuel pour ces jeunes femmes et filles qui peuvent exprimer leurs idées et militer, tout en restant dans la sphère qui leur est le plus souvent dédiée. Là encore, il n’est pas question de généraliser la situation féminine dans l’Islam, seulement d’apporter des éléments de réflexion sur la constitution d’une Oumma virtuelle et la place de celles ci en son sein. En revanche, une tendance actuelle doit être soulignée afin de comprendre le paradoxe que représente leur implication dans le djihad médiatique. En effet, les salafistes djihadistes, ont crée une sorte « apartheid racial pour se protéger des femmes et les neutraliser », explique D. Bouzar[23]. Ils créent une sorte de réduction de l’être humain à cette seule caractéristique identitaire, celui d’être une femme. En effet, cette anthropologue explique une tendance remarquée chez les radicaux qui vont en quelque sorte « effacer » celle-ci. «  le fait de refuser d’échanger avec elle la nie en la réduisant à un sexe. Assigné à une dimension sexuelle dans laquelle est n’est pas actrice, elle devient objet ». Mais pire encore, elle devient « l’objet diabolique ». Ainsi, Asma Guenifi[24] expliquait même qu’il existe une réelle frustration sexuelle exprimée envers les femmes, un objet qui se doit d’être caché des yeux de tous. Enfin, Dounia Bouzar ajoutait que le fait pour ces nouveaux radicaux de distinguer de manière si extrême une femme permettait de l’extraire de la communauté des humains. De plus, l’EI raffolant d’une lecture non conceptualisée des textes coraniques accentue cette déshumanisation de la femme légitimant son exclusion et les exactions subies par ces dernières.

            Mais alors comment expliquer leur implication au sein du djihad médiatique? Comment deviennent elles des actrices à part entière? Afin de cerner l’esprit dans lequel évolue ce paradoxe, il s’avère nécessaire de revenir à la vision « jusqu’au-boutiste » du mouvement de l’EI. En effet, selon l’expression empruntée à M. de Saint-Victor, l’EI utilise tous les moyens et les outils à sa disposition pour servir sa cause et ses intérêts, même s’il faut pour se faire il faut contredire quelques idéaux. D’autres exemples reprendront cette stratégie de maximisation, légitimant n’importe quelle pratique pourvu qu’elle soit bénéfique aux actions menées par l’Organisation. Après s’être arrangé pour détourner l’iconoclasme musulman, les membres de l’EI font de même avec le statut de la femme et son implication dans le djihad, leur offrant une « partition à jouer » Ainsi, la femme apparaît sur la scène du djihad global dans une lutte médiatique où la sphère privée chevauche la sphère publique, ouvrant une fenêtre sur le monde à ces jeunes femmes en quête d’un monde meilleur. Là encore, la supercherie d’égalité homme femme est instrumentalisée afin de créer une cause commune et faire émerger l’adhésion de ces jeunes femmes à leur vision du Califat. Deux figures légendaires et charismatiques du Coran sont également utilisées afin de légitimer et d’encourager les jeunes femmes; Fatima la fille du Prophète et Aïcha sa plus jeune femme. De plus, pendant les révolutions arabes, les femmes égyptiennes sympathisantes des Frères Musulmans ont joué un rôle considérable dans le soulèvement contre le régime égyptien. Mais les femmes étaient déjà revenues en force dans le terrorisme à partir de 2003 sur les sites islamistes, notamment au cours de la guerre d’Irak puis de Tchétchénie en 2008, commente le juge Marc Trévedic[25]. Le web a permis la libéralisation et l’émancipation de la femme salafiste, car nul besoin de porter la Burqa sur Internet. A l’époque d’Al Qaïda, on parlait de « veuves noires » pour les désigner. Une figure emblématique de ce type djihad était Malika El Aroud[26], qui énonça une phrase très parlante quant au rôle que ces jeunes sont amenées à jouer; « Mon arme, c’est l’écriture. C’est mon djihad, vous pouvez faire beaucoup avec les mots. Écrire est aussi une bombe »[27]. Poster un texte de propagande revient à poser une bombe dans l’esprit et le psychique des internautes, ce que l’EI a parfaitement cerné et utilisé. Ainsi, les femmes djihadistes du mouvement « pro-Islamic State » du groupe médiatique al-Battra Media Foundation a réactivé sa division « al-Khansa’Media Battalion[28] ». La leader de ce recrutement en ligne est une vétérance du djihad en ligne déjà active durant l’époque d’Al Qaïda où elle utilisait le pseudo « Al-khansa » pour couvrir ses opérations. Ce nom signifiant la « mère des martyrs » était celui d’une poétesse avant le début de la Révélation qui se converti à l’Islam. Après la disparition du Prophète elle stimulera ses fils pour qu’ils embrasent l’Islam et affrontent l’ennemi en leur tenant ces propos « Ô mes fils ! Vous avez embrassé l’Islam et émigré de plein gré. Par Dieu, en dehors Duquel il n’y a pas d’autre dieu, vous êtes les fils d’une femme qui n’a jamais trahi votre père, ni déshonoré votre oncle, ni mélangé votre lignée, ni changé votre famille. Vous savez ce que Dieu a réservé aux musulmans comme récompenses dans la lutte contre les infidèles ; sachez que la vraie vie commence après la mort. Dieu dit : « O vous qui croyez ! Armez-vous de patience ! Rivalisez de constance ! Soyez vigilants et craignez Dieu, si vous désirez atteindre le bonheur ! »[29]. Tout ceci explique la ligne de conduite recherchée par les membres de l’EI envers ces femmes recrutées à l’échelle planétaire. Ce recrutement mondial ouvre une possibilité incroyable pour la construction de la future génération de djihadiste mise en place par l’EI, qui pourrait s’apparenter au processus observé à l’époque nazie du Lebensborn expliqué précédemment.

            Le groupe avait initialement annoncé sa création en décembre 2013 et notifié la réactivation d’un compte Twitter le 4 septembre 2014 (@al_khansaa2). S’ajoutant au rôle de militante aguerrie voire de propagandistes djihadistes, ces dernières construisent également des « e-agences matrimoniales pour jeunes salafistes djihadistes ». Elles agissent telles que le font les « mentors » et tentent de trouver des femmes susceptibles d’ immigrer vers les terres du Califat, pour produire la future génération de djihadistes. Dès lors, elles servent d’intermédiaires et de « rabatteurs » virtuels auprès de ces jeunes recrues et prodigue une écoute attentive face aux questionnements de certaines. Le procédé le plus simple et le plus efficace selon l’EI était d’employer des jeunes femmes qui elles aussi avaient rejoint le Califat et témoignaient de leur expérience[30].  La huitième édition de Dabiq, contient un article écrit par une femme arabe ayant réalisé la Hijra et exhorte les autres musulmanes du monde à venir la rejoindre. Là encore, la manipulation coranique bat son plein. Elle persuade les jeunes candidates de l’obligation qui pèse sur elles et cite le Prophète en ces termes « les femmes sont les moitiés jumelles des hommes » ce qui revient à dire qu’elles aussi doivent faire la Hijra.  Une autre figure dénommée Aqsa Mahmood[31] détaille à son tour sous le pseudo Umm Layth, sur son compte Twitter ainsi que sur son blog, sa transformation. Elle y explique comment une jeune adolescente provenant d’un pays laïc et vivant selon un mode de vie séculaire s’est radicalisée. Depuis, elle séjourne en Syrie où elle continue ses activités en ligne et tente de montrer l’exemple aux autres jeunes filles. Le 28 juin 2015, elle publie un poème d’éloge aux attaques de l’EI du 26 juin en Tunisie, au Koweït et en France, intitulé « «Vendredi noir » sur son blog Tumblr. On peut y lire certaines lignes consacrées à la vengeance : « vengeance. C’est une réponse à notre emprisonnement. Ils essaient de nous rendre sourds, muets, aveugles face à la lumière d’Allah, mais elle brillera toujours » ; ou encore à des menaces voilées : « Peut-être comprenez-vous, peut-être pas, sachez seulement cela ; si vous n’avez aucune pitié pour nous, alors pourquoi devrions-nous en avoir pour vous », laissant transparaître l’implication de cette djihadiste dans le rôle qui lui est dévolu au sein de l’Organisation. Umm Abdullatif, étant connu comme Zehra Dumann, originaire de Melbourne, communique avec de potentielles recrues féminines via sa page sur Ask.fm et y décrit son « lifestyle » en louant les joies d’une telle vie. Elle y cite notamment certaines phrases telles que « c’est quelque chose que tu as besoin pour te connaître toi même »[32] et répond aux questions des jeunes femmes intéressées. De plus, un autre exemple peut être cité pour appâter les futures épouses. Un document mis en ligne, intitulé les « Femmes de l’État islamique : manifeste et étude de cas »[33], publié par la brigade Al-Khansaa[34] offre une vision de leur nouvelle vie afin qu’elle en connaisse les détails avent de s’engager.

            Le ciblage mis en place par l’EI lui permet d’ajuster le message transmis en fonction du destinataire visé. Les outils et les méthodes sont également adaptés afin d’atteindre efficacement les esprits. Il en va de même lorsqu’il est question de construire l’identité de son ennemi. La construction médiatique de l’ennemi est une donnée primordiale afin d’identifier clairement les adversaires à atteindre pour les combattants de l’EI. Les leaders mettent tout en œuvre afin de les discréditer, de les stigmatiser et de les déshumaniser, rendant le recours à la force nécessaire et outrageusement violent voire barbare. L’ambiance des supports constitués à cet effet, gravite autour du retour de la notion Guerre Sainte, justifiant la guerre et ses atrocités au nom d’une cause estimée juste : la défense de l’Islam contre les oppresseurs, les mécréants et les hérétiques. L’EI replace au cœur des débats l’ancienne guerre de religion, où les ennemis sont nommés « croisés » et où le but de la guerre est avant tout masqué par une revendication religieuse. Le groupe souhaite à terme voir l’étendard noir se profiler à l’horizon, convertir le plus grand nombre à l’Islam et soumettre l’ensemble de monde à ses prétentions. S’agirait-il d’un retour de la Guerre Sainte modernisée à l’aune du XXIe siècle?

Julie LINARES, diplômée Master II en 2015.

[1] Charlie WINTER « The virtual caliphate; Understanding Islamic States Propaganda strategy », juillet 2015, Quilliam Foundation.

[2]  TTA 117, p9.

[3] Marc Prensky « Digital Natives, Digital Immigrants » publié en 2001.  Selon lui, l’an 2000 n’a pas seulement marqué le passage d’un siècle à l’autre. Cette date constitue une rupture fondamentale dans la façon dont les nouvelles générations, nées à partir des années 80, apprennent. « l’hypertexte, la musique téléchargée, le téléphone dans la poche, les bibliothèques sur leurs ordis » ont vu leurs cerveaux se structurer différemment par rapport à celui de leurs aînés. Du moins, que leur « schéma de pensée » serait différent.

[4] https://ia601502.us.archive.org/0/items/AlbaYan_109/Mercredi%2017%20Rajab%20de%20l’année%201436.pdf

[5] http://jihadology.net/?s=mujatweets

[6] http://www.memri.fr/2015/08/18/avertissement-photos-graphiques-une-video-de-lei-montre-lexecution-de-deux-homosexuels-a-homs/

[7] Aller plus loin: Cole Bunzel « Paper state to caliphate: the ideology of Islamic State », p 26,19 mars 2015, Center for Middle East Policy at Brookings.

[8] « The different functions of IS online and offline Pledges (Bayat): creating a multifaceted nexus of authority », by Philipp Holtmann, Novembre 1(, 2014, on Jihadology.

[9] Aaron Y.ZELIN « The Islamic States archipelago of Provinces », in the Washington Institute, 14 novembre 2014. http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/the-islamic-states-archipelago-of-provinces.

[10] Exemples sur archives.org https://ia600307.us.archive.org/14/items/bay3aa_201505/bay3aa.mp3

[11] Entretien téléphonique du 8 mai 2015.

[12] ISW global messaging strategy, december 2014.

[13] Terme employé par ICSR de Londres.

[14] France TV info du 1 octobre 2014.

[15]  https://news.vice.com/article/pro-isis-recruitment-video-encourages-foreign-fighters-to-join-jihad

[16] 12 mai 2015, https://Twitter.com/AbouZilleur_/status/598082514733797376/photo/1

[17] Alain Rodier « Quest ce quun loup solitaire ? », janvier 2015, note d’actualité N°378, Cf2R.

[18] Nouvelle brochure de l’État Islamique  en français intitulée « quAllah maudisse la France », 12 février 2015, MEMRI FR.

[19] Gilles Kepel, Terreur et martyre, Relever le défi de civilisation, Flammarion, Paris, 2008, p189.

[20] http://www.bouzar-expertises.fr/images/docs/METAMORPHOSE.pdf

[21] http://www.liberation.fr/societe/2013/05/20/le-jihad-nouvelle-generation_904308

[22] Vincent Geisser « Eduquer à la laïcité, rééduquer au « bon islam »?, migrations société 27 (157), janvier-février 2015.

[23] Dounia BOUZAR, Désamorcer lIslam radical, Paris, 2014, Editions de l’Atelier/Editions Ouvrières.

[24] « Dans la tête des terroristes. Profils psychologiques et ingrédients de la terreur ». Asma GUENIFI, le 2 avril 2015, Conférence IHEDN.

[25] Marc TREVIDIC, Terroristes: les 7 piliers de la déraison, 2013, Editions Jean-Claude Lattès.

[26] Activiste radicale belge d’origine marocaine née en 1959/1960, qui avait pour premier mari Abdessatar Dahmane qui a trouvé la mort en assassinant le commandant Massoud. Elle fut ensuite mariée à un second mari parti faire le djihad au Wazaristan. Elle est l’auteur du livre « Soldats de lumières » qui glorifiait les moudjahidines afghans. C’est avec son deuxième mari qu’elle devient très active sur internet, animant tous deux le site MINBAR SOS.

[27] Expression déclarée en mai 2008 dans le journal Herald Tribune.

[28] https://azelin.files.wordpress.com/2015/01/al-khansc481-media-battalion-22women-in-the-islamic-state22.pdf

[29] Coran Sourate III verset 200.

[30]  MEMRI FR, 3 avril 2015.

[31] Jeune fille provenant de Glasgow en Ecosse. https://Twitter.com/hashtag/aqsamahmood partie en Syrie pour épouser un combattant tunisien.

[32] http://www.rferl.org/content/islamic-state-jihadi-brides/26932055.html

[33] Document traduit en anglais par le chercheur Charlie WInter du Think Tank Quilliam foundation. http://www.quilliamfoundation.org/wp/wp-content/uploads/publications/free/women-of-the-islamic-state3.pdf.

[34] Egalement le nom de la brigade composée d’une cinquantaine de femmes chargées de patrouiller dans les rues de Raqqa, en Syrie, pour faire respecter l’idéologie de l’État islamique (EI), et parfois punir les récalcitrantes aux diktats de l’organisation djihadiste.

ENTRE KURDES ET POLITIQUE RÉGIONALE : LA TURQUIE FACE A SES AMBIGUITES

5 Oct

Depuis l’apparition du nationalisme kurde, les élites turques se sont montrées inconséquentes dans leur aptitude à résoudre le problème de la présence kurde sur le territoire anatolien. Perçue tour à tour comme un obstacle à détruire ou comme un enjeu électoral, la question kurde a toujours été appréhendée comme une problématique à court terme, réduisant du même coup, son importance à celle d’une simple contingence politique. A partir de 1978, l’apparition du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui prône une lutte armée « généralisée », va forcer les autorités turques à reconsidérer l’ampleur de la question kurde.

De nombreux éléments historiques vont plaider en faveur d’une résolution  pérenne du conflit. La présidence de Turgüt Özal  annonce un effort de réconciliation entre les deux parties en présence en brisant le tabou kurde. De mère kurde, il devient le président de la République de Turquie le 9 novembre 1989. Il est le premier à reconnaitre de manière officielle  la réalité du fait kurde au plus haut niveau de l’Etat. Il encourage le développement du mouvement légaliste en soutenant la création du Parti Populaire du Travail (HEP). En effet, le président Özal voit dans l’existence d’une représentation parlementaire kurde pacifique le seul moyen de juguler l’influence croissante du PKK au sein de la population kurde de Turquie.

De même, six années plus tard, l’arrestation d’Abdullah Öcalan, père fondateur du mouvement et leader indiscutable du PKK, porte un coup sévère au mouvement national kurde tout entier. Le 16 février 1999, il est capturé sur le territoire kenyan dans une opération menée conjointement par les services secrets turcs, américains et israéliens. Le mythe d’un chef insaisissable, pourfendeur de l’Etat turc, se désagrège, renvoyant les Kurdes à leur propre impéritie. L’emprisonnement d’Öcalan est toutefois l’occasion d’un revirement stratégique radical du parti en faveur de la résolution diplomatique du conflit. Le 2 août 1999, alors qu’il vient d’être condamné à mort par les autorités turques, Abdullah Öcalan appelle à la suspension immédiate de la lutte armée et au retrait des combattants du PKK du sol turc vers les montagnes du Kurdistan irakien. Sa peine est finalement commuée en prison à perpétuité sous la pression occidentale.

Dans un contexte de rapprochement entre la Turquie et l’Union européenne[1], le PKK espère tirer son épingle du jeu en posant la résolution de la question kurde comme une condition préalable à l’adhésion. Dès lors, il n’est plus question de libération nationale, ni même d’autonomie des régions kurdes. Le parti ne revendique désormais plus que des droits d’ordre culturel. En effet, le gouvernement Ecevit entreprend une politique de réforme dite des « paquets d’harmonisation législative ». Il s’agit alors de favoriser le rapprochement du système turc avec le modèle européen de protection des droits et libertés. Le 17 décembre 2004, le Conseil européen prend acte et donne son feu vert à l’ouverture des négociations d’adhésion.

De manière concomitante, la Turquie mène sur la scène intérieure une politique dite d’ « ouverture démocratique » qui se traduit par un certain nombre d’avancées concernant les droits culturels de cette minorité. En date du 1er janvier 2009, une nouvelle chaîne de télévision publique, TRT 6, est lancée en Turquie. Elle a comme particularité de diffuser un certain nombre de programmes en kurmandji, dont la pratique fut longtemps interdite en Turquie.  Le 13 novembre 2009, Besir Atalay, ministre de l’Intérieur turc, annonce trois mesures relatives à la question kurde. La première est relative au droit pour les communes kurdes dont le nom a été turquisé de revenir à leur nom d’origine. La seconde fait état de la mise en place d’une commission indépendante qui aura vocation à enquêter sur les violations des droits de l’homme dans la région du Sud-Est et la troisième concerne l’autorisation de s’exprimer en kurde dans la vie politique turque[2]. De plus, en 2009, des négociations s’ouvrent, dans le plus grand secret, à Oslo entre les renseignements turcs (MIT) et des hauts représentants du PKK. Pour la première fois de l’Histoire, des négociateurs des deux camps se trouvent à la même table, discutant de la suite à donner aux demandes du peuple kurde. C’est l’occasion pour le PKK de formuler ses deux exigences majeures à savoir la reconnaissance du peuple kurde par l’octroi des droits individuels dont il est privé et la mise en place d’une autonomie démocratique pour les régions kurdes du Sud-Est. Cette première prise de contact qui ne débouche sur aucun résultat concret offre au moins l’intérêt de rompre avec le traditionnel discours selon lequel l’Etat turc ne négocie pas avec les « terroristes ».

Toutefois, alors que ces mesures sont l’occasion de mettre définitivement à bas le discours officiel d’une République unitaire fondée autour de l’ethnie turque, les concessions accordées au mouvement kurde restent néanmoins très marginales.  L’aspect symbolique des mesures ne parvient pas à masquer la déception du mouvement kurde face à une ouverture qu’il considère davantage comme une manœuvre politique de séduction qu’une véritable révolution dans l’administration politique de ce peuple. En effet, les trois revendications principales formalisées par le mouvement légal kurde sont la reconnaissance constitutionnelle du fait kurde et des langues kurdes, l’enseignement en langue kurde et le renforcement de l’autonomie des pouvoirs locaux au Sud-Est, trois points semblables à ceux évoqués par Öcalan dans sa feuille de route pour sortir du conflit.

De plus, la tentative de rapprochement avec l’Union européenne est un échec. Un an après le début des négociations en octobre 2005, les relations turco-européennes sont au point mort. La question de la partition de Chypre, membre à part entière de l’Union européenne depuis 2004, est un point d’achoppement diplomatique qui reste, pour le moment, indépassable. En effet, depuis 1974, la Turquie occupe le nord de l’île et conteste la légitimité du gouvernement de Nicosie qui est par ailleurs reconnu par la communauté internationale. Devant le refus turc d’ouvrir ses ports et aéroports aux moyens de transport en provenance de Chypre, le Conseil des ministres européen décide finalement de suspendre les discussions d’adhésion avec la Turquie.

            La déconvenue européenne qui en résulte force la Turquie à repenser sa politique extérieure. Après s’être tournée sans succès vers l’Occident, elle va à présent regarder davantage vers l’Est. Le Parti de la justice et du développement (AKP), arrivé au pouvoir en 2002, va alors se trouver confronté à un monde musulman avec lequel il entreprend une politique de « zéro problème avec les voisins » qui se révèle être une politique d’hégémonie régionale. L’objectif attitré de cette politique est la constitution d’une zone de paix et de stabilité dans la proximité immédiate de l’Etat turc.

Cette posture est facilitée par le traumatisme que représente la projection de forces américaines en Irak en date de l’année 2003. Cette opération militaire d’envergure est perçue comme une intrusion dans la sphère moyen-orientale. Elle est par conséquent à l’origine d’une détérioration des relations entre les Etats-Unis et la Turquie. Le 1er mars 2003, l’Assemblée nationale turque s’oppose à la demande américaine de mise à disposition de ses infrastructures militaires. Conjointement, les relations bilatérales qu’entretient la Turquie avec ses voisins immédiats vont s’améliorer. En 2004, la Turquie et la Syrie signent un accord de libre-échange qui est le point de départ d’une « lune de miel » entre Erdogan et Bachar El-Assad. Sur la même période, le commerce bilatéral entre la Turquie et l’Iran explose, le volume monétaire passant de deux milliards de dollars US en 2001 à vingt-deux milliards de dollars en 2012[3]. Outre l’association en matière économique, les années 2000 sont aussi l’occasion d’une entente sécuritaire concernant le PKK et ses affiliés régionaux comme le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) en Iran ou le Parti de l’union démocratique (PYD) en Syrie. 

Dans le cadre de cette politique, le rapprochement le plus significatif s’effectue avec le Gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK), entité politique fédérée du Nord de l’Irak. Reconnue par la Constitution irakienne de 2005, il s’agit de la seule émanation kurde dotée d’une réelle  autonomie politique. Le GRK dispose ainsi de son propre parlement, habilité à  édicter des lois, et d’un corps armé composé de peshmergas qui veillent sur ses frontières territoriales. Si l’Irak est devenu depuis 2011 le deuxième partenaire commercial de la Turquie avec près de douze milliards de dollars d’échanges en 2013, 70% de ces opérations financières ne concernent que la région kurde qui fournit abondamment la Turquie en pétrole[4]. L’appui de la Turquie est pour le GRK une condition fondamentale à la conservation de son autonomie rudement acquise au détriment de Bagdad. En effet, la quasi-indépendance du GRK vis-à-vis du gouvernement central irakien est assurée par la viabilité économique de la région, dépendant quasi-exclusivement des exportations pétrolières à destination de Turquie. Ainsi, en se présentant comme un client régulier, la Turquie se porte garante de la subsistance d’une entité kurde à ses frontières.

 

Cette alliance a priori contre nature pour la Turquie possède néanmoins plusieurs avantages. Tout d’abord, elle signifie une perte de revenus conséquente pour l’Etat central irakien puisque 95% des revenus du pays proviennent du pétrole et que le Kurdistan irakien renferme la deuxième source de pétrole d’Irak avec une capacité de production de cent vingt-cinq milles barils par jour. L’affaiblissement financier de l’Irak constitue une bonne nouvelle pour l’ambition turque de devenir la puissance régionale de référence. De plus, les relations plus que cordiales qu’entretiennent Erdogan et Massoud Barzani, président du GRK, permettent au gouvernement de l’AKP de faire pression sur le PKK, présent depuis 1999 sur le sol irakien, par l’intermédiaire du GRK. En ce sens, le soutien du GRK est régulièrement instrumentalisé par l’AKP pour montrer qu’il œuvre en faveur des Kurdes. En novembre 2013, la visite de Barzani à Diyarbakir, accueilli comme un véritable chef d’état, est clairement motivée par l’approche des élections locales de mars 2014. Elle permet la promotion d’ « une identité kurde alternative à celle proposée par Öcalan »[5]. Ainsi, d’un point de vue externe, elle sape la capacité du PKK et du GRK, deux principaux acteurs kurdes de la région, à se rapprocher dans l’optique de constituer un projet commun de Kurdistan indépendant qui menacerait les délimitations frontalières existantes. D’un point de vue interne, elle essaie de rompre avec son image de rigidité vis-à-vis de la question kurde en prouvant qu’elle peut lier des relations pacifiques avec une entité kurde. De manière indirecte, il s’agit de signifier que l’impossibilité d’une issue en Turquie serait le fait de l’intransigeance du PKK, non celle du gouvernement.

 

Le GRK se révèle donc un partenaire fondamental sur la question kurde. Cette relation va être renforcée par ce que Didier Billion qualifie de « confessionnalisation de la politique extérieure du pays »[6]. Dans son duel à distance avec l’Iran chiite, autre poids-lourd de la scène politique moyen-orientale, la Turquie va mettre en œuvre une politique s’appuyant sur la volonté de renforcer l’axe sunnite au Moyen-Orient. La période des printemps arabes s’ouvrant en 2011, qui bouleversent l’équilibre géostratégique de la région, va également participer à l’affirmation de cette nouvelle posture turque. Le rejet de la politique pro-chiite de Nouri Al-Maliki en Irak accentue le soutien au gouvernement kurde d’Erbil. En 2013, le coup d’Etat militaire qui secoue l’Egypte renverse le gouvernement des Frères Musulmans dirigé par Mohammed Morsi. L’anéantissement d’un gouvernement sunnite élu par le peuple mène la Turquie et l’Egypte à la limite de la rupture des liens diplomatiques. De même, l’insurrection syrienne contre Bachar El-Assad donne au gouvernement turc l’opportunité de faire d’une pierre deux coups en renversant le régime alaouite au pouvoir pour le remplacer par un pouvoir politique issu de la majorité sunnite du pays. Dans cette optique, le gouvernement turc fait le choix de soutenir l’opposition sunnite au régime de Bachar El-Assad dans toute sa « diversité » : l’Armée syrienne libre, le Front Al-Nostra ou encore  Daesh[7].

 

La crise syrienne dans son ensemble est particulièrement révélatrice de la difficulté pour l’Etat turc à appréhender son environnement. Bien que l’opposition ne parvienne à chasser définitivement Bachar El-Assad, l’affaiblissement du pouvoir mène au retrait des troupes de Damas stationnées dans les zones kurdes du Nord-Est. Le PYD, qui correspond à la branche syrienne du PKK, en profite pour prendre possession de cette région qu’il nomme Rojava, signifiant littéralement l’ « Ouest du Kurdistan ». Parvenant à mettre en place une force militaire estimé à trente mille hommes[8] et une organisation administrative autonome, le PYD annonce, de manière unilatérale, l’indépendance de la zone  placée sous son contrôle militaire. D’un point de vue géostratégique, il s’agit d’un véritable coup dur porté au régime turc. En effet, la région du Kurdistan turc est désormais bornée par le Rojava au Sud et par le GRK à l’Est, prônant tous deux, si ce n’est l’indépendance, au moins l’autonomie des populations kurdes vis-à-vis des structures étatiques.

 

La conscience profonde de la menace que représente la présence de telles entités à ses frontières  amène la Turquie à renforcer sa coopération avec le GRK avec la mise en place d’une politique d’endiguement vis-à-vis de l’espace kurde syrien. En 2013, la construction d’un mur entre Nusaybin en Turquie et Qmichli en Syrie a vocation à isoler la composante kurde syrienne de la population kurde de Turquie. Le gouvernement d’Erbil prend également la décision de fermer le pont de Simalka reliant les territoires irakien et syrien[9]. Dans la lignée de cette politique, la non-intervention turque lors du siège de Kobané par les membres de Daesh, internationalement critiquée, répond à la volonté turque de procéder à l’affaiblissement de ce bastion kurde. En effet, les liens entre le PKK et le PYD laissent présager, si la situation venait à se stabiliser, des temps difficiles pour la Turquie. Celle-ci n’aurait alors d’autre choix que de parvenir à de vraies avancées en faveur des Kurdes ou de subir les attaques d’un PKK/PYD renforcé par les livraisons d’armes effectuées par les Occidentaux et par l’aura acquise dans la lutte contre les islamistes de Daesh.

 

Mise en danger par la pression exercée par l’influence régionale croissante du mouvement kurde, la Turquie parvient, pour le moment, à assurer une « cogestion de l’espace transfrontalier entre les zones kurdes d’Irak, de Turquie et de Syrie » avec l’aide du GRK[10]. Pour combien de temps ? Outre cette carte stratégique, la situation de la Turquie s’est considérablement aggravée. L’Etat turc est passé du « zéro problème avec les voisins » à « zéro voisin sans problèmes », accentuant les troubles à ses frontières et jusque sur son sol[11]. La complexification de l’espace géographique moyen-oriental est également renforcée avec l’apparition d’un nouvel acteur : Daesh qui contrôle un territoire à cheval entre la Syrie et l’Irak et menace la stabilité de l’ensemble de la zone. En dépit de l’effort kurde déployé pour contenir cette structure terroriste, Ankara ne semble pas décidé à remettre son destin entre les mains des Kurdes, refusant de participer à l’avènement d’une puissance stratégique kurde au Moyen-Orient.

 

Baptiste Orlandini, diplômé du Master II en 201

 

[1] La République de Turquie acquiert en 1999 le statut de candidat officiel à l’entrée dans l’Union européenne.

[2] AFP (ANKARA), « Le gouvernement turc annonce des mesures pour améliorer les droits des Kurdes », 13 novembre 2009

[3] Zaman France, « L’Iran et la Turquie consolident leurs accords commerciaux », 16 décembre 2013, disponible à l’adresse suivante : http://www.zamanfrance.fr/article/liran-turquie-consolident-leurs-accords-commerciaux-6589.html (date de consultation : 18/04/2015)

[4] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », Politique étrangère, 2014, p. 39-50, p. 45

[5] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », op. cit., p. 48

[6] D. BILLION, « Les défis de la politique régionale de la Turquie », Observatoire de la Turquie et de son environnement géopolitique, 6 octobre 2014, disponible à l’adresse suivante : http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-turquie/obsturquie-dfispolregionale-db-octobre-2014.pdf (date de consultation: 17/05/2015)

[7] Ibid.

[8] H. BOZARSLAN, « Les Kurdes et l’option étatique », Politique étrangère, 2014, pp. 15-26, p. 23

[9] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », op. cit., p. 45

[10] Ibid. p. 46

[11] L’immigration massive de réfugiés syriens sur le sol turc est estimée depuis 2011 à 800 000 individus. Cet afflux migratoire menace la stabilité socio-économique du pays. En effet, il est à la source de nombreuses tensions relatives notamment au marché du travail.

ENTRE KURDES ET POLITIQUE RÉGIONALE : LA TURQUIE FACE A SES AMBIGUITES

23 Sep

Depuis l’apparition du nationalisme kurde, les élites turques se sont montrées inconséquentes dans leur aptitude à résoudre le problème de la présence kurde sur le territoire anatolien. Perçue tour à tour comme un obstacle à détruire ou comme un enjeu électoral, la question kurde a toujours été appréhendée comme une problématique à court terme, réduisant du même coup, son importance à celle d’une simple contingence politique. A partir de 1978, l’apparition du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui prône une lutte armée « généralisée », va forcer les autorités turques à reconsidérer l’ampleur de la question kurde.

De nombreux éléments historiques vont plaider en faveur d’une résolution  pérenne du conflit. La présidence de Turgüt Özal  annonce un effort de réconciliation entre les deux parties en présence en brisant le tabou kurde. De mère kurde, il devient le président de la République de Turquie le 9 novembre 1989. Il est le premier à reconnaitre de manière officielle  la réalité du fait kurde au plus haut niveau de l’Etat. Il encourage le développement du mouvement légaliste en soutenant la création du Parti Populaire du Travail (HEP). En effet, le président Özal voit dans l’existence d’une représentation parlementaire kurde pacifique le seul moyen de juguler l’influence croissante du PKK au sein de la population kurde de Turquie.

De même, six années plus tard, l’arrestation d’Abdullah Öcalan, père fondateur du mouvement et leader indiscutable du PKK, porte un coup sévère au mouvement national kurde tout entier. Le 16 février 1999, il est capturé sur le territoire kenyan dans une opération menée conjointement par les services secrets turcs, américains et israéliens. Le mythe d’un chef insaisissable, pourfendeur de l’Etat turc, se désagrège, renvoyant les Kurdes à leur propre impéritie. L’emprisonnement d’Öcalan est toutefois l’occasion d’un revirement stratégique radical du parti en faveur de la résolution diplomatique du conflit. Le 2 août 1999, alors qu’il vient d’être condamné à mort par les autorités turques, Abdullah Öcalan appelle à la suspension immédiate de la lutte armée et au retrait des combattants du PKK du sol turc vers les montagnes du Kurdistan irakien. Sa peine est finalement commuée en prison à perpétuité sous la pression occidentale.

Dans un contexte de rapprochement entre la Turquie et l’Union européenne[1], le PKK espère tirer son épingle du jeu en posant la résolution de la question kurde comme une condition préalable à l’adhésion. Dès lors, il n’est plus question de libération nationale, ni même d’autonomie des régions kurdes. Le parti ne revendique désormais plus que des droits d’ordre culturel. En effet, le gouvernement Ecevit entreprend une politique de réforme dite des « paquets d’harmonisation législative ». Il s’agit alors de favoriser le rapprochement du système turc avec le modèle européen de protection des droits et libertés. Le 17 décembre 2004, le Conseil européen prend acte et donne son feu vert à l’ouverture des négociations d’adhésion.

De manière concomitante, la Turquie mène sur la scène intérieure une politique dite d’ « ouverture démocratique » qui se traduit par un certain nombre d’avancées concernant les droits culturels de cette minorité. En date du 1er janvier 2009, une nouvelle chaîne de télévision publique, TRT 6, est lancée en Turquie. Elle a comme particularité de diffuser un certain nombre de programmes en kurmandji, dont la pratique fut longtemps interdite en Turquie.  Le 13 novembre 2009, Besir Atalay, ministre de l’Intérieur turc, annonce trois mesures relatives à la question kurde. La première est relative au droit pour les communes kurdes dont le nom a été turquisé de revenir à leur nom d’origine. La seconde fait état de la mise en place d’une commission indépendante qui aura vocation à enquêter sur les violations des droits de l’homme dans la région du Sud-Est et la troisième concerne l’autorisation de s’exprimer en kurde dans la vie politique turque[2]. De plus, en 2009, des négociations s’ouvrent, dans le plus grand secret, à Oslo entre les renseignements turcs (MIT) et des hauts représentants du PKK. Pour la première fois de l’Histoire, des négociateurs des deux camps se trouvent à la même table, discutant de la suite à donner aux demandes du peuple kurde. C’est l’occasion pour le PKK de formuler ses deux exigences majeures à savoir la reconnaissance du peuple kurde par l’octroi des droits individuels dont il est privé et la mise en place d’une autonomie démocratique pour les régions kurdes du Sud-Est. Cette première prise de contact qui ne débouche sur aucun résultat concret offre au moins l’intérêt de rompre avec le traditionnel discours selon lequel l’Etat turc ne négocie pas avec les « terroristes ».

Toutefois, alors que ces mesures sont l’occasion de mettre définitivement à bas le discours officiel d’une République unitaire fondée autour de l’ethnie turque, les concessions accordées au mouvement kurde restent néanmoins très marginales.  L’aspect symbolique des mesures ne parvient pas à masquer la déception du mouvement kurde face à une ouverture qu’il considère davantage comme une manœuvre politique de séduction qu’une véritable révolution dans l’administration politique de ce peuple. En effet, les trois revendications principales formalisées par le mouvement légal kurde sont la reconnaissance constitutionnelle du fait kurde et des langues kurdes, l’enseignement en langue kurde et le renforcement de l’autonomie des pouvoirs locaux au Sud-Est, trois points semblables à ceux évoqués par Öcalan dans sa feuille de route pour sortir du conflit.

De plus, la tentative de rapprochement avec l’Union européenne est un échec. Un an après le début des négociations en octobre 2005, les relations turco-européennes sont au point mort. La question de la partition de Chypre, membre à part entière de l’Union européenne depuis 2004, est un point d’achoppement diplomatique qui reste, pour le moment, indépassable. En effet, depuis 1974, la Turquie occupe le nord de l’île et conteste la légitimité du gouvernement de Nicosie qui est par ailleurs reconnu par la communauté internationale. Devant le refus turc d’ouvrir ses ports et aéroports aux moyens de transport en provenance de Chypre, le Conseil des ministres européen décide finalement de suspendre les discussions d’adhésion avec la Turquie.

            La déconvenue européenne qui en résulte force la Turquie à repenser sa politique extérieure. Après s’être tournée sans succès vers l’Occident, elle va à présent regarder davantage vers l’Est. Le Parti de la justice et du développement (AKP), arrivé au pouvoir en 2002, va alors se trouver confronté à un monde musulman avec lequel il entreprend une politique de « zéro problème avec les voisins » qui se révèle être une politique d’hégémonie régionale. L’objectif attitré de cette politique est la constitution d’une zone de paix et de stabilité dans la proximité immédiate de l’Etat turc.

Cette posture est facilitée par le traumatisme que représente la projection de forces américaines en Irak en date de l’année 2003. Cette opération militaire d’envergure est perçue comme une intrusion dans la sphère moyen-orientale. Elle est par conséquent à l’origine d’une détérioration des relations entre les Etats-Unis et la Turquie. Le 1er mars 2003, l’Assemblée nationale turque s’oppose à la demande américaine de mise à disposition de ses infrastructures militaires. Conjointement, les relations bilatérales qu’entretient la Turquie avec ses voisins immédiats vont s’améliorer. En 2004, la Turquie et la Syrie signent un accord de libre-échange qui est le point de départ d’une « lune de miel » entre Erdogan et Bachar El-Assad. Sur la même période, le commerce bilatéral entre la Turquie et l’Iran explose, le volume monétaire passant de deux milliards de dollars US en 2001 à vingt-deux milliards de dollars en 2012[3]. Outre l’association en matière économique, les années 2000 sont aussi l’occasion d’une entente sécuritaire concernant le PKK et ses affiliés régionaux comme le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK) en Iran ou le Parti de l’union démocratique (PYD) en Syrie. 

Dans le cadre de cette politique, le rapprochement le plus significatif s’effectue avec le Gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK), entité politique fédérée du Nord de l’Irak. Reconnue par la Constitution irakienne de 2005, il s’agit de la seule émanation kurde dotée d’une réelle  autonomie politique. Le GRK dispose ainsi de son propre parlement, habilité à  édicter des lois, et d’un corps armé composé de peshmergas qui veillent sur ses frontières territoriales. Si l’Irak est devenu depuis 2011 le deuxième partenaire commercial de la Turquie avec près de douze milliards de dollars d’échanges en 2013, 70% de ces opérations financières ne concernent que la région kurde qui fournit abondamment la Turquie en pétrole[4]. L’appui de la Turquie est pour le GRK une condition fondamentale à la conservation de son autonomie rudement acquise au détriment de Bagdad. En effet, la quasi-indépendance du GRK vis-à-vis du gouvernement central irakien est assurée par la viabilité économique de la région, dépendant quasi-exclusivement des exportations pétrolières à destination de Turquie. Ainsi, en se présentant comme un client régulier, la Turquie se porte garante de la subsistance d’une entité kurde à ses frontières.

 

Cette alliance a priori contre nature pour la Turquie possède néanmoins plusieurs avantages. Tout d’abord, elle signifie une perte de revenus conséquente pour l’Etat central irakien puisque 95% des revenus du pays proviennent du pétrole et que le Kurdistan irakien renferme la deuxième source de pétrole d’Irak avec une capacité de production de cent vingt-cinq milles barils par jour. L’affaiblissement financier de l’Irak constitue une bonne nouvelle pour l’ambition turque de devenir la puissance régionale de référence. De plus, les relations plus que cordiales qu’entretiennent Erdogan et Massoud Barzani, président du GRK, permettent au gouvernement de l’AKP de faire pression sur le PKK, présent depuis 1999 sur le sol irakien, par l’intermédiaire du GRK. En ce sens, le soutien du GRK est régulièrement instrumentalisé par l’AKP pour montrer qu’il œuvre en faveur des Kurdes. En novembre 2013, la visite de Barzani à Diyarbakir, accueilli comme un véritable chef d’état, est clairement motivée par l’approche des élections locales de mars 2014. Elle permet la promotion d’ « une identité kurde alternative à celle proposée par Öcalan »[5]. Ainsi, d’un point de vue externe, elle sape la capacité du PKK et du GRK, deux principaux acteurs kurdes de la région, à se rapprocher dans l’optique de constituer un projet commun de Kurdistan indépendant qui menacerait les délimitations frontalières existantes. D’un point de vue interne, elle essaie de rompre avec son image de rigidité vis-à-vis de la question kurde en prouvant qu’elle peut lier des relations pacifiques avec une entité kurde. De manière indirecte, il s’agit de signifier que l’impossibilité d’une issue en Turquie serait le fait de l’intransigeance du PKK, non celle du gouvernement.

 

Le GRK se révèle donc un partenaire fondamental sur la question kurde. Cette relation va être renforcée par ce que Didier Billion qualifie de « confessionnalisation de la politique extérieure du pays »[6]. Dans son duel à distance avec l’Iran chiite, autre poids-lourd de la scène politique moyen-orientale, la Turquie va mettre en œuvre une politique s’appuyant sur la volonté de renforcer l’axe sunnite au Moyen-Orient. La période des printemps arabes s’ouvrant en 2011, qui bouleversent l’équilibre géostratégique de la région, va également participer à l’affirmation de cette nouvelle posture turque. Le rejet de la politique pro-chiite de Nouri Al-Maliki en Irak accentue le soutien au gouvernement kurde d’Erbil. En 2013, le coup d’Etat militaire qui secoue l’Egypte renverse le gouvernement des Frères Musulmans dirigé par Mohammed Morsi. L’anéantissement d’un gouvernement sunnite élu par le peuple mène la Turquie et l’Egypte à la limite de la rupture des liens diplomatiques. De même, l’insurrection syrienne contre Bachar El-Assad donne au gouvernement turc l’opportunité de faire d’une pierre deux coups en renversant le régime alaouite au pouvoir pour le remplacer par un pouvoir politique issu de la majorité sunnite du pays. Dans cette optique, le gouvernement turc fait le choix de soutenir l’opposition sunnite au régime de Bachar El-Assad dans toute sa « diversité » : l’Armée syrienne libre, le Front Al-Nostra ou encore  Daesh[7].

 

La crise syrienne dans son ensemble est particulièrement révélatrice de la difficulté pour l’Etat turc à appréhender son environnement. Bien que l’opposition ne parvienne à chasser définitivement Bachar El-Assad, l’affaiblissement du pouvoir mène au retrait des troupes de Damas stationnées dans les zones kurdes du Nord-Est. Le PYD, qui correspond à la branche syrienne du PKK, en profite pour prendre possession de cette région qu’il nomme Rojava, signifiant littéralement l’ « Ouest du Kurdistan ». Parvenant à mettre en place une force militaire estimé à trente mille hommes[8] et une organisation administrative autonome, le PYD annonce, de manière unilatérale, l’indépendance de la zone  placée sous son contrôle militaire. D’un point de vue géostratégique, il s’agit d’un véritable coup dur porté au régime turc. En effet, la région du Kurdistan turc est désormais bornée par le Rojava au Sud et par le GRK à l’Est, prônant tous deux, si ce n’est l’indépendance, au moins l’autonomie des populations kurdes vis-à-vis des structures étatiques.

 

La conscience profonde de la menace que représente la présence de telles entités à ses frontières  amène la Turquie à renforcer sa coopération avec le GRK avec la mise en place d’une politique d’endiguement vis-à-vis de l’espace kurde syrien. En 2013, la construction d’un mur entre Nusaybin en Turquie et Qmichli en Syrie a vocation à isoler la composante kurde syrienne de la population kurde de Turquie. Le gouvernement d’Erbil prend également la décision de fermer le pont de Simalka reliant les territoires irakien et syrien[9]. Dans la lignée de cette politique, la non-intervention turque lors du siège de Kobané par les membres de Daesh, internationalement critiquée, répond à la volonté turque de procéder à l’affaiblissement de ce bastion kurde. En effet, les liens entre le PKK et le PYD laissent présager, si la situation venait à se stabiliser, des temps difficiles pour la Turquie. Celle-ci n’aurait alors d’autre choix que de parvenir à de vraies avancées en faveur des Kurdes ou de subir les attaques d’un PKK/PYD renforcé par les livraisons d’armes effectuées par les Occidentaux et par l’aura acquise dans la lutte contre les islamistes de Daesh.

 

Mise en danger par la pression exercée par l’influence régionale croissante du mouvement kurde, la Turquie parvient, pour le moment, à assurer une « cogestion de l’espace transfrontalier entre les zones kurdes d’Irak, de Turquie et de Syrie » avec l’aide du GRK[10]. Pour combien de temps ? Outre cette carte stratégique, la situation de la Turquie s’est considérablement aggravée. L’Etat turc est passé du « zéro problème avec les voisins » à « zéro voisin sans problèmes », accentuant les troubles à ses frontières et jusque sur son sol[11]. La complexification de l’espace géographique moyen-oriental est également renforcée avec l’apparition d’un nouvel acteur : Daesh qui contrôle un territoire à cheval entre la Syrie et l’Irak et menace la stabilité de l’ensemble de la zone. En dépit de l’effort kurde déployé pour contenir cette structure terroriste, Ankara ne semble pas décidé à remettre son destin entre les mains des Kurdes, refusant de participer à l’avènement d’une puissance stratégique kurde au Moyen-Orient.

Baptiste Orlandini, diplômé du Master II en 2015.

[1] La République de Turquie acquiert en 1999 le statut de candidat officiel à l’entrée dans l’Union européenne.

[2] AFP (ANKARA), « Le gouvernement turc annonce des mesures pour améliorer les droits des Kurdes », 13 novembre 2009

[3] Zaman France, « L’Iran et la Turquie consolident leurs accords commerciaux », 16 décembre 2013, disponible à l’adresse suivante : http://www.zamanfrance.fr/article/liran-turquie-consolident-leurs-accords-commerciaux-6589.html (date de consultation : 18/04/2015)

[4] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », Politique étrangère, 2014, p. 39-50, p. 45

[5] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », op. cit., p. 48

[6] D. BILLION, « Les défis de la politique régionale de la Turquie », Observatoire de la Turquie et de son environnement géopolitique, 6 octobre 2014, disponible à l’adresse suivante : http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-turquie/obsturquie-dfispolregionale-db-octobre-2014.pdf (date de consultation: 17/05/2015)

[7] Ibid.

[8] H. BOZARSLAN, « Les Kurdes et l’option étatique », Politique étrangère, 2014, pp. 15-26, p. 23

[9] Y. BENHAIM, « Quelle politique kurde pour l’AKP ? », op. cit., p. 45

[10] Ibid. p. 46

[11] L’immigration massive de réfugiés syriens sur le sol turc est estimée depuis 2011 à 800 000 individus. Cet afflux migratoire menace la stabilité socio-économique du pays. En effet, il est à la source de nombreuses tensions relatives notamment au marché du travail.

ETAT ISLAMIQUE

1 Fév

Etudes géostratégiques est heureux de vous faire de la parution du nouvel article de Patrice Gourdin, professeur de géopolitique à l’Ecole de l’Air et chargé de cours dans le Master II Histoire militaire :
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