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Les logiques d’appartenance cultuelles dans les dynamiques de migration: étude comparée des migrations assyro-chaldéennes et subsahariennes

13 Nov

Etude comparative de :

  • Sophie Bava, Julie Picard, « Les nouvelles figures religieuses de la migration au Caire », Autrepart 2010/4 (n°56), p.153-170
  • Didem Daniş, « « Attendre au Purgatoire » : Les réseaux religieux de migrants chrétiens d’Irak en transit à Istanbul », Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 22 – n°3


Introduction

Avant de les étudier et de les analyser dans le détail, il convient de présenter plus en profondeur les deux textes proposés ici, ainsi que leurs auteurs respectifs, afin de les inscrire dans un contexte de recherche global, seul à même d’appréhender leur légitimité universitaire et scientifique.

Le premier texte est un article de Sophie Bava et de Julie Picard intitulé « les nouvelles figures religieuses de la migration au Caire », publié dans le numéro 56 de la revue quadri-annuelle « Autrepart », destinée à l’étude des « sciences sociales du sud ». La présence de cet article dans ce numéro n’est pas anodine au vu du thème abordé par celui-ci: « Migrations et transformation des paysages religieux »; de la même manière, il n’est pas surprenant d’en reconnaître la maternité à Sophie Bava et Julie Picard.
En effet, la première est une docteure en anthropologie, spécialiste des migrations religieuses en Afrique du Nord à l’Université d’Aix-Marseille, et  qui signe plusieurs articles au sein de ce numéro. Forte d’une thèse sur les « pratiques religieuses des migrants sénégalais mourides entre Marseille et Touba » soutenue le 17 juin 2002 à l’EHESS Marseille, sous la direction d’André Mary, elle est également membre du Conseil Scientifique de l’UMIFRE  et de l’ESPAR (Egypte Soudan et Péninsule Arabique, de 2013 à 2017) et a organisé de nombreux colloques et séminaires sur les problématiques liées aux migrations religieuses dans le pourtour méditerranéen. De plus elle est membre du programme ANR Transmed CIRELANMED (Circulations religieuses autour de la méditerranée) et est responsable de l’axe 1, « Internationalisation de la formation religieuse et socialisation » Elle est également directrice de nombreux mémoires sur la question et de jury de thèse dont celui de Julie Picard, co-auteure de ce texte.
Celle-ci est enseignante à l’Université de Toulouse et docteure en géographie avec une thèse portant sur « le Caire des migrants africains chrétiens. Impasses migratoires et citadinités religieuses. Membre du programme ANR Jeunes Chercheurs MIGRELI, coordonné par Sophie BAVA elle-même, (IRD/LPED) : « Instances religieuses et d’origine confessionnelle sur les routes de la migration africaine » elle est aussi à l’origine de nombreux articles sur cette question des migrations religieuses au sein de la ville du Caire, pour laquelle elle apparaît comme une spécialiste.
Concernant le second texte, celui-ci est l’œuvre de la chercheuse turque Didem Danis paru dans le vingt-deuxième numéro de la revue européenne des migrations internationales. Didem Danis, en sa qualité de maître de conférences en Sociologie à l’Université de Galatasaray est également docteure en sociologie depuis 2009, date où elle fait valider sa thèse sur les « migrations de transit et les réseaux de migrants irakiens à Istanbul » à l’EHESS de Paris sous la direction d’André Wieviorka. Cet article se situe donc dans la continuité de ses précédents travaux universitaires et scientifiques qui se sont beaucoup centrés sur les migrations Irak-Turquie, notamment pour des motifs religieux.

S’ils s’attachent tous deux à souligner la prégnance des logiques d’appartenance cultuelles dans les dynamiques de migration, qu’elles en soient l’origine, le moyen ou le but, les deux textes possèdent des différences notables et complémentaires qui obligent une analyse dialectique et critique, que l’on retrouvera dans notre exposé. Ainsi, le premier texte, au contraire du second qui s’intéresse aux populations assyro-chaldéennes, ne se base pas sur une population restreinte mais traite d’une population bien plus large, à l’échelle continentale et qui comprend notamment chrétiens d’Afrique Subsaharienne et de la Corne de l’Afrique et musulmans des pays de l’Ouest africain. Dans un souci évident d’éviter les généralisations excessives, ces deux textes nous présentent également en annexe des portraits individuels visant à éclairer la diversité des situations et des motivations qui entourent les migrations de types religieux et contribuent par là même occasion à apporter une contribution non négligeable à l’analyse scientifique et universitaire du rôle central de l’obédience spirituelle dans les logiques migratoires transnationales de départ, d’arrivée, d’inclusion et d’accueil.
Pour mieux comprendre le développement de ce pan de l’analyse socio-ethnographique des migrations, on peut lire l’article de Stefania Capone publié dans le même numéro et qui cherche à en faire l’historiographie, en rappelant au passage que « si les études abondent, notamment sur les pratiques religieuses des différents groupes ethniques émigrés aux États-Unis, les efforts de théorisation dans ce nouveau domaine d’études sont encore rares » (Capone, 2010, p13)

Là n’est cependant pas la problématique qui nous anime. A travers l’étude combinée de ces deux articles, nous chercherons en effet à répondre à la question suivante: en quoi les dynamiques religieuses impactent-elles les logiques migratoires transnationales?
Pour répondre, nous verrons tout d’abord de quelle manière la religion s’articule comme un capital activé au sein des logiques migratoires transnationales. Nous chercherons ensuite à démontrer la pluralité des logiques qui sous-tendent l’activation de ce capital au cours des migrations, à partir des exemples fournis par les textes.

I. L’activation du capital religieux au cours des processus migratoires

 

Quelle que soit la place et l’importance qu’occupe la religion dans le choix du départ, elle apparaît déterminante dans les conditions d’accueil et d’intégration lors de l’arrivée des migrants au sein de nouveaux territoires, particulièrement lorsque ceux-ci sont appréhendés comme des lieux de transit. La religion, dans le cadre de cette migration de moyen-terme et transnationale est utilisée à la fois comme un ressort de l’inclusion communautaire sur mais aussi comme un support matériel d’intégration sociale.

 

A. L’appartenance religieuse comme base du lien social communautaire

 

Au Caire comme à Istanbul, et que ce soit chez les populations assyro-chaldéennes d’Irak ou africaines, la religion apparait comme un des facteurs d’intégration sociale privilégiée par les nouveaux arrivants. Si tous les migrants ne rentrent pas dans ces logiques communautaires, comme nous le verrons par la suite à travers l’analyse de certains portraits individuels, nombreux sont ceux qui investissent les espaces locaux du religieux. Cela a plusieurs implications: tout d’abord, cela témoigne bien souvent de l’existence d’une intégration intra-communautaire qui précède et influe (négativement ou positivement) l’intégration intercommunautaire sur le territoire d’origine. De plus, cette concentration du lien social autour de la question de l’appartenance religieuse tend à renforcer les liens communautaires transnationaux et contribuent au dynamisme d’une diaspora basée sur des critères différents de ceux, majoritairement financiers et économiques, qui reviennent souvent dans les travaux des chercheurs. Enfin, cette (ré)-activation du religieux tend à redynamiser des espaces religieux délaissés par les populations locales dans les pays d’accueil, et doit nous pousser à nous interroger sur les impacts des logiques de migration religieuses sur les populations autochtones.

L’analyse de portraits individuels permet une compréhension plus précise des logiques qui sous-tendent les dynamiques d’intégration communautaire à travers la religion, ainsi que des formes qu’elles prennent. L’exemple de Malik, étudiant nigérian de 39 ans ayant migré au Caire, disponible dans le premier texte nous donne un éclairage précieux sur l’importance du religieux dans l’activation du lien social intra-communautaire « Le fait d’être musulman et surtout azhari lui donne une légitimité dans les affaires dans un pays où il y a beaucoup de musulmans ou quand il faut négocier et demander un crédit aux libraires,[…]. Parallèlement, il est le tuteur d’enfants de riches nigérians étudiants au Caire« .  (Bava, Picard, 2010, P159). Ce court passage encapsule plusieurs idées fondamentales que l’on retrouve au sein des deux textes. Tout d’abord on y retrouve cette idée que le migrant se définit aux yeux des autres membres de sa communauté du pays d’accueil non pas en fonction de son pays d’origine mais selon son appartenance religieuse, qui lui permet de bénéficier de certains privilèges et largesses. Cette activation intra-communautaire est d’autant plus salutaire  qu’elle émerge parfois dans des contextes de xénophobie et de rejet de la part des populations locales, qui voient souvent dans l’arrivée de ces populations des menaces, notamment sur le marché de l’emploi:  » Comme tout métier, le travail est dur ici en Égypte. C’est dur à cause de la langue, de la communication… Dur aussi de se faire prendre pour un Soudanais et de laisser parler dans votre dos (…) Non, les Égyptiens ne connaissent pas l’Afrique » » (Bava, Picard, 2010, p164).

D’autre part, la seconde partie de la première citation permet de distinguer une composante fondamentale des dynamiques d’intégration intra-communautaire des populations migrantes basées sur le lien religieux: leur réactualisation constante, mais aussi leur transnationalisation. L’intégration d’un nouveau membre à la communauté religieuse locale permet le développement du réseau et son extension à la diaspora du nouvel admis. Ainsi, dans le cas de Malik, son statut au sein de la communauté musulmane cairote, rendu possible par les logiques d’activation du lien communautaire, lui permet de servir lui-même de support d’intégration des enfants de riches nigérians au Caire. Dans ce système évolutif auto-entretenu, la migration religieuse, particulièrement dans des pays de transit comme l’Egypte ou la Turquie tend à se transnationaliser et à dépasser la dialectique pays d’origine/pays d’accueil pour toucher les pays où la diaspora de la communauté est présente. Cela tient en grande partie, selon Danis, à « L’extension des institutions et des courants religieux à l’échelle mondiale. » (Danis, 2006, p5). Cette intégration sociale basée sur le lien religieux intra-communautaire ne se fait donc évidemment pas de la même manière selon que les migrants intègrent une minorité où qu’ils viennent grossir la population majoritaire. Cette dimension de la migration religieuse, faiblement étudiée par les deux textes, apparaît pourtant déterminante pour expliquer les stratégies utilisées par les migrants pour s’intégrer: si dans le cas des assyro-chaldéens irakiens en Turquie ou des chrétiens d’Afrique de l’Ouest en Egypte, minorités chrétiennes dans des contextes majoritairement musulmans, ces logiques d’intégration s’expriment davantage par l’activation des liens communautaires et l’affirmation du statut minoritaire pour accéder à des droits et une protection supplémentaire, rien ne nous est dit sur la manière dont l’appartenance au groupe majoritaire influe sur la manière dont sont accueillis et intégrés les migrants.

Enfin, l’importance des réseaux religieux dans les processus migratoires doit beaucoup au dynamisme des pratiques religieuses, renforcé par ce lien intra-communautaire que nous nous sommes employés à décrire et qui apparaît d’autant plus visible qu’il se confronte bien souvent à la relative inertie des populations autochtones. L’activation du capital religieux apparaît donc d’autant plus déterminante du fait qu’elle s’effectue au sein de contextes et de populations locaux qui utilisent eux-mêmes très peu ces dispositifs:  » Au-delà des acteurs et des espaces, les migrants africains se trouvent à l’origine d’un processus inédit de revitalisation religieuse, particulièrement au Caire, avec les étudiants qui alimentent les universités musulmanes et les migrants qui revivifient des lieux de cultes chrétiens, qui voyaient pourtant leur activité s’essouffler » p169

B) La religion comme support logistique et matériel des migrants

Les réseaux religieux auxquels accèdent les migrants irakiens chaldéens à Istanbul ou les chrétiens au Caire se présentent comme un support logistique et matériel. Au-delà des bienfaits de sentiment d’appartenance à une communauté et des avantages psychologiques et moraux, ces corporations apportent également une aide réelle : de l’installation des migrants dans les pays de transit jusqu’aux dernières mesures de départ. Ces réseaux religieux remplacent les réseaux professionnels de prise en charge des migrants, d’un point de vue humanitaire comme d’un point de vue associatif d’accompagnement des migrations vers le pays désiré.

Secondée par des réseaux familiaux, l’Eglise irako-chaldéenne à Istanbul accompagne les migrants et devient un véritable lien de continuité de la survie des migrants lors du passage en Turquie. Le transit à Istanbul dure entre un an et trois ans, mais dans des cas exceptionnels, il peut s’allonger à dix ans. L’Eglise chaldéenne d’Istanbul devient un pilier moral et matériel pour la survie des migrants et travaille en collaboration avec la branche catholique du réseau chrétien irakien « Caritas » : elles partagent les informations sur des opportunités d’emplois ou de logement, des moyens de scolariser les enfants et offre une assistance humanitaire, comme l’apport de vêtements, de nourriture ou d’une aide médicale. L’Eglise devient dès lors  l’intermédiaire entre les migrants chaldéens et les stambouliotes et permet une intégration de la communauté à un environnement plus large. L’Eglise chaldéenne est la structure intégratrice des chaldéens dans la société turque en ce qu’elle s’est convertie en une plateforme de contact entre les stambouliotes non-musulmans et les chaldéens. Ils travaillent généralement chez eux, au service de la famille ou louent des logements. De plus, en termes d’aide logistique migratoire, l’Eglise accompagne complètement les migrants dans leurs démarches administratives. Des rencontres sont organisées avec les Sous-préfectures et le Bureau des Etrangers du Département de la Sécurité, ce qui permet d’établir un lien direct avec les autorités stambouliotes. Ces connexions sont primordiales pour les migrants en situation irrégulière. Ces médiateurs entre les populations et administrations locales et les migrants chrétiens irakiens sont les professionnels religieux, les gardiens des Eglises.

Au Caire, les prêtres et les pasteurs jouent également un rôle fondamental auprès des populations chrétiennes d’Afrique sub-saharienne. L’Egypte est devenue la terre de différentes communautés de chrétiens, qu’ils soient coptes, catholiques, orthodoxes ou protestants. Se sont également implantés de nombreux ordres missionnaires ou mendiants. Malgré cette diversité religieuse de chrétiens et de profils de migrants, les prêtres et les pasteurs ne fournissent pas seulement une aide spirituelle aux migrants. Ces hommes de religion s’investissent parfois aux côtés d’ONG ou seuls pour rendre des services aux migrants dans le besoin ou dans des situations précaires. Cette vocation d’assistance exercée dans l’ensemble de la communauté chrétienne du Caire montre bien la place essentielle du réseau religieux au sein des routes migratoires. « Ils ont fait un choix. Je peux les aider moralement et spirituellement. Ils doivent trouver une vie décente ici et il m’arrive d’aider certains à trouver un travail, en faisant l’intermédiaire avec des familles occidentales », explique Dominique (le pasteur méthodiste ivoirien dont le portrait est dressé à la page 164) à propos des migrants africains.

Les réseaux religieux qui ont mis en place des mesures d’assistance légale, administrative, médicale ou alimentaire auprès des membres de migrants de leurs communautés en transit, remplacent les institutions étatiques ou associatives d’aide dans ces territoires. Les réseaux religieux prennent alors une place capitale dans la survie des migrants chrétiens. Pourtant, cette offre d’assistance des migrants dans ces villes, qu’elle soit défaillante ou simplement substituée par les Eglises des communautés n’est pas exposée dans les deux articles étudiés. Bien qu’ils fassent état de conditions de vie précaires et difficiles, les articles ne donnent pas concrètement d’indications quant aux traitements réservés à ces migrants par les pays de transit.

Ces migrants chrétiens à Istanbul ou au Caire font partie des minorités religieuses au sein de pays à majorité musulmane sunnite. Bien que l’article sur « les Nouvelles Figures de la religion au Caire » présentent les difficultés de liberté de culte en Egypte et les précautions que doivent prendre les professionnels religieux face aux accusations de prosélytisme, nous n’avons pas davantage d’explications sur les politiques de liberté de cultes et le statut des minorités dans ces pays de transit. De plus, il est pertinent de s’interroger sur les motivations des migrants à se tourner vers leurs Eglises pour un support logistique. Le font ils simplement parce que l’offre est disponible ou parce qu’il existe une différence de traitement entre les migrants musulmans et les migrants chrétiens en Turquie et au Caire de la part des associations d’aide aux réfugiés ou des institutions étatiques ?

II. Des logiques d’activation plurielles et diversifiées

Comme dit précédemment, l’activation du capital religieux dans les logiques migratoires n’est pas singulière et répond à des processus pluriels qui dépendent autant du profil des migrants que de leurs aspirations personnelles. Cet état de fait tend à relativiser les analyses qui visent à généraliser la place du religieux dans les dynamiques migratoires et justifie les analyses ethnographiques de terrain sur des populations plus réduites, pour en épouser la complexité réelle.

 A. L’existence de profils migratoires variés au cœur des dynamiques de migrations religieuses

Sans revenir sur ce qui a déjà été évoqué précédemment il est nécessaire d’insister néanmoins sur les implications concrètes que la diversité des profils migratoires revêt au cœur des dynamiques religieuses. On l’a vu, selon qu’ils soient membres du groupe social majoritaire ou qu’ils fassent au contraire partie d’une minorité, les migrants adoptent des stratégies d’inclusion différenciées et qui prennent tout leur sens à travers l’étude des portraits individuels. De la même manière les structures institutionnelles des pays d’accueil et de départ vont influer grandement sur la manière dont vont être activés les capitaux religieux par les migrants. Se pencher sur cette diversité des figures migratoires qui se réclament des logiques religieuses permet également de voir que ces processus de migration ne s’articulent pas seulement à travers et autour des logiques communautaires mais aussi parfois en opposition à celles-là. C’est à travers l’étude de cette diversité des profils qu’on comprend également les limites de l’étude des processus migratoires seulement centrée autour des catégories d’analyse du religieux.

La migration religieuse, que ce soit en Turquie ou au Caire est loin d’être un phénomène unitaire. Les différences sont ainsi nombreuses entre les communautés, (notamment au Caire où les pasteurs chrétiens d’Afrique Noire répondent à des logiques d’insertion et de migration bien différentes des étudiants musulmans de l’Université d’Al-Azhar par exemple) mais également au sein même de celles-ci. La religion, en ce qu’elle est au cœur des logiques migratoires de ces populations, à la fois comme facteur d’intégration que comme support logistique et matériel (voir ci-dessus) est cependant aussi vu dans certains cas comme un héritage pesant dont les migrants souhaiteraient se détacher: « La religion, qui joue le rôle important de stratégie de survie, se développe facilement en un appareil de contrôle social en vue de renforcer la sauvegarde des normes et comportements communautaires » (Danis, 2006, p7]. Cette attitude personnelle face à la reconnaissance de la religion comme élément central du processus migratoire n’est pas anodine car elle va également grandement influencer l’intégration et le parcours des populations migrantes au sein du territoire d’accueil, ainsi que l’ensemble des interactions de ces populations avec leur espace transnational. L’exemple nous est donné ici dans le texte de Danis, à travers l’étude de la trajectoire de Jacklin, un migrante irakienne chaldéenne qui refuse le système de rétribution/punition mise en place par sa communauté à Istanbul et fréquente l’Eglise syrienne au lieu de fréquenter celle de sa propre communauté. « Les politiques étatiques et les arrangements institutionnels ont également des conséquences sérieuses sur les structures religieuses des migrants en Turquie » [Danis, 2006, 12].

Cette réticence à activer ces réseaux religieux dans le cadre d’un processus migratoire, s’il tient avant tout d’un choix personnel, est aussi grandement influencé par les structures politiques et institutionnelles des pays d’accueils et de départ. La possibilité d’activer ou non les logiques religieuses dépendent en effet grandement de l’organisation sociale du pays dans lesquelles celles-ci s’expriment. En guise d’exemple, on peut souligner par exemple que l’importance de la migration estudiantine musulmane de direction de l’université cairote d’Al-Azhar, spécialisée en théologie islamiste, par rapport à d’autres types de migrations, est accentuée par le fait que l’université leur impose le plus souvent les filières religieuses » aux migrants. [Bava, Picard, 2010, p157]. De la même manière, il apparaît évident que le contexte politique du pays de départ joue un rôle majeur dans ces migrations, notamment lorsque les populations sont victimes de persécutions, comme c’est le cas pour las assyro-chaldéens en Irak.

Si ces deux textes ont le mérite d’attacher un soin particulier à nous présenter des portraits individuels, pour nous rappeler la diversité des trajectoires migratoires, (avec un spectre très large allant du pasteur chrétien subsaharien à l’étudiant musulman, en passant par le couple assyro-chaldéen), ils tendent néanmoins à réduire les migrations à leurs simples caractéristiques religieuses, nonobstant par la même occasion de prendre en compte des problématiques d’autre nature mais dont l’importance est également déterminante dans ces processus migratoires. Rien n’est dit en effet de la prégnance des facteurs religieux sur d’autres facteurs sociaux, culturels ou historiques et l’on pourra regretter qu’il ne soit fait qu’une analyse très superficielle des profils socio-professionnels de ces migrants, de leur condition, de leur âge et de leur sexe par exemple. En cherchant à étudier l’importance du facteur religieux au sein des logiques migratoires, les chercheures ne parviennent cependant pas à répondre à la question fondamentale qui sous-tend cette analyse: existe-il un profil-type du migrant religieux et si oui, quel est-il?
La critique de Capone, évoquée en introduction et qui regrette « le manque de théorisation » des analyses des migrations religieuses transnationales semble donc également pouvoir s’appliquer à ces deux textes (Capone, 2010, p13).

B) La religion comme fin et comme moyen

Les deux articles étudiés présentent une distinction fondamentale dans les motivations qui ont poussé les migrants à s’installer à Istanbul ou au Caire. Les Irako-Chaldéens subissent une migration forcée, notamment à cause de répressions religieuses dans leurs pays d’origine. Pourtant, certains migrants d’Afrique Sub-Saharienne décident de se rendre au Caire ou d’y rester par opportunités religieuses. La religion est un argument final pour les migrants d’Afrique noire qui se rendent au Caire alors qu’elle est un moyen de s’échapper en Turquie pour les migrants Irako-Chaldéens.

Les irakiens sont en 2006 la première communauté migrante en situation irrégulière présente en Turquie. Les Chrétiens assyro-chaldéens migrent vers la Turquie dans le but d’atteindre des Etats lointains comme le Canada ou l’Australie. Cette minorité du Moyen-Orient a subi de plein fouet les nombreuses instabilités qui ont touché l’Irak depuis les années 1980 : la guerre entre l’Iran et l’Irak entre 1980 et 1988, la première guerre du Golfe en 1991. Les conditions de vie se sont dégradées suite aux différents embargos et à l’instabilité politique. L’intervention des Américains en Irak en 2003 a accru les persécutions contre les minorités chrétiennes, accusées de collaboration. Cela s’est alors soldé par de la discrimination, des attaques, des dégradations de bâtiments religieux ou des intimidations. Si le caractère religieux n’est pas toujours l’élément fondamental du départ des chrétiens d’Irak, il reste un facteur déterminant. Les chrétiens partent dans l’optique de trouver un emploi ou de se réfugier dans un environnement politique sain. La migration en Turquie n’est qu’une étape dans leur longue route migratoire. L’article mentionne même que : « Des conditions parallèles existent pour les Chrétiens irakiens ; alors que la discrimination envers leur identité religieuse les force à quitter le pays, l’oppression dont ils ont été victimes en tant que membres d’une minorité́ leur donne accès au statut de réfugiés ou à la protection humanitaire. » (p.3). Il est difficile alors de distinguer la migration économique de la migration politique. Si la religion est un facteur capital d’intégration en Turquie pour les Chrétiens d’Irak, l’environnement religieux construit par les Eglises chaldéennes d’Istanbul n’est pas pour autant un motif qui les incite à rester.

La ville du Caire est elle aussi considérée comme une ville transit mais devient pourtant au regard de l’environnement religieux une destination pour les Africains sub-sahariens. Le Caire est devenu une ville attractive pour les Africains depuis l’implantation d’une antenne du Haut-Commissariat des Réfugiés en 1954. Le flux des migrants trouvant au Caire une ville étape vers un avenir meilleur a été renforcé par les guerres civiles et conflits dans les pays au Sud de l’Egypte, comme le Soudan, l’Erythrée, l’Ethiopie ou encore la Somalie. Les durcissements des politiques migratoires en Europe et de la délivrance du statut de réfugié par le HCR depuis les années 2000 contraignent les migrants à s’installer plus durablement et de manière indéterminée en Egypte. Ces migrants remplissent sur le long-terme les lieux de culte musulmans et chrétiens. En effet, des migrants comme les Ivoiriens, les Maliens, les Sénégalais ou les Camerounais sont de profession musulmane ou chrétienne en majorité, au regard du passé colonial français. Cette augmentation des membres des communautés religieuses chrétiennes provoque un appel d’offre chez les Missionnaires d’Afrique Sub-Saharienne qui viennent alors travailler dans les Eglises du Caire. Cette forte demande religieuse permet aux missionnaires sub-sahariens d’achever leur formation religieuse. De plus, l’accroissement des offres religieuses et la « démocratie de l’accès au divin » (p.165) dont l’expression de Jean-Paul Willaime a été reprise dans l’article ont permis à des migrants de trouver une vocation religieuse lors de leur période de migration. Cette nouvelle destinée offre une situation de confort et leur permet de s’implanter durablement au Caire. L’offre religieuse devient alors un élément de motivation de migration de la part des Africains. La religion revêt un caractère d’opportunité au Caire et devient la finalité des objectifs migratoires.

La Religion est au cœur des parcours migratoires à Istanbul et au Caire. Elle est un moyen de s’intégrer, propose un certain réconfort moral et une source de bien-être psychologique. L’aide et l’assistance humanitaire apportées par le personnel religieux aux migrants sont une ressource non-négligeable lors d’un voyage migratoire de longue durée. Les deux articles choisis permettent d’avoir une vision précise du poids des religions dans les parcours migratoires au Moyen-Orient.

Les deux articles soulèvent néanmoins quelques points divergents : d’abord parce que les profils de migrants étudiés sont variés, ensuite parce que les communautés ciblées ne migrent pas pour les mêmes raisons. Il faut établir une distinction entre migration forcée, politique voire économique et une migration d’opportunité, liée au Caire à une revitalisation de la demande de personnel religieux.

Les deux articles mettent pourtant en évidence la transnationalisation des parcours et des réseaux.

Toutefois, il s’agit d’effectuer une actualisation des situations migratoires au Moyen-Orient. Les deux articles ont été écrits en 2006 et 2010 et depuis, de nombreux évènements viennent redéfinir les champs de migration dans cette région. Si l’Egypte et la Turquie restent deux routes de transit, les deux pays ont été secoués par les Printemps Arabes en 2011 et l’ordre politique a changé. L’Egypte fait face elle-même à de nombreuses instabilités politiques et économiques, ainsi qu’à de nouvelles réformes de limitation de la liberté de culte envers les communautés religieuses minoritaires. La Turquie quant à elle a signé en 2016 de nouveaux accords avec l’Union Européenne, visant à réduire l’immigration vers l’Europe. Enfin, deux crises humanitaires et de nouveaux conflits ont éclaté au Moyen-Orient depuis la rédaction des articles, notamment les deux guerres civiles en Libye et en Syrie. L’afflux de demandeurs d’asile venant de ces deux pays s’est énormément accru. Les profils majoritaires de réfugiés en Turquie sont désormais de ces nationalités. Répartis à travers le monde, selon le Haut-Commissariat des Réfugiés dans ses rapports statistiques annuels, on estime à 5,6 millions le nombre de réfugiés syriens en 2018[1], dont 63% présents en Turquie.

Clémentine Lienard et Nicolas Cadot, étudiants en Master II Géostratégie, Défense et Sécurité Internationale de l’IEP d’Aix-en-Provence.

[1] https://data2.unhcr.org/en/situations

Bibliographie

Bava, Sophie, et Julie Picard. « Les nouvelles figures religieuses de la migration africaine au Caire », Autrepart, vol. 56, no. 4, 2010, pp. 153-170.

Bava, Sophie, et Stefania Capone. « Religions transnationales et migrations : regards croisés sur un champ en mouvement », Autrepart, vol. 56, no. 4, 2010, pp. 3-15.

Capone, Stefania. « Religions « en migration » : De l’étude des migrations internationales à l’approche transnationale », Autrepart, vol. 56, no. 4, 2010, pp. 235-259.

Daniş, Didem, et Jedediah Sklower. « « Attendre au Purgatoire » : Les réseaux religieux de migrants chrétiens d’Irak en transit à Istanbul », Revue européenne des migrations internationales, vol. vol. 22, no. 3, 2006, pp. 109-134.

http://www.unhcr.org/fr/apercu-statistique.html

https://data2.unhcr.org/en/situations/syria#_ga=2.94612505.460367283.1522754015-388166384.1514984299

 

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« Géostratégie des Emirats arabes unis, un acteur discret aux grandes ambitions », Entretien avec Stéphane Lacroix

6 Nov

BN-UM649_GULFPR_GR_20170731163230Mohammed ben Salman (MBS) prince-héritier d’Arabie saoudite à gauche et son homologue Emirien Mohammed ben Zayed (MBZ) à droite.

Photo : BANDAR ALGALOUD/PRESS POOL

Stéphane Lacroix, politologue spécialiste de l’Arabie saoudite est professeur associé à Sciences Po, chercheur au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI) et chercheur associé au Centre d’Etudes et de Documentation Economiques, Juridiques et Sociales (CEDEJ) du Caire. Il est titulaire d’un doctorat en sciences politiques de Sciences Po et d’une maîtrise de langue et civilisation arabe de l’INALCO. Stéphane Lacroix a écrit plusieurs ouvrages tel que « Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée » (PUF, 2011). Il a publié de nombreux articles dans des revues académiques de sciences politiques ou liées au monde arabe. Stéphane Lacroix a également reçu plusieurs prix et distinctions en France et à l’étranger, notamment le prix de thèse 2008 de l’Association Française de Sciences Sociales des Religions (AFSSR). Voir : Biographie http://www.stephanelacroix.net/

 

Entretien (réalisé le 7 mai 2018), publié le 31 octobre 2018.

 

Léa BerthonPeut-on dire qu’avec la présidence d’Emmanuel Macron, les Emirats arabes unis ont retrouvé une place centrale dans la politique étrangère de la France ?

Stéphane Lacroix – C’était déjà le cas avant. La base d’Abu Dhabi est plus ancienne (2008), les grands projets culturels (Louvre Abu Dhabi) sont d’actualité mais malgré tout, les projets économiques datent d’avant.  C’est Jean-Yves Le Drian qui participe au renforcement de la présence française dans le Golfe. La politique qu’il menait en tant que Ministre de la Défense, il continue à la mener au Ministère des Affaires Etrangères. C’est donc lui qui assure la continuité entre l’avant et l’après Macron.

Je ne pense pas qu’il y ait de nouveauté particulière. On garde une relation très forte via Jean-Yves Le Drian qui a poussé cette relation le plus loin.  Il a noué une relation forte avec les Emiriens en particulier, mais avec l’Egypte également. Jean-Yves Le Drian est très largement à la manœuvre et a donné un contenu très personnel à cette relation. Il est vraiment convaincu par la rhétorique émirienne.

 

Léa BerthonLes Emirats arabes unis sont en lutte contre le terrorisme dans la région et également aux côtés de la France au Sahel, que pouvez-vous me dire sur la politique antiterroriste des Emirats ?

Stéphane Lacroix – La définition du terrorisme des Emirats arabes unis peut parfois poser problème.  Jusqu’à la fin des années 90 début des années 2000, les Emiriens, à peu près comme tous les pays du Golfe, avaient une politique de soutien assez large des acteurs se réclamant de l’islam à travers le monde via des réseaux privés. Après 2001, ils ont été l’un des premiers pays à adopter une politique beaucoup plus dure. Cette politique a été concomitante au processus qui commence au milieu des années 2000 et que l’on voit aujourd’hui avec l’Arabie de MBS, c’est à dire un processus de concentration du pouvoir entre ses mains. La mise en place de ce pouvoir vertical a considérablement restreint la marge de manœuvre des acteurs non-étatiques.

Aujourd’hui aux Emirats arabes unis, il y a beaucoup moins qu’en Arabie saoudite une sorte de magma d’acteurs qui auraient des stratégies distinctes (même si MBS est en train de changer cela pour l’Arabie saoudite). Aux Emirats, il y a vraiment une politique d’Etat et pas d’acteurs non-étatiques qui pourraient agir via leurs propres réseaux privés. Hormis peut-être dans les réseaux de l’immigration pachtoune ou pakistanaise, des personnes qui travaillent aux Emirats comme expatriés et qui peuvent avoir leurs propres réseaux financiers mais c’est quelque chose qui échappe à l’Etat Emirien et qu’il cherche à combattre.

Ce n’est pas là que les Emiriens posent problème. C’est l’Etat du Golfe qui a fait cette transformation le plus tôt. La transformation dans un Etat ultra autoritaire, très centralisé, et qui empêche donc la présence de tout acteur qui échapperait au contrôle de l’Etat comme en Arabie Saoudite. L’Etat émirien depuis le début des années 2000 s’est mis en tête qu’il devait à tout prix combattre toutes les forces de l’islam politique parce qu’il les voit comme une menace pour son régime. C’est un calcul de survie du régime très clair.

Le problème pour les émiriens est double :
– Leur définition du terrorisme est très large et inclut des acteurs comme les Frères Musulmans, (groupe considéré comme terroriste seulement par eux, les Egyptiens et les Saoudiens). Par conséquent, quand les Emiriens s’expriment sur le terrorisme lors des discussions avec les Occidentaux, on ne sait jamais trop de quoi ils parlent exactement. D’autant plus que lorsque l’on regarde les personnes jugées aux Emirats pour terrorisme, parfois ce sont de simples opposants. Le « terrorisme » devient un terme attrape-tout qui permet de désigner toutes les forces politiques qui ne leur plaisent pas.
– Les Emiriens mènent une politique qui, de par son acharnement contre l’islam politique sunnite, en vient quelquefois à considérer, que ce soit au Yémen ou en Libye, les mouvements salafistes comme un moindre mal. Au Yémen, ils peuvent soutenir des milices salafistes, aux visions ultra conservatrices de la société qui ne correspondent pas à l’image de l’Islam « modéré » que les Emiriens prétendent promouvoir.

En ce qui concerne le terrorisme djihadiste en Syrie, les Emiriens ont toujours été les plus prudents dans le soutien qu’ils apportent sur le terrain aux groupes de l’opposition syrienne. Ils ne soutiennent que les forces qui n’ont rien à voir avec l’islam politique et qui sont proches des Américains. Au fur et à mesure que les islamistes ont pris une part grandissante dans l’opposition syrienne, les Emiriens se sont dégagés de ces soutiens beaucoup plus tôt que leurs voisins du Golfe.

 

Léa BerthonCompte tenu de ces problématiques sur le terrorisme, comment expliquer que les Emirats bénéficient d’un préjugé plus favorable de la part des Occidentaux que d’autres pays du Golfe ?

Stéphane Lacroix – C’est parce qu’ils ont joué sur un certain nombre de cordes sensibles. Prenons la question de la culture : avec la Sorbonne et le Louvre, ils savent comment parler aux Français. Ils nous attendent sur le terrain qui nous séduit. C’est une stratégie d’image d’une société ouverte qui a commencé très tôt. Ils ont fait de Dubaï une sorte de hub où tout le monde est amené à passer, on voit que c’est une société ouverte, tout ce qui est interdit dans les pays voisins y est autorisé. Cela plaît beaucoup, alors même que la société émirienne est très conservatrice, c’est tout le paradoxe des Emirats arabes unis. Il y a un nombre d’expatriés qui représente près de 90% de la population, auquel on autorise à peu près tout, mais les Emiriens sont à peu près aussi conservateurs que leurs voisins Saoudiens ou Qataris. Il n’y a pas de grande différence dans le conservatisme. Ils ont créé cette image depuis les années 2000 qui fait qu’ils apparaissent comme étant en pointe dans une sorte de libéralisation de la société.

Ce discours de lutte contre « l’extrémisme », terme employé n’importe comment, séduit les politiques occidentaux. Ces derniers ne s’interrogeant pas vraiment sur ce que les Emiriens mettent dans la catégorie « extrémisme ».

Pour le djihadisme, ils sont clairs. On peut difficilement leur reprocher de tolérer la présence de certains réseaux dans leurs pays qui soutiendraient tel ou tel acteur djihadiste à l’étranger.  Mais justement en raison de cette image de leur engagement dans la lutte contre le djihadisme, on leur pardonne tout le reste.

Par ailleurs, les Emiriens achètent des journalistes, utilisent leur argent à l’étranger pour essayer de se constituer des lobbies pro-émiriens de manière très généreuse et très opaque. Sur ce point-là, ils ne sont pas très différents des Qataris par exemple. Mais tout le monde se focalise sur la politique d’influence du Qatar alors que là encore, la politique d’influence des Emirats (parce qu’ils cochent les bonnes cases) personne ne s’y intéresse vraiment.

Les Emiriens sont discrets, silencieux, et laissent très volontiers l’Arabie saoudite assumer le crédit de leurs actions. C’est un acteur qui utilise une stratégie très intéressante car il fait plein de choses mais ne le dit jamais et est bien content de laisser l’Arabie saoudite être l’acteur qui apparaît comme celui qui agit.

 

Léa BerthonQu’en est-il des relations des Emirats arabes unis avec le Qatar ?

Stéphane Lacroix– La brouille avec le Qatar leur a beaucoup coûté sur ce plan. C’est d’ailleurs une brouille qataro-émirienne avant d’être une brouille qataro-saoudienne. Le Qatar a mis énormément d’argent dans ses réseaux médiatiques pour essayer d’exposer le rôle interventionniste des Emirats.  Ces médias financés par le Qatar ont souvent été repris par la presse occidentale. On commence à voir sortir des choses sur les Emirats notamment au Yémen. Cela leur a coûté en termes de discrétion.

 

Léa BerthonQuelle est la relation qui lie Mohammed Ben Salman (MBS), prince-hériter de l’Arabie saoudite à son homologue émirien Mohammed ben Zayed (MBZ) ?

Stéphane Lacroix – Ils ont une relation proche, même si les Emirats et l’Arabie n’ont pas toujours eu de bonnes relations, ils ont notamment un contentieux sur les frontières. Mais depuis 2015 avec MBS, une relation extrêmement étroite s’est mise en place. On ne parle plus des questions qui fâchent (alors qu’il y en a). Car ils considèrent qu’ils ont besoin les uns des autres.

MBZ (prince-héritier des Emirats) a besoin de l’Arabie saoudite car il se rend bien compte que quand vous êtes un petit pays et que vous avez une politique très ambitieuse, il est préférable de pouvoir se cacher derrière un gros pays car cela ajoute à votre crédit sur la scène internationale. L’Arabie saoudite a une sorte d’autorité, c’est une puissance régionale. L’alliance des Emirats avec l’Arabie saoudite est plus à même de leur permettre de réaliser leur objectif.

En retour, MBS (prince héritier de l’Arabie saoudite) a choisi cette alliance avec les Emirats car MBS est un petit jeune au pouvoir, que personne ne connaît en Arabie ou sur la scène internationale et il voit le modèle émirien comme celui que l’Arabie saoudite devrait adopter. Il a une vraie fascination du modèle émirien pour faire appliquer en Arabie ce mélange de libéralisme économique et d’ultra-autoritarisme politique. Il y a aussi pour MBS la nécessité de s’appuyer sur un dirigeant beaucoup plus expérimenté que lui. MBZ est bien connecté à l’international et cela lui permet de construire son profil de dirigeant. Quand MBS est nommé au printemps 2015 personne ne sait qui il est, sa place n’est pas encore tout à fait assurée. En 2015-2016 il consolide son pouvoir en appliquant les recettes émiriennes et en se constituant une stature à l’international via les réseaux de MBZ (proche de Poutine, proche de la droite américaine et des réseaux de Trump, et proche de la France). C’est MBZ qui va présenter MBS à tous les dirigeants du monde en vantant sa personne. MBS a bien compris que pour emporter le morceau en Arabie saoudite, il a besoin de cette stature internationale.  MBS a face à lui Mohammed Ben Nayef (MBN), ministre de l’intérieur saoudien qui est beaucoup plus connu que lui à l’international. MBN est réputé et apprécié à l’étranger en raison de sa place de ministre depuis dix ans en Arabie saoudite et des succès réels obtenus dans la lutte contre le terrorisme au sein du pays.

 

Léa Berthon – Pourriez-vous me parler du rôle des Emirats au sein du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ?

Stéphane Lacroix – Le Conseil est plus ou moins mort depuis l’année dernière. Déjà, depuis la première crise avec le Qatar en 2014, plus rien n’avance réellement.

L’Arabie saoudite a le plus d’influence traditionnellement au sein du CCG de par sa taille. En effet, le CCG rassemble 6 pays (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn, Emirats arabes unis et Qatar), dont un (l’Arabie saoudite) qui a 5 fois la population des autres. Cette fédération est donc très déséquilibrée, puisque l’Arabie saoudite a un poids que les autres n’ont pas. Les petits pays du Golfe veulent se rapprocher de l’Arabie saoudite pour se protéger. Mais d’un autre côté, il y a une volonté de marquer leur distance car l’Arabie saoudite fait peur à ses voisins (vu de Riyad, le Qatar c’est le Luxembourg).

Il y a donc une volonté de rapprochement mais aussi de méfiance quand cela va trop loin. Le Qatar a d’ailleurs été le premier à rompre le consensus dans les années 1990, en se démarquant sur un certain nombre de dossiers vis-à-vis des autres pays du Golfe. Le Qatar a fait cavalier seul, bloquant ainsi les décisions au sein du CCG puisqu’elles doivent être prises à l’unanimité.

 

Léa Berthon Pour en revenir à la France, quel est le positionnement de la base française d’Abu Dhabi par rapport à la prépondérance américaine dans la région ?

Stéphane Lacroix – La France ne pèse pas énormément, les acteurs de la région considérant que le vrai pays qui a de l’influence politique sont les Etats-Unis. Mais la nouveauté à partir des années 2000, c’est que les pays du Golfe se rendent compte qu’ils ne peuvent plus s’appuyer seulement sur les Etats-Unis, ils ont besoin de diversifier leurs relations. Ne serait-ce que pour avoir des solutions de repli quand les Etats-Unis se désengagent. Ou même pour pouvoir jouer d’autres pays contre les Etats-Unis. C’est ce qui explique que la relation avec Poutine est assez bonne. Il y a une volonté de pouvoir faire pression sur les Etats-Unis quand ils ne vont pas dans leur sens en s’appuyant sur d’autres partenariats. Cependant, le partenariat privilégié reste américain.

La France a su saisir une opportunité qui est très liée à la présidence d’Obama. C’est à ce moment-là que les relations avec la France se développent car les pays du Golfe n’apprécient pas Obama. Ils considèrent qu’il n’est pas suffisamment engagé à leur côté (Obama a été élu dans une logique de s’impliquer moins au Moyen-Orient). Ce retrait devait se traduire par l’accord nucléaire qui aurait permis de retrouver un équilibre dans la région entre l’Iran et les pays du Golfe. L’accord nucléaire avec l’Iran a été vu d’un très mauvais œil. La France est apparue comme un partenaire intéressant car c’est la porte vers l’Europe. Les Saoudiens essaient aussi de jouer l’Europe à travers la France pour essayer de peser sur les décisions des Etats-Unis et contrebalancer leurs décisions quand elles ne leur plaisent pas. C’est également ce que fait l’Iran.

 

Léa Berthon – En parlant de l’Iran, les Emirats ont une longue histoire de contentieux avec ce pays notamment sur les îles dans le golfe Persique. Pensez-vous que cette tension est toujours présente entre les deux pays ?

Stéphane Lacroix – Les tensions sont d’autant plus fortes que les Emiriens ont fait le choix de l’alignement sur les Saoudiens.  Les tensions avec l’Iran sont au départ saoudiennes. Les Emiriens traditionnellement étaient plus en retrait sur les questions iraniennes en particulier parce que Dubaï fait énormément de business avec l’Iran. Il y a par ailleurs ces conflits politiques entre l’Iran (notamment la question des îles que vous évoquez) qui font que les relations n’ont jamais été bonnes avec l’Iran mais elles étaient bonnes à minima. Les Emirats profitaient des sanctions sur l’Iran car cela faisait de Dubaï une plaque tournante vers l’Iran. Dubaï a su se positionner intelligemment pour être la plaque tournante de tout le business qui pouvait passer en Iran. Il y a une présence économique iranienne énorme à Dubaï. Les Emirats arabes unis et l’Iran entretenaient dès lors des relations cordiales, même si l’émirat d’Abu Dhabi avait une position plus dure envers l’Iran. Puis on a assisté à un balancement des Emirats dans une rhétorique beaucoup plus anti-iranienne depuis l’alliance avec MBS. Les Emirats se sont alignés sur la rhétorique saoudienne qui fait de l’Iran un ennemi majeur.

 

Léa BerthonAttachons nous à un autre dossier, celui de la Somalie, quelles sont les ambitions des Emirats arabes unis dans cette zone ?

Stéphane Lacroix – La Somalie est un Etat fédéral, qui a un exécutif extrêmement faible et ne contrôle pas son territoire. Certaines régions de la Somalie ont acquis une semi-indépendance voire une indépendance non reconnue dans le cas du Somaliland, ce qui énerve beaucoup le gouvernement de Mogadiscio qui lui,  continue de se réclamer d’une autorité qui s’étend à tout le territoire. Il y a un conflit entre le gouvernement central, extrêmement faible qui ne contrôle pas entièrement son territoire et tous ces Etats au sein de la Somalie qui se sont émancipés.

Traditionnellement le gouvernement central somalien est proche du Qatar. Il a beaucoup investi dans les médiations en Somalie, en construisant une relation assez solide avec les différents présidents somaliens.

Les Emirats ont compris le jeu et ont commencé à essayer de soutenir un certain nombre de ces Etats sécessionnistes au sein de la Somalie. À commencer par le Somaliland qui est devenu un partenaire extrêmement fort des Emiriens et plus récemment le Puntland, aussi entré dans le giron émirien. Les Emirats y installent des bases militaires, construisent des ports, s’implantent économiquement et militairement dans ces zones, ce qui irrite le gouvernement central à Mogadiscio, proche du Qatar (on retrouve cette rivalité qataro-émirienne).

Tout cela s’inscrit dans la stratégie émirienne d’extension de leur influence dans la Corne de l’Afrique. Depuis 2015, les Emiriens profitent de la crise au Yémen pour réclamer l’éviction des Occidentaux et étendre leur influence dans les pays de la Corne de l’Afrique, avec le prétexte sécuritaire qui consiste à dire : « on a besoin de contrôler le détroit de Bab-el-Mandeb pour empêcher les bateaux iraniens de passer les armements aux Houthis ». Les Emiriens affirment aux Occidentaux qu’ils peuvent se charger de la chasse aux pirates. Les Occidentaux s’enthousiasment qu’une puissance régionale assure le contrôle et soulage leurs actions. Mais en même temps, ils utilisent ce type de prétexte sécuritaire pour s’installer militairement et économiquement.

Quand on regarde les pays de la zone, on trouve les Emirats en Erythrée, à Djibouti, au Soudan. Ces Etats africains jouent un jeu compliqué, on pourrait dire qu’ils « mangent à tous les râteliers ». On assiste donc à une ruée sur la Corne de l’Afrique de la part des Emirats. Leur stratégie est assez solide et la Somalie est le terrain de jeu de ces rivalités.

 

Réalisé par Léa Berthon, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

 

POUR ALLER PLUS LOIN… Bibliographie de l’auteur sur le sujet :

OUVRAGES:

Complexity and Change in Saudi Arabia (co-dirigé avec Bernard Haykel et Thomas Hegghammer). Cambridge, UK: Cambridge University Press, 2012 (sous presse).

Awakening Islam. The Politics of Religious Dissent in Contemporary Saudi Arabia, Cambridge, MA: Harvard University Press, avril 2011. 384 p.

The Meccan Rebellion (avec Thomas Hegghammer). Bristol, UK : Amal Press, 2011. 70 p.

Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée. Paris : Presses Universitaires de France, 2010. 392 p.

Al-Qaïda dans le texte – présenté par Gilles Kepel (avec Gilles Kepel, Jean-Pierre Milelli, Omar Saghi et Thomas Hegghammer). Paris : Presses Universitaires de France (PUF), 2005. 440 p.

 

ARTICLES :

« Les Emirats arabes unis, un acteur méconnu », Orient XXI, Février 2018.

« L’Arabie saoudite : un magistère sur l’islam contesté ». Pouvoirs, (1), 2015, 43-52.

“Comparing the Arab Revolts: Is Saudi Arabia Immune?”. Journal of Democracy, Washington, vol. 22, n°4, octobre 2011. p. 48-59.

“L’Arabie saoudite au défi du printemps arabe”. Les Dossiers du CERI, septembre 2011 (sous la direction de Laurence Louër), Disponible sur http://www.cerisciences-po.org/archive/2011/septembre/dossier/art_sl.pdf.

“Between Islamists and Liberals : Saudi Arabia’s New Islamo-Liberal Reformists ». The Middle East Journal, Washington, vol.58, n°3, Summer 2004, p.345-365.

“L’Arabie saoudite, entre violence et réforme”. Politique Etrangère, Paris, numéro 4/2004. P.743-754.

 

 

 

 

Les frappes françaises en Syrie : « néoconservatisme » à la française ou retour au « gaullo-mitterrandisme » ? 

5 Nov

Le 7 Avril 2018, l’armée syrienne a procédé à une attaque chimique sur la ville de Douma, dans la Ghouta orientale conduisant à d’importantes pertes civiles (estimées à une centaine de morts). Cette attaque visait à déloger un groupe rebelle ayant refusé l’accord d’évacuation de la zone et se place donc dans une logique de terreur. Le 13 Février 2018, Emmanuel Macron avait déclaré dans une conférence de presse que l’emploi de l’arme chimique par le régime syrien représentait pour lui une ligne rouge dont le franchissement serait susceptible de représailles militaires[1]. Par conséquent après une concertation avec ses alliés britanniques et américains, le président Macron a ordonné des frappes sur trois objectifs liés au programme chimique syrien, dans la nuit du 13 au 14 avril 2018. Malgré le succès de cette opération, d’importantes contestations ont surgi dans le pays de la part de l’opposition mais aussi sur la scène internationale avec des condamnations, notamment de la part de la Russie.

 

Cet évènement s’inscrit-il dans la continuité néoconservatrice des présidents Hollande et Sarkozy, ou sommes-nous à l’inverse dans la lignée gaullo-miterrandienne dans laquelle Macron s’est placé au début de son mandat ? 

De nombreux politiciens parmi l’opposition de droite ou de gauche ont critiqué l’action du président de la République en l’accusant de faire du « néo-conservatisme » à la française. Le néo-conservatisme est une doctrine originellement américaine, apparue lors du premier mandat de Georges W. Bush et prônant une vision universaliste du monde ou les valeurs américaines et occidentales de démocratie et de droits de l’homme doivent triompher, si nécessaire par la force. Cette doctrine se manifesta notamment sous la forme de l’axe du mal, ou encore par l’invasion de l’Irak et le renversement de Saddam Hussein en 2003. En France, l’expression néo-conservatisme à la française apparait suite à l’élection de Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l’OTAN. Ce dernier inscrit la France dans un camp occidental et s’engage de plus en plus aux côtés des américains dans des interventions militaires multiples : augmentation de la participation française en Afghanistan, guerre en Lybie, etc. François Hollande poursuit cette politique en s’engageant en Irak et en Syrie et en reprenant le terme de « guerre contre la terreur ». Ce néo-atlantisme se caractérise donc par une vision de la France appartenant à un ordre occidental comprenant américains, britanniques, ou encore européens, ainsi que par la promotion des valeurs occidentales comme valeurs universelles.

Ainsi, pour beaucoup, la décision du président Macron de frapper en Syrie ressemble beaucoup à ce néo-atlantisme dont il avait pourtant annoncé la fin au début de son mandat. Tout d’abord, cette frappe est très similaire à ce que François Hollande avait voulu faire en 2013 : annonce d’une ligne rouge ayant trait à l’utilisation d’armes chimiques par le régime sur des populations civiles, frappes aériennes de représailles, bien que limitées, depuis la France sur des objectifs liés au programme chimique syrien dans une coalition avec les alliés britanniques et américains. La seule différence entre les deux est que l’une fut annulée tandis que l’autre alla jusqu’au bout. Or François Hollande se plaçait clairement dans le néo-atlantisme, on peut donc faire la même analyse pour Emanuel Macron.

Par ailleurs, cette opération, fut menée avec les alliés américains et britanniques, et contre la Syrie soutenue par la Russie. A cet égard, la France se place donc parfaitement dans un camp occidental s’opposant à un camp non-occidental. De plus, la France intervient en Syrie au nom de principes moraux et universels, au nom de la responsabilité de protéger et pour faire respecter l’ordre international établit par les occidentaux, bien que les effets militaires ou ses intérêts sur le sujet soient très faibles.

Enfin, ces valeurs universelles sont « imposées » indépendamment du droit international et de la légitimité onusienne, considérés comme trop limités et peu efficaces, ainsi qu’aux dépens de la souveraineté des Etats. Ce qui n’est pas sans rappeler l’intervention américaine en Irak en 2003. Tous ces faits viennent donc accréditer la thèse d’une intervention se plaçant dans le cadre d’un néo-conservatisme à la française. Toutefois, lorsque l’on creuse plus en profondeur, ce néo-conservatisme semble n’être qu’un vernis.

En effet, contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord, Emmanuel Macron prône un retour aux fondamentaux du gaullo-mitterandisme dont il se revendique.

Le gaullo-miterrandisme est une doctrine de politique étrangère française qui consiste à affirmer la position indépendante de la France dans la communauté internationale en insistant notamment sur la multipolarité, le multilatéralisme et le non-alignement, notamment au travers d’une dissuasion nucléaire indépendante et tous azimuts.

Par cette intervention militaire, Emmanuel Macron a démontré la force de la France ainsi que sa crédibilité et celle de sa diplomatie et de sa dissuasion en faisant respecter la ligne rouge qu’il avait édicté, ce qui renforce sa position sur la scène internationale. L’outil militaire a permis à la France de revenir dans le jeu politique en Syrie, en renforçant sa posture de garant de l’ordre international. Cette intervention à première vue pour des motifs humanitaires, montre aussi le souci de maintenir son rang dans le monde et pour la défense des intérêts de la France. Le président reste donc bien dans la lignée du gaullo-mitterrandisme, en exprimant le rôle singulier et historique de la France qui a conduit à cette initiative.

La diplomatie française renoue ici avec le concept d’intérêts particuliers et son double objectif de lutte contre le terrorisme et de respect des conventions internationales (lutte contre la prolifération et l’emploi des armes de destructions massive)[2]. Il y a donc bien une tentative de rendre la place de la France cohérente dans le monde entre son discours et ses actes. L’action s’inscrit dans un cadre multilatéral, aux côtés de 3 des 5 membres du Conseil de Sécurité de l’ONU et avec le soutien de la communauté internationale, comme le montre l’échec du projet de résolution russe condamnant les frappes[3]. Certains reprochent une action « illégale » car menée sans mandat de l’ONU, or Emmanuel Macron se serait appuyé sur la résolution 2118 qui rappelle l’interdiction d’utilisation d’armes chimiques dans le droit international, en se défendant de ne pas pouvoir intervenir via l’ONU parce que la Russie imposerait son veto.

Contrairement à ce que ces détracteurs ont affirmé, le président français ne s’est pas aligné aveuglément sur les Etats-Unis. Paris et Washington n’ont pas les mêmes ambitions politiques concernant le conflit syrien, puisque Trump, tout en soutenant ses alliés dans les moments clés, souhaite limiter son engagement dans la région. L’indépendance stratégique de la France ne fait pas obstacle au développement de la coopération avec les Etats-Unis quand leurs intérêts coïncident. Par ailleurs, ni Mitterrand, ni de Gaulle n’ont hésité à se joindre aux États-Unis lorsque la situation le demandait comme le montrent les exemples de la première guerre du Golfe en 1991 ou de la crise des missiles de Cuba en 1962. Pour reprendre la devise du gaullo-mitterrandisme « la France est alliée, mais non alignée »[4].

Le président Macron s’inscrit par ailleurs dans une dynamique collective en souhaitant inclure tous les acteurs. Depuis son arrivée au pouvoir, la France a pris le soin de ménager tous les acteurs, dont la Russie un acteur clef par son soutien à Damas, et a ainsi pu éviter l’escalade. D’ailleurs, les frappes n’ont entrainé aucune perte humaine, ni chez les Russes, ni chez les Syriens, comme voulu par le président[5]. Moscou, Paris, Washington et Londres sont restés en contact et c’est dans ce cadre que le président a aussi appelé la Turquie à se joindre à des négociations en vue de la résolution du conflit[6]. La priorité absolue selon Macron est que tout le monde collabore. Ainsi, en tendant la main à la Russie, Macron ne s’aligne pas totalement dans un camp pro-occidental, mais se veut être le médiateur, en rétablissant des relations équilibrées, représentant une France indépendante. On est donc bien là dans un cadre gaullo-mitterrandien et en opposition avec la diplomatie de François Hollande.

Malgré les contestations de la part de l’opposition accusant le président Macron de suivisme vis à vis des Américains, les décisions prisent sur la crise chimique se placent bien dans une lignée gaullo-miterrandienne et sont cohérentes avec les annonces d’Emmanuel Macron depuis le début de son mandat. Par ailleurs, la réussite de cette opération lui confère une crédibilité internationale qui rendra les négociations à venir plus aisées.

Néanmoins, la politique de puissance et de prestige que souhaite mettre en place Emmanuel Macron sous-entend une allocation des ressources au ministère de la Défense et des Affaires Etrangères plus conséquente qu’elle l’est actuellement. Si le président a en effet annoncé une augmentation du budget de la défense dans le cas de la LPM 2019-2025, le plus gros des augmentations sur la période 2022-2025, se place après la fin de son mandat et sont donc sujettes à caution. De plus, aucune augmentation n’a été prévue pour le ministère des Affaires Etrangères alors que ces champs d’interventions s’élargissent (influence au sein de l’UE, etc…). Dès lors, tenant compte des restrictions budgétaires et du respect de nos engagements européens, nous recommandons une concentration des efforts sur un nombre restreint de sujets prioritaires (comme la lutte contre le terrorisme) où la France doit avoir une ligne claire en accord avec ses intérêts. Sans cette augmentation de moyens, l’ambition gaullo-miterrandienne serait compromise et il serait alors plus pertinent d’envisager de s’appuyer sur l’allié américain dans un cadre néo-atlantiste. Gaullo-mitterrandisme ou néo-atlantisme, il faudra choisir.

Par Léa BERTHON et Florian MAZELLA, Etudiants en Master II, promotion 2018-2019,
Article écrit en Avril 2018.

 

RECHERCHES BIBLIOGRAPHIQUES :

 ARTICLES DE PRESSE :

Europe 1 avec Reuters « Macron réaffirme sa ligne rouge en Syrie, pas de preuve à ce stade », 13 Février 2018. http://www.europe1.fr/international/macron-reaffirme-sa-ligne-rouge-en-syrie-pas-de-preuve-a-ce-stade-3573767

France 24 avec AFP « Echec d’une résolution de l’ONY pour condamner les frappes en Syrie » 15 Avril 2018. http://www.france24.com/fr/20180414-echec-dune-resolution-lonu-condamner-frappes-syrie

France info Replay « Emmanuel Macron sur BFMTV et Mediapart face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel » 16 Avril 2018. https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/interview-macron-direct-plenel-bourdin-bfmtv-mediapart-video_2707322.html

Définition des armes destruction massive selon le bureau des affaires de désarmement des Nations Unies. https://www.un.org/disarmament/fr/amd/armas-nucleares/

 

REVUES SPECIALISEES : 

IFRI « Macron, An I Quelle politique étrangère ? » sous la direction de Thomas GOMART et Marc HECKER, Avril 2018. https://www.ifri.org/fr/publications/etudes-de-lifri/macron-i-politique-etrangere

Pascal Boniface, « Le gaullo-mitterrandisme, un concept toujours pertinent » Revue internationale et stratégique 2018/1 (N°109), p. 22-35. https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2018-1-p-22.htm

Institut Montaigne « Gaullo-Mitterrandisme contre néo-conservatisme à la française – un vrai-faux débat ? » 3 Août 2017, par Michel Duclos. http://www.institutmontaigne.org/blog/2017/08/03/Gaullo-Mitterrandisme-contre-n%C3%A9o-conservateurs-%C3%A0-la-fran%C3%A7aise-%E2%80%93-un-vrai-faux-d%C3%A9bat

Justin Vaïsse, « Le passé d’un oxymore. Le débat français de politique étrangère », Esprit 2017/11 (Novembre), p. 75-91. https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-esprit-2017-11-page-75.htm?1=1&DocId=460166&hits=13+12+5+2+

Hubert Védrine et al., « La politique étrangère de la France en débat », Esprit 2018/3 (Mars), p. 103-116. https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-esprit-2018-3-page-103.htm?1=1&DocId=490160&hits=322+319+316+315+102+99+90+89+

Jean de Gliniasty, « Autour du gaullo-mitterrandisme », Revue internationale et stratégique 2017/3 (N° 107), p. 175-179. https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2017-3-page-175.htm

REFERENCES :

[1]  Reuters, Europe 1 « Macron réaffirme sa ligne rouge en Syrie, pas de preuve à ce stade » 13 février 2018. http://www.europe1.fr/international/macron-reaffirme-sa-ligne-rouge-en-syrie-pas-de-preuve-a-ce-stade-3573767

[2] Site du bureau des affaires de désarmement des Nations Unies https://www.un.org/disarmament/fr/amd/armas-nucleares/

[3] AFP, France 24, « Echec d’une résolution de l’ONU pour condamner les frappes en Syrie », 15 avril 2018. http://www.france24.com/fr/20180414-echec-dune-resolution-lonu-condamner-frappes-syrie

[4] Selon la formule d’Hubert Védrine,

[5] Interview Emmanuel Macron, sur BFM TV et Media part face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel 15 avril 2018.https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/interview-macron-direct-plenel-bourdin-bfmtv-mediapart-video_2707322.html

[6] Ibid.

Le nouveau jihad en Occident, Farhad KHOSROKHAVAR, Robert Laffont, Paris, 2018

3 Nov

Recension d’ouvrage

La thèse majeure du livre réside dans l’affirmation d’une rupture « introduite par l’Etat islamique (EI) dans le phénomène global du jihadisme ». Pour la démontrer, l’auteur compare les différentes formes qu’a pu revêtir le jihadisme post-EI avec ses particularités et modalités actuelles, en faisant appel à de nombreux domaines des sciences humaines (anthropologie, sociologie, sciences politiques, psychologie), afin d’éclairer ce « fait social total« . Il est total en cela qu’il ne saurait être expliqué par un seul facteur, et aucune explication ne saurait de même être généralisée aux différents acteurs du jihadisme tant leurs trajectoires et leurs subjectivités sont plurielles, façonnant de manière dynamique le phénomène du jihadisme en Occident.

Un fait social total ancré dans la modernité occidentale. La modernité en Occident s’accompagne de nombreux processus venant remettre en question l’ordre et les normales sociales pré-1968 : le modèle de la famille patriarcal a ainsi laissé place à des formes plus éclatées (comme la famille néo-traditionnelle), entraînant une redéfinition – si ce n’est une disparition – des « rôles » traditionnels au sein de la famille, ainsi que de l’autorité, cette dernière étant en même temps remise en cause d’une façon plus globale, au niveau politique national. De même, les grandes idéologies qui ont structuré le XXème siècle, et avec elles les utopies qu’elles proposaient, semblent avoir disparu, ou du moins ont perdu de leur attractivité en démontrant leur incapacité à se réaliser. Dès lors, les « jeunes générations » éprouvent un sentiment généralisé de perte de repères et de solidarités, d’atomisation des valeurs, d’une liberté extrême considérée comme un fardeau, d’injonctions à se « faire soi-même », entraînant un « culte de la performance » et une « fatigue d’être soi » (Alain Ehrenberg), guidés par la seule idéologie consumériste. Le monde, et leurs actions, leur semblent vidés de tout sens, sens avec lequel ils cherchent alors à renouer : cette demande rencontre l’offre proposée par l’EI, principalement à travers le concept de la « néo-umma« [1], qui propose un contre modèle à travers une réinjection de sens, avec sa propre eschatologie, ses normes et ses contraintes hyper-répressives, son identité, ses solidarités et ses certitudes. Les jeunes issus des classes moyennes sont plus sensibles que d’autres à ces propositions. A cela s’ajoute la peur du déclassement social, les perspectives de dépassement du niveau économique et social de la génération antérieure se réduisant de façon croissante.

Humiliation et velléités de revanche. Les jeunes de deuxième et troisième générations – dont les parents/grands-parents sont issus de l’immigration – habitant les quartiers pauvres/exclus/périphériques des grandes villes européennes, ressentent un profond sentiment d’exclusion de la communauté nationale, de non-participation au champ politique et d’humiliation, directement ressentis du fait de l’histoire colonial ou de l’impérialisme des puissances occidentales, ou ressentis à travers le sort de la population syrienne, par un effet d’empathie. Tout cela est nourri par l’échec scolaire et professionnel. Pour autant, le jihadisme ne se réduit pas à ce groupe social – bien qu’il soit prépondérant.[2]

Le paradigme de la violence et de la mort. Au sein des sociétés occidentales modernes, l’aboutissement du processus de sécularisation a contribué, par la privatisation – voire l’exclusion – du « religieux institutionnalisé », à la formation d’un « religieux ensauvagé », dans lequel la violence joue le rôle de garant du sacré. Dès lors, l’imaginaire et les images fournis par l’EI jouent à plein dans les représentations fantasmées de la vie au sein du califat, tout en permettant de construire l’image d’une altérité radicale et excessive. La mort tient aussi une place extrêmement importante dans l’attractivité qu’exerce l’EI : elle est sacralisée en même temps que perçu comme un moyen par le jihadiste, à la fois de se laver de ses pêchés d’une vie antérieure viciée, et d’atteindre le paradis, tout en contribuant à une eschatologie fantasmée.

Rôle et poids d’internet et des médias. Internet s’est avéré être une extra-ordinaire plateforme se faisant le relais du prosélytisme islamiste et plus particulièrement de la propagande de l’EI, à travers la diffusion d’une « version vulgarisée et simplifiée du jihad radicalisé ». Internet permet aussi de relier entre eux recruteurs et hypothétiques recrues, ou encore de construire une image mythifiée du califat, venant consolider son attractivité.

Les nouveaux acteurs jihadistes. La dernière décennie – en particulier depuis l’avènement de l’EI – a vu une explosion et une diversification des acteurs jihadistes, composés à plus de 2/3 de jeunes (15-30 ans). Phénomène inédit par son ampleur, de jeunes femmes viennent en outre grossir les rangs des départs en Syrie (10%). L’image d’une néo-umma imaginaire, la réalité des combats et les fonctions assignées aux femmes offrent en outre la possibilité à des adolescents et post-adolescents de devenir adulte par la reproduction et par la mort, ce qui les séduit particulièrement. Par ailleurs, les jihadistes occidentaux peuvent aussi bien faire partie d’un groupe, hiérarchisé ou non (majorité des cas, surtout en Europe), qu’agir seul, en loup solitaire (minorité des cas, surtout aux Etats-Unis). Ils peuvent être convertis ou born again (croyant revenant à sa religion après s’en être éloigné) – passant le plus fréquemment par une sous culture déviante -, et le plus souvent s’engouffrent directement dans le jihadisme sans passer par le fondamentalisme.

Les nations occidentales et leurs jihadistes. Près de 70% des jihadistes européens impliqués dans des réseaux jihadistes proviendrait de France, d’Allemagne et du Royaume-Uni. Par ailleurs, les Européens d’origine marocaine constitueraient la majeure partie des jihadistes ayant opéré sur le sol européen. Parmi les facteurs à prendre en compte dans la radicalisation, on recense les modalités d’intégration, l’organisation de l’espace urbain et périurbain couplé à la question sociale, l’histoire – coloniale – du pays, la culture politique du pays en question (multiculturalisme, laïcité …), ainsi que la politique étrangère du pays.

 

Etienne de Gail, Étudiant en Master II, promotion 2018-2019


[1] « Communauté musulmane imaginaire que veulent construire les jihadistes, marqué par un degré inouï d’unanimisme, d’unité, d’entente entre ses membres, tous acquis à l’idée de la lutte à mort pour instaurer un monde musulman à l’abri de la domination des « croisés » (puissances occidentales) et en guerre totale contre les sionistes (…), les francs-maçons et d’autres adversaires selon différentes versions de la théorie du complot. », p.67

[2] « Le jihadisme ne se réduit pas à la jeunesse d’origine immigrée, que ce soit en France, en Angleterre, en Allemagne ou dans d’autres pays occidentaux. Néanmoins, les jeunes musulmans d’origine immigrée, de la 1ère à la 3ème génération vivant en majorité dans des quartiers ghettoïsés, sont les acteurs les plus nombreux du jihadisme occidental. », p.112

La minorité chiite d’Arabie Saoudite dans la rivalité saoudo-iranienne 1979-2016

3 Nov

La minorité chiite d’Arabie Saoudite dans la rivalité saoudo-iranienne

1979-2016

Introduction.

« On the Arab side of the Gulf, political elites have long kept Shia out of political decision making and work to keep political institutions unrepresentative. In addition, Shia are excluded from nationalist reenactment, that glorifies Arab, Sunni and tribal identities.[1] » C’est avec ces mots que Toby Matthiesen présente la population chiite (duodécimain) d’Arabie Saoudite dans son ouvrage de référence sur le sujet. Il met en valeur la longue tradition d’exclusion de la minorité chiite dans la Péninsule arabique, qui deviendra l’Arabie Saoudite avec la mise en place du premier État saoudien par Ibn Saoud. Dès la mise en place du troisième et actuel État saoudien, cette minorité chiite (représentant 10 à 15% de la population totale du royaume) restera exclue de la vie politique et sociale du royaume. Elle revêt pourtant une importance stratégique, que la découverte d’immenses réserves de pétrole dans la Province de l’Est – où cette minorité vit principalement – fera apparaître aux yeux des dirigeants saoudiens, d’autant plus qu’elle constituera jusqu’à 60% de la main d’œuvre de la société pétrolière saoudienne ARAMCO.[2] Dès lors, la monarchie alternera entre des phases de conciliation et des périodes de répression, en fonction des contextes politiques internes et externes, puisqu’en effet, le sort de cette minorité chiite, essentiellement établie autour des villes de Qatif et d’Hassa, dépend de son appartenance confessionnelle, condamnée avec virulence par le clergé wahhabite saoudien. Rejetée depuis des siècles par les cercles de pouvoir sunnites à cause de son hétérodoxie, la minorité chiite de la Province de l’Est subit la haine et l’ire des oulémas wahhabites, le mépris du clan Al-Saoud et de la population saoudienne sunnite, et à partir de la Révolution islamique en Iran (1979), elle devient l’objet de méfiance et de théories essentialisantes visant à l’affilier à la République islamique iranienne. Dès 1979 donc – point de départ de notre analyse – elle subira les contrecoups des crises émaillant la rivalité irano-saoudienne, en même temps qu’elle déterminera en partie cet antagonisme entre les deux pays. Le sort de cette population chiite semble ainsi dépendre de multiples facteurs, au nombre desquels sa volonté propre ne compte pas. Pour autant, les stratégies d’adaptation des leaders chiites saoudiens permettront ponctuellement des améliorations dans les conditions de vie et dans la reconnaissance de cette minorité. Par ailleurs, les représentations communes en Arabie Saoudite consistant à identifier les chiites saoudiens à des Iraniens témoignent déjà d’errances intellectuelles et de préjugés fallacieux, l’Iran et les chiites saoudiens n’étant dès lors plus définis que par leur foi religieuse. Nous nous attacherons donc ici à interroger les liens réels ou supposés entre cette population chiite saoudienne et la République islamique iranienne à partir de 1979, et ce jusqu’aux lendemains des Printemps arabes, afin de mettre au jour la dépendance de l’une à l’autre, dans le cadre plus général de la rivalité opposant l’Arabie Saoudite à l’Iran. Ainsi, dans quelle mesure a population chiite d’Arabie Saoudite a-t-elle constitué un levier d’influence pour l’Iran sur le sol même de son rival ? Et dès lors, quelles sont les conséquences d’un parrainage iranien sur le traitement réservé aux chiites saoudiens par les pouvoirs politiques et religieux de Riyad ? En d’autres mots : partant du constat qu’à partir de 1979 principalement, le sort des chiites de la Province de l’Est est intimement lié aux relations irano-saoudiennes, quelles sont les conséquences de ces dernières sur le sort des chiites saoudiens ? Et inversement, dans quelle mesure les relations des chiites saoudiens à la monarchie influent-elles sur la rivalité irano-saoudienne ? L’analyse historique du sort des chiites de l’actuelle Province de l’Est en Arabie Saoudite permettra d’éclairer les influences de la Révolution islamique iranienne sur le traitement de cette minorité, ainsi que l’exacerbation des tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran qui en résulte. Finalement, cela nous amènera à interroger le poids des acteurs extérieurs et des enjeux géopolitiques régionaux sur le sort des chiites de la Province de l’Est, et leurs conséquences sur la rivalité irano-saoudienne.

***

I. La perception des chiites d’Arabie Saoudite à travers l’histoire : de la défiance à l’exclusion et la condamnation  

L’adoption d’un point de vue historique permet de mettre en lumière les relations qu’entretiennent aujourd’hui les chiites d’Arabie Saoudite avec le pouvoir saoudien. Héritières d’une longue sédimentation de représentations teintées de défiance et d’hostilité, ces relations ne peuvent en effet être comprises en dehors du cadre historique qui les a vu naître. L’analyse des déterminants de l’idéologie saoudienne et wahhabite, enchâssés dans les relations entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, permet à son tour d’éclairer les modalités des interactions entre les chiites de la Province de l’Est et le pouvoir saoudien.

  1. Les chiites d’Arabie Saoudite : une population historiquement mise à l’écart et malmenée

La présence de populations chiites dans la Péninsule arabique remonte au VIIème siècle de notre ère. Dès l’origine, cette population a été l’objet de mises à l’écart et de persécutions de la part des populations arabes sunnites, du fait d’oppositions entre leurs pensées religieuses et politiques respectives, ainsi que de leur assimilation à des pouvoirs politiques chiites rivaux. Aujourd’hui, les discours visant à légitimer la présence chiite en Arabie Saoudite, et par là une participation égale à la vie économique et politique du royaume saoudien, emprunte à l’historicité de la présence de chiites dans la Péninsule arabique. Ils ont ainsi recours à une terminologie spécifique (Bahrani[3]) rendant compte de cette présence multiséculaire, justifiant les droits civils et politiques qu’ils revendiquent, au nom d’une égale citoyenneté.

Une présence chiite ancienne dans la Péninsule arabique — La présence de chiites dans la Péninsule arabique est en effet extrêmement ancienne, remontant au VIIème siècle, notamment dans l’oasis d’Al-Hassa et autour de la ville de Qatif[4] (actuelle Province de l’Est ou Province Orientale) : des pouvoirs et des populations chiites s’y sont ainsi succédés, comme les Qarmates à partir de 899[5]. Après une alliance politique nouée entre Qatif, Al-Hassa et les îles de Bahreïn, les chiites de l’actuelle Arabie Saoudite sont successivement passés sous l’autorité de tribus sunnites, de chefs chrétiens, et enfin sous celle des Ottomans, à partir de 1534[6], quand les îles de Bahreïn étaient administrées par l’Empire perse safavide et chiite. Dès lors, la proximité de ces deux pôles de pouvoir a favorisé une compétition pour l’hégémonie sur la Péninsule arabique. De ce fait, les représentants du pouvoir ottoman à Qatif ont presque toujours suspecté les chiites de la ville d’être une « cinquième colonne », les associant au pouvoir chiite de l’autre côté du détroit d’Ormuz. Nous verrons que ces réflexes liés à la crainte de voir son pouvoir renversé, de compter sur son territoire des populations jugées différentes, hors de la communauté et hostiles à celle-ci, seront très vite réactivés par les Ibn Saoud, et ce tout au long de l’histoire du royaume.

La longue sédimentation des représentations des chiites par les pouvoirs arabes sunnites — Les chiites de la Péninsule arabique étaient ainsi déjà catégorisés en fonction de leur confession[7], et subissaient une mise à l’écart de la vie religieuse, économique et politique, avant même la naissance du premier État saoudien. Les catégories de représentation des pouvoirs sunnites dans la Péninsule arabique, face à un empire perse affirmant sa volonté de puissance, se sont ainsi structurées autour de la figure de l’autre. L’on peut ici faire référence à la notion d’étiquetage théorisée par Howard S. Becker : étudiant les « déviances » dans les milieux du jazz aux États-Unis, il explique ainsi sa notion d’étiquetage, « les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à certains individus et en les étiquetant comme des déviants. De ce point de vue, la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une personne, mais plutôt une conséquence de l’application, par les autres, de normes et de sanctions à un « transgresseur »[8] ». La norme était à cette époque le sunnisme, les chiites étant étiquetés comme déviants, ou du moins fidèles à une foi illégitime ; c’est pour cette raison qu’il leur a été très rapidement prêté des projets occultes, associés à la dissimulation et au mensonge. On retrouvera cette dimension avec la mise en place du premier État saoudien, doublée d’une haine profonde pour le chiisme, portée par la doctrine et le clergé wahhabites.

  1. Le chiisme dans la doctrine wahhabite

Le premier État saoudien est né après des décennies de guerre, de conquêtes et de défaites dans la Péninsule arabique, au terme desquelles la famille Saoud – alliée à la famille de Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhâb (1703-1792) – a assis son pouvoir sur les provinces du Nejd et du Hedjaz et les tribus qui y vivaient[9]. Ce premier État saoudien est ainsi né de l’alliance d’un prédicateur religieux et d’un chef politique, donnant lieu à une expansion territoriale qui sera en même temps une expansion religieuse de la doctrine wahhabite. Cette doctrine est extrêmement hostile à l’égard des chiites, les considérant comme hérétiques et appelant à la répression (jusqu’à la mort) de ces derniers[10].

La formation de l’État saoudien et l’alliance avec Abd al-Wahhab — Dès le XVIIIème siècle, l’Arabie connaît de très grands mouvements tribaux, caractérisés par la structuration des principales tribus que l’on connaît encore aujourd’hui. Les mouvements démographiques inédits auxquels ces mouvements tribaux ont donné lieu dans la Péninsule arabique ont engendré un phénomène de transition politique tout autant original[11]. Le clan Al-Saoud, avec à sa tête Mohammed Ibn Saoud (1710-1765), est alors installé dans la petite oasis de Dir’iyya, où elle accueille un prédicateur musulman, Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhâb[12]. Lorsque le prédicateur arrive dans l’oasis, l’émir et lui s’entendent[13] pour permettre à l’un et à l’autre d’étendre respectivement leur territoire et leur prédication : ‘Abd al-Wahhâb s’engage à soutenir « l’État » saoudien en contrepartie d’un soutien à la réforme religieuse qu’il promeut[14]. Cette alliance s’avère rapidement extrêmement féconde : en effet, ‘Abd al-Wahhâb n’hésite pas à déclarer impies tous ceux qui ne se rallient pas à ses idées[15], ce qui permet au clan d’Ibn Saoud de déclarer la guerre, et même la guerre sainte, à tous ses ennemis et contempteurs. Enfin, cette expansion est servie par le fait que les Saoud vont inclure au premier État saoudien les autres tribus de la région, auxquelles ils interdisent les razzias afin d’assurer la sécurité des routes économiques. Un premier État est donc apparu au cours de la décennie 1740 et s’est progressivement étendu jusqu’à l’incendie par les troupes de Mohammed Ali Pacha de Dir’iyya en 1818. La période suivante (1824-1891) est marquée par des reconquêtes saoudiennes, aussi bien que par des revers militaires sévères infligés par les Ottomans et les Égyptiens, et plus encore par des divisions entre les différentes branches de la famille des Saoud. À partir de 1902, Abd al-Aziz Ibn Saoud quitte le Koweït où sa famille s’était réfugiée, dans le but de reconstituer le royaume de ses pères, que ces derniers n’avaient su protéger face à la dynastie des Ibn Rashid[16]. Après quelques succès militaires, il profite du contexte géopolitique (Empire Ottoman mourant, débuts de la Première Guerre Mondiale) pour asseoir son autorité sur les régions reconquises. Finalement, le royaume d’Arabie naît de la fusion du royaume du Hedjaz et du Nejd le 18 septembre 1932, cinq ans après la reconnaissance des frontières politiques du troisième État saoudien par les Britanniques le 10 mai 1927 grâce au traité de Djeddah[17]. L’État saoudien actuel est ainsi indissociable de la légitimité religieuse offerte par le wahhabisme, que le clergé continue de prêcher et exporte largement grâce à sa diplomatie religieuse. De ce fait, les représentations propres au clergé infusent la société et le pouvoir politique aux mains des Saoud, ou du moins influencent ces derniers.

Les chiites dans les représentations wahhabites — La doctrine wahhabite se réclame d’un retour à la pureté de l’Islam, celui pratiqué par les « anciens », les salafs, d’où découle le terme de « salafistes », qu’ils préfèrent à celui de wahhabite, utilisé par les contempteurs de la doctrine[18] Par ailleurs, ainsi que le rappelle Toby Matthiesen, la pensée wahhabite rejette en bloc le chiisme, considéré comme impur et déviant : « Dès le milieu du XVIIIème siècle, le clergé wahhabite considère l’islam chiite comme l’un de ses principaux, sinon le principal, ennemis. Alors que les relations entre les dirigeants politiques chiites et des membres individuels de la famille régnante saoudienne ont fluctué, et se sont même améliorées à certains moments, les attitudes du clergé wahhabite ne changent pas.[19] » La pensée wahhabite est en effet violemment anti-chiite, du fait des interprétations littérales d’Abd al-Wahhab, qu’il a synthétisées dans Le Livre de l’Unicité, où il « condamne les Musulmans qui rendent un culte aux compagnons du Prophète et aux saints, et font un pèlerinage sur leurs tombes (…). »[20] En outre, cette pensée est immobile, ne s’adaptant pas aux contextes changeants, mais au contraire durcit sa vision déjà radicale, et poussera à de nombreuses reprises le pouvoir saoudien à réprimer les chiites de la Province de l’Est. Ainsi les exactions commises par les Ikhwans, bras armé du wahhabisme permettant la diffusion de la doctrine d’Abd al-Wahhab de gré ou de force : « Avant-garde de l’armée des Al Saoud, ces derniers démontraient un zèle religieux tout particulier et s’étaient rendus coupables de nombreuses exactions, notamment contre les chiites. »[21]

Les chiites de la Péninsule arabique, puis de l’Arabie Saoudite, ont donc depuis longtemps été tenus à l’écart de la vie politique, économique, sociale et religieuse du fait de leur confession et de leurs pratiques propres, rejetées par l’orthodoxie musulmane. L’alliance entre Abd al-Wahhab et la famille Al-Saoud a ainsi empiré la situation des chiites saoudiens, du fait de l’institutionnalisation de l’anti-chiisme. Relayés au rôle de l’autre éternel, persécutés, parfois même massacrés, les chiites saoudiens ont néanmoins su s’adapter aux contingences qui étaient les leurs pour gagner un peu de reconnaissance auprès du pouvoir saoudien, jouant avec les différents contextes et tirant profit des facteurs idiosyncratiques des dirigeants saoudiens. Pour autant, ils ont aussi été dépendants du contexte géopolitique de la région, en particulier des relations entre l’Iran et leur pays. La Révolution islamique iranienne a ainsi eu de nombreuses incidences sur leurs revendications et leurs moyens d’action auprès du pouvoir saoudien, ce dernier craignant qu’ils constituent une cinquième colonne, influencés par l’ennemi dorénavant juré que représente la République islamique chiite d’Iran.

 

II. Influences de la Révolution islamique iranienne sur les chiites de la Province de l’Est et exacerbation des tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran

La Révolution islamique iranienne, véritable traumatisme pour les dirigeants saoudiens, a en effet eu de nombreuses conséquences sur les revendications des chiites de la Province de l’Est. Se sentant soutenus et renforcés par un pouvoir chiite voisin, leurs revendications se sont faites plus fermes et résolues. Ce changement d’attitude a lui-même eu de nombreux effets sur les relations irano-saoudiennes, dans un contexte de tensions et d’oppositions croissantes.

  1. La montée des tensions en Iran, la Révolution islamique et ses répercussions sur la Province de l’Est saoudienne

Avant même le changement de régime et l’arrivée de Khomeiny au pouvoir en Iran, les tensions entre le chah et la population se faisaient grandissantes. Dès le 2 juin 1978, des manifestations étudiantes ébranlèrent Téhéran ; le 21 août, un violent et sanglant attentat est perpétré contre un cinéma à Abadan ; le 9 septembre de la même année, ce sont les ouvriers du secteur pétrolier qui entament une grève. Khomeiny jette alors de l’huile sur le feu pour faire tomber le régime de Mohammed Reza Shah Pahlavi[22]. Ces différents soulèvements et la montée des tensions en Iran ne sont pas sans effet sur l’Arabie Saoudite voisine, notamment à l’approche du mois de Muharram.

Le mois de Muharram et les processions d’Achoura, point de départ des tensions sur le sol saoudien — En Arabie Saoudite, au début du mois de Muharram, des clercs chiites ont décidé de célébrer ce rite très cher aux populations chiites – leur permettant de revivre le martyr d’Hussein[23] – en public, alors que cela leur était interdit sur le sol saoudien du fait de l’opposition radicale de la part du clergé wahhabite. Cela est d’autant plus significatif en cette année 1979 que ces célébrations ont constitué l’un des moments clés de la Révolution islamique iranienne un an plus tôt, forçant le chah à s’exiler en janvier 1979. Le 25 novembre 1979, des centaines de chiites de la province de l’Est se sont joints aux manifestations débutées quelques jours auparavant. Les jours suivants, la foule n’a cessé de grandir, et des heurts avec les forces de la Garde nationale saoudienne ont eu lieu, faisant les premiers morts des deux côtés. Au cours des manifestations, des portraits de Khomeiny étaient brandis, les manifestants entonnant des chants révolutionnaires popularisés lors de la Révolution islamique[24]. Ces éléments attestent des influences de la Révolution islamique iranienne sur les protestations chiites saoudiennes. Ces manifestations ont connu une certaine accalmie après l’Achoura, pour reprendre quelques jours plus tard, notamment le 1er février, date anniversaire du retour de Khomeiny en Iran[25]. À ce titre, Joseph Kostiner a montré que certains journaux iraniens, dont Jomhuri-ye Eslami (La République Islamique), avait affirmé le caractère de soutien à la Révolution islamique des manifestations de janvier et février 1980. Ce même journal a publié un communiqué de l’ORIPA[26] menaçant que les manifestations ne cesseraient pas tant qu’une République islamique ne serait pas installée en Arabie Saoudite[27]. Cette intifada a marqué les esprits, et l’ORIPA a voulu s’en servir comme moyen de propagande dans l’objectif de promouvoir une identité collective aux chiites saoudiens[28]. Dans cette perspective, une célébration de cette intifada a été organisée pendant plusieurs années à Téhéran par l’ORIPA. L’Iran a ainsi bel et bien – aux niveaux étatiques et infra étatiques, et selon les sensibilités politiques propres aux différents acteurs – appuyé et nourri les contestations chiites dans la Province de l’Est saoudienne, dans un souhait de déstabilisation, parfois d’exportation de la Révolution islamique en Arabie Saoudite, Khomeiny étant un fervent défenseur de cette option. Dès lors, ces manifestations ont eu des répercussions sur les relations irano-saoudiennes, approfondissant les antagonismes et la rivalité grandissants entre les deux pays. Plus encore, le soutien iranien aux contestations des chiites saoudiens ainsi que le référent khomeyniste manifesté au cours des évènements de 1979 en Arabie Saoudite ont tous deux profondément marqué les représentations saoudiennes de leur minorité chiite, comme le rappelle Toby Matthiesen : « After the intifada the state began to see the Shia in the Eastern Province as a serious security threat. This perception has dominated the state’s view of the Shia ever since.”[29] De plus en plus obsédés par le référent iranien, les dirigeants saoudiens n’ont eu de cesse de considérer les chiites de la Province de l’Est comme une force manipulable aux ordres l’Iran voisin : cela a eu pour conséquence de redoubler l’appréhension ressentie face à cet alter de plus en plus menaçant, tout en influant sur les attitudes du pouvoir saoudien relativement aux chiites de la province de l’Est. Ces différents éléments prendront plus de force encore au lendemain de la Révolution islamique iranienne, du fait du traumatisme et de la peur de son exportation qu’elle a engendrés en Arabie Saoudite.

La révolution islamique et les chiites d’Arabie Saoudite — La Révolution islamique en Iran au cours de l’année 1979, qui voit le chah d’Iran être destitué et une République islamique mise en place, a constitué un véritable traumatisme chez les décideurs politiques saoudiens, ainsi qu’au sein du clergé wahhabite qui voyait la menace chiite prendre de l’ampleur et risquer de remettre en question la conception wahhabite/salafiste hégémonique de l’islam. Les citoyens saoudiens chiites, jusque-là fidèles aux Al Saoud malgré les inégalités de traitement entre eux et les citoyens sunnites, ont vécu les évènements de 1978-79 et la Révolution islamique comme un possible levier de reconnaissance d’une citoyenneté et dès lors de droits égaux. Le changement qu’a opéré la Révolution islamique en Iran est que la population chiite de la Province orientale n’est plus seulement suspectée d’être soutenue par l’Iran révolutionnaire : les Saoudiens en sont dorénavant convaincus, les allocutions de Khomeiny allant dans le sens d’une exportation de la Révolution islamique à l’ensemble du monde musulman, qu’il souhaite unifier sous une même bannière[30]. C’est la raison pour laquelle il appelle à l’unité des musulmans, en rappelant les objectifs de la Révolution islamique : « The other pilgrims must realise that the goal of the Iranian Moslems is to establish an Islamic government under the banner of Islam and under the guidance of the Holy Qoran and the Prophet of Islam so that our Moslem brothers will come to know that our only goal is Islam and we only think about the establishment of a just Islamic government.[31] » Cette affirmation de Khomeiny remet fondamentalement en cause la prétention hégémonique de l’Arabie Saoudite sur le monde musulman en se voulant porteur et défenseur de l’orthodoxie musulmane. Cela explique la radicalité du jugement saoudien sur les chiites de la Province de l’Est, pour qui « Celle-ci [la minorité chiite de la Province de l’Est] a été désormais considérée, dans son ensemble, comme un élément subversif inféodé au régime iranien.[32] » Ce jugement saoudien s’explique par les différents éléments mentionnés plus haut, mais aussi et surtout par l’incontestable réalité des faits ; l’Iran, dès le lendemain de la Révolution islamique est en effet devenue une base arrière pour une partie des mouvements de contestation du pouvoir saoudien et de revendication de la garantie d’une reconnaissance accrue. Téhéran a ainsi accueilli dès 1979 le MVM et une partie de ses leaders comme al-Shirazi, mais aussi d’autres figures importantes de la contestation chiite saoudienne comme Muhammad Taqi al-Mudarrisi, qui devint très proche d’un certain nombre de factions politiques iraniennes[33]. L’Iran devient dès lors la principale base arrière des militants chiites saoudiens, leur offrant un soutien logistique non négligeable.

L’Iran, base arrière des contestations chiites d’Arabie Saoudite — En effet, dès le lendemain de la Révolution islamique, des hawzas (séminaires) ont été organisés autour de Téhéran, notamment le hawzat al-Qa’im du MVM, sous la supervision d’al-Mudarrisi. Ce dernier a compté plusieurs centaines d’étudiants, dont la majorité était saoudiens. L’Iran alimentait ainsi les sentiments hostiles à l’Arabie Saoudite des chiites saoudiens, mais aussi irakiens et bahreïnis, en leur offrant les armes intellectuelles et idéologiques pour combattre leur voisin avec qui la rivalité se creusait au fur et à mesure des mois[34]. L’Iran ne constitue pas pour autant l’élément déclencheur des manifestations de militants chiites saoudiens, comme en témoigne le débat historiographique autour des influences iraniennes sur le sol saoudien en 1978-1980. Une querelle historiographique oppose en effet ceux[35] qui présentent l’intifada sur le sol saoudien comme un dérivé de la Révolution islamique, quand d’autres[36] affirment que ce sont les particularités locales des chiites d’Arabie Saoudite qui ont été à l’origine des soulèvements de 1979-1980, l’influence de la Révolution islamique étant avant tout symbolique. Ce qui est certain, c’est que l’Iran abritait déjà de nombreux leaders chiites en exil, ce qui a facilité l’organisation et la tenue des intifadas, ainsi que le développement et la diffusion[37] de rhétoriques propres à susciter de nombreux ralliements. Dans la même perspective, les mots d’Hasan al-Saffar[38] témoignent d’une réelle proximité entre les chiites d’Arabie Saoudite et Téhéran : « We are genuinely part of the realm of the downtrodden [mustadafun] while the despots of Al Saud…are genuinely part of the realm of oppressors…and colonizers. The ongoing battle is now between these two realms…. Our struggle against…tyrannical rule is a cycle of a long chain of a universal revolution which will, inevitably, lead to the collapse of imperialistic superpowers and the rise of the world of the downtrodden.[39] » Le terme de mustadafun qu’utilise Hasan al-Saffar définit dans son esprit aussi bien la minorité chiite saoudienne que l’Iran dans son intégralité, porté par son projet d’exportation de la Révolution islamique, les premiers et les deuxièmes ne formant qu’un face à l’ennemi saoudien. Par ailleurs, les nombreux textes anti-chiites publiés par les clercs wahhabites dès le lendemain de la Révolution islamique iranienne témoignent d’un double objectif : à la fois réduire, tant que faire se peut, l’influence iranienne et l’exportation de la révolution, et associer dans les esprits les chiites de la Province du Hasa à l’Iran[40]. Le rôle de l’Iran dans les révoltes des chiites d’Arabie Saoudite est donc extrêmement important, et les craintes du clergé wahhabite et des Al Saoud semblent ici extrêmement justifiées. Dans cette perspective, le soutien apporté par l’Iran à différents groupes chiites saoudiens, sur le sol saoudien et iranien, ainsi que les propos de Khomeiny condamnant l’Arabie Saoudite ont contribué à la détérioration des relations entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. À ce titre, on peut noter l’interdiction de voyager vers l’Iran à partir de l’Arabie Saoudite imposée par le pouvoir saoudien l’intifada « de Mouharram 1400 »[41]. Cela a eu pour conséquence le départ des membres de l’ORIPA de Téhéran pour des raisons techniques et logistiques, le gouvernement d’Al-Assad les accueillant à Sayyidah Zaynab en Syrie.

Finalement, comme le résume parfaitement Laurence Loüer, « On le comprend, l’établissement de la République islamique d’Iran a eu pour effet de lier intimement le sort des chiites saoudiens, et plus particulièrement de l’opposition islamiste chiite, aux relations bilatérales entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Plus précisément, l’évolution de la politique étrangère iranienne, elle-même liée aux dynamiques internes du régime iranien, explique les transformations de la stratégie de l’opposition islamiste chiite saoudienne. En effet, si, durant toutes les années 1980, l’Arabie saoudite a été l’une des cibles privilégiées de la partie diplomatie publique de la politique d’exportation de la révolution, d’une part les acteurs de cette politique ont été multiples et, d’autre part, leur marge de manœuvre vis-à-vis du régime iranien était variable.[42] » Ce qui est ici mis en valeur est d’abord la proximité intrinsèque, dans les faits comme dans les représentations, entre l’Iran et les groupes contestataires chiites saoudiens de toute nature du fait de leurs relations depuis 1978 ; puis la pluralité de ces groupes, allant de la simple contestation à une lutte armée et à des revendications propres à l’islam politique chiite. C’est de cette pluralité des groupes d’opposition au pouvoir saoudien que découlent la complexité et la richesse de la décennie 1980 en ce qui concerne les chiites d’Arabie Saoudite et leurs influences sur les influences saoudo-iraniennes.

  1. La décennie 1980 : des ingérences iraniennes en Arabie Saoudite à l’autonomisation des groupes islamistes chiites saoudiens

Les dix années qui couvrent la décennie 1980 se caractérisent par leur pluralité et leur richesse, au sens où elles ont été le double moment de cristallisation d’évolution des différentes tendances chiites saoudiennes de contestation du pouvoir saoudien, et ont vu s’alterner des périodes d’accalmie avec des périodes de regain de tensions. En outre, ici encore, les liens toujours actifs des mouvements de contestation chiites saoudiens avec l’Iran révolutionnaire auront des conséquences non négligeables sur sa rivalité croissante avec l’Arabie Saoudite.

L’accalmie dans la Province de l’Est — En juin 1982, après la mort du roi Khalid, le prince héritier Fahd est monté sur le trône saoudien. Très rapidement, il décide de nommer un nouveau gouverneur à la tête de la Province de l’Est, son fils Muhammad en 1984. Ce dernier a introduit de nombreux programmes dans le but d’améliorer les conditions de vie des chiites de la région. Plus encore, une amnistie générale a été déclarée pour tous les chiites saoudiens arrêtés depuis 1979. Dans la même perspective, Muhammad ben Fahd organisa de nombreuses rencontres avec les notables et la jeunesse chiites de la Province. Cela a eu pour conséquence une réelle accalmie après la violente intifada de 1979-80. Ces quelques améliorations ponctuelles ne doivent pas pour autant occulter la poursuite de l’arrestation et de la répression d’un grand nombre de chiites saoudiens par la police religieuse[43]. De même, malgré les liens entre l’Iran et la population chiite saoudienne, cette accalmie temporaire n’a pas eu pour conséquence une amélioration des relations irano-saoudiennes, comme l’instrumentalisation du hajj par Téhéran l’illustre.

Le hajj, outil de propagande iranien et élément de discours anti-saoudien — L’importance que revêt l’organisation du hajj pour l’Arabie Saoudite est immense et sans égale. En effet, la monarchie saoudienne en retire un prestige très important et une légitimité à la fois nationale et internationale. Dès lors, il n’est pas étonnant de voir le pèlerinage annuel à La Mecque et à Médine devenir une nouvelle question de discorde entre l’Arabie Saoudite et l’Iran[44], dans un contexte de rivalité globale croissante, où la religion est présentée comme l’un des facteurs les plus importants, bien qu’elle ne constitue en réalité qu’un outil au service des désirs hégémoniques et politiques de chacun des deux pays[45]. L’Iran se sert très vite du hajj comme d’un média pour exporter la Révolution islamique ; au lendemain de la Révolution islamique, les dirigeants politiques et religieux iraniens ne considèrent en effet pas tant le pèlerinage dans sa dimension religieuse et rituelle que comme le lieu idéal de prosélytisme, du fait de la présence de millions de musulmans[46]. Plus encore, le hajj a très vite été perçu par les éléments iraniens les plus radicaux comme un moyen de déstabiliser l’Arabie Saoudite en remettant en question sa souveraineté, puisqu’en effet « Ayatollah Khomeini and other Iranian spiritual leaders never kept their intentions to use the hajj as a vehicle for pan-Islamic agitation a secret and they regularly received Iranian pilgrims and instructed them in detail on the role expected of them.[47] » Non seulement le hajj devenait aux yeux des dirigeants iraniens un lieu de diffusion de leur doctrine, mais les pèlerins iraniens et saoudiens chiites eux-mêmes devaient être chargés d’assumer cet objectif. Ces derniers avaient en effet pour rôle de remettre au goût du jour les cérémonies du bara’ah[48], au cours desquelles les pèlerins avaient pour objectif de dénoncer les ennemis de l’islam, les États-Unis et Israël. Cela permettait à l’Iran de faire perdre à l’Arabie Saoudite sa neutralité ainsi que toute forme de légitimité aux yeux de ses alliés, témoins d’images sur lesquelles des millions de personnes qui leur étaient hostiles criaient des slogans de haine à leur encontre. Mais cette politique iranienne aura de lourdes conséquences, comme l’arrêt des relations diplomatiques entre les deux pays rivaux au lendemain des émeutes au hajj en 1987[49], au cours desquelles des centaines de pèlerins et de membres des forces de l’ordre saoudiennes ont trouvé la mort[50]. Nombreux sont ceux qui ont soutenu que des éléments saoudiens chiites étaient impliqués dans cet « incident », renforçant un peu les craintes saoudiennes d’une instrumentalisation iranienne des chiites de la Province de l’Est[51].

Dans cette perspective, les dirigeants politiques et religieux iraniens n’ont eu de cesse de remettre en question la légitimité de l’Arabie Saoudite et de ses dirigeants à organiser le pèlerinage annuel à la Mecque. Ainsi les mots de l’ayatollah Montazeri, critiquant le caractère musulman de la foi wahhabite : « Wahhabism was originally established by mercenaries of foreigners whose main objective was to divert the Muslims, and to encourage them to fight each other … This sect is neither committed to Islam nor to the Qur’an, it is rather interested in eliminating Islam and its history? Therefore Shi’ites as well as Sunnites are rejecting them.[52] » Ces tensions entourant le hajj vont dans le sens de l’interdépendance entre les chiites saoudiens et l’Iran : ce dernier les perçoit en effet comme un outil au service de leur influence et de la rivalité qui l’oppose à l’Arabie Saoudite. Néanmoins, la fin de la décennie 1980, et plus encore la décennie 1990 vont être le moment d’une autonomisation d’une partie des mouvements de contestation chiites saoudiens par rapport à l’Iran, et de fait d’une transformation des modalités de contestation du pouvoir saoudien.

De la divergence croissante des intérêts des groupes islamistes chiites et de l’Iran : la fin du soutien iranien aux shirazistes et l’autonomisation de l’ORIPA — Comme cela a été montré précédemment, le soutien apporté par l’Iran aux mouvements de contestation chiites saoudiens devait servir les intérêts de puissance et d’influence de l’Iran. Cependant, différents groupes islamistes chiites ont voulu, au cours de la décennie 1980, servir leurs intérêts propres et voir leurs conditions de vie en Arabie Saoudite s’améliorer. Cela a eu pour conséquence l’autonomisation progressive de Mohammed al-Shirazi et de son Mouvement du Message notamment, Shirazi jouissant d’une aura et d’une autorité religieuse de plus en plus prégnantes. De ce fait, les objectifs iraniens et shirazistes ont évolué de façon séparée. Comme le rappelle Laurence Louër, « Les shirazistes ont en effet fini par apparaitre comme des éléments trop incontrôlables : non seulement ils avaient leur propre agenda, mais Mohammed al-Shirazi représentait une autorité religieuse concurrente à celle de Khomeiny et, entre autres, ne se privait pas de critiquer les dérives autocratiques de la République islamique. En 1987, l’élimination des derniers soutiens iraniens des shirazistes qui, dans leur lutte contre la faction montante agrégée autour de Ali Akbar Hachémi Rafsandjani (élu président en 1989), se trouvaient avoir été à l’origine du dévoilement des ventes d’armes américaines à l’Iran (affaire de l’Irangate), a achevé de marginaliser les shirazistes dans le dispositif d’exportation de la révolution.[53] » Dans le même sens, l’ORIPA dont il a déjà été question, s’est progressivement autonomisée de l’Iran, en adoptant le nom de Mouvement de la Réforme, témoignant de leur changement de stratégie par rapport au pouvoir saoudien, adoptant la voie de la conciliation et de la négociation et abandonnant celle de la lutte armée[54].

L’on perçoit finalement que les relations entre chiites saoudiens et pouvoir iranien sont doubles : d’une part, le sort réservé aux chiites de la Province de l’Est réveille – a fortiori depuis la Révolution islamique de 1979 – différentes formes de contestation plus ou moins violentes, qui du fait de leur soutien par l’Iran creusent un peu plus la rivalité et l’antagonisme qui opposent les deux pays  ; d’autre part, cette rivalité croissante entre la République islamique d’Iran et le royaume d’Arabie Saoudite a elle-même des conséquences sur la façon dont les chiites saoudiens sont perçus et traités, et de facto sur leurs modes de revendication. La fin de la décennie 1980 et le début de la décennie 1990 sont à ce titre très éloquents, du fait de la réforme des principaux mouvements islamistes chiites saoudiens. La période partant de la décennie 1990 et allant jusqu’aux révolutions arabes suivra la même logique, notamment avec la création du Hezbollah al-Hijaz, véritable bras armé iranien en Arabie Saoudite.

 

III. De l’influence des acteurs extérieurs et des enjeux géopolitiques régionaux sur le sort des chiites de la Province de l’Est et les conséquences sur la rivalité irano-saoudienne

La décennie 1990 est marquée, en ce qui concerne les chiites d’Arabie Saoudite, par une autonomisation des mouvements de l’islam politique par rapport à l’Iran. La voie que ces mouvements prennent est celle de la conciliation, de la main tendue et de la fidélité au royaume saoudien. Ils rompent en cela avec les années précédentes, émaillées de manifestations souvent violentes et d’une certaine instrumentalisation par l’Iran des sentiments de frustration des chiites saoudiens. L’Iran, qui souhaite conserver un outil d’influence sur le sol saoudien, va alors armer et financer des groupuscules violents, rejetant toute forme de conciliation avec le pouvoir saoudien : ainsi le Hezbollah al-Hijaz, qui perpétrera un certain nombre d’attentats très meurtriers.

 

  1. Le Hezbollah al-Hijaz, bras armé iranien en Arabie Saoudite contre la voie du compromis

 

Le Hezbollah al-Hijaz, créé avec le soutien de l’Iran, deviendra très rapidement son bras armé en territoire saoudien, lui permettant de servir ses intérêts par des actions de déstabilisation sur le territoire saoudien. Elle est ainsi le symbole des tensions et de la rivalité qui oppose l’Arabie Saoudite à l’Iran.

La création du Hezbollah al-Hijaz — C’est en 1988, après l’attentat de la raffinerie de Joubaïl que l’Arabie Saoudite prend connaissance d’un mystérieux groupuscule qui se donne pour nom Hezbollah-fil-Hedjaz[55]. Cette organisation, dès sa création en mai 1987 après les émeutes du hajj[56], a été parrainée par l’Iran et par l’ayatollah Khomeiny, dont les membres sont fidèles à sa marja’îyya[57] et loyaux à sa vision politique. Excepté cette fidélité à Khomeiny (dont ils acceptent en outre le principe de wilayat al-faqih[58]), le groupe ne reconnaît aucune autre autorité, ainsi que le rappelle Joshua Teitelbaum : « But one organization accepted neither Saffar’s policy of engagement nor the accommodation with the Saudi regime. This was Hezbollah al-Hijaz, known also as Saudi Hezbollah and Ansar Khat al-Imam (Followers of Imam Khomeini).[59] » Le nom qu’ils se sont choisis est très significatif en cela qu’ils nomment Hijaz la totalité du territoire saoudien, remettant ainsi en question la légitimité de la famille royale saoudienne de gouverner ce territoire. Les membres de ce groupe s’appellent aussi entre eux « Khat al-Imam », insistant une fois de plus sur leur fidélité à Khomeiny ; c’est aussi le nom par lequel ils sont désignés en Arabie Saoudite : cela va dans le sens d’une affiliation, dans l’esprit des Saoudiens et dans la réalité des faits, du groupe à l’Iran. Pourtant, les fondateurs du groupe ne sont pas iraniens mais bien saoudiens, plus particulièrement originaires de la Province de l’Est, principalement d’Al-Hasa. Leurs biographies sont d’ailleurs assez proches : ils ont presque tous suivi une éducation religieuse en Irak, et ont pour la plupart pris part à des contestations violentes à l’encontre du pouvoir saoudien[60]. La création et le développement de cette organisation s’inscrit ainsi dans la rivalité opposant l’Arabie Saoudite et l’Iran, dont les relations se réchaufferont quelque peu après la fin de la guerre Iran-Irak en 1988, ce qui n’empêchera pas pour autant le Hezbollah al-Hijaz de continuer à essayer de déstabiliser le pouvoir saoudien par différentes actions violentes : c’est en cela que l’organisation représente le bras armé iranien en Arabie Saoudite[61].

Le bras armé de l’Iran en Arabie Saoudite — Nous l’avons vu, l’organisation du Hezbollah al-Hijaz a été parrainée par l’Iran dès sa création. La République islamique voulait en effet disposer de groupuscules mobiles, malléables et à ses ordres, pouvant servir de moyen de pression sur le gouvernement saoudien sans mettre en danger les objectifs et les principes « assumés » de sa politique étrangère.[62] Dans cette perspective, l’organisation apparaît bel et bien comme le bras armé informel de l’Iran sur le territoire saoudien, servant secrètement son objectif d’exportation de la Révolution islamique dans la Péninsule arabique, ainsi que Toby Matthiesen le rappelle : « Hizbullah al-Hijaz’s long-term political goal was the establishment of an Islamic Republic in the Arabian Peninsula after the Iranian model, and it advocated the overthrow of the Saudi regime through violence.[63] ». Dans un contexte de guerre contre l’Irak, l’Iran pouvait ainsi continuer à affirmer sa nonintervention sur les territoires des pays arabes et musulmans, tout en se servant du Hezbollah al-Hijaz pour en fait intervenir réellement et tenter de déstabiliser le pouvoir saoudien. Cette volonté de déstabiliser le pouvoir saoudien se concrétise dès 1988, lors du premier attentat revendiqué par l’organisation, à la raffinerie de Joubaïl. Les responsables de l’attentat ont ensuite été décapités, ce que les autres membres de l’organisation ont voulu venger en assassinant des membres des services secrets saoudiens à l’étranger, rentrant dans un cercle vicieux fait d’assassinats, de condamnations et de vengeances. Malgré le réchauffement des relations entre l’Iran et l’Arabie Saoudite après la fin de la guerre Iran-Irak, la mort de Khomeiny et l’élection du modéré Rafsandjani au poste de président, la République islamique souhaitait continuer de promouvoir une propagande anti-saoudienne, tout en affirmant la légitimité de l’Iran sur les lieux saints de La Mecque et Médine et en se présentant comme les protecteurs des chiites saoudiens[64]. Pour cela, les opérations de subversion sur le territoire saoudien se sont faites plus rares, la propagande prenant le pas sur la violence, comme en témoigne la création et la diffusion d’un journal, Risalat al-Haramayn, La lettre des deux villes saintes, servant les intérêts iraniens à travers le Monde arabe[65]. C’est d’ailleurs dans ce journal que le Hezbollah al-Hijaz a publiquement affirmé ses liens avec la République islamique d’Iran, affirmant « there is no doubt that our links with the Islamic Republic are very strong, because it is a base for all the liberators and revolutionaries in the world.[66] » Les activités de déstabilisation continuèrent encore pendant de nombreuses années, notamment motivées par la présence américaine sur le territoire saoudien. Par ailleurs, l’organisation n’accepta pas les accords de 1993 passés entre le gouvernement saoudien et le mouvement d’Hassan al-Saffar notamment, selon lesquels les différentes organisations chiites islamistes saoudiennes abandonnaient le militantisme politique et la violence contre une amnistie générale et une amélioration des conditions de vie des chiites saoudiens.

Hassan al-Saffar et la voie du compromis — L’on s’en rappelle, Hassan al-Saffar, extrêmement présent sur la scène chiite saoudienne, avait changé le nom de l’ORIPA en Mouvement de la Réforme en 1991, dans un contexte général de changement de stratégie visant à assurer un minimum de droits et une reconnaissance des chiites saoudiens par le pouvoir. En effet, après la chute du régime de Saddam Hussein, « The leading Shiite figure, Sheikh al-Saffar, said that Saudi Shiites were now “determined to claim some of their rights while defending the nation’s unity.”[67] »  La nouvelle stratégie de Saffar, contre laquelle s’élevait le Hezbollah al-Hijaz, consistait donc à affirmer la loyauté des chiites saoudiens au pouvoir des Al Saoud en échange de la reconnaissance de ces premiers, politiquement et socialement, ainsi qu’un assouplissement des lois ayant traits à leurs cultes et à la pratique de ceux-ci en public. Cette voie du compromis était dictée par une situation délicate et complexe, entre la joie de voir les chiites valorisés et gagner du pouvoir, et la peur de se faire réprimer au nom des chiites irakiens par le pouvoir saoudien. C’est donc à un jeu d’équilibriste que Safaar s’est prêté, tiraillé entre des revendications pour plus de reconnaissance ainsi qu’une égalité de fait, et la nécessité de faire preuve d’une loyauté au régime saoudien, ayant en tête que le pouvoir politique constitue la première bride à un wahhabisme violemment anti-chiite[68]. Ainsi, au moment du renversement de Saddam Hussein, il a dû faire preuve de loyauté afin rassurer la monarchie sunnite, qui craignait l’émergence d’un régime chiite en Irak, qui risquerait de faire des émules dans le Golfe.

Saffar était donc maintenant indépendant de l’Iran, dont il ne partageait pas les vues, et dont il avait compris que les intérêts et la façon de les réaliser étaient contraires aux siens et à ceux des chiites d’Arabie Saoudite en général. Ce tournant réformiste s’accentuera tout au long de la décennie 1990 avec des avancées notables en ce qui concerne les droits des chiites saoudiens, malgré des retours en arrière ponctuels, du fait de la dépendance du sort des chiites saoudiens au caractère et à l’humeur des dirigeants saoudiens. La fracture géopolitique que constitue l’année 2003 ira dans le sens d’un approfondissement de ce réformisme chiite, toujours intimement lié à l’Iran malgré l’autonomisation de Saffar ; les craintes de la famille Al Saoud de voir les chiites de la Province de l’Est se soulever après la chute de Saddam Hussein réactiveront en effet l’assimilation du chiisme à l’Iran rival.

  1. Le tournant de 2003 : la chute de Saddam Hussein et la hantise d’un croissant chiite

L’année 2003 et la chute de Saddam Hussein en Irak marquent un tournant géopolitique majeur au Moyen-Orient, puisque ces évènements ont permis à la majorité chiite irakienne d’arriver au pouvoir, prenant politiquement leur revanche sur la minorité sunnite qui avait longtemps dominé le pays. Ce changement profond dans les équilibres régionaux et dans les jeux d’alliance a fait craindre aux pays arabes sunnites voisins que les chiites irakiens ne fassent des émules au sein des minorités chiites de leurs populations. En témoigne l’allocution du roi Abdallah de Jordanie, en décembre 2004, qui a fait part lors d’une conférence de presse de sa crainte de voir se former un croissant chiite qui déstabiliserait et redéfinirait l’équilibre politique régional[69].

Les conséquences de la chute de Saddam Hussein — Le roi Abdallah de Jordanie, en utilisant l’expression de « croissant chiite », faisait part de la crainte partagée par tous les régimes arabes sunnites de voir se propager une fièvre révolutionnaire chiite au sein de leurs populations. Véritable fantasme, notamment dénoncé par Georges Corm[70], ce croissant chiite a avant tout permis aux pouvoirs alors en place de réprimer ou du moins de durcir ses positions par rapport aux minorités sunnites que leurs populations comptent. En ce qui concerne l’Arabie Saoudite, c’est le spectre d’une instrumentalisation iranienne des minorités chiites arabes en général, saoudiennes en particulier, qui a alors hanté le gouvernement, se souvenant des ingérences iraniennes sur son territoire des décennies 1980 et 1990 : en effet, « For the Saudi Shiites who supported a model of cooperation with the regime, Shiite identification with Hezbollah proved particularly problematic. Saudi Arabia is a Sunni religious state. To identify with a Shiite movement, and, by implication, the Shiite state of Iran, ran counter to the normative Saudi ethos.[71] » Cette crainte a été redoublée par la hantise d’un prosélytisme chiite dans le Golfe notamment, que le roi Abdallah ben Abdelaziz a dénoncé dans un quotidien koweïtien en janvier 2007[72]. La montée en puissance de l’Iran et ses désirs hégémoniques, l’avènement d’un pouvoir chiite en Irak ou encore les victoires militaires du Hezbollah en 2006[73] sont autant d’éléments qui ont nourri les peurs des régimes sunnites au Moyen-Orient. Face à cela, le roi Abdallah ben Abdelaziz, alors sur le trône en Arabie Saoudite, se retrouvait à nouveau dans l’habituel dilemme face aux chiites de la Province de l’Est : accepter un certain nombre d’avancées pour faire taire leurs revendications et assurer la sécurité des champs pétrolifères, tout en se montrant assez ferme pour ne pas subir les foudres du clergé wahhabite. Nous allons voir que cette problématique du dilemme se retrouve chez les chiites saoudiens, tiraillés entre la nécessité de réaffirmer en permanence leur loyauté au régime, tout en essayant d’acquérir un peu plus de reconnaissance et de droits par ce même régime.

Le dilemme des chiites d’Arabie Saoudite — Comme cela a été expliqué plus haut, la voie de la réforme qu’a adoptée Hassan al-Saffar consistait en l’affirmation de la loyauté de la population chiite de la Province de l’Est, moyen considéré comme le plus efficace pour se voir accorder une reconnaissance par le régime saoudien. Le dilemme dont il est question est parfaitement résumé par Joshua Teitelbaum, selon qui “The leading Shiite figure, Shaykh Hasan al-Saffar, said that now Saudi Shiites were “determined to claim some of their rights while defending the nation’s unity.” Saffar’s views epitomized the dilemma of the Saudi Shiites—making an effort to achieve equality while trying to avoid a backlash that could put the Shiites back many decades.[74]” Ainsi, Hassan al-Saffar, et à travers lui la population chiite d’Arabie Saoudite se trouvaient donc dans une position délicate, caractérisée par une demande de plus d’égalité avec les citoyens saoudiens sunnites qui risquaient en même temps de réduire à néant les maigres avancées concédées jusque-là par le pouvoir saoudien. Dans cette situation que l’on peut qualifier de problématique, les chiites saoudiens devaient en permanence – obligés par les circonstances géopolitiques sur lesquelles ils n’avaient aucune prise – réaffirmer leur appartenance au royaume saoudien. C’est ainsi que les entrepreneurs d’identité chiites d’Arabie Saoudite, (« identity entrepreneurs » comme les appelle Toby Matthiesen[75]) ont insisté sur le terme de Bahrani pour mettre en valeur leur présence historique à Bahreïn, Qatif et Al-Hassa. Une telle présence et la référence qui en est faite dans les discours de revendication politique ont dès lors constitué un enjeu symbolique extrêmement fort dans les relations entre les populations chiites saoudiennes et le pouvoir politique, tout en séparant un peu plus cette population de l’Iran. D’ailleurs, la loyauté religieuse de la majorité des chiites saoudiens ne se portaient plus vers l’Iran mais vers l’Irak, incarnée par Ali al-Sistani (basé à Najaf), ce qui témoigne un peu plus de l’autonomisation des chiites saoudiens par rapport à la République islamique.[76] Plus encore, des clercs et des intellectuels chiites saoudiens ont progressivement développé des sentiments et une rhétorique anti-iranienne[77]. Malgré les difficultés rencontrées par Hasal al-Saffar, cette politique du compromis a porté ses fruits, en débouchant sur un Dialogue National organisé en Arabie Saoudite entre les différentes confessions que compte le royaume.

Le Dialogue National en Arabie Saoudite et les élections des conseils municipaux saoudiens de 2005 — Dès juin 2003, le Prince héritier Abdallah a tendu la main aux chiites de la Province de l’Est en organisant un premier « Dialogue National » à Riyad. S’étendant sur quatre jours, ce premier Dialogue National a réuni plus de cinquante oulémas, sunnites et chiites. C’est la première fois qu’un tel évènement était organisé ; son caractère inédit tenant surtout à l’espoir de reconnaissance du chiisme par le pouvoir saoudien. Pour les chiites d’Arabie Saoudite, le simple fait d’avoir été conviés à une telle rencontre constituait déjà une victoire en soi, d’autant plus que de nombreux oulémas wahhabites y étaient présents, ne refusant donc pas par principe de rencontrer de discuter avec des représentants du chiisme[78]. Finalement, ce premier Dialogue National a surtout revêtu une valeur symbolique, comme le montre Joshua Teitelbaum : « In sum, one could say that the Shiites had gained some points in the dialogue, but remained far from any serious change in their basic situation.[79] » Pour autant, la tenue de cet évènement a ouvert la voie à un dialogue entre le pouvoir et les représentants chiites saoudiens. Ainsi, en 2005, deux évènements notables ont eu lieu : l’accession au trône du prince Abdallah, en faveur d’un dialogue (rappelons que depuis la répression des Ikhwân en 1930, le clergé wahhabite a perdu une bonne partie de son influence sur le pouvoir du clan Saoud, influence qu’il ne faut pour autant pas nier) avec ses citoyens chiites, et la tenue d’élections pour les conseils municipaux. Abdallah devenant roi après la mort du roi Fahd ben Abdelaziz Al Saoud, les chiites saoudiens pensaient alors « que leur moment était arrivé », un certain nombre d’activistes et de clercs chiites s’étant même rendus à Riyad pour jurer fidélité et loyauté au nouveau roi, « champion de la réforme et de la tolérance religieuse »[80]. La participation à ces élections fut très encourageante pour les leaders chiites, Hassan al-Saffar insistant sur l’importance de prendre part au processus électoral, comme cela avait été le cas en janvier de la même année en Irak. En 2005 toujours, une réforme du système de statut personnel chiite a été lancé, ayant notamment pour conséquence l’augmentation sensible du nombre de tribunaux chiites.[81] À ce titre, il convient de noter que le pouvoir saoudien, malgré les différences d’opinions et de représentations au sein des nombreux clans de la famille royale, commençait à ne plus considérer le chiisme comme un problème en soi, faisant une différence entre l’Iran et la partie chiite de la population saoudienne : « Official Saudi voices emphasize that it is Iran’s policy behavior and regional ambitions, not Shi’ism per se, that fuels their concerns.[82] » La stratégie d’Hassan al-Saffar semblait donc commencer à porter ses fruits. Pour autant, il suffira de peu pour que le sectarisme soit réactivé, notamment à la faveur de crises politiques et géopolitiques dressant une ombre sur les désirs hégémoniques de l’Arabie Saoudite.

Printemps arabe et repli sectariste dans le Golfe, moment de cristallisation des dissensions au sein du Mouvement de la réforme — Le terme de « sectarisme », tel qu’il est utilisé dans les recherches scientifiques françaises en relations internationales, sociologie des mobilisations, et plus largement en sciences politiques, de « sectarianism » dans le monde anglo-saxon, rend compte de l’entremêlement de logiques autonomes au service d’intérêts particuliers. Il permet de qualifier et décrire l’attitude de certains gouvernements ou groupes sociaux – du Monde arabe pour ce qui nous intéresse – envers des minorités religieuses et ethniques, mais pas seulement. L’intellectuel et activiste palestinien Salameh Kaileh donne une définition juste et complète d’un terme complexe et parfois confus du fait de son emploi extrêmement répandu : « Sectarianism is any religious or sectarian barrier that is based on inherited beliefs against the ‘other’ »[83]. Le sectarisme est donc plus une modalité du pouvoir quel qu’il soit, un instrument aux mains des acteurs politiques, qu’un réflexe intrinsèque à des groupes particuliers. De ce fait, il peut être activé, désactivé et réactivé en fonction des contextes politiques. Dans cette perspective, Olivier Da Lage a montré que le repli sectaire et communautaire a été encouragé par les monarchies du Golfe dans le contexte d’adversité qu’ont constitué les « Printemps arabes » à partir de 2011. Une partie des pays du CCG a ainsi été confrontée à une contestation qui voyait, notamment au Bahreïn, la jonction des oppositions chiites et sunnites, demandant une meilleure reconnaissance, une amélioration des droits et des conditions de vie. Dès lors, des « entrepreneurs de l’identité communautaire » ont polarisé et cristallisé les sentiments communautaires, opposant chiites et sunnites, dans le cadre de l’Arabie Saoudite pour ce qui nous intéresse. Ces mécanismes ont eu des effets payants, puisque cela a permis de faire avorter les tentatives embryonnaires de déstabilisation du pouvoir, la peur de l’autre communauté servant désormais de boussole aux populations. De leur côté, les dirigeants iraniens, s’ils s’en sont indignés, y ont aussi trouvé leur intérêt, les populations chiites du Bahreïn, d’Arabie saoudite, et même du Koweït ou de Dubaï étant dès lors encouragées à voir en Téhéran leur protecteur naturel. L’instrumentalisation d’identités dormantes a donc permis aux pouvoirs en place de se maintenir en faisant taire les contestations, en les déviant sur des problématiques ayant trait aux représentations, aux craintes et aux passions, par nature irrationnelles mais à l’efficacité redoutable ; c’est ainsi que les revendications des chiites de la Province de l’Est ont été réprimées.[84] Des émeutes se sont effet répandues dans la Province de l’Est en 2012, en réaction aux soulèvements populaires dans les différents pays du Monde arabe. Ces manifestations violentes ont mis en lumière des dissensions déjà profondes au sein du Mouvement de la réforme, faisant apparaître de nouvelles figures qui critiquaient le manque d’ambition d’Hassan al-Saffar et des autres leaders chiites religieux. C’est dans le Hasa principalement que des soulèvements ont vu le jour, notamment sous la houlette de Tawfiq al-‘Amer[85]. De même, à Qatif, le cheikh Nimr al-Nimr a mené des mouvements de contestation du pouvoir entre 2011 et 2012, allant jusqu’à appeler la population saoudienne à faire sécession, tout en se réjouissant de la mort du prince héritier Nayef[86]. Il a finalement été arrêté en 2012, puis exécuté le 2 janvier 2016, avec pour conséquences l’incendie de l’ambassade saoudienne à Téhéran et la condamnation de cette exécution par les pouvoirs publics iraniens. Cela a ainsi relancé les tensions déjà vives entre l’Iran et l’Arabie Saoudite, signe que le sort des chiites saoudiens est toujours bel et bien lié à celui de l’Iran. Quelques jours plus tard, Riyad annonçait qu’il rompait ses liens diplomatiques avec l’Iran[87].

Conclusion.

Les liens d’interdépendance et les interactions entre les chiites d’Arabie Saoudite et l’Iran évoluent donc en fonction des contextes politiques et géopolitiques, intérieurs et extérieurs, des groupes en présence et de la force de ces différents acteurs. Ce que notre analyse a révélé, outre la complexité des liens décrits, sont les conséquences des relations irano-saoudiennes sur le sort des chiites d’Arabie Saoudite, et inversement les effets des relations entre le pouvoir saoudien et les chiites d’Arabie Saoudite sur la relation irano-saoudienne. C’est donc peu dire que d’affirmer que le sort de la minorité chiite de la Province de l’Est ne dépend que très peu d’elle-même, étant d’ailleurs divisée sur les objectifs à atteindre et les moyens d’y parvenir. Considérés comme d’éternels autres, assimilés à l’ennemi iranien qui partage avec l’Arabie Saoudite des visées hégémoniques sur la Péninsule arabique, et plus largement sur tout le Moyen-Orient, si ce n’est le monde musulman, les chiites saoudiens continuent aujourd’hui encore de subir l’ire du clergé wahhabite et la répression du régime. Malgré des périodes d’apaisement et d’amélioration de leurs conditions de vie, un trop grand nombre de facteurs qui leurs sont indépendants les rappellent à leur sort. Il semble donc qu’ils soient aujourd’hui dans une véritable impasse : la voie du compromis et la politique de la main tendue n’ont porté leurs fruits que pour quelques temps, la répression reprenant le pas sur la conciliation ; la voie de la violence quant à elle ne fait que détériorer, à long terme, la perception de la minorité chiite à l’intérieur du royaume, et la répression qui suit ces épisodes de violence n’en est que plus forte et sanglante. Le rapport annuel d’Amnesty International de cette année dénonce et condamne la gestion de cette minorité chiite par Riyad avec ces mots : « Les membres de la minorité chiite faisaient toujours l’objet de discriminations en raison de leurs convictions religieuses. Ces discriminations limitaient leur droit à la liberté d’expression religieuse ainsi que leur accès à la justice, et restreignaient arbitrairement un certain nombre d’autres droits, dont le droit d’occuper un emploi et de bénéficier de services publics. Cette année encore, des militants chiites ont été arrêtés, emprisonnés et, dans certains cas, condamnés à mort à l’issue de procès inéquitables.[88] » Cette discrimination, ajoutée aux tensions croissantes avec l’Iran sur les théâtres syriens et yéménites principalement, semblent condamner les chiites saoudiens à la répression.

Etienne de Gail, Étudiant en Master II, promotion 2018-2019


[1] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism, Dissent and Sectarianism, Cambridge University Press, New-York, 2015, p.16

[2] FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia between the Gulf Wars, Garnet Publishing Limited, UK, 2002, p.36

[3] “Bahrani is a term that refers to the native, mainly Arab Shia, inhabitants of Bahrain, Qatif, and to a lesser extent al-Ahsa.”, MATTHIESEN Toby, The other Saudis …, op. cit., p.24

[4] Voir annexe 1

[5] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.24

[6] Ibid., p.25

[7] Ibid., p.26

[8] BECKER Howard S., Outsiders. Études de sociologie de la déviance. Éditions Métailié, « Leçons De Choses », 1985, p.33

[9] de PLANHOL Xavier, Les nations du prophète, Manuel géographique de politique musulmane, Fayard, Paris, 1993, 895 p., p.68

[10] LACROIX Stéphane, « Les nouveaux intellectuels religieux saoudiens : le Wahhabisme en question », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée [En ligne], 123 | juillet 2008, mis en ligne le 12 décembre 2011, consulté le 03 juin 2018. URL : http://journals.openedition.org/remmm/5423

[11] PÉTRIAT Philippe, Communication « L’Arabie Saoudite et ses voisins du XVIIIème au XXIème siècle », Journée internationale sur le Monde arabe, Sciences Po Grenoble, jeudi 30 novembre 2017

[12] Prédicateur musulman qui « commença à prêcher la nécessité pour les musulmans de revenir à l’enseignement de l’islam tel qu’il avait été compris par les partisans d’Ibn Hanbal : strict respect du Coran et du Hadith tels que les interprétaient les lettrés responsables à chaque génération, et rejet de tout ce qui pouvait être considéré comme innovation illégitime. Il comptait au nombre de ces innovations la vénération des saints après leur mort en tant qu’intercesseurs auprès de Dieu, et les dévotions spéciales des ordres soufis. », HOURANI Albert, Histoire des peuples arabes, Points Seuil, Paris, 1993, p.344

[13] Sur le Pacte (oral) du Najd, CONESA Pierre, Dr. Saoud et Mr. Djihad. La diplomatie religieuse de l’Arabie Saoudite, Robert Laffont, Paris, 2016, p.29

[14] HOURANI Albert, Histoire des peuples arabes …, op. cit., p.344

[15] « Le wahhabisme est une doctrine religieuse puritaine développée par le prédicateur Mohammed Ibn Abdel Wahhab (…) Le wahhabisme rejette tout culte des saints dans l’islam, qu’il assimile à du paganisme. Les tombeaux et les monuments élevés à leur souvenir doivent être doivent être systématiquement détruits (…) Cette doctrine rejette aussi toute innovation ou changement par rapport à une lecture totalement littéraliste du texte coranique. » CORM Georges, Pensée et politique dans le monde arabe. Contextes historiques et problématiques, XIXè-XXIème siècle, Éditions La Découverte, Paris, 2015, pp.222-223

[16] HOURANI Albert, Histoire des peuples arabes, op. cit., p.375

[17] Ibid., p.424

[18] LESCURE Jean-Claude, Le Moyen-Orient de 1976 à 1980, Ellipses, Paris, 2016, p.219

[19] MATTHIESEN Toby, « Être chiite au royaume wahhabite : le destin de ces autres Saoudiens », Moyen-Orient, n°29, janvier-mars 2016, pp.30-35

[20] LESCURE Jean-Claude, Le Moyen-Orient, op. cit., p.220

[21] LOUËR Laurence, Sunnites et chiites. Histoire politique d’une discorde, Seuil, Paris, 2017,

pp.239-240

[22] LESCURE Jean-Claude, Le Moyen-Orient, op. cit., p.173

[23] “The first ten days of Muharram are especially important for Shia and culminate on the tenth of Muharram (Ashura), when they commemorate the martyrdom of Hussayn in 680 (…) For Shia Muslims around the world these processions are probably the most important events in re-enacting Shia collective memories.”, MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.101

[24] Ibid., p. 106

[25] Ibid., p. 107

[26] Organisation pour la Révolution Islamique dans la Péninsule Arabique

[27] KOSTINER Joseph, “Shi’i Unrest in the Gulf”, in KRAMER Martin S., Shi’ism, Resistance and Revolution, Boulder, Colo. : Westview Press, cop. 1987, p.179

[28] Ibid., p.109

[29] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.112

[30] « Khomeini often addressed his appeals not only to Iranians but to the people of the Moslem wolrd in general (…).”, FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia …, op. cit.,  p.24

[31] « The Revolutionary Message and Historical Religious Decree (fatwa) of Imam Khomeini, September 20, 1979 » in Selected Messages and Speeches of Imam Khomeini, Teheran: Ministry of Information and Islamic Guidance, 1980, p.38

[32] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme : chiisme et politique en Arabie saoudite », Confluences Méditerranée 2016/2 (N° 97), p.35

[33] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.114

[34] Ibid., pp.114-15

[35] FÜRTIG Henner, Iran’s rivalry with Saudi Arabia between the Gulf Wars, Reading, UK: Ithaca Press, 2002

[36] JONES Toby Craig, “Rebellion on the Saudi Periphery: Modernity, Marginalization, and the Shiʿa Uprising of 1979”, International Journal of Middle East Studies, Vol. 38, No. 2 (May, 2006), pp. 213-233, consulté en ligne

[37] À travers Radio Téhéran, Radio Ahwaz et les chaînes de télévision iraniennes qui ont atteint Qatif pour la première fois le premier jour de Muharram, ainsi qu’à l’aide d’une radio émise d’Abadan, en arabe et qui traitait des évènements sur le sol saoudien durant plusieurs heures par jour, MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.116

[38] Hasan al-Saffar (1958-), clerc chiite saoudien qui a fondé l’Organisation de la Révolution Islamique dans la Péninsule Arabique (ORIPA, ou OIRAP en anglais), qui deviendra le Mouvement de la Réforme en 1991

[39] AL-SAFFAR Hasan, Kalimat al-Haraka al-Islamiyya, p. 30, in IBRAHIM Fuad, The Shi’is of Saudi Arabia, London: Saqi, 2006, p.30

[40] WEHREY, KARASIK, NADER, GHEZ, HANSELL, GUFFEY, Saudi-Iranian Relations since the Fall of Saddam, National Security Research Division, RAND, 2006, p.27

[41] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.119

[42] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.36

[43] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., pp.124-25

[44] FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia …, op. cit., p.42

[45] « For Iran, the hajj thus become an act of immense political significance (…) », Ibid., p.43

[46] Ibid., pp.42-43

[47] Ibid., p.43

[48] Les cérémonies mises place par les pèlerins iraniens prenaient en effet la forme traditionnelle de la bara’at al-mushrekin, soit se libérer des infidèles, Ibid., p.44

[49] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.37

[50] MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of The Most Radical Saudi Shi’a Opposition Group.”, Middle East Journal, Vol. 64, no. 2 (Spring 2010), p.180

[51] PETERSON J.E., Historical Dictionary of Saudi Arabia, Metuchen, NJ: Scarecrow Press, 1993, p. 122

[52] Radio Tehran, 3 december 1985, in FÜRTIG Henner, Iran’s Rivalry with Saudi Arabia …, op. cit., pp.40-41

[53] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.36

[54] Ibid., p.37

[55] RIGOULET-ROZE David, « Les chiites de la province saoudienne du Hasa : une minorité́ « nationale » stratégique au cœur des enjeux ethno-confessionnels régionaux », Hérodote, 2009/2 (n° 133), p. 108-135., p.119

[56] MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of …, op. cit., p.181

[57] La marja’îyya correspond à l’autorité religieuse d’un marja, plus haut rang religieux dans le chiisme duodécimain. Coopté par ses pairs

[58] Le gouvernement du spécialiste de la loi religieuse, notion théorisée par Khomeiny au cours de son exil, LOUËR Laurence, Sunnites et chiites …, op. cit., p.91

[59] TEITELBAUM Joshua, “The Shiites of Saudi Arabia,” Current Trends in Islamist Ideology, Vol. 10 (2010), p.77, http://www.currenttrends.org/research/detail/the-shiites-of-saudi-arabia

[60] MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of …, op. cit., p.179

[61] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.135

[62] LOUËR Laurence, Transnational Shiite Politics: Religious and Political Networks in the Gulf, Columbia University Press, Londres, 2008, p.211

[63] MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of …, op. cit., p.186

[64] Ibid., p. 183

[65] Ibid., p.184

[66] Interview with an unnamed cleric of Hizbullah al-Hijaz in Risalat al-Haramayn, No. 0, 1989, in MATTHIESEN Toby, “Hezbollah al-Hijaz: A History of …, op. cit., p.183

[67] Al-Quds al-Arabi, May 1, 2003, in TEITELBAUM Joshua, Saudi Arabia and the New Strategic Landscape, Hoover Institution Press Publication, 2010, p.31

[68] STEINBERG Guido, “The Shiites in the Eastern Province of Saudi Arabia (Al-Ahsa’)”, 1913-1953, in BRUNNER Rainer, ENDE Werner, The Twelver Shia in Modern Times, Religious Culture & Political History, Brill, 2001. Guido Steinberg explique à ce titre que s’ouvrait en 1930 – après qu’Ibn Saoud ait réprimé la révolte des Ikhwan – la période de consolidation de la règle saoudienne et de l’émergence d’un État centralisé. En perdant leur principal allié, les oulémas wahhabites perdaient ainsi aussi une grande part de leur influence politique. C’est pour cela qu’à partir de 1930, ils furent subordonnés au roi. Par conséquent, après 1930, la politique du roi ne fut jamais vraiment remise en question ou contrainte par les oulémas. Par conséquent, la politique mise en place par Ibn Saoud envers les chiites à partir de 1930 peut être comprise comme sa prise de position personnelle.

[69] LOUËR Laurence, « Déconstruire le croissant chiite », Revue internationale et stratégique, 2009/4 (n° 76), p. 45-54.

[70] « Toute une littérature politique et médiatique invoque désormais le danger représenté par un croissant dit « chiite », constitué par l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Hezbollah libanais, qui tenterait de déstabiliser l’islam sunnite, pratiquerait le terrorisme et serait animé par la volonté d’éliminer l’État d’Israël. Personne ne pense à rappeler que la conversion d’une partie des Iraniens à l’islam chiite ne remonte qu’au XVIe siècle, et qu’elle fut encouragée par la dynastie des Safavides pour mieux s’opposer à l’expansionnisme ottoman. On feint également d’ignorer que l’Iran a toujours été une puissance régionale majeure, et que le régime ne fait que poursuivre, sous de nouveaux oripeaux, la politique de grandeur du chah, qui se voulait le gendarme du Golfe — et qui avait, lui aussi, de fortes ambitions nucléaires, encouragées alors par la France. Malgré ces données historiques profanes, tout, au Proche-Orient, est désormais analysé en termes de « sunnites et chiites ». », CORM Georges, « Pour une analyse profane des conflits », Le Monde diplomatique, février 2013, p.3

[71] MATTHIESEN Toby, The other Saudis, Shiism …, op. cit., p.82

[72] RIGOULET-ROZE David, « Les chiites de la province saoudienne du Hasa …, op. cit., p.124

[73] TEITELBAUM Joshua, « The Shiites of Saudi Arabia …, op. cit., p.81

[74] Ibid., p.78

[75] Ibid.

[76] WEHREY, KARASIK, NADER, GHEZ, HANSELL, GUFFEY, Saudi-Iranian Relations …, op. cit., p.30

[77] Ibid., p.31

[78] TEITELBAUM Joshua, « The Shiites of Saudi Arabia …, op. cit., pp.79-80

[79] Ibid., p.80

[80] « When Abdallah became King, the Shiites thought their moment had finally arrived. He was the champion of reform and religious tolerance. A busload of leaders and clerics from the Eastern Province traveled to Riyadh to pledge their loyalty, or baya. A Shiite activist was quoted as saying, “I have never seen anything like this.” », JONES Toby, “The Iraq Effect in Saudi Arabia,” Middle East Report, No. 237 (Winter 2005), in TEITELBAUM Joshua, « The Shiites of Saudi Arabia …, op. cit., p.80

[81] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.39

[82] WEHREY, KARASIK, NADER, GHEZ, HANSELL, GUFFEY, Saudi-Iranian Relations …, op. cit., p.27

[83] MABON Simon, ARDOVINI Lucia, “People, sects and states: interrogating sectarianism in the contemporary Middle East”, Global Discourse, volume 6, issue 4 (December 2016), p.555

[84] DA LAGE Olivier, « L’apparence du religieux », Confluences Méditerranée 2016/2 (N° 97), p. 43-52

[85] LOUËR Laurence, « De la révolution à la réforme …, op. cit., p.39

[86] « Qui était le cheikh Al-Nimr, exécuté par l’Arabie saoudite ? », Le Monde, 03/01/3016

[87]« Saudi Arabia severs ties with Iran », Middle East Eye, 3 janvier 2016, http://www.middleeasteye.net/news/breaking-saudi-arabia-severs-ties-iran-85335819

[88] Amnesty International, Rapport annuel 2017/2018, Londres, 2018, pp.93-94

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BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages de référence

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QUELLES CONSÉQUENCES POUR LA RUSSIE A SON INTERVENTION MILITAIRE EN SYRIE ?

29 Déc

C’est à la surprise générale que le 11 décembre 2017, par une visite surprise à la base aérienne russe de Hmeimim dans le nord-ouest de la Syrie, que Vladimir Poutine annonce le retrait de la majeure partie des troupes russes engagées sur le terrain en Syrie. Constatant la défaite quasi-totale de l’organisation Etat islamique, il affirme que la mission des forces armées russes en Syrie touche à sa fin, sans pour autant ni mettre totalement fin au dispositif militaire de soutien au gouvernement de Bachar el-Assad, ni mettre un terme à la présence de la Russie sur ses deux bases actuellement en place en Syrie, à Hmeimim et à Tartous [1]. Deux ans auparavant, la situation militaire du gouvernement syrien était catastrophique à tous niveaux : ne contrôlant guère que l’ouest du pays, il perdait du terrain face à la dynamique de conquête de l’Etat islamique. Le 28 septembre 2015, Assad appelait formellement la Russie au secours, cette dernière répondant par l’affirmative. La peur de perdre le régime syrien, et par conséquent de perdre Tartous est l’une des principales raisons expliquant cette intervention, la première depuis 1979 dans un Etat ne relevant pas de « l’étranger proche » de la puissance eurasienne [2]. En effet, la base de Tartous se révélant être la seule base navale russe existant à l’étranger, elle présente ainsi une importance vitale pour le développement d’une présence permanente de la VMF en Méditerranée [3]. Cette volonté de maintenir une large présence en Méditerranée est révélatrice de la survivance d’une constante géopolitique à laquelle continue de souscrire le Kremlin : le désir de garantir l’accès pour la Russie à des «mers chaudes », libres de glace et non contraintes dans leur accès par des verrous stratégiques, comme le sont le Sund danois ou les Détroits turcs. La Russie, en intervenant, profite de cette occasion pour redorer son blason entaché par l’affaire ukrainienne en prenant à bras le corps la lutte contre l’Etat islamique et le terrorisme. Cet article se propose d’analyser les conséquences de l’intervention armée  en Syrie pour la Russie non seulement du point de vue militaire, mais également du point de vue de la stratégie russe d’implantation en Syrie et dans le Moyen-Orient et de l’évolution de la stature diplomatique de la Russie au sein de la communauté internationale.

 

Une intervention globalement réussie, riche en expériences pour l’armée russe quoique révélatrice de nombreuses limites techniques et opérationnelles

Dès le début de l’intervention officielle de la Russie en Syrie, la présence militaire des forces russes devient très importante. En effet, près de 5000 soldats, issus pour la plupart de la 810ème brigade d’infanterie de marine de la mer Noire, interviennent dans le conflit pour réaliser plusieurs missions. Les troupes russes se donnent pour tâche de réaliser des frappes aériennes contre les positions des rebelles, d’apporter une assistance logistique et technique directe aux forces armées du gouvernement d’Assad, et aussi de protéger les installations russes présentes à Lattaquié et à Tartous. Par ailleurs, aucune des troupes au sol n’a été engagée au combat ; elles principalement déployées pour des tâches de soutien logistique et de police militaire dans la région côtière de Lattaquié. Les avions de combat russes réalisent ainsi des frappes que le régime était très loin d’être en mesure de mettre en place lui-même. L’intérêt stratégique porté par Moscou à la région côtière de la Syrie est vérifié par l’emplacement des frappes, qui se concentre majoritairement dans le nord-ouest du pays et sur Alep, dont le contrôle assure la domination militaire de la région. A la date du 30 octobre 2015, les forces aériennes russes ont, selon le vice chef d’état-major des forces armées de la Fédération de Russie, Andreï Kartapolov, effectué 1391 sorties et détruit par ailleurs 1623 sites occupés par les rebelles islamistes [4]. Cet activisme opérationnel a porté ses fruits : les interventions de l’aviation russe ont joué un rôle clé dans la prise de nombreuses villes à l’Etat islamique, à l’instar de Palmyre reprise en mars 2017 par les troupes gouvernementales avec le soutien de l’aviation russe [5]. Par ailleurs, les frappes de l’aviation russe ont joué un rôle capital dans la prise d’Alep-est aux rebelles par les troupes du régime, de même que dans la campagne de reconquête de l’est syrien jusqu’à Deir-ez-Zor assiégée par l’Etat islamique. Au cours de l’intervention, l’aviation russe a ainsi été soumise à un rythme très élevé d’environ 1000 sorties mensuelles en moyenne, rendues possible par le biais de la nouvelle base aérienne russe à Hmeimim ainsi que de deux bases avancées à Shayrat et à Tiyas, près de Palmyre [6]. Encore plus significative est le déploiement au large de la Syrie du groupe aéronaval du porte-avions « Amiral Kouznetsov », qui a notamment participé à distance à la bataille d’Alep par l’implication de ses escadres aériennes composées notamment de Mig-29 et de Su-33 [7]. Par ailleurs, il est important de noter l’utilisation de sous-marins classiques d’attaque (SSKs) provenant de la flotte de la mer Noire qui ont été employés pour le tir de missiles de croisière Kalibr à de nombreuses reprises durant le conflit. Visant des structures contrôlées par l’Etat islamique ou les groupes rebelles, elles ont principalement été réalisées durant l’année 2017. 8 tirs de 37 missiles ont été réalisés depuis la Méditerranée, auxquels il faut ajouter deux tirs d’exercice en provenance de la mer Noire [8]. A cela, il faut ajouter le déploiement réussi de systèmes de défense antiaérienne S-300 à Hmeimim et à Tartous, de sorte à sanctuariser l’espace aérien de la Syrie [9]. Ces systèmes disposent d’une portée de 400 kilomètres, leur permettant ainsi de couvrir la quasi-totalité du territoire syrien, permettant à la Russie de réagir face à toute incursion aérienne en Syrie.

De ces opérations, la Russie tire un bénéfice immédiat par un gain d’expérience sur le terrain ainsi que par l’utilisation en situation d’un ensemble d’outils technologiques qui ont pour la plupart fait preuve d’une grande efficacité.  Au total, près de 160 armes et systèmes ont été employés sur le terrain. C’est avant tout l’aviation et les missiles qui ont été ici testés massivement. On peut citer l’emploi de bombardiers à long rayon d’action Tu-22M3, Tu-95 et Tu-160 utilisant en l’occurrence des missiles de croisière KH-555. L’aviation à long rayon d’action est également intervenue à partir de juillet 2017, comme le montre l’emploi du Tu-95 MS employant des missiles Kh-101 [10]. Cette efficacité sur le terrain est une vitrine pour le complexe militaro-industriel russe, qui bénéficie ainsi de ventes, notamment auprès d’acteurs régionaux du conflit syrien, qui ont ainsi pu voir de près les effets des armes russes. Ainsi, la Russie a d’ores et déjà vendu, entre autres, des avions de combat Su-35 et Su-34, des systèmes de défense antiaérienne S-300 à des Etats comme l’Arabie saoudite, la Turquie ainsi que les Emirats arabes unis, tous  grandement impliqués dans le conflit syrien [11].

Malgré un succès global, l’intervention russe n’est pas dénuée de failles opérationnelles. D’un point de vue militaire, le déploiement du porte-avions « Amiral Kouznetsov », qui a dû venir depuis Mourmansk jusqu’au large de la Syrie pour y déployer son groupe aérien, ne s’est pas révélé d’un grand intérêt tactique vis-à-vis de l’utilisation d’avions basés à l’intérieur du territoire syrien. Le porte-avions ne pouvant déployer que 13 avions, son utilité réelle est limitée, si on la compare à l’utilité de la base aérienne terrestre de Hmeimim pouvant accueillir nettement plus d’avions de combat. Le déploiement du porte-avions est donc davantage analysé comme une opération de communication massive visant à montrer, par la figure du porte-avions, le renouveau de la puissance militaire navale de la Russie [12]. En effet, la faible taille du port de Tartous empêchant toute possibilité de maintenance à proximité pour le porte-avions lui ôte une grande partie de son autonomie opérationnelle en Méditerranée. Par ailleurs, la modestie des installations sur place ne permet pas d’y installer un centre de commandement et de contrôle, empêchant la marine russe de diriger ses opérations directement depuis le port [13]. Une autre faiblesse qui aurait été montrée par l’aviation russe se trouve être le manque de nacelle de désignation [14] à bord des avions de combat russes, à l’exception du Mi-29. Employé depuis des années par les forces armées occidentales, cet outil ne semble pas encore maîtrisé ni même appréhendé correctement par les forces armées russes. En février, le ministre de la Défense russe Sergueï Choïgou a admis qu’une dizaine d’armes employées n’avait pas rencontré les attentes du commandement militaire, incluant des missiles de croisière comme les missiles air-sol Kh-555 et Kh-101, ainsi que des systèmes de communication, amenant la fin de leur production industrielle [15]. L’implication russe en Syrie n’est donc pas une réussite totale sur le plan militaire, et est révélatrice d’un certain nombre de limites à l’efficacité opérationnelle de la Russie, principalement du fait d’infrastructures locales peu adaptées. Toutefois, elle est globalement un succès pour les armes russes qui bénéficient là du fameux diadème commercial combat-proven qui va largement bénéficier au complexe militaro-industriel russe.

 

Une intervention qui a permis la stabilisation et le renforcement de la présence russe au Proche-Orient et en Méditerranée orientale

L’objectif politique que s’est fixé le gouvernement russe en intervenant en Syrie est aujourd’hui atteint : la survie du régime de Bachar el-Assad est assurée, et de manière plus importante, les installations russes sur le territoire syrien s’en sont retrouvées sanctuarisées par cette intervention.  Le 14 mars 2016, après seulement six mois d’intervention, Vladimir Poutine annonce sa volonté de réduire la taille du dispositif militaire russe présent en Syrie. Ce retrait, partiel mais rapide, avalise pourtant la progressive transformation de la Syrie côtière en protectorat militaire de la Russie. Grâce à l’aide des forces armées russes, les troupes syriennes ont ainsi pu libérer 10,000 kilomètres carrés de territoire syrien et 400 villages, permettant à Damas de conjurer la menace de l’effondrement total du régime [16]. Alep, deuxième ville du pays et cœur économique de la Syrie, a par la suite été reconquise en décembre 2016 par les troupes du régime appuyées par le soutien aérien russe [17]. Par la suite, les avions russes ont épaulé les campagnes de reconquête menées par l’armée syrienne au nord de la Syrie face aux rebelles ainsi qu’à l’est syrien alors largement sous contrôle de l’Etat islamique. En octobre 2017, l’aviation russe procède à des frappes à Idlib, proche de la frontière turque, mais également à Deir ez-Zor située sur l’Euphrate vers l’Irak [18]. Sous contrôle gouvernemental mais assiégée par l’EI depuis 3 ans, sa reprise en novembre 2017 par les forces gouvernementales, assistées en cela par les Forces démocratiques syriennes (FDS), est un symbole puisque cela signifie la perte pour l’EI de son dernier grand bastion dans la région, intervenant peu de temps après la chute de sa capitale Rakka [19]. Avec cette opération, le régime reprend une grande ville et peut se targuer d’avoir pratiquement mis fin à la territorialité de l’Etat islamique qui faisait alors sa principale force. En décembre 2017, le régime a repris sous son contrôle la plupart des villes les plus importantes du pays, à l’exception de Rakka sous contrôle kurde et d’Idlib principalement sous contrôle des rebelles d’Hayat Tahrir al-Sham. Le gouvernement syrien fait désormais face à des rebelles kurdes puissamment armés sur la rive orientale de l’Euphrate. La reprise des petites villes de l’Euphrate (à l’instar de la petite ville d’Abou Kamal, reprise le 19 novembre 2017) à la frontière irakienne est symbolique puisqu’elle permet une jonction terrestre avec l’Irak et l’Iran, permettant de ressusciter l’expression de « croissant chiite » censée refléter les proximités géopolitiques de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran et du Hezbollah libanais. Damas remet d’ailleurs la main sur la plupart de ses infrastructures pétrolières perdues auparavant au profit de l’Etat islamique [20].

Le régime syrien s’est ainsi considérablement renforcé, devant son salut en grande partie au soutien actif de l’aviation russe. A ce titre, la Russie a pu largement bénéficier de ce gain d’influence pour demander à Damas des concessions visant à garantir et développer la présence militaire de la Russie en Syrie.  Afin de soutenir ses frappes aériennes, la Russie a obtenu de la Syrie la création en 2015 d’une base aérienne pour les avions russes à Hmeimim, située près de Lattaquié, afin de garantir le potentiel opérationnel des avions russes pour des missions sur le territoire syrien [21]. La Russie a également obtenu la possibilité d’utiliser l’aéroport d’al-Chayrat, situé dans le centre de la Syrie, comme base d’opérations avancée pour appuyer les missions russes dans l’est syrien [22]. On est en droit de se demander si les concessions accordées à la Russie sur ces bases sont temporaires et donc appelées à prendre fin une fois la guerre civile terminée. Les évènements récents semblent indiquer que c’est l’inverse qui est en train de se produire. Par un accord conclu à la mi-janvier 2017 entre des représentants russes et syriens, la Syrie a renouvelé le bail russe sur Tartous pour une durée de 49 ans, et consacre par ailleurs la base aérienne de Hmeimim comme étant à la disposition permanente des forces aériennes russes. La taille du point d’implantation de Tartous allouée à la Russie est doublée, permettant à celle-ci d’accueillir simultanément 11 navires de guerre russes et ainsi de la transformer en véritable base navale. La Russie construit par ailleurs une deuxième piste pour ses avions à la base de Hmeimim [23].

La base navale russe de Tartous était le fruit d’un accord entre le gouvernement soviétique et le gouvernement syrien d’Hafez el-Assad en 1971. Parler de base navale à proprement parler est cependant impropre, en raison de la modestie des installations présentes sur place. Pour désigner Tartous, on emploie davantage le terme de point d’appui naval logistique. En 2011, la base était en tout et pour tout composée de 2 quais flottants et d’un atelier flottant, ainsi que de plusieurs dépôts et casernes, pour un personnel total de 300 personnes. Située à distance approximativement égale du canal de Suez et des Détroits turcs, elle est située sur un emplacement stratégique mais manque de pertinence militaire en raison de sa faible taille, amenant le pouvoir russe à envisager dès 2008 des travaux visant à moderniser le point d’appui, actuellement incapable d’accueillir en son sein des sous-marins ou des porte-avions, de même que de réaliser des opérations avancées de maintenance [24]. Encore récemment, les députés russes de la Douma ont ratifié le 21 décembre l’accord russo-syrien,  prévoyant l’agrandissement à 24 hectares de la base de Tartous ainsi que la modernisation des infrastructures existant sur place [25]. Les travaux devraient ainsi permettre à la base d’accueillir un porte-avions si cela est nécessaire, mais également des sous-marins classiques d’attaque (SSKs). L’efficacité de ces derniers durant l’intervention russe était grandement limitée par l’impossibilité pour eux de se ravitailler en Méditerranée, les forçant ainsi à se ravitailler en mer Noire à la base de Sébastopol. Or, la traversée des Détroits par tout vaisseau de guerre est strictement encadrée par la convention de Montreux de 1936, obligeant par ailleurs les sous-marins à les traverser hors plongée, ce qui anéantit le principal avantage que représente leur furtivité. La possibilité pour les sous-marins russes de se ravitailler désormais directement en Méditerranée permet de rectifier à l’avenir l’efficacité toute relative des tirs de missiles Kalibr réalisés durant l’intervention [26]. L’installation de systèmes de défense antiaérienne S-300 et S-400, déjà évoquée plus haut, permet d’établir des zones d’exclusion aérienne sur l’ensemble du territoire syrien ainsi que sur une bonne partie du Proche-Orient et de l’Anatolie. La possibilité de recevoir un porte-avions permettra également à la Russie de s’affranchir de longues traversées peu discrètes et sujettes à de multiples incidents. Elle garde encore un souvenir particulièrement honteux et traumatisant de la traversée de la flotte de la mer Baltique vers le Pacifique en 1904, durant le conflit russo-japonais, comme l’a montré l’incident de Hull du 22 octobre 1904 qui a failli avoir des conséquences diplomatiques dramatiques pour l’Empire russe [27] [28]. L’action russe en Syrie lui a donc permis de considérablement renforcer sa présence en Méditerranée orientale, ainsi que de se créer en Syrie un protectorat militaire de facto, en particulier dans le gouvernement de Lattaquié où sa présence devrait bientôt avoir un potentiel militaire autrement plus important qu’actuellement, en raison des améliorations que vient apporter l’accord russo-syrien de janvier 2017 aux implantations déjà existantes. L’influence sur le gouvernement syrien doit toutefois être partagée avec l’Iran chiite, tandis qu’une portion conséquente du territoire échappe encore totalement au contrôle de Bachar el-Assad.

 

Une intervention riche en conséquences pour le statut diplomatique de la Russie au Moyen-Orient et dans le monde

Lorsque la Russie intervient aux côtés de la Syrie en octobre  2015, elle est dans une situation diplomatique particulièrement défavorable. La crise ukrainienne qui a éclaté à partir de 2014 est une plaie ouverte qui empêche une véritable normalisation des relations entre la Russie et les puissances occidentales. La Russie est régulièrement accusée de fournir un soutien militaire aux séparatistes pro-russes tenant la région du Donbass. Le rattachement de la Crimée à la Russie en avril 2014 est également un épisode majeur de la crise diplomatique entre Moscou, l’Union européenne et les Etats-Unis. La signature en septembre 2014 d’accords de cessez-le-feu pour une désescalade du conflit à Minsk, devait permettre le désarmement des groupes rebelles contre l’assurance d’une autonomie pour les régions russophones de l’est de l’Ukraine [29]. Mais l’application des clauses de l’accord est toujours au point mort. Dès lors, l’Union européenne et les Etats-Unis ont mis en place une série de sanctions économiques contre la Russie, incluant notamment un embargo à la vente et à l’achat sur les armes. Elles incluent également l’interdiction pour un certain nombre d’entreprises et de banques russes d’opérer sur les marchés européens. Ces sanctions ont depuis été reconduites systématiquement [30].

La nécessité pour la Russie de redorer son blason est alors réelle. On pourrait penser que l’intervention militaire en Syrie pourrait être un désastre diplomatique, même si elle n’a pas été un échec militaire. En vérité, le contexte international, marqué par la montée du terrorisme islamiste de l’Etat islamique, disposant d’un large territoire entre la Syrie et l’Irak, s’est révélé beaucoup moins défavorable que prévu à une intervention russe aux côtés du gouvernement syrien. En effet, l’année 2015 révèle aux opinions publiques occidentales le danger que représente l’EI, comme l’ont montré les attentats de janvier et de novembre 2015 en France [31]. Elle amène notamment le président français François Hollande à se rendre fin novembre à Moscou pour obtenir de Vladimir Poutine une coordination des missions aériennes de la Russie avec celles de la coalition internationale menée depuis août 2014 par les Etats-Unis en Irak et en Syrie. Si cette rencontre n’a pas débouché sur  de grandes avancées, notamment en raison du refus russe d’opérer une distinction entre l’Etat islamique et les autres opposants au gouvernement syrien, elle est démonstratrice d’un changement d’attitude des pays occidentaux vis-à-vis de la Russie, qui trouvent ici un terrain sur lequel des coopérations peuvent être créées [32].

La Russie profite de la lutte contre l’Etat islamique qu’elle met régulièrement en valeur dans sa communication de guerre pour se rapprocher d’autres Etats soucieux de combattre les groupes terroristes radicaux. C’est par exemple le cas de la Chine qui est préoccupée par la montée de l’islamisme dans la province lointaine du Xinjiang, région musulmane turcophone proche du Kazakhstan. A ce titre, l’EI dispose d’un pouvoir d’influence dans la région qui n’est pas encore avéré mais considéré avec sérieux par le pouvoir chinois, qui fait face à une montée des incidents mortels avec les minorités ouïghoures dans la région [33]. A ce titre, la Chine a régulièrement suivi la Russie en utilisant son veto contre 5 résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU visant à condamner le gouvernement syrien [34], de concert avec la Fédération de Russie. Un exemple moins connu est le rapprochement des Philippines, en guerre contre l’Etat islamique dans le sud de l’archipel, du fait de l’initiative du nouveau président Rodrigo Duterte. Après s’être rendu à Moscou, il a conclu avec Vladimir Poutine un contrat pour l’achat d’armes destinées à combattre le groupe djihadiste [35]. C’est un revirement majeur pour un Etat traditionnellement proche des Etats-Unis, et qui désire aujourd’hui réaliser des manœuvres militaires conjointes avec la Russie [36].

Au Moyen-Orient, l’intervention russe donne lieu à des évolutions diplomatiques importantes avec les puissances régionales impliquées dans le conflit. Dans le conflit syrien, l’Iran est un partenaire non seulement diplomatique mais également militaire, les avions de combat russes ayant même pu effectuer certaines missions depuis des bases iraniennes [37]. Fort de cette coopération, les dirigeants russes et iraniens ont effectué plusieurs rencontres bilatérales pour montrer le renforcement de leur entente et leurs nombreuses convergences quant au futur de la Syrie, notamment en ce qui concerne le soutien à une solution politique incluant Bachar el-Assad, mais aussi de poursuivre une coopération économique visant à réduire les effets des sanctions européennes et américaines dont les deux pays sont encore victimes [38]. Avec la Turquie, les relations vont être très instables avant de s’améliorer de manière très significative. Soutenant officiellement depuis 2011 l’opposition syrienne, elle voit d’abord d’un très mauvais œil l’intervention russe. La destruction par la Turquie d’un avion de combat russe crée une crise diplomatique sans précédent entre les deux pays. Après la mise en place de sanctions économiques du côté russe, la Turquie décide officiellement de s’excuser en juin 2016 pour l’incident qu’elle a causé, permettant ainsi la fin des sanctions et la normalisation des relations [39]. A partir de cette date, Russes et Turcs, sans jamais être en véritable convergence sur le futur de la Syrie, font preuve d’une volonté réciproque de négociations communes.

 La collaboration entre Turcs, Russes et Iraniens permet ainsi à ces derniers de créer et patronner un cycle de négociations parallèle à Genève, se situant lui à Astana au Kazakhstan. C’est la première fois dans l’histoire récente qu’une grande crise internationale est débattue dans un sommet patronné par des puissances non-occidentales [40]. Bien que souvent infructueuses, ces discussions ont permis d’aboutir, le 10 mai 2017, à un accord entre la Russie, la Turquie et l’Iran sur la création de zones de « désescalade » en Syrie. Cette phase parallèle du processus de paix syrien est à l’avantage de la Russie qui parvient ainsi à se rapprocher sur une question majeure de deux grands Etats régionaux sans lesquels le règlement de la crise syrienne est impossible [41]. L’implication diplomatique de la Russie en Syrie est ainsi un exemple de stratégie visant à briser l’isolement diplomatique dont elle fait l’objet par un esprit d’initiative visant à trouver des accords à la fois avec les pays occidentaux dans leur ensemble mais aussi avec des acteurs régionaux comme la Turquie et l’Iran afin d’accroître son influence diplomatique mondial. Un exemple récent est la tenue d’une autre conférence de paix à Sotchi au mois de novembre 2017, sous le même format qu’à Astana. Ces rencontre permettent à la Russie de se construire en médiateur du conflit, et donc en acteur incontournable dans la résolution du conflit syrien [42].  Cela offre un contraste saisissant avec le rôle provocateur et déstabilisateur qui lui est attribué dans le cas du conflit ukrainien. En prenant à bras le corps la lutte contre le terrorisme islamique, le pouvoir russe peut ainsi détourner les regards de l’opinion internationale de l’Europe orientale vers le Moyen-Orient, où la Russie peut dissimuler la défense de ses intérêts étatiques derrière la lutte contre l’Etat islamique.

Même avec l’Arabie saoudite, les relations se sont profondément améliorées. En l’occurrence, la Russie a obtenu de Riyad qu’elle fasse pression sur l’opposition syrienne pour s’unifier en un comité intégrant toutes les plateformes de discussion avec le régime syrien, y compris celles de Moscou et du Caire pourtant plus complaisantes à l’égard de Damas. Convoqués dans la capitale saoudienne, les opposants au régime n’ont eu d’autre choix que d’accéder à ces demandes. La visite d’Etat du roi Salmane à Moscou est à ce titre une première dans l’histoire diplomatique des relations saoudo-russes [43]. Cette diplomatie parallèle fait de plus en plus échec aux négociations de Genève, qui disposent d’un format plus traditionnel impliquant les grandes puissances du Conseil de sécurité et négligeant certains acteurs régionaux de premier plan comme l’Iran. Suffisamment renforcé, le régime syrien menace actuellement de quitter complètement les négociations de Genève, certain que le processus parallèle de négociations organisé par la Russie lui est nettement plus favorable [44]. Le piétinement des négociations en Suisse fait dire au géopolitologue Frédéric Pichon, spécialiste du Moyen-Orient :

«   Les négociations de Genève sont une comédie et pas seulement depuis cette session. D’un côté, les émissaires de Damas font du «tourisme politique» car ils savent que l’opposition est fragmentée, impuissante et n’a pas d’articulation militaire décisive sur le terrain. D’autre part, l’opposition continue de réclamer comme préalable le départ d’Assad. En 2012, on pouvait à la rigueur le comprendre. Mais en 2017, c’est un manque de réalisme confondant. Comment voulez-vous que cela aboutisse à quelque chose? En réalité, tout cela s’est déjà joué en partie à Astana en décembre 2016 et à Sotchi en novembre 2017. » [45]

On est ainsi tentés d’en conclure que la diplomatie russe, en contournant les formats traditionnels de résolution des conflits en allant sonder les acteurs régionaux les plus impliqués, aurait donc brillé là où les chancelleries occidentales ont pâli. Cela est vrai dans une certaine mesure mais mérite d’être nuancé à l’aune de la persistance de désaccords de fond avec la Turquie sur le futur institutionnel de la Syrie (cette dernière refusant catégoriquement le maintien d’Assad au pouvoir), d’une compétition avec l’Iran dans le partage de zones d’influence en Syrie, mais également du renforcement des Forces démocratiques syriennes soutenues et armées par les Etats-Unis. La Russie est encore loin d’avoir décisivement mis fin au conflit civil. Elle a cependant marqué des points là où beaucoup d’autres ont peu avancé. L’attitude américaine en Syrie s’est révélée incohérente : en moins d’une semaine, l’administration Trump, après avoir déclaré que le départ de Bachar el-Assad n’était plus une priorité [46], a par la suite procédé au bombardement de la base d’al-Shayrat le 7 avril 2017, tout en prenant soin de prévenir la Russie à l’avance [47]. Le soutien américain aux Kurdes est rendu plus difficile par la nécessité de maintenir de bonnes relations avec la Turquie, membre stratégique de l’OTAN. Cela a ainsi poussé Donald Trump à promettre au président turc de cesser d’approvisionner les YPG [48], considérés par la Turquie comme une organisation terroriste. Les soldats américains présents auprès des Kurdes devraient encore le rester afin de pouvoir continuer à faire pression sur le processus de négociations [49]. Les Kurdes représentent actuellement la seule force capable de s’opposer militairement au gouvernement syrien, mais un soutien trop fort à leur égard favorise un rapprochement de la Turquie avec l’Iran, la Russie et la Syrie. Les Etats-Unis sont donc dans une situation inconfortable. La diplomatie européenne manque d’énergie dans ses initiatives diplomatiques, et doit tenir compte de l’évolution de la situation militaire. L’évolution de la position française est caractéristique : Emmanuel Macron n’exige pas, contrairement à son prédécesseur, le départ d’Assad comme préalable à des négociations, arguant de l’inefficacité de cette condition, demandée par la France depuis le début du conflit [50]. Cette relative inaction diplomatique du monde occidental fait ressortir d’autant plus l’activisme de la Russie dans la région.

 

Pour le moment, on peut conclure de ces deux premières années d’intervention militaire en Syrie que la Russie a apprise des erreurs de l’intervention en Afghanistan. Le choix d’un corps expéditionnaire de taille limité, se concentrant sur un soutien aérien, s’est révélé payant. Loin de s’enliser dans le conflit, les forces armées russes ont efficacement épaulé l’armée syrienne dans ses différentes campagnes de reconquête du territoire au cours des deux dernières années. Elles ont ainsi pu tester leur matériel militaire et construire une base de données, qui sera très utile pour l’armée russe à l’avenir. Elles ont également pu constater leurs limites technologiques et opérationnelles afin de mieux apprendre de celles-ci. La Russie a ainsi réalisé son principal objectif qui était de sauver le régime syrien de l’effondrement, puis ensuite de l’aider à progresser dans les terres tenues par l’Etat islamique. Les gains directs de l’intervention sont là : la base navale de Tartous va être agrandie, permettant à la Russie de réévaluer sa politique de présence navale en Méditerranée de façon plus ambitieuse, et de corriger une partie non négligeable des failles opérationnelles constatées durant les opérations navales. La base aérienne de Hmeimim permet également à la Russie d’accroître son influence au Proche-Orient. Le régime syrien doit plus que jamais son salut au bon vouloir de la Russie, qui peut l’utiliser comme vecteur pour sa propre politique moyen-orientale, bien que devant partager cette influence avec le régime iranien. Enfin, la Russie parvient à sortir de son état d’isolement sur la scène internationale en prenant le leadership diplomatique dans la résolution politique du conflit syrien, comme le montrent les discussions d’Astana et de Sotchi, bien que leurs résultats concrets soient encore loin de favoriser la fin réelle de la guerre civile. Pour la première fois depuis 1990, la Russie sort de son statut de puissance régionale en acquérant un rôle de premier plan dans un conflit ne relevant pas de son « étranger proche ». Il semble aujourd’hui inconcevable, y compris dans les chancelleries occidentales, d’envisager une solution de sortie du conflit syrien excluant la Russie des discussions sur le futur de l’Etat syrien. Grâce à son intervention, la Russie continue sa stratégie de pénétration du Moyen-Orient et devient un acteur incontournable dans la région, y compris sur le plan diplomatique où elle est pour la première fois plus audacieuse que les chancelleries occidentales. L’intervention militaire de la Russie s’inscrit donc globalement comme un succès dans la volonté politique de l’Etat russe de redevenir un pays incontournable au sein de la communauté internationale.

                                                 Vincent Berger, étudiant du Master II en 2017-2018

 

Sources

[1] Isabelle Mandraud, « Syrie : Poutine s’arroge la « victoire » sur l’EI et amorce un retrait des troupes russes », Le Monde,  11 décembre 2017

[2] Hasan Selim Özertem, “Russia’s Shifting Strategy in Syria : Implications for Turkish Foreign Policy”, Arab center for Research and Policy studies, décembre 2015, p 3-4.

[3] « Военно-Морской Флот », dont la translitération est usuellement  « Voïenno-Morskoï Flot » en russe, signifiant « Flotte maritime militaire de Russie »

[4] Cyrille Bret« Un mois d’intervention russe en Syrie : premier  bilan au 30 octobre 2015 », Diploweb, 4 novembre 2015

[5] « La Russie annonce la reprise de Palmyre par l’armée syrienne », Europe 1, 2 mars 2017

[6]Michel Goya, Tempête rouge-Enseignements opérationnels de deux ans d’engagement russe en Syrie, https ://lavoiedelepee.blogspot.fr/2017/09/tempete-rouge-enseignements.html , 12 septembre 2017

[7] « Syrie : la Russie éprouve son groupe aéronaval », Mer et Marine, 30 novembre 2016

[8] Missiles Kalibr : qui a tiré quoi et quand ? , http://www.rusnavyintelligence.com/2017/12/kalibr-qui-a-tire-quoi-et-quand.html, 22 décembre 2017

[9] Alexandre Natruskin, « La Russie a déployé son système de défense antiaérienne S-300 en Syrie », RTS Info, 4 octobre 2015

[10] Michel Goya, Tempête rouge-Enseignements opérationnels de deux ans d’engagement russe en Syrie, https://lavoiedelepee.blogspot.fr/2017/09/tempete-rouge-enseignements.html , 12 septembre 2017

[11] In Syria, the Russian Military Found the Ultimate Testing Ground, Stratfor Worldview, 23 octobre 2017

[12] Ben Ho Wan Beng, “Assessing the Admiral Kuznetsov Deployment in the Syrian Conflict”, Real Clear Defense, 21 novembre 2016

[13] Thomas Andrieux, La base navale de Tartous : un maillon indispensable en Méditerranée ?, Conseil québécois d’études géopolitiques, https ://cqegheiulaval.com/la-base-navale-de-tartous-un-maillon-indispensable-en-mediterranee/, consulté le 28 décembre 2017

[14] Equipement aéroporté capable de désigner une cible, par exemple avec un rayon laser.

[15] Gary Wetzel, Russia’s Involvement In Syria Proves That It’s Far Behind The Western World,https ://foxtrotalpha.jalopnik.com/russia-s-involvement-in-syria-proves-that-its-far-behin-1794966734, 5 mai 2017

[16] Anna Maria Dyner, Russia’s Military Operation in Syria : A New Stage, Polish Institute of Foreign Affairs, 18 mars 2016

[17] « L’armée syrienne annonce la prise de contrôle de la vieille ville d’Alep, les rebelles demandent une trêve », Le Monde, 7 décembre 2016

[18] « Syrie: l’aviation russe intensifie ses frappes sur Idleb et Deir Ezzor », RFI, 5 octobre 2017

[19] Laure Stephan, Hélène Sallon, « La reconquête de Deir ez-Zor, une victoire stratégique pour Damas », Le Monde, 4 novembre 2017

[20]Alexis Feertchak, « Depuis Alep, comment Bachar el-Assad a reconquis une grande partie de la Syrie », Le Figaro,  22 décembre 2017

[21] Cyrille Bret, op cit. , Diploweb, 4 novembre 2015

[22] Benjamin Barthe, Isabelle Mandraud, « La Russie a installé une deuxième base militaire en Syrie », Le Monde, 4 décembre 2015

[23] Rod Nordland, “Russia signs deal for Syrian bases ; Turkey appears to accept Assad”, New York Times, 20 janvier 2017

[24] La présence navale russe en Syrie, http://www.rusnavyintelligence.com/article-point-sur-la-base-navale-russe-en-syrie-71288056.html, 8 avril 2011

[25] Laurent Lagneau, Les députés russes approuvent l’accord sur la base navale de Tartous, en Syrie, http://www.opex360.com/2017/12/21/deputes-russes-approuvent-laccord-base-navale-de-tartous-syrie/, 21 décembre 2017

[26] Missiles Kalibr : qui a tiré quoi et quand ? , http://www.rusnavyintelligence.com/2017/12/kalibr-qui-a-tire-quoi-et-quand.html, 22 décembre 2017

[27] Durant la nuit du 21 au 22 octobre 1904, au large de Hull en Angleterre, la flotte baltique russe bombarde des chalutiers britanniques, faisant trois morts parmi eux, car elle les avait confondus avec des navires de guerre japonais. En plus de provoquer une grave crise diplomatique avec la Grande-Bretagne, alors alliée avec l’Empire du Japon, cet incident ridiculise profondément la marine russe et aura une influence sur le moral des soldats engagés face au Japon.

[28] Dogger Bank 1904 – The Russian fleet attacks Hull trawlers, Scarborough Maritime Heritage Centre, http://www.scarboroughsmaritimeheritage.org.uk/article.php?article=79, consulté le 28 décembre 2017

[29] Frédéric Koller, « Ce que disent les accords de Minsk », Le Temps, 6 octobre 2015

[30] « Les sanctions économiques de l’UE contre la Russie prolongées de six mois », Le Monde, 19 décembre 2016

[31] Eugénie Bastié, « Attentats terroristes en France: 2015, annus horribilis», Le Figaro, 16 novembre 2015

[32] Emmanuel Grynszpan, « La grande coalition de François Hollande cale à Moscou », Le Temps, 26 novembre 2015

[33] Dario Berrebi, « La Chine dans le combat contre l’État islamique », Outre-Terre, volume 44, numéro 3, 2015, pp. 95-99

[34] Euan McKirdy, « 8 times Russia blocked a UN Security Council resolution on Syria », CNN, 13 avril 2017

[35] « Philippines: Duterte remercie Poutine pour la livraison d’armes russes », La Dépêche, 10 novembre 2017

[36]Laurent Lagneau, La Russie veut organiser des manoeuvres navales avec les Philippines, http://www.opex360.com/2017/01/03/la-russie-veut-organiser-des-manoeuvres-navales-avec-les-philippines/, 3 janvier 2017

[37] Isabelle Mandraud, « Moscou et Téhéran resserrent leur coopération militaire en Syrie », Le Monde, 17 août 2016

[38] Siavosh Ghazi, « Poutine à Téhéran : convergence russo-iranienne sur la Syrie », La Voix du Nord, 1er novembre 2017

[39] Olivier Tallès, « Entre la Turquie et la Russie, un rapprochement difficile », La Croix, 28 juin 2016

[40] Dominique Moïsi, « Russie, Turquie, Iran : le triangle de la revanche », Les Echos, 9 janvier 2017

[41] « Après Astana, reprise des discussions à Genève », Tribune de Genève, 12 mai 2017

[42] Hala Kodmani, « L’avenir de la Syrie se dessine à Sotchi », Libération, 21 novembre 2017

[43] Jean-Sylvestre Mongrenier, « Ce que cache l’intrigant rapprochement entre l’Arabie saoudite et la Russie », Challenges, 27 novembre 2017

[44] « Damas menace de se retirer des négociations », Tribune de Genève, 1er décembre 2017

[45] Eugénie Bastié, « Syrie : Les négociations de Genève sont une comédie», Le Figaro, 6 décembre 2017

[46] « Syrie : pour les Etats-Unis, le départ de Bachar Al-Assad n’est « plus une priorité », Le Monde, 30 mars 2017

[47] Catherine Guichard, « Les États-Unis attaquent le régime de Bachar El-Assad », Courrier international, 7 avril 2017

[48] « Unités de protection du peuple » en kurde, branche armée du PYD (Parti de l’union démocratique), force principale dirigeant les Forces démocratiques syriennes

[49] Carol Morello, Eric Cunningham, “Trump tells Turkish president U.S. will stop arming Kurds in Syria”, The Washington Post, November 2017

[50] « Pour Emmanuel Macron, la destitution de Bachar al-Assad n’est pas une « condition préalable » à des discussions avec la Syrie », Huffington Post, 13 juin 2017

COMPTE-RENDU: LA GUERRE DES ISLAMISMES

19 Fév

Mathieu GUIDERE,  La Guerre des islamismes, Actuel Folio, décembre 2016, 268 p.

 guidere

           

            Ce manuel devrait être lu par tous les enseignants et le personnel des centres de « déradicalisation » (oh ! le vilain mot). Il donne les clefs des déviances actuelles de l’islam dans son avatar djihadiste. Et ce, avec un sens aigu de la pédagogie illustré par des « arborescence » ou organigrammes mettant en parallèle l’évolution par période, pays et déclinaisons doctrinales du christianisme et de l’islam.

            Tout en soulignant comment nos présidents ont joué avec le feu, Sarkozy favorisant le Qatar et donc les Frères musulmans, et Hollande en vendant des armes à l’Arabie saoudite œuvrant pour le salafisme, le riche avant-propos souligne qu’une religion connaît diverses phases de vie. Chacune évolue de façon différente. Le fanatisme vient d’une redécouverte d’une vérité que l’on veut absolue. Ainsi, la secte des Assassins au Moyen Age annonce Al-Qaida et Daech. Spécialiste reconnu de l’islam, l’auteur rappelle aussi les guerres de religions du christianisme, jusqu’à la guerre des Camisards dans les Cévennes et comment le terme de « croisade » est encore employé par George W. Bush en 2003 en envahissant l’Irak. En découle le drame actuel d’un Moyen-Orient à feu et à sang, pour ne rien dire de la triste situation des territoires occupés par Israël.

            Les premiers chapitres donnent les clefs des diverses écoles de l’islam, des tolérants hanafites ottomans (sans oublier les malikites maghrébins dont la forme la plus aboutie est la Tunisie de Bourguiba prônant l’égalité des sexes), aux sectes intégristes du chiisme et du sunnisme. Sont aussi déclinées les diverses définitions du djihad, y compris contre des musulmans, fonds de commerce des ayatollahs depuis 1979 et de Daech depuis 2014. Par la suite, on suit comment Irak, Syrie et Yémen, plus un court intermède au Bahreïn, ont basculé dans des guerres civilo-religieuses.

            Cet ouvrage est un outil pour s’y reconnaître dans la nébuleuse non pas de l’islam mais des islams. On passe des diverses définitions du djihad et ses travaux pratiques sanguinaires, à la guerre des islamismes au Moyen-Orient, en passant par le conflit interne au sunnisme (y compris en Arabie saoudite), les compétitions au Maghreb, au Sahel et jusque dans les confréries soufies. Au fil des pages, on découvre un certain nombre de mines dormantes, tel l’idéologue syrien Sayeb Qub auteur, en 1964, de Jalons pour la voie de l’islam et du « takfirisme »  (takfir  ou « excommunication » et  « guerre sainte » contre d’autres musulmans qui n’appliquent pas strictement la charia). En découle le GIA en Algérie et ses massacres dans la « décennie noire » de 1992 à 2000. Plus qu’Al-Qaida partisan d’une guerre sainte à l’échelle mondiale, Daech s’en inspire pour d’abord imposer un califat local en Syrie-Irak avant d’autres conquêtes. De bonnes pages concernent la conception esclavagiste de la femme par les intégristes (et les fausses promesses de Daech concernant « les califettes ») et la persécution de la minorité yézidie.

            Le dernier chapitre, consacré à la guerre des islamismes en Europe, et la conclusion sont un cri d’alarme qui rejoint les avertissements de Khamel Daoud (« Il ne faut pas laisser le monopole de Dieu aux salafistes ») et de Gilles Kepel dans ses deux derniers ouvrages. L’islam d’Occident tient compte des valeurs communes, liberté, égalité et diversité, mais il est gangréné par le salafisme conquérant marqué par une régression intellectuelle et un militantisme actif. Cette radicalisation confessionnelle conduit aux actes antisémites (hyper cacher à Paris le 9 janvier 2015), départs pour la Syrie, attentats terroristes en Europe…. La contagion confessionnelle extrémiste conduit à la surenchère, en passant du GIA algérien, au djihadisme d’Al-Qaida puis au califat de l’Etat islamique : « Au fil des décennies, l’islamisme radical est devenu de plus en plus politique et idéologique, et de moins en moins doctrinal et religieux ». (p. 242). En profitant d’Internet et des réseaux sociaux (plus phénomène des « télécoranistes »), il en profite pour saper le modèle humaniste que représente aussi « l’islam d’Europe ».              

         Depuis le 11 septembre 2001 le terrorisme est au cœur des relations internationales et des politiques d’Etat. Contre l’islamisme radical qui prit les habits de la démocratie en bénéficiant du printemps arabe, en Egypte, en Turquie et en Russie, des régimes autoritaires entendent lutter contre le terrorisme au mépris des droits de l’homme. Ailleurs, est engagée une lutte, avant tout médiatique, entre les défenseurs de l’humanisme manquant de conviction et de cohésion (sans « logique des idées » dirait Hannah Arendt) et les partisans du confessionnalisme et du communautarisme. Au-delà du choc des civilisations selon Huntington, il s’agit à présent de savoir si l’avenir de l’humanité appartient à la seule définition confessionnelle (Trump abonde aussi dans ce sens), très réductrice et d’acculturation totale ?

                                   Jean-Charles Jauffret

LE NOUVEAU MEMORANDUM ISRAELO-AMERICAIN : UN ACCORD D’ASSISTANCE REELLEMENT POSITIF POUR L’ETAT D’ISRAEL ?

16 Jan

« The new Memorandum of Understanding constitutes the single largest pledge of military assistance in U.S. history » : c’est ainsi que Barack Obama décrit le nouvel accord américano-israélien d’assistance militaire, signé par son administration le 14 septembre 2016, renouvelant et renforçant pour une période de dix ans l’engagement financier de son pays en faveur de la sécurité de l’État hébreu[1]. Le président américain se présente ainsi comme le fidèle continuateur de la « relation spéciale » unissant depuis de nombreuses années son pays à l’État d’Israël. Cette démarche doit bien entendu être mise en perspective avec le fait que Barack Obama a été vivement critiqué tout au long de sa présidence pour sa politique vis-à-vis de l’État hébreu[2]. D’ailleurs, cette volonté du président américain de reconquérir l’électorat pro-israélien, en pleine période de campagne présidentielle pour la démocrate Hillary Clinton, a plutôt bien fonctionné médiatiquement dans la mesure où le nouvel accord a été très majoritairement présenté comme une preuve sans précédent de l’engagement américain envers l’allié israélien[3].

Pourtant, peu de temps après la conclusion de ce mémorandum d’entente, de nombreuses voix, aussi bien américaines qu’israéliennes, se sont élevées afin d’en dénoncer les conséquences potentiellement désastreuses pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité. En effet, derrière la somme inédite de 38 milliards de dollars d’assistance militaire promise au gouvernement israélien, le nouvel accord comporte des clauses remettant profondément en cause les avantages obtenus précédemment par l’État hébreu[4]. Si les Israéliens ne sont pas les seuls à bénéficier d’une assistance militaire de la part de Washington, leur statut est en revanche unique au sein de cette politique américaine : ils sont par exemple les seuls à pouvoir réinvestir une partie de cette aide financière dans leur propre industrie d’armement[5]. Or, c’est notamment cette possibilité, qui a permis à l’industrie militaire israélienne de se hisser parmi les leaders mondiaux, qui est aujourd’hui remise en cause par le nouvel accord d’assistance militaire. De ce fait, nombreux sont ceux qui accusent l’administration Obama de mettre en péril la sécurité d’Israël, mais aussi sur le long terme son économie et sa politique étrangère[6]. Cependant, comme nous le verrons, les précédents accords d’assistance militaire n’étaient pas non plus entièrement bénéfiques pour l’État hébreu, remettant tout particulièrement en cause son indépendance stratégique[7].

Finalement, dans quelle mesure le nouveau mémorandum d’entente américano-israélien risque-t-il d’accentuer des effets pervers, à l’œuvre depuis déjà quelques décennies, pouvant fortement affaiblir l’État d’Israël ? Tout d’abord, à travers un retour historique sur l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, nous montrerons que cette politique a eu sur ce dernier des effets plutôt contrastés (I). Puis, analysant le nouvel accord d’assistance militaire conclu entre les deux pays, nous évaluerons ses conséquences potentiellement très négatives pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, mais aussi sur le long terme pour la sécurité, la politique étrangère et l’économie de l’État hébreu (II).  

 

Retour historique sur une assistance militaire américaine aux effets plutôt contrastés pour l’État d’Israël

            Afin de mieux appréhender les conséquences relatives au nouveau mémorandum d’entente américano-israélien, nous devons au préalable nous pencher sur l’histoire de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu, de ses origines jusqu’à nos jours.

Origine, fonctionnement et évolution de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu : une relation unique au sein de l’histoire diplomatique américaine 

            Se rendant compte qu’Israël pourrait constituer un précieux allié contre l’expansion soviétique au Moyen-Orient et constatant la fin de l’alliance franco-israélienne, les États-Unis entament, à partir de la guerre des Six Jours (1967), un important rapprochement avec l’État hébreu[8]. Très rapidement, les deux pays constituent une réelle alliance stratégique et développent même une véritable relation d’amitié dans la mesure où l’opinion publique américaine soutient massivement le jeune État d’Israël[9]. Puis, soucieux d’assurer la sécurité de son allié israélien, surtout après la guerre du Kippour (1973), Washington s’engage dès 1974 à aider l’État hébreu dans son objectif de « Qualitative Military Edge » : la nécessité d’acquérir ou de produire des armes nettement supérieures à celles de ses voisins. Afin de remplir cet objectif, les États-Unis décident alors d’attribuer au gouvernement israélien une aide financière annuelle destinée au renforcement de ses capacités militaires[10]. Comment fonctionne alors cette aide financière à vocation militaire ?

            En fait, cette dernière s’incarne principalement dans le programme FMF (Foreign Military Financing), instrument à travers lequel Washington attribue annuellement à Israël, mais aussi à d’autres pays, une somme destinée à être dépensée dans l’acquisition de matériels militaires américains[11]. Une fois cette somme reçue, le gouvernement israélien se retrouve face à plusieurs possibilités afin de procéder à ses achats. Premièrement, les autorités israéliennes peuvent passer par le programme FMS (Foreign Military Sales) : il s’agit de contrats d’armement conclus indirectement à travers le gouvernement américain[12]. Deuxièmement, elles ont un accès privilégié à l’industrie d’armement américaine à travers le programme DCS (Direct Commercial Sales) : il s’agit cette fois-ci de contrats d’armement conclus directement auprès des entreprises[13]. A tous ces dispositifs, s’ajoutent les fonds attribués occasionnellement au gouvernement israélien pour certains projets d’armement conjoints ou non[14]. L’État hébreu est donc au cœur d’un système d’aide financière à vocation militaire institutionnalisé et stable à même de renforcer ses capacités militaires.

            Cependant, l’assistance militaire américaine en faveur d’Israël n’est pas restée figée depuis 1974 : elle a en fait connu de nombreuses évolutions. Tout d’abord, concernant la somme attribuée annuellement au gouvernement israélien, cette dernière n’a cessé d’augmenter, atteignant 3,1 milliards de dollars en 2016, soit 20% des dépenses militaires israéliennes[15]. Ensuite, à partir de 1985, la totalité de cette aide financière à vocation militaire prend la forme d’une subvention et non plus partiellement d’un prêt[16]. Enfin, évènement majeur, à partir de 1988, l’État hébreu devient le seul partenaire des États-Unis à bénéficier du programme OSP (Off-Shore Procurement), lui permettant de dépenser 26,3% de cette aide financière dans sa propre industrie d’armement[17]. En tout, les Israéliens ont alors reçu à travers l’assistance militaire américaine plus de 70,5 milliards de dollars et ont attiré à eux-seuls en 2016 plus de 53% de l’aide financière américaine à vocation militaire[18]. Finalement, l’État hébreu bénéficie clairement d’un statut spécial au sein de l’histoire diplomatique des États-Unis.

Une assistance militaire américaine aux effets contrastés pour l’État d’Israël : entre renforcement militaro-industriel et perte d’indépendance stratégique

Quel bilan peut-on tirer de l’assistance militaire américaine en faveur de l’État hébreu ? Tout d’abord, nous pouvons affirmer que l’engagement financier des États-Unis a été jusqu’à nos jours très positif pour la sécurité de l’État d’Israël. En effet, utilisant l’aide financière de Washington afin de se fournir en armements « made in U.S. » de très haute qualité, les Israéliens ont pu équiper leur armée à moindres frais et respecter leur sacro-saint objectif de « Qualitative Military Edge »[19]. Sans le soutien financier des États-Unis, dans la mesure où il n’aurait pas pu supporter un niveau de dépenses militaires suffisant, l’État hébreu aurait certainement connu de très importantes difficultés à maintenir des capacités militaires nettement supérieures à celles de ses voisins[20]. De ce fait, l’assistance militaire américaine a réellement permis aux Israéliens de se renforcer militairement. Ensuite, cela leur a aussi permis de poursuivre le développement de leur propre industrie d’armement. En effet, réalisant des économies budgétaires grâce à l’aide financière américaine et pouvant investir localement une partie de cette dernière à travers le programme OSP, les autorités israéliennes ont pu injecter d’importantes sommes dans leur industrie de défense et de sécurité, conduisant cette dernière à réaliser des économies d’échelle et à développer des équipements très sophistiqués sur des marchés de niche[21]. Il faut aussi ajouter à cela les nombreux projets d’armement conjoints israélo-américains qui ont permis à l’industrie d’armement israélienne de recevoir des financements supplémentaires et des transferts de technologie[22]. Ainsi, l’assistance militaire américaine a considérablement contribué au développement du complexe militaro-industriel israélien, aujourd’hui de renommée mondiale.

Cependant, le soutien financier américain a aussi eu des conséquences très négatives pour Israël, remettant tout particulièrement en cause son objectif d’indépendance stratégique, fondé sur le développement d’une industrie d’armement locale capable de subvenir à tous les besoins de Tsahal[23]. Pourquoi cela ? Premièrement, perfusé gratuitement en armements pendant de nombreuses années, le gouvernement israélien ne peut plus réellement se passer de l’aide financière américaine afin d’équiper Tsahal, sous peine de faire exploser son budget militaire[24]. Deuxièmement, en réduisant considérablement le nombre de ses commandes locales au profit de l’industrie d’armement américaine, le gouvernement israélien a en fait poussé sa propre industrie militaire à se spécialiser dans quelques secteurs de pointe et à délaisser la production de systèmes d’armes complets, le rendant finalement dépendant des États-Unis afin de s’équiper en armements stratégiques, tels que les avions de combat[25]. En réalité, grand habitué de la diplomatie des armes, Washington a tout mis en œuvre afin que l’État hébreu développe une relation de dépendance à son égard, dans le but de mieux contrôler sa politique, à la fois intérieure et extérieure[26]. Finalement, cette dépendance aux décisions américaines remet véritablement en cause l’indépendance stratégique d’Israël et le rend de surcroît vulnérable à un potentiel revirement diplomatique de la part des États-Unis. Au regard de tous ces éléments, nous pouvons dès lors nous questionner sur les futures conséquences du nouvel accord d’assistance militaire.

 

Un nouvel accord d’assistance militaire aux conséquences de long terme potentiellement désastreuses pour l’État d’Israël

            Montrant tout d’abord que ce nouveau mémorandum d’entente constitue un coup dur pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité, nous verrons ensuite que cela peut avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie d’Israël.

Une somme inédite masquant pourtant un avenir fortement assombri pour l’industrie israélienne de défense et de sécurité

            Comme nous l’avons vu précédemment, dès la signature du nouvel accord d’assistance militaire entre Israël et les États-Unis, tous les yeux étaient rivés sur le montant inédit promis au gouvernement israélien pour la période 2018-2028 : 38 milliards de dollars. Ainsi, avec une augmentation de 8 milliards de dollars par rapport au précédent mémorandum d’entente conclu par l’administration Bush en 2007, le Premier ministre Benyamin Netanyahou peut véritablement être satisfait[27]. En effet, le ministère de la défense peut désormais programmer sa politique sur le long terme, tout en sachant qu’il aura à sa disposition, bien que dans une période de fortes restrictions budgétaires, des moyens financiers accrus afin de relever les défis à venir[28]. Pourtant, de nombreuses voix se sont élevées afin de dénoncer ce nouvel accord d’assistance militaire, l’accusant de mettre en danger l’industrie israélienne de défense et de sécurité : qu’en est-il ?

            Au sein du nouveau mémorandum d’entente, deux éléments risquent de mettre à mal l’industrie d’armement israélienne. Premièrement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, il est probable que le ministère de la défense se détourne un peu plus de l’industrie militaire locale, préférant plutôt passer commande aux États-Unis[29]. Deuxièmement, dans la mesure où le programme OSP est amené à disparaître progressivement au cours des dix prochaines années, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est certaine de se retrouver confrontée prochainement à une réduction drastique de ses financements[30]. Pour ces deux raisons, une crise au sein du secteur israélien de l’armement semble inévitable. Le complexe militaro-industriel israélien pourrait-il néanmoins s’en relever ? 

            Les plus grandes entreprises parviendront certainement à s’adapter mais cela risque de ne pas être le cas pour la myriade d’entreprises de plus petite taille[31]. Tout d’abord, concernant les plus grandes entreprises, plusieurs éléments sont en leur faveur. En effet, leurs revenus reposant principalement sur l’exportation, une réduction des commandes locales pourrait être finalement assez bien surmontée. De plus, de telles entreprises pourraient ouvrir des filiales aux États-Unis ou bien faire de la sous-traitance pour les entreprises américaines. En revanche, concernant les petites et moyennes entreprises, dépendant grandement du marché local et n’ayant pas les capacités nécessaires à la création de filiales, environ 50% d’entre elles pourraient disparaître. Cependant, le programme OSP prenant fin progressivement, le gouvernement israélien et le secteur de l’armement ont une chance de s’organiser afin d’amortir le choc. Mais dans tous les cas, le complexe militaro-industriel israélien est amené à profondément changer de visage.

Des conséquences potentiellement graves sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu

             Au-delà du secteur de l’armement, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait avoir sur le long terme de graves conséquences pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État hébreu. Pourquoi cela ? Commençons tout d’abord par la dimension sécuritaire. Premièrement, un complexe militaro-industriel fortement réduit signifierait pour Israël un affaiblissement quasi-irréversible de sa base industrielle et technologique de défense et donc de sa capacité à produire une partie de ses besoins militaires. Deuxièmement, en raison de la hausse de l’aide financière américaine, l’État hébreu semble irrémédiablement destiné à ne se reposer principalement que sur un seul fournisseur d’armements. Développant ainsi une dépendance accrue envers l’industrie d’armement américaine, les Israéliens perdraient ce qu’il leur reste d’indépendance stratégique et pourraient à tout moment se retrouver victimes d’un revirement diplomatique de la part de Washington, ce qui aurait bien entendu des conséquences sécuritaires dramatiques.

            Ensuite, concernant la dimension diplomatique, un fort affaiblissement de l’industrie de défense et de sécurité pourrait remettre en cause toute la politique étrangère israélienne. Cette dernière reposant en effet essentiellement sur la diplomatie des armes, une perte de vitesse de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement faire perdre à l’État hébreu certains de ses principaux partenaires internationaux[32]. De plus, dans la mesure où Israël semble destiné à développer une dépendance accrue envers Washington, ce dernier pourra accentuer son contrôle sur la diplomatie des armes israélienne, cherchant par exemple à mettre fin aux relations israélo-chinoises en matière d’armement[33]. Finalement, le nouvel accord d’assistance représente un véritable danger pour la politique étrangère israélienne.

            Enfin, concernant la dimension économique, dans la mesure où le secteur de l’armement se trouve être un moteur essentiel de l’économie israélienne, cette dernière pourrait durablement souffrir d’une crise au sein de l’industrie de défense et de sécurité. En effet, le secteur de l’armement représente à lui seul une part importante de l’économie israélienne : 12,1% des exportations, 32% de la production industrielle, 4,3% du PIB et enfin 50 000 travailleurs[34]. Cependant, l’importance du secteur de l’armement ne se limite pas seulement à son poids économique. En fait, porteur d’externalités positives pour de nombreux secteurs économiques de nature civile, notamment celui des hautes technologies, il se trouve plus ou moins directement à l’origine de 60% du PIB israélien[35]. Ainsi, en portant atteinte à l’industrie israélienne de défense et de sécurité, le nouvel accord d’assistance militaire pourrait irréversiblement remettre en cause le modèle économique de l’État hébreu.

 

Considérer l’assistance militaire américaine comme une politique totalement innocente, bénéficiant considérablement à la sécurité et au bien-être de l’État hébreu, n’est pas une position réaliste. En fait, véritable diplomatie des armes, l’assistance militaire américaine est avant tout destinée à accroître le contrôle de Washington sur les agissements de son allié israélien. Cependant, dans la mesure où ce dernier tirait tout de même fortement bénéfice de l’aide financière américaine, une certaine perte d’indépendance stratégique restait clairement acceptable. Néanmoins, nous pouvons aujourd’hui penser que cet équilibre a été remis en cause par le nouveau mémorandum d’entente, accentuant ainsi les effets pervers déjà présents au sein des précédents accords. Finalement, nous pouvons raisonnablement affirmer que le nouvel accord d’assistance militaire représente un véritable danger sur le long terme pour la sécurité, la diplomatie et l’économie de l’État d’Israël. Toutefois, compte tenu de l’élection de Donald Trump, la stricte application de ce nouveau mémorandum d’entente reste incertaine[36].

Benjamin Bignon, étudiant en Master 2 en 2016-2017

 

[1] « Statement by the President on the Memorandum of Understanding Reached with Israel », The White House, 14 septembre 2016, https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2016/09/14/statement-president-memorandum-understanding-reached-israel (accès le 28/11/2016).

[2] Entretien de Tristan Hurel avec Frédéric Encel, « Quel avenir pour les relations israélo-américaines ? », Diplomatie, n°75, Juillet-Août 2015, pp.74-76.

[3] Bernard Avishai, « A Significant Deal between the U.S. and Israel », The New Yorker, 23 septembre 2016, http://www.newyorker.com/news/news-desk/a-significant-deal-between-the-u-s-and-israel (accès le 28/11/2016).

[4] Sam Sokol, « How Will Israeli Defense Firms Fare Under the New $38 Billion US Arms Deal ? », The Algemeiner, 5 octobre 2016, https://www.algemeiner.com/2016/10/05/how-will-israeli-defense-firms-fare-under-the-new-38-billion-us-arms-deal/ (accès le 28/11/2016).

[5] Jeremy M. Sharp, « U.S. Foreign Aid to Israel », Congressional Research Service, 2015, p.10.

[6] Julian Pecquet, « US aid to Israel takes a partisan turn », Al-Monitor, 20 septembre 2016, http://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/09/us-aid-israel-partisan-turn.html (accès le 28/11/2016).

[7] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire de l’armée israélienne, Perrin, 2008, pp.354-355.

[8] Frédéric Encel et François Thual, Géopolitique d’Israël, Seuil, 2011, p.141.

[9] Ibid. pp.143-145.

[10] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.5-8.

[11] Curt Tarnoff et Larry Nowels, « Foreign Aid : An Introductory Overview of U.S. Programs and Policy », Congressional Research Service, 2005, pp.12-13.

[12] Harvey G. Sherzer, Michael T. Janik et Allen B. Green, « Foreign Military Sales : a guide to the United States bureaucracy », The Journal of International Law and Economics, vol. 13, 1979, pp.560-563.

[13] « FMS vs. DCS », LMDefense, http://lmdefense.com/foreign-military-sales/fms-vs-dcs/ (accès le 28/11/2016).

[14] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.11-18.

[15] Ibid. p.9 et pp.33-35.

[16] Ibid. pp.33-35.

[17] Ibid. pp.10-11.

[18] Ibid. p.9 et p.33.

[19] Frida Berrigan, « Made in the U.SA. : American Military Aid to Israel », Journal of Palestine Studies, vol.38, n°3, 2009, p.9.

[20] Ceci est particulièrement vrai au milieu des années 1970 dans la mesure où l’État hébreu connaît une grave crise économique et voit ses dépenses militaires passer de 22 à 30% du PIB : représentant 50% de son budget militaire, l’aide financière américaine a donc véritablement été essentielle pour la poursuite de l’objectif de « Qualitative Military Edge », cf. Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., p.354.

[21] Jeremy M. Sharp, op.cit., pp.10-11.

[22] Ibid. pp.12-18.

[23] Ce choix des dirigeants israéliens de développer une industrie d’armement locale forte afin d’acquérir une véritable indépendance stratégique fait suite à la déception causée par la fin de l’alliance franco-israélienne et par l’embargo français sur les armes de 1967, cf. Timothy D. Hoyt, Military Industry and Regional Defense Policy : India, Iraq and Israel, Routeledge, 2006, p.135.

[24] Sharon Sadeh, « Israel’s Beleaguered Defense Industry », Middle East Review of International Affairs Journal, vol.5, n°1, 2001, p.69.

[25] Ibid. pp.70-71.

[26] Pierre Razoux, Tsahal. Nouvelle histoire…, op.cit., pp.354-355.

[27] Jeremy M. Sharp, op.cit., p.8.

[28] Le budget militaire israélien connaît en effet d’importantes restrictions depuis 2014, cf. « Israel defence & security report », Business Monitor International, rapport n°1, 2015, pp.13-15.

[29] Plus l’aide financière américaine est importante, plus le ministère de la défense israélien se détourne de l’industrie d’armement locale. Pour une description de ce phénomène, cf. Yoad Shefi et Asher Tishler, « The effects of the World defense industry and US military aid to Israel on the israeli defense industry : a differentiated products model », Defence and Peace Economics, vol.16, n°6, 2005, pp.427-448.

[30] Avec la fin du programme OSP, l’industrie israélienne de défense et de sécurité est amenée à perdre plus de 815 millions de dollars par an, cf. Zvi Zrahiya, « For Better or for Worse, the U.S.-Israel Military Aid Deal Was Netanyahu’s Baby », Haaretz, 20 septembre 2016, http://www.haaretz.com/israel-news/business/1.742772 (accès le 02/12/2016).

[31] Pour ce paragraphe, cf. Sam Sokol, op.cit.

[32] Par exemple, les relations israélo-azéries reposant essentiellement sur l’exportation d’armements par Israël, un affaiblissement de l’industrie d’armement israélienne pourrait finalement remettre en cause l’intérêt de l’Azerbaïdjan pour une telle alliance. Pour une analyse de la diplomatie des armes israélienne, cf. Aaron S. Klieman, « Israel’s Global Reach : Arms Sales as Diplomacy », Pergamon/Brassey’s, 1985.

[33] Plusieurs scandales aux États-Unis ont entouré la diplomatie des armes israélienne en direction de la Chine à partir de la fin de la Guerre froide : Washington décida alors de faire pression sur Israël afin de mettre un terme à ses relations avec la Chine en matière d’armement, cf. P.R. Kumaraswamy, « The Sino-Israeli Marriage : Washington, the Third ‘Other’ », China Report, vol.42, n°4, 2006, pp.393-403.

[34] Jacques Bendelac, « du dirigisme militaro-industriel au libéralisme civil : l’économie israélienne dans tous ses états », Politique étrangère, Printemps 2013, p.42 et Sarah Perez, Iran-Israël : une guerre technologique. Les coulisses d’un conflit invisible, Éditions François Bourin, 2015, p.78.

[35] Sarah Perez, op.cit., pp.79-82 et Frédéric Encel et François Thual, op.cit., p.109.

[36] Alors candidat à la présidentielle américaine, Donald Trump a en effet tenu des propos ambigus concernant ce nouveau mémorandum d’entente, laissant entendre une possible remise en cause de certaines clauses, cf. Jacob Kornbluh, « Trump’s Israel Advisers Issue Position Paper on Israel, Middle East Conflict », Haaretz, 2 novembre 2016, http://www.haaretz.com/world-news/u-s-election-2016/1.750692 (accès le 03/12/2016).

OCCUPATION ? APARTHEID ? CHOC DES CIVILISATIONS ? HISTOIRE D’UN CONFLIT ET RUPTURES DE PARADIGMES DANS LA RECHERCHE ISRAÉLIENNE CONTEMPORAINE

17 Déc

 

Brève chronologie thématique

5-10 Juin 1967                                   Guerre des Six-Jours.

Juin 1967                                Début de l’occupation des Territoires palestiniens par Tsahal[1].

Mai 1977                                Premier gouvernement du Likud, parti nationaliste israélien.

1987-1993                              Première intifada («soulèvement» en arabe).

1988                                       Premières publications des «nouveaux historiens».

13 Septembre 1993                 Signature des Accords d’Oslo, inaugurant un processus de paix.

1993-2000                              «Période d’Oslo».

2000-2004                              Seconde Intifada.

11 Septembre 2001                 Attentats du World Trade Center, Etats-Unis.

2002                                       Premier appel au boycott académique d’Israël.

2003-2007                              Vaste projet de recherche de l’institut Van Leer sur l’occupation.

2005                                       Emergence des mouvements de boycott académique.

Juillet 2011                             Loi anti-boycott en Israël, suspendue par la Haute Cour de Justice.

 

 

 

Introduction

“One of the reasons I gave up political history was that it is very difficult not to direct it towards the future, towards your idea of what ought to happen. And that somehow distorts your view of what has happened.” Albert Hourani[2].

            Le diagnostic du grand historien sur le Moyen-Orient, Albert Hourani, fait singulièrement écho à la démarche historiographique que j’ai entreprise quant à la production académique israélienne. Plus que dans d’autres domaines, les chercheurs en sciences sociales, et plus particulièrement les historiens, sont amenés à questionner leur positionnement politique par rapport à leur objet d’étude. A l’aune de la cinquantième année du régime d’occupation dans les Territoires palestiniens et dans un contexte d’émergence du boycott académique[3], les historiens israéliens sont particulièrement exposés à ces suspicions, soulignant les liaisons potentielles entre histoire et politique.

            Dans ce contexte, la démarche historiographique permet de mettre en perspective les récits produits par les chercheurs israéliens, pour identifier les influences auxquelles ceux-ci sont exposés depuis les années 2000. De nombreux facteurs peuvent intervenir dans le processus historiographique et certains ont été privilégiés pour expliquer la controverse des «nouveaux historiens»[4] en Israël, notamment les facteurs dits «internes». Benny Morris, un de ses principaux représentants, affirme par exemple que le renouvellement de la méthodologie et l’accès à de nouvelles sources sont à l’origine des changements de paradigme en Israël. Cependant, une analyse prenant en compte l’environnement social des chercheurs – les facteurs «externes» – peut être révélatrice, notamment à travers la notion de «génération» privilégiée par Jean-François Sirinelli dans ses travaux sur l’histoire culturelle française.

            Une étude de la production académique israélienne depuis les années 2000 révèle que la recherche israélienne contemporaine est structurée par un conflit académique qui oppose la dénonciation de l’occupation à une promotion des mécanismes sécuritaires israéliens[5]. Tandis que les facteurs «internes» ne permettaient pas de saisir cette diversité dans la recherche israélienne[6], il s’agissait a contrario d’explorer les facteurs historiographiques «externes», et notamment celui de la génération. Dans cet article, je me propose donc d’exposer en quoi le facteur générationnel est déterminant pour comprendre les différences de perception entre les chercheurs israéliens quant au régime d’occupation.

            Dans les années 1990, le processus d’Oslo a suscité un certain espoir chez de nombreux observateurs et chercheurs israéliens, alors que les négociations de paix semblaient marquer un tournant historique, ouvrant la possibilité d’une transition vers la fin du régime d’occupation. A posteriori, ce tournant a été interprété de façon très différente par les chercheurs israéliens, révélant l’influence de leur positionnement politique, de leur identité et de leur expérience sur leur approche scientifique. Ainsi, les différents courants de la recherche en Israël pourraient résulter de facteurs générationnels, où les transformations de la société, l’émergence de nouveaux questionnements sont en prises avec les trajectoires personnelles des chercheurs.

 

 

Les chercheurs sionistes en sciences humaines face au tournant de 1967

Tout d’abord, la situation politique qui a résulté de la Guerre des Six-Jours de 1967 semble avoir marqué ses contemporains, qui ont difficilement appréhendé le processus historique qui s’en suivit. Le terme d’occupation, appliqué à la période suivant 1967, renvoyait à l’idée d’un Etat d’Israël temporairement agrandit, des suites d’un «accident» dans l’histoire politique israélienne[7]. Malgré la remise en question du caractère temporaire de l’occupation, mettant en doute la nature même de la société israélienne dans les années 1990 puis 2000, les Israéliens contemporains de 1967 semblent être restés attachés à cette représentation d’un régime d’occupation extérieur à Israël.

            Cependant, tous les auteurs contemporains de 1967 n’ont pas accepté les transformations qui ont résulté de la Guerre des Six-Jours. Au contraire, ces auteurs nés dans les années 1940 et publiant à partir des années 1980, ont développé une nostalgie de l’Israël avant 1967, dénonçant l’occupation illégale au regard du droit international[8], ainsi que les trahisons politiques et diplomatiques qui ont prolongé cette situation[9]. Les auteurs israéliens de cette génération ont parfois été des acteurs privilégiés dans les premiers temps de l’occupation, comme Shlomo Gazit qui fut directeur de l’unité de coopération des opérations dans les Territoires dès 1967. Parmi ces auteurs, un certain nombre avaient aussi réalisé leur alyah[10] dans les années 1970 où l’idéal kibbutzim[11] était attrayant, car correspondant à une certaine utopie de gauche[12]. Ces auteurs, comme les journalistes français Charles Enderlin, Sylvain Cypel et l’anthropologue américain Jeff Halper, sont devenus des observateurs privilégiés de la politique israélienne dans les années 1980.

            Ces chercheurs abordent le régime d’occupation en se focalisant sur l’environnement politique et diplomatique israélien et international, qui entrerait en interaction avec les politiques israéliennes dans les Territoires palestiniens. L’histoire du régime d’occupation aurait été ponctuée par des fenêtres d’opportunités qu’auraient laissé passer les hommes politiques israéliens[13]. Ce régime aurait empiré à cause de l’instabilité dans l’administration des territoires. Ces auteurs ne semblent pas rejeter en bloc le régime d’occupation, mais établissent plutôt une gradation entre une première décennie pleine d’hésitations et une seconde décennie marquée par l’idéal politique du Grand Israël[14]. Cette gradation, entre une décennie d’occupation gérée par les travaillistes et une suivante gérée par le Likud, semble dévoiler la sensibilité politique de ces auteurs, pour qui les travaillistes auraient été les garants d’une certaine «dignité» malgré l’occupation, limitant la colonisation et arrêtant les premiers principes de l’occupation «éclairée»[15].

            Les auteurs nostalgiques d’avant 1967 opposent donc l’Israël des frontières de 1949, issu d’un âge d’or révolu, à une situation où l’intensification du colonialisme de peuplement constituerait une trahison politique de l’idéal sioniste perpétré par le Likud[16]. Au contraire, d’autres auteurs tout aussi contemporains de 1967 ne reconnaissent pas complètement le changement de paradigme intervenu dans les années 1970, ou s’évertuent à souligner le réalisme dont auraient fait preuve les dirigeants israéliens.

 

            Ces derniers ont souvent abordé le sujet de l’occupation au travers d’une étude plus spécifique de la relation entre le Politique et le Militaire en Israël. Dans leurs ouvrages, le constat est généralement celui d’un lien fort entre les deux «establishments», politique et militaire[17], lien qui serait à l’origine du mode de gestion des Territoires[18]. Leur travail répond à un certain consensus politique sur l’objectivité des menaces extérieures auxquelles Israël doit faire face[19]. D’ailleurs, dans leur mise en récit du régime d’occupation, ces auteurs articulent les événements dans les Territoires palestiniens avec l’environnement sécuritaire plus général.

            Selon ces auteurs, l’occupation serait une étape d’un conflit qui aurait débuté entre la communauté juive installée en Palestine, le Yishouv, qui se défendait contre les «bandes armées» dès la période du mandat britannique[20]. Ce «mythe»[21] permet d’établir une continuité entre les «bandes armées» de la période mandataire et les «terroristes» contemporains, les Palestiniens ayant été continuellement habités par le rejet du sionisme et de l’Etat d’Israël[22]. Pour ces auteurs, le réjectionnisme, modéré ou non, aurait été le premier obstacle à la paix, devant celui des «implantations»[23]. Par la même, la légitimité politique de la résistance palestinienne est disqualifiée et redéfinie à travers la catégorie du «terrorisme» palestinien qui donnait une image simplifiée et manichéenne du «conflit»[24], poussant certains journalistes comme Sylvain Cypel à décrire un phénomène d’«orientalisme à l’israélienne»[25].

            Après avoir été fortement contestés dans les années 1990 – les chercheurs post-sionistes israéliens étant devenus dominants du point de vue académique – ces historiens et intellectuels orientalistes ont gagné une nouvelle légitimité académique avec l’échec d’Oslo (consommé en 2000) et la seconde intifada (2000-2004). De plus, par leur expérience militaire reconnue, certains auteurs comme Gabriel Siboni[26] ou Yaakov Amidror[27] ont eu l’opportunité de formuler les options pour les décideurs israéliens, Amidror ayant même franchi le pas en devenant membre du parti ultranationaliste «foyer juif». En articulant explicitement leur travail académique avec les impératifs politiques ou militaires, souvent dans une perspective prospective, leurs travaux répondaient au regain d’intérêt pour l’histoire politique et militaire de l’occupation dans les années 2000.

            Ce faisant, ces auteurs ont cependant commis des simplifications et amalgames aux conséquences politiques assumées. Parmi elles, l’inscription de la situation spécifique de l’occupation dans le cadre de la «guerre contre la terrorisme» plus globale, devait permettre de valoriser l’expérience israélienne en négligeant l’historicité de l’occupation. Les manichéismes et simplifications, comme le fait que Gabriel Siboni ne désigne les Palestiniens qu’à travers le terme d’ennemis, semblent également répondre à des impératifs de communication, devenus cruciaux depuis la seconde intifada[28]. Leur récit semble également correspondre au modèle idéologique du «choc des civilisations»[29] d’Huntington, leurs conclusions faisant écho à la «guerre contre le terrorisme» dans laquelle s’engageaient les Etats-Unis après les attentats du 11 Septembre 2001.

            Tout en reconnaissant la spécificité de la « nation en armes » israélienne, ces auteurs orientalistes semblent refuser de reconnaître la légitimité du nationalisme palestinien en faisant la promotion des conceptions «sécuritaires» israéliennes, contrairement aux «nostalgiques» d’avant 1967 qui postulent plutôt une légitimité symétrique des deux nationalismes, israélien et palestinien. Tous les auteurs de cette génération reconnaissent en tout cas la légitimité de la création d’un foyer national juif en Palestine. C’est la remise en cause de l’idéologie sioniste qui marque un saut générationnel et paradigmatique, les nouveaux historiens tels que G. Shafir[30] puis I. Pappe étant les premiers à mobiliser les théories postcoloniales dans les années 1980 pour décrire le régime d’occupation[31].

 

Entre sociologie critique, post-sionisme et militantisme.

Les années 1960 et 1970 en Israël ont été des années de questionnements pour la sociologie critique, qui en est venu à remettre en question la légitimité du sionisme. Cette nouvelle génération de chercheurs israéliens, plus engagés politiquement, devint dominante dans les années 1990 et semble être restée influente malgré sa marginalisation, surtout politique, dans les années 2000. Les chercheurs israéliens qui se revendiquent de la sociologie critique semblent s’être démarqués par le changement de paradigme qu’ils ont accompagné, ainsi que par l’échos de leurs actions dans la société israélienne.

            Portée par des chercheurs contemporains de 1967, mais qui ont plus massivement fait leurs études en Amérique du Nord ou en Europe, comme Gershon Shafir et Juval Portugali, la sociologie critique israélienne s’est d’abord constituée en opposition aux autres conceptions du régime d’occupation. Avec Eyal Benvenisti et Baruch Kimmerling, ces sociologues et politologues israéliens majeurs ont ouvert la voie vers la contestation de la légitimité du sionisme – d’où le terme «post-sionisme»[32] – et des méfaits du militarisme israélien.

            Pour ces auteurs, un certain militarisme se serait développé en Israël, normalisant l’usage de la violence à travers l’idéal de la «nation en arme» pour faciliter le recrutement des jeunes israéliens[33], réduisant ainsi le débat sur le problème palestinien – ceux-ci devenant simplement des ennemis[34] – et confortant la domination israélienne de type coloniale sur les Palestiniens[35]. Ces auteurs se sont emparés des théories postcoloniales pour mieux dépeindre le régime d’occupation et le comparer à d’autres situations sociopolitiques proches. L’occupation aurait révélé la véritable nature (coloniale) du sionisme en 1967, rétrospectivement[36]. Certains chercheurs caractérisèrent ainsi non seulement la situation politique post-1967, mais plus généralement la concrétisation politique du sionisme depuis les vagues d’immigration au XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui. Ces nouvelles représentations permirent à Lev Grinberg de contester la nature démocratique de l’Etat israélien[37], ou encore à Elisha Efrat d’examiner géographiquement la possibilité d’émergence d’un Etat palestinien[38].

            Après les soulèvements palestiniens dans les Territoires – appelés première intifada (1987-1993) – les négociations d’Oslo (1993) laissaient entrevoir la possibilité d’un Etat palestinien indépendant. Ce climat, favorable à la critique de l’occupation, s’est aussi manifesté par une banalisation, une normalisation des concepts de la sociologie critique israélienne dans le discours politique. Par exemple, la comparaison de la situation israélo-palestinienne avec celle de l’Algérie française ou de l’apartheid sud-africain était envisagée quasi-exclusivement par le monde académique[39], avant d’être repris par des hommes politiques, notamment Ehud Barak.

            Les sociologues critiques israéliens ont donc développé une conscience accrue de la portée politique de leurs travaux et des modèles auxquels ils font référence. La représentation sélectionnée par le chercheur peut tantôt correspondre à la représentation «populaire» de l’occupation, tantôt vouloir en contester la validité. Les chercheurs contemporains d’Oslo et proches de la sociologie critique israélienne semblent pleinement assumer ce lien entre la recherche et le militantisme. Le sociologue américain Jeff Halper, les journalistes israéliennes Amira Hass et Maya Rosenfeld, ou encore les chercheurs et militants israéliens Aeyal Gross et Orna Ben-Naftali ont d’ailleurs développé leur analyse grâce à leur expérience militante et au contact du quotidien des Territoires palestiniens occupés.

            Les premiers auteurs de la sociologie critique ont donc été novateurs en mobilisant les théories postcoloniales, mais il faut véritablement attendre la période d’Oslo (1993-2000) pour que la sociologie critique se démarque par son analyse et par sa focalisation plus systématique sur la situation des Territoires palestiniens. Les chercheurs israéliens de cette génération semblent surtout s’être démarqués par leur prise de conscience des implications politiques de leur démarche. La sociologie critique a ensuite été marginalisée politiquement avec la seconde intifada (2000-2004), qui confirmait au contraire les représentations «sécuritaires», «orientalistes» de la situation. La démarche de ces chercheurs était sujette à de profondes controverses politiques, notamment au sujet de la «fin du sionisme». Dans ce cadre d’exacerbation des positionnements politiques entre chercheurs, une dernière génération dans les années 2000 semble pouvoir être identifiée, tiraillée entre deux visions radicalement opposées de l’occupation.

 

Après le post-sionisme: « Choc des civilisations vs. Apartheid » ?

Les doctorants israéliens de la fin des années 1990 et des années 2000, sont devenus chercheurs au lendemain de la seconde intifada (2000-2004). En parallèle de cette période marquée par de grandes vagues de violences dans les Territoires palestiniens et par une répression musclée de Tsahal, la production académique israélienne de cette dernière génération semblait aussi bien viser une reformulation des réponses israéliennes à l’insécurité en Cisjordanie ou à Gaza, qu’une critique renouvelée du régime de l’occupation.

            Certains chercheurs ont d’abord repris à leur compte la vision réaliste israélienne, voire orientaliste. Le terme de «réalisme» permettait de donner la priorité aux exigences régaliennes et de placer les enjeux de défense et de sécurité au premier rang de leur analyse. Ces auteurs cherchaient parfois à accompagner la détermination des hommes politiques israéliens, dans leur opposition à tout compromis qui révèlerait une faiblesse côté israélien[40]. Tandis que cette logique semblait en tout point opposée à celle du processus d’Oslo, la continuation des violences dans les années 1990 et l’éclatement de la seconde intifada réhabilitèrent le réalisme israélien. Après les attentats du 11 Septembre 2001 et dans le cadre de la «guerre contre le terrorisme», les auteurs réalistes en général auraient gagné en légitimité académique, leurs conclusions – à l’image de Huntington et son «choc des civilisations» – ayant devancées les attentats du World Trade Center, ainsi que la seconde intifada.

            Le manichéisme de la «guerre contre le terrorisme», opposant des «ennemis» ou «terroristes» aux sociétés occidentales démocratiques, est devenu l’état d’esprit dominant en Israël. Dans le cadre du «culte de la force»[41] qu’il incarnait, Ariel Sharon aurait par «réalisme» enclenché un combat contre le nationalisme palestinien, sans pour autant le reconnaître en tant que tel. C’est dans cette logique que Sylvain Cypel dénonçait une «pied-noirisation»[42] de la société israélienne, ne reconnaissant pas la légitimité du nationalisme «ennemi». Le manichéisme post-2001 en Israël semblait faire renaître l’orientalisme qui avait caractérisé certains auteurs dès la première génération.

            A l’heure où les grilles de lectures des études de sécurité semblaient prendre de l’importance, notamment par leurs implications politiques directes[43], les catégories postcoloniales semblent de leur côté ne plus faire l’unanimité dans le monde académique israélien. Le paradigme post-colonial a enregistré un recul dans les années 2000, même parmi les héritiers de la sociologie critique, le décrivant moins apte à la comparaison et le dénonçant comme un anachronisme contreproductif.

 

            Cette dernière génération de chercheurs, dans la lignée de la sociologie critique, a privilégié de nouvelles catégories, comme celle du «colonialisme interne-externe»[44], en soulignant la modernité des problématiques auxquelles Israël devait répondre. Ces auteurs ont confirmé le caractère contradictoire du régime d’occupation, en ce qu’il est par définition temporaire, alors qu’il ne cesse d’affirmer dans les faits son caractère permanent[45]. Cependant, la seconde intifada (2000-2004) semble avoir marqué le passage d’une généalogie[46] des frontières, portée notamment par le sociologue baruch Kimmerling[47] puis Lev Grinberg[48], à une généalogie des modes de contrôles et de gouvernance[49], à travers laquelle les auteurs ont progressivement considéré que le même régime gérait Israël et les Territoires palestiniens[50].

            Cette nouvelle conception permettrait une étude plus précise, plus complète et plus cohérente de la situation[51]. Les implications politiques sont pourtant assez différentes des générations précédentes, puisque les frontières postulées par le chercheur sont les mêmes que celles défendues par la droite nationaliste israélienne à travers le projet du Grand Israël, c’est-à-dire comprenant la Cisjordanie. Politiquement, ce positionnement renvoie en fait dos à dos les partis politiques israéliens, dépolitisant le sionisme et démontrant par conséquent l’obsolescence des catégories de «sionisme», «post-sionisme» ou «néo-sionisme». Alors que ces chercheurs semblent assumer et revendiquer plus nettement le fait d’être Israélien[52], la seconde intifada (2000-2004) a fragilisé la position des chercheurs critiques.

            Après l’échec de Camp David II en 2000, les auteurs critiques de cette génération ont enregistré un recul de popularité. En effet, le refus d’Arafat semblait pour certains confirmer la thèse d’un réjectionnisme palestinien latent. La popularité de cette lecture a contribué à la marginalisation politique de la sociologie critique israélienne, qui s’est pourtant attelée à déconstruire cette lecture biaisée[53]. Ces auteurs ont cherché à déceler l’influence de la gestion de l’information et des stratégies de langage sur la compréhension du phénomène de l’occupation, allant de l’ «euphémisation» de la situation[54] jusqu’aux actes de propagande[55].

            Les années 2000 ont donc vu l’émergence du paradoxe entre un regain d’intérêt scientifique pour l’occupation et un «mécanisme d’aveuglement»[56] qui empêchait d’étudier l’état présent de l’occupation. Pourtant, «jamais en Israël il n’y a eu autant d’auteurs et d’artistes qui s’intéressent à la réalité de l’occupation aujourd’hui»[57]. Les chercheurs de cette dernière génération, qui ont persisté dans l’étude des évolutions les plus récentes du régime d’occupation, ont été confrontés à la sensibilité politique de ce sujet, surtout dans le cadre de la guerre d’information à laquelle se livre Tsahal depuis 2000[58]. Ceux-ci ont dû adapter leur méthodologie, comme l’anthropologue Nir Gazit[59], ou ont pu être victime de censure indirecte, dans le cas d’Eyal Weizman et de Neve Gordon[60].

            En délaissant l’histoire institutionnelle, ces chercheurs israéliens ont accepté d’avoir un recours extensif aux sources des ONG et produites par des journalistes plus critiques envers l’occupation, parfois en assumant que leur étude s’inscrive dans une logique de résistance à l’occupation[61]. Ces chercheurs ont également fait leurs premières études alors que le «camp moral»[62] se reconstituait et se radicalisait. Même si l’ONG B’Tselem avait déjà atteint une certaine respectabilité dans la société israélienne, de nouveaux mouvements ont émergés, comme ceux des «refuzniks» (plus d’un millier en 2005[63]), ou objecteurs de conscience israéliens, rassemblant des soldats refusant de servir en Cisjordanie. Ces mouvements «refuzniks» ont été l’opportunité pour quelques chercheurs israéliens de mêler militantisme politique et recherche, au cours d’enquêtes de terrain.

            Contrairement aux générations précédentes d’anthropologues qui privilégiaient les problématiques de l’engagement et du refus du soldat[64], la nouvelle génération a également pu se concentrer sur les dispositifs de contrôles eux-mêmes, articulant observation et participation, comme Shira Havkin, Hagar Kotef ou encore Irus Braverman. Cette perspective leur permettait de ne plus forcément étudier le soldat comme élément central, mais comme acteur parmi d’autres d’un dispositif de contrôle, réévaluant la place des acteurs plus marginaux ou auparavant délaissés par ces études, comme les Palestiniens eux-mêmes, les femmes membres des ONGs comme Checkpoint Watch, etc[65]. Leur domaine d’expertise s’est aussi étoffé, alliant plus systématiquement droit humanitaire, anthropologie, féminisme et théorie politique.

            Après les années 1990, la sociologie critique israélienne a donc opéré une importante transformation, alors que les études de sécurité connaissaient un regain d’intérêt. En effet, au lendemain de Camp David II (2000), la recherche critique israélienne semble s’être plus que jamais focalisée sur la portée des discours, privilégiant une approche constructiviste quant au régime d’occupation. Cependant, après l’échec de Camp David II, la sociologie critique a été marginalisée – tout du moins politiquement – au profit des études de sécurité, dont les grilles de lectures semblaient correspondre à l’agenda politique de la «guerre contre le terrorisme» après les attentats du 11 Septembre 2001. Par la nature de leurs travaux, les chercheurs des études de sécurité et les chercheurs critiques n’ont pas bénéficié des mêmes liens avec les appareils politiques et la seconde intifada (2000-2004) n’a fait qu’amplifier cet écart.

 

 

 

Conclusion

Ainsi, la première génération identifiée – contemporaine de la conquête des Territoires palestiniens en 1967 – a vu émerger la problématique de l’occupation, sans que celle-ci ne semble pousser ces auteurs, dont certains avaient joué un rôle actif ou d’observateur privilégié dans les appareils de l’occupation, à remettre en question la nature de l’Etat d’Israël. Au contraire, la deuxième génération qui atteint son apogée dans les années 1990, voit l’émergence de la sociologie critique. Ces chercheurs ont banalisé l’usage des catégories postcoloniales pour étudier l’occupation et se sont illustrés par leur militantisme politique, dirigé contre l’occupation. La troisième génération, des suites de la seconde intifada (2000-2004), a vu le renouveau d’une lecture «réaliste», mais aussi un regain d’intérêt pour l’occupation. Le changement de génération dans la société israélienne a donc pu justifier l’apparition de nouvelles approches dans l’étude de l’occupation israélienne des Territoires palestiniens. Plus que les événements politiques eux-mêmes, ce sont les questions qu’ils ont fait émerger et les trajectoires personnelles des auteurs qui semblent avoir eu un impact sur les changements de paradigme.

            L’approche générationnelle a parallèlement souligné la relation changeante entre la politique et la recherche en sciences sociales, voyant s’opposer les deux premières générations. Dans cette perspective, les chercheurs critiques israéliens de la troisième génération semblent avoir formulé une réponse à la question fondamentale du «discours critique». En effet, certains ont pris le risque de manquer de neutralité, d’objectivité, en cherchant non seulement à analyser les contradictions d’un dispositif de contrôle – comme le checkpoint – mais aussi à déceler les responsabilités individuelles dans cette situation[66].

            Cette nouvelle démarche a suivi les transformations contemporaines de la société israélienne mais semble aujourd’hui menacée par l’émergence du boycott académique et des mouvements anti-boycott. Ces mouvements ont fragilisé la position des chercheurs israéliens en dévoilant leur engagement et leur attachement à l’institution universitaire. Aujourd’hui, plus que le facteur générationnel, la question du boycott académique semble constituer un des éléments les plus révélateurs quant à la relation entre les chercheurs israéliens, le régime occupation et les autorités israéliennes. Les répercussions de cette triangulation sont plus amplement étudiées dans une dernière sous-partie du Mémoire.

Alfred Amiot, étudiant du Master 2 en 2015-2016

 

NOTES

[1] Tsahal: Tsva Haganah Le’Israel, Forces de défense d’Israël.

[2] KARSH, Efraim (1997): Fabricating Israeli History: The New Historians. London, Portland: Frank Cass, p.  9.

[3] Depuis 2002, les auteurs israéliens sont en effet confrontés à un nouveau défi dans leur processus de recherche, né du mouvement Boycott-Désinvestissement-Sanctions. Ce mouvement a pris la forme d’une campagne internationale cherchant à promouvoir le boycott d’Israël, et notamment de ses universités, dans une volonté affichée de mettre un terme à l’occupation israélienne des TPO.

[4] Une des principales évolutions historiographiques israéliennes a pris la forme d’une véritable polémique académique, entre les «nouveaux» et «anciens» historiens (Voir PAPPE 2014; RAM 2007) à la fin des années 1980. Les désaccords entre ces historiens étaient de différente nature, aussi bien dans le contenu que dans la pratique de l’histoire, certains contestant des récits antérieurs quand d’autres mettaient l’accent sur les archives, ou encore déclaraient leur allégeance au récit national israélien. Ce débat historiographique a surtout pris la forme d’une controverse académique, qui voyait s’opposer deux générations d’historiens.

[5] Voir Mémoire, Première grande partie (1).

[6] Voir Mémoire, Deuxième grande partie, première sous-partie (2.1).

[7] SHENHAV, Yehouda (2007): Why not ‘The Occupation’. Theory and Criticism 31, Winter 2007, p. 322-332.

[8] Kretzmer, David (2002): The Occupation of JusticeThe Supreme Court of Israel and the Occupied Territories. Suny Press.

[9] Shlaim, Avi (2007):Le Mur de fer: Israël et le monde arabe. Traduction française de Demange, Odile. Paris: Buchet-Chastel ; Enderlin 2002

[10] L’alyah (littéralement «la montée» en hébreu) désigne la montée vers Sion, c’est-à-dire le retour des juifs en terre d’Israël. L’Etat d’Israël reconnait en effet un «droit au retour» des juifs en Israël et qui ont un accès privilégié à la citoyenneté israélienne.

[11] L’idéal kibbutzim (pluriel de kibbutz, littéralement «assemblée» en hébreu) a pris la forme de villages collectivistes en Israël, et dont le développement fut soutenu par les branches socialistes du mouvement sioniste.

[12] C’est dans cet idéal kibbutzim que les mouvements dits de «1968» en Amérique du Nord et en Europe semblaient d’ailleurs trouver une certaine concrétisation politique.

[13] Shlaim (2007).

[14] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press ; Shlaim (2007).

[15] GAZIT, Shlomo (2003): Trapped Fools: thirty years of Israeli policy in the territories, London, Portland OR: Frank Cass.

[16] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press.; Bevenisti 1983

[17] Cohen, Samy (2009):Tsahal à l’épreuve du terrorisme. Paris: Seuil ; RAZOUX, Pierre (2006):Tsahal: nouvelle histoire de l’armée israélienne, Paris, Perrin.

[18] Horowitz, D. (1981): Patterns of ethnic separatism. In: Comparative Studies in Society and History, 23(2), p. 165-195.

[19] van Creveld, Martin (1998): The Sword and the Olive. A Critical History of the Israeli Defense Force. 1st ed. New York : Public Affairs ; Cohen (2009); Siboni, Gabriel (2009): From the Second Intifada through the Second Lebanon War to Operation Cast Lead: Puzzle Pieces of a Single Campaign In: Military and Strategic Affairs vol.1, n°1, April 2009 ; Bar-Joseph, Uri (2000):  Towards a paradigm shift in Israel’s national security conception. In: Israel affairs6(3-4), April 2000, p. 99-114.

[20] Horowitz, D.; Lissak, M. (1989): Trouble in Utopia: The Overburdened Polity of Israel. Suny Press.

[21] Sternhell, Zeev (1997): The Founding Myths of Israel: Nationalism, Socialism, and the Making of the Jewish State. Princeton University Press.

[22] BRAHM, Gabriel, N. (2015): ‘There is a clash of civilisations’: An interview with Benny Morris. Fathom, Autumn 2015 [en ligne] accessible à:http://fathomjournal.org/there-is-a-clash-of-civilisations-an-interview-with-benny-morris/, consulté le 29/08/2016.

[23] BRAHM (2015).

[24] Siboni (2009).

[25] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte.

[26] Gabriel Siboni pris notamment part à la guerre du Liban en 1982

[27] Yaakov Amidror est une ancien général de compagnie membre du Conseil de Sécurité Nationale d’Israël.

[28] Siboni (2009).

[29] Le «Choc des civilisations» est une théorie développée par S. Huntington en 1993. Ce concept intervenait dans une période où le paradigme de la «guerre froide», opposant deux blocs distincts, ne semblait plus pertinent depuis l’effondrement de l’URSS en 1991. S. Huntington tentait donc de définir une nouvelle conceptualisation des relations internationales, où les clivages culturels, qu’il appelle «civilisationnels», jouent un rôle prépondérant. Bien que son essai ne renvoie à aucune réalité sociopolitique, certains ont vu une concrétisation, dans les attentats du 11 Septembre 2001, d’un «choc des civilisations» islamique d’un côté et occidentale de l’autre.

[30] Shafir, G. (1989): Land, Labor and the Origins of the Israeli-Palestinian Conflict, 1882-1914. Cambridge University Press.

[31] RAM, Uri (2007): The Future of the Past in Israel. A Sociology of Knowledge Approach. In: MORRIS, Benny (ed.): Making Israel. Ann Arbor, M: University of Michigan Press.

[32] idem; Pappe, Ilan (2014): The idea of Israel: a history of power and knowledge. In: Politics, religion and ideology15(3), Juillet 2014, p. 477-478.

[33] Ben-Eliezer, Uri (1998): The Making of Israeli Military. Indiana University Press.

[34] Kimmerling, Baruch (1993): Patterns of Militarism in Israel. In : European Journal of Sociology, vol. 34, n° 2.

[35] Shafir (1989).

[36] RAM (1993).

[37] GRINBERG, Lev (2010): Politics and Violence in Israel-Palestine: Democracy versus Military Rule. London, New-York: Routledge Studies in Middle Eastern Politics.

[38] Efrat, Elisha (2006): The West Bank and Gaza Strip: A geography of occupation and disengagement. New-York, London: Routledge.

[39] Lustick, Ian S. (1993): Unsettled States, Disputed Lands: Britain and Ireland, France and Algeria, Israel and the West Bank-Gaza. Ithaca et Londres: Cornell University Press.

[40] SIBONI (2009).

[41] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte, p. 289.

[42] CYPEL (2006): p. 297.

[43] Amidror, Yaakov Mj.-Gn. (2007): Winning Counterinsurgency War: The Israeli Experience. The Jerusalem Center for Public Affairs ; SIBONI (2009).

[44] AZOULAY, Ariella; OPHIR, Adi (2013): The One-State Condition: Occupation and Democracy in Israel/Palestine. Stanford, California: Stanford University Press.

[45] Gordon, Neve (2008): Israel’s Occupation. University of Calif. Press ; Azoulay, Ophir (2013).

[46] La généalogie, méthode attribuée à Michel Foucault, permet d’analyser les déterminations historiques des discours contemporains. Ce concept est particulièrement prisé par les sociologues critiques israéliens.

[47] KIMMERLING, Baruch (1989): Boundaries and Frontiers of the Israeli Control System: Analytical Conclusions. In:  KIMMERLING, Baruch (eds.): The Israeli State and Society: Boundaries and Frontiers. New York: SUNY Press. p. 265-282.

[48] GRINBERG (2010).

[49] GORDON (2008).

[50] Voir Azoulay, Ophir (2013).

[51] OPHIR, Adi; GIVONI, Michal; HANAFI, Sari (2009): The Power of Inclusive Exclusion. Anatomy of Israeli Rule in the Occupied Palestinian Territories. Cambridge, London: MIT Press.

[52] CYPEL, Sylvain (2006):Les emmurés: la société israélienne dans l’impasse. Paris: Editions La Découverte.

[53] HASS, Amira (2002): Israel’s Closure Policy: An Ineffective Strategy of Containment and Repression.Journal of Palestine Studies, 31(3): p. 5-20 ; GRINBERG (2010).

[54] HASS (2002).

[55] DRAY, Joss; SIEFFERT, Denis (2002): La guerre israélienne de l’information: Désinformation et fausses symétries dans le conflit israélo-palestinien. Paris: Editions La Découverte.

[56] HANAFI, GIVONI, OPHIR (2009): 16.

[57] CYPEL (2006): p. 368.

[58] Nahoum, Sarah (2012):La doctrine d’emploi de Tsahal: entre rupture et continuité. Cahier de la recherche doctrinale, CDEF, Ministère de la Défense, janvier 2012.

[59] GAZIT, Nir; MAOZ-SHAI Yael (2010): Studying-Up and Studying-Across: At-Home Research of Governmental Violence Organizations. Qual. Sociol. (May 2010) 33, p. 275–295.

[60] SHENHAV (2007): p. 322-332.

[61] HANAFI, GIVONI, OPHIR (2009).

[62] Le camp moral, rassemblé sous le terme de Peace Now («la paix maintenant» en anglais), a été fondé en parallèle des accords de Camp David de 1979, mettant fin au conflit entre l’Egypte et Israël. Ce mouvement défend l’idée d’une paix négociée avec les Palestiniens. Une de ses émanations les plus marquées à gauche, le Gush Shalom (littéralement «bloc de la paix» en hébreu), a été fondée en 1993 et s’est illustré par son soutien aux soldats refusant de servir dans l’IDF, ainsi que par sa critique du régime de l’occupation.

[63] D’après le site français A Voix Autre, disponible en ligne: http://www.avoixautre.be/spip.php?article2408, consulté le 6/08/2016.

[64] Ben Eliezer (1998); Helman, Sara (1999): From soldiering and motherhood to citizenship: a study of four Israeli peace protest movements. In: Social politics6(3) Oct 1999, p. 292-313 ; Ben-Ari, Eyal. (2010): Introduction. In:  BEN-ARI, Eyal; LERER, Zeev; BEN-SHALOM, Uzi; VAINER, Ariel (eds.): Rethinking Contemporary Warfare. A Sociological View of the Al-Aqsa Intifada. Albany, NY: Suny Press. p. 1-16.

[65] HAVKIN, Shira (2011): La privatisation des check-points : quand l’armée rencontre le néo-libéralisme. In: LATTE ABDALLAH, Stéphanie; PARIZOT, Cédric (eds.): A l’ombre du Mur : Israéliens et Palestiniens entre séparation et occupation. Arles: Actes Sud ; KOTEF, Hagar; MERAV, Amir (2007): (En)Gendering Checkpoints: Checkpoint Watch and the Repercussions of Intervention. Signs: Journal of Women in Culture and Society, 32. p. 973-996.

[66] WEIZMAN, Eyal (2007): Hollow Land: Israel’s Architecture of Occupation, London, New York, Verso.

LAGUERRE DE TREIZE ANS

23 Nov

Le Pr Jean-Charles Jauffret revient sur l’engagement français en Afghanistan dans cet entretien accordé à la Lettre imprévue.

Le 8 octobre 2001, le président de la République Jacques Chirac, annonçait l’engagement de la France auprès des États-Unis dans leurs opérations en Afghanistan, un mois après les attentats perpétrés par Al-Qaïda. « Les opérations militaires se feront sur une longue période », prévenait-il alors. Le 31 décembre 2014, après treize années de présence, le dernier contingent de l’armée française quittait le sol afghan. « Longue », l’intervention l’a été. Mais pour quels résultats ? Jean-Charles Jauffret, historien et auteur du livre « Afghanistan, 2001-2013 : la guerre inachevée », revient sur un conflit qui aura véritablement marqué l’armée française.

 

Qu’est-ce qui a poussé la France à s’engager en Afghanistan ?  

 

Par solidarité, nous avons pris rang auprès de nos alliés de l’Otan, dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. L’objectif de l’intervention en Afghanistan était de combattre Al-Qaïda dans ses bases d’entraînement et, dans le même temps, les talibans ou tout du moins ceux qui supportaient les membres d’Al-Qaïda. Les troupes françaises devaient notamment participer à la sécurisation de la région et former les forces afghanes. Au total, entre 2001 et 2014, nous avons engagé un peu plus de 60 000 hommes. Pour une petite armée de métier comme la nôtre [environ 200 000 militaires au total en 2015, NDLR], c’est quasiment une génération du feu qui a vu le jour. 

Quelques arrières-pensées nous ont aussi précipités dans ce conflit. En tant que membre du Conseil [le Conseil de l’Atlantique Nord, autorité politique de l’Otan, NDLR] et grande puissance militaire européenne, nous nous devions de nous engager, pour des questions de prestige. La France espérait aussi pouvoir faire participer ses entreprises à la reconstruction du pays, parce que l’Afghanistan regorge de minéraux, de gaz, et que des projets de grande envergure auraient pu voir le jour.

 

Quinze ans plus tard, peut-on considérer cette intervention comme une réussite ?

 

Sur le plan financier d’abord, l’Afghanistan a été une affaire particulièrement délicate à gérer. Du fait de la distance, le coût des transports a été porté à des sommes astronomiques : pour vous donner une idée, un vol nous revenait à 40 000€ ! Pour les seules dépenses militaires, l’intervention en Afghanistan a coûté la bagatelle de 3,5 milliards d’euros entre 2001 et 2014. Il faut ajouter à cela les dépenses occasionnées par l’aide civile, car les Français ont été très actifs sur ce plan-là. Dons faits aux provinces, restaurations archéologiques, modernisation d’établissements scolaires, transformation de l’agriculture… Rien qu’en 2011, par exemple, 40 millions d’euros ont été dépensés dans des missions de ce type. 

 

Quant au bilan humain, nous avons perdu 89 soldats, essentiellement dans les troupes du génie, les plus exposées aux mines et aux IED [engins explosifs improvisés NDLR]. Et 1 000 ont été blessés. Si nous voulons comparer, ces 89 tués représentent seulement 22 minutes des combats de l’armée française en 14-18. Mais pour une petite armée de métier, ces pertes sont lourdes à supporter. Aujourd’hui,  chez les combattants engagés en Afghanistan, le ressenti qui subsiste, c’est : « On a fait tout ça pour rien ».
« Le résultat de cette intervention peut être considéré comme nul »

 

Dans la zone où nous opérions, les talibans ont repris le dessus dès que nous sommes partis. Le résultat de cette intervention peut donc être considéré comme nul. Surtout pour la population sur place. Ce conflit n’est plus suivi par les médias, mais il faut savoir qu’en 2015, plus de 11 000 Afghans ont été tués ou blessés. 

 

Avons-nous tiré des leçons de ce conflit ?

 

Je crois que si c’était à refaire, nous irions avec beaucoup plus de circonspection. À l’époque, l’ensemble de la coalition n’a pas réalisé la difficulté à transformer un pays aussi traditionnel que l’Afghanistan à la va-vite. Et puis on n’imaginait absolument pas se retrouver dans une situation où la population afghane se retournerait contre nous. Encore aujourd’hui, on [l’Otan, NDLR] ne sait pas comment sortir de cette situation afghane qui condamne des troupes à rester présentes. Si nous étions restés plus longtemps, les effets bénéfiques de notre présence auraient été beaucoup plus visibles. Il faut savoir que si les troupes françaises combattantes sont parties en décembre 2012, c’est simplement parce qu’il fallait aller intervenir au Mali et, numériquement, nous n’avions pas les moyens d’être sur les deux fronts en même temps. 

De cette intervention en Afghanistan restera quand même quelque chose de positif. L’armée est redevenue l’armée de la Nation. Les militaires ont obtenu une reconnaissance nationale qu’aucun des conflits qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale n’avait permis d’obtenir. Le soldat professionnel n’est plus un inconnu auquel on ne prête pas attention.

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