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GÉOPOLITIQUE HISTORIQUE DE LA LIBYE

10 Déc

André MARTEL, La Libye des Ottomans à Da’ech, 1835-2016, préface d’Olivier Pliez,et postface de Jacques Frémeaux, L’Harmattan, octobre 2016, 312 p.

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Un ouvrage qui tombe à pic au moment où Da’ech est vaincu à Syrte, mais dont les métastases continuent de se répandre dans un corps libyen déchiqueté et laisser sans soin par la communauté internationale depuis le renversement du colonel Qadhafi en 2011. Il s’agit d’une œuvre-confluence mêlant géographie (préface d’Olivier Pliez), géostratégie, histoires militaire, diplomatique, culturelle et politique, le tout dans le temps long braudélien aux antipodes de la micro-histoire. Dans une postface lumineuse, Jacques Frémeaux, lui-même élève d’André Martel, évoque fort à propos Julien Gracq et Le Rivage des Syrtes. Prolongement de sa thèse d’Etat sur les confins saharo-tripolitains de la Tunisie de 1881 à 1911, cet ouvrage est la suite logique de l’essai de géopolitique historique sur la Libye de 1835 à 1990, publié aux PUF en 1991. Ce présent travail d’actualisation, signé par un des fondateurs de l’histoire militaire contemporaine et le créateur de l’école de Montpellier-Aix dans ce domaine, doit aussi beaucoup, pour sa publication, à la pugnacité de l’ethnologue-historienne-cinéaste Fabienne Le Houérou, directrice de recherches au CNRS et spécialiste du monde arabe.

Moins histoire de la Libye que la prise en compte de l’espace régional et de toutes ses composantes, y compris le mouvement des idées, cet ouvrage suit un fil conducteur : ce pays n’est plus un Etat de droit et est redevenu une nation qui se délite, qui se cherche, pour quelles raisons ? Cartes, chronologie, précieuse bibliographie thématique, notamment sur les confréries religieuses (une des clefs de la Libye) aident à comprendre la complexité de cet espace ouvert, témoin de la confluence des cultures et de particularismes spécifiques (oasis du Fezzan, Koufra…).

Le substrat historique permet de comprendre sur le temps long en quoi la Libye constitua un enjeu, d’abord pour l’impérialisme ottoman puis italien, puis témoin d’une décolonisation précoce suivie d’une instrumentalisation par le régime de Qadhafi qui rêva, un temps, d’abolir les frontières de la mer de sable saharienne. Sa chute ravive de vieilles querelles sur fond de guerre civile et d’incompatibilité d’humeur entre les pôles de Tripoli et de Benghazi, le tout dans des frontières, jusqu’à la contestée bande d’Aouzou, définies par les Italiens.

La première partie rappelle tout d’abord que cette Ifriqiya, la vieille province romaine, fait bien partie de l’expansion ottomane et de la question d’Orient (dans sa dimension africaine) dont l’origine remonte à la chute de Constantinople en 1453. D’où l’importance de ce Tripoli du Ponant, foyer d’islamisation et d’arabisation, sous l’aile protectrice de la Grande-Bretagne jusqu’à la conquête française de la Tunisie en 1881. De très belles pages sont consacrées au jeu subtil des puissances. Une des conséquences est l’établissement de la Sanusiya de La Mecque aux confins de la Cyrénaïque et de l’Egypte au moment de la guerre de Crimée. Spécialiste de la question, André Martel souligne l’importance du relais de chaque zaouia de cette confrérie dans un hinterland inoccupé par les Ottomans. Et ce, au moment où le contrôle du Sahara oriental, parcours des Touareg et des Chaanba, aiguise les appétits des Français depuis la conquête de Biskra (1842) précédant celle de Tunis (1881). S’ensuit une confrontation franco-ottomane aux multiples attendus (dont un renforcement de la présence ottomane au temps du gouvernement Jeunes Turcs), qui débouche, avant la conquête italienne, sur une série de conventions franco-britanniques et un rapprochement franco-italien. La résistance acharnée de jeunes officiers turcs entraîne une guerre de conquête difficile pour les Italiens. Elle a déjà des allures de guerre sainte proclamée par le sultan-calife d’Istanbul considérant Tripolitaine et Cyrénaïque comme des bastions avancés de l’Empire. Cette résistance à l’envahisseur chrétien est une des composantes de la prise de conscience, relayée par la Sanusiya, du nationalisme libyen lui-même inclus, via la notion d’Ouma ou d’unité des croyants, dans la conception d’une entité arabe qui fait de la Libye un des auteurs de la Ligue des Etats arabes.

Relative à la « Nouvelle Question d’Orient », la deuxième partie traite de la période italienne au temps du fascisme (1924-1929) en montrant comment le Duce imagine ce désert comme une colonie de peuplement et une base de pénétration vers l’Afrique centrale, l’Ethiopie, tout en convoitant la Tunisie. Il s’agit là du vaste plan impérial cherchant à constituer un bloc colonial italien des golfes des Syrtes et de Guinée, jusqu’à la mer Rouge et l’océan Indien. Terrain de féroces combats pendant la Seconde Guerre mondiale, la Libye redevient un enjeu dès la fin de la guerre, bien qu’en partie dépecée (Fezzan rattachée à l’Algérie française et émirat sanusi en Cyrénaïque sous protection britannique). A noter que l’Italie, jusqu’en 1949, garde l’espoir de rester dans ce pays meurtri qui connaît, bien avant l’Algérie indépendante, un exode de sa vieille population juive. Mais un an plus tard, le royaume libyen, aidé par l’ONU, proclame son indépendance, premier recul des vieilles puissances coloniales face aux revendications des peuples africains. On découvre à travers le chapitre 5 en quoi la Libye devient un acteur avec lequel il faut compter au sein du monde arabe. Et ce, en détenant l’arme du pétrole, même si la corruption et la faiblesse du régime sont grosses de la prise du pouvoir par le colonel Qadhafi en 1969, auteur de la révolutionnaire jamahiriya. L’auteur analyse de façon magistrale les raisons de la popularité d’un dictateur qui sait jouer tout aussi bien de l’arme culturelle et cultuelle, que de la réappropriation des ressources pétrolières du pays. Le rêve d’un empire saharo-africain marqué par de multiples interventions au Tchad ne se relève pas du déclin de l’Empire soviétique. On suit les soubresauts d’un régime qui fait flèche de tout bois, de l’Union africaine dont il se veut le champion, aux coupables accointances avec le terrorisme entraînant les premières frappes américaines.  Raïs dont la mégalomanie alla jusqu’à se prendre pour un nouveau « Roi des rois », « Guide suprême » autoproclamé et « Sabre de l’islam », Qadhafi ne vit pas venir l’onde de choc du « printemps arabe ». André Martel, comme Yasmina Khadra (La Dernière nuit du raïs, 2015) s’interroge sur la fin du dictateur : lynchage ou exécution ?

Sans rien oublier des conséquences de la chute du tyran dont la question des migrants, la fin de l’ouvrage donne les clefs de l’implantation de Da’ech en Libye et de la partition actuelle du pays. Ce dernier a sans doute besoin d’une forte implication des grandes puissances, et des Etats-Unis en particulier, pour se reconstruire.

                                               Jean-Charles Jauffret

 

 

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L’ALGERIE ENTRE TOTALITARISME ET POPULISME

12 Sep
  • Saïd CHIBANE, L’Algérie entre totalitarisme et populisme. L’Harmattan, 2016. tome 1, Le temps du parti unique, 218 p. ; tome 2,  La Fausse ouverture ou l’heure des illusions/désillusions, 220 p.

 

« La liberté ne se donne pas, elle s’arrache ! ». Ce cri du cœur illustre une révolte venue de l’intérieur. Celle d’un directeur d’agences bancaires, en Algérie, autodidacte âgé de 75 ans, Kabyle de la région de Tizi-Ouzou qui, de Bouïra à Tamanrasset et autres lieux, a eu tout le temps de constater, depuis l’indépendance, comment son pays est dirigé par un Etat failli. Saïd Chibane est un homme de terrain (il porte le même nom qu’un homonyme célèbre, ophtalmologue, membre du gouvernement Hamrouche (1989-1991). Il laisse souvent éclater sa colère. D’où des jugements parfois hâtifs et de trop longues répétitions. Mais ces deux volumes sont d’une grande utilité pour comprendre le triste état d’un pays autiste, en marge de la mondialisation et « au bord de la crise de nerfs ». Pourtant, riche, mais peuplée de pauvres, l’Algérie est forte de 40 millions d’habitants et avait tout pour réussir dès 1962 avec, en sus, la manne des hydrocarbures.

            Pour comprendre les origines de cette gabegie, le premier tome est  consacré aux trois premiers chefs de l’Etat, des fêtes de l’indépendance à la sanglante répression des émeutes d’octobre 1988 (600 morts ?). Au banc des accusés, le FLN, Etat dans l’Etat, parti unique (et son alter égo syndical l’UGTA). Il a confisqué les rênes du pouvoir en le transformant en régime totalitaire, après une brève euphorie des premiers moments du règne de Ben Bella. Comme dans les pays de l’Est, plus imitation de l’Egypte de Nasser, ce parti ne représente plus que lui-même et n’a de révolutionnaire que la succession d’erreurs économiques que dénonce l’auteur. Et ce, à partir de slogans creux, tel « L’industrie industrialisante » qui ont fait des Algériens des assistés important à peu près tout ce qu’ils consomment. D’exportatrice de denrées agricoles, l’Algérie est devenue dépendante, surtout après l’ouverture, sous le général Zeroual (1994-1998), du commerce extérieur. Elle a paradoxalement abouti à des importations tous azimuts. Ce qui confirme le règne de la débrouillardise en favorisant tous les trafics, celui du « trabendo » devenu sport national de l’économie parallèle. A partir, d’exemples vécus, l’auteur démonte les mécanismes aberrants du fiasco agricole, industriel et commercial où la culture des passe-droits, des pots-de-vin et autres aspects de la corruption gangrènent l’économie. Saïd Chibane explique en quoi l’Algérie est structurellement désorganisée et indisciplinée en raison de sa mauvaise gestion. Ce dont profitent quelques caciques du régime, la caste affairiste, ou des membres des forces de l’ordre. Ce qui attise les rancunes de jeunes laissés-pour-compte que tente peu à peu le discours, démagogue, des islamistes érigeant la religion en valeur refuge. Pourtant, et c’est un des paradoxes de l’Algérie, ce pays dispose d’intellectuels de grande valeur, de chefs d’entreprises et de cadres compétents sous-payés (universitaires, médecins…). Ils n’attendent qu’une chose : que la chape de plomb saute enfin !

            Ce livre-réquisitoire souligne aussi les injustices dont sont victimes les tenants de la culture berbère. L’auteur critique Ben Bella qui, en confisquant le pouvoir avec l’aide de l’armée de l’extérieur, a multiplié les erreurs, dont celle de vouloir à tout prix rattacher l’Algérie au monde arabe, sans tenir compte du riche passé maghrébin, multiculturel et méditerranéen du pays. L’ascète Boumedienne achève ensuite de transformer le régime en dictature opaque où règnent les tripatouillages et le clientélisme d’un « système » aux mains d’une maffia politico-financière. Il est aussi fondé sur le clanisme, la rente et l’allégeance Cet Etat policier, qui torture (toute puissance de la Sécurité militaire) et n’hésite pas à assassiner de grandes figures de la guerre d’indépendance (Mohammed Khider, Krim Belkacem…), conduit peu à peu le pays à une économie de pénurie que les nationalisations ne font qu’accentuer. Elle tourne à l’économie de bazar quand, en 1979, un autre colonel, Chadli Benjedid, remplace Boumedienne décédé. Malgré une timide ouverture vers le secteur privé, l’auteur cite une multitude d’exemples d’un « système » qui continue de piller le pays en se donnant bonne conscience par des institutions de façade (Assemblée nationale, Cour des comptes…), tout en livrant l’enseignement primaire à des intégristes venus du Proche-Orient. Saïd Chibane énumère les révoltes successives depuis le « printemps berbère » d’avril 1980, et donne sa propre version des « événements » d’octobre 1988. Certes, devant l’ampleur des manifestations, le pouvoir a dû céder, en partie. Ce dont profitent les islamistes. Mais l’ouverture au multipartisme et une relative liberté de la presse ne sont pas accompagnées de véritables élections législatives anticipées et d’une remise en cause du « système ». Le FLN n’est pas dissous et avorte d’un clone, le RND (en 1997), tandis que l’armée reste omniprésente. Et ce, malgré le référendum constitutionnel du 23 février 1989 qui aurait dû conduire l’Algérie sur la voie de la démocratie.

            Tout aussi percutant, le second volume dénonce les illusions de changement à partir de 5 constitutions, que l’auteur estime « bricolées », afin que l’opacité du régime perdure. Et ce, de la « décennie noire », 1992-2000, où la population est prise entre deux terreurs, à nos jours. A retenir, le long plaidoyer en faveur du seul homme d’Etat que l’Algérie ait connu, Mohammed Boudiaf, assassiné à Annaba le 29 juin 1992, et qui gommé de la mémoire nationale. Humble, tribun parlant vrai, il s’entoure d’expatriés, comme lui, pour redresser le pays et d’hommes compétents, tels Mouloud Hamrouche et le Premier ministre Ahmed Ghozali. C’est le seul Président à avoir proposé un projet de société fondé sur l’entre aide, le travail créateur… Et ce, en faisant appel à la plus grande richesse du pays, sa jeunesse, qu’il appelle à se mobiliser, le 8 juin. Il meurt pour avoir osé dénoncer « ceux qui s’enrichissent en rond » et avoir lancé une enquête contre la corruption et les divers « services » qui ouvrent, contre sa volonté, des camps de concentration dans le Sud où s’entassent des islamistes. L’auteur n’est pas tendre pour l’actuel détenteur de la Présidence et sa folie des grandeurs. Bouteflika en est à son 4e mandat, toujours prompt, bien que cacochyme et grabataire, à sévir contre quiconque remet en cause son pouvoir (ex. affaire Benchicou, directeur du Matin, en 2004). Il y a là quelque chose qui évoque Qu’attendent les singes de Yasmina Khadra.

            Ayant constaté la dichotomie entre pays réel et pays légal, l’ouvrage se termine par un appel à la refondation de l’Algérie au sein d’une Seconde République.

 

Jean-Charles Jauffret

 

Les guerres françaises du XXIe siècle

24 Août

En attendant la rentrée et la retour des analyses des étudiants du Master II sur la (malheureusement) très riche actualité des conflits internationaux, nous avons le plaisir d’annoncer la publication d’un nouvel ouvrage de Thomas Hernault, ancien étudiant du Master qui continue de faire honneur à sa formation en poursuivant sa réflexion sur la conflictualité contemporaine. Quelques mots de présentation de l’ouvrage :

« A une époque où les puissances occidentales privilégient forces spéciales, groupements commandos et forces de projection, l’auteur nous emmène, à travers une étude historico-descriptive, dans les étendues sableuses d’Afghanistan, du Mali, mais aussi dans les ciels libyen et irakien pour suivre les troupes françaises à travers deux décennies de guerres modernes. Un écrit de 312 pages façonné de pensées militaires et de rétrospectives. En effet, l’auteur nous embarque, à la lueur d’interviews et de carnets mémoriels, dans les premiers pas de l’aviation militaire. On observe méthodiquement la fulgurante rupture stratégique apportée par l’alchimie des moyens terrestres et aériens dans la Première et Seconde guerre mondiale, mais également l’édification des premières doctrines d’emploi des forces françaises en Indochine et en Algérie. Le tout, sans omettre les opérations aéroportées de plus petite envergure telles que les sauts sur Kolwezi et Birao. A cela s’ajoute une partie détaillée de présentation des Forces spéciales du COS, des unités commandos, de la composante aérienne, des escadrons héliportés, ainsi que de la 11 BP« .T. Hernault

Encore bravo à Thomas Hernault (Les guerres françaises du XXIe siècle, Paris, Atelier Fol Fer, 2016,  312 p, 24 euros) !

MILITAIRES FRANÇAIS ET JOURNALISTES SUR LES THÉÂTRES D’OPÉRATION EN AFRIQUE : SERVAL, SANGARIS ET BARKHANE À L’ÉPREUVE DE L’INFORMATION

22 Déc

De la « guerre sans images » au Mali à l’opération « inédite » de la France au Sahel, en passant par le « piège » centrafricain, autant de titres provocateurs qui rappellent la place des médias dans l’actualité de Défense : en première ligne !

Toute guerre est en effet un moment propice à la fabrique de l’information médiatique. Pressés par une opinion publique de plus en plus désireuse d’en connaître, les journalistes, acteurs de l’information, et les militaires, maîtres des opérations, sont amenés à cohabiter sur les mêmes théâtres d’intervention. Pourtant, l’aspect confidentiel des missions militaires s’avère peu compatible avec un traitement médiatique qui se voudrait totalement transparent. La conflictualité qui découle a priori de cette divergence dans le rapport à l’information nous amène naturellement à nous demander pourquoi il est nécessaire de montrer la guerre et que faut-il en montrer ? En sus de ces questions, quels sont les mécanismes mis en œuvre pour favoriser la collaboration entre journalistes et militaires sur les théâtres d’opération, au regard des contraintes et besoins de chacun ?

Journalistes et militaires en zone de guerre : l’héritage d’une relation complexe

 

Depuis la naissance du reportage de guerre en Europe, lors de la Guerre de Crimée (1853-1856) et la Campagne d’Italie (1858-1860) et aux États-Unis, durant la Guerre de Sécession (1861-1865), des photographes sont invités à suivre les unités combattantes afin de rapporter des nouvelles du front à l’opinion publique. La fonction de « reporter », devenue par la suite « Grand Reporter », est pourtant apparue sous la plume de Stendhal dès 1829, pour désigner un journaliste ayant acquis une certaine notoriété et dont le métier consiste à collecter des informations utiles au public visé. En outre, les révolutions continues des Technologies de l’information et de la communication (TIC) ont permis aux reporters envoyés sur le terrain dans le cadre des différents conflits d’accroître considérablement leur production et diffusion d’informations. Mais dans le même temps naissait le débat sur la « manière » de rapporter les faits, avec une question sous-jacente : quelle place accorder à l’interprétation personnelle dans la retranscription de la réalité ?

Pendant les deux guerres mondiales, la mise en place d’une censure systématique par les autorités politiques et militaires témoigne de la dimension stratégique de l’information en période de conflit. La liberté de la presse est suspendue au profit des services d’information et de relations publiques pilotés par les gouvernements, faisant des journalistes des relais de la propagande de guerre. C’est aussi à cette période que le reportage filmé naît. Sa capacité à révéler la réalité des événements, notamment lors de la guerre du Vietnam, en fait un outil majeur d’information de l’opinion publique. Il est aussi à l’origine de la détérioration des relations entre les journalistes et les militaires puisque les médias américains sont alors accusés d’avoir trahi l’armée, en particulier lors de l’offensive du Têt en 1968[1], pour avoir montré en direct l’horreur de la guerre.

Dès lors, les acteurs principaux de l’information, les journalistes en l’occurrence, n’ont plus jamais pu accéder librement aux zones de combat. Ils doivent dorénavant systématiquement obtenir l’aval des autorités militaires ou gouvernementales pour pouvoir pratiquer leur profession sur les théâtres d’opération par le biais d’accréditations. Ils sont également soumis à des « mécanismes de contrôle », comme le système de pool inventé par l’armée américaine lors de la première guerre du Golfe (1990-1991), un encadrement qui aurait pour vocation de contrôler les flux d’informations, tout en entraînant un sentiment d’assimilation des médias aux troupes avec lesquelles ils étaient embarqués. L’objectivité de l’agent médiatique s’en est trouvée inévitablement remise en cause.

Ainsi, lorsque la France lance sa vaste offensive au Mali le 11 janvier 2013, dans le cadre de l’opération Serval, elle intervient, forte de ses expériences en ex-Yougoslavie et en Afghanistan et des observations de ses alliés. C’est pourquoi l’armée française réitère le principe de l’encadrement des journalistes. Il en est de même pour les opérations Sangaris, en République centrafricaine (RCA), et Barkhane qui prend la suite de Serval en août 2014 et englobe les pays de la Bande sahélo-saharienne (BSS) : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad.

Armées et médias : quels rapports à l’information ?

 

L’évolution des moyens de production et de diffusion avec l’affirmation de la société de l’information au tournant des années 1970, consacre la notion de « guerre en direct »[2]. L’impression d’un « triomphe de l’information »[3] est néanmoins contrebalancée par une remise en cause de la qualité même de cette information qui doit sans cesse s’adapter à la contraction de l’espace-temps. Les médias, émancipés de la tutelle militaire et armés des nouveaux moyens de communication, peuvent à présent dénoncer voire anticiper les conflits, portés par la liberté de la presse insufflée par la démocratie. Mais face à cette logique de libéralisation, le danger majeur est bel et bien de tomber dans une forme d’« hystérisation de l’événement »[4]. Les forces armées, quant à elles, sont contraintes de s’adapter à cette société de l’information, tout en maintenant la discrétion et l’« effet de surprise » intrinsèques à leurs missions.

Les médias, les acteurs de l’information en général, ont acquis un rôle de contre-pouvoir essentiel au terme d’un long processus de professionnalisation, comme le prédisait Edmund Burke en 1787. Ils doivent écrire « l’histoire au présent », pour reprendre la formule d’Albert Camus, avec la volonté « d’expliquer, de mettre en situation, d’interroger et de critiquer »[5]. C’est d’ailleurs en cela qu’elle s’avère « l’outil le plus efficace pour imposer la transparence aux pouvoirs et pour les obliger à rendre compte à l’opinion »[6]. Les médias sont ainsi des acteurs incontournables du débat démocratique puisqu’ils assurent le relais des informations nécessaires aux citoyens dans la prise de décisions communes. Leur responsabilité éthique va donc de soi[7].

Mais la pratique journalistique ne peut s’exercer véritablement que si la liberté de l’information est effective. L’indépendance des médias est effectivement indispensable au bon fonctionnement de la démocratie, ce que confirme l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 en France : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre des abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » L’ONG Reporters sans frontières (RSF), fondée en 1985, s’inscrit d’ailleurs dans la lignée du principe de liberté d’expression et d’information. Toutefois, l’objectivité et la liberté de la presse sont remises en question du fait de l’accélération du temps médiatique. Ainsi, les chaînes d’information en continu sont forcées de prendre en compte les contraintes économiques et le souci d’immédiateté consacrant « l’instantané », le « scoop », le « buzz », le marketing et le sensationnel.

Dans le même temps, les forces armées ont rapidement saisi l’enjeu qu’il y avait à « Conquérir les cœurs et les esprits » des populations locales lors des interventions à l’étranger, pour reprendre les termes du général américain David Petraeus dans le COIN[8] Field Manual de 2007. La conquête de l’opinion publique est une condition de la légitimation d’une Opération extérieure (OPEX). Les autorités militaires sont donc dépendantes de l’image que les médias vont véhiculer d’une mission. En bref, l’adhésion de l’opinion publique à une intervention réside dans la compréhension des enjeux qu’elle en a. Le rôle des médias paraît alors substantiel.

Entre médiatisation et conduite des opérations, la gestion des représentations dans l’opinion publique

 

La « conquête » de l’opinion publique n’a pas forcément lieu en amont d’une opération. Si la dégradation d’une situation est souvent observée et dénoncée par les médias, l’immédiateté de la réaction militaire ne permet pas de bâtir une légitimité d’intervention. Celle-ci se fera a posteriori, au regard de l’évolution des événements sur le terrain. Ainsi, lorsque la France entre en guerre au Mali en janvier 2013, la surprise est totale pour l’opinion publique internationale. Dans d’autres circonstances, les médias ont joué un rôle majeur dans la dénonciation des exactions commises en RCA et ont favorisé l’engagement de la France avec l’opération Sangaris, bien que l’opinion publique française n’ait soutenu réellement l’armée française qu’après la couverture médiatique des lynchages à Bangui, dans la nuit du 4 au 5 décembre 2013[9]. Force est de constater que le fait de convaincre l’opinion du bien-fondé d’une opération se fait nécessairement dans le temps long, tandis que le soutien populaire a tendance à se déliter facilement ou à réagir vivement aux images qui choquent. Mais puisque « perdre la population revient à perdre la guerre »[10], l’armée, cette « Grande Muette », est définitivement confrontée à la « planète médiatique ».

S’adapter aux nouveaux modes de fonctionnement impulsés par la société de l’information a été une volonté constante de la part du ministère de la Défense français depuis la fin des années 1990. C’est dans ce sens et par souci de visibilité que l’armée française s’est donné les moyens de construire un dispositif de relations publiques à même de répondre à ses besoins. Cet usage officiel des TIC est le témoin de la modernisation des forces armées qui veulent répondre à au moins trois impératifs : rompre avec l’idée d’une communication militaire systématiquement assimilée à la propagande, assumer une politique d’ouverture avec la volonté de transparence, tout en maintenant un degré nécessaire de confidentialité pour ne pas compromettre les opérations. Si la communication institutionnelle de la Défense est gérée par la DICoD (Délégation à l’information et à la communication de la Défense) et les SIRPA (Services d’informations et de relations publiques des armées) des différentes armées et des services de la Défense, elle s’accompagne d’une Communication opérationnelle (COMOPS), spécifique aux défis de l’information en temps de guerre. Elle est directement pilotée par l’État-major des armées.

L’« abaissement » des contraintes techniques et des barrières géographiques favorise l’explosion médiatique qui est caractérisée par un flux continu, instantané et global. C’est dans ce même champ dématérialisé que se joue la bataille pour « conquérir les cœur et les esprits »[11]. En outre, le contexte d’insécurité propre aux zones et à la nature des conflits contraint la liberté de mouvement des acteurs de l’information et donc le recueil et la diffusion des données à l’attention du public. À cet égard, le contexte des guerres asymétriques[12], comme au Mali notamment, et plus généralement dans la région du Sahel, rend difficile toute collecte d’informations objectives puisque les journalistes ne peuvent rejoindre les zones insurgées.

Malgré les risques qu’encourent les journalistes en zones de conflit, leur en interdire totalement l’accès n’est pas une option acceptable car la guerre ne peut se dérouler à huis clos, en toute impunité et à l’abri du regard des médias et donc de l’opinion publique. Si la mise en place de dispositifs « d’encadrement » des journalistes peut paraître opportune d’un point de vue sécuritaire et de confidentialité des missions, ce compromis n’en demeure pas moins « une manière » peu satisfaisante de couvrir un conflit et ne saurait, bien évidemment, se substituer à la nécessité d’une presse libre.

Comment informer face au « black-out militaire » ?

 

Plus que jamais, le risque de prises d’otages de journalistes témoigne d’un modèle de guerre qui cherche à susciter la psychose, en particulier parmi les populations occidentales. Il s’agit d’une véritable arme, également d’un commerce, pour les insurgés qui veulent obtenir l’arrêt des opérations militaires. C’est pourquoi, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, avait justifié le « verrouillage » de la communication militaire lors de Serval[13] en avançant l’argument de la crainte de voir les prisonniers d’AQMI[14] faire l’objet de représailles d’autant que, du 16 au 19 janvier 2013, l’organisation terroriste avait réalisé une prise d’otages de vaste ampleur, à In Amenas, au sud de l’Algérie, en plein Sahara. L’organisation terroriste réclamait entre autres, l’arrêt immédiat de l’intervention française au Mali. Ainsi, l’insécurité régnante justifie les mesures prises par les autorités militaires pour dissuader les journalistes de se rendre dans des zones non maîtrisées par l’armée. La mort de Camille Lepage le 12 mai 2014 à Bangui, et avant elle, celle de ses collègues de Radio France Internationale (RFI), Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 2 novembre 2013 dans la région de Kidal, au Mali, rappellent la difficulté pour la presse d’exercer son métier.

Le principe de la censure a profondément marqué négativement les relations entre militaires et journalistes. C’est pourquoi Rudyard Kipling pouvait affirmer que « la première victime d’une guerre, c’est [toujours] la vérité ». Fred Halliday, dans The Media of Conflict, note par ailleurs qu’« il n’y a rien de tel qu’une guerre pour générer la controverse […] sur le rôle des médias dans la couverture des événements internationaux. Chaque conflit moderne a engendré des polémiques sur sa couverture médiatique »[15]. Ainsi, les militaires justifient leur contrôle au motif de « préserver la sécurité des troupes et des opérations »[16], alors que les journalistes considèrent que le principe de liberté de l’information ne peut être remis en question puisqu’il est « inscrit[e] dans les fondements démocratiques »[17]. Chaque conflit a entraîné d’importants changements sur la gestion des médias. Parmi les mutations majeures, le dispositif « d’encadrement » des journalistes sur les théâtres d’opération a cherché à trouver un compromis entre la liberté quasi totale (guerre du Vietnam) et le contrôle trop ferme des agents de l’information, qui s’inscrirait alors dans la pratique de la censure (première guerre du Golfe).

D’un point de vue journalistique, la mise en place de dispositifs « d’encadrement » des médias repose sur un accord de confiance avec l’armée. Cette dernière doit naturellement prendre en compte le respect des principes démocratiques, dans ce cas précis, l’accès à l’information. Peu disposée à réitérer les systèmes de pool[18] mis en place par les Américains lors de la guerre en Irak en 2003, l’armée française a fait le choix dès son déploiement au Mali, puis en RCA, du « journalisme embedded » ou journalisme dit « embarqué » ou « inséré »[19]. Après avoir fait leurs demandes auprès du ministère de la Défense, les médias sont autorisés à suivre les missions à bord ou non des véhicules militaires. Pour les reporters, l’embedding permet ou donne effectivement l’accès aux zones de combats en fonction, encore une fois, des conditions réelles du théâtre d’opération en question. Cependant, dans les cas où les journalistes n’obtiennent pas de reportage « embarqué », il leur reste la possibilité d’engager un « fixeur » (de l’anglais to fix, fixer, arranger…), un accompagnateur local qui connaît la région et qui fera office de guide, de chauffeur et d’interprète.

Dans un contexte de haute tension, « l’encadrement » des journalistes par les militaires peut sembler être un « moindre mal », voire une « solution de facilité » à moindres frais, car il permet aux acteurs de l’information d’accéder à des zones de combat, qui leur seraient fermées et de continuer à informer. L’indépendance d’esprit n’est pas nécessairement remise en cause, en revanche, la dépendance physique induite peut vraiment devenir problématique. Elle l’est notamment pour les militaires. En effet, il convient de rappeler qu’un reporter « embarqué » dans un véhicule avec son cameraman sont autant de combattants en moins. En outre, cette prise en compte des journalistes représente « une charge » pour ces militaires qui doivent non seulement remplir leur mission mais aussi assurer la protection de leurs passagers, ce qui renforce d’autant leur vulnérabilité. Cette vulnérabilité concédée, d’un point de vue militaire, est acceptable car la présence de médias en 1er échelon, directement au contact, est un véritable moyen pour valoriser la progression militaire. Mais cela se fait sans aucun doute au détriment de l’indépendance de la presse, d’autant que la COMOPS a une tendance à privilégier certains médias plutôt que d’autres, comme les grandes chaînes télévisées nationales ou ouvertes sur le monde qui donnent une plus grande visibilité médiatique. Les autres médias et les indépendants doivent couvrir un théâtre par leurs propres moyens et se livrent à une concurrence effrénée.

La cohabitation militaires-journalistes sur les théâtres d’opération : un mariage de nécessité ?

 

La cohabitation entre journalistes et militaires en milieu hostile est une réalité, bien qu’ils entretiennent une méfiance réelle les uns vis-à-vis des autres. Pourtant, certaines actions majeures viennent remettre en question ce climat de tension. Amenés à travailler ensemble, pour ne pas dire « condamnés », l’institution militaire et les médias doivent trouver un terrain d’entente en amont des missions qui leur sont confiées ou qu’ils ont à couvrir. Les stages de sensibilisation des journalistes aux zones de conflit organisés par le ministère de la Défense au Centre national d’entraînement commando (CNEC) en sont un exemple.

Par ailleurs, la présence d’un officier de presse ou OffCom aux côtés des unités combattantes et chargé de faire le lien avec les médias est un élément majeur dans le dispositif global de la COMOPS. L’OffCom doit donc s’efforcer de comprendre les médias. Dans le cadre de l’embedding, en particulier, il s’assure de la protection des journalistes et fait en sorte que ceux-ci ne nuisent pas à la conduite des opérations. Cela implique de sa part un grand sens de la pédagogie. L’OffCom, en tant que premier communicant militaire, répond pleinement à ce que l’ancien chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Irastorza en dit : « communiquer est un acte de combat ». Le déploiement systématique des communicants militaires lors des opérations, du Mali au Sahel, en passant par la RCA, s’est institutionnalisé. Sur le théâtre malien en particulier, les journalistes ne pouvaient interpeller directement un soldat pour obtenir son témoignage sans l’approbation des OffCom et étaient constamment réorientés vers les centres opérationnels. En revanche, la gestion médiatique de Sangaris en RCA ne transitait pas autour de l’OffCom puisqu’il s’agissait de combler la frustration qu’avaient rencontrée les journalistes lors de Serval et donc de les laisser libres de tout mouvement.

L’OffCom, sur le terrain, est un élément indispensable de la COMOPS puisqu’il assure la gestion des relations avec les médias. Il est aussi un « facilitateur » qui permettra aux reporters de remplir leur devoir d’information, tout en veillant au maintien de la confidentialité des missions. « Communiquer sans trop en dire »[20], tel est l’exercice auquel se livrent les communicants de la Défense avec l’appui des équipes images.

Pourquoi montrer la guerre et qu’en montrer ?

 

« Montrer la guerre », c’est considérer qu’il y a naturellement une utilité à transmettre des images du front. Cette information vise à expliquer les circonstances d’un conflit. Elle s’accompagne d’images qui sont réellement capables de mobiliser les individus autour d’une cause. En effet, c’est par, pour ou à cause de l’émotion qu’elles suscitent que l’opinion découvre et appréhende la supposée « réalité » de la guerre. Les journalistes estiment donc que leur prise de risques est nécessaire, voire un « devoir », selon Nahida Nakad, Grand Reporter chez TF1 et ancienne directrice de la rédaction de France 24, que c’est « l’essence » même du métier de reporter, ajoute Martine Laroche Joubert. Cette prise de risques constituerait la condition incontournable pour que l’opinion publique soit informée et consciente des réalités de la guerre ; une opinion publique qui sera alors en mesure de soutenir, d’adhérer ou de révoquer une intervention militaire.

L’information est un enjeu crucial au cœur des guerres contemporaines. Ce constat, qui fait état d’une rencontre obligée entre les mondes journalistique et militaire sur les théâtres d’opération, rappelle surtout le rapport divergent que chacune de ces professions entretient vis-à-vis de cette information. Si la fonction première des médias consiste à sensibiliser l’opinion publique sur les événements, au nom de la liberté de l’information et du « droit de savoir », à l’opposé, dans le cas des armées, l’information est davantage considérée comme faisant partie intégrante de la planification opérationnelle. Il en découle, par conséquent, pour les armées, un besoin de confidentialité inhérent au succès des missions que le pouvoir politique leur confie. Or les conflits actuels se déroulent au beau milieu de la « société de l’information », ce qui implique naturellement pour la Grande Muette une obligation d’adaptation. Pour ne pas être condamnée à perdre en visibilité au cœur de ce paradigme sociétal selon lequel « tout se voit, se dit et se sait ». 

La normalisation des relations entre militaires et journalistes est donc contrainte par les circonstances de la guerre. En effet, « les deux structures ont appris à coexister ». Au-delà de la réalité d’une cohabitation, il y a bien l’exigence d’un « mariage de raison ». Les stages de sensibilisation comme au CNEC ou le rôle d’intermédiaire que tient l’OffCom sur les théâtres d’opération, apparaissent comme des pistes intéressantes pour créer, ou au mieux, au moins initier, une relation de confiance durable. D’ailleurs, c’est au travers de cette « entente professionnelle » que les militaires et les journalistes seront en mesure de déterminer, en conscience, pourquoi il faut absolument montrer la guerre et ce qu’il faut en montrer. Ces problématiques, qui constituent finalement le cœur de la conflictualité, ne peuvent être résolues qu’en considérant la responsabilité qu’ont les journalistes, parce que c’est leur vocation, et les militaires, parce qu’ils sont également les témoins actifs du conflit, à informer l’opinion publique. La responsabilisation de ces acteurs suppose une prise de conscience contrôlée du poids émotionnel que génèrent les images de guerre et la nécessité de les expliquer afin de rappeler la complexité inhérente à tout conflit. Ce mariage de raison doit en outre impérativement reposer sur un respect de la dignité humaine. Il n’est pas utile de « tout » montrer surtout quand cela est difficilement acceptable au regard de l’éthique. Finalement, montrer la guerre, c’est faire des choix afin de ne pas être tenté d’instrumentaliser l’émotion de l’opinion publique.

 

À l’évidence, militaires français et journalistes présents sur les théâtres d’opération de Serval à Barkhane en passant par Sangaris, sont des témoins de la guerre. En partant de la relation a priori conflictuelle qui les oppose, un « mariage de raison » semble nécessaire pour offrir une meilleure information. Pourtant, la méfiance persiste. Elle s’explique notamment parce que journalistes et militaires ne font pas partie de la même « unité ». En effet, à la différence des soldats qui forment un « esprit de corps »[21], une entité propre caractérisée par la cohésion nécessaire entre « frères d’armes », la diversité journalistique et les impératifs commerciaux brisent en quelque sorte la solidarité entre les médias. Ces derniers doivent « rapporter » de l’information tout en subissant les pressions médiatiques et économiques de leurs rédactions, l’insécurité qui pèse sur l’exercice de leur métier et les différents compromis qui doivent, malgré tout, leur permettre d’exercer leur profession. Cette différence entre l’unité et la pluralité nous semble fondamentale puisqu’elle peut expliquer pourquoi, l’institution militaire déploie souvent des mécanismes de « repli » sur elle-même. Tout système cherche fatalement à se protéger… Or, ce besoin de sécurité ne doit pas couper les liens établis par le triangle relationnel militaires-journalistes-opinion publique et entraver la transparence souhaitée par les médias. En effet, bien qu’une transparence absolue du champ de bataille ne soit pas envisageable, la guerre ne doit pas pour autant se dérouler à huis clos. Cette pratique favoriserait assurément des actes et des dérives répréhensibles et, au-delà, un sentiment d’impunité insupportable. Les journalistes doivent lutter pour recouvrer ou gagner leur liberté d’information sans toutefois exiger des militaires qu’ils renient leur identité. Certes, « la guerre est passionnante par la force des choses », comme l’affirme Jean-Pierre Perrin[22], mais on aurait tort de manipuler la vérité au profit d’une des entités. L’enjeu de cette relation repose donc sur la recherche d’un compromis, une confiance professionnelle réciproque et le respect de l’opinion publique qui demeure et demeurera, in fine, le seul véritable curseur de la démocratie.

Hélène Rolet, d’après son mémoire d’IEP soutenu en juin 2015

[1] BARBÉRIS, Patrick (réal.). Vietnam, la trahison des médias. Zadie Productions, ARTE France, 2009. 90 min. Documentaire.

[2] WOLTON, Dominique. « Traitement de la guerre par les médias, guerre et déontologie ». CNRS THEMA [En ligne]. 2004, n° 2, p. 58 [Consulté le 2 janvier 2015]. Disponible à l’adresse : http://www2.cnrs.fr/sites/thema/fichier/numero_002.pdf

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] LEPRETTE, Jacques, PIGEAT, Henri (sous la dir. de). Éthique et qualité de l’information. 1re éd. Paris : Presses universitaires de France. 2004, p. 4 (Coll. « Cahier des sciences morales et politiques »).

[6] Ibid.

[7] L’éthique et la déontologie des journalistes se construit progressivement au cours du temps avec la Charte des devoirs professionnels des journalistes français de 1918, revue en 1938, puis, finalement en 1971, avec la Charte de Munich. Cette dernière est rebaptisée en 2011 « Charte d’éthique professionnelle des journalistes ».

[8] COIN est l’acronyme de Counter-insurgency.

[9] LAGNEAU, Laurent. « L’opération Sangaris est peu soutenue par l’opinion publique ». Blog Zone militaire, opex360.com [En ligne]. 2013, mis en ligne le 9 décembre [Consulté le 10 mai 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.opex360.com/2013/12/09/loperation-sangaris-est-peu-soutenue-par-lopinion-publique/

[10] HECKER, Marc, RID, Thomas. « Communication en opérations extérieures : évolution du traitement médiatique des opérations ». Les Documents du C2SD [En ligne]. 2009, n°102, p. 6 [Consulté le 4 janvier 2015]. Disponible à l’adresse : http://fr.calameo.com/books/000419540f20f62f3ed5b

[11] FRANCART Loup, Général (2s), « La gestion de l’environnement psychologique dans les opérations extérieures », Synthèse, Institut de relations internationales et stratégiques, 2000, p. 2.

[12] ZERBIB, Romain. « La guerre asymétrique : matrice des conflits du futur ? ». Les Echos  [En ligne]. 2014, mis en ligne le 1er décembre [Consulté le 21 mars 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-119350-la-guerre-asymetrique-matrice-des-conflits-du-futur-1070020.php#. La guerre asymétrique est caractérisée par « une recherche davantage tactique à travers des moyens irréguliers, autrement dit, en dehors du cadre culturel, technologique et procédural de la partie rivale ».

[13] Le « verrouillage » s’est étendu sur une durée courte, le temps de libérer les otages et non pas durant la totalité de la mission.

[14] Envoyé spécial, Mali : gestion de crise, reportage de A. Burel, P.-J. Perrin et al., diffusé sur France 2, le 31 janvier 2013. Disponible à l’adresse : http://www.dailymotion.com/video/xx6p22_dans-les-coulisses-de-la-gestion-de-crise-au-mali-envoye-special-france-2_news

[15] LALIZOU, Amandine. Le traitement de l’information par les journalistes et les correspondants de guerre dans les zones de conflit armé. [En ligne]. Mémoire de droit de la communication. Paris : Université Panthéon-Assas, 2010, p. 5. Format PDF. Disponible sur : https://docassas.u-paris2.fr/nuxeo/site/esupversions/03ef7447-7542-4f06-b485-c25460c802d1 [Consulté le 12 mars 2015].

[16] BOUBÈYE MAIGA, Tiégoum. « L’Information en temps de guerre : la vérité, première victime ». Maliweb [En ligne]. 2013, mis en ligne le 26 février [Consulté le 10 mars 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.maliweb.net/insecurite/linformation-en-temps-de-guerre-la-verite-premiere-victime-130177.html

[17] BOUBÈYE MAIGA, Tiégoum, op. cit.

[18] « Cette organisation des reportages collectifs, encadrés par les militaires, autour d’une seule caméra, donc d’une unique source d’images ». BUFFI, Olivia. « Guerre du Golfe : le précédent de 1991 ». LeMonde.fr [En ligne]. 2003, mis en ligne le 22 février [Consulté le 15 mai 2015]. Disponible à l’adresse : http://abonnes.lemonde.fr/actualite-medias/article/2003/02/22/guerre-du-golfe-le-precedent-de-1991_310368_3236.html

[19] Les deux traductions sont possibles. L’armée française préférera le terme « embarqué » qui traduit bien sa vision de la coopération avec le milieu journalistique.

[20] Envoyé spécial, Mali : gestion de crise, reportage de A. Burel, P.-J. Perrin et al., diffusé sur France 2, le 31 janvier 2013. Disponible à l’adresse : http://www.dailymotion.com/video/xx6p22_dans-les-coulisses-de-la-gestion-de-crise-au-mali-envoye-special-france-2_news

[21]  OGER, Claire. « De l’esprit de corps au corps du texte : cohésion militaire et dissolution journalistique ». Langage et société [En ligne]. 2000, n° 94, p. 9-43 [Consulté le 26 décembre 2014]. Disponible à l’adresse : http://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2000-4-page-9.htm

[22] PÉCOUT, Gilles, ZVI, Ben-Dor (sous la dir. de). « Les reporters de guerre entre observation et engagement ». SAVOIRS ENS [En ligne]. 13 avril 2012, Paris. Disponible à l’adresse : http://savoirs.ens.fr//expose.php?id=900

LE FRONT POLISARIO : RECONVERSION DANS LE NARCOTRAFIC ET LE FONDAMENTALISME ISLAMISTE ?

11 Nov

Le problème sahraoui date des années 1970 et empoisonne les rapports du Maroc avec ses voisins, principalement l’Algérie. Pourtant, aujourd’hui la lutte pour l’indépendance semble laisser place à d’autres activités. D’après Olivier Guitta, expert en matière de sécurité, de contre-terrorisme et de stratégie des relations internationales, les premiers accords entre narcotrafiquants sud – américains et groupes armées d’Afrique de l’Ouest et de la bande saharo-sahélienne seraient du aux liens privilégiés et « liaisons dangereuses » entretenues par les FARC de Colombie et les katibas du Front Polisario au Sahara occidental, deux mouvements de guérillas révolutionnaires membres de l’ « Internationale marxiste », parmi les seules encore en activité dans le monde[1]. On peut donc se demander dans quelle mesure le Front Polisario, comme d’autres groupes combattants, devient une menace hybride dans cette zone grise qu’est le Sahel.

Tableau des mutations qui impactent le Front Polisario

La dérive intégrationniste du Front Polisario vers l’ex-GSPC algérien devenu AQMI est aujourd’hui significative, comme en atteste la reconversion emblématique de Lamine Boucheneb, ancien combattant du Polisario, d’abord dans la contrebande au Sahel, puis dans les cellules des « Signataires par le Sang » de Mokhtar Belmokhtar, dit « le borgne »[2].

La transformation idéologique de ce mouvement révolutionnaire progressiste vers l’islamisme radical et fondamentaliste remonte aux années 1980, selon Mustapha Bouh dit « Al Barazani », ex-Commissaire politique de l’armée du Polisario, qui a rallié le Maroc en 1991 : «Certes, nous ne vivons pas dans une île et tout ce qui touche l’Afrique, le monde arabe et le Maghreb nous touche! Il se peut que l’attente, les déceptions, ainsi que les idées ayant cours au Maghreb puissent toucher quelque peu notamment la jeunesse. Il se peut qu’il puisse se trouver de jeunes Sahraouis intéressés par l’islamisme radical (…) En réalité tout a commencé à la fin des années 1980. Des étudiants venus des camps de Tindouf et présents dans les universités d’Alger ou d’autres villes du nord y ont rencontré des membres du FIS (Front Islamique du Salut) qui tenaient le haut du pavé dans les facultés à cette époque. Ils ont été contaminés et sont revenus animés par l’idéologie islamiste [3]. »

             En 2005, Hametti Rabani, un des anciens leaders emblématiques du Polisario, établit un piteux constat relatif à l’état d’esprit général prédominant au sein des camps sahraouis : «Le Polisario est en situation d’échec. La majorité des anciens combattants l’ont quitté et se sont reconvertis dans les affaires en Mauritanie. De nombreux dirigeants historiques sont partis également. Restent pas mal de jeunes. Que peut leur dire la direction? Quel espoir peut-elle leur donner? Aucun, le mouvement étant dans l’impasse, alors certains, pour ne pas désespérer, se tournent vers la religion, vers Dieu. Ils n’attendent plus rien des chefs du Polisario mais tout de Dieu. Dieu remplit le vide laissé par l’idéologie passéiste de la direction du Polisario».[4]

Ainsi, l’on constate depuis deux décennies la reconversion progressive de nombreux soldats du Polisario dans l’islamisme radical, celui–ci venant combler l’abîme économique, politique, moral et social de l’enlisement de l’idéologie marxiste au cœur du combat mené par le Front Polisario. Spectatrice passive de ces évolutions, la Communauté internationale peine encore à appréhender les désintérêts multiples toujours plus croissants à son égard, au cœur de ces dynamiques actuellement à l’œuvre. Cela se caractérise par des générations de réfugiés sans travail, sans argent, et sans logement, mourant de faim dans les immensités désertes du Sahara : le fondamentalisme islamique prospère ainsi fortement sur ces terres en enrôlant des légions entières de main d’œuvre désœuvrées et sans horizons.

Concernant les mutations en cours au sein du Front Polisario, Aymeric Chauprade affirme que «500 ou 600 vétérans maghrébins d’Afghanistan se baladent, après la chute du régime des Talibans, dans cette vaste zone que j’appelle ‘l’arc intégriste du Sahara’… Depuis quelques années, un certain nombre de mouvements identitaires locaux, qui avaient, du temps de la guerre froide, adopté le marxisme-léninisme comme idéologie transnationale, changent de référentiel idéologique et optent pour l’islamisme radical (…) l’essentiel des troupes d’Al-Qaïda dans le Sahel est constitué de transfuges du Polisario… le véritable danger reste la possibilité pour les djihadistes de faire de la région un nouvel Afghanistan ». [5]

Les nouvelles générations désœuvrées sont ainsi enlisées dans une situation de statu quo permanent en vigueur depuis le cessez–le–feu de 1991, qui semble figer pour de bon les positions de cette « guerre des tranchées » de par et d’autre du « Mur des sables ». Cette situation place la victoire désormais hors de portée du Front Polisario. Cela se caractérise par la désertion de multiples dirigeants emblématiques : certains ont finalement rallié la position diplomatique officielle du Maroc, en échange de contreparties matérielles, financières, si ce n’est juridiques, alors même que les tutelles algérienne et cubaine, traditionnellement au cœur des combats tout au long des décennies 1970 et 1980, périclitent. L’influence de la Libye s’est également éteinte avec la chute du leader emblématique qu’était Kadhafi dans le cadre de l’intervention de l’ONU et de l’OTAN en 2011. Laissées à l’abandon, les katibas du Polisario tombent dès lors aisément sous le joug du terrorisme islamiste et de la criminalité organisée transnationale. [6]

Un acteur en voie d’hybridation : vers une convergence avec le narco-terrorisme

Dans les faits, le désert transfrontalier à cheval sur la Mauritanie, l’Algérie et le Mali a toujours été contrôlé par les combattants du Front Polisario depuis le Sahara – occidental (Maroc), ceux – ci établissant une véritable souveraineté territoriale officieuse sur l’ensemble de la zone. Il n’y a en effet aucune différence ethnico-culturelles et linguistiques entre les maures de Mauritanie et les sahraouis du Sud –  Maroc, de même qu’entre les ressortissants du Sud – ouest algérien et ceux du Nord – Mali, du fait de leurs liens tribaux et familiaux pérennisés des siècles durant. Concrètement, rien de ce qui peut advenir dans cette zone ne peut échapper à la vigilance ou à la complicité du Front Polisario, spécifiquement dans l’intégralité des territoires à l’Est du « Mur des sables » marocain.

Ses milices désœuvrées géreraient dans le domaine narcotique le trafic du kif marocain du nord vers le sud du continent, et de la cocaïne latino – américaine du sud vers le nord, et de l’Ouest vers l’Est, à destination finale du marché européen. Dans cette perspective, les relations entre le Front Polisario et les autorités gouvernementales maliennes se sont profondément dégradées, ces dernières allant jusqu’à supprimer en 2009 leur reconnaissance officielle de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD). Le gouvernement malien accuse délibérément le Front Polisario d’œuvrer pour le compte d’AQMI, et d’être les « principaux vecteurs » du narcotrafic de drogue, de séquestres de touristes et de ressortissants occidentaux dans la bande saharo – sahélienne, dans le sillage des accusations prononcées par les autorités gouvernementales marocaines[7].

Les milices du Front Polisario s’affirment ainsi comme un bras armé allié d’AQMI dans l’Ouest de la frange saharo – sahélienne, caractérisant la dégénérescence d’une guérilla indisciplinée et ingérable, à l’heure actuelle impliquée dans de nombreux trafics (armes, émigration clandestine, drogues, terrorisme, contrebande, carburants, et même l’aide alimentaire des camps de réfugiés) en tout genre afin de s’autofinancer, entachant d’autant plus son intégrité, et donc sa légitimité, aux yeux des autorités internationales et des bailleurs de fonds. Cela alors même qu’elle était déjà largement entamée du fait de l’appui officiel de nombreux membres du Polisario aux forces de Kadhafi avant son renversement. Le Maroc dénonce ainsi la mainmise du Front Polisario avec les cartels latino-américains à travers le rôle du Colonel Ould Laarik, depuis Tifariti, une zone contrôlée par le Polisario à l’Est du Maroc.

Dans cette perspective, les autorités gouvernementales mauritaniennes et maliennes, opérant conjointement dans le Sahara, ont mis à jour et arrêté en le 7 décembre 2010 une vaste filière du narcotrafic de cocaïne dans la zone. Cela conduisit à l’arrestation du chef du réseau, un Sahraoui nommé Soultani Ould Ahmadou Ould Baddi, alias « Sléitine », en compagnie de ses sous-lieutenants, Farha Ould Hmoud Ould Maâtallah, ancien militaire vivant dans les camps de la région de Tindouf (sud-ouest de l’Algérie), Breika Ould Cheikh, un ancien général du Front Polisario, Lahcen Ali Ould Brahim, né en 1970 à Tiaret en Algérie et lié à la tribu sahraouie Reguibate, et Mohamed Ould Laârik, chef de la police militaire du Front Polisario. Une source sécuritaire malienne, sous couvert d’anonymat, indiqua à ce propos que « le réseau a transporté de nombreuses tonnes de cocaïne pour le compte d’expéditeurs sud-américains à travers le Sahara en direction de commanditaires européens (…) Il s’agit là de l’un des trois plus gros réseaux de narcotrafiquants de cocaïne et de cannabis, qui transite la drogue du Sahara vers l’Europe, composé à plus de 90% d’éléments issus des camps du Polisario, et ayant des relais dans chacun des pays de la bande saharo – sahélienne ». Ould Baddi constituait en pratique une cheville ouvrière indispensable au réseau, une sorte de lien permanent entre AQMI, le Front Polisario, et les réseaux de narcotrafiquants locaux et étrangers opérant dans la zone.

En mars 2011, la justice malienne juge l’affaire du vol « Air cocaïne », un Boeing transportant une dizaine de tonnes de cocaïne en provenance de Colombie. L’avion s’est crashé dans le Nord-Mali en 2009, ouvrant la voie à une enquête au cours de laquelle est inculpé un ancien cadre du Front Polisario. Malgré les efforts du gouvernement algérien allié, les investigations démontrent qu’il n’est plus possible d’occulter l’implication des combattants du Front Polisario dans de nombreux trafics de la sous-région. Et plus expressément le narcotrafic de cocaïne, en particulier dans les Camps de Tindouf où résident depuis 1975 plus de 90 000 réfugiés sahraouis selon le Haut-commissariat des Nations-unies pour les Réfugiés (HCR) – plus de 165 000 selon le gouvernement algérien – à l’extrême pointe sud [8]– ouest de l’Algérie, dans la région naturelle de Saoura, à moins de 50 kilomètres de la frontière du Sahara occidental et moins de 65 kilomètres de la frontière mauritanienne.

En somme, au cœur du No man’s land qui caractérise le territoire à cheval sur le Sahara occidental, le sud-ouest algérien et le grand nord mauritanien, les combattants du Front Polisario ont bel et bien  noué des contacts avec les narcotrafiquants d’Amérique Latine, mettant à disposition leurs interconnexions multiples avec AQMI et  permettant une véritable voie alternative à l’acheminement de la cocaïne en Europe.

Robin Guillon, d’après le mémoire de fin d’études de l’IEP d’Aix, 2015.

[1] « Les sources du financement des bandes armées au Sahel », Compagnie Méditerranéenne d’Analyse et d’Intelligence Stratégique (CMAIS), 2013).

[2] « Mokhtar Belmokthar et la Katiba « Al Mouakaoun Be Dam », Note d’actualité n°298, Alain Rodier et Eric Denécé, CF2R, 20/01/2013.

[3] « Sécurité au Sahel et désarmement du Polisario », Lounès Saâd, Tribune Libre, Institut Hoggar, 24/11/2009

[4] Idem.

[5] Géopolitique, constantes et changements dans l’histoire, Aymeric Chauprade, Ellipses, Paris, 2003.

[6] « Comment le Polisario et les bandes armées maliennes s’affrontent pour le contrôle de la drogue au Sahel », Frédéric Powelton, Sahel Intelligence, 13/09/2011

[7] « Polisario – Sahel : les dessous de l’agacement de Bamako », Sahel Intelligence, 28/12/2011

[8] « Recensement des réfugiés à Tindouf : L’Impuissance du HCR », Info Sahara, 2014.

LES LIENS ENTRE LE TERRORISME SHEBAB ET LA PIRATERIE SOMALIENNE

1 Mai

Etudes géostratégiques s’ouvre aux étudiants de Sciences Po pour quelques exposés. Cet article est issu d’un travail fourni dans le cadre du cours optionnel de seconde année de Géopolitique des espaces maritimes. 

La Somalie est souvent considérée comme une caisse de résonance des imaginaires sécuritaires, en effet plusieurs discours présentent l’ « Etat effondré somalien » comme un creuset qui alimente de nombreuses synergies entre les menaces criminelle et terroriste. De telles représentations se rencontrent parfois dans des sources écrites comme l’atteste cet extrait de Baconnet A., « La Corne de l’Afrique : un carrefour stratégique »: « la Somalie est un Etat failli, où guerre civile, islamisme et piraterie présentent un fort potentiel de connexions et d’émulation ».

Il s’agira ici d’analyser et de clarifier les liens entre la piraterie somalienne et le terrorisme Shebab mais avant tout nous devons définir ces termes.

Qu’entend-on par piraterie ? L’article 101 de la Convention des Nation-Unies sur le droit de la mer de Montego Bay (1982) la définit comme l’exercice de « tout acte illicite de violence ou de détention ou toute dépravation commis par l’équipage ou des passagers d’un navire, agissant à des fins privées, et dirigé contre un autre navire ou aéronef, ou contre des personnes ou des biens à leur bord, en haute mer ou dans un lieu ne relevant de la juridiction d’aucun Etat. Cette définition permet de distinguer la piraterie maritime du terrorisme maritime, qui lui poursuit des objectifs politiques et non criminels de la piraterie. Surtout, elle apporte une précision fondamentale car cette définition et le dispositif prévu pour sa répression ne s’appliquent qu’aux attaques en haute mer ou dans les ZEE, soit au-delà de la limite des 12 milles marins. Dans les eaux territoriales, les attaques de pirates sont alors considérées comme des actes de brigandage qui relèvent de la juridiction de l’Etat côtier.

La piraterie somalienne pose, de par son contexte, une problématique particulière aux Etats et organisations de la communauté internationale qui cherchent à lutter contre elle car elle émane d’un Etat dit « effondré » et plongé dans une situation de guerre civile depuis la fin des années quatre-vingt. En effet, c’est à cette époque qu’éclate une guerre civile entre le dictateur Siyad Barre au pouvoir et une coalition d’opposants  appartenant à des clans différents et qui aboutit à la chute du régime, à la disparition des structures de l’Etat central et progressivement à la fragmentation politique et spatiale du territoire en 3 entités distinctes : le Somaliland, au nord-ouest qui proclame son indépendance, le Puntland au nord-est qui devient autonome tandis que le centre et le sud de la Somalie s’enfoncent dans une période d’affrontements violents menés par les War Lords (chefs de guerre). Dans cette zone, cette situation de guerre permanente s’accompagne d’un développement du banditisme, plongeant le pays dans un véritable désordre et perdure après l’échec des interventions humanitaire et militaire des Nations Unies de 1992 à 1995. La situation semble s’apaiser lorsque l’UTI (Union des Tribunaux Islamiques) prend le pouvoir en juin 2006 à Mogadiscio. Il s’agit d’une institution mi-politique, mi-judiciaire composée de chefs religieux, d’hommes d’affaires et de militaires qui repousse à la marge les warlords et qui rétablit un semblant d’ordre en imposant la charia qui instaure un ordre moral et religieux (interdiction du qat, peines très sévères contre le vol et le viol…). Les Etats-Unis vont alors soutenir une intervention militaire éthiopienne en Somalie qui entraîne la chute des Tribunaux islamiques en décembre 2006. Pour combler le vide du pouvoir, c’est le GFT (Gouvernement Fédéral Transitoire) créé en 2004 au moment de la Conférence de Nairobi avec l’appui de la communauté internationale qui s’installe à Mogadiscio en janvier 2007. Mais son fragile gouvernement est confronté à une reprise des violences menée en partie par l’ARS (Alliance pour la re-libération de la Somalie), un mouvement né de la dissolution de l’UTI. Mais en juin 2008, les efforts déployés par la communauté internationale depuis le début de l’année, à travers le Processus de Djibouti, aboutissent à un accord entre le GFT et une faction considérée comme plus modérée de l’ARS menée par Sheikh Sharif Ahmed, ce dernier arrivant à se faire élire à la tête du gouvernement en janvier 2009. Pourtant, les combats ont encore repris de plus belle depuis mai 2009, opposant l’actuel gouvernement de Sheikh Sharif Ahmed à deux groupes armés d’obédience islamiste qui constituaient les éléments les plus radicaux de l’UTI : le Hizbul Islam et surtout Al-Shabab qui affiche sa proximité idéologique avec Al Qaïda et qui pratique le terrorisme, multipliant des attentats meurtriers pour arriver à ses fins.

Si les activités principales de la piraterie somalienne inclut tous types de trafics (armes, drogues, humains) alors elles les lient plus ou moins directement avec toutes sortes d’organisations non étatiques. Cependant certains indices nous laissent croire qu’entre les enjeux de pouvoirs propres à la Somalie, comme les relations claniques ou familiales, et la faiblesse des autorités gouvernementales, une étude plus approfondie des représentations qui est faite de ces liens peut apporter un regard nouveau sur ces relations.

Ainsi, comment, depuis la chute de l’Etat central somalien, la considération de nombreux enjeux locaux influe-t-elle sur la compréhension des relations entre terrorisme et piraterie pour la communauté internationale ?

Si les représentations des liens entre terrorisme et piraterie en somalie sont aux normes de l’imaginaire sécuritaire propre aux nouvelles menaces non conventionnelles de l’ère globale, sans pour autant être combattu exactement de la même manière, une approche pragmatique de cette relations apparaît sous les considérations d’enjeux propres à la Somalie.

Les perceptions du terrorisme et de la piraterie comme menaces liés dans l’ère globale.

Une synergie possible entre piraterie et terrorisme ?

 

Les nouvelles menaces dans l’ère globale, comme le terrorisme ou le crime organisé, sont souvent caractérisées par le terme de « menaces non conventionnelles ». En effet, ces nouvelles menaces sont toutes deux caractérisées par l’absence d’une distinction claire entre moments de guerre et de paix.

Bruno Schiemsky  qui développe davantage cet argument dans Unholy High Seas Alliance en affirmant l’existence de liens structurels entre les pirates et la milice Al-Shabab. Il estime que cette collaboration réciproque s’effectue dans trois domaines. Tout d’abord, selon Bruno Schiemsky, les pirates fourniraient en armes la milice Al-Shabab à partir d’un trafic maritime organisé depuis l’Erythrée et apporteraient leur aide logistique pour faire venir des combattants étrangers sur le sol somalien. Ensuite, Al-Shabab prélèverait un pourcentage compris entre 20 et 50 % des rançons captées par les pirates et en échange, la milice entraînerait les pirates au maniement des armes : 2 500 pirates auraient ainsi reçu un tel entraînement. Enfin, les pirates formeraient les membres du groupe islamiste aux différentes techniques navales : navigation, abordage, notamment dans le but de constituer une petite force maritime au service d’Al-Shabab, sur le modèle de celle qui existe pour la rébellion des Tigres de libération de l’Îlam Tamoul au Sri Lanka

Les amalgames entre piraterie et terrorisme semblent aussi nourrir la presse quotidienne. Les analyses d’un article du Wall Street Journal est particulièrement révélateur de cette représentation. Pour cet article sur la Somalie, qui sonne l’alarme d’un risque de djihad maritime dans le golfe d’Aden, issu de la piraterie somalienne, il est nécessaire de réfléchir à l’utilisation des mêmes armes que celle de la lutte contre le terrorisme contre la piraterie.

L’intervention de la communauté internationale sur la compréhension des nouvelles menaces
La réponse à ces menaces asymétriques par l’administration américaine s’appuie sur la définition d’un Full Spectrum Dominance, c’est-à-dire un spectre des conflits qui est divisé en trois niveaux d’intensité : basse, moyenne et haute. Ce spectre des conflits correspond à un « continuum opérationnel allant des opérations en temps de paix jusqu’au conflit conventionnel majeur» et « vise le contrôle des crises et conflits, grâce au développement des capacités de flexibilité, de versatilité et de projection rapide », soit un « continuum stratégique du contrôle de la violence par la prévention-préemption-dissuasion et la coercition ». Cette doctrine se base également sur la création d’un Etat fort, capable d’exercer son autorité a l’intérieur de son territoire et d’empêcher l’émergence de diverses factions, ainsi que des réseaux de crimes organisés, or les applications de ces consignes sont difficiles à mettre en place dans les états en proie à une grande pauvreté et à la corruption, comme notamment le Puntland.

Aussi l’intervention d’acteurs locaux est souvent privilégiée dans la résolution des conflits. En effet, si les opérations Restore Hope  furent des échecs, la récente coopération entre l’ONU et les Etats de Puntland et du Somaliland commence à porter ses fruits. Cela montre qu’une considération plus pragmatique des problématiques locales permet une meilleure action en Somalie.

Une approche pragmatique basée sur la considération d’enjeux de pouvoirs locaux

 

Une relation mis à mal par des preuves factuelles

Tout d’abord, certains acteurs qui combattent la piraterie somalienne utilisent un argument géographique en précisant les zones ou la piraterie somalienne est présente, qui ne correspondent pas forcement à celles sous l’influence des groupes rebelles islamistes. En effet, les Shebab tiennent le sud de la Somalie et Mogadiscio tandis que les pirates plutôt le centre de la somalie et le nord-est (voir carte en annexe), il ne reste plus qu’Haradere, qui est un port très occupé, où les pirates peuvent faire face directement avec quelques mobilisations islamistes somalienne.

Ensuite un second argument est l’incompatibilité idéologique : les pirates et les milices islamistes sont deux entités différentes. Les pirates ont des objectifs purement lucratifs tandis que les Shebab ont des vues politiques. Cette incompatibilité atteint son paroxysme lorsque l’union des tribunaux islamiques prend le pouvoir en 2006 et initie les hostilités en réprimant violemment la piraterie et en combattant les pirates spécifiquement a Garacad et Haradere

Même si ces éléments permettent de nuancer les représentations que l’on a évoquées des liens entre piraterie et terrorisme, il faut également prendre en compte des variables propres à la Somalie.
 Des enjeux de pouvoirs propres à la somalie

 

Les pirates ont des objectifs purement mercantiles, si leur but est la croissance de leur business, un lien potentiel avec le terrorisme changerait l’échelle de répression, et n’aurait aucun intérêt à avoir a affronté le même type de combattant que les coalitions internationales qui luttent contre le terrorisme. Ainsi les pirates n’ont aucun intérêt à se connecter stratégiquement avec les pirates.

Par pragmatisme on ne peut négliger une possible coopération basée sur des liens de business pour les pirates qui opèrent à Mogadiscio et au sud de la Somalie. Selon le Quai d’Orsay, les pirates achèteraient souvent le silence des milices islamistes qui les ont combattus par le passé, ce qui autoriserait une certaine porosité, notamment concernant le trafic d’armes. La piraterie somalienne a également une longue tradition de division des rançons, 10% de ces rançons sont en moyenne redirigées vers les communautés locales, mais il est possible que les Shebab reçoivent ce subside à travers les relations claniques et familiales très fortes en Somalie.

Cela montre que les pirates se doivent d’être en bons termes avec les détenteurs du pouvoir, que ce soit au sein de leurs clans, mais aussi dans le cadre des autorités locales.

Si nous prenons l’ensemble des arguments évoqués nous obtenons une approche mesurée de potentielle synergie qui existerait entre les pirates somaliens et les groupes d’obédiences islamistes, les premiers ont d’abord des objectifs mercantiles et sont combattus majoritairement à l’échelle locale, de par la définition de juridiction essentiellement, tandis que les islamistes ont une ambition politique avant tout.

L’usage de la terreur politique est d’autant plus à éviter car elle leur coûterait leur relative impunité envers les autorités locales affaiblies depuis l’effondrement de l’Etat somalien. Enfin les diverses connexions entre les clans locaux et l’institution que représente la famille en Somalie sont cruciaux pour comprendre les relations entre la pauvreté, la corruption des autorités locales et les phénomènes de piraterie et de terrorisme islamiste.

Thomas Ramonda, étudiant à l’IEP d’Aix en 2e année

L’ARMEE FRANCAISE ET LES MUTATIONS DU COMBAT TERRESTRE DANS LA GUERRE DU RIF 1925-1926

11 Jan

Si, en histoire militaire, la guerre du Rif est souvent étudiée sous l’angle des opérations aériennes, puisqu’elle représente un tournant dans le développement d’une jeune arme qui tend peu à peu à s’affirmer, elle est aussi l’occasion d’expérimentations dans le champ plus classique de la guerre terrestre. Dans un espace peuplé de « paysans-guerriers au sentiment identitaire très fort »[1], difficile d’accès aux forces extérieures, les forces françaises affrontent un climat rude, dans un environnement peu familier de moyennes et hautes montagnes. À partir de juillet 1921 le charismatique Abd el-Krim tente de constituer dans sa zone un État autonome, l’intervention des troupes espagnoles, qui n’hésitent pas à recourir aux gaz, se montrant incapable de mater la rébellion. Administrateur du Maroc, Lyautey réclame des renforts dès janvier 1924. Le 22 août 1925, malgré son absence d’expérience coloniale, Pétain lui-même doit s’impliquer pour contrer les ambitions du chef rifain, habile meneur d’hommes, dont les talents tactiques acquis sur le terrain mettent en difficulté les brevetés de l’École supérieure de guerre. Comme le constate immédiatement après la fin officielle des hostilités un officier d’infanterie y ayant participé, « les combats qui viennent de se dérouler sur l’Ouergha ont nécessité l’intervention de 150 000 hommes[2] de troupe, d’une vingtaine d’escadrilles, d’une artillerie importante, d’unités de chars de combat, de services de toute nature. Les opérations menées contre les Rifains n’affectent donc plus les caractères d’une petite expédition lointaine. Il s’agit d’une véritable guerre[3]. » Sous le regard intéressé des observateurs internationaux, en particulier allemands, une mobilisation conjointe, d’un type inédit, de compétences et d’armements récents[4] est nécessaire pour réduire un adversaire d’une ténacité hors du commun.

 

Des effectifs importants doivent être mobilisés, et donc distraits d’autres théâtres – de la Rhénanie occupée par exemple, suscitant des doutes quant à la sécurité nationale. L’emploi d’armes dont sont dépourvus les Rifains, tel l’avion, mais aussi le char, permet de faire pencher la balance en faveur des Français. L’entraînement de leurs fantassins n’est en effet guère axé sur les méthodes de contre-insurrection. Soldats et officiers sont formés et équipés en fonction essentiellement de leurs homologues germaniques. L’institution militaire ne développe pas, à proprement parler, de matériels nouveaux mais s’efforce d’adapter l’existant aux exigences locales d’une guérilla qui évolue dans un espace aride, hostile. Les tranchées sont remplacées par une pierraille qui use prématurément les chenilles, les pneumatiques et épuisent les fantassins soumis à des embuscades imprévisibles d’ « un ennemi brave, dont l’invisibilité est la principale caractéristique et qui, la plupart du temps, se montre insaisissable « comme la poussière qui vole[5]. » La nature particulière du terrain, qui semble aux troupes métropolitaines aussi étrange que la surface de la planète Mars, est fréquemment relevée. « Aucune carte militaire exacte n’existe encore pour cette région »[6], relève Gemeau en 1927.

 

La puissance d’écrasement et de franchissement des chars débarqués en hâte sur le sol du Maghreb est conçue avant tout pour la guerre de tranchées. Ces appareils sont peu aptes à la lutte contre des partisans dans un conflit de haute intensité dépassant les tâches traditionnelles de police coloniale auxquelles les emploient aussi les Britanniques, fonctionnant surtout par la crainte inspirée aux populations locales.  Il s’agit de combattre en terrain montagneux, spécialité militaire quelque peu à part, l’utilisation des matériels modernes dans ce type d’environnement ayant fait l’objet de réflexions préalables[7] en Europe, mais de peu d’expérimentations concluantes[8]. Les forces terrestres s’engagent avant tout dans un processus de recyclage créatif du robuste FT, qui est le seul modèle transportable par voie maritime. L’engin conçu par Renault reçoit des améliorations, en particulier des chenilles Kégresse. Le conflit au Maroc donne une impulsion décisive au système de bandes de caoutchouc moulé, creusées de sculptures reproduisant la forme des patins, comme cela se pratique sur les pneumatiques. Le système présente l’avantage d’être adaptable aux châssis existant. Les FT à train de roulement Kégresse-Histin à chenilles caoutchoutées version 1923 sont pourtant peu performants dans le Rif. Seuls treize exemplaires prennent part aux opérations[9]. Rapidement déchiquetées par les aspérités coupantes des affleurements rocheux des pistes, les bandes souples tendant à handicaper des machines par ailleurs solides[10], sans leur procurer le surcroît de mobilité escompté. Leur emploi est d’abord considéré comme expérimental, comme l’indique un passage d’un article anonyme dans la Revue militaire française[11]. Le « bruit médiatique » autour de cette invention capable de progresser de manière relativement silencieuse dépasse certainement son efficacité réelle. Le « nouveau char avec chenilles souples »[12] français fait l’objet d’un article très documenté de Fritz Heigl dans Militär-Wochenblatt. L’attentif expert autrichien souligne que l’engin novateur « a été débarqué au Maroc, et que ses dernières occasions d’emploi montrent que celui-ci existe en plus grand nombre, et que les exemplaires sont vraisemblablement destinés à se multiplier. » Cette assertion ne correspond en rien à la situation réelle de l’arsenal national. « Les Français étant temporairement incapables, pour des raisons financières, d’envisager l’introduction d’un modèle nouvellement construit (…), ils ont réussi à moderniser, en masse considérable, leurs anciens chars légers datant de l’année 1917[13]. » Les efforts de mise en valeur du Rif n’ont guère porté sur les infrastructures, nul ne songeait à y faire rouler des chars, des automitrailleuses, ou à y poser des avions.

 

La rébellion d’Abd el-Krim offre surtout l’occasion aux Français de déroger à la stricte subordination des chars à l’infanterie prescrite par la doctrine. Les contingences matérielles en terrain colonial obligent certains à s’enhardir et à briser temporairement l’association organique entre fantassins et blindés[14]. « Depuis la guerre, les engins blindés n’ont été effectivement employés qu’aux colonies. Au Maroc, dans la campagne 1925-1926, ils se sont aussi bien comportés dans l’offensive que dans la défensive » affirme de manière un peu présomptueuse le sérieux Journal des Débats. Ce quotidien synthétise plus adéquatement : « Sans doute, l’emploi qui en a été fait n’a pas toujours été parfaitement orthodoxe et conforme aux indications réglementaires : rien d’étonnant, puisque celles-ci ont été établies à la suite des expériences d’une guerre européenne[15]. » Ce ne sont pas seulement les chars, mais les véhicules motorisés qui permettent de prendre l’avantage en déplaçant les troupes avec rapidité pour autant que le permet le réseau routier. L’adversaire étant privé des moyens automobiles symétriques, l’armée française ne dédaigne pas d’utiliser comme lui les traditionnels mulets. In medias res, un journaliste constate que « nous sommes aujourd’hui en présence d’un adversaire tel que nous n’en avons encore jamais rencontré au cours des campagnes coloniales. C’est d’une vraie guerre moderne, mettant en action toutes les armes scientifiques, qu’il s’agit désormais[16]. »

 

Les travaux universitaires contemporains évaluent néanmoins que, parmi les plus de 50 000 combattants placés sous les ordres d’Abd el-Krim, seuls 30 000 au maximum sont équipés de fusils modernes. En dépit de leur maintenance parfois difficile, les armements motorisés jouent un rôle de premier plan dans les hostilités asymétriques du Rif. Plus étonnant, la rigidité, la fidélité aux enseignements de la Grande Guerre inscrite dans les textes se prêtent à des aménagements dans une situation d’urgence. L’intervention française au Maroc du 13 avril 1925 au 27 mai 1926 dynamise à la fois l’innovation et la réflexion, sans toutefois conférer un élan durable à la pensée et la pratique militaires nationale. Si les aspects aéronautiques sont les plus remarquables, grâce notamment à l’action efficace du futur colonel Paul Armengaud, la partie se déroule aussi au sol, présentant un début d’adaptation des formes traditionnelles de la guerre terrestre, sinon une vague de modernisation. La guerre du Rif joue un rôle de laboratoire, comme ultérieurement la guerre d’Espagne. Les anciens combattants de 1914-1918 – comme leur matériel – se retrempent dans la guerre, de nouveaux officiers se forment et couchent sur le papier leurs expériences. Cependant, les conséquences pratiques de cet intense effort militaire, puis du travail de théorisation qui s’ensuit, restent limitées. Les forces françaises, soumises à des contraintes tant budgétaires que sociales – les  « classes creuses » dues à l’hémorragie de la Grande Guerre se profilent – et politiques, demeurant globalement engoncées dans leur carcan d’après-Armistice. Si les formes prises par les opérations coloniales connaissent une certaine évolution à partir du début de la décennie 1930, aucun char conçu exclusivement pour elles ne se concrétise jamais en France, malgré une succession de projets. L’espace des colonies et des protectorats représente pour la métropole à la fois un champ d’expérimentations militaires en terrain peu connu, mais aussi l’occasion de dévoiler d’éventuelles faiblesses à la fois aux rebelles autochtones et au vigilant adversaire allemand.

Candice Menat, doctorante au CHERPA sous la direction du lieutenant-colonel Rémy Porte

[1]. COURCELLE-LABROUSSE Vincent, MARMIÉ Nicolas, La Guerre du Rif, Paris, Tallandier, 2008, 364 p., p.17.

[2]. Les chiffres varient selon les modalités du décompte des personnels. Les travaux universitaires actuels évoquent plutôt 100 ou 120 000 hommes environ.

[3] GOUBERNARD René, chef de bataillon, « Les chars de combat au Maroc en 1925 » 1/3, Revue d’infanterie mai 1926 n°404, p.619 à 649, p.619.

[4]. ANONYME, « Neues über Kampfwagen », Militär Wochenblatt n°22 11 décembre 1925, p.776 à 778, p.776 expose par exemple les étapes du redéploiement du 517e régiment de chars, de l’armée du Rhin au Maroc en passant par la France.

[5]. GOUBERNARD René, op. cit., p.620.

[6] GEMEAU André, lieutenant-colonel, « L’emploi des feux dans la guerre du Rif », Revue militaire française, janvier 1927, p.112 à 117., p.112.

[7]. ABADIE Maurice, lieutenant-colonel, Étude sur les opérations de guerre en montagne, Paris, Lavauzelle, 1924, 362 p., p.120. « En ce qui concerne l’emploi des chars en montagne, aucune expérience n’a été faite jusqu’à ce jour. Par suite de circonstances diverses, les chars n’ont été utilisés ni à l’armée d’Orient ni sur le front austro-italien. Les conditions dans lesquelles de petites unités de chars ont été employées au Maroc et au Levant sont encore insuffisamment précisées et aucune conclusion utile ne peut être fournie par ces modestes essais ».

[8]. On capitalise sur les expériences de la Grande Guerre, selon le mécanisme habituel à l’armée française. Deux ans après l’Armistice paraît DARDE commandant, Étude sur la guerre de montagne d’après les enseignements de la campagne d’Orient. Sous la direction du général de Lobit et du colonel Dosse, 1920, 134 p. Devenu général, Dosse s’illustrera ensuite dans le Rif.

[9]. VAUVILLIER François, Histoire de Guerre, Blindés & Matériel n°100 avril-mai 2012, p.29.

[10]. Ce n’est pas avant 1928 que les chenilles métallo-caoutchoutées obtiennent des performances plus satisfaisantes.

[11]. ANONYME, « Les chars de combat au Maroc en 1925 », Revue militaire française décembre 1925, p.398 à 416, p.407. Cet article est longuement commenté, et partiellement traduit, dans ANONYME, « Kampfwagen in Marocco », Militär-Wochenblatt n°28 25 janvier 1926, p.997 à 998.

[12]. HEIGL Fritz, « Frankreich : Le nouveau char « avec chenilles souples » », Militär-Wochenblatt n°22 11 décembre 1925, p.779 à 780.

[13]. Ibid., p.780.

[14]. Le Britannique COSTIN-NIAN Charles Barry, commandant, « Rough on Riffs : Tanks in Hill Warfare in Morocco – 1925 », The Royal Tank Corps Journal n°97 mai 1927, p.10 à 12, p.12 relève cette entorse au règlement, ainsi que la pratique consistant à faire démarrer les chars une demi-heure avant l’infanterie, afin de leur conférer une certaine avance compensant leur lenteur. Les aspérités du terrain, quand elles ne les entravent pas totalement, ne permettent pas aux FT d’atteindre leur vitesse maximale. Les véhicules chenillés sont aussi utilisés pour tracter de l’artillerie.

[15]. BOURGET Jean-Marie, « Les chars de combat », Journal des Débats, 11 décembre 1926, p.3.

[16]. MONJOU Guy de, « La guerre du Rif  », Revue de Paris, 1er août 1925, p.574 à 601, p.577.

 

LES AFFREUX : MERCENAIRES FRANCAIS DE 1960 à 1989

11 Déc

Etudes géostrategiques est heureux de reprendre ici le compte-rendu de lecture de l’excellent guerres-et-conflits.over-blog.com consacré au dernier ouvrage de Walter Bruyère-Ostells :

« Une étude académique et scientifique du phénomène du mercenariat français entre la guerre d’Algérie et la chute du mur de Berlin, le pari de Walter Bruyères-Ostells était osé, et il est réussi.
A travers cette étude particulièrement documentée de « La main gauche de la France en Afrique » (titre de la deuxième partie), l’auteur nous entraîne du Congo belge à l’Afrique australe et aux Comores. On apprécie surtout que Walter Bruyères-Ostells prenne du recul par rapport aux événements plus ou moins sensationnels et à discours moralisateur habituel. Sur la base d’un vaste ensemble archivistique (dont les papiers personnels de Bob Denard), de documents officiels, de publications, d’articles de presse et d’entretiens, il nous livre une étude absolument essentielle pour quiconque s’intéresse au sujet. Passant intelligemment de la description des événements à l’étude des hommes, du cadre géopolitique aux manoeuvres quasi-maffieuses, de l’analyse de l’environnement à celle des réseaux, des causes et des conséquences, de Rhodésie du Sud au Gabon, d’Angola au Tchad, il nous fait traverser le continent africain dans toutes ses diagonales, sans oublier les liaisons anciennes (amitiés issues de l’Algérie française), les différences et tensions internes dans ces groupes hétérogènes, ni les instrumentalisations ultérieures des très respectables gouvernements de la Ve République dans le contexte général de la guerre froide. Il souligne également l’évolution « sémantique », qui glisse progressivement vers la notion de « volontaire armé », sans doute plus propre et présentable. Ce thème, d’ailleurs, ne pourrait-il pas faire l’objet d’un tome 2, qui traiterait des situations libanaises, balkaniques et autres ?
En tout cas, on en redemande. Un livre précis, soigné, complet ».
Nouveau Monde éditions, 2014, 480 pages, 22 euros.

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Les faiblesses de la réponse occidentale face aux dérives islamistes fondamentalistes

8 Oct

Malgré des efforts certains et une réelle implication dans la lutte contre le djihad global, force est de constater les lacunes des mesures actuellement mises en oeuvres par la communauté internationale pour lutter contre ce phénomène. Cette insuffisance se retrouve non seulement au niveau coercitif puisqu’un vide juridique évident persiste en matière de terrorisme empêchant une répression efficace (A), mais également en amont, rendant nécessaire une politique de prévention complémentaire à toute coercition (B).
A) Le djihad face au Droit interne et international: de la lacune juridique au vide sécuritaire

Le phénomène terroriste n’est pas sans poser de véritables difficultés quant à sa définition eu égard à l’équivoque entourant la nature de ses actions. Les actes de tels mouvements, au vu des méthodes bien particulières qu’ils emploient, ne présentent pas les caractéristiques d’une guerre classique, ce qui complexifie non seulement leur approche mais également leur qualification. On peut dire qu’avec l’avènement du terrorisme, il y a eu un changement radical non seulement des causes et de la nature de la guerre par rapport au modèle classique, mais aussi et surtout de ses effets: pour les terroristes, le combat et la violence sont une fin, un but en soi et non un simple moyen, tandis que pour les sociétés occidentales, il s’agit de l’ultime recours à mettre en oeuvre seulement après épuisement et échec de toutes les autres voies de règlement possibles. Autrement dit, les mouvements terroristes actuels se caractérisent par  »l’extrémisme de leurs objectifs et par l’ampleur, la coordination et le caractère impitoyable de leurs opérations »30. A cet égard, on peut dire que  »le terrorisme est une activité de temps de paix dont l’objectif est la guerre »31 tandis que les nations occidentales s’emploient à l’inverse à  »préserver les générations futures du fléau de la guerre »32.

Ainsi, l’ambivalence et l’ambigüité du terme de guerre contre le terrorisme semblent laisser subsister un réel flou quant à la conduite à tenir en la matière, et le fait que le terrorisme ne puisse pas être qualifié de guerre à proprement parler soulève des problèmes juridique inédits. Puisque les règles du Droit international humanitaire et des conflits armés ne peuvent s’appliquer qu’en temps de guerre, la première question qui se pose est donc de savoir quel bloc normatif doit régir les combats contre les réseaux islamistes et quel statut attribuer à ces combattants de la foi puisque la lutte contre ce phénomène comme le phénomène lui-même ne peuvent être qualifiés de  »guerre » au sens propre. De ce point de vue, les Etats occidentaux se trouvent déstabilisés face aux moyens utilisés par les mouvements terroristes, et la conception de la belligérance qui, en vertu notamment des normes édictées par le Droit international, prévalait jusqu’alors dans nos sociétés apparaît largement obsolète et inadaptée à régir de telles situations.

Les groupes à caractère terroriste ne respectent aucune règle juridique internationale et agissent de manière absolument contraire aux valeurs d’humanité, de proportionnalité et de discrimination dans l’attaque soutenues par les pays occidentaux et résultant du Droit humanitaire et des conflits armés. C’est finalement, en filigrane, toute la problématique du statut des membres des mouvements à caractère terroriste qui se pose, ces derniers n’entrant dans aucune catégorie existante des textes actuellement en vigueur, ce qui n’est pas sans causer de multiples difficultés quant à leur appréhension et leur répression en termes juridiques. En effet, le Droit international humanitaire et des conflits armés a un champ d’application bien défini et les terroristes ne tombent pour l’heure aucunement sous le coup des règles qu’il édicte, soit parce-que les spécificités de cette mouvance ne correspondent pas aux critères définis par ces normes, soit encore en raison d’une exclusion expresse de ces groupes du domaine du Droit international comme c’est notamment le cas pour les Conventions de Genève ou le Statut de Rome. C’est ainsi la répression elle-même des auteurs d’actes terroristes qui est perturbée et menacée par l’absence de définition consensuelle du statut des membres de ces groupes. Le flou juridique qui entoure les mouvements djihadistes gangrène assurément la mise en oeuvre des mesures coercitives prévues par les textes pour réprimer la commission de crimes internationaux. Puisque ces groupes n’entrent pas dans le champ d’application des Droits de Genève et de La Haye, il n’est pas possible de sanctionner leurs actes sur le fondement de ces règles. L’ambivalence du statut des auteurs d’actes de terrorisme, entre combattants et criminels, pose ainsi inévitablement la question du bloc normatif à même de régir leurs actions, et l’alternative binaire entre Droit pénal interne et règles internationales inspirées de la justice militaire semble pour le moins inadaptée33. Pourtant, l’existence d’un cadre juridique dans la lutte antiterroriste apparaît fondamentale tant dans le but de rallier l’opinion collective autour d’une conception favorable des interventions occidentales que pour accroître la légitimité de telles opérations au sein de la communauté internationale. En effet,  »le respect de certaines limites peut être juridiquement nécessaire et politiquement souhaitable, même dans une guerre contre des terroristes impitoyables »34.

Si le Droit humanitaire et le Droit des conflits armés prévoient des incriminations pouvant à première vue correspondre aux actes à caractère terroriste, comme celles de crime de guerre, de crime contre l’humanité, de crime de génocide et de crime d’agression figurant dans le Statut de Rome, force est de constater leur inapplicabilité à la réalité des situations de terrorisme en raison notamment de l’exclusion de cette menace du domaine de compétence de la Cour pénale internationale (CPI). L’inapplicabilité des normes internationales aux actes de terrorisme et l’absence d’incrimination spécifique qui en découle nuisent non seulement à la répression des acteurs du djihad mais préjudicient également aux populations civiles et aux victimes. En effet, en l’absence de crime défini par un texte, il n’est pas possible de prononcer des mesures coercitives pour punir cette action. Par conséquent, sans incrimination applicable aux attaques de la nébuleuse, il est interdit de sanctionner les crimes commis par ses membres35. Ce vide juridique est actuellement extrêmement pénalisant et dangereux pour la sécurité juridique internationale puisqu’il laisse impunis les auteurs d’actes à caractère terroriste ou les sanctionne sur le fondement de textes et d’incriminations inadaptés.

Il apparaît donc plus que jamais nécessaire, au vu de l’inflation des crimes terroristes et de l’envergure croissante de telles actions, d’oeuvrer à la mise en place d’une juridiction internationale spécialisée en la matière. L’absence d’organe juridiquement compétent, au niveau international, pour réprimer les attaques djihadistes renforce encore davantage le vide juridique résultant de l’absence d’incrimination correspondant aux crimes terroristes à proprement parler. Le terrorisme étant un crime aux particularités très marquées l’empêchant de tomber sous le coup des incriminations déjà existantes, la création d’une juridiction spécialisée expressément compétente dans ce domaine apparaît comme une mesure plus que salutaire pour la sécurité internationale. Ce faisant, il importe de s’interroger sur le type de juridiction le plus approprié à ces actions, à savoir un tribunal ad hoc ou une cour internationale permanente. Si le tribunal ad hoc semble difficile à mettre en oeuvre et ne correspond pas exactement aux spécificités de l’action terroriste en raison de son étendue spatio-temporelle par essence indéterminée et, pourrait-on dire, indéterminable, en revanche une juridiction permanente à l’image de la Cour pénale internationale nous paraîtrait davantage adaptée.

Car si l’on s’en réfère au Statut de Rome, bien qu’il exclue les actions terroristes de son domaine de compétence, les incriminations pour lesquelles la Cour est compétente pourraient aisément être adaptées aux spécificités de la nébuleuse, sur le fondement notamment de la prochaine définition du crime d’agression qui laisse entrevoir un espoir quant à l’inclusion des attaques djihadistes dans le champ d’action de la Cour. Ainsi, il est prévu que  »la Cour exercera sa compétence à l’égard du crime d’agression quand une disposition aura été adoptée […] qui définira ce crime et fixera les conditions de l’exercice de la compétence de la Cour à son égard »36. Il est donc nécessaire qu’un avenant soit apporté au Statut de Rome existant. Suite à la conférence de révision du Statut qui s’est tenue à Kampala le 11 juin 2010 il ressort, aux termes de l’article 8 bis que la Cour pourra exercer sa compétence à l’égard de ces crimes à compter du 1er janvier 201737.
Toutefois, il nous semble opportun d’insister également sur le fait qu’un nouveau problème se fait jour qui concerne, quant à lui, directement notre ordre national avec la récente montée en puissance du phénomène des français partis combattre en Syrie. Si des mesures ont été prises, avec entre autres la mise en place du plan anti-djihad par le Ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve en avril 2014 ou encore l’avènement des états généraux contre le radicalisme par l’Union des Mosquées de France à Avignon suite à la fusillade de Bruxelles au mois de juin, l’engouement de la jeunesse pour un combat supposé idéologique qui les dépasse reste tenace. Si les services de renseignement, et notamment la DCRI (la Direction Centrale du Renseignement Intérieur), surveillent sans relâche les individus présumés  »à risque », les lacunes de notre système sont criantes, ainsi qu’en témoigne par exemple la disparition de Souad Merah, la soeur de Mohammed Merah responsable des tueries de Montauban et Toulouse en 2012, ou encore celle d’une famille entière en septembre 2014. Dans la même optique, on peut faire état de la révélation, par le quotidien Libération, de la volonté affirmée par Mehdi Nemmouche, le tueur présumé du Musée juif de Bruxelles en mai 2014, de  »faire cinq fois Merah au 14 Juillet »38, intention dont les services de veille auraient prétendument eu connaissance. Le risque représenté pour les citoyens apparaît ainsi de manière encore plus flagrante puisque c’est un emblème de la Nation qui aurait pu être touché.

Le problème principal demeure là encore l’appréhension de ces combattants de la foi, cette fois à leur retour en France, car aucune incrimination ne permet de les condamner pour leur simple départ, laissant donc dans une impunité quasi-totale de véritables  »bombes humaines » ayant suivi une formation confessionnelle et opérationnelle spécifique, radicalisées et désormais aguerries à l’art du combat et au sacrifice ultime. Le Premier ministre britannique David Cameron a annoncé, suite à la décapitation des deux journalistes américains James Foley et Steven Sotloff vraisemblablement par un ressortissant de Grande-Bretagne en septembre 2014, son projet de confisquer le passeport des citoyens anglais partis pour le djihad. Un première hypothèse qui n’a pas, pour l’heure encore, trouvé d’écho en France. Toutefois, face à la décapitation de David Haines, un autre ressortissant britannique par les membres de l’EI ce dimanche 14 septembre ainsi que la menace de récidive sur un autre otage, Allan Henning, et la décapitation du français Hervé Gourdel par un groupe algérien lié à l’EI, une réponse harmonisée de la communauté internationale semble se faire jour, illustrée notamment par la mise en place de frappes aériennes en Irak.

Dès lors, au vu des lacunes criantes de l’appareil coercitif et du vide juridique qui persiste en matière de terrorisme islamiste, tant au niveau international qu’interne, force est de constater que la lutte contre ce phénomène sous le seul angle répressif semble vouée à l’échec. Aussi, c’est un travail en amont qui s’impose, c’est-à-dire la mise en oeuvre d’une politique de prévention efficace complémentaire et coordonnée avec la mise en place de sanctions juridiques effectives.

B) Terrorisme islamiste et politiques de prévention: une complémentarité nécessaire

Le Droit s’est révélé impuissant à réglementer efficacement la menace terroriste et combattre le fléau djihadiste au seul moyen d’un appareil coercitif s’est avéré absolument insuffisant. Les faiblesses et les incohérences de l’instrument juridique ont imposé aux Défenses occidentales de revoir leur stratégie en matière antiterroriste, ce qui a notamment abouti à un accroissement des missions en amont de toute intervention militaire. L’approche préventive est ainsi apparue comme une alternative incontournable pour tenter de lutter au mieux et de se prémunir de la manière la plus efficace possible contre les attaques islamistes fondamentalistes. Cette logique de prévention est d’autant plus indispensable que la caractéristique première des actes de terrorisme est justement leur imprévisibilité: la nébuleuse peut frapper n’importe où et n’importe quand, et c’est justement cet effet de surprise qui effraie les Etats occidentaux en mettant en déroute leurs armées suréquipées face à un adversaire aux techniques aussi primitives qu’anachroniques.

En effet,  »alors que les arsenaux occidentaux sont prévus pour faire face à une armée «classique», en ordre de bataille sur un terrain d’opérations clairement défini, la menace a muté pour devenir largement infra-étatique, voire individuelle, sans perdre pour autant en dangerosité »39. L’initiative des démocraties occidentales de parfaire leur appareil de renseignement peut donc s’analyser comme le reflet de leur implication réelle et concrète dans la lutte contre le djihad islamiste mondial. Il s’agit d’infiltrer les milieux terroristes afin de déceler leurs intentions, permettant ainsi une meilleure protection contre les attaques dépistées.

Si à première vue l’initiative peut sembler opportune, les services de renseignement se sont rapidement heurtés à des difficultés. La spécificité des attaques terroristes comme la particularité d’un milieu hostile, montagneux ou désertique, peu connu des forces occidentales, ont largement paralysé ces missions et mis en exergue l’inadaptation des méthodes en vigueur pour anticiper les actes islamistes radicaux. L’emprise des armées occidentales en milieu montagneux suppose en effet une véritable capacité à mener efficacement des manoeuvres plus complexes dans un environnement qui impose, du fait de sa rudesse et de sa rusticité, de très fortes contraintes jusqu’alors peu coutumières de nos forces. La spécialisation des troupes, qui doit passer par une préparation tant physique que mentale, apparaît dès lors comme absolument indispensable pour former des belligérants à même de mener une lutte effective sur ces territoires. De même, les conditions climatiques posent également problème et mettent en exergue les contraintes imposées par ce milieu. En dépit de notre large supériorité technologique, et peut-être pourrait-on même dire à cause d’elle, la difficulté du combat sur de tels terrains perturbe aussi bien les opérations militaires menées par les forces armées occidentales que l’action en amont des services de renseignement. En ce sens, ce qui change  »c’est la «tyrannie du milieu», c’est-à-dire du terrain et de la météorologie »40. Cela signifie qu’au traditionnel cadre espace-temps vient se greffer une troisième dimension qu’il importe de ne pas négliger, celle du relief, et avec elle son corollaire météorologique, permettant ainsi de parler de la montagne ou du désert comme d’un terrain tri-dimensionnel. On peut finalement dire que  »cette nouvelle variable, véritable déterminant de la manoeuvre, va donc conditionner le raisonnement tactique »41 et stratégique de nos services de renseignement engagés dans la prévention de la menace terroriste.

De ce point de vue, le milieu dans lequel évoluent les membres de ces groupes apparaît comme un véritable facteur dimensionnant pour la communauté internationale, et tout particulièrement en matière de renseignement puisque ces services doivent collecter l’information dans l’environnement naturel des terroristes, c’est-à-dire le terrain montagneux et, depuis peu, désertique. Si leurs attentats ne se déroulent pas en zone montagneuse ou aride mais davantage en milieu urbain, en revanche la préparation a lieu dans cet environnement hostile, berceau de la très grande majorité des organisations djihadistes connues à ce jour. Ces espaces offrent non seulement une discrétion sans précédent mais regorge également de cachettes quasi-inaccessibles sans une connaissance précise et minutieuse du terrain, permettant ainsi aux terroristes d’échapper sans trop de peine aux forces occidentales. Cela impose donc aux services de renseignement une lecture de la situation au travers du prisme déformant de l’environnement ainsi que la prise en compte de  »topo-principes », c’est-à-dire de principes liés à la topographie du milieu. Cela suppose ainsi une modification complète des grilles classiques d’acquisition de l’information et du déroulement des opérations puisqu’il faut désormais adapter ces règles traditionnelles aux particularités de l’environnement abritant les conflits islamistes contemporains.

Le rôle du renseignement apparaît de ce fait absolument fondamental dans la lutte antiterroriste car c’est grâce aux informations ainsi recueillies que les opérations peuvent être adaptées et améliorées en fonction des exigences du terrain. En effet, les conditions extrêmes de ces milieux rudes, changeants et exigeants ne sont pas sans générer une certaine incertitude quant aux situations locales et c’est justement  »la connaissance des spécificités du milieu […] [qui] permet d’y adapter au mieux la manoeuvre et d’en exploiter toutes les opportunités »42. De ce point de vue, il convient de prendre en considération le rôle fondamental des contraintes du milieu sur la manoeuvre et le déploiement des troupes, ce qui rend absolument nécessaire une bonne évaluation de l’environnement et de ses contingences notamment grâce au travail fourni en amont par les services de renseignement qui  »sondent le terrain pour en déceler toutes les potentialités et les limites d’emploi afin d’y engager ensuite rationnellement les forces »43. En définitive, la  »bataille du renseignement » repose sur une stratégie globale permettant de pallier les contraintes du milieu au moyen de l’acquisition d’informations aidant les armées occidentales à faire face aux multiples difficultés inhérentes à l’environnement. Car sous-estimer ce facteur reviendrait en somme à conférer à l’ennemi, autochtone rustique et entraîné à se mouvoir sur un terrain si hostile, un avantage non négligeable et une longueur d’avance certaine. La connaissance du milieu apparaît donc comme une condition sine qua non de la réussite de nos interventions militaires, confirmant ainsi l’importance du renseignement dans la lutte antiterroriste prise sous l’angle préventif, bien qu’il soit nécessaire de revoir la grille de lecture occidentale pour repenser profitablement la stratégie de ces services.

Une autre approche s’est alors imposée et une analyse davantage centrée sur les motivations psychologiques des terroristes est apparue comme une alternative indispensable en matière de prévention des actes djihadistes. Une capacité de décèlement précoce aidée par une connaissance plus  »intime » des terroristes permettrait de mieux comprendre les ressorts de leurs actions et donc de s’en prémunir plus efficacement. Car si le djihad, la guerre sainte, c’est-à-dire en définitive  »tout type d’action, individuelle ou commune, entreprise par des musulmans pour suivre le chemin de Dieu »44, trouve indéniablement son fondement dans les difficultés politiques, économiques et sociales rencontrées actuellement par les sociétés arabo-musulmanes, les comportements propres à l’individu ne sont pas non plus étrangers à la rancoeur farouche manifestée par ces groupes extrémistes.

L’attisement d’une haine globale anti-occidentale et plus particulièrement anti-américaine a ainsi conduit à une radicalisation progressive du combat pour la foi qui, plus qu’une simple opposition idéologique, a muté en une véritable lutte à mort contre les démocraties de la coalition internationale. Le terrorisme  »peut manifester les souffrances et les désarrois d’un monde arabo-musulman qui se pense humilié, opprimé et maltraité par l’Occident et qui a globalement échoué au bout de cinquante ans de décolonisation »45 et  »le djihadisme contemporain est ainsi caractérisé par une aversion extrême vis-à-vis des normes et des valeurs occidentales, de l’économie de marché, du mercantilisme, du matérialisme, du culte du corps et de l’hédonisme d’une société permissive »46. Dès lors,  »tuer les américains et leurs alliés, qu’ils soient civils ou militaires, est un devoir qui s’impose à tout musulman qui le pourra »47.

Ce faisant, un profil psychologique des djihadistes se dessine et laisse entrevoir en filigrane le processus d’enrôlement complexe dans lequel l’individu est fanatisé, converti à un Islam extrémiste réinterprété à l’aune des contingences du djihad et formaté au sacrifice suprême. Les terroristes  »n’agissent pas à la suite d’une impulsion comme le ferait le serial killer mais au terme d’un processus mûrement réfléchi »48. D’ailleurs, on peut dire que  »pour les fanatiques et les terroristes, les victimes ne comptent pas. Elles sont désincarnées, déshumanisées, au regard de ce dont ils se réclament. Le remords et la culpabilité sont absents »49.

Cette potentielle dangerosité est encore davantage accrue par une formation spécifique dispensée aux nouvelles recrues djihadistes afin que leur énergie soit  »contrôlée, canalisée, orientée vers des tâches particulières servant le but de l’organisation terroriste »50. Grâce à un processus pourrait-on dire  »pédagogique » basé sur un embrigadement massif dispensé par les recruteurs, les terroristes nouvellement engagés subissent un lavage de cerveau bien rôdé qui ôte à l’individu sa personnalité pour en faire un élément vidé de toute existence propre en-dehors du groupe qu’il a rejoint. Ainsi, ce versant mental et religieux de la préparation ne doit pas être sous-estimé puisque finalement  »le coeur de la stratégie, l’arme absolue, n’est pas militaire mais spirituelle et psychologique »51. Toute humanité doit dès lors être soustraite à l’individu, qui se mue en une arme tant offensive que défensive car, dépouillé de tout esprit critique et fanatisé à la cause, il devient désormais un combattant sans faille que plus rien ne peut arrêter. En d’autres termes,  »si nous parvenons à immuniser l’individu sur le plan confessionnel et opérationnel, il sera habillé d’une cuirasse sécuritaire. Grâce à cette cuirasse, l’individu musulman se transforme en citadelle solide et imprenable, impossible à infiltrer et fière de mourir pour la défense de sa foi »52.

La préparation de l’esprit, autant psychologique que confessionnelle, apparaît donc primordiale et absolument complémentaire de la formation opérationnelle des nouvelles recrues djihadistes et tend à être largement facilitée par les nouvelles technologies. De ce point de vue, la diffusion massive de la propagande islamiste sur les réseaux Internet et l’extention des cibles de recrutement potentielles s’est accompagnée d’un corollaire inévitable: l’élargissement de l’espace opérationnel sur lequel peuvent dorénavant agir ces mouvements. Les moyens de communication de masse jouent donc un rôle absolument fondamental dans la stratégie des djihadistes contemporains. En exagérant à peine le trait, on peut sans doute affirmer que  »il n’y aurait pas d’Al-Qaïda sans Internet »53. En d’autres termes,  »le Web est devenu au fil des années le média le plus populaire et également le plus efficace vecteur de communication à la fois le plus développé et le plus difficile à contrôler »54. En ce sens, de multiples sites font l’apologie du combat pour la foi islamiste et diffusent massivement l’idéologie de ces groupes à la planète entière. Des forums spécialisés dispensent une éducation religieuse aux futurs combattants en leur inculquant des préceptes erronés et abusivement réinterprétés du Coran. D’autres sites proposent encore une formation au maniement d’explosifs ou à la préparation d’attentats à travers des consignes très pédagogiques et des vidéos pour le moins explicites. En naviguant sur des sites Web djihadistes, des forums de discussion et autres listes de diffusion islamistes, il est désormais possible pour tout internaute désireux de rejoindre les rangs du combat pour la foi de se former en ligne tant au niveau idéologique qu’opérationnel. La vulgarisation des préceptes et des techniques terroristes, désormais facilement accessibles au plus grand nombre via la toile, ouvre la voie à un recrutement extrêmement important et diversifié qui n’est pas sans largement préoccuper la communauté internationale.

La prévention des attaques djihadistes doit donc s’analyser comme un élément essentiel de la lutte contre ces mouvements fanatiques et la connaissance précise d’un adversaire sans visage apparaît aussi essentielle que complexe. Si le renseignement demeure le pivot de toute mission en amont, l’approche psychologique ne constitue pourtant pas, quant à elle, une voie à négliger et plus qu’alternatifs ces deux instruments doivent davantage s’entendre comme des moyens pleinement complémentaires, voire même cumulatifs, permettant de concourir à une prévention plus efficace.

Conclusion: le terrorisme, une menace qui dure?

En dépit des solutions proposées, la menace islamiste radicale reste encore extrêmement vive et la résilience des mouvements terroristes ainsi que leur exaltation de la violence les rendent toujours plus dangereux. L’harmonisation de ces diverses pistes de réflexion, tant préventives que répressives, devrait permettre de mener une lutte plus adéquate pour tenter de contenir le fléau fondamentaliste. La massification du phénomène ainsi que sa radicalisation imposent de mettre en oeuvre une politique active contre le djihad global contemporain, tant au niveau international qu’interne.

Toutefois, la lutte contre le djihad global ne parvient aujourd’hui pas à éradiquer cette menace ni même seulement à la limiter. Malgré un engagement évident pour tenter d’endiguer le risque terroriste, force est de constater que sa disparition est à notre sens encore illusoire. De ce point de vue, il semble davantage opportun de contenir le phénomène plutôt que de chercher à l’éliminer en totalité, cette dernière hypothèse confinant à la candeur la plus totale et s’apparentant, eu égard à l’étendue de la menace et à sa massification préoccupante, plus à une  »chasse aux puces », à un travail de Sisyphe qu’à une réalité probable et tangible. L’intervention de la communauté internationale pour combattre l’EI en Irak témoigne de l’implication des démocraties dans la lutte contre le terrorisme, nouvelle forme de barbarie moderne. Pour autant, si l’intention est bien présente, il est encore trop tôt pour gager de l’efficacité d’une telle opération.

Si Camus affirmait, dans son oeuvre Les Justes, qu’il n’est pas possible de discuter avec une idéologie, il nous semble malgré tout que la compréhension du phénomène djihadiste, de sa complexité et de ses subtilités, constitue une avancée certaine vers l’endiguement d’un tel fléau et que comprendre le terrorisme est un premier pas pour le réduire. S’il convient de ne pas se laisser aller à une candeur visant la disparition totale de ces groupes, il n’est en revanche pas vain d’espérer circonscrire et freiner leurs actions.  »Car le terrorisme, difficile, voire quasiment impossible à éradiquer totalement, se contient. Contenir le terrorisme, c’est presque le détruire. Comprendre ce que veulent les terroristes, comprendre comment ils opèrent, est le fondement de la lutte antiterroriste »55. En d’autres termes, on peut dire  »qu’une lutte effective et durable contre le terrorisme passe d’abord par sa déconstruction physique et psychologique et que cette dernière, la plus importante des deux à long terme, ne peut s’effectuer qu’à travers une connaissance approfondie du phénomène, en quelque sorte un apprivoisement méthodique de tous ses tenants et aboutissants »56.

En toutes hypothèses, lutter contre le terrorisme demande plus que de lutter contre les terroristes. Le combat contre le djihad islamiste mondial dépasse en effet largement le conflit militaire et le poids des armes; c’est au fond un combat impossible, une utopie qui revient en filigrane à se battre contre la psychologie humaine et son penchant inné pour la violence. Cette inclinaison à la brutalité qui caractérise l’individu transcende les cultures et les civilisations et demeure, aussi dérangeant que cela puisse paraître, une propension naturelle de l’être humain profondément tiraillé dans sa lutte intérieure, selon la théorie freudienne, entre Eros et Thanatos, c’est-à-dire entre ses pulsions de vie et de mort.

 »Il y a en l’homme de la noirceur. Une extrême noirceur qu’il faut regarder en face. »
Yves Michaud, Changements dans la violence

 

 Florence Vitte

Doctorante contractuelle au CHERPA, diplômée du Master II Histoire militaire en 2014

 

30Gilles AndréanietPierre Hassner(dir.), op.cit.,p.173
31Gilles Andréani et Pierre Hassner (dir.), Ibid., p.173 (tiré de André Glucksmann,  »Nihilisme ou civilisation », Politique
internationale, n°97, automne 2002)
32Préambule de la Charte des Nations Unies, signée à San Francisco le 26 juin 1945 et entrée en vigueur le 24 octobre
1945
33Gilles Andréani et Pierre Hassner, op. cit., p.241 34Gilles Andréani et Pierre Hassner, Ibid., p.180
35C’est le principe fondamental dit de la légalité des délits et des peines (Nullum crimen, nulla poena sine lege: il n’y a pas de crime, il n’a y pas de peine sans loi).
36Statut de Rome de la Cour pénale internationale du 17 juillet 1998, article 5, alinéa 237Coalition pour la Cour pénale internationale – Réaliser les promesses d’une Cour juste, efficace et indépendante – Crime d’agression http://www.iccnow.org/?mod=agression&lang=fr
38Patricia Tourancheau, »Mehdi Nemmouche: «Je vais faire cinq fois Merah au 14 Juillet », Libération, 7 septembre 2014
http://www.liberation.fr/societe/2014/09/07/je-vais-faire-cinq-fois-merah-au-14-juillet_1095637
39Bruno Delamotte, Question(s) d’intelligence – Le renseignement face au terrorisme, Editions Michalon, Paris, 2005, 132p, p.11
40Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Guerre en montagne, Economica, Paris, 2010 (2ème édition), 176p, p.12
41Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Ibid., p.12
42Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Ibid., p.23 43Colonel Hervé de Courrèges, Colonel Pierre-Joseph Givre, Colonel Nicolas Le Nen, Ibid., p.3844Marc Sageman, Le vrai visage des terroristes – Psychologie et sociologie des acteurs du djihad, Autrement Editions, Paris, 2010, 156p, p.18
45Jean-François Daguzan, Terrorisme(s): abrégé d’une violence qui dure, CNRS, Paris, 2006, 189p, p.26 46Jean-Michel Dasque, op.cit., p.71
47 »Déclaration du Front islamique mondial pourle jihad contre les Juifs et les croisés » in Gilles Kepel, op. cit., p.67 48Jean-Michel Dasque, op. cit., p.66
49Philippe Faucon,  »Quelque-chose en-dehors de toute compréhension humaine », Le Monde, 24 mars 2012
http://www.lemonde.fr/societe/article/2012/03/24/quelque-chose-en-dehors-de-toute-comprehension- humaine_1675134_3224.html
50François Géré, Pourquoi le terrorisme, Larousse, Paris, 2006, 160p, p.110
51Mathieu Guidère, Le manuel de recrutement d’Al-Qaïda, Editions André Versailles, Paris, 2007, 267p, p.74 52Mathieu Guidère, Ibid., p.75
53Gilles Kepel,  »Il n’y aurait pas d’Al-Qaïda sans Internet », Le Monde, 19 janvier 2006 http://www.lemonde.fr/proche-
orient/article_interactif/2006/01/19/gilles-kepel-il-n-y-aurait-pas-d-al-qaida-sans-l- internet_693546_3218.html 54Barthélémy Courmont, L’après Ben Laden – L’ennemi sans visage,François Bourin Editeur, Paris, 2011, 271p, p.92
55ArnaudBlin, op.cit.,p.35 56ArnaudBlin, op.cit.,p.35

Florence Vitte, étudiante du Master Histoire Militaire, Géostratégie, Défense et Sécurité (promotion 2013-2014)

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29 Juin

Etudes géostratégiques vous rappelle qu’une conférence consacrée aux groupes armés de Boko Haram aux Shebaab somaliens et animée par Walter Bruyère-Ostells (MCF à Sciences Po Aix), Pauline Guibbaud (consultante diplômée du Master 2) et Matthieu Guidère (professeur des universités spécialiste de la géopolitique du monde arabe et musulman) qui se tiendra à la faculté de droit de Toulon le 3 juillet. Pour toute information, voir ci-joint Toulon Sahel.

Études Géostratégiques

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Latin America Watch est un blog de veille et d’analyse de la situation des pays d’Amérique Latine.

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