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Les logiques d’appartenance cultuelles dans les dynamiques de migration: étude comparée des migrations assyro-chaldéennes et subsahariennes

13 Nov

Etude comparative de :

  • Sophie Bava, Julie Picard, « Les nouvelles figures religieuses de la migration au Caire », Autrepart 2010/4 (n°56), p.153-170
  • Didem Daniş, « « Attendre au Purgatoire » : Les réseaux religieux de migrants chrétiens d’Irak en transit à Istanbul », Revue européenne des migrations internationales [En ligne], vol. 22 – n°3


Introduction

Avant de les étudier et de les analyser dans le détail, il convient de présenter plus en profondeur les deux textes proposés ici, ainsi que leurs auteurs respectifs, afin de les inscrire dans un contexte de recherche global, seul à même d’appréhender leur légitimité universitaire et scientifique.

Le premier texte est un article de Sophie Bava et de Julie Picard intitulé « les nouvelles figures religieuses de la migration au Caire », publié dans le numéro 56 de la revue quadri-annuelle « Autrepart », destinée à l’étude des « sciences sociales du sud ». La présence de cet article dans ce numéro n’est pas anodine au vu du thème abordé par celui-ci: « Migrations et transformation des paysages religieux »; de la même manière, il n’est pas surprenant d’en reconnaître la maternité à Sophie Bava et Julie Picard.
En effet, la première est une docteure en anthropologie, spécialiste des migrations religieuses en Afrique du Nord à l’Université d’Aix-Marseille, et  qui signe plusieurs articles au sein de ce numéro. Forte d’une thèse sur les « pratiques religieuses des migrants sénégalais mourides entre Marseille et Touba » soutenue le 17 juin 2002 à l’EHESS Marseille, sous la direction d’André Mary, elle est également membre du Conseil Scientifique de l’UMIFRE  et de l’ESPAR (Egypte Soudan et Péninsule Arabique, de 2013 à 2017) et a organisé de nombreux colloques et séminaires sur les problématiques liées aux migrations religieuses dans le pourtour méditerranéen. De plus elle est membre du programme ANR Transmed CIRELANMED (Circulations religieuses autour de la méditerranée) et est responsable de l’axe 1, « Internationalisation de la formation religieuse et socialisation » Elle est également directrice de nombreux mémoires sur la question et de jury de thèse dont celui de Julie Picard, co-auteure de ce texte.
Celle-ci est enseignante à l’Université de Toulouse et docteure en géographie avec une thèse portant sur « le Caire des migrants africains chrétiens. Impasses migratoires et citadinités religieuses. Membre du programme ANR Jeunes Chercheurs MIGRELI, coordonné par Sophie BAVA elle-même, (IRD/LPED) : « Instances religieuses et d’origine confessionnelle sur les routes de la migration africaine » elle est aussi à l’origine de nombreux articles sur cette question des migrations religieuses au sein de la ville du Caire, pour laquelle elle apparaît comme une spécialiste.
Concernant le second texte, celui-ci est l’œuvre de la chercheuse turque Didem Danis paru dans le vingt-deuxième numéro de la revue européenne des migrations internationales. Didem Danis, en sa qualité de maître de conférences en Sociologie à l’Université de Galatasaray est également docteure en sociologie depuis 2009, date où elle fait valider sa thèse sur les « migrations de transit et les réseaux de migrants irakiens à Istanbul » à l’EHESS de Paris sous la direction d’André Wieviorka. Cet article se situe donc dans la continuité de ses précédents travaux universitaires et scientifiques qui se sont beaucoup centrés sur les migrations Irak-Turquie, notamment pour des motifs religieux.

S’ils s’attachent tous deux à souligner la prégnance des logiques d’appartenance cultuelles dans les dynamiques de migration, qu’elles en soient l’origine, le moyen ou le but, les deux textes possèdent des différences notables et complémentaires qui obligent une analyse dialectique et critique, que l’on retrouvera dans notre exposé. Ainsi, le premier texte, au contraire du second qui s’intéresse aux populations assyro-chaldéennes, ne se base pas sur une population restreinte mais traite d’une population bien plus large, à l’échelle continentale et qui comprend notamment chrétiens d’Afrique Subsaharienne et de la Corne de l’Afrique et musulmans des pays de l’Ouest africain. Dans un souci évident d’éviter les généralisations excessives, ces deux textes nous présentent également en annexe des portraits individuels visant à éclairer la diversité des situations et des motivations qui entourent les migrations de types religieux et contribuent par là même occasion à apporter une contribution non négligeable à l’analyse scientifique et universitaire du rôle central de l’obédience spirituelle dans les logiques migratoires transnationales de départ, d’arrivée, d’inclusion et d’accueil.
Pour mieux comprendre le développement de ce pan de l’analyse socio-ethnographique des migrations, on peut lire l’article de Stefania Capone publié dans le même numéro et qui cherche à en faire l’historiographie, en rappelant au passage que « si les études abondent, notamment sur les pratiques religieuses des différents groupes ethniques émigrés aux États-Unis, les efforts de théorisation dans ce nouveau domaine d’études sont encore rares » (Capone, 2010, p13)

Là n’est cependant pas la problématique qui nous anime. A travers l’étude combinée de ces deux articles, nous chercherons en effet à répondre à la question suivante: en quoi les dynamiques religieuses impactent-elles les logiques migratoires transnationales?
Pour répondre, nous verrons tout d’abord de quelle manière la religion s’articule comme un capital activé au sein des logiques migratoires transnationales. Nous chercherons ensuite à démontrer la pluralité des logiques qui sous-tendent l’activation de ce capital au cours des migrations, à partir des exemples fournis par les textes.

I. L’activation du capital religieux au cours des processus migratoires

 

Quelle que soit la place et l’importance qu’occupe la religion dans le choix du départ, elle apparaît déterminante dans les conditions d’accueil et d’intégration lors de l’arrivée des migrants au sein de nouveaux territoires, particulièrement lorsque ceux-ci sont appréhendés comme des lieux de transit. La religion, dans le cadre de cette migration de moyen-terme et transnationale est utilisée à la fois comme un ressort de l’inclusion communautaire sur mais aussi comme un support matériel d’intégration sociale.

 

A. L’appartenance religieuse comme base du lien social communautaire

 

Au Caire comme à Istanbul, et que ce soit chez les populations assyro-chaldéennes d’Irak ou africaines, la religion apparait comme un des facteurs d’intégration sociale privilégiée par les nouveaux arrivants. Si tous les migrants ne rentrent pas dans ces logiques communautaires, comme nous le verrons par la suite à travers l’analyse de certains portraits individuels, nombreux sont ceux qui investissent les espaces locaux du religieux. Cela a plusieurs implications: tout d’abord, cela témoigne bien souvent de l’existence d’une intégration intra-communautaire qui précède et influe (négativement ou positivement) l’intégration intercommunautaire sur le territoire d’origine. De plus, cette concentration du lien social autour de la question de l’appartenance religieuse tend à renforcer les liens communautaires transnationaux et contribuent au dynamisme d’une diaspora basée sur des critères différents de ceux, majoritairement financiers et économiques, qui reviennent souvent dans les travaux des chercheurs. Enfin, cette (ré)-activation du religieux tend à redynamiser des espaces religieux délaissés par les populations locales dans les pays d’accueil, et doit nous pousser à nous interroger sur les impacts des logiques de migration religieuses sur les populations autochtones.

L’analyse de portraits individuels permet une compréhension plus précise des logiques qui sous-tendent les dynamiques d’intégration communautaire à travers la religion, ainsi que des formes qu’elles prennent. L’exemple de Malik, étudiant nigérian de 39 ans ayant migré au Caire, disponible dans le premier texte nous donne un éclairage précieux sur l’importance du religieux dans l’activation du lien social intra-communautaire « Le fait d’être musulman et surtout azhari lui donne une légitimité dans les affaires dans un pays où il y a beaucoup de musulmans ou quand il faut négocier et demander un crédit aux libraires,[…]. Parallèlement, il est le tuteur d’enfants de riches nigérians étudiants au Caire« .  (Bava, Picard, 2010, P159). Ce court passage encapsule plusieurs idées fondamentales que l’on retrouve au sein des deux textes. Tout d’abord on y retrouve cette idée que le migrant se définit aux yeux des autres membres de sa communauté du pays d’accueil non pas en fonction de son pays d’origine mais selon son appartenance religieuse, qui lui permet de bénéficier de certains privilèges et largesses. Cette activation intra-communautaire est d’autant plus salutaire  qu’elle émerge parfois dans des contextes de xénophobie et de rejet de la part des populations locales, qui voient souvent dans l’arrivée de ces populations des menaces, notamment sur le marché de l’emploi:  » Comme tout métier, le travail est dur ici en Égypte. C’est dur à cause de la langue, de la communication… Dur aussi de se faire prendre pour un Soudanais et de laisser parler dans votre dos (…) Non, les Égyptiens ne connaissent pas l’Afrique » » (Bava, Picard, 2010, p164).

D’autre part, la seconde partie de la première citation permet de distinguer une composante fondamentale des dynamiques d’intégration intra-communautaire des populations migrantes basées sur le lien religieux: leur réactualisation constante, mais aussi leur transnationalisation. L’intégration d’un nouveau membre à la communauté religieuse locale permet le développement du réseau et son extension à la diaspora du nouvel admis. Ainsi, dans le cas de Malik, son statut au sein de la communauté musulmane cairote, rendu possible par les logiques d’activation du lien communautaire, lui permet de servir lui-même de support d’intégration des enfants de riches nigérians au Caire. Dans ce système évolutif auto-entretenu, la migration religieuse, particulièrement dans des pays de transit comme l’Egypte ou la Turquie tend à se transnationaliser et à dépasser la dialectique pays d’origine/pays d’accueil pour toucher les pays où la diaspora de la communauté est présente. Cela tient en grande partie, selon Danis, à « L’extension des institutions et des courants religieux à l’échelle mondiale. » (Danis, 2006, p5). Cette intégration sociale basée sur le lien religieux intra-communautaire ne se fait donc évidemment pas de la même manière selon que les migrants intègrent une minorité où qu’ils viennent grossir la population majoritaire. Cette dimension de la migration religieuse, faiblement étudiée par les deux textes, apparaît pourtant déterminante pour expliquer les stratégies utilisées par les migrants pour s’intégrer: si dans le cas des assyro-chaldéens irakiens en Turquie ou des chrétiens d’Afrique de l’Ouest en Egypte, minorités chrétiennes dans des contextes majoritairement musulmans, ces logiques d’intégration s’expriment davantage par l’activation des liens communautaires et l’affirmation du statut minoritaire pour accéder à des droits et une protection supplémentaire, rien ne nous est dit sur la manière dont l’appartenance au groupe majoritaire influe sur la manière dont sont accueillis et intégrés les migrants.

Enfin, l’importance des réseaux religieux dans les processus migratoires doit beaucoup au dynamisme des pratiques religieuses, renforcé par ce lien intra-communautaire que nous nous sommes employés à décrire et qui apparaît d’autant plus visible qu’il se confronte bien souvent à la relative inertie des populations autochtones. L’activation du capital religieux apparaît donc d’autant plus déterminante du fait qu’elle s’effectue au sein de contextes et de populations locaux qui utilisent eux-mêmes très peu ces dispositifs:  » Au-delà des acteurs et des espaces, les migrants africains se trouvent à l’origine d’un processus inédit de revitalisation religieuse, particulièrement au Caire, avec les étudiants qui alimentent les universités musulmanes et les migrants qui revivifient des lieux de cultes chrétiens, qui voyaient pourtant leur activité s’essouffler » p169

B) La religion comme support logistique et matériel des migrants

Les réseaux religieux auxquels accèdent les migrants irakiens chaldéens à Istanbul ou les chrétiens au Caire se présentent comme un support logistique et matériel. Au-delà des bienfaits de sentiment d’appartenance à une communauté et des avantages psychologiques et moraux, ces corporations apportent également une aide réelle : de l’installation des migrants dans les pays de transit jusqu’aux dernières mesures de départ. Ces réseaux religieux remplacent les réseaux professionnels de prise en charge des migrants, d’un point de vue humanitaire comme d’un point de vue associatif d’accompagnement des migrations vers le pays désiré.

Secondée par des réseaux familiaux, l’Eglise irako-chaldéenne à Istanbul accompagne les migrants et devient un véritable lien de continuité de la survie des migrants lors du passage en Turquie. Le transit à Istanbul dure entre un an et trois ans, mais dans des cas exceptionnels, il peut s’allonger à dix ans. L’Eglise chaldéenne d’Istanbul devient un pilier moral et matériel pour la survie des migrants et travaille en collaboration avec la branche catholique du réseau chrétien irakien « Caritas » : elles partagent les informations sur des opportunités d’emplois ou de logement, des moyens de scolariser les enfants et offre une assistance humanitaire, comme l’apport de vêtements, de nourriture ou d’une aide médicale. L’Eglise devient dès lors  l’intermédiaire entre les migrants chaldéens et les stambouliotes et permet une intégration de la communauté à un environnement plus large. L’Eglise chaldéenne est la structure intégratrice des chaldéens dans la société turque en ce qu’elle s’est convertie en une plateforme de contact entre les stambouliotes non-musulmans et les chaldéens. Ils travaillent généralement chez eux, au service de la famille ou louent des logements. De plus, en termes d’aide logistique migratoire, l’Eglise accompagne complètement les migrants dans leurs démarches administratives. Des rencontres sont organisées avec les Sous-préfectures et le Bureau des Etrangers du Département de la Sécurité, ce qui permet d’établir un lien direct avec les autorités stambouliotes. Ces connexions sont primordiales pour les migrants en situation irrégulière. Ces médiateurs entre les populations et administrations locales et les migrants chrétiens irakiens sont les professionnels religieux, les gardiens des Eglises.

Au Caire, les prêtres et les pasteurs jouent également un rôle fondamental auprès des populations chrétiennes d’Afrique sub-saharienne. L’Egypte est devenue la terre de différentes communautés de chrétiens, qu’ils soient coptes, catholiques, orthodoxes ou protestants. Se sont également implantés de nombreux ordres missionnaires ou mendiants. Malgré cette diversité religieuse de chrétiens et de profils de migrants, les prêtres et les pasteurs ne fournissent pas seulement une aide spirituelle aux migrants. Ces hommes de religion s’investissent parfois aux côtés d’ONG ou seuls pour rendre des services aux migrants dans le besoin ou dans des situations précaires. Cette vocation d’assistance exercée dans l’ensemble de la communauté chrétienne du Caire montre bien la place essentielle du réseau religieux au sein des routes migratoires. « Ils ont fait un choix. Je peux les aider moralement et spirituellement. Ils doivent trouver une vie décente ici et il m’arrive d’aider certains à trouver un travail, en faisant l’intermédiaire avec des familles occidentales », explique Dominique (le pasteur méthodiste ivoirien dont le portrait est dressé à la page 164) à propos des migrants africains.

Les réseaux religieux qui ont mis en place des mesures d’assistance légale, administrative, médicale ou alimentaire auprès des membres de migrants de leurs communautés en transit, remplacent les institutions étatiques ou associatives d’aide dans ces territoires. Les réseaux religieux prennent alors une place capitale dans la survie des migrants chrétiens. Pourtant, cette offre d’assistance des migrants dans ces villes, qu’elle soit défaillante ou simplement substituée par les Eglises des communautés n’est pas exposée dans les deux articles étudiés. Bien qu’ils fassent état de conditions de vie précaires et difficiles, les articles ne donnent pas concrètement d’indications quant aux traitements réservés à ces migrants par les pays de transit.

Ces migrants chrétiens à Istanbul ou au Caire font partie des minorités religieuses au sein de pays à majorité musulmane sunnite. Bien que l’article sur « les Nouvelles Figures de la religion au Caire » présentent les difficultés de liberté de culte en Egypte et les précautions que doivent prendre les professionnels religieux face aux accusations de prosélytisme, nous n’avons pas davantage d’explications sur les politiques de liberté de cultes et le statut des minorités dans ces pays de transit. De plus, il est pertinent de s’interroger sur les motivations des migrants à se tourner vers leurs Eglises pour un support logistique. Le font ils simplement parce que l’offre est disponible ou parce qu’il existe une différence de traitement entre les migrants musulmans et les migrants chrétiens en Turquie et au Caire de la part des associations d’aide aux réfugiés ou des institutions étatiques ?

II. Des logiques d’activation plurielles et diversifiées

Comme dit précédemment, l’activation du capital religieux dans les logiques migratoires n’est pas singulière et répond à des processus pluriels qui dépendent autant du profil des migrants que de leurs aspirations personnelles. Cet état de fait tend à relativiser les analyses qui visent à généraliser la place du religieux dans les dynamiques migratoires et justifie les analyses ethnographiques de terrain sur des populations plus réduites, pour en épouser la complexité réelle.

 A. L’existence de profils migratoires variés au cœur des dynamiques de migrations religieuses

Sans revenir sur ce qui a déjà été évoqué précédemment il est nécessaire d’insister néanmoins sur les implications concrètes que la diversité des profils migratoires revêt au cœur des dynamiques religieuses. On l’a vu, selon qu’ils soient membres du groupe social majoritaire ou qu’ils fassent au contraire partie d’une minorité, les migrants adoptent des stratégies d’inclusion différenciées et qui prennent tout leur sens à travers l’étude des portraits individuels. De la même manière les structures institutionnelles des pays d’accueil et de départ vont influer grandement sur la manière dont vont être activés les capitaux religieux par les migrants. Se pencher sur cette diversité des figures migratoires qui se réclament des logiques religieuses permet également de voir que ces processus de migration ne s’articulent pas seulement à travers et autour des logiques communautaires mais aussi parfois en opposition à celles-là. C’est à travers l’étude de cette diversité des profils qu’on comprend également les limites de l’étude des processus migratoires seulement centrée autour des catégories d’analyse du religieux.

La migration religieuse, que ce soit en Turquie ou au Caire est loin d’être un phénomène unitaire. Les différences sont ainsi nombreuses entre les communautés, (notamment au Caire où les pasteurs chrétiens d’Afrique Noire répondent à des logiques d’insertion et de migration bien différentes des étudiants musulmans de l’Université d’Al-Azhar par exemple) mais également au sein même de celles-ci. La religion, en ce qu’elle est au cœur des logiques migratoires de ces populations, à la fois comme facteur d’intégration que comme support logistique et matériel (voir ci-dessus) est cependant aussi vu dans certains cas comme un héritage pesant dont les migrants souhaiteraient se détacher: « La religion, qui joue le rôle important de stratégie de survie, se développe facilement en un appareil de contrôle social en vue de renforcer la sauvegarde des normes et comportements communautaires » (Danis, 2006, p7]. Cette attitude personnelle face à la reconnaissance de la religion comme élément central du processus migratoire n’est pas anodine car elle va également grandement influencer l’intégration et le parcours des populations migrantes au sein du territoire d’accueil, ainsi que l’ensemble des interactions de ces populations avec leur espace transnational. L’exemple nous est donné ici dans le texte de Danis, à travers l’étude de la trajectoire de Jacklin, un migrante irakienne chaldéenne qui refuse le système de rétribution/punition mise en place par sa communauté à Istanbul et fréquente l’Eglise syrienne au lieu de fréquenter celle de sa propre communauté. « Les politiques étatiques et les arrangements institutionnels ont également des conséquences sérieuses sur les structures religieuses des migrants en Turquie » [Danis, 2006, 12].

Cette réticence à activer ces réseaux religieux dans le cadre d’un processus migratoire, s’il tient avant tout d’un choix personnel, est aussi grandement influencé par les structures politiques et institutionnelles des pays d’accueils et de départ. La possibilité d’activer ou non les logiques religieuses dépendent en effet grandement de l’organisation sociale du pays dans lesquelles celles-ci s’expriment. En guise d’exemple, on peut souligner par exemple que l’importance de la migration estudiantine musulmane de direction de l’université cairote d’Al-Azhar, spécialisée en théologie islamiste, par rapport à d’autres types de migrations, est accentuée par le fait que l’université leur impose le plus souvent les filières religieuses » aux migrants. [Bava, Picard, 2010, p157]. De la même manière, il apparaît évident que le contexte politique du pays de départ joue un rôle majeur dans ces migrations, notamment lorsque les populations sont victimes de persécutions, comme c’est le cas pour las assyro-chaldéens en Irak.

Si ces deux textes ont le mérite d’attacher un soin particulier à nous présenter des portraits individuels, pour nous rappeler la diversité des trajectoires migratoires, (avec un spectre très large allant du pasteur chrétien subsaharien à l’étudiant musulman, en passant par le couple assyro-chaldéen), ils tendent néanmoins à réduire les migrations à leurs simples caractéristiques religieuses, nonobstant par la même occasion de prendre en compte des problématiques d’autre nature mais dont l’importance est également déterminante dans ces processus migratoires. Rien n’est dit en effet de la prégnance des facteurs religieux sur d’autres facteurs sociaux, culturels ou historiques et l’on pourra regretter qu’il ne soit fait qu’une analyse très superficielle des profils socio-professionnels de ces migrants, de leur condition, de leur âge et de leur sexe par exemple. En cherchant à étudier l’importance du facteur religieux au sein des logiques migratoires, les chercheures ne parviennent cependant pas à répondre à la question fondamentale qui sous-tend cette analyse: existe-il un profil-type du migrant religieux et si oui, quel est-il?
La critique de Capone, évoquée en introduction et qui regrette « le manque de théorisation » des analyses des migrations religieuses transnationales semble donc également pouvoir s’appliquer à ces deux textes (Capone, 2010, p13).

B) La religion comme fin et comme moyen

Les deux articles étudiés présentent une distinction fondamentale dans les motivations qui ont poussé les migrants à s’installer à Istanbul ou au Caire. Les Irako-Chaldéens subissent une migration forcée, notamment à cause de répressions religieuses dans leurs pays d’origine. Pourtant, certains migrants d’Afrique Sub-Saharienne décident de se rendre au Caire ou d’y rester par opportunités religieuses. La religion est un argument final pour les migrants d’Afrique noire qui se rendent au Caire alors qu’elle est un moyen de s’échapper en Turquie pour les migrants Irako-Chaldéens.

Les irakiens sont en 2006 la première communauté migrante en situation irrégulière présente en Turquie. Les Chrétiens assyro-chaldéens migrent vers la Turquie dans le but d’atteindre des Etats lointains comme le Canada ou l’Australie. Cette minorité du Moyen-Orient a subi de plein fouet les nombreuses instabilités qui ont touché l’Irak depuis les années 1980 : la guerre entre l’Iran et l’Irak entre 1980 et 1988, la première guerre du Golfe en 1991. Les conditions de vie se sont dégradées suite aux différents embargos et à l’instabilité politique. L’intervention des Américains en Irak en 2003 a accru les persécutions contre les minorités chrétiennes, accusées de collaboration. Cela s’est alors soldé par de la discrimination, des attaques, des dégradations de bâtiments religieux ou des intimidations. Si le caractère religieux n’est pas toujours l’élément fondamental du départ des chrétiens d’Irak, il reste un facteur déterminant. Les chrétiens partent dans l’optique de trouver un emploi ou de se réfugier dans un environnement politique sain. La migration en Turquie n’est qu’une étape dans leur longue route migratoire. L’article mentionne même que : « Des conditions parallèles existent pour les Chrétiens irakiens ; alors que la discrimination envers leur identité religieuse les force à quitter le pays, l’oppression dont ils ont été victimes en tant que membres d’une minorité́ leur donne accès au statut de réfugiés ou à la protection humanitaire. » (p.3). Il est difficile alors de distinguer la migration économique de la migration politique. Si la religion est un facteur capital d’intégration en Turquie pour les Chrétiens d’Irak, l’environnement religieux construit par les Eglises chaldéennes d’Istanbul n’est pas pour autant un motif qui les incite à rester.

La ville du Caire est elle aussi considérée comme une ville transit mais devient pourtant au regard de l’environnement religieux une destination pour les Africains sub-sahariens. Le Caire est devenu une ville attractive pour les Africains depuis l’implantation d’une antenne du Haut-Commissariat des Réfugiés en 1954. Le flux des migrants trouvant au Caire une ville étape vers un avenir meilleur a été renforcé par les guerres civiles et conflits dans les pays au Sud de l’Egypte, comme le Soudan, l’Erythrée, l’Ethiopie ou encore la Somalie. Les durcissements des politiques migratoires en Europe et de la délivrance du statut de réfugié par le HCR depuis les années 2000 contraignent les migrants à s’installer plus durablement et de manière indéterminée en Egypte. Ces migrants remplissent sur le long-terme les lieux de culte musulmans et chrétiens. En effet, des migrants comme les Ivoiriens, les Maliens, les Sénégalais ou les Camerounais sont de profession musulmane ou chrétienne en majorité, au regard du passé colonial français. Cette augmentation des membres des communautés religieuses chrétiennes provoque un appel d’offre chez les Missionnaires d’Afrique Sub-Saharienne qui viennent alors travailler dans les Eglises du Caire. Cette forte demande religieuse permet aux missionnaires sub-sahariens d’achever leur formation religieuse. De plus, l’accroissement des offres religieuses et la « démocratie de l’accès au divin » (p.165) dont l’expression de Jean-Paul Willaime a été reprise dans l’article ont permis à des migrants de trouver une vocation religieuse lors de leur période de migration. Cette nouvelle destinée offre une situation de confort et leur permet de s’implanter durablement au Caire. L’offre religieuse devient alors un élément de motivation de migration de la part des Africains. La religion revêt un caractère d’opportunité au Caire et devient la finalité des objectifs migratoires.

La Religion est au cœur des parcours migratoires à Istanbul et au Caire. Elle est un moyen de s’intégrer, propose un certain réconfort moral et une source de bien-être psychologique. L’aide et l’assistance humanitaire apportées par le personnel religieux aux migrants sont une ressource non-négligeable lors d’un voyage migratoire de longue durée. Les deux articles choisis permettent d’avoir une vision précise du poids des religions dans les parcours migratoires au Moyen-Orient.

Les deux articles soulèvent néanmoins quelques points divergents : d’abord parce que les profils de migrants étudiés sont variés, ensuite parce que les communautés ciblées ne migrent pas pour les mêmes raisons. Il faut établir une distinction entre migration forcée, politique voire économique et une migration d’opportunité, liée au Caire à une revitalisation de la demande de personnel religieux.

Les deux articles mettent pourtant en évidence la transnationalisation des parcours et des réseaux.

Toutefois, il s’agit d’effectuer une actualisation des situations migratoires au Moyen-Orient. Les deux articles ont été écrits en 2006 et 2010 et depuis, de nombreux évènements viennent redéfinir les champs de migration dans cette région. Si l’Egypte et la Turquie restent deux routes de transit, les deux pays ont été secoués par les Printemps Arabes en 2011 et l’ordre politique a changé. L’Egypte fait face elle-même à de nombreuses instabilités politiques et économiques, ainsi qu’à de nouvelles réformes de limitation de la liberté de culte envers les communautés religieuses minoritaires. La Turquie quant à elle a signé en 2016 de nouveaux accords avec l’Union Européenne, visant à réduire l’immigration vers l’Europe. Enfin, deux crises humanitaires et de nouveaux conflits ont éclaté au Moyen-Orient depuis la rédaction des articles, notamment les deux guerres civiles en Libye et en Syrie. L’afflux de demandeurs d’asile venant de ces deux pays s’est énormément accru. Les profils majoritaires de réfugiés en Turquie sont désormais de ces nationalités. Répartis à travers le monde, selon le Haut-Commissariat des Réfugiés dans ses rapports statistiques annuels, on estime à 5,6 millions le nombre de réfugiés syriens en 2018[1], dont 63% présents en Turquie.

Clémentine Lienard et Nicolas Cadot, étudiants en Master II Géostratégie, Défense et Sécurité Internationale de l’IEP d’Aix-en-Provence.

[1] https://data2.unhcr.org/en/situations

Bibliographie

Bava, Sophie, et Julie Picard. « Les nouvelles figures religieuses de la migration africaine au Caire », Autrepart, vol. 56, no. 4, 2010, pp. 153-170.

Bava, Sophie, et Stefania Capone. « Religions transnationales et migrations : regards croisés sur un champ en mouvement », Autrepart, vol. 56, no. 4, 2010, pp. 3-15.

Capone, Stefania. « Religions « en migration » : De l’étude des migrations internationales à l’approche transnationale », Autrepart, vol. 56, no. 4, 2010, pp. 235-259.

Daniş, Didem, et Jedediah Sklower. « « Attendre au Purgatoire » : Les réseaux religieux de migrants chrétiens d’Irak en transit à Istanbul », Revue européenne des migrations internationales, vol. vol. 22, no. 3, 2006, pp. 109-134.

http://www.unhcr.org/fr/apercu-statistique.html

https://data2.unhcr.org/en/situations/syria#_ga=2.94612505.460367283.1522754015-388166384.1514984299

 

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HOMMAGE A GILBERT MEYNIER, GRAND SPÉCIALISTE DE L’HISTOIRE DE L’ALGERIE

2 Avr

À 75 ans, l’historien Gilbert Meynier est décédé à Lyon, le 13 décembre 2017. Son œuvre, immense, fait de lui un homme-pont entre les deux rives de la Méditerranée. Toute sa vie a été consacrée à l’histoire de l’Algérie, pays qu’il connaissait si bien pour y avoir longuement séjourné, tout en étant capable d’écrire et de lire en arabe.

G. Meynier

Né à Lyon le 25 mai 1942, époux de Pierrette qu’il rencontra en Algérie qui lui donna trois enfants (tout en militant au sein de la CIMADE pour la protection des réfugié(e)s et demandeurs d’asile Algériens), cet « historien érudit, méticuleux », selon son ami Benjamin Stora, a rencontré l’Algérie très tôt.

Étudiant, en 1961 il organise avec ses camarades de l’UNEF, une manifestation en faveur de l’indépendance algérienne. Proche de Vidal-Naquet, il dénonce très tôt l’usage de la torture en Algérie. Un an plus tard, il fait partie des «pieds rouges», ces jeunes Français venus volontairement prêtés main forte à l’Algérie indépendante. Sous contrat, il mène une campagne d’alphabétisation de plusieurs mois près d’Alger. De 1967 à 1969, le jeune agrégé d’histoire enseigne au lycée d’Oran, puis à l’Université de Constantine entre 1967 et 1970 où il noue de solides amitiés. Il poursuit sa carrière en France, tout en faisant de fréquents séjours de recherches en Algérie et devient professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Nancy II. À 60 ans, il quitte le service actif et devient émérite pour mieux se consacrer à ses recherches.

Au même titre que Charles-Robert Ageron ou son maître André Nouschi qui dirigea sa thèse d’État, Gilbert Meynier est un très grand historien de l’Algérie. Fait toujours autorité sa monumentale thèse d’État, L’Algérie révélée. La première Guerre Mondiale et le premier quart du XXe siècle, éditée chez Droz en 1981 et rééditée et complétée en 2015. C’est bien dans les tranchées, à l’usine, dans les exploitations agricoles de la «métropole» que s’est forgée la « conscience identitaire algérienne » qui, un jour, aboutira à une guerre contre l’oppression coloniale. En s’intéressant aux racines du nationalisme algérien, Gilbert Meynier a aussi mis en valeur dans de multiples études la grande figure de l’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader.

Gilbert Meynier n’était pas un homme des médias, bien que brillant orateur, mais un travailleur de fond, des bas-fonds de l’histoire coloniale algérienne. Outre Le FLN, documents et histoire, Fayard, 2004, qu’il signe avec son vieil ami Mohammed Harbi, on lui doit un grand classique publié chez le même éditeur en 2002 : Histoire intérieure du FLN. Loin de toute histoire officielle, Gilbert Meynier montre toutes les facettes du FLN et de son bras armé, l’ALN, sans rien cacher des exactions, des crimes de guerre commis par l’armée française pendant la guerre d’indépendance algérienne. Ce livre continue de déranger et est sujet à controverses, mais ce travail colossal fait la somme de documents d’archives tant françaises qu’algériennes.

J’ai eu la chance d’accompagner mon ami Gilbert Meynier pour plusieurs articles communs et colloques, dont l’inégalé, tenu à l’École normale supérieure de Lyon en 2006,  devenu ouvrage collectif en 2008, Éditions La Découverte, en collaboration avec Frédéric Abécassis, Pour une histoire franco-algérienne. En finir avec les pressions officielles et les lobbies de mémoire.

Gilbert Meynier était aussi un historien militant. En 2005, nous avons été parmi les tous premiers à protester contre l’article 4 de la loi sur la colonisation française et ses « bienfaits ». Austère et très sûr en amitié, à Lyon, que ce soit au sein de l’Association Coup de Soleil encourageant les rencontres autour du Maghreb, où à l’occasion de nombreux dialogues interreligieux, l’historien, aux côtés de son épouse, Pierrette, disparue moins de deux mois avant lui, faisait partie de ces chrétiens engagés au nom de l’amour du prochain. C’est pour cette raison que j’aurais plaisir, le 2 mai prochain, à lui rendre hommage dans cet espace de liberté que constitue, à Alger, le Centre diocésain des Glycines où je suis déjà intervenu, en avril 2015, dans un dialogue franco-algérien avec mon ami Daho Djerbal.

Cet hommage fera, certes, le bilan de son œuvre, dont la monumentale Histoire intérieure du FLN, mais évoquera aussi l’écriture braudélienne, c’est-à-dire sur le long terme, de l’histoire de ce pays qu’il a tant aimé, dont les deux premiers tomes de L’Algérie des origines. De la préhistoire à l’avènement de l’islam (2006, La Découverte), suivi deL’Algérie, cœur du Maghreb classique. De l’ouverture islamo-arabe au repli (2010, La Découverte). Le cancer dont il souffrait ne lui a pas laissé le temps de publier le troisième tome, mais, bien que déjà atteint tout en faisant preuve d’un courage exemplaire, juste avant sa disparition, il a eu le temps de publier un livre-testament, que j’évoquerai, L’Algérie et la France, deux siècles d’histoire croisée. Essai de synthèse historique (août 2017, L’Harmattan (collection bibliothèque de l’iReMMO, n° 28).

Il va de soi, que comme pour les autres hommages qui lui ont été rendus et qui le seront tout au long de l’année en France, cet hommage ne peut se concevoir sans l’écoute, la prise de parole de ceux qui l’ont connu et qui, résidant en Algérie, veulent témoigner.

En attendant de vous accueillir aux Glycines, laissons le dernier mot à son ami intime, Tahar Khalfoune, qui recueillit son dernier souffle : «Avec sa disparition, c’est une partie de l’histoire de notre pays qui s’en va. J’ose espérer que les Algériens reconnaîtront l’œuvre monumentale qu’il a consacrée sa vie durant à l’histoire de notre pays, (une histoire) très riche mais mal connue et mal enseignée, c’est une dette d’amitié et de justice que nous lui devons ».

Jean-Charles Jauffret, Professeur émérite d’histoire contemporaine de Sciences Po Aix

LE TERRORISME NIGERIAN, UNE EXTENSION DE LA MENACE AU-DELÀ DU NIGERIA ?

18 Fév

L’Etat Islamique et les attentats en Europe ont pu occulter des esprits une menace toute aussi dangereuse et toute aussi proche qu’est la secte nigériane Boko Haram. Cette dernière reste peu connue alors que le conflit l’opposant aux forces de sécurités nigérianes aurait causé la mort de plus de 17 000 personnes depuis 2009, et provoqué une grave crise humanitaire touchant 14 millions de personnes dans la sous-région du bassin du Lac Tchad[i]. Responsable d’attaques terroristes et de nombreux enlèvements, François Hollande jugeait le groupe, en mai 2016, comme « […]  le groupe terroriste le plus meurtrier au monde »[ii]. Si à plusieurs reprises le président nigérian Muhammadu Buhari a annoncé que le groupe était « techniquement défait », ce dernier est toujours en capacité de mener des attaques et les a multipliées au cours du dernier trimestre 2017[iii].

Apparu dans les années 2000 dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’Awati Wal-Jihad (« Les disciples du Prophète pour la propagation de l’islam et de la guerre sainte ») critique un système politique corrompu qui ne reposerait pas pleinement sur la sharia. A partir de 2009, le groupe bascule dans le terrorisme-djihadisme et lance des actions violentes dans tout le Nord-Est du Nigeria, et jusqu’à la capitale fédérale, Abuja. Outre son expansion à l’intérieur du Nigeria, Boko Haram a réussi à dépasser les frontières nigérianes et mène de nombreuses attaques dans les pays riverains, au point de n’être plus considéré comme une menace uniquement intra-nigériane. De plus, la secte aurait réussi à nouer des contacts avec des groupes islamistes sahéliens, et aurait prêté allégeance en 2015 à l’Etat Islamique. Par ailleurs, il existe différentes factions au sein du groupe dont les agendas varient du national au régional voire à l’international. Enfin, l’apparition du groupe dissident Ansaru, principalement anti-occidental, renforce la peur d’une coopération et d’un partenariat avec les terroristes sahéliens pour mener des opérations contre les intérêts occidentaux. Tous ces éléments amènent à s’interroger sur une éventuelle extension de cette menace terroriste islamiste au-delà du Nigeria et ses conséquences à la fois régionales et internationales.

 

 

                                                                                                                    

Boko Haram, un nouveau groupe terroriste international ?

 

            La régionalisation et/ou l’internationalisation de Boko Haram peut s’expliquer par une influence terroriste islamiste djihadiste internationale comme Al-Qaïda, ou plus récemment l’Etat Islamique qui voient dans Boko Haram un relai de leur propagande. Ces influences mettent en évidence une menace qui ne concernerait plus uniquement le Nigeria.

Dès 1991, Oussama Ben Laden s’intéresse à l’Afrique. Plusieurs groupes vont devenir des « franchises » d’Al-Qaïda. Ainsi, en 2007 le Groupe pour la prédication et le combat (GSPC) qui devient Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en 2007, et en 2012 le groupe terroriste somalien Al-Shabaab prête allégeance à Al-Qaïda[iv]. En Afrique de l’Ouest le Nigeria apparaît tout naturellement comme une place stratégique pour la pénétration d’Al-Qaïda. Si Boko Haram s’est construit en dehors de son giron, dès 2008 des premiers contacts auraient été établis entre les deux groupes. C’est ce que révèle le diplomate canadien Robert Fowler enlevé au Niger par AQMI en 2008 et qui raconta avoir été témoin de la visite d’un commandant de Boko Haram auprès d’AQMI lors de sa captivité[v]. Cependant c’est véritablement à partir de 2010 que l’on peut supposer une influence d’Al-Qaïda sur Boko Haram car on observe une évolution de ses modes opératoires et ses cibles. Désormais les insurgés s’attaquent à des cibles traditionnelles du terrorisme islamiste en s’en prenant aux « mauvais » musulmans, à la communauté chrétienne, à des Occidentaux et à des cibles internationales. Le groupe a également recours à des engins explosifs improvisés (IED) pour commettre des attentats à la bombe, technique non utilisée avant 2010, et des attentats-suicides. Cela sous-entend que le groupe a pu certainement recevoir une formation dans des camps d’entraînement d’AQMI ou d’Al-Shabaab[vi]. Ainsi, l’attentat-suicide contre le siège des Nations Unies à Abuja le 26 août 2011 serait un symbole de l’évolution de Boko Haram vers un terrorisme international[vii]. De plus, même si cela n’est pas vérifiable, certains spécialistes vont plus loin en affirmant que cet attentat serait une suite des attaques contre le quartier général des Nations Unies en 2003 en Irak et en 2007 contre son siège à Alger[viii]. Cette hypothèse peut être confirmée par deux vidéos reçues par l’AFP du kamikaze où il fait référence à Oussama Ben Laden tué par les Etats-Unis et explique que son attentat est un message aux « infidèles » internationaux[ix]. Toutefois, il faut souligner que ces vidéos n’ont pas été identifiées.

 

            Concernant l’Etat Islamique (EI), Boko Haram peut également constituer un point d’appui stratégique en Afrique et permettrait l’ouverture d’un nouveau front. En effet, à partir du Nigeria, l’EI pourrait s’étendre à d’autres pays et pourquoi pas réussir à relier le Nord-Est nigérian avec ses positions en Libye. De plus, un rapprochement avec l’EI pourrait permettre d’augmenter les moyens de la secte et donc étendre son périmètre d’action. Dès 2014, dans ses vidéos, Abubakar Shekau félicite la création d’un Califat de l’EI et en 2015 il prête allégeance à l’EI. Néanmoins, il ne faut pas considérer cette allégeance comme une fusion, il s’agit plutôt pour le journaliste à France 24, Wassim Nasr spécialiste des mouvements djihadistes, d’un rapprochement idéologique[x]. C’est alors une manière pour Boko Haram de s’inscrire dans un djihad globalisé. Aujourd’hui il est très difficile de connaître la nature de ce rapprochement. Pourtant, en avril 2016 l’armée américaine a déclaré que la relation Boko Haram-EI se serait renforcée au point que les deux groupes partageraient les même stratégies et tactiques[xi]. Le commandant des opérations américaines en Afrique de l’époque, Donald Bolduc, avait également expliqué qu’un soutien matériel de l’EI à Boko Haram est une hypothèse fortement probable car le Tchad aurait arrêté un convoi d’armes à sa frontière avec le Nigeria provenant de Libye où l’EI est assez bien implanté[xii]. A son tour, le Conseil des Nations Unies en mai 2016 a émis des inquiétudes quant au rapprochement de ces deux entités[xiii]. Enfin, des sources sécuritaires ont indiqué en 2016 qu’un recruteur de l’EI avait été arrêté par les forces de sécurité nigérianes à Kano.

Pour certains spécialistes, l’EI irait même jusqu’à s’immiscer dans le fonctionnement du groupe. En effet, le 2 août 2016, la presse révèle le limogeage d’Abubakar Shekau en faveur d’Abou Musab Al-Barnawi, choisi par l’EI et qu’il considère comme le chef de l’Etat Islamique en Afrique de l’Ouest[xiv]. Cela pourrait sous-entendre que désormais l’EI validerait ou invaliderait les décisions prises par le groupe, et souhaiterait une extension de ce dernier. Toutefois, il est essentiel de prendre ces informations avec prudence à la vue de l’opacité de fonctionnement de Boko Haram. De fait, en 2017, le degré d’une coopération opérationnelle et d’une influence entre les deux groupes fait encore débat parmi les experts.

 

            C’est dans ce contexte de tentatives d’influences par des groupes terroristes internationaux que différentes factions de la secte semblent s’orienter vers des actions plus internationales, au point de devenir de véritables menaces régionales.

En effet, Boko Haram n’est pas un groupe homogène. Si jusqu’en 2009, son fondateur Mohammed Yusuf semblait faire consensus, depuis sa mort on peut mettre en évidence deux tendances idéologiques qui fractionnent le mouvement, chacune regroupant plusieurs factions[xv]. A une branche que l’on peut qualifier d’historique et ayant un agenda plus national, on peut lui opposer une tendance qui serait plus internationaliste. Cette dernière souhaiterait orienter ses attaques contre des cibles occidentales. Cette branche préfigurerait la naissance d’une faction dissidente à partir de 2012, Ansaru s’inscrivant davantage dans un terrorisme islamiste international. Signifiant « L’avant-garde pour la protection des Musulmans en Afrique noire »[xvi], Ansaru s’oriente dans la défense de tous les musulmans et pas uniquement les Nigérians et considère que les attaques doivent être dirigées contre des cibles internationales[xvii]. Ainsi, plusieurs enlèvements d’étrangers ont pu être attribués à ce groupe parmi lesquels celui de l’ingénieur français Francis Collomp en 2012[xviii], ou de la famille Moulin-Fournier en 2012 au Cameroun[xix]. A chaque fois Ansaru justifie ses rapts comme des réponses aux « atrocités » commises par les Occidentaux contre les musulmans en Afghanistan et au Mali[xx]. Ses objectifs et son mode opératoire s’associent parfaitement à la doctrine des groupes islamistes sahéliens suivant l’idéologie d’Al-Qaïda. À ce titre, Bat-el Ohayon, co-fondatrice de l’Afrique Consulting Group, affirme qu’Ansaru et Al-Qaïda ont développé une « relation de travail » consistant en une aide financière d’Al-Qaïda et une formation militaire dans les camps d’entraînement d’islamistes sahéliens en échange de la participation de membres d’Ansaru à des opérations auprès d’AQMI[xxi]. L’un des fondateurs d’Ansaru, Khaled al-Barnawi, se serait entraîné dans des camps d’AQMI en Algérie[xxii] après la grande répression de 2009 et aurait été sensibilisé à la rhétorique djihadiste internationale[xxiii].

Ansaru relève donc d’une dimension extra-nigériane car il ne s’agit plus de revendications locales et constitue une vraie menace régionale. A ce propos Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du terrorisme nigérian, considère qu’Ansaru est « une menace plus grave, plus radicale, plus extrémiste » que Boko Haram[xxiv].

 

L’extension de Boko Haram dans les pays voisins et au-delà

 

            En mars 2012 à la suite du sommet de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le chef d’état major des armées nigérian a déclaré que Boko Haram n’était plus un problème uniquement endogène mais qu’il concernait l’ensemble des pays du Lac Tchad, autrement dit le Cameroun, le Tchad et le Niger. Cela suppose une extension de la menace hors des frontières. Cependant, la présence de Boko Haram dans ces pays n’est pas nouvelle et remonterait à son origine. Le groupe a pu profiter de l’extrême proximité géographique mais aussi culturelle entre ces pays et son bastion le Nord-Est du Nigeria. En effet, celui-ci partage 3 200 kilomètres de frontières avec le Niger, le Tchad et le Cameroun et la porosité de celles-ci rend les déplacements faciles. Ainsi, dans les premières années de la secte, il n’était pas rare que des Camerounais, des Tchadiens et des Nigériens traversent la frontière pour aller écouter les prêches de Mohammed Yusuf à Maiduguri. Ce dernier aurait même installé des amirs au Cameroun et au Tchad[xxv]. Les pays voisins constituaient alors des bases-arrières pour échapper aux raids des forces de sécurité nigérianes. Néanmoins, à partir de 2012-2013, le groupe va lancer des attaques transfrontalières de plus en plus nombreuses, étendant sa zone d’action. A titre d’exemple, entre 2014 et 2016, on observe une escalade de la violence au Cameroun avec plus d’une centaine d’attaques de la secte qui aurait causé la mort d’au moins 1 400 civils et l’enlèvement de plus de 1 000 personnes[xxvi]. Boko Haram ne se contente plus d’attaques locales mais « s’extra-territorialise ».

Par ailleurs, le rayon d’action des insurgés ne se limite probablement pas à la sous-région du bassin du lac Tchad mais est plus étendu. En effet, en 2012, selon des responsables maliens une centaine de militants de Boko Haram auraient combattu au côté du MUJAO à Gao, et en avril, ceux-ci auraient aussi participé à l’attaque contre le Consulat algérien de cette ville et à l’enlèvement de sept diplomates algériens dont le consul. Une interview de la RFI d’un commandant d’une faction du MUJAO corrobore ces faits en révélant que des membres de Boko Haram sont présents en nombre à Gao[xxvii]. Des déplacés de la ville révèlent eux aussi que ceux-ci s’entraîneraient dans des camps du MUJAO[xxviii]. Des combattants auraient aussi participé à d’autres combats en 2012 et en 2013 au Mali aux côtés du MUJAO, AQMI et Ansar-al-Dine[xxix]. Enfin en 2013, des combattants du groupe dissident Ansaru auraient participé avec Mokhtar Belmokhtar aux attaques contre le site gazier d’In Amenas en Algérie en janvier et contre la mine d’uranium d’Arlit au Niger en juin[xxx].

En outre, les pays occidentaux sont également concernés par la menace d’une extension du terrorisme nigérian. En effet, Boko Haram et Ansaru s’en prennent désormais aux Occidentaux, notamment par le biais des enlèvements. Potentiellement en lien avec d’autres groupes islamistes sahéliens, même si des doutes subsistent, les deux entités nigérianes participent à la déstabilisation sécuritaire de la zone sahélienne où les Occidentaux possèdent des intérêts économiques et stratégiques. Les puissances occidentales auraient peur que la région ne devienne une nouvelle base de départ pour des attaques en Occident.  Ainsi, à partir de 2010, Boko Haram va proférer des menaces contre les Etats-Unis en les désignant comme une nouvelle cible. À ce titre, la commission sur la sécurité intérieure du Congrès publie un document intitulé « Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland » dans lequel elle relaie les inquiétudes de certaines agences sécuritaires qui considèrent que Boko Haram va se transformer en une menace internationale pouvant toucher le territoire américain[xxxi]. En 2013, les inquiétudes sont réaffirmées dans un second rapport sur une potentielle menace sur le territoire américain[xxxii].

Même si les menaces contre les pays occidentaux sont réelles, il est néanmoins possible d’émettre des doutes sur la capacité de Boko Haram d’attaquer ces pays sur leur territoire national. La véritable menace concerne l’enlèvement de ressortissants étrangers et l’apparition d’Ansaru ayant pour cibles les Occidentaux.

 

 

 

            Né dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe terroriste Boko Haram a réussi à s’étendre territorialement et à sortir de son rayon d’action originel. Le groupe se pare désormais d’une dimension régionale. Longtemps considérée comme purement nigériane, la menace devient progressivement globale. La régionalisation de la secte s’étend au-delà de la « sous-région » du lac Tchad. La proximité avec le Sahel peut faire craindre d’une extension et de la création d’un arc islamiste avec d’autres groupes djihadistes sahéliens. Néanmoins, une coopération opérationnelle reste de l’ordre de l’hypothèse mais il est indéniable qu’il y a eu des échanges de conseils et de matériels ce qui auraient permis à la secte de s’étendre territorialement. De plus, l’allégeance à l’Etat islamique en 2015 donne à Boko Haram une dimension globale car l’Afrique de l’Ouest pourrait alors constituer un nouveau front pour l’Etat islamique. En effet, ces derniers en perte de vitesse en Syrie et en Irak pourraient trouver au Nord-Est du Nigeria un nouveau point d’appui pour lancer des attaques. Malgré tout, les revendications de Boko Haram restent majoritairement locales, et son extension se trouve principalement au niveau de la sous-région du bassin du lac Tchad. Si la branche historique conserverait donc un agenda plus national et/ou sous régional, Ansaru, plus proche des groupes terroristes internationaux, serait en mesure d’agir en dehors de la sous-région du Lac Tchad. La principale menace d’une globalisation viendrait plutôt de cette branche dissidente. Le terrorisme islamiste nigérian peut alors être considéré comment un danger extra-nigérian et appelle de facto à une réponse anti-terroriste plus globale.

                             Marie-Charlotte Varennes, étudiante du Master 2 en 2017-2018

 

[i] Site internet d’Amnesty International, « Le Nigeria. Les chiffres de l’horreur », Disponible sur : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2015/06/nigeria-horror-in-numbers/

[ii] « Boko Haram: bientôt un accord de défense entre la France et le Nigeria », RFI, 15 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160515-boko-haram-bientot-accord-defense-france-nigeria-buhari-hollande-sommet-abuja

[iii] « Un an après l’affirmation de Buhari, Boko Haram toujours présent », RFI, 24 décembre 2017, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20171224-nigeria-an-affirmation-buhari-boko-haram-present

[iv] « Somali militant group al-Shabaab formally joins al-Qaida », The Guardian, 9 février 2012, [en ligne], Disponible sur : https://www.theguardian.com/world/2012/feb/09/somali-al-shabaab-join-al-qaida

[v] FOWLER Robert, Ma saison en enfer : 130 jours de captivité aux mains d’Al-Qaïda, Montréal, Québec Amérique, 2013, p. 398.

[vi] Nigeria. Les crimes de masse de Boko Haram, Fédération internationale des ligues des Droits de l’Homme, 2015 p. 21.

[vii] TRAN NGOC Laetitia, « Boko Haram », Groupe de recherche et d’information de la paix et de la sécurité (GRIP), note d’analyse, 4 octobre 2012, p. 8.

[viii] DENECE Eric, « Nigeria : accroissement et internationalisation des actions terroristes de Boko Haram », CF2R, note d’actualité n°25, septembre 2011.

[ix] « Nigeria UN bomb: Video of ‘Boko Haram bomber’ released », BBC News, 28 août 2011, [en ligne], Disponible sur :   http://www.bbc.com/news/world-africa-14964554

[x] « Que signifie l’allégeance de Boko Haram à l’EI ? », France 24, 12 mars 2015, [en ligne]

Disponible sur : http://www.france24.com/fr/20150308-allegeance-boko-haram-etat-islamique-consequence-analyse-nigeria-shekau

[xi] « Boko haram and ISIS are collaborating more : Us military » The NewYork Times, 20 avril 2016,  [en ligne],

Disponible sur : https://www.nytimes.com/2016/04/21/world/africa/boko-haram-and-isis-are-collaborating-more-us-military-says.html?_r=0

[xii] « Qu’en est-il des liens entre Boko Haram et le groupe Etat islamique? », RFI, 22 avril 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160421-tchad-nigeria-liens-etat-islamique-boko-haram

[xiii] « UN Security Council expresses alarm over links between Boko Haram and Isis » Independant, 14 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.independent.co.uk/news/world/africa/un-security-council-expresses-alarm-over-links-between-boko-haram-and-isis-a7029166.html

[xiv] « L’organisation Etat islamique tente de reprendre en main Boko Haram », Le Monde, 4 aout 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/08/04/l-etat-islamique-tente-de-reprendre-en-main-boko-haram_4978410_3212.html

[xv] TRAN NGOC (2012), Op. Cit. p. 4.

[xvi] Rapport FIDH (2015), Op. Cit. p. 22

[xvii] COMOLLI Virginia, Boko Haram : Nigeria’s Islamist Insurgency, London, Hurts and Company, 2015, p. 65

[xviii] « Nigeria : Comment Francis Collomp a réussi son évasion », Le Monde, 13 mars 2015, [en ligne], [consulté le 26/12/17],  Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/03/13/nigeria-comment-francis-collomp-a-reussi-son-evasion_4593400_3212.html

[xix] « Boko Haram affirme détenir les otages français au Cameroun », L’Express, 21 mars 2013, [en ligne], Disponible sur : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/boko-haram-affirme-detenir-les-otages-francais-au-cameroun_1233470.html

[xx] « Bauchi Deadly Kidnapping: Gaping Bullet Holes in Expatriates’ Live Camp, » Vanguard, 23 février 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.vanguardngr.com/2013/02/bauchi-deadly-kidnapping-gaping-bullet-holes-in-expatriates-live-camp/

[xxi] « What is Ansaru, the other militant islamist group in Nigeria besides Boko Haram? », Newsweek, 4 avril 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.newsweek.com/what-ansaru-nigerias-other-militant-group-443785

[xxii] « Curbing violence in Nigeria (II) : The Boko Haram Insrugency » Rapport Afrique, International Crisis Group, n°216, 3 avril 2014, p.26

[xxiii] En 2009, les forces de sécurités nigérianes lancent une répression violente contre les membres de la secte au cours de l’Opération Flush. Le leader Mohammed Yusuf est exécuté de manière extra-judiciaire et les survivants du groupe s’enfuient dans les pays voisins. Cette répression marque un tournant décisif de la secte la faisant basculer réellement dans le terrorisme islamiste.

[xxiv]« Qui étaient les ravisseurs de Francis Collomp ? » Europe 1, 18 novembre 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.europe1.fr/international/qui-etaient-les-ravisseurs-de-francis-collomp-1712317

[xxv] COMOLLI (2015), Op. Cit., p. 86.

[xxvi] « Cameroun : faire face à Boko Haram », Rapport Afrique, International Crisis Group, n°241, 16 novembre 2016, p. 11.

[xxvii] « Boko Haram en renfort des islamistes armés dans le nord du Mali, » RFI, 10 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20120410-mali-bamako-gao-tombouctou-boko-haram-ansar-dine

[xxviii] « Des islamistes de la secte Boko Haram présents au nord du Mali », Le Monde, 9 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/04/09/des-islamistes-de-la-secte-boko-aram-sont-presents-au-nord-mali_1682846_3212.html

[xxix] COMOLLI (2015), Op. Cit. p. 103.

[xxx] ZENN Jacob, « Nigerian al-Qaedaism », Hudson Institute, Mars 2014, p. 111.

[xxxi] Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland US House Representative, 2011, p. 5.

[xxxii] Boko Haram. Growing Threat to the Us Homeland, US House Representative, 2013

GÉOPOLITIQUE HISTORIQUE DE LA LIBYE

10 Déc

André MARTEL, La Libye des Ottomans à Da’ech, 1835-2016, préface d’Olivier Pliez,et postface de Jacques Frémeaux, L’Harmattan, octobre 2016, 312 p.

martel

Un ouvrage qui tombe à pic au moment où Da’ech est vaincu à Syrte, mais dont les métastases continuent de se répandre dans un corps libyen déchiqueté et laisser sans soin par la communauté internationale depuis le renversement du colonel Qadhafi en 2011. Il s’agit d’une œuvre-confluence mêlant géographie (préface d’Olivier Pliez), géostratégie, histoires militaire, diplomatique, culturelle et politique, le tout dans le temps long braudélien aux antipodes de la micro-histoire. Dans une postface lumineuse, Jacques Frémeaux, lui-même élève d’André Martel, évoque fort à propos Julien Gracq et Le Rivage des Syrtes. Prolongement de sa thèse d’Etat sur les confins saharo-tripolitains de la Tunisie de 1881 à 1911, cet ouvrage est la suite logique de l’essai de géopolitique historique sur la Libye de 1835 à 1990, publié aux PUF en 1991. Ce présent travail d’actualisation, signé par un des fondateurs de l’histoire militaire contemporaine et le créateur de l’école de Montpellier-Aix dans ce domaine, doit aussi beaucoup, pour sa publication, à la pugnacité de l’ethnologue-historienne-cinéaste Fabienne Le Houérou, directrice de recherches au CNRS et spécialiste du monde arabe.

Moins histoire de la Libye que la prise en compte de l’espace régional et de toutes ses composantes, y compris le mouvement des idées, cet ouvrage suit un fil conducteur : ce pays n’est plus un Etat de droit et est redevenu une nation qui se délite, qui se cherche, pour quelles raisons ? Cartes, chronologie, précieuse bibliographie thématique, notamment sur les confréries religieuses (une des clefs de la Libye) aident à comprendre la complexité de cet espace ouvert, témoin de la confluence des cultures et de particularismes spécifiques (oasis du Fezzan, Koufra…).

Le substrat historique permet de comprendre sur le temps long en quoi la Libye constitua un enjeu, d’abord pour l’impérialisme ottoman puis italien, puis témoin d’une décolonisation précoce suivie d’une instrumentalisation par le régime de Qadhafi qui rêva, un temps, d’abolir les frontières de la mer de sable saharienne. Sa chute ravive de vieilles querelles sur fond de guerre civile et d’incompatibilité d’humeur entre les pôles de Tripoli et de Benghazi, le tout dans des frontières, jusqu’à la contestée bande d’Aouzou, définies par les Italiens.

La première partie rappelle tout d’abord que cette Ifriqiya, la vieille province romaine, fait bien partie de l’expansion ottomane et de la question d’Orient (dans sa dimension africaine) dont l’origine remonte à la chute de Constantinople en 1453. D’où l’importance de ce Tripoli du Ponant, foyer d’islamisation et d’arabisation, sous l’aile protectrice de la Grande-Bretagne jusqu’à la conquête française de la Tunisie en 1881. De très belles pages sont consacrées au jeu subtil des puissances. Une des conséquences est l’établissement de la Sanusiya de La Mecque aux confins de la Cyrénaïque et de l’Egypte au moment de la guerre de Crimée. Spécialiste de la question, André Martel souligne l’importance du relais de chaque zaouia de cette confrérie dans un hinterland inoccupé par les Ottomans. Et ce, au moment où le contrôle du Sahara oriental, parcours des Touareg et des Chaanba, aiguise les appétits des Français depuis la conquête de Biskra (1842) précédant celle de Tunis (1881). S’ensuit une confrontation franco-ottomane aux multiples attendus (dont un renforcement de la présence ottomane au temps du gouvernement Jeunes Turcs), qui débouche, avant la conquête italienne, sur une série de conventions franco-britanniques et un rapprochement franco-italien. La résistance acharnée de jeunes officiers turcs entraîne une guerre de conquête difficile pour les Italiens. Elle a déjà des allures de guerre sainte proclamée par le sultan-calife d’Istanbul considérant Tripolitaine et Cyrénaïque comme des bastions avancés de l’Empire. Cette résistance à l’envahisseur chrétien est une des composantes de la prise de conscience, relayée par la Sanusiya, du nationalisme libyen lui-même inclus, via la notion d’Ouma ou d’unité des croyants, dans la conception d’une entité arabe qui fait de la Libye un des auteurs de la Ligue des Etats arabes.

Relative à la « Nouvelle Question d’Orient », la deuxième partie traite de la période italienne au temps du fascisme (1924-1929) en montrant comment le Duce imagine ce désert comme une colonie de peuplement et une base de pénétration vers l’Afrique centrale, l’Ethiopie, tout en convoitant la Tunisie. Il s’agit là du vaste plan impérial cherchant à constituer un bloc colonial italien des golfes des Syrtes et de Guinée, jusqu’à la mer Rouge et l’océan Indien. Terrain de féroces combats pendant la Seconde Guerre mondiale, la Libye redevient un enjeu dès la fin de la guerre, bien qu’en partie dépecée (Fezzan rattachée à l’Algérie française et émirat sanusi en Cyrénaïque sous protection britannique). A noter que l’Italie, jusqu’en 1949, garde l’espoir de rester dans ce pays meurtri qui connaît, bien avant l’Algérie indépendante, un exode de sa vieille population juive. Mais un an plus tard, le royaume libyen, aidé par l’ONU, proclame son indépendance, premier recul des vieilles puissances coloniales face aux revendications des peuples africains. On découvre à travers le chapitre 5 en quoi la Libye devient un acteur avec lequel il faut compter au sein du monde arabe. Et ce, en détenant l’arme du pétrole, même si la corruption et la faiblesse du régime sont grosses de la prise du pouvoir par le colonel Qadhafi en 1969, auteur de la révolutionnaire jamahiriya. L’auteur analyse de façon magistrale les raisons de la popularité d’un dictateur qui sait jouer tout aussi bien de l’arme culturelle et cultuelle, que de la réappropriation des ressources pétrolières du pays. Le rêve d’un empire saharo-africain marqué par de multiples interventions au Tchad ne se relève pas du déclin de l’Empire soviétique. On suit les soubresauts d’un régime qui fait flèche de tout bois, de l’Union africaine dont il se veut le champion, aux coupables accointances avec le terrorisme entraînant les premières frappes américaines.  Raïs dont la mégalomanie alla jusqu’à se prendre pour un nouveau « Roi des rois », « Guide suprême » autoproclamé et « Sabre de l’islam », Qadhafi ne vit pas venir l’onde de choc du « printemps arabe ». André Martel, comme Yasmina Khadra (La Dernière nuit du raïs, 2015) s’interroge sur la fin du dictateur : lynchage ou exécution ?

Sans rien oublier des conséquences de la chute du tyran dont la question des migrants, la fin de l’ouvrage donne les clefs de l’implantation de Da’ech en Libye et de la partition actuelle du pays. Ce dernier a sans doute besoin d’une forte implication des grandes puissances, et des Etats-Unis en particulier, pour se reconstruire.

                                               Jean-Charles Jauffret

 

 

L’ALGERIE ENTRE TOTALITARISME ET POPULISME

12 Sep
  • Saïd CHIBANE, L’Algérie entre totalitarisme et populisme. L’Harmattan, 2016. tome 1, Le temps du parti unique, 218 p. ; tome 2,  La Fausse ouverture ou l’heure des illusions/désillusions, 220 p.

 

« La liberté ne se donne pas, elle s’arrache ! ». Ce cri du cœur illustre une révolte venue de l’intérieur. Celle d’un directeur d’agences bancaires, en Algérie, autodidacte âgé de 75 ans, Kabyle de la région de Tizi-Ouzou qui, de Bouïra à Tamanrasset et autres lieux, a eu tout le temps de constater, depuis l’indépendance, comment son pays est dirigé par un Etat failli. Saïd Chibane est un homme de terrain (il porte le même nom qu’un homonyme célèbre, ophtalmologue, membre du gouvernement Hamrouche (1989-1991). Il laisse souvent éclater sa colère. D’où des jugements parfois hâtifs et de trop longues répétitions. Mais ces deux volumes sont d’une grande utilité pour comprendre le triste état d’un pays autiste, en marge de la mondialisation et « au bord de la crise de nerfs ». Pourtant, riche, mais peuplée de pauvres, l’Algérie est forte de 40 millions d’habitants et avait tout pour réussir dès 1962 avec, en sus, la manne des hydrocarbures.

            Pour comprendre les origines de cette gabegie, le premier tome est  consacré aux trois premiers chefs de l’Etat, des fêtes de l’indépendance à la sanglante répression des émeutes d’octobre 1988 (600 morts ?). Au banc des accusés, le FLN, Etat dans l’Etat, parti unique (et son alter égo syndical l’UGTA). Il a confisqué les rênes du pouvoir en le transformant en régime totalitaire, après une brève euphorie des premiers moments du règne de Ben Bella. Comme dans les pays de l’Est, plus imitation de l’Egypte de Nasser, ce parti ne représente plus que lui-même et n’a de révolutionnaire que la succession d’erreurs économiques que dénonce l’auteur. Et ce, à partir de slogans creux, tel « L’industrie industrialisante » qui ont fait des Algériens des assistés important à peu près tout ce qu’ils consomment. D’exportatrice de denrées agricoles, l’Algérie est devenue dépendante, surtout après l’ouverture, sous le général Zeroual (1994-1998), du commerce extérieur. Elle a paradoxalement abouti à des importations tous azimuts. Ce qui confirme le règne de la débrouillardise en favorisant tous les trafics, celui du « trabendo » devenu sport national de l’économie parallèle. A partir, d’exemples vécus, l’auteur démonte les mécanismes aberrants du fiasco agricole, industriel et commercial où la culture des passe-droits, des pots-de-vin et autres aspects de la corruption gangrènent l’économie. Saïd Chibane explique en quoi l’Algérie est structurellement désorganisée et indisciplinée en raison de sa mauvaise gestion. Ce dont profitent quelques caciques du régime, la caste affairiste, ou des membres des forces de l’ordre. Ce qui attise les rancunes de jeunes laissés-pour-compte que tente peu à peu le discours, démagogue, des islamistes érigeant la religion en valeur refuge. Pourtant, et c’est un des paradoxes de l’Algérie, ce pays dispose d’intellectuels de grande valeur, de chefs d’entreprises et de cadres compétents sous-payés (universitaires, médecins…). Ils n’attendent qu’une chose : que la chape de plomb saute enfin !

            Ce livre-réquisitoire souligne aussi les injustices dont sont victimes les tenants de la culture berbère. L’auteur critique Ben Bella qui, en confisquant le pouvoir avec l’aide de l’armée de l’extérieur, a multiplié les erreurs, dont celle de vouloir à tout prix rattacher l’Algérie au monde arabe, sans tenir compte du riche passé maghrébin, multiculturel et méditerranéen du pays. L’ascète Boumedienne achève ensuite de transformer le régime en dictature opaque où règnent les tripatouillages et le clientélisme d’un « système » aux mains d’une maffia politico-financière. Il est aussi fondé sur le clanisme, la rente et l’allégeance Cet Etat policier, qui torture (toute puissance de la Sécurité militaire) et n’hésite pas à assassiner de grandes figures de la guerre d’indépendance (Mohammed Khider, Krim Belkacem…), conduit peu à peu le pays à une économie de pénurie que les nationalisations ne font qu’accentuer. Elle tourne à l’économie de bazar quand, en 1979, un autre colonel, Chadli Benjedid, remplace Boumedienne décédé. Malgré une timide ouverture vers le secteur privé, l’auteur cite une multitude d’exemples d’un « système » qui continue de piller le pays en se donnant bonne conscience par des institutions de façade (Assemblée nationale, Cour des comptes…), tout en livrant l’enseignement primaire à des intégristes venus du Proche-Orient. Saïd Chibane énumère les révoltes successives depuis le « printemps berbère » d’avril 1980, et donne sa propre version des « événements » d’octobre 1988. Certes, devant l’ampleur des manifestations, le pouvoir a dû céder, en partie. Ce dont profitent les islamistes. Mais l’ouverture au multipartisme et une relative liberté de la presse ne sont pas accompagnées de véritables élections législatives anticipées et d’une remise en cause du « système ». Le FLN n’est pas dissous et avorte d’un clone, le RND (en 1997), tandis que l’armée reste omniprésente. Et ce, malgré le référendum constitutionnel du 23 février 1989 qui aurait dû conduire l’Algérie sur la voie de la démocratie.

            Tout aussi percutant, le second volume dénonce les illusions de changement à partir de 5 constitutions, que l’auteur estime « bricolées », afin que l’opacité du régime perdure. Et ce, de la « décennie noire », 1992-2000, où la population est prise entre deux terreurs, à nos jours. A retenir, le long plaidoyer en faveur du seul homme d’Etat que l’Algérie ait connu, Mohammed Boudiaf, assassiné à Annaba le 29 juin 1992, et qui gommé de la mémoire nationale. Humble, tribun parlant vrai, il s’entoure d’expatriés, comme lui, pour redresser le pays et d’hommes compétents, tels Mouloud Hamrouche et le Premier ministre Ahmed Ghozali. C’est le seul Président à avoir proposé un projet de société fondé sur l’entre aide, le travail créateur… Et ce, en faisant appel à la plus grande richesse du pays, sa jeunesse, qu’il appelle à se mobiliser, le 8 juin. Il meurt pour avoir osé dénoncer « ceux qui s’enrichissent en rond » et avoir lancé une enquête contre la corruption et les divers « services » qui ouvrent, contre sa volonté, des camps de concentration dans le Sud où s’entassent des islamistes. L’auteur n’est pas tendre pour l’actuel détenteur de la Présidence et sa folie des grandeurs. Bouteflika en est à son 4e mandat, toujours prompt, bien que cacochyme et grabataire, à sévir contre quiconque remet en cause son pouvoir (ex. affaire Benchicou, directeur du Matin, en 2004). Il y a là quelque chose qui évoque Qu’attendent les singes de Yasmina Khadra.

            Ayant constaté la dichotomie entre pays réel et pays légal, l’ouvrage se termine par un appel à la refondation de l’Algérie au sein d’une Seconde République.

 

Jean-Charles Jauffret

 

Les guerres françaises du XXIe siècle

24 Août

En attendant la rentrée et la retour des analyses des étudiants du Master II sur la (malheureusement) très riche actualité des conflits internationaux, nous avons le plaisir d’annoncer la publication d’un nouvel ouvrage de Thomas Hernault, ancien étudiant du Master qui continue de faire honneur à sa formation en poursuivant sa réflexion sur la conflictualité contemporaine. Quelques mots de présentation de l’ouvrage :

« A une époque où les puissances occidentales privilégient forces spéciales, groupements commandos et forces de projection, l’auteur nous emmène, à travers une étude historico-descriptive, dans les étendues sableuses d’Afghanistan, du Mali, mais aussi dans les ciels libyen et irakien pour suivre les troupes françaises à travers deux décennies de guerres modernes. Un écrit de 312 pages façonné de pensées militaires et de rétrospectives. En effet, l’auteur nous embarque, à la lueur d’interviews et de carnets mémoriels, dans les premiers pas de l’aviation militaire. On observe méthodiquement la fulgurante rupture stratégique apportée par l’alchimie des moyens terrestres et aériens dans la Première et Seconde guerre mondiale, mais également l’édification des premières doctrines d’emploi des forces françaises en Indochine et en Algérie. Le tout, sans omettre les opérations aéroportées de plus petite envergure telles que les sauts sur Kolwezi et Birao. A cela s’ajoute une partie détaillée de présentation des Forces spéciales du COS, des unités commandos, de la composante aérienne, des escadrons héliportés, ainsi que de la 11 BP« .T. Hernault

Encore bravo à Thomas Hernault (Les guerres françaises du XXIe siècle, Paris, Atelier Fol Fer, 2016,  312 p, 24 euros) !

MILITAIRES FRANÇAIS ET JOURNALISTES SUR LES THÉÂTRES D’OPÉRATION EN AFRIQUE : SERVAL, SANGARIS ET BARKHANE À L’ÉPREUVE DE L’INFORMATION

22 Déc

De la « guerre sans images » au Mali à l’opération « inédite » de la France au Sahel, en passant par le « piège » centrafricain, autant de titres provocateurs qui rappellent la place des médias dans l’actualité de Défense : en première ligne !

Toute guerre est en effet un moment propice à la fabrique de l’information médiatique. Pressés par une opinion publique de plus en plus désireuse d’en connaître, les journalistes, acteurs de l’information, et les militaires, maîtres des opérations, sont amenés à cohabiter sur les mêmes théâtres d’intervention. Pourtant, l’aspect confidentiel des missions militaires s’avère peu compatible avec un traitement médiatique qui se voudrait totalement transparent. La conflictualité qui découle a priori de cette divergence dans le rapport à l’information nous amène naturellement à nous demander pourquoi il est nécessaire de montrer la guerre et que faut-il en montrer ? En sus de ces questions, quels sont les mécanismes mis en œuvre pour favoriser la collaboration entre journalistes et militaires sur les théâtres d’opération, au regard des contraintes et besoins de chacun ?

Journalistes et militaires en zone de guerre : l’héritage d’une relation complexe

 

Depuis la naissance du reportage de guerre en Europe, lors de la Guerre de Crimée (1853-1856) et la Campagne d’Italie (1858-1860) et aux États-Unis, durant la Guerre de Sécession (1861-1865), des photographes sont invités à suivre les unités combattantes afin de rapporter des nouvelles du front à l’opinion publique. La fonction de « reporter », devenue par la suite « Grand Reporter », est pourtant apparue sous la plume de Stendhal dès 1829, pour désigner un journaliste ayant acquis une certaine notoriété et dont le métier consiste à collecter des informations utiles au public visé. En outre, les révolutions continues des Technologies de l’information et de la communication (TIC) ont permis aux reporters envoyés sur le terrain dans le cadre des différents conflits d’accroître considérablement leur production et diffusion d’informations. Mais dans le même temps naissait le débat sur la « manière » de rapporter les faits, avec une question sous-jacente : quelle place accorder à l’interprétation personnelle dans la retranscription de la réalité ?

Pendant les deux guerres mondiales, la mise en place d’une censure systématique par les autorités politiques et militaires témoigne de la dimension stratégique de l’information en période de conflit. La liberté de la presse est suspendue au profit des services d’information et de relations publiques pilotés par les gouvernements, faisant des journalistes des relais de la propagande de guerre. C’est aussi à cette période que le reportage filmé naît. Sa capacité à révéler la réalité des événements, notamment lors de la guerre du Vietnam, en fait un outil majeur d’information de l’opinion publique. Il est aussi à l’origine de la détérioration des relations entre les journalistes et les militaires puisque les médias américains sont alors accusés d’avoir trahi l’armée, en particulier lors de l’offensive du Têt en 1968[1], pour avoir montré en direct l’horreur de la guerre.

Dès lors, les acteurs principaux de l’information, les journalistes en l’occurrence, n’ont plus jamais pu accéder librement aux zones de combat. Ils doivent dorénavant systématiquement obtenir l’aval des autorités militaires ou gouvernementales pour pouvoir pratiquer leur profession sur les théâtres d’opération par le biais d’accréditations. Ils sont également soumis à des « mécanismes de contrôle », comme le système de pool inventé par l’armée américaine lors de la première guerre du Golfe (1990-1991), un encadrement qui aurait pour vocation de contrôler les flux d’informations, tout en entraînant un sentiment d’assimilation des médias aux troupes avec lesquelles ils étaient embarqués. L’objectivité de l’agent médiatique s’en est trouvée inévitablement remise en cause.

Ainsi, lorsque la France lance sa vaste offensive au Mali le 11 janvier 2013, dans le cadre de l’opération Serval, elle intervient, forte de ses expériences en ex-Yougoslavie et en Afghanistan et des observations de ses alliés. C’est pourquoi l’armée française réitère le principe de l’encadrement des journalistes. Il en est de même pour les opérations Sangaris, en République centrafricaine (RCA), et Barkhane qui prend la suite de Serval en août 2014 et englobe les pays de la Bande sahélo-saharienne (BSS) : Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad.

Armées et médias : quels rapports à l’information ?

 

L’évolution des moyens de production et de diffusion avec l’affirmation de la société de l’information au tournant des années 1970, consacre la notion de « guerre en direct »[2]. L’impression d’un « triomphe de l’information »[3] est néanmoins contrebalancée par une remise en cause de la qualité même de cette information qui doit sans cesse s’adapter à la contraction de l’espace-temps. Les médias, émancipés de la tutelle militaire et armés des nouveaux moyens de communication, peuvent à présent dénoncer voire anticiper les conflits, portés par la liberté de la presse insufflée par la démocratie. Mais face à cette logique de libéralisation, le danger majeur est bel et bien de tomber dans une forme d’« hystérisation de l’événement »[4]. Les forces armées, quant à elles, sont contraintes de s’adapter à cette société de l’information, tout en maintenant la discrétion et l’« effet de surprise » intrinsèques à leurs missions.

Les médias, les acteurs de l’information en général, ont acquis un rôle de contre-pouvoir essentiel au terme d’un long processus de professionnalisation, comme le prédisait Edmund Burke en 1787. Ils doivent écrire « l’histoire au présent », pour reprendre la formule d’Albert Camus, avec la volonté « d’expliquer, de mettre en situation, d’interroger et de critiquer »[5]. C’est d’ailleurs en cela qu’elle s’avère « l’outil le plus efficace pour imposer la transparence aux pouvoirs et pour les obliger à rendre compte à l’opinion »[6]. Les médias sont ainsi des acteurs incontournables du débat démocratique puisqu’ils assurent le relais des informations nécessaires aux citoyens dans la prise de décisions communes. Leur responsabilité éthique va donc de soi[7].

Mais la pratique journalistique ne peut s’exercer véritablement que si la liberté de l’information est effective. L’indépendance des médias est effectivement indispensable au bon fonctionnement de la démocratie, ce que confirme l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 en France : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre des abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » L’ONG Reporters sans frontières (RSF), fondée en 1985, s’inscrit d’ailleurs dans la lignée du principe de liberté d’expression et d’information. Toutefois, l’objectivité et la liberté de la presse sont remises en question du fait de l’accélération du temps médiatique. Ainsi, les chaînes d’information en continu sont forcées de prendre en compte les contraintes économiques et le souci d’immédiateté consacrant « l’instantané », le « scoop », le « buzz », le marketing et le sensationnel.

Dans le même temps, les forces armées ont rapidement saisi l’enjeu qu’il y avait à « Conquérir les cœurs et les esprits » des populations locales lors des interventions à l’étranger, pour reprendre les termes du général américain David Petraeus dans le COIN[8] Field Manual de 2007. La conquête de l’opinion publique est une condition de la légitimation d’une Opération extérieure (OPEX). Les autorités militaires sont donc dépendantes de l’image que les médias vont véhiculer d’une mission. En bref, l’adhésion de l’opinion publique à une intervention réside dans la compréhension des enjeux qu’elle en a. Le rôle des médias paraît alors substantiel.

Entre médiatisation et conduite des opérations, la gestion des représentations dans l’opinion publique

 

La « conquête » de l’opinion publique n’a pas forcément lieu en amont d’une opération. Si la dégradation d’une situation est souvent observée et dénoncée par les médias, l’immédiateté de la réaction militaire ne permet pas de bâtir une légitimité d’intervention. Celle-ci se fera a posteriori, au regard de l’évolution des événements sur le terrain. Ainsi, lorsque la France entre en guerre au Mali en janvier 2013, la surprise est totale pour l’opinion publique internationale. Dans d’autres circonstances, les médias ont joué un rôle majeur dans la dénonciation des exactions commises en RCA et ont favorisé l’engagement de la France avec l’opération Sangaris, bien que l’opinion publique française n’ait soutenu réellement l’armée française qu’après la couverture médiatique des lynchages à Bangui, dans la nuit du 4 au 5 décembre 2013[9]. Force est de constater que le fait de convaincre l’opinion du bien-fondé d’une opération se fait nécessairement dans le temps long, tandis que le soutien populaire a tendance à se déliter facilement ou à réagir vivement aux images qui choquent. Mais puisque « perdre la population revient à perdre la guerre »[10], l’armée, cette « Grande Muette », est définitivement confrontée à la « planète médiatique ».

S’adapter aux nouveaux modes de fonctionnement impulsés par la société de l’information a été une volonté constante de la part du ministère de la Défense français depuis la fin des années 1990. C’est dans ce sens et par souci de visibilité que l’armée française s’est donné les moyens de construire un dispositif de relations publiques à même de répondre à ses besoins. Cet usage officiel des TIC est le témoin de la modernisation des forces armées qui veulent répondre à au moins trois impératifs : rompre avec l’idée d’une communication militaire systématiquement assimilée à la propagande, assumer une politique d’ouverture avec la volonté de transparence, tout en maintenant un degré nécessaire de confidentialité pour ne pas compromettre les opérations. Si la communication institutionnelle de la Défense est gérée par la DICoD (Délégation à l’information et à la communication de la Défense) et les SIRPA (Services d’informations et de relations publiques des armées) des différentes armées et des services de la Défense, elle s’accompagne d’une Communication opérationnelle (COMOPS), spécifique aux défis de l’information en temps de guerre. Elle est directement pilotée par l’État-major des armées.

L’« abaissement » des contraintes techniques et des barrières géographiques favorise l’explosion médiatique qui est caractérisée par un flux continu, instantané et global. C’est dans ce même champ dématérialisé que se joue la bataille pour « conquérir les cœur et les esprits »[11]. En outre, le contexte d’insécurité propre aux zones et à la nature des conflits contraint la liberté de mouvement des acteurs de l’information et donc le recueil et la diffusion des données à l’attention du public. À cet égard, le contexte des guerres asymétriques[12], comme au Mali notamment, et plus généralement dans la région du Sahel, rend difficile toute collecte d’informations objectives puisque les journalistes ne peuvent rejoindre les zones insurgées.

Malgré les risques qu’encourent les journalistes en zones de conflit, leur en interdire totalement l’accès n’est pas une option acceptable car la guerre ne peut se dérouler à huis clos, en toute impunité et à l’abri du regard des médias et donc de l’opinion publique. Si la mise en place de dispositifs « d’encadrement » des journalistes peut paraître opportune d’un point de vue sécuritaire et de confidentialité des missions, ce compromis n’en demeure pas moins « une manière » peu satisfaisante de couvrir un conflit et ne saurait, bien évidemment, se substituer à la nécessité d’une presse libre.

Comment informer face au « black-out militaire » ?

 

Plus que jamais, le risque de prises d’otages de journalistes témoigne d’un modèle de guerre qui cherche à susciter la psychose, en particulier parmi les populations occidentales. Il s’agit d’une véritable arme, également d’un commerce, pour les insurgés qui veulent obtenir l’arrêt des opérations militaires. C’est pourquoi, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, avait justifié le « verrouillage » de la communication militaire lors de Serval[13] en avançant l’argument de la crainte de voir les prisonniers d’AQMI[14] faire l’objet de représailles d’autant que, du 16 au 19 janvier 2013, l’organisation terroriste avait réalisé une prise d’otages de vaste ampleur, à In Amenas, au sud de l’Algérie, en plein Sahara. L’organisation terroriste réclamait entre autres, l’arrêt immédiat de l’intervention française au Mali. Ainsi, l’insécurité régnante justifie les mesures prises par les autorités militaires pour dissuader les journalistes de se rendre dans des zones non maîtrisées par l’armée. La mort de Camille Lepage le 12 mai 2014 à Bangui, et avant elle, celle de ses collègues de Radio France Internationale (RFI), Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 2 novembre 2013 dans la région de Kidal, au Mali, rappellent la difficulté pour la presse d’exercer son métier.

Le principe de la censure a profondément marqué négativement les relations entre militaires et journalistes. C’est pourquoi Rudyard Kipling pouvait affirmer que « la première victime d’une guerre, c’est [toujours] la vérité ». Fred Halliday, dans The Media of Conflict, note par ailleurs qu’« il n’y a rien de tel qu’une guerre pour générer la controverse […] sur le rôle des médias dans la couverture des événements internationaux. Chaque conflit moderne a engendré des polémiques sur sa couverture médiatique »[15]. Ainsi, les militaires justifient leur contrôle au motif de « préserver la sécurité des troupes et des opérations »[16], alors que les journalistes considèrent que le principe de liberté de l’information ne peut être remis en question puisqu’il est « inscrit[e] dans les fondements démocratiques »[17]. Chaque conflit a entraîné d’importants changements sur la gestion des médias. Parmi les mutations majeures, le dispositif « d’encadrement » des journalistes sur les théâtres d’opération a cherché à trouver un compromis entre la liberté quasi totale (guerre du Vietnam) et le contrôle trop ferme des agents de l’information, qui s’inscrirait alors dans la pratique de la censure (première guerre du Golfe).

D’un point de vue journalistique, la mise en place de dispositifs « d’encadrement » des médias repose sur un accord de confiance avec l’armée. Cette dernière doit naturellement prendre en compte le respect des principes démocratiques, dans ce cas précis, l’accès à l’information. Peu disposée à réitérer les systèmes de pool[18] mis en place par les Américains lors de la guerre en Irak en 2003, l’armée française a fait le choix dès son déploiement au Mali, puis en RCA, du « journalisme embedded » ou journalisme dit « embarqué » ou « inséré »[19]. Après avoir fait leurs demandes auprès du ministère de la Défense, les médias sont autorisés à suivre les missions à bord ou non des véhicules militaires. Pour les reporters, l’embedding permet ou donne effectivement l’accès aux zones de combats en fonction, encore une fois, des conditions réelles du théâtre d’opération en question. Cependant, dans les cas où les journalistes n’obtiennent pas de reportage « embarqué », il leur reste la possibilité d’engager un « fixeur » (de l’anglais to fix, fixer, arranger…), un accompagnateur local qui connaît la région et qui fera office de guide, de chauffeur et d’interprète.

Dans un contexte de haute tension, « l’encadrement » des journalistes par les militaires peut sembler être un « moindre mal », voire une « solution de facilité » à moindres frais, car il permet aux acteurs de l’information d’accéder à des zones de combat, qui leur seraient fermées et de continuer à informer. L’indépendance d’esprit n’est pas nécessairement remise en cause, en revanche, la dépendance physique induite peut vraiment devenir problématique. Elle l’est notamment pour les militaires. En effet, il convient de rappeler qu’un reporter « embarqué » dans un véhicule avec son cameraman sont autant de combattants en moins. En outre, cette prise en compte des journalistes représente « une charge » pour ces militaires qui doivent non seulement remplir leur mission mais aussi assurer la protection de leurs passagers, ce qui renforce d’autant leur vulnérabilité. Cette vulnérabilité concédée, d’un point de vue militaire, est acceptable car la présence de médias en 1er échelon, directement au contact, est un véritable moyen pour valoriser la progression militaire. Mais cela se fait sans aucun doute au détriment de l’indépendance de la presse, d’autant que la COMOPS a une tendance à privilégier certains médias plutôt que d’autres, comme les grandes chaînes télévisées nationales ou ouvertes sur le monde qui donnent une plus grande visibilité médiatique. Les autres médias et les indépendants doivent couvrir un théâtre par leurs propres moyens et se livrent à une concurrence effrénée.

La cohabitation militaires-journalistes sur les théâtres d’opération : un mariage de nécessité ?

 

La cohabitation entre journalistes et militaires en milieu hostile est une réalité, bien qu’ils entretiennent une méfiance réelle les uns vis-à-vis des autres. Pourtant, certaines actions majeures viennent remettre en question ce climat de tension. Amenés à travailler ensemble, pour ne pas dire « condamnés », l’institution militaire et les médias doivent trouver un terrain d’entente en amont des missions qui leur sont confiées ou qu’ils ont à couvrir. Les stages de sensibilisation des journalistes aux zones de conflit organisés par le ministère de la Défense au Centre national d’entraînement commando (CNEC) en sont un exemple.

Par ailleurs, la présence d’un officier de presse ou OffCom aux côtés des unités combattantes et chargé de faire le lien avec les médias est un élément majeur dans le dispositif global de la COMOPS. L’OffCom doit donc s’efforcer de comprendre les médias. Dans le cadre de l’embedding, en particulier, il s’assure de la protection des journalistes et fait en sorte que ceux-ci ne nuisent pas à la conduite des opérations. Cela implique de sa part un grand sens de la pédagogie. L’OffCom, en tant que premier communicant militaire, répond pleinement à ce que l’ancien chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Irastorza en dit : « communiquer est un acte de combat ». Le déploiement systématique des communicants militaires lors des opérations, du Mali au Sahel, en passant par la RCA, s’est institutionnalisé. Sur le théâtre malien en particulier, les journalistes ne pouvaient interpeller directement un soldat pour obtenir son témoignage sans l’approbation des OffCom et étaient constamment réorientés vers les centres opérationnels. En revanche, la gestion médiatique de Sangaris en RCA ne transitait pas autour de l’OffCom puisqu’il s’agissait de combler la frustration qu’avaient rencontrée les journalistes lors de Serval et donc de les laisser libres de tout mouvement.

L’OffCom, sur le terrain, est un élément indispensable de la COMOPS puisqu’il assure la gestion des relations avec les médias. Il est aussi un « facilitateur » qui permettra aux reporters de remplir leur devoir d’information, tout en veillant au maintien de la confidentialité des missions. « Communiquer sans trop en dire »[20], tel est l’exercice auquel se livrent les communicants de la Défense avec l’appui des équipes images.

Pourquoi montrer la guerre et qu’en montrer ?

 

« Montrer la guerre », c’est considérer qu’il y a naturellement une utilité à transmettre des images du front. Cette information vise à expliquer les circonstances d’un conflit. Elle s’accompagne d’images qui sont réellement capables de mobiliser les individus autour d’une cause. En effet, c’est par, pour ou à cause de l’émotion qu’elles suscitent que l’opinion découvre et appréhende la supposée « réalité » de la guerre. Les journalistes estiment donc que leur prise de risques est nécessaire, voire un « devoir », selon Nahida Nakad, Grand Reporter chez TF1 et ancienne directrice de la rédaction de France 24, que c’est « l’essence » même du métier de reporter, ajoute Martine Laroche Joubert. Cette prise de risques constituerait la condition incontournable pour que l’opinion publique soit informée et consciente des réalités de la guerre ; une opinion publique qui sera alors en mesure de soutenir, d’adhérer ou de révoquer une intervention militaire.

L’information est un enjeu crucial au cœur des guerres contemporaines. Ce constat, qui fait état d’une rencontre obligée entre les mondes journalistique et militaire sur les théâtres d’opération, rappelle surtout le rapport divergent que chacune de ces professions entretient vis-à-vis de cette information. Si la fonction première des médias consiste à sensibiliser l’opinion publique sur les événements, au nom de la liberté de l’information et du « droit de savoir », à l’opposé, dans le cas des armées, l’information est davantage considérée comme faisant partie intégrante de la planification opérationnelle. Il en découle, par conséquent, pour les armées, un besoin de confidentialité inhérent au succès des missions que le pouvoir politique leur confie. Or les conflits actuels se déroulent au beau milieu de la « société de l’information », ce qui implique naturellement pour la Grande Muette une obligation d’adaptation. Pour ne pas être condamnée à perdre en visibilité au cœur de ce paradigme sociétal selon lequel « tout se voit, se dit et se sait ». 

La normalisation des relations entre militaires et journalistes est donc contrainte par les circonstances de la guerre. En effet, « les deux structures ont appris à coexister ». Au-delà de la réalité d’une cohabitation, il y a bien l’exigence d’un « mariage de raison ». Les stages de sensibilisation comme au CNEC ou le rôle d’intermédiaire que tient l’OffCom sur les théâtres d’opération, apparaissent comme des pistes intéressantes pour créer, ou au mieux, au moins initier, une relation de confiance durable. D’ailleurs, c’est au travers de cette « entente professionnelle » que les militaires et les journalistes seront en mesure de déterminer, en conscience, pourquoi il faut absolument montrer la guerre et ce qu’il faut en montrer. Ces problématiques, qui constituent finalement le cœur de la conflictualité, ne peuvent être résolues qu’en considérant la responsabilité qu’ont les journalistes, parce que c’est leur vocation, et les militaires, parce qu’ils sont également les témoins actifs du conflit, à informer l’opinion publique. La responsabilisation de ces acteurs suppose une prise de conscience contrôlée du poids émotionnel que génèrent les images de guerre et la nécessité de les expliquer afin de rappeler la complexité inhérente à tout conflit. Ce mariage de raison doit en outre impérativement reposer sur un respect de la dignité humaine. Il n’est pas utile de « tout » montrer surtout quand cela est difficilement acceptable au regard de l’éthique. Finalement, montrer la guerre, c’est faire des choix afin de ne pas être tenté d’instrumentaliser l’émotion de l’opinion publique.

 

À l’évidence, militaires français et journalistes présents sur les théâtres d’opération de Serval à Barkhane en passant par Sangaris, sont des témoins de la guerre. En partant de la relation a priori conflictuelle qui les oppose, un « mariage de raison » semble nécessaire pour offrir une meilleure information. Pourtant, la méfiance persiste. Elle s’explique notamment parce que journalistes et militaires ne font pas partie de la même « unité ». En effet, à la différence des soldats qui forment un « esprit de corps »[21], une entité propre caractérisée par la cohésion nécessaire entre « frères d’armes », la diversité journalistique et les impératifs commerciaux brisent en quelque sorte la solidarité entre les médias. Ces derniers doivent « rapporter » de l’information tout en subissant les pressions médiatiques et économiques de leurs rédactions, l’insécurité qui pèse sur l’exercice de leur métier et les différents compromis qui doivent, malgré tout, leur permettre d’exercer leur profession. Cette différence entre l’unité et la pluralité nous semble fondamentale puisqu’elle peut expliquer pourquoi, l’institution militaire déploie souvent des mécanismes de « repli » sur elle-même. Tout système cherche fatalement à se protéger… Or, ce besoin de sécurité ne doit pas couper les liens établis par le triangle relationnel militaires-journalistes-opinion publique et entraver la transparence souhaitée par les médias. En effet, bien qu’une transparence absolue du champ de bataille ne soit pas envisageable, la guerre ne doit pas pour autant se dérouler à huis clos. Cette pratique favoriserait assurément des actes et des dérives répréhensibles et, au-delà, un sentiment d’impunité insupportable. Les journalistes doivent lutter pour recouvrer ou gagner leur liberté d’information sans toutefois exiger des militaires qu’ils renient leur identité. Certes, « la guerre est passionnante par la force des choses », comme l’affirme Jean-Pierre Perrin[22], mais on aurait tort de manipuler la vérité au profit d’une des entités. L’enjeu de cette relation repose donc sur la recherche d’un compromis, une confiance professionnelle réciproque et le respect de l’opinion publique qui demeure et demeurera, in fine, le seul véritable curseur de la démocratie.

Hélène Rolet, d’après son mémoire d’IEP soutenu en juin 2015

[1] BARBÉRIS, Patrick (réal.). Vietnam, la trahison des médias. Zadie Productions, ARTE France, 2009. 90 min. Documentaire.

[2] WOLTON, Dominique. « Traitement de la guerre par les médias, guerre et déontologie ». CNRS THEMA [En ligne]. 2004, n° 2, p. 58 [Consulté le 2 janvier 2015]. Disponible à l’adresse : http://www2.cnrs.fr/sites/thema/fichier/numero_002.pdf

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] LEPRETTE, Jacques, PIGEAT, Henri (sous la dir. de). Éthique et qualité de l’information. 1re éd. Paris : Presses universitaires de France. 2004, p. 4 (Coll. « Cahier des sciences morales et politiques »).

[6] Ibid.

[7] L’éthique et la déontologie des journalistes se construit progressivement au cours du temps avec la Charte des devoirs professionnels des journalistes français de 1918, revue en 1938, puis, finalement en 1971, avec la Charte de Munich. Cette dernière est rebaptisée en 2011 « Charte d’éthique professionnelle des journalistes ».

[8] COIN est l’acronyme de Counter-insurgency.

[9] LAGNEAU, Laurent. « L’opération Sangaris est peu soutenue par l’opinion publique ». Blog Zone militaire, opex360.com [En ligne]. 2013, mis en ligne le 9 décembre [Consulté le 10 mai 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.opex360.com/2013/12/09/loperation-sangaris-est-peu-soutenue-par-lopinion-publique/

[10] HECKER, Marc, RID, Thomas. « Communication en opérations extérieures : évolution du traitement médiatique des opérations ». Les Documents du C2SD [En ligne]. 2009, n°102, p. 6 [Consulté le 4 janvier 2015]. Disponible à l’adresse : http://fr.calameo.com/books/000419540f20f62f3ed5b

[11] FRANCART Loup, Général (2s), « La gestion de l’environnement psychologique dans les opérations extérieures », Synthèse, Institut de relations internationales et stratégiques, 2000, p. 2.

[12] ZERBIB, Romain. « La guerre asymétrique : matrice des conflits du futur ? ». Les Echos  [En ligne]. 2014, mis en ligne le 1er décembre [Consulté le 21 mars 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/cercle-119350-la-guerre-asymetrique-matrice-des-conflits-du-futur-1070020.php#. La guerre asymétrique est caractérisée par « une recherche davantage tactique à travers des moyens irréguliers, autrement dit, en dehors du cadre culturel, technologique et procédural de la partie rivale ».

[13] Le « verrouillage » s’est étendu sur une durée courte, le temps de libérer les otages et non pas durant la totalité de la mission.

[14] Envoyé spécial, Mali : gestion de crise, reportage de A. Burel, P.-J. Perrin et al., diffusé sur France 2, le 31 janvier 2013. Disponible à l’adresse : http://www.dailymotion.com/video/xx6p22_dans-les-coulisses-de-la-gestion-de-crise-au-mali-envoye-special-france-2_news

[15] LALIZOU, Amandine. Le traitement de l’information par les journalistes et les correspondants de guerre dans les zones de conflit armé. [En ligne]. Mémoire de droit de la communication. Paris : Université Panthéon-Assas, 2010, p. 5. Format PDF. Disponible sur : https://docassas.u-paris2.fr/nuxeo/site/esupversions/03ef7447-7542-4f06-b485-c25460c802d1 [Consulté le 12 mars 2015].

[16] BOUBÈYE MAIGA, Tiégoum. « L’Information en temps de guerre : la vérité, première victime ». Maliweb [En ligne]. 2013, mis en ligne le 26 février [Consulté le 10 mars 2015]. Disponible à l’adresse : http://www.maliweb.net/insecurite/linformation-en-temps-de-guerre-la-verite-premiere-victime-130177.html

[17] BOUBÈYE MAIGA, Tiégoum, op. cit.

[18] « Cette organisation des reportages collectifs, encadrés par les militaires, autour d’une seule caméra, donc d’une unique source d’images ». BUFFI, Olivia. « Guerre du Golfe : le précédent de 1991 ». LeMonde.fr [En ligne]. 2003, mis en ligne le 22 février [Consulté le 15 mai 2015]. Disponible à l’adresse : http://abonnes.lemonde.fr/actualite-medias/article/2003/02/22/guerre-du-golfe-le-precedent-de-1991_310368_3236.html

[19] Les deux traductions sont possibles. L’armée française préférera le terme « embarqué » qui traduit bien sa vision de la coopération avec le milieu journalistique.

[20] Envoyé spécial, Mali : gestion de crise, reportage de A. Burel, P.-J. Perrin et al., diffusé sur France 2, le 31 janvier 2013. Disponible à l’adresse : http://www.dailymotion.com/video/xx6p22_dans-les-coulisses-de-la-gestion-de-crise-au-mali-envoye-special-france-2_news

[21]  OGER, Claire. « De l’esprit de corps au corps du texte : cohésion militaire et dissolution journalistique ». Langage et société [En ligne]. 2000, n° 94, p. 9-43 [Consulté le 26 décembre 2014]. Disponible à l’adresse : http://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2000-4-page-9.htm

[22] PÉCOUT, Gilles, ZVI, Ben-Dor (sous la dir. de). « Les reporters de guerre entre observation et engagement ». SAVOIRS ENS [En ligne]. 13 avril 2012, Paris. Disponible à l’adresse : http://savoirs.ens.fr//expose.php?id=900

LE FRONT POLISARIO : RECONVERSION DANS LE NARCOTRAFIC ET LE FONDAMENTALISME ISLAMISTE ?

11 Nov

Le problème sahraoui date des années 1970 et empoisonne les rapports du Maroc avec ses voisins, principalement l’Algérie. Pourtant, aujourd’hui la lutte pour l’indépendance semble laisser place à d’autres activités. D’après Olivier Guitta, expert en matière de sécurité, de contre-terrorisme et de stratégie des relations internationales, les premiers accords entre narcotrafiquants sud – américains et groupes armées d’Afrique de l’Ouest et de la bande saharo-sahélienne seraient du aux liens privilégiés et « liaisons dangereuses » entretenues par les FARC de Colombie et les katibas du Front Polisario au Sahara occidental, deux mouvements de guérillas révolutionnaires membres de l’ « Internationale marxiste », parmi les seules encore en activité dans le monde[1]. On peut donc se demander dans quelle mesure le Front Polisario, comme d’autres groupes combattants, devient une menace hybride dans cette zone grise qu’est le Sahel.

Tableau des mutations qui impactent le Front Polisario

La dérive intégrationniste du Front Polisario vers l’ex-GSPC algérien devenu AQMI est aujourd’hui significative, comme en atteste la reconversion emblématique de Lamine Boucheneb, ancien combattant du Polisario, d’abord dans la contrebande au Sahel, puis dans les cellules des « Signataires par le Sang » de Mokhtar Belmokhtar, dit « le borgne »[2].

La transformation idéologique de ce mouvement révolutionnaire progressiste vers l’islamisme radical et fondamentaliste remonte aux années 1980, selon Mustapha Bouh dit « Al Barazani », ex-Commissaire politique de l’armée du Polisario, qui a rallié le Maroc en 1991 : «Certes, nous ne vivons pas dans une île et tout ce qui touche l’Afrique, le monde arabe et le Maghreb nous touche! Il se peut que l’attente, les déceptions, ainsi que les idées ayant cours au Maghreb puissent toucher quelque peu notamment la jeunesse. Il se peut qu’il puisse se trouver de jeunes Sahraouis intéressés par l’islamisme radical (…) En réalité tout a commencé à la fin des années 1980. Des étudiants venus des camps de Tindouf et présents dans les universités d’Alger ou d’autres villes du nord y ont rencontré des membres du FIS (Front Islamique du Salut) qui tenaient le haut du pavé dans les facultés à cette époque. Ils ont été contaminés et sont revenus animés par l’idéologie islamiste [3]. »

             En 2005, Hametti Rabani, un des anciens leaders emblématiques du Polisario, établit un piteux constat relatif à l’état d’esprit général prédominant au sein des camps sahraouis : «Le Polisario est en situation d’échec. La majorité des anciens combattants l’ont quitté et se sont reconvertis dans les affaires en Mauritanie. De nombreux dirigeants historiques sont partis également. Restent pas mal de jeunes. Que peut leur dire la direction? Quel espoir peut-elle leur donner? Aucun, le mouvement étant dans l’impasse, alors certains, pour ne pas désespérer, se tournent vers la religion, vers Dieu. Ils n’attendent plus rien des chefs du Polisario mais tout de Dieu. Dieu remplit le vide laissé par l’idéologie passéiste de la direction du Polisario».[4]

Ainsi, l’on constate depuis deux décennies la reconversion progressive de nombreux soldats du Polisario dans l’islamisme radical, celui–ci venant combler l’abîme économique, politique, moral et social de l’enlisement de l’idéologie marxiste au cœur du combat mené par le Front Polisario. Spectatrice passive de ces évolutions, la Communauté internationale peine encore à appréhender les désintérêts multiples toujours plus croissants à son égard, au cœur de ces dynamiques actuellement à l’œuvre. Cela se caractérise par des générations de réfugiés sans travail, sans argent, et sans logement, mourant de faim dans les immensités désertes du Sahara : le fondamentalisme islamique prospère ainsi fortement sur ces terres en enrôlant des légions entières de main d’œuvre désœuvrées et sans horizons.

Concernant les mutations en cours au sein du Front Polisario, Aymeric Chauprade affirme que «500 ou 600 vétérans maghrébins d’Afghanistan se baladent, après la chute du régime des Talibans, dans cette vaste zone que j’appelle ‘l’arc intégriste du Sahara’… Depuis quelques années, un certain nombre de mouvements identitaires locaux, qui avaient, du temps de la guerre froide, adopté le marxisme-léninisme comme idéologie transnationale, changent de référentiel idéologique et optent pour l’islamisme radical (…) l’essentiel des troupes d’Al-Qaïda dans le Sahel est constitué de transfuges du Polisario… le véritable danger reste la possibilité pour les djihadistes de faire de la région un nouvel Afghanistan ». [5]

Les nouvelles générations désœuvrées sont ainsi enlisées dans une situation de statu quo permanent en vigueur depuis le cessez–le–feu de 1991, qui semble figer pour de bon les positions de cette « guerre des tranchées » de par et d’autre du « Mur des sables ». Cette situation place la victoire désormais hors de portée du Front Polisario. Cela se caractérise par la désertion de multiples dirigeants emblématiques : certains ont finalement rallié la position diplomatique officielle du Maroc, en échange de contreparties matérielles, financières, si ce n’est juridiques, alors même que les tutelles algérienne et cubaine, traditionnellement au cœur des combats tout au long des décennies 1970 et 1980, périclitent. L’influence de la Libye s’est également éteinte avec la chute du leader emblématique qu’était Kadhafi dans le cadre de l’intervention de l’ONU et de l’OTAN en 2011. Laissées à l’abandon, les katibas du Polisario tombent dès lors aisément sous le joug du terrorisme islamiste et de la criminalité organisée transnationale. [6]

Un acteur en voie d’hybridation : vers une convergence avec le narco-terrorisme

Dans les faits, le désert transfrontalier à cheval sur la Mauritanie, l’Algérie et le Mali a toujours été contrôlé par les combattants du Front Polisario depuis le Sahara – occidental (Maroc), ceux – ci établissant une véritable souveraineté territoriale officieuse sur l’ensemble de la zone. Il n’y a en effet aucune différence ethnico-culturelles et linguistiques entre les maures de Mauritanie et les sahraouis du Sud –  Maroc, de même qu’entre les ressortissants du Sud – ouest algérien et ceux du Nord – Mali, du fait de leurs liens tribaux et familiaux pérennisés des siècles durant. Concrètement, rien de ce qui peut advenir dans cette zone ne peut échapper à la vigilance ou à la complicité du Front Polisario, spécifiquement dans l’intégralité des territoires à l’Est du « Mur des sables » marocain.

Ses milices désœuvrées géreraient dans le domaine narcotique le trafic du kif marocain du nord vers le sud du continent, et de la cocaïne latino – américaine du sud vers le nord, et de l’Ouest vers l’Est, à destination finale du marché européen. Dans cette perspective, les relations entre le Front Polisario et les autorités gouvernementales maliennes se sont profondément dégradées, ces dernières allant jusqu’à supprimer en 2009 leur reconnaissance officielle de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD). Le gouvernement malien accuse délibérément le Front Polisario d’œuvrer pour le compte d’AQMI, et d’être les « principaux vecteurs » du narcotrafic de drogue, de séquestres de touristes et de ressortissants occidentaux dans la bande saharo – sahélienne, dans le sillage des accusations prononcées par les autorités gouvernementales marocaines[7].

Les milices du Front Polisario s’affirment ainsi comme un bras armé allié d’AQMI dans l’Ouest de la frange saharo – sahélienne, caractérisant la dégénérescence d’une guérilla indisciplinée et ingérable, à l’heure actuelle impliquée dans de nombreux trafics (armes, émigration clandestine, drogues, terrorisme, contrebande, carburants, et même l’aide alimentaire des camps de réfugiés) en tout genre afin de s’autofinancer, entachant d’autant plus son intégrité, et donc sa légitimité, aux yeux des autorités internationales et des bailleurs de fonds. Cela alors même qu’elle était déjà largement entamée du fait de l’appui officiel de nombreux membres du Polisario aux forces de Kadhafi avant son renversement. Le Maroc dénonce ainsi la mainmise du Front Polisario avec les cartels latino-américains à travers le rôle du Colonel Ould Laarik, depuis Tifariti, une zone contrôlée par le Polisario à l’Est du Maroc.

Dans cette perspective, les autorités gouvernementales mauritaniennes et maliennes, opérant conjointement dans le Sahara, ont mis à jour et arrêté en le 7 décembre 2010 une vaste filière du narcotrafic de cocaïne dans la zone. Cela conduisit à l’arrestation du chef du réseau, un Sahraoui nommé Soultani Ould Ahmadou Ould Baddi, alias « Sléitine », en compagnie de ses sous-lieutenants, Farha Ould Hmoud Ould Maâtallah, ancien militaire vivant dans les camps de la région de Tindouf (sud-ouest de l’Algérie), Breika Ould Cheikh, un ancien général du Front Polisario, Lahcen Ali Ould Brahim, né en 1970 à Tiaret en Algérie et lié à la tribu sahraouie Reguibate, et Mohamed Ould Laârik, chef de la police militaire du Front Polisario. Une source sécuritaire malienne, sous couvert d’anonymat, indiqua à ce propos que « le réseau a transporté de nombreuses tonnes de cocaïne pour le compte d’expéditeurs sud-américains à travers le Sahara en direction de commanditaires européens (…) Il s’agit là de l’un des trois plus gros réseaux de narcotrafiquants de cocaïne et de cannabis, qui transite la drogue du Sahara vers l’Europe, composé à plus de 90% d’éléments issus des camps du Polisario, et ayant des relais dans chacun des pays de la bande saharo – sahélienne ». Ould Baddi constituait en pratique une cheville ouvrière indispensable au réseau, une sorte de lien permanent entre AQMI, le Front Polisario, et les réseaux de narcotrafiquants locaux et étrangers opérant dans la zone.

En mars 2011, la justice malienne juge l’affaire du vol « Air cocaïne », un Boeing transportant une dizaine de tonnes de cocaïne en provenance de Colombie. L’avion s’est crashé dans le Nord-Mali en 2009, ouvrant la voie à une enquête au cours de laquelle est inculpé un ancien cadre du Front Polisario. Malgré les efforts du gouvernement algérien allié, les investigations démontrent qu’il n’est plus possible d’occulter l’implication des combattants du Front Polisario dans de nombreux trafics de la sous-région. Et plus expressément le narcotrafic de cocaïne, en particulier dans les Camps de Tindouf où résident depuis 1975 plus de 90 000 réfugiés sahraouis selon le Haut-commissariat des Nations-unies pour les Réfugiés (HCR) – plus de 165 000 selon le gouvernement algérien – à l’extrême pointe sud [8]– ouest de l’Algérie, dans la région naturelle de Saoura, à moins de 50 kilomètres de la frontière du Sahara occidental et moins de 65 kilomètres de la frontière mauritanienne.

En somme, au cœur du No man’s land qui caractérise le territoire à cheval sur le Sahara occidental, le sud-ouest algérien et le grand nord mauritanien, les combattants du Front Polisario ont bel et bien  noué des contacts avec les narcotrafiquants d’Amérique Latine, mettant à disposition leurs interconnexions multiples avec AQMI et  permettant une véritable voie alternative à l’acheminement de la cocaïne en Europe.

Robin Guillon, d’après le mémoire de fin d’études de l’IEP d’Aix, 2015.

[1] « Les sources du financement des bandes armées au Sahel », Compagnie Méditerranéenne d’Analyse et d’Intelligence Stratégique (CMAIS), 2013).

[2] « Mokhtar Belmokthar et la Katiba « Al Mouakaoun Be Dam », Note d’actualité n°298, Alain Rodier et Eric Denécé, CF2R, 20/01/2013.

[3] « Sécurité au Sahel et désarmement du Polisario », Lounès Saâd, Tribune Libre, Institut Hoggar, 24/11/2009

[4] Idem.

[5] Géopolitique, constantes et changements dans l’histoire, Aymeric Chauprade, Ellipses, Paris, 2003.

[6] « Comment le Polisario et les bandes armées maliennes s’affrontent pour le contrôle de la drogue au Sahel », Frédéric Powelton, Sahel Intelligence, 13/09/2011

[7] « Polisario – Sahel : les dessous de l’agacement de Bamako », Sahel Intelligence, 28/12/2011

[8] « Recensement des réfugiés à Tindouf : L’Impuissance du HCR », Info Sahara, 2014.

LES LIENS ENTRE LE TERRORISME SHEBAB ET LA PIRATERIE SOMALIENNE

1 Mai

Etudes géostratégiques s’ouvre aux étudiants de Sciences Po pour quelques exposés. Cet article est issu d’un travail fourni dans le cadre du cours optionnel de seconde année de Géopolitique des espaces maritimes. 

La Somalie est souvent considérée comme une caisse de résonance des imaginaires sécuritaires, en effet plusieurs discours présentent l’ « Etat effondré somalien » comme un creuset qui alimente de nombreuses synergies entre les menaces criminelle et terroriste. De telles représentations se rencontrent parfois dans des sources écrites comme l’atteste cet extrait de Baconnet A., « La Corne de l’Afrique : un carrefour stratégique »: « la Somalie est un Etat failli, où guerre civile, islamisme et piraterie présentent un fort potentiel de connexions et d’émulation ».

Il s’agira ici d’analyser et de clarifier les liens entre la piraterie somalienne et le terrorisme Shebab mais avant tout nous devons définir ces termes.

Qu’entend-on par piraterie ? L’article 101 de la Convention des Nation-Unies sur le droit de la mer de Montego Bay (1982) la définit comme l’exercice de « tout acte illicite de violence ou de détention ou toute dépravation commis par l’équipage ou des passagers d’un navire, agissant à des fins privées, et dirigé contre un autre navire ou aéronef, ou contre des personnes ou des biens à leur bord, en haute mer ou dans un lieu ne relevant de la juridiction d’aucun Etat. Cette définition permet de distinguer la piraterie maritime du terrorisme maritime, qui lui poursuit des objectifs politiques et non criminels de la piraterie. Surtout, elle apporte une précision fondamentale car cette définition et le dispositif prévu pour sa répression ne s’appliquent qu’aux attaques en haute mer ou dans les ZEE, soit au-delà de la limite des 12 milles marins. Dans les eaux territoriales, les attaques de pirates sont alors considérées comme des actes de brigandage qui relèvent de la juridiction de l’Etat côtier.

La piraterie somalienne pose, de par son contexte, une problématique particulière aux Etats et organisations de la communauté internationale qui cherchent à lutter contre elle car elle émane d’un Etat dit « effondré » et plongé dans une situation de guerre civile depuis la fin des années quatre-vingt. En effet, c’est à cette époque qu’éclate une guerre civile entre le dictateur Siyad Barre au pouvoir et une coalition d’opposants  appartenant à des clans différents et qui aboutit à la chute du régime, à la disparition des structures de l’Etat central et progressivement à la fragmentation politique et spatiale du territoire en 3 entités distinctes : le Somaliland, au nord-ouest qui proclame son indépendance, le Puntland au nord-est qui devient autonome tandis que le centre et le sud de la Somalie s’enfoncent dans une période d’affrontements violents menés par les War Lords (chefs de guerre). Dans cette zone, cette situation de guerre permanente s’accompagne d’un développement du banditisme, plongeant le pays dans un véritable désordre et perdure après l’échec des interventions humanitaire et militaire des Nations Unies de 1992 à 1995. La situation semble s’apaiser lorsque l’UTI (Union des Tribunaux Islamiques) prend le pouvoir en juin 2006 à Mogadiscio. Il s’agit d’une institution mi-politique, mi-judiciaire composée de chefs religieux, d’hommes d’affaires et de militaires qui repousse à la marge les warlords et qui rétablit un semblant d’ordre en imposant la charia qui instaure un ordre moral et religieux (interdiction du qat, peines très sévères contre le vol et le viol…). Les Etats-Unis vont alors soutenir une intervention militaire éthiopienne en Somalie qui entraîne la chute des Tribunaux islamiques en décembre 2006. Pour combler le vide du pouvoir, c’est le GFT (Gouvernement Fédéral Transitoire) créé en 2004 au moment de la Conférence de Nairobi avec l’appui de la communauté internationale qui s’installe à Mogadiscio en janvier 2007. Mais son fragile gouvernement est confronté à une reprise des violences menée en partie par l’ARS (Alliance pour la re-libération de la Somalie), un mouvement né de la dissolution de l’UTI. Mais en juin 2008, les efforts déployés par la communauté internationale depuis le début de l’année, à travers le Processus de Djibouti, aboutissent à un accord entre le GFT et une faction considérée comme plus modérée de l’ARS menée par Sheikh Sharif Ahmed, ce dernier arrivant à se faire élire à la tête du gouvernement en janvier 2009. Pourtant, les combats ont encore repris de plus belle depuis mai 2009, opposant l’actuel gouvernement de Sheikh Sharif Ahmed à deux groupes armés d’obédience islamiste qui constituaient les éléments les plus radicaux de l’UTI : le Hizbul Islam et surtout Al-Shabab qui affiche sa proximité idéologique avec Al Qaïda et qui pratique le terrorisme, multipliant des attentats meurtriers pour arriver à ses fins.

Si les activités principales de la piraterie somalienne inclut tous types de trafics (armes, drogues, humains) alors elles les lient plus ou moins directement avec toutes sortes d’organisations non étatiques. Cependant certains indices nous laissent croire qu’entre les enjeux de pouvoirs propres à la Somalie, comme les relations claniques ou familiales, et la faiblesse des autorités gouvernementales, une étude plus approfondie des représentations qui est faite de ces liens peut apporter un regard nouveau sur ces relations.

Ainsi, comment, depuis la chute de l’Etat central somalien, la considération de nombreux enjeux locaux influe-t-elle sur la compréhension des relations entre terrorisme et piraterie pour la communauté internationale ?

Si les représentations des liens entre terrorisme et piraterie en somalie sont aux normes de l’imaginaire sécuritaire propre aux nouvelles menaces non conventionnelles de l’ère globale, sans pour autant être combattu exactement de la même manière, une approche pragmatique de cette relations apparaît sous les considérations d’enjeux propres à la Somalie.

Les perceptions du terrorisme et de la piraterie comme menaces liés dans l’ère globale.

Une synergie possible entre piraterie et terrorisme ?

 

Les nouvelles menaces dans l’ère globale, comme le terrorisme ou le crime organisé, sont souvent caractérisées par le terme de « menaces non conventionnelles ». En effet, ces nouvelles menaces sont toutes deux caractérisées par l’absence d’une distinction claire entre moments de guerre et de paix.

Bruno Schiemsky  qui développe davantage cet argument dans Unholy High Seas Alliance en affirmant l’existence de liens structurels entre les pirates et la milice Al-Shabab. Il estime que cette collaboration réciproque s’effectue dans trois domaines. Tout d’abord, selon Bruno Schiemsky, les pirates fourniraient en armes la milice Al-Shabab à partir d’un trafic maritime organisé depuis l’Erythrée et apporteraient leur aide logistique pour faire venir des combattants étrangers sur le sol somalien. Ensuite, Al-Shabab prélèverait un pourcentage compris entre 20 et 50 % des rançons captées par les pirates et en échange, la milice entraînerait les pirates au maniement des armes : 2 500 pirates auraient ainsi reçu un tel entraînement. Enfin, les pirates formeraient les membres du groupe islamiste aux différentes techniques navales : navigation, abordage, notamment dans le but de constituer une petite force maritime au service d’Al-Shabab, sur le modèle de celle qui existe pour la rébellion des Tigres de libération de l’Îlam Tamoul au Sri Lanka

Les amalgames entre piraterie et terrorisme semblent aussi nourrir la presse quotidienne. Les analyses d’un article du Wall Street Journal est particulièrement révélateur de cette représentation. Pour cet article sur la Somalie, qui sonne l’alarme d’un risque de djihad maritime dans le golfe d’Aden, issu de la piraterie somalienne, il est nécessaire de réfléchir à l’utilisation des mêmes armes que celle de la lutte contre le terrorisme contre la piraterie.

L’intervention de la communauté internationale sur la compréhension des nouvelles menaces
La réponse à ces menaces asymétriques par l’administration américaine s’appuie sur la définition d’un Full Spectrum Dominance, c’est-à-dire un spectre des conflits qui est divisé en trois niveaux d’intensité : basse, moyenne et haute. Ce spectre des conflits correspond à un « continuum opérationnel allant des opérations en temps de paix jusqu’au conflit conventionnel majeur» et « vise le contrôle des crises et conflits, grâce au développement des capacités de flexibilité, de versatilité et de projection rapide », soit un « continuum stratégique du contrôle de la violence par la prévention-préemption-dissuasion et la coercition ». Cette doctrine se base également sur la création d’un Etat fort, capable d’exercer son autorité a l’intérieur de son territoire et d’empêcher l’émergence de diverses factions, ainsi que des réseaux de crimes organisés, or les applications de ces consignes sont difficiles à mettre en place dans les états en proie à une grande pauvreté et à la corruption, comme notamment le Puntland.

Aussi l’intervention d’acteurs locaux est souvent privilégiée dans la résolution des conflits. En effet, si les opérations Restore Hope  furent des échecs, la récente coopération entre l’ONU et les Etats de Puntland et du Somaliland commence à porter ses fruits. Cela montre qu’une considération plus pragmatique des problématiques locales permet une meilleure action en Somalie.

Une approche pragmatique basée sur la considération d’enjeux de pouvoirs locaux

 

Une relation mis à mal par des preuves factuelles

Tout d’abord, certains acteurs qui combattent la piraterie somalienne utilisent un argument géographique en précisant les zones ou la piraterie somalienne est présente, qui ne correspondent pas forcement à celles sous l’influence des groupes rebelles islamistes. En effet, les Shebab tiennent le sud de la Somalie et Mogadiscio tandis que les pirates plutôt le centre de la somalie et le nord-est (voir carte en annexe), il ne reste plus qu’Haradere, qui est un port très occupé, où les pirates peuvent faire face directement avec quelques mobilisations islamistes somalienne.

Ensuite un second argument est l’incompatibilité idéologique : les pirates et les milices islamistes sont deux entités différentes. Les pirates ont des objectifs purement lucratifs tandis que les Shebab ont des vues politiques. Cette incompatibilité atteint son paroxysme lorsque l’union des tribunaux islamiques prend le pouvoir en 2006 et initie les hostilités en réprimant violemment la piraterie et en combattant les pirates spécifiquement a Garacad et Haradere

Même si ces éléments permettent de nuancer les représentations que l’on a évoquées des liens entre piraterie et terrorisme, il faut également prendre en compte des variables propres à la Somalie.
 Des enjeux de pouvoirs propres à la somalie

 

Les pirates ont des objectifs purement mercantiles, si leur but est la croissance de leur business, un lien potentiel avec le terrorisme changerait l’échelle de répression, et n’aurait aucun intérêt à avoir a affronté le même type de combattant que les coalitions internationales qui luttent contre le terrorisme. Ainsi les pirates n’ont aucun intérêt à se connecter stratégiquement avec les pirates.

Par pragmatisme on ne peut négliger une possible coopération basée sur des liens de business pour les pirates qui opèrent à Mogadiscio et au sud de la Somalie. Selon le Quai d’Orsay, les pirates achèteraient souvent le silence des milices islamistes qui les ont combattus par le passé, ce qui autoriserait une certaine porosité, notamment concernant le trafic d’armes. La piraterie somalienne a également une longue tradition de division des rançons, 10% de ces rançons sont en moyenne redirigées vers les communautés locales, mais il est possible que les Shebab reçoivent ce subside à travers les relations claniques et familiales très fortes en Somalie.

Cela montre que les pirates se doivent d’être en bons termes avec les détenteurs du pouvoir, que ce soit au sein de leurs clans, mais aussi dans le cadre des autorités locales.

Si nous prenons l’ensemble des arguments évoqués nous obtenons une approche mesurée de potentielle synergie qui existerait entre les pirates somaliens et les groupes d’obédiences islamistes, les premiers ont d’abord des objectifs mercantiles et sont combattus majoritairement à l’échelle locale, de par la définition de juridiction essentiellement, tandis que les islamistes ont une ambition politique avant tout.

L’usage de la terreur politique est d’autant plus à éviter car elle leur coûterait leur relative impunité envers les autorités locales affaiblies depuis l’effondrement de l’Etat somalien. Enfin les diverses connexions entre les clans locaux et l’institution que représente la famille en Somalie sont cruciaux pour comprendre les relations entre la pauvreté, la corruption des autorités locales et les phénomènes de piraterie et de terrorisme islamiste.

Thomas Ramonda, étudiant à l’IEP d’Aix en 2e année

L’ARMEE FRANCAISE ET LES MUTATIONS DU COMBAT TERRESTRE DANS LA GUERRE DU RIF 1925-1926

11 Jan

Si, en histoire militaire, la guerre du Rif est souvent étudiée sous l’angle des opérations aériennes, puisqu’elle représente un tournant dans le développement d’une jeune arme qui tend peu à peu à s’affirmer, elle est aussi l’occasion d’expérimentations dans le champ plus classique de la guerre terrestre. Dans un espace peuplé de « paysans-guerriers au sentiment identitaire très fort »[1], difficile d’accès aux forces extérieures, les forces françaises affrontent un climat rude, dans un environnement peu familier de moyennes et hautes montagnes. À partir de juillet 1921 le charismatique Abd el-Krim tente de constituer dans sa zone un État autonome, l’intervention des troupes espagnoles, qui n’hésitent pas à recourir aux gaz, se montrant incapable de mater la rébellion. Administrateur du Maroc, Lyautey réclame des renforts dès janvier 1924. Le 22 août 1925, malgré son absence d’expérience coloniale, Pétain lui-même doit s’impliquer pour contrer les ambitions du chef rifain, habile meneur d’hommes, dont les talents tactiques acquis sur le terrain mettent en difficulté les brevetés de l’École supérieure de guerre. Comme le constate immédiatement après la fin officielle des hostilités un officier d’infanterie y ayant participé, « les combats qui viennent de se dérouler sur l’Ouergha ont nécessité l’intervention de 150 000 hommes[2] de troupe, d’une vingtaine d’escadrilles, d’une artillerie importante, d’unités de chars de combat, de services de toute nature. Les opérations menées contre les Rifains n’affectent donc plus les caractères d’une petite expédition lointaine. Il s’agit d’une véritable guerre[3]. » Sous le regard intéressé des observateurs internationaux, en particulier allemands, une mobilisation conjointe, d’un type inédit, de compétences et d’armements récents[4] est nécessaire pour réduire un adversaire d’une ténacité hors du commun.

 

Des effectifs importants doivent être mobilisés, et donc distraits d’autres théâtres – de la Rhénanie occupée par exemple, suscitant des doutes quant à la sécurité nationale. L’emploi d’armes dont sont dépourvus les Rifains, tel l’avion, mais aussi le char, permet de faire pencher la balance en faveur des Français. L’entraînement de leurs fantassins n’est en effet guère axé sur les méthodes de contre-insurrection. Soldats et officiers sont formés et équipés en fonction essentiellement de leurs homologues germaniques. L’institution militaire ne développe pas, à proprement parler, de matériels nouveaux mais s’efforce d’adapter l’existant aux exigences locales d’une guérilla qui évolue dans un espace aride, hostile. Les tranchées sont remplacées par une pierraille qui use prématurément les chenilles, les pneumatiques et épuisent les fantassins soumis à des embuscades imprévisibles d’ « un ennemi brave, dont l’invisibilité est la principale caractéristique et qui, la plupart du temps, se montre insaisissable « comme la poussière qui vole[5]. » La nature particulière du terrain, qui semble aux troupes métropolitaines aussi étrange que la surface de la planète Mars, est fréquemment relevée. « Aucune carte militaire exacte n’existe encore pour cette région »[6], relève Gemeau en 1927.

 

La puissance d’écrasement et de franchissement des chars débarqués en hâte sur le sol du Maghreb est conçue avant tout pour la guerre de tranchées. Ces appareils sont peu aptes à la lutte contre des partisans dans un conflit de haute intensité dépassant les tâches traditionnelles de police coloniale auxquelles les emploient aussi les Britanniques, fonctionnant surtout par la crainte inspirée aux populations locales.  Il s’agit de combattre en terrain montagneux, spécialité militaire quelque peu à part, l’utilisation des matériels modernes dans ce type d’environnement ayant fait l’objet de réflexions préalables[7] en Europe, mais de peu d’expérimentations concluantes[8]. Les forces terrestres s’engagent avant tout dans un processus de recyclage créatif du robuste FT, qui est le seul modèle transportable par voie maritime. L’engin conçu par Renault reçoit des améliorations, en particulier des chenilles Kégresse. Le conflit au Maroc donne une impulsion décisive au système de bandes de caoutchouc moulé, creusées de sculptures reproduisant la forme des patins, comme cela se pratique sur les pneumatiques. Le système présente l’avantage d’être adaptable aux châssis existant. Les FT à train de roulement Kégresse-Histin à chenilles caoutchoutées version 1923 sont pourtant peu performants dans le Rif. Seuls treize exemplaires prennent part aux opérations[9]. Rapidement déchiquetées par les aspérités coupantes des affleurements rocheux des pistes, les bandes souples tendant à handicaper des machines par ailleurs solides[10], sans leur procurer le surcroît de mobilité escompté. Leur emploi est d’abord considéré comme expérimental, comme l’indique un passage d’un article anonyme dans la Revue militaire française[11]. Le « bruit médiatique » autour de cette invention capable de progresser de manière relativement silencieuse dépasse certainement son efficacité réelle. Le « nouveau char avec chenilles souples »[12] français fait l’objet d’un article très documenté de Fritz Heigl dans Militär-Wochenblatt. L’attentif expert autrichien souligne que l’engin novateur « a été débarqué au Maroc, et que ses dernières occasions d’emploi montrent que celui-ci existe en plus grand nombre, et que les exemplaires sont vraisemblablement destinés à se multiplier. » Cette assertion ne correspond en rien à la situation réelle de l’arsenal national. « Les Français étant temporairement incapables, pour des raisons financières, d’envisager l’introduction d’un modèle nouvellement construit (…), ils ont réussi à moderniser, en masse considérable, leurs anciens chars légers datant de l’année 1917[13]. » Les efforts de mise en valeur du Rif n’ont guère porté sur les infrastructures, nul ne songeait à y faire rouler des chars, des automitrailleuses, ou à y poser des avions.

 

La rébellion d’Abd el-Krim offre surtout l’occasion aux Français de déroger à la stricte subordination des chars à l’infanterie prescrite par la doctrine. Les contingences matérielles en terrain colonial obligent certains à s’enhardir et à briser temporairement l’association organique entre fantassins et blindés[14]. « Depuis la guerre, les engins blindés n’ont été effectivement employés qu’aux colonies. Au Maroc, dans la campagne 1925-1926, ils se sont aussi bien comportés dans l’offensive que dans la défensive » affirme de manière un peu présomptueuse le sérieux Journal des Débats. Ce quotidien synthétise plus adéquatement : « Sans doute, l’emploi qui en a été fait n’a pas toujours été parfaitement orthodoxe et conforme aux indications réglementaires : rien d’étonnant, puisque celles-ci ont été établies à la suite des expériences d’une guerre européenne[15]. » Ce ne sont pas seulement les chars, mais les véhicules motorisés qui permettent de prendre l’avantage en déplaçant les troupes avec rapidité pour autant que le permet le réseau routier. L’adversaire étant privé des moyens automobiles symétriques, l’armée française ne dédaigne pas d’utiliser comme lui les traditionnels mulets. In medias res, un journaliste constate que « nous sommes aujourd’hui en présence d’un adversaire tel que nous n’en avons encore jamais rencontré au cours des campagnes coloniales. C’est d’une vraie guerre moderne, mettant en action toutes les armes scientifiques, qu’il s’agit désormais[16]. »

 

Les travaux universitaires contemporains évaluent néanmoins que, parmi les plus de 50 000 combattants placés sous les ordres d’Abd el-Krim, seuls 30 000 au maximum sont équipés de fusils modernes. En dépit de leur maintenance parfois difficile, les armements motorisés jouent un rôle de premier plan dans les hostilités asymétriques du Rif. Plus étonnant, la rigidité, la fidélité aux enseignements de la Grande Guerre inscrite dans les textes se prêtent à des aménagements dans une situation d’urgence. L’intervention française au Maroc du 13 avril 1925 au 27 mai 1926 dynamise à la fois l’innovation et la réflexion, sans toutefois conférer un élan durable à la pensée et la pratique militaires nationale. Si les aspects aéronautiques sont les plus remarquables, grâce notamment à l’action efficace du futur colonel Paul Armengaud, la partie se déroule aussi au sol, présentant un début d’adaptation des formes traditionnelles de la guerre terrestre, sinon une vague de modernisation. La guerre du Rif joue un rôle de laboratoire, comme ultérieurement la guerre d’Espagne. Les anciens combattants de 1914-1918 – comme leur matériel – se retrempent dans la guerre, de nouveaux officiers se forment et couchent sur le papier leurs expériences. Cependant, les conséquences pratiques de cet intense effort militaire, puis du travail de théorisation qui s’ensuit, restent limitées. Les forces françaises, soumises à des contraintes tant budgétaires que sociales – les  « classes creuses » dues à l’hémorragie de la Grande Guerre se profilent – et politiques, demeurant globalement engoncées dans leur carcan d’après-Armistice. Si les formes prises par les opérations coloniales connaissent une certaine évolution à partir du début de la décennie 1930, aucun char conçu exclusivement pour elles ne se concrétise jamais en France, malgré une succession de projets. L’espace des colonies et des protectorats représente pour la métropole à la fois un champ d’expérimentations militaires en terrain peu connu, mais aussi l’occasion de dévoiler d’éventuelles faiblesses à la fois aux rebelles autochtones et au vigilant adversaire allemand.

Candice Menat, doctorante au CHERPA sous la direction du lieutenant-colonel Rémy Porte

[1]. COURCELLE-LABROUSSE Vincent, MARMIÉ Nicolas, La Guerre du Rif, Paris, Tallandier, 2008, 364 p., p.17.

[2]. Les chiffres varient selon les modalités du décompte des personnels. Les travaux universitaires actuels évoquent plutôt 100 ou 120 000 hommes environ.

[3] GOUBERNARD René, chef de bataillon, « Les chars de combat au Maroc en 1925 » 1/3, Revue d’infanterie mai 1926 n°404, p.619 à 649, p.619.

[4]. ANONYME, « Neues über Kampfwagen », Militär Wochenblatt n°22 11 décembre 1925, p.776 à 778, p.776 expose par exemple les étapes du redéploiement du 517e régiment de chars, de l’armée du Rhin au Maroc en passant par la France.

[5]. GOUBERNARD René, op. cit., p.620.

[6] GEMEAU André, lieutenant-colonel, « L’emploi des feux dans la guerre du Rif », Revue militaire française, janvier 1927, p.112 à 117., p.112.

[7]. ABADIE Maurice, lieutenant-colonel, Étude sur les opérations de guerre en montagne, Paris, Lavauzelle, 1924, 362 p., p.120. « En ce qui concerne l’emploi des chars en montagne, aucune expérience n’a été faite jusqu’à ce jour. Par suite de circonstances diverses, les chars n’ont été utilisés ni à l’armée d’Orient ni sur le front austro-italien. Les conditions dans lesquelles de petites unités de chars ont été employées au Maroc et au Levant sont encore insuffisamment précisées et aucune conclusion utile ne peut être fournie par ces modestes essais ».

[8]. On capitalise sur les expériences de la Grande Guerre, selon le mécanisme habituel à l’armée française. Deux ans après l’Armistice paraît DARDE commandant, Étude sur la guerre de montagne d’après les enseignements de la campagne d’Orient. Sous la direction du général de Lobit et du colonel Dosse, 1920, 134 p. Devenu général, Dosse s’illustrera ensuite dans le Rif.

[9]. VAUVILLIER François, Histoire de Guerre, Blindés & Matériel n°100 avril-mai 2012, p.29.

[10]. Ce n’est pas avant 1928 que les chenilles métallo-caoutchoutées obtiennent des performances plus satisfaisantes.

[11]. ANONYME, « Les chars de combat au Maroc en 1925 », Revue militaire française décembre 1925, p.398 à 416, p.407. Cet article est longuement commenté, et partiellement traduit, dans ANONYME, « Kampfwagen in Marocco », Militär-Wochenblatt n°28 25 janvier 1926, p.997 à 998.

[12]. HEIGL Fritz, « Frankreich : Le nouveau char « avec chenilles souples » », Militär-Wochenblatt n°22 11 décembre 1925, p.779 à 780.

[13]. Ibid., p.780.

[14]. Le Britannique COSTIN-NIAN Charles Barry, commandant, « Rough on Riffs : Tanks in Hill Warfare in Morocco – 1925 », The Royal Tank Corps Journal n°97 mai 1927, p.10 à 12, p.12 relève cette entorse au règlement, ainsi que la pratique consistant à faire démarrer les chars une demi-heure avant l’infanterie, afin de leur conférer une certaine avance compensant leur lenteur. Les aspérités du terrain, quand elles ne les entravent pas totalement, ne permettent pas aux FT d’atteindre leur vitesse maximale. Les véhicules chenillés sont aussi utilisés pour tracter de l’artillerie.

[15]. BOURGET Jean-Marie, « Les chars de combat », Journal des Débats, 11 décembre 1926, p.3.

[16]. MONJOU Guy de, « La guerre du Rif  », Revue de Paris, 1er août 1925, p.574 à 601, p.577.

 

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