LE FRONT POLISARIO : RECONVERSION DANS LE NARCOTRAFIC ET LE FONDAMENTALISME ISLAMISTE ?

11 Nov

Le problème sahraoui date des années 1970 et empoisonne les rapports du Maroc avec ses voisins, principalement l’Algérie. Pourtant, aujourd’hui la lutte pour l’indépendance semble laisser place à d’autres activités. D’après Olivier Guitta, expert en matière de sécurité, de contre-terrorisme et de stratégie des relations internationales, les premiers accords entre narcotrafiquants sud – américains et groupes armées d’Afrique de l’Ouest et de la bande saharo-sahélienne seraient du aux liens privilégiés et « liaisons dangereuses » entretenues par les FARC de Colombie et les katibas du Front Polisario au Sahara occidental, deux mouvements de guérillas révolutionnaires membres de l’ « Internationale marxiste », parmi les seules encore en activité dans le monde[1]. On peut donc se demander dans quelle mesure le Front Polisario, comme d’autres groupes combattants, devient une menace hybride dans cette zone grise qu’est le Sahel.

Tableau des mutations qui impactent le Front Polisario

La dérive intégrationniste du Front Polisario vers l’ex-GSPC algérien devenu AQMI est aujourd’hui significative, comme en atteste la reconversion emblématique de Lamine Boucheneb, ancien combattant du Polisario, d’abord dans la contrebande au Sahel, puis dans les cellules des « Signataires par le Sang » de Mokhtar Belmokhtar, dit « le borgne »[2].

La transformation idéologique de ce mouvement révolutionnaire progressiste vers l’islamisme radical et fondamentaliste remonte aux années 1980, selon Mustapha Bouh dit « Al Barazani », ex-Commissaire politique de l’armée du Polisario, qui a rallié le Maroc en 1991 : «Certes, nous ne vivons pas dans une île et tout ce qui touche l’Afrique, le monde arabe et le Maghreb nous touche! Il se peut que l’attente, les déceptions, ainsi que les idées ayant cours au Maghreb puissent toucher quelque peu notamment la jeunesse. Il se peut qu’il puisse se trouver de jeunes Sahraouis intéressés par l’islamisme radical (…) En réalité tout a commencé à la fin des années 1980. Des étudiants venus des camps de Tindouf et présents dans les universités d’Alger ou d’autres villes du nord y ont rencontré des membres du FIS (Front Islamique du Salut) qui tenaient le haut du pavé dans les facultés à cette époque. Ils ont été contaminés et sont revenus animés par l’idéologie islamiste [3]. »

             En 2005, Hametti Rabani, un des anciens leaders emblématiques du Polisario, établit un piteux constat relatif à l’état d’esprit général prédominant au sein des camps sahraouis : «Le Polisario est en situation d’échec. La majorité des anciens combattants l’ont quitté et se sont reconvertis dans les affaires en Mauritanie. De nombreux dirigeants historiques sont partis également. Restent pas mal de jeunes. Que peut leur dire la direction? Quel espoir peut-elle leur donner? Aucun, le mouvement étant dans l’impasse, alors certains, pour ne pas désespérer, se tournent vers la religion, vers Dieu. Ils n’attendent plus rien des chefs du Polisario mais tout de Dieu. Dieu remplit le vide laissé par l’idéologie passéiste de la direction du Polisario».[4]

Ainsi, l’on constate depuis deux décennies la reconversion progressive de nombreux soldats du Polisario dans l’islamisme radical, celui–ci venant combler l’abîme économique, politique, moral et social de l’enlisement de l’idéologie marxiste au cœur du combat mené par le Front Polisario. Spectatrice passive de ces évolutions, la Communauté internationale peine encore à appréhender les désintérêts multiples toujours plus croissants à son égard, au cœur de ces dynamiques actuellement à l’œuvre. Cela se caractérise par des générations de réfugiés sans travail, sans argent, et sans logement, mourant de faim dans les immensités désertes du Sahara : le fondamentalisme islamique prospère ainsi fortement sur ces terres en enrôlant des légions entières de main d’œuvre désœuvrées et sans horizons.

Concernant les mutations en cours au sein du Front Polisario, Aymeric Chauprade affirme que «500 ou 600 vétérans maghrébins d’Afghanistan se baladent, après la chute du régime des Talibans, dans cette vaste zone que j’appelle ‘l’arc intégriste du Sahara’… Depuis quelques années, un certain nombre de mouvements identitaires locaux, qui avaient, du temps de la guerre froide, adopté le marxisme-léninisme comme idéologie transnationale, changent de référentiel idéologique et optent pour l’islamisme radical (…) l’essentiel des troupes d’Al-Qaïda dans le Sahel est constitué de transfuges du Polisario… le véritable danger reste la possibilité pour les djihadistes de faire de la région un nouvel Afghanistan ». [5]

Les nouvelles générations désœuvrées sont ainsi enlisées dans une situation de statu quo permanent en vigueur depuis le cessez–le–feu de 1991, qui semble figer pour de bon les positions de cette « guerre des tranchées » de par et d’autre du « Mur des sables ». Cette situation place la victoire désormais hors de portée du Front Polisario. Cela se caractérise par la désertion de multiples dirigeants emblématiques : certains ont finalement rallié la position diplomatique officielle du Maroc, en échange de contreparties matérielles, financières, si ce n’est juridiques, alors même que les tutelles algérienne et cubaine, traditionnellement au cœur des combats tout au long des décennies 1970 et 1980, périclitent. L’influence de la Libye s’est également éteinte avec la chute du leader emblématique qu’était Kadhafi dans le cadre de l’intervention de l’ONU et de l’OTAN en 2011. Laissées à l’abandon, les katibas du Polisario tombent dès lors aisément sous le joug du terrorisme islamiste et de la criminalité organisée transnationale. [6]

Un acteur en voie d’hybridation : vers une convergence avec le narco-terrorisme

Dans les faits, le désert transfrontalier à cheval sur la Mauritanie, l’Algérie et le Mali a toujours été contrôlé par les combattants du Front Polisario depuis le Sahara – occidental (Maroc), ceux – ci établissant une véritable souveraineté territoriale officieuse sur l’ensemble de la zone. Il n’y a en effet aucune différence ethnico-culturelles et linguistiques entre les maures de Mauritanie et les sahraouis du Sud –  Maroc, de même qu’entre les ressortissants du Sud – ouest algérien et ceux du Nord – Mali, du fait de leurs liens tribaux et familiaux pérennisés des siècles durant. Concrètement, rien de ce qui peut advenir dans cette zone ne peut échapper à la vigilance ou à la complicité du Front Polisario, spécifiquement dans l’intégralité des territoires à l’Est du « Mur des sables » marocain.

Ses milices désœuvrées géreraient dans le domaine narcotique le trafic du kif marocain du nord vers le sud du continent, et de la cocaïne latino – américaine du sud vers le nord, et de l’Ouest vers l’Est, à destination finale du marché européen. Dans cette perspective, les relations entre le Front Polisario et les autorités gouvernementales maliennes se sont profondément dégradées, ces dernières allant jusqu’à supprimer en 2009 leur reconnaissance officielle de la République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD). Le gouvernement malien accuse délibérément le Front Polisario d’œuvrer pour le compte d’AQMI, et d’être les « principaux vecteurs » du narcotrafic de drogue, de séquestres de touristes et de ressortissants occidentaux dans la bande saharo – sahélienne, dans le sillage des accusations prononcées par les autorités gouvernementales marocaines[7].

Les milices du Front Polisario s’affirment ainsi comme un bras armé allié d’AQMI dans l’Ouest de la frange saharo – sahélienne, caractérisant la dégénérescence d’une guérilla indisciplinée et ingérable, à l’heure actuelle impliquée dans de nombreux trafics (armes, émigration clandestine, drogues, terrorisme, contrebande, carburants, et même l’aide alimentaire des camps de réfugiés) en tout genre afin de s’autofinancer, entachant d’autant plus son intégrité, et donc sa légitimité, aux yeux des autorités internationales et des bailleurs de fonds. Cela alors même qu’elle était déjà largement entamée du fait de l’appui officiel de nombreux membres du Polisario aux forces de Kadhafi avant son renversement. Le Maroc dénonce ainsi la mainmise du Front Polisario avec les cartels latino-américains à travers le rôle du Colonel Ould Laarik, depuis Tifariti, une zone contrôlée par le Polisario à l’Est du Maroc.

Dans cette perspective, les autorités gouvernementales mauritaniennes et maliennes, opérant conjointement dans le Sahara, ont mis à jour et arrêté en le 7 décembre 2010 une vaste filière du narcotrafic de cocaïne dans la zone. Cela conduisit à l’arrestation du chef du réseau, un Sahraoui nommé Soultani Ould Ahmadou Ould Baddi, alias « Sléitine », en compagnie de ses sous-lieutenants, Farha Ould Hmoud Ould Maâtallah, ancien militaire vivant dans les camps de la région de Tindouf (sud-ouest de l’Algérie), Breika Ould Cheikh, un ancien général du Front Polisario, Lahcen Ali Ould Brahim, né en 1970 à Tiaret en Algérie et lié à la tribu sahraouie Reguibate, et Mohamed Ould Laârik, chef de la police militaire du Front Polisario. Une source sécuritaire malienne, sous couvert d’anonymat, indiqua à ce propos que « le réseau a transporté de nombreuses tonnes de cocaïne pour le compte d’expéditeurs sud-américains à travers le Sahara en direction de commanditaires européens (…) Il s’agit là de l’un des trois plus gros réseaux de narcotrafiquants de cocaïne et de cannabis, qui transite la drogue du Sahara vers l’Europe, composé à plus de 90% d’éléments issus des camps du Polisario, et ayant des relais dans chacun des pays de la bande saharo – sahélienne ». Ould Baddi constituait en pratique une cheville ouvrière indispensable au réseau, une sorte de lien permanent entre AQMI, le Front Polisario, et les réseaux de narcotrafiquants locaux et étrangers opérant dans la zone.

En mars 2011, la justice malienne juge l’affaire du vol « Air cocaïne », un Boeing transportant une dizaine de tonnes de cocaïne en provenance de Colombie. L’avion s’est crashé dans le Nord-Mali en 2009, ouvrant la voie à une enquête au cours de laquelle est inculpé un ancien cadre du Front Polisario. Malgré les efforts du gouvernement algérien allié, les investigations démontrent qu’il n’est plus possible d’occulter l’implication des combattants du Front Polisario dans de nombreux trafics de la sous-région. Et plus expressément le narcotrafic de cocaïne, en particulier dans les Camps de Tindouf où résident depuis 1975 plus de 90 000 réfugiés sahraouis selon le Haut-commissariat des Nations-unies pour les Réfugiés (HCR) – plus de 165 000 selon le gouvernement algérien – à l’extrême pointe sud [8]– ouest de l’Algérie, dans la région naturelle de Saoura, à moins de 50 kilomètres de la frontière du Sahara occidental et moins de 65 kilomètres de la frontière mauritanienne.

En somme, au cœur du No man’s land qui caractérise le territoire à cheval sur le Sahara occidental, le sud-ouest algérien et le grand nord mauritanien, les combattants du Front Polisario ont bel et bien  noué des contacts avec les narcotrafiquants d’Amérique Latine, mettant à disposition leurs interconnexions multiples avec AQMI et  permettant une véritable voie alternative à l’acheminement de la cocaïne en Europe.

Robin Guillon, d’après le mémoire de fin d’études de l’IEP d’Aix, 2015.

[1] « Les sources du financement des bandes armées au Sahel », Compagnie Méditerranéenne d’Analyse et d’Intelligence Stratégique (CMAIS), 2013).

[2] « Mokhtar Belmokthar et la Katiba « Al Mouakaoun Be Dam », Note d’actualité n°298, Alain Rodier et Eric Denécé, CF2R, 20/01/2013.

[3] « Sécurité au Sahel et désarmement du Polisario », Lounès Saâd, Tribune Libre, Institut Hoggar, 24/11/2009

[4] Idem.

[5] Géopolitique, constantes et changements dans l’histoire, Aymeric Chauprade, Ellipses, Paris, 2003.

[6] « Comment le Polisario et les bandes armées maliennes s’affrontent pour le contrôle de la drogue au Sahel », Frédéric Powelton, Sahel Intelligence, 13/09/2011

[7] « Polisario – Sahel : les dessous de l’agacement de Bamako », Sahel Intelligence, 28/12/2011

[8] « Recensement des réfugiés à Tindouf : L’Impuissance du HCR », Info Sahara, 2014.

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