Archive | France RSS feed for this section

L’évolution des politiques de sécurité à Nice

23 Nov

La politisation de la problématique de l’insécurité et de la délinquance en France, loin d’être un phénomène récent, se trouve être le fruit d’un processus complexe que l’on pourrait dater du milieu des années 70. Cette décennie, qui voit la parution des rapports Guichard et Peyrefitte de 1976 et 1977, bientôt suivis par celui dit Bonnemaison en 1982 (du nom de Gilbert Bonnemaison, maire d’Epinay qui l’a rapporté à la Commission) a contribué à faire de la sécurité un enjeu qui se conjugue également au niveau local, là où la loi Darlan de 1941 soustrayait son traitement aux prérogatives exclusivement nationales et régaliennes de l’Etat.[1] Ce progressif déplacement de la focale sécuritaire de l’Etat central à l’échelle régionale et municipale s’appuie aussi sur une législation globalement favorable au développement du pouvoir des édiles en matière de prévention et de lutte contre l’insécurité et la délinquance: ainsi, à la loi du 5 avril 1884 qui attribuait aux maires la « tâche d’assurer dans leur commune « le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publique » s’est entre autres additionnée le 5 mars 2007 la loi qui fait des maires les  » acteurs pivots de la production de la sécurité dans leur ville » .[2] Conséquemment, les élus locaux, en plus de se voir attribuer des prérogatives nouvelles et étendues,[3] disposent également d’un éventail élargi de structures à même de les suppléer dans leur mise en application de leur politique sécuritaire, défini par Jacques De Maillard comme « l’ensemble de dispositifs légaux, organisationnels, financiers, symboliques qui ont pour objectif la protection des biens et des personnes« .[4] Parmi ces différentes structures, on retrouve notamment, dans l’ensemble du panel d’instruments mis à la disposition des maires, les organismes suivants: « conseils communaux de prévention de la délinquance (CCPD) en 1983 ; auxquels s’ajouteront les contrats locaux de sécurité (CLS) à partir de 1997, qui constituent alors le volet « prévention et citoyenneté » des contrats de ville, puis des contrats urbains de cohésion sociale (CUCS); conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance (CLSPD) se substituant aux CCPD en 2002« .[5]

Ce bref historique de la relocalisation des enjeux sécuritaires à l’échelon municipal, s’il ne saurait se départir d’une analyse généraliste quant à ses tenants et ses aboutissants, ne doit cependant pas faire oublier qu’il s’agit là d’une thématique de politique « politicienne » et, partant, dépendant grandement de l’appropriation spécifique qu’en fait chaque édile sur son propre territoire. Dans le sillage de Tanguy le Goff, on peut dès à présent en conclure qu’  » en l’espace d’une vingtaine d’années, l’insécurité s’est imposée comme l’une des principales préoccupations des maires et comme un enjeu polarisant le débat électoral [local]« .[6] De ce point de vue, l’exemple de la ville Nice apparaît révélateur des mutations profondes des logiques et des enjeux auxquels répond l’application locale d’une politique de sécurité contrôlée et générée en partie par les services municipaux. Considérée comme pionnière en la matière, la politique sécuritaire de Nice apparaît unique à plusieurs égards, notamment en ce qu’elle s’est toujours incarnée, du moins depuis le début des années 60, à travers l’image centrale de ses maires successifs.[7] Ceux-ci en ont ainsi fait le point d’ancrage de leur stratégie politique d’implantation et de conservation du pouvoir municipal. Si l’on peut déceler une certaine continuité idéologique dans la mise en place de ces politiques, il convient également d’en étudier au plus près les évolutions marquées qu’elles ont connu ces dernières années, et de s’interroger: dans quelle mesure l’offre sécuritaire municipale de la ville de Nice est-elle révélatrice des tensions et des enjeux qu’il existe autour de la catégorisation de l’insécurité comme domaine de l’intervention publique locale?

Pour répondre à cette problématique, nous verrons de quelle manière la stratégie niçoise de politisation des enjeux sécuritaires, à travers notamment la mise en place d’une série de politiques publiques spécifiques (policies) va permettre d’alimenter le logos sécuritaire du maire (en l’occurrence Christian Estrosi) dans une stratégie électoraliste (politics). Pour ce faire, et pour ne pas répéter ce qui a déjà été écrit sur la période 1983-2001[8] nous bornerons chronologiquement notre analyse à la période post-2001, et spatialement à la métropole niçoise, bien que des comparatifs avec d’autres villes ne soient pas exclus pour souligner la spécificité de la cité maritime. Nous analyserons par la suite les grandes orientations actuelles et futures de cette politique, en en interrogeant avant tout l’efficacité et l’appréhension par ceux qui en sont les principaux acteurs.

                        Si l’on s’en tient simplement aux faits et aux chiffres, l’offre de sécurité niçoise apparaît comme sans pareille à l’échelle nationale, proportionnellement à la taille et à l’importance de la métropole. L’application d’une politique municipale ultra volontariste, en matière de sécurité et plus encore son importance en termes de gains électoraux distinguent en effet Nice de ses consœurs et explique en partie l’engouement de ses maires successifs à implémenter des politiques expérimentales toujours plus poussées en la matière. Déjà pionnière dans la création d’une police municipale sous Jean Médecin en  1961, Nice détient aujourd’hui le record de France du nombre de caméras par habitants et voit cette tendance renforcée au cours de la dernière décennie; loin de s’en cacher, Nice se targue en effet d’une augmentation « de 842% en 10 ans du nombre de caméras dans le centre-ville« ,[9] caméras que surveillent en permanence 80 agents municipaux formés à cet effet au sein d’une structure spécifique, hypermoderne et particulièrement développée dans le cas de la métropole niçoise: le Centre de Surveillance Urbain (CSU), ouvert et connecté 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.  Cet état de fait peut sembler paradoxal au vu des déclarations du cabinet de Jacques Peyrat, maire de la ville entre 1995 et 2008, et dont l’adjoint à la sécurité estimait en 1999 que » la vidéosurveillance est inutile [et que] jamais un tel système ne sera employé à Nice« .[10] Elle est en réalité la réponse musclée apportée par son successeur, Christian Estrosi, pourtant issu de la même majorité, à des chiffres de l’insécurité qui restent encore aujourd’hui préoccupants dans la métropole.  Alors que beaucoup à gauche (et quelques élus de droite également, parmi lesquels on peut citer notamment Alain Juppé) fustigent cette vidéo-dépendance, Estrosi en défend le bilan pourtant mitigé: selon le site de la ville, celle-ci aurait permis quelques 4.087 interpellations entre 2010 et 2018, soit 510 par an en moyenne.  De la même manière, Nice est aujourd’hui la ville de France la mieux pourvue en termes d’effectifs municipaux, et ce depuis le début des années 80. La tendance ne semble d’ailleurs pas prête de s’infirmer: avec un policier municipal pour 860 habitants (chiffres de la mairie), soit 414 policiers municipaux (avec un recrutement de 130 nouveaux agents prévu d’ici fin 2018), les effectifs ont pratiquement triplé depuis 1983 (187 agents municipaux dédiés au maintien de l’ordre et à la prévention à l’époque), pour le plus grand bonheur du maire de la ville: « Je ne peux que me réjouir de bénéficier de plus d’effectifs. Je n’ai cessé d’en réclamer pour ces deux quartiers [en l’occurrence l’Ariane et les Moulins]« .[11] Cette surenchère sécuritaire, bien qu’elle ait été comme on l’a vu un leitmotiv récurrent de la politique niçoise, doit également beaucoup à la trajectoire politique de son maire actuel. De 2002 à 2003, il exerce en effet à l’Assemblée Nationale les fonctions de rapporteur des lois concernant la sécurité intérieure et se fait connaître sur la scène nationale pour sa politique sécuritaire autoritaire. Il s’est aussi distingué par ses sorties pour le moins controversées sur les attentats de Paris de novembre 2015, qu’il n’hésite pas à attribuer au laxisme des forces municipales en matière de dispositif de prévention de la délinquance et de la criminalité:  » si Paris avait été équipée du même réseau [de caméras] que le nôtre, les frères Kouachi n’auraient pas passé trois carrefours sans être neutralisés et interpellés« .[12] Il n’est donc pas surprenant qu’Estrosi, bien que sa responsabilité ait été mise en cause lors des attentats du 14 juillet 2016 à Nice, ait fait de la sécurité sa spécialité.

En effet, la raison de l’intérêt particulier porté par les hommes forts de la mairie de Nice au domaine de l’insécurité tient en effet en grande partie au potentiel électoral d’un thème qui constitue aux côtés de l’emploi, l’une des préoccupations majeures des Français. La mise en place des politiques sécuritaires que nous avons évoquées jusqu’ici répond en effet à ce que Le Goff appelle la  » production discursive » du problème de l’insécurité »,[13] c’est-à-dire la construction politique d’une nouvelle catégorie de l’action publique qui fait sens, autant par sa réalité concrète que par rapport aux objectifs politiques de ceux qui s’en présentent comme les principaux entrepreneurs de cause.

Si le constat est aussi vrai pour d’autres grandes villes comme « Paris, Lyon, Strasbourg, Avignon, Orléans, Amiens ou Nantes »,[14] l’organisation sociodémographique de la cité niçoise rend encore plus prégnante cette réalité. Comme le note Laurent Mucchielli dans les colonnes du journal Capital, l’offre sécuritaire extrêmement développée de la ville est susceptible de plaire à un électorat aisé composé en grande partie de seniors et de touristes qui  » éprouvent davantage le sentiment d’insécurité. Il s’agit donc d’un thème politique porteur qui répond aux attentes d’un électorat local majoritairement de droite« .[15] L’application de ces politiques de sécurité répond donc en grande partie à un opportunisme électoral classique largement étudié par les chercheurs. Dans le cas de la ville de Nice, souvent qualifiée de « capitale du pays des conservateurs« ,[16] et qui à ce titre dispose d’une majorité de droite extrêmement stable depuis 1945, cet opportunisme en matière de politiques de prévention et de répression n’est donc pas un moyen de « venir subvertir l’ordre politique local« [17] qui reste globalement figé; plutôt s’agit-il ici pour les élus d’utiliser le discours sécuritaire comme un « coup politique qu’ils perçoivent comme jouable« [18] pour conserver le pouvoir local. Ainsi, bien qu’il rappelle à l’envi que » le maire n’est pas compétent en matière d’ordre public« [19], Christian Estrosi s’intègre parfaitement dans la typologie dressée par Le Goff comme l’exemple même de l’élu « de terrain; Et c’est précisément au nom de leur supposée connaissance du « terrain » que ces élus construisent l’insécurité comme l’attente principale de la population« . A l’inverse de ces maires qui « se présente[nt] […] sous le visage du partenaire de l’état« ,[20] les édiles niçois, Christian Estrosi en tête, se sont donc illustrés par leur prise d’initiatives autonomes en matière sécuritaire (sur lesquelles nous reviendrons plus en détails) dans le but de répondre à une demande électorale toujours plus exigeante en la matière. Cette action de terrain, se double, on l’a vu, d’une attention toute particulière portée sur les résultats des mesures mises en place; pour le dire autrement, la métropole maralpine va tenter de légitimer son action sécuritaire par l’évaluation factuelle et chiffrée de son efficience concrète, à travers notamment la production de rapports mensuels concernant les grands chiffres de l’action policière municipale. Initiés en janvier 2015, ces rapports mettent notamment en avant la baisse de certaines infractions, recourant pour cela à des méthodes comparatives d’une année sur l’autre et mettant en parallèle ces résultats aux « arrêtés majeurs de police du maire  » censés avoir permis cette diminution de la délinquance. A titre d’exemple, le rapport d’août 2016 fait ainsi mention de « 65 Interventions liées à l’Arrêté municipal du 1er avril 2013 visant à lutter contre les regroupements troublant l’ordre public et gênant le passage de piétons dans le centre-ville de Nice entre 7h00 et 10h00 et de 16h00 à minuit »[21] contre 130 en août 2015.

Cette évolution récente de la politique sécuritaire de la métropole niçoise sous le mandat de Christian Estrosi, sans pour le moment rentrer dans les détails, permet néanmoins d’illustrer la collusion, classique en science politique entre les « politics (compétition politique, stratégies symboliques et électorales) et des policies (de l’action publique locale, en l’occurrence ici, des politiques de lutte contre l’insécurité) ».[22] Bien qu’elle ne renseigne pas sur les moyens mis en œuvre pour protéger les populations, elle permet de saisir l’importance des enjeux sécuritaires pour un maire qui en a fait son principal argument de vente électorale. Il convient dès lors, pour appréhender au mieux cette stratégie, d’analyser sa mise en place concrète et d’interroger ses perspectives actuelles et futures ainsi que ses lacunes.

Dans une interview récente accordée au journal Nice-Matin,[23] Christian Estrosi donnait les grandes orientations à venir de sa politique municipale à l’échelle locale. Parmi les principales évolutions du volet sécuritaire de l’édile niçois, on peut noter trois axes principaux.
Tout d’abord, la nouvelle politique sécuritaire d’Estrosi passe par un renforcement de la polyvalence de ceux chargés de la faire appliquer directement sur le terrain: les policiers municipaux. A l’élargissement de leur champ d’action dans les écoles, testé à titre provisoire à la rentrée 2018, s’ajoute ainsi le développement de leur domaine de compétence. Pour reprendre les mots de l’élu, il est question ici de faire des policiers municipaux des « agents généralistes [capables de] faire face à n’importe quelle situation ». A ce titre, la réorganisation des services de police municipale, avec notamment la diversification des unités d’intervention, rentre dans cette logique de rationalisation de l’offre sécuritaire municipale, qui passe en grande partie par une augmentation des effectifs et une multiplication des modalités d’action: « Depuis la réorganisation, nous avons, par exemple, 35 équipages présents sur le terrain par vacation, pour 12 seulement avant. Nous avons 8 à 18 patrouilles d’ASVP par jour contre 3 ou 4 avant« [24] commente ainsi le maire. Parmi les nouvelles unités, une fait beaucoup parler d’elle, et pas seulement dans la ville maralpine:[25] la police de sécurité du quotidien, mise à l’essai en 2018 pour une période encore indéterminée mais à propos de laquelle Estrosi a à plusieurs reprises, exprimé son enthousiasme. Deuxièmement, l’innovation sécuritaire entrevue par Christian Estrosi passe en grande partie par la conservation et l’amélioration des infrastructures déjà existantes: un développement de la vidéo-surveillance dans les tramways et dans les écoles notamment (en plus de l’entretien de parc de caméras, colossal, déjà en œuvre) et un approfondissement des prérogatives du Centre de Surveillance Urbaine (CSU), censé pouvoir  « tripler sa capacité de traitement par rapport à l’actuel ».[26] Enfin, cette politique innovante passe également par la mise en place d’une application, Reporty, qui permet aux riverains de filmer directement les actes d’incivilité et de les transférer à l’autorité compétente en la matière, à savoir la police municipale, ainsi que par l’affectation des locaux de l’hôpital désaffecté Saint-Roch dans le but d’en faire un hôtel des polices inédit en France à l’horizon 2022. Ces  mesures s’ajoutent aux initiatives déjà prises sous la mandature d’Estrosi. Parmi elles, on peut citer la promulgation de nombreux arrêts municipaux sécuritaires, dont le site officiel de la ville fait une nouvelle fois la promotion:[27] à titre d’exemples, les arrêtés contre la mendicité agressive, contre les mariages bruyants, anti-bivouacs ou encore contre les regroupements sur la voie piétonne témoignent ainsi de cet intérêt majeur porté sur la tranquillité et le calme des riverains, d’autant plus qu’ils font comme on l’a dit l’objet d’une évaluation mensuelle chiffrée censée démontrer leur efficience. Pour compléter ce bref tour d’horizon, on peut également citer la volonté de la mairie de sensibiliser l’ensemble de sa population aux problématiques sécuritaires: loin d’être le seul apanage de la police municipale, le tryptique «  prévention, répression, solidarité« [28] édicté par le rapport Bonnemaison repose aussi sur les riverains eux-mêmes , formés par la police municipale et qui occupe à ce titre le rôle officiel de « correspondants de prévention situationnelle« , quand ils ne sont pas tout simplement des « référents voisins vigilants« . Cet élargissement des prérogatives de prévention à la population civile, approfondie par la mise en place de l’application Reporty, s’exerce également sur les commerçants, qui disposent, depuis la délibération n°02 du 30 mai 2016 du  dispositif « bouton d’alerte »[29] qui leur permet d’informer directement la police municipale en cas de débordements. L’objectif affiché du maire est donc clair: il s’agit ici de  » faire participer les acteurs locaux de la sécurité et la population concernée avec l’appui et le contrôle de l’Etat, à la sécurité de leur propre environnement. »[30]

Cette surenchère sécuritaire, on l’a vu, ne prend totalement sens que dans la mesure où elle est  traduite dans un discours politique visant à renforcer la légitimité de l’exécutif local. Si les bilans mensuels chiffrés et l’autoévaluation des services municipaux semblent appuyer l’efficience de cet attirail de mesures, l’étude objective du bilan sécuritaire niçois reste plus nuancé.

Tout d’abord, cette focalisation massive sur le thème de l’insécurité par l’élu niçois a souvent amené ses détracteurs à critiquer une position qu’ils jugeaient excessive en termes d’offre sécuritaire. A l’instar du journal le Point, nombreux sont ceux qui se demandent si l’édile « n’en fait pas trop« [31], tant ses prises d’initiatives en la matière apparaissent nombreuses et poussées. Celles-ci, bien qu’elles semblent répondre à une demande citoyenne locale, font souvent l’objet de polémiques, allant parfois même jusqu’à leur interdiction par certaines juridictions nationales qui soulignent la plupart du temps leur caractère attentatoire à la liberté des citoyens. Ainsi, l’expérimentation de l’application Reporty, déjà évoquée, « a fait long feu, la Cnil ayant sifflé en mars la fin de la partie au nom de la défense des libertés individuelles« .[32] Estrosi, menacé notamment par la montée inexorable du FN dans la région, assume ce discours musclé « « En matière de sécurité le trop n’existe pas, et si la violence augmente, les moyens des polices doivent augmenter« . Il justifie également par cette rhétorique le passage, du Contrat Local de Sécurité (CLS) à la notion de Stratégie territoriale, décidée à travers Le Plan National de Prévention de la Délinquance et de l’Aide aux Victime le 2 octobre 2009 et censé revigorer une offre sécuritaire locale déjà particulièrement vivace. Il n’est donc pas rare de voir les édiles niçois se retrouver en confrontation avec les prérogatives sécuritaires régaliennes, outrepassant souvent leurs compétences locales dans le but de satisfaire une population toujours plus demandeuse en la matière. Ce choix évident fait en faveur de la sécurité au détriment des libertés individuelles pose cependant la question de son efficacité. Quid, en effet, des résultats? Là encore, ceux-ci apparaissent sujets à interprétation, tant il est difficile de les attribuer uniquement à la politique municipale sur la question. Si les pouvoirs locaux n’ont pas manqué d’établir la causalité de l’offre sécuritaire approfondie de la ville avec « les bons résultats en matière de délinquance » au  niveau local, ils restent cependant discrets sur la situation encore préoccupante de la ville au niveau national. Pour le dire autrement, bien que la délinquance niçoise semble être en légère baisse,[33] l’écart avec les autres villes ne se réduit pas, et contribue à souligner les limites d’une politique qui se veut pourtant le point fort de celui qui l’applique. Comme le note Capital sur l’exemple révélateur de l’offre de vidéosurveillance de la ville « qui investit bien plus que Marseille dans la vidéo, affichait en 2014, selon l’ONDCP (Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales), des taux de délinquance rapportés au nombre d’habitants souvent proches, voire supérieurs à ceux de la cité phocéenne ».[34] De plus, Nice reste selon l’INSEE, et en dépit de cette offre sécuritaire massive, la grande[35] ville de France la plus marquée par la criminalité, avec un ratio de 114,32 crimes pour 1000 habitants, juste devant Marseille, seconde avec 114, 09 crimes en 2008. Si cette situation problématique est bien évidemment à mettre en lien avec la situation globale de la région et du département, classé à l’époque 95ème sur 96 en termes de délinquance et de criminalité, cet état de fait permet de comprendre (à défaut de le justifier), la saillance des enjeux sécuritaires dans la ville maralpine.

Par conséquent, l’actuelle mise en place d’une offre de sécurité municipale ultra volontariste dans la métropole niçoise, si elle s’inscrit dans la droite ligne de la tradition politique de la ville, apparaît autant comme le fruit de l’adaptation aux réalités factuelles du contexte local, que comme son appropriation stratégique opportuniste par les édiles successifs qui ont su en exploiter pleinement le potentiel électoral. Les récentes évolutions de cette politique municipale de prévention et de répression de la délinquance et de la criminalité, menées sous l’égide du maire Christian Estrosi, contribuent encore un peu plus à faire de la ville méditerranéenne une pionnière en la matière, quitte à alimenter les polémiques sur des mesures jugées liberticides. Plus que sur des simples mesures concrètes, qui appartiennent selon l’application des cadrages théoriques propre aux sciences politiques à la catégorie des « policies », cette offre sécuritaire que certains jugent démesurée, se trouve légitimée par l’évaluation attentive qui en est faite. Celle-ci, à travers la production de rapports chiffrés et factuels, permet la création d’un discours rhétorique d’efficience repris et adapté aux contraintes du jeu électoral local, dont la configuration actuelle fait la part belle à ces problématiques sécuritaire et qui s’ancre parfaitement dans la trajectoire personnel du maire actuel, spécialiste des questions de sécurités, et reconnu comme tel par sa population.
Cette collusion des politiques avec la politique au sens large (selon la distinction classique faite par la langue anglaise entre la politics et les policies) explique en grande partie l’évolution des politiques de sécurité dans la métropole, qui tendent à s’accroître, aussi bien quantitativement (augmentation des effectifs, extension des capacités de prévention aux riverains et aux commerçants, augmentation du parc de caméras, entre autres) que qualitativement (adoption de la Stratégie territoriale au détriment des CLS, généralisation des compétences des policiers municipaux, réaffectation de l’hôpital Saint-Roch à des fins policières). Bien qu’il soit trop tôt pour dresser le bilan de ces politiques, celui-ci sera primordial pour le maire actuel, notamment à l’horizon des municipales de 2020 et ce d’autant plus que l’édile niçois pourrait bien être en concurrence avec un autre spécialiste de l’offre sécuritaire locale: Eric Ciotti, surnommé le « Monsieur Sécurité »[36] de l’UMP et avec qui la rupture semble de plus en plus en consommée.[37]

Nicolas Cadot.

Bibliographie

Ouvrages

Berlière, Jean-Marc , « La loi du 23 avril 1941 portant organisation générale des services de police en France », Criminocorpus [En ligne], Histoire de la police, Articles

Body-Gendrot Sophie, Duprez Dominique, « Les politiques de sécurité et de prévention dans les années 1990 en france. Les villes en france et la sécurité », Déviance et Société 2001/4 (Vol. 25), p. 377-402,

Cadiou Stéphane et Grégory Marie-Ange,  Nice : la fidélité à droite avant tout ?,, Métropolitiques, 5 mai 2017.

 

De Maillard, Jacques, « chapitre 2: les politiques de sécurité » dans Borraz, Olivier, et Guiraudon Virginie : Politiques publiques: Changer la société, Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.), 2010

 

Freyermuth Audrey, « L’offre municipale de sécurité : un effet émergent des luttes électorales. Une comparaison des configurations lyonnaise, niçoise, rennaise et strasbourgeoise (1983-2001) », Revue internationale de politique comparée 2013/1 (Vol. 20), p. 89-116.

 

Le Goff, Tanguy, « L’insécurité « saisie » par les maires. Un enjeu de politiques municipales », Revue française de science politique 2005/3 (Vol. 55), p. 415-444

 

Sites web

http://www.nice.fr/fr/securite/le-centre-de-supervision-urbain

http://www.crpv-paca.org/9-publications/pdf/arv_pdfs/ARV-15/ARV_15.pdf

http://www.nice.fr/fr/securite/observatoire-de-la-police-municipale

http://www.nice.fr/uploads/media/default/0001/14/bilan%20d’activites%20de%20la%20police%20municipale%20aout%202015%202016.pdf

https://www.capital.fr/economie-politique/la-police-de-securite-du-quotidien-fera-t-elle-le-job-lexemple-de-lille-1287783

https://www.capital.fr/economie-politique/toulouse-la-nouvelle-police-de-proximite-fera-t-elle-le-job-1299560

http://www.nice.fr/fr/securite/dispositif-bouton-d-alerte-commercant

https://www.capital.fr/economie-politique/bordeaux-a-quoi-la-nouvelle-police-de-proximite-servira-t-elle-1304092

http://www.nice.fr/fr/securite/les-principaux-arretes

http://www.nice.fr/fr/securite/la-prevention-de-la-delinquance

http://www.nice.fr/fr/securite/dispositif-bouton-d-alerte-commercant

Articles de journaux

 

Capital, Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, , le 08/08/2018

 

Le Huffington Post, « Entre Christian Estrosi et Eric Ciotti, la guerre est officiellement déclarée », Geoffroy Clavel, 30/08/2018

 

L’Express, « Eric Ciotti: le porte-flingue et le Monsieur Sécurité de l’UMP », Marie Huret et Piere Gastineau, 10/08/2010

 

Le Monde, « Attentat de Nice : Valls demande à Estrosi de « se reprendre » »,  le 19/07/2016

 

Nice-Matin, 31 mars 1999

 

Nice-Matin Stéphane Gasiglia, interview. Christian Estrosi: « la sécurité, pas le sécuritaire », 22/02/2018

 

Le Point, « Attentats de Nice: Estrosi en fait-il trop? », Jérôme Cordelier, le 18/07/2016

 

Autres

Centre de ressources pour la politique de la ville, région PACA, Les politiques de la Ville et les politiques de prévention et de sécurité, le 30/03/2009

Code Général des Collectivités Territoriales

[1] La loi Darlan, en effet, « étend le régime des « polices d’Etat » que connaissaient déjà Lyon (depuis 1851), Marseille (1908), Toulon (1918), Nice (1920)… à toutes les villes de 10 000 habitants. » Jean-Marc Berlière, « La loi du 23 avril 1941 portant organisation générale des services de police en France », Criminocorpus [En ligne], Histoire de la police, Articles, mis en ligne le 01 janvier 2008, consulté le 07 octobre 2018. URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/271

[2] Tanguy Le Goff, « L’insécurité « saisie » par les maires. Un enjeu de politiques municipales », Revue française de science politique 2005/3 (Vol. 55), p. 415-444. DOI 10.3917/rfsp.553, p442.

[3] « Le maire anime, sur le territoire de la commune, la politique de prévention de la délinquance et en coordonne la mise en œuvre. A cette fin, il peut convenir avec l’Etat ou les autres personnes morales intéressées des modalités nécessaires à la mise en œuvre des actions de prévention de la délinquance. »  Article L2211-4 du Code Général des Collectivités Territoriales, modifié par la Loi du 7 mars 2007

[4] Jacques de Maillard, « chapitre 2: les politiques de sécurité » dans Borraz, Olivier, et Virginie Guiraudon. Politiques publiques 2. Changer la société. Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.), 2010

[5] Centre de ressources pour la politique de la ville, région PACA, Les politiques de la Ville et les politiques de prévention et de sécurité, le 30/03/2009 à Martigues consulté sur http://www.crpv-paca.org/9-publications/pdf/arv_pdfs/ARV-15/ARV_15.pdf A titre informatif, on peut aussi mentionner le Contrat d’Action et de Prévention

[6] Tanguy Le Goff, op.cit., p415

[7] Parmi lesquels se distinguent 4 figures principales: Jean Médecin (1947-1965), Jacques Médecin (1966-1990), Jacques Peyrat (1995-2008) et Christian Estrosi depuis 2008 (sauf en 2015-2016)

[8] Voir notamment Freyermuth Audrey, « L’offre municipale de sécurité : un effet émergent des luttes électorales. Une comparaison des configurations lyonnaise, niçoise, rennaise et strasbourgeoise (1983-2001) », Revue internationale de politique comparée 2013/1 (Vol. 20), p. 89-116. DOI 10.3917/ripc.201.0089, travail sur lequel nous ne manquerons cependant pas de nous appuyer à l’occasion.

[9]  « 842% de caméras (220 en 2007, 750 en 2012, 949 en 2014, 2173 caméras au 02.08.2018) » site officiel de la ville de Nice, consulté sur la page suivant http://www.nice.fr/fr/securite/le-centre-de-supervision-urbain

[10] Nice-Matin, 31 mars 1999, tel que cité chez Freyermuth Audrey, op. cit., p101

[11] Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, Capital, le 08/08/2018

[12] « Attentat de Nice : Valls demande à Estrosi de « se reprendre » », Le Monde, le 19/07/2016

[13] Tanguy Le Goff, op.cit., p434

[14] Tanguy le Goff, op cit., p415 Pour paraphraser le Goff, on peut noter qu’  » Ainsi, à Nantes, dans un sondage effectué auprès de 603 personnes par IPSOS pour le journal Libération en juin 2000, la sécurité apparaît comme le dossier prioritaire (48 %) devant les quartiers défavorisés (36 %) et les impôts (33 %), Libération, 7 juillet 2000.

[15] Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, Capital, le 08/08/2018

[16] Audrey Freyermuth, op.cit, p91. Voir aussi détaillé de la composition politique de la ville par Stéphane Cadiou et Marie-Ange Grégory, « Nice : la fidélité à droite avant tout ? », Métropolitiques, 5 mai 2017.

[17] Ibid, p89

[18] Ibid, p 103

[19] Stéphane Gasiglia, interview. Christian Estrosi: « la sécurité, pas le sécuritaire » Nice-Matin, 22/02/2018

[20] Tanguy le Goff, op. cit. p439

[21] A retrouver sur le site de la ville de nice, dans la mention dédiée à l’observatoire de la police municipale http://www.nice.fr/fr/securite/observatoire-de-la-police-municipale et sur le document PDF retraçant de manière détaillé et chiffrée l’action des policiers http://www.nice.fr/uploads/media/default/0001/14/bilan%20d’activites%20de%20la%20police%20municipale%20aout%202015%202016.pdf

[22] Tanguy le Goff, op cit., p416

[23] Stéphane Gasiglia, interview. Christian Estrosi: « la sécurité, pas le sécuritaire » Nice-Matin, 22/02/2018

 

[24] ibid

[25] Exemple de Lille https://www.capital.fr/economie-politique/la-police-de-securite-du-quotidien-fera-t-elle-le-job-lexemple-de-lille-1287783
Toulouse: https://www.capital.fr/economie-politique/toulouse-la-nouvelle-police-de-proximite-fera-t-elle-le-job-1299560
Bordeaux: https://www.capital.fr/economie-politique/bordeaux-a-quoi-la-nouvelle-police-de-proximite-servira-t-elle-1304092

[26] ibid

[27] http://www.nice.fr/fr/securite/les-principaux-arretes

[28] Sophie Body-Gendrot, Dominique Duprez« Les politiques de sécurité et de prévention dans les années 1990 en france. Les villes en france et la sécurité », Déviance et Société 2001/4 (Vol. 25), p. 377-402, p377

[29] http://www.nice.fr/fr/securite/dispositif-bouton-d-alerte-commercant

[30] http://www.nice.fr/fr/securite/la-prevention-de-la-delinquance

[31] Le Point, « Attentats de Nice: Estrosi en fait-il trop? », Jérôme Cordelier, le 18/07/2016

[32] Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, Capital, le 08/08/2018

[33] Les cambriolages ont légèrement diminué en 2017, les vols avec violence ont nettement baissé. Et le nombre de coups et de blessures volontaires est relativement stable

[34] Frédéric Brillet, Nice : à quoi la « police de sécurité du quotidien » servira-t-elle ?, Capital, le 08/08/2018

[35] Pour les villes de plus de 250 000 habitants

[36] L’Express, « Eric Ciotti: le porte-flingue et le Monsieur Sécurité de l’UMP », Marie Huret et Piere Gastineau, 10/08/2010

[37] Le Huffington Post, « Entre Christian Estrosi et Eric Ciotti, la guerre est officiellement déclarée », Geoffroy Clavel, 30/08/2018

 

Publicités

Histoire des exportations françaises d’armement

20 Nov

En 2017, La France était, derrière les Etats-Unis et la Russie, le troisième exportateur d’armements au monde. Cette place privilégiée de la France dans le secteur du commerce des armes, au sein duquel elle représente environ 6% des transactions totales depuis 2012, est loin d’être le fruit d’une progression linéaire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle est au contraire la résultante d’une série d’évolutions profondes et rapides qui se sont notamment accélérées avec la fin de la Guerre Froide et l’entrée dans un monde marqué par le multilatéralisme et la hausse de l’incertitude. Parmi ces évolutions, trois nous apparaissent aujourd’hui capitales pour comprendre l’apparente réussite à l’export de l’armement français. Tout d’abord, il s’agira de comprendre les grandes évolutions de la ligne politique en termes d’exportation d’armements depuis le début de la Cinquième République. Il sera par la suite temps d’analyser les transitions géographiques, s’il y en a eu, qu’a connu cette politique, pour déterminer quels ont été les partenaires majeurs de la France et tenter d’en comprendre les raisons. Enfin, il s’agira d’étudier les mutations du cadre légalo-institutionnel en matière de commerce d’armements, aux niveaux national et international pour en connaître et en appréhender les implications à l’échelon français. Cette triple analyse permettra l’ouverture d’un dernier volet consacré aux perspectives d’avenir qui, bien qu’entaché de tous les défauts d’une analyse prospective, permettra d’évoquer les problématiques susceptibles de limiter le rôle de la France en termes d’exportations d’armes.

La politique d’exportation d’armements française s’est tout d’abord traduite par la défense d’une logique d’indépendance sous l’égide du général De Gaulle, dans un contexte de Guerre Froide où prédominait la figure des Deux Grands. En plus d’être un moyen de défendre la grandeur de la France sur le plan international, la politique d’exportation volontariste venait également soutenir une Base Industrielle et Technologique de Défense BITD en difficulté face à la faiblesse du marché national. Cette politique d’exportation dite « tous azimuts » et qui se présente comme une alternative aux marchés américain ou soviétique (et donc principalement tourné vers les « non alignés »), se poursuivra sous les présidences de Valéry Giscard d’Estaing et de François Mitterrand. La fin de la Guerre Froide, si elle est une période qui se symbolise en grande partie par la réduction des ventes d’armes par la France (-12% entre 86 et 95), est aussi celle de la modernisation de l’équipement français d’armements. L’incertitude créée par les nouvelles problématiques sécuritaires de ce début de siècle, notamment en Asie et au Moyen-Orient, permettent en partie d’expliquer la vitalité retrouvée des exportations française d’armements sous les présidences Sarkozy et Hollande, qui doivent également beaucoup aux simplifications administratives des plans Million de 1997 et de la création du Comité des exportations de Défense (COMED).

Cette relative linéarité dans la politique d’exportation française en matière d’armements n’a cependant pas empêché celle-ci de connaître de nombreuses mutations géographique variant notamment au gré des alliances et des bouleversements géopolitiques du moment. Si des permanences existent, notamment en Asie et au Moyen-Orient, celles-ci datent pour la plupart de la fin de la Guerre Froide. La carte des exportations était en bien différente auparavant: bien qu’handicapée par sa sortie du commandement intégré de l’OTAN en 1966, l’Occident représentait, entre 1961 et 1990, près de 27% du total des exportations d’armement française. Celles-ci se sont par la suite redirigées vers les régions du Golfe arabo-Persique à partir des années 70, puis vers la zone Asie-Pacifique à la fin des années 90, avec notamment des contrats faramineux en Inde et en Australie au cours de l’année 2016, pour ne citer qu’eux.

L’historique des exportations d’armements français ne saurait être complet sans sa mise en perspective avec le contexte juridico-institutionnel dans lequel elles se sont développées; au niveau national tout d’abord, avec la mise en place d’un processus complexe d’accréditation et de dispense des licences à l’exportation qui voit se succéder une foule d’organismes chargés de son encadrement. Celle-ci s’exprime également à l’échelon international; à l’échelle communautaire tout d’abord, avec une harmonisation et une simplification des politiques d’exportation d’armements, qui s’incarnent désormais au sein de l’Union Européenne par la Position Commune et le Code de conduite européenne en la matière ; au niveau international, elle s’est traduite notamment par un durcissement des normes de l’OTAN et de l’OSCE, et par un volontarisme politique de la part de la France, qui a par exemple –et à l’inverse de ses principaux concurrents- signé et ratifié le Traité sur le Commerce des Armes en 2013, qui limite ses potentialités d’exportation.

Ces évolutions permettent de se livrer à une analyse prospective du futur de l’exportation d’armements par la France. Géographiquement, celles-ci, au vu des tendances actuelles, semblent logiquement tournées vers les zones Asie-Pacifique et Moyen-Orient. Face aux menaces que représentent notamment le renforcement de la concurrence internationale, due à l’arrivée sur le marché de nouveaux acteurs et le durcissement des configurations préexistantes, ainsi qu’au renforcement des restrictions internationales, la France est loin d’être sans ressources. La modernisation de son arsenal et la modularisation de ses équipements, de même que la transformation structurelle opérée par la Loi de Programmation Militaire 2019-2025 doivent entre autres permettre à celle-ci de conserver son rayonnement international en la matière, qui a vocation à s’européaniser de plus en plus à l’avenir, si l’on s’en tient au volontarisme politique aujourd’hui affiché.

L’actualité récente des contrats CaMo avec la Belgique met en évidence les logiques et les problématiques qui sous-tendent l’histoire des exportations d’armements en France: ce succès en demi-teinte, qui a vu l’acquisition par la Belgique de 442 véhicules blindés (au lieu des 472 initialement prévus), souligne la vivacité de la politique d’exportation française en la matière tout en soulignant les complexités spécifiques qui existent en la matière.

 

Bibliographie : 

Ministère des Armées

Houdaigui, Rachid El, « LA RÉGLEMENTATION FRANÇAISE EN MATIÈRE DE CONTRÔLE DES EXPORTATIONS D’ARMES CONVENTIONNELLES ». Paix et Sécurité Internationales, Revue Maroco-Espagnole de Droit International et Relations Internationales-

Livre Blanc de la Défense, 2013

Loi de Programmation Militaire 2019-2025

Rapport Annuel au Parlement sur les Exportations d’Armes, 2018

Revue Stratégique de Défense et de Sécurité Nationale 2017

 

Auteurs : Cadot Nicolas, Hacini Rayan, Lienard Clémentine, Link Laura – Etudiants M2 Géostratégie, Défense et Sécurité Internationale, Sciences Po Aix 

 

Les frappes françaises en Syrie : « néoconservatisme » à la française ou retour au « gaullo-mitterrandisme » ? 

5 Nov

Le 7 Avril 2018, l’armée syrienne a procédé à une attaque chimique sur la ville de Douma, dans la Ghouta orientale conduisant à d’importantes pertes civiles (estimées à une centaine de morts). Cette attaque visait à déloger un groupe rebelle ayant refusé l’accord d’évacuation de la zone et se place donc dans une logique de terreur. Le 13 Février 2018, Emmanuel Macron avait déclaré dans une conférence de presse que l’emploi de l’arme chimique par le régime syrien représentait pour lui une ligne rouge dont le franchissement serait susceptible de représailles militaires[1]. Par conséquent après une concertation avec ses alliés britanniques et américains, le président Macron a ordonné des frappes sur trois objectifs liés au programme chimique syrien, dans la nuit du 13 au 14 avril 2018. Malgré le succès de cette opération, d’importantes contestations ont surgi dans le pays de la part de l’opposition mais aussi sur la scène internationale avec des condamnations, notamment de la part de la Russie.

 

Cet évènement s’inscrit-il dans la continuité néoconservatrice des présidents Hollande et Sarkozy, ou sommes-nous à l’inverse dans la lignée gaullo-miterrandienne dans laquelle Macron s’est placé au début de son mandat ? 

De nombreux politiciens parmi l’opposition de droite ou de gauche ont critiqué l’action du président de la République en l’accusant de faire du « néo-conservatisme » à la française. Le néo-conservatisme est une doctrine originellement américaine, apparue lors du premier mandat de Georges W. Bush et prônant une vision universaliste du monde ou les valeurs américaines et occidentales de démocratie et de droits de l’homme doivent triompher, si nécessaire par la force. Cette doctrine se manifesta notamment sous la forme de l’axe du mal, ou encore par l’invasion de l’Irak et le renversement de Saddam Hussein en 2003. En France, l’expression néo-conservatisme à la française apparait suite à l’élection de Nicolas Sarkozy et le retour de la France dans l’OTAN. Ce dernier inscrit la France dans un camp occidental et s’engage de plus en plus aux côtés des américains dans des interventions militaires multiples : augmentation de la participation française en Afghanistan, guerre en Lybie, etc. François Hollande poursuit cette politique en s’engageant en Irak et en Syrie et en reprenant le terme de « guerre contre la terreur ». Ce néo-atlantisme se caractérise donc par une vision de la France appartenant à un ordre occidental comprenant américains, britanniques, ou encore européens, ainsi que par la promotion des valeurs occidentales comme valeurs universelles.

Ainsi, pour beaucoup, la décision du président Macron de frapper en Syrie ressemble beaucoup à ce néo-atlantisme dont il avait pourtant annoncé la fin au début de son mandat. Tout d’abord, cette frappe est très similaire à ce que François Hollande avait voulu faire en 2013 : annonce d’une ligne rouge ayant trait à l’utilisation d’armes chimiques par le régime sur des populations civiles, frappes aériennes de représailles, bien que limitées, depuis la France sur des objectifs liés au programme chimique syrien dans une coalition avec les alliés britanniques et américains. La seule différence entre les deux est que l’une fut annulée tandis que l’autre alla jusqu’au bout. Or François Hollande se plaçait clairement dans le néo-atlantisme, on peut donc faire la même analyse pour Emanuel Macron.

Par ailleurs, cette opération, fut menée avec les alliés américains et britanniques, et contre la Syrie soutenue par la Russie. A cet égard, la France se place donc parfaitement dans un camp occidental s’opposant à un camp non-occidental. De plus, la France intervient en Syrie au nom de principes moraux et universels, au nom de la responsabilité de protéger et pour faire respecter l’ordre international établit par les occidentaux, bien que les effets militaires ou ses intérêts sur le sujet soient très faibles.

Enfin, ces valeurs universelles sont « imposées » indépendamment du droit international et de la légitimité onusienne, considérés comme trop limités et peu efficaces, ainsi qu’aux dépens de la souveraineté des Etats. Ce qui n’est pas sans rappeler l’intervention américaine en Irak en 2003. Tous ces faits viennent donc accréditer la thèse d’une intervention se plaçant dans le cadre d’un néo-conservatisme à la française. Toutefois, lorsque l’on creuse plus en profondeur, ce néo-conservatisme semble n’être qu’un vernis.

En effet, contrairement à ce que l’on pourrait penser au premier abord, Emmanuel Macron prône un retour aux fondamentaux du gaullo-mitterandisme dont il se revendique.

Le gaullo-miterrandisme est une doctrine de politique étrangère française qui consiste à affirmer la position indépendante de la France dans la communauté internationale en insistant notamment sur la multipolarité, le multilatéralisme et le non-alignement, notamment au travers d’une dissuasion nucléaire indépendante et tous azimuts.

Par cette intervention militaire, Emmanuel Macron a démontré la force de la France ainsi que sa crédibilité et celle de sa diplomatie et de sa dissuasion en faisant respecter la ligne rouge qu’il avait édicté, ce qui renforce sa position sur la scène internationale. L’outil militaire a permis à la France de revenir dans le jeu politique en Syrie, en renforçant sa posture de garant de l’ordre international. Cette intervention à première vue pour des motifs humanitaires, montre aussi le souci de maintenir son rang dans le monde et pour la défense des intérêts de la France. Le président reste donc bien dans la lignée du gaullo-mitterrandisme, en exprimant le rôle singulier et historique de la France qui a conduit à cette initiative.

La diplomatie française renoue ici avec le concept d’intérêts particuliers et son double objectif de lutte contre le terrorisme et de respect des conventions internationales (lutte contre la prolifération et l’emploi des armes de destructions massive)[2]. Il y a donc bien une tentative de rendre la place de la France cohérente dans le monde entre son discours et ses actes. L’action s’inscrit dans un cadre multilatéral, aux côtés de 3 des 5 membres du Conseil de Sécurité de l’ONU et avec le soutien de la communauté internationale, comme le montre l’échec du projet de résolution russe condamnant les frappes[3]. Certains reprochent une action « illégale » car menée sans mandat de l’ONU, or Emmanuel Macron se serait appuyé sur la résolution 2118 qui rappelle l’interdiction d’utilisation d’armes chimiques dans le droit international, en se défendant de ne pas pouvoir intervenir via l’ONU parce que la Russie imposerait son veto.

Contrairement à ce que ces détracteurs ont affirmé, le président français ne s’est pas aligné aveuglément sur les Etats-Unis. Paris et Washington n’ont pas les mêmes ambitions politiques concernant le conflit syrien, puisque Trump, tout en soutenant ses alliés dans les moments clés, souhaite limiter son engagement dans la région. L’indépendance stratégique de la France ne fait pas obstacle au développement de la coopération avec les Etats-Unis quand leurs intérêts coïncident. Par ailleurs, ni Mitterrand, ni de Gaulle n’ont hésité à se joindre aux États-Unis lorsque la situation le demandait comme le montrent les exemples de la première guerre du Golfe en 1991 ou de la crise des missiles de Cuba en 1962. Pour reprendre la devise du gaullo-mitterrandisme « la France est alliée, mais non alignée »[4].

Le président Macron s’inscrit par ailleurs dans une dynamique collective en souhaitant inclure tous les acteurs. Depuis son arrivée au pouvoir, la France a pris le soin de ménager tous les acteurs, dont la Russie un acteur clef par son soutien à Damas, et a ainsi pu éviter l’escalade. D’ailleurs, les frappes n’ont entrainé aucune perte humaine, ni chez les Russes, ni chez les Syriens, comme voulu par le président[5]. Moscou, Paris, Washington et Londres sont restés en contact et c’est dans ce cadre que le président a aussi appelé la Turquie à se joindre à des négociations en vue de la résolution du conflit[6]. La priorité absolue selon Macron est que tout le monde collabore. Ainsi, en tendant la main à la Russie, Macron ne s’aligne pas totalement dans un camp pro-occidental, mais se veut être le médiateur, en rétablissant des relations équilibrées, représentant une France indépendante. On est donc bien là dans un cadre gaullo-mitterrandien et en opposition avec la diplomatie de François Hollande.

Malgré les contestations de la part de l’opposition accusant le président Macron de suivisme vis à vis des Américains, les décisions prisent sur la crise chimique se placent bien dans une lignée gaullo-miterrandienne et sont cohérentes avec les annonces d’Emmanuel Macron depuis le début de son mandat. Par ailleurs, la réussite de cette opération lui confère une crédibilité internationale qui rendra les négociations à venir plus aisées.

Néanmoins, la politique de puissance et de prestige que souhaite mettre en place Emmanuel Macron sous-entend une allocation des ressources au ministère de la Défense et des Affaires Etrangères plus conséquente qu’elle l’est actuellement. Si le président a en effet annoncé une augmentation du budget de la défense dans le cas de la LPM 2019-2025, le plus gros des augmentations sur la période 2022-2025, se place après la fin de son mandat et sont donc sujettes à caution. De plus, aucune augmentation n’a été prévue pour le ministère des Affaires Etrangères alors que ces champs d’interventions s’élargissent (influence au sein de l’UE, etc…). Dès lors, tenant compte des restrictions budgétaires et du respect de nos engagements européens, nous recommandons une concentration des efforts sur un nombre restreint de sujets prioritaires (comme la lutte contre le terrorisme) où la France doit avoir une ligne claire en accord avec ses intérêts. Sans cette augmentation de moyens, l’ambition gaullo-miterrandienne serait compromise et il serait alors plus pertinent d’envisager de s’appuyer sur l’allié américain dans un cadre néo-atlantiste. Gaullo-mitterrandisme ou néo-atlantisme, il faudra choisir.

Par Léa BERTHON et Florian MAZELLA, Etudiants en Master II, promotion 2018-2019,
Article écrit en Avril 2018.

 

RECHERCHES BIBLIOGRAPHIQUES :

 ARTICLES DE PRESSE :

Europe 1 avec Reuters « Macron réaffirme sa ligne rouge en Syrie, pas de preuve à ce stade », 13 Février 2018. http://www.europe1.fr/international/macron-reaffirme-sa-ligne-rouge-en-syrie-pas-de-preuve-a-ce-stade-3573767

France 24 avec AFP « Echec d’une résolution de l’ONY pour condamner les frappes en Syrie » 15 Avril 2018. http://www.france24.com/fr/20180414-echec-dune-resolution-lonu-condamner-frappes-syrie

France info Replay « Emmanuel Macron sur BFMTV et Mediapart face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel » 16 Avril 2018. https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/interview-macron-direct-plenel-bourdin-bfmtv-mediapart-video_2707322.html

Définition des armes destruction massive selon le bureau des affaires de désarmement des Nations Unies. https://www.un.org/disarmament/fr/amd/armas-nucleares/

 

REVUES SPECIALISEES : 

IFRI « Macron, An I Quelle politique étrangère ? » sous la direction de Thomas GOMART et Marc HECKER, Avril 2018. https://www.ifri.org/fr/publications/etudes-de-lifri/macron-i-politique-etrangere

Pascal Boniface, « Le gaullo-mitterrandisme, un concept toujours pertinent » Revue internationale et stratégique 2018/1 (N°109), p. 22-35. https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2018-1-p-22.htm

Institut Montaigne « Gaullo-Mitterrandisme contre néo-conservatisme à la française – un vrai-faux débat ? » 3 Août 2017, par Michel Duclos. http://www.institutmontaigne.org/blog/2017/08/03/Gaullo-Mitterrandisme-contre-n%C3%A9o-conservateurs-%C3%A0-la-fran%C3%A7aise-%E2%80%93-un-vrai-faux-d%C3%A9bat

Justin Vaïsse, « Le passé d’un oxymore. Le débat français de politique étrangère », Esprit 2017/11 (Novembre), p. 75-91. https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-esprit-2017-11-page-75.htm?1=1&DocId=460166&hits=13+12+5+2+

Hubert Védrine et al., « La politique étrangère de la France en débat », Esprit 2018/3 (Mars), p. 103-116. https://www-cairn-info.lama.univ-amu.fr/revue-esprit-2018-3-page-103.htm?1=1&DocId=490160&hits=322+319+316+315+102+99+90+89+

Jean de Gliniasty, « Autour du gaullo-mitterrandisme », Revue internationale et stratégique 2017/3 (N° 107), p. 175-179. https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2017-3-page-175.htm

REFERENCES :

[1]  Reuters, Europe 1 « Macron réaffirme sa ligne rouge en Syrie, pas de preuve à ce stade » 13 février 2018. http://www.europe1.fr/international/macron-reaffirme-sa-ligne-rouge-en-syrie-pas-de-preuve-a-ce-stade-3573767

[2] Site du bureau des affaires de désarmement des Nations Unies https://www.un.org/disarmament/fr/amd/armas-nucleares/

[3] AFP, France 24, « Echec d’une résolution de l’ONU pour condamner les frappes en Syrie », 15 avril 2018. http://www.france24.com/fr/20180414-echec-dune-resolution-lonu-condamner-frappes-syrie

[4] Selon la formule d’Hubert Védrine,

[5] Interview Emmanuel Macron, sur BFM TV et Media part face à Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel 15 avril 2018.https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/interview-macron-direct-plenel-bourdin-bfmtv-mediapart-video_2707322.html

[6] Ibid.

politique-etrangere.com/

La revue de l'Ifri depuis 1979

Études Géostratégiques

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Latin America Watch

Latin America Watch est un blog de veille et d’analyse de la situation des pays d’Amérique Latine.

Theatrum Belli

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Diploweb.com : Géopolitique, stratégie, relations internationales et cartes

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Foreign Affairs Feed

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

CFR.org -

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Historicoblog (3)

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Lignes de défense

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Guerres-et-conflits

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix

La voie de l'épée

Master II Géostratégie, défense et sécurité internationale. Sciences Po Aix