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Les femmes de République Démocratique Allemande, victimes invisibles de la période d’après-guerre et de la période de reconstruction; focus sur le destin des Trümmer- et verschleppten Frauen

14 Nov

Dans son analyse sur le lien entre les femmes et le communisme,1 Donna Harsch, auteure américaine spécialiste de l’histoire germanique, et plus spécifiquement de la République Démocratique Allemande, qualifie la période d’après-guerre pour les femmes dans la Sowjetische Besatzungszone comme “leur heure”,2 se référant aux chiffres. Etant trois millions de plus que les hommes,3 celles qui ont survécu pendant la guerre voient la fin du conflit moins comme une libération, mais l’appréhendent avec un sentiment d’angoisse et d’incertitude vis à vis du futur. Celles qui restent sur leur terre doivent s’occuper des réfugié.e.s venu.e.s d’Allemagne ou des territoires de l’Est et représentent un afflux près de 4.4 millions jusqu’en 1949, mais également de la reconstruction. Beaucoup sont des réfugiées elles-mêmes et n’ont donc plus ou très peu de ressources et de vivres. Le quotidien des rescapé.e.s se résume à la survie, face aux pénuries et violences subites. La nourriture est rationnée, les habits rares et les villes détruites, sans transports en commun fonctionnels. Face aux coupures d’eau et d’électricité, l’hygiène se dégrade et les anciennes maladies comme la tuberculose ou le typhus réapparaissent.4

Ces problèmes sanitaires s’ajoutent aux problèmes sociaux liés à la fuite des habitant.e.s, notamment de ceux et celles qui tentent d’échapper à l’Armée Rouge en fuyant vers l’Ouest. Les soldats soviétiques occupent une partie importante du territoire allemand et a plus souffert sous l’occupation nazie que les Britanniques ou Américains. Nombre de soldats soviétiques sont animés par un esprit revanchard qui se traduit par des pillages, violences et viols.5 Selon des estimations, près de 80% des Berlinoises qui ont subi un viol en ont été victimes entre la dernière bataille de Berlin fin avril 1945 et la fin de la guerre, soit un mois après.6 La violence sexuelle illustrée avec haine envers les femmes allemandes est exercée comme une arme lors de ces derniers instants de guerre. La fin de ce conflit et la volonté de revanche des soldats soviétiques semble avoir servis de motif pour justifier les moyens d’exercice de cette violence sexuelle.

Suite aux viols massifs, s’en suivent une série d’avortements illégaux, mais également des naissances d’enfants russes, Russenkinder,7 qui pour la plupart grandissent dans des orphelinats ou des familles d’accueil face à l’incapacité pour les mères de les prendre en charge.

Les crimes contre les femmes ne sont certes pas que attribuables aux soldats de l’Armée Rouge, mais ils en sont les plus nombreux et plus violents. Cela se traduit par la suite en une peur contre les Soviétiques qui lors de chaque passage dans villes et villages, pillent les maisons, volent nourriture et alcool pour répondre à la violence subie lors de la guerre. Les Allemand.e.s ayant subis le passage violent de l’Armée Rouge développent une réelle peur à l’encontre des soldats soviétiques, qui se transforme après la guerre en une haine de l’occupant russe,8 en pleine période de reconstruction.

En parallèle de ces violences concrètes des soldats, l’idéologie que l’URSS tente d’instaurer dans les territoires de l’Allemagne de l’Est repose essentiellement sur une idéologie socialiste. Elle se base sur une entraide mutuelle entre les individus, et le régime proclame l’égalité de tous et toutes, à l’instar de la reconstruction comme des décennies suivantes. Cette volonté égalitaire s’illustre par le slogan “Jeder hilft jedem” : chacun aide l’autre.

C’est pendant cette période de reconstruction du pays que se développe une autre image de la femme dans l’immédiat après-guerre: celle de la Trümmerfrau; la femme des ruines,9 qui ramasse gravats et pierres toute la journée avec leurs seules mains comme outils. Face au manque de main-d’oeuvre dû à l’absence d‘industrie fonctionnelle et des hommes, les femmes les ont remplacées dans l’économie et dans les travaux citadins comme à la campagne. Si l’on regarde les chiffres, les femmes sont en effet plus nombreuses. Sur les 23 000 Allemands qui s’activent dans les ruines, seulement 7 000 sont des hommes. Cependant, cela ne représente que 5 à 10% des habitant.e.s en RDA.10 Le nombre de femmes diminuent drastiquement dans les deux années qui suivent, relatif aux arrivées tardives et différées des hommes, revenants des fronts et des camps. Les femmes, très actives au départ, sont progressivement remplacées par les ouvriers spécialisés et les machines, qui permettent à la plupart des villes allemandes d’être pratiquement débarrassées des ruines dès les années 1950.11

Le mythe des Trümmerfrauen, développé au fil des années et repris par Anna Kaminsky dans son œuvre Frauen in der DDR, est instrumentalisé par le gouvernement de la RDA.

Il dresse une image de la femme socialiste, volontaire et heureuse de s’investir activement dans la reconstruction; propagande censée soutenir l’esprit collectif de la société Est-allemande. Ce mythe est renversé par les recherches de Leonie Treber, où elle met en lumière les activités dites volontaires des femmes qui sont en fait obligatoires, notamment pour les individus ayant un lien avec le précédent gouvernement nazi, comptabilisés en travaux d’intérêt général. De plus, ces travaux dans les ruines permettent aux participant.e.s d’accéder à des Lebensmittelkarten, des bons alimentaires, pour une ration de nourriture supplémentaire.

Leonie Treber démontre que ce travail n’est ni volontaire ni effectué par une majorité de femmes, mais bien dans une perspective de pouvoir nourrir sa famille et ce par une minorité d’habitantes, contrastant avec les images de femmes souriantes dans des magazines de la RDA, qui alimentent le mythe de la Trümmerfrau. Si les femmes sont dans les rues pour les débarrasser des ruines, c’est dû à un ordre n°153 du SMAD, l’administration militaire soviétique, datant du 29 novembre 1945.12 Il stipule que toutes les personnes aptes à travailler doivent se présenter dans des bureaux de recrutements dans l’ensemble de la SBZ et concerne les “femmes entre 15 et 50 ans et les hommes entre 14 et 65”,13 à l’exception des femmes devant s’occuper de petits enfants et les commerciaux indépendants. Ce principe s’étend en 1946 à l’ensemble du territoire est-allemand, et une législation est mise en place, autorisant les femmes à participer aux travaux de forte intensité physique, anciennement attribués qu’aux hommes. Cette législation, qui répond à un manque “visible de la main d’œuvre masculine”,14 prend toute son envergure en SBZ, où les femmes remplacent les hommes dans tous les domaines, travaillant dans de conditions difficiles à des postes pour lesquels elles n’ont pas forcément les compétences techniques. L’ordre est finalement supprimé en 1947, permettant aux femmes de décider sur leur choix de travail.15

Le mythe de la Trümmerfrau est par la suite instrumentalisé par le gouvernement de l’Allemagne unifiée dès le début des années 1990, dans une dimension symbolique et de travail de mémoire. En effet, il est important à cette époque, et ce dès la réunification, de montrer un peuple uni mais aussi acteur de l’histoire de la reconstruction pour le travail de mémoire qui se développe peu à peu. L’image de la Trümmerfrau doit donc correspondre à toute une génération de femmes, qui ont ainsi participé à la reconstruction de l’Allemagne.

Néanmoins, toutes les femmes n’ont pas pu rester en territoire allemand. Une autre partie des travailleuses appelées ont été déportées de force dans des camps de travail en Union Soviétique en tant que “réparations vivantes”.16

L’œuvre de Freya Klier, „Verschleppt bis ans Ende der Welt“ – Schicksale deutscher Frauen in sowjetischen Arbeitslager”, présente un témoignage précieux de ces femmes qui ont été déportées par l’armée soviétique.17 En effet, les accords de Yalta, en Crimée, décidés entre le président américain F. Roosevelt, le Premier Ministre britannique W. Churchill et du chef d’Etat J. Staline, du 4 au 11 février 1945, prévoient en amont la préparation de la fin de la guerre.18 Entre les décisions concernant le partage des territoires, les frontières à venir et le montant des réparations financières, le protocol prévoit de délivrer des “réparations en main-d’oeuvre” pour la Nation ayant subit le plus de dommage, soit l’URSS. C’est ainsi que 2 à 3 millions19 d’Allemand.e.s sont transféré.e.s comme force de travail pour l’URSS dans la décennie suivant la fin de la guerre.

Protocol on German Reparations

The Heads of the three governments agreed as follows:

1. Germany must pay in kind for the losses caused by her to the Allied nations in the course of the war. Reparations are to be received in the first instance by those countries which have borne the main burden of the war, have suffered the heaviest losses and have organized victory over the enemy.

2. Reparations in kind are to be exacted from Germany in three following forms:

a) removals within two years from the surrender of Germany or the cessation of organised resistance from the national wealth of Germany located on the territory of Germany herself as well as outside her territory (equipment, machine-tools, ships, rolling stock, German investments abroad, shares of industrial, transport and other enterprises in Germany etc.), these removals to be carried out chiefly for purpose of destroying the war potential of Germany.

b) annual deliveries of goods from current production for a period to be fixed.

c) use of German labour.20

Les hommes étant encore en train d’être rapatriés des fronts, prisonniers ou morts, ce sont les femmes qui ont été déportées et représentent 80% des presque 500.000 personnes entassées dans les premiers convois21 les embarquant à “l’autre bout de la terre”.22 D’après les témoignages, un tiers des femmes décède déjà pendant le voyage.23 Les conditions sont exécrables et la destination inconnue. Beaucoup se retrouvent dans le fin fond de la Sibérie, où le froid glacial et la maladie entraînent la mort d’un grand nombre d’autres femmes:

parmi les Allemands on ne trouve plus que des vieillards et des enfants, très peu de jeunes femmes, et même elles sont battues à mort. De toute façon, tout ce qui se passe ici ne se laisse ni dire ni décrire.”24

Ces femmes, gages des “réparations vivantes” prévues par les Alliés pour l’URSS ont participé par la force à la reconstruction d’un pays qui n’était pas le leur et ont payé pour des crimes qu’elles n’ont pas commis. Cependant, elles n’ont pas reçu de réparations à hauteur des situations vécues à leur retour pour la plupart en 1949 et ne bénéficient que de 50 Marks de dommages en contrepartie d’une signature sur un document invoquant une clause de confidentialité (Schweigepflicht) leur interdisant d’évoquer leur internement en terre soviétique. De plus, elles n’ont reçu que très peu de compréhension de la part de leur proches, sommés d’enterrer le passé.25 En outre, pour les femmes retournant en RDA, l’Union Soviétique y était considérée comme une nation “amie26 et ne tolérait en aucun cas la critique. Pour beaucoup, ces épisodes restent traumatisants, et ce n’est qu’après 1989 que la parole a pu se libérer face à l’effondrement de l’URSS. C’est ainsi que Frieda Kriel a pu publier ses mémoires de son temps dans les camps de travail forcé, mais n’a reçu de la part du gouvernement de la nouvelle République fédérale qu’une somme modique entre 500 et 1500 € en 2007, et ce que pour les femmes vivantes en ex-RDA. Frieda Helsinki, une autre déportée, déclare par la suite: “nous avons travaillé pour les crimes de guerre des deux Allemagnes”,27 face à la question de la justesse de la somme obtenue pour réparations. Un chapitre noir dans la période directe de l’après-guerre, dont les femmes ont été les premières victimes, devant payer pour les crimes de leur pays et dont la souffrance fut passée sous silence, les enfonçant encore plus dans la catégorie des oubliées de l’Histoire.

Laura Link, étudiante en Master II Géostratégie, Défense et Sécurité Internationale de l’IEP d’Aix-en-Provence.

1 Harsch, Donna. Revenge of the Domestic: Women, the Family, and Communism in the German Democratic Republic. Princeton University Press, 2008

2 Harsch Donna, “the trying time”, p20

3 Kaminsky, Anna, “Arbeite mit-plane mit-regiere mit!” p31

4 Harsch, Donna, “the trying time”, p25

5Ibid.

6 Frauenpolitik und politisches Wirken von Frauen im Berlin der Nachkriegszeit, 1945-1949: Renate Genth … Trafo, 1996

7Heineman, “Difference” deutsche Zentralverwaltung für Volksbildung, Abteilung Frauenausschüsse, Protokoll 3.9.46

8 Norman Naimark, The Russians in Germany. A History of the Soviet Zone of Occupation, 1945-1949, Cambridge, Massachusetts, 1995

9 Frey, Christian. « Nachkriegszeit: Heerscharen von Trümmerfrauen waren ein Mythos ». DIE WELT, 20 novembre 2014

10 Online, FOCUS. « Irrtum 2: Die Trümmerfrauen räumten Deutschland auf ». FOCUS Online

11 Leonie Treber, Mythos Trümmerfrauen Von der Trümmerbeseitigung in der Kriegs- und Nachkriegszeit und der Entstehung eines deutschen Erinnerungsortes ». Klartext Verlag, 484p

12 BAP-DX Befehl 153 vom 29/11/1945 SMAD paragraf 3

13 Ibid.

14Kaminsky, Anna, “Gleichberechtigte Teilnahme an der Erwerbsarbeit”, p70

15 Ibid.

16 NDR1 Radio MV, archive du programme du 08.03.1998; interview avec Frieda Helinski

17 Freya Klier, „Verschleppt bis ans Ende der Welt“ – Schicksale deutscher Frauen in sowjetischen Arbeitslagern” Editions Ullstein, Berlin 1996

18 Universalis‎, Encyclopædia. « ACCORDS DE YALTA, en bref ». Encyclopædia Universalis

19 NDR1 Radio MV, archive du programme du 08.03.1998; interview avec Frieda Helinski

20 Protocol of proceeding of the Yalta Conference, 11.02.1945, Crimea

21 Kaminsky Anna, Frauen in der DDR, Editions Christoph Links, p.226

22Frieda Helinsky

23 Kaminsky Anna, Frauen in der DDR, Editions Christoph Links, p.226

24 Freya Klier, „Verschleppt bis ans Ende der Welt“ – Schicksale deutscher Frauen in sowjetischen Arbeitslagern, Editions Ullstein, Berlin 1996

25 Ibid.

26 Ibid.

27 Ibid

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« Les sociétés militaires privées dans les conflits contemporains » Entretien avec Philippe Chapleau

8 Nov

 

Philippe Chapleau est un écrivain, journaliste qui a publié plusieurs ouvrages relatifs aux questions de mercenariat et à la privatisation de la guerre. Après avoir étudié au Centre de Formation des Journalistes de Paris, il intègre le service politique du quotidien Ouest France. Il anime depuis 2010 le blog Lignes de Défense (http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/). Philippe Chapleau est également coordinateur d’enseignements à l’INHESJ et intervenant à l’école des transmissions de Rennes.

Entretien réalisé le 7 juin 2018 et mis à jour le 7 novembre 2018

Léa Le Van Bereni – Pouvez-vous me parler de conflits actuels dans lesquels des SMP sont engagées ?

Philippe Chapleau – Je vais faire un peu d’histoire. Ce que j’appelle les SMP, dans une définition très large, ce sont des sociétés privées commerciales, qui fournissent des prestations à des forces armées, à des forces de police. Ces prestations vont de la formation au renseignement en passant par la logistique etc etc, tout sauf la participation directe au combat. A la différence de ceux qu’on appelait les mercenaires des siècles passés qui eux participaient directement aux opérations de guerre, les SMP sont toujours à la périphérie des forces gouvernementales combattantes, quoi qu’on ait écrit ou affirmé. Même les gens de Blackwater n’ont jamais pris part à des opérations offensives, ils ont combattu parce qu’ils ont dû protéger des gens et des sites mais ce n’est pas eux qui ont libéré Bagdad ou conquis une partie de l’Afghanistan, ces gens-là viennent en soutien des forces armées nationales.

La 2ème chose, c’est que ce sont les raisons qui motivent leur emploi. Généralement ce sont d’abord des déficits capacitaires des forces armées nationales, ce n’est pas d’abord une question d’économie. Il s’agit de pouvoir disposer de capacités supplémentaires dont ont besoin les FA engagées dans les opérations.

3ème chose, on voit bien que le recours à ces sociétés est soumis aux aléas des opérations militaires engagées par les armées. Donc, par exemple, si on regarde ce qu’il s’est passé pendant la période afghane et irakienne, on a vu que l’armée américaine a massivement fait appel aux SMP, ESSD, pour un tas de fonctions et de prestations puisque la taille du champ de bataille était quand même très importante et qu’il fallait énormément de moyens. Donc, il y a eu sur ces deux théâtres d’opération un déploiement massif des SMP toujours pour les mêmes prestations. Une fois les grandes opérations militaires terminées en Irak et que celles d’Afghanistan ont baissé en intensité, le recours à ces sociétés a baissé. Et, ça s’est mesuré très rapidement d’une part par la baisse des contrats passés par le Pentagone et d’autre part par les difficultés qu’ont rencontré un certain nombre de ces sociétés en particulier, Dyncorp, la SMP américaine dont le chiffre d’affaires était à plus de 90% basé sur ces contrats avec le Pentagone et le département d’état. C’est des gens qui lorsqu’il y a la paix font de mauvaises affaires, leurs bonnes affaires c’est pendant les crises.

On en arrive à la situation actuelle, les grandes sociétés sont toujours présentes, elles ont dû revoir une partie de leur offre, et se recentrer sur les missions mères ou premières qu’elles proposaient. On avait assisté dans les années 2000 2010 à une explosion de l’offre des prestations par les entreprises. Là elles se rendent compte que non, il faut se recentrer sur leurs capacités premières et donc on voit bien que des gens comme Academi, Triple Canopy, se recentrent sur la sécurité et sur la formation. Ils laissent de côté le soutien et le déminage et reviennent à ce qu’ils savent faire de mieux.

Léa Le Van Bereni – Donc ça serait, par exemple, la formation ou bien la sécurisation navale, pour des entreprises ?

Philippe Chapleau – Oui il y eu parallèlement à la baisse d’intensité des opérations on a assisté à une sorte de recomposition du paysage, les sociétés ont cherché d’autres marchés, celles qui faisaient de la sécurité se sont tournées vers la lutte anti piraterie, et cela a été très très décevant.

On était très loin des besoins connus en Irak et les grandes sociétés qui ont voulu y aller se sont très vite rendu compte que c’est une sorte de chasse gardée britannique avec quelques Israéliens etc.

Une autre mesure qu’ils ont prise a été de se retourner vers des prestations qui sont opérées sur le territoire national métropolitain. Donc on a vu les grands prestataires américains trouver des contrats avec le DHS américain (le Homeland Security), avec le département de l’Intérieur, avec le département de l’Energie parce que tous les grands sites vitaux, centrales nucléaires, centres de recherche etc doivent être protégés.

Des sociétés de sécurité à l’international, comme Triple Canopy, Dyncorp, Academi etc ont essayé de décrocher un maximum de contrats sur le territoire national et ils ont réussi.

Léa Le Van Bereni – Comme le contrôle des frontières ? Ce qui relève de la sécurité intérieure

Philippe Chapleau – Oui on voit ça aussi, le soutien aux opérations humanitaires, grand domaine auquel les grandes sociétés anglo-saxonnes s’intéressent

Léa Le Van Bereni – Donc à la fois au niveau des états mais aussi avec l’ONU ?

Philippe Chapleau – Ces sociétés ont aussi regardé ce qui était à la mode, et là il y a des besoins qui ont émergé en particulier dans le domaine de la cyber défense et dans celui du renseignement. Les SMP ont commencé à s’intéresser à ces deux domaines, même si on ne peut pas s’improviser spécialiste du cyber.

Quand je dis renseignement c’est vraiment au sens très large, ça va de la collecte au traitement de l’information. Prenons la collecte qui est un domaine en plein boom, c’est tout ce qui est le renseignement aéroporté, l’ISR, où les capacités patrimoniales des grandes armées sont largement insuffisantes. Que ce soient les Américains, les Français, les Britanniques, tout le monde est sous-équipé en matière ISR donc on fait appel à des sociétés privées. Et là désormais il y a énormément de prestataires très bien équipés en avions, en drones et qui offrent ce type de prestations.

L’autre domaine sur lequel les sociétés ont commencé à s’impliquer c’est effectivement les opérations de maintien de la paix. Parce que là il y a énormément de besoin en sécurité en formation et en logistique

Léa Le Van Bereni – Oui j’ai consulté le site internet de Dyncorp par exemple et j’ai vu qu’effectivement leur message était le suivant : on veut protéger les communautés, s’engager pour maintien de la paix et ainsi ils semblaient s’orienter vers ce type d’opérations

Philippe Chapleau – Oui tout à fait, on voit bien que l’ONU en particulier, mais aussi l’UA, ont des carences et sous capacités. Donc ils font appel au privé. Par exemple, l’ONU n’a pas de moyens propres logistiques donc ils font appel à des sociétés qui assurent la restauration, l’hébergement, le transport… Autre aspect : tous les contingents nationaux qui sont fournis aux opérations de maintien de la paix doivent être remis à niveau, passer les tests pour être accrédités par le département des opérations de maintien de la paix ; cette remise à niveau est confiée à des privés.

Léa Le Van Bereni – Et vous pensez que, à terme, les SMP vont réussir à s’adapter aux fluctuations du marché pour s’inscrire durablement dans le paysage militaire ou bien qu’elles vont souffrir de la fin des conflits comme celui d’Irak ?

Philippe Chapleau – Oui bien sûr, c’est mon opinion. Prenons la France et les USA, ce sont deux pays où l’on voit que les gouvernements actuels augmentent l’enveloppe pour la défense. Pourtant, même si elle est augmentée ce n’est pas suffisant en capacités matérielles, donc soit on arrête de faire la guerre et on laisse les autres pays en proie à des crises terrorisme, soit on maintient ces opérations, au Sahel, au Proche au Moyen Orient et on fait avec ce qu’on a. Conséquence : il faut faire appel à ces sociétés pour le soutien. Les Américains sont confrontés au même problème actuellement en Europe de l’Est, ils ont des ambitions claires depuis Obama, que Trump a même renforcées. Ils entendent protéger la frontière Est de l’Europe et de l’OTAN d’une éventuelle agression russe, donc les Américains eux, déploient actuellement énormément de moyens terrestres aériens, navals et on voit que la gestion des grands centres de stockage de matériel et d’équipement est confiée à des sociétés privées.

Donc quel que soit le théâtre, les SMP sont bien présentes.

Léa Le Van Bereni – Donc ce serait plus un ralentissement

Philippe Chapleau – Oui c’est une sorte de ralentissement mais si on regarde au quotidien les contrats qui sont passés ou ce qui se préparent à être passés on voit que la tendance est toujours aussi forte.

Prenons l’exemple des ADAIR les adversory air services. Le privé joue le rôle des méchants au profit de l’US Air Force et de la Navy ; ces sociétés sont en mesure d’aligner des avions de combat de façon à fournir a peu près 40 000 sorties par an. Là on est dans une enveloppe budgétaire exceptionnelle.

Il y a un autre contrat américain qui est un contrat de logistique qui se prépare. L’enveloppe initiale est de 82 milliards de dollars, ça n’a jamais été aussi gros comme enveloppe initiale, même si ça ne veut pas dire qu’au bout des 10 ans de contrat tout l’argent sera dépensé mais en tout cas c’est l’enveloppe que le pentagone a déterminé. Donc on reste dans des volumes importants et dans des durées qui sont très longues. Il y a des petits marchés qui durent 1 an, 2 ans et qui sont reconduits sur une base annuelle mais on a quand même des super méga contrats surtout pour la formation. Donc la tendance reste quand même très nette : l’externalisation se renforce.

 

Léa Le Van Bereni – J’ai effectivement eu des difficultés à trouver des informations sur ce type de contrats

 

Philippe Chapleau – Il y a un autre secteur où l’on voit que les sociétés sont présentes , c’est tout le soutien médical et sanitaire

Léa Le Van Bereni – J’ai trouvé beaucoup d’informations là-dessus dont des entreprises comme CHS qui semblent capables de proposer beaucoup de services

Oui et il y a des sociétés qui sont excellentes dans ce domaine-là comme CHS tant dans la formation que dans le soutien médical. C’est important parce qu’on voit que des pays comme le Canada, la Grande-Bretagne ou l’Australie ont pratiquement abandonné leurs systèmes de médecine militaire comme on connait en France, par exemple il y a des choix imposés parce que ce ne sont pas des carrières  attractives mais le fait est qu’ils se retrouvent tous devant cette sous-capacité. Alors ils font appel à des sociétés privées pour fournir des médecins, des infirmiers etc.

Entretien réalisé par Léa Le Van Bereni, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

Pour aller plus loin :

Ouvrages

Les Nouveaux Entrepreneurs de la guerre. Des mercenaires aux sociétés militaires privées, Philippe Chapleau, Vuibert, mars 2011, 224 p

 

Irak, terre mercenaire, Georges-Henri Bricet des Vallons, éditions Favre, janvier 2010, 272 p

La Privatisation de la violence. Mercenaires et sociétés militaires privées au service du marché. Xavier Renou, Agone, 2006.

Sociétés militaires privées. Enquête sur les soldats sans armées, éd. Le Rocher, Collection L’Art de la guerre, 2005

Articles

David HORNUS :  » Eclairage sur les SMP » (2003) : https://www.infoguerre.fr/fichiers/eclairage_smp.pdf

G.-H. Bricet des Vallons, « Le paradigme Watan : comment l’externalisation de la logistique américaine en Afghanistan finance l’insurrection », DSI no 66, janvier 2010.

G.-H. Bricet des Vallons, « Privatisation et mercenarisation de la guerre : la révolution de la « génétique » des forces armées américaines », Krisis no 34, 2010.

« La sécurité privée est un enjeu stratégique pour la France » entretien de Georges-Henri Bricet des Vallons avec Jean-Dominique Merchet sur Secret Défense

« Sociétés militaires privées en Afghanistan : démantèlement en trompe-l’œil », G.-H. Bricet des Vallons, Libération, 28 août 2010

« Sociétés militaires privées : de la privatisation à la mercenarisation du champ de bataille », entretien avec Georges-Henri Bricet des Vallons sur Theatrum Belli

 Mercenariat : le marché florissant de la privatisation des guerres, François Misser, 18 mars 2004, 17 p.

Les Entreprises para-privées de coercition : de nouveaux mercenaires ? Série d’articles de magazine Culture & Conflit n°52 de 2003

 

Xu BO – De Shanghai à Paris – Mon regard sur la nouvelle Chine, Odile Jacob, 2018

3 Nov

Recension d’ouvrage

La première partie du livre retrace l’enfance de l’auteur et les difficultés de ses parents, considérés comme de « mauvais éléments » au sein de la société chinoise de Mao au temps de la révolution culturelle, leur interdisant de fait l’accession à la fonction publique et les enfermant dans un statut de paria social. Le récit des retrouvailles entre Xu Bo et ses amis d’enfance quelques quarante ans après lui permet de comparer son statut et sa place dans la société d’alors avec sa situation actuelle, se décrivant comme un « intellectuel chinois, francophone et vivant à Paris depuis huit ans (…), ancien diplomate chinois (…) commissaire de l’Expo 2010 à Shanghai et haut fonctionnaire de l’UNESCO. » Il présente, avec admiration, l’ouverture de la Chine et les réformes portées par Deng Xiaoping comme le point de départ salvateur de la nouvelle Chine, cette Chine qui par sa croissance extraordinaire et sa force démographique entend laver les affronts du passé et faire se relever sa civilisation millénaire.

Tout au long du livre, Xu BO compare la situation chinoise à la France, ce qui lui permet de mettre en avant la supériorité de son pays sur une grande majorité de domaine ; cela n’empêche pour autant pas de rapprocher les pays sur d’autres plans (coopération économique et stratégique par exemple). Malgré un éloge sans pareil de la Chine, l’auteur reste conscient des limites de la puissance chinoise et des répercussions sociales de l’extraordinaire développement économique qu’elle connaît (pollution, surpopulation, prix de l’immobilier exorbitants, inégalités croissantes …).

Supériorité chinoise et atouts du pays. Selon l’auteur, une véritable prise de conscience s’est opérée dans les hautes sphères politiques et économiques quant à la nécessité d’une « révolution verte » chinoise, dont les effets sont déjà visibles dans les grandes villes du pays (réduction de la pollution etc…). A travers son ouvrage, Xu BO insiste à de nombreuses reprises sur la « revanche » chinoise sur le monde – particulièrement occidental -, ainsi que sur l’inexorabilité de cette prédominance. L’auteur résume cette réussite chinoise par trois éléments clés : 1. « une nation qui a soif d’entreprendre ou une tolérance aux déséquilibres de revenus ; 2. Une politique pro entrepreneuriat du gouvernement ou la capacité d’innovation institutionnelle ; 3. Un terreau fécond pour l’entrepreneuriat ou la culture de tolérance à l’échec. » « L’esprit chinois » jouerait aussi un rôle de première importance dans la réussite du pays, les Chinois étant très optimiste au sujet de la mondialisation, accentuant leur investissement dans ce processus planétaire, et de fait leur réussite. Cet entrepreneuriat s’illustre particulièrement dans le génie civil et les nouvelles technologies, et entre dans une phase de production de biens à haute valeur ajoutée.[1] Xu Bo souligne aussi l’importance fondamentale de l’application WeChat -équivalent chinois de Facebook – à propos de laquelle il parle de « révolution silencieuse » : avec ses 900 millions d’utilisateurs quotidiens, elle constitue selon lui une extraordinaire plateforme de partage, d’expression, mais aussi de contestation et de participation au débat public, allant jusqu’à peser – dans certains cas – sur la décision publique. Néanmoins, seul un pouvoir fort et centralisé est en mesure d’assurer la « renaissance chinoise », la démocratie occidentale s’accompagnant d’un nombre trop important de lenteurs et d’engourdissements, portant aux pouvoirs des hommes et femmes politiciens plus que politiques.

Retards et limites du pays. Avant tout, la corruption est présentée comme un véritable fléau, touchant toutes les strates de l’administration et de la société, constituant presque un « mode de vie ». La lutte contre celle-ci est ainsi devenue une priorité du gouvernement, et des centaines de fonctionnaire sont aujourd’hui en prison. Par ailleurs, le prix de l’immobilier dans les principales villes du pays (Beijing, Shenzen …) et sa place dans l’économie nationale est fortement décriée, faisant peser une instabilité du fait de son caractère nocif et prédateur quant à l’économie réelle (45% du PIB chinois) ; participant en outre à la désagrégation des liens familiaux traditionnels du fait de l’impossibilité de trouver un logement pouvant accueillir des familles entières. Xu BO apporte aussi une nuance à la réussite entrepreneuriale en Chine : 1. Le coût de production ; 2. La marginalisation de l’industrie ; 3. La compétition dans une économie de marché plus ou moins régulée ; 4. Une relation délicate avec le gouvernement. Il critique par ailleurs les dangers d’un « capitalisme de connivence« , qu’il rapproche du problème de la corruption. Au niveau sociétal, le « vieillissement de la population et la chute libre des valeurs » concernent beaucoup l’auteur qui semble exprimer une crainte largement partagée.

Politique étrangère chinoise. Le rappel du décès du diplomate Wu Jianmin[2] est l’occasion de revenir sur les fractures au sein de la société chinoise quant aux attitudes à adopter face au monde extérieur. Xu BO oppose les « Colombes » en faveur de relations pacifiées avec le reste du monde, aux « Faucons« , belliqueux et revanchards. Par ailleurs, il parle du « piège de Thucydide« , selon lequel un affrontement serait inéluctable entre un hégémon en place (USA) et un hégémon montant (Chine), ce que le pouvoir chinois veut éviter, tout en sachant que les deux pays ne sauraient être alliés tant leurs intérêts sont contradictoires, bien que convergents, intégrés et inséparables : c’est toute la complexité de leurs relations. La Chine veut dès lors créer « une communauté d’intérêts et de destins » (cf. le projet OBOR) pour associer le plus grand nombre à sa renaissance.

Limites de l’exercice du livre. Le ton de Xu Bo, très personnel (doublé de photos personnelles reproduites en couleurs au centre du livre), fait l’effet d’une confidence au lecteur, ou du moins d’une conversation familière alors que transparaît, en réalité, une subtile entreprise de « propagande » chinoise vantant les mérites du pays et passant sous silence de nombreux travers du gouvernement et de la société. Ainsi le sort des Ouïghours musulmans, dont des centaines de milliers sont internés dans des camps de « redressement », et plus généralement des minorités ethniques, linguistiques et religieuses ; l’idéologie de la réussite avant tout ; la désagrégation de la société traditionnelle ; la surveillance policière totale et quasi-permanente de la société (reconnaissance faciale sur les caméras de surveillance) ; un contrat social violent, autoritaire, etc… L’auteur ne regarde que le bon côté de la médaille, feignant d’ignorer sa face plus obscure. Néanmoins, Xu BO témoigne d’une très bonne connaissance de la France et de l’esprit français, ce qui lui permet de charmer le lecteur à travers les termes et les formules choisies. En somme, il a compris les codes et s’en sert, mais reste parfois maladroit.

Etienne de Gail, Étudiant en Master II, promotion 2018-2019


[1] La Chine possèderait 30% des sociétés innovantes du monde et l’économie numérique représentera 35% du PIB chinois en 2020 selon McKinsey

[2] Wu Jianmin pensait en outre que le développement de la Chine ne pouvait que se faire de façon concomitante avec celui du monde, enjoignant ses étudiants à « Aimer la patrie, aimer l’humanité ».

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