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Gaston Besson: parcours d’un volontaire armé

9 Nov

 

Depuis la parution de « l’espoir » d’André Malraux en décembre 1937 la légende des volontaires étrangers n’a cessé de s’écrire de par le monde.

Les Français ont certainement contribué à écrire plusieurs chapitres de cette histoire. En ex-Yougoslavie (dans chaque camp), chez les Karens en Birmanie, avec les chrétiens au Liban…Les théâtres d’opérations n’ont pas manqué depuis la « fin de l’histoire » prévue par Francis Fukuyama.

Mais qu’est ce qu’un volontaire ? Où se situe la ligne de démarcation entre mercenaire et volontaire ? Elle est mince et parfois elle a été franchie comme l’avouent certains, Franck Hugo fut de ceux-là, tour à tour volontaire en Birmanie et en Croatie, mercenaire aux Comores avec Bob Denard puis contractor en Irak. Ce qui fait le volontaire, c’est avant tout l’attirance pour « une cause » où l’homme qui s’engage ne pourra bénéficier d’aucun avantage matériel significatif. D’une guerre à l’autre, certains s’engagent indifféremment comme volontaire, comme mercenaire ou comme contractor. Pour certains l’aventure en ex-Yougoslavie tenait lieu de motivation, pour d’autres ce fut la religion, la lutte contre le communisme partout dans le monde, sauver la « petite Croatie » contre la « grande » Serbie…Il y eut autant de causes que de volontaires.

Certains ont fait davantage parler d’eux, Gaston Besson est de ceux là. Il est l’image du volontaire à la recherche d’une cause. Il est né le 7 avril 1967 à Mexico  et très tôt il se met à chercher ce que pourrait être l’aventure de sa vie, l’aventure…Sa cause. Il tente d’abord sa chance comme chercheur d’or en Guyanne avant de s’engager à 17 ans dans un régiment de parachutiste de l’armée française (1er RPIMa) où il apprend son métier de soldat.

A ces premières expériences succèdent le temps des engagements volontaires : Birmanie, Surinam, Laos, Thaïlande, Cambodge et à l’automne 1991, à 24 ans, il arrive en Croatie, d’abord en tant que photographe puis au sortir d’une bataille de tranchée, il reprend les armes en tant que volontaire  au sein des forces croates de défense (HOS). Petit à petit, il rassemble un bataillon de volontaires étrangers qui va évoluer dans le cadre de la 108e brigade de défense croate (HVO).

Il combat pendant deux ans les imposantes forces de la JNA (armée yougoslave) et des milices serbes. S’il ne put participer au célèbre siège de Vukovar, il fut engagé dans d’autres combats médiatisés : Vinkovci, Mostar, Brcko… Il est ainsi un témoin privilégié de l’évolution de la dernière grande guerre européenne et ses horreurs. S’il garde de bons souvenirs de ses engagements en Asie qu’il qualifie d’ « aventure militaire exceptionnelle », il n’en est pas nécessairement de même concernant l’ex-Yougoslavie, un « enfer », gris, laid, froid. Ce théâtre est d’ailleurs celui de sa dernière guerre. Sa dernière aventure, il l’a vit « à deux heures d’avion de Paris ».

Blessé trois fois au combat, il faut un banal accident de la circulation lors d’une permission à Paris pour le contraindre à déposer les armes. Mais ses souvenirs de guerre, il ne les a pas perdus, d’autant qu’aujourd’hui il est président de l’association des volontaires étrangers de la guerre d’indépendance croate. Il a accepté de revenir sur certaines étapes de cette incroyable aventure.

 

Q : A 17 ans, vous abandonnez vos études pour partir en Colombie, pourquoi ?

R : Mon frère, J-F, était parti 2 mois dans le pays, il avait adoré l’expérience et à son retour il voulait m’embarquer avec lui. Finalement il est parti sans moi et c’est ma mère qui a payé le billet.

Officiellement je partais chercher de l’or mais en réalité je voulais une aventure, je voulais vivre, la Colombie c’est un pays en plein bordel : 2000 meurtres par jour, les enlèvements, les FARC, la drogue…

Finalement on n’a presque rien gagné et après l’accident de mon frère, un accident de voiture, on est rentré en France, pas vraiment satisfait…

Q : Ensuite c’est l’armée française, pourquoi y être entré, pourquoi l’avoir quitté ?

R : A mon retour je me sentais mal, je ne m’étais rien prouvé, la Colombie c’était magnifique mais je n’avais pas vécu « mon » aventure. Ma mère, elle a été très importante dans mes aventures, a voulu me remotiver et elle m’a poussé à faire mon service, en avance, pourquoi pas ? Mon frère avait été para, mon monde était composé de beaucoup d’anciens paras, alors logiquement je me suis engagé chez eux…

En lisant certains bouquins je m’étais fait une image…fausse de ce qu’était l’armée. Mais à tout prendre j’avais besoin d’une formation militaire, de me faire un CV et il fallait en passer par là.

J’en suis sorti pour les mêmes raisons que j’y suis entré : faire quelque chose, vivre l’aventure sans idéologie préfabriquée. On ne se met pas à l’épreuve dans l’armée française.

Q : Puis ça a été l’Asie du sud-est et d’abord la Birmanie, vous avez combattu pour les Karens…

R : Mon frère était un peu sur la paille alors il s’est cherché une cause : ça a été les Karens. A la fin de mon service je l’ai suivi.

Au début on était cantonné dans le nord, pour former des troupes, ce boulot ne me plaisait guère, je n’étais pas là pour ça. Finalement on a bien été affecté au sud, pour combattre mais je suis tombé malade, la malaria, mon frère est rentré en France afin de trouver de l’argent pour me soigner, quelques temps plus tard il m’a appelé et m’a demandé de rentrer au pays, il avait de nouveaux projets…J’ai hésité, longtemps, et j’ai pris la décision de rentrer, cette décision m’a pesé énormément d’autant qu’à l’aéroport de Paris mon frère m’attendait, il m’a simplement dit que si j’avais été un homme, je serais resté…

Q : Dans votre livre, vous parlez du Surinam comme d’un nouveau départ

R : Oui, j’y ai connu ma première guerre avec mon baptême du feu, mais relativement vite on a fatigué de l’anarchie ambiante alors on est reparti pour Paris, de là nous sommes repartis en Birmanie, on voulait se battre, pour de bon, mais les Karens nous ont envoyé un message clair : on s’est organisé donc on n’a plus besoin de vous. Ils n’avaient pas apprécié notre précédent départ, comment les en blâmer ?

Q : Ensuite c’est un nouveau départ dans votre vie, vous devenez reporter de guerre ?

R : Une idée de J-F ! Moi je n’étais pas contre, on connaissait bien la guerre et l’idée d’y participer sous une autre forme, sans arme mais avec une caméra, me plaisait assez. C’était une autre manière de vivre le combat. Et j’avais besoin de revoir l’Asie, en particulier les Karens, un peuple que j’admirais.

Parfois j’avais bien l’impression d’être un spectateur, ça m’ennuyait d’autant que je savais bien que je repartirai un jour.

On a finalement réussi à revendre nos images à la Cinq mais la plupart des producteurs, des rédacteurs, n’avaient pas le sens des réalités de la guerre…

Q : Puis c’est le Laos, où vous allez chercher des images d’un maquis laotien, dont les autorités françaises se posaient des questions sur son existence réelle, au profit d’un ancien colonel de la DGSE, une expérience unique avant de partir pour la première fois en Yougoslavie, l’aventure à deux heures d’avion de Paris, d’abord comme reporter de guerre…puis en tant que combattant, pourquoi ce passage de l’un à l’autre ?

R : J’y étais allé pour faire des photos, vraiment, mais une nuit il y a eu une bataille rangée, rude, les photos c’étaient plus le moment, j’ai pris une arme et je me suis battu…Après ça comment se contenter de photos ? J’ai eu envie de participer.

Une guerre à un contre dix ça ne se refuse pas…

Q : On a fait de vous un officier et vous vous êtes battus dans un bataillon du HOS (troupes croates), il y avait pas mal d’étrangers dans cette brigade ?

R : Plusieurs centaines, environ 40% de la brigade, le reste c’était des Croates, on avait de tout : des Français, des Anglais, des Allemands…De tous les profils…Jeunes surtout, des pros et des amateurs, au début c’était quand même un beau bordel.

Q : Vous vous battiez toujours pour les mêmes raisons ?

R : Je l’ai dit : un combat à un contre dix avec un matériel ridicule en comparaison de ceux d’en face. Ca devait me rappeler les Karens et la Birmanie…Mais l’Asie c’était le paradis, le rêve indochinois, la Croatie c’était l’enfer sur terre, les paysages, la vie, la mort…

Q : A notre époque, caractérisée par les SMP et leurs contractors, existe-t-il encore une place pour les volontaires ?

R : Il y aura toujours des peuples sans argent mais qui auront besoin de se défendre…

Le volontariat a été partie prenante de la vie de Gaston Besson. En Asie, en Amérique ou en Europe, il a connu les combats acharnés qui n’ont pas pris fin avec la chute de l’URSS…Et pourtant, dans son esprit, il n’a pas soutenu par une cause particulière mais par le dénominateur commun à tous les volontaires à travers l’espace et le temps : le désir de vivre une expérience unique, celle de la guerre, moins peut être pour ce qu’elle implique de blessures et de souffrances que pour ce qu’elle révèle de l’âme humaine.

                « J’ai conscience de ma différence, de mon inappétence à vivre comme tout le monde. Je me ressens comme en dehors de la vie. La clef de Gaston Besson, c’est une sorte d’ennui mortel qui me pousse à sortir de moi-même pour me prouver que je peux, d’une manière ou d’une autre, m’intégrer à la communauté des hommes. Acteur, je me force à vivre l’extrême, la passion, le sentiment alors que je n’y crois pas du tout, avec l’espoir de découvrir ma vérité à travers celle d’autres hommes. Mais ce n’est pas vers la vie que j’ai été, c’est vers la mort. » (G.Besson, extrait « une vie en ligne de mire »).

Nous remercions M. Besson pour son aide et le temps qu’il a bien voulu nous apporter.

 

Pascal Madonna, diplômé du Master II en 2012.

La révolte des mercenaires contre Mobutu en 1967

11 Mar
            Durant l’été 1967, la presse internationale suit les rebondissements des événements militaires en République Démocratique du Congo (RDC) : les combattants de Bob Denard ou Jean Schramme se soulèvent contre leur employeur, le général et président Mobutu. Ils tiennent tête pendant plusieurs mois à l’Armée Nationale Congolaise (ANC) dans la région de Bukavu. Depuis son indépendance en 1960, l’ancien Congo belge est un laboratoire de nouvelles pratiques militaires avec la renaissance du phénomène du mercenariat. Dès 1960, la sécession du Katanga marque l’irruption sur la scène géopolitique des « Affreux ». Engagés au Katanga au service des intérêts miniers belges, les mercenaires se lient au président de la province séparatiste, Moïse Tshombé. Après ce premier épisode, les « Affreux » sont de retour en RDC en 1964. Cette fois-ci, ils sont au service du pouvoir central où Moïse Tshombé occupe la place de premier ministre. L’année suivante, le général Mobutu prend le pouvoir par coup d’Etat et conserve les étrangers pour encadrer l’ANC. Deux ans plus tard, ils se retournent contre lui. Ces « volontaires étrangers » sont principalement issus de trois unités. La première est le 5e commando (5e codo) dirigé par Mike Hoare ; la seconde, le 6e Bataillon Commando Etranger (6e B.C.E.), est placée sous les ordres de Bob Denard ; la troisième est le 10e Codo dont le Belge Jean Schramme assure le commandement. Apparemment mineure, la révolte des « Affreux » en 1967 est, en réalité, révélatrice de nombreuses mutations.
A l’issue de ces événements, Bob Denard s’impose comme la principale figure du milieu mercenaire en Afrique. Il incarne jusqu’à la fin des années 1980 (voire jusqu’en 1995 avec la tentative de retour aux Comores) le mercenariat français et européen. A la lumière de l’étude de la révolte de 1967, il s’agit ici de comprendre et d’analyser les mutations des pratiques combattantes et de la géopolitique incarnées par les mercenaires. Leur action a été considérée comme suffisamment sensible pour qu’à la suite de ces événements et de la guerre au Biafra, l’OUA cherche à règlementer leur utilisation. L’organisation panafricaine édicte en 1972 le premier texte international sur le sujet, la Convention pour l’élimination des mercenaires en Afrique.
 

Organisation d’un nouveau groupe de combattants dans les conflits post-coloniaux 

 
            La sécession du Katanga et le recrutement des « Affreux » est un événement fondateur dans l’emploi de mercenaires dans l’Afrique post-coloniale. Elle met en lumière quelques grands chefs irréguliers. Anciens officiers supérieurs de l’armée française, Roger Trinquier et Roger Faulques sont trop liés à leur institution d’origine et n’agissent que sur ordre secret de Paris. Tony de Saint Paul meurt au Yémen en 1963. Après cette date, seules se dégagent trois grandes figures : Mike Hoare, Jean Schramme et Bob Denard. Inconsciemment ou non, ils sont en compétition sur ce « marché » nouveau du mercenariat. Les éléments anglophones s’effacent les premiers de la scène zaïroise. Dirigés par Mike Hoare, les 300 hommes environ du 5e codo ont très bonne réputation et font figure de groupe d’élite parmi les unités étrangères. Pourtant, leur commandant retourne à la vie civile en Afrique du sud. Ensuite, le 5e codo est écarté des opérations les plus décisives. Essentiellement composée de Sud-Africains, le groupe a toujours opéré séparément des autres étrangers et de l’ANC « puisqu’ils [les hommes du 5e codo] sont par définition racistes[1]. » Au contraire, les 6e et 10e codo servent à encadrer l’armée congolaise. En novembre 1964, les 500 « volontaires étrangers » reprennent le contrôle de Stanleyville (Kisangani) face à la guérilla. Par petits groupes de 3, 5, 10 ou 20, Belges et Français encadrent des régiments de l’ANC sur tout le territoire de la RDC[2].
 
L’échec de la révolte de 1967 marque la perte de crédibilité de Jean Schramme. Même s’il est grièvement blessé le 5 juillet au cours des combats et évacué vers la Rhodésie, Bob Denard s’impose désormais comme le principal chef mercenaire. En réalité, les événements de1967 sont l’aboutissement d’un processus qui se déroule entre 1964 et 1967. Après le Katanga, les Belges sont les plus nombreux et surtout occupent les fonctions stratégiques. Peu à peu, c’est à Denard que sont confiées de nouvelles responsabilités, comme le montre le projet de Mobutu de mettre sur pied une brigade mixte volontaires étrangers-ANC. L’organisation du futur corps et son commandement sont attribués à Denard. Pour cela, le Français envoie en 1966 des agents de recrutement en Europe. Désormais, il élargit son cercle au-delà de l’Hexagone et même de la Belgique. Au delà du cas personnel de Denard, les Français du 6e B.C.E. s’imposent progressivement aux dépens des Belges.
 
Ainsi, la concurrence entre mercenaires belges et français entraîne de fréquentes tensions. Le colonel Wauthier, qui prend la tête d’une révolte des Katangais en 1966, n’hésite pas l’année précédente, à protester de l’avancement donné au Français Bob Denard[3] : « J’apprends avec stupeur la nomination au grade de major du commandant Denard (…). Il me répugne de critiquer un collègue mais il serait naïf de ne pas vous faire remarquer que le nouveau promu, quartier-maître de son armée d’origine, est à votre service depuis quatre mois et bénéficie déjà de promotions qui nous furent refusées après sept mois de services tout aussi valables (…). Croyez bien, mon général, que  nous restons les Katangais et moi-même vos fidèles serviteurs malgré que ceux-ci ne savent plus non plus ce qu’est l’avancement suivant le mérite[4]. » Cette frustration de certains Belges et des Katangais est l’un des moteurs de leur insurrection à l’été 1966. Cette première révolte de mercenaires et des ex-gendarmes est appuyée par une petite partie du 6e B.C.E.
 
Finalement, elle assure la place dominante de Bob Denard. En effet, il résiste aux insurgés à Kisangani et empêche que le mouvement fasse tâche d’huile parmi les mercenaires étrangers. Dans un second temps, il assure l’écrasement des insurgés et fait ainsi preuve de sa fidélité à Mobutu.  Il en reçoit des marques de gratitudes[5].  Denard démontre ainsi sa volonté de répondre au contrat qu’il a rempli avec ses employeurs. Il comprend que le signal peut être reçu par d’autres commanditaires potentiels. Le Français cherche donc à faire de ses hommes un modèle de troupe mercenaire par sa qualité militaire mais aussi sa capacité à remplir fidèlement la mission qui lui a été confiée : « Considérons-nous comme étant au service d’un patron, et quand on est au service d’un patron, celui-ci vous paie pour votre rendement, il faut lui apporter quelque chose ; sinon, il vous remercie[6]. » 
 
Denard réorganise le 6e B.C.E. et consacre plus particulièrement ses soins à la mise en place du corps d’élite, le « 1e choc » : « Dans un très prochain temps, ceux qui sont ici seront regroupés sous les ordres du capitaine Dulac en un 1e groupe de combat[7]. » La nouvelle structuration du bataillon de Denard passe par une épuration et la disparition des mauvais comportements : « Tous les petits trafics, et je pourrais en citer pas mal car je suis bien informé, n’ont fait que nuire à l’esprit de solidarité et de camaraderie ; on a même vendu un revolver jusqu’à 100 000  francs, bien entendu s’il y a des pigeons tant pis pour eux mais dans ce domaine, il y beaucoup à dire[8]. » De fait, dans la compétition entre les différents groupes, les faiblesses de certains mercenaires doivent servir aux autres à se distinguer. En 1967, après la reprise en main de son bataillon et la participation à la répression contre les Katangais révoltés, Bob Denard peut ainsi soigner son image auprès des institutions zaïroises et diffuser l’image qu’il souhaite se donner.
 
Incontestablement, l’une des raisons qui permet à Denard d’émerger de cette nébuleuse des « Affreux » de la première moitié des années 1960 est sa capacité à projeter l’image d’un groupe d’ « experts volontaires »[9], et non d’irréguliers sans morale et uniquement soucieux de s’enrichir. Seul le 5e codo pouvait le concurrencer sur ce terrain mais la retraite de Mike Hoare a donné un avantage décisif à Denard. Jean Schramme demeure l’homme du Katanga, comme il en témoigne lui-même dans ses souvenirs à propos de la révolte de 1966 : « Il [Denard] a pris l’initiative d’ouvrir le feu sur les Katangais, ses anciens frères d’armes des années 1960-1962. Nous ne lui pardonnerons jamais[10]. » En 1966-1967, le mercenaire français devient donc un élément central du dispositif militaire de Mobutu en R.D.C.
 

Les enjeux militaires et politiques en RDC 

 
            Le général Mobutu a conscience qu’il ne peut faire reposer son fragile pouvoir sur l’ANC. Selon lui, l’armée régulière zaïroise n’est pas suffisamment fiable[11]. Outre l’encadrement de l’ANC, les compétences des mercenaires s’élargissent à la gestion des territoires qui repassent sous le contrôle de l’autorité centrale par leur biais. Ils sont ainsi des acteurs majeurs du rétablissement administratif et économique. A Kisangani, Denard se pose en expert pour relancer la croissance économique dans la Province orientale[12]. Il insiste sur ce rôle de pilier de la reconstruction, au-delà des aspects militaires : « nous bâtissions des ponts, refaisions les routes, réimplantation de populations que la rébellion avait chassées dans la brousse (…). On ouvrait des dispensaires. Sur tout cela, j’ai des preuves irréfutables, (…). Le Dr Clause, un Américain, médecin personnel de Mobutu et les responsables de l’ « opération Survie » le savent bien. Ils préféraient nous envoyer les médicaments à nous, parce qu’ils savaient que nous ne les revendrions pas. Alors que je peux vous citer le cas d’un médecin d’Etat qui avait ouvert une clinique personnelle avec les médicaments destinés à l’hôpital civil de Kisangani[13]. »
 
Depuis l’époque de la sécession du Katanga, le premier ministre Tshombé a établi des liens solides avec les mercenaires étrangers. Les Belges sont les principaux. Denard et les hommes du 6e B.C.E. sont également réputés tshombistes[14]. Cette nébuleuse politio-militaire tshombiste est considérée par Mobutu comme une menace contre son pouvoir. Revenu au pouvoir en 1964, Tshombé a fait appel aux anciens « Affreux » contre les provinces rebelles. Au moment où Bruxelles tente de trouver un compromis entre Kinshasa et les Simbas, des partisans de Pierre Mulele, ancien ministre de Lumumba, prennent les armes au Kwilu et proposent leur appui aux Simbas[15]. Tshombé est alors persuadé que le processus diplomatique doit céder la place à une solution militaire. Comme l’assistance technique belge tergiverse, il fait appel à Denard et Schramme.
 
Ainsi, le retour des mercenaires en RDC est associé à l’ancien président du Katanga et aux enjeux ethnico-politiques du pays. Au cours de l’année 1965, Mobutu joue habilement son propre jeu entre Tshombé et le président Kasa-Vubu. Secrétaire d’Etat dans le gouvernement Lumumba à ses débuts, Mobutu se façonne ainsi une image de pacificateur intérieur entre les ethnies et les camps politiques en présence. Il devient l’unificateur d’un pays qui n’a jamais trouvé son équilibre depuis l’indépendance. Toutefois, le coup d’Etat de Mobutu le 24 novembre 1965 ravive les inquiétudes katangaises. Peu auparavant, le 14 novembre, Moïse Tshombé avait été écarté du poste de premier ministre. En 1966, l’accusation de trahison portée par Mobutu contre lui oblige Tshombé à s’exiler à Madrid. Mobutu semble avoir réussi son opération. Il est désormais l’homme fort de la RDC et a sous ses ordres l’ancienne troupe de Tshombé (« Affreux » et Katangais). Dans les mois qui suivent, la révolte des anciens gendarmes traduit cependant le fossé qui existe entre l’ANC de Mobutu et eux. En revanche, elle montre la fidélité des « volontaires étrangers », Schramme et Denard les premiers, au pouvoir de Kinshasa.
 
En 1967, les provinces rebelles sont repassées sous le contrôle de Kinshasa et les Simbas sont ralliés à l’ANC. Les « volontaires étrangers » ont contribué à ramener l’ordre et le calme auprès des populations de ces provinces, comme en témoigne le rapport de l’ « opération Yangambi ». Denard y constate l’accueil favorable reçu au camp de travailleurs de Lusumbila : « notre service peut vous assurer que la décision de la population pour ralliement au gouvernement légal est due au manque de sympathie de la dite population envers les rebelles et aux différents sévices appliquées par les rebelles vis-à-vis de cette population[16]. » Son unité a apporté de la nourriture et du matériel aux populations. La dictature de Mobutu accroît donc son emprise sur le pays.
 
Le chef d’Etat zaïrois pense pouvoir désormais se passer des étrangers. Il renonce au projet de brigade mixte ANC-mercenaires et se prépare même à liquider les troupes étrangères. Outre l’impression d’être suffisamment maître du pays pour les renvoyer, Mobutu se heurte à l’endettement croissant du pays et au coût que représentent les anciens « Affreux ». En 1967, deux facteurs ponctuels expliquent la révolte des mercenaires et le choix de Denard de suivre le mouvement, contrairement à l’année précédente. La première raison est la volonté de Mobutu de fondre les anciens gendarmes katangais dans l’ANC à laquelle ils n’étaient pas intégrés. La seconde est l’enlèvement de Tshombé par Mobutu. Autour de Schramme et du 10e codo, les Katangais et les Belges restent proches des Tshombistes et préparent un coup contre le chef d’Etat de la RDC. Mobutu accuse Denard d’avoir également pris contact avec Tshombé quand celui-ci était encore à Madrid.
 
Le mercenaire français a toujours nié la véracité de ce rapprochement. Dans ses mémoires publiés, le commandant du 6e BCE justifie autrement son basculement dans le camp des conspirateurs. Selon lui, il sent que la France va lâcher Mobutu. Il pense que Foccart agit de sorte qu’il soit contraint de se soulever contre Mobutu. La révolte de 1967 comprend donc également une dimension géostratégique.
 

Enjeux géostratégiques au cœur de la Guerre Froide

 
            L’Afrique récemment décolonisée est un enjeu majeur entre le bloc de l’Ouest et celui de l’Est dans le contexte de la Guerre froide. Contre les guérillas communistes qui se développent en Angola, en Zambie ou en Rhodésie, les Etats-Unis estiment que la RDC constitue une base à partir de laquelle des opérations de soutien pourront être proposées aux régimes en place en lutte contre ces foyers de rébellions appuyées par l’Est. C’est pourquoi les Américains ont apporté leur soutien au coup d’Etat du général Mobutu. Le nouvel gouvernant de la RDC est un homme-lige pour Washington. A l’intérieur du bloc occidental, l’Afrique décolonisée est également un enjeu majeur pour les anciens colonisateurs. Le maintien de leur influence dans cette région du monde constitue l’espoir de sécuriser leur accès aux ressources et d’entretenir leur rang de puissance dans un monde en pleine réorganisation. Belges et Français sont en concurrence pour imposer leur influence dans cette région de l’Afrique. Denard reçoit l’appui des cellules Foccart.
 
C’est la prise de conscience des ambitions gaulliennes qui poussent Bruxelles à proposer son Assistance technique à la RDC en 1963 après un retrait brutal trois ans auparavant[17] : « Lorsque le premier ministre Tshombé reprit le pouvoir au Congo, nous avons offert nos services comme volontaires et ce, avec approbation officieuse de la Sûreté. Le but que nous avons voulu réaliser en constituant cette unité était, avant tout, de maintenir la grandeur belge (…). Constitué de nombreux étrangers, dont un nombre important de Français, le commandement reste belge jusqu’à présent, ce qui est capital pour notre pays (…).mais je sais que les Français font tout pour éliminer à certains postes de commande tout ce qui est Belge. Les mêmes personnages français qui ont remplacé les Belges au Katanga faisant tant de tort à la Belgique réapparaissent sur la scène[18]. » Malgré les récriminations des Belges, le basculement de l’influence prépondérante des Belges vers les Français est confirmé par toutes les décisions de Mobutu entre 1965 et 1967.
 
            A partir de 1967, Denard pourra même compter sur l’appui de Bruxelles et récupérer ses réseaux en RDC. En effet, la révolte des mercenaires marque l’échec de la stratégie  belge de miser sur Moïse Tshombé. L’élimination de Jean Schramme signifie aussi celle des agents de la Sûreté. « Corsaire de la République » et du roi des Belges, Denard élargit ses appuis à d’autres acteurs de la scène zaïroise. Le retrait de Mike Hoare et la dissolution du 5e codo signifie que l’Afrique du sud renonce à employer des mercenaires nationaux pour peser sur le continent. Pretoria continue à appuyer d’autres irréguliers. A partir de la révolte des « Affreux » en RDC, ce sont les réseaux de Bob Denard qui vont être sollicités. Les liens entre le mercenaire français et l’Afrique du sud seront d’ailleurs très forts au temps des Comores.
 
En fait, Denard peut bénéficier, à partir de l’épisode zaïrois, de l’appui des pays qui souhaitent maintenir l’influence « blanche » en Afrique : Rhodésie, Afrique du sud et Portugal. La révolte de 1967 est une étape décisive dans les liens qui se noue entre le mercenaire français et ces Etats. Ils apparaissent en arrière-plan de l’insurrection des « volontaires étrangers ». Puissance aux effectifs militaires limités, refusant de décoloniser, le Portugal est au cœur du dispositif Denard en Afrique. Lisbonne devient une plaque tournante des flux de mercenaires entre leur lieu de recrutement en Europe et leur destination africaine. Ces flux se font avec l’assentiment du Pide qui met même, semble-t-il,  à disposition des mercenaires des camps d’entraînement au Portugal[19].
 
L’Angola et la Rhodésie sont déjà des zones logistiques pour la révolte de 1967. L’Angola est au cœur de l’organisation des mercenaires pour la révolte de 1967. En effet, adossé à l’Angola, le Katanga doit être le bastion du mouvement[20]. La colonie portugaise est également le lieu de regroupement des hommes de Denard qui ont quitté la RDC et doivent repartir appuyer Schramme entre juillet et octobre. Après cet échec, le Portugal continue à offrir à Denard la possibilité de faire de l’Angola sa base arrière en Afrique, comme en témoignent des courriers entre le chef mercenaire français et ses hommes sur place[21].
 
La Rhodésie est l’autre point d’appui. C’est à Salisbury que Denard demande à être évacué après sa blessure le 5 juillet et où il est effectivement soigné. Dans ses mémoires, évoquant sa convalescence, il fera d’ailleurs allusion à ses liens avec les services rhodésiens[22]. C’est encore là qu’il reprend contact avec les relais de Foccart qui lui parlent du Biafra[23].
 
Pour conclure, on peut donc considérer la révolte de 1967 comme un événement important de l’histoire militaire de l’Afrique post-coloniale, même si l’insurrection des mercenaires contre Mobutu se révèle un échec. L’épisode distingue Bob Denard des autres « Affreux ». Certes, comme lui, Jean Schramme a fait la preuve de son savoir-faire dans la lutte anti-insurrectionnelle contre les Simbas mais la fin de son épopée à Bukavu encerclée par l’ANC illustre, pour de nombreux observateurs, ses insuffisances en termes de stratégie. En RDC, Denard a, par ailleurs, fait la preuve de sa capacité à respecter le contrat passé avec son employeur, le général Mobutu. Certes, il finit par rallier le complot de Schramme mais parce que Mobutu lui-même est en passe de rompre le contrat qui les lie. La période de l’engagement mercenaire en RDC entre 1964 et 1967 assure également à Denard des réseaux avec les services français, belges, portugais et sud-africains. En récupérant les hommes qui l’ont servi mais aussi une partie de ceux de Schramme, il est en capacité de répondre aux besoins (fréquents dans ce contexte de décolonisation et de Guerre froide) d’irréguliers.
Walter Bruyère-Ostells
Ce billet est une version abrégée et simplifiée  de l’article « La révolte des mercenaires contre Mobutu en 1967 », paru dans Guerres mondiales et conflits contemporains, juillet 2012/247, pp 91-105.
 

[1] « Le Français Bob Denard et les mercenaires de Kisangani », article paru dans Le Monde le 3 août 1966.

[2] Ibidem.

[3] Arrivé à Léopoldville le 22 février 1965, Denard est fait major le 1er juillet puis lieutenant-colonel le 1er mai 1966.

[4] Courrier adressée par le commandant Wautier adressé au général Bobozo, commandant en chef de l’ANC le 1/8/65 (Archives privées Denard, carton 78).

[5] Courrier du 22 octobre 1966 adressé à Bob Denard, commandant du 6e B.C.E. par le général Bobozo, commandant en chef de l’ANC (Archives privées Denard, carton 68).

[6] Allocution du lieutenant-colonel Denard, P.V. de la réunion du personnel administratif de la base de transit de Kinshasa (4 septembre 1966, état-major du 6e B.C.E. (Archives privées Denard, carton 68).

[7] Courrier du 22 octobre 1966 adressé à Bob Denard, commandant du 6e B.C.E. par le général Bobozo, commandant en chef de l’ANC (Archives privées Denard, carton 68).

[8] Discours du lieutenant-colonel Denard à ses hommes, Rapport de la réunion des volontaires du 6e B.C.E.présents à Kinshasa le 5 septembre 1966 (Archives privées Denard, carton 68).

[9] Nom parfois donné à ses groupes de mercenaires qui sont en rotation entre Yémen et R.D.C. en 1964-1965.

[10] Jean Schramme, Le bataillon Léopard. Souvenirs d’un Africain blanc, Paris, R. Laffont, 1969, 356 p.

[11] Voir notamment l’article de Joseph Désiré Mobutu lui-même, « Problèmes actuels de l’armée nationale congolaise », Chronique de politique étrangère, Paris, vol.17, 1965, pp 155-167. Son analyse est corroborée par de nombreux analystes (voir notamment François Douniama, L’armée populaire nationale congolaise 1960-1985, mémoire de thèse sous la direction du professeur André Martel, Montpellier-III, 1992, 468 p.)

[12] Rapport de 9 p intitulé « Proposition de relance économique de la Province orientale » du lieutenant-colonel Denard expédié de Kisangani le 26 mars 1967 au secrétaire général de la Présidence de la RDC (Archives privées Denard, carton 56).

[13] Interview de Bob Denard par Jean-François Chauvel, Le Figaro, 5 septembre 1967.

[14] Présent au Yémen 1963-1964, Denard échange d’ailleurs des courriers avec Moïse Tshombé dans lesquels il l’assure de sa fidélité (Archives privées Denard, carton 78).

[15] Baudoin Mwamba Mputu, Histoire des rivalités franco-belges au Congo de Léopold II à Mobutu, Paris, éditions Bayanda, 2008, 162 p.

[16] Rapport « Top secret » de l’opération Yangambi signé à Stanleyville le 22 mars 65 par le commandant Denard, commandant le 7e para codo volontaires (Archives privées Denard, carton 78).

[17] Baudoin Mwamba Mputu, Histoire des rivalités franco-belges au Congo de Léopold II à Mobutu, op. cit., p 76.

[18] Courrier adressé au roi des Belges par le capitaine Bottu le 1er juillet 1965 (Archives privées Denard, carton 78).

[19] Informations données dans un papier non daté dactylographié comportant pour titre « Denard tire-t-il dans le dos de Schramme ? » et sous-titre « Opération Aspro : Le chef des mercenaires, le Colonel Bob Denard, revient plus fort que jamais ». Cette courte analyse de 8 pages semble contemporaine des événements et avoir pour auteur un journaliste présent en RDC ou un témoin de premier plan. Les fautes d’orthographe qui émaillent le texte laissent plutôt penser à la seconde hypothèse (Archives privées Bob Denard, carton 56).

[20] Denard R., Corsaire de la République, op. cit., p 181.

[21] Archives privées Denard, carton 78. Il faut, par ailleurs, signaler qu’en 1963déjà, les mercenaires de Denard s’étaient repliés en Angola après l’échec de l’affaire katangaise.

[22] Ibid.

[23] Ibid.

Vers l’externalisation du maintien et de la consolidation de la paix ?

22 Jan

En 2002, le Lieutenant-colonel Smith de l’US Army s’exprimait ainsi dans Parameters (revue spécialisée publiée par West Point) : « Les opérations de paix constituent un terrain d’activités intensives sur lequel les SMP pourraient être utilisées avec un maximum de bénéfices ».
Environ deux années plus tôt Damian Lilly, responsable de la recherche en matière de sécurité auprès de l’ONG « International Alert », évoquait la mort-née de la privatisation du peace building, notamment concernant les futures opérations de maintien de la paix dont la conduite aurait été dévolue à un « consortium de sociétés de sécurité privée » selon l’expression utilisée en 2003 par Kofi Annan. Le secrétaire général de l’ONU s’interrogeait alors sur l’utilisation des SMP par les Nations Unies pour pacifier la région d’Ituri (province orientale de la République Démocratique du Congo). Bien que l’occasion fût ratée, ces questionnements publics d’un des secrétaires généraux les plus charismatiques des Nations Unies eurent au moins le mérite de jeter un pavé dans la mare.


La construction de la paix constitue un créneau très sensible. Or, l’image quelque peu sulfureuse de certaines Private Military Companies, bien souvent plus coupables de d’exploser les plafonds budgétaires que de bavures sur le terrain, ne favorise guère l’émergence de la confiance des institutions internationales. Toutefois, l’ONU n’a plus les moyens de mobiliser les Etats, comme elle le souhaiterait, pour des Opérations de Maintien de la Paix. Ce fait est établi, souligné même, y compris par les opposants les plus virulents à l’externalisation du peace building.
Le maintien de la paix est en crise, explique Philippe Chapleau dans son ouvrage Les sociétés militaires privées, enquête sur les soldats sans armées ; les raisons sont diverses et variées : crise financière, réticences des Etats cadres à trop s’engager (manque de capacités et de ressources, on le voit très bien lors de l’opération en Libye en 2011), lourdeur des règles d’engagement lors des OMP…
Plusieurs solutions ont été explorées, notamment la création d’une force onusienne permanente, résurgence d’un concept ancien puisqu’elle était prévue initialement dans le projet de charte des Nations-Unies. Une force permanente nourrie par les membres les plus importants de l’organisation. La constitution d’une telle force ne serait pas une « petite affaire », le coût astronomique de son recrutement et de son entretien est estimé entre 2 et 4 milliards par an, sans oublier la violation des prérogatives étatiques qui n’incite pas davantage les Etats, principaux acteurs du maintien de la paix, à doter l’ONU d’une force importante et indépendante.


Une solution à la crise serait donc le recours contractuel à de contingents privés. Loin de créer un dangereux précédent il s’agirait avant tout de pousser un peu plus loin la politique pratiquée jusqu’à présent par les organisations et institutions spécialisées de l’ONU. Il est d’usage quand on veut donner des exemples de la faillite des OMP classiques et du potentiel de réussite d’une société privée de se référer à deux cas « d’école » : l’intervention ratée de l’ONU en Ituri et la surprenante réussite d’Executives Outcomes en Sierra Leone.
District du Kivu particulièrement riche en or, l’Ituri est le cadre à la fin des années 90 et au début des années 2000 d’un violent conflit interethnique. C’est dans ce cadre extrêmement tendu que l’ONU y envoie 700 Casques bleus de la garde nationale uruguayenne affiliée à la MONUC. La faillite de ce déploiement fut tel que la garnison fut bientôt en état de siège dans la ville de Bunia où elle avait son cantonnement, il fallut attendre l’arrivée des Français de l’ « opération Artémis » (2003) pour que la zone puisse retrouver un peu de paix.
Or, on pourrait opposer une autre étude de cas à cet échec majeur : la réussite d’Exécutives Outcomes en Sierra Leone. Cette SMP sud-africaine, constituée notamment d’anciens soldats des forces spéciales, est « La » société qui a le vent en poupe au début des années 90. Elle a alors déjà mené des opérations de sécurisation réussie contre l’UNITA en Angola, alors même que les forces onusiennes, pourtant onéreuses, sont restés sans effet. Pays le plus pauvre d’Afrique et alors en proie à une guerre civile terrible (dont l’action des SMP fut traitée assez mal dans le film Blood Diamonds), le gouvernement de Sierra Leone décide de faire appel à la société sud-africaine. En 8 mois et pour un coût total de 36 millions de dollars, Executives Outcomes rassemble 300 soldats qui reprennent le contrôle de plusieurs régions aux mains de la rébellion et permettent à quelques 300 000 personnes de rejoindre leurs foyers libérés. Ces résultats paraissent alors inespérés, alors que la MINUSIL, OMP développée à partir de 1999 connaît ensuite de sérieuses difficultés : « les habitants de la Sierra Leone aient souhaité voir revenir la société militaire privée Executive Outcomes plutôt que des Casques bleus de l’ONU » selon David Shearer, journaliste au World Today.


Si l’ONU hésite à confier ses OMP aux privés des SMP américaines, britanniques ou françaises cela n’empêche pas ses institutions spécialisées comme les ONG ou encore d’autres organisations internationales de s’appuyer sur ceux-ci à diverses reprises. Le CICR, le PAM (ou World Food Program) et l’UNICEF usent régulièrement de contractors afin de protéger leurs employés, bureaux et convois.
Si l’Organisation des Nations Unies estime les OMP trop lourdes pour les SMP, il n’en demeure pas moins qu’elle admet faire appel à ceux-ci en particulier pour des contrats de conseil ou de déminage, en témoigne un exemple donné par le rapport d’information Meynard/Viollet du 14 février 2012 : le contrat passé entre l’organisation et Armor Group International INC pour le déminage de certaines zones à risques au Sud-Soudan pour un coût estimé à 5,6 millions de dollars en 2007. D’autres ont su exploiter ce nouveau marché du peace building, tels ABC General Engineering en Angola et Bosnie Herzégovine et G4S « le leader du déminage » dans plus de 26 pays différents (Afghanistan, Albanie, Angola…). Comme le remarque Philippe Chapleau, « l’absence de participations privées aux OMP n’impliquent pas une absence de relations entre SMP et OMP ».

C’est ainsi que depuis la fin des années 90 et l’entrée dans le nouveau millénaire de nombreux dirigeants de sociétés privés ont compris tout le profit qui peut être tiré, en termes d’image, de la participation à des activités de construction de la paix. L’offre de services en matière de soutien médical comme en matière de déminage s’est développé, marché souvent très peu rentables mais qui sont de vrais investissements publicitaires dans ce marché de la construction de la paix. C’est à ce titre qu’un groupement d’entreprises françaises : Thales, Geodis, Sodexo (les cantines françaises ne sont pas les seules à être ravitaillées par Sodexo, les soldats français en Afghanistan sont des clients au moins aussi importants) et le GIE Access ont crée en 2011 la société Global X, société dont l’objectif est de développer des prestations de soutien aux OMP.
La route semble donc ouverte vers une acceptation par l’ONU d’une gestion des OMP aux SMP (ou ESSD). Les sociétés privées ne seraient plus cantonnées plus aux activités annexes à l’opération elle-même. D’autant plus qu’un consortium de sociétés privées, regroupant des spécialistes divers, serait plus à même qu’une multitude d’Etats de présenter une « offre globale », allant de l’interposition de forces importantes entre belligérants à la reconstruction du pays en passant par le déminage des zones de guerre ou le soutien médical aux populations. Et déjà comme nous le prouve l’exemple de Global X, le secteur privé s’organise en prévision d’une éventuelle opportunité. En attendant que les acteurs internationaux se décident à gravir les dernières marches de l’ouverture du marché de la construction de la paix, G4S ne cesse de racheter des concurrents pour compléter son offre de services, Dyncorps s’est elle même portée acquéreuse en 2009 de la société Casals et Associés dont la spécialité n’est autre que « le développement international » (avec comme point de mire la reconstruction politique, économique et juridique du pays).
Néanmoins, les oppositions à l’engagement massif des privés dans la consolidation de la paix demeurent fortes car les plus récents exemples de déploiement des SMP dans les zones comme l’Afghanistan et l’Irak ne sont pas demeurés sans tâche. Les dérives sont bien souvent financières, provoquant des sueurs froides aux journalistes et aux décideurs politiques. En effet, les affaires de surfacturations se sont multipliés pendant l’occupation américaine toujours prompte à déléguer des tâches au secteur privé. La société KBR a été la première à se faire épingler par le Sénat américain pour une surfacturation d’un montant d’un milliard et demi, à elle seule ! L’apparente vertu de la société Sodexo cache également des malversations financières dans l’approvisionnement aux marines, surfacturation qui, au lieu d’une sanction, a entraîné pas moins de 39 modifications de contrat !
Toute cette corruption nuirait énormément au processus de reconstruction privatisé si la société internationale acceptait de laisser les mains libres aux sociétés telles KBR. Peut-être la solution réside-t-elle dans le développement d’une annexe au document de Montreux (code de déontologie des SMP) qui aurait pour objectif de définir la mise en place de cette paix privatisée et les sanctions qui découleraient de tout abus.
Au début des années 90 la pax americana était à son apogée, le système a vécu. A l’heure où plus aucun Etat n’a plus les moyens de cette incroyable pacification, l’heure est peut être venue pour la pax privata.

Pascal Madonna, diplômé du Master II en 2012.

Mercenaires et/ou volontaires Engagements de combattants français de la Rhodésie à la Yougoslavie (1976-1995)

7 Jan

 

Selon le mot que l’on prête à Bob Denard, « le mercenariat est le deuxième plus vieux métier du monde ». En tout cas, il est incontestable que sa pratique est très ancienne dans l’histoire du fait militaire. Les XIXe et XXe siècles sont, au contraire, marqués par le puissant développement du volontariat armé. Si l’on veut établir une distinction rapide, on peut considérer que cette nouvelle forme d’engagement dans le combat se distingue de la première par ses motivations idéologiques. Toutefois, leurs points de convergence repose sur des invariants anthropologiques : goût pour l’aventure, pour l’exotisme,…. Sous le poids de l’idéologisation des engagements militaires, le mercenariat, contesté depuis la Renaissance au moins, est devenu une activité condamnée moralement pendant les deux derniers siècles. Un encadrement juridique s’est progressivement (et imparfaitement) mis en place. Aux lendemains de la seconde guerre mondiale, le volontaire reçoit un statut juridique qui le distingue du mercenaire dans le droit des conflits armés[1]. L’ambigüité demeure pourtant et l’activité mercenaire, mieux définie, est finalement pénalisée dans les années 70 et 80 (protocoles additionnels aux Accords de Genève en 1977, Convention internationale contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction de mercenaires de l’O.N.U. en 1989[2]). Pour autant, le mercenaire demeure donc une figure mal définie. On peut simplement poser comme hypothèse de départ que, dans une hiérarchisation des motivations, le politique l’emporte chez le volontaire, a contrario du mercenaire. Il s’agira ici d’explorer l’ambigüité entre les deux termes mais aussi de leur usage (y compris par les acteurs eux-mêmes). Autre forme de questionnement, l’acquisition d’une expertise militaire chez certains volontaires n’est-elle pas la voie ouverte au basculement vers le mercenariat ?

 

Liban, Rhodésie, pays Karen : des causes pour les volontaires armés d’ultra-droite ?

            Ces destinations semblent avoir en commun d’attirer des volontaires partageant une culture politique d’ultra-droite. Patrick Ollivier qui rejoint les Grey’s Scout  de Rhodésie raconte dans ses « mémoires » être parti « avec pour seul bagage deux livres de chevet, L’Espoir de Malraux et Les enfants humiliés de Bernanos, une paire de chaussures de sport, quelques affaires de toilettes et 2500 F (…). Je ne suis pas à la recherche du bonheur et de l’argent faciles ». Il met ainsi en scène son départ vers l’Afrique australe.  : « A l’arrivée en gare d’Austerlitz, le jeune homme se retrouva au milieu du petit groupe d’amis de l’Action Française venus l’accueillir et le fêter »[3]. Dans ses différents témoignages, P. Ollivier revendique des idéaux monarchistes. L’ancien parachutiste de l’infanterie de marine témoigne des recrutements dans les lieux fréquentés par la jeunesse d’extrême droite. Il cite le café du Chat noir, à deux pas de la rue de Rivoli, où se croisent anciens du G.U.D., étudiants prêts, selon lui, à rejoindre les Phalanges chrétiennes du Liban et ceux qui, comme lui,  ont préféré la Rhodésie. La minorité blanche ségrégationniste au pouvoir en la personne de Ian Smith doit affronter une guérilla noire et communiste. Dans l’avant-propos de son premier témoignage Commandos de brousse (publié en 1985), il se perçoit comme « témoin les armes à la main, engagé volontaire au service d’une cause « anachronique » et un peu folle »[4].

De fait, d’autres hommes de même profil prennent le chemin du Liban, comme Francis Bergeron en 1976. La culture familiale (grand-père Croix-de-Feu et parents catholiques de sympathie poujadiste) et les réseaux de connaissances (Jean-Pierre Stirbois ou le royaliste Nicolas Kayanakis) confirment le profil. Sans avoir fréquenté, selon ses dires, ces lieux, Thibaut de La Tocnaye est également représentatif de cette jeunesse. Il ne se définit pas par une culture politique, trouve simplement le maurrassisme « très intelligent ». Il affirme plutôt s’être construit tout seul « en découvrant ou plutôt en approfondissant la religion à 18 ans ». Il découvre alors St Augustin et Thomas d’Aquin. Son parcours est donc celui d’un militant du catholicisme le plus traditionnaliste. Si Patrick Ollivier est passé par les RPIma, lui part au Liban sans aucune formation militaire et apprend tout sur place[5].

La cause karen mobilise également des jeunes gens de même culture politique à partir du début des années 80. Minorité particulièrement présente dans les montagnes, cette ethnie vit dans l’Est de la Birmanie, à proximité de la frontière thaïlandaise. Même si les Karens ne sont que minoritairement chrétiens, la cause religieuse est à l’origine de la mobilisation en leur faveur. En résistant contre l’Etat central birman depuis 1948, la Karen National Union (KNU) a attiré la sympathie de militants chrétiens traditionalistes en France puis, plus largement, des milieux de l’extrême droite. Jean-Philippe Courrège est tué le 4 octobre 1985 par les soldats birmans au court d’un accrochage à proximité de la frontière thaïlandaise et à 150 kilomètres de Rangoon.  Cette icône de la cause karen est un ancien membre du GUD. Les frères Besson combattent également dans la petite unité et font connaître leur cause en tournant un documentaire sur le sujet. Aujourd’hui encore la médiatisation de ce combat est portée par une association Amitié franco-karen.

Pour autant, comme dans toutes les causes, on perçoit des parcours individuels qui ne relèvent pas du volontariat idéologique. Débutant sa carrière de combattant pour la cause Karen, Franck Hugo affirme : « Tout ce fatras idéologique m’avait toujours gonflé. Je me voyais plutôt comme un chevalier genre Don Quichotte ou Lawrence d’Arabie. » [6]. On mesure le poids des représentations. Derrière la cause à défendre, il y a surtout les rêves de gloire et d’aventures : « J’ai sans doute lu les livres qu’il ne fallait pas. Des livres où l’on combattait pour la gloire avec une grande hache. Des livres où l’on risquait sa vie pour une cause plus grande que soi, ou l’on mourait sur le champ de bataille mais où des gens, plus tard se souviennent de vous avec du souffle dans la voix. Il y avait les chevaliers, autrefois, qui partaient à travers le vaste monde et combattaient dans des pays lointains pour des causes incertaines. J’aimais bien ce type de personnages ». Je crois que l’analyse de  Franck Hugo est assez pertinente sur son parcours (comme va le montrer la suite cette présentation). Il insiste par ailleurs, sur sa qualité d’expert : « Je me disais que la guérilla Karen, dans son immense intelligence, ne saurait refuser l’offre du technicien que j’étais devenu [il revient de la guerre du Golfe] » [7]. Il n’est pas question de motivation idéologique dans son engagement.

D’ailleurs, même sur ces théâtres apparemment dévolus aux volontaires armés, le mercenariat est présent. A côté des engagements dans les Grey’s Scouts ou dans la Rhodesian Light Infantery, des mercenaires français forment la Seventh Independant Company. Le recrutement est opéré par d’anciens légionnaires du 2e R.E.P., Laviola et Roland de l’Assomption[8]. Ce dernier a accepté un contrat juteux sans avoir forcément la carrure de l’emploi. Figure du milieu mercenaire alors connu pour avoir servi dans la Garde présidentielle d’Omar Bongo (Gabon), cet ancien du 11e choc  a bâti sa réputation en Indochine puis en Algérie. Sa petite troupe combat à la frontière du Mozambique où elle laisse des blessés dans une série d’accrochages. Parmi les hommes présents, l’ancien du 2e R.EP., futur bras droit de Bob Denard en 1995, Marquez commence sa carrière de combattant privé, ainsi que Mélis, ancien du Tercio et futur lieutenant de la GP aux Comores. On a donc ici un groupe en partie composé d’anciens militaires reconvertis dans le privé. Ainsi, un même théâtre d’opération, la Rhodésie peut donner aussi bien une troupe plutôt volontaire et une autre pleinement mercenaire.

La remarque est peut-être également valable pour un théâtre réputé relevé du volontariat armé, le Liban. A l’opposé de l’inexpérimenté La Tocnaye, il y aurait eu une petite poignée de « mercenaires » au début de la guerre vers 1975-76. Parmi eux, un certain capitaine Borella  est  chargé de l’instruction des jeunes étudiantes militantes des Kataebs. Là encore, il demeure difficile de connaitre les motivations de son engagement. La seule certitude est que le nombre très restreint (moins d’une dizaine vraisemblablement) d’engagement de mercenaires rend assez peu valide une efficacité opérationnelle et tend donc à conforter l’hypothèse d’un choix politique (ou politico-religieux). Quelle est la part de motivations idéologiques chez les mercenaires de la période ?

 

Les mercenaires de Denard aux Comores, un groupe Janus ?

Au sein de la GP, les parcours d’engagement sont assez divers. En premier lieu, il faut peut-être rappeler que les réseaux de Bob Denard comptent à l’origine (c’est-à-dire dans les années 1960) de nombreux anciens militaires, notamment des officiers expérimentés passés par l’Indochine et l’Algérie. Ainsi, l’une des qualités premières à remplir, semble-t-il, pour le mercenariat est la garantie pour le « client » d’un savoir-faire, d’un degré d’expertise (au minimum à l’échelle tactique). Il y a cependant un profond renouvellement générationnel et sociologique dans les années 1970, plus particulièrement à partir de l’installation aux Comores qui assure une situation stable à Denard.

A partir de 1978 dans la GP des Comores, on voit apparaître des anciens de la Rhodésie, y compris ceux considérés comme des volontaires armés dans la période précédente. Ainsi, dans les archives Denard est conservée une lettre de Patrick Ollivier datée du 11 septembre 79 de Chiredzi au Zimbabwe : « Cher camarade [la formule n’est pas neutre], Me voilà depuis longtemps faisant du safari dans l’hémisphère sud. Je connais votre passion pour ce genre de sport. Des gens que nous connaissons, sont venus il y a bientôt deux ans, ici, se faire ridiculiser avant de se faire renvoyer promptement [Allusion à Roland de l’Assomption]. Leur amateurisme ne sied guère au genre d’exercice que nous pratiquons, il est vrai avec des fortunes diverses (…) Vue l’excellente qualité de nos safaris, en Afrique australe, j’ai beaucoup de guides expérimentés (européens comme africains, ce qui est intéressant !), bien entraînés, pouvant se plier à une très stricte discipline, qui seraient enchantés de mettre leurs connaissances au service d’une autre maison touristique (…). Pensez-vous que ce genre  d’activités soit irrémédiablement terminé, ou existe-t-il encore des possibilités ? Parmi ces guides, certains peuvent prendre des clients et les faire promener en avion, même au cours des pires conditions météorologiques. Bien entendu, la plupart des guides parlent anglais (…). Mais la quantité et la qualité ne constituent pas un problème. Au mois d’avril 1980, tous les contrats étant révisables. Il serait fort dommage de laisser passer l’occasion d’utiliser leurs services. En fonction de votre position actuelle, pouvez-vous me dire ce que vous pensez de tout cela et si cela présente, à vos yeux, quelque intérêt ? »[9]. Cette offre de services marque ainsi le basculement d’un « volontaire armé » vers le mercenariat.

Si l’on prend Patrick Ollivier, plusieurs interprétations sont possibles de sa volonté de rejoindre les Comores. La première est purement prosaïque et repose sur la nécessite de gagner sa vie en partant du savoir-faire acquis et de son plaisir retiré de l’expérience rhodésienne. La seconde consiste à voir dans le service pour Bob Denard une forme de continuation de la « cause » embrassée en Rhodésie, à savoir l’anticommunisme, alors que cette cause ne peut y être poursuivie.

On peut également y voir la tentation pour un projet civilisateur. Dans ses mémoires, P. Ollivier affirme que Denard lui propose de participer au développement économique des Comores pilotée par la GP, notamment en prenant la tête d’une unité de pionniers : « Tu recruteras des jeunes Comoriens. Autant que tu veux. Tu les équiperas ; je te fournirai le matériel de génie civil nécessaire. Vous serez mes bâtisseurs ». Bâtir un royaume ? Le Vieux sait flatter ses hommes. Voilà maintenant qu’il s’efforce de faire vibrer ma corde monarchiste »[10]. De fait, Patrick Ollivier se signalera dans la GP par une empreinte idéologique plus forte que nombre de ses camarades au point d’y gagner le surnom du « moine-soldat ».

Une remarque doit également être faite sur l’usage du terme de volontaire qui est constante chez Denard. On pourrait considérer que l’emploi de ce vocable répond à un souci d’échapper à la construction d’une législation internationale anti-mercenariat. Toutefois, le terme est employé antérieurement. Ainsi, dès les services en RDC entre 1964 et 1967 (et peut-être avant), le terme de « volontaires étrangers » se retrouve tant dans les courriers avec ses subordonnés (missions de recrutement en Europe par exemple[11]) qu’avec ses interlocuteurs officiels (PV des réunions avec les « volontaires » du 6e BCE à la même période par exemple à destination de Mobutu[12]). En revanche, la position avec la presse européenne et plus particulièrement française est beaucoup moins claire. Il s’agit ici pour Denard de construire une image légendaire qui participe à sa renommée.

Denard continue d’employer le terme pour évoquer la période des Comores : « Ces volontaires ne sont pas venus me rejoindre pour la bagarre puisque le calme règne désormais. Ils ne sont pas là non plus dans l’intention de faire rapidement fortune (…).C’est surtout la perspective de participer à la création d’un nouveau pays qui les a attirés dans l’océan Indien. Plusieurs de mes hommes, suivant mon exemple, ont d’ailleurs fondé des ménages coutumiers, et ne sont pas près d’y renoncer pour regagner la vieille Europe. L’esprit qui règne chez mes volontaires n’est donc pas celui qu’on prête habituellement aux mercenaires. Abdallah ne s’y est pas trompé en déclarant (…) qu’il disposait d’une troupe régulière, une sorte de légion étrangère obéissant aux règles communes à toutes les armées constituées »[13]. Ainsi, Bob Denard rend compte d’une volonté d’une forme de recherche d’aventure, celle de la participation à la construction d’une société différente de la leur. Sans penser que les membres de la GP sont des volontaires, des éléments montrent chez eux (ou une partie d’entre eux) l’adhésion à un projet politique partagé (dans leur esprit au moins) avec les Comoriens. L’activité mercenaire de ces hommes reprend toutefois à plusieurs reprises entre 1978 et 1989 (au Tchad au début des années 1980). 

            La fin de l’aventure comorienne, qui coïncide à peu près avec l’écroulement du monde bipolaire, nous interroge sur ce degré de volontariat (ou de choix des engagements acceptés) par les mercenaires de la GP. Ainsi, des cadres partent servir la cause karen avec la certitude de ne pas toucher de solde. Mais la Yougoslavie semble un théâtre plus digne d’intérêt.

 

La Yougoslavie, dernier théâtre d’opération d’une lutte perçue comme anticommuniste ?

 

Les conflits de l’ex-Yougoslavie mobilisent des réseaux des ultra-droites, comme le groupe Doriot, emmené par Michel Faci et Nicolas Peucelle. Une filière assure un recrutement au sein du groupuscule français Nouvelle Résistance pour la Légion noire croate. Le même phénomène s’observe dans d’autres pays. Ainsi, les volontaires italiens sont enrôlés par des petites annonces passées par Renaissance nationale, parti néo-fasciste d’Andrea Insabato. Parmi eux, Gaston Besson relève bien de ce volontariat armé. Pourtant, il accorde en 1993 au Nouvelle Observateur intitulée « moi, Gaston Besson, mercenaire français ». Toutefois, son savoir-faire le distingue des volontaires arrivés sans-formation de France ou d’Italie : « Je m’étais déjà battu. J’avais même entrainé des recrues en Asie du Sud-Est. La plupart des Croates n’avaient pas de compétences militaires. C’était pas une armée»[14].

Il rend compte des limites du « volontariat dans sa troupe en évoquant : « John, tué en quinze jours. Lui ne savait pas pourquoi il était là »[15] ou encore la recherche d’experts du combat dont on peut douter qu’ils relèvent tous du volontariat : « Il y avait beaucoup de légionnaires, d’anciens militaires qui avaient fait huit ou dix ans d’active ». Ainsi, une lecture à l’échelle collective montre que le mercenariat n’est pas absent au sein d’une troupe qui peut être identifiée comme volontaire. Parmi les compagnons de Gaston Besson, Franck Hugo se définit également dans son témoignage comme un « mercenaire de la République » (allusion à Denard).  En explication à son départ vers la Croatie, il écrit : « Comme sur un CV professionnel, il y avait des conflits qu’il fallait avoir faits »[16]. Mercenaire ou aventurier, Franck Hugo ne relève incontestablement pas du volontariat armé.

 

On peut donc conclure que l’antagonisme traditionnel entre le « bon » volontaire » et le « mauvais » mercenaire relève d’une typologie simplificatrice et caricaturale. Il y a contamination réciproque, je crois, des deux identités. Les volontaires répondent à des invariants qui existaient de tous temps chez les mercenaires. Les mercenaires des époques contemporaines sont le réceptacle des représentations politiques construites depuis 1789 sur l’engagement irrégulier.

 

Walter Bruyère-Ostells

Maître de conférences en Histoire contemporaine (Sciences Po Aix-CHERPA)

 

Ce texte est une version abrégée de la communication au colloque « Se battre pour des idées » qui s’est tenu aux Invalides et à l’Ecole Normale Supérieure les 13 et 14 avril 2012. L’enregistrement audio de la version intégrale peut être écouté à l’adresse suivante :

 http://savoirsenmultimedia.ens.fr/expose.php?id=901.

 


[1] 3e convention des Accords de Genève.

[2] Résolution 44/34 de l’O.N.U. dans Documents officiels de l’Assemblée générale, quarante-quatrième session, supplément no 49, p. 322–324.

[3] Ollivier P., Commandos de brousse, Paris, Grasset, 1985, p 10.

[4] Ibid., p 7.

[5] Entretien avec T. de La Tocnaye T. le 23 mars 2012.

[6] Hugo F., Lobjois P., Mercenaire de la République, Paris, Nouveau Monde éditions, 2009, p 230.

[7] Ibid., p 23.

[8] Sidos F.X., Les soldats libres, la grande aventure des mercenaires, op. cit., p 270.

[9] Archives privées Bob Denard.

[10] Ollivier P., Soldats de fortune, p 99.

[11] Rapport du lieutenant Faugère sur sa mission de recrutement de volontaires étrangers en France daté du 10 février 1967 à Kinshasa (Archives privées Bob Denard).

[12] Rapports du 6e BCE  de 1966 par exemple (Archives privées Bob Denard,).

[13] Denard B., Corsaire de la République, Paris, R. Laffont, 1999, p 330.

[14] Interview accordée au magazine Le Nouvel Observateur en août 1993.

[15] Ibid.

[16] Hugo F., Lobjois P., Mercenaire de la République, op. cit., p 98-99

Les mutations du monde des combattants privés : de Bob Denard aux « nouveaux entrepreneurs de guerre »

3 Déc

Réunissant trois intervenants d’horizons diverses à l’initiative de Walter Bruyère-Ostells, maître de conférences en Histoire, la demi-journée d’études du 22 novembre 2012 à Sciences Po Aix a visé à établir un panorama des mutations du monde des combattants privés et des liens avec celles de l’outil militaire étatique. François-Xavier Sidos, ancien officier de la Garde Présidentielle des Comores sous les ordres de Bob Denard, a ouvert la conférence sur le thème des mutations du mercenariat et a cherché à balayer d’emblée un certain nombre d’a priori en la matière. Journaliste à Ouest-France, animateur du blog Lignes de défense et spécialiste reconnu du sujet, a poursuivi en analysant les formes d’externalisation de la défense, notamment en France. Philippe C. a finalement clôt la conférence en relatant son expérience en Irak dans une société anglo-saxonne.

 

Les mutations du mercenariat perçues par l’un de ses acteurs : (intervention de François-Xavier Sidos appuyée par un diaporama FXS 22 novembre 2012 )

Le phénomène du mercenariat est chargé en France d’un certain nombre de stéréotypes et d’apparences qui en faussent l’analyse. Parmi eux :

–          La France se serait débarrassée de son mercenariat archaïque, artisanal, non professionnel, avec comme exemples les plus évidents les deux opérations aux Comores de décembre 1989 et d’octobre 1995. C’est une idée que François-Xavier Sidos réfute, en soulignant qu’il ne s’agissait nullement d’une « bande de copains », mais d’un groupe organisé et parmi les plus efficaces du continent africain. C’est ici le côté archaïque qui est mis en cause.

–          La France lutterait contre le mercenariat, en particulier avec la loi d’avril 2003.

–          La France n’agirait pas sur le marché des prestations militaires privées.

Toutefois la réalité est plus complexe : les opérations par des mercenaires français n’ont pas cessé (Zaïre 1997, Congo 1998-99-2000, Côte d’Ivoire 2003) pour celles dévoilées dans la presse. De plus, des Français opèrent de fait sur le marché des prestations militaires privées. Ils opèrent en effet dans des sociétés étrangères, comme sous-traitant de celles-ci et/ou dans des structures qu’ils créent à l’étranger. Aucune société militaire privée (SMP) ne pouvant exister sur le marché métropolitain français. Il remarque, par ailleurs, que la loi de 2003, si elle empêche à la France de développer un secteur militaire privé, n’a donné lieu à aucune procédure.  Elle a donc pour principal effet de gêner une concurrence française aux acteurs militaires privés extranationaux, et plus particulièrement anglo-saxons.

Or, François-Xavier Sidos pointe ensuite une « coïncidence » intéressante. L’année 1989 est le théâtre de :

–          L’opération Azalée, intervention militaire française visant à obtenir le départ des mercenaires de Bob Denard de leur base comorienne.

–          La création d’Executive Outcomes (EO), la première grande SMP moderne et qui domine le marché dans la décennie suivante.

C’est au moment où la France, jusque-là en pointe dans ce domaine, se prive de mercenaires, que se développent les SMP. Depuis, le « discours autorisé », ou politiquement correct, opposerait le mercenariat « artisanal » au mercenariat moderne, entrepreneurial, organisé et efficace. Il y aurait un courant dominant en France, qui considérerait comme normal que la France ait abandonné son mercenariat archaïque, alors qu’au même moment se développait des multinationales anglo-saxonnes.

L’opposition mercenaires traditionnels/SMP servirait les intérêts anglo-américains en neutralisant toute concurrence française, mais en total décalage avec la réalité des faits.

Selon François-Xavier Sidos, trois formes de mercenariat se seraient développées à travers l’histoire, sachant évidemment qu’elles se juxtaposent souvent :

–          Des formes « militaires » : intégration aux forces armées nationales, comme les Gardes écossais des rois de France, les Suisses, les Lansquenets et Reîtres, les Gardes présidentielles africaines,…

–          Des formes « engagées » : agrégations de combattants autour d’une cause, d’un chef ou d’une occasion, comme les Brigades internationales de la Guerre d’Espagne ou certaines opérations spéciales de Bob Denard.

–          Des formes « entrepreneuriales » : structures permanentes qui vendent leurs prestations, comme les Condottieri de la Renaissance ou les SMP actuelles.

M. Sidos pointe l’exemple auquel il a participé. Les mercenaires de Bob Denard appartiennent à la fois à la forme engagée, avec les coups d’Etat, et à la forme militaire, dans le cadre de la Garde présidentielle des Comores. Il revient alors sur cette dernière.

Créée en 1979, la Garde présidentielle des Comores est équipée et financée par l’Afrique du Sud de 1979 à 1989, en l’échange d’une station d’écoute du Mozambique. Elle aurait par ailleurs opéré en total accord avec la France, pour un certain nombre de raisons :

–          Sur toute cette période, l’Afrique du Sud est équipée en armement par la France malgré l’embargo.

–          Des cadres de la Garde sont été formés en France, y compris par le GIGN.

–          Du matériel et de l’armement ont été fournis par la coopération militaire française.

–          Le recrutement des cadres européens est effectué en France, sous le contrôle des services français.

Le « système Denard » n’avait en outre rien d’artisanal à l’époque. Il disposait d’antennes à Paris et Pretoria et d’une unité opérationnelle à Moroni, d’où d’autres opérations « couvertes » ont été montées (Tchad par exemple).

Véritable unité militaire, la Garde présidentielle était de l’ordre d’un bataillon et aurait eu le niveau opérationnel d’une unité parachutiste française. Il s’agissait ainsi de la principale force armée officielle des Comores. Cependant, à partir de 1988, un revirement français et sud-africain est observable. A la suite du décès du président Ahmed Abdallah, imputée à tort à Bob Denard (il sera acquitté), la France monte une intervention relevant la Garde présidentielle et exfiltrant Bob Denard en Afrique du Sud et certains autres membres en France.

Un nouveau coup d’Etat aux Comores intervient en 1995 par l’intervention d’une équipe dirigée par Bob Denard et au sein de laquelle François-Xavier Sidos est présent. Elle destitue le président Djohar. Une intervention militaire française est une fois de plus organisée, mais il est établi que Bob Denard a agi au profit des autorités françaises qui l’ont ensuite « lâché » (jugement du 20/06/2012 ; témoignage de M. Rocard dans un documentaire France O consacré à Bob Denard intitulé Le sultan blanc des Comores).

Il est important de rappeler que le mercenariat a été la norme, y compris en France, jusqu’à la Révolution française. Et même au cours des guerres de la Révolution et de l’Empire, de nombreuses troupes étrangères combattirent dans les armées françaises. Un bilan détaillé du recours au mercenariat depuis la Révolution est tiré par Walter Bruyère-Ostells dans son Histoire des mercenaires (Tallandier, 2011).

Par ailleurs, travaillant sur les archives personnelles de Bob Denard, il partage la plus grande partie des affirmations de François-Xavier Sidos. En revanche, certaines précisions doivent être apportées. Certaines opérations des hommes de Denard relèvent d’un « mercenariat engagé » ou de formes de volontariat armé international (engagement pour la cause Karen notamment) qui les rapproche de Malraux ou Che Guevara comme l’a indiqué François-Xavier Sidos. Pour autant, ces derniers sont uniquement impliqués dans des actions de volontariat armé sans la moindre dimension de mercenariat au sens où on l’entend généralement. En réalité, certains mercenaires peuvent répondre à des motivations idéologiques et non financiers, ce qui complique l’analyse du phénomène du mercenariat.

Pour en savoir davantage sur le point de vue de François-Xavier Sidos, on peut avoir recours à son ouvrage Les soldats libres : la grande aventure des mercenaires, Paris, L’Aencre, 2002. Pour la période du mercenariat français autour de Bob Denard, l’association Orbs Patria Nostra livre de nombreux témoignages et des photographies sur son site (www.orbspatrianostra.com)

 

L’externalisation en matière de défense : (Intervention de Philippe Chapleau appuyée par un diaporama Prsentation Ph. Chapleau)

 

La terminologie est importante, car les notions d’ « externalisation », de « SMP » et de « mercenariat » forment une relation triangulaire et séculaire. Elles renvoient toutes à quelques phénomènes communs :

–          Elles répondent à l’absence de moyens financiers, humains ou matériels.

–          Elles mettent en œuvre 3 acteurs : un donneur d’ordres, un entrepreneur de guerre et des exécutants.

Il s’agit également d’une relation séculaire :

–          Les Suisses, qui étaient très loyaux : à la bataille de Malplaquet, il y en avait des 2 côtés, mais ils se sont battus fidèlement pour leurs donneurs d’ordre.

–          La VOC (compagnie des Indes néerlandaises) est la 1ère multinationale de guerre de l’histoire. Son lancement date de 1602, à la création des Provinces unies. Elle va gérer la partie du monde à l’est du cap de Bonne Espérance pendant près de 2 siècles.

–          Les condottieri.

Philippe Chapleau considère que les SMP peuvent être définies comme des structures commerciales privées qui fournissent à des clients, principalement étatiques, des prestations traditionnellement effectuées par les forces armées. Il souligne, lui aussi, la connotation péjorative des SMP en France, due à un héritage historique et à la médiatisation de bavures commises en Irak et en Afghanistan. Il fait cependant remarquer que ces bavures représente une infime minorité de comportements et que ce sont toujours les mêmes exemples qui sont repris (Dyncorps en ex-Yougoslavie et Blackwater en Irak).

Philippe Chapleau propose alors une nouvelle terminologie, plus spécifique aux activités de ces firmes :

–          SPER : société de protection des environnements à risques (comme Gallice Security)

–          ESOA : entreprise de soutien opérationnel aux armées (comme SGS, Sodexo Defence, Access)

Le recours aux SPER et ESOA s’explique par une question de moyens, et notamment deux facteurs majeurs :

–          le stress budgétaire, car cela permet de contourner des investissements lourds avec des PPP (partenariat public/privé), par exemple pour les hélicoptères d’entraînement.

–          le besoin de capacités additionnelles, comme l’emploi d’avions Antonov pour le théâtre afghan, le recours à des navires civils pour transporter de l’armement ou pour le soutien médical. En GB, comme dans d’autres pays, les capacités de soutien médical sont presque inexistantes, ce qui a encouragé le développement de compagnies privées dans ce secteur. Ainsi, quand les Australiens ont été déployés au Timor, ils ont recouru à une firme pour le soutien médical. Le problème se posera aussi sûrement pour le Mali, où l’on sait déjà que l’on aura des déficiences en matière médicale.

Les domaines concernés sont vastes :

–          Formation (tous types).

–          Logistique et le facility management. Les contrats dans ce domaine ont représenté des sommes financières importantes. KBR a ainsi signé un contrat de 29 milliards de dollars pour l’Irak (avec bénéfice à 9%).

–          Protection/ sécurité maritime.

–          Déminage : le gros du déminage est fait par des entreprises privées.

–          Renseignement : 70% du renseignement américain vient de sociétés privées.

–          Soutien médical.

Etat de l’externalisation en France :

Philippe Chapleau pointe deux constats : une prudence de mise au vu des risques (il rejoint les propos de François-Xavier Sidos), mais des externalisations plus nombreuses qu’on ne le croit. Elles concernent notamment :

–          La restauration et facilities management.

–          L’entraînement/formation (Apache Aviation, Strike Global Services, qui propose de la formation aux armées étrangères, mais aussi un soutien logistique et de la lutte anti-piraterie, avec notamment la fourniture de bateaux armurerie).

–          La MCO (maintien en condition opérationnelle) et maintenance.

–          Le soutien logistique.

–          Le renseignement (CAE Aviation)

On constate en effet une hausse de l’externalisation dans la part du budget militaire français : 2% en 2001, 4% en 2008. On reste cependant loin des 25% du budget britannique.

Les premiers bilans peuvent être tirés de six dossiers étudiés par la Cour des Comptes : si un est défavorable et un autre marginalement positif, quatre autres ont permis des gains importants.

Philippe Chapleau propose quelques mesures afin d’encadrer et de développer avec efficacité ce domaine : cesser de procéder par à-coups, définir un périmètre, développer le secteur privé français et mettre en place des outils de contrôle. Il est en effet intéressant de développer un secteur privé français, pour :

– Etre prêt à répondre à la commande publique.

– Eviter que l’Etat ne fasse appel à des sociétés étrangères.

– Forcer la mise en place d’un cadre et d’outils de régulation.

La conjoncture actuelle est particulièrement importante. Avec les retraits d’Irak et d’Afghanistan, les groupes anglo-saxons se préparent à de nouvelles fusions et vont former des conglomérats gigantesques, ce qui risque de poser une menace aux sociétés françaises trop petites pour émerger sur un secteur très concurrentiel.

Pour en savoir davantage, nous nous incitons à lire le dernier ouvrage de Philippe Chapleau, Les nouveaux entrepreneurs de guerre, des mercenaires aux Sociétés Militaires Privées, Paris, Vuibert, 2011.

 

La troisième communication est le témoignage d’un contractor sur son expérience pendant la guerre d’Irak. 

Sciences Po Aix et l’ensemble du master Histoire militaire comparée remercient chaleureusement les intervenants pour leur disponibilité et l’intérêt de leurs propos et espère les réunir prochainement dans le cadre d’une nouvelle conférence. La privatisation militaire est un phénomène de plus en plus étudié et nous vous renvoyons aux articles publiés sur le blog Etudes Géostratégiques pour d’autres informations.

 

 

 

La montée en puissance des sociétés militaires chinoises

27 Oct

La détérioration des conditions de sécurité des travailleurs et entreprises chinoises implantées en Afrique (On parle d’une perte d’un millier de ressortissant en 2011) a favorisé depuis peu la montée en puissance des Private Security Companies nationales. L’année 2012 pourrait même être qualifiée d’ « anus horribilis » à ce niveau là avec les enlèvements successifs en début d’année de 29 travailleurs chinois au Soudan (des « privés » chinois auraient d’ailleurs apporter leur soutien au forces soudanaises pour leur libération) puis 25 autres en Egypte peu de temps plus tard. Si le gouvernement chinois a vivement réagi en renforçant son apport en troupes au sein de la MINUSS (force de l’ONU sur le Sud-Soudan), on peut estimer que l’apport est négligeable au regard des quelques 900 000 travailleurs chinois à l’étranger répartis dans 16 000 entreprises nationales.
Pourtant ce n’est qu’en février 2011 que le régime chinois à enregistrer une nouvelle législation autorisant formellement l’activité des SMP avant d’attribuer officiellement une première licence à la compagnie de sécurité « Huangjia Security Company » le 11 avril de la même année. Cette évolution dans la politique suivie par l’empire du Milieu est justifiée pour le gouvernement par la nécessité d’encadrer ce type d’affaires qui se développe.
Notons néanmoins que certains quotidiens chinois, tel Global Times, font référence à l’existence antérieure de quelques 3 000 sociétés de protection privée avant même le revirement juridique de février 2011.
Cette nouvelle législation ne serait donc qu’une transcription dans les codes de lois d’une réalité pratique ? Pas tout à fait, la situation chinoise avant février 2011 était en réalité analogue à celle de la France aujourd’hui encore. A savoir qu’aucune loi n’interdit à une société de proposer des services de protection, de type paramilitaire, néanmoins aucune ne reconnaît non plus un statut particulier aux SMP, elles sont donc assujetties aux règles communes des sociétés. Ceci implique un ensemble d’obstacles administratifs, notamment sur la détention d’armes et de matériels de guerre et cela, malgré l’enchaînement des rapports parlementaires favorables. Jusque ici la législation permettait et reconnaissait, entre autres choses, les activités des sociétés de sécurité privée (SSP) intérieure qui offrent généralement des « prestations de services » à des acteurs publics ou privés qui souhaitent déléguer leur activité de surveillance (des entreprises comme CAPITAL sécurité en France), au coté de ces activités de « gardiennage » d’autres services de sécurité sont désormais proposés : sécurité portuaire, transport de fonds, détectives privés, services pénitentiaires. En comparaison les nouvelles sociétés, autrefois désignées sous l’appellation SMP et que l’on qualifie de plus en plus en France d’ESSD, proposent des prestations de type « militaire » malgré une structure de dirigeants civils. Les contractors sont recrutés dans les milieux d’anciens militaires, ils opèrent généralement à l’extérieur des frontières nationales dans les zones hostiles et proposent des services allant de la collecte de renseignement à la formation des troupes régulières en passant par le support aux troupes régaliennes (les clients recherchent des compétences issus du domaine militaire c’est là la grande différence entre société de sécurité privée et société militaire privée). Notons tout de même qu’une SMP moderne assure parfois aussi bien des services à l’intérieur et à l’extérieur des frontières nationales regroupant ainsi deux activités encore séparées dans la plupart des législations et effaçant progressivement la ligne de démarcation entre les deux types de sociétés à l’image de Cubis Corporation fondée en 1951 qui agit dans le domaine de la défense civile du territoire notamment sur la sécurité des transports en commun, en même temps l’entreprise a participé à la formation de l’armée hongroise en 1999 pour la mettre aux normes OTAN. D’autres SMP sont davantage accès sur les « zones à risques » à l’image d’Academi-Blackwater qui a développé son activité autour des théâtres d’opérations américains (principalement).
La mise en place de l’agrément chinois a rendu les obstacles plus ou moins inopérants en Chine, principale avantage de la nouvelle législation.

A quoi ressemblent ces sociétés chinoises ?

En premier lieu, elles sont en tout point « nationales » : capitaux, administrateurs et personnels sont chinois. Les contractors sont recrutés parmi les anciens membres des services de sécurité intérieure, de police anti-émeute ou sont des soldats démobilisés.
Ces sociétés s’agrandissent à vitesse exponentielle. Une entreprise comme « Veteran Security Services », créée en 2007, dispose aujourd’hui d’un peu plus de 2 000 employés, « Shamdong Warwick Security » en aurait plusieurs centaines. Ces SMP sont essentiellement tournées vers le marché des entreprises nationales. Elles sont généralement employées par celles-ci en milieu hostile. On les trouve donc partout où les intérêts économiques chinois sont en jeu, en Afrique surtout, en Asie (jusqu’au Tibet) et au Moyen-Orient. En effet, les investissements chinois en Irak ne cessent de croître, à l’image de la China National Petroleum Corporation (CNPC) et de ces innombrables entreprises de construction qui ne cessent de s’implanter au sein d’un pays dévasté. Les agences gouvernementales à leur tour prennent conscience du potentiel de ces gardes privés, plus performants et moins coûteux que les forces de l’autorité publique, comme le note Wu Dong, un avocat de « Shanghai M and A law firm » :
« As the quality of its services is just as good as that provided by government organs and costs much less, many government agencies tend to hire security guards from private companies in order to spend less taxpayer money »

Force est de constater que leur réussite sur le marché national les poussent à démarcher le secteur de la sécurité des sociétés commerciales occidentales particulièrement exposées, notamment avec le retrait des troupes de la coalition d’Irak et d’Afghanistan. C’est en tout cas le sens d’un cycle de conférence organisé en octobre 2010 par « Shamdong Warwick Security » concernant l’exportation à l’étranger du savoir-faire chinois, lequel s’est conclu par la création d’un Overseas Service Center, chargé de la prospective de nouveaux marchés.
Et s’il y a bien un marché à conquérir, les Chinois sont admirablement placés pour cela (marché estimé entre 200 et 400 milliards de dollars par le rapport Ménard/Viollet). Actuellement les sociétés américaines et britanniques dominent le secteur. Or, le différentiel de prix joue en faveur des nouveaux arrivants. Il faut compter entre 6 000 et 10 0000 dollars par mois pour un contractor anglophone, alors que son homologue chinois se vend, selon le quotidien britannique The Diplomat, autour de 600 dollars le mois.
Le principal désavantage de telles entreprises réside dans l’inexpérience des contractors chinois, ceux-ci généralement employés à la sécurisation des villes chinoises, voire à l’encadrement des secours lors des catastrophes climatiques, n’ont habituellement pas l’expérience de théâtres de contre-insurrection largement expérimentée par les anciens militaires américains reconvertis dans les SMP comme Academi (Blackwater). Notons tout de même que les investisseurs chinois ont prévenu : les gardes privés nationaux ne seront pas employés à ce genre de mission. L’approche est clairement plus axée sur la sécurité des ressortissants et non sur des opérations de guerre.
Qu’en est-il des débordements auxquels peuvent avoir affaire les employeurs des contractors ? Si les PMC américaines ont eu à souffrir des débordements d’entreprises comme Blackwater, leurs homologues chinois souhaitent entretenir une image de sérieux. A ce titre le gouvernement a fait le choix de signer le document de Montreux, code déontologique de mise en oeuvre des SMP qui n’a cependant pas de force contraignante. Cette signature n’entretient donc guère d’illusions. Les SMP chinoises vont pouvoir se fondre discrètement dans le marché tel qu’il a été « normalisé » par les sociétés anglo-saxonnes malgré les 17 ratifications du document de Montreux par des Etats aussi dissemblables que la Suède, la France, les Etats-Unis et la Chine. Or si l’objectif affiché du document était d’instaurer des régimes tout a fait transparents concernant à la fois l’octroi de licences et le contrôle continu de l’activité des SMP, les standards affichés par les entreprises qui dominent le marché sont tristement moins élevés. Il est à craindre que le géant sécuritaire chinois se construise sur le modèle du confrère américain : l’opacité des critères de délivrance des agréments, les agissements à la frontière de la légalité (affaire du Soudan) imposent des critères résolument plus bas que ceux affichés à Montreux pour pénétrer le marché. D’ailleurs tout nouveau entrant s’insère dans un marché de la sécurité toujours globalement dans l’incapacité de condamner les errements de ses acteurs les plus sulfureux (tels Academi-Blackwater). Contrairement aux forces nationales régaliennes, les SMP n’obéissent pas toujours promptement aux réglementations concernant le respect des droits de l’homme.
Néanmoins consciente du potentiel de reconversion de ses forces de sécurité, le gouvernement chinois semble tout de même encourager ces jeunes entreprises à chercher de nouveaux débouchés internationaux. Par ailleurs la lutte contre la piraterie pourrait éventuellement devenir un de ces judicieux débouchés. La mer de Chine étant plus particulièrement touchée par cette problématique sécuritaire, le terreau semble donc fertile. Le rapport annuel 2011 de l’Organisation Maritime Internationale dénombre 1 acte pour la mer de Chine et 102 pour la mer de Chine méridionale, bien que les derniers chiffres présentent une amélioration constante de la situation du fait des programmes mis en place par les Etats côtiers (dont la Chine). Même si cette dernière a choisi de privilégier les patrouilles de garde-côtes aux équipes de protection embarquées, elle autorise l’utilisation de gardes privés sur les navires marchands battant pavillon chinois dans le cadre prescrit par les réponses que le gouvernement à bien voulu envoyer à l’OMI en retour du questionnaire MSC-FAL.1/Circ 2.
A titre d’exemple, les offres de service proposées par les SMP de protection maritime pour l’embarquement d’une équipe de 3 à 4 membres durant la traversée de zones particulièrement dangereuses oscillent entre 7 000 et 15 000 euros. Les entrepreneurs chinois sont en mesure de proposer un prix au moins 2 fois inférieur contribuant ainsi à pousser définitivement les armateurs dans le giron du lobbying pro-gardes privés.
Comme souvent en matière de SMP, le développement est rapide, reste à voir si l’adaptation aux impératifs du marché suivra le rythme imposé par les investisseurs chinois. Et la question qui demeure est celle-ci : l’envoi d’agents de sociétés de sécurité privée dans des pays défaillants ne témoignent-ils pas d’un manque de confiance empêchant ce même pays d’avancer ? La question se pose d’autant plus quand la Chine use de ses gardes comme prolongement de son influence à la place de soldats réguliers qu’elle ne peut légalement envoyée dans certaines régions. Sur ce point son analyse est analogue à celle des Etats Unis.

Pascal Madonna, diplômé du Master II en 2012.

La paix sous contrat : la privatisation militaire américaine dans la guerre de Bosnie

18 Oct

Des « écorcheurs » du Moyen Age aux « chimères » ou « virus » contemporains, en passant par les « Affreux » de la Guerre Froide, la pratique du mercenariat renvoie dans l’imaginaire collectif français à une image floue et négative. Cette perception est toutefois récente. Conséquente de l’affirmation de l’Etat-Nation, elle date de l’époque révolutionnaire, où la « Nation en armes » remplace les corps de mercenaires, associés à la monarchie.

Il est donc important de se dissocier de cette perception pour tenter d’analyser de manière objective la forme contemporaine –soit entrepreneuriale –du mercenariat. L’étude des origines du processus de privatisation militaire est par ailleurs nécessaire pour expliquer le retour massif à cette pratique.

Une de ces origines est la guerre de Bosnie, peu connue pour ce phénomène mais pourtant théâtre de recours à une société militaire privée (SMP) par les Etats-Unis et élément déclencheur de la vague de privatisation militaire massive de la défense américaine. S’étalant sur quatre années marquées par l’échec successif des moyens mobilisés par la communauté internationale, le conflit est réglé en l’espace de seulement cinq mois grâce à l’assistance d’une quinzaine d’officiers supérieurs et généraux américains opérant à travers la firme MPRI. Représentative de l’évolution entrepreneuriale du mercenariat à partir de la fin des années 1980, cette dernière se démarque des pratiques mercenaires traditionnelles. Ses activités dans la guerre de Bosnie révèlent un potentiel stratégique et la fiabilité des SMP pour les autorités étatiques étatsuniennes ; elles démontrent leur capacité d’intégration aux normes démocratiques et renseignent sur les modalités d’un usage efficace de la privatisation militaire.

La guerre de Bosnie-Herzégovine est l’archétype d’une situation de vide sécuritaire dans laquelle prolifèrent les SMP après la fin de la Guerre Froide. La Bosnie-Herzégovine et la Croatie sont en effet, de 1991-1992 à 1995, le théâtre de conflits permanents dans un environnement marqué par l’absence de gouvernance locale et par une médiation internationale faible, incapable d’apporter une réponse militaire susceptible de mettre un terme aux conflits.

La situation n’est toutefois pas tenable pour les pays occidentaux. Face aux conséquences potentielles sur l’OTAN d’une désunion durable avec ses membres européens et sous la pression d’évolutions politiques internes, les Etats-Unis adoptent, à partir de la fin 1994, une posture plus interventionniste. La tâche est pourtant délicate et doit suivre trois vecteurs incontournables. Il s’agit d’abord de réussir à imposer aux Serbes de Bosnie le plan Invincible. Il faut cependant pour cela utiliser la force mais sans mettre en danger les troupes de la Force des Nations Unies, la FORPRONU. Enfin, la situation politique interne aux Etats-Unis conditionne un tel plan à sa réalisation rapide et sans l’engagement de nouvelles forces. Cela revient, pour Washington, à établir les conditions nécessaires à la paix, mais sans les réaliser par des moyens militaires américains.

La solution adoptée par l’administration Clinton est le recours à la firme MPRI (Military Professional Resources Incorporated). La stratégie américaine prenant appui sur la Croatie, le gouvernement croate signe avec MPRI deux contrats en septembre 1994. La Croatie parvient alors, au cours d’une offensive spectaculaire (opération Storm) s’étalant sur cinq mois, à retourner la situation militaire, dominée depuis 1991 par les Serbes. Provoquant en même temps le plus grand déplacement de populations de l’histoire européenne depuis la Seconde Guerre mondiale, elle associe également la firme à des soupçons de responsabilité dans les atrocités perpétuées. La nature des activités de MPRI doit donc être établie avec la plus grande exactitude possible.

Cette firme, une des principales SMP du marché, est spécialisée dans le conseil militaire et tire sa réputation de caractéristiques uniques lui permettant de jouer un rôle particulier dans les relations internationales. Créée en 1987 par huit officiers généraux de l’armée américaine, elle a peu en commun avec les « Affreux » de la Guerre Froide. Exclusivement issu de l’élite militaire américaine, son personnel offre aux clients de la firme une expertise de haute qualité et des liens privilégiés avec le Pentagone. Se limitant au conseil, la firme n’accomplit aucune opération de combat. Le trait distinctif de MPRI, et central dans le cas présent, est le professionnalisme et la loyauté envers la politique étrangère de Washington, lui permettant de travailler en étroite collaboration avec les Départements d’Etat et de la Défense.

Or il semble que la firme ait agit, fidèle à sa réputation, dans les « salles de cours ». L’analyse de l’évolution de l’efficacité militaire croate depuis le début du conflit conduit à considérer comme moins susceptible la participation de la firme aux niveaux tactique et stratégique. La présence d’une diaspora ayant été entrainée dans les écoles militaires occidentales, l’héritage militaire des Oustachis puis des groupes armés dissidents du régime communiste de Yougoslavie ont légué des connaissances tactiques à l’armée croate. Celle-ci se révèle, dès les premiers mois du conflit, capable de mener des opérations tactiques efficaces, comme dans la reprise de la ville de Pakrac au printemps 1991. De plus, des indices laissent penser que l’armée croate dispose d’une vision stratégique avant le contrat avec MPRI. Le réarmement et la réorganisation d’une force de plus de 250 000 personnels, en temps de guerre, ainsi que certaines opérations, comme la prise du pont de Maslenica, suggèrent une certaine efficacité croate au plan stratégique.

L’armée croate souffrant par contre de lacunes au niveau opérationnel, MPRI aurait apporté son expertise à ce seul niveau, de deux façons. Elle aurait d’abord transmis à l’armée croate une conception doctrinale de l’armée américaine. Cette approche opérationnelle reposait sur Airland Battle, dont le principal théoricien était alors le président de la firme. MPRI aurait également permise, dans le cadre de la mise en place de cette approche, la coordination des forces terrestres croates avec les forces aériennes de l’OTAN. L’organisation atlantique, paralysée par la présence de la FORPRONU, ne pouvait procéder à un usage effectif de sa puissance aérienne sans une force efficace sur le terrain, avec laquelle elle pouvait agir en étroite coordination. L’apport de MPRI aurait ainsi accru à la fois l’efficacité militaire de l’armée croate et celle de l’OTAN.

(Situation militaire avant la reprise de la Krajina, territoires en rouge occupés par la VSK, l’armée serbe de Krajina)

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(Opération « Storm » de reprise de la Krajina par les forces croates, août 1995)

Le bilan militaire du recours à MPRI dans le premier conflit yougoslave doit être envisagé sous plusieurs angles. Il représente un potentiel intéressant de gestion des conflits armés. S’il s’avère être flexible, adaptable aux exigences d’une situation spécifique, il est également rapide, financièrement attrayant et licite au regard des instruments juridiques auxquels il est soumis. Le recours à une firme semble pouvoir renverser une situation militaire sans avoir à assumer les risques et les coûts de l’engagement d’une armée nationale.

Il met néanmoins en évidence un danger en matière de contrôle de la force armée. Sans qu’il soit possible d’établir un lien direct entre la firme et les déplacements de population, l’efficacité de l’offensive permet aux troupes croates de procéder à des atrocités envers les populations civiles. Le risque réside donc dans la perte de contrôle de la force armée. Cette dernière peut répondre aux préoccupations des gouvernements locaux, leur donnant ainsi les moyens de réaliser leurs objectifs, quels qu’ils soient.

Cependant, même sur ce point, les activités de MPRI apportent des enseignements surprenants. La firme n’aurait pas été seulement employée dans un cadre strictement militaire, mais également diplomatique, et aurait ainsi été au centre de l’évolution diplomatique initiée par les Etats-Unis à partir de 1994. A court terme, MPRI est utilisée comme élément d’échange en vue d’obtenir des concessions croates en vue d’obtenir la création de la Fédération croato-musulmane (toujours en place). Elle permet également un contrôle étroit des forces croates par les Etats-Unis. Une perte de contrôle de ces dernières aurait entravé toute démarche de paix. Le contrôle de l’offensive croate, débouchant sur les accords de Dayton, a ainsi été principalement réalisé par MPRI.

En outre, à moyen terme, la firme est réemployée dans le cadre de la diplomatie américaine consistant à faire de la Croatie un allié pivot des Etats-Unis dans les Balkans. Elle contracte deux nouveaux contrats avec le gouvernement croate pour la démocratisation des relations civilo-militaires. Selon de nombreux rapports, ces contrats ont été exécutés avec efficacité et sont en partie responsables de l’entrée de la Croatie dans l’OTAN en 2008 et de la signature du traité d’adhésion à l’Union Européenne en 2012.

Le bilan du recours à MPRI dans la guerre de Bosnie révèle un certain nombre de retombées potentiellement positives du recours aux SMP, aussi bien militaires que diplomatiques. En conclusion, la clé de l’efficacité de la privatisation militaire repose sur l’articulation des spécificités de la firme avec les circonstances particulières de la situation et la nature des objectifs poursuivis par la partie contractante et l’Etat émetteur de la firme. Seule une concordance de l’ensemble de ces éléments serait en mesure d’écarter les risques posés par cette pratique. Dans un environnement sécuritaire en mutation, exigeant de plus en plus adaptabilité, minimisation de la prise de risque et économies budgétaires, l’expérience croate est positivement interprétée par les Etats-Unis : employé avec précaution, le phénomène de privatisation militaire est en mesure d’apporter une réponse appropriée dans une situation complexe.

Maxime Pour,

diplômé de Sciences Po Aix et moniteur du master II (2012-2013)

Des mercenaires des mers aux ESSD : les suites à apporter au rapport Ménard/Viollet

1 Oct

L’année 2011 s’est caractérisée par la prolifération et l’aggravation des actes de piraterie dans certaines zones maritimes de transit, plus particulièrement dans l’océan indien. Le 14 février 2012 les députés Ménard (UMP) et Viollet (PS) ont présenté à l’Assemblée nationale un rapport d’information sur les « Sociétés Militaires Privées » dans lequel ils proposent, entre autres choses, la légalisation de l’embarquement de gardes privés sur les navires marchands battant pavillon français. L’objectif est d’en assurer la sécurité contre des attaques de pirates. Ce choix est autant une question politique qu’économique et sécuritaire. Décriés il y a quelques années par l’ensemble des professionnels du secteur maritime, les gardes privés sont aujourd’hui réclamés avec insistance par les assureurs et les armateurs. De nombreuses nations ont déjà pris la décision d’autoriser l’embarquement de gardes privés sur les navires battant pavillon nationale, l’Espagne, l’Italie et le Royaume-Uni entre autres.
Le déploiement de forces étatiques internationales dans le monde, notamment l’opération ATALANTA dans l’océan Indien, n’ont pas réussi à endiguer le phénomène de la piraterie moderne ; aussi les observateurs sont-ils unanimes pour considérer que de nouvelles solutions doivent être trouvées dans le cadre privé. L’Etat a déjà choisi par le passé de faire appel à des compétences privées sur mer lorsque la marine, royale ou nationale, ne disposait pas de suffisamment de moyens pour accomplir ses missions. Dès le XIIe siècle Philippe Auguste fait appel à des entrepreneurs privés, des armateurs possédant un ou plusieurs navires avec des équipages expérimentés qu’on appelle « corsaires », dans le but de mener une guerre dite « de course ». Celle-ci fonctionne pleinement aux XVII et XVIIIe siècle avant de sembler disparaître en 1856. Le traité de Paris marque la reconnaissance internationale de l’interdiction de la guerre de course. Pour autant, elle ne sera jamais ratifiée par les Etats Unis.
Ceci amène à s’interroger sur ce qu’est juridiquement un acte de piraterie. Il a été défini par l’article 101 de la Convention de Montego Bay. Le Bureau Maritime International conçoit l’acte de piraterie comme : « tout acte d’abordage contre un navire avec l’intention de commettre un vol ou tout autre crime et avec la capacité d’utiliser la force pour l’accomplissement de l’acte ». En réalité, les définitions ne manquent pas pour qualifier l’acte de piraterie ; ce flou juridique contribue grandement à l’incapacité étatique de lutter efficacement contre celui ci. L’OMI a recensé 544 actes de piraterie en 2011 soit 11,4% de plus que l’année précédente.

Les termes ne manquent pas non plus pour désigner ces sociétés qui travaillent dans le sillage des armées et ce problème étymologique n’est pas sans conséquence sur le traitement de la question en France. Aussi, après réflexion, le gouvernement a retenu la notion d’Entreprises de Services de Sécurité et de Défense (ESSD), notion qui semble moins large que celui de Sociétés Militaires Privées (SMP) et qui regroupe les entreprises qui assurent : « Un ensemble de prestations nombreuses mais cohérentes, allant du service de sécurité classique aux convois logistiques, en passant par la fourniture de repas sur des bases ou encore la formation de militaires étrangers. Si ces activités relèvent de métiers différents, elles ont en commun de se situer à la périphérie de ce qui fait l’essence du régalien. »
En définitif, une ESSD est une entreprise commerciale assurant des prestations autour de la sécurité, sans empiéter sur le domaine régalien mais en le complétant en cas de lacunes ou d’insuffisances de l’Etat. Ces sociétés peuvent jouer un rôle dans la sécurité internationale. En effet, comme le note le rapport Menard/Viollet, les opérations de maintien de la paix représentent un marché potentiel pour les ESSD. Les critiques sont nombreuses sur les opérations menées par l’ONU dans le cadre du maintien de la paix. Plusieurs sociétés anglo-saxonnes telles ICI, Eagle Aviation Services and Technologies, Specialist Gurkha Services ont déjà conclu avec l’ONU des contrats ponctuels.
La sécurisation des espaces maritimes touchés par la piraterie peut-elle être confiée à des entreprises privées dotées d’un mandat de l’ONU les reconnaissant formellement comme des acteurs de la sécurité internationale ? C’est la question que posent MM Ménard et Viollet. Le rôle joué par ces sociétés peut-il dépasser le marché de la sécurité ? Peuvent-elles devenir des acteurs de la sécurité internationale ? Ultime développement de la sécurité maritime, certaines sociétés de sécurité décident actuellement d’acquérir des navires afin d’escorter les bateaux de commerce en convoi, notamment dans l’océan indien. La société française RVR international, cabinet en conseil et sûreté maritimes, a ainsi poussé deux sociétés de sécurité à faire l’acquisition de navires à vocation militaire destinés au démembrement dans le but de sécuriser les routes commerciales passant dans le secteur de l’océan indien.
Un nouveau programme nommé « Convoy Escort Program » va bientôt voir le jour sous l’égide du courtier londonien Jardine Lloyd Thompson. Il sera dirigé par Sean Woollerson ; plus d’une douzaine d’embarcations menées par d’anciens militaires auront pour mission d’accompagner des convois de navires marchands dans les zones à risques. Les détails ne sont pas encore clairement connus mais l’opération doit se mettre en place dans le cadre d’un partenariat public/privé.
Si ces sociétés ne cessent de se développer c’est que la demande n’a jamais été aussi forte. Tous les professionnels du secteur maritime s’entendent pour prendre à témoin l’Etat sur ses propres limites et la nécessité d’une légalisation de la protection maritime par des agents embarqués sur des navires battant pavillon français.
C’est ainsi qu’Armateurs de France peut déclarer dans son rapport annuel sur l’activité 2011 : « Armateurs de France reste, plus que jamais, attaché à la primauté du régalien et au soutien de la Marine nationale. Mais l’augmentation constante des besoins de protection (nombre de navires, durée et multiplicité des lieux d’embarquement et de débarquement des personnels militaires), conjuguée à la mobilisation des soldats français sur de nombreux autres théâtres d’intervention, contraignent les armateurs à rechercher d’autres moyens pour faire naviguer leurs équipages en sécurité. Ainsi, lorsque la Marine nationale a expressément signifié son impossibilité à répondre à leur demande, les armateurs peuvent accepter d’envisager le recours à des personnels privés de sécurité, mais souhaitent pour cela un cadre juridique sûr. » Il ne reste plus guère que l’association française des capitaines de navires pour s’y opposer, l’Organisation Maritime Internationale gardant pour sa part un silence emprunt de prudence.

Néanmoins ces sociétés ne sont pas de simples entreprises commerciales comme les autres. Le fond de leur activité implique une surveillance particulière de l’Etat sur elles. Ces dernières années, différentes approches ont émergé, des « systèmes » se sont mis en place dans les différents pays intéressés par la question. La position juridique française sur le sujet des ESSD est peu claire. Aucune loi n’interdit actuellement la création de telles entreprises mas l’Etat ne les reconnaît pas non plus. Aussi des ESSD françaises existent déjà, telles Risk control, EPEE ou encore Secret. Certaines agissent déjà dans le secteur maritime comme Surtymar et RVR International.
L’évolution de la législation est possible selon deux options différentes :
– ajouter à la loi de 1983 sur la sécurité privée un nouveau titre qui cible les activités des ESSD. Cette option ne semble pas viable au regard de la complexité de la question des ESSD ;
– adopter une nouvelle loi spécifique aux ESSD. Cette solution semble être la meilleure option.

Avant d’en arriver à une loi un grand nombre de problèmes spécifiques aux ESSD maritimes devront être débattus, des problèmes humains comme la vie de l’équipe de gardes embarqués sur le navire ou d’autres plus juridiques comme le commandement de l’ouverture du tir. Devra-t-il échoir au capitaine jusqu’ici seul maître à bord ? A l’armateur ? L’obéissance de personnels extérieurs au capitaine sera-t-elle bien mise en œuvre ? Le chemin est encore long en France avant d’aboutir à une loi permettant et encadrant l’embarquement de gardes privés sur les navires de commerce battant pavillon français.
Avant le changement de majorité présidentielle, on se dirigeait vers la mise en place d’ESSD. Comme le notait alors le cabinet militaire du ministre de la Défense, la licéité de ce type de compagnie doit être sujette à l’obtention d’un agrément délivré par l’administration via un décret passé en conseil d’Etat. Les ESSD deviendraient des agents collaborateurs de l’autorité publique. A ce titre les ESSD maritimes devront satisfaire à des conditions de moralité et d’aptitudes professionnelles des dirigeants et des salariés. Les professionnels réfléchissent également au renforcement de l’ « autoprotection » des navires. Des entreprises comme IMSN proposent déjà de tels systèmes de défense. IMSN décrit ainsi son « bouclier de défense anti-pirate comme « The Triton Shield Anti-Piracy System (pat. pending) was developed as a multi-layered defense package designed to DETECT, DETER, and DEFEND against piracy on the high seas. The system incorporates several IMSN services which include training, education, technological deterrents, IMSN Force Protection teams, and the originally-designed, custom-made, non-lethal, Triton Shield Device. » (voir le site américain de la société IMSN)

Le bouclier Triton se développe en réalité autour de 3 segments :
– La formation des membres de l’équipage à détecter et évaluer des menaces potentielles.
– IMSN fournit également des moyens de haute technologie visant à détecter les navires dans un périmètre d’un mile autour du bateau, le système Triton étant équipé d’un appareil photo numérique spécialisé permettant de faire la différence entre un bateau de pêche et un skiff de pirates.
– L’adaptation d’un dispositif de dissuasion active autour du périmètre du navire. Ce dispositif de dissuasion regroupe des éléments assez hétéroclites comme l’a expliqué Bernard Dreyer le liquide anesthésiant est une option intéressante. En effet certains navires équipés par le « Triton shield » d’IMSN se sont vus dotés de bouches qui projettent un liquide sur la coque du navire endormant ceux qui tenteraient de l’aborder de manière illégale.
-Enfin, le bouclier peut être complété par une équipe de protection privée embarqué sur le navire.
En attendant la large exploitation de ces différentes voies, la lutte contre la piraterie est plus que jamais un sujet d’actualité en France. Le commandement de l’opération européenne de lutte contre la piraterie baptisée « ATALANTE » a été de nouveau entre des mains françaises entre le 6 avril et le 6 septembre 2012. C’est également le temps des procès, après le jugement des pirates du voilier Carré d’as en novembre 2011, c’est autour des très médiatiques pirates du Ponant d’être jugés à partir du 22 mai par la Cour d’assises de Paris.
Ces éléments attirent à nouveau l’attention de l’opinion publique française sur les risques suscités par un défaut de sécurité dans certaines zones de transits maritimes à l’image du Golfe d’Aden ainsi que les solutions à apporter c’est ainsi que le journal Le Monde dans un article du Mardi 22 mai 2012 dresse le portrait suivant des bâtiments qui transitent dans ces zones : « Les navires qui cinglent dans ces parages sont devenus des forteresses flottantes. Le pont est protégé par des barbelés, des barrières électriques ou des canons à eau ou a vapeur. Des caméras de surveillance et des radars préviennent les intrusions. De nombreux navires sont également équipés de « citadelles », des sortes de Bunker ou l’équipage s’enferme et peut continuer de mener le navire à l’abri des balles. De plus en plus d’armateurs embauchent des escortes armées. Même si la présence de mercenaires à bord est souvent niée, il est estimé que plus de la moitié des navires y ont recours… ». Le recours à l’appellation de « mercenaire » n’est pas anodin, les médias restent figés sur le modèle des produits de la Françafrique tels Bob Denard, n’imaginant pas que les hommes à bord risquent leurs vies contre un salaire versé par une entreprise dûment accréditée par l’Etat dont elle a la nationalité.
La France ne pourra pas toujours s’opposer à de telles activités, dans une société ou l’on ne peut penser qu’au niveau communautaire voire mondial. La décision doit demeurer collégiale. Alors que de nombreux partenaires de la France ont déjà pris leur décision tels l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni ou les Etats Unis et peut être même bientôt la Suisse, l’hexagone ne peut se tenir bien longtemps or du champ d’action des ESSD et le débat doit s’actualiser comme l’entend Philippe Chapleau lors de notre entretien sur le sujet : « Le débat ne doit pas porter sur la question de l’embarquement de ces équipes mais sur le contrôle que doivent exiger les armateurs et les gouvernements autant sur leurs propres soldats que sur les privés. La question des armes à bord des bateaux est une tarte la crème parce que plus personne ne s’étonne/s’inquiète de l’armement des convoyeurs de fonds sur l’espace public. »

Pascal Madonna
D’après son mémoire de Master II (2012) sous la direction de Walter Bruyère-Ostells

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