La montée en puissance des sociétés militaires chinoises

27 Oct

La détérioration des conditions de sécurité des travailleurs et entreprises chinoises implantées en Afrique (On parle d’une perte d’un millier de ressortissant en 2011) a favorisé depuis peu la montée en puissance des Private Security Companies nationales. L’année 2012 pourrait même être qualifiée d’ « anus horribilis » à ce niveau là avec les enlèvements successifs en début d’année de 29 travailleurs chinois au Soudan (des « privés » chinois auraient d’ailleurs apporter leur soutien au forces soudanaises pour leur libération) puis 25 autres en Egypte peu de temps plus tard. Si le gouvernement chinois a vivement réagi en renforçant son apport en troupes au sein de la MINUSS (force de l’ONU sur le Sud-Soudan), on peut estimer que l’apport est négligeable au regard des quelques 900 000 travailleurs chinois à l’étranger répartis dans 16 000 entreprises nationales.
Pourtant ce n’est qu’en février 2011 que le régime chinois à enregistrer une nouvelle législation autorisant formellement l’activité des SMP avant d’attribuer officiellement une première licence à la compagnie de sécurité « Huangjia Security Company » le 11 avril de la même année. Cette évolution dans la politique suivie par l’empire du Milieu est justifiée pour le gouvernement par la nécessité d’encadrer ce type d’affaires qui se développe.
Notons néanmoins que certains quotidiens chinois, tel Global Times, font référence à l’existence antérieure de quelques 3 000 sociétés de protection privée avant même le revirement juridique de février 2011.
Cette nouvelle législation ne serait donc qu’une transcription dans les codes de lois d’une réalité pratique ? Pas tout à fait, la situation chinoise avant février 2011 était en réalité analogue à celle de la France aujourd’hui encore. A savoir qu’aucune loi n’interdit à une société de proposer des services de protection, de type paramilitaire, néanmoins aucune ne reconnaît non plus un statut particulier aux SMP, elles sont donc assujetties aux règles communes des sociétés. Ceci implique un ensemble d’obstacles administratifs, notamment sur la détention d’armes et de matériels de guerre et cela, malgré l’enchaînement des rapports parlementaires favorables. Jusque ici la législation permettait et reconnaissait, entre autres choses, les activités des sociétés de sécurité privée (SSP) intérieure qui offrent généralement des « prestations de services » à des acteurs publics ou privés qui souhaitent déléguer leur activité de surveillance (des entreprises comme CAPITAL sécurité en France), au coté de ces activités de « gardiennage » d’autres services de sécurité sont désormais proposés : sécurité portuaire, transport de fonds, détectives privés, services pénitentiaires. En comparaison les nouvelles sociétés, autrefois désignées sous l’appellation SMP et que l’on qualifie de plus en plus en France d’ESSD, proposent des prestations de type « militaire » malgré une structure de dirigeants civils. Les contractors sont recrutés dans les milieux d’anciens militaires, ils opèrent généralement à l’extérieur des frontières nationales dans les zones hostiles et proposent des services allant de la collecte de renseignement à la formation des troupes régulières en passant par le support aux troupes régaliennes (les clients recherchent des compétences issus du domaine militaire c’est là la grande différence entre société de sécurité privée et société militaire privée). Notons tout de même qu’une SMP moderne assure parfois aussi bien des services à l’intérieur et à l’extérieur des frontières nationales regroupant ainsi deux activités encore séparées dans la plupart des législations et effaçant progressivement la ligne de démarcation entre les deux types de sociétés à l’image de Cubis Corporation fondée en 1951 qui agit dans le domaine de la défense civile du territoire notamment sur la sécurité des transports en commun, en même temps l’entreprise a participé à la formation de l’armée hongroise en 1999 pour la mettre aux normes OTAN. D’autres SMP sont davantage accès sur les « zones à risques » à l’image d’Academi-Blackwater qui a développé son activité autour des théâtres d’opérations américains (principalement).
La mise en place de l’agrément chinois a rendu les obstacles plus ou moins inopérants en Chine, principale avantage de la nouvelle législation.

A quoi ressemblent ces sociétés chinoises ?

En premier lieu, elles sont en tout point « nationales » : capitaux, administrateurs et personnels sont chinois. Les contractors sont recrutés parmi les anciens membres des services de sécurité intérieure, de police anti-émeute ou sont des soldats démobilisés.
Ces sociétés s’agrandissent à vitesse exponentielle. Une entreprise comme « Veteran Security Services », créée en 2007, dispose aujourd’hui d’un peu plus de 2 000 employés, « Shamdong Warwick Security » en aurait plusieurs centaines. Ces SMP sont essentiellement tournées vers le marché des entreprises nationales. Elles sont généralement employées par celles-ci en milieu hostile. On les trouve donc partout où les intérêts économiques chinois sont en jeu, en Afrique surtout, en Asie (jusqu’au Tibet) et au Moyen-Orient. En effet, les investissements chinois en Irak ne cessent de croître, à l’image de la China National Petroleum Corporation (CNPC) et de ces innombrables entreprises de construction qui ne cessent de s’implanter au sein d’un pays dévasté. Les agences gouvernementales à leur tour prennent conscience du potentiel de ces gardes privés, plus performants et moins coûteux que les forces de l’autorité publique, comme le note Wu Dong, un avocat de « Shanghai M and A law firm » :
« As the quality of its services is just as good as that provided by government organs and costs much less, many government agencies tend to hire security guards from private companies in order to spend less taxpayer money »

Force est de constater que leur réussite sur le marché national les poussent à démarcher le secteur de la sécurité des sociétés commerciales occidentales particulièrement exposées, notamment avec le retrait des troupes de la coalition d’Irak et d’Afghanistan. C’est en tout cas le sens d’un cycle de conférence organisé en octobre 2010 par « Shamdong Warwick Security » concernant l’exportation à l’étranger du savoir-faire chinois, lequel s’est conclu par la création d’un Overseas Service Center, chargé de la prospective de nouveaux marchés.
Et s’il y a bien un marché à conquérir, les Chinois sont admirablement placés pour cela (marché estimé entre 200 et 400 milliards de dollars par le rapport Ménard/Viollet). Actuellement les sociétés américaines et britanniques dominent le secteur. Or, le différentiel de prix joue en faveur des nouveaux arrivants. Il faut compter entre 6 000 et 10 0000 dollars par mois pour un contractor anglophone, alors que son homologue chinois se vend, selon le quotidien britannique The Diplomat, autour de 600 dollars le mois.
Le principal désavantage de telles entreprises réside dans l’inexpérience des contractors chinois, ceux-ci généralement employés à la sécurisation des villes chinoises, voire à l’encadrement des secours lors des catastrophes climatiques, n’ont habituellement pas l’expérience de théâtres de contre-insurrection largement expérimentée par les anciens militaires américains reconvertis dans les SMP comme Academi (Blackwater). Notons tout de même que les investisseurs chinois ont prévenu : les gardes privés nationaux ne seront pas employés à ce genre de mission. L’approche est clairement plus axée sur la sécurité des ressortissants et non sur des opérations de guerre.
Qu’en est-il des débordements auxquels peuvent avoir affaire les employeurs des contractors ? Si les PMC américaines ont eu à souffrir des débordements d’entreprises comme Blackwater, leurs homologues chinois souhaitent entretenir une image de sérieux. A ce titre le gouvernement a fait le choix de signer le document de Montreux, code déontologique de mise en oeuvre des SMP qui n’a cependant pas de force contraignante. Cette signature n’entretient donc guère d’illusions. Les SMP chinoises vont pouvoir se fondre discrètement dans le marché tel qu’il a été « normalisé » par les sociétés anglo-saxonnes malgré les 17 ratifications du document de Montreux par des Etats aussi dissemblables que la Suède, la France, les Etats-Unis et la Chine. Or si l’objectif affiché du document était d’instaurer des régimes tout a fait transparents concernant à la fois l’octroi de licences et le contrôle continu de l’activité des SMP, les standards affichés par les entreprises qui dominent le marché sont tristement moins élevés. Il est à craindre que le géant sécuritaire chinois se construise sur le modèle du confrère américain : l’opacité des critères de délivrance des agréments, les agissements à la frontière de la légalité (affaire du Soudan) imposent des critères résolument plus bas que ceux affichés à Montreux pour pénétrer le marché. D’ailleurs tout nouveau entrant s’insère dans un marché de la sécurité toujours globalement dans l’incapacité de condamner les errements de ses acteurs les plus sulfureux (tels Academi-Blackwater). Contrairement aux forces nationales régaliennes, les SMP n’obéissent pas toujours promptement aux réglementations concernant le respect des droits de l’homme.
Néanmoins consciente du potentiel de reconversion de ses forces de sécurité, le gouvernement chinois semble tout de même encourager ces jeunes entreprises à chercher de nouveaux débouchés internationaux. Par ailleurs la lutte contre la piraterie pourrait éventuellement devenir un de ces judicieux débouchés. La mer de Chine étant plus particulièrement touchée par cette problématique sécuritaire, le terreau semble donc fertile. Le rapport annuel 2011 de l’Organisation Maritime Internationale dénombre 1 acte pour la mer de Chine et 102 pour la mer de Chine méridionale, bien que les derniers chiffres présentent une amélioration constante de la situation du fait des programmes mis en place par les Etats côtiers (dont la Chine). Même si cette dernière a choisi de privilégier les patrouilles de garde-côtes aux équipes de protection embarquées, elle autorise l’utilisation de gardes privés sur les navires marchands battant pavillon chinois dans le cadre prescrit par les réponses que le gouvernement à bien voulu envoyer à l’OMI en retour du questionnaire MSC-FAL.1/Circ 2.
A titre d’exemple, les offres de service proposées par les SMP de protection maritime pour l’embarquement d’une équipe de 3 à 4 membres durant la traversée de zones particulièrement dangereuses oscillent entre 7 000 et 15 000 euros. Les entrepreneurs chinois sont en mesure de proposer un prix au moins 2 fois inférieur contribuant ainsi à pousser définitivement les armateurs dans le giron du lobbying pro-gardes privés.
Comme souvent en matière de SMP, le développement est rapide, reste à voir si l’adaptation aux impératifs du marché suivra le rythme imposé par les investisseurs chinois. Et la question qui demeure est celle-ci : l’envoi d’agents de sociétés de sécurité privée dans des pays défaillants ne témoignent-ils pas d’un manque de confiance empêchant ce même pays d’avancer ? La question se pose d’autant plus quand la Chine use de ses gardes comme prolongement de son influence à la place de soldats réguliers qu’elle ne peut légalement envoyée dans certaines régions. Sur ce point son analyse est analogue à celle des Etats Unis.

Pascal Madonna, diplômé du Master II en 2012.

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Une Réponse to “La montée en puissance des sociétés militaires chinoises”

  1. Verpa' 07/11/2012 à 1604 37 #

    Article très intéressant sur un sujet peu connu, merci !

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