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LA DEFENSE FACE AU CHANGEMENT CLIMATIQUE

10 Fév

Au début du 20ème siècle, Ellsworth Huntington développe une théorie du climat expliquant une partie de l’Histoire du continent asiatique, qu’il étend ensuite à l’ensemble des civilisations humaines. Au cœur de son analyse, il forge la notion de « pouls » des continents. Le rythme de ce pouls serait cadencé par des événements climatiques, amenant différents empires à se confronter au cours des siècles pour le contrôle des ressources naturelles à la rareté fluctuante[i]. Cette théorie, très ambitieuse, a depuis longtemps été relativisée, mais continue à faire écho à nos préoccupations actuelles vis-à-vis de l’ensemble des phénomènes que nous rassemblons sous le terme de « changement climatique » [ii]. La relation « guerre-climat » est étudiées de nouveau, dans le but pour le militaire d’anticiper les défis qui lui seront proposés demain.

C’est ainsi que, déjà, au Royaume-Uni, certains hélicoptères de combat sont en voie d’être modifiés pour que leurs rotors supportent davantage les fortes chaleurs[iii]. En France, l’idée d’une vulnérabilité des armées face au changement climatique a été prise en compte seulement plus récemment. En 2012, un rapport parlementaire en propose pour la première fois une analyse[iv]. Aux Etats-Unis, un scénario complet de ses implications pour de la défense nationale a été écrit pour le Pentagone américain par Peter Schwartz et Doug Randall dès 2003. Ce scénario, assez en avance sur son temps à en juger par sa date de publication, propose alors d’anticiper toute les implications du changement climatique du point de vue géopolitique à partir de 2003 et jusqu’en 2030[v]. Ses propositions semblent aujourd’hui un peu datées, notamment la prévision de vagues de réfugiés climatiques massives pour 2015, mais la démarche a eu le mérite d’exister.

L’initiative la plus marquante dans ce domaine date cependant de 2007, lorsque onze généraux et amiraux américains signent un document à l’attention de la Maison-Blanche dans lequel ils expriment leurs doutes et leurs craintes vis-à-vis de la sécurité et de l’indépendance des Etats-Unis face au changement climatique. Dans ce document, le général Gordon R. Sulivan explique quelle est sa motivation à y associer son nom : « Nous ne sommes jamais sûr à 100% […] Si vous attendez d’être sûr à 100%, quelque chose de terrible va arriver sur le champ de bataille. Nous devons agir avec une information incomplète. » Plus loin, il qualifie le changement climatique d’ « événement à probabilité faible/conséquence élevée » sur lequel, selon lui, le militaire doit au moins porter son intention. Il ajoute que ne pas s’inscrire dans une démarche de politique écologique revient à transformer le changement climatique en un « événement à probabilité élevée/conséquence élevée »[vi] Depuis 2007 et la parution de ce document, le regard porté sur le changement climatique a perdu en optimisme et ne considère souvent plus sa réalisation comme une éventualité, mais comme une réalité à priori observable. Les conséquences du phénomène ne seraient plus vraiment évitables par de simples politiques publiques à l’échelle « qui compte »[vii].

Dès lors, une réflexion sur l’impact du changement climatique sur le travail du militaire a émergé. Parmi ses conclusions, on pourra citer : démultiplication des interventions d’ordre humanitaire, dépendance énergétique accrue, ou encore augmentation des mobilisations en réponse aux catastrophes naturelles[viii]. Si les défis à relever semblent souvent tomber sous le sens, la manière de les relever est assez peu évoquée. Souvent, d’autres préoccupations écologiques sont abordées, comme le fait de préserver l’environnement sur un théâtre d’opération, ou de diminuer l’empreinte carbone du secteur de la défense en construisant une « défense durable »[ix]. Ecologie et risque climat sont confondus. En France, à l’heure où nous écrivons ses lignes, ces conclusions sont utilisées davantage pour justifier une politique écologique que pour en tirer des lignes directrices d’adaptation des forces armées.

Pourtant le militaire n’est pas seulement acteur et défenseur, il pourrait aussi être victime. On peut supposer que les infrastructures côtières telles que des bases, ports, centres spatiaux, puissent être mis en danger pas la montée des eaux et/ou l’augmentation des occurrences de tempêtes et évènements climatiques sur les zones côtières[x]. Des infrastructures militaires pourraient ainsi être directement compromises à l’avenir en raison de phénomènes naturels directement liés au changement climatique. Cela complexifierait grandement l’accès des militaires français à des théâtres d’opérations générés par d’éventuels « conflits climatiques ».

Cette notion de conflits provoqués par le climat a été pensée principalement pour le conflit de 2003 au Darfour, au cours duquel l’abondance des précipitations avait causé l’inondation de grands espaces agricoles et la mise en concurrence de différentes communautés menacées par la famine, le tout participant au déclenchement des violences[xi]. Le président Nicolas Sarkozy avait alors lâché le terme de « conflit climatique »[xii]. Aujourd’hui, cette notion peut être mobilisée dans l’analyse du conflit syrien.

En effet, la période entre 2006 et 2011 a constitué la plus longue sécheresse et la plus importante perte de récoltes jamais enregistrée dans l’histoire de la Syrie[xiii]. 1,5 million d’habitants ont été touchés par la désertification, soit près de 15% de la population totale du pays[xiv], provoquant l’exode massif des agriculteurs et éleveurs fuyant la disette[xv]. Selon Agnès Sinaï, cet exode aurait « attisé les tensions provoquées par l’afflux de réfugiés irakiens qui avait suivi l’invasion américaine de 2003. »[xvi] Par ailleurs, pendant des décennies précédentes, le gouvernement syrien aurait compromis les richesses naturelles du pays en subventionnant prioritairement des cultures extrêmement hydrophages telles que le coton et le blé. A ceci est venu s’ajouter la politique de surpâturage pratiquée jusqu’à aujourd’hui et une croissance démographique de près de 2,5% en moyenne jusqu’en 2010[xvii]. En conséquence de ces facteurs, les réserves en eau douce du pays auraient chuté de moitié entre 2002 et 2008[xviii]. De cette manière, les violences ont été probablement aggravées par des enjeux liés aux conditions climatiques[xix]. Par extension, le conflit syrien serait donc en partie un « conflit climatique ».

Afin de mieux anticiper comment le climat peut contribuer à provoquer de tels conflits, une étude publiée en 2013 propose l’analyse de 181 pays afin de déterminer leur vulnérabilité en particulier au stress hydrique. 37 Etats sont jugés dans une situation préoccupante, regroupés principalement en Afrique, Asie, Océanie, et au Moyen-Orient. Ce constat risque d’être fortement aggravé par le changement climatique, alors que dans certains pays, l’augmentation des températures moyennes risque de provoquer d’importants épisodes de sécheresse. Par exemple, en Afrique du Nord, une augmentation de la température annuelle moyenne de 2 à 4% d’ici 2030 devrait avoir pour conséquence une diminution de la pluviométrie de jusqu’à 30% d’ici 2050, avec des conséquences dramatiques pour la population[xx]. Dans la bande délimitée par le Sahara au Nord et le Kalahari au sud, par exemple, l’élevage transhumant et les cultures « aléatoires » sont les modes principaux de production alimentaire. On parle même de « culture loterie », en raison de la très forte dépendance de ce type de culture à l’intensité des précipitations, elle-même très fluctuante[xxi]. Encore une fois, une augmentation des températures, donc des chances la sécheresse, tout comme une plus large variabilité des précipitions pourrait avoir des conséquences terribles sur les populations concernées.

Le changement climatique risque de poser des problèmes humanitaires étroitement liés à des enjeux sécuritaires. Par exemple, avec l’augmentation du niveau des mers, de leur température et de leur acidité, les récifs de corail risquent la destruction, emportant avec eux des écosystèmes entiers qui permet jusqu’à présent les activités de pèches, parfois seules source de revenu pour les villages côtiers. En plus de favoriser le développement de la piraterie maritime comme source annexe de rémunération, des mouvements de population risquent d’être observés, favorisant la transmission et le développement de maladies. Abondance de l’eau, faisant suite aux inondations, et fortes températures devraient dès lors favoriser le développement des moustiques, qui sont d’importants vecteurs de contamination. La maladie du sommeil transmise par certaines espèces de mouches, le paludisme transmis par les moustiques, ou l’onchocercose transmise par certaines mouches porteuse du parasite sont des exemples de maladies qui ont connu un certain déclin ces dernières années en Afrique, mais qui pourraient profiter d’un climat plus chaud et humide pour se développer[xxii]. De tels scénarios de montée des eaux et de modification de leur chimie ne sont pas aussi distants qu’ils le paraissent, et certaines recherches récentes les anticipent même pour le milieu de ce siècle[xxiii].

C’est ici que nous devons nous questionner sur la place de l’armée française dans cette liste de scenarii. Celle-ci est en effet impliquée dans quantité d’interventions qui revêtent aujourd’hui un aspect non-seulement strictement militaire, mais aussi humanitaire. Dans le cas de l’intervention Sangaris en République Centrafricaine, un des objectifs était de prévenir les exactions entre populations chrétiennes et musulmanes, et de protéger autant que faire se peut les ONG d’aides aux populations sur place[xxiv]. Par ailleurs, le rôle des armées ne se limite pas à celui d’un appui dans les conflits, il peut également être strictement humanitaire. Ainsi, dans la lutte contre Ebola, le service de santé des armées a également été impliqué comme une aide aux populations touchées[xxv]. La multiplication des opérations extérieures n’est pas le seul paradigme dans lequel le corps militaire risque d’être mis davantage à contribution en raison du changement climatique. Le rôle de l’armée en dehors de son « cœur de métier » s’exprime également sur le territoire national par le biais de missions de préventions et d’appui aux hommes de la sécurité civile, comme l’illustre la mission Harpie en Guyane[xxvi] ou la mission Héphaïstos de lutte contre les feux de forêt[xxvii].  Le service de santé des armées qui l‘accompagne joue également un grand rôle dans la sécurité sanitaire des militaires et de la population, par exemple en contribuant à la prévention et au traitement du paludisme, maladie qui profite des climats humides et chauds tropicaux et pouvant être renforcée par le changement climatique[xxviii]. D’ailleurs, le système de surveillance spatiale des épidémies au sein des forces armées en Guyane (2SEFAG) par réseau satellitaire a été mis en place dans cet objectif de soins et de prévention[xxix].

Face à la multiplication des phénomènes liés au changement climatiques, tels que les feux de forêts, les inondations, ou encore le développement des maladies, le militaire est donc un acteur de première ligne ; d’autant plus si on ajoute à cela la perspective de voir le nombre d’opérations extérieures augmenter en raison de l’éclatement de nouveaux conflits ayant un facteur de déclenchement lié au climat.

Cependant, si le changement climatique risque de solliciter davantage le militaire, il risque également de lui rendre la tâche plus compliquée. Il est important de rappeler ici que le déploiement de troupes se fait par le biais de bases qui ne sont souvent elles-mêmes que des relais pour déployer les hommes stationnées en métropole. Si certaines de ces bases sont compromises par des inondations ou divers phénomènes climatiques, l’implantation de la France dans la région concernée le sera tout autant, et cela pourra également complexifier le maintien de la capacité de projection française en elle-même. 

            Cette préoccupation a déjà été prise en main par certains de nos voisins, et notamment le Royaume-Uni, au sein duquel un rapport a été produit sur la vulnérabilité de ses bases militaires. Le ministère britannique de la Défense a ainsi estimé que 13 des principales bases terrestres, navales et aériennes de Sa Majesté risquent d’être fréquemment inondées par les pluies torrentielles ou par la montée des eaux d’ici 2020.[xxx]

            La carte réalisée ci-dessous s’inscrit dans le même type de démarche que l’étude anglaise, même si elle se veut bien plus modeste. Nous avons ici simplement essayé de confronter différentes données sur les espaces vulnérables aux phénomènes liés au changement climatiques aux positions des troupes françaises dans le monde à l’heure actuelle, ceci en nous aidant d’un logiciel de modélisation de la montée des eaux. Le constat n’est guère optimiste : Les bases d’Abou Dhabi, de Djibouti, de Dakar, et d’Abidjan sont toutes situées dans des zones sensibles aux inondations et qui sont des grands foyers de population. Les troupes stationnées à Libreville ne se situent pas, quant à elles, directement sur une zone sensible, mais malgré tout à proximité de l’une d’entre elle. Cayenne se trouve également dans une situation analogue : si la ville ne semble pas directement concernée par une montée des eaux éventuelle, un pays frontalier et un grand centre urbain proche font l’objet d’un risque majeur dans ce domaine. Plus généralement, la zone qui semble la plus vulnérable face au changement climatique tout en comportant des bases françaises se trouve dans l’Ouest de l’Afrique. Elle concerne des pays tels que le Sénégal, la Mauritanie, La Côte d’Ivoire, la Guinée ou encore le Burkina Faso. Cela donne à l’ensemble l’aspect d’une bombe à retardement climatique, avec un agrégat de pays africains qui sont tous vulnérables de différentes manières au changement climatique, et sur lesquels l’implantation française sur le continent repose pourtant.

 Carte défense CC

                                            Tangi Tabuteau, étudiant du Master 2 en 2017-2018

[i] Ellsworth Huntington, The pulse of Asia : a journey in central Asia illustrating the geographical basis of history, Houghton, Mifflin and co, 1907 et Ellsworth Huntington, Civilisation and climat, Yale university press, 1915 dans : Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[ii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p 37.

[iii] Julien Brazier, cité par Valéry de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

[iv] André Schneider et Philippe Tourtelier, Rapport d’information déposé par la commission des affaires européennes sur l’impact du changement climatique en matière de sécurité et de défense, Assemblée Nationale, 28 février 2012.

[v] Peter Schwartz et Doug Randall, An Abrupt Climate Change Scenario and its Implications for United States National Security, US Department of defence, Defence technical information center, numéro d’accès ADA469325, octobre 2003, p.15-16

[vi] Ibid. « low probability/high consequence event » et « high probability/high consequence event”

[vii] Jeffrey Mazo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010

[viii] Allocution du général d’armée Pierre de Villiers à l’occasion de la table ronde « Quelles implications pour la politique de défense ? » Ecole militaire, 14 octobre 2015.

[ix] Ibid.

[x] Ibid.

[xi] Jeffrey Mazzo, Climate and conflict, how global warming threatens global security and what to do about it, IISS, Routledge, 2010, p.74-81.

[xii] France warns climate change driving war, hunger, AFP, 18 avril 2008.

[xiii] IRIN News, Syria : Drought driving farmers to the cities, 2 septembre 2009, url : http://www.irinnews.org/feature/2009/09/02/drought-driving-farmers-cities

[xiv] Ibid et (22/15*100=44/3)

[xv] Gary Nabhan, Drought drives Middle Eastern pepper farmers out of business, threatens prized heirloom chiles, Grist.org, 16 janvier 2010, url : http://grist.org/article/2010-01-15-drought-drives-middle-eastern-peppers/

[xvi] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xvii] Index Mundi, Evolution de la croissance démographique syrienne, consulté le 13 février 2017, url : http://www.indexmundi.com/g/g.aspx?c=sy&v=24&l=fr

[xviii] Agnès Sinaï, Aux origines climatiques de conflits – les origines inattendues d’une sécheresse en mer de Chine, Le monde diplomatique, août 2015, p.2

[xix] Ibid.

[xx] Franck Galand, entretien pour le journal Libération, propos recueillis par Belinda Mathieu, 3 janvier 2017, url : http://www.liberation.fr/evenements-libe/2017/01/03/franck-galland-ces-regions-en-stress-hydrique-sont-encore-plus-en-tension-depuis-le-printemps-arabe_1538789

[xxi] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, « Afrique, la fin de l’euphorie ? », janvier 2016, p.12.

[xxii] Félicien Ngasso, « L’Afrique noire, un milieu particulièrement défavorisé ? », Conflits, hors-série n°3, Afrique, la fin de l’euphorie ?, janvier 2016, p.13.

[xxiii] Robert DeConto et David Polard, “Contribution of Antarctica to past and future sea level rise”, Nature n°531, 31 mars 2016.

[xxiv] Équipe relations médias de l’État-major des armées, Dossier de presse – Opération Sangaris, Ministère de la défense, juillet 2016.

[xxv] Ministère des armées, Missions humanitaires, 15/12/2015, url : http://www.defense.gouv.fr/sante/sante-publique/les-missions-humanitaires/les-missions-humanitaires

[xxvi] Ministère des armées, Opérations, 8 juillet 2010, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie

[xxvii] Ministère des armées, Armée de terre, 5 août 2014. url : http://www.defense.gouv.fr/terre/actu-terre/mission-hephaistos

[xxviii] EMA, Harpie, les missions du service de santé, Ministère de la défense, 15 juin 2009, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/15-06-09-fag-harpie-les-missions-du-service-de-sante

[xxix] EMA, Guyane : opération Harpie, le service de santé des armées en première ligne, Ministère de la défense, 8 juillet 2013, url : http://www.defense.gouv.fr/operations/operations/france/harpie/06-05-08-guyane-operation-harpie-le-service-de-sante-des-armees-en-premiere-ligne

[xxx] Valéry Laramée de Tannenberg, L’armée française s’alarme du changement climatique, 16 octobre 2015, url : http://www.euractiv.fr/section/climat/news/l-armee-francaise-s-alarme-du-changement-climatique/

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CRISE ETHIQUE DANS LES ARMEES AFRICAINES : UNE REALITE TETUE

22 Avr

L’armée, en tant qu’institution émanant du pouvoir régalien, dotée d’une puissance de destruction et de mort, obéit à des normes éthiques bien déterminées. Ce qui renvoie à une éthique militaire fondée sur la maîtrise de la force, la disponibilité, l’obéissance, la discipline et le respect des règlements propres au statut militaire, au code pénal et au droit international.
Compte tenu des contraintes liées à la culture démocratique et aux opérations militaires actuelles, l’éthique fournit des repères essentiels à l’exercice du commandement. Aux antipodes de cette conception moderne, l’Etat peut être perverti comme l’armée sensée le servir, ou alors l’armée peut pervertir l’Etat. C’est paradoxalement la triste réalité dans bon nombre de pays africains, où l’institution militaire apparaît, du fait des agissements de certains de ses membres, comme l’un des ferments du dérèglement social.
En effet, le déficit de leadership, civil et militaire, est la principale cause de ces dérives éthiques multiformes, collectives ou individuelles, que la culture démocratique et la formation des cadres permettraient de juguler.
Déficit de leadership civil et militaire
Le leadership, selon le général Jacques DEXTRAZE, « c’est l’art d’influencer les autres à faire volontairement ce qu’il y a à faire pour parvenir au but ou accomplir une mission »(1) . Qu’il soit civil ou militaire, le leadership se fonde sur certaines qualités essentielles telles que l’éthique, le professionnalisme, l’honneur, la loyauté, le respect des normes et l’équité.
Le déficit de leadership signifie l’absence ou l’atteinte à ces valeurs. A l’observation, l’on constate que la gestion des Etats africains souffre de la prévarication des dirigeants civils, d’une part, et d’un délitement des armées, d’autre part.
Le dictionnaire Flammarion définit la prévarication comme le fait de « trahir, par cupidité ou mauvaise foi, les devoirs à sa charge ». C’est aussi le manquement d’un responsable aux devoirs induits par sa fonction (Dictionnaire de la langue française). La prévarication des dirigeants civils a conduit à une criminalisation préoccupante de l’Etat, qui se caractérise par des fraudes et des trafics à vaste échelle, l’exploitation sauvage des ressources, la privatisation des institutions et la multiplication des milices armées. A cela, s’ajoutent des pratiques sectaires, la gestion clanique et partisane du pouvoir au détriment de la majorité du peuple, et surtout l’impunité discriminatoire.
Le délitement, pour sa part, se manifeste par des divisions internes et la crise morale. Ces divisions sont symptomatiques de l’absence d’esprit de corps, mais plutôt l’esprit de clan ou de caste. L’on note des cas où une partie de l’armée s’enrichit en servant le pouvoir en place tandis qu’une autre partie est marginalisée.
La crise morale est liée à une carence ou à une insuffisance de formation au civisme et à la citoyenneté. De ce fait, certains observateurs pensent que les armées africaines sont des structures immobiles et anachroniques qui ne s’adaptent pas à l’évolution du temps, notamment l’appropriation des valeurs démocratiques. Cet immobilisme a pour corollaires l’oisiveté et la divagation.
Un chroniqueur africain écrivait à ce titre : « Exception faite des pays secoués par des crises internes ou en conflit avec d’autres Etats, dans les pays relativement paisibles, l’homme en treillis est un chômeur de luxe, une personne payée à rien faire pratiquement »(2).
En somme, le déficit de leadership, à la fois civil et militaire, entraîne de nombreuses dérives éthiques, individuelles ou collectives, au sein de l’institution militaire.
Des dérives éthiques multiformes
En Afrique, l’impunité totale dont jouissent certains militaires choque autant que les actes répréhensibles dont ils sont auteurs ou complices. Les victimes et les observateurs sont ainsi enclins à déduire que l’armée et ceux qui la composent, à savoir les soldats, sont au-dessus de la loi. Les cas sont légions où des officiers se sont rendus coupables de déni d’humanité, de prévarication et d’atteinte aux bonnes mœurs sans encourir la moindre sanction.
Les atteintes à la dignité sont dirigées aussi bien contre les populations civiles que les autres militaires généralement subalternes. Il en est ainsi des violences verbales : menaces, injures et diffamation. Dans certains pays africains, le militaire a la réputation d’être un personnage grossier n’ayant d’égard pour personne. Dans son unité, et en position de supérieur, il s’adresse violemment aux subordonnés, les humilie et les diffame âprement. Plus encore, il demande des faveurs en procédant de l’intimidation et de l’insulte. Cette situation est davantage observée dans les écoles de formation et les centres d’instruction où l’on a tendance à les mettre dans le registre de la « formation psychologique » encore appelée « bizutage ». C’est à tort, car aucun texte ne prescrit formellement de telles atteintes à la dignité aux fins d’instruction.
La violence verbale devenue « normale » en milieu militaire se ramifie dans les relations avec les civils. Tel ce sous-officier de gendarmerie qui, dans un poste de contrôle, interpelle un automobiliste et se met à l’abreuver d’injures sans cause apparente. De tels cas sont légion alors même ces agissements sont réprimés par le règlement militaire et le code pénal. La violence verbale s’accompagne le plus souvent de la violence physique. Dans les casernes, et au motif de la « formation psychologique », certains supérieurs se rendent coupables de coups et blessures sur leurs subordonnés ou des recrues. Ces violences sont parfois mortelles.
Le manquement au devoir est également symptomatique de certaines armées, et renvoie à la réalité des armées détournées de leurs missions traditionnelles, soit du fait de dirigeants civils, soit de leur propre initiative. Il s’agit également du fait, pour elles, de ne pas accomplir leurs missions avec professionnalisme, conformément aux lois et règlements en vigueur. Les manquements au devoir englobent la rébellion, le clientélisme et la violation des règlements.
Entrent dans le registre de la rébellion : la pétition, la mutinerie et le putsch. La pétition consiste à adresser des réclamations à l’autorité supérieure. Dans la plupart des cas, ces réclamations portent sur l’amélioration des conditions de travail et de vie dans les casernes, ainsi que le relèvement de la solde et ses accessoires, la transparence dans les avancements et l’admission aux stages.
La mutinerie constitue, en général, la manifestation violente des pétitions non réglées par la hiérarchie. Contrairement aux fonctionnaires civils, les militaires n’ont pas le droit de grève. C’est la raison pour laquelle la mutinerie ébranle les autorités, l’Etat et même la société. Il n’est pas rare qu’une mutinerie aboutisse en affrontement sanglant entre les « marginalisés » et les « privilégiés » du régime (notamment la garde prétorienne).
Le coup d’état ou putsch, pour sa part, est la dérive la plus pernicieuse dans la mesure où elle remet en question l’existence même de l’Etat. Le coup d’Etat peut être défini comme « une pratique volontaire et consciente de l’armée ou d’une partie de celle-ci pour s’emparer des institutions étatiques et occuper le pouvoir »(3). Il est omniprésent dans l’histoire de l’Afrique, y compris pendant la période post-monolithique. En effet, de 1994 à 2014, et en dépit du processus démocratique, une vingtaine de coups d’Etat militaires réussis ont été enregistrés sur le continent et impliquant les pays suivants : Gambie (02), Sao Tome et Principe (03), Union des Comores (02), Sierra Leone (02), Niger (02), Guinée-Conakry, Guinée-Bissau (02), Mali, République Démocratique du Congo, Burundi, Congo-Brazzaville, Côte d’Ivoire, République Centrafricaine (02), Mauritanie(4). A cette longue liste, l’on pourrait ajouter les tentatives de coups d’Etat et les conspirations qui sont presque innombrables et endémiques. Ce qui démontre que le processus de démocratisation du continent n’a pas suffi à résoudre la question du leadership militaire.
L’autre catégorie de manquement au devoir a trait au clientélisme, c’est à dire la confiscation des prérogatives de l’Etat au profit d’un groupe, la conservation du pouvoir au profit des puissances étrangères, des multinationales ou des groupes mafieux ou de leurs suppôts locaux, des clans ethnicisés(5).
L’enrôlement des enfants-soldats, en général, et des filles, en particulier, constitue une violation flagrante des règlements et des normes internationales relatifs au recrutement dans les forces armées. L’organisation canadienne de défense des droits de l’homme et de la démocratie indique qu’au sein de l’armée du Congo Démocratique, « les filles-soldats ne se chargent pas que des tâches traditionnelles. Elles sont combattantes, pilleuses, porteuses et espionnes, mais aussi informatrices ou messagères, quand elles ne sont pas esclaves sexuelles ou épouses forcées des chefs de guerre. Enceintes, elles doivent quand même prendre part aux combats »(6).
Le registre des comportements immoraux englobe la corruption et les trafics illicites d’armements et de drogues. Il en est ainsi des allégations d’abus de ressources comme il se dégage dans la rénovation des résidences officielles, les activités de réception et de divertissement, l’utilisation des moyens roulants (voitures, camions), la gestion des carburants, des aéronefs, les remboursements des frais de déplacement et l’obtention d’indemnités de service.
L’on ne saurait omettre les détournements de fonds publics. Les budgets alloués au fonctionnement des unités ou des services sont détournés par certains chefs militaires qui les utilisent à des fins privées, au détriment de la troupe. Sans oublier l’affairisme et les pots-de-vin qui sont quasi systématiques à l’occasion de la passation la livraison des marchés par des prestataires nationaux ou étrangers. Les pots-de-vin sont aussi observés dans les avancements de grades et d’échelons, l’admission en stage, les affectations, les permissions ou les missions à l’étranger. Dans ces cas précis, certains subordonnés sont sommés d’offrir un cadeau en espèces ou en nature au supérieur hiérarchique pour obtenir des faveurs.
Citons, enfin, dans le registre des atteintes aux bonnes mœurs le harcèlement sexuel dont la plupart des militaires féminins sont victimes. Au mépris de leur statut marital, ces femmes doivent céder aux avances des chefs, au risque de se voir refuser l’avancement au grade supérieur, le diplôme de fin de stage ou tout autre avantage auquel elles ont normalement droit. Une fois devenue la maîtresse du chef, elle bénéficie désormais d’un traitement complaisant, à même de révolter ses camarades masculins.
En somme, les forces armées africaines traînent un long passif de trahison et d’atteintes aux valeurs morales et sociales, au point que certains observateurs pensent que « les Etats africains sont victimes de leurs armées et les armées victimes de leurs Etats »(7). Ainsi, un questionnement s’impose : comment faire pour arrimer ces armées aux exigences de la démocratie et de l’éthique professionnelle ? Comment procéder à leur mutation afin qu’elles deviennent de véritables institutions républicaines ? Comment procéder pour que les militaires sortent du jeu politique et se tournent résolument vers la défense de l’Etat de droit et des droits de l’homme?
Nécessité d’une cure structurelle et morale profonde
Le respect des normes éthiques au sein des forces armées africaines est lié à trois déterminants majeurs que sont le contrôle politique strict de l’institution militaire, l’éducation civique et patriotique dans les casernes et la réforme du secteur de la sécurité.
Le contrôle consiste en l’approbation par le parlement de certaines dépenses des forces armées, la conduite des missions d’enquête par la commission de défense du parlement à l’effet de vérifier le fonctionnement de l’armée, l’institution des commissions parlementaires dédiées aux forces armées pour protéger les droits fondamentaux des soldats, et le droit d’examen préalable des décisions relatives aux interventions de l’appareil militaire.
L’éducation civique et patriotique dans les casernes visera surtout l’initiation du militaire aux réalités institutionnelles et administratives de son pays, à ses devoirs, à ses droits, aux comportements convenables qu’il doit avoir au sein de la société. D’où le devoir de dignité, de neutralité et de loyalisme qui interdit la manipulation, la collaboration avec une force politique, d’un groupe de pression régionaliste ou ethnocentrique.
Les dérives éthiques relevées dans certaines armées africaines exigent également que ces dernières soient soumises à une cure structurelle et morale profonde. Le nouveau paradigme développé par la communauté internationale et intitulé « réforme du secteur de la sécurité » peut constituer une voie à explorer. Il est certain que les Etats africains doivent établir un ordre de priorité des menaces et leur allouer des fonds en conséquence, tout en restant fidèles à leurs normes démocratiques et à leur désir de protéger les citoyens.
Dans ce cadre, certaines missions spécifiques pourraient être assignées à l’institution militaire professionnelle. La première mission concerne la défense de l’intégrité territoriale et de la souveraineté nationale. Ce qui induirait le respect de la hiérarchie, d’une discipline sans faille, ainsi qu’une utilisation concertée et adaptée de la force.
La deuxième a trait au maintien de l’ordre républicain et la protection des citoyens. Ce qui permettrait d’inculquer aux militaires et aux citoyens, un esprit de nation et de patrie. L’instruction civique et citoyenne pourrait, dans ce cas, être assurée par l’armée aux différentes classes d’âges, à l’effet de les sensibiliser au respect de la personne humaine et des biens publics et privés tout en évitant l’ethnicisme ou le régionalisme.
La troisième mission est relative à la participation aux missions humanitaires et aux missions de maintien de la paix et d’interposition sous mandat de l’Organisation des Nations Unies, de l’Union Africaine ou d’une organisation sous-régionale.
La quatrième, enfin, porte sur le soutien aux activités socio-sanitaires en complémentarité des autres services de l’Etat, en vue d’assurer des campagnes d’éradication de certaines épidémies, et la participation au développement socio-économique par la réalisation et l’entretien d’infrastructures.

La carence du leadership, à la fois civil et militaire a favorisé le développement de comportements déviants au sein de certaines armées africaines. Rendues coupables d’atteintes à la dignité humaine, de manquements graves aux devoirs et de dérives morales, ces armées traînent en effet une triste réputation « d’entrepreneurs de l’insécurité »(8).
La démocratie et la mondialisation exigent une réforme profonde de l’institution militaire pour une meilleure efficacité, une appropriation des normes éthiques et l’amélioration des relations avec les civils. Bref l’avènement d’un leadership réel incarné par des officiers professionnels, apolitiques et dévoués à la cause nationale. C’est un défi majeur qui devrait mobiliser toutes les forces vives du continent. Aussi, doit-on espérer que s’opèrent de profonds changements, au niveau politique, ainsi qu’une véritable révolution des mentalités. Il est urgent que le métier militaire, en Afrique, soit davantage orienté vers l’éthique de responsabilité ou de conviction (9) essentielle à la marche de l’Histoire.

 

 

Lieutenant-colonel Hubert Onana Mfege (Cameroun), diplômé du Master II

 

(1) Général Jacques A. DEXTRAZE, « L’Art du commandement », Bulletin du personnel des Forces armées canadiennes, juin 1973, p.33.

(2) Site internet : http://www.agoravox.com (consulté le 12 avril 2014).

(3) Jean-Pierre PABANEL, Les Coups d’Etat militaires en Afrique noire, Paris, 1984, L’Harmattan, p.5.

(4) « Les Coups d’Etat en Afrique depuis quinze ans », Nouvel Obs.com, du 30 décembre 2008.

(5) Pierre Franklin TAVARES, « Pourquoi tous ces coups d’Etat en Afrique ? », Le Monde Diplomatique, janvier 2004, p.16.

(6) Citée par Le Devoir, du 03 mars 2008.

(7) Anatole AYISSI, « Ordre militaire et désordre politique en Afrique », Le Monde Diplomatique, janvier 2003, p.14.

(8) S. PERROT, « Entrepreneurs de l’insécurité : la face cachée de l’armée ougandaise », http://www.africatime.com (consulté le 12 avril 2014).

(9) Max WEBER, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme. Suivi d’un essai, Paris, Plon, 1964.

 

Mercenaires et/ou volontaires Engagements de combattants français de la Rhodésie à la Yougoslavie (1976-1995)

7 Jan

 

Selon le mot que l’on prête à Bob Denard, « le mercenariat est le deuxième plus vieux métier du monde ». En tout cas, il est incontestable que sa pratique est très ancienne dans l’histoire du fait militaire. Les XIXe et XXe siècles sont, au contraire, marqués par le puissant développement du volontariat armé. Si l’on veut établir une distinction rapide, on peut considérer que cette nouvelle forme d’engagement dans le combat se distingue de la première par ses motivations idéologiques. Toutefois, leurs points de convergence repose sur des invariants anthropologiques : goût pour l’aventure, pour l’exotisme,…. Sous le poids de l’idéologisation des engagements militaires, le mercenariat, contesté depuis la Renaissance au moins, est devenu une activité condamnée moralement pendant les deux derniers siècles. Un encadrement juridique s’est progressivement (et imparfaitement) mis en place. Aux lendemains de la seconde guerre mondiale, le volontaire reçoit un statut juridique qui le distingue du mercenaire dans le droit des conflits armés[1]. L’ambigüité demeure pourtant et l’activité mercenaire, mieux définie, est finalement pénalisée dans les années 70 et 80 (protocoles additionnels aux Accords de Genève en 1977, Convention internationale contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction de mercenaires de l’O.N.U. en 1989[2]). Pour autant, le mercenaire demeure donc une figure mal définie. On peut simplement poser comme hypothèse de départ que, dans une hiérarchisation des motivations, le politique l’emporte chez le volontaire, a contrario du mercenaire. Il s’agira ici d’explorer l’ambigüité entre les deux termes mais aussi de leur usage (y compris par les acteurs eux-mêmes). Autre forme de questionnement, l’acquisition d’une expertise militaire chez certains volontaires n’est-elle pas la voie ouverte au basculement vers le mercenariat ?

 

Liban, Rhodésie, pays Karen : des causes pour les volontaires armés d’ultra-droite ?

            Ces destinations semblent avoir en commun d’attirer des volontaires partageant une culture politique d’ultra-droite. Patrick Ollivier qui rejoint les Grey’s Scout  de Rhodésie raconte dans ses « mémoires » être parti « avec pour seul bagage deux livres de chevet, L’Espoir de Malraux et Les enfants humiliés de Bernanos, une paire de chaussures de sport, quelques affaires de toilettes et 2500 F (…). Je ne suis pas à la recherche du bonheur et de l’argent faciles ». Il met ainsi en scène son départ vers l’Afrique australe.  : « A l’arrivée en gare d’Austerlitz, le jeune homme se retrouva au milieu du petit groupe d’amis de l’Action Française venus l’accueillir et le fêter »[3]. Dans ses différents témoignages, P. Ollivier revendique des idéaux monarchistes. L’ancien parachutiste de l’infanterie de marine témoigne des recrutements dans les lieux fréquentés par la jeunesse d’extrême droite. Il cite le café du Chat noir, à deux pas de la rue de Rivoli, où se croisent anciens du G.U.D., étudiants prêts, selon lui, à rejoindre les Phalanges chrétiennes du Liban et ceux qui, comme lui,  ont préféré la Rhodésie. La minorité blanche ségrégationniste au pouvoir en la personne de Ian Smith doit affronter une guérilla noire et communiste. Dans l’avant-propos de son premier témoignage Commandos de brousse (publié en 1985), il se perçoit comme « témoin les armes à la main, engagé volontaire au service d’une cause « anachronique » et un peu folle »[4].

De fait, d’autres hommes de même profil prennent le chemin du Liban, comme Francis Bergeron en 1976. La culture familiale (grand-père Croix-de-Feu et parents catholiques de sympathie poujadiste) et les réseaux de connaissances (Jean-Pierre Stirbois ou le royaliste Nicolas Kayanakis) confirment le profil. Sans avoir fréquenté, selon ses dires, ces lieux, Thibaut de La Tocnaye est également représentatif de cette jeunesse. Il ne se définit pas par une culture politique, trouve simplement le maurrassisme « très intelligent ». Il affirme plutôt s’être construit tout seul « en découvrant ou plutôt en approfondissant la religion à 18 ans ». Il découvre alors St Augustin et Thomas d’Aquin. Son parcours est donc celui d’un militant du catholicisme le plus traditionnaliste. Si Patrick Ollivier est passé par les RPIma, lui part au Liban sans aucune formation militaire et apprend tout sur place[5].

La cause karen mobilise également des jeunes gens de même culture politique à partir du début des années 80. Minorité particulièrement présente dans les montagnes, cette ethnie vit dans l’Est de la Birmanie, à proximité de la frontière thaïlandaise. Même si les Karens ne sont que minoritairement chrétiens, la cause religieuse est à l’origine de la mobilisation en leur faveur. En résistant contre l’Etat central birman depuis 1948, la Karen National Union (KNU) a attiré la sympathie de militants chrétiens traditionalistes en France puis, plus largement, des milieux de l’extrême droite. Jean-Philippe Courrège est tué le 4 octobre 1985 par les soldats birmans au court d’un accrochage à proximité de la frontière thaïlandaise et à 150 kilomètres de Rangoon.  Cette icône de la cause karen est un ancien membre du GUD. Les frères Besson combattent également dans la petite unité et font connaître leur cause en tournant un documentaire sur le sujet. Aujourd’hui encore la médiatisation de ce combat est portée par une association Amitié franco-karen.

Pour autant, comme dans toutes les causes, on perçoit des parcours individuels qui ne relèvent pas du volontariat idéologique. Débutant sa carrière de combattant pour la cause Karen, Franck Hugo affirme : « Tout ce fatras idéologique m’avait toujours gonflé. Je me voyais plutôt comme un chevalier genre Don Quichotte ou Lawrence d’Arabie. » [6]. On mesure le poids des représentations. Derrière la cause à défendre, il y a surtout les rêves de gloire et d’aventures : « J’ai sans doute lu les livres qu’il ne fallait pas. Des livres où l’on combattait pour la gloire avec une grande hache. Des livres où l’on risquait sa vie pour une cause plus grande que soi, ou l’on mourait sur le champ de bataille mais où des gens, plus tard se souviennent de vous avec du souffle dans la voix. Il y avait les chevaliers, autrefois, qui partaient à travers le vaste monde et combattaient dans des pays lointains pour des causes incertaines. J’aimais bien ce type de personnages ». Je crois que l’analyse de  Franck Hugo est assez pertinente sur son parcours (comme va le montrer la suite cette présentation). Il insiste par ailleurs, sur sa qualité d’expert : « Je me disais que la guérilla Karen, dans son immense intelligence, ne saurait refuser l’offre du technicien que j’étais devenu [il revient de la guerre du Golfe] » [7]. Il n’est pas question de motivation idéologique dans son engagement.

D’ailleurs, même sur ces théâtres apparemment dévolus aux volontaires armés, le mercenariat est présent. A côté des engagements dans les Grey’s Scouts ou dans la Rhodesian Light Infantery, des mercenaires français forment la Seventh Independant Company. Le recrutement est opéré par d’anciens légionnaires du 2e R.E.P., Laviola et Roland de l’Assomption[8]. Ce dernier a accepté un contrat juteux sans avoir forcément la carrure de l’emploi. Figure du milieu mercenaire alors connu pour avoir servi dans la Garde présidentielle d’Omar Bongo (Gabon), cet ancien du 11e choc  a bâti sa réputation en Indochine puis en Algérie. Sa petite troupe combat à la frontière du Mozambique où elle laisse des blessés dans une série d’accrochages. Parmi les hommes présents, l’ancien du 2e R.EP., futur bras droit de Bob Denard en 1995, Marquez commence sa carrière de combattant privé, ainsi que Mélis, ancien du Tercio et futur lieutenant de la GP aux Comores. On a donc ici un groupe en partie composé d’anciens militaires reconvertis dans le privé. Ainsi, un même théâtre d’opération, la Rhodésie peut donner aussi bien une troupe plutôt volontaire et une autre pleinement mercenaire.

La remarque est peut-être également valable pour un théâtre réputé relevé du volontariat armé, le Liban. A l’opposé de l’inexpérimenté La Tocnaye, il y aurait eu une petite poignée de « mercenaires » au début de la guerre vers 1975-76. Parmi eux, un certain capitaine Borella  est  chargé de l’instruction des jeunes étudiantes militantes des Kataebs. Là encore, il demeure difficile de connaitre les motivations de son engagement. La seule certitude est que le nombre très restreint (moins d’une dizaine vraisemblablement) d’engagement de mercenaires rend assez peu valide une efficacité opérationnelle et tend donc à conforter l’hypothèse d’un choix politique (ou politico-religieux). Quelle est la part de motivations idéologiques chez les mercenaires de la période ?

 

Les mercenaires de Denard aux Comores, un groupe Janus ?

Au sein de la GP, les parcours d’engagement sont assez divers. En premier lieu, il faut peut-être rappeler que les réseaux de Bob Denard comptent à l’origine (c’est-à-dire dans les années 1960) de nombreux anciens militaires, notamment des officiers expérimentés passés par l’Indochine et l’Algérie. Ainsi, l’une des qualités premières à remplir, semble-t-il, pour le mercenariat est la garantie pour le « client » d’un savoir-faire, d’un degré d’expertise (au minimum à l’échelle tactique). Il y a cependant un profond renouvellement générationnel et sociologique dans les années 1970, plus particulièrement à partir de l’installation aux Comores qui assure une situation stable à Denard.

A partir de 1978 dans la GP des Comores, on voit apparaître des anciens de la Rhodésie, y compris ceux considérés comme des volontaires armés dans la période précédente. Ainsi, dans les archives Denard est conservée une lettre de Patrick Ollivier datée du 11 septembre 79 de Chiredzi au Zimbabwe : « Cher camarade [la formule n’est pas neutre], Me voilà depuis longtemps faisant du safari dans l’hémisphère sud. Je connais votre passion pour ce genre de sport. Des gens que nous connaissons, sont venus il y a bientôt deux ans, ici, se faire ridiculiser avant de se faire renvoyer promptement [Allusion à Roland de l’Assomption]. Leur amateurisme ne sied guère au genre d’exercice que nous pratiquons, il est vrai avec des fortunes diverses (…) Vue l’excellente qualité de nos safaris, en Afrique australe, j’ai beaucoup de guides expérimentés (européens comme africains, ce qui est intéressant !), bien entraînés, pouvant se plier à une très stricte discipline, qui seraient enchantés de mettre leurs connaissances au service d’une autre maison touristique (…). Pensez-vous que ce genre  d’activités soit irrémédiablement terminé, ou existe-t-il encore des possibilités ? Parmi ces guides, certains peuvent prendre des clients et les faire promener en avion, même au cours des pires conditions météorologiques. Bien entendu, la plupart des guides parlent anglais (…). Mais la quantité et la qualité ne constituent pas un problème. Au mois d’avril 1980, tous les contrats étant révisables. Il serait fort dommage de laisser passer l’occasion d’utiliser leurs services. En fonction de votre position actuelle, pouvez-vous me dire ce que vous pensez de tout cela et si cela présente, à vos yeux, quelque intérêt ? »[9]. Cette offre de services marque ainsi le basculement d’un « volontaire armé » vers le mercenariat.

Si l’on prend Patrick Ollivier, plusieurs interprétations sont possibles de sa volonté de rejoindre les Comores. La première est purement prosaïque et repose sur la nécessite de gagner sa vie en partant du savoir-faire acquis et de son plaisir retiré de l’expérience rhodésienne. La seconde consiste à voir dans le service pour Bob Denard une forme de continuation de la « cause » embrassée en Rhodésie, à savoir l’anticommunisme, alors que cette cause ne peut y être poursuivie.

On peut également y voir la tentation pour un projet civilisateur. Dans ses mémoires, P. Ollivier affirme que Denard lui propose de participer au développement économique des Comores pilotée par la GP, notamment en prenant la tête d’une unité de pionniers : « Tu recruteras des jeunes Comoriens. Autant que tu veux. Tu les équiperas ; je te fournirai le matériel de génie civil nécessaire. Vous serez mes bâtisseurs ». Bâtir un royaume ? Le Vieux sait flatter ses hommes. Voilà maintenant qu’il s’efforce de faire vibrer ma corde monarchiste »[10]. De fait, Patrick Ollivier se signalera dans la GP par une empreinte idéologique plus forte que nombre de ses camarades au point d’y gagner le surnom du « moine-soldat ».

Une remarque doit également être faite sur l’usage du terme de volontaire qui est constante chez Denard. On pourrait considérer que l’emploi de ce vocable répond à un souci d’échapper à la construction d’une législation internationale anti-mercenariat. Toutefois, le terme est employé antérieurement. Ainsi, dès les services en RDC entre 1964 et 1967 (et peut-être avant), le terme de « volontaires étrangers » se retrouve tant dans les courriers avec ses subordonnés (missions de recrutement en Europe par exemple[11]) qu’avec ses interlocuteurs officiels (PV des réunions avec les « volontaires » du 6e BCE à la même période par exemple à destination de Mobutu[12]). En revanche, la position avec la presse européenne et plus particulièrement française est beaucoup moins claire. Il s’agit ici pour Denard de construire une image légendaire qui participe à sa renommée.

Denard continue d’employer le terme pour évoquer la période des Comores : « Ces volontaires ne sont pas venus me rejoindre pour la bagarre puisque le calme règne désormais. Ils ne sont pas là non plus dans l’intention de faire rapidement fortune (…).C’est surtout la perspective de participer à la création d’un nouveau pays qui les a attirés dans l’océan Indien. Plusieurs de mes hommes, suivant mon exemple, ont d’ailleurs fondé des ménages coutumiers, et ne sont pas près d’y renoncer pour regagner la vieille Europe. L’esprit qui règne chez mes volontaires n’est donc pas celui qu’on prête habituellement aux mercenaires. Abdallah ne s’y est pas trompé en déclarant (…) qu’il disposait d’une troupe régulière, une sorte de légion étrangère obéissant aux règles communes à toutes les armées constituées »[13]. Ainsi, Bob Denard rend compte d’une volonté d’une forme de recherche d’aventure, celle de la participation à la construction d’une société différente de la leur. Sans penser que les membres de la GP sont des volontaires, des éléments montrent chez eux (ou une partie d’entre eux) l’adhésion à un projet politique partagé (dans leur esprit au moins) avec les Comoriens. L’activité mercenaire de ces hommes reprend toutefois à plusieurs reprises entre 1978 et 1989 (au Tchad au début des années 1980). 

            La fin de l’aventure comorienne, qui coïncide à peu près avec l’écroulement du monde bipolaire, nous interroge sur ce degré de volontariat (ou de choix des engagements acceptés) par les mercenaires de la GP. Ainsi, des cadres partent servir la cause karen avec la certitude de ne pas toucher de solde. Mais la Yougoslavie semble un théâtre plus digne d’intérêt.

 

La Yougoslavie, dernier théâtre d’opération d’une lutte perçue comme anticommuniste ?

 

Les conflits de l’ex-Yougoslavie mobilisent des réseaux des ultra-droites, comme le groupe Doriot, emmené par Michel Faci et Nicolas Peucelle. Une filière assure un recrutement au sein du groupuscule français Nouvelle Résistance pour la Légion noire croate. Le même phénomène s’observe dans d’autres pays. Ainsi, les volontaires italiens sont enrôlés par des petites annonces passées par Renaissance nationale, parti néo-fasciste d’Andrea Insabato. Parmi eux, Gaston Besson relève bien de ce volontariat armé. Pourtant, il accorde en 1993 au Nouvelle Observateur intitulée « moi, Gaston Besson, mercenaire français ». Toutefois, son savoir-faire le distingue des volontaires arrivés sans-formation de France ou d’Italie : « Je m’étais déjà battu. J’avais même entrainé des recrues en Asie du Sud-Est. La plupart des Croates n’avaient pas de compétences militaires. C’était pas une armée»[14].

Il rend compte des limites du « volontariat dans sa troupe en évoquant : « John, tué en quinze jours. Lui ne savait pas pourquoi il était là »[15] ou encore la recherche d’experts du combat dont on peut douter qu’ils relèvent tous du volontariat : « Il y avait beaucoup de légionnaires, d’anciens militaires qui avaient fait huit ou dix ans d’active ». Ainsi, une lecture à l’échelle collective montre que le mercenariat n’est pas absent au sein d’une troupe qui peut être identifiée comme volontaire. Parmi les compagnons de Gaston Besson, Franck Hugo se définit également dans son témoignage comme un « mercenaire de la République » (allusion à Denard).  En explication à son départ vers la Croatie, il écrit : « Comme sur un CV professionnel, il y avait des conflits qu’il fallait avoir faits »[16]. Mercenaire ou aventurier, Franck Hugo ne relève incontestablement pas du volontariat armé.

 

On peut donc conclure que l’antagonisme traditionnel entre le « bon » volontaire » et le « mauvais » mercenaire relève d’une typologie simplificatrice et caricaturale. Il y a contamination réciproque, je crois, des deux identités. Les volontaires répondent à des invariants qui existaient de tous temps chez les mercenaires. Les mercenaires des époques contemporaines sont le réceptacle des représentations politiques construites depuis 1789 sur l’engagement irrégulier.

 

Walter Bruyère-Ostells

Maître de conférences en Histoire contemporaine (Sciences Po Aix-CHERPA)

 

Ce texte est une version abrégée de la communication au colloque « Se battre pour des idées » qui s’est tenu aux Invalides et à l’Ecole Normale Supérieure les 13 et 14 avril 2012. L’enregistrement audio de la version intégrale peut être écouté à l’adresse suivante :

 http://savoirsenmultimedia.ens.fr/expose.php?id=901.

 


[1] 3e convention des Accords de Genève.

[2] Résolution 44/34 de l’O.N.U. dans Documents officiels de l’Assemblée générale, quarante-quatrième session, supplément no 49, p. 322–324.

[3] Ollivier P., Commandos de brousse, Paris, Grasset, 1985, p 10.

[4] Ibid., p 7.

[5] Entretien avec T. de La Tocnaye T. le 23 mars 2012.

[6] Hugo F., Lobjois P., Mercenaire de la République, Paris, Nouveau Monde éditions, 2009, p 230.

[7] Ibid., p 23.

[8] Sidos F.X., Les soldats libres, la grande aventure des mercenaires, op. cit., p 270.

[9] Archives privées Bob Denard.

[10] Ollivier P., Soldats de fortune, p 99.

[11] Rapport du lieutenant Faugère sur sa mission de recrutement de volontaires étrangers en France daté du 10 février 1967 à Kinshasa (Archives privées Bob Denard).

[12] Rapports du 6e BCE  de 1966 par exemple (Archives privées Bob Denard,).

[13] Denard B., Corsaire de la République, Paris, R. Laffont, 1999, p 330.

[14] Interview accordée au magazine Le Nouvel Observateur en août 1993.

[15] Ibid.

[16] Hugo F., Lobjois P., Mercenaire de la République, op. cit., p 98-99

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