L’ALGERIE ENTRE TOTALITARISME ET POPULISME

12 Sep
  • Saïd CHIBANE, L’Algérie entre totalitarisme et populisme. L’Harmattan, 2016. tome 1, Le temps du parti unique, 218 p. ; tome 2,  La Fausse ouverture ou l’heure des illusions/désillusions, 220 p.

 

« La liberté ne se donne pas, elle s’arrache ! ». Ce cri du cœur illustre une révolte venue de l’intérieur. Celle d’un directeur d’agences bancaires, en Algérie, autodidacte âgé de 75 ans, Kabyle de la région de Tizi-Ouzou qui, de Bouïra à Tamanrasset et autres lieux, a eu tout le temps de constater, depuis l’indépendance, comment son pays est dirigé par un Etat failli. Saïd Chibane est un homme de terrain (il porte le même nom qu’un homonyme célèbre, ophtalmologue, membre du gouvernement Hamrouche (1989-1991). Il laisse souvent éclater sa colère. D’où des jugements parfois hâtifs et de trop longues répétitions. Mais ces deux volumes sont d’une grande utilité pour comprendre le triste état d’un pays autiste, en marge de la mondialisation et « au bord de la crise de nerfs ». Pourtant, riche, mais peuplée de pauvres, l’Algérie est forte de 40 millions d’habitants et avait tout pour réussir dès 1962 avec, en sus, la manne des hydrocarbures.

            Pour comprendre les origines de cette gabegie, le premier tome est  consacré aux trois premiers chefs de l’Etat, des fêtes de l’indépendance à la sanglante répression des émeutes d’octobre 1988 (600 morts ?). Au banc des accusés, le FLN, Etat dans l’Etat, parti unique (et son alter égo syndical l’UGTA). Il a confisqué les rênes du pouvoir en le transformant en régime totalitaire, après une brève euphorie des premiers moments du règne de Ben Bella. Comme dans les pays de l’Est, plus imitation de l’Egypte de Nasser, ce parti ne représente plus que lui-même et n’a de révolutionnaire que la succession d’erreurs économiques que dénonce l’auteur. Et ce, à partir de slogans creux, tel « L’industrie industrialisante » qui ont fait des Algériens des assistés important à peu près tout ce qu’ils consomment. D’exportatrice de denrées agricoles, l’Algérie est devenue dépendante, surtout après l’ouverture, sous le général Zeroual (1994-1998), du commerce extérieur. Elle a paradoxalement abouti à des importations tous azimuts. Ce qui confirme le règne de la débrouillardise en favorisant tous les trafics, celui du « trabendo » devenu sport national de l’économie parallèle. A partir, d’exemples vécus, l’auteur démonte les mécanismes aberrants du fiasco agricole, industriel et commercial où la culture des passe-droits, des pots-de-vin et autres aspects de la corruption gangrènent l’économie. Saïd Chibane explique en quoi l’Algérie est structurellement désorganisée et indisciplinée en raison de sa mauvaise gestion. Ce dont profitent quelques caciques du régime, la caste affairiste, ou des membres des forces de l’ordre. Ce qui attise les rancunes de jeunes laissés-pour-compte que tente peu à peu le discours, démagogue, des islamistes érigeant la religion en valeur refuge. Pourtant, et c’est un des paradoxes de l’Algérie, ce pays dispose d’intellectuels de grande valeur, de chefs d’entreprises et de cadres compétents sous-payés (universitaires, médecins…). Ils n’attendent qu’une chose : que la chape de plomb saute enfin !

            Ce livre-réquisitoire souligne aussi les injustices dont sont victimes les tenants de la culture berbère. L’auteur critique Ben Bella qui, en confisquant le pouvoir avec l’aide de l’armée de l’extérieur, a multiplié les erreurs, dont celle de vouloir à tout prix rattacher l’Algérie au monde arabe, sans tenir compte du riche passé maghrébin, multiculturel et méditerranéen du pays. L’ascète Boumedienne achève ensuite de transformer le régime en dictature opaque où règnent les tripatouillages et le clientélisme d’un « système » aux mains d’une maffia politico-financière. Il est aussi fondé sur le clanisme, la rente et l’allégeance Cet Etat policier, qui torture (toute puissance de la Sécurité militaire) et n’hésite pas à assassiner de grandes figures de la guerre d’indépendance (Mohammed Khider, Krim Belkacem…), conduit peu à peu le pays à une économie de pénurie que les nationalisations ne font qu’accentuer. Elle tourne à l’économie de bazar quand, en 1979, un autre colonel, Chadli Benjedid, remplace Boumedienne décédé. Malgré une timide ouverture vers le secteur privé, l’auteur cite une multitude d’exemples d’un « système » qui continue de piller le pays en se donnant bonne conscience par des institutions de façade (Assemblée nationale, Cour des comptes…), tout en livrant l’enseignement primaire à des intégristes venus du Proche-Orient. Saïd Chibane énumère les révoltes successives depuis le « printemps berbère » d’avril 1980, et donne sa propre version des « événements » d’octobre 1988. Certes, devant l’ampleur des manifestations, le pouvoir a dû céder, en partie. Ce dont profitent les islamistes. Mais l’ouverture au multipartisme et une relative liberté de la presse ne sont pas accompagnées de véritables élections législatives anticipées et d’une remise en cause du « système ». Le FLN n’est pas dissous et avorte d’un clone, le RND (en 1997), tandis que l’armée reste omniprésente. Et ce, malgré le référendum constitutionnel du 23 février 1989 qui aurait dû conduire l’Algérie sur la voie de la démocratie.

            Tout aussi percutant, le second volume dénonce les illusions de changement à partir de 5 constitutions, que l’auteur estime « bricolées », afin que l’opacité du régime perdure. Et ce, de la « décennie noire », 1992-2000, où la population est prise entre deux terreurs, à nos jours. A retenir, le long plaidoyer en faveur du seul homme d’Etat que l’Algérie ait connu, Mohammed Boudiaf, assassiné à Annaba le 29 juin 1992, et qui gommé de la mémoire nationale. Humble, tribun parlant vrai, il s’entoure d’expatriés, comme lui, pour redresser le pays et d’hommes compétents, tels Mouloud Hamrouche et le Premier ministre Ahmed Ghozali. C’est le seul Président à avoir proposé un projet de société fondé sur l’entre aide, le travail créateur… Et ce, en faisant appel à la plus grande richesse du pays, sa jeunesse, qu’il appelle à se mobiliser, le 8 juin. Il meurt pour avoir osé dénoncer « ceux qui s’enrichissent en rond » et avoir lancé une enquête contre la corruption et les divers « services » qui ouvrent, contre sa volonté, des camps de concentration dans le Sud où s’entassent des islamistes. L’auteur n’est pas tendre pour l’actuel détenteur de la Présidence et sa folie des grandeurs. Bouteflika en est à son 4e mandat, toujours prompt, bien que cacochyme et grabataire, à sévir contre quiconque remet en cause son pouvoir (ex. affaire Benchicou, directeur du Matin, en 2004). Il y a là quelque chose qui évoque Qu’attendent les singes de Yasmina Khadra.

            Ayant constaté la dichotomie entre pays réel et pays légal, l’ouvrage se termine par un appel à la refondation de l’Algérie au sein d’une Seconde République.

 

Jean-Charles Jauffret

 

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