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HOMMAGE A GILBERT MEYNIER, GRAND SPÉCIALISTE DE L’HISTOIRE DE L’ALGERIE

2 Avr

À 75 ans, l’historien Gilbert Meynier est décédé à Lyon, le 13 décembre 2017. Son œuvre, immense, fait de lui un homme-pont entre les deux rives de la Méditerranée. Toute sa vie a été consacrée à l’histoire de l’Algérie, pays qu’il connaissait si bien pour y avoir longuement séjourné, tout en étant capable d’écrire et de lire en arabe.

G. Meynier

Né à Lyon le 25 mai 1942, époux de Pierrette qu’il rencontra en Algérie qui lui donna trois enfants (tout en militant au sein de la CIMADE pour la protection des réfugié(e)s et demandeurs d’asile Algériens), cet « historien érudit, méticuleux », selon son ami Benjamin Stora, a rencontré l’Algérie très tôt.

Étudiant, en 1961 il organise avec ses camarades de l’UNEF, une manifestation en faveur de l’indépendance algérienne. Proche de Vidal-Naquet, il dénonce très tôt l’usage de la torture en Algérie. Un an plus tard, il fait partie des «pieds rouges», ces jeunes Français venus volontairement prêtés main forte à l’Algérie indépendante. Sous contrat, il mène une campagne d’alphabétisation de plusieurs mois près d’Alger. De 1967 à 1969, le jeune agrégé d’histoire enseigne au lycée d’Oran, puis à l’Université de Constantine entre 1967 et 1970 où il noue de solides amitiés. Il poursuit sa carrière en France, tout en faisant de fréquents séjours de recherches en Algérie et devient professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Nancy II. À 60 ans, il quitte le service actif et devient émérite pour mieux se consacrer à ses recherches.

Au même titre que Charles-Robert Ageron ou son maître André Nouschi qui dirigea sa thèse d’État, Gilbert Meynier est un très grand historien de l’Algérie. Fait toujours autorité sa monumentale thèse d’État, L’Algérie révélée. La première Guerre Mondiale et le premier quart du XXe siècle, éditée chez Droz en 1981 et rééditée et complétée en 2015. C’est bien dans les tranchées, à l’usine, dans les exploitations agricoles de la «métropole» que s’est forgée la « conscience identitaire algérienne » qui, un jour, aboutira à une guerre contre l’oppression coloniale. En s’intéressant aux racines du nationalisme algérien, Gilbert Meynier a aussi mis en valeur dans de multiples études la grande figure de l’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader.

Gilbert Meynier n’était pas un homme des médias, bien que brillant orateur, mais un travailleur de fond, des bas-fonds de l’histoire coloniale algérienne. Outre Le FLN, documents et histoire, Fayard, 2004, qu’il signe avec son vieil ami Mohammed Harbi, on lui doit un grand classique publié chez le même éditeur en 2002 : Histoire intérieure du FLN. Loin de toute histoire officielle, Gilbert Meynier montre toutes les facettes du FLN et de son bras armé, l’ALN, sans rien cacher des exactions, des crimes de guerre commis par l’armée française pendant la guerre d’indépendance algérienne. Ce livre continue de déranger et est sujet à controverses, mais ce travail colossal fait la somme de documents d’archives tant françaises qu’algériennes.

J’ai eu la chance d’accompagner mon ami Gilbert Meynier pour plusieurs articles communs et colloques, dont l’inégalé, tenu à l’École normale supérieure de Lyon en 2006,  devenu ouvrage collectif en 2008, Éditions La Découverte, en collaboration avec Frédéric Abécassis, Pour une histoire franco-algérienne. En finir avec les pressions officielles et les lobbies de mémoire.

Gilbert Meynier était aussi un historien militant. En 2005, nous avons été parmi les tous premiers à protester contre l’article 4 de la loi sur la colonisation française et ses « bienfaits ». Austère et très sûr en amitié, à Lyon, que ce soit au sein de l’Association Coup de Soleil encourageant les rencontres autour du Maghreb, où à l’occasion de nombreux dialogues interreligieux, l’historien, aux côtés de son épouse, Pierrette, disparue moins de deux mois avant lui, faisait partie de ces chrétiens engagés au nom de l’amour du prochain. C’est pour cette raison que j’aurais plaisir, le 2 mai prochain, à lui rendre hommage dans cet espace de liberté que constitue, à Alger, le Centre diocésain des Glycines où je suis déjà intervenu, en avril 2015, dans un dialogue franco-algérien avec mon ami Daho Djerbal.

Cet hommage fera, certes, le bilan de son œuvre, dont la monumentale Histoire intérieure du FLN, mais évoquera aussi l’écriture braudélienne, c’est-à-dire sur le long terme, de l’histoire de ce pays qu’il a tant aimé, dont les deux premiers tomes de L’Algérie des origines. De la préhistoire à l’avènement de l’islam (2006, La Découverte), suivi deL’Algérie, cœur du Maghreb classique. De l’ouverture islamo-arabe au repli (2010, La Découverte). Le cancer dont il souffrait ne lui a pas laissé le temps de publier le troisième tome, mais, bien que déjà atteint tout en faisant preuve d’un courage exemplaire, juste avant sa disparition, il a eu le temps de publier un livre-testament, que j’évoquerai, L’Algérie et la France, deux siècles d’histoire croisée. Essai de synthèse historique (août 2017, L’Harmattan (collection bibliothèque de l’iReMMO, n° 28).

Il va de soi, que comme pour les autres hommages qui lui ont été rendus et qui le seront tout au long de l’année en France, cet hommage ne peut se concevoir sans l’écoute, la prise de parole de ceux qui l’ont connu et qui, résidant en Algérie, veulent témoigner.

En attendant de vous accueillir aux Glycines, laissons le dernier mot à son ami intime, Tahar Khalfoune, qui recueillit son dernier souffle : «Avec sa disparition, c’est une partie de l’histoire de notre pays qui s’en va. J’ose espérer que les Algériens reconnaîtront l’œuvre monumentale qu’il a consacrée sa vie durant à l’histoire de notre pays, (une histoire) très riche mais mal connue et mal enseignée, c’est une dette d’amitié et de justice que nous lui devons ».

Jean-Charles Jauffret, Professeur émérite d’histoire contemporaine de Sciences Po Aix

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LA FRANCE ET L’ALLEMAGNE SUR LE QUI-VIVE AVANT 1914

18 Oct

                 Habitué à s’adresser à un public dépassant le cercle restreint de la société militaire[1], le général Bonnal écrit en 1906 que les travaux de préparation à la guerre ont atteint en France et en Allemagne un degré de perfection qu’il semble difficile de dépasser[2]. Pourtant, loin de diviser nettement les deux pays en deux blocs hermétiques et hostiles[3] –  l’image d’Épinal, en la matière, étant largement erronée – ces efforts impliquent un certain entrelacement des flux et reflux de la réflexion militaire. Il règne certes une ambiance électrique, l’époque étant ponctuée d’incidents aux marges de l’Europe, dans le théâtre à la fois proche et lointain, routinier et champ d’expérimentation, que constitue l’espace colonial. Vis-à-vis de l’Allemagne, l’état-major à Paris ne s’en tient pas à un sentiment d’hostilité brutal et sans nuance. Il fait preuve au contraire, en vue de l’emporter dans un avenir plus ou moins rapproché, d’un certain instinct d’imitation et d’étonnantes capacités d’adaptation. De part et d’autre se produit un processus patient et durable de découverte, d’analyse et d’interprétation, par la magie de la traduction, de la pensée théorique et technique de l’adversaire désigné. Si le mathématicien Henri Poincaré, incarnation de la science triomphante, affirme en 1912 dans un discours que la guerre est une science expérimentale dont l’expérience ne peut se faire, le commandement estime néanmoins qu’il n’est pas vain de tenter de deviner les intentions et de se familiariser avec les pratiques militaires du voisin. Il s’agit aussi, côté français, de se sortir de la douloureuse situation de vaincu de 1870 pour se positionner comme le potentiel vainqueur. L’avant-1914 constitue une page particulière de la longue et complexe histoire d’amour-haine entre la France et l’Allemagne. Les hommes et les canons se trouvent dressés face-à-face, mais globalement, jusqu’à l’éclatement des hostilités, la relation entre états-majors demeure de type dialogique.

Confrontation brutale du régime de Napoléon III avec une Allemagne en train de se constituer en État-nation moderne, la guerre de 1870 occupe en France une fonction axiale dans la redéfinition des rapports entre armée et citoyenneté. Dépassant la sphère traditionnelle des combattants, alors perçus comme des professionnels légèrement aventuriers, méprisant l’intellectualité, la défaite consacre un certain épanchement de la société militaire dans diverses strates de la société civile. Elle donne une impulsion décisive à la mise en place d’un service militaire dit universel, alors que l’Allemagne dotée d’une démographie dynamique peut, elle, se permettre une sélection dans la masse de ses appelés, avec une durée du service s’échelonnant d’un à trois ans. Idée issue de la Révolution, réactivée dans le sillage de la mise en place de la IIIe République, la conscription devient progressivement un mécanisme considéré comme fondamental, non seulement pour la sécurité de la nation, mais aussi comme garant du bon fonctionnement du corps social. Porté à trois ans le 15 juillet 1889, il devient ensuite « universel » et égalitaire, raccourci à deux ans, le 21 mars 1905. Le 7 août 1913, une loi le rétablit à trois ans, dans une ambiance de controverse. Les possibilités d’exemptions deviennent de plus en plus rares, les forces vives de la nation se devant d’être intégralement mobilisables. La démocratie française, encore en phase d’apprentissage, tente de forger un lien idéalement quasi-indissoluble entre la nation et la jeunesse masculine dans un mouvement général de façonnement des institutions républicaines qui passe notamment par la redéfinition ce qui est « français ». L’image de l’ennemi évolue jusqu’à l’orée de la Grande Guerre, avant de connaître de nouvelles mutations durant les quatre ans d’hostilités. L’imaginaire des frontières de l’Est est un élément prépondérant, la reconquête des provinces perdues (l’Alsace et la Lorraine) fonctionnant comme un horizon censé unir des groupes sociaux aux aspirations très différentes. Les Français considèrent que les Allemands ont su naguère tirer les leçons des revers infligés par leur héros Napoléon.

Le dernier quart du XIXe siècle est marqué par la prépondérance des armées de masse dans les principales puissances d’Europe continentale[4], le modèle prussien étant imité[5], dans une optique de revanche, par la IIIe République qui cherche à s’affirmer. Depuis ses débuts, celle-ci s’efforce de tisser des liens solides entre armée et nation, avec un certain bonheur puisqu’à partir de 1914, et dans leur écrasante majorité, les Français admettent le devoir de défense nationale comme un devoir naturel à tout citoyen[6]. Prétendre confier la sécurité de la nation à une poignée de spécialistes évoque des réminiscences monarchistes, ou du moins anti-parlementaristes, comme la vie publique française en a connu au XIXe siècle. Il s’agit donc de promouvoir une excellence républicaine, via notamment de grandes écoles capables de rivaliser avec les académies militaires d’outre-Rhin. La formation intellectuelle, physique et morale des officiers est tout entière conçue dans cette perspective, puisque nous sommes encore tellement sous l’impression de nos défaites de 1870, nous attribuons à nos voisins une telle force[7] constate en 1911 le colonel Boucher. L’humiliation de 1870 a, d’une certaine manière, pu être surmontée par une habile acculturation nationale du modèle prussien, mais sans procurer à la France une sérénité durable. Le service militaire se prolonge par un processus volontariste de canalisation du sentiment national embrassant la famille, le champ des croyances et du religieux, l’éducation, la littérature.

Dans la sphère du commandement existent des passerelles, sinon de véritables réseaux de sociabilité entre Paris et Berlin, l’apprentissage des langues étrangères multipliant paradoxalement les occasions de contacts entre des groupes théoriquement dressés à se haïr. La principale différence entre les forces françaises et allemandes réside dans le degré d’encadrement des hommes[8]. La France souffre d’une pénurie de sous-officiers professionnels, si bien que les compétences des officiers se trouvent diluées dans des tâches subalternes, situation relativement peu propice aux expérimentations et au dynamisme intellectuel. Les écoles phares que sont Saint-Cyr et Polytechnique, héritages de la réorganisation militaire napoléonienne exigent de leurs élèves des compétences avancées en allemand, alors que l’anglais est absent au programme en dépit de la signature en 1904 de la série d’accords bilatéraux avec le Royaume-Uni connus sous le nom d’Entente cordiale. Les élites, dans l’Allemagne de Guillaume II, cultivent également leurs aptitudes linguistiques. La cavalerie, l’arme la plus difficile à intégrer pour les jeunes officiers, reste auréolée d’un prestige historique qui inhibe d’éventuelles interrogations sur son utilité réelle. L’état-major français, à l’instar de son homologue allemand, considère qu’elle peut encore jouer dans la guerre un rôle potentiellement décisif. En 1913, le cheptel équin français a atteint historiquement son acmé, 3 222 080 chevaux étant recensés[9]. Prestigieux socialement, le métier des armes n’est guère rémunérateur. Cette situation peu enviable fait l’objet d’un long article dans le périodique le plus représentatif de l’état-major allemand, Militär-Wochenblatt[10]. Les récriminations dans la presse française à propos des insuffisances et de la baisse de niveau de la situation de l’officier se sont multipliées dans les dernières années constate un rédacteur en 1913. Cet état de fait est illustré par un tableau comparatif mettant en évidence la décrue progressive (et semble-t-il inexorable) du nombre de candidats aux écoles de Saint-Maixent[11] et de Saint-Cyr. Les chiffres, nullement exagérés, se recoupent avec ceux des Français[12]. Les polytechniciens qui seuls maîtrisent le commandement d’une arme savante telle l’artillerie, dont l’importance n’est pas forcément reconnue à sa juste valeur, sont de plus en plus nombreux à quitter l’armée. Les ingénieurs de l’armement, limités dans leur avancement militaire, puisqu’ils ne peuvent pas dépasser le grade de colonel, tendent à se reconvertir dans l’industrie civile. C’est le cas par exemple de Rimailho[13] et Sainte-Claire Deville, dont les noms sont associés au célèbre canon de 75 mm modèle 1897. Par manque de moyens plus que par un quelconque aveuglement idéologique, la culture stratégique de l’armée française est globalement peu technologique. Munis seulement d’une formation technique assez sommaire, les saint-cyriens majoritaires sont attirés par les progrès des sciences humaines, dont le spectre s’étend du plus sérieux à un certain irrationalisme. Dans cette mouvance, les facteurs moraux sont quasi-unanimement considérés comme essentiels parmi les conditions de la victoire. L’exemplarité de l’officier, généralement fantassin, est vue comme centrale dans la conduite d’une guerre de masse, les conscrits dont le service cultive essentiellement la fougue et l’obéissance devant être galvanisés par des ordres vocaux simples. Il s’est en outre produit après la défaite française de 1870 une rupture rhétorique, l’ennemi allemand étant alors considéré comme un potentiel inventeur de monstruosités mécaniques doté d’une volonté de façonner l’histoire par la puissance technicienne. En 1879, le roman de Jules Verne, Les Cinq cents millions de la bégum avait par exemple mis en scène un Français et un Allemand initiateurs de deux villes idéales antagonistes, à une sorte de phalanstère aux principes hygiénistes s’opposant une cité-usine vouée à fondre d’énormes canons. Ce sont les deux faces de la même utopie. L’imaginaire autour de bouches à feu a considérablement évolué des campagnes napoléoniennes à l’orée de la Grande Guerre, mais la supériorité allemande en matière d’artillerie lourde est inadéquatement perçue par l’état-major français jusqu’en 1914, bien que de vifs débats agitent les cercles avertis. Il existe bien dans, certains domaines, une répartition inéquitable de part et d’autre des équipements, mais surtout un différentiel, qui se révélera non-négligeable, dans la manière dont il est prévu d’en faire usage sur le champ de bataille.

Entre la France et l’Allemagne, la Grande Guerre – ce nom lui ayant été attribué pour souligner sa singularité – n’est pas une fatalité, ce n’est que dans la sphère des imaginaires qu’existe l’idée d’un cheminement inéluctable vers un chaos intereuropéen. Il s’agit d’une reconstruction explicative élaborée a posteriori, de même qu’on a arbitrairement renommé Belle Époque l’ère d’avant 1914, qui n’avait été un âge d’or que pour une frange de privilégiés. Après 1918, l’histoire de la renaissance militaire après une humiliation cuisante se répète en sens inverse de la situation d’après 1870, puisque l’état-major français et la classe politique sont quasi-unanimes pour abaisser l’Allemagne en vue de prévenir sa résurgence comme puissance de premier plan.

Candice Menat, docteur en Histoire, CHERPA

[1]. JAUFFRET, Jean-Charles, « Les fonctions de la presse militaire française de 1871 à 1914 » in GILI, Jean-Antoine, SCHOR, Ralph (dir.), Hommes, Idées, Journaux : mélanges en l’honneur de Pierre Guiral, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, 487 p., p.51 à 56, p.53. Si le général Lewal, l’un des responsables du renouveau de la pensée militaire française, consacre quelques études stratégiques, en 1872, au conservateur Journal des Sciences militaires, le général Bonnal préfère la plus vaste audience de la Revue des Deux Mondes (…).

[2]. BONNAL, Henri, général, La prochaine guerre, Paris, Librairie Chapelot, 125 p., p.13. Le livre fait partie de la série des  Questions militaires d’actualité.

[3]. POIDEVIN, Raymond, « La question d’un rapprochement économique et financier entre la France et l’Allemagne de 1906 à 1909 » in SHAMIR, Haim, France and Germany in an Age of Crisis, 1900-1960 : Studies in Memory of Charles Bloch, Leiden, Brill, 1990, 411 et VI p., p.17 à 29.

[4]. Parmi les belligérants prenant part à la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne, acteur relativement tardif, est la seule nation d’envergure à ne posséder qu’une armée professionnelle.

[5]. BOULÈGUE, Jean, « De l’ordre militaire aux forces républicaines : deux siècles d’intégration de l’Armée dans la société française » in THIÉBLEMONT, André, colonel (dir.), Cultures et logiques militaires, Paris, PUF, 1999, 339 p. et VIII, p.261 à 288, p.272-273. « L’organisation de la conscription sous la forme du service militaire en temps de paix s’est faite progressivement, et de plus en plus « universellement », de 1872 à 1905. Le discours officiel républicain s’est efforcé de forger une légitimité démocratique, en même temps que nationale, au service militaire. Le principe invoqué est qu’il est lié à la citoyenneté, à la fois en tant que droit et en tant que devoir. Le désir de légitimation a été si fort qu’on a voulu lui assigner la Révolution française pour origine (…) Il fallait « oublier » pour cela que c’est en Prusse, quelques décennies plus tôt, que fut mis en place le système moderne de service militaire et qu’il s’étendit en deux siècles à la plupart des États d’Europe continentale, démocratiques ou non, tandis que d’autres pays, démocratiques et même républicains, en faisaient l’économie ».

[6]. ROUSSEAU, Frédéric, Service militaire au XIXe siècle : de la résistance à l’obéissance : un siècle d’apprentissage de la patrie dans le département de l’Hérault, Montpellier, ESID, 1998, 224 p., p.8.

[7]. BOUCHER, Arthur, colonel, La France victorieuse dans la guerre de demain, Paris, Berger-Levrault, 1911, 103 p., p.5.

[8]. BONNAL, Henri, général, Questions militaires d’actualité, Paris, Chapelot, 1908, 125 p, p.59-60 estime qu’en 1905, forte de cent-quarante hommes, une compagnie allemande compte quatre officiers et quatorze sous-officiers, ce qui équivaut à un taux d’encadrement de 13%. Dans la compagnie française, hors troupes de couverture, avec trois officiers et sept sous-officiers, ce taux est de 9,5% et diminue encore si on ne prend en compte que les emplois de combattants.

[9]. DIGARD, Jean-Pierre, Une Histoire du cheval, art, techniques, société, Arles, Actes Sud, 2007, 296 p., p.14.

[10]. LEHMAN, Fritz, « Offizierersatz und Beförderund im französischen Heere », Militär-Wochenblatt n°1 1er janvier 1913 p.4 à 9, p.7.

[11]. L’école militaire d’infanterie, plus accessible que Saint-Cyr à la jeunesse attirée par le métier des armes, est créée à Saint-Maixent le 22 mai 1880,

[12]. JAUFFRET, Jean-Charles, Parlement, gouvernement, commandement, l’armée de métier sous la IIIe République : 1871-1914, Vincennes, Service historique de l’armée de terre, 1987, volume 1, 650 p., volume 2, 704 p., p.517.

[13]. Le changement d’activité d’un technicien de premier plan de l’armée française est dûment enregistré par l’état-major  allemand. ANONYME, Militär-Wochenblatt n°25 22 février 1913, rubrique Kleine Mitteilungen p.571. Le rédacteur anonyme salue un artilleur de premier ordre.

La Crimée et les Tatars dans le temps long de la géopolitique russe

4 Mai

Ancienne terre d’islam, la Crimée a vu émerger un nationalisme tatar qui fut par la suite soumis par le pouvoir soviétique ; et cette soumission n’est peut-être pas dénuée de parallèles avec la situation actuelle, principalement du point de vue de la stratégie russe.
C’est au XIVème siècle que la Crimée passe sous domination sunnite, sous le règne d’Özbeg, prince mongol de la Horde d’Or et qui régna comme khan de 1313 à 1341, mais c’est toutefois dès 1239 que la Horde s’installa en Crimée lorsque certains clans décidèrent d’en faire leur « yurt » (pays) (1). Les Tatars gouvernèrent ensuite le khanat de Crimée, qui s’étendait alors de l’embouchure du Dniestr à celui du Dniepr. Jusqu’au passage sous domination russe, le khanat de Crimée est, parmi tous les khanats turcs issus de l’éclatement de la Horde d’Or, celui qui exista le plus longtemps (2).
Une conquête s’inscrivant dans la logique russe de « Moscou- troisième Rome »
La conquête de la péninsule de Crimée en 1783 ne saurait se justifier par la seule ambition russe d’accéder aux mers chaudes, malgré la naissance de la flotte russe de la Mer Noire la même année (3), et apparaît plutôt comme étant le premier pas de ce que Catherine II appelait son « projet grec ». Stratégiquement, cela visait à l’émancipation de tous les peuples orthodoxes des Balkans, leur passage sous protection russe, l’expulsion des Turcs du continent européen (4) et la création d’Etats-tampons sous protectorat russe et destinés à assurer sa sécurité à ses frontières sud (5). Plus largement, il s’agissait de faire de Moscou la « Troisième Rome » en favorisant, autour des peuples slaves, l’unité de la religion orthodoxe dont Constantinople demeurait alors le berceau spirituel après le grand schisme de 1054. Pour cette raison, la domination russe, totale à partir de 1785, se caractérisa par la mise en place de politiques de colonisation et de russification qui défirent complètement l’organisation sociétale tatare (6).
L’émergence du nationalisme tatar
A la fin du XIXème siècle, soit un siècle seulement après la conquête russe, les Tatars ne constituent plus qu’une petite minorité musulmane, coupée des autres peuples turcs de l’Empire ottoman. Toutefois, l’espoir d’un renouveau « national » apparaît au sein de la minorité tatare, sous l’action d’intellectuels et de la pensée réformiste, ou « djadidiste ». Celle-ci apparaît avec Ismaïl Bey Gaspirali (7) qui, inspiré par ses études et voyages (8) ainsi que par le débat entre slavophiles et occidentalistes au milieu du XIXème siècle en Russie, développe l’idée selon laquelle seule une modernisation « nationale », marquée par le libéralisme et un ancrage résolument occidental, serait susceptible de permettre une renaissance de la nation tatare de Crimée.
A la faveur de l’année 1905, décisive pour la Russie, notamment par la révolution commencée par le « Dimanche rouge » en janvier et estompée en octobre avec la promesse d’une constitution posée par Le Manifeste d’octobre, se créé le parti modéré Union musulmane qui plaide pour un renouveau panturc et panislamique dans le cadre du pouvoir impérial contre lequel il ne veut s’opposer. Escomptant une évolution démocratique et libérale de la Russie, Union musulmane revendique l’égalité avec les Russes, la liberté religieuse ainsi qu’une réforme scolaire mais aucune de ces revendications n’aboutissent.
Après cet échec, une partie des Tatars est convaincue, alors que se développent déjà les idées révolutionnaires, que la Nation tatare ne saurait émergée que par une réduction des injustices sociales de la péninsule dont le gouvernement tsariste est rendu responsable. Dès lors, le nationalisme tatar se radicalise et évolue vers une opposition à l’autorité russe qui décline progressivement l’idéal panturc et panislamique à des formes identitaires plus nationales (9). A côté de la définition de la nation tatare, qui se retrouve territorialement (la Crimée), ethniquement (population turque) et religieusement (islam sunnite), un organe clandestin apparaît avec la Société nationale.
Le nationalisme tatare, qui émerge avec Gaspirali, parvient à développer les éléments d’appartenance à une nation et de simples revendications locales spécifiques évoluent en une volonté d’émancipation à la veille de la Révolution russe.
La soumission au bolchévisme
La chute du tsar en février 1917 et les débuts de la révolution russe sont propices au développement des tentations autonomistes tatares, le mouvement nationaliste y voyant la possibilité de faire naître un Etat tatar autonome au sein de la Russie. Une conférence des musulmans de Crimée est ainsi organisée à Simféropol en mars 1917 et à laquelle participent 1 500 délégués. Des mesures économiques, politiques, sociales et culturelles sont prises. Un gouvernement est formé, une constitution adoptée et la nouvelle autorité tatare, confiée à Celebi Cihan, s’installe à Simféropol.
Toutefois, considérant les sécessions contraires aux intérêts de la révolution prolétarienne (10), le pouvoir bolchévique s’y oppose et une autorité bolchévique est instaurée à Sébastopol et il est ordonné aux marins de la flotte de la Mer noire de marche sur Simféropol, selon le vœu de Staline que « le droit des nations à la séparation ne doit pas être confondu avec l’idée que les nations doivent obligatoirement se séparer » (11). Le nationalisme tatar est réprimé, ses responsables emprisonnés et son parti interdit.
La répression bolchévique n’achève cependant pas le nationalisme tatar et, au début de l’année 1921, la situation dans la péninsule inquiète le gouvernement bolchévique qui envoie alors Sultan Galiev, communiste musulman en charge des politiques de nationalités. De sa mission dans la péninsule, il arrive à la conclusion que la Tchéka pratique de nombreux excès et plaide pour l’instauration d’une République soviétique autonome de Crimée, ce qui sera fait le 18 octobre 1921, pour une redistribution des terres au profit des paysans tatars et pour une politique d’ouverture du Parti communiste à l’égard des Tatars.
Dès lors, le nationalisme tatar est détruit sous le double effet de la répression d’abord, d’un degré d’intégration plus poussé au sein de l’URSS ensuite. Pourtant, les années 1920 ne signifient pas pour autant la fin de la crainte bolchévique à l’égard des Tatars. La déportation dont sont victimes les Tatars de Crimée le 18 mai 1944 (12) et la prolongation des effets de la déportation par l’exclusion des Tatars des processus de réhabilitation initiés par Khroutchev dans la foulée du 20ème Congrès du PCUS en 1956 en témoigne puisque, si les Tatars de Crimée retrouvent leurs droits à titre individuel, toute existence collective leur est dès lors déniée (13).
Or, le sort des Tatars de Crimée, de la Moscou héritière de Constantinople en 1783 au renouvellement du messianisme russe par l’idéologie bolchévique, traduit la stratégie d’universalisme de Moscou. Derrière l’histoire et le vécu tatars (14) , se perçoit le caractère universaliste de la stratégie russe, caractère qui est peut être celui se retrouvant aujourd’hui dans la situation en Crimée. Ainsi, la manière dont Moscou mit en avant la solidarité orthodoxe et russophone pour justifier son intervention en Crimée et l’organisation d’un référendum d’autodétermination malgré les protestations de la communauté internationale et l’hostilité de l’Ukraine peut démontrer l’idée selon laquelle la pensée stratégique russe se positionne au-delà des revendications nationales qui lui sont contraires.
La stratégie « d’universalisme » de Moscou
La stratégie russe ne peut se concevoir que dans une double dimension : spatiale et religieuse. Dès le XVIème siècle, sous l’inspiration du moine Philothée de Pskov et la lettre qu’il adressa à Vladimir III vers 1510-1511, lettre censée « contenir » l’idée de Moscou « troisième Rome », le positionnement de la Russie dans le monde était en partie dictée par la volonté de fonder un ensemble orthodoxe et de faire de la Moscovie le « siège d’un empire universel » (15). La révolution bolchévique et l’idéologie communiste renouvelèrent le messianisme précédent par le postulat d’un conflit idéologique mondial devant aboutir à la victoire, s’inscrivant ainsi dans la continuité de la pensée tsariste développée au XIXème siècle du déclin de l’Occident et de la Russie comme « troisième voie » (16).
Toutefois, si la chute de l’URSS favorisa un rapprochement avec l’Occident qui se traduisit également dans les orientations de la politique étrangère russe avec l’élaboration de la doctrine Elstine-Kozyrev en 1993 (17) , la doctrine Primakov (18) qui lui succède rompt avec cette ligne diplomatique en plaidant pour la construction d’une empire eurasien, situé dans la sphère d’influence historique et culturelle de la Russie afin d’équilibrer la prédominance américaine par l’instauration de contrepoids dans la logique d’un monde multipolaire. A côté de la mise en place de « partenariats sélectifs » avec l’Occident, en jouant notamment sur les différends entre l’Union européenne et les Etats-Unis, l’un des piliers de la doctrine Primakov repose sur l’établissement d’un glacis, incluant les pays de la CEI et les anciennes frontières de l’URSS, au-delà duquel le développement de l’Occident, à travers un rapprochement avec l’Union européenne et/ou l’OTAN, serait perçue avec méfiance par Moscou et entrainerait des conséquences politiques (19).
Des parallèles
La soumission du nationalisme tatar en Crimée obéissait à l’exigence stratégique russe puis soviétique, et les conséquences furent dramatiques. Le décalage observé entre les revendications tatares, notamment avant la Révolution de 1917, et les réponses russes traduisent l’idée selon laquelle l’intérêt stratégique de la Russie prime.
Cette primauté des intérêts stratégiques se révèle difficilement conciliable aujourd’hui avec le droit international et des instances de gouvernance qui cherchent à favoriser la coopération. Toutefois, en continuant à se penser en empire, héritier des empires tsariste et soviétique, et donc historiquement presque « immortelle », la Russie s’impose et l’exemple du nationalisme tatar, en perspective historique, peut se percevoir comme étant de mauvais augure pour l’Ukraine.

Pierre-Olivier Eglemme, étudiant du Master II en 2013-2014.

1 B. G. Williams, The Crimean Tatars : the Diaspora Experience and the Forging of a Nation, Leyde, 2001.
2 A. Fisher, The Russian Annexion of the Crimea, Cambridge, 1970.
3 Brèves Marines, n° 166, mars 2014.
4 Le khanat de Crimée est alors une vassalité du sultan ottoman.
5 E. Morenkova Perrier, « Les principes fondamentaux de la pensée stratégique russe », Les Laboratoires de l’INSERM, n°22, pp.9-10.
6 G. Dufaud, « Le pouvoir soviétique et l’indigénisation de la République de Crimée, ou comment soumettre le nationalisme tatar criméen (1880-1922) », Hypothèses, 2005/1, p.148.
7 H. Carrère d’Encausse, Réforme et révolution chez les musulmans de Russie, Paris, 1966.
8 Il fit notamment ses études à Saint-Pétersbourg, en France et en Turquie.
9 G. Dufaud, op. cit. , p. 150
10 H. Carrère d’Encausse, Le Grand défi. Bolchéviks et Nations (1917-1930), Paris, 1987, p.92-127.
11 Cité par M.P. Rey, De la Russie à l’Union soviétique : la constuction de l’Empire (1462-1953), Paris, 2002, p.171.
12 Les Tatars de Crimée ne sont pas les seules minorités d’URSS à avoir fait l’objet de déportation. Les Allemands de la Volga, les Kalmouks, les Balkars, les Karatchaïs, les Ingouches le sont avant eux, entre 1941 et mai 1944, les Bulgares de Crimée, les Grecs de Crimée, les Coréens, les Kurdes et les Meskhètes le sont par la suite.
13 A. Campana, « La mobilisation des Tatars de Crimée pour leur réhabilitation : entre légalisme et rhétorique victimaire », Raisons politiques, 2008/2 n°30, p. 89.
14 Pour plus d’information sur la situation actuelle des Tatars, voir l’article d’Aurélie Campana, op. cit. ainsi que http://www.france24.com/fr/20140111-reporter-tatars-crimee-asie-centrale-minorites-exil-turcophones-slave-ukraine-identite/
15 M. Malia, L’Occident et l’énigme russe. Du cavalier de bronze au mausolée de Lénine, Editions du Seuil, 2003, p. 22.
16 Sur le débat entre Occidentalistes et Slavophiles, voir E. Dmitrieva, « Visions russes de l’Europe centrale occidentalistes et Slavophiles », Revue germanique internationale[En ligne], 1 | 1994.
17 Ministre des Affaires étrangères, Andrei Kozyrev développa l’idée selon laquelle la Russie post-soviétique devait être l’alliée naturelle de l’Occident. Ainsi, elle devait rejoindre le rang des pays démocratiques, se rapprocher des pays industrialisés et renoncer à son statut d’opposante au capitalisme et, à travers ce renoncement, à celui de ses propres priorités stratégiques qui, d’ailleurs, ne sont pas explicitées dans la Stratégie de 1993.
18 Du nom du Ministre des Affaires étrangères qui succéda à Andreij Kozyrev en 1996.
19 Y. E. Fedorov, « Boffins’ and ‘Buffoons’: Different Strains of Thought in Russia’s Strategic Thinking », Chatham House, Russia and Eurasia Programme, 2006, p. 4.

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