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HOMMAGE A GILBERT MEYNIER, GRAND SPÉCIALISTE DE L’HISTOIRE DE L’ALGERIE

2 Avr

À 75 ans, l’historien Gilbert Meynier est décédé à Lyon, le 13 décembre 2017. Son œuvre, immense, fait de lui un homme-pont entre les deux rives de la Méditerranée. Toute sa vie a été consacrée à l’histoire de l’Algérie, pays qu’il connaissait si bien pour y avoir longuement séjourné, tout en étant capable d’écrire et de lire en arabe.

G. Meynier

Né à Lyon le 25 mai 1942, époux de Pierrette qu’il rencontra en Algérie qui lui donna trois enfants (tout en militant au sein de la CIMADE pour la protection des réfugié(e)s et demandeurs d’asile Algériens), cet « historien érudit, méticuleux », selon son ami Benjamin Stora, a rencontré l’Algérie très tôt.

Étudiant, en 1961 il organise avec ses camarades de l’UNEF, une manifestation en faveur de l’indépendance algérienne. Proche de Vidal-Naquet, il dénonce très tôt l’usage de la torture en Algérie. Un an plus tard, il fait partie des «pieds rouges», ces jeunes Français venus volontairement prêtés main forte à l’Algérie indépendante. Sous contrat, il mène une campagne d’alphabétisation de plusieurs mois près d’Alger. De 1967 à 1969, le jeune agrégé d’histoire enseigne au lycée d’Oran, puis à l’Université de Constantine entre 1967 et 1970 où il noue de solides amitiés. Il poursuit sa carrière en France, tout en faisant de fréquents séjours de recherches en Algérie et devient professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Nancy II. À 60 ans, il quitte le service actif et devient émérite pour mieux se consacrer à ses recherches.

Au même titre que Charles-Robert Ageron ou son maître André Nouschi qui dirigea sa thèse d’État, Gilbert Meynier est un très grand historien de l’Algérie. Fait toujours autorité sa monumentale thèse d’État, L’Algérie révélée. La première Guerre Mondiale et le premier quart du XXe siècle, éditée chez Droz en 1981 et rééditée et complétée en 2015. C’est bien dans les tranchées, à l’usine, dans les exploitations agricoles de la «métropole» que s’est forgée la « conscience identitaire algérienne » qui, un jour, aboutira à une guerre contre l’oppression coloniale. En s’intéressant aux racines du nationalisme algérien, Gilbert Meynier a aussi mis en valeur dans de multiples études la grande figure de l’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader.

Gilbert Meynier n’était pas un homme des médias, bien que brillant orateur, mais un travailleur de fond, des bas-fonds de l’histoire coloniale algérienne. Outre Le FLN, documents et histoire, Fayard, 2004, qu’il signe avec son vieil ami Mohammed Harbi, on lui doit un grand classique publié chez le même éditeur en 2002 : Histoire intérieure du FLN. Loin de toute histoire officielle, Gilbert Meynier montre toutes les facettes du FLN et de son bras armé, l’ALN, sans rien cacher des exactions, des crimes de guerre commis par l’armée française pendant la guerre d’indépendance algérienne. Ce livre continue de déranger et est sujet à controverses, mais ce travail colossal fait la somme de documents d’archives tant françaises qu’algériennes.

J’ai eu la chance d’accompagner mon ami Gilbert Meynier pour plusieurs articles communs et colloques, dont l’inégalé, tenu à l’École normale supérieure de Lyon en 2006,  devenu ouvrage collectif en 2008, Éditions La Découverte, en collaboration avec Frédéric Abécassis, Pour une histoire franco-algérienne. En finir avec les pressions officielles et les lobbies de mémoire.

Gilbert Meynier était aussi un historien militant. En 2005, nous avons été parmi les tous premiers à protester contre l’article 4 de la loi sur la colonisation française et ses « bienfaits ». Austère et très sûr en amitié, à Lyon, que ce soit au sein de l’Association Coup de Soleil encourageant les rencontres autour du Maghreb, où à l’occasion de nombreux dialogues interreligieux, l’historien, aux côtés de son épouse, Pierrette, disparue moins de deux mois avant lui, faisait partie de ces chrétiens engagés au nom de l’amour du prochain. C’est pour cette raison que j’aurais plaisir, le 2 mai prochain, à lui rendre hommage dans cet espace de liberté que constitue, à Alger, le Centre diocésain des Glycines où je suis déjà intervenu, en avril 2015, dans un dialogue franco-algérien avec mon ami Daho Djerbal.

Cet hommage fera, certes, le bilan de son œuvre, dont la monumentale Histoire intérieure du FLN, mais évoquera aussi l’écriture braudélienne, c’est-à-dire sur le long terme, de l’histoire de ce pays qu’il a tant aimé, dont les deux premiers tomes de L’Algérie des origines. De la préhistoire à l’avènement de l’islam (2006, La Découverte), suivi deL’Algérie, cœur du Maghreb classique. De l’ouverture islamo-arabe au repli (2010, La Découverte). Le cancer dont il souffrait ne lui a pas laissé le temps de publier le troisième tome, mais, bien que déjà atteint tout en faisant preuve d’un courage exemplaire, juste avant sa disparition, il a eu le temps de publier un livre-testament, que j’évoquerai, L’Algérie et la France, deux siècles d’histoire croisée. Essai de synthèse historique (août 2017, L’Harmattan (collection bibliothèque de l’iReMMO, n° 28).

Il va de soi, que comme pour les autres hommages qui lui ont été rendus et qui le seront tout au long de l’année en France, cet hommage ne peut se concevoir sans l’écoute, la prise de parole de ceux qui l’ont connu et qui, résidant en Algérie, veulent témoigner.

En attendant de vous accueillir aux Glycines, laissons le dernier mot à son ami intime, Tahar Khalfoune, qui recueillit son dernier souffle : «Avec sa disparition, c’est une partie de l’histoire de notre pays qui s’en va. J’ose espérer que les Algériens reconnaîtront l’œuvre monumentale qu’il a consacrée sa vie durant à l’histoire de notre pays, (une histoire) très riche mais mal connue et mal enseignée, c’est une dette d’amitié et de justice que nous lui devons ».

Jean-Charles Jauffret, Professeur émérite d’histoire contemporaine de Sciences Po Aix

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Un ouvrage de référence sur les prisonniers du FLN

1 Mar

 

Raphaëlle BRANCHE, Prisonniers du FLN, Payot, décembre 2013, 288 p., 21 euros.

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A la suite de Dalila Aït-el-Djoudi, qui dans sa thèse sur l’ALN publiée en 2001 (p. 189-212, citée par Raphaëlle Branche p. 139), avait été la première historienne à s’intéresser au sort des militaires français prisonniers du FLN, Raphaëlle Branche commet un œuvre de tout premier plan. Et ce, sans oublier les premiers témoignages édités (René Roudy, Yves Sudry et Jean-Yves Jaffrès). Elle connaît fort bien les richesses des archives du Comité international de la Croix rouge (CICR). Avec la conscience professionnelle qui la caractérise (voir l’appareil scientifique des notes), l’historienne a croisé les sources algériennes et françaises (archives et enquête orale), sans oublier la richesse des fonds privés. En outre, elle donne, en introduction, un précieux état de la question des prisonniers de guerre en citant les ouvrages de références, tant italiens, anglo-américains que français. Des photos et des reproductions de documents accompagnent la magistrale démonstration relative à une mémoire exhumée, celle de ces anciens prisonniers français murés dans leur silence. Ce livre explore le vécu, le devenir des prisonniers, tout en s’interrogeant, en introduction, sur le sens des mots : « prisonnier » l’emporte peu à peu sur « captif », tandis qu’ « otage » a bien du mal, in fine, à apparaître. Il s’agit là, selon l’auteure, d’un « point aveugle » des négociations finales de Lugrin-Evian.

            Plus de 500 civils français (dont 283 disparus), en majorité des hommes avant le 19 mars 1962, et 430 militaires (dont 268 disparus dont une quarantaine de légionnaires déserteurs) sont enlevés par le FLN/ALN. Dans un premier temps, il s’agit de faire partir les colons et de mettre fin à la libre circulation sur les routes par crainte des enlèvements. Mais les objectifs à long terme sont plus importants. Face à un adversaire qui lui refuse le statut de combattant, faire des prisonniers c’est prouver sa détermination dans un combat psychologique sur le long terme. Ce livre explore ces « vies évanescentes » de captifs, enjeux politiques et diplomatiques, en même temps que se pose la question du droit de la guerre (article IV sur les conflits armés non nationaux des conventions de Genève ratifiées par la France en 1951).

            Le chapitre premier replace en perspective historique l’attitude des pouvoirs publics confrontés à des actes terroristes dus à des « rebelles », des « hors-la-loi » exclus du droit international. Mais les leçons de la défaite de Dien Bien Phu (un prisonnier français sur deux n’est pas revenu) font que dès le début de 1955 (gouvernement Pierre Mendès France) le CICR peut se rendre en AFN. Si Guy Mollet croit encore que le FLN tue systématiquement ses prisonniers, peu à peu, notamment en créant en 1958 les CMI (Centre de militaires internés) apparaît un statut intermédiaire qui distingue les combattants de l’ALN des terroristes et des politiques, bien que les conventions de Genève ne leur soient pas appliquées. D’où la reconduction des sévices et exactions pendant et après les interrogatoires. D’autre part, les CTT (Centre de tri et de transit) déclaraient 19 950 rations alimentaires pour la période janvier-août 1959, quand officiellement 17 440 personnes y étaient internés. Le FLN/ALN répliqua en faisant des prisonniers. Mais ces derniers, précise Raphaëlle Branche, « tombaient dans un trou noir », par volonté française de ne pas reconnaître à l’ennemi non reconnu la capacité de faire des prisonniers. C’est avec beaucoup de réticence que l’autorité militaire prévenait les proches que leur fils ou leur frère était « présumé prisonnier ». Peu de civils algériens ont été enlevés et il est difficile de savoir si sur les 500 soldats FSNA (Français de souche nord-africaine) combien sont des déserteurs ayant rejoints les unités de l’ALN. En écho de l’enlèvement puis de l’assassinat des moines de Tibhirine, en 1996, l’auteure rappelle que frère Matteo et frère Luc furent enlevés pendant la guerre d’Algérie, mais rapidement relâchés car considérés avec respect, comme d’autres religieux.

            Tout aussi intéressant, le deuxième chapitre concerne les débats internes du FLN/ALN sur l’opportunité de faire des prisonniers. Ce qui prouve que l’on existe sur le terrain, quitte à exhiber ces captifs afin de convaincre les villageois de sa force.  Est aussi évoquée la douloureuse question des disparitions de petites unités, suite aux cas, très rares, de trahisons de militaires FSNA comme pour les 20 disparus  français des Abdellys, en octobre 1956. Ces 400 prisonniers de l’armée française en 1956 (dont 186 FSNA), 200 en 1957, 300 un an plus tard, et plus de 180 en 1959, compensent la faiblesse numérique de l’ALN qui montre ainsi sa puissance, à la fois symbolique et politique, dans une volonté de se faire reconnaître comme belligérant légitime. Le troisième chapitre retrace  les rudes conditions de détention des prisonniers français, déplacés de caches en caches, mal nourris, maltraités, parfois battus et torturés, puis connaissant un sort meilleur dès lors qu’ils ont pu être exfiltrés vers les camps de l’ALN, à Oujda au Maroc et Ghardimaou en Tunisie. Le chapitre IV analyse le combat psychologique que se livre les deux adversaires à propos des exécutions des prisonniers et leur instrumentalisation par voie de presse. Le FLN se sert du courrier pour informer les familles, et donc jeter le trouble. En ce sens, par l’utilisation, déjà, de bandes-sons, de photos, de lettres de prisonniers à leurs familles, la modernité de la guerre d’Algérie est bien soulignée par l’auteure. A juste titre, elle montre en quoi la chute de la IVe République découle de l’annonce, à Tunis, lors d’une conférence de presse le 30 avril 1958, de l’exécution de trois hommes du 23e RI, Ducoutreix, Richomme et Feuillebois. C’est la réponse aux exécutions capitales après juin 1956 (200 personnes avant le 19 mars 1962) prononcées à l’encontre de patriotes algériens. Raphaëlle Branche livre une enquête minutieuse sur les dates de capture (1er novembre 1956) et de mort (avant le 30 avril 1958) de ces trois soldats, dont le sort se mêle aux 4 autres fantassins du 23e RI faits prisonniers par l’ALN près de Sakiet, en Tunisie, le 11 janvier 1958. C’est l’origine du 13 mai 1958 à Alger, mais aussi, succès politique du FLN, en août 1958 et en janvier 1959 de la grâce collective accordée par le général de Gaulle. Le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) répond de son côté en libérant des prisonniers, droit régalien, certes, mais vœu aussi de gardiens qui, dans le maquis, ont bien du mal à assurer la sécurité et la charge de captifs. Ces libérations sont mises en scène afin de prouver la magnanimité du GPRA.

            Enfin, le dernier chapitre rappelle que la moitié des prisonniers ne revint pas de captivité. En outre, lors des négociations de Lugrin-Evian, la France refusa tout échange de prisonniers. Et d’évoquer, en citant Jean-Jacques Jordi, le sort de ces Européens et des militaires enlevés après le 19 mars 1962, mais aussi la terrible loi du talion accompagnant les sanglants attentats de l’OAS en mai 62. Les dernières pages, émouvantes, racontent le traumatisme subi par ses hommes et ses femmes, et le refus du tribunal des pensions de distinguer les anciens prisonniers militaires français des autres anciens combattants. En bref, un livre qui fera date.

                                               Jean-Charles Jauffret

 

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