Un ouvrage de référence sur les prisonniers du FLN

1 Mar

 

Raphaëlle BRANCHE, Prisonniers du FLN, Payot, décembre 2013, 288 p., 21 euros.

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A la suite de Dalila Aït-el-Djoudi, qui dans sa thèse sur l’ALN publiée en 2001 (p. 189-212, citée par Raphaëlle Branche p. 139), avait été la première historienne à s’intéresser au sort des militaires français prisonniers du FLN, Raphaëlle Branche commet un œuvre de tout premier plan. Et ce, sans oublier les premiers témoignages édités (René Roudy, Yves Sudry et Jean-Yves Jaffrès). Elle connaît fort bien les richesses des archives du Comité international de la Croix rouge (CICR). Avec la conscience professionnelle qui la caractérise (voir l’appareil scientifique des notes), l’historienne a croisé les sources algériennes et françaises (archives et enquête orale), sans oublier la richesse des fonds privés. En outre, elle donne, en introduction, un précieux état de la question des prisonniers de guerre en citant les ouvrages de références, tant italiens, anglo-américains que français. Des photos et des reproductions de documents accompagnent la magistrale démonstration relative à une mémoire exhumée, celle de ces anciens prisonniers français murés dans leur silence. Ce livre explore le vécu, le devenir des prisonniers, tout en s’interrogeant, en introduction, sur le sens des mots : « prisonnier » l’emporte peu à peu sur « captif », tandis qu’ « otage » a bien du mal, in fine, à apparaître. Il s’agit là, selon l’auteure, d’un « point aveugle » des négociations finales de Lugrin-Evian.

            Plus de 500 civils français (dont 283 disparus), en majorité des hommes avant le 19 mars 1962, et 430 militaires (dont 268 disparus dont une quarantaine de légionnaires déserteurs) sont enlevés par le FLN/ALN. Dans un premier temps, il s’agit de faire partir les colons et de mettre fin à la libre circulation sur les routes par crainte des enlèvements. Mais les objectifs à long terme sont plus importants. Face à un adversaire qui lui refuse le statut de combattant, faire des prisonniers c’est prouver sa détermination dans un combat psychologique sur le long terme. Ce livre explore ces « vies évanescentes » de captifs, enjeux politiques et diplomatiques, en même temps que se pose la question du droit de la guerre (article IV sur les conflits armés non nationaux des conventions de Genève ratifiées par la France en 1951).

            Le chapitre premier replace en perspective historique l’attitude des pouvoirs publics confrontés à des actes terroristes dus à des « rebelles », des « hors-la-loi » exclus du droit international. Mais les leçons de la défaite de Dien Bien Phu (un prisonnier français sur deux n’est pas revenu) font que dès le début de 1955 (gouvernement Pierre Mendès France) le CICR peut se rendre en AFN. Si Guy Mollet croit encore que le FLN tue systématiquement ses prisonniers, peu à peu, notamment en créant en 1958 les CMI (Centre de militaires internés) apparaît un statut intermédiaire qui distingue les combattants de l’ALN des terroristes et des politiques, bien que les conventions de Genève ne leur soient pas appliquées. D’où la reconduction des sévices et exactions pendant et après les interrogatoires. D’autre part, les CTT (Centre de tri et de transit) déclaraient 19 950 rations alimentaires pour la période janvier-août 1959, quand officiellement 17 440 personnes y étaient internés. Le FLN/ALN répliqua en faisant des prisonniers. Mais ces derniers, précise Raphaëlle Branche, « tombaient dans un trou noir », par volonté française de ne pas reconnaître à l’ennemi non reconnu la capacité de faire des prisonniers. C’est avec beaucoup de réticence que l’autorité militaire prévenait les proches que leur fils ou leur frère était « présumé prisonnier ». Peu de civils algériens ont été enlevés et il est difficile de savoir si sur les 500 soldats FSNA (Français de souche nord-africaine) combien sont des déserteurs ayant rejoints les unités de l’ALN. En écho de l’enlèvement puis de l’assassinat des moines de Tibhirine, en 1996, l’auteure rappelle que frère Matteo et frère Luc furent enlevés pendant la guerre d’Algérie, mais rapidement relâchés car considérés avec respect, comme d’autres religieux.

            Tout aussi intéressant, le deuxième chapitre concerne les débats internes du FLN/ALN sur l’opportunité de faire des prisonniers. Ce qui prouve que l’on existe sur le terrain, quitte à exhiber ces captifs afin de convaincre les villageois de sa force.  Est aussi évoquée la douloureuse question des disparitions de petites unités, suite aux cas, très rares, de trahisons de militaires FSNA comme pour les 20 disparus  français des Abdellys, en octobre 1956. Ces 400 prisonniers de l’armée française en 1956 (dont 186 FSNA), 200 en 1957, 300 un an plus tard, et plus de 180 en 1959, compensent la faiblesse numérique de l’ALN qui montre ainsi sa puissance, à la fois symbolique et politique, dans une volonté de se faire reconnaître comme belligérant légitime. Le troisième chapitre retrace  les rudes conditions de détention des prisonniers français, déplacés de caches en caches, mal nourris, maltraités, parfois battus et torturés, puis connaissant un sort meilleur dès lors qu’ils ont pu être exfiltrés vers les camps de l’ALN, à Oujda au Maroc et Ghardimaou en Tunisie. Le chapitre IV analyse le combat psychologique que se livre les deux adversaires à propos des exécutions des prisonniers et leur instrumentalisation par voie de presse. Le FLN se sert du courrier pour informer les familles, et donc jeter le trouble. En ce sens, par l’utilisation, déjà, de bandes-sons, de photos, de lettres de prisonniers à leurs familles, la modernité de la guerre d’Algérie est bien soulignée par l’auteure. A juste titre, elle montre en quoi la chute de la IVe République découle de l’annonce, à Tunis, lors d’une conférence de presse le 30 avril 1958, de l’exécution de trois hommes du 23e RI, Ducoutreix, Richomme et Feuillebois. C’est la réponse aux exécutions capitales après juin 1956 (200 personnes avant le 19 mars 1962) prononcées à l’encontre de patriotes algériens. Raphaëlle Branche livre une enquête minutieuse sur les dates de capture (1er novembre 1956) et de mort (avant le 30 avril 1958) de ces trois soldats, dont le sort se mêle aux 4 autres fantassins du 23e RI faits prisonniers par l’ALN près de Sakiet, en Tunisie, le 11 janvier 1958. C’est l’origine du 13 mai 1958 à Alger, mais aussi, succès politique du FLN, en août 1958 et en janvier 1959 de la grâce collective accordée par le général de Gaulle. Le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) répond de son côté en libérant des prisonniers, droit régalien, certes, mais vœu aussi de gardiens qui, dans le maquis, ont bien du mal à assurer la sécurité et la charge de captifs. Ces libérations sont mises en scène afin de prouver la magnanimité du GPRA.

            Enfin, le dernier chapitre rappelle que la moitié des prisonniers ne revint pas de captivité. En outre, lors des négociations de Lugrin-Evian, la France refusa tout échange de prisonniers. Et d’évoquer, en citant Jean-Jacques Jordi, le sort de ces Européens et des militaires enlevés après le 19 mars 1962, mais aussi la terrible loi du talion accompagnant les sanglants attentats de l’OAS en mai 62. Les dernières pages, émouvantes, racontent le traumatisme subi par ses hommes et ses femmes, et le refus du tribunal des pensions de distinguer les anciens prisonniers militaires français des autres anciens combattants. En bref, un livre qui fera date.

                                               Jean-Charles Jauffret

 

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