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GEOPOLITIQUE DE LA REGION BALTE :LA FRONTIERE OTAN-RUSSIE

22 Nov

Au lendemain de l’exercice russe Zapad 2017 qui eut lieu à la frontière de la Lituanie, les déclarations d’officiels sur le nombre de soldat participants se multiplient. Alors que la Russie avait annoncé 12 700 participants[1], le Général Ben Hodges, commandant de l’US Army in Europe, n’est pas convaincu[2]. Pourquoi alors cette focalisation des Russes et de l’OTAN sur la région balte ? L’objet principal de cet article sera d’expliquer les craintes des Etats baltes, dont l’influence sur l’OTAN provoque une surenchère sécuritaire dans la région.

 

La région balte représente 175 015 km2, elle est composée de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie. Essentiellement marécageuse et forestière, la région sert de zone tampon entre la Russie et l’Europe. Cernée à l’est par la Russie, au sud-est par la Biélorussie, à l’ouest par l’oblast de Kaliningrad, enclave Russe en terre européenne, et au sud-ouest par la Pologne, elle a accès à la mer Baltique au nord. La région, dénuée d’hydrocarbures, est dépendante de son voisin russe pour son approvisionnement.

Sa population représente un peu moins de 7 millions d’habitants, essentiellement ruraux. Elle doit faire face depuis plusieurs années à une fuite de la jeunesse vers l’ouest[3]. Les trois Etats font état d’une démographie différente. Sur le plan ethnique, la Lituanie est composée à 8% de russophones, alors que la Lettonie en compte 30%, et l’Estonie 25%[4], qui vivent en majorité à la frontière avec leur grand voisin et dans les grandes villes industrielles.

 

Il faut remonter à Pierre le Grand, fondateur de Saint Pétersbourg, puis à Catherine II, pour comprendre l’expansion de la Russie. Ces tsars de la dynastie des Romanov ont ainsi mené une politique expansionniste dans la quête d’accès aux mers chaudes[5] : la Mer Noire et plus généralement la Mer Méditerranée, mais aussi la Mer du Japon à l’est car c’est bien connu, « Qui domine les mers, domine le monde ». Dès lors, dès 1710 la Russie lance la Guerre du Nord contre la Suède et récupère l’Estonie et une grande partie de la Lettonie pour deux siècles[6]. Il faudra attendre 1795, pour que la Lituanie soit à son tour complètement annexée par la Russie. Cet agrandissement territorial s’effectue à la suite du troisième partage de la Pologne[7] avec la Prusse de Frédéric II qui cherchait à détourner les ambitions de Catherine II sur l’Empire Ottoman. Historiquement le Grand-Duché de Lituanie s’est créé pour contrer les chevaliers teutoniques à l’Ouest mais aussi la « Horde d’or » devenue russe à l’Est, mais ce n’est que dans l’entre-deux-guerres qu’elle récupère possession de son territoire en créant une République de Lituanie. Ce fut de courte durée puisqu’elle fut occupée par l’URSS au moment de l’invasion de la Pologne par le IIIème Reich allemand en septembre 1939[8]. Le 22 juin 1941, la Wehrmacht envahit la Lituanie, qui ne sera récupérée par les soviétiques qu’en 1945[9]. Dès lors il faudra attendre 1990, la chute de l’URSS, pour voir émerger la Seconde République de Lituanie.

 

            Mais qu’en est-il aujourd’hui ? L’invasion de la Crimée par la Russie en 2014 a fait renaître le spectre de l’invasion dans les Etats baltes. Alors que la base de Sébastopol et la sécurisation de la Crimée donnaient aux Russes l’accès aux mers chaudes, les Etats baltes eux ne semblent pas être d’une importance stratégique, puisque l’accès à la Mer Baltique est déjà accordé par les oblasts de Kaliningrad et de Leningrad. Pourtant l’inquiétude règne chez les Baltes. En effet un rapport de la Rand Corporation établit à travers ses War Games en 2015 que la Russie serait en mesure d’envahir complètement la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie en moins de 48 heures[10]. Il est nécessaire de rappeler que ces Etats sont membres de l’Union Européenne et de l’OTAN depuis 2004, or en vertu de l’Article 5 du traité de l’Atlantique :

 

« Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord ».

 

Cela devrait suffire à rassurer les Etats baltes, mais ce n’est pas le cas et il y a plusieurs raisons à cela. La première est que la Russie dispose d’un système de défense sol-air Anti-Access/Area Denial (A2/AD) équipé de missiles S-400 et S-300 dans les oblasts de Leningrad et de Kaliningrad[11]. Kaliningrad où d’ailleurs sont positionnés un bataillon d’infanterie mécanisée et un régiment de parachutistes[12]. Une aide militaire otanienne devrait alors passer par la Pologne, mais là encore il existe une problématique. Entre la Biélorussie, alliée Russe, et Kaliningrad il existe un corridor appelé Suwalki qui longe la frontière polonaise. Cette route est perpendiculaire à la seule route praticable par des forces armées or elle est limitée à 7,5 tonnes[13]. Il est alors aisé d’imaginer un accident entre deux poids lourds bloquant toute aide aux Etats baltes. Ainsi l’armée lituanienne et ses 20 000 soldats[14] devraient faire face, sans aide, à la puissante armée russe. Mais un paradoxe prend place ici, les Baltes sont persuadés que ces facteurs géostratégiques sont la preuve qu’une attaque russe est imminente à la manière de celle ayant eu lieu en Crimée. Pourtant, le conflit en Ukraine s’est déroulé de manière non conventionnelle.

 

            L’OTAN se prépare donc à deux éventualités dans la région, celle d’un conflit conventionnel mais aussi celle d’une conflictualité asymétrique, par l’exacerbation des minorités russophones, ajoutée à des cyberattaques par des hackers russes comme ce fut le cas en Estonie en 2007[15] en réponse au retrait d’une statue de bronze commémorant la résistance russe aux attaques allemandes de la Seconde Guerre Mondiale, sur la place principale de Tallin. La possibilité de débarquement de « Little green mens » sur les plages de la Baltique ou à travers les forêts sont des sujets courants dans la presse[16] de la région. L’Alliance s’est donc réunie en 2014 à Newport au Pays de Galles pour prendre des mesures extraordinaires pour réassurer ses membres, garants de la frontière est. Alors que depuis 2004, l’OTAN assure une mission de police de l’air[17] depuis les bases de Šiauliai et d’Amari, il a été décidé de créer à la fois un plan de réaction rapide otanien mais aussi des mesures de réassurances américaines : l’European Reassurance Initiative. Ce plan de réassurance de 3,4 milliards de dollars, auxquels devraient s’ajouter 1,4 milliards de dollars après proposition du président Donal Trump en mai 2017[18], comprend l’Opération Atlantic Resolve, qui prévoyait le déploiement de 150 militaires américains à Pabrade en Lituanie. La Russie considère cependant ce plan comme contraire au pacte Otan-Russie de 1997[19]. Le Plan de réaction du Pays de Galles n’a pas apaisé les tensions, bien au contraire, puisqu’il prévoyait la mise en place de Nato Forces Integrations Units[20], dont l’utilité est de faciliter l’intervention de la Nato Response Force, mise en place depuis 2002 et le Sommet de Prague, et de son groupe d’intervention rapide la VJTF (Very High Readiness Joint Task Force) placée sous le commandement du SACEUR (Supreme Allied Commander Europe) le Général Curtis Scaparotti, qui est en parallèle le Commandant des forces des Etats-Unis en Europe (EUCOM).

 

            Cependant, la surenchère ne s’est pas arrêtée là. En effet, les provocations ont continué de toutes parts : les avions russes franchissant l’espace aérien estonien pour quelques minutes[21], alors que certains vaisseaux américains flirtaient avec les eaux territoriales russes de Kaliningrad[22]. En 2016 ce fut acté, l’OTAN décide en juillet à Varsovie le déploiement d’une Enhance Forward Presence qui prend la forme de 4 bataillons multinationaux, un dans chaque Etat balte et un en Pologne[23]. Ces bataillons sont composés généralement de 3 pays, une nation-cadre, les Etats-Unis en Pologne, l’Allemagne en Lituanie, le Canada en Lettonie et la Grande Bretagne en Estonie, et 2 autres pays membres de l’alliance présent sur une base rotationnelle de 4 à 6 mois. La France en est déjà à 2 participations, une en Lituanie (début 2018) et une en Estonie (2nd semestre 2017). En parallèle les Etats baltes demandaient que la Baltic Air Policing évolue en Air Defence[24], avec des règles d’engagement très strictes, ce qu’ont refusé les membres de l’OTAN. En réponse, les armées de Vladimir Poutine ont déployé de manière permanente des missiles S-400 et Iskander à Kaliningrad[25]. De plus, le district militaire ouest a été renforcé de 3 divisions[26] pour « contrecarrer le renforcement des forces de l’OTAN ».

 

Les Etats baltes eux tentent aussi de se renforcer. L’Estonie est l’un des rare pays à atteindre le 2% de dépense en matière de défense de son PIB, alors qu’elle accueille depuis 2008 le Centre d’Excellence de l’OTAN contre les attaques cyber qui lui ont fait si mal en 2007. La Lituanie a, quant à elle, rétabli une forme de conscription de 3500 à 4000 appelés par an[27]. En parallèle, son parlement, le Seimas, a fait voter une loi autorisant la possession d’armes à feu par les membres des associations paramilitaires tels la Lithuanian Rifflemen Union[28], afin de transformer une défaite militaire contre les russes en combat asymétrique type « combat de partisans ». Ils développent aussi des partenariats à trois tel BALBAT[29] (le bataillon balte) mais sans grand succès.

 

Ainsi la région balte semble être au cœur d’une crise qui s’auto-entretient. La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie sont persuadées de l’attaque imminente de la Russie : leur histoire et les provocations russes tendent à le prouver. En réponse l’OTAN déploie de plus en plus de forces à ses frontières ce qui dégrade les relations avec la Russie et entraîne de plus en plus de provocations. Cependant tous les Etats de l’OTAN ne sont pas persuadés des bienfaits de cette politique, c’est ce que laisse transparaître la phrase de l’ancien président François Hollande au Sommet de Varsovie en juillet 2016 : « La Russie n’est pas un adversaire, pas une menace »[30].

 David Uzan, Master 2 Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité

[1] « Les exercices Zapad, menace pour l’Occident ? La Défense russe met les points sur les i », Sputnik France (En ligne), consulté le 13/11/17.

[2] « Les exercices russes Zapad ont mobilisé plus de troupes qu’annoncé par Moscou », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[3] Site https://www.populationdata.net/pays/lituanie/, consulté le 13/11/17

[4] NIES Susanne, Les Etats Baltes, une longue dissidence, Paris, Armand Colin, 2004, p.58

[5] RIASANOVSKY Nicholas, Histoire de la Russie, des origines à 1996, Paris, Robert Laffont, 1994, p.19

[6] Ibid., p.248

[7] Ibid., p.296-297

[8] SOULET Jean-François, Histoire de l’Europe de l’est, de la Seconde Guerre Mondiale à nos jours, Paris, Armand Colin, p.21.

[9] Ibid., p.47

[10] Site https://www.rand.org/pubs/research_reports/RR1253.html, consulté le 13/11/17

[11] Site https://foreignpolicyblogs.com/2016/10/25/bubble-trouble-russia-a2-ad/, consulté le 13/11/17

[12] BRES Romain, Défendre et armer une petite puissance, le cas des Etats Baltes, Mémoire de Master sous la direction de Walter Bruyère-Ostells, Sciences Po Aix-Université d’Aix Marseille, 2017, p.63

[13] Site http://www.opex360.com/2017/06/20/lotan-se-concentre-sur-le-passage-de-suwalki-point-faible-de-la-defense-des-pays-baltes/, consulté le 13/11/17

[14] Site du ministère de la Défense lituanien : http://kariuomene.kam.lt/en/home.html, consulté le 13/11/17

[15] « L’Estonie tire les leçons des cyberattaques massives lancées contre elle pendant la crise avec la Russie, Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[16] Site http://observer.com/2017/04/russian-little-green-men-lithuania-invasion/, consulté le 13/11/17

[17] Site http://www.airn.nato.int/archive/2017/safeguarding-alliance-airspace-continues-as-allies-rotate-the-nato-baltic-air-policing-mission-, consulté le 13/11/17

[18] Site du Département de la Défense américain : https://www.defense.gov/News/Article/Article/1199828/2018-budget-request-for-european-reassurance-initiative-grows-to-47-billion/, consulté le 13/11/17

[19] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/cps/fr/natolive/topics_109141.htm, consulté le 13/11/17

[20] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/nato_static_fl2014/assets/pdf/pdf_2015_09/20150901_150901-factsheet-nfiu_en.pdf, consulté le 13/11/17

[21]« La Finlande et l’Estonie accusent Moscou de violations de l’espace aérien », Le Figaro (En ligne), consulté le 13/11/17

[22] « Des vols russes agressifs effectués près d’un navire américain en mer Baltique », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

[23] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/cps/fr/natohq/official_texts_133169.htm, consulté le 13/11/17

[24] Site http://www.heritage.org/defense/report/time-the-baltic-air-policing-mission-become-the-baltic-air-defense-mission, consulté le 13/11/17

[25] Site https://www.globalsecurity.org/wmd/library/news/russia/2012/russia-120409-rianovosti03.htm, consulté le 13/11/17

[26] « Russie : trois nouvelles divisions militaires créées pour contrecarrer l’OTAN », Le Parisien (En ligne), consulté le 13/11/17

[27] « Face aux Russes, la Lituanie rétablit le service militaire », Le Point (En ligne), consulté le 13/11/17

[28] « Amid growing EU control, Lithuania keeps semi-automatic guns with riflemen », Delfi (En ligne), consulté le 13/11/17

[29] Site du ministère des Affaires Etrangères Letton : http://www.mfa.gov.lv/en/security-policy/co-operation-with-nato-member-states-and-candidate-countries/cooperation-des-etats-baltes-en-matiere-de-defense-principaux-projets-conjoints, consulté le 13/11/17

[30] « Sommet de l’OTAN : la Russie n’est pas un adversaire, pas une menace, selon Hollande », Le Monde (En ligne), consulté le 13/11/17

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UNE LIBERTE UKRAINIENNE SOUS CONDITIONS

20 Juin

« Il s’ensuit donc que les marxistes russes ne pourront pas se passer du droit des nations à disposer d’elles-mêmes. », Joseph Staline dans Le Marxisme et la Question Nationale et Coloniale. Dès 1913, les bolchéviques ont conscience des difficultés que représente la potentielle création d’une Grande Russie. A l’aide de recherches sur le terrain ainsi que des discours du Parti ou bien encore de correspondances entre ses membres, Staline mène une réflexion sur la manière de fédéraliser toutes les entités qui formeront l’URSS. Pour cela, de nombreuses comparaisons avec les transformations qui ont secoué les empires occidentaux au XIXe siècle – suite à de nombreuses velléités indépendantistes – appuient son propos. Si l’objectif soviétique principal est de créer une Grande Russie où la langue unique serait le russe, gommant ainsi petit à petit les identités régionales, Staline met pourtant en garde face aux risques d’une telle soviétisation : les revendications régionales n’épargneront pas la Russie à chaque crise du pouvoir central. Ainsi statue-t-il sur la meilleure voie pour maintenir l’URSS unie : « la seule solution juste, c’est l’autonomie régionale, l’autonomie d’unités déjà cristallisées, telles que la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine, le Caucase… ». Malgré tout, même en tenant compte des problématiques posées par les nombreuses ethnies majoritaires ou minoritaires peuplant les régions à soviétiser, le découpage territorial dans l’ensemble des quinze républiques de l’Union n’a pas su respecter le droit de ces peuples à disposer d’eux-mêmes. Ce phénomène a été d’autant plus remarquable lors du déclin de l’URSS entrainant avec lui une série de revendications violentes au sein même des républiques de l’Union (1). Les opportunités d’indépendance nationale n’ont ainsi pas pu empêcher les nombreuses tensions et conflits générés par ce découpage arbitraire. Dans cette phase de transition fragile entamée il y a seulement une vingtaine d’années, rien n’indique que cette période de transition soit achevée dans l’ensemble des quinze ex Républiques socialistes soviétiques. Ainsi, les crises successives secouant l’Ukraine en sont l’exemple le plus marquant de l’actualité et qu’il convient donc d’analyser avec autant de recul possible face à un dense flot d’évènements et d’informations. Cependant, outre les répercussions engendrées par l’annexion de la Crimée et les désordres qui secouent l’Ukraine, l’ensemble des pays membres de la CEI expriment leurs inquiétudes face aux prises de décisions tranchées de la Russie. Au regard de la Guerre des cinq jours en Géorgie, le Caucase, autre aire stratégique pour la Russie, pourrait lui aussi subir les conséquences de la politique de Vladimir Poutine.

Si l’espoir subsistait encore en faveur d’une possible adhésion de l’Ukraine à l’Union Européenne à quelques jours du sommet de Vilnius le 28 novembre 2013, désormais l’affirmation efficiente d’une souveraineté ukrainienne face à l’influence de son voisin russe semble bien précaire. Après des mois d’instabilité et la fuite de Viktor Ianoukovitch, l’élection démocratique du nouveau président ukrainien, Petro Porochenko, à la tête du pouvoir pourrait-elle apporter de véritables solutions pour ce pays en constante recherche d’indépendance ?
Si l’on associe à juste titre les déséquilibres récents en Ukraine à la politique étrangère menée par le chef de la Fédération de Russie, les raisons historiques sont une bonne grille de lecture pour comprendre les justifications de l’annexion de la Crimée. Kiev ainsi que Sébastopol figurent parmi les symboles inébranlables dans la mémoire collective russe : Kiev, à la fois capitale du premier Etat des slaves de l’Est, la Rous, considérée par les ukrainiens comme la première entité nationale et par les russes comme le berceau de la Grande Russie, fait l’objet d’une instrumentalisation de l’Histoire. Il en va de même pour Sébastopol qui a marqué les esprits au nom du sacrifice russe et de l’héroïsme national lors de la Grande Guerre patriotique – se rapprochant ainsi de l’importance accordée aux villes de Leningrad et de Stalingrad. Mais les arguments historiques n’éclipsent pas pour autant les grands intérêts russes en Mer Noire, un objectif d’Empire auquel les puissances occidentales ont très souvent mis un coup d’arrêt… jusqu’au 21 mars 2014. Malgré un vaste littoral bordant la mer Noire, la Russie tenait particulièrement à la Crimée, presqu’île où elle louait d’ailleurs l’emplacement de sa flotte militaire et aérienne à l’Etat ukrainien. La répartition des puissances dans la Mer Noire a été en effet brusquement modifiée dès 1991 poussant désormais la Russie dans une position minoritaire face à l’ensemble des Etats membres de l’OTAN la bordant – Roumanie, Bulgarie, Turquie. A ceci il faut donc rajouter la détermination de l’Ukraine et de la Géorgie, à la recherche d’une reconnaissance territoriale, dans un rapprochement avec l’Union Européenne. Jusqu’au sommet de Vilnius, la Russie avait toujours trouvé le moyen de maintenir son influence dans la prise de décision ukrainienne de manière plus ou moins appuyée. Ainsi, la signature de la reconduite d’un accord en 2010 pour la location des bases criméennes jusqu’à 2042 avait permis une nouvelle fois de mettre à mal la liberté décisionnelle de l’Ukraine en la rendant dépendante des prix avantageux sur l’approvisionnement et le transit de gaz vers l’Europe.
Les défis du nouveau président sont donc cruciaux pour la sécurité énergétique de l’Europe mais surtout pour régler les troubles internes à l’Ukraine. La lutte contre la corruption, les réformes des structures institutionnelles, le respect des choix socio-économiques et linguistiques à l’Est comme à l’Ouest du pays sont au nombre des questions urgentes et sensibles après cette élection du 26 mai 2014, validée par les observateurs en place. En effet, la révision du système politique était une des revendications phares du Maïdan et Porochenko s’est directement engagé à provoquer des élections législatives pour assurer une représentativité des opinions issues de l’élection présidentielle. Pour ceci, une dissolution de la Rada devrait subvenir faisant suite à un retour à la constitution de 2004. La solution la plus simple parmi celles réalisables en accord avec cette dernière serait un retrait des membres de la coalition antérieure malgré leurs intérêts contradictoires face à ces nouvelles législatives. Une réforme de fond semble donc nécessaire pour calmer certaines revendications de la population ukrainienne. Bien que ce point soit le premier défi, le règlement de la question à l’Est semble beaucoup plus problématique et compromis. Avec une situation qui a évolué de mobilisations protestataires semblables à celles de Maïdan à une réaction armée, la stabilisation de la région du Donbass reste assez imprévisible. Le parti des régions semble affaibli suite aux résultats de l’élection présidentielle mais les revendications séparatistes persistent et se radicalisent. La disqualification des habitants de l’Ouest par ceux de l’Est ont atteint un point critique avec la non reconnaissance du président par intérim qualifié de fasciste, toujours en référence à la Grande Guerre patriotique. Mais si aucune voie n’est laissée au dialogue et aux négociations, comment Monsieur Porochenko pourra-t-il répondre aux demandes formulées à l’Est ?

Le cas de l’Ukraine permet non seulement de faire ressortir la relation particulière de la Russie avec ce pays mais aussi avec l’ensemble des territoires perdus lors de la disparition de l’URSS (2) . Ainsi ces régions devenues indépendantes en raison de cet événement doivent faire maintenant face aux mêmes enjeux structurels causés par une sortie d’empire.
La construction d’une indépendance effective face à des méthodes coloniales est déjà en soi le plus grand défi que doivent relever ces nouveaux Etats. A cet égard, la frontière entre le Caucase du Nord – inclus dans la Fédération de Russie – et le Caucase du Sud met en évidence toute la difficulté à conserver son intégrité territoriale face à l’influence réelle d’une partie tierce (3). La deuxième guerre d’Ossétie du Sud permet d’illustrer les modes d’action de la puissance russe, capable, de l’extérieur, d’inciter les russophones à exprimer leurs revendications autonomistes dans des régions désormais autonomes. Il en va de même pour le conflit opposant la Géorgie et l’Abkhazie créant ainsi un Etat de facto et uniquement reconnu par la Russie, le Nicaragua, le Venezuela et le Nauru. Les conflits gelés ou non réglés – au regard du droit international – pourraient être considérés comme un moyen pour maintenir le pouvoir de décision et l’emprise dans les zones instables. Avec des frontières mal redéfinies, la Géorgie est le premier à craindre pour son intégrité territoriale après l’annexion de la Crimée (4). Vivement intéressée par un rapprochement avec l’Union européenne et massivement mobilisée pour la démocratisation du pays, la population géorgienne perçoit un nouveau risque en provenance de son voisin immédiat. De nombreuses comparaisons peuvent être faites entre la situation en Ukraine et celle en Géorgie mais il serait préférable de souligner que, dans le Caucase, les intérêts économiques et stratégiques russes prévalent sur les racines historiques. Le littoral de l’Abkhazie complète la préoccupation constante en faveur d’une large ouverture russe sur la mer mais permet surtout d’afficher sa puissance aux portes du Caucase, stratégie que les Jeux Olympiques de Sotchi ont pu récemment confirmer. Face à une telle menace, les Géorgiens ne sont pas les seuls à s’inquiéter pour l’avenir de leur patrie (5). Tous ces jeunes Etats n’auraient pas la capacité individuellement de s’imposer en cas d’attaque militaire soutenue par la Russie sur leur territoire. Le territoire du Nagorno-Karabakh, régi par un cessez-le-feu entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, pourrait aussi servir de relais pour permettre aux Russes de renforcer leur autorité dans le Caucase du Sud. Après avoir forcé les Arméniens à adhérer à l’Union Eurasiatique, il existe d’autres moyens d’attiser les tensions entre ces deux peuples pour déclencher une nouvelle guerre, tels que jouer avec les rancunes des Arméniens contre les Turcs et les Azerbaïdjanais. Peut-être serait-ce une option envisagée par le Kremlin pour éviter que l’Union Européenne ne bénéficie des ressources en hydrocarbures de la Mer Caspienne ?
Avec la crise ukrainienne, les inquiétudes sont vives tant la sécurité de l’approvisionnement en Europe dépend de la stabilité de la relation entre l’Ukraine et la Russie, tel que l’a démontré à petite échelle les pénuries de 2006 et de 2009. Il est donc pertinent d’envisager de nouvelles coopérations et infrastructures pour permettre l’acheminement des ressources en Europe malgré cette zone de crise. En créant une nouvelle ouverture de coopération pour les pays du Sud Caucase, l’Europe et les Etats-Unis provoquent un choc des intérêts : la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont dans l’obligation désagréable de devoir faire un choix. Même si Bakou ne considère pas l’Union Européenne comme partie intégrante des forces régionales, la poursuite des accords d’approvisionnement en gaz et en pétrole vers l’Ouest – via le TAP et le TANAP – prouve une détermination à développer de nouvelles relations (6). L’Azerbaïdjan pourrait être le pays de transit entre l’Asie Centrale et l’Europe aussi bien en ce qui concerne le transfert de marchandises et les ressources énergétiques tout en contournant la Russie. Il est nécessaire de souligner que ce dernier objectif semble faire consensus dans l’ensemble des ex républiques soviétiques, pour la plupart majoritairement dépendantes de Moscou. Il s’agit d’un moment important pour les pays du Caucase qui ont peut-être ici l’occasion de se réunir – dans une certaine limite – en tentant de mettre un terme aux conflits qui les opposent afin de faire valoir leur liberté vis-à-vis de l’emprise russe toujours déterminante.

« Il est exact qu’un vaste mouvement a commencé et se développe en Ukraine pour la culture et la vie sociale ukrainiennes. Il est exact qu’on ne doit en aucun cas livrer ce mouvement aux mains d’éléments qui nous sont étrangers. » (Extrait de la lettre de Joseph Staline adressée au camarade Kaganovitch et aux autres membres du Comité Central du Parti Communiste en 1926)

 

Claudia Lostanlen, étudiante en 3e année de l’IEP

 

1 Aude MERLIN, Silvia SERRANO, Ordres et Désordres au Caucase, Bruxelles, Edition de l’Université de Bruxelles, 2010.

2 Jean RADVANYI, « Moscou entre jeux d’influence et démonstration de force », Le Monde diplomatique, Mai 2014.
http://www.monde-diplomatique.fr/2014/05/RADVANYI/50420
3 Alda ENGOIAN« La Crimée, un précédent pour les ex Républiques soviétiques ? », Courrier International, 25 Mars 2014.
http://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/2014/03/25/la-crimee-un-precedent-pour-les-ex-republiques-sovietiques
4 « Eastern Partnership leaders discuss crisis in Ukraine during debate at EPP congress in Dublin », Wilfried Martens Centre for European Studies, 07 Mars 2014.
http://martenscentre.eu/news/eastern-partnership-leaders-discuss-crisis-ukraine-during-debate-epp-congress-dublin
5 Margarita ASSENOVA, « Ukrainian crisis Sparks worries in the South Caucasus », The Jamestown Foundation, Eurasia Daily Monitor, Volume 11, Numéro 77, 25 Avril 2014. http://www.jamestown.org/regions/thecaucasus/single/?tx_ttnews%5Btt_news%5D=42268&tx_ttnews%5BbackPid%5D=642&cHash=3028e39fcd269a18f143acb708024d0d#.U5BXg6Cw5yN

6 ENP Country Progress Report 2013 – Azerbaijan, Commission Européeenne, Bruxelles, 27 Mars 2014.
http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-14-221_en.htm

 

La Crimée et les Tatars dans le temps long de la géopolitique russe

4 Mai

Ancienne terre d’islam, la Crimée a vu émerger un nationalisme tatar qui fut par la suite soumis par le pouvoir soviétique ; et cette soumission n’est peut-être pas dénuée de parallèles avec la situation actuelle, principalement du point de vue de la stratégie russe.
C’est au XIVème siècle que la Crimée passe sous domination sunnite, sous le règne d’Özbeg, prince mongol de la Horde d’Or et qui régna comme khan de 1313 à 1341, mais c’est toutefois dès 1239 que la Horde s’installa en Crimée lorsque certains clans décidèrent d’en faire leur « yurt » (pays) (1). Les Tatars gouvernèrent ensuite le khanat de Crimée, qui s’étendait alors de l’embouchure du Dniestr à celui du Dniepr. Jusqu’au passage sous domination russe, le khanat de Crimée est, parmi tous les khanats turcs issus de l’éclatement de la Horde d’Or, celui qui exista le plus longtemps (2).
Une conquête s’inscrivant dans la logique russe de « Moscou- troisième Rome »
La conquête de la péninsule de Crimée en 1783 ne saurait se justifier par la seule ambition russe d’accéder aux mers chaudes, malgré la naissance de la flotte russe de la Mer Noire la même année (3), et apparaît plutôt comme étant le premier pas de ce que Catherine II appelait son « projet grec ». Stratégiquement, cela visait à l’émancipation de tous les peuples orthodoxes des Balkans, leur passage sous protection russe, l’expulsion des Turcs du continent européen (4) et la création d’Etats-tampons sous protectorat russe et destinés à assurer sa sécurité à ses frontières sud (5). Plus largement, il s’agissait de faire de Moscou la « Troisième Rome » en favorisant, autour des peuples slaves, l’unité de la religion orthodoxe dont Constantinople demeurait alors le berceau spirituel après le grand schisme de 1054. Pour cette raison, la domination russe, totale à partir de 1785, se caractérisa par la mise en place de politiques de colonisation et de russification qui défirent complètement l’organisation sociétale tatare (6).
L’émergence du nationalisme tatar
A la fin du XIXème siècle, soit un siècle seulement après la conquête russe, les Tatars ne constituent plus qu’une petite minorité musulmane, coupée des autres peuples turcs de l’Empire ottoman. Toutefois, l’espoir d’un renouveau « national » apparaît au sein de la minorité tatare, sous l’action d’intellectuels et de la pensée réformiste, ou « djadidiste ». Celle-ci apparaît avec Ismaïl Bey Gaspirali (7) qui, inspiré par ses études et voyages (8) ainsi que par le débat entre slavophiles et occidentalistes au milieu du XIXème siècle en Russie, développe l’idée selon laquelle seule une modernisation « nationale », marquée par le libéralisme et un ancrage résolument occidental, serait susceptible de permettre une renaissance de la nation tatare de Crimée.
A la faveur de l’année 1905, décisive pour la Russie, notamment par la révolution commencée par le « Dimanche rouge » en janvier et estompée en octobre avec la promesse d’une constitution posée par Le Manifeste d’octobre, se créé le parti modéré Union musulmane qui plaide pour un renouveau panturc et panislamique dans le cadre du pouvoir impérial contre lequel il ne veut s’opposer. Escomptant une évolution démocratique et libérale de la Russie, Union musulmane revendique l’égalité avec les Russes, la liberté religieuse ainsi qu’une réforme scolaire mais aucune de ces revendications n’aboutissent.
Après cet échec, une partie des Tatars est convaincue, alors que se développent déjà les idées révolutionnaires, que la Nation tatare ne saurait émergée que par une réduction des injustices sociales de la péninsule dont le gouvernement tsariste est rendu responsable. Dès lors, le nationalisme tatar se radicalise et évolue vers une opposition à l’autorité russe qui décline progressivement l’idéal panturc et panislamique à des formes identitaires plus nationales (9). A côté de la définition de la nation tatare, qui se retrouve territorialement (la Crimée), ethniquement (population turque) et religieusement (islam sunnite), un organe clandestin apparaît avec la Société nationale.
Le nationalisme tatare, qui émerge avec Gaspirali, parvient à développer les éléments d’appartenance à une nation et de simples revendications locales spécifiques évoluent en une volonté d’émancipation à la veille de la Révolution russe.
La soumission au bolchévisme
La chute du tsar en février 1917 et les débuts de la révolution russe sont propices au développement des tentations autonomistes tatares, le mouvement nationaliste y voyant la possibilité de faire naître un Etat tatar autonome au sein de la Russie. Une conférence des musulmans de Crimée est ainsi organisée à Simféropol en mars 1917 et à laquelle participent 1 500 délégués. Des mesures économiques, politiques, sociales et culturelles sont prises. Un gouvernement est formé, une constitution adoptée et la nouvelle autorité tatare, confiée à Celebi Cihan, s’installe à Simféropol.
Toutefois, considérant les sécessions contraires aux intérêts de la révolution prolétarienne (10), le pouvoir bolchévique s’y oppose et une autorité bolchévique est instaurée à Sébastopol et il est ordonné aux marins de la flotte de la Mer noire de marche sur Simféropol, selon le vœu de Staline que « le droit des nations à la séparation ne doit pas être confondu avec l’idée que les nations doivent obligatoirement se séparer » (11). Le nationalisme tatar est réprimé, ses responsables emprisonnés et son parti interdit.
La répression bolchévique n’achève cependant pas le nationalisme tatar et, au début de l’année 1921, la situation dans la péninsule inquiète le gouvernement bolchévique qui envoie alors Sultan Galiev, communiste musulman en charge des politiques de nationalités. De sa mission dans la péninsule, il arrive à la conclusion que la Tchéka pratique de nombreux excès et plaide pour l’instauration d’une République soviétique autonome de Crimée, ce qui sera fait le 18 octobre 1921, pour une redistribution des terres au profit des paysans tatars et pour une politique d’ouverture du Parti communiste à l’égard des Tatars.
Dès lors, le nationalisme tatar est détruit sous le double effet de la répression d’abord, d’un degré d’intégration plus poussé au sein de l’URSS ensuite. Pourtant, les années 1920 ne signifient pas pour autant la fin de la crainte bolchévique à l’égard des Tatars. La déportation dont sont victimes les Tatars de Crimée le 18 mai 1944 (12) et la prolongation des effets de la déportation par l’exclusion des Tatars des processus de réhabilitation initiés par Khroutchev dans la foulée du 20ème Congrès du PCUS en 1956 en témoigne puisque, si les Tatars de Crimée retrouvent leurs droits à titre individuel, toute existence collective leur est dès lors déniée (13).
Or, le sort des Tatars de Crimée, de la Moscou héritière de Constantinople en 1783 au renouvellement du messianisme russe par l’idéologie bolchévique, traduit la stratégie d’universalisme de Moscou. Derrière l’histoire et le vécu tatars (14) , se perçoit le caractère universaliste de la stratégie russe, caractère qui est peut être celui se retrouvant aujourd’hui dans la situation en Crimée. Ainsi, la manière dont Moscou mit en avant la solidarité orthodoxe et russophone pour justifier son intervention en Crimée et l’organisation d’un référendum d’autodétermination malgré les protestations de la communauté internationale et l’hostilité de l’Ukraine peut démontrer l’idée selon laquelle la pensée stratégique russe se positionne au-delà des revendications nationales qui lui sont contraires.
La stratégie « d’universalisme » de Moscou
La stratégie russe ne peut se concevoir que dans une double dimension : spatiale et religieuse. Dès le XVIème siècle, sous l’inspiration du moine Philothée de Pskov et la lettre qu’il adressa à Vladimir III vers 1510-1511, lettre censée « contenir » l’idée de Moscou « troisième Rome », le positionnement de la Russie dans le monde était en partie dictée par la volonté de fonder un ensemble orthodoxe et de faire de la Moscovie le « siège d’un empire universel » (15). La révolution bolchévique et l’idéologie communiste renouvelèrent le messianisme précédent par le postulat d’un conflit idéologique mondial devant aboutir à la victoire, s’inscrivant ainsi dans la continuité de la pensée tsariste développée au XIXème siècle du déclin de l’Occident et de la Russie comme « troisième voie » (16).
Toutefois, si la chute de l’URSS favorisa un rapprochement avec l’Occident qui se traduisit également dans les orientations de la politique étrangère russe avec l’élaboration de la doctrine Elstine-Kozyrev en 1993 (17) , la doctrine Primakov (18) qui lui succède rompt avec cette ligne diplomatique en plaidant pour la construction d’une empire eurasien, situé dans la sphère d’influence historique et culturelle de la Russie afin d’équilibrer la prédominance américaine par l’instauration de contrepoids dans la logique d’un monde multipolaire. A côté de la mise en place de « partenariats sélectifs » avec l’Occident, en jouant notamment sur les différends entre l’Union européenne et les Etats-Unis, l’un des piliers de la doctrine Primakov repose sur l’établissement d’un glacis, incluant les pays de la CEI et les anciennes frontières de l’URSS, au-delà duquel le développement de l’Occident, à travers un rapprochement avec l’Union européenne et/ou l’OTAN, serait perçue avec méfiance par Moscou et entrainerait des conséquences politiques (19).
Des parallèles
La soumission du nationalisme tatar en Crimée obéissait à l’exigence stratégique russe puis soviétique, et les conséquences furent dramatiques. Le décalage observé entre les revendications tatares, notamment avant la Révolution de 1917, et les réponses russes traduisent l’idée selon laquelle l’intérêt stratégique de la Russie prime.
Cette primauté des intérêts stratégiques se révèle difficilement conciliable aujourd’hui avec le droit international et des instances de gouvernance qui cherchent à favoriser la coopération. Toutefois, en continuant à se penser en empire, héritier des empires tsariste et soviétique, et donc historiquement presque « immortelle », la Russie s’impose et l’exemple du nationalisme tatar, en perspective historique, peut se percevoir comme étant de mauvais augure pour l’Ukraine.

Pierre-Olivier Eglemme, étudiant du Master II en 2013-2014.

1 B. G. Williams, The Crimean Tatars : the Diaspora Experience and the Forging of a Nation, Leyde, 2001.
2 A. Fisher, The Russian Annexion of the Crimea, Cambridge, 1970.
3 Brèves Marines, n° 166, mars 2014.
4 Le khanat de Crimée est alors une vassalité du sultan ottoman.
5 E. Morenkova Perrier, « Les principes fondamentaux de la pensée stratégique russe », Les Laboratoires de l’INSERM, n°22, pp.9-10.
6 G. Dufaud, « Le pouvoir soviétique et l’indigénisation de la République de Crimée, ou comment soumettre le nationalisme tatar criméen (1880-1922) », Hypothèses, 2005/1, p.148.
7 H. Carrère d’Encausse, Réforme et révolution chez les musulmans de Russie, Paris, 1966.
8 Il fit notamment ses études à Saint-Pétersbourg, en France et en Turquie.
9 G. Dufaud, op. cit. , p. 150
10 H. Carrère d’Encausse, Le Grand défi. Bolchéviks et Nations (1917-1930), Paris, 1987, p.92-127.
11 Cité par M.P. Rey, De la Russie à l’Union soviétique : la constuction de l’Empire (1462-1953), Paris, 2002, p.171.
12 Les Tatars de Crimée ne sont pas les seules minorités d’URSS à avoir fait l’objet de déportation. Les Allemands de la Volga, les Kalmouks, les Balkars, les Karatchaïs, les Ingouches le sont avant eux, entre 1941 et mai 1944, les Bulgares de Crimée, les Grecs de Crimée, les Coréens, les Kurdes et les Meskhètes le sont par la suite.
13 A. Campana, « La mobilisation des Tatars de Crimée pour leur réhabilitation : entre légalisme et rhétorique victimaire », Raisons politiques, 2008/2 n°30, p. 89.
14 Pour plus d’information sur la situation actuelle des Tatars, voir l’article d’Aurélie Campana, op. cit. ainsi que http://www.france24.com/fr/20140111-reporter-tatars-crimee-asie-centrale-minorites-exil-turcophones-slave-ukraine-identite/
15 M. Malia, L’Occident et l’énigme russe. Du cavalier de bronze au mausolée de Lénine, Editions du Seuil, 2003, p. 22.
16 Sur le débat entre Occidentalistes et Slavophiles, voir E. Dmitrieva, « Visions russes de l’Europe centrale occidentalistes et Slavophiles », Revue germanique internationale[En ligne], 1 | 1994.
17 Ministre des Affaires étrangères, Andrei Kozyrev développa l’idée selon laquelle la Russie post-soviétique devait être l’alliée naturelle de l’Occident. Ainsi, elle devait rejoindre le rang des pays démocratiques, se rapprocher des pays industrialisés et renoncer à son statut d’opposante au capitalisme et, à travers ce renoncement, à celui de ses propres priorités stratégiques qui, d’ailleurs, ne sont pas explicitées dans la Stratégie de 1993.
18 Du nom du Ministre des Affaires étrangères qui succéda à Andreij Kozyrev en 1996.
19 Y. E. Fedorov, « Boffins’ and ‘Buffoons’: Different Strains of Thought in Russia’s Strategic Thinking », Chatham House, Russia and Eurasia Programme, 2006, p. 4.

QUEL JEU POUR LA RUSSIE EN UKRAINE ?

3 Mar

« La Russie est un pays de façades » écrivait le marquis de Custine dans La Russie en 1839, récit de ses pérégrinations au pays des Tsars, alors en pleine discussion entre occidentalistes et slavophiles. Mais cette réflexion de Custine revêt une actualité particulière, au regard de la montée des tensions en Crimée et de la position relativement inflexible de la Russie. Face aux provocations, à l’escalade des tensions et à la montée du rapport de force, la Russie de Poutine représente-elle une menace sérieuse ou bien n’est-elle qu’ « un pays de façades » ?

S’il est une constante dans la diplomatie russe, c’est bien la façon de se penser comme un empire et les héritages tsariste et soviétique sont encore prégnants dans la conception que se font les responsables politiques russes de la place et du rôle de la Russie sur la scène internationale. La chute de l’URSS, la crise économique de 1998 et les guerres de Tchétchénie ont profondément affaibli la puissance russe et l’influence de Moscou sur la scène internationale, qui s’attelle désormais à constituer une vaste empire eurasien en confortant sa zone d’influence et en préservant d’étroites relations asymétriques avec ses voisins. Pour Vladimir Poutine, héraut du « renouveau de la puissance russe », il s’agit d’agréger des Etats qui seraient liés par la culture slave au sein d’une même union économique, voire monétaire, et politico-militaire. Après l’échec de la CEI, la mise en œuvre de l’Organisation du traité de sécurité collective (2002) et de la Communauté économique eurasiatique/ Eurasec (2000) visaient à reprendre le processus d’intégration de l’espace post-soviétique et à raffermir les relations entre la Russie et ses voisins immédiats, d’Asie centrale notamment. Toutefois, certaines lignes de fractures subsistaient, essentiellement en Europe et dans le Caucase, et se résumaient à deux problématiques essentielles :

         l’ancrage délibérément occidental de ces pays d’une part, manifesté dans les pays baltes et la Pologne dès le début des années 1990 par l’ouverture des négociations d’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne, en Ukraine à compter de la Révolution orange de 2004 et en Géorgie avec la Révolution des roses en 2003,

         la question des revendications nationalistes qui s’affirmaient d’autre part, principalement en Tchétchénie, en Ossétie et en Ingouchie.

A cela enfin, s’ajoutait l’atlantisme affiché et revendiqué d’une majorité de pays d’Europe centrale et orientale qui favorisa une politique est-européenne de l’administration Bush qui froissa autant qu’inquiéta la diplomatie russe.

Pour plusieurs raisons, l’Ukraine, et plus particulièrement la Crimée, constitue un enjeu majeur pour la Russie. Historiquement, c’est à Kiev que naquit la nation russe chrétienne lorsque fut fondé le monastère de la Laure des Grottes en 988. Stratégiquement, la base navale de Sébastopol est importante pour la marine russe, qui dispose par celle-ci d’un port libre de glace toute l’année et où stationne la flotte russe de la mer Noire, et qui profite de cette présence militaire pour asseoir l’influence russe sur la Crimée. Importante certes mais néanmoins pas d’un intérêt vital puisque le port de Novorossisk doit, à terme, abriter la majeure partie de la flotte russe de la mer Noire.  Economiquement enfin, la Russie représente un tiers du total des exportations ukrainiennes mais l’Ukraine ne compte que pour 6% dans les échanges extérieurs russes. Le déséquilibre de cette relation commerciale permet à Moscou de bénéficier d’un important levier : ainsi, la menace brandie par Moscou de fermer son marché à l’Ukraine si Kiev signait l’accord de libre-échange avec l’Union européen a-t-elle motivé le refus in extremis de l’ancien président Ianoukovitch de signer cet accord

Mais au-delà de ce panorama, d’où découle l’idée d’un attachement de la Russie à l’Ukraine et d’une influence majeure de Moscou sur Kiev, il convient de cibler les enjeux véritables. Bien que parrain du Mémorandum de Budapest de 1992 par lequel la Russie, au côté des Etats-Unis et du Royaume-Uni, s’engage à assurer l’intégrité territoriale de l’Ukraine, Moscou a beaucoup à perdre d’un ancrage occidental de Kiev amorcé dès 1997 avec la signature de la Charte de partenariat et la création de la Commission OTAN-Ukraine, mais qui a pris davantage d’ampleur à partir de 2004 et l’arrivée au pouvoir du Président pro-européen Viktor Iouchenko. L’Ukraine, plus fréquentable que la Biélorussie, représente la pièce angulaire du jeu européen de la Russie, capable d’entretenir d’étroites relations avec l’Union européenne mais tout en demeurant dans la sphère d’influence russe. Pour ce faire, Moscou joue à la fois sur les relations commerciales entre les deux pays mais également sur la présence d’une importance minorité russophone dans les provinces orientales de l’Ukraine. Si peu de ressortissants russes vivent en Ukraine, 8 à 10 millions d’Ukrainiens en revanche se déclarent « ethniquement russes » lors des recensements, essentiellement dans les régions orientales. Or, désireuse de lutter contre sa perte d’influence, la Russie porte une attention particulière aux territoires où se concentrent les minorités russes, soutenant les sentiments pro-russes et affirmant sa doctrine de défense des minorités russes. Depuis 2012 d’ailleurs, la diplomatie russe, suivant sa stratégie de politique étrangère, s’impose un devoir d’aide et de protection aux populations russes en dehors de la Russie. Ce n’est certes pas là un fait nouveau, comme en témoigna, en 1992, l’envoi de troupes de la mission PKF des forces de maintien de la paix de la CEI en Transnistrie, province russophone et aux revendications autonomistes de Moldavie, ou, plus récemment, l’intervention russe en Géorgie en 2008, mais son officialisation souligne le désir de Moscou de maintenir sa prédominance dans ce que la diplomatie russe qualifie d’ « étranger proche ».

La présence d’une importante communauté russe en Crimée et le stationnement d’une partie de la flotte russe de la mer Noire à Sébastopol constituent des atouts pour la Russie dans son jeu ukrainien, renforcés davantage par la défection de l’état-major de la marine ukrainienne qui a décidé de rejoindre les Russes. Dès lors, outre la question des scenarii possibles, se pose également celle de la prise en compte des menaces russes. Sont-elles sérieuses ? Vladimir Poutine peut-il aller jusqu’au bout, sans craindre de réactions internationales nuisibles à la Russie ? Se dirige-t-on vers un scénario similaire à ce qui s’était produit en Moldavie en 1992 et en Géorgie en 2008 ?

A cet égard, une option probable à envisager est celle d’une Russie militairement engagée en Crimée, comme elle a pu l’être en Géorgie dans les provinces d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, faisant ainsi démonstration de sa force et de sa détermination, sans toutefois aller jusqu’à la guerre avec l’Ukraine, guerre dans laquelle elle aurait d’ailleurs beaucoup à perdre, mais désireuse plutôt d’ouvrir des négociations politiques dans lesquelles Moscou serait en position de force. Jouant dès lors sur le temps pour accentuer et soutenir le sentiment pro-russe en Crimée, arguant de la forte présence russophone, prétextant l’ancrage historique de la Crimée à la Russie et les discussions conflictuelles des années 1990 relatives à son statut, amenant la Rada à accepter l’organisation d’un référendum d’autodétermination, Vladimir Poutine parviendrait à ses fins en obtenant, si ce n’est le rattachement de la Crimée à la Russie, au moins une autonomie plus poussée, premier pas vers un processus d’annexion. Dès lors, le recours à la guerre peut être perçu comme excessif, voire illusoire et la démonstration de force opérée par Moscou ne serait qu’une « façade », pour reprendre le jugement du marquis de Custine. S’il reste difficile, pour l’instant, de déterminer quelles sont les intentions réelles de la Russie et de quelle manière évoluera la situation, il convient cependant d’espérer que Vladimir Poutine méritera une description plus flatteuse que celle qu’inspira Nicolas Ier au marquis de Custine :

« Si le tsar n’a pas plus de pitié dans son cœur qu’il n’en exprime dans sa politique, je plains la Russie. En revanche, si ses sentiments sont supérieurs à ses actes, je plains le tsar ».

Pierre-Olivier Eglemme, étudiant en Master II en 2013-2014

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