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LE TERRORISME NIGERIAN, UNE EXTENSION DE LA MENACE AU-DELÀ DU NIGERIA ?

18 Fév

L’Etat Islamique et les attentats en Europe ont pu occulter des esprits une menace toute aussi dangereuse et toute aussi proche qu’est la secte nigériane Boko Haram. Cette dernière reste peu connue alors que le conflit l’opposant aux forces de sécurités nigérianes aurait causé la mort de plus de 17 000 personnes depuis 2009, et provoqué une grave crise humanitaire touchant 14 millions de personnes dans la sous-région du bassin du Lac Tchad[i]. Responsable d’attaques terroristes et de nombreux enlèvements, François Hollande jugeait le groupe, en mai 2016, comme « […]  le groupe terroriste le plus meurtrier au monde »[ii]. Si à plusieurs reprises le président nigérian Muhammadu Buhari a annoncé que le groupe était « techniquement défait », ce dernier est toujours en capacité de mener des attaques et les a multipliées au cours du dernier trimestre 2017[iii].

Apparu dans les années 2000 dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’Awati Wal-Jihad (« Les disciples du Prophète pour la propagation de l’islam et de la guerre sainte ») critique un système politique corrompu qui ne reposerait pas pleinement sur la sharia. A partir de 2009, le groupe bascule dans le terrorisme-djihadisme et lance des actions violentes dans tout le Nord-Est du Nigeria, et jusqu’à la capitale fédérale, Abuja. Outre son expansion à l’intérieur du Nigeria, Boko Haram a réussi à dépasser les frontières nigérianes et mène de nombreuses attaques dans les pays riverains, au point de n’être plus considéré comme une menace uniquement intra-nigériane. De plus, la secte aurait réussi à nouer des contacts avec des groupes islamistes sahéliens, et aurait prêté allégeance en 2015 à l’Etat Islamique. Par ailleurs, il existe différentes factions au sein du groupe dont les agendas varient du national au régional voire à l’international. Enfin, l’apparition du groupe dissident Ansaru, principalement anti-occidental, renforce la peur d’une coopération et d’un partenariat avec les terroristes sahéliens pour mener des opérations contre les intérêts occidentaux. Tous ces éléments amènent à s’interroger sur une éventuelle extension de cette menace terroriste islamiste au-delà du Nigeria et ses conséquences à la fois régionales et internationales.

 

 

                                                                                                                    

Boko Haram, un nouveau groupe terroriste international ?

 

            La régionalisation et/ou l’internationalisation de Boko Haram peut s’expliquer par une influence terroriste islamiste djihadiste internationale comme Al-Qaïda, ou plus récemment l’Etat Islamique qui voient dans Boko Haram un relai de leur propagande. Ces influences mettent en évidence une menace qui ne concernerait plus uniquement le Nigeria.

Dès 1991, Oussama Ben Laden s’intéresse à l’Afrique. Plusieurs groupes vont devenir des « franchises » d’Al-Qaïda. Ainsi, en 2007 le Groupe pour la prédication et le combat (GSPC) qui devient Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en 2007, et en 2012 le groupe terroriste somalien Al-Shabaab prête allégeance à Al-Qaïda[iv]. En Afrique de l’Ouest le Nigeria apparaît tout naturellement comme une place stratégique pour la pénétration d’Al-Qaïda. Si Boko Haram s’est construit en dehors de son giron, dès 2008 des premiers contacts auraient été établis entre les deux groupes. C’est ce que révèle le diplomate canadien Robert Fowler enlevé au Niger par AQMI en 2008 et qui raconta avoir été témoin de la visite d’un commandant de Boko Haram auprès d’AQMI lors de sa captivité[v]. Cependant c’est véritablement à partir de 2010 que l’on peut supposer une influence d’Al-Qaïda sur Boko Haram car on observe une évolution de ses modes opératoires et ses cibles. Désormais les insurgés s’attaquent à des cibles traditionnelles du terrorisme islamiste en s’en prenant aux « mauvais » musulmans, à la communauté chrétienne, à des Occidentaux et à des cibles internationales. Le groupe a également recours à des engins explosifs improvisés (IED) pour commettre des attentats à la bombe, technique non utilisée avant 2010, et des attentats-suicides. Cela sous-entend que le groupe a pu certainement recevoir une formation dans des camps d’entraînement d’AQMI ou d’Al-Shabaab[vi]. Ainsi, l’attentat-suicide contre le siège des Nations Unies à Abuja le 26 août 2011 serait un symbole de l’évolution de Boko Haram vers un terrorisme international[vii]. De plus, même si cela n’est pas vérifiable, certains spécialistes vont plus loin en affirmant que cet attentat serait une suite des attaques contre le quartier général des Nations Unies en 2003 en Irak et en 2007 contre son siège à Alger[viii]. Cette hypothèse peut être confirmée par deux vidéos reçues par l’AFP du kamikaze où il fait référence à Oussama Ben Laden tué par les Etats-Unis et explique que son attentat est un message aux « infidèles » internationaux[ix]. Toutefois, il faut souligner que ces vidéos n’ont pas été identifiées.

 

            Concernant l’Etat Islamique (EI), Boko Haram peut également constituer un point d’appui stratégique en Afrique et permettrait l’ouverture d’un nouveau front. En effet, à partir du Nigeria, l’EI pourrait s’étendre à d’autres pays et pourquoi pas réussir à relier le Nord-Est nigérian avec ses positions en Libye. De plus, un rapprochement avec l’EI pourrait permettre d’augmenter les moyens de la secte et donc étendre son périmètre d’action. Dès 2014, dans ses vidéos, Abubakar Shekau félicite la création d’un Califat de l’EI et en 2015 il prête allégeance à l’EI. Néanmoins, il ne faut pas considérer cette allégeance comme une fusion, il s’agit plutôt pour le journaliste à France 24, Wassim Nasr spécialiste des mouvements djihadistes, d’un rapprochement idéologique[x]. C’est alors une manière pour Boko Haram de s’inscrire dans un djihad globalisé. Aujourd’hui il est très difficile de connaître la nature de ce rapprochement. Pourtant, en avril 2016 l’armée américaine a déclaré que la relation Boko Haram-EI se serait renforcée au point que les deux groupes partageraient les même stratégies et tactiques[xi]. Le commandant des opérations américaines en Afrique de l’époque, Donald Bolduc, avait également expliqué qu’un soutien matériel de l’EI à Boko Haram est une hypothèse fortement probable car le Tchad aurait arrêté un convoi d’armes à sa frontière avec le Nigeria provenant de Libye où l’EI est assez bien implanté[xii]. A son tour, le Conseil des Nations Unies en mai 2016 a émis des inquiétudes quant au rapprochement de ces deux entités[xiii]. Enfin, des sources sécuritaires ont indiqué en 2016 qu’un recruteur de l’EI avait été arrêté par les forces de sécurité nigérianes à Kano.

Pour certains spécialistes, l’EI irait même jusqu’à s’immiscer dans le fonctionnement du groupe. En effet, le 2 août 2016, la presse révèle le limogeage d’Abubakar Shekau en faveur d’Abou Musab Al-Barnawi, choisi par l’EI et qu’il considère comme le chef de l’Etat Islamique en Afrique de l’Ouest[xiv]. Cela pourrait sous-entendre que désormais l’EI validerait ou invaliderait les décisions prises par le groupe, et souhaiterait une extension de ce dernier. Toutefois, il est essentiel de prendre ces informations avec prudence à la vue de l’opacité de fonctionnement de Boko Haram. De fait, en 2017, le degré d’une coopération opérationnelle et d’une influence entre les deux groupes fait encore débat parmi les experts.

 

            C’est dans ce contexte de tentatives d’influences par des groupes terroristes internationaux que différentes factions de la secte semblent s’orienter vers des actions plus internationales, au point de devenir de véritables menaces régionales.

En effet, Boko Haram n’est pas un groupe homogène. Si jusqu’en 2009, son fondateur Mohammed Yusuf semblait faire consensus, depuis sa mort on peut mettre en évidence deux tendances idéologiques qui fractionnent le mouvement, chacune regroupant plusieurs factions[xv]. A une branche que l’on peut qualifier d’historique et ayant un agenda plus national, on peut lui opposer une tendance qui serait plus internationaliste. Cette dernière souhaiterait orienter ses attaques contre des cibles occidentales. Cette branche préfigurerait la naissance d’une faction dissidente à partir de 2012, Ansaru s’inscrivant davantage dans un terrorisme islamiste international. Signifiant « L’avant-garde pour la protection des Musulmans en Afrique noire »[xvi], Ansaru s’oriente dans la défense de tous les musulmans et pas uniquement les Nigérians et considère que les attaques doivent être dirigées contre des cibles internationales[xvii]. Ainsi, plusieurs enlèvements d’étrangers ont pu être attribués à ce groupe parmi lesquels celui de l’ingénieur français Francis Collomp en 2012[xviii], ou de la famille Moulin-Fournier en 2012 au Cameroun[xix]. A chaque fois Ansaru justifie ses rapts comme des réponses aux « atrocités » commises par les Occidentaux contre les musulmans en Afghanistan et au Mali[xx]. Ses objectifs et son mode opératoire s’associent parfaitement à la doctrine des groupes islamistes sahéliens suivant l’idéologie d’Al-Qaïda. À ce titre, Bat-el Ohayon, co-fondatrice de l’Afrique Consulting Group, affirme qu’Ansaru et Al-Qaïda ont développé une « relation de travail » consistant en une aide financière d’Al-Qaïda et une formation militaire dans les camps d’entraînement d’islamistes sahéliens en échange de la participation de membres d’Ansaru à des opérations auprès d’AQMI[xxi]. L’un des fondateurs d’Ansaru, Khaled al-Barnawi, se serait entraîné dans des camps d’AQMI en Algérie[xxii] après la grande répression de 2009 et aurait été sensibilisé à la rhétorique djihadiste internationale[xxiii].

Ansaru relève donc d’une dimension extra-nigériane car il ne s’agit plus de revendications locales et constitue une vraie menace régionale. A ce propos Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste du terrorisme nigérian, considère qu’Ansaru est « une menace plus grave, plus radicale, plus extrémiste » que Boko Haram[xxiv].

 

L’extension de Boko Haram dans les pays voisins et au-delà

 

            En mars 2012 à la suite du sommet de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), le chef d’état major des armées nigérian a déclaré que Boko Haram n’était plus un problème uniquement endogène mais qu’il concernait l’ensemble des pays du Lac Tchad, autrement dit le Cameroun, le Tchad et le Niger. Cela suppose une extension de la menace hors des frontières. Cependant, la présence de Boko Haram dans ces pays n’est pas nouvelle et remonterait à son origine. Le groupe a pu profiter de l’extrême proximité géographique mais aussi culturelle entre ces pays et son bastion le Nord-Est du Nigeria. En effet, celui-ci partage 3 200 kilomètres de frontières avec le Niger, le Tchad et le Cameroun et la porosité de celles-ci rend les déplacements faciles. Ainsi, dans les premières années de la secte, il n’était pas rare que des Camerounais, des Tchadiens et des Nigériens traversent la frontière pour aller écouter les prêches de Mohammed Yusuf à Maiduguri. Ce dernier aurait même installé des amirs au Cameroun et au Tchad[xxv]. Les pays voisins constituaient alors des bases-arrières pour échapper aux raids des forces de sécurité nigérianes. Néanmoins, à partir de 2012-2013, le groupe va lancer des attaques transfrontalières de plus en plus nombreuses, étendant sa zone d’action. A titre d’exemple, entre 2014 et 2016, on observe une escalade de la violence au Cameroun avec plus d’une centaine d’attaques de la secte qui aurait causé la mort d’au moins 1 400 civils et l’enlèvement de plus de 1 000 personnes[xxvi]. Boko Haram ne se contente plus d’attaques locales mais « s’extra-territorialise ».

Par ailleurs, le rayon d’action des insurgés ne se limite probablement pas à la sous-région du bassin du lac Tchad mais est plus étendu. En effet, en 2012, selon des responsables maliens une centaine de militants de Boko Haram auraient combattu au côté du MUJAO à Gao, et en avril, ceux-ci auraient aussi participé à l’attaque contre le Consulat algérien de cette ville et à l’enlèvement de sept diplomates algériens dont le consul. Une interview de la RFI d’un commandant d’une faction du MUJAO corrobore ces faits en révélant que des membres de Boko Haram sont présents en nombre à Gao[xxvii]. Des déplacés de la ville révèlent eux aussi que ceux-ci s’entraîneraient dans des camps du MUJAO[xxviii]. Des combattants auraient aussi participé à d’autres combats en 2012 et en 2013 au Mali aux côtés du MUJAO, AQMI et Ansar-al-Dine[xxix]. Enfin en 2013, des combattants du groupe dissident Ansaru auraient participé avec Mokhtar Belmokhtar aux attaques contre le site gazier d’In Amenas en Algérie en janvier et contre la mine d’uranium d’Arlit au Niger en juin[xxx].

En outre, les pays occidentaux sont également concernés par la menace d’une extension du terrorisme nigérian. En effet, Boko Haram et Ansaru s’en prennent désormais aux Occidentaux, notamment par le biais des enlèvements. Potentiellement en lien avec d’autres groupes islamistes sahéliens, même si des doutes subsistent, les deux entités nigérianes participent à la déstabilisation sécuritaire de la zone sahélienne où les Occidentaux possèdent des intérêts économiques et stratégiques. Les puissances occidentales auraient peur que la région ne devienne une nouvelle base de départ pour des attaques en Occident.  Ainsi, à partir de 2010, Boko Haram va proférer des menaces contre les Etats-Unis en les désignant comme une nouvelle cible. À ce titre, la commission sur la sécurité intérieure du Congrès publie un document intitulé « Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland » dans lequel elle relaie les inquiétudes de certaines agences sécuritaires qui considèrent que Boko Haram va se transformer en une menace internationale pouvant toucher le territoire américain[xxxi]. En 2013, les inquiétudes sont réaffirmées dans un second rapport sur une potentielle menace sur le territoire américain[xxxii].

Même si les menaces contre les pays occidentaux sont réelles, il est néanmoins possible d’émettre des doutes sur la capacité de Boko Haram d’attaquer ces pays sur leur territoire national. La véritable menace concerne l’enlèvement de ressortissants étrangers et l’apparition d’Ansaru ayant pour cibles les Occidentaux.

 

 

 

            Né dans le Nord-Est du Nigeria, le groupe terroriste Boko Haram a réussi à s’étendre territorialement et à sortir de son rayon d’action originel. Le groupe se pare désormais d’une dimension régionale. Longtemps considérée comme purement nigériane, la menace devient progressivement globale. La régionalisation de la secte s’étend au-delà de la « sous-région » du lac Tchad. La proximité avec le Sahel peut faire craindre d’une extension et de la création d’un arc islamiste avec d’autres groupes djihadistes sahéliens. Néanmoins, une coopération opérationnelle reste de l’ordre de l’hypothèse mais il est indéniable qu’il y a eu des échanges de conseils et de matériels ce qui auraient permis à la secte de s’étendre territorialement. De plus, l’allégeance à l’Etat islamique en 2015 donne à Boko Haram une dimension globale car l’Afrique de l’Ouest pourrait alors constituer un nouveau front pour l’Etat islamique. En effet, ces derniers en perte de vitesse en Syrie et en Irak pourraient trouver au Nord-Est du Nigeria un nouveau point d’appui pour lancer des attaques. Malgré tout, les revendications de Boko Haram restent majoritairement locales, et son extension se trouve principalement au niveau de la sous-région du bassin du lac Tchad. Si la branche historique conserverait donc un agenda plus national et/ou sous régional, Ansaru, plus proche des groupes terroristes internationaux, serait en mesure d’agir en dehors de la sous-région du Lac Tchad. La principale menace d’une globalisation viendrait plutôt de cette branche dissidente. Le terrorisme islamiste nigérian peut alors être considéré comment un danger extra-nigérian et appelle de facto à une réponse anti-terroriste plus globale.

                             Marie-Charlotte Varennes, étudiante du Master 2 en 2017-2018

 

[i] Site internet d’Amnesty International, « Le Nigeria. Les chiffres de l’horreur », Disponible sur : https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2015/06/nigeria-horror-in-numbers/

[ii] « Boko Haram: bientôt un accord de défense entre la France et le Nigeria », RFI, 15 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160515-boko-haram-bientot-accord-defense-france-nigeria-buhari-hollande-sommet-abuja

[iii] « Un an après l’affirmation de Buhari, Boko Haram toujours présent », RFI, 24 décembre 2017, [en ligne], Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20171224-nigeria-an-affirmation-buhari-boko-haram-present

[iv] « Somali militant group al-Shabaab formally joins al-Qaida », The Guardian, 9 février 2012, [en ligne], Disponible sur : https://www.theguardian.com/world/2012/feb/09/somali-al-shabaab-join-al-qaida

[v] FOWLER Robert, Ma saison en enfer : 130 jours de captivité aux mains d’Al-Qaïda, Montréal, Québec Amérique, 2013, p. 398.

[vi] Nigeria. Les crimes de masse de Boko Haram, Fédération internationale des ligues des Droits de l’Homme, 2015 p. 21.

[vii] TRAN NGOC Laetitia, « Boko Haram », Groupe de recherche et d’information de la paix et de la sécurité (GRIP), note d’analyse, 4 octobre 2012, p. 8.

[viii] DENECE Eric, « Nigeria : accroissement et internationalisation des actions terroristes de Boko Haram », CF2R, note d’actualité n°25, septembre 2011.

[ix] « Nigeria UN bomb: Video of ‘Boko Haram bomber’ released », BBC News, 28 août 2011, [en ligne], Disponible sur :   http://www.bbc.com/news/world-africa-14964554

[x] « Que signifie l’allégeance de Boko Haram à l’EI ? », France 24, 12 mars 2015, [en ligne]

Disponible sur : http://www.france24.com/fr/20150308-allegeance-boko-haram-etat-islamique-consequence-analyse-nigeria-shekau

[xi] « Boko haram and ISIS are collaborating more : Us military » The NewYork Times, 20 avril 2016,  [en ligne],

Disponible sur : https://www.nytimes.com/2016/04/21/world/africa/boko-haram-and-isis-are-collaborating-more-us-military-says.html?_r=0

[xii] « Qu’en est-il des liens entre Boko Haram et le groupe Etat islamique? », RFI, 22 avril 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20160421-tchad-nigeria-liens-etat-islamique-boko-haram

[xiii] « UN Security Council expresses alarm over links between Boko Haram and Isis » Independant, 14 mai 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.independent.co.uk/news/world/africa/un-security-council-expresses-alarm-over-links-between-boko-haram-and-isis-a7029166.html

[xiv] « L’organisation Etat islamique tente de reprendre en main Boko Haram », Le Monde, 4 aout 2016, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/08/04/l-etat-islamique-tente-de-reprendre-en-main-boko-haram_4978410_3212.html

[xv] TRAN NGOC (2012), Op. Cit. p. 4.

[xvi] Rapport FIDH (2015), Op. Cit. p. 22

[xvii] COMOLLI Virginia, Boko Haram : Nigeria’s Islamist Insurgency, London, Hurts and Company, 2015, p. 65

[xviii] « Nigeria : Comment Francis Collomp a réussi son évasion », Le Monde, 13 mars 2015, [en ligne], [consulté le 26/12/17],  Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/03/13/nigeria-comment-francis-collomp-a-reussi-son-evasion_4593400_3212.html

[xix] « Boko Haram affirme détenir les otages français au Cameroun », L’Express, 21 mars 2013, [en ligne], Disponible sur : https://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/boko-haram-affirme-detenir-les-otages-francais-au-cameroun_1233470.html

[xx] « Bauchi Deadly Kidnapping: Gaping Bullet Holes in Expatriates’ Live Camp, » Vanguard, 23 février 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.vanguardngr.com/2013/02/bauchi-deadly-kidnapping-gaping-bullet-holes-in-expatriates-live-camp/

[xxi] « What is Ansaru, the other militant islamist group in Nigeria besides Boko Haram? », Newsweek, 4 avril 2016, [en ligne], Disponible sur : http://www.newsweek.com/what-ansaru-nigerias-other-militant-group-443785

[xxii] « Curbing violence in Nigeria (II) : The Boko Haram Insrugency » Rapport Afrique, International Crisis Group, n°216, 3 avril 2014, p.26

[xxiii] En 2009, les forces de sécurités nigérianes lancent une répression violente contre les membres de la secte au cours de l’Opération Flush. Le leader Mohammed Yusuf est exécuté de manière extra-judiciaire et les survivants du groupe s’enfuient dans les pays voisins. Cette répression marque un tournant décisif de la secte la faisant basculer réellement dans le terrorisme islamiste.

[xxiv]« Qui étaient les ravisseurs de Francis Collomp ? » Europe 1, 18 novembre 2013, [en ligne], Disponible sur : http://www.europe1.fr/international/qui-etaient-les-ravisseurs-de-francis-collomp-1712317

[xxv] COMOLLI (2015), Op. Cit., p. 86.

[xxvi] « Cameroun : faire face à Boko Haram », Rapport Afrique, International Crisis Group, n°241, 16 novembre 2016, p. 11.

[xxvii] « Boko Haram en renfort des islamistes armés dans le nord du Mali, » RFI, 10 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.rfi.fr/afrique/20120410-mali-bamako-gao-tombouctou-boko-haram-ansar-dine

[xxviii] « Des islamistes de la secte Boko Haram présents au nord du Mali », Le Monde, 9 avril 2012, [en ligne],

Disponible sur : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2012/04/09/des-islamistes-de-la-secte-boko-aram-sont-presents-au-nord-mali_1682846_3212.html

[xxix] COMOLLI (2015), Op. Cit. p. 103.

[xxx] ZENN Jacob, « Nigerian al-Qaedaism », Hudson Institute, Mars 2014, p. 111.

[xxxi] Boko Haram – Emerging Threat to the US Homeland US House Representative, 2011, p. 5.

[xxxii] Boko Haram. Growing Threat to the Us Homeland, US House Representative, 2013

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Boko Haram, Histoire d’un islamisme sahélien

18 Mai

9782343028484mAlors que la secte nigériane fait la Une de l’actualité et suscite une réprobation internationale qui a poussé les principaux chefs d’Etat du monde occidental, à commencer par Barack Obama, à indiquer leur volonté d’aider le Nigeria, Pauline Guibbaud livre ses jours chez L’Harmattan une analyse rigoureuse de Boko Haram en replaçant le mouvement terroriste dans son contexte nigérian mais aussi régional (AQMI notamment). Etudes géostratégiques est donc très heureux de présenter cet ouvrage tiré d’un travail effectué dans le cadre du Master II d’Histoire militaire. Pour plus d’informations, voir le document ci-joint Fdp Boko_Haram.

LA GUERRE DU MALI : Esquisse d’un bilan provisoire

7 Sep

En dépit des inquiétudes suscitées par les précédents afghan et irakien, les djihadistes salafistes ne se sont pas trouvés en mesure d’ensanglanter le vote marquant le retour à la légalité constitutionnelle au Mali. Le 11 août 2013, les Maliens ont élu dans le calme leur nouveau président : Ibrahim Boubacar Keïta. C’est le résultat tangible des opérations militaires qui ont rendu possible le retour à une sécurité relative et à une vie politique normale dans l’ensemble du pays. La tenue des prochaines élections législatives, envisagées pour les 27 octobre et 17 novembre 2013, constituera à cet égard une étape importante, à surveiller de près, car elle confirmera ou infirmera ce succès. 

 

1/ Quels étaient les acteurs engagés dans le conflit au Mali ?

À partir du 17 janvier 2012, des éléments de l’armée régulière malienne, parmi lesquels d’anciens rebelles touaregs équipés et entraînés par les États-Unis, affrontèrent des combattants touaregs indépendantistes, regroupés en octobre 2011 au sein du Mouvement de libération nationale de l’Azawad-MNLA, et qui bénéficiaient de connivences dans la population civile au nord du Mali. Le MNLA ne représente pas l’ensemble de la population touarègue du pays et ne put donc mobiliser que de maigres forces. Il dut s’assurer le concours de combattants djihadistes appartenant à trois mouvements présents au nord du pays et entretenant également des complicités dans la population civile : Al Qaida au Maghreb islamique-AQMI, le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest-MUJAO et Ansar Eddine (qui présente la particularité d’être composé de Touaregs). Des radicaux nigérians des groupes Boko Haram et Ansaru furent signalés. Les hommes de main des différents groupes mafieux opérant dans la zone auraient été impliqués.

Les soldats de forces africaines fournies par le Tchad, le Niger et le Burkina-Faso participèrent aux combats de 2013, aux côtés des forces françaises intervenues à la demande du chef des autorités maliennes de transition, le président par intérim Dioncounda Traoré. Cette opération militaire baptisée Serval par l’état-major français des armées s’appuyait sur les résolutions adoptées par le Conseil de sécurité des Nations Unies et avait le soutien de l’Union africaine, de l’Union européenne ainsi que des États-Unis. Les deux derniers procurèrent des soutiens logistiques à l’arrière, et Washington contribua au renseignement des forces engagées sur le terrain.

Autrement dit, on trouve à l’origine du conflit des acteurs non-étatiques illégaux : le MNLA, épaulé par les djihadistes d’AQMI, du MUJAO et d’Ansar Eddine, ainsi que divers autres éléments islamistes ou mafieux. Ils se heurtèrent à des acteurs étatiques, en premier lieu le Mali, victime de l’agression, et la France, maître d’œuvre de l’opération de secours Serval. Trois pays voisins s’engagèrent directement : le Tchad, qui participa en particulier à l’assaut contre l’Adrar des Ifoghas  ; le Niger, qui aida à la reconquête du nord-est, et le Burkina-Faso, qui releva les troupes françaises afin de sécuriser Tombouctou et sa région. Le Niger et l’Algérie, en massant des forces sur leurs frontières limitrophes du Mali, restreignirent considérablement la liberté de mouvement, la possibilité de recevoir des renforts et les capacités d’approvisionnement des djihadistes. En outre, l’Algérie, apporta un soutien indirect mais crucial à l’opération Serval par l’ouverture de son espace aérien aux aéronefs menant ou appuyant les opérations au Nord-Mali. Les États-Unis, contribuèrent également à l’opération Serval par la fourniture de renseignements et le transport de matériel au profit des forces françaises. Le Canada et certains pays européens (Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas, pour l’essentiel) participèrent indirectement par un soutien logistique. Des acteurs supra-étatiques jouèrent un rôle, avant tout diplomatique. Au premier chef, l’ONU, dont les résolutions (n° 2056 du 5 juillet 2012, n° 2071 du 12 octobre 2012, n° 2085 du 20 décembre 2012) fondent la légalité et la légitimité de l’intervention. La Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest-CÉDÉAO œuvra au respect du droit, en collaboration avec l’Union africaine, qui se trouve à l’origine de la mise sur pied de la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine-MISMA (autorisée par la résolution n° 2085 du Conseil de sécurité des Nations Unie, du 20 décembre 2012). L’Union européenne contribue à la reconstruction de l’armée malienne par le biais de la mission de formation EUTM-Mali, finance en partie la MISMA et tente de traiter sur le fond l’instabilité du Sahel par sa « Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel » adoptée le 29 septembre 2011. Celle-ci lie la sécurité et le développement, préconisant une coopération régionale doublée d’une aide internationale, sur fond d’amélioration de la gouvernance des pays de la région.

 

2/ Quelles ont été les phases successives des opérations militaires dans lesquelles les forces françaises et alliées ont été engagées ?

À partir du 10 janvier 2013, trois phases s’enchaînèrent.

Il fallut tout d’abord briser le plus rapidement possible l’offensive lancée vers le sud par les djihadistes contre Konna, avec tentative simultanée de franchissement du fleuve Niger, car elle risquait de déboucher sur la prise de contrôle de l’ensemble du pays par les extrémistes et leurs alliés mafieux. En outre, la chute de l’aéroport de Sévaré aurait privé l’armée malienne et/ou ses alliés d’une base stratégique, point d’appui essentiel dans la perspective de la reconquête du nord. Cette bataille d’arrêt se déroula entre le 10 et le 18 janvier 2013. Les éléments français menèrent de nombreuses frappes aériennes avec des avions et des hélicoptères de combat, tandis que des unités des forces spéciales agissaient au sol pour aider les frappes aériennes et mener des missions spécifiques.

Le succès, obtenu en un laps de temps assez court, permit d’entamer la deuxième phase, qui visait à contrôler la boucle du fleuve Niger en s’assurant la maîtrise du terrain au sud d’une ligne allant de Tombouctou à Gao. Les militaires français voulaient profiter au mieux et le plus rapidement possible de la désorganisation des djihadistes. Cet objectif fut atteint grâce à des opérations terrestres menées du 18 au 28 janvier 2013 avec des unités classiques, appuyées par des hélicoptères et des avions de combat. La totalité du “Mali utile“ se trouva ainsi sécurisée en moins de trois semaines. Le risque d’une nouvelle offensive surprise en direction de Bamako s’en trouvait considérablement diminué. La majeure partie de la population et des ressources économiques, ainsi que la capitale, étaient à l’abri.

Mais les bastions djihadistes du nord demeuraient et faisaient planer la menace d’un retour offensif et/ou d’actions terroristes. La troisième phase, destinée à éradiquer le terrorisme en détruisant son sanctuaire du Nord, fut donc lancée le 28 janvier 2013. Ce fut la plus dangereuse et la plus complexe. La plus longue, également, puisqu’elle se poursuivit jusqu’au début du mois de mai 2013 pour ce qui concerne les affrontements décisifs. Ce qui n’exclut pas, depuis, des interventions ponctuelles et de moindre envergure. Les opérations, en particulier les six principales mentionnées ci-après, combinèrent frappes aériennes, actions des forces spéciales et combats terrestres menés avec des unités classiques. L’opération Panthère IV (18 février – 25 mars 2013) menée par les forces françaises et tchadiennes, renforcées de quelques éléments maliens, permit de s’emparer de l’Adrar de Tigharghâr et de la vallée de l’Ametettaï. L’opération Doro (27 février – 1er mars 2013), dans laquelle agirent de concert des troupes françaises et maliennes, permit de détruire des groupes islamistes dans les environs de Gao. Les opérations Gustav (6 – 11 avril 2013), Akello (25 avril – 2 mai 2013), Orion (8-13 juin 2013), Netero (24 juin – 9 juillet 2013) visèrent le sanctuaire du MUJAO au nord-est et à l’est de Gao, notamment la région de Bourem. L’opération Sirius (12-18 juin 2013) dans la région au sud de Tessalit permit de détruire des explosifs destinés à fabriquer des engins explosifs improvisés-IED et de l’armement.

 

3/ Quels sont les éléments qui permettent d’affirmer que les djihadistes ont mené une guerre asymétrique ? 

Une guerre est asymétrique lorsque l’un des protagonistes (le plus souvent celui qui se trouve en état d’infériorité) refuse les règles de combat que veut lui imposer son adversaire. Dans le cas malien, les djihadistes cherchèrent à contourner la supériorité technologique qui a permis à la France de briser leur tentative d’offensive à Konna, puis de lancer une ample et rapide contre-offensive et, enfin de mener une campagne d’éradication des bases djihadistes. Pour ce faire, ils recoururent à des moyens très limités, mais leur conférant une (très) forte capacité de nuisance.

Début janvier 2013, en s’attaquant à Konna pour s’emparer de Sévaré et de son aéroport stratégique, Ansar Eddine et ses alliés commirent une grave erreur d’appréciation. Si l’offensive frontale était pertinente face à l’armée malienne décomposée, il y eut sous-estimation de la volonté (et de la capacité ?) de riposte de la France. En fait, les djihadistes se heurtèrent directement à des forces armées supérieures en qualité, en nombre et en matériel. La défaite était inéluctable. Pour avoir quelque chance de réussir, cette offensive frontale aurait dû être assortie d’un dispositif de guérilla étalé sur la profondeur (de Konna à la boucle du Niger, voire au-delà en direction du nord) : routes et pistes parsemées d’engins explosifs improvisés-IED, petits groupes destinés à harceler les troupes montant au front et à couper la logistique (étirée sur plusieurs centaines de kilomètres), combattants susceptibles de détruire des hélicoptères (idéalement, il fallait les équipements idoines, qui semblent avoir fait défaut, mais des mitrailleuses lourdes, voire des armes légères, peuvent également être relativement efficaces).

Après s’être dispersés, offrant aux forces françaises une “victoire par le vide“, les djihadistes (notamment ceux se réclamant du MUJAO ) s’engagèrent précisément dans ce type d’actions dès le mois de février. Attentats-suicides et/ou attaques surprises surtout contre des villes du Nord (Gao, Tombouctou, Kidal, notamment), IED, se succédèrent. Les cibles étaient choisies parmi les maillons les plus faibles du dispositif de reconquête du Nord : voies de communication, détachements maliens ou nigériens plus rarement tchadiens, miliciens du MNLA… Dotés d’importants stocks d’armes, de matériel et de carburants, les djihadistes se replièrent sur des positions solides et en partie camouflées, préparées de longue date dans des zones isolées  et/ou accidentées, mais pourvues d’eau et où la complicité d’une partie de la population leur était acquise, comme la région de Gao ou celle d’Ansongo, l’Adrar des Ifoghas, la forêt de Wagadou au nord-ouest de Tombouctou, ou la frontière mauritanienne. Ils tentèrent de pousser les forces franco-africaines à la dispersion pour réduire leur efficacité et les harceler le plus efficacement possible. Ils menèrent également une guerre psychologique  : les attaques contre les villes reconquises provoquèrent une surprise totale et donnèrent l’impression que la sécurité recouvrée était toute relative. Internet servit également de champ de bataille : attaques de salafistes tunisiens contre le site Internet du ministère français de la Défense en janvier  2013; mise en ligne d’un jeu vidéo exaltant le djihad contre l’armée française ; diffusion de vidéos tournées lors des attaques ou des attentats-suicides contre les villes reconquises ou des embuscades, par exemple.

Toutefois, tout cela fut à la fois trop tard et trop peu. Le commandement français adopta une stratégie qui prit de vitesse l’adversaire tout en détruisant l’infrastructure qui, pour sommaire qu’elle fût, était néanmoins indispensable à celui-ci.

 

4/ Comment les forces françaises et alliées ont-elles combattu dans la guerre asymétrique menée par les djihadistes ? 

Avant l’offensive, puis durant tout le déroulement des affrontements, l’armée française accumula par ses propres moyens, d’une part, et avec l’aide de ses alliés, d’autre part, le maximum de renseignements. Cela visait en priorité à localiser les otages français détenus par les djihadistes afin de les sauver. Cela permit également de disposer d’une cartographie indicative du dispositif adverse, indispensable pour déterminer et hiérarchiser les cibles.

Dès le début des opérations, au moyen de raids aériens et d’opérations au sol des forces spéciales, la France entreprit de détruire la logistique des djihadistes, ainsi que d’entraver leurs déplacements et leur regroupement. Pour réduire, voire interrompre leur approvisionnement, en carburants notamment, ainsi que le ralliement de combattants venus de l’étranger, elle obtint que les pays voisins ferment leur frontière avec le Mali.

L’éradication du terrorisme dans cette zone très étendue et difficile à sécuriser détermina le choix d’une stratégie semblable à celle utilisée par les Américains durant la guerre du Pacifique : contrôler les localités (les “îles“) et écarter tout risque dans l’espace séparant chaque localité (l’“océan“), ce qui supposait un nettoyage méthodique de la région. Il fut mené de la fin janvier au début mai 2013 par les forces françaises au sol (unités classiques et forces spéciales), épaulées principalement (jusqu’au 13 mai 2013) par des combattants tchadiens rompus à ce type d’affrontement et aguerris au milieu saharo-sahélien particulièrement éprouvant. Toutes ces actions nécessitaient le bénéfice de la “permanence du renseignement“. Ce dernier mobilisa des moyens humains au sol, ainsi que des ressources techniques en l’air et dans l’espace. La France, l’Union européenne, les États-Unis unirent leurs moyens pour essayer de disposer de l’avantage indispensable que confère la connaissance en temps réel de l’adversaire : forces spéciales, avions de reconnaissance, drones et satellites, en particulier.

Outre la qualité des personnels et des matériels engagés, les succès remportés contre les bases djihadistes à partir du milieu du mois de février résultèrent de la vitesse avec laquelle les opérations furent menées. Les forces franco-africaines créèrent la surprise stratégique en lançant l’assaut contre les bases de repli des djihadistes plus vite que ne paraissent l’avoir prévu ces derniers. Et ils ne semblent pas avoir (encore ?) réussi à se réorganiser et se rééquiper pour reprendre l’initiative, comme en témoigne l’absence d’attaques lors des deux tours (28 juillet et 11 août 2013) de l’élection présidentielle malienne. Considérant que, dans la logique d’un affrontement asymétrique, le faible – AQMI et ses affidés – vainc le fort dès l’instant qu’il survit, cette incapacité de nuisance tendrait à prouver que le faible a été battu, du moins au Nord-Mali. Mais pour combien de temps ?

 

5/ Quelles sont les conditions d’un retour durable à la paix et à la sécurité au Nord-Mali ?

Au risque de la banalité, il convient de rappeler que la guerre n’est pas une fin en soi, mais un moyen, au service d’une solution politique, préconisée dès le début de la crise, en 2012, par l’ONU et la France, notamment. Nonobstant la réussite de la reconquête militaire de la totalité du territoire, le Nord-Mali en particulier et le Mali en général ne vivront en paix et en sécurité que si des conditions plus larges sont réunies.

En premier lieu, une veille sécuritaire s’impose et le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé la mise en place d’une opération de maintien de la paix. La résolution 2100, adoptée à l’unanimité le 25 avril 2013, a créé une Mission des Nations Unies pour la stabilisation du Mali-MINUSMA, qui a pris le relais de la MISMA (dont elle a intégré les effectifs) le 1er juillet 2013. Forte, à terme, de 11 200 soldats et de 1 440 policiers, elle agit sous le Chapitre VII de la Charte de l’ONU et peut donc procéder de manière coercitive. Elle est chargée de la « stabilisation de la situation dans les principales agglomérations » et doit apporter sa « contribution au rétablissement de l’autorité de l’État dans tout le pays […,] à l’application de la feuille de route pour la transition, y compris le dialogue national et le processus électoral ». Elle se voit également investie de « la protection des civils et du personnel des Nations Unies, de la promotion et de la défense des droits de l’homme, du soutien à l’action humanitaire, de l’appui à la sauvegarde du patrimoine culturel et de l’action en faveur de la justice nationale et internationale ». Mesure indispensable, la création de la MINUSMA, à supposer qu’elle reçoive effectivement les moyens prévus, ne suffit néanmoins pas.

Compte tenu des caractéristiques de cet ensemble naturel, ajoutons que c’est la totalité du Sahel qu’il faut pacifier (confins de la Mauritanie, Nord-Niger, Nord-Tchad, Sud-Algérie, Sud-Libye, sans négliger Sénégal et Soudan). À cet égard, l’instabilité qui s’accentue en Libye ne laisse d’inquiéter.

Ensuite, rien de durable n’existera tant que ne sera pas intervenue une réelle réconciliation nationale. Celle-ci suppose de régler la question touarègue, pendante depuis l’indépendance du Mali en 1960. Mais l’harmonie dépend également du sort des autres minorités présentes au Nord, comme les Peuls (groupe d’où est issu le Premier Ministre nommé le 5 septembre 2013, Oumar Tatam Ly) ou les Songhaïs, par exemple. Le Mali doit intégrer l’ensemble de ses composantes humaines et les amalgamer pour forger une nation homogène, solide et stable. L’instauration d’un authentique État de droit, garantissant à toutes les Maliennes et à tous les Maliens le statut de citoyennes et de citoyens égaux en droits et en devoirs apparaît comme une condition indispensable à la stabilité du Mali et à l’amélioration du sort de ses habitants. Cet objectif devrait constituer un enjeu majeur des prochaines élections législatives.

Enfin, nulle pacification durable ne prendra corps tant que les populations vivront dans une situation économique et sociale d’extrême pauvreté. Une politique efficace de développement doit être mise en œuvre et la responsabilité en incombe avant tout à l’Union européenne – dont la contribution peine à se concrétiser – et aux États-Unis. Avec la « Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel » de 2011, l’outil existe. Reste à motiver une réelle volonté politique des États membres de l’Union européenne et des pays du Sahel. Seule une transformation en profondeur de la gouvernance de ces derniers permettra de résorber les frustrations qui contribuent à grossir les rangs des groupes armés et des mafias. Voilà une raison suffisante pour que la communauté internationale aide à l’émergence d’un État-nation et de droit au Mali et… dans les autres pays de la région.

 

Patrice Gourdin, professeur de géopolitique à l’Ecole de l’Air, intervenant à Sciences Po Aix  et auteur de Géopolitiques : manuel pratique paru chez Choiseul en 2010

Vers une nouvelle stratégie des groupes islamistes nigérians ?

5 Mar
Les racines historiques de la secte Boko Haram se trouvent à Maiduguri, État du Borno, à l’extrême nord-est du Nigéria. C’est dans cette ville qu’au début des années 2000, Mohammed Yusuf installe une mosquée et une école coranique qui attirent de nombreux jeunes musulmans pauvres du Nord. Il y enseigne le Coran et un islam radical qui refuse le mode de vie et les principes occidentaux ; il y dénonce également la corruption des hommes politiques qui détournent la rente pétrolière et qui laissent les populations du Nord dans une misère profonde. Les membres de Boko Haram ont recours à la violence pour la première fois en décembre 2003 lorsqu’ils attaquent des postes de police et des bâtiments publics dans l’Etat de Yobe en signe de contestation. À partir de là, Boko Haram commence à s’armer et à multiplier les actes de violence et les attentats dans le Nord-Est du pays. La véritable rupture a lieu en juin 2009 lorsque les forces de sécurité ouvrent le feu sur des membres de Boko Haram qui défilent dans un cortège funèbre. Mohammed Yusuf demande justice mais le gouverneur de l’Etat du Borno décide au contraire de procéder à une grande répression policière contre la secte. La réaction de Boko Haram est immédiate, ses membres lancent une série d’attentats contre les symboles du pouvoir politique. Les 26 et 27 juillet sont des jours très meurtriers pour le Nord du Nigéria ; les Etats du Bauchi, Kano, Borno, et Yobe sont la cible des attaques de Boko Haram, tandis que la réaction policière ne fait qu’augmenter le nombre de morts. Le bilan de ces affrontements sanglants entre la police et Boko Haram s’élève à huit cent morts en quelques jours. Mohammed Yusuf est arrêté, torturé et illégalement exécuté par les forces de sécurité pendant sa garde en vue. Le gouvernement pense alors avoir éradiqué la secte Boko Haram. En réalité cette violence policière a eu pour seul effet de faire basculer Boko Haram dans un islamisme terroriste et un désir de vengeance qui déstabilise l’ensemble du pays. Les membres de la secte fuient la répression policière et se réfugient dans les pays voisins, où ils se réorganisent pour revenir en force en juillet 2010 avec de nouveaux attentats contre les postes de polices et les symboles du pouvoir. En septembre 2010, Boko Haram mène l’assaut contre une prison dans l’Etat de Bauchi et libère 732 prisonniers dont 150 islamistes.
 
             Après la fuite des membres de Boko Haram dans les pays voisins en 2009, il semble que deux branches se soient développées à l’intérieur de la secte. Ainsi la branche historique de Boko Haram dirigée par Abubakar Shekau reste tournée vers les questions intérieures. À partir de juillet 2010, les attentats perpétrés par Boko Haram ne cessent de s’accroître et de s’étendre territorialement. Les attaques sont de plus en plus meurtrières et violentes. Elles visent les populations musulmanes modérées accusées de trahir l’islam en adhérant aux principes occidentaux, ainsi que la communauté chrétienne que Boko Haram veut voir chassée du nord du Nigéria. Elle s’en prend également aux emblèmes du pouvoir politique. Ces attentats sont menés par la secte à l’intérieur du pays contre des cibles nigérianes. La menace islamiste semble alors endogène et les revendications restent du domaine du national, contrairement aux mouvements terroristes internationaux.
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             En marge de ce mouvement endogène se développe une cellule internationaliste dirigée par Mamman Nur, numéro trois de Boko Haram. Selon Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste de Boko Haram, c’est au moment de l’exil que les élites de Boko Haram ont été récupérées par des groupes djihadistes internationaux. Il déclare à ce propos qu’ « après 2009, on assiste à un changement du discours de la secte qui devient plus djihadiste et globale ». Mamman Nur s’est réfugié en Somalie, avec ses partisans, lorsque la secte a été dissoute en 2009. Le gouvernement nigérian les soupçonne d’avoir suivi des entraînements militaires dans les camps des Shebbab somaliens avant de revenir au pays. 
 
       On attribue à Mamman Nur les évolutions stratégiques et l’introduction de nouveaux modes opératoires de la secte Boko Haram. Ce dernier est notamment désigné comme le cerveau de l’attaque du 26 août 2011 contre les bureaux des Nations Unies à Abuja, premier signe de la volonté de Boko Haram de mener des actions internationales dans la lignée des actes terroristes d’Al Qaeda et d’AQMI. Peu à peu, Boko Haram va se tourner vers de nouvelles techniques proches de celles d’Al Qaeda comme les attentats-suicides, l’utilisation de kamikazes, les enlèvements (d’abord de politiques nigérians, aujourd’hui d’Occidentaux) et les meurtres d’Occidentaux. Boko Haram se divise donc en différentes cellules qui sont bien souvent indépendantes de toute soumission à une hiérarchie. Abubakar Shekau ne dirige plus qu’une partie de Boko Haram et les groupes dissidents échappent de plus en plus à sa mainmise. La cellule internationaliste comprend moins de membres que la cellule historique d’Abubakar Shekau. Toutefois, elle reste sans doute la plus dangereuse du point de vue de ses liens avec les islamistes sahéliens. En effet, petit à petit Boko Haram a tissé des liens avec Al Shabaab, AQMI et les autres groupes djihadistes de la région. Un rapport de l’ONU de décembre 2011 faisait déjà état d’une centaine de combattants de Boko Haram ayant reçu une formation militaire dans les camps d’AQMI au Mali ; dans le contexte actuel de la guerre dans ce même Etat, les liens entre la secte et les groupes islamistes sahéliens vont en se renforçant et les combattants de Boko Haram leur prêtent main forte dans le conflit.
 
              Même si depuis son retour au Nigéria en 2010 Boko Haram a toujours eu en son sein une branche internationaliste, il est vrai que depuis le début de l’année 2013 cette cellule internationaliste est devenue particulièrement active. Le mois de février est notamment marqué par les assassinats successifs de travailleurs humanitaires dans la région de Kano et de Potiskum. Même si ces meurtres ne sont pas revendiqués, la méthode utilisée (des hommes à moto qui ouvrent le feu sur des civils) est habituellement celle des membres de Boko Haram. De nouvelles cibles internationales semblent donc visées. La secte parait adhérer à l’idée islamiste selon laquelle la vaccination contre la polio serait un complot des Occidentaux pour stériliser les femmes et ainsi mettre fin à la civilisation musulmane (voir le cas des travailleurs humanitaires tués au Pakistan en décembre 2012).
 
              Dans l’actualité récente, l’enlèvement des sept Français au nord du Cameroun le 19 février 2013 est revendiqué par Boko Haram le 25 février. Il semble aller dans le sens d’une nouvelle stratégie plus internationaliste. Dans la vidéo des otages postée sur Youtube, la secte réclame la libération des ‘frères’ et de leurs ‘femmes’ prisonniers au Cameroun et au Nigéria ; il s’agit donc de revendications régionales, voire locales. Mais Boko Haram s’en prend aussi directement au président français, François Hollande ; elle invoque une solidarité musulmane et présente la prise d’otages comme une réponse à « cette guerre contre l’islam » qui aurait été engagée par la France. C’est la première fois que des hommes se revendiquant de Boko Haram s’en prennent directement aux intérêts d’un pays occidental en enlevant sept de ses ressortissants. Cet enlèvement, ainsi que les menaces proférées contre la France marque un précédent dans la lutte menée par la secte. Par cet acte, elle s’inscrit réellement dans le djihad mondial. Cette vidéo montre d’ailleurs des similitudes troublantes avec les vidéos généralement postées par Al Qaeda. Tout d’abord les revendications sont faites en arabe. Habituellement les membres de Boko Haram s’expriment en haoussa (la langue traditionnelle du nord) ou en anglais ; ensuite les sept otages sont exhibés devant un drapeau noir frappé d’une sourate du Coran et de deux kalachnikovs entourant le Livre Saint. Une mise en scène qui n’est pas sans rappeler les vidéos des prises d’otages d’AQMI et d’Al Qaeda. Un glissement dans la tactique de Boko Haram semble donc pouvoir se lire, ce que certains spécialistes expliquent comme un moyen d’endiguer la montée en puissance d’un autre groupe islamiste nigérian, Ansaru. 
 
             Des questions quant à cet enlèvement restent tout de même en suspens et les spécialistes de la question appellent à la prudence. En effet, sur la vidéo, l’individu au premier plan qui revendique l’attentat n’est pas Abubakar Shekau. Plus encore, le 25 février, Abubakar Shekau lui-même nie l’implication de Boko Haram dans cet enlèvement. Néanmoins, étant donné l’éclatement de Boko Haram, il ne semble pas impossible qu’une branche en voie d’autonomie ait mené cette action en dehors du commandement et indépendamment des ordres de sa hiérarchie. La vidéo est en train d’être analysée par des spécialistes à l’Elysée afin de connaître et d’identifier les preneurs d’otages.
 
              C’est également dans ce contexte d’éclatement de l’organisation Boko Haram qu’est né le groupe djihadiste Ansaru qui s’est fait connaître pour la première fois en décembre 2012 en revendiquant l’enlèvement du Français Francis Collomp à Rimi. Dans un communiqué à la presse locale, des membres du groupe s’en prennent directement à la France intervenue au Mali. Ils menacent de continuer les « attaques contre le gouvernement français et les citoyens français […] en particulier en Afrique noire, tant qu’il ne changera pas sa position ». Avec ce premier enlèvement, Ansaru sembler affirmer son intention de s’en prendre uniquement à des cibles occidentales et adopte une posture de solidarité envers les islamistes maliens dans une guerre de religion au nom d’une solidarité islamiste. Ansaru se situe donc directement dans la lignée du djihad international et d’AQMI. Le groupe s’en prend même à la branche historique de Boko Haram en lui reprochant de ne pas être assez violente envers les positions occidentales. Dans ce logique de djihad international, Ansaru planifie un attentat, le 19 janvier 2013, contre des militaires nigérians qui se préparent pour partir au Mali, faisant deux morts et cinq blessés. Enfin, le 18 février 2013, le groupe revendique l’enlèvement de sept étrangers des salariés de la société de construction SETRACO dans l’Etat de Bauchi. Il s’agit de la prise d’otages la plus importante jamais réalisée dans le nord-Nigéria. Cette fois encore les preneurs d’otages font allusion aux « transgressions et aux atrocités commises envers la religion d’Allah […] par les pays européens dans plusieurs endroits dont l’Afghanistan et le Mali ». Ce groupe islamiste a donc lui aussi des visées internationales.
 
              Même si des doutes subsistent sur la provenance de la vidéo du 25 février et l’appartenance des preneurs d’otages, force est de constater que les groupes islamistes du Nigéria internationalisent leurs actions et se rapprochent dangereusement d’AQMI et des autres groupes islamistes du Sahel. Que la secte Boko Haram soit elle-même à l’initiative de cette internationalisation ou bien que des cellules plus ou moins autonomes se radicalisent en marge de la secte, il n’en demeure pas moins que l’Afrique de l’Ouest et la communauté internationale doivent maintenant composer avec un nouvel acteur djihadiste international. 
 
 Pauline Guibbaud, diplômée de Sciences Po Aix et étudiante en Master II en 2012-2013
Bibliographie
Freedom Onuoha, « The Islamic challenge : Nigeria’s Boko Haram crisis explained », juillet 2010, African Security Review, Vol. 19 n°2, pp. 54-67
Rapport Human Right Watch, Spiraling ViolenceBoko Haram Attacks and Security Force Abuses in Nigeria, octobre 2012
Entretien avec Marc-Antoine de Montclos, « Nigeria: comment en finir avec la nébuleuse Boko Haram », 23 janvier 2013, Slate Afrique
« Boko Haram denies abducting French tourists », 25 février 2013, The Punch
« Prise d’otages au Cameroun : ‘Il pourrait s’agir d’une cellule autonome de Boko Haram’», 26 février 2013, France 24
« Otages français: l’étonnante revendication de Boko Haram », 26 février 2013, RFI
« Qui se cache derrière le groupe djihadiste nigérian Ansaru ? », 24 décembre 2012, Jeune Afrique
« Nigeria: le groupe islamiste Ansaru revendique l’enlèvement de 7 étrangers », 18 février 2013, Libération
« Boko Haram exhibe les sept otages français », 25 février 2013, Le Figaro
Vidéo des otages français au Nigéria, enlevés le 19 février 2103
http://www.youtube.com/watch?v=36MlyJZfQaY

Mali : moment crucial

11 Fév

Retrouvez le dernier billet de Walter Bruyère-Ostells à la Une du Huffington Post :  http://www.huffingtonpost.fr/../../walter bruyeres ostells/attentats-guerre-mali_b_2660303.html

AL-QAÏDA, ETAT DES LIEUX (2) : Les franchises d’Al-Qaïda

3 Fév

De 2001 à 2013, l’Etat-major d’Al-Qaïda Central, réfugié dans les zones tribales pakistanaises et notamment au Nord-Waziristan, tout en subissant de très rudes coups (mort de Ben Laden comme de nombreux cadres de haut rang et autres spécialistes ; destruction de ses principales infrastructures d’entrainement en Afghanistan) n’a pourtant pas connu de défaite décisive entraînant la destruction totale de son noyau dur. Al-Qaïda Centrale est désormais étouffée par la pression américaine exercée dans la zone Af-Pak. Aussi, les leaders de l’organisation, pour « rebondir » sur d’autres fronts, ont fait jouer un système des « franchises » accréditant par là même le terme de « nébuleuse djihadiste » employé habituellement pour définir Al-Qaïda.

 

L’inertie des « fronts orientaux »

En regardant à l’est de l’Af-Pak, les leaders « qaïdistes » ont tentés de faire jouer leurs connections avec les djihadistes de l’Asie du Sud-Est et notamment de la Jemaah Islamyah indonésienne. Mais hormis les attentats de Bali en 2002, très peu d’actions engagées furent significatives, l’Indonésie étant loin d’être une zone grise mais au contraire un Etat toujours fort actuellement. Les islamistes armées philippins héritiers d’Abu Sayyaf sont restés embourbés dans des actions de guérilla locales rapidement contrées par l’assistance des forces spéciales américaines à l’armée philippine.

Au Pakistan, un groupe frère d’Al-Qaïda, le Lashkar-e-Taïba, a lui une réelle force de frappe et de déstabilisation éprouvée à de nombreuses reprises (le dernier exemple en date reste l’assaut contre les hôtels de Mumbaï en 2009). Mais son inconvénient est qu’il reste largement bridé et dépendant de l’Etat pakistanais lui-même qui « gère » plus ou moins les moments où il le laisse agir contre l’Inde en fonction de l’actualité géopolitique. Au nord, le « front  chinois » est pour le moment inerte, les velléités des quelques djihadistes ouïghours de libérer un grand « Turkestan » restent pour le moment inexistantes du fait de la toute puissance de l’armée chinoise au Xingiang. A plusieurs reprises au cours de la dernière décennie, des groupes djihadistes ouzbeks, tadjikes ou kirghizes ont pu faire le coup de feu dans des zones reculées de ces Etats mais ils ont très rapidement été contenus par les services de sécurités locaux plus ou moins soutenus par les Etats-Unis ou la Russie selon les circonstances (répression d’Andidjan en Ouzbékistan en 2005).

En Tchétchénie, malgré les deux guerres menées en 1996  et 2000 par l’armée russe (en éliminant les leaders Aslan Maskhadov et Chamil Bassaïev), la Russie n’a pas su totalement éradiquer la guérilla islamiste locale aux accents de plus en plus djihadistes. Mais la féroce répression du potentat local  Ramzan Kadyrov a mis fin pour le moment aux combats dans cette république autonome. Néanmoins, « l’Emirat Islamique du Caucase », nom de l’actuelle guérilla menée par Dokou Oumarov a continué à exporter les combats dans les républiques autonomes voisines, notamment au Daghestan ou les affrontements sont quasi-permanents. De nouvelles velléités djihadistes ont été annoncées en vue d’imposer la Charia dans tout le Tatarstan (l’ensemble de la région sud de la Russie européenne) mais l’action du FSB russe permet pour l’instant d’empêcher ces ambitions de se réaliser. Si des liens entre Al-Qaïda et la rébellion tchétchène ont été clairement établis (outre quelques djihadistes saoudiens venus faire de la formation au maniement d’explosifs), c’est bien davantage les combattants tchétchènes qui partent se former au combat parmi les formations d’Al-Qaïda sur d’autres fronts régionaux.

Aussi, c’est davantage vers le monde arabe et l’Afrique qu’Al-Qaïda Central a décidé de se tourner et de faire jouer à plein son système décentralisé de franchises régionales : en Irak, au Yémen, au Maghreb et en Somalie. Elle a cherché dans ces régions ce qui lui manque le plus pour se développer et prospérer en tant que véritable force militaire et politique : un nouveau sanctuaire.

 

Al-Qaïda en Irak

C’est d’abord les Etats-Unis qui vont lui en donner la possibilité, en s’attaquant à l’Irak en 2003. Tirant parti de l’absence de surveillance des frontières, du désordre causé par la chute du régime baasiste  et surtout de la frustration des Arabes sunnites irakiens face à leur perte du pouvoir, Al-Qaïda s’est implanté à partir de 2004 dans le « triangle sunnite » ralliant de nombreuses tribus et désignant à la tête de cette franchise irakienne le Jordanien Abou Moussab Al-Zarkaoui. La franchise irakienne prend alors le nom d’Etat Islamique d’Irak. Elle s’en prend aussi bien aux forces occidentales qu’au nouveau régime irakien mais également aux populations civiles chiites, kurdes tout comme aux sunnites qui soutiennent le gouvernement, ces derniers étant considérés comme des apostats. Elle réussit pendant un temps entre 2004 et 2007 à établir dans le « triangle sunnite » entre les villes de Bagdad, Ramadi et Tikrit, comprenant aussi les villes de Baqouba et de Falloujah.  La ville de Falloujah devient même entre 2004 et 2005 un véritable sanctuaire inviolable sur lequel règne Al-Zarkaoui.

Lorsque les forces américaines décident de régler le problème et prennent d’assaut la ville en novembre 2005, Al-Qaïda choisit de faire front lors d’une guerre urbaine d’un mois au cours de laquelle elle est écrasée par la puissance de feu adverse Al-Zarkaoui est tué en 2006 dans un bombardement américain et Al-Qaïda, après l’échec de Falloujah, choisit de se replier dans la région désertique d’Al-Anbar où elle pratique la guerre asymétrique et le terrorisme plutôt que de combattre à nouveau frontalement l’armée américaine. Cependant, son fanatisme, son radicalisme et sa violence extrême assortie d’attentats massifs sur des marchés bondés de civils innocents, de décapitations et de tortures ainsi que d’exécutions de familles entières accusées de collaborer avec les Américains, vont entraîner un divorce entre les tribus arabes sunnites et l’internationale djihadiste accusée de davantage faire couler le sang des musulmans que celui des Américains. Ces tribus vont alors se rallier aux forces américaines et au gouvernement irakien par la création des milices Sahwa qui vont se mettre à déloger Al-Qaïda de ses bases de repli dans les régions sunnites d’Irak (et notamment d’Al-Anbar). 

Ce retournement de situation va permettre au gouvernement irakien de reprendre le contrôle de l’ensemble du pays et aux Américains de se retirer en décembre 2011 d’un pays certes toujours en proie au terrorisme mais néanmoins relativement stabilisé. Al-Qaïda en Irak qui affirmait compter 12 000 combattants dans ses rangs en 2006 a perdu aujourd’hui beaucoup de sa puissance, la plupart de ses cadres expérimentés (son dernier chef connu, Abou Bakr al-Baghdadi a été arrêté en décembre 2012) et surtout des territoires où elle s’était établie. L’Etat Islamique d’Irak continue néanmoins à être actif dans le pays plus d’un an après le retrait américain, continuant à s’en prendre par le biais d’attentats kamikazes, de voitures piégées, de mines artisanales, d’exécutions ciblées, aux forces de sécurités irakiennes, aux membres du gouvernement, aux chiites, kurdes et autres minorités non arabes sunnites ainsi qu’aux sunnites des milices Sahwa et globalement avec tous ceux qui sont accusés d’être « les chiens des Américains » ou « des Safavides » (appellation qaïdiste pour désigner les chiites associés à l’Iran). Si la franchise irakienne d’Al-Qaïda n’a pas réussi à implanter de nouveau sanctuaire pour la nébuleuse djihadiste, elle a néanmoins réussi à établir un groupe terroriste qui reste l’un des plus actifs sur la scène du djihad mondial.

 

La péninsule arabique

Al-Qaïda a également pensé nécessaire de s’implanter dans la péninsule arabique, voisine de l’Irak, et terre d’origine de son fondateur,  pour y fonder  l’une de ses franchises régionales : Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA). En Arabie Saoudite, les attentats commis par Al-Qaïda en en 2003 ont incité le royaume saoudien à effectuer une très importante répression du mouvement en 2004. Depuis les membres de la franchise régionale ont été conduits à quitter l’Arabie Saoudite pour s’implanter au sud, où l’Etat yéménite, bien plus faible et instable que son puissant voisin du nord avait moins de possibilités de s’opposer efficacement au groupe terroriste.

En se fondant dans la population et les tribus sunnites du sud du Yémen hostiles à l’Etat central, la franchise a pu établir de nouvelles infrastructures clandestines d’où elle préparait de nouveaux attentats de masse visant les Etats-Unis. En 2009, le Nigérian Omar Faruk Abdulmutallab avait été entraîné au Yémen avant de manquer de peu un attentat suicide sur le vol Amsterdam-Détroit. D’autres tentatives d’attentats menés par AQAP ont été évitées, mais la capacité d’action du groupe a alerté la CIA.  Al-Qaïda réussit cependant à tirer partie de la révolution qui se déclenche au Yémen à partir de janvier 2011 dans le contexte du Printemps arabe. En effet, l’armée yéménite étant elle-même divisée et la capitale, Sanaa, étant le lieu de manifestations qui tournent à la guérilla urbaine, Al-Qaïda en profite pour attaquer dans le sud du pays, notamment dans la région d’Abyan, où elle s’installe après avoir chassé les forces de sécurités. Le chef-lieu de cette province, Zinjibar (10e plus grande ville du pays) passe sous la coupe des djihadistes en mai 2011, qui y décrètent la création de l’ « Emirat d’Abyan ». Al-Qaïda retrouve ainsi un véritable sanctuaire territorial.

Elle a tenté de pousser son avantage en s’emparant de plusieurs autres régions désertiques mais est arrêtée par l’armée à 150 kilomètres de la capitale. Elle a regardé alors la ville d’Aden, proche de Zinjibar, dont l’ouverture portuaire sur la Mer Rouge lui permettrait de grandes capacités de déstabilisation géostratégique. Les Etats-Unis se sont alors alarmés de cette soudaine montée en puissance de la franchise. Washington oblige le Président Saleh à la démission pour mettre fin à la révolution, envoie de nombreux agents de la CIA et conseillers militaires pour réorganiser l’armée et donne l’ordre à cette dernière de contre-attaquer. Au printemps 2012, l’armée yéménite, avec ses  chars et son aviation, guidés par les renseignements fournis par les satellites américains et l’assistance des conseillers militaires, ainsi que par les multiples tirs de drones, attaque tous azimuts et reprend rapidement les principales régions d’implantation de l’organisation djihadiste. Zinjibar, centre névralgique du conflit et théâtre de 13 mois de combats durant lesquels l’armée yéménite lance ses assauts, tombe enfin lorsque les combattants qaïdistes évacuent la ville en juin 2012.

Depuis, l’organisation, constamment traquée et refoulée vers les régions reculées de l’est du Yémen (dans l’Hadramaout notamment) par l’armée yéménite, a perdu de sa puissance militaire. Elle est désormais retournée à un mode d’action purement terroriste où elle privilégie les attentats aux combats frontaux. Les Etats-Unis pour l’empêcher de retrouver sa force ne cessent de harceler les membres de l’organisation à coups de tirs de drones. Si le chef de la franchise régionale, le Yéménite Nasser al-Wahishi est toujours en vie à l’heure actuelle, un tir de drone a tué le numéro 2 d’AQPA, Saïd Ali al-Chehri, en décembre 2012. Malgré ses succès temporaires dus à l’instabilité du Yémen, Al-Qaïda démontre une nouvelle fois que lorsqu’elle est confrontée à une armée régulière constituée et soutenue par les Etats-Unis, elle ne peut remporter de combat frontal  et tenir un sanctuaire territorial dans la durée.

 

La Corne de l’Afrique

Plus à l’ouest, en Somalie, Al Qaïda s’est décidé à tenter de tirer profit de la faillite de l’Etat depuis 1991. En juin 2006, de la confusion des combats entre factions, émerge l’Union des Tribunaux Islamiques (salafistes djihadistes revendiqués) qui prend le pouvoir à Mogadiscio et sur la plupart du territoire. L’Ethiopie, menacée par cette prise de pouvoir lance une offensive contre les Tribunaux Islamiques soutenue par les renseignements américains et des frappes aériennes américaines (comme dans le cas du Yémen). Les Tribunaux Islamiques perdent alors leur pouvoir sur la capitale et se disloquent en plusieurs branches, l’une « islamiste modérée » parvient à placer Sharif Sheikh Ahmed à la tête d’un gouvernement de transition où il déclare la Charia constitutionnelle. La seconde branche, Al Shabbaab (la jeunesse), djihadiste, s’en prend au nouveau président l’accusant de s’être soumis aux intérêts américains. Oussama Ben Laden appelle dès 2009 au renversement de Sharif Sheikh Ahmed par les shebabs.

Dès lors, ceux-ci déclenchent une véritable guerre contre le fragile gouvernement de transition. Ils s’emparent progressivement de la quasi-totalité du territoire comme de Mogadiscio et acculent le pouvoir de Sharif Ahmed dans le palais présidentiel de Mogadiscio protégé par une garde largement composée de soldats de l’Union Africaine, principalement Ougandais. Les shebabs manquent alors de peu de s’emparer de la Villa Somalia mais celle-ci est défendue âprement (parmi ses défenseurs sont aussi présents des contractors très probablement employés par la CIA).

Face à ce danger, les pays contributeurs de l’UA dépêchent de nouveaux renforts militaires substantiels qui reprennent le contrôle progressif de la capitale à l’été 2011. Al Shabbaab se replie et riposte en visant les contingents ougandais et burundais par une guerre asymétrique. Elle utilise aussi largement le terrorisme en frappant les pays voisins. C’est pourquoi  les shebabs sont attaqués par le sud par l’armée kényane à partir d’octobre 2011. Même s’ils tentent de ralentir la progression kényane par des combats asymétriques, les shebabs ne peuvent empêcher la prise de leur grande base portuaire de Kismayo fin septembre 2012. Sur la défensive depuis 2011, les shebabs luttent actuellement pour la défense de leurs derniers bastions territoriaux dans le centre et le sud du pays.

Parallèlement, les Etats-Unis qui soutiennent d’un point de vue financier et logistique ces opérations, continuent leurs frappes ciblées contre les militants d’Al-Qaïda présents dans les rangs des shebabs. L’ancien commandant militaire des shebabs, le Kenyan Saleh Ali Saleh Nabhan, lié à Al-Qaïda est abattu au cours d’une opération menée par les forces spéciales américaines le 14 septembre 2009 dans le sud du pays. Par ailleurs, le principal chef d’Al-Qaïda pour toute la corne de l’Afrique, le Comorien Fazul Abdullah Mohamed, responsable des attentats de 1998 en Tanzanie et au Kenya, est abattu par hasard l’un d’un échange de tir avec les forces somaliennes survenu lors des combats de Mogadiscio, le 8 juin 2011.

Al-Qaïda est donc présente depuis longtemps dans cette région et les shebabs ont fait allégeance à Oussama Ben Laden. Mais ce n’est qu’en février 2012 qu’Al-Qaïda Central a annoncé officiellement qu’Al Shabbaab devenait une nouvelle franchise régionale de l’internationale djihadiste. On peut se questionner sur cette officialisation tardive, alors que les shebabs battaient en retraite et qu’à maintes reprises ils ont constitué la force dominante en Somalie. Il est possible de penser qu’Al-Qaïda attendait la prise de la totalité de la capitale pour y décréter un nouvel émirat. Même s’ils sont toujours actifs, les combattants shebabs d’Al-Qaïda ont néanmoins perdu l’occasion d’offrir à l’organisation un nouveau sanctuaire en Afrique. Là encore, face à des armées constituées et soutenues par les Etats-Unis, ils n’ont pu remporter de guerre conventionnelle.

 

Maghreb et Sahel

La quatrième franchise régionale d’Al-Qaïda, Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), créée en 2007  fut là encore la récupération opportuniste d’un conflit local de longue date.

Le GSPC algérien, héritier du GIA, en perte de vitesse sur le plan militaire a vu dans la bannière qaïdiste un moyen de relancer son élan de même qu’Al-Qaïda Central, enserré au Waziristan trouvait là à peu de frais une façon de démontrer sa « puissance mondiale ». Le chef de la franchise, Abdelmalek Droukdal, a alors commandité plusieurs attentats d’ampleurs contre son principal ennemi, l’Etat algérien, notamment ceux d’Alger en 2007. De même ses combattants mènent de nombreuses embuscades visant les forces de sécurité algérienne, la plupart des combats et accrochages se déroulant dans les massifs montagneux de Kabylie. Par ailleurs les différentes katibas (phalanges) de la franchise, notamment dirigées par Abou Zeïd et Moktar Belmokhtar (aujourd’hui en rupture avec le groupe).

Cependant, face à la force de l’armée algérienne et à son expérience de la guerre civile contre le GIA, AQMI a trouvé plus bénéfique de réorienter son action vers d’autres Etats de la région, comme la Mauritanie, jugés plus faibles et donc plus faciles à atteindre. Du fait de la chute de Kadhafi en octobre 2011, du pillage par divers groupes islamistes de ses arsenaux et du retour dans leurs pays des mercenaires employés par le dictateur, les combattants touaregs luttant pour l’indépendance de l’Azawad ont subitement acquis dès janvier 2012 la capacité militaire de défaire la faible armée malienne. AQMI s’est donc opportunément engouffrée dans la brèche.

En mars 2012, profitant d’un coup d’Etat à Bamako, les djihadistes associés aux Touaregs défont rapidement les forces maliennes présentes au nord-mali, conquièrent tout l’Azawad et s’emparent des trois plus grandes villes, Gao, Kidal et la cité historique de Tombouctou. AQMI voit très concrètement dans l’Azawad un nouveau sanctuaire territorial appelé à jouer le rôle de l’Afghanistan des Talibans de 1996 à 2001. Son chef, Abdelmalek Droukdel est signalé à Tombouctou avec ses principaux lieutenants. Très vite, les Touaregs indépendantistes sont évincés au profit de trois mouvements alliés, AQMI, le Mujao (Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest, dissidence d’Al-Qaïda voulant rallier tous les djihadistes d’Afrique occidentale et notamment le groupe nigérian Boko Haram) et Ansar Eddine, mouvement touareg salafiste non indépendantiste souhaitant étendre la Charia à tout le Mali.

La Charia est imposée avec exécutions, lapidations, fouettages et destructions de mausolées considérés comme impies. Ne cachant pas sa volonté de prendre Bamako et d’étendre son emprise sur tout le Mali, AQMI a fini par inquiéter les Etats-Unis et leur principal allié dans la région, la France. L’opération en soutien à l’armée malienne et aux forces africaines de la région est prévue à l’automne 2013. Les combattants islamistes prennent ce plan de court en lançant une offensive vers Bamako dès le mois de janvier 2013 forçant ainsi la France à intervenir lourdement en urgence et en première ligne. L’offensive d’AQMI a pu être  instantanément stoppée.

Cependant, les choses ne sont pas encore jouées. Les djihadistes en reviendront certainement à la guerre du « faible au fort » se contentant d’embuscades, de harcèlements et d’attentats. La région montagneuse de Kidal et son massif de l’Adrar des Ifogahs présentant des caractéristiques propices à la guérilla (comme en Afghanistan) pourrait se révéler le lieu d’une guerre de contre-insurrection de longue haleine. Et comme en Afghanistan, en Irak, au Yémen ou en Somalie, si les Etats-Unis, la France et leurs alliés peuvent sans peine détruire les sanctuaires d’Al-Qaïda par des combats frontaux, ils n’ont jusqu’à présent jamais réussi à éradiquer le terrorisme déclenché par chacune de ces franchises.

 

Romain Sens, diplômé du Master II en 2012.

Perceptions et conséquences régionales de l’intervention française au Mali : le cas du Nigéria

24 Jan

L’Etat nigérian affronte depuis plusieurs années des acteurs locaux qui mettent en péril l’unité et la stabilité du pays. Nous pensons notamment au groupe MEND (Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger) avec qui le gouvernement entretient depuis 2009 une paix précaire, mais surtout à la secte islamiste Boko Haram qui est responsable de la mort de plus d’un millier de personnes. L’exécution de leur leader Mohammed Yusuf en 2009 par les services de police a plongé les membres de la secte dans un désir de vengeance et de lutte acharnée contre le pouvoir central. Les attentats sanglants perpétrés par cette secte islamiste se concentrent dans le nord du pays et notamment à Maiduguri, Etat du Borno (nord-est). Human Right Watch estime à plus de 1 500 le nombre de personnes tuées par Boko Haram entre juillet 2009 et octobre 2012 .

Dans un contexte d’islamisation générale de la bande sahélienne, le Nigéria n’échappe pas à cette contagion islamiste malgré sa position géographique en marge du Sahel. Boko Haram entretient en effet des liens privilégiés avec AQMI (Al Qaeda au Maghreb Islamique) et les différents groupes islamistes (Ansar Dine, Mujao). Le groupe Boko Haram s’internationalise du fait de ses liens avec ces organisations terroristes, il n’est plus uniquement tourné vers des questions intérieures, régionales et locales comme il pouvait l’être à ses débuts. Ce revirement se lit pour la première fois dans l’attentat perpétré contre les bureaux de l’Organisation des Nations-Unies à Abuja le 26 août 2011, signe de la volonté de Boko Haram de menacer la communauté internationale et d’exprimer des revendications globales . Il semble aujourd’hui certain que de nombreux membres de Boko Haram soient sur le sol malien. Un rapport de l’ONU de décembre 2011 fait état d’une centaine de combattants nigérians et tchadiens appartenant à Boko Haram ayant reçu une formation militaire dans les camps d’AQMI au Mali . Dans le contexte géopolitique actuel, Boko Haram s’est naturellement engagé aux côtés d’AQMI et des islamistes maliens. Laurent de Castelli, spécialiste de Boko Haram à l’IRIS, explique que la relation entre AQMI et Boko Haram est probablement a double-sens : AQMI ayant formé et entraîné des membres de la secte nigériane, c’est aujourd’hui au tour de Boko Haram d’aider AQMI en lui fournissant des combattants au Mali. Laurent de Castelli écrit à ce propos que « les membres des milices islamistes d’AQMI, d’Ansar Dine, du Mujao et de Boko Haram ont montré qu’ils savaient se synchroniser pour lancer des opérations communes, ce qui ne présage rien de bon » . Qui plus est, malgré un manque d’informations officielles sur le sujet, il semblerait qu’Ansaru soit également engagé aux côtés des islamistes maliens. Ce groupe djihadiste nigérian, apparu pour la première fois en juin 2012, est une branche dissidente de Boko Haram à qui il reproche de s’en prendre aux musulmans modérés et de ne pas être pas assez féroce envers les positions occidentales. Le mouvement Ansaru a notamment revendiqué l’enlèvement de l’ingénieur français Francis Colump le mercredi 19 décembre 2012 à Rimi dans l’Etat de Katsina. Dans un communiqué à la presse locale, des membres du groupe expliquent leur geste comme une réaction à la position de la France envers les musulmans et l’islam et par le rôle majeur qu’elle joue dans la préparation de l’intervention au Mali. Le groupe Ansaru affirme dans le même communiqué qu’il va « continuer à lancer des attaques contre le gouvernement français et les citoyens français […] en particulier en Afrique noire, tant qu’il ne changera pas sa position sur ces deux sujets » . Le samedi 19 janvier, Ansaru revendique un nouvel attentat perpétré contre des forces armées nigérianes regroupées dans la ville de Okene, Etat de Kogi. Ces militaires nigérians préparaient leur départ pour le Mali. Deux militaires ont été tués dans l’explosion et cinq autres ont été blessés. Le dimanche 20, le groupe islamiste nigérian déclare que cet attentat est une réponse directe au déploiement des troupes nigérianes au Mali et que leur objectif était simple, il s’agissait de tuer et blesser ces soldats afin qu’ils ne puissent pas se rendre sur le conflit malien . Cela fait donc peu de doute que les membres d’Ansaru ont rejoint les rangs des islamistes au Mali pour faire face aux forces françaises. L’intervention au Mali a donc pour conséquence première de mobiliser les réseaux islamistes au Nigéria et notamment la secte Boko Haram et le groupe Ansaru.

De l’autre côté, le gouvernement nigérian se mobilise pour soutenir l’intervention française au Mali afin de repousser la menace islamiste et empêcher qu’AQMI ne fasse le lien avec Boko Haram . Pour le président nigérian Goodluck Jonathan, il s’agit avant tout de faire face à un risque de contagion islamiste et de porter un coup fatal à la secte nigériane en les privant de leur allié le plus puissant au Sahel. Pascal Chaigneau, spécialiste de l’Afrique et professeur à l’université Paris-Descartes, explique dans un entretien accordé au Monde que le Nigéria est sans doute le pays le plus favorable à cette intervention puisque porter un coup aux islamistes du Mali revient à combattre la secte Boko Haram qui « a fait du nord Mali son sanctuaire » . Cette intervention au Mali semble donc être perçue par les leaders nigérians comme une véritable aubaine qui permettrait, sous l’égide de l’ONU, de contrer le péril islamiste au Nigéria et plus globalement au Sahel. C’est ainsi que lundi 14 janvier, au cours d’une réunion des membres du corps diplomatique à Abuja, Goodluck Jonathan a choisi de se positionner officiellement en faveur de l’intervention au Mali et a déclaré que le Nigéria apporterait un soutien militaire à la MISMA (Mission internationale de soutien au Mali). Le président a donc apporté son aide à la communauté internationale affirmant que « l’on ne pouvait plus laisser des parties du globe aux mains des extrémistes, parce que cela ne porte pas ses fruits et nous ne savons pas qui sera la prochaine victime » . Il était très important que le Nigéria réagisse rapidement à cette intervention française au Mali car ce pays a une place prépondérante au sein de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) et il est donc essentiel dans ce conflit que la CEDEAO bénéficie de son soutien, de son aide et de son leadership. Le Nigéria, siège de la CEDEAO, est en effet la plus grande puissance militaire membre de ce groupe et il dispose des plus gros effectifs humains et militaires de l’Afrique de l’ouest. Le Nigéria fait également figure de pays expérimenté puisqu’il a déjà participé à de nombreuses missions de maintien de la paix au sein de l’UA (Union Africaine) et de la CEDEAO notamment dans les années 1990 au Libéria et en Sierra Leone et est actuellement engagé au Darfour au sein de l’UA . Dans un communiqué de presse du 10 janvier 2013, le président de la Commission de la CEDEAO, Kadré Désiré Ouédraogo, a d’ailleurs salué l’engagement du Nigéria dans les missions de la CEDEAO en Afrique et dans sa future participation au Mali . Le Nigéria a envoyé une centaine de combattants au Mali dès le 17 janvier et devrait en envoyer 1 200 au total, soit 600 de plus que ce qui était initialement prévu ; en outre le général nigérian Shehu Usman Abdulkadir obtient le commandement de cette force africaine, une force qui devrait compter au moins 5 800 hommes (en comptabilisant les forces tchadiennes) . Le Nigéria devient donc le principal contributeur étranger en hommes de la CEDEAO dans cette mission d’intervention au Mali, et occupe la troisième place des participants étrangers derrière la France (2 500 hommes) et le Tchad (2 000 hommes) . Le Nigéria réaffirme ainsi sa position de leader au sein de la CEDEAO.
Il est pourtant évident que l’intervention française a eu pour effet de précipiter la décision de Goodluck Jonathan de s’engager militairement au Mali, alors qu’au cours de ces derniers mois le Nigéria se « préparait à reculons » selon certains spécialistes. En effet, alors que le processus était jusqu’alors bloqué entre les différents pays de la CEDEAO, l’intervention française au Mali a forcé le Nigéria à prendre position et à participer aux opérations militaires. Marc-Antoine Pérouse de Montclos, politologue et spécialiste de Boko Haram, va même jusqu’à affirmer que le Nigéria était tout d’abord assez réticent à l’idée d’intervenir militairement au Mali avant d’avoir réglé la question du pouvoir politique malien. En effet, le 22 mars 2012 le Mali était victime d’un coup d’Etat militaire perpétré par le militaire Amadou Haya Sanogo. Suite à des pressions internationales, Sanogo se voit obligé de remettre le pouvoir entre les mains de Dioncounda Traoré, qui devient alors président par intérim pour quarante jours selon la loi malienne. Selon le politologue français, le Nigéria ne souhaitait intervenir militairement au Mali qu’après avoir réglé la question du pouvoir politique malien et après la tenue d’élections libres destinées à désigner un nouveau président. Cependant, la réaction immédiate de la France à l’avancée des islamistes au Mali aurait forcé Goodluck Jonathan à passer plus rapidement que prévu à l’action militaire en laissant de côté l’aspect politique . Ainsi le samedi 19 janvier, au cours d’une réunion de la CEDEAO à Abidjan, la France a appelé la force africaine à se déployer le plus rapidement possible afin que la France, qui n’a pas vocation à rester au Mali, ne soit pas seule dans le conflit. Conséquence de cette réunion extraordinaire, les chefs d’Etat de la CEDEAO ont signé l’ordre de déploiement de la MISMA. Outre le Nigéria, sept autres pays de la CEDEAO se sont ainsi engagés à participer à la MISMA : le Bénin, le Burkina Faso, le Ghana, la Guinée, Niger, le Sénégal et le Togo. La Côte d’Ivoire et la Mauritanie, membres de la CEDEAO, n’ont pourtant pas choisi de participer à la MISMA. En revanche le Tchad, pays non membre de la CEDEAO, a annoncé qu’il enverrait un contingent de 2 000 hommes au Mali.
La décision de s’engager lourdement au Mali semble tout de même faire consensus au Nigéria, et le gouvernement ne cesse d’augmenter le nombre de soldats engagés dans la MISMA. Pourtant des questions restent en suspend. Goodluck Jonathan a-t-il fait le bon choix en envoyant 1 200 militaires au Mali, réduisant ainsi les effectifs sur son propre territoire ? Le Nigéria a t-il les moyens de cet engagement au Mali ? Boko Haram et Ansaru ne risquent-t-ils pas de profiter de cet affaiblissement sur le territoire nigérian ? Engager le combat au Mali, n’est-ce pas risquer qu’AQMI et les groupes islamistes nigérians ne « fassent définitivement le lien » ? Reste donc à savoir si les conséquences de cet engagement militaire sur le long seront eux aussi positives pour le pays.

Pauline Guibbaud, diplômée de Sciences Po Aix et actuellement étudiante en Master II d’Histoire militaire.

Bibliographie

Revues et périodiques

Entretien avec Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Nord-Mali: le Nigeria ne sortira pas indemne de l’opération Serval », Slate Afrique, 22 janvier 2013
http://www.slateafrique.com/102003/mali-operation-serval-consequences-nigeria-islamistes-interview-perouse

Entretien avec le Professeur Pascal Chaigneau, « Empêchons la création d’une ‘Sahelistan’ », Le Monde, 14 janvier 2013

GONIN Patrick et Marc-Antoine PEROUSE de MONTCLOS, « Mali, l’intervention difficile », Le Monde, 9 juillet 2012

Entretien avec Pierre Boilley, directeur du Centre d’Etudes des mondes africains et spécialiste du Sahel, « Le risque est grand de voir Bamako mener de larges représailles contre les Touaregs », Le Monde, 16 janvier

Source AFP, « CEDEAO : réunion à Abidjan pour accélérer le déploiement de la force africaine », France 24, 21 janvier 2013
http://www.france24.com/fr/20130119-abidjan-cedeao-accelerer-deploiement-force-africaine-misma-armee-francaise-mali-bamako

« Une secte islamiste revendique l’attentat contre le siège de l’ONU à Abuja », France 24, 26 août 2011
http://www.france24.com/fr/20110826-nigeria-attentat-suicide-secte-islamiste-boko-haram-revendication-abuja-siege-onu-nations-unies

ROGER Benjamin, « Qui se cache derrière le groupe djihadiste nigérian Ansaru ? », Jeune Afrique, 24 décembre 2012

« L’état des forces militaires étrangères déployées au Mali », RFI, 21 janvier 2013
http://www.rfi.fr/afrique/20130120-etat-forces-militaires-etrangeres-deployees-mali

AGANDE Ben, « Nigeria deploys troops to Mali », The Vanguard, 14 janvier 2013. « We can no longer surrender any part of the globe to extremism, because it doesn’t pay and we don’t know the next victim »
http://www.vanguardngr.com/2013/01/nigeria-to-deploy-troop-to-mali/

« Ansaru claims attack that killed 2 Mali-bound soldiers », The Vanguard, 20 janvier 2013
http://www.vanguardngr.com/2013/01/ansaru-claims-attack-that-killed-2-mali-bound-soldiers/

Ressources électroniques

De CASTELLI Laurent, « Mali : des combattants nigérians de Boko Haram soutiennent les groupes islamistes », site officiel de l’IRIS http://www.affaires-strategiques.info/, 14 janvier 2013

Rapports et communiqué de presse

Rapport Human Right Watch, « Spiraling Violence
Boko Haram Attacks and Security Force Abuses in Nigeria », octobre 2012, p. 5

Conseil de sécurité des Nations-Unies, « Rapport de la mission d’évaluation des incidences de la crise libyenne sur la région du Sahel », 7-23 décembre 2011, p. 15
http://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/N1220864.pdf

Communiqué de presse CEDEAO, « La CEDEAO salue les forces armées nigérianes pour leur contribution en faveur de la paix régionale », 10 janvier 2013
http://news.ecowas.int/presseshow.php?nb=001&lang=fr&annee=2013

Intervention au Mali : point sur la situation

24 Jan

Vous pouvez retrouver l’analyse de Walter Bruyère-Ostells sur le Huffington Post    http://www.huffingtonpost.fr/../../walter bruyeres ostells/intervention-mali-aqmi_b_2533046.html

FRANCE-MALI : CHECK LIST POUR UNE INTERVENTION

15 Jan

Le Président de la République, chef des armées au titre de l’article 15 de notre Constitution, a ordonné le déclenchement d’une intervention militaire (sans déclaration de guerre) au Mali dans la nuit du 10 au 11 janvier 2013. Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, publié en 2008 (ci-après appelé Le Livre blanc), recensait sept principes directeurs pour tout engagement des forces armées françaises à l’étranger (dans le chapitre 3 : « La stratégie de sécurité nationale », p. 76). Leur mise en œuvre peut être vérifiée au fur et à mesure de la guerre qui vient de commencer.

 

1 – Caractère grave et sérieux de la menace contre la sécurité nationale ou la paix et la sécurité internationales.

– Al Qaida au Maghreb islamique-AQMI menace explicitement la France depuis de nombreuses années et a mené des actions contre ses ressortissants (enlèvements) et ses intérêts (attentats). La menace contre la sécurité nationale est donc avérée : « Quand on se réfère à la doctrine de ces groupes intégristes et singulièrement d’AQMI, la France est en ligne de mire » (Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, 24 septembre 2012).

– AQMI ne fait mystère ni de sa volonté de renverser par les armes les régimes en place au Maghreb et au Sahel pour instaurer un califat salafiste, ni de sa participation – notamment par des actions terroristes – au djihad mondial. Les organisations alliées d’AQMI                       – Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), Ansar Eddine, Boko Haram et Ansaru – partagent pour tout ou partie les mêmes objectifs.

– L’ONU estime que la situation « menace la paix, la sécurité et la stabilité des États de la région » (Conseil de sécurité, Résolution 2056 du 5 juillet 2012), « constitue une menace contre la paix et la sécurité internationales » (Conseil de sécurité, Résolution 2071 du 12 octobre 2012),  » [fait] peser une grave menace, pour laquelle le temps presse, sur la population du Mali tout entier et la stabilité du Sahel, de l’Afrique en général et de la communauté internationale dans son ensemble » (Conseil de sécurité, Résolution 2085 du 20 octobre 2012).

– Par conséquent, la résolution 2056 prévoit des sanctions contre les groupes terroristes occupant le nord du Mali et la résolution 2085 demande à la communauté internationale d’ « aider les autorités maliennes à reprendre les zones du nord de [leur] territoire ». Réunis en urgence le 10 janvier 2013, lors du déclenchement de l’offensive djihadiste vers Mopti, « les membres du Conseil demand[èr]ent à nouveau aux États Membres d’accompagner le règlement de la crise au Mali et, en particulier, de fournir une assistance aux Forces de défense et de sécurité maliennes afin d’atténuer la menace que représentent les organisations terroristes et les groupes qui y sont affiliés ».

 

2 – Examen, préalable à l’usage de la force armée, des autres mesures possibles, sans préjudice de l’urgence tenant à la légitime défense ou à la responsabilité de protéger.

Depuis le début des affrontements au Mali, en janvier 2012, la France défend une approche multilatérale respectant strictement le droit international. Elle encouragea les négociations, démarche qu’elle préférait aux coûts humain et financier d’une intervention militaire par surcroît lourde de multiples aléas.  Mais, semble-t-il, sans s’illusionner.

Aussi, lorsque M. Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations Unies proposa, le 10 octobre 2012 une négociation préalable à une intervention militaire, M. Hollande se montra circonspect. D’une part, il jugeait cela inapproprié vis-à-vis d’AQMI : « Discuter avec qui ? Avec AQMI ? Qui peut imaginer qu’il puisse y avoir là des conversations qui puissent être utiles ? » D’autre part, il estimait possible un dialogue avec des forces politiques maliennes « laïques qui [voulaient] prendre part à la réconciliation nationale », ce qui désignait implicitement le Mouvement national de libération de l’Azawad-MNLA, qui faisait des ouvertures en ce sens. L’acceptation de la faction touarègue – dont l’action militaire déclenchée le 17 janvier 2012, a provoqué le chaos actuel et qui fut boutée hors de l’Azawad par les djihadistes au printemps 2012 – tend à démontrer que Paris tenait à un règlement négocié, pour autant qu’il n’incluait pas les terroristes islamistes. 

Le 10 janvier 2013, les autorités françaises semblent avoir partagé l’analyse stratégique du gouvernement provisoire malien. Les djihadistes paraissaient avoir l’intention de prendre Mopti, puis de pousser l’avantage jusqu’à Segou, dernier verrou avant Bamako. Cette perception s’appuyait en particulier sur le fait que des groupes attaquaient la bourgade de Konna tandis que d’autres tentaient, dans le même temps, de franchir le fleuve Niger pour prendre les éléments de l’armée malienne en tenaille. Il y avait donc urgence, alors que les dirigeants maliens se trouvaient en situation de légitime défense. Celle-ci est reconnue comme un droit par l’article 51 de la Charte des Nations Unies et peut s’exercer individuellement ou collectivement, donc avec l’aide de pays tiers comme la France.

Notons que l’offensive lancée par les djihadistes ne témoigne pas d’une volonté de négocier, pas même de la part d’Ansar Eddine, qui bénéficie, pourtant, de l’attitude pour le moins ambigüe de l’Algérie et du Burkina Faso.

 

3 – Respect de la légalité internationale.

– la résolution 2085, adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 20 décembre 2012, « Demande instamment aux États Membres et aux organisations régionales et internationales de fournir un appui coordonné à la [Mission internationale de soutien au Mali-]MISMA, en étroite coordination avec celle-ci et avec les autorités maliennes, notamment sous la forme de formations militaires, de fourniture de matériel, de renseignement, d’appui logistique et de tout type d’aide nécessaire pour réduire la menace posée par des organisations terroristes ». La formule « tout type d’aide » offre implicitement la possibilité d’une intervention militaire directe.

– le 10 janvier 2013, le président par intérim malien, Dioncounda Traoré, demande officiellement « l’aide militaire » de la France. Ceci entre dans le cadre des relations bilatérales d’État à État en général, entre la France et le Mali, en particulier.

– La France peut également se targuer des demandes explicites de soutien militaire formulées par les États voisins. Réunis à Abuja (Nigeria), le 11 novembre 2012, les chefs d’État de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest-CÉDÉAO, rejoints par les pays voisins et concernés (Mauritanie, Tchad, Algérie) ont adopté un plan de reconquête du Nord-Mali. Il s’agit d’une opération militaire africaine, mais avec soutien occidental. Cette intervention est autorisée – à l’unanimité – par la résolution 2085 du 20 décembre 2012.

– L’ambassadrice américaine à l’ONU, Susan Rice, peu suspecte de francophilie (elle avait publiquement qualifiée le plan français d’intervention militaire de « crap » le 11 décembre 2012) a déclaré que, lors de la réunion en urgence du Conseil de sécurité le 10 janvier, il y a eu un « consensus clair sur la gravité de la situation et le droit des autorités maliennes de rechercher toute l’assistance possible ». Cela revenait à autoriser, à l’unanimité, l’action militaire française.

 

4 – Appréciation souveraine de l’autorité politique française, liberté d’action, et capacité d’évaluer la situation en permanence.

– Depuis plusieurs années, la France participe à la formation (et parfois à l’action) des armées de plusieurs pays (Mauritanie, Niger, Burkina-Faso, notamment) de la région pour la lutte contre les terroristes et les narcotrafiquants.

– Depuis l’automne 2012, nombre d’observateurs ont signalé que la France renforçait sa présence militaire et intensifiait considérablement la collecte ainsi que le traitement de renseignements. Paris défendait d’ailleurs, à l’époque, le lancement le plus rapide possible d’une action armée.

– L’intervention déclenchée le 10 janvier 2013 se déroule sous le contrôle exclusif des autorités françaises. La décision politique est du seul ressort du Président de la République et la chaîne de commandement militaire est strictement nationale.

– Toutefois, les Nations Unies surveillent le déroulement des opérations (rapports du Secrétaire général au Conseil de Sécurité). La CÉDÉAO et l’Union africaine demeurent les organisations dirigeantes des opérations tout comme du processus de paix (résolution 2085 autorisant la « Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine »). Ajoutons que l’aide apportée par les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Danemark et, progressivement par d’autres États européens, supposent une coordination, une concertation et donc une forme de contrôle sur l’action de la France.

 

5 – Légitimité démocratique, impliquant la transparence des objectifs poursuivis et le soutien de la collectivité nationale, exprimé notamment par ses représentants au Parlement.

– Le Président de la République a prononcé une brève allocution le 11 janvier 2013 dans l’après-midi pour officialiser et expliquer l’intervention qu’il avait ordonnée. L’exposé des objectifs est clair :  » Le Mali fait face à une agression d’éléments terroristes, venant du Nord, dont le monde entier sait désormais la brutalité et le fanatisme. Il en va donc, aujourd’hui, de l’existence même de cet État ami, le Mali, de la sécurité de sa population, et celle également de nos ressortissants. »

– Le Président de la République a précisé, dans la même intervention :  » J’informerai régulièrement les Français sur son déroulement. Les ministres concernés, celui des affaires étrangères en liaison avec les Nations Unies, car nous intervenons dans le cadre de la légalité internationale, comme le ministre de la Défense donneront également toutes les informations utiles à la population. »

– Et il a annoncé : « Enfin, le Parlement sera saisi dès lundi » [14 janvier]. Ce qui est conforme à l’article 35 de la Constitution (version consolidée après la révision du 23 juillet 2008) :  » Le Gouvernement informe le Parlement de sa décision de faire intervenir les forces armées à l’étranger, au plus tard trois jours après le début de l’intervention. Il précise les objectifs poursuivis. Cette information peut donner lieu à un débat qui n’est suivi d’aucun vote. » Lors de sa conférence de presse le 11 janvier, le ministre des Affaires étrangères a précisé que le Premier ministre recevrait lundi 14 janvier, avec le ministre de la Défense et lui-même, l’ensemble des responsables politiques qui doivent être consultés. Il ajouta : « Le Parlement bien sûr pourra comme il l’entend, nous entendre. La présidente de la Commission des affaires étrangères a pensé que mercredi [16 janvier] peut-être, ou à une autre date qui sera à la discrétion du Parlement, nous pourrions avoir toutes les consultations nécessaires. »

– Rappelons que le rôle du Parlement est strictement consultatif pour le moment. En effet, l’article 35 prévoit que ce n’est que  » Lorsque la durée de l’intervention excède quatre mois,  [que] le Gouvernement soumet sa prolongation à l’autorisation du Parlement. Il peut demander à l’Assemblée nationale de décider en dernier ressort. » Les précédents (Afghanistan, 22 septembre 2008 ; Tchad, République centrafricaine, Côte-d’Ivoire, Liban, Kosovo, 28 janvier 2009) montrent que jamais un gouvernement n’a été mis en difficulté au sujet d’une intervention extérieure depuis l’entrée en vigueur de cette révision constitutionnelle.

– La question de l’autorisation préalable au déclenchement des opérations n’a pas de fondement juridique. En effet cela n’est nécessaire, aux termes de la Constitution (article 35, 1er alinéa) qu’en cas de guerre :  » La déclaration de guerre est autorisée par le Parlement. » Or, il ne saurait y avoir, au sens juridique, de déclaration de guerre aux djihadistes, qui sont des acteurs non-étatiques illégaux.

 

6 – Capacité d’engagement français d’un niveau suffisant, maîtrise nationale de l’emploi de nos forces et stratégie politique visant le règlement durable de la crise.

– Ancienne puissance coloniale, la France dispose de nombreux alliés dans la région, ce qui lui permet, même si le format en a été considérablement réduit ces dernières années, d’assurer une présence militaire substantielle (au Tchad, notamment).

– Depuis plusieurs années, la France participe à la formation (et parfois à l’action) des armées de plusieurs pays (Mauritanie, Niger, Burkina-Faso, notamment) de la région à la lutte contre les terroristes et les narcotrafiquants.

– Depuis l’automne 2012, la France a modifié et renforcé dans la région son dispositif militaire en général et aérien en particulier. En outre, elle a intensifié la présence de ses forces spéciales ainsi que la collecte et le traitement de renseignements.

– Alliée du Mali et étroitement associée à son évolution depuis son indépendance, en 1960, la France connaît bien la situation intérieure de ce pays. Cela l’a amenée à préconiser (parfois à accompagner), depuis plusieurs années, une solution politique aux problèmes du nord.

– La France a largement contribué à l’élaboration puis à la mise en œuvre de la « Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel » adoptée par l’Union européenne le 29 septembre 2011. Elle lie la sécurité et le développement, préconisant une coopération régionale doublée d’une aide internationale, sur fond d’amélioration de la gouvernance des pays de la région. Si le chaos malien ne milite guère en faveur de l’efficacité du programme, l’outil existe. Une réelle volonté politique – que la catastrophe actuelle devrait susciter -, tant des États membres de l’Union européenne, que des pays du Sahel, pourrait déboucher sur des améliorations notables et durables du sort des populations sahéliennes. Seule une transformation en profondeur de la gouvernance des pays du Sahel permettrait de progresser dans ce domaine et de réduire le mécontentement qui contribue à grossir les rangs des extrémistes de tout poil.

 

7 – Définition de l’engagement dans l’espace et dans le temps, avec une évaluation précise du coût.

Cela reste le critère le plus difficile à remplir. Pour le moment les déclarations demeurent vagues.

– Le périmètre géographique officiel est le territoire du Mali, sans plus de précision. La lutte entamée le 11 janvier 2013 contre les djihadistes a nécessité d’agir au centre du pays (libération de Konna), au nord du pays (bombardement de positions djihadistes) et au sud (déploiement de forces à Bamako pour protéger les ressortissants français). Il n’est pas certain que d’autres actions ne devront pas avoir lieu dans les pays voisins eux-mêmes infectés par les djihadistes (Niger et Burkina Faso, en particulier)

– Le Président de la République a déclaré le 11 janvier 2013 : « Cette opération durera le temps nécessaire. » Cette imprécision est inhérente à toute guerre, à plus forte raison dans un conflit asymétrique. Le spectre de l’enlisement plane et il serait fort imprudent de fixer un terme.

– Aucune « évaluation précise du coût » n’a été produite officiellement. Cela serait d’ailleurs fort hasardeux dans la mesure où l’on ne connaît encore ni la durée, ni l’ampleur de l’intervention. En outre, les éventuels pays contributeurs financiers n’ont encore rien fait savoir de leurs intentions.

 

Patrice Gourdin

L’intervention militaire au Mali. Première étape d’une résolution de la crise à l’échelle régionale ?

13 Jan

Les circulations de groupes combattants dans la région a permis de faire de l’Azawad un nouveau point de fixation pour les activistes d’AQMI. La branche qui se revendique d’Al-Qaeda peut compter sur ses alliés salafistes d’Ansar Dine, groupuscule armé créé en décembre 2011 et dirigé par Iyad ag-Ghali sur le Mujao. La conquête des villes du Nord (Tombouctou, Kidal et Gao notamment) a souvent été opérée par Ansar Dine. Ce groupe s’est rapidement imposé au groupe touareg indépendantiste mais laïcisant, le MNLA, comme le prouvent les destructions des mausolées de Tombouctou par ses combattants à l’été 2012. Le chef d’Ansar Dine est lui aussi touareg, proche de la chefferie des Ifoghas, tribu dont une partie des cadres du MNLA est issue mais dont le territoire constituerait le sanctuaire d’AQMI. La légitimité d’Iyad ag-Ghali parmi les Touaregs car Iyad ag-Ghali a mené la révolte touarègue de 1990. Il demeure un symbole de la lutte autonomiste (voire indépendantiste), même si le sentiment de la population est partagé à son égard depuis qu’il a adhéré au salafisme dans les années 1990.

 

Eléments de lecture géopolitique : un jeu d’acteurs étatiques

Le Mali est partie intégrante de la CEDEAO, association régionale de 15 membres. Elle devait fournir l’essentiel des 3 300 hommes d’une force d’intervention pour la reconquête du nord-Mali, même si celle-ci pourrait également intégrer des éléments tchadiens. En principe sous les ordres du général Lecointre, une mission européenne nommée EUTM Mali devait assurer la formation de ces troupes africaines déployées. Depuis le début de la crise malienne, les autres membres de la CEDEAO souhaitent s’impliquer dans sa résolution, conscients qu’elle comporte une indéniable dimension régionale et les concerne tous. La CEDEAO agit selon un double processus, diplomatique et militaire. Jusqu’à ces dernières heures, il était mis en avant par l’ONU et les puissances extra-africaines.

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Pourtant, depuis plusieurs semaines, le doute s’exprimait chez de nombreux militaires français sur la capacité réelle de la force potentiellement déployée par la CEDEAO à opérer la reconquête face à des islamistes bien aguerris. Par ailleurs, l’association régionale ne saurait être l’acteur majeur d’une résolution durable du problème touareg. Elle semblait toutefois ces dernières semaines prendre parti en faveur de l’autonomie du Nord-Mali pour rallier le MNLA, voire Ansar Dine. Un sommet est prévu mercredi ; il devrait accélérer le déploiement des contingents ouest-africains avec l’appui logistique des Britanniques notamment (avions de transport C-17). A défaut de jouer le rôle de premier plan dans la reconquête du nord-Mali, la force d’intervention devrait pouvoir prendre le relais des Français pour aider les Maliens à tenir les premières villes reconquises, notamment Konna.

 

En réalité, l’acteur décisif est sans doute l’Algérie. L’Algérie partage une frontière de plus de 1 300 kms avec le Mali et est la principale puissance politique et militaire de cette partie du Sahel qu’elle considère comme relevant de sa sphère d’influence. Par ailleurs, les dynamiques des islamistes se font du nord vers le sud. Le refoulement vers le sud des djihadistes issus du GIA puis du GSPC a permis au régime de s’écarter des violences de la guerre civile et de former une sorte de glacis, au sud écartant toute prééminence sur une région riche en ressources. L’Algérie est officiellement partie prenante et même leader des partenariats militaires anti-terroristes : avec les Etats-Unis et l’OTAN, avec la France mais aussi avec les Etats voisins. En réalité, l’armée algérienne qui dispose (contrairement aux acteurs régionaux) d’une vraie capacité à agir n’a jamais vraiment eu l’intention d’éradiquer AQMI.

 

Par rapport à l‘émergence d’une autonomie ou d’une indépendance touarègue au nord du Mali, laquelle serait dépendante d’une protection française, l’Algérie préfère vraisemblablement l’instabilité actuelle. La déstabilisation du pouvoir malien est perçue à Alger comme une victoire sur un acteur régional proche du Maroc, confortant la place de l’Algérie comme la puissance régionale face à ses concurrents maghrébins.  De fait, l’enjeu caché de la crise malienne est le redécoupage des zones d’influence après les « printemps arabes », la chute de Kadhafi en Libye et un retour de l’ingérence française en Côte d’Ivoire, sans compter l’appétit de nouveaux acteurs (américains, chinois, canadiens, etc).

 

L’accès convoité aux richesses minières (pétrole, gaz, uranium, or, phosphates…) est potentiellement au centre de la bataille géopolitique qui se déroule dans le désert. Dans cette bataille, tout l’intérêt de l’Algérie est que la crise dure. L’une de ses préoccupations est sans doute un retour d’une influence forte de la France, y compris via Total. Associer l’Algérie à la résolution de la crise malienne et à la stabilisation politique du nord-Mali est donc complexe mais déterminant. C’est Hillary Clinton qui avait négocié avec Alger à l’automne 2012. Alger aurait donné son accord tacite à l’opération à condition qu’elle ne comporte que des troupes africaines. Des militaires algériens auraient participé, les 3 et 4 novembre, à une réunion de planification avec leurs homologues ouest-africains, même si Alger excluait toute participation à l’opération[1]. Après l’intervention française de ce week-end, il va donc falloir reprendre le bâton de pèlerin et donner des assurances aux Algériens.

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            Enfin, la France joue principalement sa crédibilité. Comme l’indiquent les discussions autour du nouveau Livre Blanc de la Défense, Paris souhaite retrouver une influence importante et sécuriser ses apports énergétiques stratégiques en Afrique. Après l’implication dans la victoire militaire d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, dans la chute de Kadhafi en Libye et l’échec de l’intervention de ses forces spéciales dans la libération de deux jeunes Français (janvier 2011), ses marges de manœuvre au Sahel paraissaient limitées par la détention des otages français. Toutefois, Paris a entretenu depuis le début de la volonté sécessionniste de l’Azawad des liens avec le MNLA. C’est sans doute pour avoir un pion dans le nouvel échiquier qu’Alger maintient des canaux de communication avec Ansar Dine qu’elle considère comme un interlocuteur acceptable, davantage nationaliste qu’islamiste.

 

Des enjeux multiples à moyen terme

Que ce soit pour les questions des ressources naturelles ou de la lutte anti-terroriste (quelle implication américaine ?), les risques d’extension de la crise malienne vers les pays voisins, comme le Niger et la Mauritanie, ne sont pas négligeables. L’enracinement d’AQMI dans le Sahel semble désormais acquis. La déstabilisation humanitaire de la région est également prévisible. Déjà plus de 147.000 personnes se sont réfugiées au Niger, Burkina Faso, en Mauritanie et en Algérie au cours de l’année 2012[2]. La mobilisation humanitaire a, pour l’instant, permis de relever le défi de la disette mais le développement agricole et la capacité à surmonter les sécheresses sont un enjeu à moyen terme pour le Sahel. Face à une probable déstabilisation durable de la région, se pose la question aux puissances de l’ouverture d’un nouveau front durable de lutte contre le djihadisme à l’heure du retrait d’Afghanistan.

 

En tout cas, plusieurs leviers doivent être actionnés pour sortir de la crise malienne et ne pas voir apparaître un arc de crises africain de l’Afrique occidentale à la Somalie. La crise malienne est avant tout politique et militaire et ne doit pas déboucher sur une situation d’un Etat failli à la somalienne. Le second enjeu est celui des ressources, notamment les réserves  d’hydrocarbures estimées comme prometteuses dans les régions de Kidal, de Gao et de Taoudénit (région de Tombouctou). L’exploitation de ce pétrole « strait free » (sans détroit) aiguise les appétits. Les Etats-Unis développent un projet d’oléoduc d’Est en Ouest. L’uranium (Kidal), l’or, le manganèse et les phosphates seraient également présents en abondance. De façon cynique, l’enjeu des ressources peut sans doute mobiliser d’autres puissances autour de la France, pour l’instant seule en première ligne. Les Britanniques semblent prêts à nous suivre rapidement. Mais la crise malienne est surtout une conséquence des changements politiques depuis 2011. La disparition de l’arsenal de Kadhafi dispersé par les réseaux transsahariens de trafics illégaux fait de l’ensemble du Sahel de la Mauritanie au Niger une immense poudrière.

 

L’un des dangers principaux repose également dans l’extension de réseaux djihadistes réellement connectés à grande échelle. A ce titre, l’appellation commune revendiquée par différents groupuscules du Yémen, d’Egypte, de Libye (attentat contre l’ambassade américaine de Benghazi), de Tunisie et du Maroc est inquiétante. Or, les plus radicaux d’Ansar Dine semblent préférer se détacher d’Iyad ag-Ghali pour se regrouper sous cette appellation au nord-Mali.

 

L’échelle régionale comme cadre de résolution de la crise

En réalité, il faut mener une lutte antiterroriste globale dans la région. Il est à craindre que l’intervention actuellement en cours, même si elle constitue une réussite tactique, n’ait pas été suffisamment planifiée. Il faut maintenant agir au plus vite pour organiser un plan d’action sur les différents facteurs de prolifération du djihadisme. L’un des enjeux militaires est de cloisonner les espaces et d’empêcher AQMI, éventuellement vaincue ou chassée du nord-Mali d’installer de solides bases dans les autres régions fragiles. Ainsi, des liens avec les Sahraouis sont régulièrement évoqués. Chez les jeunes combattants du Front Polisario, la poussée salafiste se fait sentir. Ces Sahraouis ont déjà été à plusieurs reprises impliqués dans des actions d’AQMI et seraient, pour certains, déjà passés au nord Mali selon l’AFP (21 octobre 2012). Ils se réclament pour partie d’Ansar el-Charia. L’implication de l’Algérie paraît particulièrement nécessaire dans cette partie du Sahara.

 

La contamination peut également se faire vers le golfe de Guinée. En effet, cette région  méridionale connaît elle aussi l’expansion d’un Islam en mutation. Les conditions de l’accès au pouvoir du dioula Alassane Ouattara à la présidence de la Côte d’Ivoire marquent un raidissement des tensions interethniques et interreligieuses. Une résolution durable de la crise saharo-sahélienne passe donc pas la stabilisation à moyen terme de la Côte d’Ivoire. Or, des contacts entre des partisans de Laurent Gbagbo et le capitaine Sanogo ont été signalés. Surtout, des enquêteurs de l’ONU ont rendu compte de rendez-vous entre des proches de Gbagbo et des représentants d’Ansar Dine à la frontière entre la Mauritanie et le Sénégal en août dernier[3]. Il faut également tâcher d’établir une cloison la plus étanche possible entre le Sahel et le Nigeria, afin d’empêcher le développement des liens tissés depuis 2011 entre AQMI et Boko Haram. Cette secte musulmane qui pratique le terrorisme au Nigéria semble se rapprocher dans ses méthodes et sa communication du modèle d’Al-Qaïda. La prolifération de l’islamisme radical a été illustrée par l’extension géographique des zones de prises d’otages et la multiplication des groupuscules acteurs de ces actes terroristes. Auteur de l’enlèvement d’un ingénieur français le 19 décembre dernier, le groupe dissident de Boko Haram, Ansaru, s’inscrit dans une dimension régionale. Il revendique la restauration du califat de Sokoto, ancien empire islamique peul créé au début du XIXe siècle qui s’étendait du Niger au Cameroun en passant par le nord du Nigeria.

 

L’un des enjeux est de limiter la prolifération de ces mouvements auprès des étudiants nigérians et de certains hommes politiques du nord du pays, écœurés par la corruption. Comme au Mali et dans d’autres Etats, la lutte antiterroriste à l’échelle régionale passe donc par un soutien à l’Etat nigérian et par un plan global. L’intervention française s’inscrit-elle dans la volonté de dépasser les réticences algériennes sur l’Azawad ? Est-ce une action dans l’urgence et non accompagnée d’une vision d’ensemble en concertation avec les autres nations occidentales (Grande-Bretagne et Etats-Unis) et avec la CEDEAO ? On peut le craindre mais il est sans doute encore temps de renforcer les coopérations. Les mois qui viennent nous apporteront des éclairages sur cette capacité française à incarner la lutte contre les djihadistes et pour la stabilisation régionale de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel.

Walter Bruyère-Ostells


[1] Voir notamment Le Figaro du 28 octobre 2012.

[2] Chiffres fournis par USAID, « Mali : perspective sur la sécurité alimentaire », avril-septembre 2012.

[3] « Gbagbo à tout prix », Jeune Afrique, n° 2073, 28 octobre-10 novembre 2012.

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