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LA GUERRE DU MALI : Esquisse d’un bilan provisoire

7 Sep

En dépit des inquiétudes suscitées par les précédents afghan et irakien, les djihadistes salafistes ne se sont pas trouvés en mesure d’ensanglanter le vote marquant le retour à la légalité constitutionnelle au Mali. Le 11 août 2013, les Maliens ont élu dans le calme leur nouveau président : Ibrahim Boubacar Keïta. C’est le résultat tangible des opérations militaires qui ont rendu possible le retour à une sécurité relative et à une vie politique normale dans l’ensemble du pays. La tenue des prochaines élections législatives, envisagées pour les 27 octobre et 17 novembre 2013, constituera à cet égard une étape importante, à surveiller de près, car elle confirmera ou infirmera ce succès. 

 

1/ Quels étaient les acteurs engagés dans le conflit au Mali ?

À partir du 17 janvier 2012, des éléments de l’armée régulière malienne, parmi lesquels d’anciens rebelles touaregs équipés et entraînés par les États-Unis, affrontèrent des combattants touaregs indépendantistes, regroupés en octobre 2011 au sein du Mouvement de libération nationale de l’Azawad-MNLA, et qui bénéficiaient de connivences dans la population civile au nord du Mali. Le MNLA ne représente pas l’ensemble de la population touarègue du pays et ne put donc mobiliser que de maigres forces. Il dut s’assurer le concours de combattants djihadistes appartenant à trois mouvements présents au nord du pays et entretenant également des complicités dans la population civile : Al Qaida au Maghreb islamique-AQMI, le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest-MUJAO et Ansar Eddine (qui présente la particularité d’être composé de Touaregs). Des radicaux nigérians des groupes Boko Haram et Ansaru furent signalés. Les hommes de main des différents groupes mafieux opérant dans la zone auraient été impliqués.

Les soldats de forces africaines fournies par le Tchad, le Niger et le Burkina-Faso participèrent aux combats de 2013, aux côtés des forces françaises intervenues à la demande du chef des autorités maliennes de transition, le président par intérim Dioncounda Traoré. Cette opération militaire baptisée Serval par l’état-major français des armées s’appuyait sur les résolutions adoptées par le Conseil de sécurité des Nations Unies et avait le soutien de l’Union africaine, de l’Union européenne ainsi que des États-Unis. Les deux derniers procurèrent des soutiens logistiques à l’arrière, et Washington contribua au renseignement des forces engagées sur le terrain.

Autrement dit, on trouve à l’origine du conflit des acteurs non-étatiques illégaux : le MNLA, épaulé par les djihadistes d’AQMI, du MUJAO et d’Ansar Eddine, ainsi que divers autres éléments islamistes ou mafieux. Ils se heurtèrent à des acteurs étatiques, en premier lieu le Mali, victime de l’agression, et la France, maître d’œuvre de l’opération de secours Serval. Trois pays voisins s’engagèrent directement : le Tchad, qui participa en particulier à l’assaut contre l’Adrar des Ifoghas  ; le Niger, qui aida à la reconquête du nord-est, et le Burkina-Faso, qui releva les troupes françaises afin de sécuriser Tombouctou et sa région. Le Niger et l’Algérie, en massant des forces sur leurs frontières limitrophes du Mali, restreignirent considérablement la liberté de mouvement, la possibilité de recevoir des renforts et les capacités d’approvisionnement des djihadistes. En outre, l’Algérie, apporta un soutien indirect mais crucial à l’opération Serval par l’ouverture de son espace aérien aux aéronefs menant ou appuyant les opérations au Nord-Mali. Les États-Unis, contribuèrent également à l’opération Serval par la fourniture de renseignements et le transport de matériel au profit des forces françaises. Le Canada et certains pays européens (Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas, pour l’essentiel) participèrent indirectement par un soutien logistique. Des acteurs supra-étatiques jouèrent un rôle, avant tout diplomatique. Au premier chef, l’ONU, dont les résolutions (n° 2056 du 5 juillet 2012, n° 2071 du 12 octobre 2012, n° 2085 du 20 décembre 2012) fondent la légalité et la légitimité de l’intervention. La Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest-CÉDÉAO œuvra au respect du droit, en collaboration avec l’Union africaine, qui se trouve à l’origine de la mise sur pied de la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine-MISMA (autorisée par la résolution n° 2085 du Conseil de sécurité des Nations Unie, du 20 décembre 2012). L’Union européenne contribue à la reconstruction de l’armée malienne par le biais de la mission de formation EUTM-Mali, finance en partie la MISMA et tente de traiter sur le fond l’instabilité du Sahel par sa « Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel » adoptée le 29 septembre 2011. Celle-ci lie la sécurité et le développement, préconisant une coopération régionale doublée d’une aide internationale, sur fond d’amélioration de la gouvernance des pays de la région.

 

2/ Quelles ont été les phases successives des opérations militaires dans lesquelles les forces françaises et alliées ont été engagées ?

À partir du 10 janvier 2013, trois phases s’enchaînèrent.

Il fallut tout d’abord briser le plus rapidement possible l’offensive lancée vers le sud par les djihadistes contre Konna, avec tentative simultanée de franchissement du fleuve Niger, car elle risquait de déboucher sur la prise de contrôle de l’ensemble du pays par les extrémistes et leurs alliés mafieux. En outre, la chute de l’aéroport de Sévaré aurait privé l’armée malienne et/ou ses alliés d’une base stratégique, point d’appui essentiel dans la perspective de la reconquête du nord. Cette bataille d’arrêt se déroula entre le 10 et le 18 janvier 2013. Les éléments français menèrent de nombreuses frappes aériennes avec des avions et des hélicoptères de combat, tandis que des unités des forces spéciales agissaient au sol pour aider les frappes aériennes et mener des missions spécifiques.

Le succès, obtenu en un laps de temps assez court, permit d’entamer la deuxième phase, qui visait à contrôler la boucle du fleuve Niger en s’assurant la maîtrise du terrain au sud d’une ligne allant de Tombouctou à Gao. Les militaires français voulaient profiter au mieux et le plus rapidement possible de la désorganisation des djihadistes. Cet objectif fut atteint grâce à des opérations terrestres menées du 18 au 28 janvier 2013 avec des unités classiques, appuyées par des hélicoptères et des avions de combat. La totalité du “Mali utile“ se trouva ainsi sécurisée en moins de trois semaines. Le risque d’une nouvelle offensive surprise en direction de Bamako s’en trouvait considérablement diminué. La majeure partie de la population et des ressources économiques, ainsi que la capitale, étaient à l’abri.

Mais les bastions djihadistes du nord demeuraient et faisaient planer la menace d’un retour offensif et/ou d’actions terroristes. La troisième phase, destinée à éradiquer le terrorisme en détruisant son sanctuaire du Nord, fut donc lancée le 28 janvier 2013. Ce fut la plus dangereuse et la plus complexe. La plus longue, également, puisqu’elle se poursuivit jusqu’au début du mois de mai 2013 pour ce qui concerne les affrontements décisifs. Ce qui n’exclut pas, depuis, des interventions ponctuelles et de moindre envergure. Les opérations, en particulier les six principales mentionnées ci-après, combinèrent frappes aériennes, actions des forces spéciales et combats terrestres menés avec des unités classiques. L’opération Panthère IV (18 février – 25 mars 2013) menée par les forces françaises et tchadiennes, renforcées de quelques éléments maliens, permit de s’emparer de l’Adrar de Tigharghâr et de la vallée de l’Ametettaï. L’opération Doro (27 février – 1er mars 2013), dans laquelle agirent de concert des troupes françaises et maliennes, permit de détruire des groupes islamistes dans les environs de Gao. Les opérations Gustav (6 – 11 avril 2013), Akello (25 avril – 2 mai 2013), Orion (8-13 juin 2013), Netero (24 juin – 9 juillet 2013) visèrent le sanctuaire du MUJAO au nord-est et à l’est de Gao, notamment la région de Bourem. L’opération Sirius (12-18 juin 2013) dans la région au sud de Tessalit permit de détruire des explosifs destinés à fabriquer des engins explosifs improvisés-IED et de l’armement.

 

3/ Quels sont les éléments qui permettent d’affirmer que les djihadistes ont mené une guerre asymétrique ? 

Une guerre est asymétrique lorsque l’un des protagonistes (le plus souvent celui qui se trouve en état d’infériorité) refuse les règles de combat que veut lui imposer son adversaire. Dans le cas malien, les djihadistes cherchèrent à contourner la supériorité technologique qui a permis à la France de briser leur tentative d’offensive à Konna, puis de lancer une ample et rapide contre-offensive et, enfin de mener une campagne d’éradication des bases djihadistes. Pour ce faire, ils recoururent à des moyens très limités, mais leur conférant une (très) forte capacité de nuisance.

Début janvier 2013, en s’attaquant à Konna pour s’emparer de Sévaré et de son aéroport stratégique, Ansar Eddine et ses alliés commirent une grave erreur d’appréciation. Si l’offensive frontale était pertinente face à l’armée malienne décomposée, il y eut sous-estimation de la volonté (et de la capacité ?) de riposte de la France. En fait, les djihadistes se heurtèrent directement à des forces armées supérieures en qualité, en nombre et en matériel. La défaite était inéluctable. Pour avoir quelque chance de réussir, cette offensive frontale aurait dû être assortie d’un dispositif de guérilla étalé sur la profondeur (de Konna à la boucle du Niger, voire au-delà en direction du nord) : routes et pistes parsemées d’engins explosifs improvisés-IED, petits groupes destinés à harceler les troupes montant au front et à couper la logistique (étirée sur plusieurs centaines de kilomètres), combattants susceptibles de détruire des hélicoptères (idéalement, il fallait les équipements idoines, qui semblent avoir fait défaut, mais des mitrailleuses lourdes, voire des armes légères, peuvent également être relativement efficaces).

Après s’être dispersés, offrant aux forces françaises une “victoire par le vide“, les djihadistes (notamment ceux se réclamant du MUJAO ) s’engagèrent précisément dans ce type d’actions dès le mois de février. Attentats-suicides et/ou attaques surprises surtout contre des villes du Nord (Gao, Tombouctou, Kidal, notamment), IED, se succédèrent. Les cibles étaient choisies parmi les maillons les plus faibles du dispositif de reconquête du Nord : voies de communication, détachements maliens ou nigériens plus rarement tchadiens, miliciens du MNLA… Dotés d’importants stocks d’armes, de matériel et de carburants, les djihadistes se replièrent sur des positions solides et en partie camouflées, préparées de longue date dans des zones isolées  et/ou accidentées, mais pourvues d’eau et où la complicité d’une partie de la population leur était acquise, comme la région de Gao ou celle d’Ansongo, l’Adrar des Ifoghas, la forêt de Wagadou au nord-ouest de Tombouctou, ou la frontière mauritanienne. Ils tentèrent de pousser les forces franco-africaines à la dispersion pour réduire leur efficacité et les harceler le plus efficacement possible. Ils menèrent également une guerre psychologique  : les attaques contre les villes reconquises provoquèrent une surprise totale et donnèrent l’impression que la sécurité recouvrée était toute relative. Internet servit également de champ de bataille : attaques de salafistes tunisiens contre le site Internet du ministère français de la Défense en janvier  2013; mise en ligne d’un jeu vidéo exaltant le djihad contre l’armée française ; diffusion de vidéos tournées lors des attaques ou des attentats-suicides contre les villes reconquises ou des embuscades, par exemple.

Toutefois, tout cela fut à la fois trop tard et trop peu. Le commandement français adopta une stratégie qui prit de vitesse l’adversaire tout en détruisant l’infrastructure qui, pour sommaire qu’elle fût, était néanmoins indispensable à celui-ci.

 

4/ Comment les forces françaises et alliées ont-elles combattu dans la guerre asymétrique menée par les djihadistes ? 

Avant l’offensive, puis durant tout le déroulement des affrontements, l’armée française accumula par ses propres moyens, d’une part, et avec l’aide de ses alliés, d’autre part, le maximum de renseignements. Cela visait en priorité à localiser les otages français détenus par les djihadistes afin de les sauver. Cela permit également de disposer d’une cartographie indicative du dispositif adverse, indispensable pour déterminer et hiérarchiser les cibles.

Dès le début des opérations, au moyen de raids aériens et d’opérations au sol des forces spéciales, la France entreprit de détruire la logistique des djihadistes, ainsi que d’entraver leurs déplacements et leur regroupement. Pour réduire, voire interrompre leur approvisionnement, en carburants notamment, ainsi que le ralliement de combattants venus de l’étranger, elle obtint que les pays voisins ferment leur frontière avec le Mali.

L’éradication du terrorisme dans cette zone très étendue et difficile à sécuriser détermina le choix d’une stratégie semblable à celle utilisée par les Américains durant la guerre du Pacifique : contrôler les localités (les “îles“) et écarter tout risque dans l’espace séparant chaque localité (l’“océan“), ce qui supposait un nettoyage méthodique de la région. Il fut mené de la fin janvier au début mai 2013 par les forces françaises au sol (unités classiques et forces spéciales), épaulées principalement (jusqu’au 13 mai 2013) par des combattants tchadiens rompus à ce type d’affrontement et aguerris au milieu saharo-sahélien particulièrement éprouvant. Toutes ces actions nécessitaient le bénéfice de la “permanence du renseignement“. Ce dernier mobilisa des moyens humains au sol, ainsi que des ressources techniques en l’air et dans l’espace. La France, l’Union européenne, les États-Unis unirent leurs moyens pour essayer de disposer de l’avantage indispensable que confère la connaissance en temps réel de l’adversaire : forces spéciales, avions de reconnaissance, drones et satellites, en particulier.

Outre la qualité des personnels et des matériels engagés, les succès remportés contre les bases djihadistes à partir du milieu du mois de février résultèrent de la vitesse avec laquelle les opérations furent menées. Les forces franco-africaines créèrent la surprise stratégique en lançant l’assaut contre les bases de repli des djihadistes plus vite que ne paraissent l’avoir prévu ces derniers. Et ils ne semblent pas avoir (encore ?) réussi à se réorganiser et se rééquiper pour reprendre l’initiative, comme en témoigne l’absence d’attaques lors des deux tours (28 juillet et 11 août 2013) de l’élection présidentielle malienne. Considérant que, dans la logique d’un affrontement asymétrique, le faible – AQMI et ses affidés – vainc le fort dès l’instant qu’il survit, cette incapacité de nuisance tendrait à prouver que le faible a été battu, du moins au Nord-Mali. Mais pour combien de temps ?

 

5/ Quelles sont les conditions d’un retour durable à la paix et à la sécurité au Nord-Mali ?

Au risque de la banalité, il convient de rappeler que la guerre n’est pas une fin en soi, mais un moyen, au service d’une solution politique, préconisée dès le début de la crise, en 2012, par l’ONU et la France, notamment. Nonobstant la réussite de la reconquête militaire de la totalité du territoire, le Nord-Mali en particulier et le Mali en général ne vivront en paix et en sécurité que si des conditions plus larges sont réunies.

En premier lieu, une veille sécuritaire s’impose et le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé la mise en place d’une opération de maintien de la paix. La résolution 2100, adoptée à l’unanimité le 25 avril 2013, a créé une Mission des Nations Unies pour la stabilisation du Mali-MINUSMA, qui a pris le relais de la MISMA (dont elle a intégré les effectifs) le 1er juillet 2013. Forte, à terme, de 11 200 soldats et de 1 440 policiers, elle agit sous le Chapitre VII de la Charte de l’ONU et peut donc procéder de manière coercitive. Elle est chargée de la « stabilisation de la situation dans les principales agglomérations » et doit apporter sa « contribution au rétablissement de l’autorité de l’État dans tout le pays […,] à l’application de la feuille de route pour la transition, y compris le dialogue national et le processus électoral ». Elle se voit également investie de « la protection des civils et du personnel des Nations Unies, de la promotion et de la défense des droits de l’homme, du soutien à l’action humanitaire, de l’appui à la sauvegarde du patrimoine culturel et de l’action en faveur de la justice nationale et internationale ». Mesure indispensable, la création de la MINUSMA, à supposer qu’elle reçoive effectivement les moyens prévus, ne suffit néanmoins pas.

Compte tenu des caractéristiques de cet ensemble naturel, ajoutons que c’est la totalité du Sahel qu’il faut pacifier (confins de la Mauritanie, Nord-Niger, Nord-Tchad, Sud-Algérie, Sud-Libye, sans négliger Sénégal et Soudan). À cet égard, l’instabilité qui s’accentue en Libye ne laisse d’inquiéter.

Ensuite, rien de durable n’existera tant que ne sera pas intervenue une réelle réconciliation nationale. Celle-ci suppose de régler la question touarègue, pendante depuis l’indépendance du Mali en 1960. Mais l’harmonie dépend également du sort des autres minorités présentes au Nord, comme les Peuls (groupe d’où est issu le Premier Ministre nommé le 5 septembre 2013, Oumar Tatam Ly) ou les Songhaïs, par exemple. Le Mali doit intégrer l’ensemble de ses composantes humaines et les amalgamer pour forger une nation homogène, solide et stable. L’instauration d’un authentique État de droit, garantissant à toutes les Maliennes et à tous les Maliens le statut de citoyennes et de citoyens égaux en droits et en devoirs apparaît comme une condition indispensable à la stabilité du Mali et à l’amélioration du sort de ses habitants. Cet objectif devrait constituer un enjeu majeur des prochaines élections législatives.

Enfin, nulle pacification durable ne prendra corps tant que les populations vivront dans une situation économique et sociale d’extrême pauvreté. Une politique efficace de développement doit être mise en œuvre et la responsabilité en incombe avant tout à l’Union européenne – dont la contribution peine à se concrétiser – et aux États-Unis. Avec la « Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel » de 2011, l’outil existe. Reste à motiver une réelle volonté politique des États membres de l’Union européenne et des pays du Sahel. Seule une transformation en profondeur de la gouvernance de ces derniers permettra de résorber les frustrations qui contribuent à grossir les rangs des groupes armés et des mafias. Voilà une raison suffisante pour que la communauté internationale aide à l’émergence d’un État-nation et de droit au Mali et… dans les autres pays de la région.

 

Patrice Gourdin, professeur de géopolitique à l’Ecole de l’Air, intervenant à Sciences Po Aix  et auteur de Géopolitiques : manuel pratique paru chez Choiseul en 2010

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L’Union Européenne et le conflit malien

30 Avr

– Comment la situation du Mali a-t-elle évolué depuis janvier 2012 ?

Des éléments touaregs indépendantistes disparates et minoritaires formèrent, à l’automne 2011, le Mouvement national de libération de l’Azawad-MNLA. Le 17 janvier 2012, ils déclenchèrent une offensive-éclair qui leur assura en quelques semaines le contrôle des deux-tiers nord du Mali. La succession de revers essuyée par l’armée régulière et le massacre de plusieurs dizaines de soldats maliens à Aguelhoc (le 24 janvier) exacerbèrent le mécontentement de la population du sud. Exploitant ce contexte instable, le capitaine Amadou Haya Sanogo renversa le président sortant, Amadou Toumani Touré, quelques semaines avant les élections présidentielles. Il forma un Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’État. Mais la communauté internationale refusa de légitimer le coup d’État et adopta une série de sanctions qui isolèrent le pays. Loin de sauver la situation, le capitaine Sanogo l’aggrava et, le 6 avril 2012, le MNLA, épaulé par des groupes salafistes djihadistes (Al Qaida dans les pays du Maghreb islamique-AQMI, Mouvement pour l’unification et le jihad en Afrique de l’Ouest-MUJAO, Ansar Eddine), proclama unilatéralement l’indépendance de l’Azawad. Contraint par la pression internationale, le capitaine Sanogo esquissa un retrait et accepta la désignation d’un président par intérim : Dioncounda Traoré, intronisé le 12 avril. Le 26 avril, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest-CÉDÉAO fixait la période de transition à 12 mois. Fin juin 2012, le MNLA fut évincé par les salafistes djihadistes, qui devinrent maîtres du Nord Mali. La perspective de voir s’enraciner une base terroriste aussi large, poussa l’Union africaine à saisir, le 7 juin 2012 , l’ONU pour obtenir son “appui“ à une intervention militaire dans la zone. Dès le 5 juillet 2012 (résolution 2056), le Conseil de sécurité estimait que « la situation au Mali mena[çait] la paix et la sécurité internationales ». Il plaçait son action dans le cadre du Chapitre VII de la Charte, envisageant par conséquent de recourir à la coercition. La CÉDÉAO, concernée au premier chef, décida de mettre sur pied une force régionale et obtint l’accord de l’ONU. Cela en deux temps : la résolution 2071 (12 octobre 2012) en adopta le principe ; la résolution 2085 (20 décembre 2012), tout en préconisant une solution politique à la crise, entérina les modalités pratiques proposées par les États africains pour constituer une Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine-MISMA. Mais les délais de préparation étaient longs et le déploiement devait prendre des mois. Aussi les salafistes djihadistes tentèrent-ils de s’emparer du Sud Mali avant que les autorités de Bamako et la MISMA soient en mesure d’entamer la reconquête du Nord. Lancée le 10 janvier 2013, cette attaque provoqua l’appel au secours du président malien par intérim. Ce dernier se tourna immédiatement vers la France, qui répondit positivement et déclencha l’opération Serval le 11 janvier 2013 pour briser l’offensive. Cette action était conforme aux dispositions de la résolution 2085, qui demandait aux États membres d’« aider les autorités maliennes à reprendre les zones du nord de [leur] territoire ». Elle répondait également à la demande formulée par le Conseil de sécurité le 10 janvier « d’accompagner le règlement de la crise au Mali et, en particulier, de fournir une assistance aux forces de défense et de sécurité maliennes afin d’atténuer la menace que représentent les organisations terroristes et les groupes qui y sont affiliés ». D’ailleurs, ledit conseil appuya l’intervention française à l’unanimité le 14 janvier 2013. Le 12 mars, la France (avec l’appui des États-Unis) demanda officiellement à l’ONU de prendre le relais à partir du mois de juin en déployant une opération de maintien de la paix, la Mission de stabilisation – et non pas d’intervention – des Nations unies au Mali. Le schéma proposé le 27 mars par le secrétaire général de l’ONU fut repris dans la résolution 2100 (25 avril 2013) adoptée à l’unanimité par le Conseil de sécurité. Une Mission des Nations Unies pour la stabilisation du Mali-MINUSMA doit prendre le relais de la MISMA (dont elle intégrera les effectifs) le 1er juillet. Forte de 11 200 soldats et de 1 440 policiers, elle agira sous Chapitre VII. Elle est chargée de la « stabilisation de la situation dans les principales agglomérations » et doit apporter sa « contribution au rétablissement de l’autorité de l’État dans tout le pays […,] à l’application de la feuille de route pour la transition, y compris le dialogue national et le processus électoral ». Elle se voit également investie de « la protection des civils et du personnel des Nations Unies, de la promotion et de la défense des droits de l’homme, du soutien à l’action humanitaire, de l’appui à la sauvegarde du patrimoine culturel et de l’action en faveur de la justice nationale et internationale ».

 

– Mais l’Union européenne-UE, dans tout cela ?

 

Les résolutions de l’ONU l’incitent à agir. La résolution 2056 (5 juillet 2012)demande l’aide des États membres, donc de chacun des 27, « pour empêcher la prolifération d’armes et de matériels connexes de tout type dans la région du Sahel » et pour « soutenir l’entreprise de réforme des forces de sécurité maliennes et en renforcer les capacités ». La résolution 2071 (12 octobre 2012)  « Invite […] les États Membres et les organisations régionales et internationales, y compris l’Union africaine et l’Union européenne [souligné par nous], à prêter, dès que possible et de manière coordonnée, aux forces armées et aux forces de sécurité maliennes leur concours et leur savoir-faire, ainsi que leur appui en matière de formation et de renforcement des capacités, conformément aux exigences nationales, dans le but de rétablir l’autorité de l’État sur tout le territoire, de défendre l’unité et l’intégrité territoriale du Mali et de réduire la menace que représentent AQMI et les groupes qui lui sont affiliés ». La résolution 2085 (20 décembre 2012)  réitère la demande formulée en octobre. Elle «  décide d’autoriser le déploiement au Mali, pour une durée initiale d’une année, de la […] MISMA ». Pour assurer le succès de celle-ci, elle « demande instamment aux États Membres et aux organisations régionales et internationales de fournir un appui coordonné à la MISMA, en étroit  coordination avec celle-ci et avec les autorités maliennes, notamment sous la forme de formations militaires, de fourniture de matériel, de renseignement, d’appui logistique et de tout type d’aide nécessaire pour réduire la menace posée par des organisations terroristes, y compris AQMI, le MUJAO et les groupes extrémistes qui leur sont affiliés ». Bref, l’appel, parmi les 193 États membres, aux 27 de l’Union européenne est sans ambiguïté.

 

– Toutefois, l’Union européenne a-t-elle, dans le Sahel, des intérêts suffisamment importants pour l’inciter à intervenir ?

 

De fait, ces derniers sont multiples, au point que le Sahel est présenté par les diplomates européens eux-mêmes comme la « frontière géopolitique » de l’extrême sud de l’Union européenne. Les attentats et les prises d’otages n’épargnant ni leurs ressortissants ni leurs territoires, les 27 doivent prendre part à la lutte contre le terrorisme. Dans ses messages, AQMI (ex-Groupe salafiste pour la propagande et le combat-GSPC) menace d’ailleurs explicitement le continent européen, que la mouvance salafiste djihadiste a frappé à plusieurs reprises, notamment à Madrid le 11 mars 2004 – 191 morts, 1400 blessés – et à Londres le 5 juillet 2005  – 56 morts, 700 blessés. Les 27 sont également très impliqués dans la lutte contre la criminalité organisée, responsable de prises d’otages purement crapuleuses, ainsi que du trafic de drogue qui alimente la toxicomanie d’une partie de sa population. L’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest participent de manière significative à la sécurité énergétique (pétrole, gaz naturel, uranium) du Vieux Continent, comme le rappela de manière sanglante l’attaque des Signataires par le sang (dissidents d’AQMI), le 16 janvier 2013, contre le site gazier d’In Amenas, en Algérie, près de la frontière libyenne. D’autres matières premières, transformées par les industries européennes, proviennent de cette zone. La situation dégradée en Afrique de l’Ouest et la criminalité triomphante dans la zone Sahara-Sahel facilitent grandement l’immigration illégale qui se dirige vers l’Europe de l’Ouest. La présence, parmi les 27, de plusieurs anciennes puissances coloniales (France et Grande-Bretagne, mais aussi Belgique, ou Portugal, notamment), a noué des liens historiques et culturels importants. Des diasporas issues des pays africains concernés vivent et travaillent parfois depuis des décennies dans plusieurs États membres de l’Union européenne. Elles demeurent sensibles à l’évolution de leurs pays d’origine, ainsi qu’aux politiques africaines de leurs pays d’accueil.

En outre, même s’ils sont davantage présents en Afrique depuis la fin de la Guerre froide, les États-Unis semblent recentrer leur priorité stratégique autour de l’Asie. Quant aux Chinois, aux Indiens et aux Brésiliens, de plus en plus implantés sur le continent, ils s’investissent peu dans son développement et pratiquement pas dans sa sécurité. Cela confère une responsabilité accrue à l’Union européenne.

 

– L’Union européenne a-t-elle une politique spécifique pour le Sahel ?

Elle a conscience des enjeux et s’intéresse au Sahel depuis plusieurs années.

Dans le document qui fonde sa vision du monde et guide ses éventuelles prises de position, la « Stratégie européenne de sécurité », adoptée le 8 décembre 2003, elle constatait que « la sécurité est une condition nécessaire du développement ». Elle identifiait cinq menaces principales qui, à l’exception de la prolifération des armes de destruction massive, se retrouvent au Sahel en général et au Mali en particulier : le terrorisme, les conflits régionaux, la déliquescence des États et la criminalité organisée. Or, le document constatait que « les voisins engagés dans des conflits violents, les États faibles où la criminalité organisée se répand, les sociétés défaillantes ou une croissance démographique explosive aux frontières de l’Europe constituent pour elle autant de problèmes ». En 2008, dans le rapport du 10 décembre établissant le bilan de l’action extérieure et révisant la stratégie de 2003, de nouveaux risques étaient intégrés : piraterie, atteinte à la sécurité informatique ou à la sécurité énergétique, trafic d’armes légères, conséquences du changement climatique. Les trois derniers se manifestent au Sahel.

En décembre 2007, dans le prolongement du premier sommet Afrique-Union européenne qui s’était tenu au Caire en 2000, l’Union européenne conclut un « Partenariat stratégique » avec le continent, représenté par l’Union africaine. Mais cela n’a, pour l’instant, produit aucune stratégie commune effective. Depuis 2008, l’Union européenne préconise pour la région une action combinant sécurité et développement, en vertu de quoi elle affecta au Sahel, pour la période 2008-2013, des crédits substantiels. 533 millions d’euros pour le seul Mali, dont on se demande, au regard de l’effondrement du pays en 2012, à quoi ils purent bien servir, si du moins ils ont été utilisés aux fins pour lesquelles ils avaient été versés. Cet argent est donné par le biais du Fonds européen de développement, l’institution qui dispense l’aide européenne au développement depuis la signature du traité de Rome instituant la Communauté économique européenne (25 mars 1957). De multiples financements pour des programmes spécifiques s’ajoutent à cette dotation.

Cependant, alors que les salafistes djihadistes sévissent au Sahel depuis 2003 et ont enlevé de nombreux ressortissants européens, l’Union européenne n’a défini, après plusieurs années de travaux préparatoires, une politique spécifique que le 28 septembre 2011, avec l’adoption de la  « Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel ». Celle-ci  s’organise autour de quelques axes majeurs : la promotion du dialogue politique et de l’action diplomatique pour une résolution pacifique des différends internes et interétatiques ; l’instauration de l’État de droit et la mise en place d’une bonne gouvernance, condition préalable au développement ; le renforcement des capacités (notamment économiques et sociales) des États pour prévenir la radicalisation des populations déshéritées ; la construction d’un espace de sécurité grâce à une politique efficace de prévention ou de résolution des conflits. Inscrite dans le cadre d’une gestion non-militaire des crises et donc financée par l’Instrument de stabilité mis en place en 2007 à cet effet, cette stratégie suscita autant d’intérêt que d’espoirs. Elle relie l’insécurité, le sous-développement et les défaillances des gouvernements, trois éléments indissociables si l’on veut espérer résorber les difficultés du Sahel. Par surcroît, elle entend s’attaquer à ces maux simultanément et dans les trois dimensions spatiales pertinentes  : locale (les régions sahéliennes de chaque pays), nationale (les États incorporant une partie de la zone sahélienne) et régionale  (les États d’Afrique de l’Ouest, la Mauritanie, l’Algérie, la Libye, le Tchad et le Nigeria), en y associant l’Union africaine et la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest-CÉDÉAO (ainsi que la Ligue des États arabes, l’Union du Maghreb arabe, l’ONU, les États-Unis, le Canada, le Japon). Élaboré par le Service européen d’action extérieure, il s’agit d’un projet-phare pour l’affirmation de l’Union européenne sur la scène internationale. Toutefois, l’application de ces excellentes intentions demeura  limitée. En effet, la majorité des 27 États membres de l’Union européenne n’accorde guère d’intérêt, sans même parler de priorité, au Sahel. La plupart manquent, en outre, d’expertise sur la région. De ce fait, l’insécurité alimentaire demeure sous-estimée, tout comme l’impact régional de la guerre civile en Libye a été sous-évalué. La fragmentation des aides empêche la mise en œuvre d’une approche réellement globale et nuit au contrôle effectif des dépenses. Enfin, la question de la mise en œuvre de la Politique de sécurité et de défense commune-PSDC se posa dès le début de la dégradation de la situation au Nord Mali, mais elle fut ajournée sine die face aux réticences du gouvernement malien et de certains États européens (comme l’Allemagne), traditionnellement réservés envers toute intervention militaire.

 

– Comment la politique de l’Union européenne dans la région a-t-elle évolué depuis le 22 mars 2012 ?

Le putsch du capitaine Sanogo, le 22 mars 2012, provoqua la suspension immédiate de l’aide dispensée par l’Union européenne. Mais, devant l’urgence de la situation de pénurie qui frappe une partie de la population du Sahel (particulièrement au Mali, où elle est aggravée par le conflit du Nord), elle dut poursuivre le programme d’aide alimentaire spéciale créé en novembre 2011 et même l’amplifier en juin 2012 (budget porté à 500 millions d’euros).

Le 16 juillet 2012, elle créa la mission EUCAP SAHEL-Niger, qui s’inscrit dans le cadre des actions civiles de la PSDC prévues par le traité de l’Union européenne. En effet, l’article 42, paragraphe 1, stipule que « la politique de sécurité et de défense commune […] assure à l’Union une capacité opérationnelle s’appuyant sur des moyens civils et militaires. L’Union peut y avoir recours dans des missions en dehors de l’Union afin d’assurer le maintien de la paix, la prévention des conflits et le renforcement de la sécurité internationale conformément aux principes de la charte des Nations unies. » L’article 43, paragraphe 1, précise que « les missions visées à l’article 42, paragraphe 1, dans lesquelles l’Union peut avoir recours à des moyens civils et militaires, incluent les actions conjointes en matière de désarmement, les missions humanitaires et d’évacuation, les missions de conseil et d’assistance en matière militaire, les missions de prévention des conflits et de maintien de la paix, les missions de forces de combat pour la gestion des crises, y compris les missions de rétablissement de la paix et les opérations de stabilisation à la fin des conflits. Toutes ces missions peuvent contribuer à la lutte contre le terrorisme, y compris par le soutien apporté à des pays tiers pour combattre le terrorisme sur leur territoire. » Donc, EUCAP SAHEL-Niger, « action de formation, d’encadrement, de conseil et d’assistance pour contribuer au renforcement des capacités dont dispose le Niger en matière de lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée et faire en sorte que ce pays puisse mieux contrôler son territoire, afin de réaliser des projets de développement et de faciliter le développement d’une manière générale », s’inscrit parfaitement dans le cadre de la politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne.

Le 15 octobre 2012, les 27 avaient pris la décision de monter une mission de soutien au profit du Mali, dont ils définirent les objectifs et les moyens le 19 novembre 2012. Le concept de gestion de crise fut approuvé le 10 décembre 2012. Il se fondait sur les objectifs de la PSDC et la résolution 2071, adoptée le 12 octobre 2012 par le Conseil de sécurité de l’ONU. L’offensive générale vers le Sud lancée par Ansar Eddine le 10 janvier 2013 accéléra l’approbation globale (17 janvier 2013) de la mission de formation de l’Union européenne au Mali, EUTM-Mali, qui commença son travail le 2 avril 2013, plus rapidement que prévu initialement. Mise en place pour une durée initiale de 15 mois, elle doit former et conseiller l’armée régulière, en vue de la rendre capable de rétablir l’intégrité territoriale et la sécurité du Mali. Elle ne mènera pas de missions de combat. Elle comprend un état-major de 50 membres, 250 instructeurs, plus 250 soldats en appui et protection, tous placés sous le commandement du général (français) Lecointre. La France en est la nation cadre, ce qui en fait le principal bailleur de fonds. En même temps, Paris assura l’essentiel de l’entretien du contingent tchadien, dont l’engagement fut crucial dans la bataille de l’Adrar des Ifoghas. L’EUTM Mali se trouve sous la responsabilité suprême de la Haute Représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Madame Ashton.

La MISMA, autorisée par la résolution 2085 du 20 décembre 2012, intégrée à la MINUSMA à partir du 1er juillet (résolution 2100 du 25 avril 2013), aura à soutenir les forces maliennes, d’abord pour sécuriser le Sud Mali, puis pour reconquérir le nord. L’ensemble des militaires africains concernés manquent pratiquement de tout : matériel, moyens logistiques et  renseignement. Avec d’autres pays, l’Union européenne s’oriente vers un soutien financier par le biais de la “Facilité de paix pour l’Afrique” – créée en 2004 avec l’Union africaine -, ainsi que vers une aide dans la planification des opérations à venir (au mieux à l’automne 2013).

Mais des réticences persistent car la majorité des 27 ne juge toujours pas prioritaire l’action au Sahel. Aussi, au-delà du soutien politique verbal apporté à l’unanimité, le 17 janvier 2013,  à l’action militaire de la France, il n’y a aucune intervention commune directe. La solidarité passe par le canal bilatéral interétatique (Grande-Bretagne, Danemark, Belgique, en particulier). Au total, les États-Unis sont le principal partenaire des Français, en termes tant financiers (50 millions de dollars pour les opérations militaires franco-tchadiennes au Nord-Mali et près de 100 millions de dollars au profit des forces africaines de la MISMA) qu’opérationnels (renseignement, transport, ravitaillement en vol). Les observateurs ont noté l’absence d’envoi de la Force de réaction rapide de l’Union européenne, pourtant opérationnelle depuis 2007. Le fait que la France ait agi, le 11 janvier, sans concertation préalable – officiellement pour répondre à l’urgence extrême de la situation – avec ses 26 partenaires n’explique ni n’excuse pas tout.

Cependant, pour reprendre un commentaire acide mais non dénué de fondement, l’Union européenne « fait ce qu’elle sait le mieux faire : payer. » Elle a relancé, le 19 février 2013, la coopération économique suspendue après le  putsch du capitaine Sanogo. La logique de la « Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel » demeure au cœur de sa démarche, comme l’a rappelé avec force le commissaire européen chargé du développement, M. Andris Piebalgs, le 26 février. Le Mali doit enclencher un processus de développement, être capable d’assurer sa propre sécurité et de lutter contre la pauvreté afin de (re)créer une cohésion politique et sociale. Lors de sa réunion du 18 mars 2013, le Conseil européen a nommé un Représentant spécial de l’Union européenne pour le Sahel (l’ambassadeur français Michel Reveyrand de Menthon), chargé de veiller à une action coordonnée des Vingt-Sept. Mais cela suffira-t-il à créer une réelle dynamique européenne, alors que la conférence internationale pour le soutien et le développement du Mali (nommée Ensemble pour le renouveau du Mali) qui doit se tenir à Bruxelles le 15 mai prochain est co-présidée par la France et l’Union européenne. Qui entraîne l’autre ?

Bref, l’Union européenne mise avant tout sur le processus politico-économico-social qu’elle finance largement, et ne semble guère croire que la guerre actuellement en cours au Nord Mali soit la continuation de sa politique avec d’autres moyens. Encore un symptôme de cette Europe-marché qui ne se mue pas en Europe-puissance.

Patrice Gourdin, professeur de Géopolitique à l’Ecole de l’Air et enseignant à Sciences Po Aix

Mali : moment crucial

11 Fév

Retrouvez le dernier billet de Walter Bruyère-Ostells à la Une du Huffington Post :  http://www.huffingtonpost.fr/../../walter bruyeres ostells/attentats-guerre-mali_b_2660303.html

Perceptions et conséquences régionales de l’intervention française au Mali : le cas du Nigéria

24 Jan

L’Etat nigérian affronte depuis plusieurs années des acteurs locaux qui mettent en péril l’unité et la stabilité du pays. Nous pensons notamment au groupe MEND (Mouvement pour l’émancipation du Delta du Niger) avec qui le gouvernement entretient depuis 2009 une paix précaire, mais surtout à la secte islamiste Boko Haram qui est responsable de la mort de plus d’un millier de personnes. L’exécution de leur leader Mohammed Yusuf en 2009 par les services de police a plongé les membres de la secte dans un désir de vengeance et de lutte acharnée contre le pouvoir central. Les attentats sanglants perpétrés par cette secte islamiste se concentrent dans le nord du pays et notamment à Maiduguri, Etat du Borno (nord-est). Human Right Watch estime à plus de 1 500 le nombre de personnes tuées par Boko Haram entre juillet 2009 et octobre 2012 .

Dans un contexte d’islamisation générale de la bande sahélienne, le Nigéria n’échappe pas à cette contagion islamiste malgré sa position géographique en marge du Sahel. Boko Haram entretient en effet des liens privilégiés avec AQMI (Al Qaeda au Maghreb Islamique) et les différents groupes islamistes (Ansar Dine, Mujao). Le groupe Boko Haram s’internationalise du fait de ses liens avec ces organisations terroristes, il n’est plus uniquement tourné vers des questions intérieures, régionales et locales comme il pouvait l’être à ses débuts. Ce revirement se lit pour la première fois dans l’attentat perpétré contre les bureaux de l’Organisation des Nations-Unies à Abuja le 26 août 2011, signe de la volonté de Boko Haram de menacer la communauté internationale et d’exprimer des revendications globales . Il semble aujourd’hui certain que de nombreux membres de Boko Haram soient sur le sol malien. Un rapport de l’ONU de décembre 2011 fait état d’une centaine de combattants nigérians et tchadiens appartenant à Boko Haram ayant reçu une formation militaire dans les camps d’AQMI au Mali . Dans le contexte géopolitique actuel, Boko Haram s’est naturellement engagé aux côtés d’AQMI et des islamistes maliens. Laurent de Castelli, spécialiste de Boko Haram à l’IRIS, explique que la relation entre AQMI et Boko Haram est probablement a double-sens : AQMI ayant formé et entraîné des membres de la secte nigériane, c’est aujourd’hui au tour de Boko Haram d’aider AQMI en lui fournissant des combattants au Mali. Laurent de Castelli écrit à ce propos que « les membres des milices islamistes d’AQMI, d’Ansar Dine, du Mujao et de Boko Haram ont montré qu’ils savaient se synchroniser pour lancer des opérations communes, ce qui ne présage rien de bon » . Qui plus est, malgré un manque d’informations officielles sur le sujet, il semblerait qu’Ansaru soit également engagé aux côtés des islamistes maliens. Ce groupe djihadiste nigérian, apparu pour la première fois en juin 2012, est une branche dissidente de Boko Haram à qui il reproche de s’en prendre aux musulmans modérés et de ne pas être pas assez féroce envers les positions occidentales. Le mouvement Ansaru a notamment revendiqué l’enlèvement de l’ingénieur français Francis Colump le mercredi 19 décembre 2012 à Rimi dans l’Etat de Katsina. Dans un communiqué à la presse locale, des membres du groupe expliquent leur geste comme une réaction à la position de la France envers les musulmans et l’islam et par le rôle majeur qu’elle joue dans la préparation de l’intervention au Mali. Le groupe Ansaru affirme dans le même communiqué qu’il va « continuer à lancer des attaques contre le gouvernement français et les citoyens français […] en particulier en Afrique noire, tant qu’il ne changera pas sa position sur ces deux sujets » . Le samedi 19 janvier, Ansaru revendique un nouvel attentat perpétré contre des forces armées nigérianes regroupées dans la ville de Okene, Etat de Kogi. Ces militaires nigérians préparaient leur départ pour le Mali. Deux militaires ont été tués dans l’explosion et cinq autres ont été blessés. Le dimanche 20, le groupe islamiste nigérian déclare que cet attentat est une réponse directe au déploiement des troupes nigérianes au Mali et que leur objectif était simple, il s’agissait de tuer et blesser ces soldats afin qu’ils ne puissent pas se rendre sur le conflit malien . Cela fait donc peu de doute que les membres d’Ansaru ont rejoint les rangs des islamistes au Mali pour faire face aux forces françaises. L’intervention au Mali a donc pour conséquence première de mobiliser les réseaux islamistes au Nigéria et notamment la secte Boko Haram et le groupe Ansaru.

De l’autre côté, le gouvernement nigérian se mobilise pour soutenir l’intervention française au Mali afin de repousser la menace islamiste et empêcher qu’AQMI ne fasse le lien avec Boko Haram . Pour le président nigérian Goodluck Jonathan, il s’agit avant tout de faire face à un risque de contagion islamiste et de porter un coup fatal à la secte nigériane en les privant de leur allié le plus puissant au Sahel. Pascal Chaigneau, spécialiste de l’Afrique et professeur à l’université Paris-Descartes, explique dans un entretien accordé au Monde que le Nigéria est sans doute le pays le plus favorable à cette intervention puisque porter un coup aux islamistes du Mali revient à combattre la secte Boko Haram qui « a fait du nord Mali son sanctuaire » . Cette intervention au Mali semble donc être perçue par les leaders nigérians comme une véritable aubaine qui permettrait, sous l’égide de l’ONU, de contrer le péril islamiste au Nigéria et plus globalement au Sahel. C’est ainsi que lundi 14 janvier, au cours d’une réunion des membres du corps diplomatique à Abuja, Goodluck Jonathan a choisi de se positionner officiellement en faveur de l’intervention au Mali et a déclaré que le Nigéria apporterait un soutien militaire à la MISMA (Mission internationale de soutien au Mali). Le président a donc apporté son aide à la communauté internationale affirmant que « l’on ne pouvait plus laisser des parties du globe aux mains des extrémistes, parce que cela ne porte pas ses fruits et nous ne savons pas qui sera la prochaine victime » . Il était très important que le Nigéria réagisse rapidement à cette intervention française au Mali car ce pays a une place prépondérante au sein de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) et il est donc essentiel dans ce conflit que la CEDEAO bénéficie de son soutien, de son aide et de son leadership. Le Nigéria, siège de la CEDEAO, est en effet la plus grande puissance militaire membre de ce groupe et il dispose des plus gros effectifs humains et militaires de l’Afrique de l’ouest. Le Nigéria fait également figure de pays expérimenté puisqu’il a déjà participé à de nombreuses missions de maintien de la paix au sein de l’UA (Union Africaine) et de la CEDEAO notamment dans les années 1990 au Libéria et en Sierra Leone et est actuellement engagé au Darfour au sein de l’UA . Dans un communiqué de presse du 10 janvier 2013, le président de la Commission de la CEDEAO, Kadré Désiré Ouédraogo, a d’ailleurs salué l’engagement du Nigéria dans les missions de la CEDEAO en Afrique et dans sa future participation au Mali . Le Nigéria a envoyé une centaine de combattants au Mali dès le 17 janvier et devrait en envoyer 1 200 au total, soit 600 de plus que ce qui était initialement prévu ; en outre le général nigérian Shehu Usman Abdulkadir obtient le commandement de cette force africaine, une force qui devrait compter au moins 5 800 hommes (en comptabilisant les forces tchadiennes) . Le Nigéria devient donc le principal contributeur étranger en hommes de la CEDEAO dans cette mission d’intervention au Mali, et occupe la troisième place des participants étrangers derrière la France (2 500 hommes) et le Tchad (2 000 hommes) . Le Nigéria réaffirme ainsi sa position de leader au sein de la CEDEAO.
Il est pourtant évident que l’intervention française a eu pour effet de précipiter la décision de Goodluck Jonathan de s’engager militairement au Mali, alors qu’au cours de ces derniers mois le Nigéria se « préparait à reculons » selon certains spécialistes. En effet, alors que le processus était jusqu’alors bloqué entre les différents pays de la CEDEAO, l’intervention française au Mali a forcé le Nigéria à prendre position et à participer aux opérations militaires. Marc-Antoine Pérouse de Montclos, politologue et spécialiste de Boko Haram, va même jusqu’à affirmer que le Nigéria était tout d’abord assez réticent à l’idée d’intervenir militairement au Mali avant d’avoir réglé la question du pouvoir politique malien. En effet, le 22 mars 2012 le Mali était victime d’un coup d’Etat militaire perpétré par le militaire Amadou Haya Sanogo. Suite à des pressions internationales, Sanogo se voit obligé de remettre le pouvoir entre les mains de Dioncounda Traoré, qui devient alors président par intérim pour quarante jours selon la loi malienne. Selon le politologue français, le Nigéria ne souhaitait intervenir militairement au Mali qu’après avoir réglé la question du pouvoir politique malien et après la tenue d’élections libres destinées à désigner un nouveau président. Cependant, la réaction immédiate de la France à l’avancée des islamistes au Mali aurait forcé Goodluck Jonathan à passer plus rapidement que prévu à l’action militaire en laissant de côté l’aspect politique . Ainsi le samedi 19 janvier, au cours d’une réunion de la CEDEAO à Abidjan, la France a appelé la force africaine à se déployer le plus rapidement possible afin que la France, qui n’a pas vocation à rester au Mali, ne soit pas seule dans le conflit. Conséquence de cette réunion extraordinaire, les chefs d’Etat de la CEDEAO ont signé l’ordre de déploiement de la MISMA. Outre le Nigéria, sept autres pays de la CEDEAO se sont ainsi engagés à participer à la MISMA : le Bénin, le Burkina Faso, le Ghana, la Guinée, Niger, le Sénégal et le Togo. La Côte d’Ivoire et la Mauritanie, membres de la CEDEAO, n’ont pourtant pas choisi de participer à la MISMA. En revanche le Tchad, pays non membre de la CEDEAO, a annoncé qu’il enverrait un contingent de 2 000 hommes au Mali.
La décision de s’engager lourdement au Mali semble tout de même faire consensus au Nigéria, et le gouvernement ne cesse d’augmenter le nombre de soldats engagés dans la MISMA. Pourtant des questions restent en suspend. Goodluck Jonathan a-t-il fait le bon choix en envoyant 1 200 militaires au Mali, réduisant ainsi les effectifs sur son propre territoire ? Le Nigéria a t-il les moyens de cet engagement au Mali ? Boko Haram et Ansaru ne risquent-t-ils pas de profiter de cet affaiblissement sur le territoire nigérian ? Engager le combat au Mali, n’est-ce pas risquer qu’AQMI et les groupes islamistes nigérians ne « fassent définitivement le lien » ? Reste donc à savoir si les conséquences de cet engagement militaire sur le long seront eux aussi positives pour le pays.

Pauline Guibbaud, diplômée de Sciences Po Aix et actuellement étudiante en Master II d’Histoire militaire.

Bibliographie

Revues et périodiques

Entretien avec Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Nord-Mali: le Nigeria ne sortira pas indemne de l’opération Serval », Slate Afrique, 22 janvier 2013
http://www.slateafrique.com/102003/mali-operation-serval-consequences-nigeria-islamistes-interview-perouse

Entretien avec le Professeur Pascal Chaigneau, « Empêchons la création d’une ‘Sahelistan’ », Le Monde, 14 janvier 2013

GONIN Patrick et Marc-Antoine PEROUSE de MONTCLOS, « Mali, l’intervention difficile », Le Monde, 9 juillet 2012

Entretien avec Pierre Boilley, directeur du Centre d’Etudes des mondes africains et spécialiste du Sahel, « Le risque est grand de voir Bamako mener de larges représailles contre les Touaregs », Le Monde, 16 janvier

Source AFP, « CEDEAO : réunion à Abidjan pour accélérer le déploiement de la force africaine », France 24, 21 janvier 2013
http://www.france24.com/fr/20130119-abidjan-cedeao-accelerer-deploiement-force-africaine-misma-armee-francaise-mali-bamako

« Une secte islamiste revendique l’attentat contre le siège de l’ONU à Abuja », France 24, 26 août 2011
http://www.france24.com/fr/20110826-nigeria-attentat-suicide-secte-islamiste-boko-haram-revendication-abuja-siege-onu-nations-unies

ROGER Benjamin, « Qui se cache derrière le groupe djihadiste nigérian Ansaru ? », Jeune Afrique, 24 décembre 2012

« L’état des forces militaires étrangères déployées au Mali », RFI, 21 janvier 2013
http://www.rfi.fr/afrique/20130120-etat-forces-militaires-etrangeres-deployees-mali

AGANDE Ben, « Nigeria deploys troops to Mali », The Vanguard, 14 janvier 2013. « We can no longer surrender any part of the globe to extremism, because it doesn’t pay and we don’t know the next victim »
http://www.vanguardngr.com/2013/01/nigeria-to-deploy-troop-to-mali/

« Ansaru claims attack that killed 2 Mali-bound soldiers », The Vanguard, 20 janvier 2013
http://www.vanguardngr.com/2013/01/ansaru-claims-attack-that-killed-2-mali-bound-soldiers/

Ressources électroniques

De CASTELLI Laurent, « Mali : des combattants nigérians de Boko Haram soutiennent les groupes islamistes », site officiel de l’IRIS http://www.affaires-strategiques.info/, 14 janvier 2013

Rapports et communiqué de presse

Rapport Human Right Watch, « Spiraling Violence
Boko Haram Attacks and Security Force Abuses in Nigeria », octobre 2012, p. 5

Conseil de sécurité des Nations-Unies, « Rapport de la mission d’évaluation des incidences de la crise libyenne sur la région du Sahel », 7-23 décembre 2011, p. 15
http://reliefweb.int/sites/reliefweb.int/files/resources/N1220864.pdf

Communiqué de presse CEDEAO, « La CEDEAO salue les forces armées nigérianes pour leur contribution en faveur de la paix régionale », 10 janvier 2013
http://news.ecowas.int/presseshow.php?nb=001&lang=fr&annee=2013

Intervention au Mali : point sur la situation

24 Jan

Vous pouvez retrouver l’analyse de Walter Bruyère-Ostells sur le Huffington Post    http://www.huffingtonpost.fr/../../walter bruyeres ostells/intervention-mali-aqmi_b_2533046.html

FRANCE-MALI : CHECK LIST POUR UNE INTERVENTION

15 Jan

Le Président de la République, chef des armées au titre de l’article 15 de notre Constitution, a ordonné le déclenchement d’une intervention militaire (sans déclaration de guerre) au Mali dans la nuit du 10 au 11 janvier 2013. Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, publié en 2008 (ci-après appelé Le Livre blanc), recensait sept principes directeurs pour tout engagement des forces armées françaises à l’étranger (dans le chapitre 3 : « La stratégie de sécurité nationale », p. 76). Leur mise en œuvre peut être vérifiée au fur et à mesure de la guerre qui vient de commencer.

 

1 – Caractère grave et sérieux de la menace contre la sécurité nationale ou la paix et la sécurité internationales.

– Al Qaida au Maghreb islamique-AQMI menace explicitement la France depuis de nombreuses années et a mené des actions contre ses ressortissants (enlèvements) et ses intérêts (attentats). La menace contre la sécurité nationale est donc avérée : « Quand on se réfère à la doctrine de ces groupes intégristes et singulièrement d’AQMI, la France est en ligne de mire » (Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, 24 septembre 2012).

– AQMI ne fait mystère ni de sa volonté de renverser par les armes les régimes en place au Maghreb et au Sahel pour instaurer un califat salafiste, ni de sa participation – notamment par des actions terroristes – au djihad mondial. Les organisations alliées d’AQMI                       – Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), Ansar Eddine, Boko Haram et Ansaru – partagent pour tout ou partie les mêmes objectifs.

– L’ONU estime que la situation « menace la paix, la sécurité et la stabilité des États de la région » (Conseil de sécurité, Résolution 2056 du 5 juillet 2012), « constitue une menace contre la paix et la sécurité internationales » (Conseil de sécurité, Résolution 2071 du 12 octobre 2012),  » [fait] peser une grave menace, pour laquelle le temps presse, sur la population du Mali tout entier et la stabilité du Sahel, de l’Afrique en général et de la communauté internationale dans son ensemble » (Conseil de sécurité, Résolution 2085 du 20 octobre 2012).

– Par conséquent, la résolution 2056 prévoit des sanctions contre les groupes terroristes occupant le nord du Mali et la résolution 2085 demande à la communauté internationale d’ « aider les autorités maliennes à reprendre les zones du nord de [leur] territoire ». Réunis en urgence le 10 janvier 2013, lors du déclenchement de l’offensive djihadiste vers Mopti, « les membres du Conseil demand[èr]ent à nouveau aux États Membres d’accompagner le règlement de la crise au Mali et, en particulier, de fournir une assistance aux Forces de défense et de sécurité maliennes afin d’atténuer la menace que représentent les organisations terroristes et les groupes qui y sont affiliés ».

 

2 – Examen, préalable à l’usage de la force armée, des autres mesures possibles, sans préjudice de l’urgence tenant à la légitime défense ou à la responsabilité de protéger.

Depuis le début des affrontements au Mali, en janvier 2012, la France défend une approche multilatérale respectant strictement le droit international. Elle encouragea les négociations, démarche qu’elle préférait aux coûts humain et financier d’une intervention militaire par surcroît lourde de multiples aléas.  Mais, semble-t-il, sans s’illusionner.

Aussi, lorsque M. Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations Unies proposa, le 10 octobre 2012 une négociation préalable à une intervention militaire, M. Hollande se montra circonspect. D’une part, il jugeait cela inapproprié vis-à-vis d’AQMI : « Discuter avec qui ? Avec AQMI ? Qui peut imaginer qu’il puisse y avoir là des conversations qui puissent être utiles ? » D’autre part, il estimait possible un dialogue avec des forces politiques maliennes « laïques qui [voulaient] prendre part à la réconciliation nationale », ce qui désignait implicitement le Mouvement national de libération de l’Azawad-MNLA, qui faisait des ouvertures en ce sens. L’acceptation de la faction touarègue – dont l’action militaire déclenchée le 17 janvier 2012, a provoqué le chaos actuel et qui fut boutée hors de l’Azawad par les djihadistes au printemps 2012 – tend à démontrer que Paris tenait à un règlement négocié, pour autant qu’il n’incluait pas les terroristes islamistes. 

Le 10 janvier 2013, les autorités françaises semblent avoir partagé l’analyse stratégique du gouvernement provisoire malien. Les djihadistes paraissaient avoir l’intention de prendre Mopti, puis de pousser l’avantage jusqu’à Segou, dernier verrou avant Bamako. Cette perception s’appuyait en particulier sur le fait que des groupes attaquaient la bourgade de Konna tandis que d’autres tentaient, dans le même temps, de franchir le fleuve Niger pour prendre les éléments de l’armée malienne en tenaille. Il y avait donc urgence, alors que les dirigeants maliens se trouvaient en situation de légitime défense. Celle-ci est reconnue comme un droit par l’article 51 de la Charte des Nations Unies et peut s’exercer individuellement ou collectivement, donc avec l’aide de pays tiers comme la France.

Notons que l’offensive lancée par les djihadistes ne témoigne pas d’une volonté de négocier, pas même de la part d’Ansar Eddine, qui bénéficie, pourtant, de l’attitude pour le moins ambigüe de l’Algérie et du Burkina Faso.

 

3 – Respect de la légalité internationale.

– la résolution 2085, adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 20 décembre 2012, « Demande instamment aux États Membres et aux organisations régionales et internationales de fournir un appui coordonné à la [Mission internationale de soutien au Mali-]MISMA, en étroite coordination avec celle-ci et avec les autorités maliennes, notamment sous la forme de formations militaires, de fourniture de matériel, de renseignement, d’appui logistique et de tout type d’aide nécessaire pour réduire la menace posée par des organisations terroristes ». La formule « tout type d’aide » offre implicitement la possibilité d’une intervention militaire directe.

– le 10 janvier 2013, le président par intérim malien, Dioncounda Traoré, demande officiellement « l’aide militaire » de la France. Ceci entre dans le cadre des relations bilatérales d’État à État en général, entre la France et le Mali, en particulier.

– La France peut également se targuer des demandes explicites de soutien militaire formulées par les États voisins. Réunis à Abuja (Nigeria), le 11 novembre 2012, les chefs d’État de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest-CÉDÉAO, rejoints par les pays voisins et concernés (Mauritanie, Tchad, Algérie) ont adopté un plan de reconquête du Nord-Mali. Il s’agit d’une opération militaire africaine, mais avec soutien occidental. Cette intervention est autorisée – à l’unanimité – par la résolution 2085 du 20 décembre 2012.

– L’ambassadrice américaine à l’ONU, Susan Rice, peu suspecte de francophilie (elle avait publiquement qualifiée le plan français d’intervention militaire de « crap » le 11 décembre 2012) a déclaré que, lors de la réunion en urgence du Conseil de sécurité le 10 janvier, il y a eu un « consensus clair sur la gravité de la situation et le droit des autorités maliennes de rechercher toute l’assistance possible ». Cela revenait à autoriser, à l’unanimité, l’action militaire française.

 

4 – Appréciation souveraine de l’autorité politique française, liberté d’action, et capacité d’évaluer la situation en permanence.

– Depuis plusieurs années, la France participe à la formation (et parfois à l’action) des armées de plusieurs pays (Mauritanie, Niger, Burkina-Faso, notamment) de la région pour la lutte contre les terroristes et les narcotrafiquants.

– Depuis l’automne 2012, nombre d’observateurs ont signalé que la France renforçait sa présence militaire et intensifiait considérablement la collecte ainsi que le traitement de renseignements. Paris défendait d’ailleurs, à l’époque, le lancement le plus rapide possible d’une action armée.

– L’intervention déclenchée le 10 janvier 2013 se déroule sous le contrôle exclusif des autorités françaises. La décision politique est du seul ressort du Président de la République et la chaîne de commandement militaire est strictement nationale.

– Toutefois, les Nations Unies surveillent le déroulement des opérations (rapports du Secrétaire général au Conseil de Sécurité). La CÉDÉAO et l’Union africaine demeurent les organisations dirigeantes des opérations tout comme du processus de paix (résolution 2085 autorisant la « Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine »). Ajoutons que l’aide apportée par les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Danemark et, progressivement par d’autres États européens, supposent une coordination, une concertation et donc une forme de contrôle sur l’action de la France.

 

5 – Légitimité démocratique, impliquant la transparence des objectifs poursuivis et le soutien de la collectivité nationale, exprimé notamment par ses représentants au Parlement.

– Le Président de la République a prononcé une brève allocution le 11 janvier 2013 dans l’après-midi pour officialiser et expliquer l’intervention qu’il avait ordonnée. L’exposé des objectifs est clair :  » Le Mali fait face à une agression d’éléments terroristes, venant du Nord, dont le monde entier sait désormais la brutalité et le fanatisme. Il en va donc, aujourd’hui, de l’existence même de cet État ami, le Mali, de la sécurité de sa population, et celle également de nos ressortissants. »

– Le Président de la République a précisé, dans la même intervention :  » J’informerai régulièrement les Français sur son déroulement. Les ministres concernés, celui des affaires étrangères en liaison avec les Nations Unies, car nous intervenons dans le cadre de la légalité internationale, comme le ministre de la Défense donneront également toutes les informations utiles à la population. »

– Et il a annoncé : « Enfin, le Parlement sera saisi dès lundi » [14 janvier]. Ce qui est conforme à l’article 35 de la Constitution (version consolidée après la révision du 23 juillet 2008) :  » Le Gouvernement informe le Parlement de sa décision de faire intervenir les forces armées à l’étranger, au plus tard trois jours après le début de l’intervention. Il précise les objectifs poursuivis. Cette information peut donner lieu à un débat qui n’est suivi d’aucun vote. » Lors de sa conférence de presse le 11 janvier, le ministre des Affaires étrangères a précisé que le Premier ministre recevrait lundi 14 janvier, avec le ministre de la Défense et lui-même, l’ensemble des responsables politiques qui doivent être consultés. Il ajouta : « Le Parlement bien sûr pourra comme il l’entend, nous entendre. La présidente de la Commission des affaires étrangères a pensé que mercredi [16 janvier] peut-être, ou à une autre date qui sera à la discrétion du Parlement, nous pourrions avoir toutes les consultations nécessaires. »

– Rappelons que le rôle du Parlement est strictement consultatif pour le moment. En effet, l’article 35 prévoit que ce n’est que  » Lorsque la durée de l’intervention excède quatre mois,  [que] le Gouvernement soumet sa prolongation à l’autorisation du Parlement. Il peut demander à l’Assemblée nationale de décider en dernier ressort. » Les précédents (Afghanistan, 22 septembre 2008 ; Tchad, République centrafricaine, Côte-d’Ivoire, Liban, Kosovo, 28 janvier 2009) montrent que jamais un gouvernement n’a été mis en difficulté au sujet d’une intervention extérieure depuis l’entrée en vigueur de cette révision constitutionnelle.

– La question de l’autorisation préalable au déclenchement des opérations n’a pas de fondement juridique. En effet cela n’est nécessaire, aux termes de la Constitution (article 35, 1er alinéa) qu’en cas de guerre :  » La déclaration de guerre est autorisée par le Parlement. » Or, il ne saurait y avoir, au sens juridique, de déclaration de guerre aux djihadistes, qui sont des acteurs non-étatiques illégaux.

 

6 – Capacité d’engagement français d’un niveau suffisant, maîtrise nationale de l’emploi de nos forces et stratégie politique visant le règlement durable de la crise.

– Ancienne puissance coloniale, la France dispose de nombreux alliés dans la région, ce qui lui permet, même si le format en a été considérablement réduit ces dernières années, d’assurer une présence militaire substantielle (au Tchad, notamment).

– Depuis plusieurs années, la France participe à la formation (et parfois à l’action) des armées de plusieurs pays (Mauritanie, Niger, Burkina-Faso, notamment) de la région à la lutte contre les terroristes et les narcotrafiquants.

– Depuis l’automne 2012, la France a modifié et renforcé dans la région son dispositif militaire en général et aérien en particulier. En outre, elle a intensifié la présence de ses forces spéciales ainsi que la collecte et le traitement de renseignements.

– Alliée du Mali et étroitement associée à son évolution depuis son indépendance, en 1960, la France connaît bien la situation intérieure de ce pays. Cela l’a amenée à préconiser (parfois à accompagner), depuis plusieurs années, une solution politique aux problèmes du nord.

– La France a largement contribué à l’élaboration puis à la mise en œuvre de la « Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel » adoptée par l’Union européenne le 29 septembre 2011. Elle lie la sécurité et le développement, préconisant une coopération régionale doublée d’une aide internationale, sur fond d’amélioration de la gouvernance des pays de la région. Si le chaos malien ne milite guère en faveur de l’efficacité du programme, l’outil existe. Une réelle volonté politique – que la catastrophe actuelle devrait susciter -, tant des États membres de l’Union européenne, que des pays du Sahel, pourrait déboucher sur des améliorations notables et durables du sort des populations sahéliennes. Seule une transformation en profondeur de la gouvernance des pays du Sahel permettrait de progresser dans ce domaine et de réduire le mécontentement qui contribue à grossir les rangs des extrémistes de tout poil.

 

7 – Définition de l’engagement dans l’espace et dans le temps, avec une évaluation précise du coût.

Cela reste le critère le plus difficile à remplir. Pour le moment les déclarations demeurent vagues.

– Le périmètre géographique officiel est le territoire du Mali, sans plus de précision. La lutte entamée le 11 janvier 2013 contre les djihadistes a nécessité d’agir au centre du pays (libération de Konna), au nord du pays (bombardement de positions djihadistes) et au sud (déploiement de forces à Bamako pour protéger les ressortissants français). Il n’est pas certain que d’autres actions ne devront pas avoir lieu dans les pays voisins eux-mêmes infectés par les djihadistes (Niger et Burkina Faso, en particulier)

– Le Président de la République a déclaré le 11 janvier 2013 : « Cette opération durera le temps nécessaire. » Cette imprécision est inhérente à toute guerre, à plus forte raison dans un conflit asymétrique. Le spectre de l’enlisement plane et il serait fort imprudent de fixer un terme.

– Aucune « évaluation précise du coût » n’a été produite officiellement. Cela serait d’ailleurs fort hasardeux dans la mesure où l’on ne connaît encore ni la durée, ni l’ampleur de l’intervention. En outre, les éventuels pays contributeurs financiers n’ont encore rien fait savoir de leurs intentions.

 

Patrice Gourdin

L’intervention militaire au Mali. Première étape d’une résolution de la crise à l’échelle régionale ?

13 Jan

Les circulations de groupes combattants dans la région a permis de faire de l’Azawad un nouveau point de fixation pour les activistes d’AQMI. La branche qui se revendique d’Al-Qaeda peut compter sur ses alliés salafistes d’Ansar Dine, groupuscule armé créé en décembre 2011 et dirigé par Iyad ag-Ghali sur le Mujao. La conquête des villes du Nord (Tombouctou, Kidal et Gao notamment) a souvent été opérée par Ansar Dine. Ce groupe s’est rapidement imposé au groupe touareg indépendantiste mais laïcisant, le MNLA, comme le prouvent les destructions des mausolées de Tombouctou par ses combattants à l’été 2012. Le chef d’Ansar Dine est lui aussi touareg, proche de la chefferie des Ifoghas, tribu dont une partie des cadres du MNLA est issue mais dont le territoire constituerait le sanctuaire d’AQMI. La légitimité d’Iyad ag-Ghali parmi les Touaregs car Iyad ag-Ghali a mené la révolte touarègue de 1990. Il demeure un symbole de la lutte autonomiste (voire indépendantiste), même si le sentiment de la population est partagé à son égard depuis qu’il a adhéré au salafisme dans les années 1990.

 

Eléments de lecture géopolitique : un jeu d’acteurs étatiques

Le Mali est partie intégrante de la CEDEAO, association régionale de 15 membres. Elle devait fournir l’essentiel des 3 300 hommes d’une force d’intervention pour la reconquête du nord-Mali, même si celle-ci pourrait également intégrer des éléments tchadiens. En principe sous les ordres du général Lecointre, une mission européenne nommée EUTM Mali devait assurer la formation de ces troupes africaines déployées. Depuis le début de la crise malienne, les autres membres de la CEDEAO souhaitent s’impliquer dans sa résolution, conscients qu’elle comporte une indéniable dimension régionale et les concerne tous. La CEDEAO agit selon un double processus, diplomatique et militaire. Jusqu’à ces dernières heures, il était mis en avant par l’ONU et les puissances extra-africaines.

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Pourtant, depuis plusieurs semaines, le doute s’exprimait chez de nombreux militaires français sur la capacité réelle de la force potentiellement déployée par la CEDEAO à opérer la reconquête face à des islamistes bien aguerris. Par ailleurs, l’association régionale ne saurait être l’acteur majeur d’une résolution durable du problème touareg. Elle semblait toutefois ces dernières semaines prendre parti en faveur de l’autonomie du Nord-Mali pour rallier le MNLA, voire Ansar Dine. Un sommet est prévu mercredi ; il devrait accélérer le déploiement des contingents ouest-africains avec l’appui logistique des Britanniques notamment (avions de transport C-17). A défaut de jouer le rôle de premier plan dans la reconquête du nord-Mali, la force d’intervention devrait pouvoir prendre le relais des Français pour aider les Maliens à tenir les premières villes reconquises, notamment Konna.

 

En réalité, l’acteur décisif est sans doute l’Algérie. L’Algérie partage une frontière de plus de 1 300 kms avec le Mali et est la principale puissance politique et militaire de cette partie du Sahel qu’elle considère comme relevant de sa sphère d’influence. Par ailleurs, les dynamiques des islamistes se font du nord vers le sud. Le refoulement vers le sud des djihadistes issus du GIA puis du GSPC a permis au régime de s’écarter des violences de la guerre civile et de former une sorte de glacis, au sud écartant toute prééminence sur une région riche en ressources. L’Algérie est officiellement partie prenante et même leader des partenariats militaires anti-terroristes : avec les Etats-Unis et l’OTAN, avec la France mais aussi avec les Etats voisins. En réalité, l’armée algérienne qui dispose (contrairement aux acteurs régionaux) d’une vraie capacité à agir n’a jamais vraiment eu l’intention d’éradiquer AQMI.

 

Par rapport à l‘émergence d’une autonomie ou d’une indépendance touarègue au nord du Mali, laquelle serait dépendante d’une protection française, l’Algérie préfère vraisemblablement l’instabilité actuelle. La déstabilisation du pouvoir malien est perçue à Alger comme une victoire sur un acteur régional proche du Maroc, confortant la place de l’Algérie comme la puissance régionale face à ses concurrents maghrébins.  De fait, l’enjeu caché de la crise malienne est le redécoupage des zones d’influence après les « printemps arabes », la chute de Kadhafi en Libye et un retour de l’ingérence française en Côte d’Ivoire, sans compter l’appétit de nouveaux acteurs (américains, chinois, canadiens, etc).

 

L’accès convoité aux richesses minières (pétrole, gaz, uranium, or, phosphates…) est potentiellement au centre de la bataille géopolitique qui se déroule dans le désert. Dans cette bataille, tout l’intérêt de l’Algérie est que la crise dure. L’une de ses préoccupations est sans doute un retour d’une influence forte de la France, y compris via Total. Associer l’Algérie à la résolution de la crise malienne et à la stabilisation politique du nord-Mali est donc complexe mais déterminant. C’est Hillary Clinton qui avait négocié avec Alger à l’automne 2012. Alger aurait donné son accord tacite à l’opération à condition qu’elle ne comporte que des troupes africaines. Des militaires algériens auraient participé, les 3 et 4 novembre, à une réunion de planification avec leurs homologues ouest-africains, même si Alger excluait toute participation à l’opération[1]. Après l’intervention française de ce week-end, il va donc falloir reprendre le bâton de pèlerin et donner des assurances aux Algériens.

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            Enfin, la France joue principalement sa crédibilité. Comme l’indiquent les discussions autour du nouveau Livre Blanc de la Défense, Paris souhaite retrouver une influence importante et sécuriser ses apports énergétiques stratégiques en Afrique. Après l’implication dans la victoire militaire d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, dans la chute de Kadhafi en Libye et l’échec de l’intervention de ses forces spéciales dans la libération de deux jeunes Français (janvier 2011), ses marges de manœuvre au Sahel paraissaient limitées par la détention des otages français. Toutefois, Paris a entretenu depuis le début de la volonté sécessionniste de l’Azawad des liens avec le MNLA. C’est sans doute pour avoir un pion dans le nouvel échiquier qu’Alger maintient des canaux de communication avec Ansar Dine qu’elle considère comme un interlocuteur acceptable, davantage nationaliste qu’islamiste.

 

Des enjeux multiples à moyen terme

Que ce soit pour les questions des ressources naturelles ou de la lutte anti-terroriste (quelle implication américaine ?), les risques d’extension de la crise malienne vers les pays voisins, comme le Niger et la Mauritanie, ne sont pas négligeables. L’enracinement d’AQMI dans le Sahel semble désormais acquis. La déstabilisation humanitaire de la région est également prévisible. Déjà plus de 147.000 personnes se sont réfugiées au Niger, Burkina Faso, en Mauritanie et en Algérie au cours de l’année 2012[2]. La mobilisation humanitaire a, pour l’instant, permis de relever le défi de la disette mais le développement agricole et la capacité à surmonter les sécheresses sont un enjeu à moyen terme pour le Sahel. Face à une probable déstabilisation durable de la région, se pose la question aux puissances de l’ouverture d’un nouveau front durable de lutte contre le djihadisme à l’heure du retrait d’Afghanistan.

 

En tout cas, plusieurs leviers doivent être actionnés pour sortir de la crise malienne et ne pas voir apparaître un arc de crises africain de l’Afrique occidentale à la Somalie. La crise malienne est avant tout politique et militaire et ne doit pas déboucher sur une situation d’un Etat failli à la somalienne. Le second enjeu est celui des ressources, notamment les réserves  d’hydrocarbures estimées comme prometteuses dans les régions de Kidal, de Gao et de Taoudénit (région de Tombouctou). L’exploitation de ce pétrole « strait free » (sans détroit) aiguise les appétits. Les Etats-Unis développent un projet d’oléoduc d’Est en Ouest. L’uranium (Kidal), l’or, le manganèse et les phosphates seraient également présents en abondance. De façon cynique, l’enjeu des ressources peut sans doute mobiliser d’autres puissances autour de la France, pour l’instant seule en première ligne. Les Britanniques semblent prêts à nous suivre rapidement. Mais la crise malienne est surtout une conséquence des changements politiques depuis 2011. La disparition de l’arsenal de Kadhafi dispersé par les réseaux transsahariens de trafics illégaux fait de l’ensemble du Sahel de la Mauritanie au Niger une immense poudrière.

 

L’un des dangers principaux repose également dans l’extension de réseaux djihadistes réellement connectés à grande échelle. A ce titre, l’appellation commune revendiquée par différents groupuscules du Yémen, d’Egypte, de Libye (attentat contre l’ambassade américaine de Benghazi), de Tunisie et du Maroc est inquiétante. Or, les plus radicaux d’Ansar Dine semblent préférer se détacher d’Iyad ag-Ghali pour se regrouper sous cette appellation au nord-Mali.

 

L’échelle régionale comme cadre de résolution de la crise

En réalité, il faut mener une lutte antiterroriste globale dans la région. Il est à craindre que l’intervention actuellement en cours, même si elle constitue une réussite tactique, n’ait pas été suffisamment planifiée. Il faut maintenant agir au plus vite pour organiser un plan d’action sur les différents facteurs de prolifération du djihadisme. L’un des enjeux militaires est de cloisonner les espaces et d’empêcher AQMI, éventuellement vaincue ou chassée du nord-Mali d’installer de solides bases dans les autres régions fragiles. Ainsi, des liens avec les Sahraouis sont régulièrement évoqués. Chez les jeunes combattants du Front Polisario, la poussée salafiste se fait sentir. Ces Sahraouis ont déjà été à plusieurs reprises impliqués dans des actions d’AQMI et seraient, pour certains, déjà passés au nord Mali selon l’AFP (21 octobre 2012). Ils se réclament pour partie d’Ansar el-Charia. L’implication de l’Algérie paraît particulièrement nécessaire dans cette partie du Sahara.

 

La contamination peut également se faire vers le golfe de Guinée. En effet, cette région  méridionale connaît elle aussi l’expansion d’un Islam en mutation. Les conditions de l’accès au pouvoir du dioula Alassane Ouattara à la présidence de la Côte d’Ivoire marquent un raidissement des tensions interethniques et interreligieuses. Une résolution durable de la crise saharo-sahélienne passe donc pas la stabilisation à moyen terme de la Côte d’Ivoire. Or, des contacts entre des partisans de Laurent Gbagbo et le capitaine Sanogo ont été signalés. Surtout, des enquêteurs de l’ONU ont rendu compte de rendez-vous entre des proches de Gbagbo et des représentants d’Ansar Dine à la frontière entre la Mauritanie et le Sénégal en août dernier[3]. Il faut également tâcher d’établir une cloison la plus étanche possible entre le Sahel et le Nigeria, afin d’empêcher le développement des liens tissés depuis 2011 entre AQMI et Boko Haram. Cette secte musulmane qui pratique le terrorisme au Nigéria semble se rapprocher dans ses méthodes et sa communication du modèle d’Al-Qaïda. La prolifération de l’islamisme radical a été illustrée par l’extension géographique des zones de prises d’otages et la multiplication des groupuscules acteurs de ces actes terroristes. Auteur de l’enlèvement d’un ingénieur français le 19 décembre dernier, le groupe dissident de Boko Haram, Ansaru, s’inscrit dans une dimension régionale. Il revendique la restauration du califat de Sokoto, ancien empire islamique peul créé au début du XIXe siècle qui s’étendait du Niger au Cameroun en passant par le nord du Nigeria.

 

L’un des enjeux est de limiter la prolifération de ces mouvements auprès des étudiants nigérians et de certains hommes politiques du nord du pays, écœurés par la corruption. Comme au Mali et dans d’autres Etats, la lutte antiterroriste à l’échelle régionale passe donc par un soutien à l’Etat nigérian et par un plan global. L’intervention française s’inscrit-elle dans la volonté de dépasser les réticences algériennes sur l’Azawad ? Est-ce une action dans l’urgence et non accompagnée d’une vision d’ensemble en concertation avec les autres nations occidentales (Grande-Bretagne et Etats-Unis) et avec la CEDEAO ? On peut le craindre mais il est sans doute encore temps de renforcer les coopérations. Les mois qui viennent nous apporteront des éclairages sur cette capacité française à incarner la lutte contre les djihadistes et pour la stabilisation régionale de l’Afrique de l’Ouest et du Sahel.

Walter Bruyère-Ostells


[1] Voir notamment Le Figaro du 28 octobre 2012.

[2] Chiffres fournis par USAID, « Mali : perspective sur la sécurité alimentaire », avril-septembre 2012.

[3] « Gbagbo à tout prix », Jeune Afrique, n° 2073, 28 octobre-10 novembre 2012.

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