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Le terrorisme islamiste, un enjeu sécuritaire majeur aux caractéristiques particulières

6 Oct

L’environnement international actuel est confronté, depuis plus d’une décennie, à une mutation des menaces qui pèsent sur la sécurité mondiale et, plus particulièrement depuis les attentats du 11 septembre 2001, le terrorisme islamiste a pris un essor considérable en termes de dangerosité, acquérant ainsi une capacité de nuisance certaine pour les démocraties occidentales et outre-atlantiques. Aux guerres dites classiques qui prévalaient jusqu’alors, c’est-à-dire conventionnées et précisément définies, a ainsi succédé un genre de conflit absolument déstructuré et anachronique, plus proche d’une guérilla que d’une guerre traditionnelle, qui a bouleversé l’ensemble de la doctrine militaro-stratégique de la communauté internationale. En d’autres termes, on est passé d’une guerre insurrectionnelle à une guerre contre-insurrectionnelle, et ce nouveau défi pour le monde de la Défense n’est pas sans avoir un impact évident sur l’approche du phénomène guerrier contemporain.

Depuis quelques années pourtant, un terrorisme davantage organisé et tendant à se rapprocher d’un modèle militaire voit le jour avec un but bien précis: dominer un Etat et imposer sur ce territoire déterminé un Islam rigoriste et fondamentaliste. Ainsi, c’est dans ce monde nouveau, éclaté, turbulent et agité, aussi mouvant qu’instable, qu’a pris progressivement racine un terrorisme massif, irrationnel, mutant, fluide et criminalisé: la menace islamiste radicale, illustrée notamment par la nébuleuse Al-Qaïda, figure de proue du djihadisme, aujourd’hui concurrencée par des groupes africains de création récente à l’instar de Boko Haram ou de l’EI (ex-EIIL).

Catalyseur de facteurs politiques, sociaux et économiques fragiles et inégalitaires, le djihad contemporain fonde son action sur son exclusion de la mondialisation et rend responsable de l’ensemble des maux et de la décadence du monde musulman les démocraties occidentales, et plus particulièrement la puissance américaine. Le retour à un Islam des origines, à la pureté de la religion telle qu’enseignée par le Prophète, apparaît alors comme la seule alternative à même de pallier la crise que traverse la communauté des croyants, la Oumma. Le terrorisme, jusqu’alors non religieux, se teinte à présent inéluctablement d’un penchant spirituel où l’idéologie dépasse et transcende désormais les seuls objectifs politiques. De ce point de vue, le terrorisme peut finalement apparaître comme la cristallisation de querelles ethniques autour du facteur religieux, à l’image de l’opposition récurrente entre sunnites et chiites.

Dès lors, les particularités de cette action radicale ne sont pas sans avoir d’importantes répercussions sur le terrain et notamment sur les modalités de la lutte que mènent les armées des deux rives de l’Atlantique. Nos forces sont en effet largement inadaptées au combat qu’impose la traque des membres de tels groupes, qui usent de méthodes à l’opposé de la culture stratégique occidentale et américaine, laquelle postule sur la supériorité technologique comme réponse à tous les problèmes, terrorisme inclus. Or, en la matière, cette prééminence technique apparaît plus comme une faiblesse que comme un avantage, et ces mouvements armés rapidement adaptables tirent souvent profit de l’inadéquation de nos moyens à la situation. La convergence de tous ces éléments, dangerosité, particularités et massification des attaques islamistes fondamentalistes, appelle donc à la mise en place d’une lutte effective contre le phénomène djihadiste, qui représente aujourd’hui la menace la plus prégnante pour nos démocraties.

Charles Pasqua1 affirmait qu’il faut  »terroriser les terroristes »2, mais force est de constater qu’actuellement, malgré les efforts sécuritaires et stratégiques mis en oeuvre, les acteurs de l’Islam radical continuent de s’attaquer presque impunément aux régimes démocratiques occidentaux et outre-atlantiques. Les particularités de ce conflit anachronique, devenu un défi sécuritaire majeur, creusent encore le vide juridique persistant en la matière, empêchant ainsi la mise en oeuvre d’une politique de lutte et de prévention efficace. En effet, les spécificités du combat pour la foi (I) gangrènent la mise en oeuvre d’une réponse occidentale adaptée à cette violence sans limite (II). Décryptage d’une menace qui dure.

En dépit de certains abus sémantiques, le djihad visant à l’application d’une théocratie islamiste fondamentaliste ne présente pas les caractéristiques des conflits dits classiques. Pour l’heure encore, ces groupes terroristes semblent en position de force face à nos Défenses occidentales, dont l’action est aujourd’hui encore gangrénée par la nature éminemment floue de ce type de conflit (A) et la mutabilité accrue des modes opératoires utilisés, mise en lumière notamment depuis le conflit malien de 2012 (B).

A) Le djihad, une guerre comme les autres?

Le paradigme international actuel est caractérisé par la massification inquiétante d’un défi de première importance pour la sécurité à l’échelle de la planète entière: les attaques terroristes islamistes. Plus particulièrement encore depuis les attentats du World Trade Center, l’Islam fondamentaliste a su faire preuve, à maintes reprises et malgré des moyens anachroniques et limités, de sa capacité de nuisance contre certaines des armées les plus puissantes du globe. L’impact de ces attentats, tant médiatique que psychologique et humain, n’a cessé de s’amplifier cette dernière décennie puisque, à titre d’exemple, le 11 septembre 2001 a fait autant de morts que l’ensemble des attaques terroristes islamistes perpétrées depuis les années 1970. Aujourd’hui, si les pouvoirs publics comme les citoyens sont conscients du risque que représente la croissance préoccupante des factions islamistes radicales revendiquant l’instauration d’un régime théocratique des plus rétrogrades fondé sur une application stricte de la loi musulmane, la Charia, les moyens dont disposent les cibles prioritaires de ces attaques sont, plus qu’insuffisants, largement inadaptés face à une telle menace.

Le principal clivage qu’il convient de mettre en avant et qui concède une supériorité de fait aux djihadistes est sans nul doute l’appréhension, dans toutes ses acceptions, des parties face à la mort. Si l’on s’en réfère à la théorie freudienne,  »l’indéniable tendance est chez nous à écarter la mort, l’éliminer de la vie. Nous avons tenté de l’annihiler en la taisant »3. La mort, finalement considérée comme un échec et une injustice, effraie les civilisations occidentales et choque la conscience populaire encore influencée par le concept édulcoré et hautement antinomique de conflit sans pertes humaines, plus communément désigné par l’oxymore de  »guerre propre ». A l’inverse, les mouvements terroristes reposent sur une instrumentalisation de la violence comme ciment de la solidarité entre les membres du groupe et mourir en martyr est, plus qu’un simple moyen, le but ultime vécu comme une fin glorieuse et héroïque, comme l’expression de la plus haute religiosité. Le sacrifice expiatoire est l’objectif ultime des kamikazes djihadistes, ce qui les rend potentiellement extrêmement dangereux:  »mourir sur la voie de Dieu est un honneur souhaité par ceux de ma communauté qui luttent; nous aimons la mort sur la voie de Dieu autant que vous aimez la vie, nous ne craignons rien, nous espérons une telle mort »4. En d’autres termes, on peut dire que cette brutalité inouïe est fédératrice du terrorisme et que cette idéologie  »décline toutes les variantes du meurtre et de la violence: se tuer, se faire tuer, tuer, tuer en se tuant ou en se faisant tuer »5. L’acte violent, rendu possible par la réification de l’adversaire, est donc un acte absolument volontaire et réfléchi, ce qui permet notamment de distinguer les terroristes des tueurs en série; car si ces derniers agissent sous une impulsion désordonnée et incontrôlée, les djihadistes sont quant à eux incontrôlables mais agissent de manière parfaitement contrôlée et dans un but bien déterminé. La véhémence qui caractérise l’action terroriste peut ainsi s’analyser tant comme un savoir-faire que comme un résultat permettant finalement de dire, de manière imagée, que  »le terrorisme est un métier »6. Le choix du sacrifice comme technique privilégiée met dès lors en exergue l’ambiguïté fondamentale de tels mouvements, qui confondent but et méthode, et paralyse encore davantage l’action des armées occidentales et outre-atlantiques. Enfin, l’exemplarité des attaques comme le caractère hautement macabre qui les accompagne doit aussi se comprendre comme l’expression des revendications des membres du djihad, car le terrorisme est avant tout un moyen de communication. En ce sens, on peut parler en la matière de  »tératologie symbolique »7 où l’exemplarité se fait le vecteur d’un message idéologique, politique et sociétal sous-jacent. La logique des groupes islamistes fondamentalistes apparaît donc comme un processus tout à fait particulier qui empêche d’assimiler la menace djihadiste aux guerres dites classiques en raison des spécificités constitutives de telles actions.

En effet, le terrorisme islamiste ne saurait être considéré comme une guerre à proprement parler, c’est-à-dire prise dans son acception traditionnelle. La guerre est, plus qu’un simple terme, un véritable concept dont la définition n’a jamais fait l’unanimité. Pour autant un consensus, au niveau des Nations Unies notamment, s’est établi pour définir traditionnellement la guerre de manière négative comme une rupture de la paix. La paix apparaît ainsi non seulement comme l’état de normalité des Etats, mais également comme la situation dans laquelle ils doivent se trouver. De manière plus précise, on peut définir la guerre classique comme une lutte armée présentant une certaine amplitude et se déroulant sur une certaine durée de temps, entre des collectivités organisées ayant une autonomie politique au moins relative. Or les conflits terroristes contemporains bafouent en permanence cette approche puisqu’à l’origine, ils se déroulent non seulement sur un espace spatio-temporel indéterminé ou du moins non défini précisément, mais aussi parce-que les groupes djihadistes ne disposent réellement ni de structure de commandement effective, ni d’autonomie, ni même d’un territoire qui leur est propre. Les attentats peuvent donc avoir lieu n’importe où et n’importe quand, au gré des cibles préférentielles désignées arbitrairement comme des oppresseurs de la foi musulmane dans son expression la plus radicale, c’est-à-dire construite sur  »le rejet de toute forme d’occidentalisation »8.
Ce faisant, le terrorisme ne saurait être qualifié de guerre au sens propre. Et si, abusivement, on a pu parler de guerre contre le terrorisme, il s’agit davantage d’une méprise lexicale et d’un phénomène de mode tendant à qualifier de guerre toute situation plus ou moins conflictuelle (on a ainsi pu parler de guerre économique, de guerre contre la faim, contre les médias…) que d’une exactitude juridique. Se méprenant de cet usage sémantique inadapté, les pays occidentaux et notamment les Etats-Unis n’ont pas hésité à employer le terme de  »guerre contre le terrorisme », sûrement de manière abusive. L’expression de guerre contre le terrorisme9 a ainsi été employée dès septembre 2001 par l’administration du Président Georges W. Bush pour définir les opérations militaires menées par les Etats-Unis contre Al-Qaïda en réponse aux attentats du 11 septembre. Toutefois, depuis l’arrivée au pouvoir de Barack Obama en 2009, cette expression tendancieuse a finalement été abandonnée par les autorités américaines. Il s’agit d’une tournure sémantique largement contestée car non seulement rares ont été les dirigeants de l’autre rive de l’Atlantique à se penser réellement en guerre, mais cette expression ne correspond pas non plus à la réalité de la définition juridique de la guerre en Droit international. En ce sens, l’ex-Premier ministre français Dominique de Villepin n’a pas hésité à fustiger cette qualification excessive dans la mesure où la lutte contre le terrorisme ne met pas face à face deux entités étatiques mais des Etats avec des groupuscules dépourvus de tout caractère institutionnel, même s’ils se réclament d’un territoire. Dans la même optique Terry Jones, écrivain britannique, n’hésite pas à dénoncer, non sans ironie, l’emploi erroné de ce terme: pour lui,  »la première victime de la guerre, c’est la grammaire »10. Enfin, Jean-Pierre Steinhofer, officier supérieur de l’Armée de terre diplômé de l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr, va quant à lui plus loin en affirmant encore que la guerre contre le terrorisme est  »une perversion sémantique, stratégique, militaire et juridique » qui fausse le raisonnement, une  »aberration intellectuelle » puisque  »le terrorisme n’est pas un ennemi, c’est une méthode de combat »11. D’autres, enfin, justifieront l’utilisation du terme de guerre par l’allégorie:  »la guerre contre le terrorisme est avant tout une métaphore, comme la guerre contre la drogue ou la guerre contre le crime. A ce titre, son emploi appartient à l’emphase normale du vocabulaire politique et reflète l’énormité de l’enjeu et de la mobilisation que représente, depuis le 11 septembre, la répression du terrorisme djihadiste international »12. Pourtant, force est de constater que la lutte menée contre les mouvements terroristes depuis le 11 septembre 2001 a largement dépassé le seuil de la simple hyperbole. En effet, les dégâts et la violence lors des attaques ont atteint une ampleur tout à fait comparable aux dommages que peut causer une véritable guerre.
De ce point de vue, puisque le terrorisme est un conflit contemporain qui n’oppose pas seulement des Etats mais des idéologies, qui ne présente aucune limite géographique et ne dispose à l’origine d’aucun territoire déterminé, d’aucune autonomie politique ni d’aucun ennemi clairement et surtout précisément identifié, il doit dès lors se comprendre non pas comme une insurrection globalisée mais plutôt comme une multitude de conflits distincts. Il s’agit finalement d’un conflit asymétrique mettant face à face des acteurs non étatiques désorganisés et réduits en nombre qui déclarent la guerre au reste du monde, à une pluralité de cibles hétérogènes en même temps, reflétant ainsi la nature bien particulière de l’action djihadiste actuelle. De manière synthétique, on peut dire que le terrorisme est une  »anti-guerre dont le but ultime est de sectionner les fondations et les repères sociaux, économiques et politiques »13 d’une société en s’attaquant à ses symboles, puisque c’est une  »arme qui vise le coeur même de l’individu au sein de la collectivité, en d’autres termes sa liberté, sa sécurité, sa propriété, soit tout ce que, traditionnellement, l’Etat – tout au moins démocratique – est censé lui garantir »14.

Ces spécificités qui caractérisent les mouvements terroristes s’accompagnent depuis peu d’une mutation des méthodes utilisées par ces factions fondamentalistes, renforçant encore davantage leur dangerosité. Depuis 2012 en effet et notamment le conflit malien encore en cours, les groupes terroristes s’organisent de plus en plus selon une structuration inspirée du modèle militaire dont le but est, pour la première fois, non plus seulement d’imposer un régime théocratique fondé sur l’application stricte de la loi musulmane, mais aussi voire surtout de s’emparer d’un Etat et d’imposer sa domination religieuse et politique sur ce territoire.

B) Les mutations de l’action terroriste depuis l’intervention française au Mali (2012)

Depuis 2012, le conflit au Mali pour lequel la France est intervenue a mis en lumière une mutation récente de l’activité terroriste islamiste ayant pris racine principalement dans les groupes africains. Dorénavant, il semble que les mouvements fondamentalistes se revendiquent être un Etat et veuillent, pour la première fois, acquérir une assise territoriale afin d’y imposer leur autorité et, ce faisant, leur propre conception de la Charia. Ainsi, aux groupes déterritorialisés succèdent désormais des mouvances bien localisées souhaitant s’implanter sur une terre précise.

Les groupes terroristes sont également beaucoup plus organisés qu’avant et cette structuration nouvelle permettrait presque de les rapprocher d’une véritable armée. En ce sens, les raids militaires sont fréquents et succèdent aux attentats-suicides qui, bien qu’encore d’actualité, tendant à se raréfier. Pour l’heure, la question qui se pose désormais est de savoir si cette tendance va se pérenniser et si elle va s’étendre à l’ensemble des mouvements djihadistes ou pas.

A titre d’exemple, il nous semble opportun de s’intéresser plus avant aux deux groupes armés islamistes africains qui semblent illustrer cette tendance, pourrait-on dire  »avant-gardiste », de l’action terroriste: le groupe nigérian Boko Haram et l’Etat Islamique (l’EI, ex-EIIL) principalement implanté en Irak et en Syrie.

Boko Haram, dont la traduction littérale signifie que  »l’enseignement occidental est impur », est un groupe sunnite pour la prédication et le djihad, fondé au Nigeria en 2002. Son objectif est clairement sous-tendu dans sa dénomination éloquente: instaurer une application stricte de la loi musulmane telle qu’enseignée par le Prophète pour l’étendre à l’ensemble du pays et combattre l’éducation occidentale, considérée comme un véritable pêché et comme le point de départ du déclin des sociétés islamiques. De ce point de vue, les attaques sanglantes de Boko Haram contre les chrétiens se multiplient et sèment un climat de terreur dans un Etat aujourd’hui déchiré par une véritable  »guerre de religion »15. D’ailleurs, l’enlèvement de plus de deux-cent lycéennes à Chibok le 14 avril 2014, destinées à être  »traitées en esclaves, vendues et mariées »16, exprime la haine du mouvement envers les principes pédagogiques occidentaux et particulièrement contre l’accès des jeunes filles à la scolarité.

Aujourd’hui, l’estimation des effectifs de ce mouvement terroriste varient:  »selon un rapport de l’organisation britannique Chatham House, Boko Haram compterait 8000 hommes »17, tandis que pour Mathieu Guidère, spécialiste des questions relatives au monde arabo-musulman, le groupe est  »un mouvement insurrectionnel islamiste qui compte aujourd’hui près de 30 000 membres »18. Boko Haram, dont la notoriété a été accrue depuis le rapt des jeunes lycéennes, souhaite instaurer un califat au Nigeria et tend, de ce fait, à se rapprocher d’un autre mouvement similaire: l’Etat islamique, auquel le groupe nigérian a clairement exprimé son soutien19.
L’EI, ou Etat islamique, ancien Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) est une organisation armée djihadiste active depuis 2002. En avril 2013, le groupe sunnite proclame le rétablissement du califat sur les territoires d’Irak et de Syrie qu’il contrôle et abandonne son appellation d’EIIL pour adopter désormais celle d’EI20. L’EI se considère en effet comme un véritable Etat, l’Etat islamique, non reconnu internationalement et en guerre en Syrie et en Irak, pays desquels il contrôle une partie du territoire, de chaque côté de leur frontière commune21.

Actuellement, comme pour Boko Haram, les effectifs réels du groupe sont encore mal connus, mais toutes les estimations concordent sur un point: la massification des recrutements. Globalement, le nombre de membres du mouvement est compris entre 10 000 et 50 00022. Yves Boyer, Professeur de relations internationales à l’Ecole polytechnique et directeur adjoint de la Fondation pour la Recherche Stratégique, estime quant à lui entre 20 000 et 30 000 ceux ayant rejoint les rangs de l’EI23. Plus effrayant encore, selon l’Observatoire des Droits de l’Homme, en août 2014 les combattants auraient dépassé le seuil des 50 000 en Syrie, dont 6 000 recrutés pour le seul mois de juillet24. Autre point inquiétant pour la communauté internationale, l’EI attire de nombreux français partis pour le djihad, à l’image de Mehdi Nemmouche25. Aujourd’hui, on peut même affirmer qu’en Syrie, un djihadiste occidental sur trois est français26.

Ce groupe ultra-radical serait encore plus violent qu’Al-Qaïda et entretiendrait avec la nébuleuse des relations tendues, rivales et très ambigües. D’ailleurs, l’opposition persistante entre ces deux organisations terroristes pourrait, à terme, conduire à un  »schisme au sein du djihad global »27. En ce sens l’EI, lorsqu’il a instauré son califat sur les provinces syriennes et irakiennes qu’il contrôle, a demandé à la nébuleuse et autres organisations djihadistes de se soumettre à son autorité, confirmant ainsi le désir de puissance et de rayonnement tant politique que religieux du groupe, qui dispose désormais de trois arguments de poids  »à faire valoir pour obtenir l’allégeance des combattants du jihad: l’étendue de son territoire, la puissance militaire et financière qui en découle, et sur le plan idéologique, la création hautement symbolique de ce califat »28.

Dès lors, la réaction et le type d’intervention qu’il convient de mener pour lutter contre cette nouvelle tendance des groupes terroristes, pour l’heure encore cloisonnée mais qui pourrait peut-être, dans les mois ou les années à venir, s’étendre à l’ensemble des activistes du djihad mondial, sont totalement différents de celles que la communauté internationale a pu mettre en place jusqu’à présent. Cette stratégie se caractérise par des missions ponctuelles qui visent pour l’heure exclusivement à limiter l’expansion, à réfréner l’avancée de ces groupes, comme l’illustre notamment l’intervention française au Mali en 2012. Toutefois, il est encore trop tôt pour avancer une analyse exacte quant à la pertinence de la réponse occidentale et outre-atlantique à ces attaques. Actuellement, les démocraties occidentales et outre-atlantiques oeuvrent à la mise en place d’une politique extérieure concordante et adaptée, et une récente coalition a pu être mise en place pour tenter de répondre à la conjoncture chaotique syro-irakienne, devenue aujourd’hui un défi sécuritaire majeur puisque l’Organisation des Nations Unies parle désormais de  »crime de guerre en Irak »29.

Aussi, en dépit d’un large consensus quant à la nécessité d’adapter la réponse stratégique et tactique aux particularités de ce conflit d’une violence sans nom, les démocraties occidentales et outre-atlantiques peinent, en raison des spécificités et des mutations extrêmement rapides de ces groupes, à mettre en place une politique de lutte efficace et les lacunes de nos Défenses préjudicient largement à la sécurité de l’environnement mondial tout entier.

 

 Florence Vitte

Doctorante contractuelle au CHERPA, diplômée du Master II Histoire militaire en 2014

Projet de recherche soutenu financièrement par la Région PACA

 

1L’activité ministérielle de Charles Pasqua, deux fois ministre de l’Intérieur (1986-1988 et 1993-1995), est notamment marquée par ses actions en matière de lutte contre le terrorisme.
2Alain Chouet, Au coeur des services spéciaux – La menace islamiste: fausses pistes et vrais dangers, La Découverte, Paris, 2013, 349p, p.50
3Sigmund Freud, Anthropologie de la guerre, Fayard, Paris, édition 2010, 384p, p.289
4Ben Laden,  »Extraits d’un entretien avec CNN » in Gilles Kepel, Al-Qaïda dans le texte, PUF, Paris, 2008, 474p, p.59 5Hélène L’Heuillet, Aux sources du terrorisme – De la petite guerre aux attentats-suicides, Fayard, Paris, 2009, 246p, p.2086Jean-Luc Marret, Techniques du terrorisme, PUF, Paris, 2002, 177p, p.31
7Pierre Mannoni, Les logiques du terrorisme, Editions In Press, Paris, 2004, 227p, p.153 8Jean-Michel Dasque, Géopolitique du terrorisme, Ellipses, Paris, 2013, 303p, p.27
9En américain, on a ainsi pu parler de War on terrorism, War on terror ou encore Global war on terror http://fr.wik ipedia.org/wiki/Guerre_contre_le_terrorisme
10Terry Jones, Préambule de Ma guerre contre la guerre au terrorisme, Flammarion, Paris, 2006, 229p 11Jean-Pierre Steinhofer,  »L’ennemi innomé », Défense nationale,n°712, octobre2008
12Gilles AndréanietPierre Hassner(dir.), Justifierlaguerre?Del’humanitaireaucontre-terrorisme,Pressesde Sciences Po, Paris, 2013, 485p, p.197
13Arnaud Blin, Al-Qaïda – Manuel pratique du terrorisme, Editions André Versailles, Paris, 2009, 190p, p.13
14ArnaudBlin, Ibid.,p.1315Jean-Philippe Rémy,  »Le Nigeria face au spectre d’une guerre de religion », Le Monde, 29 décembre 2011
http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/12/29/le-nigeria-face-au-spectre-d-une-guerre-de- religion_1623966_3212.html
16 »Nigeria: leslycéennesenlevéesseronttraitéesen«esclaves»,«vendues»et«mariées» »,LeFigaro,05mai2014
http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/05/05/97001-20140505FILWWW00120-nigeriarapt-revendication-de-boko- haram.php
17Tanguy Berthemet,  »L’ambition grandissante de Boko Haram », Le Figaro, 04 septembre 2014
http://www.lefigaro.fr/international/2014/09/04/01003-20140904ARTFIG00338-l-ambition-grandissante-de-boko- haram.php
18Mathieu Guidère,  »Boko Haram: la mobilisation médiatique est-elle efficace ou contre-productive? », Le Figaro, 13 mai 2014
http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2014/05/13/31002-20140513ARTFIG00104-boko-haram-la-mobilisation-mediatique- est-elle-efficace-ou-contre-productive.php19 »Nigeria: le chef de Boko Haram soutient al-Baghdadi, le «calife» de l’EIIL », France 24, 13 juillet 2014
http://www.france24.com/fr/20140713-nigeria-syrie-irak-shekau-chef-boko-haram-soutien-al-baghdadi-calife-eiil- djihad/
20 »L’EIIL annonce un «califat islamique en Syrie et en Irak» », Le Nouvel Observateur, 29 juin 2014
http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20140629.OBS2132/l -eiil-etablit-un-califat-islamique-en-syrie-et-en-irak.html 21http://fr.wikipedia.org/wiki/État_islamique_(État)
22 »L’Etat islamique, combien de combattants? », Le Monde, 22 août 2014 http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/08/22/l-etat-islamique-combien-de-combattants_4475352_3218.html 23Yves Boyer,  »L’Etat islamique d’Irak et du Levant, «ennemi n°1 de l’Islam» », Le Figaro, 21 août 2014 http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2014/08/21/31002-20140821ARTFIG00342-l-etat-islamique-d-irak-et-du-levant-
ennemi-n1-de-l-islam.php
24 »Syrie: les combattants de l’Etat islamique ont dépassé les 50 000 », L’Orient le jour, 19 août 2014
http://www.lorientlejour.com/article/881654/syrie-les-combattants-de-letat-islamique-ont-depasse-les-50000.html
25Marie Le Douaran,  »L’Etat islamique en Irak et au Levant, incubateur de djihadis tes français », L’Express, 3 juin 2014
http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/l-etat-islamique-en-irak-et-au-levant-incubateur-de- djihadistes-francais_1548183.html
26Edouard deMareschal,  »En Syrie, un djihadiste occidental surtrois serait français », Le Figaro, 5 septembre 2014
http://www.lefigaro.fr/international/2014/09/05/01003-20140905ARTFIG00012-en-syrie-un-djihadiste-occidental-sur- trois-serait-francais.php?pagination=2#nbcomments
27Romain Caillet,  »Avec l’EIIL, «Al-Qaïda est peu à peu ringardisée» », Le Point, 12 avril 2014http://www.lepoint.fr/monde/avec-l-eiil-al-qaida-est-peu-a-peu-ringardisee-12-04-2014-1812481_24.php
28RFI,  »Irak: l’EIIL proclame le califat islamique, avec al-Baghdadi en calife », Les voix du monde, 29 juin 2014
http://www.rfi.fr/moyen-orient/20140629-irak-eiil-proclame-creation-califat-islamique-tikrit-al-qaida-syrie/
29 »L’ONU évoque des crimes de guerre en Irak », Le Monde, 16 juin 2014
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/06/16/l-onu-evoque-des-crimes-de-guerre-en- irak _4438736_3218.html

Florence Vitte, étudiante du M2 Histoire Militaire, Géostratégie, Défense et Sécurité (promotion 2013-2014)

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LA GUERRE DU MALI : Esquisse d’un bilan provisoire

7 Sep

En dépit des inquiétudes suscitées par les précédents afghan et irakien, les djihadistes salafistes ne se sont pas trouvés en mesure d’ensanglanter le vote marquant le retour à la légalité constitutionnelle au Mali. Le 11 août 2013, les Maliens ont élu dans le calme leur nouveau président : Ibrahim Boubacar Keïta. C’est le résultat tangible des opérations militaires qui ont rendu possible le retour à une sécurité relative et à une vie politique normale dans l’ensemble du pays. La tenue des prochaines élections législatives, envisagées pour les 27 octobre et 17 novembre 2013, constituera à cet égard une étape importante, à surveiller de près, car elle confirmera ou infirmera ce succès. 

 

1/ Quels étaient les acteurs engagés dans le conflit au Mali ?

À partir du 17 janvier 2012, des éléments de l’armée régulière malienne, parmi lesquels d’anciens rebelles touaregs équipés et entraînés par les États-Unis, affrontèrent des combattants touaregs indépendantistes, regroupés en octobre 2011 au sein du Mouvement de libération nationale de l’Azawad-MNLA, et qui bénéficiaient de connivences dans la population civile au nord du Mali. Le MNLA ne représente pas l’ensemble de la population touarègue du pays et ne put donc mobiliser que de maigres forces. Il dut s’assurer le concours de combattants djihadistes appartenant à trois mouvements présents au nord du pays et entretenant également des complicités dans la population civile : Al Qaida au Maghreb islamique-AQMI, le Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest-MUJAO et Ansar Eddine (qui présente la particularité d’être composé de Touaregs). Des radicaux nigérians des groupes Boko Haram et Ansaru furent signalés. Les hommes de main des différents groupes mafieux opérant dans la zone auraient été impliqués.

Les soldats de forces africaines fournies par le Tchad, le Niger et le Burkina-Faso participèrent aux combats de 2013, aux côtés des forces françaises intervenues à la demande du chef des autorités maliennes de transition, le président par intérim Dioncounda Traoré. Cette opération militaire baptisée Serval par l’état-major français des armées s’appuyait sur les résolutions adoptées par le Conseil de sécurité des Nations Unies et avait le soutien de l’Union africaine, de l’Union européenne ainsi que des États-Unis. Les deux derniers procurèrent des soutiens logistiques à l’arrière, et Washington contribua au renseignement des forces engagées sur le terrain.

Autrement dit, on trouve à l’origine du conflit des acteurs non-étatiques illégaux : le MNLA, épaulé par les djihadistes d’AQMI, du MUJAO et d’Ansar Eddine, ainsi que divers autres éléments islamistes ou mafieux. Ils se heurtèrent à des acteurs étatiques, en premier lieu le Mali, victime de l’agression, et la France, maître d’œuvre de l’opération de secours Serval. Trois pays voisins s’engagèrent directement : le Tchad, qui participa en particulier à l’assaut contre l’Adrar des Ifoghas  ; le Niger, qui aida à la reconquête du nord-est, et le Burkina-Faso, qui releva les troupes françaises afin de sécuriser Tombouctou et sa région. Le Niger et l’Algérie, en massant des forces sur leurs frontières limitrophes du Mali, restreignirent considérablement la liberté de mouvement, la possibilité de recevoir des renforts et les capacités d’approvisionnement des djihadistes. En outre, l’Algérie, apporta un soutien indirect mais crucial à l’opération Serval par l’ouverture de son espace aérien aux aéronefs menant ou appuyant les opérations au Nord-Mali. Les États-Unis, contribuèrent également à l’opération Serval par la fourniture de renseignements et le transport de matériel au profit des forces françaises. Le Canada et certains pays européens (Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, Grande-Bretagne, Pays-Bas, pour l’essentiel) participèrent indirectement par un soutien logistique. Des acteurs supra-étatiques jouèrent un rôle, avant tout diplomatique. Au premier chef, l’ONU, dont les résolutions (n° 2056 du 5 juillet 2012, n° 2071 du 12 octobre 2012, n° 2085 du 20 décembre 2012) fondent la légalité et la légitimité de l’intervention. La Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest-CÉDÉAO œuvra au respect du droit, en collaboration avec l’Union africaine, qui se trouve à l’origine de la mise sur pied de la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine-MISMA (autorisée par la résolution n° 2085 du Conseil de sécurité des Nations Unie, du 20 décembre 2012). L’Union européenne contribue à la reconstruction de l’armée malienne par le biais de la mission de formation EUTM-Mali, finance en partie la MISMA et tente de traiter sur le fond l’instabilité du Sahel par sa « Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel » adoptée le 29 septembre 2011. Celle-ci lie la sécurité et le développement, préconisant une coopération régionale doublée d’une aide internationale, sur fond d’amélioration de la gouvernance des pays de la région.

 

2/ Quelles ont été les phases successives des opérations militaires dans lesquelles les forces françaises et alliées ont été engagées ?

À partir du 10 janvier 2013, trois phases s’enchaînèrent.

Il fallut tout d’abord briser le plus rapidement possible l’offensive lancée vers le sud par les djihadistes contre Konna, avec tentative simultanée de franchissement du fleuve Niger, car elle risquait de déboucher sur la prise de contrôle de l’ensemble du pays par les extrémistes et leurs alliés mafieux. En outre, la chute de l’aéroport de Sévaré aurait privé l’armée malienne et/ou ses alliés d’une base stratégique, point d’appui essentiel dans la perspective de la reconquête du nord. Cette bataille d’arrêt se déroula entre le 10 et le 18 janvier 2013. Les éléments français menèrent de nombreuses frappes aériennes avec des avions et des hélicoptères de combat, tandis que des unités des forces spéciales agissaient au sol pour aider les frappes aériennes et mener des missions spécifiques.

Le succès, obtenu en un laps de temps assez court, permit d’entamer la deuxième phase, qui visait à contrôler la boucle du fleuve Niger en s’assurant la maîtrise du terrain au sud d’une ligne allant de Tombouctou à Gao. Les militaires français voulaient profiter au mieux et le plus rapidement possible de la désorganisation des djihadistes. Cet objectif fut atteint grâce à des opérations terrestres menées du 18 au 28 janvier 2013 avec des unités classiques, appuyées par des hélicoptères et des avions de combat. La totalité du “Mali utile“ se trouva ainsi sécurisée en moins de trois semaines. Le risque d’une nouvelle offensive surprise en direction de Bamako s’en trouvait considérablement diminué. La majeure partie de la population et des ressources économiques, ainsi que la capitale, étaient à l’abri.

Mais les bastions djihadistes du nord demeuraient et faisaient planer la menace d’un retour offensif et/ou d’actions terroristes. La troisième phase, destinée à éradiquer le terrorisme en détruisant son sanctuaire du Nord, fut donc lancée le 28 janvier 2013. Ce fut la plus dangereuse et la plus complexe. La plus longue, également, puisqu’elle se poursuivit jusqu’au début du mois de mai 2013 pour ce qui concerne les affrontements décisifs. Ce qui n’exclut pas, depuis, des interventions ponctuelles et de moindre envergure. Les opérations, en particulier les six principales mentionnées ci-après, combinèrent frappes aériennes, actions des forces spéciales et combats terrestres menés avec des unités classiques. L’opération Panthère IV (18 février – 25 mars 2013) menée par les forces françaises et tchadiennes, renforcées de quelques éléments maliens, permit de s’emparer de l’Adrar de Tigharghâr et de la vallée de l’Ametettaï. L’opération Doro (27 février – 1er mars 2013), dans laquelle agirent de concert des troupes françaises et maliennes, permit de détruire des groupes islamistes dans les environs de Gao. Les opérations Gustav (6 – 11 avril 2013), Akello (25 avril – 2 mai 2013), Orion (8-13 juin 2013), Netero (24 juin – 9 juillet 2013) visèrent le sanctuaire du MUJAO au nord-est et à l’est de Gao, notamment la région de Bourem. L’opération Sirius (12-18 juin 2013) dans la région au sud de Tessalit permit de détruire des explosifs destinés à fabriquer des engins explosifs improvisés-IED et de l’armement.

 

3/ Quels sont les éléments qui permettent d’affirmer que les djihadistes ont mené une guerre asymétrique ? 

Une guerre est asymétrique lorsque l’un des protagonistes (le plus souvent celui qui se trouve en état d’infériorité) refuse les règles de combat que veut lui imposer son adversaire. Dans le cas malien, les djihadistes cherchèrent à contourner la supériorité technologique qui a permis à la France de briser leur tentative d’offensive à Konna, puis de lancer une ample et rapide contre-offensive et, enfin de mener une campagne d’éradication des bases djihadistes. Pour ce faire, ils recoururent à des moyens très limités, mais leur conférant une (très) forte capacité de nuisance.

Début janvier 2013, en s’attaquant à Konna pour s’emparer de Sévaré et de son aéroport stratégique, Ansar Eddine et ses alliés commirent une grave erreur d’appréciation. Si l’offensive frontale était pertinente face à l’armée malienne décomposée, il y eut sous-estimation de la volonté (et de la capacité ?) de riposte de la France. En fait, les djihadistes se heurtèrent directement à des forces armées supérieures en qualité, en nombre et en matériel. La défaite était inéluctable. Pour avoir quelque chance de réussir, cette offensive frontale aurait dû être assortie d’un dispositif de guérilla étalé sur la profondeur (de Konna à la boucle du Niger, voire au-delà en direction du nord) : routes et pistes parsemées d’engins explosifs improvisés-IED, petits groupes destinés à harceler les troupes montant au front et à couper la logistique (étirée sur plusieurs centaines de kilomètres), combattants susceptibles de détruire des hélicoptères (idéalement, il fallait les équipements idoines, qui semblent avoir fait défaut, mais des mitrailleuses lourdes, voire des armes légères, peuvent également être relativement efficaces).

Après s’être dispersés, offrant aux forces françaises une “victoire par le vide“, les djihadistes (notamment ceux se réclamant du MUJAO ) s’engagèrent précisément dans ce type d’actions dès le mois de février. Attentats-suicides et/ou attaques surprises surtout contre des villes du Nord (Gao, Tombouctou, Kidal, notamment), IED, se succédèrent. Les cibles étaient choisies parmi les maillons les plus faibles du dispositif de reconquête du Nord : voies de communication, détachements maliens ou nigériens plus rarement tchadiens, miliciens du MNLA… Dotés d’importants stocks d’armes, de matériel et de carburants, les djihadistes se replièrent sur des positions solides et en partie camouflées, préparées de longue date dans des zones isolées  et/ou accidentées, mais pourvues d’eau et où la complicité d’une partie de la population leur était acquise, comme la région de Gao ou celle d’Ansongo, l’Adrar des Ifoghas, la forêt de Wagadou au nord-ouest de Tombouctou, ou la frontière mauritanienne. Ils tentèrent de pousser les forces franco-africaines à la dispersion pour réduire leur efficacité et les harceler le plus efficacement possible. Ils menèrent également une guerre psychologique  : les attaques contre les villes reconquises provoquèrent une surprise totale et donnèrent l’impression que la sécurité recouvrée était toute relative. Internet servit également de champ de bataille : attaques de salafistes tunisiens contre le site Internet du ministère français de la Défense en janvier  2013; mise en ligne d’un jeu vidéo exaltant le djihad contre l’armée française ; diffusion de vidéos tournées lors des attaques ou des attentats-suicides contre les villes reconquises ou des embuscades, par exemple.

Toutefois, tout cela fut à la fois trop tard et trop peu. Le commandement français adopta une stratégie qui prit de vitesse l’adversaire tout en détruisant l’infrastructure qui, pour sommaire qu’elle fût, était néanmoins indispensable à celui-ci.

 

4/ Comment les forces françaises et alliées ont-elles combattu dans la guerre asymétrique menée par les djihadistes ? 

Avant l’offensive, puis durant tout le déroulement des affrontements, l’armée française accumula par ses propres moyens, d’une part, et avec l’aide de ses alliés, d’autre part, le maximum de renseignements. Cela visait en priorité à localiser les otages français détenus par les djihadistes afin de les sauver. Cela permit également de disposer d’une cartographie indicative du dispositif adverse, indispensable pour déterminer et hiérarchiser les cibles.

Dès le début des opérations, au moyen de raids aériens et d’opérations au sol des forces spéciales, la France entreprit de détruire la logistique des djihadistes, ainsi que d’entraver leurs déplacements et leur regroupement. Pour réduire, voire interrompre leur approvisionnement, en carburants notamment, ainsi que le ralliement de combattants venus de l’étranger, elle obtint que les pays voisins ferment leur frontière avec le Mali.

L’éradication du terrorisme dans cette zone très étendue et difficile à sécuriser détermina le choix d’une stratégie semblable à celle utilisée par les Américains durant la guerre du Pacifique : contrôler les localités (les “îles“) et écarter tout risque dans l’espace séparant chaque localité (l’“océan“), ce qui supposait un nettoyage méthodique de la région. Il fut mené de la fin janvier au début mai 2013 par les forces françaises au sol (unités classiques et forces spéciales), épaulées principalement (jusqu’au 13 mai 2013) par des combattants tchadiens rompus à ce type d’affrontement et aguerris au milieu saharo-sahélien particulièrement éprouvant. Toutes ces actions nécessitaient le bénéfice de la “permanence du renseignement“. Ce dernier mobilisa des moyens humains au sol, ainsi que des ressources techniques en l’air et dans l’espace. La France, l’Union européenne, les États-Unis unirent leurs moyens pour essayer de disposer de l’avantage indispensable que confère la connaissance en temps réel de l’adversaire : forces spéciales, avions de reconnaissance, drones et satellites, en particulier.

Outre la qualité des personnels et des matériels engagés, les succès remportés contre les bases djihadistes à partir du milieu du mois de février résultèrent de la vitesse avec laquelle les opérations furent menées. Les forces franco-africaines créèrent la surprise stratégique en lançant l’assaut contre les bases de repli des djihadistes plus vite que ne paraissent l’avoir prévu ces derniers. Et ils ne semblent pas avoir (encore ?) réussi à se réorganiser et se rééquiper pour reprendre l’initiative, comme en témoigne l’absence d’attaques lors des deux tours (28 juillet et 11 août 2013) de l’élection présidentielle malienne. Considérant que, dans la logique d’un affrontement asymétrique, le faible – AQMI et ses affidés – vainc le fort dès l’instant qu’il survit, cette incapacité de nuisance tendrait à prouver que le faible a été battu, du moins au Nord-Mali. Mais pour combien de temps ?

 

5/ Quelles sont les conditions d’un retour durable à la paix et à la sécurité au Nord-Mali ?

Au risque de la banalité, il convient de rappeler que la guerre n’est pas une fin en soi, mais un moyen, au service d’une solution politique, préconisée dès le début de la crise, en 2012, par l’ONU et la France, notamment. Nonobstant la réussite de la reconquête militaire de la totalité du territoire, le Nord-Mali en particulier et le Mali en général ne vivront en paix et en sécurité que si des conditions plus larges sont réunies.

En premier lieu, une veille sécuritaire s’impose et le Conseil de sécurité de l’ONU a décidé la mise en place d’une opération de maintien de la paix. La résolution 2100, adoptée à l’unanimité le 25 avril 2013, a créé une Mission des Nations Unies pour la stabilisation du Mali-MINUSMA, qui a pris le relais de la MISMA (dont elle a intégré les effectifs) le 1er juillet 2013. Forte, à terme, de 11 200 soldats et de 1 440 policiers, elle agit sous le Chapitre VII de la Charte de l’ONU et peut donc procéder de manière coercitive. Elle est chargée de la « stabilisation de la situation dans les principales agglomérations » et doit apporter sa « contribution au rétablissement de l’autorité de l’État dans tout le pays […,] à l’application de la feuille de route pour la transition, y compris le dialogue national et le processus électoral ». Elle se voit également investie de « la protection des civils et du personnel des Nations Unies, de la promotion et de la défense des droits de l’homme, du soutien à l’action humanitaire, de l’appui à la sauvegarde du patrimoine culturel et de l’action en faveur de la justice nationale et internationale ». Mesure indispensable, la création de la MINUSMA, à supposer qu’elle reçoive effectivement les moyens prévus, ne suffit néanmoins pas.

Compte tenu des caractéristiques de cet ensemble naturel, ajoutons que c’est la totalité du Sahel qu’il faut pacifier (confins de la Mauritanie, Nord-Niger, Nord-Tchad, Sud-Algérie, Sud-Libye, sans négliger Sénégal et Soudan). À cet égard, l’instabilité qui s’accentue en Libye ne laisse d’inquiéter.

Ensuite, rien de durable n’existera tant que ne sera pas intervenue une réelle réconciliation nationale. Celle-ci suppose de régler la question touarègue, pendante depuis l’indépendance du Mali en 1960. Mais l’harmonie dépend également du sort des autres minorités présentes au Nord, comme les Peuls (groupe d’où est issu le Premier Ministre nommé le 5 septembre 2013, Oumar Tatam Ly) ou les Songhaïs, par exemple. Le Mali doit intégrer l’ensemble de ses composantes humaines et les amalgamer pour forger une nation homogène, solide et stable. L’instauration d’un authentique État de droit, garantissant à toutes les Maliennes et à tous les Maliens le statut de citoyennes et de citoyens égaux en droits et en devoirs apparaît comme une condition indispensable à la stabilité du Mali et à l’amélioration du sort de ses habitants. Cet objectif devrait constituer un enjeu majeur des prochaines élections législatives.

Enfin, nulle pacification durable ne prendra corps tant que les populations vivront dans une situation économique et sociale d’extrême pauvreté. Une politique efficace de développement doit être mise en œuvre et la responsabilité en incombe avant tout à l’Union européenne – dont la contribution peine à se concrétiser – et aux États-Unis. Avec la « Stratégie pour la sécurité et le développement au Sahel » de 2011, l’outil existe. Reste à motiver une réelle volonté politique des États membres de l’Union européenne et des pays du Sahel. Seule une transformation en profondeur de la gouvernance de ces derniers permettra de résorber les frustrations qui contribuent à grossir les rangs des groupes armés et des mafias. Voilà une raison suffisante pour que la communauté internationale aide à l’émergence d’un État-nation et de droit au Mali et… dans les autres pays de la région.

 

Patrice Gourdin, professeur de géopolitique à l’Ecole de l’Air, intervenant à Sciences Po Aix  et auteur de Géopolitiques : manuel pratique paru chez Choiseul en 2010

Nous avons gagné une bataille, pas la guerre

22 Mai
Vous pouvez retrouver mon dernier billet sur le Huffington Post sur la situation de la menace djihadiste dans l’ensemble Maghreb-Sahel en cliquant ici  http://www.huffingtonpost.fr/../../walter bruyeres ostells/islamisme-en-tunisie_b_3313060.html 

Budget de la Défense : la situation était désespérée, est- elle aujourd’hui moins grave ?

8 Avr
Nous avons assisté ces derniers mois à une séquence sur la défense extrêmement intéressante. Le 11 janvier, la France intervient militairement au Mali sur décision politique. En quelques semaines, les armées font preuve d’un savoir-faire remarquable et remarqué. Toute la gamme des missions sont exécutées : projections, combats aéroterrestres, appuis-feux avions et hélicoptères, largages de parachutistes, posés d’assaut de nuit sur des terrains à peine praticables, combats en zone extrême sur des distances de plusieurs centaines de kilomètres, coopération avec des pays amis (Tchad), intégration du renseignement de pays alliés (Etats-Unis et Grande-Bretagne), le tout loin de la métropole avec des problèmes logistiques difficiles mais surmontés.
Cette séquence s’est déroulée précisément à un moment où les discussions budgétaires débutaient, avec en filigrane, une réduction attendue du budget de la Défense. Deux hypothèses s’entrechoquaient. Une, défendue par Bercy (hypothèse Z) faisait descendre la part de la défense  à 1, 16 % du PIB. C’est-à-dire une remise en question fondamentale de programmes, de capacités et une remise en cause de notre outil industriel de Défense. L’autre, soutenue par le ministère de la Défense et toute la communauté militaire (hypothèse Y) consistait à maintenir le volume actuel (autour de 31 milliards d’euros), c’est-à-dire 1,56 % du PIB.
La prise de conscience politique de la valeur de l’outil militaire mais surtout du rôle que ce dernier peut prendre dans l’expression d’un pouvoir diplomatique donc de la place et du poids de la France a abouti, dans les derniers arbitrages, au maintien de l’effort militaire sur les niveaux actuels.
L’horizon est-il pour autant dégagé ? En effet, si les crédits actuels sont maintenus, il ne faut pas oublier qu’il manque au bas mot cinq milliards d’euros sur la planification de la dernière Loi de Programmation Militaire (2008/2013). A budget constant, les années budgétaires se verront rogner, comme les retraites, d’au moins un milliard par an. Des efforts, malgré tout, seront donc encore à faire.
Mais lesquels ? La Défense vient de sortir d’une profonde réforme qui, dans le cadre de la RGPP de la dernière majorité, a fait fondre les armées de plus de 54 000 postes, dissoudre des dizaines de régiments, restructurer profondément l’organisation administrative avec l’apparition des Bases de Défense etc.….
En outre, l’opération SERVAL a montré, en dépit de son succès, des lacunes capacitaires qui perdurent depuis  la dernière LPM. Dans un contexte financier  et économique encore plus dur, elles ne seront sans doute pas comblées ou à enveloppe constante, nécessiteront des choix (drones armés ou pas, ravitailleurs, transport aérien etc.). Quels efforts pourraient être consentis ? Efforts sans doute arrêtés après  l’apparition du Livre blanc et les discussions budgétaires de cet été.
Essayons d’en dégager quelques pistes : la vente des parts de l’Etat dans les industries de Défense dégageant ainsi un milliard par an, la poursuite de la rationalisation de l’administration militaire vers une plus grande simplification de la carte administrative avec une réduction du nombre de Bases de Défense, les inévitables baisses de cible des principaux programmes (Rafale, frégate FREMM) , l’étalement de ces mêmes programmes etc.
Pour autant, la politique militaire de la France s’enfonce dans un inexorable déclin au moment même où les tensions internationales augmentent et où les pays émergents  accroissent très sensiblement leur effort de Défense. Prenons date de la parution du Livre blanc. Il sera alors temps d’en analyser froidement ses conséquences et voir quel outil de défense pour quelle diplomatie,  le pouvoir politique a arrêté ses ambitions.
Général Jacques Maïsetti, intervenant dans le Master II

Calendrier mortel au Mali : comment l’opinion réagira-t-elle ?

26 Mar

Vous pouvez retrouver mon dernier billet sur le Mali sur le Huffington Post : http://www.huffingtonpost.fr/walter%20bruyeres%20ostells/opinion-guerre-mali_b_2947229.html?utm_hp_ref=international

Walter Bruyère-Ostells

Vers une nouvelle stratégie des groupes islamistes nigérians ?

5 Mar
Les racines historiques de la secte Boko Haram se trouvent à Maiduguri, État du Borno, à l’extrême nord-est du Nigéria. C’est dans cette ville qu’au début des années 2000, Mohammed Yusuf installe une mosquée et une école coranique qui attirent de nombreux jeunes musulmans pauvres du Nord. Il y enseigne le Coran et un islam radical qui refuse le mode de vie et les principes occidentaux ; il y dénonce également la corruption des hommes politiques qui détournent la rente pétrolière et qui laissent les populations du Nord dans une misère profonde. Les membres de Boko Haram ont recours à la violence pour la première fois en décembre 2003 lorsqu’ils attaquent des postes de police et des bâtiments publics dans l’Etat de Yobe en signe de contestation. À partir de là, Boko Haram commence à s’armer et à multiplier les actes de violence et les attentats dans le Nord-Est du pays. La véritable rupture a lieu en juin 2009 lorsque les forces de sécurité ouvrent le feu sur des membres de Boko Haram qui défilent dans un cortège funèbre. Mohammed Yusuf demande justice mais le gouverneur de l’Etat du Borno décide au contraire de procéder à une grande répression policière contre la secte. La réaction de Boko Haram est immédiate, ses membres lancent une série d’attentats contre les symboles du pouvoir politique. Les 26 et 27 juillet sont des jours très meurtriers pour le Nord du Nigéria ; les Etats du Bauchi, Kano, Borno, et Yobe sont la cible des attaques de Boko Haram, tandis que la réaction policière ne fait qu’augmenter le nombre de morts. Le bilan de ces affrontements sanglants entre la police et Boko Haram s’élève à huit cent morts en quelques jours. Mohammed Yusuf est arrêté, torturé et illégalement exécuté par les forces de sécurité pendant sa garde en vue. Le gouvernement pense alors avoir éradiqué la secte Boko Haram. En réalité cette violence policière a eu pour seul effet de faire basculer Boko Haram dans un islamisme terroriste et un désir de vengeance qui déstabilise l’ensemble du pays. Les membres de la secte fuient la répression policière et se réfugient dans les pays voisins, où ils se réorganisent pour revenir en force en juillet 2010 avec de nouveaux attentats contre les postes de polices et les symboles du pouvoir. En septembre 2010, Boko Haram mène l’assaut contre une prison dans l’Etat de Bauchi et libère 732 prisonniers dont 150 islamistes.
 
             Après la fuite des membres de Boko Haram dans les pays voisins en 2009, il semble que deux branches se soient développées à l’intérieur de la secte. Ainsi la branche historique de Boko Haram dirigée par Abubakar Shekau reste tournée vers les questions intérieures. À partir de juillet 2010, les attentats perpétrés par Boko Haram ne cessent de s’accroître et de s’étendre territorialement. Les attaques sont de plus en plus meurtrières et violentes. Elles visent les populations musulmanes modérées accusées de trahir l’islam en adhérant aux principes occidentaux, ainsi que la communauté chrétienne que Boko Haram veut voir chassée du nord du Nigéria. Elle s’en prend également aux emblèmes du pouvoir politique. Ces attentats sont menés par la secte à l’intérieur du pays contre des cibles nigérianes. La menace islamiste semble alors endogène et les revendications restent du domaine du national, contrairement aux mouvements terroristes internationaux.
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             En marge de ce mouvement endogène se développe une cellule internationaliste dirigée par Mamman Nur, numéro trois de Boko Haram. Selon Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste de Boko Haram, c’est au moment de l’exil que les élites de Boko Haram ont été récupérées par des groupes djihadistes internationaux. Il déclare à ce propos qu’ « après 2009, on assiste à un changement du discours de la secte qui devient plus djihadiste et globale ». Mamman Nur s’est réfugié en Somalie, avec ses partisans, lorsque la secte a été dissoute en 2009. Le gouvernement nigérian les soupçonne d’avoir suivi des entraînements militaires dans les camps des Shebbab somaliens avant de revenir au pays. 
 
       On attribue à Mamman Nur les évolutions stratégiques et l’introduction de nouveaux modes opératoires de la secte Boko Haram. Ce dernier est notamment désigné comme le cerveau de l’attaque du 26 août 2011 contre les bureaux des Nations Unies à Abuja, premier signe de la volonté de Boko Haram de mener des actions internationales dans la lignée des actes terroristes d’Al Qaeda et d’AQMI. Peu à peu, Boko Haram va se tourner vers de nouvelles techniques proches de celles d’Al Qaeda comme les attentats-suicides, l’utilisation de kamikazes, les enlèvements (d’abord de politiques nigérians, aujourd’hui d’Occidentaux) et les meurtres d’Occidentaux. Boko Haram se divise donc en différentes cellules qui sont bien souvent indépendantes de toute soumission à une hiérarchie. Abubakar Shekau ne dirige plus qu’une partie de Boko Haram et les groupes dissidents échappent de plus en plus à sa mainmise. La cellule internationaliste comprend moins de membres que la cellule historique d’Abubakar Shekau. Toutefois, elle reste sans doute la plus dangereuse du point de vue de ses liens avec les islamistes sahéliens. En effet, petit à petit Boko Haram a tissé des liens avec Al Shabaab, AQMI et les autres groupes djihadistes de la région. Un rapport de l’ONU de décembre 2011 faisait déjà état d’une centaine de combattants de Boko Haram ayant reçu une formation militaire dans les camps d’AQMI au Mali ; dans le contexte actuel de la guerre dans ce même Etat, les liens entre la secte et les groupes islamistes sahéliens vont en se renforçant et les combattants de Boko Haram leur prêtent main forte dans le conflit.
 
              Même si depuis son retour au Nigéria en 2010 Boko Haram a toujours eu en son sein une branche internationaliste, il est vrai que depuis le début de l’année 2013 cette cellule internationaliste est devenue particulièrement active. Le mois de février est notamment marqué par les assassinats successifs de travailleurs humanitaires dans la région de Kano et de Potiskum. Même si ces meurtres ne sont pas revendiqués, la méthode utilisée (des hommes à moto qui ouvrent le feu sur des civils) est habituellement celle des membres de Boko Haram. De nouvelles cibles internationales semblent donc visées. La secte parait adhérer à l’idée islamiste selon laquelle la vaccination contre la polio serait un complot des Occidentaux pour stériliser les femmes et ainsi mettre fin à la civilisation musulmane (voir le cas des travailleurs humanitaires tués au Pakistan en décembre 2012).
 
              Dans l’actualité récente, l’enlèvement des sept Français au nord du Cameroun le 19 février 2013 est revendiqué par Boko Haram le 25 février. Il semble aller dans le sens d’une nouvelle stratégie plus internationaliste. Dans la vidéo des otages postée sur Youtube, la secte réclame la libération des ‘frères’ et de leurs ‘femmes’ prisonniers au Cameroun et au Nigéria ; il s’agit donc de revendications régionales, voire locales. Mais Boko Haram s’en prend aussi directement au président français, François Hollande ; elle invoque une solidarité musulmane et présente la prise d’otages comme une réponse à « cette guerre contre l’islam » qui aurait été engagée par la France. C’est la première fois que des hommes se revendiquant de Boko Haram s’en prennent directement aux intérêts d’un pays occidental en enlevant sept de ses ressortissants. Cet enlèvement, ainsi que les menaces proférées contre la France marque un précédent dans la lutte menée par la secte. Par cet acte, elle s’inscrit réellement dans le djihad mondial. Cette vidéo montre d’ailleurs des similitudes troublantes avec les vidéos généralement postées par Al Qaeda. Tout d’abord les revendications sont faites en arabe. Habituellement les membres de Boko Haram s’expriment en haoussa (la langue traditionnelle du nord) ou en anglais ; ensuite les sept otages sont exhibés devant un drapeau noir frappé d’une sourate du Coran et de deux kalachnikovs entourant le Livre Saint. Une mise en scène qui n’est pas sans rappeler les vidéos des prises d’otages d’AQMI et d’Al Qaeda. Un glissement dans la tactique de Boko Haram semble donc pouvoir se lire, ce que certains spécialistes expliquent comme un moyen d’endiguer la montée en puissance d’un autre groupe islamiste nigérian, Ansaru. 
 
             Des questions quant à cet enlèvement restent tout de même en suspens et les spécialistes de la question appellent à la prudence. En effet, sur la vidéo, l’individu au premier plan qui revendique l’attentat n’est pas Abubakar Shekau. Plus encore, le 25 février, Abubakar Shekau lui-même nie l’implication de Boko Haram dans cet enlèvement. Néanmoins, étant donné l’éclatement de Boko Haram, il ne semble pas impossible qu’une branche en voie d’autonomie ait mené cette action en dehors du commandement et indépendamment des ordres de sa hiérarchie. La vidéo est en train d’être analysée par des spécialistes à l’Elysée afin de connaître et d’identifier les preneurs d’otages.
 
              C’est également dans ce contexte d’éclatement de l’organisation Boko Haram qu’est né le groupe djihadiste Ansaru qui s’est fait connaître pour la première fois en décembre 2012 en revendiquant l’enlèvement du Français Francis Collomp à Rimi. Dans un communiqué à la presse locale, des membres du groupe s’en prennent directement à la France intervenue au Mali. Ils menacent de continuer les « attaques contre le gouvernement français et les citoyens français […] en particulier en Afrique noire, tant qu’il ne changera pas sa position ». Avec ce premier enlèvement, Ansaru sembler affirmer son intention de s’en prendre uniquement à des cibles occidentales et adopte une posture de solidarité envers les islamistes maliens dans une guerre de religion au nom d’une solidarité islamiste. Ansaru se situe donc directement dans la lignée du djihad international et d’AQMI. Le groupe s’en prend même à la branche historique de Boko Haram en lui reprochant de ne pas être assez violente envers les positions occidentales. Dans ce logique de djihad international, Ansaru planifie un attentat, le 19 janvier 2013, contre des militaires nigérians qui se préparent pour partir au Mali, faisant deux morts et cinq blessés. Enfin, le 18 février 2013, le groupe revendique l’enlèvement de sept étrangers des salariés de la société de construction SETRACO dans l’Etat de Bauchi. Il s’agit de la prise d’otages la plus importante jamais réalisée dans le nord-Nigéria. Cette fois encore les preneurs d’otages font allusion aux « transgressions et aux atrocités commises envers la religion d’Allah […] par les pays européens dans plusieurs endroits dont l’Afghanistan et le Mali ». Ce groupe islamiste a donc lui aussi des visées internationales.
 
              Même si des doutes subsistent sur la provenance de la vidéo du 25 février et l’appartenance des preneurs d’otages, force est de constater que les groupes islamistes du Nigéria internationalisent leurs actions et se rapprochent dangereusement d’AQMI et des autres groupes islamistes du Sahel. Que la secte Boko Haram soit elle-même à l’initiative de cette internationalisation ou bien que des cellules plus ou moins autonomes se radicalisent en marge de la secte, il n’en demeure pas moins que l’Afrique de l’Ouest et la communauté internationale doivent maintenant composer avec un nouvel acteur djihadiste international. 
 
 Pauline Guibbaud, diplômée de Sciences Po Aix et étudiante en Master II en 2012-2013
Bibliographie
Freedom Onuoha, « The Islamic challenge : Nigeria’s Boko Haram crisis explained », juillet 2010, African Security Review, Vol. 19 n°2, pp. 54-67
Rapport Human Right Watch, Spiraling ViolenceBoko Haram Attacks and Security Force Abuses in Nigeria, octobre 2012
Entretien avec Marc-Antoine de Montclos, « Nigeria: comment en finir avec la nébuleuse Boko Haram », 23 janvier 2013, Slate Afrique
« Boko Haram denies abducting French tourists », 25 février 2013, The Punch
« Prise d’otages au Cameroun : ‘Il pourrait s’agir d’une cellule autonome de Boko Haram’», 26 février 2013, France 24
« Otages français: l’étonnante revendication de Boko Haram », 26 février 2013, RFI
« Qui se cache derrière le groupe djihadiste nigérian Ansaru ? », 24 décembre 2012, Jeune Afrique
« Nigeria: le groupe islamiste Ansaru revendique l’enlèvement de 7 étrangers », 18 février 2013, Libération
« Boko Haram exhibe les sept otages français », 25 février 2013, Le Figaro
Vidéo des otages français au Nigéria, enlevés le 19 février 2103
http://www.youtube.com/watch?v=36MlyJZfQaY

La France en voie d’ « afghanisation » au Mali?

12 Fév

Article publié dans la revue en ligne américaine, Huffington Post, édition française du 12 février 2012

 

            Deux tentatives d’attentats-suicides à Gao, les 8 et 10 février 2013, et une première guérilla urbaine, où des militaires français ont prêté main forte aux soldats maliens, font craindre un enlisement de la France au Mali. Faut-il pour autant évoquer une « afghanisation » du conflit ? Si des points de comparaison peuvent être faits entre les deux situations impliquant un effectif comparable, environ 4 000 hommes, de notables différences sont à souligner.

 

            La France accusée de néocolonialisme ?

            A écouter la propagande islamiste relayée par des Etats islamistes, tels la Tunisie ou l’Egypte, la France intervient au Mali au nom de la Françafrique et pour défendre ses intérêts. Presque sur le modèle des Américains ouvrant le feu en octobre 2001 en Afghanistan, sans mandat de l’ONU, par vengeance des attentats du 11 septembre. En Afghanistan, les Etats-Unis, avant mission de l’ONU de décembre 2001 créant la FIAS (Force d’intervention, d’assistance et de sécurité), agissent seuls, avec l’appui de leur allié britannique, en octobre-novembre 2001, contre un Etat, l’Emirat islamique d’Afghanistan, abritant une organisation terroriste, Al-Qaida. En revanche, la France intervient au Mali à la demande expresse de son président par intérim, Diacouna Traoré, le 10 janvier 2013 : après la prise de Mopti la route de Bamako était ouverte. Et ce, en fonction de l’article 51 de la Charte des Nations unies de demande d’aide à un pays tiers, comme la France l’avait déjà fait pour le Zaïre, en 1978, lors de l’affaire de Kolwezi. Certes, on peut rétorquer que dans le « triangle des Bermudes » minéral et énergétique de l’immense Sahara, Paris veut éviter un effet domino mettant en péril avant tout le Niger et ses mines d’uranium. Mais intervenir au Mali, un des pays les plus pauvres de l’Afrique centrale, c’est enfin mettre un terme à la grave menace d’une « zone grise » où l’islamo-fascisme-mafieux grossit en foyer contagieux du terrorisme. La France intervient dans le cadre de la légalité internationale. Elle pourrait cependant se résumer à « Armons-nous et partez ! » de la part des Etats-Unis et de la non-personne européenne, ravis de trouver un champion aux forces prépositionnées en Afrique.

            En effet, dans ses résolutions 2056 du 5 juillet 2012 et 2071 du 12 octobre suivant l’ONU constatait déjà les graves menaces contre la sécurité et la stabilité des Etats de la région du Sahel que faisaient peser l’Aqmi et les groupes Ansar Ed-Dine et du MUJAO (Mouvement pour l’unicité du jihad de l’Afrique de l’Ouest). La résolution 2085, du 20 octobre 2012 prévoyait des sanctions contre les groupes terroristes et précisait que « le temps presse, sur la population du Mali tout entier et la stabilité du Sahel, de l’Afrique en général et de la communauté internationale dans son ensemble ». Le point essentiel de cette résolution, appliquée par les forces françaises à compter du 11 janvier, est une injonction à la communauté internationale d’« aider les autorités maliennes à reprendre les zones du nord de leur territoire ».

 

            Un théâtre d’opérations identique ?

 Comparer le Mali et l’Afghanistan concerne l’isolement continental de deux pays dépourvus de port maritime. Mais, l’immensité saharienne, 4 300 000 km2 pour l’ancien domaine colonial français, n’a que peu de rapport avec le  652 000 km2 de l’Afghanistan. Au Nord Mali, ce n’est pas la guerre pour quelques kilomètres à contrôler sur la route Tagab-Nijrab en Kapisa, mais la guerre aux 100 kilomètres. 40% du territoire afghan sont à plus de 1 500 m d’altitude. En comparaison, le Nord-Malia n’a que des « montagnettes ». Toutefois, elles offrent, comme pour la zone tribale au Pakistan ou le massif de Tora-Bora en Afghanistan, une multitude de caches, ravins, grottes et même tunnels creusés par les islamistes pour y entreposer des armes. Le climat désertique (sud de l’Afghanistan) offre quelques points de similitude qui mettent le matériel à rude épreuve, sachant que dans le cas de l’intervention au Mali ce sont des blindés à bout de souffle (certains Sagaie et VAB (véhicule de l’avant-blindé) ont deux ou trois fois l’âge de leur conducteur). Au Mali, le très rude hiver afghan est remplacé par un ennemi sournois qui empêche les grandes chevauchées, la saison des pluies à compter de juin. Un des attendus de l’intervention française est bien d’ordre climatique, avant que les satellites d’observation et les quelques drones (il resterait seulement deux Harphang en état de marche après l’Afghanistan !) soient fortement gênés par la couverture nuageuse.

            Si l’obstacle du relief est prégnant au Mali dans ses parties septentrionales, il ne constitue point un obstacle ailleurs, ou, comme lors des multiples interventions françaises au Tchad, notamment en 1969-1972 qui constitue un modèle de contre-guérilla victorieuse, les colonnes blindées françaises peuvent intervenir, sous couvert des aéronefs, comme des escadres en plein désert. La vulnérabilité de l’adversaire qui s’est « gavé » de matériels lourds en pillant les arsenaux libyens s’en trouve accrue. D’où sa propension à fuir à l’aide de pick-up lourdement chargés vers ses refuges de l’Adrar, ou à tout tenter pour maintenir l’insécurité par la guérilla urbaine en refusant le combat frontal.

 

            Une même guérilla ?

            Les erreurs  initiales commises par les islamistes sont multiples. Tout d’abord, comme les taliban en 2001 disposant du matériel laissé par le régime Najibullah et les Soviétiques, les islamistes ont tenté une guerre classique en fonçant sur Mopti et Konna. Mais ce conflit symétrique, qu’ils pensaient emporter face aux faibles forces maliennes, tourne rapidement à leur désavantage dès l’intervention française. On bascule alors dans un conflit asymétrique opposant une force régulière, aux puissants moyens, à des adversaires pratiquant le harcèlement et l’embuscade.

            La deuxième erreur a été de croire qu’ils pouvaient agir en toute impunité dans les régions qu’ils avaient conquises. Comme les taliban au temps du cauchemar (surtout pour les femmes) de l’Emirat islamique d’Afghanistan de septembre 1996 à octobre 2001, en instaurant la charia, ils se sont coupés de la population malienne, par ailleurs choquée de voir Tombouctou, la ville des 333 saints de l’Islam, saccagée. En fait, les islamistes, hors membres du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), sont des étrangers, comme les djihadistes l’étaient en Afghanistan. Ils ne peuvent agir « comme des poissons dans l’eau », parce que la population les subi. Elle n’a pas de sympathie pour ces « fous de Dieu » liés à toutes sortes de trafics (otages, héroïne, armes…). En outre, ils apparaissent comme une injure au vieil islam tolérant malien. Les mafieux d’Aqmi et consorts ignorent l’âme malienne. Ce peuple divers, pauvre et accueillant, par ses musiciens mandingue ou les statuettes en bronze des Dogon, a une culture à la fois millénaire et fortement ancrée dans la modernité.

            L’erreur la plus flagrante a été de croire qu’ils disposaient, comme les taliban au Pakistan, d’une profondeur stratégique. Certes, dans l’immensité saharienne, bien des groupes pourront longtemps jouer aux gendarmes et aux voleurs, mais le succès de l’offensive française, épaulée par des Tchadiens et des guides touaregs vers Kidal et Tessalit (prise le 8 février), s’explique par le fait que les islamistes ne peuvent plus disposer aussi aisément de l’arrière-cour, immense, du Sahara algérien. La frontière de 1 400 km est partiellement contrôlée par l’armée algérienne. On peut remercier le borgne le plus célèbre des islamo-mafieux, le dissident de l’Aqmi, Moktar ben Moktar d’avoir attaqué le site gazier d’In Amenas, les 16 et 19 janvier 2013 (plus le 27 janvier, dans la région de Bouira, à 125 km au sud-est d’Alger, attaque d’un gazoduc par un autre groupe islamique). Malheureusement pour les otages occidentaux liquidés froidement par les islamistes, cette attaque a eu le mérite de précipiter l’Algérie dans la guerre. Un peu sur le modèle du Pakistan, l’Algérie jouait un double jeu jusqu’au drame d’In Amenas : autorisation de survol de son espace aérien pour les avions français, mais aide logistique aux groupes qu’elle avait aidés à former, Ansar ed-Dine et le MUJAO. C’est le propre de la politique du pire. Tout autant que le Mali, l’Algérie n’a aucun intérêt à ce que les 5 000 000 de Touareg du Sahara se fédèrent. Tamanrasset, au cœur du Hoggar algérien, est un de leurs sanctuaires. De sorte que les aspirations du peuple touareg, encouragées par la création, le 2 juillet 2011, du Sud Soudan, preuve que l’on pouvait remettre en cause de frontières issues de la colonisation, se sont vues confisquées dès lors qu’en 2012 le MNLA a eu le dessous à Kidal, Gao et Tombouctou face aux groupes islamistes. Mieux valait pour Alger, Aqmi et consorts plutôt qu’un seul front touareg remettant en question le pactole tiré des hydrocarbures sahariens…

            Enfin, sans disposer de l’aura d’une longue résistance au nom de l’intégrité d’une nation qui ne se pense comme telle que devant un envahisseur sur le modèle afghan, les islamistes ont tenté de faire croire qu’ils agissaient dans l’intérêt des Touareg. Cette question est complexe, les Touareg ne sont pas seuls au Sahara, comme les Songhaï du Mali. Rêvent-ils nécessairement d’un Etat comme le souhaite une partie du MNLA ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une autonomie (solution d’un Etat fédéral malien ?)ou une reconnaissance et de leur culture et des injustices dont ils ont souvent été victimes, notamment au Mali (guérilla de 1963 à 1991). Et ce, afin de profiter, eux aussi, des promesses de développement fondé sur les richesses encore inexploitées du Nord-Mali ? Si les taliban peuvent revendiquer un combat ethnique fondé sur l’identité pachtoune des deux côtés de la frontière afghano-pakistanaise, il n’en est pas de même au Sahara tant la situation est complexe. De plus, les Touareg du Niger ne sont pas ceux de l’Adrar…

 

            Vers un enlisement à l’afghane ?

            Battus en rase campagne, lâchés par une partie des Touareg qu’ils pensaient acquis à leur cause totalitaire, les islamistes en fuite face à la poursuite rayonnante de type napoléonien pratiqués par les aéronefs et les colonnes françaises, n’ont, pour l’heure, que l’arme de la guérilla urbaine. Ils se servent de ce qui était prévisible : les mines. Lors de la prise de l’aéroport de Tombouctou, les paras du 2e REP trouvent dans la tour de contrôle 90 kg d’explosifs reliés, sorte d’EEI (engin explosif improvisé) évoquant l’Afghanistan et ses douloureux souvenirs (plus de 70% des pertes de la coalition). On savait qu’autour de Gao les islamistes avaient déjà miné des pistes. Preuve en a été faite dès les premières victimes civiles à compter de la première semaine de février. Servant d’écoles du terrorisme, Al-Qaida et l’Aqmi ont formé nombre d’artificiers dans les camps de la Somalie à la Mauritanie. En disposant de la « caverne d’Ali Baba », l’arsenal de Kadhafi, ouverte en 2011, les islamistes ont sans doute des réserves importantes. Au retour d’Afghanistan, il est fort probable que les sapeurs-démineurs français retrouvent le plein emploi au Mali, même si, selon le vœu de Laurent Fabius, le plus rapidement possible, les contingents africains de la MISMA (Mission africaine de soutien au Mali) doivent prendre le relais.

            Les islamistes cherchent le pourrissement, qu’un « dommage collatéral » français dû à un tir touchant aussi des civils condamne l’intervention et force les Français à s’isoler. D’où l’utilisation d’une dernière arme imitée des exemples afghan et pakistanais : les attentats-suicide. On comprend mieux, dès lors, la hâte des Français à détruire le plus vite possible les camps d’entraînement. Or cette menace devenue réalité profite des très faibles effectifs engagés et de la pénurie d’effectifs et de matériels des Maliens et des contingents africains (hormis les 2 000 Tchadiens, passés maîtres dans la guerre du désert). On bute à ce propos sur le même obstacle qu’en Afghanistan, pour « sécuriser » le terrain, le quadriller, il faut des hommes. Sur les 1 400 km où ils se sont déployés, les lignes d’étape des Français sont à présent vulnérables et la guerre risque de durer…

 Jean-Charles Jauffret, professeur des Universités et titulaire de la chaire « Histoire militaire » à Sciences Po Aix

Mali : moment crucial

11 Fév

Retrouvez le dernier billet de Walter Bruyère-Ostells à la Une du Huffington Post :  http://www.huffingtonpost.fr/../../walter bruyeres ostells/attentats-guerre-mali_b_2660303.html

AL-QAÏDA, ETAT DES LIEUX (2) : Les franchises d’Al-Qaïda

3 Fév

De 2001 à 2013, l’Etat-major d’Al-Qaïda Central, réfugié dans les zones tribales pakistanaises et notamment au Nord-Waziristan, tout en subissant de très rudes coups (mort de Ben Laden comme de nombreux cadres de haut rang et autres spécialistes ; destruction de ses principales infrastructures d’entrainement en Afghanistan) n’a pourtant pas connu de défaite décisive entraînant la destruction totale de son noyau dur. Al-Qaïda Centrale est désormais étouffée par la pression américaine exercée dans la zone Af-Pak. Aussi, les leaders de l’organisation, pour « rebondir » sur d’autres fronts, ont fait jouer un système des « franchises » accréditant par là même le terme de « nébuleuse djihadiste » employé habituellement pour définir Al-Qaïda.

 

L’inertie des « fronts orientaux »

En regardant à l’est de l’Af-Pak, les leaders « qaïdistes » ont tentés de faire jouer leurs connections avec les djihadistes de l’Asie du Sud-Est et notamment de la Jemaah Islamyah indonésienne. Mais hormis les attentats de Bali en 2002, très peu d’actions engagées furent significatives, l’Indonésie étant loin d’être une zone grise mais au contraire un Etat toujours fort actuellement. Les islamistes armées philippins héritiers d’Abu Sayyaf sont restés embourbés dans des actions de guérilla locales rapidement contrées par l’assistance des forces spéciales américaines à l’armée philippine.

Au Pakistan, un groupe frère d’Al-Qaïda, le Lashkar-e-Taïba, a lui une réelle force de frappe et de déstabilisation éprouvée à de nombreuses reprises (le dernier exemple en date reste l’assaut contre les hôtels de Mumbaï en 2009). Mais son inconvénient est qu’il reste largement bridé et dépendant de l’Etat pakistanais lui-même qui « gère » plus ou moins les moments où il le laisse agir contre l’Inde en fonction de l’actualité géopolitique. Au nord, le « front  chinois » est pour le moment inerte, les velléités des quelques djihadistes ouïghours de libérer un grand « Turkestan » restent pour le moment inexistantes du fait de la toute puissance de l’armée chinoise au Xingiang. A plusieurs reprises au cours de la dernière décennie, des groupes djihadistes ouzbeks, tadjikes ou kirghizes ont pu faire le coup de feu dans des zones reculées de ces Etats mais ils ont très rapidement été contenus par les services de sécurités locaux plus ou moins soutenus par les Etats-Unis ou la Russie selon les circonstances (répression d’Andidjan en Ouzbékistan en 2005).

En Tchétchénie, malgré les deux guerres menées en 1996  et 2000 par l’armée russe (en éliminant les leaders Aslan Maskhadov et Chamil Bassaïev), la Russie n’a pas su totalement éradiquer la guérilla islamiste locale aux accents de plus en plus djihadistes. Mais la féroce répression du potentat local  Ramzan Kadyrov a mis fin pour le moment aux combats dans cette république autonome. Néanmoins, « l’Emirat Islamique du Caucase », nom de l’actuelle guérilla menée par Dokou Oumarov a continué à exporter les combats dans les républiques autonomes voisines, notamment au Daghestan ou les affrontements sont quasi-permanents. De nouvelles velléités djihadistes ont été annoncées en vue d’imposer la Charia dans tout le Tatarstan (l’ensemble de la région sud de la Russie européenne) mais l’action du FSB russe permet pour l’instant d’empêcher ces ambitions de se réaliser. Si des liens entre Al-Qaïda et la rébellion tchétchène ont été clairement établis (outre quelques djihadistes saoudiens venus faire de la formation au maniement d’explosifs), c’est bien davantage les combattants tchétchènes qui partent se former au combat parmi les formations d’Al-Qaïda sur d’autres fronts régionaux.

Aussi, c’est davantage vers le monde arabe et l’Afrique qu’Al-Qaïda Central a décidé de se tourner et de faire jouer à plein son système décentralisé de franchises régionales : en Irak, au Yémen, au Maghreb et en Somalie. Elle a cherché dans ces régions ce qui lui manque le plus pour se développer et prospérer en tant que véritable force militaire et politique : un nouveau sanctuaire.

 

Al-Qaïda en Irak

C’est d’abord les Etats-Unis qui vont lui en donner la possibilité, en s’attaquant à l’Irak en 2003. Tirant parti de l’absence de surveillance des frontières, du désordre causé par la chute du régime baasiste  et surtout de la frustration des Arabes sunnites irakiens face à leur perte du pouvoir, Al-Qaïda s’est implanté à partir de 2004 dans le « triangle sunnite » ralliant de nombreuses tribus et désignant à la tête de cette franchise irakienne le Jordanien Abou Moussab Al-Zarkaoui. La franchise irakienne prend alors le nom d’Etat Islamique d’Irak. Elle s’en prend aussi bien aux forces occidentales qu’au nouveau régime irakien mais également aux populations civiles chiites, kurdes tout comme aux sunnites qui soutiennent le gouvernement, ces derniers étant considérés comme des apostats. Elle réussit pendant un temps entre 2004 et 2007 à établir dans le « triangle sunnite » entre les villes de Bagdad, Ramadi et Tikrit, comprenant aussi les villes de Baqouba et de Falloujah.  La ville de Falloujah devient même entre 2004 et 2005 un véritable sanctuaire inviolable sur lequel règne Al-Zarkaoui.

Lorsque les forces américaines décident de régler le problème et prennent d’assaut la ville en novembre 2005, Al-Qaïda choisit de faire front lors d’une guerre urbaine d’un mois au cours de laquelle elle est écrasée par la puissance de feu adverse Al-Zarkaoui est tué en 2006 dans un bombardement américain et Al-Qaïda, après l’échec de Falloujah, choisit de se replier dans la région désertique d’Al-Anbar où elle pratique la guerre asymétrique et le terrorisme plutôt que de combattre à nouveau frontalement l’armée américaine. Cependant, son fanatisme, son radicalisme et sa violence extrême assortie d’attentats massifs sur des marchés bondés de civils innocents, de décapitations et de tortures ainsi que d’exécutions de familles entières accusées de collaborer avec les Américains, vont entraîner un divorce entre les tribus arabes sunnites et l’internationale djihadiste accusée de davantage faire couler le sang des musulmans que celui des Américains. Ces tribus vont alors se rallier aux forces américaines et au gouvernement irakien par la création des milices Sahwa qui vont se mettre à déloger Al-Qaïda de ses bases de repli dans les régions sunnites d’Irak (et notamment d’Al-Anbar). 

Ce retournement de situation va permettre au gouvernement irakien de reprendre le contrôle de l’ensemble du pays et aux Américains de se retirer en décembre 2011 d’un pays certes toujours en proie au terrorisme mais néanmoins relativement stabilisé. Al-Qaïda en Irak qui affirmait compter 12 000 combattants dans ses rangs en 2006 a perdu aujourd’hui beaucoup de sa puissance, la plupart de ses cadres expérimentés (son dernier chef connu, Abou Bakr al-Baghdadi a été arrêté en décembre 2012) et surtout des territoires où elle s’était établie. L’Etat Islamique d’Irak continue néanmoins à être actif dans le pays plus d’un an après le retrait américain, continuant à s’en prendre par le biais d’attentats kamikazes, de voitures piégées, de mines artisanales, d’exécutions ciblées, aux forces de sécurités irakiennes, aux membres du gouvernement, aux chiites, kurdes et autres minorités non arabes sunnites ainsi qu’aux sunnites des milices Sahwa et globalement avec tous ceux qui sont accusés d’être « les chiens des Américains » ou « des Safavides » (appellation qaïdiste pour désigner les chiites associés à l’Iran). Si la franchise irakienne d’Al-Qaïda n’a pas réussi à implanter de nouveau sanctuaire pour la nébuleuse djihadiste, elle a néanmoins réussi à établir un groupe terroriste qui reste l’un des plus actifs sur la scène du djihad mondial.

 

La péninsule arabique

Al-Qaïda a également pensé nécessaire de s’implanter dans la péninsule arabique, voisine de l’Irak, et terre d’origine de son fondateur,  pour y fonder  l’une de ses franchises régionales : Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA). En Arabie Saoudite, les attentats commis par Al-Qaïda en en 2003 ont incité le royaume saoudien à effectuer une très importante répression du mouvement en 2004. Depuis les membres de la franchise régionale ont été conduits à quitter l’Arabie Saoudite pour s’implanter au sud, où l’Etat yéménite, bien plus faible et instable que son puissant voisin du nord avait moins de possibilités de s’opposer efficacement au groupe terroriste.

En se fondant dans la population et les tribus sunnites du sud du Yémen hostiles à l’Etat central, la franchise a pu établir de nouvelles infrastructures clandestines d’où elle préparait de nouveaux attentats de masse visant les Etats-Unis. En 2009, le Nigérian Omar Faruk Abdulmutallab avait été entraîné au Yémen avant de manquer de peu un attentat suicide sur le vol Amsterdam-Détroit. D’autres tentatives d’attentats menés par AQAP ont été évitées, mais la capacité d’action du groupe a alerté la CIA.  Al-Qaïda réussit cependant à tirer partie de la révolution qui se déclenche au Yémen à partir de janvier 2011 dans le contexte du Printemps arabe. En effet, l’armée yéménite étant elle-même divisée et la capitale, Sanaa, étant le lieu de manifestations qui tournent à la guérilla urbaine, Al-Qaïda en profite pour attaquer dans le sud du pays, notamment dans la région d’Abyan, où elle s’installe après avoir chassé les forces de sécurités. Le chef-lieu de cette province, Zinjibar (10e plus grande ville du pays) passe sous la coupe des djihadistes en mai 2011, qui y décrètent la création de l’ « Emirat d’Abyan ». Al-Qaïda retrouve ainsi un véritable sanctuaire territorial.

Elle a tenté de pousser son avantage en s’emparant de plusieurs autres régions désertiques mais est arrêtée par l’armée à 150 kilomètres de la capitale. Elle a regardé alors la ville d’Aden, proche de Zinjibar, dont l’ouverture portuaire sur la Mer Rouge lui permettrait de grandes capacités de déstabilisation géostratégique. Les Etats-Unis se sont alors alarmés de cette soudaine montée en puissance de la franchise. Washington oblige le Président Saleh à la démission pour mettre fin à la révolution, envoie de nombreux agents de la CIA et conseillers militaires pour réorganiser l’armée et donne l’ordre à cette dernière de contre-attaquer. Au printemps 2012, l’armée yéménite, avec ses  chars et son aviation, guidés par les renseignements fournis par les satellites américains et l’assistance des conseillers militaires, ainsi que par les multiples tirs de drones, attaque tous azimuts et reprend rapidement les principales régions d’implantation de l’organisation djihadiste. Zinjibar, centre névralgique du conflit et théâtre de 13 mois de combats durant lesquels l’armée yéménite lance ses assauts, tombe enfin lorsque les combattants qaïdistes évacuent la ville en juin 2012.

Depuis, l’organisation, constamment traquée et refoulée vers les régions reculées de l’est du Yémen (dans l’Hadramaout notamment) par l’armée yéménite, a perdu de sa puissance militaire. Elle est désormais retournée à un mode d’action purement terroriste où elle privilégie les attentats aux combats frontaux. Les Etats-Unis pour l’empêcher de retrouver sa force ne cessent de harceler les membres de l’organisation à coups de tirs de drones. Si le chef de la franchise régionale, le Yéménite Nasser al-Wahishi est toujours en vie à l’heure actuelle, un tir de drone a tué le numéro 2 d’AQPA, Saïd Ali al-Chehri, en décembre 2012. Malgré ses succès temporaires dus à l’instabilité du Yémen, Al-Qaïda démontre une nouvelle fois que lorsqu’elle est confrontée à une armée régulière constituée et soutenue par les Etats-Unis, elle ne peut remporter de combat frontal  et tenir un sanctuaire territorial dans la durée.

 

La Corne de l’Afrique

Plus à l’ouest, en Somalie, Al Qaïda s’est décidé à tenter de tirer profit de la faillite de l’Etat depuis 1991. En juin 2006, de la confusion des combats entre factions, émerge l’Union des Tribunaux Islamiques (salafistes djihadistes revendiqués) qui prend le pouvoir à Mogadiscio et sur la plupart du territoire. L’Ethiopie, menacée par cette prise de pouvoir lance une offensive contre les Tribunaux Islamiques soutenue par les renseignements américains et des frappes aériennes américaines (comme dans le cas du Yémen). Les Tribunaux Islamiques perdent alors leur pouvoir sur la capitale et se disloquent en plusieurs branches, l’une « islamiste modérée » parvient à placer Sharif Sheikh Ahmed à la tête d’un gouvernement de transition où il déclare la Charia constitutionnelle. La seconde branche, Al Shabbaab (la jeunesse), djihadiste, s’en prend au nouveau président l’accusant de s’être soumis aux intérêts américains. Oussama Ben Laden appelle dès 2009 au renversement de Sharif Sheikh Ahmed par les shebabs.

Dès lors, ceux-ci déclenchent une véritable guerre contre le fragile gouvernement de transition. Ils s’emparent progressivement de la quasi-totalité du territoire comme de Mogadiscio et acculent le pouvoir de Sharif Ahmed dans le palais présidentiel de Mogadiscio protégé par une garde largement composée de soldats de l’Union Africaine, principalement Ougandais. Les shebabs manquent alors de peu de s’emparer de la Villa Somalia mais celle-ci est défendue âprement (parmi ses défenseurs sont aussi présents des contractors très probablement employés par la CIA).

Face à ce danger, les pays contributeurs de l’UA dépêchent de nouveaux renforts militaires substantiels qui reprennent le contrôle progressif de la capitale à l’été 2011. Al Shabbaab se replie et riposte en visant les contingents ougandais et burundais par une guerre asymétrique. Elle utilise aussi largement le terrorisme en frappant les pays voisins. C’est pourquoi  les shebabs sont attaqués par le sud par l’armée kényane à partir d’octobre 2011. Même s’ils tentent de ralentir la progression kényane par des combats asymétriques, les shebabs ne peuvent empêcher la prise de leur grande base portuaire de Kismayo fin septembre 2012. Sur la défensive depuis 2011, les shebabs luttent actuellement pour la défense de leurs derniers bastions territoriaux dans le centre et le sud du pays.

Parallèlement, les Etats-Unis qui soutiennent d’un point de vue financier et logistique ces opérations, continuent leurs frappes ciblées contre les militants d’Al-Qaïda présents dans les rangs des shebabs. L’ancien commandant militaire des shebabs, le Kenyan Saleh Ali Saleh Nabhan, lié à Al-Qaïda est abattu au cours d’une opération menée par les forces spéciales américaines le 14 septembre 2009 dans le sud du pays. Par ailleurs, le principal chef d’Al-Qaïda pour toute la corne de l’Afrique, le Comorien Fazul Abdullah Mohamed, responsable des attentats de 1998 en Tanzanie et au Kenya, est abattu par hasard l’un d’un échange de tir avec les forces somaliennes survenu lors des combats de Mogadiscio, le 8 juin 2011.

Al-Qaïda est donc présente depuis longtemps dans cette région et les shebabs ont fait allégeance à Oussama Ben Laden. Mais ce n’est qu’en février 2012 qu’Al-Qaïda Central a annoncé officiellement qu’Al Shabbaab devenait une nouvelle franchise régionale de l’internationale djihadiste. On peut se questionner sur cette officialisation tardive, alors que les shebabs battaient en retraite et qu’à maintes reprises ils ont constitué la force dominante en Somalie. Il est possible de penser qu’Al-Qaïda attendait la prise de la totalité de la capitale pour y décréter un nouvel émirat. Même s’ils sont toujours actifs, les combattants shebabs d’Al-Qaïda ont néanmoins perdu l’occasion d’offrir à l’organisation un nouveau sanctuaire en Afrique. Là encore, face à des armées constituées et soutenues par les Etats-Unis, ils n’ont pu remporter de guerre conventionnelle.

 

Maghreb et Sahel

La quatrième franchise régionale d’Al-Qaïda, Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), créée en 2007  fut là encore la récupération opportuniste d’un conflit local de longue date.

Le GSPC algérien, héritier du GIA, en perte de vitesse sur le plan militaire a vu dans la bannière qaïdiste un moyen de relancer son élan de même qu’Al-Qaïda Central, enserré au Waziristan trouvait là à peu de frais une façon de démontrer sa « puissance mondiale ». Le chef de la franchise, Abdelmalek Droukdal, a alors commandité plusieurs attentats d’ampleurs contre son principal ennemi, l’Etat algérien, notamment ceux d’Alger en 2007. De même ses combattants mènent de nombreuses embuscades visant les forces de sécurité algérienne, la plupart des combats et accrochages se déroulant dans les massifs montagneux de Kabylie. Par ailleurs les différentes katibas (phalanges) de la franchise, notamment dirigées par Abou Zeïd et Moktar Belmokhtar (aujourd’hui en rupture avec le groupe).

Cependant, face à la force de l’armée algérienne et à son expérience de la guerre civile contre le GIA, AQMI a trouvé plus bénéfique de réorienter son action vers d’autres Etats de la région, comme la Mauritanie, jugés plus faibles et donc plus faciles à atteindre. Du fait de la chute de Kadhafi en octobre 2011, du pillage par divers groupes islamistes de ses arsenaux et du retour dans leurs pays des mercenaires employés par le dictateur, les combattants touaregs luttant pour l’indépendance de l’Azawad ont subitement acquis dès janvier 2012 la capacité militaire de défaire la faible armée malienne. AQMI s’est donc opportunément engouffrée dans la brèche.

En mars 2012, profitant d’un coup d’Etat à Bamako, les djihadistes associés aux Touaregs défont rapidement les forces maliennes présentes au nord-mali, conquièrent tout l’Azawad et s’emparent des trois plus grandes villes, Gao, Kidal et la cité historique de Tombouctou. AQMI voit très concrètement dans l’Azawad un nouveau sanctuaire territorial appelé à jouer le rôle de l’Afghanistan des Talibans de 1996 à 2001. Son chef, Abdelmalek Droukdel est signalé à Tombouctou avec ses principaux lieutenants. Très vite, les Touaregs indépendantistes sont évincés au profit de trois mouvements alliés, AQMI, le Mujao (Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest, dissidence d’Al-Qaïda voulant rallier tous les djihadistes d’Afrique occidentale et notamment le groupe nigérian Boko Haram) et Ansar Eddine, mouvement touareg salafiste non indépendantiste souhaitant étendre la Charia à tout le Mali.

La Charia est imposée avec exécutions, lapidations, fouettages et destructions de mausolées considérés comme impies. Ne cachant pas sa volonté de prendre Bamako et d’étendre son emprise sur tout le Mali, AQMI a fini par inquiéter les Etats-Unis et leur principal allié dans la région, la France. L’opération en soutien à l’armée malienne et aux forces africaines de la région est prévue à l’automne 2013. Les combattants islamistes prennent ce plan de court en lançant une offensive vers Bamako dès le mois de janvier 2013 forçant ainsi la France à intervenir lourdement en urgence et en première ligne. L’offensive d’AQMI a pu être  instantanément stoppée.

Cependant, les choses ne sont pas encore jouées. Les djihadistes en reviendront certainement à la guerre du « faible au fort » se contentant d’embuscades, de harcèlements et d’attentats. La région montagneuse de Kidal et son massif de l’Adrar des Ifogahs présentant des caractéristiques propices à la guérilla (comme en Afghanistan) pourrait se révéler le lieu d’une guerre de contre-insurrection de longue haleine. Et comme en Afghanistan, en Irak, au Yémen ou en Somalie, si les Etats-Unis, la France et leurs alliés peuvent sans peine détruire les sanctuaires d’Al-Qaïda par des combats frontaux, ils n’ont jusqu’à présent jamais réussi à éradiquer le terrorisme déclenché par chacune de ces franchises.

 

Romain Sens, diplômé du Master II en 2012.

La Cedeao et la dimension régionale dans la résolution de la crise malienne

28 Jan

Cet article est le résumé d’une conférence donnée par le général (2S) Loeuillet à Sciences Po Aix samedi 26 janvier 2013. Saint-Cyrien, François Loeuillet a effectué l’essentiel de sa carrière au sein des troupes de Marine outre-mer et à l’étranger. Il a participé à de nombreuses OPEX (Liban, Tchad, Kosovo notamment)  et postes de coopération ou de conseil (Burundi). De 2010 à 2012, il est ainsi conseiller militaire auprès du commissaire en charge des Affaires politiques, Paix et Sécurité à la CEDEAO à Abuja (Nigeria). Il est aujourd’hui expert dans le domaine de la sécurité, notamment pour le continent africain.

Le général Loeuillet commence par rappeler qu’Abuja est une capitale fédérale qui a remplacé Lagos (demeurée capitale économique) avec l’espoir d’un meilleur équilibre entre un Sud riche et chrétien et un nord plus pauvre et musulman pour faire simple. Il a ensuite fait remarquer que le poids démographique du Nigeria (150 millions d’habitants environ) sur un total de 260 millions pour toute la CEDAO) explique qu’Abuja accueille le siège de l’organisation régionale de l’Afrique de l’ouest. Créée en 1975, la CEDAO regroupe 15 Etats aujourd’hui avec de réelles avancées vers la démocratie et les synergies économiques puisque l’un des buts revendiqués est de créer un espace économique avec une monnaie commune. La libre circulation existe déjà et représente une exception à l’échelle du continent. On circule sans visa dans la CEDEAO à cheval sur trois mondes issu de la colonisation (anglophone, francophone et lusophone), alors qu’il en faut pour passer d’un Etat francophone à un autre voisin souvent (ex : Cameroun-Gabon). Voir le diaporamaPrésentation 260113

Au sein de la CEDEAO, les deux dominantes sont les groupes anglophone et francophone avec un attachement très fort à ces éléments historiques et culturels. La CEDEAO est actuellement dirigée par Alassane Ouattara, président de Côte d’Ivoire qui relance son pays. Après la longue crise ivoirienne des années 2000, le pays décolle à nouveau économiquement grâce aux financements internationaux et une meilleure gouvernance du président (économiste lui-même). La CEDEAO fonctionne elle aussi grâce aux financements internationaux et elle a repris des structures assez proches de celles de l’Union Européenne. Elle est principalement soutenue par le groupe P3+ (Etats-Unis, Grande-Bretagne, France et groupes des puissances : Allemagne, Espagne, Canada, Japon,…). La contribution de l’UE pour un plan triennal est de 600 millions d’euros. Le général Loeuillet fait remarquer que, parmi les contributeurs à l’aide au développement significatif, l’Allemagne donne en priorité à l’Afrique francophone (et notamment au sein de la CEDEAO), montrant les convergences politiques entre nos deux pays au-delà du refus d’engager des hommes à nos côtés au Mali ou des relations interpersonnelles plus ou moins faciles (A. Merkel-F. Hollande).

Cette aide internationale doit être mise en lien avec les liens culturels. Elle permet à la France de demeurer un partenaire privilégié par les Etats de la CEDEAO, y compris le Nigeria anglophone (gros intérêts de Total notamment). Ces liens privilégiés participent au poids de la parole française à l’ONU car les Etats de la région suivent souvent les positions adoptées par Paris. Dans le cadre de la réforme du conseil de sécurité, l’un des enjeux est l’éventuel siège permanent attribué à un Etat africain. Deux candidats se dégagent : l’Afrique du sud et le Nigeria. Il n’est pas étonnant que Nicolas Sarkozy ait indiqué, quand il était président de la République, de sa préférence pour le Nigeria.

Sur le plan militaire, l’UA a demandé à toutes les associations régionales du continent de former des brigades d’intervention rapide. La CEDEAO a une force permanente, force d’attente, de 6000 hommes. Le réservoir humain existe ; les difficultés réside dans la capacité de projection et dans l’adaptation à des conditions de combat inhabituelle (désert malien par exemple). Ainsi, outre les difficultés à mobiliser en interne et sur théâtre extérieur, la logistique est l’obstacle majeur au déploiement au Mali. Ainsi, l’armée nigeriane, une des plus opérationnelle de la  région, doit combattre quelques 50 000 membres de Boko Haram dans le nord du pays et ne dispose que de trois avions de transport en état de marche.

Cette construction est cependant menacée par des éléments de déstabilisation, à commencer par la crise malienne. Pour le général Loeuillet, l’intervention française et internationale se justifie en raison du risque de déstabilisation en chaîne. La chute du Mali entre les mains des islamistes pouvait entraîner celle du Niger, notamment par les tribus touarègues largement communes aux deux pays. Ce deuxième maillon est vital pour les intérêts géostratégiques français (avec Areva). Enfin, un troisième maillon est constitué du Nigeria déjà miné de l’intérieur au nord par Boko Haram et dont le poids démographique signifierait un impact majeur.

Des éléments de déstabilisation plus structurels sont également à prendre en compte, à commencer la très importante corruption qui marque les Etats de la zone. Elle semble particulièrement marquée au Nigeria. Il y a également la dimension de route internationale des trafics avec l’état narcotrafiquant qu’ »est, à bien des égards, la Guinée-Bissau. L’un des enjeux de stabilisation est également la sécurité maritime. Il y a une vraie économie de piraterie (enlèvement contre rançon) dans le Golfe de Guinée mais n’atteint pas la dimension d’intervention étatique (règlement de la part des entreprises concernées). Cette économie de la piraterie n’est pas négligeable à l’échelle d’un Etat comme le Nigeria.

La stabilité politique est en progrès régulier. Il n’y a pas de conflit interétatique significatif dans la région depuis plusieurs dizaines d’années. A part en Guinée-Bissau, les armées sont globalement légalistes et facilitent la marche vers des processus démocratiques apaisés (élections au Sénégal et défaite acceptée d’A. Wade au Sénégal par exemple).  Le cas particulier de la Guinée-Bissau explique la mobilisation de forces de la CEDEAO et un plan d’aide de 60 millions de dollars, notamment pour assurer la mise à l’écart progressive de hautes personnalités associées aux trafics de drogues en lien avec les cartels sud-américains.

Pour conclure, le général Loeuillet tient donc à insister sur les progrès effectués en Afrique de l’Ouest dans ce cadre d’association régional en terme de gouvernance. Il tient également à rappeler qu’il s’agit d’un front à ne pas négliger pour l’Europe avec les enjeux de développement économique (question liée aux flux migratoires) et de sécurité (lutte contre le trafic de drogue à destination de l’Europe et question du djihadisme).

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