Tag Archives: djihad

LE RISQUE DJIHADISTE DANS LES BALKANS

17 Déc

Depuis les récentes pertes territoriales de l’État Islamique en Irak et en Syrie, le retour des djihadistes inquiète nombre d’États. Pour ceux qui ont formé les plus gros contingents d’étrangers, le risque majeur est une intensification des actions terroristes sur leur sol[1], qui peut être également l’objet d’une implantation territoriale car la différence majeure apportée par l’État Islamique par rapport à Al-Qaïda est que la territorialité, au travers de l’établissement d’un califat, est au centre de l’idéologie et de l’action djihadiste[2]. A ce propos, certaines zones sont soumises à une surveillance particulière comme l’Asie Centrale qui demeure un foyer important de djihadistes comme le montrent les dernières attaques sur le sol américain[3]. L’Asie du Sud-Est, à l’image des Philippines et de la Malaisie, constitue déjà un terrain d’action pour les terroristes islamistes[4]. Même si elle n’a pas connu d’actions d’une telle ampleur, une autre région du monde suscite la crainte et la méfiance des organisations internationales et des grandes puissances. En effet, les Balkans ont constitué dès 2015 une des principales zones de départ des combattants étrangers en Irak et en Syrie[5]. La France par exemple, au sein de la Revue Stratégique d’Octobre 2017, s’inquiète de la situation dans les Balkans. Deux paragraphes synthétiques, à défaut d’être précis, relient les difficultés des États balkaniques avec le risque du djihadisme :

            « Les Balkans représentent un enjeu majeur pour l’Europe et pour la sécurité de l’ensemble du continent. La région reste divisée par son histoire et par des trajectoires économiques très contrastées. Ainsi, cette zone souffre de faiblesses qui peuvent être utilisées à des fins de déstabilisation par des mouvements radicaux (notamment jihadistes), des groupes criminels ou des États tiers. Le retour de troubles dans les Balkans représenterait un lourd échec des efforts réalisés par l’UE et l’OTAN pour la stabilisation de cette région. Il aurait également un impact sérieux sur la sécurité intérieure des pays européens »[6].

            Mais de quelles faiblesses s’agit-il ? La succession de phrases dans ce résumé laisse à penser que le djihadisme pourrait progresser sur la base des contentieux nationalistes issus des conflits des années 1990 et sur la situation économique. Or, malgré la perpétuation de ces problématiques, aucun attentat majeur ni menace d’un califat dans les Balkans n’est pas apparue. Il convient donc d’être plus précis sur la nature du danger que peut représenter le djihadisme dans les Balkans, surtout s’il est question d’une éventuelle réimplantation territoriale ou d’une intensification des actions de nature terroriste. A l’heure où les retours au pays constituent une problématique internationale, nous allons voir dans cet article si les Balkans peuvent constituer à terme une zone d’actions à grande échelle de groupes terroristes ou une nouvelle implantation territoriale du djihadisme tel qu’il est aujourd’hui pratiqué par l’État Islamique. Pour répondre à cette interrogation, un état des lieux du djihadisme balkanique s’impose, afin d’analyser ses formes et sa nature. A cela, l’analyse des risques au vu de la situation respective de chaque pays peut être réalisée, afin de voir si une implantation territoriale djihadiste est à craindre pour les Balkans.

 

Un islam régional qui n’échappe pas aux dynamiques radicales

            Les chiffres du djihad international en Irak et en Syrie signalent une présence originaire des Balkans, région qui est décrite comme un des points de départs des principaux flux de combattants. Selon le rapport d’Octobre 2017 de l’organisation The Soufan Center intitulé « Beyond The Caliphate : Foreign Fighters and The Threat Of Returnees »[7], il y aurait eu jusqu’à aujourd’hui environ 845 combattants originaires des Balkans en Irak et en Syrie depuis la création de l’État Islamique[8], dont l’immense majorité (800) venant de quatre pays (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine)[9]. Aucun Roumain, Croate, Monténégrin ou Slovène n’est répertorié dans cette analyse (le nombre de musulmans en Roumanie étant déjà de base assez faible par rapport au total de la population[10]), et seuls moins de 10 Bulgares ont été identifiés[11]. La Serbie, quant à elle, a vu 50 de ses ressortissants s’envoler vers l’Irak et la Syrie depuis 2013[12]. Pour les pays où les musulmans représentent une part importante de la population, les chiffres sont donc plus significatifs. L’Albanie compterait aux environs de 90 djihadistes passés vers le Levant, 140 pour la Macédoine, 248 pour la Bosnie-Herzégovine, et encore plus inquiétant encore le Kosovo avec 317 combattants[13]. Les flux djihadistes sont quasiment absents des Balkans Orientaux (Roumanie, Bulgarie), ainsi que des pays à majorité orthodoxe ou catholique. Une relation subsiste donc entre la présence de l’islam dans les Balkans et le djihadisme. Pour un œil averti, une telle affirmation ne pose pas de soucis tant toutes les formes d’islam à travers le monde sont traversées par des influences radicales pouvant mener des individus au djihad. Cependant, l’islam des Balkans a souvent joui d’une différenciation, en partie justifiée, mais qui aujourd’hui peut constituer un tropisme trompeur.

            En effet, au sein des élites intellectuelles françaises, les postures ont eu tendance à idéaliser l’islam des Balkans, notamment lors de la Guerre en Bosnie de 1992 à 1995. Un certain « fantasme occidental » pour reprendre le titre d’un article du Monde Diplomatique[14], règne autour de la perception française de l’islam dans les Balkans. Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin y rappellent que « les réalités de l’islam vécu et pratiqué dans les Balkans restent bien sûr plus complexes que le binôme réducteur opposant radicalité et modération, et cet islam restera toujours traversé par les contradictions et les tensions qui affectent l’ensemble du monde musulman, tout en étant riche de son histoire spécifique »[15]. L’image d’un islam des Balkans tolérant et ouvert, s’intégrant dans une société pluri-culturelle, est à relativiser. Des décennies de communisme ont désintégré les instances religieuses traditionnelles, porteuse d’un islam éloigné des influences wahhabites et salafistes[16]. Face à cette désagrégation, la fin de la Yougoslavie comme de la dictature communiste en Albanie ont ouvert la voie à des influences religieuses étrangères. Outre l’implantation de Moudjahidines en Bosnie-Herzégovine après 1995, de nombreuses mosquées à travers la région ont échappé aux autorités traditionnelles mais aussi au contrôle assez faible d’États parfois à la forme encore embryonnaire. Les financements venus du Golfe pour des mosquées, la formation d’imams à l’étranger (Égypte, Arabie Saoudite) ainsi que l’installation d’imams salafistes[17], sont des caractéristiques de ce phénomène qui a permis de créer des conditions favorables à la diffusion d’un islam radical, puis plus tard au recrutement de futurs djihadistes. A tel point que la radicalité religieuse est parfois considéré comme endogène à certaines sociétés, comme en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. En Bosnie-Herzégovine, 67 mosquées sont considérées comme des lieux de radicalisation notamment dans les zones rurales et montagneuses[18]. Le nombre de combattants djihadistes ne représenterait donc en conséquence qu’une petite partie de la population partisane de l’idéologie islamiste. Les pays qui ont connu la guerre récemment comme la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo sont donc les principaux pourvoyeurs de combattants, mais ce sont également des pays qui n’ont pas la réputation d’être parmi les plus stables, et qui de surcroît ont les institutions religieuses les moins aptes à contrôler les mosquées extrémistes. Si les chiffres semblent dérisoires comparés à ceux de la Russie, de la France ou de la Jordanie[19], ces données doivent être recontextualisées par rapport à la situation intérieure au vu de la perspective du retour des djihadistes. Par conséquent, l’instabilité, cause probable du départ de combattants, peut à présent se transformer en moteur pour un passage à l’acte sur le territoire de ces États.

 

Fragilité et perméabilité des pays de la région

            Le nombre de combattants venus des Balkans est à mettre en perspective avec le nombre d’habitants de chaque pays, mais aussi par rapport à la situation des États. En comparaison avec la Russie, la France ou la Jordanie, un contexte socio-économique fécond pour toute forme de dérive règne dans les Balkans occidentaux. L’idéologie islamiste peut prospérer compte tenu de la faiblesse structurelle des institutions islamiques locales, mais aussi à cause d’une situation fragile sur le plan économique et politique. En Bosnie-Herzégovine, 62,7% des jeunes sont au chômage[20]. Au total, plus de 800 000 personnes n’ont pas d’emploi dans ce pays, soit près d’un quart de la population[21]. Pour l’ensemble de la région, la crise financière de 2008 a été fortement ressentie. Or, le contexte socio-économique ne peut évoluer que si des conditions sine qua non de stabilité politique sont respectées. Nombre de pays de la région présentent encore de fortes difficultés à conduire des politiques efficaces, parfois même à maintenir une cohésion et une unité entre les différentes entités au sein de leurs frontières. La Macédoine, comprenant une forte minorité musulmane, a connu de nombreux mouvements sociaux ces dernières années, dont certains portant le sceau des nationalismes, en particulier avec la minorité albanaise[22]. En Bosnie-Herzégovine, le pays reste fracturé entre les différents cantons et les différentes nationalités, provoquant un manque d’harmonisation (entre autres) des politiques économiques et sécuritaires, ne pouvant alors permettre à l’État central de gérer les causes et les conséquences du djihadisme. Au Kosovo, pays le plus pauvre de la région, les soupçons de détournements des fonds européens et de corruption dans les sphères du pouvoir ne sont pas de nature à rassurer les observateurs internationaux[23]. La fragilité politique se conçoit aussi dans la relation avec l’Europe. Même si pour nombre de politiques locaux, l’adhésion au sein de l’Union Européenne reste un horizon indépassable et que d’anciens courants nationalistes se sont transformés en partis pro-européens (le cas le plus éloquent étant celui de la Serbie), à court terme, difficile d’envisager une nouvelle adhésion dans les Balkans. L’adhésion à l’OTAN de l’Albanie et du Monténégro venant démontrer au passage qu’une telle démarche ne s’accompagne plus d’une adhésion à l’Union Européenne comme ce fut le cas dans les années 2000. Le Brexit vient également complexifier la donne. Outre le fait que les institutions européennes soient focalisées sur ce sujet, la Grande-Bretagne est le pays qui possédait l’expertise la plus poussée sur les Balkans, et qui portait une attention toute particulière aux questions contemporaines balkaniques[24]. La distanciation du lien entre les pays des Balkans et l’Union Européenne brouille donc les perspectives politiques et économiques de la région. L’aide européenne demeure néanmoins essentielle pour la prospérité de ces États.

            Fragilité donc, mais aussi perméabilité. Nous avons évoqué le nombre de combattants partis. Mais combien sont revenus ? Si une certaine opacité règne autour des chiffres, apportant une nouvelle preuve de la difficulté de ces États à ne serait-ce qu’à évaluer la portée du phénomène, nous avons quelques données pour la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. La Bosnie-Herzégovine a 115 individus restant en Irak et en Syrie pour 46 retours, tandis que le Kosovo a 138 personnes restant pour 117 retours. La proportion de retours pour le Kosovo est inquiétante. Presque la moitié des combattants sont revenus et en l’absence de structure opérationnelle pour les prendre en charge, ceux qui sont toujours radicalisés ont pu redévelopper leur influence sur place[25]. En Bosnie-Herzégovine, les autorités ne semblent pas s’alourdir de procédures, puisqu’elles considèrent de facto ces individus comme dangereux[26]. Ce qui ne signifie en aucun cas qu’il existe une surveillance efficace. D’ailleurs, en 2016, Interpol avait déjà signalé deux individus aux autorités à ce sujet[27], preuve de la dépendance de la Bosnie-Herzégovine aux services de renseignements étrangers et internationaux. Au-delà de la présence numérique, l’aspect qualitatif de ces individus nourrit également l’inquiétude. La moyenne d’âge des combattants balkaniques est la plus élevée des principales régions pourvoyeuses de djihadistes.[28] Certains d’entre eux ont déjà combattu en Bosnie-Herzégovine au sein des Moudjahidines entre 1992 et 1995, et après Dayton, nombre d’entre eux ont pris racine et se sont vus attribuer la nationalité bosniaque[29]. Ces combattants se sont donc aguerris à la suite de plusieurs conflits, mais il est néanmoins difficile d’estimer leur importance numérique au sein des individus susceptibles de revenir parmi les données à notre disposition concernant la Bosnie-Herzégovine. Le tableau n’est pas cependant complètement noir, puisque les autorités religieuses tentent de reprendre le contrôle, avec tout de même des fortunes diverses. L’Albanie est la plus rassurante à ce sujet, où les autorités religieuses reprennent progressivement la main sur des mosquées radicales, en lien très étroit avec l’État qui, de son coté, a renforcé en 2014 l’arsenal juridique contre les départs au djihad[30]. D’autres pays ont cependant des roches plus poreuses. Toujours en Bosnie-Herzégovine, l’attentat de Zvornik en 2015[31], en Republika Srpska, a déjà démontré ô combien la séparation de chaque entité est dangereuse pour la sécurité du pays. Des cantons non-serbes, ainsi que les services de sécurité à Sarajevo, ont eu l’information quelques jours avant l’attentat de Zvornik qu’une menace planait sur cette ville. Les autorités de la Republika Srpska n’ont jamais été informées[32]. Autre illustration de cette perméabilité, la trajectoire du « Boucher des Balkans », le Kosovar Lavdrim Muhaxeri, s’autorisant une halte par la Macédoine lors d’un aller-retour depuis le Moyen-Orient selon les autorités italiennes à la fin de l’année 2016, sans être inquiété[33]. Il est mort en juin dernier, mais son passage dans les Balkans entre deux voyages au Levant rappelle toute l’impuissance des États face aux flux de circulation de combattants djihadistes, mais aussi son implantation locale et pluri-nationale, puisque son réseau était suspecté de vouloir commettre un attentat lors d’un match Albanie-Israël[34]. Ces individus revenant de conflit ont tout le loisir de rester dans un conditionnement au mieux radical et salafiste, au pire djihadiste, au sein des nombreuses mosquées hors de contrôle qui essaiment sur les territoires bosniaques, albanais et kosovars en particulier. Qu’ils se situent en amont ou en aval de la radicalisation et du passage à l’acte, un petit nombre d’individus ont une marge de manœuvre pour déstabiliser la région. D’autant plus que le soutien populaire ou structurel que peut obtenir l’islam radical sur place est très important dans des pays comme la Bosnie-Herzégovine ou le Kosovo.

 

Peut-on craindre un scénario irako-syrien ?

            Toute récupération des problèmes nationaux ou ethniques dans les discours de l’État Islamique peut faire basculer des populations locales (notamment en Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine et Kosovo) d’une perspective nationale à une perspective religieuse. A ce sujet, les pays qui nourrissent le plus d’inquiétudes sont toujours la Bosnie-Herzégovine et le Kosovo. La concurrence avec les populations serbes s’accompagne aussi d’un aspect confessionnel. Or, en cas d’attaque la situation peut rapidement déraper, comme le rappelle la Commission des Affaires Étrangères à propos de la Bosnie-Herzégovine : « En revanche, les conséquences d’une attaque qui viendrait toucher la Republika Srpska seraient dévastatrices sur la stabilité du pays »[35]. Les tensions ethniques et nationales sont toujours vives avec la Republika Srpska. D’ailleurs, celle-ci n’a pas hésité ces derniers mois à reconstituer ces propres troupes[36], principalement à des fins d’intimidation face aux autres formes de pouvoir dans le pays. Néanmoins, aucun de ces phénomènes ne s’est confondu pour le moment avec celui du djihadisme. Les confrontations nationales entre Croates, Musulmans[37] et Serbes de la Republika Srpska ne se sont pas intensifiées à cause du terrorisme, y compris après l’attentat de Zvornik en 2015 qui reste un cas isolé de passage à l’acte. Pour l’instant donc, il n’y a pas de mélange des problématiques, en particulier avec la question nationale. La propagande des djihadistes dans les Balkans vise des cibles générales et n’utilise pas pour le moment un discours reprenant les divisions de l’histoire. L’Albanais Ebu Belkisa, de son vrai nom Almir Daci, l’un des chefs principaux de l’État Islamique pour les Balkans, a appelé depuis le Moyen-Orient à commettre des attentats contre les Albanais qui ne rejoindraient pas l’organisation[38]. La menace djihadiste dans les Balkans est globale, vise musulmans comme non-musulmans. Les dernières attaques en Égypte qui ont fait plus de 300 morts, rappellent que les autres branches de l’islam sont visées, notamment le Soufisme[39], présent aussi traditionnellement en Albanie.

            Autre caractéristique du conflit au Moyen-Orient, le rôle des puissances étrangères. Qu’en est-il des Balkans, carrefour des cultures, historiquement zone d’affrontement des grandes puissances ? Tout d’abord, l’influence russe, souvent évoquée du fait de la solidarité slave, relève d’une part de fantasme[40]. Quand elle se montre réelle, le résultat obtenu n’est pas toujours positif pour la Russie, comme au Monténégro avec les conséquences désastreuses pour le pays d’un soutien russe au secteur de l’énergie[41]. De plus, le Southern Stream étant remplacé par le Turkish Stream, l’approvisionnement en gaz de l’Europe ne représente plus un moyen d’influence majeur dans la région. L’acteur le plus dépendant des Russes s’avère en vérité être la Republika Srpska en Bosnie-Herzégovine. La relation avec Belgrade s’est quelque peu distendue, les Serbes relevant le double jeu des Russes sur la question de la souveraineté des États (les cas de l’Abkhazie, de l’Ossétie du Sud et du Donbass inspirent aux Serbes une certaine méfiance vis-à-vis de la position russe sur le Kosovo[42]). La Turquie est l’acteur extérieur qui a le plus renforcé son influence. Outre les relations culturelles et historiques, la Turquie est un pôle majeur, notamment auprès des étudiants venant des Balkans, et les minorités de tous les pays de la région s’y concentrent[43]. L’influence turque contemporaine ne se matérialise pas seulement auprès des populations musulmanes, mais également avec la Serbie[44]. La figure d’Erdogan connaît une forte popularité auprès des musulmans bosniaques notamment, mais le poids de la Turquie, avec les récentes évolutions constitutionnelles n’entraînent pas pour le moment de confrontations avec d’autres acteurs internationaux dans les Balkans. D’ailleurs, en cas de réchauffement de la tension entre Serbes et Bosniaques en Bosnie-Herzégovine, le rapprochement entre la Russie et la Turquie peut représenter un moyen de résolution au vu des influences respectives. En 1995 déjà, la délégation américaine conduite par Richard Holbrooke avait pris soin d’activer ces leviers d’influence pour peser sur la situation en Bosnie-Herzégovine[45]. Ce rappel historique nous permet de faire la transition vers l’acteur international principal de la région qu’est l’OTAN, et par voie de conséquence, des États-Unis. Disposant d’une base au Kosovo, l’Alliance Atlantique reste physiquement et politiquement présente. Si un scénario catastrophe embrase les pays les plus sensibles (Bosnie-Herzégovine, Kosovo), l’établissement de l’Alliance dans les Balkans peut permettre de contenir une propagation des conflictualités. Pour l’instant, l’OTAN reste donc le seul acteur international doué de capacités coercitives dans la région.

            L’espace balkanique est un espace de concurrence entre des influences étrangères. Cependant, en aucun cas ; elles ne sont de la même intensité qu’au Moyen-Orient. De plus, les enjeux économiques et énergétiques sont faibles, et réduits depuis la modification du tracé des gazoducs. Les influences en jeu dans les Balkans sont plus de l’ordre du Soft Power. Hormis pour un acteur comme la Republika Srpska, la perspective à moyen terme, y compris pour les pays sensibles, reste l’adhésion à l’UE ou à l’OTAN.

 

Le djihadisme dans les Balkans : un problème à part entière qui nécessite une grande vigilance

            Les risques de terrorisme dans les Balkans sont réels et non négligeables. Les constats sont inégaux, et quatre pays sont sérieusement exposés. En Albanie, en Macédoine, mais surtout en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo, des conditions sont réunies pour une implantation territoriale du djihadisme au vu de l’importance de ses réseaux et de la faiblesse des structures étatiques et religieuses. Néanmoins, la propagande des combattants balkaniques de l’État Islamique ne fait pas état d’une telle perspective pour le moment.

            Le bilan individuel de chaque État, y compris pour les moins menacés, n’est guère rassurant. Pourtant, le changement d’échelle permet d’évacuer certaines craintes. Les Balkans n’apparaissent pas dans les rapports officiels comme l’une des premières hypothèses pour une prochaine émergence d’un islam radical et djihadiste territorial. Ceci est justifié, car les problématiques de la région à propos des nationalités notamment, ne sont pas couplées aux éléments du djihadisme local. Une évolution dans ce sens cependant représenterait une élévation de la menace d’un conflit, notamment en Bosnie-Herzégovine et au Kosovo. Surtout, les influences et les enjeux internationaux ne sont pas aussi importants qu’au Moyen-Orient. Les oppositions entre grandes puissances, régionales ou internationales, se situent majoritairement dans la catégorie du Soft Power, la maîtrise du Hard Power revenant à l’OTAN, qui reste l’acteur décisif pour la sécurité de la région.

            Cependant, la stabilité des Balkans ne sera assurée que par un traitement sérieux des causes qui nourrissent aussi bien le djihadisme que la corruption ou encore l’émigration. L’amélioration des perspectives politiques et économiques de ces pays reste l’élément principal de l’avenir des Balkans. Ce rôle-là, il échoit à l’Union Européenne, qui à défaut d’être une puissance militaire et diplomatique, reste une puissance économique et politique. Malgré les désillusions, les controverses et les doutes, elle est encore aux yeux de tous ces pays la seule perspective valable pour le futur.

                                Maxime Jorand, Étudiant du Master 2 en 2017-2018

[1]    The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Sous la direction de Richard BARRETT, The Soufan Center, The Global Strategy Network, New York, 31 octobre 2017, p. 5.

[2]    Idem.

[3]    http://www.rtl.fr/actu/international/attentat-a-new-york-comment-l-ouzbekistan-est-devenu-un-foyer-de-jihadistes-7790766168

[4]    http://www.lefigaro.fr/international/2017/05/26/01003-20170526ARTFIG00239-daech-veut-creer-un-califat-aux-philippines.php

[5]    The Soufan Center, « Foreign Fighters, An Updated Assessment Of The Flow of Foreign Fighters into Syria and Iraq ». The Soufan Center, New York, Décembre 2015, p. 5, pp. 17-18

[6]    Revue Stratégique de Défense et de Sécurité Nationale 2017. Ministère des Armées, sous la direction d’Arnaud DANJEAN. p. 25

[7]    The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 11

[8]    Ibid., pp. 12-13

[9]                 Idem.

[10]  https://www.courrierdesbalkans.fr/la-roumanie-musulmane-le-tableau-complet-de-l-islam-pres-de-chez-nous. Moins de 100 000 musulmans vivent en Roumanie, étrangers compris (variations des chiffres selon les sources, 70 000 selon cet article).

[11]           The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., pp. 12-13

[12]  Idem.

[13]  Il faut également rappeler que ces chiffres ne prennent pas en compte les combattants partis pour d’autres organisations comme Al-Qaida ou Al-Nosra, l’implantation territoriale ne faisant pas partie de leur idéologie.

[14]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe : Fantasmes Occidentaux », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 13

[15]  Idem.

[16]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 1, p. 12-13

[17]  Nathalie CLAYER, « Les musulmans des Balkans. Ou l’islam de « l’autre Europe » », Le Courrier des pays de l’Est, 2004/5 (n° 1045), pp. 21-23

[18]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq ». BIRN, BIRN’s Strengthening Media Reporting and Public Understanding of Extremism in the Western Balkans project, Balkan Insight, Grande-Bretagne, 2016, p. 13

[19]  The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 10.

[20]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».   Rapporté par Pierre-Yves LE BORGN’ et Jean-Claude MIGNON, 22 février 2017, n°4450, p. 51

[21]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters

      in Syria and Iraq », Ibid., p. 14

[22]  Ibid., pp. 25-31

[23]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».   Ibid., p. 57

[24]  Ibid., p. 66

[25]  The Soufan Center, « Beyond The Caliphate : The Threat Of Returnees ». Ibid., p. 12

[26]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », Ibid., p. 12

[27]  Ibid., p. 11

[28]  http://www.iris-france.org/69948-developpement-de-lislam-radical-dans-les-balkans-quelle-realite/

[29]  « Dans les Balkans, le plus vieil islam d’Europe », Jean-Arnault DERENS, Laurent GESLIN, Le Monde Diplomatique, septembre 2016, p. 12-13

[30]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », Ibid., pp. 8-9

[31]  https://www.courrierinternational.com/une/republika-srpska-une-attaque-terroriste-abjecte-qui-vise-letat-de-bosnie-herzegovine

[32]  Ibid., p. 12

[33]  http://www.opex360.com/2017/06/15/le-chef-de-lei-pour-les-balkans-aurait-ete-tue/

[34]  https://www.i24news.tv/fr/actu/international/147897-170614-attentat-dejoue-avant-un-match-albanie-israel-quatre-inculpations-au-kosovo

[35] Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».  Ibid., p. 102

[36]  Ibid., p. 88

[37]  http://www.opex360.com/2017/06/15/le-chef-de-lei-pour-les-balkans-aurait-ete-tue/

[38]  Balkan Investigative Reporting Network, « Balkan Jihadists : The Radicalisation and The Recruitment of Fighters in Syria and Iraq », p. 9

[39]  https://www.i24news.tv/fr/actu/international/147897-170614-attentat-dejoue-avant-un-match-albanie-israel-quatre-inculpations-au-kosovo

[40]  Nous utilisons ici la majuscule en référence à la catégorisation titiste

[41]  http://www.lemonde.fr/afrique/article/2017/11/24/attaque-meurtriere-contre-une-mosquee-du-nord-sinai_5219889_3212.html

[42]  Assemblée Nationale, « Rapport d’Information déposé par la Commission des Affaires Etrangères sur les Balkans ».  Ibid., p. 102

[43]  Ibid., p. 97

[44]  Idem.

[45]  Richard HOLBROOKE, To End A War, New York, Random House Publishing Group, 1998, p. 129 (Turquie) et pp. 143-144 (Russie)

Publicités

GUERRE DE BOSNIE : LES VOLONTAIRES ARMES FRANÇAIS MUSULMANS, L’EXEMPLE D’OMAR DJELLIL

18 Jan

Dans un café près de la gare Saint-Charles à Marseille, trois vieillards parlent des guerres d’Indochine et d’Algérie en les comparant. Ils ont fait l’Indochine dans les rangs de l’armée française et l’Algérie dans ceux du FLN. C’est ici qu’Omar Djellil a souhaité nous accorder un entretien sur son passé militaire dans l’armée bosniaque. Le jeune quarantaine, issu d’une famille dont des membres ont servi la France, a acquis ces dernières années une certaine reconnaissance politique au niveau local. Il a notamment participé à la médiatisation de l’affaire de la BAC Nord à Marseille.
Autant l’écrire tout de suite, l’homme est un vrai personnage et peut être joue-t-il de l’image qu’il a créée pour charmer ceux à qui il s’adresse. Gilles Kepel dans son ouvrage : « Passion française » lui a consacré un chapitre entier.
Le parcours de ce Rémois est atypique : né dans une cité difficile, rejoignant un gang à l’adolescence, participant à plusieurs actes de petite et moyenne délinquance, il participe au début des années 90 aux affrontements entre skinheads et gangs des cités dans le centre-ville de Reims. Ces premières expériences sont importantes pour comprendre par la suite l’engagement volontaire d’Omar Djellil. En 1989 la mort d’un jeune français d’origine maghrébine, Ali Rafa, tué par une boulangère à qui il avait volé des croissants constitua le traumatisme initial. Il se souvient encore du climat de « guerre civile » qui règne dans la cité champenoise. Les affrontements sont quotidiens avec les skinheads et Omar Djellil organise les « commandos » de jeunes des cités pour reprendre le centre-ville des mains de groupes de jeunes identitaires. Les affrontements se poursuivent durant des mois : « c’était de la guerre urbaine » se souvient il. Par deux fois, il frôle la mort et décide de prendre du recul sur cette situation. Le service militaire constitue une rupture dans son parcours. Après ses classes, il entre au sein de la Xe DB puis quitte l’armée fin 1992 après deux refus d’engagement volontaire au sein des forces régulières.
C’est également l’époque des premiers raisonnement politiques et religieux : il rejoint l’association « Boulevard des potes » (proche du PS) et rencontre des militants du secours islamique près de la mosquée al-huda (à Bordeaux) en train de distribuer des rations alimentaires aux plus démunis. Dans ce groupe, un homme attire son attention, un certain Daoud, en fait il se nomme David, c’est un néo-converti, seulement 3 ans plus tard il sera impliqué dans les attentats islamiques de 1995. Après quelques échanges amicaux, les deux jeunes hommes se rendent compte qu’ils ont la même envie : partir en Bosnie pour se battre au sein de la toute jeune armée nationale bosniaque. Seulement aucun d’eux ne sait comment y parvenir, ils prendront quelques semaines plus tard deux chemins différents.
A cette époque Omar ne se considère pas du tout comme une personne religieuse. Il ne va pas à la mosquée, ne prie pas et ne participe pas aux fêtes religieuses. Néanmoins le conflit en Bosnie le touche, comme beaucoup de Français et d’Européens de cette époque. Il n’y voit pas un moyen de lutter contre le communisme, il veut juste « faire quelque chose » et « apporter un soutien humain » à ceux qui se battent en Bosnie ; il est certain qu’un esprit un peu aventurier n’est pas étranger à ces décisions. En 1992, un ami d’extrême gauche le présente à son père, un habitué des filières de volontaires dans différents conflits. Cette rencontre est le sésame qui permet enfin à Omar Djellil de partir pour la Bosnie. Pour quelques centaines de francs, on lui donne de faux papiers, ceux d’un certain « Franck X », il a rendez vous quelques jours plus tard à Split en Croatie dans un vieil hôtel du centre-ville. Omar ne considère pas du tout qu’il s’agisse d’un véritable « réseau » d’acheminement, il y voit davantage la réunion d’« amateurs s’entraidant pour y parvenir ».
A ce rendez-vous il rencontre quatre autres personnes, elles aussi sont désireuses de rejoindre l’armée bosniaque, deux sont de nationalité française sans origine arabo-musulmane. Le passeur les emmène rejoindre un autre groupe avec encore quelques Français à l’intérieur. Ils sont une quinzaine à passer la frontière en car. Dans la nuit qui suit le passage de la frontière le groupe arrive près de Mostar, ils sont pris en charge par un officier bosniaque parlant français, anglais et serbo-croate, celui-ci leur donne différentes affectations. Sans aucune connaissance du terrain, Omar est emmené avec un groupe de 4 nouveaux arrivants vers un groupe d’appui qui est en train de se former. Ce groupe sera une force de réserve et de soutien dans lequel les troupes fraiches prendront le temps de se former. La très grande majorité des volontaires ont une expérience militaire significative. Au bout d’environ un mois, un vieux général bosniaque les passe en revue. A l’issue, les nouvelles recrues sont envoyées en première ligne.
Il intègre très vite la 108e BIVB (Brigade Internationale de Volontaires Etrangers) constituée sur le modèle des Brigades internationales de la guerre d’Espagne; elle est composée quasiment intégralement de volontaires étrangers. On lui fournit l’équipement standard, un AK-47 avec 4 chargeurs et on le place directement sous les ordres d’un Français : « Gaston », ancien légionnaire, et il va au combat aux cotéx de deux autres volontaires français, Nicolas et François, au sein de son unité. Il fait également la rencontre d’un Jamaïcain, de plusieurs Britanniques et d’un Allemand. Pendant les quelques mois qu’il passe sur le terrain, il se bat presque exclusivement aux alentours de Mostar.
De 1992 à 1995, Mostar est le théâtre d’un affrontement à trois parties. Dès 1992, la ville est prise par l’armée populaire yougoslave (JNA) et les milices serbes de Bosnie. La ville est en partie reprise par les troupes du conseil de défense croate (HVO) et des forces armées croates (HOS) en juin 1992. Un modus vivendi semble s’installer entre les troupes croates et serbes, cette situation engendre diverses suppositions sur un accord secret de partage de la Bosnie entre la Croatie et la Serbie, ce qui amplifie encore le caractère de « ville martyre » de Mostar. En 1993 les nouvelles troupes de l’armée de la république de Bosnie et d’Herzégovine prennent le contrôle de la partie orientale de la ville. C’est à peu près à cette période-là qu’Omar Djellil arrive sur place.
Omar découvre l’extrême précarité dans laquelle se trouvent les troupes bosniaques : peu d’artillerie, aucun soutien aérien et un armement sommaire. Tous les jours les forces croates balaient la ligne de front d’une longue préparation d’artillerie avant de se lancer à l’assaut des positions avancées bosniaques. Omar se rappelle son casernement : un trou dans le sol assez grand pour contenir 4 ou 5 personnes avec une bache militaire pour éviter au vent de s’engouffrer dans le modeste abri : « La stratégie ? C’était simple : encaisser les coups, plier mais ne pas rompre, on n’avait pas les moyens d’en faire plus ».
Omar se souvient de la séparation de la ville par une ligne de front appelée « bulevar ». « Dans l’esprit on est proche des tranchées de la première guerre mondiale » se rappelle-t-il. Il participe à l’opération Neretva 93 en septembre 1993 du nom de cette rivière « couleur émeraude » qui l’a tant marqué. A l’issue de cette opération, les voies de communication autour de Mostar sont libérées. En mars et mai 1994 un accord est signé entre les Croates de Bosnie et le gouvernement de Bosnie-Herzégovine mettant fin aux affrontements dans la ville.
A peu près au même moment, plus de six mois après son arrivée, Omar Djellil ressent une certaine lassitude, la haine et la colère ont été ses moteurs pendant tout ce temps et il désire rentrer en France. Il passe à nouveau la frontière avec l’accord de ses supérieurs, pour arriver à Split ; de là il prend à nouveau un bateau jusqu’en Italie et rejoint la France en train.
Il admet qu’il lui a fallu plus d’un an pour se remettre de cette guerre. Il n’en a parlé à pratiquement personne durant 9 ans, il se sentait déphasé. Les semaines, les mois et les années s’écoulent et l’on oublie facilement cette guerre lointaine à la périphérie de l’Europe et pourtant dans le Nord le gang de Roubaix s’est constitué sur la base du retour de volontaires français en Bosnie. Dans le sud son ami David/Daoud s’est retrouvé impliqué dans les réseaux terroristes qui frappent la France dans les années 90.
Avec le recul Omar Djellil ne regrette rien, il n’a pas participé aux dérives de la brigade El Mudjahid et voit toujours ce conflit comme « une bonne guerre, on ne partait pas dans des délires d’égorgement ou pour poser des bombes en rentrant. Pas comme en Irak ou en Syrie où ils sont juste là pour faire les beaux et actualiser leurs statuts facebook ! ». Aujourd’hui Omar est devenu un personnage important dans sa communauté religieuse. Il prône un retour à la spiritualité, tout en se revendiquant nationaliste français. Un temps proche du Front national, il est aujourd’hui membre de l’UMP.
La France, comme les autres Etats européens, a cru pendant de longues années que les prémices du volontariat international musulman, constatés en Bosnie, n’étaient qu’un conglomérat d’actes individuels sans référence sociétale. Aujourd’hui encore devant la situation en Irak et en Syrie, avec plus d’un millier de ressortissants français engagés volontairement dans ces conflits, les pouvoirs publics refusent d’y voir un mouvement de fond. Pourtant les réseaux d’aujourd’hui sont héritiers de ceux de Bosnie et mieux les comprendre serait un bon point de départ pour envisager le problème actuel dans son ensemble.

 

Pascal Madonna, diplômé du Master II Histoire militaire et doctorant en Histoire au CHERPA

Vers une nouvelle stratégie des groupes islamistes nigérians ?

5 Mar
Les racines historiques de la secte Boko Haram se trouvent à Maiduguri, État du Borno, à l’extrême nord-est du Nigéria. C’est dans cette ville qu’au début des années 2000, Mohammed Yusuf installe une mosquée et une école coranique qui attirent de nombreux jeunes musulmans pauvres du Nord. Il y enseigne le Coran et un islam radical qui refuse le mode de vie et les principes occidentaux ; il y dénonce également la corruption des hommes politiques qui détournent la rente pétrolière et qui laissent les populations du Nord dans une misère profonde. Les membres de Boko Haram ont recours à la violence pour la première fois en décembre 2003 lorsqu’ils attaquent des postes de police et des bâtiments publics dans l’Etat de Yobe en signe de contestation. À partir de là, Boko Haram commence à s’armer et à multiplier les actes de violence et les attentats dans le Nord-Est du pays. La véritable rupture a lieu en juin 2009 lorsque les forces de sécurité ouvrent le feu sur des membres de Boko Haram qui défilent dans un cortège funèbre. Mohammed Yusuf demande justice mais le gouverneur de l’Etat du Borno décide au contraire de procéder à une grande répression policière contre la secte. La réaction de Boko Haram est immédiate, ses membres lancent une série d’attentats contre les symboles du pouvoir politique. Les 26 et 27 juillet sont des jours très meurtriers pour le Nord du Nigéria ; les Etats du Bauchi, Kano, Borno, et Yobe sont la cible des attaques de Boko Haram, tandis que la réaction policière ne fait qu’augmenter le nombre de morts. Le bilan de ces affrontements sanglants entre la police et Boko Haram s’élève à huit cent morts en quelques jours. Mohammed Yusuf est arrêté, torturé et illégalement exécuté par les forces de sécurité pendant sa garde en vue. Le gouvernement pense alors avoir éradiqué la secte Boko Haram. En réalité cette violence policière a eu pour seul effet de faire basculer Boko Haram dans un islamisme terroriste et un désir de vengeance qui déstabilise l’ensemble du pays. Les membres de la secte fuient la répression policière et se réfugient dans les pays voisins, où ils se réorganisent pour revenir en force en juillet 2010 avec de nouveaux attentats contre les postes de polices et les symboles du pouvoir. En septembre 2010, Boko Haram mène l’assaut contre une prison dans l’Etat de Bauchi et libère 732 prisonniers dont 150 islamistes.
 
             Après la fuite des membres de Boko Haram dans les pays voisins en 2009, il semble que deux branches se soient développées à l’intérieur de la secte. Ainsi la branche historique de Boko Haram dirigée par Abubakar Shekau reste tournée vers les questions intérieures. À partir de juillet 2010, les attentats perpétrés par Boko Haram ne cessent de s’accroître et de s’étendre territorialement. Les attaques sont de plus en plus meurtrières et violentes. Elles visent les populations musulmanes modérées accusées de trahir l’islam en adhérant aux principes occidentaux, ainsi que la communauté chrétienne que Boko Haram veut voir chassée du nord du Nigéria. Elle s’en prend également aux emblèmes du pouvoir politique. Ces attentats sont menés par la secte à l’intérieur du pays contre des cibles nigérianes. La menace islamiste semble alors endogène et les revendications restent du domaine du national, contrairement aux mouvements terroristes internationaux.
image001
             En marge de ce mouvement endogène se développe une cellule internationaliste dirigée par Mamman Nur, numéro trois de Boko Haram. Selon Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste de Boko Haram, c’est au moment de l’exil que les élites de Boko Haram ont été récupérées par des groupes djihadistes internationaux. Il déclare à ce propos qu’ « après 2009, on assiste à un changement du discours de la secte qui devient plus djihadiste et globale ». Mamman Nur s’est réfugié en Somalie, avec ses partisans, lorsque la secte a été dissoute en 2009. Le gouvernement nigérian les soupçonne d’avoir suivi des entraînements militaires dans les camps des Shebbab somaliens avant de revenir au pays. 
 
       On attribue à Mamman Nur les évolutions stratégiques et l’introduction de nouveaux modes opératoires de la secte Boko Haram. Ce dernier est notamment désigné comme le cerveau de l’attaque du 26 août 2011 contre les bureaux des Nations Unies à Abuja, premier signe de la volonté de Boko Haram de mener des actions internationales dans la lignée des actes terroristes d’Al Qaeda et d’AQMI. Peu à peu, Boko Haram va se tourner vers de nouvelles techniques proches de celles d’Al Qaeda comme les attentats-suicides, l’utilisation de kamikazes, les enlèvements (d’abord de politiques nigérians, aujourd’hui d’Occidentaux) et les meurtres d’Occidentaux. Boko Haram se divise donc en différentes cellules qui sont bien souvent indépendantes de toute soumission à une hiérarchie. Abubakar Shekau ne dirige plus qu’une partie de Boko Haram et les groupes dissidents échappent de plus en plus à sa mainmise. La cellule internationaliste comprend moins de membres que la cellule historique d’Abubakar Shekau. Toutefois, elle reste sans doute la plus dangereuse du point de vue de ses liens avec les islamistes sahéliens. En effet, petit à petit Boko Haram a tissé des liens avec Al Shabaab, AQMI et les autres groupes djihadistes de la région. Un rapport de l’ONU de décembre 2011 faisait déjà état d’une centaine de combattants de Boko Haram ayant reçu une formation militaire dans les camps d’AQMI au Mali ; dans le contexte actuel de la guerre dans ce même Etat, les liens entre la secte et les groupes islamistes sahéliens vont en se renforçant et les combattants de Boko Haram leur prêtent main forte dans le conflit.
 
              Même si depuis son retour au Nigéria en 2010 Boko Haram a toujours eu en son sein une branche internationaliste, il est vrai que depuis le début de l’année 2013 cette cellule internationaliste est devenue particulièrement active. Le mois de février est notamment marqué par les assassinats successifs de travailleurs humanitaires dans la région de Kano et de Potiskum. Même si ces meurtres ne sont pas revendiqués, la méthode utilisée (des hommes à moto qui ouvrent le feu sur des civils) est habituellement celle des membres de Boko Haram. De nouvelles cibles internationales semblent donc visées. La secte parait adhérer à l’idée islamiste selon laquelle la vaccination contre la polio serait un complot des Occidentaux pour stériliser les femmes et ainsi mettre fin à la civilisation musulmane (voir le cas des travailleurs humanitaires tués au Pakistan en décembre 2012).
 
              Dans l’actualité récente, l’enlèvement des sept Français au nord du Cameroun le 19 février 2013 est revendiqué par Boko Haram le 25 février. Il semble aller dans le sens d’une nouvelle stratégie plus internationaliste. Dans la vidéo des otages postée sur Youtube, la secte réclame la libération des ‘frères’ et de leurs ‘femmes’ prisonniers au Cameroun et au Nigéria ; il s’agit donc de revendications régionales, voire locales. Mais Boko Haram s’en prend aussi directement au président français, François Hollande ; elle invoque une solidarité musulmane et présente la prise d’otages comme une réponse à « cette guerre contre l’islam » qui aurait été engagée par la France. C’est la première fois que des hommes se revendiquant de Boko Haram s’en prennent directement aux intérêts d’un pays occidental en enlevant sept de ses ressortissants. Cet enlèvement, ainsi que les menaces proférées contre la France marque un précédent dans la lutte menée par la secte. Par cet acte, elle s’inscrit réellement dans le djihad mondial. Cette vidéo montre d’ailleurs des similitudes troublantes avec les vidéos généralement postées par Al Qaeda. Tout d’abord les revendications sont faites en arabe. Habituellement les membres de Boko Haram s’expriment en haoussa (la langue traditionnelle du nord) ou en anglais ; ensuite les sept otages sont exhibés devant un drapeau noir frappé d’une sourate du Coran et de deux kalachnikovs entourant le Livre Saint. Une mise en scène qui n’est pas sans rappeler les vidéos des prises d’otages d’AQMI et d’Al Qaeda. Un glissement dans la tactique de Boko Haram semble donc pouvoir se lire, ce que certains spécialistes expliquent comme un moyen d’endiguer la montée en puissance d’un autre groupe islamiste nigérian, Ansaru. 
 
             Des questions quant à cet enlèvement restent tout de même en suspens et les spécialistes de la question appellent à la prudence. En effet, sur la vidéo, l’individu au premier plan qui revendique l’attentat n’est pas Abubakar Shekau. Plus encore, le 25 février, Abubakar Shekau lui-même nie l’implication de Boko Haram dans cet enlèvement. Néanmoins, étant donné l’éclatement de Boko Haram, il ne semble pas impossible qu’une branche en voie d’autonomie ait mené cette action en dehors du commandement et indépendamment des ordres de sa hiérarchie. La vidéo est en train d’être analysée par des spécialistes à l’Elysée afin de connaître et d’identifier les preneurs d’otages.
 
              C’est également dans ce contexte d’éclatement de l’organisation Boko Haram qu’est né le groupe djihadiste Ansaru qui s’est fait connaître pour la première fois en décembre 2012 en revendiquant l’enlèvement du Français Francis Collomp à Rimi. Dans un communiqué à la presse locale, des membres du groupe s’en prennent directement à la France intervenue au Mali. Ils menacent de continuer les « attaques contre le gouvernement français et les citoyens français […] en particulier en Afrique noire, tant qu’il ne changera pas sa position ». Avec ce premier enlèvement, Ansaru sembler affirmer son intention de s’en prendre uniquement à des cibles occidentales et adopte une posture de solidarité envers les islamistes maliens dans une guerre de religion au nom d’une solidarité islamiste. Ansaru se situe donc directement dans la lignée du djihad international et d’AQMI. Le groupe s’en prend même à la branche historique de Boko Haram en lui reprochant de ne pas être assez violente envers les positions occidentales. Dans ce logique de djihad international, Ansaru planifie un attentat, le 19 janvier 2013, contre des militaires nigérians qui se préparent pour partir au Mali, faisant deux morts et cinq blessés. Enfin, le 18 février 2013, le groupe revendique l’enlèvement de sept étrangers des salariés de la société de construction SETRACO dans l’Etat de Bauchi. Il s’agit de la prise d’otages la plus importante jamais réalisée dans le nord-Nigéria. Cette fois encore les preneurs d’otages font allusion aux « transgressions et aux atrocités commises envers la religion d’Allah […] par les pays européens dans plusieurs endroits dont l’Afghanistan et le Mali ». Ce groupe islamiste a donc lui aussi des visées internationales.
 
              Même si des doutes subsistent sur la provenance de la vidéo du 25 février et l’appartenance des preneurs d’otages, force est de constater que les groupes islamistes du Nigéria internationalisent leurs actions et se rapprochent dangereusement d’AQMI et des autres groupes islamistes du Sahel. Que la secte Boko Haram soit elle-même à l’initiative de cette internationalisation ou bien que des cellules plus ou moins autonomes se radicalisent en marge de la secte, il n’en demeure pas moins que l’Afrique de l’Ouest et la communauté internationale doivent maintenant composer avec un nouvel acteur djihadiste international. 
 
 Pauline Guibbaud, diplômée de Sciences Po Aix et étudiante en Master II en 2012-2013
Bibliographie
Freedom Onuoha, « The Islamic challenge : Nigeria’s Boko Haram crisis explained », juillet 2010, African Security Review, Vol. 19 n°2, pp. 54-67
Rapport Human Right Watch, Spiraling ViolenceBoko Haram Attacks and Security Force Abuses in Nigeria, octobre 2012
Entretien avec Marc-Antoine de Montclos, « Nigeria: comment en finir avec la nébuleuse Boko Haram », 23 janvier 2013, Slate Afrique
« Boko Haram denies abducting French tourists », 25 février 2013, The Punch
« Prise d’otages au Cameroun : ‘Il pourrait s’agir d’une cellule autonome de Boko Haram’», 26 février 2013, France 24
« Otages français: l’étonnante revendication de Boko Haram », 26 février 2013, RFI
« Qui se cache derrière le groupe djihadiste nigérian Ansaru ? », 24 décembre 2012, Jeune Afrique
« Nigeria: le groupe islamiste Ansaru revendique l’enlèvement de 7 étrangers », 18 février 2013, Libération
« Boko Haram exhibe les sept otages français », 25 février 2013, Le Figaro
Vidéo des otages français au Nigéria, enlevés le 19 février 2103
http://www.youtube.com/watch?v=36MlyJZfQaY

L’échéance olympique : contre-terrorisme et stabilisation dans le Caucase russe

25 Fév
A l’approche des Jeux Olympiques d’Hiver à Sotchi, ayant lieu en février 2014, les autorités russes doivent faire face à l’un des défis les plus importants pour la Russie depuis la chute de l’Union soviétique : stabiliser le Nord-Caucase. La stratégie adoptée par Moscou et suivie par les gouvernements des républiques locales a mis en œuvre des moyens massifs, sur une période prolongée, mais présente pourtant des résultats mitigés.
La région Nord-Caucase et les Etats du Sud-CaucaseLa-region-russe-du-Nord-Caucase-et-les-Etats-du-Sud-Caucase-en-2000_large_carte
Le Nord-Caucase subit une escalade de la violence ces dernières années, comme en attestent les affrontements de la semaine dernière au Daghestan, république de 3 millions d’habitants ayant déploré en 2012 plus de 400 morts[1]. L’ONG russe Kavkaz Uzel indique une augmentation quantitative[2] et qualitative des attaques terroristes[3], les rebelles visant de plus en plus des cibles politiques, économiques et militaires importantes, sur une zone d’activité géographique élargie[4].
La nature des menaces a par ailleurs évolué, la résistance sécessionniste tchétchène de la première moitié des années 1990 s’étant peu à peu éteinte par rapport à la montée d’un jihad pan-caucasien[5]. L’instabilité s’est également déplacée, sévissant moins en Tchétchénie et en Ingouchie qu’en Kabardino-Balkarie et surtout au Daghestan[6], mais les groupes militants s’appuient désormais plus sur des soutiens extérieurs[7]. Si les velléités d’indépendance ont été maladroitement réveillées par la politique russe de reconnaissance d’indépendance des républiques d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud suite au conflit russo-géorgien de 2008[8], la menace principale pesant sur les Jeux Olympiques reste celle de l’ « émirat du Caucase[9] ».

Le jihad de l’Emirat du Caucase

imagesCAY2OLN7

Trouvant ses origines dans l’insurrection tchétchène, l’Emirat du Caucase est né de la  radicalisation des deux guerres de Tchétchénie et de l’affaiblissement du mouvement sécessionniste[10], mais il a évolué et regroupe dorénavant plusieurs mouvances visant l’instauration d’un Etat islamique au Caucase. Créé en 2007 par Doku Umarov, le mouvement est organisé en territoires, les wilayats, suivant à peu près les frontières ethniques, eux-mêmes composés de jamaats, des communautés de militants. Il appartient à la mouvance salafiste animant al-Qaeda, avec laquelle ses militants entretiennent des liens depuis les années 1990, notamment par des entrainements en Afghanistan. Ces relations les ont également conduits au Pakistan et, plus récemment, en Syrie[11].
L’Emirat du Caucase a pu profiter du mécontentement social croissant et commun à l’ensemble de la région. La corruption massive a conduit à une crise de régimes pouvant être qualifiés de néopatrimoniaux et ne remplissant plus leurs fonctions sociales de base[12]. Cette situation est assez largement attribuée à la politique poursuivie par Moscou de centralisation du pouvoir. Cherchant à assurer la « verticale du pouvoir », mais en manque de ressources administratives, le Kremlin a dû déléguer un grand nombre de responsabilités aux gouvernements des républiques du Caucase. Partant de cet impératif, la sélection est primordiale et conduit à la désignation des dirigeants locaux dont la loyauté devient le seul critère d’évaluation[13].
La situation est aggravée par le mauvais état économique de la région, comptant les républiques les plus défavorisées de la Fédération. La compensation offerte par le Kremlin aggrave le néopatrimonialisme des régimes : les subventions massives de Moscou octroient aux gouvernements locaux la responsabilité de la distribution des ressources, créant un système de clans privilégiés[14]. Face à l’absence de politique sociale, les jamaats se sont posés en relais et constituent souvent les piliers de l’organisation sociale.
Si l’Emirat du Caucase présente la menace principale, d’autres facteurs de violence propres à chaque république ne sont pas à négliger. La violence au Daghestan repose notamment sur des conflits religieux entre les groupes islamistes d’inspiration étrangère et des partisans de formes nord-caucasiennes plus traditionnelles de l’islam comme le soufisme. En Ingouchie, les affrontements sont plus majoritairement liés aux désillusions sociales, alors qu’en Kabardino-Balkarie, les conflits ont une tournure ethnique entre les Kabardes et les Balkars[15].
Les actes terroristes en Russie ont pris au cours de la dernière décennie une dimension sérieuse et extrêmement ambitieuse, comme la prise d’otages au théâtre de la Doubrovka à Moscou en 2002 ou à l’école de Beslan en Ossétie du Nord en 2004, l’explosion sur la voie ferrée Nevsky reliant Moscou à Saint-Pétersbourg, en 2009, et dont le dernier en date est l’attentat contre l’aéroport international de Moscou, Domodedovo, en 2010. La sensibilité des Jeux Olympiques a naturellement conduit les autorités fédérales à accentuer leur effort de contre-terrorisme[16].

La stratégie de contre-terrorisme russe

Le contre-terrorisme en Russie n’est pas reconnu officiellement comme tel, les autorités préférant se référer à du « banditisme », et donc à de la lutte contre la criminalité organisée. Plusieurs experts attestent d’une influence israélienne sur la nature de la politique russe face au terrorisme[17], soit une stratégie essentiellement basée sur la force, la zachistka (« nettoyage »), impliquant enlèvements, liquidations, interrogations musclées[18].
Le contre-terrorisme en Russie a pourtant une spécificité importante : l’objectif d’assimilation des populations au sein desquelles est mise en œuvre cette stratégie. Si la brutalité des méthodes employées est avérée[19], la particularité de cette démarche est qu’elle se base sur une décentralisation de la mise en œuvre de ces moyens, formant des forces de sécurité composées de locaux, et seulement dirigées par des officiers « ethniquement » slaves[20].
Cette approche prévaut depuis la prise d’otages de Beslan, les troupes russes se chargeant désormais de la garde des bases et de l’escorte des convois, tandis que l’essentiel de la zachistka est pris en charge par des forces locales[21]. Moscou a en effet choisi de décentraliser cette campagne et a mis sur pied des « Groupes de gestion opérationnelle » (GrOU), chacun commandé par un colonel du Ministère de l’Intérieur et comprenant des membres d’autres institutions chargées du maintien de l’ordre et de l’armée. Cette organisation cherche à pallier plusieurs facteurs d’inefficacité initiale du contre-terrorisme russe : manque de coordination des forces, faible motivation et incompréhension des troupes « slaves » au Caucase, et accusations de racisme et de colonialisme.
S’il est difficile de déterminer le volume exact des personnels mobilisés, certaines estimations s’élèvent à 70 000 membres du Ministère de l’Intérieur, équipés de chars, véhicules blindés et hélicoptères Mi-8. Deux bataillons spéciaux ont été créés dans ce cadre, le bataillon Vostok (« Est »), composé de Tchétchènes et réputé pour ses atrocités, et le plus récemment créé bataillon Daghestanais, entièrement composé de locaux du Daghestan[22]. Ces forces, rattachées au Ministère de l’Intérieur, ne font l’objet que de rares contrôles et opèrent avec une large impunité[23].
Cette approche semble avoir eu jusque-là des effets à court terme, résultant dans certains cas dans des saisies de caches d’armes et des arrestations de suspects[24], mais les effets à moyen et long terme sont plus inquiétants. La corruption endémique n’a pas permis le développement du Nord-Caucase et a fortement nui à la collecte de renseignements. Cette dernière constitue la faiblesse principale de l’action des forces de sécurité. L’interpénétration de la police et du crime organisé est telle au Nord-Caucase que les informations sont très rarement fiables[25].
La brutalité des forces du Ministère de l’Intérieur a par ailleurs suscité des antagonismes entre les populations du Caucase et les autres populations de la Fédération. Loin de l’assimilation recherchée, la politique antiterroriste du Kremlin a créé un fossé grandissant avec les peuples du Caucase[26].
Les Jeux Olympiques pourraient être un moyen de réassocier le Caucase à la Russie. La promotion des athlètes caucasiens, excellents dans certaines disciplines, la reconnaissance officielle de leurs cultures, ou l’attraction de capitaux étrangers, sont des opportunités rares qu’un tel événement est capable d’offrir. Les Jeux Olympiques de Sotchi sont un moyen puissant de combler ce qui manque à la Russie dans le Caucase : le soft power.
Maxime Pour,
diplômé de Sciences Po Aix et moniteur du master (2012-2013)

 


[1] Кремль укрощает Дагестан, http://www.utro.ru/articles/2013/01/29/1097877.shtml Voir aussi: Radio Free Europe : http://www.rferl.org/content/security-officers-shoot-three-dead-daghestan/24904662.html 3 individus suspectés de terrorisme ont été tués, plusieurs caches d’armes ont été trouvées. Quelques jours avant, les enfants d’un officier de police local ont été assassinés.
[2] В ходе вооруженного конфликта на Северном Кавказе в 2012 году погибли и были ранены 1225 человек, http://www.kavkaz-uzel.ru/articles/218940/
 В январе жертвами вооруженного конфликта на Северном Кавказе стали 62 человека, http://www.kavkaz-uzel.ru/articles/220017/  Le bilan de janvier 2013 s’élève à 62 morts dans le Caucase-Nord.
[3] Kavkaz Uzel, http://www.eng.kavkaz-uzel.ru/articles/23037/
[4] Caucase du Nord : Instabilité croissante dans le Sud de la Russie, Center for Security Studies, ETH Zurich, n° 95, juin 2011
[5] Джихад на Северном Кавказе: существует ли выход из создавшегося положения?, http://www.iiss.org/programmes/russia-and-eurasia/about/georgian-russian-dialogue/caucasus-security-insight/russian-version-issue-4/sagramosa/ 
[6] Caucase du Nord : Instabilité croissante dans le Sud de la Russie, op. cit
[7] Ibid
[8] Модный сувернитет, http://www.iiss.org/programmes/russia-and-eurasia/about/georgian-russian-dialogue/caucasus-security-insight/russian-version-issue-4/zhemukhov/  
[9] Jihad in Russia : the Caucasus Emirate, IISS Strategic Comments, http://www.iiss.org/publications/strategic-comments/past-issues/volume-18-2012/december/jihad-in-russia-the-caucasus-emirate/
[10] Pour une analyse des origines de la radicalisation islamiste en Tchétchénie, voir : http://www.ict.org.il/Articles/tabid/66/Articlsid/636/Default.aspx
[11] Ibid
[12] Pavel Baev, Contre-terrorisme et islamisation du Caucase du Nord, Politique étrangère, 2006, p. 6
[13] Pavel Baev, Contre-terrorisme et islamisation du Caucase du Nord, op. cit, p. 4
[14] Ibid, p. 4
[15] Caucase du Nord : Instabilité croissante dans le Sud de la Russie, op. cit, p. 2
[16] Западные эксперты считают, что терроризм на Кавказе перестал быть внутренней проблемой РФ, http://www.newsru.com/world/29sep2009/terr.html
[17] Sergeï Markedonov, Nouvelles stratégies contre le terrorisme, La Russie d’Aujourd’hui, 11 décembre 2009, http://larussiedaujourdhui.fr/articles/2009/12/11/111209_terror.html
[18] Mariya Omelicheva, Russia’s Counterterrorism Policy : Variations on an Imperial Scheme, Perspectives on Terrorism, Vol 3, n°1, 2009
[19] L’ONG russe Kavkaz Uzel les relate régulièrement : http://www.kavkaz-uzel.ru/
[20] S. Saradzhyan, Interior Troops to fill Caucasus ranks with Chechens, The Moscow Times, 23 décembre 2005
[21] Pavel Baev, Contre-terrorisme et islamisation du Caucase du Nord, op. cit, p. 2
[22] « Chechenization » to « Daghestanization » : Curious Changes in Russia’s Armed Forces, Radio Free Europe, 24 février 2013 http://www.rferl.org/content/chechenization-to-daghestanization-russian-armed-forces-caucasus-report/24780386.html
[23] Pavel Baev, Contre-terrorisme et islamisation du Caucase du Nord, op. cit, p. 3
[24] 394 « militants » auraient été tués par les forces de sécurité en 2012, 515 bases et caches d’armes ont été trouvées, et 466 IED ont été saisis. Voir : Russia’s Counter-terrorism Committee list achievements, Radio Free Europe, http://www.rferl.org/content/russia-counterterrorism-committee-lists-achievements/24798867.html
[25] Ibid, p. 3-4
[26] Ibid, p. 10
Études Géostratégiques

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Latin America Watch

Latin America Watch est un blog de veille et d’analyse de la situation des pays d’Amérique Latine.

Theatrum Belli

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Diploweb.com : Géopolitique, stratégie, relations internationales et cartes

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Foreign Affairs

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

CFR.org -

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Historicoblog (3)

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Lignes de défense

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Guerres-et-conflits

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix

La voie de l'épée

Master II Histoire militaire comparée, géostratégie, défense et sécurité. Sciences Po Aix