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« Géostratégie des Emirats arabes unis, un acteur discret aux grandes ambitions », Entretien avec Stéphane Lacroix

6 Nov

BN-UM649_GULFPR_GR_20170731163230Mohammed ben Salman (MBS) prince-héritier d’Arabie saoudite à gauche et son homologue Emirien Mohammed ben Zayed (MBZ) à droite.

Photo : BANDAR ALGALOUD/PRESS POOL

Stéphane Lacroix, politologue spécialiste de l’Arabie saoudite est professeur associé à Sciences Po, chercheur au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI) et chercheur associé au Centre d’Etudes et de Documentation Economiques, Juridiques et Sociales (CEDEJ) du Caire. Il est titulaire d’un doctorat en sciences politiques de Sciences Po et d’une maîtrise de langue et civilisation arabe de l’INALCO. Stéphane Lacroix a écrit plusieurs ouvrages tel que « Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée » (PUF, 2011). Il a publié de nombreux articles dans des revues académiques de sciences politiques ou liées au monde arabe. Stéphane Lacroix a également reçu plusieurs prix et distinctions en France et à l’étranger, notamment le prix de thèse 2008 de l’Association Française de Sciences Sociales des Religions (AFSSR). Voir : Biographie http://www.stephanelacroix.net/

 

Entretien (réalisé le 7 mai 2018), publié le 31 octobre 2018.

 

Léa BerthonPeut-on dire qu’avec la présidence d’Emmanuel Macron, les Emirats arabes unis ont retrouvé une place centrale dans la politique étrangère de la France ?

Stéphane Lacroix – C’était déjà le cas avant. La base d’Abu Dhabi est plus ancienne (2008), les grands projets culturels (Louvre Abu Dhabi) sont d’actualité mais malgré tout, les projets économiques datent d’avant.  C’est Jean-Yves Le Drian qui participe au renforcement de la présence française dans le Golfe. La politique qu’il menait en tant que Ministre de la Défense, il continue à la mener au Ministère des Affaires Etrangères. C’est donc lui qui assure la continuité entre l’avant et l’après Macron.

Je ne pense pas qu’il y ait de nouveauté particulière. On garde une relation très forte via Jean-Yves Le Drian qui a poussé cette relation le plus loin.  Il a noué une relation forte avec les Emiriens en particulier, mais avec l’Egypte également. Jean-Yves Le Drian est très largement à la manœuvre et a donné un contenu très personnel à cette relation. Il est vraiment convaincu par la rhétorique émirienne.

 

Léa BerthonLes Emirats arabes unis sont en lutte contre le terrorisme dans la région et également aux côtés de la France au Sahel, que pouvez-vous me dire sur la politique antiterroriste des Emirats ?

Stéphane Lacroix – La définition du terrorisme des Emirats arabes unis peut parfois poser problème.  Jusqu’à la fin des années 90 début des années 2000, les Emiriens, à peu près comme tous les pays du Golfe, avaient une politique de soutien assez large des acteurs se réclamant de l’islam à travers le monde via des réseaux privés. Après 2001, ils ont été l’un des premiers pays à adopter une politique beaucoup plus dure. Cette politique a été concomitante au processus qui commence au milieu des années 2000 et que l’on voit aujourd’hui avec l’Arabie de MBS, c’est à dire un processus de concentration du pouvoir entre ses mains. La mise en place de ce pouvoir vertical a considérablement restreint la marge de manœuvre des acteurs non-étatiques.

Aujourd’hui aux Emirats arabes unis, il y a beaucoup moins qu’en Arabie saoudite une sorte de magma d’acteurs qui auraient des stratégies distinctes (même si MBS est en train de changer cela pour l’Arabie saoudite). Aux Emirats, il y a vraiment une politique d’Etat et pas d’acteurs non-étatiques qui pourraient agir via leurs propres réseaux privés. Hormis peut-être dans les réseaux de l’immigration pachtoune ou pakistanaise, des personnes qui travaillent aux Emirats comme expatriés et qui peuvent avoir leurs propres réseaux financiers mais c’est quelque chose qui échappe à l’Etat Emirien et qu’il cherche à combattre.

Ce n’est pas là que les Emiriens posent problème. C’est l’Etat du Golfe qui a fait cette transformation le plus tôt. La transformation dans un Etat ultra autoritaire, très centralisé, et qui empêche donc la présence de tout acteur qui échapperait au contrôle de l’Etat comme en Arabie Saoudite. L’Etat émirien depuis le début des années 2000 s’est mis en tête qu’il devait à tout prix combattre toutes les forces de l’islam politique parce qu’il les voit comme une menace pour son régime. C’est un calcul de survie du régime très clair.

Le problème pour les émiriens est double :
– Leur définition du terrorisme est très large et inclut des acteurs comme les Frères Musulmans, (groupe considéré comme terroriste seulement par eux, les Egyptiens et les Saoudiens). Par conséquent, quand les Emiriens s’expriment sur le terrorisme lors des discussions avec les Occidentaux, on ne sait jamais trop de quoi ils parlent exactement. D’autant plus que lorsque l’on regarde les personnes jugées aux Emirats pour terrorisme, parfois ce sont de simples opposants. Le « terrorisme » devient un terme attrape-tout qui permet de désigner toutes les forces politiques qui ne leur plaisent pas.
– Les Emiriens mènent une politique qui, de par son acharnement contre l’islam politique sunnite, en vient quelquefois à considérer, que ce soit au Yémen ou en Libye, les mouvements salafistes comme un moindre mal. Au Yémen, ils peuvent soutenir des milices salafistes, aux visions ultra conservatrices de la société qui ne correspondent pas à l’image de l’Islam « modéré » que les Emiriens prétendent promouvoir.

En ce qui concerne le terrorisme djihadiste en Syrie, les Emiriens ont toujours été les plus prudents dans le soutien qu’ils apportent sur le terrain aux groupes de l’opposition syrienne. Ils ne soutiennent que les forces qui n’ont rien à voir avec l’islam politique et qui sont proches des Américains. Au fur et à mesure que les islamistes ont pris une part grandissante dans l’opposition syrienne, les Emiriens se sont dégagés de ces soutiens beaucoup plus tôt que leurs voisins du Golfe.

 

Léa BerthonCompte tenu de ces problématiques sur le terrorisme, comment expliquer que les Emirats bénéficient d’un préjugé plus favorable de la part des Occidentaux que d’autres pays du Golfe ?

Stéphane Lacroix – C’est parce qu’ils ont joué sur un certain nombre de cordes sensibles. Prenons la question de la culture : avec la Sorbonne et le Louvre, ils savent comment parler aux Français. Ils nous attendent sur le terrain qui nous séduit. C’est une stratégie d’image d’une société ouverte qui a commencé très tôt. Ils ont fait de Dubaï une sorte de hub où tout le monde est amené à passer, on voit que c’est une société ouverte, tout ce qui est interdit dans les pays voisins y est autorisé. Cela plaît beaucoup, alors même que la société émirienne est très conservatrice, c’est tout le paradoxe des Emirats arabes unis. Il y a un nombre d’expatriés qui représente près de 90% de la population, auquel on autorise à peu près tout, mais les Emiriens sont à peu près aussi conservateurs que leurs voisins Saoudiens ou Qataris. Il n’y a pas de grande différence dans le conservatisme. Ils ont créé cette image depuis les années 2000 qui fait qu’ils apparaissent comme étant en pointe dans une sorte de libéralisation de la société.

Ce discours de lutte contre « l’extrémisme », terme employé n’importe comment, séduit les politiques occidentaux. Ces derniers ne s’interrogeant pas vraiment sur ce que les Emiriens mettent dans la catégorie « extrémisme ».

Pour le djihadisme, ils sont clairs. On peut difficilement leur reprocher de tolérer la présence de certains réseaux dans leurs pays qui soutiendraient tel ou tel acteur djihadiste à l’étranger.  Mais justement en raison de cette image de leur engagement dans la lutte contre le djihadisme, on leur pardonne tout le reste.

Par ailleurs, les Emiriens achètent des journalistes, utilisent leur argent à l’étranger pour essayer de se constituer des lobbies pro-émiriens de manière très généreuse et très opaque. Sur ce point-là, ils ne sont pas très différents des Qataris par exemple. Mais tout le monde se focalise sur la politique d’influence du Qatar alors que là encore, la politique d’influence des Emirats (parce qu’ils cochent les bonnes cases) personne ne s’y intéresse vraiment.

Les Emiriens sont discrets, silencieux, et laissent très volontiers l’Arabie saoudite assumer le crédit de leurs actions. C’est un acteur qui utilise une stratégie très intéressante car il fait plein de choses mais ne le dit jamais et est bien content de laisser l’Arabie saoudite être l’acteur qui apparaît comme celui qui agit.

 

Léa BerthonQu’en est-il des relations des Emirats arabes unis avec le Qatar ?

Stéphane Lacroix– La brouille avec le Qatar leur a beaucoup coûté sur ce plan. C’est d’ailleurs une brouille qataro-émirienne avant d’être une brouille qataro-saoudienne. Le Qatar a mis énormément d’argent dans ses réseaux médiatiques pour essayer d’exposer le rôle interventionniste des Emirats.  Ces médias financés par le Qatar ont souvent été repris par la presse occidentale. On commence à voir sortir des choses sur les Emirats notamment au Yémen. Cela leur a coûté en termes de discrétion.

 

Léa BerthonQuelle est la relation qui lie Mohammed Ben Salman (MBS), prince-hériter de l’Arabie saoudite à son homologue émirien Mohammed ben Zayed (MBZ) ?

Stéphane Lacroix – Ils ont une relation proche, même si les Emirats et l’Arabie n’ont pas toujours eu de bonnes relations, ils ont notamment un contentieux sur les frontières. Mais depuis 2015 avec MBS, une relation extrêmement étroite s’est mise en place. On ne parle plus des questions qui fâchent (alors qu’il y en a). Car ils considèrent qu’ils ont besoin les uns des autres.

MBZ (prince-héritier des Emirats) a besoin de l’Arabie saoudite car il se rend bien compte que quand vous êtes un petit pays et que vous avez une politique très ambitieuse, il est préférable de pouvoir se cacher derrière un gros pays car cela ajoute à votre crédit sur la scène internationale. L’Arabie saoudite a une sorte d’autorité, c’est une puissance régionale. L’alliance des Emirats avec l’Arabie saoudite est plus à même de leur permettre de réaliser leur objectif.

En retour, MBS (prince héritier de l’Arabie saoudite) a choisi cette alliance avec les Emirats car MBS est un petit jeune au pouvoir, que personne ne connaît en Arabie ou sur la scène internationale et il voit le modèle émirien comme celui que l’Arabie saoudite devrait adopter. Il a une vraie fascination du modèle émirien pour faire appliquer en Arabie ce mélange de libéralisme économique et d’ultra-autoritarisme politique. Il y a aussi pour MBS la nécessité de s’appuyer sur un dirigeant beaucoup plus expérimenté que lui. MBZ est bien connecté à l’international et cela lui permet de construire son profil de dirigeant. Quand MBS est nommé au printemps 2015 personne ne sait qui il est, sa place n’est pas encore tout à fait assurée. En 2015-2016 il consolide son pouvoir en appliquant les recettes émiriennes et en se constituant une stature à l’international via les réseaux de MBZ (proche de Poutine, proche de la droite américaine et des réseaux de Trump, et proche de la France). C’est MBZ qui va présenter MBS à tous les dirigeants du monde en vantant sa personne. MBS a bien compris que pour emporter le morceau en Arabie saoudite, il a besoin de cette stature internationale.  MBS a face à lui Mohammed Ben Nayef (MBN), ministre de l’intérieur saoudien qui est beaucoup plus connu que lui à l’international. MBN est réputé et apprécié à l’étranger en raison de sa place de ministre depuis dix ans en Arabie saoudite et des succès réels obtenus dans la lutte contre le terrorisme au sein du pays.

 

Léa Berthon – Pourriez-vous me parler du rôle des Emirats au sein du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) ?

Stéphane Lacroix – Le Conseil est plus ou moins mort depuis l’année dernière. Déjà, depuis la première crise avec le Qatar en 2014, plus rien n’avance réellement.

L’Arabie saoudite a le plus d’influence traditionnellement au sein du CCG de par sa taille. En effet, le CCG rassemble 6 pays (Arabie saoudite, Oman, Koweït, Bahreïn, Emirats arabes unis et Qatar), dont un (l’Arabie saoudite) qui a 5 fois la population des autres. Cette fédération est donc très déséquilibrée, puisque l’Arabie saoudite a un poids que les autres n’ont pas. Les petits pays du Golfe veulent se rapprocher de l’Arabie saoudite pour se protéger. Mais d’un autre côté, il y a une volonté de marquer leur distance car l’Arabie saoudite fait peur à ses voisins (vu de Riyad, le Qatar c’est le Luxembourg).

Il y a donc une volonté de rapprochement mais aussi de méfiance quand cela va trop loin. Le Qatar a d’ailleurs été le premier à rompre le consensus dans les années 1990, en se démarquant sur un certain nombre de dossiers vis-à-vis des autres pays du Golfe. Le Qatar a fait cavalier seul, bloquant ainsi les décisions au sein du CCG puisqu’elles doivent être prises à l’unanimité.

 

Léa Berthon Pour en revenir à la France, quel est le positionnement de la base française d’Abu Dhabi par rapport à la prépondérance américaine dans la région ?

Stéphane Lacroix – La France ne pèse pas énormément, les acteurs de la région considérant que le vrai pays qui a de l’influence politique sont les Etats-Unis. Mais la nouveauté à partir des années 2000, c’est que les pays du Golfe se rendent compte qu’ils ne peuvent plus s’appuyer seulement sur les Etats-Unis, ils ont besoin de diversifier leurs relations. Ne serait-ce que pour avoir des solutions de repli quand les Etats-Unis se désengagent. Ou même pour pouvoir jouer d’autres pays contre les Etats-Unis. C’est ce qui explique que la relation avec Poutine est assez bonne. Il y a une volonté de pouvoir faire pression sur les Etats-Unis quand ils ne vont pas dans leur sens en s’appuyant sur d’autres partenariats. Cependant, le partenariat privilégié reste américain.

La France a su saisir une opportunité qui est très liée à la présidence d’Obama. C’est à ce moment-là que les relations avec la France se développent car les pays du Golfe n’apprécient pas Obama. Ils considèrent qu’il n’est pas suffisamment engagé à leur côté (Obama a été élu dans une logique de s’impliquer moins au Moyen-Orient). Ce retrait devait se traduire par l’accord nucléaire qui aurait permis de retrouver un équilibre dans la région entre l’Iran et les pays du Golfe. L’accord nucléaire avec l’Iran a été vu d’un très mauvais œil. La France est apparue comme un partenaire intéressant car c’est la porte vers l’Europe. Les Saoudiens essaient aussi de jouer l’Europe à travers la France pour essayer de peser sur les décisions des Etats-Unis et contrebalancer leurs décisions quand elles ne leur plaisent pas. C’est également ce que fait l’Iran.

 

Léa Berthon – En parlant de l’Iran, les Emirats ont une longue histoire de contentieux avec ce pays notamment sur les îles dans le golfe Persique. Pensez-vous que cette tension est toujours présente entre les deux pays ?

Stéphane Lacroix – Les tensions sont d’autant plus fortes que les Emiriens ont fait le choix de l’alignement sur les Saoudiens.  Les tensions avec l’Iran sont au départ saoudiennes. Les Emiriens traditionnellement étaient plus en retrait sur les questions iraniennes en particulier parce que Dubaï fait énormément de business avec l’Iran. Il y a par ailleurs ces conflits politiques entre l’Iran (notamment la question des îles que vous évoquez) qui font que les relations n’ont jamais été bonnes avec l’Iran mais elles étaient bonnes à minima. Les Emirats profitaient des sanctions sur l’Iran car cela faisait de Dubaï une plaque tournante vers l’Iran. Dubaï a su se positionner intelligemment pour être la plaque tournante de tout le business qui pouvait passer en Iran. Il y a une présence économique iranienne énorme à Dubaï. Les Emirats arabes unis et l’Iran entretenaient dès lors des relations cordiales, même si l’émirat d’Abu Dhabi avait une position plus dure envers l’Iran. Puis on a assisté à un balancement des Emirats dans une rhétorique beaucoup plus anti-iranienne depuis l’alliance avec MBS. Les Emirats se sont alignés sur la rhétorique saoudienne qui fait de l’Iran un ennemi majeur.

 

Léa BerthonAttachons nous à un autre dossier, celui de la Somalie, quelles sont les ambitions des Emirats arabes unis dans cette zone ?

Stéphane Lacroix – La Somalie est un Etat fédéral, qui a un exécutif extrêmement faible et ne contrôle pas son territoire. Certaines régions de la Somalie ont acquis une semi-indépendance voire une indépendance non reconnue dans le cas du Somaliland, ce qui énerve beaucoup le gouvernement de Mogadiscio qui lui,  continue de se réclamer d’une autorité qui s’étend à tout le territoire. Il y a un conflit entre le gouvernement central, extrêmement faible qui ne contrôle pas entièrement son territoire et tous ces Etats au sein de la Somalie qui se sont émancipés.

Traditionnellement le gouvernement central somalien est proche du Qatar. Il a beaucoup investi dans les médiations en Somalie, en construisant une relation assez solide avec les différents présidents somaliens.

Les Emirats ont compris le jeu et ont commencé à essayer de soutenir un certain nombre de ces Etats sécessionnistes au sein de la Somalie. À commencer par le Somaliland qui est devenu un partenaire extrêmement fort des Emiriens et plus récemment le Puntland, aussi entré dans le giron émirien. Les Emirats y installent des bases militaires, construisent des ports, s’implantent économiquement et militairement dans ces zones, ce qui irrite le gouvernement central à Mogadiscio, proche du Qatar (on retrouve cette rivalité qataro-émirienne).

Tout cela s’inscrit dans la stratégie émirienne d’extension de leur influence dans la Corne de l’Afrique. Depuis 2015, les Emiriens profitent de la crise au Yémen pour réclamer l’éviction des Occidentaux et étendre leur influence dans les pays de la Corne de l’Afrique, avec le prétexte sécuritaire qui consiste à dire : « on a besoin de contrôler le détroit de Bab-el-Mandeb pour empêcher les bateaux iraniens de passer les armements aux Houthis ». Les Emiriens affirment aux Occidentaux qu’ils peuvent se charger de la chasse aux pirates. Les Occidentaux s’enthousiasment qu’une puissance régionale assure le contrôle et soulage leurs actions. Mais en même temps, ils utilisent ce type de prétexte sécuritaire pour s’installer militairement et économiquement.

Quand on regarde les pays de la zone, on trouve les Emirats en Erythrée, à Djibouti, au Soudan. Ces Etats africains jouent un jeu compliqué, on pourrait dire qu’ils « mangent à tous les râteliers ». On assiste donc à une ruée sur la Corne de l’Afrique de la part des Emirats. Leur stratégie est assez solide et la Somalie est le terrain de jeu de ces rivalités.

 

Réalisé par Léa Berthon, étudiante en Master II, promotion 2018-2019

 

POUR ALLER PLUS LOIN… Bibliographie de l’auteur sur le sujet :

OUVRAGES:

Complexity and Change in Saudi Arabia (co-dirigé avec Bernard Haykel et Thomas Hegghammer). Cambridge, UK: Cambridge University Press, 2012 (sous presse).

Awakening Islam. The Politics of Religious Dissent in Contemporary Saudi Arabia, Cambridge, MA: Harvard University Press, avril 2011. 384 p.

The Meccan Rebellion (avec Thomas Hegghammer). Bristol, UK : Amal Press, 2011. 70 p.

Les islamistes saoudiens. Une insurrection manquée. Paris : Presses Universitaires de France, 2010. 392 p.

Al-Qaïda dans le texte – présenté par Gilles Kepel (avec Gilles Kepel, Jean-Pierre Milelli, Omar Saghi et Thomas Hegghammer). Paris : Presses Universitaires de France (PUF), 2005. 440 p.

 

ARTICLES :

« Les Emirats arabes unis, un acteur méconnu », Orient XXI, Février 2018.

« L’Arabie saoudite : un magistère sur l’islam contesté ». Pouvoirs, (1), 2015, 43-52.

“Comparing the Arab Revolts: Is Saudi Arabia Immune?”. Journal of Democracy, Washington, vol. 22, n°4, octobre 2011. p. 48-59.

“L’Arabie saoudite au défi du printemps arabe”. Les Dossiers du CERI, septembre 2011 (sous la direction de Laurence Louër), Disponible sur http://www.cerisciences-po.org/archive/2011/septembre/dossier/art_sl.pdf.

“Between Islamists and Liberals : Saudi Arabia’s New Islamo-Liberal Reformists ». The Middle East Journal, Washington, vol.58, n°3, Summer 2004, p.345-365.

“L’Arabie saoudite, entre violence et réforme”. Politique Etrangère, Paris, numéro 4/2004. P.743-754.

 

 

 

 

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AL-QAÏDA, ETAT DES LIEUX (2) : Les franchises d’Al-Qaïda

3 Fév

De 2001 à 2013, l’Etat-major d’Al-Qaïda Central, réfugié dans les zones tribales pakistanaises et notamment au Nord-Waziristan, tout en subissant de très rudes coups (mort de Ben Laden comme de nombreux cadres de haut rang et autres spécialistes ; destruction de ses principales infrastructures d’entrainement en Afghanistan) n’a pourtant pas connu de défaite décisive entraînant la destruction totale de son noyau dur. Al-Qaïda Centrale est désormais étouffée par la pression américaine exercée dans la zone Af-Pak. Aussi, les leaders de l’organisation, pour « rebondir » sur d’autres fronts, ont fait jouer un système des « franchises » accréditant par là même le terme de « nébuleuse djihadiste » employé habituellement pour définir Al-Qaïda.

 

L’inertie des « fronts orientaux »

En regardant à l’est de l’Af-Pak, les leaders « qaïdistes » ont tentés de faire jouer leurs connections avec les djihadistes de l’Asie du Sud-Est et notamment de la Jemaah Islamyah indonésienne. Mais hormis les attentats de Bali en 2002, très peu d’actions engagées furent significatives, l’Indonésie étant loin d’être une zone grise mais au contraire un Etat toujours fort actuellement. Les islamistes armées philippins héritiers d’Abu Sayyaf sont restés embourbés dans des actions de guérilla locales rapidement contrées par l’assistance des forces spéciales américaines à l’armée philippine.

Au Pakistan, un groupe frère d’Al-Qaïda, le Lashkar-e-Taïba, a lui une réelle force de frappe et de déstabilisation éprouvée à de nombreuses reprises (le dernier exemple en date reste l’assaut contre les hôtels de Mumbaï en 2009). Mais son inconvénient est qu’il reste largement bridé et dépendant de l’Etat pakistanais lui-même qui « gère » plus ou moins les moments où il le laisse agir contre l’Inde en fonction de l’actualité géopolitique. Au nord, le « front  chinois » est pour le moment inerte, les velléités des quelques djihadistes ouïghours de libérer un grand « Turkestan » restent pour le moment inexistantes du fait de la toute puissance de l’armée chinoise au Xingiang. A plusieurs reprises au cours de la dernière décennie, des groupes djihadistes ouzbeks, tadjikes ou kirghizes ont pu faire le coup de feu dans des zones reculées de ces Etats mais ils ont très rapidement été contenus par les services de sécurités locaux plus ou moins soutenus par les Etats-Unis ou la Russie selon les circonstances (répression d’Andidjan en Ouzbékistan en 2005).

En Tchétchénie, malgré les deux guerres menées en 1996  et 2000 par l’armée russe (en éliminant les leaders Aslan Maskhadov et Chamil Bassaïev), la Russie n’a pas su totalement éradiquer la guérilla islamiste locale aux accents de plus en plus djihadistes. Mais la féroce répression du potentat local  Ramzan Kadyrov a mis fin pour le moment aux combats dans cette république autonome. Néanmoins, « l’Emirat Islamique du Caucase », nom de l’actuelle guérilla menée par Dokou Oumarov a continué à exporter les combats dans les républiques autonomes voisines, notamment au Daghestan ou les affrontements sont quasi-permanents. De nouvelles velléités djihadistes ont été annoncées en vue d’imposer la Charia dans tout le Tatarstan (l’ensemble de la région sud de la Russie européenne) mais l’action du FSB russe permet pour l’instant d’empêcher ces ambitions de se réaliser. Si des liens entre Al-Qaïda et la rébellion tchétchène ont été clairement établis (outre quelques djihadistes saoudiens venus faire de la formation au maniement d’explosifs), c’est bien davantage les combattants tchétchènes qui partent se former au combat parmi les formations d’Al-Qaïda sur d’autres fronts régionaux.

Aussi, c’est davantage vers le monde arabe et l’Afrique qu’Al-Qaïda Central a décidé de se tourner et de faire jouer à plein son système décentralisé de franchises régionales : en Irak, au Yémen, au Maghreb et en Somalie. Elle a cherché dans ces régions ce qui lui manque le plus pour se développer et prospérer en tant que véritable force militaire et politique : un nouveau sanctuaire.

 

Al-Qaïda en Irak

C’est d’abord les Etats-Unis qui vont lui en donner la possibilité, en s’attaquant à l’Irak en 2003. Tirant parti de l’absence de surveillance des frontières, du désordre causé par la chute du régime baasiste  et surtout de la frustration des Arabes sunnites irakiens face à leur perte du pouvoir, Al-Qaïda s’est implanté à partir de 2004 dans le « triangle sunnite » ralliant de nombreuses tribus et désignant à la tête de cette franchise irakienne le Jordanien Abou Moussab Al-Zarkaoui. La franchise irakienne prend alors le nom d’Etat Islamique d’Irak. Elle s’en prend aussi bien aux forces occidentales qu’au nouveau régime irakien mais également aux populations civiles chiites, kurdes tout comme aux sunnites qui soutiennent le gouvernement, ces derniers étant considérés comme des apostats. Elle réussit pendant un temps entre 2004 et 2007 à établir dans le « triangle sunnite » entre les villes de Bagdad, Ramadi et Tikrit, comprenant aussi les villes de Baqouba et de Falloujah.  La ville de Falloujah devient même entre 2004 et 2005 un véritable sanctuaire inviolable sur lequel règne Al-Zarkaoui.

Lorsque les forces américaines décident de régler le problème et prennent d’assaut la ville en novembre 2005, Al-Qaïda choisit de faire front lors d’une guerre urbaine d’un mois au cours de laquelle elle est écrasée par la puissance de feu adverse Al-Zarkaoui est tué en 2006 dans un bombardement américain et Al-Qaïda, après l’échec de Falloujah, choisit de se replier dans la région désertique d’Al-Anbar où elle pratique la guerre asymétrique et le terrorisme plutôt que de combattre à nouveau frontalement l’armée américaine. Cependant, son fanatisme, son radicalisme et sa violence extrême assortie d’attentats massifs sur des marchés bondés de civils innocents, de décapitations et de tortures ainsi que d’exécutions de familles entières accusées de collaborer avec les Américains, vont entraîner un divorce entre les tribus arabes sunnites et l’internationale djihadiste accusée de davantage faire couler le sang des musulmans que celui des Américains. Ces tribus vont alors se rallier aux forces américaines et au gouvernement irakien par la création des milices Sahwa qui vont se mettre à déloger Al-Qaïda de ses bases de repli dans les régions sunnites d’Irak (et notamment d’Al-Anbar). 

Ce retournement de situation va permettre au gouvernement irakien de reprendre le contrôle de l’ensemble du pays et aux Américains de se retirer en décembre 2011 d’un pays certes toujours en proie au terrorisme mais néanmoins relativement stabilisé. Al-Qaïda en Irak qui affirmait compter 12 000 combattants dans ses rangs en 2006 a perdu aujourd’hui beaucoup de sa puissance, la plupart de ses cadres expérimentés (son dernier chef connu, Abou Bakr al-Baghdadi a été arrêté en décembre 2012) et surtout des territoires où elle s’était établie. L’Etat Islamique d’Irak continue néanmoins à être actif dans le pays plus d’un an après le retrait américain, continuant à s’en prendre par le biais d’attentats kamikazes, de voitures piégées, de mines artisanales, d’exécutions ciblées, aux forces de sécurités irakiennes, aux membres du gouvernement, aux chiites, kurdes et autres minorités non arabes sunnites ainsi qu’aux sunnites des milices Sahwa et globalement avec tous ceux qui sont accusés d’être « les chiens des Américains » ou « des Safavides » (appellation qaïdiste pour désigner les chiites associés à l’Iran). Si la franchise irakienne d’Al-Qaïda n’a pas réussi à implanter de nouveau sanctuaire pour la nébuleuse djihadiste, elle a néanmoins réussi à établir un groupe terroriste qui reste l’un des plus actifs sur la scène du djihad mondial.

 

La péninsule arabique

Al-Qaïda a également pensé nécessaire de s’implanter dans la péninsule arabique, voisine de l’Irak, et terre d’origine de son fondateur,  pour y fonder  l’une de ses franchises régionales : Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA). En Arabie Saoudite, les attentats commis par Al-Qaïda en en 2003 ont incité le royaume saoudien à effectuer une très importante répression du mouvement en 2004. Depuis les membres de la franchise régionale ont été conduits à quitter l’Arabie Saoudite pour s’implanter au sud, où l’Etat yéménite, bien plus faible et instable que son puissant voisin du nord avait moins de possibilités de s’opposer efficacement au groupe terroriste.

En se fondant dans la population et les tribus sunnites du sud du Yémen hostiles à l’Etat central, la franchise a pu établir de nouvelles infrastructures clandestines d’où elle préparait de nouveaux attentats de masse visant les Etats-Unis. En 2009, le Nigérian Omar Faruk Abdulmutallab avait été entraîné au Yémen avant de manquer de peu un attentat suicide sur le vol Amsterdam-Détroit. D’autres tentatives d’attentats menés par AQAP ont été évitées, mais la capacité d’action du groupe a alerté la CIA.  Al-Qaïda réussit cependant à tirer partie de la révolution qui se déclenche au Yémen à partir de janvier 2011 dans le contexte du Printemps arabe. En effet, l’armée yéménite étant elle-même divisée et la capitale, Sanaa, étant le lieu de manifestations qui tournent à la guérilla urbaine, Al-Qaïda en profite pour attaquer dans le sud du pays, notamment dans la région d’Abyan, où elle s’installe après avoir chassé les forces de sécurités. Le chef-lieu de cette province, Zinjibar (10e plus grande ville du pays) passe sous la coupe des djihadistes en mai 2011, qui y décrètent la création de l’ « Emirat d’Abyan ». Al-Qaïda retrouve ainsi un véritable sanctuaire territorial.

Elle a tenté de pousser son avantage en s’emparant de plusieurs autres régions désertiques mais est arrêtée par l’armée à 150 kilomètres de la capitale. Elle a regardé alors la ville d’Aden, proche de Zinjibar, dont l’ouverture portuaire sur la Mer Rouge lui permettrait de grandes capacités de déstabilisation géostratégique. Les Etats-Unis se sont alors alarmés de cette soudaine montée en puissance de la franchise. Washington oblige le Président Saleh à la démission pour mettre fin à la révolution, envoie de nombreux agents de la CIA et conseillers militaires pour réorganiser l’armée et donne l’ordre à cette dernière de contre-attaquer. Au printemps 2012, l’armée yéménite, avec ses  chars et son aviation, guidés par les renseignements fournis par les satellites américains et l’assistance des conseillers militaires, ainsi que par les multiples tirs de drones, attaque tous azimuts et reprend rapidement les principales régions d’implantation de l’organisation djihadiste. Zinjibar, centre névralgique du conflit et théâtre de 13 mois de combats durant lesquels l’armée yéménite lance ses assauts, tombe enfin lorsque les combattants qaïdistes évacuent la ville en juin 2012.

Depuis, l’organisation, constamment traquée et refoulée vers les régions reculées de l’est du Yémen (dans l’Hadramaout notamment) par l’armée yéménite, a perdu de sa puissance militaire. Elle est désormais retournée à un mode d’action purement terroriste où elle privilégie les attentats aux combats frontaux. Les Etats-Unis pour l’empêcher de retrouver sa force ne cessent de harceler les membres de l’organisation à coups de tirs de drones. Si le chef de la franchise régionale, le Yéménite Nasser al-Wahishi est toujours en vie à l’heure actuelle, un tir de drone a tué le numéro 2 d’AQPA, Saïd Ali al-Chehri, en décembre 2012. Malgré ses succès temporaires dus à l’instabilité du Yémen, Al-Qaïda démontre une nouvelle fois que lorsqu’elle est confrontée à une armée régulière constituée et soutenue par les Etats-Unis, elle ne peut remporter de combat frontal  et tenir un sanctuaire territorial dans la durée.

 

La Corne de l’Afrique

Plus à l’ouest, en Somalie, Al Qaïda s’est décidé à tenter de tirer profit de la faillite de l’Etat depuis 1991. En juin 2006, de la confusion des combats entre factions, émerge l’Union des Tribunaux Islamiques (salafistes djihadistes revendiqués) qui prend le pouvoir à Mogadiscio et sur la plupart du territoire. L’Ethiopie, menacée par cette prise de pouvoir lance une offensive contre les Tribunaux Islamiques soutenue par les renseignements américains et des frappes aériennes américaines (comme dans le cas du Yémen). Les Tribunaux Islamiques perdent alors leur pouvoir sur la capitale et se disloquent en plusieurs branches, l’une « islamiste modérée » parvient à placer Sharif Sheikh Ahmed à la tête d’un gouvernement de transition où il déclare la Charia constitutionnelle. La seconde branche, Al Shabbaab (la jeunesse), djihadiste, s’en prend au nouveau président l’accusant de s’être soumis aux intérêts américains. Oussama Ben Laden appelle dès 2009 au renversement de Sharif Sheikh Ahmed par les shebabs.

Dès lors, ceux-ci déclenchent une véritable guerre contre le fragile gouvernement de transition. Ils s’emparent progressivement de la quasi-totalité du territoire comme de Mogadiscio et acculent le pouvoir de Sharif Ahmed dans le palais présidentiel de Mogadiscio protégé par une garde largement composée de soldats de l’Union Africaine, principalement Ougandais. Les shebabs manquent alors de peu de s’emparer de la Villa Somalia mais celle-ci est défendue âprement (parmi ses défenseurs sont aussi présents des contractors très probablement employés par la CIA).

Face à ce danger, les pays contributeurs de l’UA dépêchent de nouveaux renforts militaires substantiels qui reprennent le contrôle progressif de la capitale à l’été 2011. Al Shabbaab se replie et riposte en visant les contingents ougandais et burundais par une guerre asymétrique. Elle utilise aussi largement le terrorisme en frappant les pays voisins. C’est pourquoi  les shebabs sont attaqués par le sud par l’armée kényane à partir d’octobre 2011. Même s’ils tentent de ralentir la progression kényane par des combats asymétriques, les shebabs ne peuvent empêcher la prise de leur grande base portuaire de Kismayo fin septembre 2012. Sur la défensive depuis 2011, les shebabs luttent actuellement pour la défense de leurs derniers bastions territoriaux dans le centre et le sud du pays.

Parallèlement, les Etats-Unis qui soutiennent d’un point de vue financier et logistique ces opérations, continuent leurs frappes ciblées contre les militants d’Al-Qaïda présents dans les rangs des shebabs. L’ancien commandant militaire des shebabs, le Kenyan Saleh Ali Saleh Nabhan, lié à Al-Qaïda est abattu au cours d’une opération menée par les forces spéciales américaines le 14 septembre 2009 dans le sud du pays. Par ailleurs, le principal chef d’Al-Qaïda pour toute la corne de l’Afrique, le Comorien Fazul Abdullah Mohamed, responsable des attentats de 1998 en Tanzanie et au Kenya, est abattu par hasard l’un d’un échange de tir avec les forces somaliennes survenu lors des combats de Mogadiscio, le 8 juin 2011.

Al-Qaïda est donc présente depuis longtemps dans cette région et les shebabs ont fait allégeance à Oussama Ben Laden. Mais ce n’est qu’en février 2012 qu’Al-Qaïda Central a annoncé officiellement qu’Al Shabbaab devenait une nouvelle franchise régionale de l’internationale djihadiste. On peut se questionner sur cette officialisation tardive, alors que les shebabs battaient en retraite et qu’à maintes reprises ils ont constitué la force dominante en Somalie. Il est possible de penser qu’Al-Qaïda attendait la prise de la totalité de la capitale pour y décréter un nouvel émirat. Même s’ils sont toujours actifs, les combattants shebabs d’Al-Qaïda ont néanmoins perdu l’occasion d’offrir à l’organisation un nouveau sanctuaire en Afrique. Là encore, face à des armées constituées et soutenues par les Etats-Unis, ils n’ont pu remporter de guerre conventionnelle.

 

Maghreb et Sahel

La quatrième franchise régionale d’Al-Qaïda, Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI), créée en 2007  fut là encore la récupération opportuniste d’un conflit local de longue date.

Le GSPC algérien, héritier du GIA, en perte de vitesse sur le plan militaire a vu dans la bannière qaïdiste un moyen de relancer son élan de même qu’Al-Qaïda Central, enserré au Waziristan trouvait là à peu de frais une façon de démontrer sa « puissance mondiale ». Le chef de la franchise, Abdelmalek Droukdal, a alors commandité plusieurs attentats d’ampleurs contre son principal ennemi, l’Etat algérien, notamment ceux d’Alger en 2007. De même ses combattants mènent de nombreuses embuscades visant les forces de sécurité algérienne, la plupart des combats et accrochages se déroulant dans les massifs montagneux de Kabylie. Par ailleurs les différentes katibas (phalanges) de la franchise, notamment dirigées par Abou Zeïd et Moktar Belmokhtar (aujourd’hui en rupture avec le groupe).

Cependant, face à la force de l’armée algérienne et à son expérience de la guerre civile contre le GIA, AQMI a trouvé plus bénéfique de réorienter son action vers d’autres Etats de la région, comme la Mauritanie, jugés plus faibles et donc plus faciles à atteindre. Du fait de la chute de Kadhafi en octobre 2011, du pillage par divers groupes islamistes de ses arsenaux et du retour dans leurs pays des mercenaires employés par le dictateur, les combattants touaregs luttant pour l’indépendance de l’Azawad ont subitement acquis dès janvier 2012 la capacité militaire de défaire la faible armée malienne. AQMI s’est donc opportunément engouffrée dans la brèche.

En mars 2012, profitant d’un coup d’Etat à Bamako, les djihadistes associés aux Touaregs défont rapidement les forces maliennes présentes au nord-mali, conquièrent tout l’Azawad et s’emparent des trois plus grandes villes, Gao, Kidal et la cité historique de Tombouctou. AQMI voit très concrètement dans l’Azawad un nouveau sanctuaire territorial appelé à jouer le rôle de l’Afghanistan des Talibans de 1996 à 2001. Son chef, Abdelmalek Droukdel est signalé à Tombouctou avec ses principaux lieutenants. Très vite, les Touaregs indépendantistes sont évincés au profit de trois mouvements alliés, AQMI, le Mujao (Mouvement pour l’unicité et le djihad en Afrique de l’Ouest, dissidence d’Al-Qaïda voulant rallier tous les djihadistes d’Afrique occidentale et notamment le groupe nigérian Boko Haram) et Ansar Eddine, mouvement touareg salafiste non indépendantiste souhaitant étendre la Charia à tout le Mali.

La Charia est imposée avec exécutions, lapidations, fouettages et destructions de mausolées considérés comme impies. Ne cachant pas sa volonté de prendre Bamako et d’étendre son emprise sur tout le Mali, AQMI a fini par inquiéter les Etats-Unis et leur principal allié dans la région, la France. L’opération en soutien à l’armée malienne et aux forces africaines de la région est prévue à l’automne 2013. Les combattants islamistes prennent ce plan de court en lançant une offensive vers Bamako dès le mois de janvier 2013 forçant ainsi la France à intervenir lourdement en urgence et en première ligne. L’offensive d’AQMI a pu être  instantanément stoppée.

Cependant, les choses ne sont pas encore jouées. Les djihadistes en reviendront certainement à la guerre du « faible au fort » se contentant d’embuscades, de harcèlements et d’attentats. La région montagneuse de Kidal et son massif de l’Adrar des Ifogahs présentant des caractéristiques propices à la guérilla (comme en Afghanistan) pourrait se révéler le lieu d’une guerre de contre-insurrection de longue haleine. Et comme en Afghanistan, en Irak, au Yémen ou en Somalie, si les Etats-Unis, la France et leurs alliés peuvent sans peine détruire les sanctuaires d’Al-Qaïda par des combats frontaux, ils n’ont jusqu’à présent jamais réussi à éradiquer le terrorisme déclenché par chacune de ces franchises.

 

Romain Sens, diplômé du Master II en 2012.

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