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Bachar Al-Assad peut-il encore gagner une guerre « perdue d’avance » (seconde partie) ?

4 Mai

Bachar Al-Assad s’est retrouvé dès le début de la guerre civile syrienne en mars 2011, dans une situation des plus précaires. Le nombre de données qui jouaient contre lui était tel que la plupart des observateurs occidentaux ont pensé que son régime était fini. Les quatre régimes arabes qui avaient eux aussi connu une révolution (Tunisie, Egypte, Yémen, Libye) étaient tous tombés et ce, assez rapidement. Toutes les grandes puissances occidentales étaient profondément hostiles au maintien du régime syrien et elles venaient de jouer un rôle diplomatico-militaire décisif dans la chute des précédents régimes (et notamment dans le cas libyen). Une donnée supplémentaire renforçait l’analyse selon laquelle la chute du régime syrien était inéluctable : le fait que Bachar Al-Assad s’appuie sur sa communauté alaouite pour résister alors que la grande majorité de la population syrienne est sunnite.
Or, contre toute attente, plus de deux ans après le début de la guerre, Bachar Al-Assad est toujours au pouvoir en Syrie et continue à combattre farouchement pour son maintien (ou du moins pour sa survie). Après avoir effectué dans un premier article un compte-rendu de la situation militaire tactique qui prévaut actuellement en Syrie, il est désormais possible d’analyser les raisons pour lesquelles le régime syrien est toujours en place et d’évaluer ses chances de gagner la guerre.
 
1. Eviter le renversement
Par sa brutalité le régime syrien a été le déclencheur des premières manifestations populaires : elles ont en effet été provoquées par l’arrestation et la torture des adolescents qui avaient écrit des slogans hostiles au régime, inspirés de la révolution égyptienne sur les murs de la ville de Deraa, le 13 mars 2011[1]. A partir du 15 mars, des manifestations de protestations ont lieu à Deraa et à Damas. Elles sont immédiatement réprimées brutalement, les forces de sécurité ouvrant systématiquement le feu sur la foule et faisant plusieurs morts à chaque reprise. Les manifestations s’étendent rapidement à tout le pays, prenant à chaque fois le prétexte des funérailles des manifestants abattus lors des jours précédents et rassemblant plusieurs centaines de milliers de personnes. Un cycle de manifestation-répression s’installe alors au quotidien en Syrie, provoquant chaque jour la mort de manifestants. Les Frères Musulmans dans la foulée de la révolution égyptienne vont immédiatement chercher à instrumentaliser ces manifestations. D’autre part ces manifestations ont probablement une dimension de protestation de la part de la majorité sunnite (75% de la population) contre sa marginalisation et contre la mainmise exercé sur le pays par la minorité alaouite (10% de la population).  Mais dans les premiers jours de la révolte syrienne le mouvement qui prend forme est un soulèvement populaire citoyen et spontané. Les slogans de mars 2011 ne sont pas des revendications religieuses ou communautaires : les manifestants demandent avant tout la chute d’un régime dictatorial.
Bachar Al-Assad, considère alors que sa seule option est de briser le soulèvement populaire. A force de tirer systématiquement dans la foule, il obtient ce qu’il recherchait, l’arrêt des manifestations de rue. Ce faisant le régime va conduire les manifestants pacifiques à se muer en rebelles armés : au cours de l’année 2011, la révolte populaire cède la place à la guérilla. Le 29 juillet 2011, est créée l’Armée Syrienne Libre (ASL) par le colonel déserteur Riyad Al-Assad. Principal groupe armé combattant l’Armée Arabe Syrienne, fidèle au régime, l’ASL regroupe de nombreux déserteurs sunnites de tous rangs venus de l’armée loyaliste mais aussi de nombreux civils. Elle compte environ 100 000 combattants, mais elle pâtit de sa division entre brigades très indépendantes et peu coordonnées. Certaines de ses brigades comme la brigade Al-Tawhid (qui opère à Alep) possèdent une forte identité islamiste : mais l’ASL se veut en théorie laïque et démocratique. De nombreux autres groupes armés, certains djihadistes, émergent en Syrie et se mettent à combattre le régime de façon plus ou moins indépendante de l’ASL. Des combattants étrangers les rejoignent tandis que de nombreuses troupes désertent, y compris des haut gradés (généraux, colonels). De même des membres du gouvernement font défection.
En parallèle à la situation intérieure, Bachar Al-Assad doit gérer une très forte pression extérieure.  Tous les gouvernements occidentaux s’attendent à ce que le régime tombe comme les quatre autres régimes victimes des Printemps arabes. Les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni et Israël souhaitent la chute de Bachar Al-Assad pour une raison géopolitique majeure : le régime syrien est en effet le premier allié de l’Iran et le lien vital entre la République Islamique et son bras armée libanais, le Hezbollah. La chute du régime syrien constituera une menace en moins pour Israël à ses frontières en cas de confrontation avec l’Iran. Elle empêchera également le ravitaillement du Hezbollah, en armes, en munitions et en logistique, de la part des Iraniens qui utilisent le territoire syrien pour ce faire.  Les Etats arabes du Golfe Persique, en particulier le Qatar et l’Arabie Saoudite, ennemis de l’Iran et hostiles aux chiites, se sont également résolument engagés dès le début de la crise aux côtés des rebelles (le courant alaouite est une dissidence du chiisme mais est fréquemment associée à cette confession). De plus, la Turquie, jusque là alliée de la Syrie, a opéré un complet renversement de position en prenant d’emblée le parti des rebelles contre le régime. En effet, le régime turc, caressant le rêve de retrouver l’influence qui était la sienne au temps de l’Empire ottoman, cherche à utiliser le Printemps arabe en soutenant toute forme de réveil d’un islamo-conservatisme sunnite.
Confronté à ces menaces extérieures, Bachar Al-Assad n’était pas dépourvu d’atouts. Une intervention extérieure prendrait probablement la forme d’une intervention aérienne ou du moins elle devrait nécessairement être précédée d’une intervention de ce type dans le but de définir une zone d’exclusion aérienne.  Or l’armée syrienne, équipée de matériel russe, a particulièrement investi dans la mise en place d’une défense anti-aérienne crédible depuis le raid israélien de 2007 sur la centrale nucléaire d’Al-Khibar. Au-delà des vieux matériels type SA-5, SA-6, SA-7 qu’elle possédait, elle disposerait désormais de missiles anti-aériens SA-17, SA-22 et SA-24 bien plus performants[2]. En abattant un avion d’entraînement turc au dessus des eaux syriennes[3], probablement au moyen d’un SA-22, la Syrie a démontré que malgré les défections dans son armée de terre, elle conservait le moyen de résister à une offensive aérienne. Les états-majors occidentaux ont réalisé qu’il serait bien plus difficile de détruire l’aviation et la DCA syrienne que lors de l’opération en Libye en 2011.
En mettant fin aux manifestations de masses dans les rues et en affirmant sa capacité à se défendre contre une intervention extérieure, Bachar Al-Assad a réussi à écarter la menace d’une chute rapide de son régime. Sa position reste cependant d’une grande fragilité. En juillet 2012, une double offensive rebelle pénètre au cœur d’Alep et de Damas. Au même moment un attentat majeur décime son état-major et son gouvernement. Le régime vacille. Mais Bachar Al-Assad réussit à stopper les avancées rebelles.
 
2. Faire évoluer le contexte géopolitique
Parallèlement à ses entreprises de résistance intérieure, Bachar Al-Assad a cherché à faire évoluer le contexte géopolitique dans un sens favorable à sa survie sinon à sa pérennité.
Sa priorité devait être d’éviter une intervention de l’OTAN qui aurait impliqué les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni, comme dans le cas libyen de 2011. Il a probablement appris des erreurs commises par Mouammar Kadhafi dans sa guerre contre les rebelles libyens. Kadhafi a cru bon de défier les puissances occidentales de lui faire la guerre (notamment la France). En outre il a d’emblée envoyé ses quelques forces aériennes bombarder les manifestations d’opposants et promis publiquement d’écraser les populations insurgées dans un bain de sang. Or, depuis des années, Kadhafi avait mené une politique consistant à vider l’armée de sa puissance militaire (par crainte d’un coup d’Etat) au profit de sa police politique. Dans ce contexte, les puissances occidentales, certaines de leur supériorité militaire et probablement intéressées par le contrôle du pétrole libyen, n’ont pas eu grand mal à convaincre leurs opinions publiques de la nécessité d’intervenir en Libye, « au nom des droits de l’homme » et en s’appuyant sur des images et des discours soigneusement choisis.
Evitant ces rodomontades Bachar Al-Assad, lui, s’est « contenté » d’en appeler à la restauration de l’ordre perturbé par les « gangs terroristes » et de ne tirer sur les foules « qu’à » l’arme légère. Le déploiement de force militaire, si on l’analyse bien, ne s’est fait que très progressivement et toujours en parallèle à la montée en puissance des rebelles. Les chars et l’artillerie n’ont été utilisés que lorsque l’ASL s’est emparée de localités d’une certaine importance. L’aviation, elle, n’a été utilisée véritablement qu’au bout d’un an de guerre civile. Ses missiles balistiques restent utilisés avec parcimonie et loin des caméras. Surtout, Bachar Al-Assad a bien compris que l’emploi de son arsenal chimique causerait sa perte et qu’il y a là une ligne rouge, tracée aussi bien par Barack Obama que par François Hollande[4]. Malgré des accusations lancées par les rebelles et confirmées par les Israéliens, l’utilisation de ces armes n’a toujours pas été prouvée à l’heure actuelle. De telles actions si elles ont lieu, se déroulent à petite échelle et loin des médias. Le régime sait que l’emploi de ces armes à grande échelle causerait sa perte. Malgré les discours médiatiques, les Occidentaux sont probablement soulagés de voir que Bachar Al-Assad ne recherche pas la montée aux extrêmes, de crainte d’être forcés d’intervenir dans un conflit qui apparaît de plus en plus épineux. En dépit des prises de paroles de certains dirigeants occidentaux, le déploiement par l’OTAN en Turquie de batteries anti-aériennes[5] (à but purement défensif donc), allemandes et hollandaises, à la frontière avec la Syrie est un signe que les puissances occidentales n’ont pas de stratégie d’intervention directe sur le territoire syrien à l’heure actuelle. La seule véritable action militaire extérieure directe qui ait été effectuée en Syrie reste pour le moment le bombardement par l’aviation israélienne d’un convoi de missiles syriens à destination du Hezbollah. De son côté, malgré ses protestations, le régime syrien sait qu’il ne peut pas riposter à une telle opération sans courir le risque d’être surclassé militairement et d’éparpiller ses forces qu’il concentre contre les rebelles.
Après avoir écarté la menace d’une intervention extérieure, Bachar Al-Assad s’est également efforcé de rechercher à l’international le soutien diplomatique nécessaire à la poursuite d’une guerre de longue haleine. Il bénéficie aujourd’hui de deux soutiens de poids avec ses alliés russe et iranien. La Russie (suivie diplomatiquement par la Chine) n’a pas digéré la « liquidation » de son partenaire libyen Mouammar Kadhafi par une intervention de l’ONU qui a, selon elle, été détournée pour servir les intérêts occidentaux. C’est pourquoi la Russie bloque toute résolution de l’ONU condamnant le régime syrien. Moscou s’est résolument engagé dans le soutien à Bachar Al-Assad pour une triple raison : il s’agit de conserver la seule base navale à l’étranger dont la Russie dispose (dans le port syrien de Tartous) ; de conserver un partenaire économique majeur (la Syrie est notamment un acquéreur important d’armes russes) ; et enfin d’éviter l’implantation d’un nouveau foyer islamiste qui se rapprocherait du Caucase. En vendant à la Syrie un grand nombre d’armes et munitions à crédit mais également en lui fournissant des renseignements décisifs sur les positions et stratégies rebelles, la Russie est devenue pleinement impliquée dans le conflit syrien.
L’Iran, lui, a clairement déclaré que la Syrie était « le premier des champs de bataille de la guerre qui s’annonce contre l’Amérique ». Allié alaouite de l’Iran chiite, le régime syrien est aussi le lien principal que l’Iran utilise pour soutenir le Hezbollah. De plus le territoire syrien étant limitrophe d’Israël, l’Iran ne peut se permettre de perdre un tel allié dans l’éventualité d’une confrontation régionale. L’Iran a donc décidé de s’engager pleinement aux côtés de Bachar Al-Assad. En formant des forces spéciales syriennes sur le sol iranien, en formant 50 000 miliciens alaouites (avec un objectif d’en former 100 000) pour les élever au niveau tactique des combattants du Hezbollah[6], en envoyant ses propres forces spéciales Al-Qods combattre sur le front, en ravitaillant largement l’armée syrienne en armes, munitions, médicaments, vivres, logistique, l’Iran est devenu progressivement un des belligérants de la guerre civile qui se déroule en Syrie.
Enfin, le Hezbollah lui-même  s’est récemment engagé lourdement dans la guerre en envoyant 7 000 de ses combattants affronter les rebelles syriens dans les campagnes entourant la ville-clé de Homs et il semblerait que son action soit décisive sur le plan tactique. Cet engagement de l’acteur libanais apparaît cependant lourd de conséquences, rendant possible une extension du conflit au Liban même.
On peut enfin noter que Bachar Al-Assad reçoit un appui inattendu provenant d’Irak. D’abord par l’envoi de combattants djihadistes chiites venu défendre les intérêts alaouites en Syrie contre les sunnites. En outre, l’Etat irakien lui-même dirigé par les chiites, fait preuve d’une souplesse appuyée quand au transfert d’armes et de matériels logistiques en provenance d’Iran qui transitent par son territoire.
Bachar Al-Assad, que les médias occidentaux disaient esseulé lors de la première année de la révolte en Syrie, apparaît finalement solidement soutenu par un cercle d’acteurs restreint mais à l’action décisive.
 
3. Modifier le rapport de forces intérieur
Sur le plan intérieur, le régime syrien se comporte avec une grande brutalité depuis le début de la guerre. Après avoir ordonné des tirs dans la foule lors des premières manifestations, arrêté des milliers d’opposants (hommes, femmes et parfois leurs enfants), torturé nombre d’entre eux et fait commettre des massacres par ses milices Chabbiha, Bachar Al-Assad semble avoir depuis opté pour une autre stratégie, tout aussi violente. Le principe en est simple : dès lors qu’un village, un quartier ou une ville passe aux mains des rebelles, l’armée syrienne bombarde lourdement ces zones de façon indiscriminée tuant à chaque fois de nombreuses victimes. Cette politique cruelle peut avoir des résultats surprenants, comme on a pu le constater à Alep : alors qu’un immeuble rempli de civils venait d’être détruit par un bombardement syrien, la réaction immédiate des habitants à été de chasser les combattants de l’ASL implantés dans le quartier[7]. Bachar Al-Assad sait que les rebelles syriens cherchent à s’appuyer sur la majorité de la population syrienne de confession sunnite : s’il veut avoir une chance de l’emporter, il doit rompre le lien entre insurgés et la majorité de la population et conduire les civils par peur des représailles militaires de l’armée syrienne à refuser d’accorder leur soutien aux rebelles. La violence et la cruauté du régime ne sont donc pas « gratuites » et correspondent à un calcul politique froid.
Par ailleurs, Bachar Al-Assad bénéficie du manque de crédibilité de l’ASL, force d’opposition la plus nombreuse. Il a été prouvé à maintes reprises que les combattants de l’ASL sont bien moins performants militairement que les groupes djihadistes. Les unités de l’ASL combattent de façon totalement indépendante voire anarchique ; elles se repartissent en bataillons très hétérogènes aussi bien au niveau de l’efficacité guerrière que de l’idéologie politique (voire religieuse dans le cas de la brigade islamiste de l’ASL Al-Tahwid qui combat à Alep). Enfin les combattants de l’ASL se livrent fréquemment au pillage et au banditisme provoquant le ressentiment des civils.
De même le manque de crédibilité de l’opposition politique en exil bénéficie au régime syrien. Sur le plan politique, le Conseil National Syrien (CNS), est la coalition d’opposants en exil. Elle est censée incarner le nouveau régime post-Bachar Al-Assad. Or cette coalition, que François Hollande a le premier reconnue comme le gouvernement syrien légitime, ne cesse de se déchirer entre diverses tendances et de changer en permanence de direction selon l’évolution des rapports de force[8]. Accusé par l’ASL d’être opportuniste et éloigné des réalités du terrain, le CNS est par ailleurs largement dominé par les Frères Musulmans.
Mais le facteur décisif qui pourrait finalement permettre à Bachar Al-Assad de sortir victorieux de cette guerre civile est l’arrivée en 2012 sur la scène syrienne du Jahbat Al-Nosra. Créé par d’anciens combattants d’Al-Qaïda en Irak, ce groupe djihadiste est composé de Syriens mais également de nombreux étrangers. Il a connu une montée en puissance fulgurante et combat désormais sur toutes les lignes de front, de manière bien plus disciplinée que l’ASL. S’abstenant de piller et de racketter les habitants, équipé d’armements performants par les mécènes du Golfe Persique, faisant preuve d’une ferveur religieuse, ce groupe est devenu une référence pour tous les djihadistes du monde entier comme pour de nombreux révolutionnaires syriens. Par son rôle lors de la prise de la base de Taftanaz et de la ville de Raqqa ou par son implication dans la bataille d’Alep, le Jahbat Al-Nosra apparaît comme un acteur militaire crédible sur le plan tactique, au point de supplanter l’ASL par endroits.
Mais ce groupe, se revendiquant du salafisme djihadiste et adhérant aux thèses d’Oussama Ben Laden a très vite démontré son caractère radical sur le plan politico-religieux. Il a d’abord commencé par refuser catégoriquement le projet futur du CNS d’instaurer une démocratie en Syrie et a promis au contraire la mise en place d’un califat fondé sur la Charia.[9] Il a ensuite démontré son bellicisme et son intolérance en s’en prenant violemment aux militants kurdes au poste-frontière de Ras Al-Aïn. Sa volonté d’imposer sa vision radicale de la pratique de l’Islam aux habitants a été la cause d’affrontements avec des habitants au nord de la Syrie. A Alep, les djihadistes du Jabhat Al-Nosra font régner la Charia dans plusieurs quartiers aux mains des rebelles et ont commencé à y faire fonctionner des institutions islamistes qui prennent notamment des décisions politiques et judiciaires au plan local. Son extrême violence, qui est la marque des djihadistes sur tous les fronts où ils opèrent, s’illustre par des exécutions systématiques de prisonniers faits au combat  et des décapitations filmées d’alaouites ou de chrétiens diffusées ensuite sur internet à grande échelle. Le Jahbat Al-Nosra a commis une erreur stratégique majeure ces dernières semaines en proclamant son allégeance à Al-Qaïda et à son chef Ayman Al-Zawahiri. Le Jahbat Al-Nosra est donc devenu de façon assumée et publique la bannière d’Al-Qaïda en Syrie. Il a également reconnu sa proximité avec Al-Qaïda en Irak mais a réfuté toute subordination à cette dernière souhaitant conserver son indépendance opérationnelle.  Bachar Al-Assad s’est donc empressé d’utiliser cette carte en appelant l’ONU à placer le Jahbat Al-Nosra sur la liste des organisations terroristes et a accusé les Etats-Unis et les puissances occidentales de duplicité et de cynisme en prétendant combattre le terrorisme tout en soutenant des djihadistes. En reprenant la propagande djihadiste et en diffusant abondamment les vidéos de décapitation, l’Etat syrien cherche également à amener sa population à penser que le maintien du régime peut s’avérer finalement préférable à une prise de pouvoir  des extrémistes. Ce faisant Bachar Al-Assad se prémunit d’une intervention militaire occidentale qui bénéficierait aux djihadistes. Comme l’annonçait un combattant tunisien du Jahbat Al-Nosra : « La vraie bataille, commencera après la chute de Bachar, entre les islamistes et l’OTAN, sous prétexte de la protection des minorités ».[10] C’est ainsi que ce développement spectaculaire a eu un premier effet concret dans la politique menée par la France, acteur majeur sur le dossier syrien. Après avoir été le premier à reconnaître le CNS et avoir promis des armes aux rebelles, François Hollande a publiquement renoncé pour le moment à de telles livraisons d’armes en raison du risque qu’elles tombent entre des mains djihadistes.[11] Ainsi, le Jhabat Al Nosra a donc permis à Bachar Al-Assad de tenter d’apparaître, aux yeux des Syriens, du monde arabe, d’Israël et des Etats occidentaux, comme un moindre mal.
 
 4. Définir une stratégie de sortie par le haut
Bachar Al-Assad se trouve donc en 2013 en bien meilleure posture qu’en 2012. Peu à peu, son armée, formée pour la guerre conventionnelle contre Israël, a dû s’adapter aux nouvelles formes de combats asymétriques, en adoptant une stratégie de contre-insurrection qui commence à porter ses fruits. Rien n’est encore joué et la situation est plus indécise que jamais. Mais les points qu’il a marqués ces derniers mois peuvent faire légitimement espérer au régime qu’il sorte victorieux de cette guerre.
Pour cela, Bachar Al-Assad doit proposer une solution de sortie de crise au peuple syrien comme à la communauté internationale. Pour que celle-ci puisse être recevable, il doit s’efforcer de poursuivre plusieurs axes. Le régime doit d’abord continuer à tout faire pour éviter une intervention militaire extérieure et cela passe avant tout par le non-franchissement de la « ligne rouge » que représente l’emploi d’armes chimiques. S’il n’utilise pas ces armes de destruction massive alors il peut espérer que le conflit se règle peu ou prou entre Syriens et à son avantage. Il est d’ailleurs révélateur que les récentes accusations quant à l’emploi de ces armes portées contre le régime arrivent au moment ou celui-ci est en train de rétablir sa situation sur le plan militaire.
Le régime peut chercher également à vider l’ASL de sa substance militaire pour ne se retrouver confronté le moment venu qu’aux combattants djihadistes. Il a donc intérêt à concentrer sa puissance de feu là où l’ASL est présente en nombre (comme à Homs que le régime est en passe de reconquérir intégralement) et à laisser momentanément le champ libre au Jahbat Al-Nosra (comme à Raqqa que le régime n’envisage pas de reconquérir à moyen terme).
Les Etats-Unis tentent actuellement d’éviter une telle configuration en ayant formé et armé plusieurs bataillons de l’ASL, qui ont récemment ouverts un nouveau front à Deraa. Le régime a contre-attaqué immédiatement. Si Bachar Al-Assad parvient à installer le Jahbat Al-Nosra comme son adversaire principal, il pourrait parvenir à dissuader les Occidentaux d’intervenir : ceux-ci hésiteront probablement encore longtemps avant de courir le risque de contribuer à installer un Etat dirigé par Al-Qaïda au cœur du Moyen-Orient et à la frontière avec Israël. 
La libération par le régime des djihadistes d’Al-Qaïda emprisonnés, dès les premières semaines de la révolte, participe pleinement à cette stratégie. En ayant commencé par disperser par la force les manifestations pacifiques du début puis en éradiquant l’opposition armée « démocrate » pour faire mener la cause de la révolution syrienne par la bannière djihadiste, Bachar Al-Assad poursuit la politique du pire : elle est peut être de son point de vue la seule valable pour lui permettre de rester au pouvoir.
Il s’agit ensuite pour le régime de convaincre une majorité sunnite a priori hostile qu’il vaut mieux malgré tout accepter le maintien d’un dictateur alaouite au pouvoir plutôt que courir le risque de voir la guerre se poursuivre. Cette stratégie odieuse aux yeux d’un Occident pacifié a  été inscrite en toutes lettres par les milices Chabbiha sur les murs de Damas : « Bachar ou on brûle le pays »[12].
Bachar Al-Assad estime être désormais en position de proposer une stratégie de sortie « par le haut ». Celle-ci qui peut se définir ainsi : tenir jusqu’aux élections de l’été 2014 et les remporter haut la main après avoir éradiqué toute opposition armée intérieure. Etant donné que l’opposition politique appellera probablement au boycott d’élections auxquelles Bachar Al-Assad participerait, ce dernier n’aurait même pas forcément besoin de truquer massivement les urnes, pouvant s’appuyer sur les franges de la population qui lui restent fidèles.  Redevenu « légitime » aux yeux des Syriens comme de la communauté internationale (pas moins en tout cas que tous les autres dictateurs se maintenant au pouvoir de la même manière) il pourrait alors se permettre de « lâcher du lest » en accordant plus de libertés à sa population, une autonomie aux kurdes et se présenter comme garant des minorités religieuses en Syrie (notamment les chrétiens).
Son discours public du 6 janvier 2013 à Damas où, acclamé par ses partisans, il est apparu calme et souriant, en costume-cravate et proposant d’une voix sereine une « solution politique » à la crise est significatif. Il contraste fortement avec les discours enflammés du colonel Kadhafi où celui-ci, en habit de bédouin, vociférait qu’il allait « exterminer les rats ».
L’une des conséquences de cette posture « raisonnable » de Bachar Al-Assad, conjuguée à l’entrée en force des djihadistes dans le conflit syrien, est que 61% des Français se déclarent aujourd’hui opposés à la livraison d’armes aux rebelles. Il y a deux ans l’opinion publique française était largement favorable à l’intervention en Libye.
Utilisant au mieux les cartes dont il dispose, Bachar Al-Assad se révèle être aussi machiavélique politiquement que tenace militairement. Comme le faisait son père, il use largement de la violence comme moyen politique privilégié. Tous les médias français prédisaient une chute rapide du dictateur syrien : elle leur paraît toujours inéluctable, même si le délai s’avère plus long que prévu initialement. Contre toute attente Bachar Al-Assad paraît capable de déjouer ces pronostics et de gagner une guerre « perdue d’avance ».
Romain Sens, diplômé du Master II en 2012

[1] B.Barthe, « Les enfants de Deraa, l’étincelle de l’insurrection », Le Monde, le 8 mars 2013 http://www.lemonde.fr/international/article/2013/03/08/les-enfants-de-deraa-l-etincelle-de-l-insurrection_1845327_3210.html
[2] J.Reed, « Mortel, l’arsenal de Bachar Al Assad ? », Slate, le 19 juillet 212
http://www.slate.fr/story/59493/syrie-arsenal-el-assad
[3] AFP, « L’avion turc abattu par la Syrie volait dans l’espace aérien international », Le Monde, le 24 juin 2012 http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/06/24/l-avion-turc-abattu-par-la-syrie-volait-dans-l-espace-aerien-international_1723775_3214.html
[4] H.Sallon, « Les armes chimiques, ligne rouge d’une intervention en Syrie », Le Monde, 26 avril 2013
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/04/26/les-armes-chimiques-ligne-rouge-d-une-intervention-en-syrie_3167124_3218.html
[5]AFP, « Turquie, les premiers missiles patriot de l’Otan sont opérationnels », Le Monde, le 26 janvier 2013
http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/01/26/turquie-les-premiers-missiles-patriot-de-l-otan-sont-operationnels_1823044_3214.html
[6]Reuters, « Les chabbiha formés en Iran comme les combattants du Hezbollah », L’Orient-Le jour, le 5 avril 2013
http://www.L’orientlejour.com/article/808454/Les_chabbiha_formes_en_Iran_comme_les_combattants_du_Hezbollah.html
[7]J-P.Rémy, « Massacre à Alep, une arme de guerre de plus », Le Monde, le 8 septembre 2012 http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/09/08/massacre-a-alep-une-arme-de-guerre-de-plus_1757597_3218.html
[8] AFP, « Démission du président du conseil national syrien, principale structure de l’oppostion », Le Monde, le 24 mars 2013
http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/03/24/demission-du-president-du-conseil-national-syrien-principale-structure-de-l-opposition_1853420_3218.html
[9] A.Malo, « Syrie, Al-Nosra prépare l’Etat islamique », le 28 avril 2013 http://www.lejdd.fr/International/Moyen-Orient/Actualite/Syrie-Al-Nosra-prepare-l-Etat-islamique-604499
[10]I.Mandraud, « De retour du front syrien »,  Le Maghreb dans tous ses Etats, le 3 avril 2013 http://maghreb.blog.lemonde.fr/2013/04/03/retour-du-front-syrien/
[11] « La France recule sur la livraison d’armes aux rebelles syriens », RFI, le 29 mars 2013 http://www.rfi.fr/moyen-orient/20130329-france-syrie-livraison-armes-rebelles-hollande-khatib
[12]C.Weyer, « Ce qu’il se passe en Syrie », Marianne, le 13 juillet 2012http://www.marianne.net/Ce-qui-se-passe-en-Syrie-2-3_a220629.html
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Bachar Al-Assad peut-il gagner une guerre « perdue d’avance » ?

12 Avr
« Bachar Al-Assad va partir, son régime va tomber, ce n’est qu’une question de temps ». Voilà maintenant deux ans que les responsables diplomatiques occidentaux, notamment français[1], annoncent la chute imminente de Bachar Al-Assad. Elle devait être au départ une question de semaines ; puis de mois : la Syrie vient d’entamer sa troisième année de guerre civile. Dans ce contexte il est possible de faire le point de la situation, selon les informations très fragmentaires et souvent partiales qui parviennent du pays. Le présent article permettra d’analyser la situation militaire. Le suivant conduira à évoquer les enjeux tant politico-religieux que géopolitiques de la guerre civile syrienne en cours.
 
**
Sur le plan tactique, après avoir connu des développements importants lors de l’été 2012, la situation évolue désormais assez lentement. Si des combats ont lieu dans tout le pays, il convient d’évoquer la situation des fronts les plus importants.
 
Damas 
La capitale est aujourd’hui devenue une zone de guerre, même si les combats ont surtout lieu dans les banlieues de la ville[2]. Si des combats et des affrontements sporadiques ont pu survenir dans la capitale lors de l’année 2011, Damas a subi deux offensives rebelles lors de l’année 2012. Le 15 juillet 2012, en parallèle à une offensive sur Alep et à un attentat terroriste majeur qui tua plusieurs membres de l’état-major et du gouvernement syrien, plusieurs milliers de rebelles entrent dans les quartiers périphériques de la capitale et livrent combat jusqu’aux alentours de la place des Omeyyades en plein cœur de la ville. Rapidement une contre-offensive de l’armée syrienne repousse les rebelles à la lisière de la ville et reprend tous
les principaux quartiers conquis précédemment. Des combats sporadiques continuent cependant sans arrêt dans les banlieues. En novembre 2012, les rebelles prévoient une nouvelle offensive majeure dont le but est la prise de l’aéroport de Damas, au sud, mais Bachar Al-Assad, anticipant cet assaut, lance lui-même une offensive sur les banlieues sud dans lesquelles sont regroupées de nombreuses forces rebelles. Au mois de décembre, l’aéroport est définitivement sécurisé.
Les rebelles, ayant échoué lors de leurs deux tentatives majeures déclarent alors cesser de planifier la prise de Damas en une bataille décisive pour se focaliser sur un grignotage des quartiers centraux à partir des banlieues dans lesquelles ils restent solidement implantés. De fait, à partir du mois de février 2013, ils déclenchent des combats dans le quartier de Jobar à proximité de la place des Abassides dans le nord-est de la ville. Ces affrontements sont toujours en cours actuellement. Bachar Al-Assad, pour qui la sécurisation de la capitale est primordiale s’il souhaite pérenniser son régime, donne l’ordre à ses forces de reconquérir une par une les banlieues tombées aux mains des rebelles[3]. En effet, si tous les quartiers centraux de la ville même restent contrôlés par l’armée, la présence des rebelles en périphérie ne permet pas au régime d’affirmer qu’il « tient » la capitale. C’est ainsi que depuis plusieurs mois, l’armée syrienne est engagée au sud-ouest de la ville pour reconquérir la grande banlieue de Daraya tenue par les rebelles[4]. Daraya est en effet très proche du palais présidentiel et les rebelles ont déjà tiré depuis cette banlieue plusieurs obus de mortier sur la résidence de Bachar Al-Assad. De plus, elle jouxte l’aéroport militaire qui permettrait au chef d’Etat syrien de s’enfuir en cas d’urgence. L’armée syrienne est également aux prises avec les rebelles dans le camp palestinien de Yarmouk au sud de la capitale, ainsi que dans la Ghouta orientale à l’ouest. Cette zone boisée permet l’infiltration des combattants rebelles dans la ville. D’autre part la banlieue de Douma, au nord-ouest du gouvernorat de Damas, reste une place forte rebelle bien que des combats s’y déroulent en permanence. Le régime alaouite semble actuellement bien loin de sécuriser cette zone clé.  Au contraire le mont Qassioun, au nord de la capitale, est une hauteur  tenue par l’armée syrienne, qui l’a transformée en base d’artillerie depuis laquelle elle peut bombarder tous les quartiers tenus par les rebelles.
La situation à Damas est donc celle-ci : le régime tient fermement les quartiers centraux de la ville bien que ceux-ci soient bombardés par les rebelles. Ces derniers restent bien implantés dans les banlieues au nord-ouest et au sud de la ville que l’armée n’arrive pour l’instant toujours pas à contrôler. La supériorité militaire de l’armée sur les rebelles leur interdit toute avancée significative dans la capitale et il est probable que les batailles décisives pour le conflit syrien auront lieu ailleurs qu’à Damas, qui serait sûrement le théâtre du dernier acte en cas de victoire des rebelles.
 
Alep 
La deuxième ville du pays et sa capitale économique, Alep, est entrée tardivement dans la guerre mais son rôle dans le conflit est rapidement devenu essentiel. Jusque là restée calme, la riche ville d’Alep a basculé dans la violence lorsque le 20 juillet 2012, en parallèle à leur offensive sur Damas, les rebelles sont entrés soudainement dans la ville. Alep menaçait de tomber entièrement entre leurs mains  après qu’ils aient conquis les quartiers sunnites déshérités de la moitié ouest, mais le régime a rapidement réagi en envoyant des renforts massifs pour soutenir les points de résistance de l’armée. Les affrontements ont été très violents jusqu’à l’automne, les rebelles essayant de percer les lignes gouvernementales mais sans grand succès.
La situation évolue beaucoup plus lentement depuis[5]. Les rebelles, de leur propre aveu, ont échoué à prendre la ville car ils n’avaient pas pris le contrôle auparavant les nombreuses bases aériennes autour d’Alep, permettant ainsi au régime de ravitailler ses troupes et de les appuyer par des tirs d’artillerie et des bombardements aériens. C’est donc à la prise de ces bases que les rebelles s’emploient désormais. L’aéroport international au sud de la ville résiste cependant toujours à leurs assauts. Dans la ville même, une ligne informelle de démarcation sépare grossièrement les quartiers rebelles, à l’ouest, des quartiers gouvernementaux, à l’est. Au nord, les quartiers kurdes, neutres au départ, ont ensuite connu des affrontements avec les djihadistes du Jabhat Al-Nosra, émanation d’Al-Qaïda en Irak, puis désormais avec les soldats syriens. La guerre urbaine ravage la ville qui est chaque jour détruite en peu plus par les bombardements aériens du régime, les tirs de mortiers des rebelles et les attentats à la voiture piégée. Le patrimoine culturel de la ville est fortement affecté par les combats. Le souk historique de la vieille ville a brûlé lors des combats de l’été puis la grande mosquée des Omeyyades a été d’abord partiellement détruite par un attentat au camion piégé avant d’être endommagée par les combats qui ont conduit à sa prise par les rebelles. La citadelle d’Alep, en plein cœur de la ville, a repris le rôle militaire qu’elle tenait lors de sa construction au XIIIe siècle. Elle est en effet occupée depuis le début des combats par l’armée syrienne qui en a fait une base pour son artillerie et ses snipers. La taille de son édifice rend sa prise très difficile pour les rebelles. Environ 20 000 soldats loyalistes combattent 8 000 rebelles dans la ville. A plusieurs reprises Bachar Al-Assad a tenté d’envoyer des renforts substantiels pour reprendre Alep (les 5e et 6e divisions blindées) mais à chaque fois une offensive rebelle a été opportunément lancée sur Damas pour immobiliser ces forces.
La bataille pour Alep dure depuis le 20 juillet 2012 mais il est à craindre qu’elle s’éternise. En tous les cas, cette bataille est bel et bien pour les deux belligérants « la mère des batailles » comme l’avait appelée Bachar Al-Assad[6]. En effet, si Alep tombe aux mains des rebelles, ils pourront alors envisager le contrôle de tout le nord de la Syrie et mettre en place les bases d’un nouvel Etat syrien (probablement islamiste au vu des revendications de nombre de groupes rebelles). Ils pourront faire d’Alep, leur « capitale de la révolution » telle que l’avait été Benghazi pour la révolution libyenne. Ainsi ils disposeraient d’une base idéale pour la poursuite de la guerre comme d’un moyen de pression supplémentaire sur la communauté internationale pour inciter celle-ci à soutenir plus amplement le nouvel Etat syrien en construction. Pour le régime, tant que ses forces tiennent une partie importante de la ville (et notamment la citadelle) il peut continuer à garder l’espoir d’une reconquête ultérieure des régions du nord passées dans le camp de l’opposition. La perte de la deuxième ville du pays comme de la capitale économique serait un coup très dur porté à sa crédibilité et à son moral. Alep est donc le front décisif dans la guerre civile qui fait rage en Syrie.
 
Homs
 Troisième ville la plus importante du pays en nombre d’habitants, Homs est un front majeur de par sa position géographique. En effet c’est un carrefour stratégique, à mi-chemin entre Damas et la bande côtière alaouite à l’ouest. Si Bachar Al-Assad souhaite garder la possibilité de « tenir » la Syrie il doit impérativement sécuriser les voies de communication entre sa capitale et sa zone de soutien populaire traditionnelle. C’est pour cette raison que l’armée syrienne s’acharne à reconquérir cette ville. Elle est, au contraire, considérée par les rebelles comme la « capitale de la révolution » du fait du rôle majeur qu’y ont joué les manifestations populaires de l’opposition en 2011. Homs subit actuellement un siège qui dure depuis plus de 300 jours[7]. Les combats les plus violents ont eu lieu lorsque l’armée a repris le quartier emblématique de Baba Amr en février 2012. Les rebelles ont symboliquement lancé une nouvelle attaque sur Baba Amr en mars 2013 mais le quartier a à nouveau été repris par l’armée dans les semaines suivantes. Il reste actuellement quatre quartiers situés dans la vieille ville de Homs aux mains des rebelles. Ils sont assiégés et bombardés constamment et l’armée essaie d’en reprendre le contrôle rue après rue. Autour de Homs, les villes telles que Al-Qusaïr tenues par les rebelles font elles aussi l’objet d’âpres combats. La particularité de ceux-ci est qu’ils ont lieu près de la frontière libanaise. Or depuis plusieurs semaines, le Hezbollah a engagé 7000 combattants aux côtés de l’armée syrienne pour reconquérir les localités à proximité de Homs, signe de l’importance de cette zone pour l’issue du conflit. La reconquête totale de Homs par le régime semble actuellement en bonne voie. Si cette reconquête a lieu, elle montrera que le régime conserve des atouts majeurs et que rien n’est encore joué dans ce conflit de longue durée.
 
Hama 
Ville sunnite à forte tendance islamiste, située au nord de Homs, elle est lieu de la sanglante répression de Hafez Al-Assad en 1982 contre les Frères Musulmans qui s’étaient soulevés et réfugiés dans la ville (20 000 morts). Pour éviter que la symbolique de cette répression ne ressurgisse, Bachar Al-Assad a verrouillé la ville en y concentrant de très nombreuses forces dès le début de la révolution en 2011. Hama reste calme et sous contrôle du régime malgré des tentatives d’infiltrations rebelles.
 
Idleb 
La province d’Idleb, voisine de celle d’Alep, est majoritairement en possession des rebelles. Ils en contrôlent les campagnes et ont pris possession de la quasi-totalité des centres militaires de la région (base aérienne de Taftanaz en janvier 2013 par le Jabhat Al-Nosra par exemple)[8]. La ville même d’Idleb est encore tenue par le régime mais les rebelles lancent des raids de plus en plus audacieux comme celui ayant abouti à la prise de la prison centrale le 25 janvier 2013, libérant des centaines de prisonniers. Lorsque les forces rebelles auront pris toutes les bases de la province et contrôleront les alentours de la ville ils lanceront alors l’offensive finale sur Idleb. Les saisons du printemps et de l’été prochain devraient être propices à ces opérations.
 
Ar-Raqqah 
La ville de Ar-Raqqah, capitale de la province du même nom est tombée aux mains des rebelles le 6 mars 2013 au terme d’une bataille de trois jours (c’est le Jabhat Al-Nosra qui a pris l’initiative de l’attaque, soutenu par l’Armée Syrienne Libre). La fin des affrontements a vu les vainqueurs renverser  la statue d’Hafez Al-Assad, l’ancien dictateur et père de Bachar. cette image symbolique rappelle la chute des statues de Saddam Hussein dix ans plus tôt[9]. Même si la province de Raqqah, voisine de celle d’Alep, est une province reculée du nord de la Syrie et peu peuplée, elle est aujourd’hui la première province syrienne dont la capitale est contrôlée par les rebelles.
 
Hassaké 
Capitale de la province du même nom, Hassaké est à l’heure actuelle l’une des villes les plus calmes de Syrie. Le gouvernorat d’Hassaké correspond à la région du Kurdistan syrien. Or dès le début du conflit, Bachar Al-Assad a pris le parti de « lâcher » le Kurdistan aux forces kurdes du YPG (branche syrienne du PKK) avec un triple objectif : ne pas disperser ses forces sur de trop nombreux fronts ; créer des dissensions entre rebelles ; mettre la pression sur la Turquie opposée de longue date au PKK. Des combats à proximité de la frontière turque sont survenus lorsque le Jahbat Al-Nosra a attaqué les forces du YPG pour prendre le contrôle du poste frontière de Ras-Al-Aïn. Une trêve est intervenue après de violents affrontements non décisifs. Les djihadistes ont toutefois promis de revenir à l’assaut ultérieurement.
Le Kurdistan syrien est actuellement dans une situation très indécise, ne sachant pas qui, du régime ou des rebelles, sortira vainqueur du conflit. Cependant, les Kurdes savent que le régime les a toujours persécutés avant la guerre et que les djihadistes d’Al-Nosra les considèrent comme leurs ennemis. Les forces kurdes de Syrie ont donc probablement leur propre agenda et se préparent à défendre par les armes leurs velléités indépendantistes ou à tout le moins autonomistes.
 
Deir-ez-Zor 
La capitale de la province frontalière avec l’Irak, Deir-ez-Zor est l’objet de combats depuis de longs mois après que l’ensemble de la province soit tombée aux mains des rebelles. Là encore, le Jahbat Al-Nosra s’est retrouvé en première ligne des combats. La proximité avec l’Irak a en effet facilité l’afflux de combattants djihadistes. Après avoir mis la main sur le poste-frontière d’Abou Kamal puis sur la base aérienne de Hamdan, les rebelles ont pris la ville de Mayadin pour s’emparer des champs pétrolifères de la province. Le régime syrien a donc perdu l’essentiel de ses rares puits de pétrole au profit de la rébellion. L’armée syrienne tente de maintenir les rebelles à distance de la capitale provinciale Deir-ez-Zor mais le régime apparaît clairement sur la défensive dans cette région.
 
Deraa 
La ville de Deraa, dans le sud, à la frontière avec la Jordanie, est le berceau de la révolution syrienne, là où les premières manifestations populaires ont été réprimées par des tirs à balles réelles. Le régime essaie de maintenir l’ordre dans la province mais y rencontre de plus en plus de difficultés. Si la ville est encore fermement tenue par l’armée, les alentours font l’objet de combats. En effet, de nombreux rebelles auraient été formés en Jordanie par des forces spéciales américaines[10] (300 officiers de l’ASL auraient notamment bénéficié de cette formation) et ont cette semaine passé la frontière. Leur objectif est de s’emparer de plusieurs localités de la province et notamment de certains tronçons de l’autoroute reliant Deraa à Damas. Ce serait une menace majeure pour le régime. Il est à noter que plusieurs villages de la communauté druze de la province auraient pris parti pour le régime tandis que d’autres se seraient engagés dans le camp rebelle.
 
Quneitra
La province de Quneitra est celle qui jouxte le plateau du Golan, occupé par l’armée israélienne. La situation y est très confuse. Les rebelles auraient pris le dessus sur l’armée dans cette province mais de nombreux combats sont en cours. Beaucoup donnent lieu à des tirs de roquettes ou d’obus qui tombent fortuitement du côté israélien de la frontière. Israël a, depuis les premières escarmouches, riposté à chacun de ces tirs quelle qu’en soit la provenance.
 
Lattaquié
Lattaquié et Tartous (qui abrite une base navale russe) sont les deux principales villes de la bande côtière syrienne, qui constitue, entre les montagnes et la mer, le « pays alaouite ». Ultime refuge du régime en cas de chute de Damas, cette zone est la plus calme et sécurisée de Syrie actuellement. Loin de la guerre, les activités économiques y sont florissantes et les réfugiés nombreux. Bastion alaouite, cette zone est cependant l’objet d’infiltration de rebelles franchissant la frontière turque au nord pour y combattre ; mais le régime défend fermement cette région qui représente sa dernière carte.
**
La situation militaire de la guerre civile syrienne est donc actuellement très confuse et incertaine. La ville de Damas reste contrôlée par le régime, mais sa banlieue est aux mains des rebelles. Alep est coupée en deux par les belligérants. Homs semble en passe d’être entièrement reconquise par l’armée syrienne. Le régime reste fort à l’ouest et au sud du pays tandis que les rebelles progressent dans le nord et l’est de la Syrie.
Bachar Al-Assad a fait le pari d’abandonner les campagnes aux rebelles pour se concentrer sur le pays utile et le contrôle des grandes villes. L’armée syrienne (qui possédait 300 000 soldats avant la guerre et  ne peut désormais plus compter que sur la moitié d’entre eux[11]), épaulée par les milices loyalistes, est forte ponctuellement et tactiquement, mais elle ne peut contrôler l’ensemble du territoire alors que les rebelles multiplient les zones d’affrontements pour épuiser le régime. La rébellion de son côté a incontestablement progressé sur le plan militaire en deux ans de conflit, mais ne parvient toujours pas à remporter de victoire décisive (Alep est encore loin d’être prise ; Ar-Raqqah a elle été prise mais c’est une capitale provinciale de moindre importance).
Dans ce contexte, il paraît très improbable que Bachar Al-Assad parvienne à reprendre le contrôle de la totalité du territoire syrien. Cependant le précédent irakien est là pour rappeler que rien n’est nécessairement joué. En mars 1991 Saddam Hussein perdit le contrôle de 90 % de son territoire au profit de l’insurrection chiite et replia alors son armée sur Bagdad ; il reprit pourtant peu à peu la totalité de son territoire grâce à sa supériorité militaire. Il n’est même pas certain qu’un armement substantiel des rebelles en missiles sol-air et sol-sol, qui priverait les forces du régime de leur actuelle supériorité de feu et de leur appui aérien, puisse renverser  la donne. Décidé semble-t-il à se battre jusqu’au bout, le régime conserverait suffisamment de forces pour entretenir encore longtemps une guerre incertaine. Bachar Al-Assad, dictateur honni de l’Occident, a incontestablement démontré en deux ans de guerre une extraordinaire capacité de résilience. Ayant écarté la perspective d’une défaite militaire rapide, le régime syrien peut désormais tirer parti de la nouvelle donne géopolitique comme des déséquilibres  internes pour espérer sortir victorieux de cette épreuve de force.
 
Romain Sens, diplômé du Master II en 2012.

[1] AFP, « « La fin se rapproche pour Bachar Al-Assad » estime Fabius », Le Point, le 16 décembre 2012 http://www.lepoint.fr/monde/la-fin-se-rapproche-pour-bachar-el-assad-previent-fabius-16-12-2012-1589203_24.php

[2] G.Malbrunot, « La bulle de Damas rattrapée par la peur », Le Figaro, le 14 mars 2013 http://www.lefigaro.fr/mon-figaro/2013/03/14/10001-20130314ARTFIG00583-la-bulle-de-damas-peu-a-peu-rattrapee-par-la-peur.php

[3] I.Lasserre, « L’armée d’Assad à l’offensive dans la banlieue de Damas », Le Figaro, le 7 février 2013

http://www.lefigaro.fr/international/2013/02/07/01003-20130207ARTFIG00471-l-armee-d-assad-a-l-offensive-dans-la-banlieue-de-damas.php

[4] G.Malbrunot, « La bataille de Damas passe par Daraya », Le Figaro, le 28 février 2013 http://www.lefigaro.fr/mon-figaro/2013/02/28/10001-20130228ARTFIG00679-la-bataille-de-damas-passe-par-darraya.php

[5] F.Aubenas, « Vivre et mourir au rythme des combats dans les rues d’Alep », Le Monde, le 28 décembre 2012 http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2012/12/28/vivre-et-mourir-au-rythme-des-combats-dans-les-rues-d-alep_1811125_3208.html

[6] L.Beaulieu, « Alep, la bataille décisive pour les rebelles en Syrie », Le Monde, le 30 juillet 2012 http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2012/07/30/alep-la-mere-de-toutes-les-batailles-en-syrie_1740108_3218.html

[7] AFP, « La ville de Homs assiégée depuis 300 jours », Libération, le 7 avril 2013 http://www.liberation.fr/monde/2013/04/07/syrie-la-ville-de-homs-assiegee-depuis-300-jours_894265

[8] L.Roth, « La prise de la base syrienne de Taftanaz, nouvelle étape sur la route d’Idlib », Le Monde, le 28 janvier 2013                                                                                                                                              http://abonnes.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/01/28/la-prise-de-la-base-syrienne-de-taftanaz-nouvelle-etape-sur-la-route-d-idlib_1823344_3218.html

[9] P.Prier, « L’opposition syrienne s’empare de Raqqa », Le Figaro, le 5 mars 2013 http://www.lefigaro.fr/international/2013/03/05/01003-20130305ARTFIG00600-l-opposition-syrienne-s-empare-de-raqqa.php

[10] G.Malbrunot, « Des forces spéciales américaines entraînent des rebelles syriens en Jordanie, le 1er mars 2013 http://blog.lefigaro.fr/malbrunot/2013/03/des-forces-speciales-americain.html

[11]D.Kenner, « L’armée de Bachar Al-Assad a été divisée par deux », Slate, le20 mars 2013 http://www.slate.fr/monde/69655/syrie-bachar-assad-armee
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