Arabie Saoudite. Djihad 2.0 : Diplomatie religieuse ou néo-salafisme ?

15 Nov

Arabie Saoudite. Djihad 2.0 : Diplomatie religieuse ou néo-salafisme ?

 

L’Arabie Saoudite a fait le choix depuis près d’un demi-siècle de développer une politique panislamique à travers le monde entier et notamment en France pour pousser les musulmans à se conformer à la doctrine wahhabite. Cette action de diplomatie religieuse répond à des intérêts d’ordre confessionnel mais aussi politique. Les intérêts de l’Arabie Saoudite peuvent alors être défendus dans le monde entier grâce à cet outil qui peut servir de pression.

A l’heure de la révolution numérique, le régime de Riyad qui a basé la diffusion de son modèle sur des aides financières directes, des bourses et des associations avec en France la Ligue Islamique Mondiale essentiellement, s’est adapté pour pouvoir pérenniser son action. Le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication depuis les années 1990 ont offert la possibilité à l’Arabie Saoudite de créer un réseau de diffusion satellitaire à l’échelle mondiale. L’aspect 2.0 de la diplomatie religieuse saoudienne est une composante des instruments qu’elle emploie pour propager la doctrine wahhabite dans notre pays.

Ici, le wahhabisme ou néo-salafisme, trouve par ces nouveaux canaux des moyens d’expression modernes pouvant atteindre plus facilement l’ensemble des français de confession musulmane et plus particulièrement les plus jeunes d’entre eux. La télévision, des sites internet, des chaines sur YouTube ou encore des pages sur Facebook sont les outils privilégiés.

Cependant, si les réseaux sociaux peuvent grandement contribuer à la diffusion des volontés de l’Arabie Saoudite, ils peuvent aussi faciliter la radicalisation de certains. L’inadéquation entre l’idéologie wahhabite et la réalité de la vie en France peut conduire au développement de comportements sectaires et violents dans notre pays. Il s’agira de constater la présence numérique de l’Arabie Saoudite et ce qu’il s’en dégage.

 

A/ Les années 1990 et la révolution satellitaire

Au début de la dernière décennie du XXème siècle, les prouesses technologiques en matière numérique permettent le développement important d’un réseau mondial de diffusion télévisuel. La possibilité de diffuser plus facilement une information ou un message est saisie par l’Arabie Saoudite.

Dans un contexte difficile pour l’image du pays à la suite de la guerre du Golfe, Riyad a besoin de faire peau neuve pour poursuivre sa politique religieuse à travers le monde. Ainsi elle développe un réseau satellitaire important pour toucher l’ensemble des croyants dans le monde musulman mais aussi au-delà, notamment en créant des chaines de télévision dans les langues de pays ou vivent des minorités de population de confession musulmane.

C’est dans cette optique qu’est créé en 1998, la chaine de télévision Iqraa qui correspond au verbe « lire » à l’impératif en arabe en référence aux premiers mots adressé par l’archange Gabriel au prophète Mohammed lors des premiers temps de la « révélation ». Cette chaine appartient au groupe Arab Radio and Television Network (ART) créé par le prince saoudien Salah Abdallah Kamel, qui est l’un des plus grands groupes médiatiques du monde arabe et musulman.

Cette chaine de télévision a une vocation particulière dans ses statuts. Elle a la charge d’informer et d’éduquer à l’Islam les musulmans non arabes pour leur dévoiler le « vrai islam » mais aussi lutter contre les préjugés existants sur cette religion. Cette mission permet de diffuser au sein des populations musulmanes européennes la doctrine wahhabite par voie satellitaire.[1] Cet objectif se concrétise par la création d’abord en anglais et récemment en français de cette chaine de télévision.

Francophone, elle peut désormais s’adresser à un large public et contribuer aux activités de la Ligue Islamique Mondiale en essayant de diffuser non seulement des programmes religieux qui concernent la foi et la pratique, mais aussi de créer une conscience politique chez les musulmans français. Les émissions « Notre jeunesse musulmane en Europe », « Les musulmans s’interrogent » présenté par Liesel Trunzler ou encore « L’Islam en Occident » présenté par Tahar Mahdi[2], traduisent cette ambition pour progressivement intégrer l’espace religieux européen et que l’Arabie Saoudite permette à cette jeunesse d’exprimer des revendications. Inversement, le pays pourra en tirer profit car son influence serait grandissante sur notre continent.

Les émissions de cette chaine de télévision n’offrent pas le même visage en langue française et en langue arabe. Si elle s’adapte aux publics qui sont visés, la version française semble plus orientée vers l’ouverture et le dialogue interreligieux et la mise en avant des intérêts des musulmans en Europe, contrairement à la version arabe qui elle confirme le dogme wahhabite avec pour exemple le récent débat sur la possibilité d’imaginer une mixité en Arabie Saoudite.

Il est intéressant de comprendre que le réseau satellitaire islamique est très varié mais que certaines chaines comme Iqraa occupent une place très importante dans l’audimat des français de confession musulmane notamment comparativement à d’autres chaines religieuses.

 

B/ Internet, nouveau moyen de propagation saoudien

La télévision a grandement contribué ces dernières années à la diffusion du message doctrinale wahhabite sur l’ensemble de la planète y compris en France en s’adaptant aux réalités locales pour défendre les intérêts de l’Arabie Saoudite. Cependant, à partir des années 2000, un nouveau moyen de diffusion émerge et se développe rapidement, c’est internet.

Si le world wide web nait dans les années 1990, c’est à partir des années 2000 et du développement des sites internet, des blogs mais aussi des réseaux sociaux que l’Arabie Saoudite commence à investir ce domaine. Internet a pour avantage sa neutralité. Effectivement, internet étant un espace neutre, il est assez difficile de contrôler la totalité de son contenu. De plus sa modernité, permet d’accéder encore plus facilement et selon ses préoccupations à des réponses en matière de foi, de pratique et de politique.

Selon Dominique Thomas dans le livre Qu’est-ce que le salafisme décrit le rôle d’internet dans la diffusion de ce néo-salafisme « Marquée par un conservatisme social aigu et une lecture traditionnelle des textes islamiques, la doctrine salafiste n’est pourtant pas la mouvance archaïque souvent décrite. En effet, si la modernité politique est récusée, le salafisme s’est approprié les avantages de la modernité technologique avec une virtuosité impressionnante, comme l’indique la quantité étonnante de sites qui se réfèrent aujourd’hui à cette lecture de l’islam ».[3] Le chercheur de l’EHESS, explique ici que les réseaux néo-salafistes, incluant le wahhabisme se sont vite appropriés internet qui a vu une multiplication très importante des sites qui prône cette conception de l’Islam. La possibilité de répondre à de nombreuses personnes de confession musulmane qui n’ont pas les ressources suffisantes, hors internet, pour se renseigner sur la foi est une aubaine pour la diplomatie religieuse saoudienne qui peut diffuser sa doctrine de façon indirecte. Par exemple, certains imams formés en Arabie Saoudite, rémunérés par ce pays et prêchant en France peuvent désormais étendre leur champ de diffusion dans tout le pays.

Bernard Godard, ancien membre des renseignements généraux, écrit dans son livre La question musulmane en France que les sites d’inspiration wahhabite ont été créé et répondent à divers questionnements que peuvent se poser les français musulmans.[4] Il parle notamment de site internet comme Islam et Info qui concentre son travail sur l’actualité musulmane avec une promotion faite de l’Arabie Saoudite ou de dignitaires saoudiens dans certains articles. Ajib, est un site qui donne des réponses concernant la foi et la pratique musulmane mais orientée wahhabite avec des questionnements portant sur « la légalité en Islam d’utiliser un microphone pour un imam dans une mosquée ».[5]

Ces sites internet décrits par Godard, viennent concurrencer et rendre archaïque les blogs et plateformes de discussion, du fait de la modernité de ces sites qui offrent une belle présentation et facile d’utilisation.

Cet aspect s’accompagne de moyens de communication importants qui contribuent à la diffusion de ces sites. Ainsi, c’est par les réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter que la publicité de ces sites internet est faite. Les réseaux sociaux donnent la possibilité simple de s’exprimer et de diffuser une information. Notamment quand un groupe ou un individu n’a pas d’influence « internet est un bon échappatoire » d’après Dominique Thomas.[6]

Ainsi Kawa News, page Facebook, compte Twitter, site internet et chaine YouTube est chargée de faire la promotion de l’Arabie Saoudite sur internet mais de façon différente. Ici, il ne s’agit pas de parler de religion ou de politique mais de mettre en avant le potentiel économique et culturel du pays tout en témoignant de son ouverture sur le reste du monde. L’objectif est de modifier l’image du pays auprès de la population française.[7] Ainsi les moyens de communication à la pointe de la technologie offrent l’image d’un pays en pleine mutation et ambitieux. Ici, le double jeu de l’Arabie Saoudite est clair, d’un côté par une propagande confessionnelle répandre la doctrine wahhabite sur les différentes plateformes qu’offre internet et de l’autre faire la promotion d’un pays moderne et réformateur.

 

C/ Djihad 2.0 ou le déni de responsabilité

Il est important de rappeler, comme le dit Pierre Conesa, que « l’industrie idéologique wahhabite, c’est du softpower à l’américaine dans la structure et de la propagande soviétique dans la méthode ».[8] Soviétique du fait des moyens investis dans cette diplomatie religieuse qui depuis les années 1970 dépasse les 70 milliard de dollars. Mais surtout softpower à l’américaine en raison de la pluralité des structures étudiées précédemment qui sont reliées directement ou indirectement à l’Arabie Saoudite et de leur complexité, les dirigeants saoudiens ne se jugent pas responsables d’une grande partie de cette diffusion. Ainsi, le flou autour du financement privé d’entreprises extrémistes ou la gestion de sites internet salafistes, qui peuvent prôner des actes de terreur, ne concerne pas Riyad même si indirectement la doctrine religieuse que promeut le pays est à la source de ces problèmes.

Ainsi l’influence idéologique wahhabite notamment par la prédication télévisuelle, l’enseignement au sein des universités et désormais sur internet avec le développement de cours à distance (MOOC’s) ou encore l’apparition de sites internet d’obédience wahhabite concourent au développement en France d’une vision sectaire et intolérante de l’islam que la doctrine prône.

Cependant, si l’Arabie Saoudite condamne officiellement le terrorisme et lutte contre car touchée par le phénomène, la doctrine wahhabite le légitime totalement. En effet, le wahhabisme influence certaines formes de salafismes en France.

L’imam et prédicateur saoudien Rabi Al Madkhali est aujourd’hui encore une source d’inspiration pour des français salafistes. Diplômé de l’Université de Médine et désormais professeur, cet imam est médiatique et ses prêches diffusés sur des chaines de télévision comme Iqraa. Il considère notamment que les femmes ne doivent pas conduire car il voit en cela « une grande perversion »[9] ou encore il intitule un de ses livres « Prévention de l’agression des mécréants et jugement concernant la recherche de l’aide des non-musulmans ». L’intolérance de la prédication de cet imam abonde certains sites salafistes francophones, mais aussi des plateformes comme Facebook et YouTube, comme le fut Ansar Al Haqq, fermé à la suite de l’arrestation de 12 personnes préparant un acte terroriste sur notre territoire. La paroi est très fine entre prêche wahhabite intolérant et salafisme quiétiste si ce n’est djihadiste. Le site recevait en 2012 une forte fréquentation avec 83 343 messages provenant de 3 680 membres, dont 317 actifs.[10]

L’axe d’attaque est ici d’accentuer sur le malheur et la tristesse supposée des musulmans sur Terre en raison des injustices que cette population vivrait. La cause palestinienne, les persécutions contre les Rohingyas ou encore la guerre civile syrienne servent de base émotionnelle pour faciliter l’entreprise de séduction de certaines personnes. Le journaliste Thomas Deltombe décrit dans son livre l’Islam imaginaire, la construction médiatique de l’islamophobie en France 1975-2005, comment la télévision en France a pu amener à répandre une perception tronquée de l’islam auprès des français mais permet de voir les arguments sur lesquels, quelques années plus tard certains salafistes djihadistes basent leur discours. La loi du 15 mars 2004, sur l’interdiction du port de signes religieux distinctifs à l’école, étudiée dans le livre, peut être mis en perspective aujourd’hui comme un argument utilisé par des sites salafistes contre la France.[11]

Si l’injustice est au cœur du discours présent, elle se concentre aussi sur les dirigeants de pays arabes dont l’Arabie Saoudite. C’est ici que l’influence wahhabite est poussée à l’extrême dans la mesure où la doctrine se retourne contre le pays qui en fait la propagation. Certains sites salafistes comme AlSunna.Info critiquent virulemment Riyad. Autre exemple, certaines vidéos du groupe terroriste Daech demandent la fin de la dynastie des Saoud sur l’Arabie.[12]

Le Djihad 2.0 montre la finesse de la frontière entre diplomatie religieuse wahhabite et salafisme djihadiste. Si l’Arabie Saoudite ne semble pas directement responsable des comportements terroristes qui ont pu avoir lieu ces dernières années en France, elle y a contribué ne serais ce que d’un point de vue idéologique du fait du sectarisme de l’idéologique qu’elle répand et de son inadéquation avec la vie en France. Si l’objet semble dépasser le régime saoudien qui lutte aussi contre le terrorisme chez lui, il est aujourd’hui nécessaire de comprendre que l’ensemble des outils de la diplomatie religieuse saoudienne favorise la politisation de l’islam dans notre pays avec une approche communautaire. Aussi le wahhabisme peut influencer indirectement certaines personnes et favoriser des comportements terroristes. Ces questions sont aujourd’hui un défi pour le pouvoir publiques car il y a une mise en danger du vivre ensemble en France.

Rayan Hacini

[1]   Site internet de la chaine de télévision Iqraa

[2]   Vidéos mises en ligne par la chaine Iqraa sur le site internet You Tube

[3]   Rougier B., 2008, Qu’est-ce que le salafisme, PUF P.87-102

[4]   Godard B., 2015, La question musulmane en France, Fayard

[5]   Ajib, consulté le 3/03/2018, « https://www.ajib.fr/lutilisation-dun-microphone-mosquee-innovation/ »

[6]   Rougier B., 2008, Qu’est-ce que le salafisme, PUF P.87-102

[7]   Site internet Kawa News

[8] Conesa P., 2016, Dr Saoud et Mr Djihad : La diplomatie religieuse de l’Arabie Saoudite, Robert Laffont P.97

[9] Al Madkhali R., 2000, « Majmoû’ koutoubi wa rasa-il wa fatâwâ », P.420

[10]   MEMRI, consulté le 18/03/2018, « http://memri.fr/2012/10/11/ansar-al-haqq-le-forum-islamiste-francais-ferme-suite-a-larrestation-de-12-suspects/ »

[11]  Deltombe T., 2007, L’Islam imaginaire : La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, La Découverte P.340

[12] Site internet AlSunna.Info

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